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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Albert - -Author: Louis Dumur - -Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - ALBERT - - par - - LOUIS DUMUR - - - - - MDCCCXC - - - - - ALBERT - - - - - AUTEUR: - - -_La Néva_, poésies, - - Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier; - Paris: Albert Savine. - - - POUR PARAITRE: - -_Lassitudes_, poésies. - - - - - LOUIS DUMUR - - ALBERT - -[Illustration] - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE - - Artistique & Littéraire - - MDCCCXC - -[Illustration: Louis Dumur] - - - - -[Illustration] - - - - -ALBERT - - - - -I - -L’INITIALE DÉVEINE - - -Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour -des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême, -ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des -actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la -décevante vie d’Albert. - -Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel. - -En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus -stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs -particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les -vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade, -flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse -et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque, -ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade -vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres, -aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église -gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes, -dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans -César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et -bouffis, son père et sa mère. - -Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une -nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro -d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller -passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce -que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle -s’appelait Albertine. - -O confiance! - -Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause -appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude, -sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces -petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un -banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice, -pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple -de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi -il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents, -pourquoi il naissait, enfin! - -Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des -nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez -camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient -impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui -sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il -n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid, -peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la -réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été -justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme. - -La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie -de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez -bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du -non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop -viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent, -sans autre travail que celui de leur propre et libre développement, -des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités -de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur -nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation. -Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par -leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de -mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de -l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur -escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés. - -L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin, -condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus -chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son -énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes -légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger, -jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et -tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques -couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de -maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du -corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se -soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à -mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa -nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît -Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future -pour se consoler de celle dont il est le jouet. - -De là cet axiome: - -Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane. - -Et, nuit et jour, Albert criait. - -Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et -lui donnait le sein. - -[Illustration] - - - - -II - -PREMIÈRE LUEUR DE RAISON - - -De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif -nourrisson un mortel docile ou résigné. - -La rebuffade lui était innée. - -Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que -de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant -d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines -arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des -velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries -muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces -répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par -la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter -douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler, -assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix, -là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de -méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de -vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir, -avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la -cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances. - -On lui apprit à marcher et à causer. - -Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras -qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à -l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient -de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses -jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans -quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant -au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il -s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide, -plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain, -soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement -à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui -surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales -dispositions. - -Il crût de la sorte. - -A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces -étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les -parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables -heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en -respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à -ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y -eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans -critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté, -sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien -n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès -de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la -corruption fatale engendrée par les désirs vitaux. - -Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie -d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée -par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement -évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du -vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement -de prémisses découvertes tout à coup? - -La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite -du sentiment et des instincts. - -Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout -de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en -affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait -avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite -ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait -asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre, -et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant, -il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille -brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait -le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen. - -Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes -superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne -ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des -oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un -beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien -construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous -les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de -l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait, -mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant -ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu -de ses enthousiasmes, de piteux gémissements. - -«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au -travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu -être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand -il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes, -comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée -tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable -insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil. -En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient -pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient -pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main -céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la -chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis, -l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait -plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce -vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout -s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis -le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami, -tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui -s’appelle la vie.» - -A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le -mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les -phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires -plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de -tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de -prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément, -mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle -existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de -latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose, -mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à -fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens, -chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que -de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler, -larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal -cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais -des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé -boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait -cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des -corbillards emmenaient les restes. - -«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le -bonhomme.—«A rien» répondit Albert. - -Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les -vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre -garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria: - -«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause -aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire -les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient -heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne -serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert, -et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas -les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement. -Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci -m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans -repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout -court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de -l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt, -à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.» - -Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa -stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa. - -«Malheureux Albert!» murmura-t-il. - -L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque -glorieux du scandale. - -«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion. - -—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert. - -Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une -douleur. - -[Illustration] - - - - -III - -POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX - - -Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se -targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les -contredit et les accule. - -Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par -d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi -qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité, -et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car -une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire. -De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à -chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une -loi, comme un arrêt, comme une condamnation. - -Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur. -Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir -qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires, -agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi? -désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir -en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent -chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et -les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se -développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand -il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille -quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux -écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de -mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux -écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le -presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir, -des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes, -des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient. -Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre. - -Pourquoi n’aurait-il pas vécu? - -Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux -que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le -distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des -compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient -sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot, -ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents. -De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune, -certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de -faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares -et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu -tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait -se croire parmi les privilégiés. - -Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique -individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps -sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort. -D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré -le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde -et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités. - -Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban -portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur») -et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues -attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier». -Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant -découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à -la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme -était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le -charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme -sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de -chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur, -découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il -devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le -commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries. -Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué -corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un -chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait -à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout. -Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines -les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait, -appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des -sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des -femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier, -l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets, -des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et -tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en -ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences -brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient -l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les -foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés, -leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces -activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se -promettant même d’en emporter une des bonnes. - -A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe -et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la -scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine -sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec -sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge, -comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la -patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi, -jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement -aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du -personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou -pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête -baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume, -mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante -et tintinnabulante phrase. - -[Illustration] - - - - -IV - -JACINTHE - - -Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient -les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles, -tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait, -habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte -fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait -d’une harmonie de tendresse. - -Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au -bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons, -grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement -intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs, -se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe. - -«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une -visite.» - -Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en -tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille -de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries, -meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds -de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par -les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait -peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants, -immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes, -quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en -forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir -pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit -de ce tintement. - -Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un -personnage court et voûté. - -«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et -tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des -lunettes, ses visiteurs. - -Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les -salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir, -quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille. - -«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.» - -Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et -ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre, -d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait -la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu -confiance, jouaient les enfants. - -Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux, -si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques -eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des -limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve -était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur, -continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus -autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines -les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions -mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques -voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums -d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des -sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette -vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste -naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes -dominations de l’appartement. - -Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et -troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade -chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment -l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions -d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines -chuchoteuses. - -Savait-il même pourquoi? - -Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création. -Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les -virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement -dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous -l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide. -Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du -ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve -lumière, hésite et frémit. - -Albert savait-il même le nom de l’amour? - -Mais, en était-ce? - -Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa -(seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer -dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon -oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...» - -—«Elle est malade.» - -Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de -couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite -reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint -si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues. -Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle -semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes -prochaines d’une imperceptible défleuraison. - -«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous -apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses -souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse. -«Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses -doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins. - -Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua -l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein -s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de -plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions -éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise -sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu? - -Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme -obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées, -amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou. - -«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure. - -Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire. -Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements -surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige. -Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions -charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent -les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance -tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un -organisme; et une lente ambroisie le noya. - -«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui» -répondit solennellement Jacinthe. - -Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du -fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut -être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et -une invincible audace pour y tendre. - -Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de -constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un -peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage -de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les -pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux -oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se -débarrassaient. - -De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le -long des joues d’Albert. - -C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une -bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard. - -Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de -cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler: - -«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.» - - - - -V - -L’ÉCOLE - - -Albert avait dix ans. - -C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être -heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que -soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à -onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui -devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye, -tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de -laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt -l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à -leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni -beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à -table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant -soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues -prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu -près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit -possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis, -on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète. - -Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de -l’éducation. - -Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris, -crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre, -suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué -par l’Etat au culte du Jéhovah moderne. - -Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient -cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules -consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo. -Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens. -Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des -génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des -saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens -et récents rivalisaient de divinisme et de _quia absurdum_. Hors -cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes -bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation -intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée -au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le -bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé -et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris. -Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce -fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds, -les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se -mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage -des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la -manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était -aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme -avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était -refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient -en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient -les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple -majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient -les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions -fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là -que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus -autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a -d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette -pagode: l’Université. - -_Nullitas nullitatum!_ - -La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva -cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle -de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie -avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des -appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus -drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus -folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument -ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité -semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que, -non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé? - - _Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris..._ - -Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits -pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs -ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût -existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle -équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir -qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût -en rien nui.—Ah! la nuit! - -Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert -une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un -idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il -un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre -s’avisât de nommer _Fuchs_ ce qu’il désignait _renard_, la bête n’en -avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au -museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes -maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors? - -Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe -n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait -de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois -des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il -méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies, -il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses -horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la -même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il -écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant -sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place -publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre -César et Pompée. - -La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes, -les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons. - -La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les -appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet. - -_Quid novi?_ - -Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien. - -En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives -aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait -d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait -l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du -concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les -prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques. -Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces -rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret. - - - - -VI - -LES ANNÉES STUDIEUSES - - -Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des -applications. - -Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par -paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités -communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes -considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits; -et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable, -la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus -cruelle ou plus sotte. - -Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée. - -La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle -que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait -et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire -qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait -s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste, -d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait -restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé, -s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité. -Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien -qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en -des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides -et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une -détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager -vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions, -donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux -honneurs et aux richesses. - -Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait -aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il -voulait tout d’abord épuiser. - -Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations -proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition, -indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci. - -Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans -doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de -l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées: -depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage, -jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis -les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques -décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent -leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique -déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une -hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des -conchyologies et des anatomies comparées. - -A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un -adolescent. - -Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius -Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il -fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les -embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et -le - - _Tu Marcellus eris...._ - -Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des -odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les -mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux -Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent -Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades, -l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies, -l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque, -l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau -de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué -Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué -Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur -Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur -Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que -Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842. - -Il avait fait des vers latins. - -Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant -aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des -époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées, -comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte. -Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux -dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour -se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties -de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties -fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime -elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs -d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre -sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs -des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant. -Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques -du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres, -moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons, -ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres -de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux -applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté -d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences -de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux -dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta, -au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant -et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand -faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la -troisième République présentant un âne en liberté. - -Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal -marché. - -Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans -tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne -lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes, -ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la -synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir -d’estime à son endroit. - -Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et -cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans, -protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités, -réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de -causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux -éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses -inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer -qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une -différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces -inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues, -presque sans bornes, de science. - - - - -VII - -PARIS - - -Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris. - -Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une -voie. - -Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup -sûr et saurait choisir ses alternatives. - -Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin -d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore -quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales, -quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence -et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu -sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons -à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle -la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de -prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur, -sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il -pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses -destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire. - -Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient. - -Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau. - -En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie, -courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies -ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne -qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont -se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé -des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un -million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes -apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines, -iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus -tout—la forme, la solennelle et divine forme. - -Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté. - -Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis -des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce -rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau -de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière, -de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne -devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le -grandiose. - -N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les -plus émouvantes et les plus héroïques histoires? - -N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires -les plus merveilleux avaient fleuri? - -N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre? - -Il arriva. - -De la boue l’accueillit: car il pleuvait à Paris comme dans le plus -obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit -d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles -traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement -nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de -triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de -cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des -devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin, -regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une -exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires, -qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela -était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une -rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais -mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale -lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée -fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait -des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une -colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée -de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout -ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du -rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le -Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des -places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la -promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut, -à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié. -Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les -plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées, -les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose, -coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du -Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais -de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages, -rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue. -Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire -et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même, -il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits, -une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un -flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes -contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des -végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement -de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux -jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés -plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui -dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient -plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache -était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours -de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin -d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant; -une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de -Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient -ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre -chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré -contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris -devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille, -l’ouvrage capital des hommes! - -Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute, -les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples, -Vienne, Genève? - -De la merde. - -Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce -qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille -ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait, -calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se -réduisait à avoir créé cela! - -Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu -ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu -traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait -possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la -noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups -d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles -de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez -puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une -ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné -d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence, -où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même -plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions -sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses -en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré -au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces -compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence, -avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent -les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin, -une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent -d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des -tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus! -Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne -s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la -Ville consolatrice et belle! - -Paris était donc ce qu’il y avait de mieux! - -Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là. - -Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il -le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis. - -[Illustration] - - - - -VIII - -LE QUARTIER LATIN - - -Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit -ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie -d’étudiant. - -Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie. - -Albert croyait que par le travail on arrive à tout. - -Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et -trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient -diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux -galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du -Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, -d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier. - -Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté -de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus -d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils -réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux -et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit -des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France -parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les -questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, -tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes -peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient -à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de -Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme -Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en -eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire -à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait -qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir -jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre -de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que -c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se -plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, -rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité -immense à une recette de cuisine des moines du V^e siècle ou à un -compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient -naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose -que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne -du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, -jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont -un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les -mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les -instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, -les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et -les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se -ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous -étaient convaincus de leur génie. - -Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux. - -Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui -peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, -des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de -tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, -Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu -célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait -la génération future. - -Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent -d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite. - -Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par -des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des -facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se -pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier -plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats -labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à -s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, -semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde -d’impérities! - -Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption. - -Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus -vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en -raison de leurs prétentions. - -On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade -des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus -grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire -sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de -leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient -magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les -représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les -faisait tous délirer. Ils en avaient _plein la gueule_. Et leurs gros -yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se -dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils -aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces -futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs -politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, -ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs -professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant -travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à -_faire la noce_. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur -vie à _faire la noce_ aux dépens de cette même humanité. - -Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la -sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, -qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités. - -La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux -autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par -sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les -engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. -Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette -horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de -rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment -sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de -la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies -par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage -gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il -dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes -rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait -d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur -pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous -les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il -une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, -décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique, -les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses -phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se -ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du -Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques -agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore -d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le -boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une -chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen -ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours -d’enthousiasme cette jeunesse. - -Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en -gigantesques caractères d’or, prônait: - - AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. - -Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle -étiquetait. - -Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France. - - - - -IX - -LA LUTTE POUR LA VIE - - -Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, -capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné -par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, -cependant, plus au sérieux qu’il ne valait. - -Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture -humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses -heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne -s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une -certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si -aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour -la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté, -goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit -de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques -douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur -les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des -laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au -bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant. - -Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou. - -Il fallait songer expressément aux moyens de vivre. - -Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, -trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir -son corps. - -Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de -la bouche de Dieu: il se nourrit de pain. - -Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui -remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il -avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs -du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville -de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. -Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de -manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, -Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces -choses. - -L’instant était venu. - -Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt -qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu -de son esprit et de sa science. - -Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier -Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement -d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former -l’intelligence. - -«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait -fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on -ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux -Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais -et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher -ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à -quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.» - -Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, -sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.» - -Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le -trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon -comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au -mépris. - -Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il -éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, -indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en -irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort -tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y -saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen -eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien -incapable. - -Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans -dîner, eut raison de ses répugnances. - -Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, -en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et -lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu -cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture -intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière -d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses -caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du -chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les -journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus -insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, -il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon -marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi -les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le -chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en -deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les -nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à -tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de -cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce -que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie -et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet -institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les -élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, -par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le -degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité -des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, -on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils -pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss -américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au -petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes -l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms -célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur -lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout -ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, -certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques -sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois -quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, -il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. -Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de -ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très -renommé. - -Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier -moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer -la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs -semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et -gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles -Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire -César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient -à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la -poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu -capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent. - -Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que -son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui -lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait -ce directeur industrieux. - -«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire -une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de -près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous -offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez -par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous -voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il -là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. -On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une -demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt -que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous -gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs -par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour -vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, -c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des -chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs -par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre -est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous -dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi -pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour -cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes -autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez -cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites -dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez -jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos -honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, -tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à -l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.» - -Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, -perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux -humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût -des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme -d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne -répondit rien et tourna les talons. - -Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque -amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous -lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province -et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un -consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se -retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur -sa famille l’horripilait. - -Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans -autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait -le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu -sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la -longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: -«B’jour» à son salut. - -Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu -plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, -exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une -carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses -tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita -plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, -au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques -espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai -pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...» - -—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix -aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les -pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de -doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du -tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune -homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant -que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment -tout aussi humain, la pitié.» - -Albert prêta l’oreille. - -«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous -lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait -faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon -pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous -supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous -vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin -du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle -besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent -Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle -rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes -gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques -acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à -l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria -rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons -de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous -voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie -de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la -cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez -de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots -_vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il -s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, -monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de -moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des -enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan -ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France -commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place -pour nous, les parasites.» - -Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des -pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; -mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il -se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne -démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une -génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence -pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint -que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une -position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait -pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère. - -Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire -méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous -sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de -terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts -des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, -crevez!» - -Bientôt, il s’humanisa. - -«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins -dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de -l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. -Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de -maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos -meilleures heures pour travailler.» - -—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!» - -Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près -de trois ans. - -Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la -soif. - -[Illustration] - - - - -X - -EN SORBONNE - - -Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle -l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. -Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient -trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances -humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les -lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance -qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins -grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, -lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le -casseur de pierres? - -Il se jeta dans l’étude de la philosophie. - -Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, -qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une -inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec -ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des -opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un -joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le -coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable -balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la -tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. -Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous -estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne -l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau -coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles. - -Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa -tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le -bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la -chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, -on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des -circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement -hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu -d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe -descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, -animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont -ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance -était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du -concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si -elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion. - -Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on -est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche -sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en -hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de -positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, -ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait -se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses -bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à -terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant. - -Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe -de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de -cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à -synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque -sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, -qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait -pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, -la plus minime des questions philosophiques. - -Que faire? - -Spéculer? - -Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que -les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps -mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: -espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage -le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les -tourmentants problèmes. - -Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris -de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les -notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du -monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins -de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs -nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles -consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement -dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, -les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en -sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités -concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: -Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus -tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. -Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai -dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui -paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait -savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser -le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge -d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le -principe-base. - -Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre -l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles -écoulés n’avaient pas encore mis d’accord. - -A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle -hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas -avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des -idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de -filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser -que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, -une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité -de l’esprit à sortir de son relatif. - -Quelle chute, après avoir cru au génie humain! - -Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés -dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les -considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de -leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. -On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait -nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs -conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux -antipodes les unes des autres! - -Le scepticisme naissait inévitablement. - -Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert. - -Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y -adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, -d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et -le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la -réalité que les concepts de la raison. - -De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon -deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même, -par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, -ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à -Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, -pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une -manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir -un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, -certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du -savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré. - - - - -XI - -MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS - - -Orgie! - -Ah! ah! ah! ah! - -Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert -était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait -l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! -L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de -lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce -_g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec -le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure -dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se -succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat -qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée -était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, -sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y -était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, -l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, -la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait -la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite -du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, -absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau. - -Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de -l’immutabilité des rives. - -Où s’en allait-elle? - -Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, -avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui -l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne -au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu -fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes, -jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il -n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de -travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent -t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de -jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés -du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent -dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, -écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit -fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu -feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux -qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux -habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles -égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau? - -La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la -rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir -comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée -des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne -veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les -barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point -être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans -soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus -heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.» - -Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes -par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans -la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc -des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles -des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des -bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler -l’existence. - -Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie. - -Qu’était-ce que la vie, après tout? - -Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de -remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, -une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années -d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il -de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté -des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se -donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le -mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever -de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations -_dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte -d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant -à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une -tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! -n’est-ce point la sagesse? - -Oui. - -La sagesse disait ceci à Albert: - -On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. -Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines -d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un -métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants -qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. -Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse -roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et -s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis -que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le -but, les yeux gros de pleurs et les pieds las. - -La sagesse lui disait encore: - -Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations. - -Alors, les lames fredonnaient: - -Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande -Mer, celle qui nous ensevelira. - -C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt -et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial -jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert -placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites -fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et -simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état -latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la -famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres -peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le -mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre -pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment -du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui -existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était -effondrée la religion. - -_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre -séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer -_pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie -il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, -abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie. - -Pourquoi pas? - -Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race -honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité. - -Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur -pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés -dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, -quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le -siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les -mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail -qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est -vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de -son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture -moderne. - -L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à -ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!» - -Mais quoi! lutter! lutter toujours! - -Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la -crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le -firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses -lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper -de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus -infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans -l’immensité! - -Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité. - -Il avait passé les ponts. - -De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme -un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, -interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se -tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son -enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient, -gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère -certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il -lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares -chers, but. Il sifflota des airs d’opérette. - -Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus -de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que -d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, -n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être -intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute -dans cette croyance! - -Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier. - -Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme. - -[Illustration] - - - - -XII - -LE DÉPUCELAGE D’ALBERT - - - Paris, 13 mai. - -Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que -j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, -au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, -comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent -que de cette nuit. - -Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom -de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais -jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois -avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé -à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le -monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût -été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un -soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée -avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire -pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais -été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te -confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: -elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. -Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux -tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour -manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa -à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille -et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans -une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je -ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules -d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et -tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du -mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je -serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où -personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres. - -Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux -yeux une surprise. - -«Albert!» s’écria-t-elle. - -—«Moi.» - -Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que -j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me -procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus -de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs -du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant -d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela -m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais -cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme -prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne -battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la -convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme: -j’allais l’avoir. - -Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien -plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de -moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme. - -Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. -J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, -je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir -de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues -pratiques. - -Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle -émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, -vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient -au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je -l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout -s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? -Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les -joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais -l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, -en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière -où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une -désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, -mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au -bonheur terrestre. - -Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, -m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, -que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour -d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru. - -J’emmenai souper Bertha. - -En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, -sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et -ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la -seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient -dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement -cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont -les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes -argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?» - -Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement -douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur -sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, -et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de -cils à ses regards. - -Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en -donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de -gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, -j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma -poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de -cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur. - -Ainsi nous étions heureux! - -Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour -l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau -palpitant des romans. - -Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité -humaine. - -Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras -en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités -de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le -lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace. - -Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour -juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par -lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que -les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche -aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt -ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête -des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et -désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la -femme expérimentée! - -Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, -où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les -adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des -moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce -qui me perdit. - -Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, -polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux -attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de -la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des -mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la -jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons -courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux -châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, -il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant -d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes -hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes -yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère -maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et -qui me fit songer que cette idole-là transpirait. - -Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris -sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, -se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le -parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de -visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, -puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant -ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal -fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais -avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux -summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais -dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et -prêt à se moquer de lui. - -Enfin nous fûmes au lit. - -Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres -femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup -aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, -d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et -la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur -si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs -de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres -peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, -en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le -vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je -m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne -pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de -si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une -espérance. - -Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital -de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes -s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut -une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept -sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé -un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une -accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que -Diogène. - -Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit. - -Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on -tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus -aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée -s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de -vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, -de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour -le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: -j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que -mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je -vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!» - -Oh! l’horrible cauchemar! - -Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs -détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme -Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir -me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? -Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait -voulu quitter le monde sur une si misérable impression. - -Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la -voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme -ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte -dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond -labeur, je l’éventrai de nouveau. - -Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis. - -Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un -jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup -sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont -exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le -fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de -fumier. - -Ah! l’amour! - -Jamais je ne la reverrai. - -[Illustration] - - - - -XIII - -LA VIE FIÉVREUSE - - -Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole: - -Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait -résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être -l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté -de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, -portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une -dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait -pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. -Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me -sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos -compagnons. - -Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de -café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait -danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux -élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi -pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux -robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui -répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et -me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_ -Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser -qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement -il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel -mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au -lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma -maîtresse!_ - -Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La -confidence vaut la peine d’être entendue. - -Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine -deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver -l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, -qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait -en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne -savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la -débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer -les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les -évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait -abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné -pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté -artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait -les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal -de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait -pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les -plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et -sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement -aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert -n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un -porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, -éclate, sans livrer un seul de ses secrets. - -Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de -chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur -la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta. - -Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce! - -Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu -du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre -enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi -qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus -grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, -l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en -même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. -Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!» - -Il courait aussi les lieux de plaisir. - -Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents -de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins -l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande -capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une -imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame -après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, -il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme -un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux -tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un -kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette. - -Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes -de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire -d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, -on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant -des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce -qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit -bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous -vous demandez comment il était si riche? Il jouait. - -Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était -accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix -mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente -et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du -tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns -même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit -l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de -la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était -malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était -malheureux de tout. - -Je n’ai jamais compris son caractère. - -Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je -dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être -raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la -philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était -dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans -pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la -parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise. - -Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, -avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en -villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais -permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa -le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint -du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous -jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié. - -Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas -moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de -voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société. - -Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat -féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités -de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper -digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en -eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des -viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, -des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des -assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, -un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, -la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais -en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste -avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; -André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des -pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser -en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un -Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre -centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père -Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez -bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa -longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. -Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés -merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des -sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres -que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. -Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. -Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. -Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait -de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus -dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors -qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos -immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me -dit? - -«Je m’ennuie atrocement.» - -[Illustration] - - - - -XIV - -MAGGIE - - -Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des -indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre -s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et -fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits -pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés -de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était -passé minuit. - -Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure, -par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée, -obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe, -sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être. -Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus -dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il -s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage -se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement. -«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je -n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.» -Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec -finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une -étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui -dit de venir. - -Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait -encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on -pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà -souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre, -l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente -et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils -en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives -rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent -de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations -anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles -bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose, -inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant. -La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se -relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula -métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il -se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla -tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression. -Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert -la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de -pitié. - -L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner -et un gîte. - -Comme elle mourait de faim, le jeune homme fit monter à souper. Il -réchauffa lui-même ses pieds glacés, les exposant nus à la flamme -jaune qui riait dans la cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, des -larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Elle pleura doucement, puis -plus fort, puis avec des hoquets et des déchirements. «Qu’as-tu?» dit -Albert. Et il était presque effrayé de ce désespoir, ainsi que de son -silence à ses interrogations réitérées. - -La crise passant, elle revint à l’état primitif, à son écarquillement -égaré. Blottie en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles -frissons la revêtaient épidermiquement comme d’un filet de mailles -limpides et ondulantes. Des distractions bizarres circulaient dans -ses yeux. Ses lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun son. Elle -ressemblait à lady Macbeth somnambule, mais à une lady Macbeth -étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe humide et déguenillée, sans -une résistance, avait été enlevée, et comme le fantôme shakespearien, -vêtue seulement des blancheurs de sa jupe et de sa chemise, -qu’éclaboussaient par taches les flamboiements du foyer, elle songeait -à un épouvantement passé, tandis que l’heure avancée jetait sur cette -scène les mystérieuses apparences de tout ce qui est nocturne. - -Soudainement, des mots s’échappèrent de sa bouche. «Oh! c’est horrible! -horrible!... Ne me faites pas ce qu’il m’a fait!... Ce serait un crime -... un crime!» - -Elle se tordit nerveusement les poignets, secouée d’une affre -invincible. - -«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon Dieu!» fit-elle à voix hésitante et -basse «je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon Dieu!... mon Dieu!... -je n’oserai jamais.» - -—«Tu as couché avec un homme?» demanda-t-il crûment. Elle poussa -un cri et se cacha la figure dans son coude. Albert se mit à genoux -devant la jeune fille, l’enserra par la taille et, de l’autre main, -écarta le bras dont elle se masquait, en lui murmurant: «Tu n’en -es que plus jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait de la voir -extraordinairement livide. «Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre -petite?» - -Alors Maggie raconta. - -Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle -trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la -fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de -ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle -ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit, -elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur. -Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa -les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous, -mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la -maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé. -Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être -battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu! -si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le -lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin. -Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses -dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous -pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.» -Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de -ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena -pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du -magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et -puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il -la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme, -brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses -mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres. -Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait -tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se -sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres -velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements -... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ... -Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un -jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa -paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors. -On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa. -Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées, -presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis -de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition -sur cette marche. - -Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité -grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse -assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui -avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un -déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il -est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge -as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence -dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te -remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de -fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non -plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses -se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie -désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance -satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait -à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la -souffrance des faibles, le remuait malgré lui. - -Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé. - -Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses -amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les -détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses -parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre, -muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure. -Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser. -Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte -d’amitié. - -Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors -en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette, -lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots. -Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait -précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du -sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes. -Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour -de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais -timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du -ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs -repas dans une taverne honnête. - -Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa -léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière. -Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait, -sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des -cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes -évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses: -ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix -incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule, -devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait, -racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la -même histoire racontée dans les mêmes termes. - -Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes. -Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans -discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles -s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient. -S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de -Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès -de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et, -leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de -cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le -temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans -savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir. -Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment, -charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre -forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les -paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!» -Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser. - -Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le -français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre -instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas -sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il -s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique -que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu -envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté -virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau. -A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non -point à l’abdication de sa personnalité. - -Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son -cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus -de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le -désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de -magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction -vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa -tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins -où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait -plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il -cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un -demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se -manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à -rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet -d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser. - -Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau prenait des plaques mates, et, -aux endroits fins, sous les orbites, aux fusellements des doigts, dans -les gracilités du cou, des contrastes si délicatement smaragdins, -qu’on eût dit voir par-dessous le sang se décomposer. Maintenant, elle -passait au lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, aphasique. -Albert demeurait là, incapable de s’en aller, de s’occuper ailleurs; -il restait étendu sur une chaise longue, abandonnant la conscience -du temps; il lampait du café, fumait des cigarettes; quelques livres -gisaient à portée, mais ce n’étaient que des contes de fées et des -albums de grosses images enfantinement coloriées, avec lesquels il -parvenait quelquefois à éveiller chez la petite une lueur d’intérêt; -le plus souvent, il la couvait songeusement d’un regard nuageux, -n’essayant plus avec des questions d’attirer des réponses qui -n’offraient pas de sens; il était extraordinairement influencé par -cette présence morbide; à intervalles réguliers, en des crises de cette -sorte d’hypnotisation, il était appréhendé de tentations anormales -d’elle, irréalisables, comme d’être une sangsue et d’être appliqué sur -elle, ou de se servir de ses deux pieds mis en guise de mouchoir pour -presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, de pénétrer sa substance -et surtout son cerveau, ce cerveau incompréhensible; il s’approchait -du lit, rampant, de la façon imperceptible dont on s’approche des -moineaux pour ne pas les effaroucher, il insinuait sa tête et ses -bras peu à peu le long des draps, dans la quête de quelque communion -d’essence ignorée, et tant qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait -encore d’un rien son immobilité: mais sitôt qu’il frôlait un point de -sa chair, elle se cambrait avec des sursauts de ressort et des terreurs -dans ses gestes qui repoussaient. - -Des amis étaient venus le voir. Il supportait avec impatience leurs -visites. Vu qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: et cette -absence de messagers du monde extérieur augmentait le désarroi de -sa vie. Albert ne sortait plus, parce que Maggie était trop faible -pour marcher et, capricieusement—probablement au souvenir de son -histoire—ne voulait plus monter dans une voiture. On apportait les -repas de chez un restaurateur voisin, une fois par jour seulement, car -Albert, ne bougeant pas, perdait l’appétit: quant à Maggie, depuis -quelque temps, elle ne mangeait rien; sa constitution, de plus en plus -bizarre, ne réclamait que de l’eau. - -Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et somnolait sur la -chaise-longue, tandis que, assourdie de brun par l’abat-jour, la -lampe se consumait dans sa veillée constante, fut surpris au milieu -de son alourdissement par la mélopée plaintive d’une voix trémolante -et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. En face de lui, Maggie, sa chemise -de nuit collée au corps, grandie par son blanchissement, les pieds -blafards, les tibias maigres, le cou étiré, se tenait droite, dans -une pose de bras levés et rejoints sur la couronne des cheveux, et -sa bouche à demi ouverte, sans un mouvement de maxillaire, laissait -filtrer les sons languides de sa cantilène. - -«Maggie!» fit Albert en une indécision d’étonnement «que veut dire -cela?—Rêves-tu?» - - * * * * * - -Elle poursuivit, sans paraître entendre: - - «La bête avait trois pattes rouges... - Le roi n’avait pas sa couronne... - La rose avait beaucoup d’épines... - Le cœur n’avait plus de tendress...» - -Son corps semblait évoqué—une apparition spirite—fondu dans la -pénombre, mystérieux, avec une ondulation fluidique inexplicable qui -courait sur la frigidité du derme et le long du linge. Curieusement -mornes les yeux, que pas une vacillation n’agitait. Voyaient-ils? Ils -étaient pourtant attachés sur la luminosité de la lampe, à laquelle -ils ne pouvaient se dérober, invinciblement liés comme un papillon -de nuit. Ils avançaient vers elle ... Oui, tout le corps avançait, -imperceptiblement, une glissée. Sans dévier d’une ligne, le fantôme -marchait à la lampe. Il allait l’atteindre, la renverser ... - -Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu de cette scène, se précipita, -attrapa Maggie au moment où était sur le point de se produire un -écroulement de pétrole brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant: -«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? Maggie! que se passe-t-il en -toi? Ce phénomène a quelque chose d’alarmant!» - -Mais, il fut aussitôt épouvanté. - -A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant -s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de -l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain -ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant -sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour -éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque -divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la -bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait, -les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots -saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me -touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...» - -Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite -écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur. - -Albert la ramassa et la porta sur le lit. - -Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un -doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme, -l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La -nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si -elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une -sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement -subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion -il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel -l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend -compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente -oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous -la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations -sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner -tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui, -sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre. - -L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque -chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui -qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait -impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes -à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne -à la Salpêtrière. - -Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache. -«Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta -moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit: -regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie -apparut. - -«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible -sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna -vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra -minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux -et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il -prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de -l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points -symétriques du bas-ventre. - -Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les -yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre -inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand -elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste, -ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts, -sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose -qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise. - -Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle -se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à -peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui -se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps -s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le -sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée. -L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette -fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil. - -A la question muette, avide de conclusions d’Albert, il répondit: - -«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans une heure, j’enverrai les -infirmiers la chercher.» - -Il partit. On entendit dans l’escalier ses pas lourds.—Albert se -retrouva seul avec Maggie. - -«Ma parole!» murmura-t-il «je crois que je l’aimais ...»—ayant presque -une envie de pleurer. - -[Illustration] - - - - -XV - -LA DÈCHE - - -Une accalmie suivit ces jours malencontreux. - -Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées -jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes -constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un -dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances -de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de -dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient -si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la -première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut. - -Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant -une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à -d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air, -d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en -nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux -publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La -peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les -hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les -centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités -des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire -assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en -sortir. - -Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie. - -Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent -pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se -lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la somme -d’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui, -immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de -concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant, -de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté -à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé. - -Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il -aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures -infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette -de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse -chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert -peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions -tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles -lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des -sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides -morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique, -déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en -mouchets rares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu -me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse -découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la -bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes -faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées -de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec -d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique, -clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à -gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée -éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres -blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects -flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et -entouraient Albert. - -L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les -amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce -qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages -au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dans des taudis. -On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs, -s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il -ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou -l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu -n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné -ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille -bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin; -parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson, -qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le -patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses -sans lui réclamer sa monnaie. - -C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une -fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné -sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de -maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie -dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la -vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment -la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est -l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille -plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur -en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents -pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante -dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la -chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de -flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du -bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le -plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les -cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin. - -Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que -l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, -même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. -Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. -Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un -vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus -au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au -hasard, suivant que se présentaient les choses! - -Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au -chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. -Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il -haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une -volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, -usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir. - -Que de progrès Albert avait encore à faire! - -Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida -à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De -loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si -naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la -morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires -ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, -intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus -oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, -au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du -pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de -vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir -à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le -vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du -regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» -Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, -faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient -si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de -voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de -Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la -dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher -tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une -autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute -la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après -était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle -grignotta jusqu’à l’os. - -En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le -dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à -brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à -cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine -et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures -brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, -comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, -croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et -des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la -sagesse. - - - - -XVI - -LE GRAND ZUT - - -Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen -d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans -cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la -fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise. - -Le moyen d’égorger le temps. - -Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait -pas. - -Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: -le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore -par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son -cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et -ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, -sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être -dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été -à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait -immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à -ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les -herbes, et où s’enlise le pied. - -Que faire? - -La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant -inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait -sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts. - -Dilemme: Ou ceci, ou cela. - -Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela? - -Alors, zut! - -Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, -le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; -il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe -cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une -flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante -devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime -à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois -lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait -vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: -Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, -Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le -ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, -la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que -Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt -misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César -et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, -l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, -Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la -prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition, -Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole, -les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de -Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement -universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des -êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. -Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se -déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les -fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, -il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de -chair saignante à l’inexorable. - -Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime. - -Oui. - -Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait -entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez -délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons -des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert -sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et -promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil. - -Que les gens étaient bêtes! - -Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement! - -Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se -trouvait aussi bête que les autres. - -Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for -intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant -une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter -sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un -tempérament. - -Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu -cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la -_Bêtise_. - -Que savait-on? - -Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert -fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin -lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter -exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre -l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger. - -Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air. - -Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit -pour le lancer aux quatre vents. - -Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna -la plus haute cheminée. - -De là, on dominait tout Paris. - -Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement -surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes -d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, -comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de -son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les -prirent en même temps. - -Zut! - -Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie. - -Zut! - -Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien -pu imaginer d’autre. - -«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des -termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils -ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus -féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? -Un commentaire: donc, du vide. - -Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des -torrents de lumière éclatante sur les choses. - -Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui -aussi, dans un dernier «zut». - -Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, -et, calmé, éclata de rire. - -Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et -que l’on ne se tue. - -[Illustration] - - - - -XVII - -COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE - - -Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de -grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs -jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la -folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de -rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi -l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir -pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits -pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui -l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer -au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par -le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, -par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il -allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée -sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, -puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis -précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, -du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, -s’y parqua. - -En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent. - -Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et -l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent -les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus -la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans -amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à -ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère -l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur -complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise -corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, -il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut». - -De là à être poète, il n’y a qu’un pas. - -Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète. - -Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_ -de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques -de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité -plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que -d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses -compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des -lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes -où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On -voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer -des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes -fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le -peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel -gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques -services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se -souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une -maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches. - -Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes -et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense -qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. -Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille -restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait -servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, -le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement -rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la -pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier -besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par -nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter -la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni -procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile -des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique -de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il -ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil -surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le -premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement -méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre -avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans -l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: -impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues -plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait -grotesques. - -Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus -tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète -de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette -corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec -tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la -folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant -le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la -crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de -la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme -se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les -espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. -Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes -irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient -en plein empyrée. - -Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt? - -Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de -brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé -ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de -stériles et lamentables imbécillités. - -Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait -aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers -rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et -s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans -des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques -brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô -aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. -Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, -il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère -qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de -grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et -pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une -abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un -gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais -avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les -éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs -blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses -senteurs. - -C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon -le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de -cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien -différentes aventures. - -[Illustration] - - - - -XVIII - -RAVISSEMENTS - - -Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages, -et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond -d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et -les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient -restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de -dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où -il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des -dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale. - -Il fallait autre chose. - -Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point -sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs -dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il -alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs -rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles, -du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte -des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts -et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la -solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que, -contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient -burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés -grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait -une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain -pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où -confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des -lézardes. - -Des illuminations le hantèrent. - -En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre -eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et -brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles -et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix -céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou -ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait -leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la -royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup, -luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne, -Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première -fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les -hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à -tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et -la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine, -l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie, -le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels -de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis. -Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis, -étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme -une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse -et fléau des peuples. - -Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire! -un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les -générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers -l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient -étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se -mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables -de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs -actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois! -balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang! -moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout, -l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir, -il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au -grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il -glapissait d’aise ou se tordait de rire. - -Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances -innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs -et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les -chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur -les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De -longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient, -à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids. -Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de -vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres -du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les -figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres -par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient, -glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes -valses. - -Tout se résolvait dans une apothéose de la mort. - -Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert. - -Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes -aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et -plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur -conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait -enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté. -Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque. -L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre. - -[Illustration] - - - - -XIX - -IMPUISSANCES - - -Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme -essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au -mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer -tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les -aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles, -les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée, -éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense, -d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il -n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans -l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement à courir, précipitant sur -les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de -l’encéphale. - -Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues -déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les -substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les -discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux. -Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces -chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler -en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose -consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment -opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces -vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé -que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en -cataloguer les débris! - -Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux -d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre. -Ah! s’il avait pu transporter dans son cerveau pantelant le cerveau de -cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui -conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant -de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher -de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur, -les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre, -les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu -naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée -de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne! - -A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir -commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: le _ça_ qu’il -avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle -serait _autre chose_. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui -apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur. - -Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire! - -Pleurant presque sur la dégradation de son concept, il mit enfin -à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une -considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde -moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son -poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des -angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières -affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports. - -Hélas! - -Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore, -exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme. - -Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais -d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses -douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le -considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant -de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé, -s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un -avorton. Albert reconnaissait à peine l’enfant de sa pensée. Quoi, -cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation -idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter -sa pensée, sa noble pensée! - -Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, -fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, -dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son -jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce -vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, -inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son -souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; -et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur -père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables -que le sien. - -Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, -le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était -taré d’impuissance: et cela suffisait. - -Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme. - -La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme. - -Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de -deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce -travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était -malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la -sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le -vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que -le dévoiement spécieux de sa pensée. - -Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte. - -[Illustration] - - - - -XX - -LE PARNASSE - - -Les autres ... - -Il voulut connaître les autres. - -Pour _quoi_ travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible -à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel -quel et tout cru à d’autres hommes. - -Pour quoi? - -Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion -abordable du monde littéraire. - -La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains -communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci -restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels -n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des -balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste, -différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par -une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de -stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger. - -Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et -la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient -plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages, -jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur -premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de -bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient -sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les -tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant -assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne -laissaient plus avancer que les thuriféraires. - -C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il -avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle, -mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise -mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur -à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses -anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre -quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain, -et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au -souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de -la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir -et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait -connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide -gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et -sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait -coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et -soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des -bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus -de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste, -pour demander un bock ou allumer sa cigarette. - -Ce coquin-là poète! - -Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation. -Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un -état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation -irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie -exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage? - -Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en -velléité d’épanchements. - -«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un -véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état, -Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune, -l’alcool lui mettait des franchises. - -«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de -véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs. -Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous -les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas -évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions -pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique? -La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la -garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards -indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or, -le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas -l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs -de la publication.» - -Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il -bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce -n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de -faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé -par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette -capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il -s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un -propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite. -Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait -d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs -des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on -pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était -certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la -plus sotte prose qui fût au monde. - -Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce. - -On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait. -Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup -de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et -produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché, -voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait. -Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient -et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière -machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier -les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient -d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans -l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme -un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un -commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une -chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire -de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas -assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!» - -Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une -position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les -fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui -les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art! -L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les -écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un -mépris spécial. - -Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes -gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une -pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de -Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés -comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions, -celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des -ambitions. - -Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le comprenait—un malheureux -assez incapable de vivre, pour n’avoir plus de forces que pour -pousser des plaintes—tel qu’il se sentait lui-même, tel qu’il -aimait à en découvrir quelques-uns dans l’histoire des littératures: -mais plus abject, certes, celui qui, l’imagination fleurie imite -artificiellement, pour en jouir, s’en faire de l’or ou des grelots, le -cri rauque ou geignant qu’au premier a arraché la misère. - - - - -XXI - -DÉCRÉPITUDES - - -Et de fréquents pensers l’envahirent. - -Oh! comme du sein de sa grandeur intime, le chaos s’engendrait vers -des avenirs confus et vastes! Il méditait sur le relatif et l’absolu, -trouvant certain ce qui ne l’était pas et incertaines les plus sûres -vérités. Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles lui avaient -appris que l’univers immense se souciait peu de ses désirs et de ses -peines: dans les myriades d’entités, que l’une existât ou n’existât -pas, qu’est-ce que cela faisait au tout? La société le négligeait, le -système solaire le méprisait, le gouffre des cieux l’anéantissait. Et -l’infini de l’espace n’était rien: il y avait encore l’infini du temps. - -Que serait-il après la mort? - -Cette question le tracassait, car quoiqu’il eût feint devant ses amis, -et souvent devant lui-même, de l’avoir depuis longtemps élucidée, elle -n’en restait pas moins monstrueusement interrogative en son esprit. -O dilemme! L’homme entre deux néants l’épouvantait, et l’éternité -l’épouvantait. Il resta souvent songeur, à cette période de sa vie, -reculant devant le problème, l’envisageant pourtant comme par une -attraction malsaine. - -Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait un Erard.—Or, Albert -se demandait si, semblable aux notes, il disparaîtrait, fugitif, après -avoir—quelques instants—lamentablement ébranlé deux ou trois mètres -cubes d’air: cacophonie éparse et stérile. Il ne lui plaisait nullement -qu’une désagrégation de ses molécules animées s’épandit en poussière; -se dissoudre et que des parcelles de lui reparussent sans conscience -dans un pistil de fleur, dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire de -quelque marécage, dans les miasmes d’une cité—respirés par cent mille -poumons empestés—lui paraissait un mince régal. - -D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité de survie au-delà -du corps lui déplaisait encore plus. Une seconde existence! Et dire -que des gens se faisaient chartreux pour se l’assurer! Ils étaient -donc bien contents de celle-ci! Serait-ce au moins une jouissance -perpétuelle? Mais cette perpétuité même constituerait le plus -nauséabond des supplices. Il valait mieux presque l’extinction—dont la -pire tristesse ne consistait-elle point à disparaître sans savoir le -pourquoi d’avoir paru? - -En l’état de victime où il se voyait, où il voyait chaque être sur -la terre et les soleils dans le ciel—état de victime, ou d’esclave, -ou plus simplement de rouage, de minuscule dent d’engrenage dans une -machinerie gigantesque et féroce—il jugeait certainement toute révolte -ridicule: néanmoins, dompter toute révolte, ô entreprise difficile! -Albert ne voulait pourtant pas sécher dans la peau d’un de ces rebelles -à la loi, qui s’égosillent de leurs imprécations et soulignent chaque -crispation de leur cœur par d’ineptes cris de rage. On plaint d’un -haussement d’épaules le condamné à la décollation, qui se fait porter -de force à l’échafaud et étourdit le public de ses lamentations. Se -résigner, subir, souffrir, voilà la conduite que suivaient les esprits -sensés, raisonnables, lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à éprouver le -délice de la vie. - -Tenir une contenance! - -Fallait-il alors tenir une contenance, garder une démarche noble, poser -à l’œil du monde pour un sceptique, un blasé, qui est définitivement -dégoûté du globe, mais qui sourit quand même?—Cela a vraiment du chic. - -Ainsi, encore des arrière-pensées! - -Non: cela supposait une force toujours grande et toujours une -préoccupation de se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne s’inquiéter -de rien, ignorer si l’on montre du courage ou si l’on prête à rire, ne -plus devoir compte à des gens qui regardent. - -Où l’amour propre va-t-il se nicher: jusque dans une résolution de n’en -plus avoir! - -Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous payé votre place en -entrant? Vous n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! Vous ne -saurez pas si la pièce qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû jouer -vous-même, car acteurs et spectateurs se donnent la réplique—est une -tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas le droit. Vous avez beaucoup -vu et rien du tout compris. Vous êtes un imbécile encore plus qu’un -intrus. Hop! à la porte! - -Nous y voilà donc! les choses n’étaient pas gaies, mais ni sérieuses. -Ça devait-être bien égal! Se laisser aller! - -Où? - -N’importe. - -Essayer de jouir? - -Non. - -Le contraire? - -Non. - -Alors quoi? - -?? - -Cela signifie? - -On ne sait pas. - -Albert soliloquait des heures sur ce thème. Des levains de philosophie -fermentaient encore, impossibles à réduire. A quoi cela aboutirait-il? -A quelque marasme probablement.—En tout cas, il ne lui restait pas -grand stade à parcourir. - - - - -XXII - -COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE - - -Il neigeait. - -L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule, -bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse, -hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la -cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses -hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait -souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents. -Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre, -l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu! - -Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et -ses neuf chemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à -l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. -Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des -alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en -linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà -exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion -finale. - -Il neigeait. - -L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée -aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les -trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule -grinçait. Brrr! quel froid! - -Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture -zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos. - -Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi -bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. -Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée -la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir -prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses -voisins pour mendier un peu de flamme. - -Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe. - -En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude -venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré -les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et -le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces -moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons -fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant -heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, -ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du -clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux -du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux -de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient -ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées -le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! -toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, -râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang -congelé, le cœur roide. - -Il se réveilla. - -La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. -Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté -à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, -fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.» - -Il vêtit sa houppelande et ses bottes. - -Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés -arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur -repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux -narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille -morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner -pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre -de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut -encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la -tête basse. - -Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris. - -O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement -épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans -fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, -matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, -abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en -rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et -sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement -fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi -ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il -pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds -ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, -pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds -de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en -étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, -d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors, -d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient -passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur -cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la -civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus -de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, -bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient -l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne -profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour -être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon -sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de -lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, -les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir -respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et -s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus -fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les -boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, -les cafés et les fiacres. - -De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu. - -Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement -mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne -parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans -cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en -arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par -essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui. - -Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing -dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient -de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus -de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une -inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns -les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, -s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque -méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères -et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance, -comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant -donnés l’être _a′_ et l’être _a″_, dont l’un souffre d’une souffrance -positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que -_natura abhorret a vacuo_, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, -jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera -un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains -procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que -l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après -de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant -d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, -les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées -populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de -philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux -qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et -de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, -maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins -n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les -autres. - -Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, -à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la -civilisation. - -Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était -son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut -extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa -houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant -dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les -yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il -se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des -chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. -Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait -inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se -comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains! - -Il se recoucha. - -Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la -Terre, remplir de poudre et faire tout sauter. - -Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les -genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge -recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la -situation: «Je suis pessimiste!» - -Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!» - -Il neigeait. - -[Illustration] - - - - -XXIII - -L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE - - -Il y a cent manières de devenir pessimiste. - -Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois -qu’on l’est. - -Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent, -bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du -schopenhauérisme. - -Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du -champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du -jemenfoutisme. - -Albert tourna suivant le troisième mode. - -Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara -pessimiste, il fit un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait -s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il -devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de -faim! - -L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature? - -Oh! non. - -Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot de _pessimiste_, ce mot -qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances, -il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtemps _en puissance_ -dans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller -jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste, -comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans -un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se -développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par -jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert -en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction. - -Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et -singulière destinée, banale parce que, vue extérieurement, elle -avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par -la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa -les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance. -Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il -vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal? -Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et -si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle -lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer -le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des -accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse, -des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux -d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une -seule chose restait réelle: l’affadissement. - -Le pessimisme même ne lui souriait plus. - -Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à -l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincu d’une vérité, -et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui -chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à -regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de -dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la -haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui, -qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions -s’opèrent, qu’il est un homme. - -Albert, lui, pourrissait. - -A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait -au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des -rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière -pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la -languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une -étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait -forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant -plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des -lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le -bruit seul de Paris, arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En -une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait -les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude -maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni -pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire -était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses -dont il ne lui restait après aucun souvenir. - -A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout -ce qui n’était pas la _contemplation_ lui devint insupportable. Il ne -pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, -Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau -le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë, -Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres -le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de -l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas -son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant, -mais les produits formulés de son imagination. Les vers qu’il avait -jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt -qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle -fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. -Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini -dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement -l’hyperesthésie de son âme. - -Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses -doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes, -à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce -qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments -incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations -bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et -de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des -relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez -Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du -hachisch. - -De fantomatiques songes comme des lueurs flottantes et paresseusement -balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des -palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives, -des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés, -des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant -en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des -fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt -perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois -alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de -paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides -de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement -et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et -des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de -muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était, -au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et -la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et -le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis un sommeil de plomb -remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du -divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui -attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre -à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi. - -Ainsi passaient les jours, monotones et terribles. - -Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se -complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en -plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait -plaisir ou peine, à la ruine de son _moi_, fatale et complète. Rien ne -subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire -et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci -rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif, -énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et -ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie. - -C’était un soir roux de septembre, alors que, jaunissant, les -feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras -osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une -forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au -pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes, -gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds, -bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité -infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient -l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses -souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient -doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne -ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins, -loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris. -Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris -comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons, -lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus -moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent, -sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance -molle. - -[Illustration] - - - - -XXIV - -LE SUICIDE D’ALBERT - - -Enfin, il décida de se tuer. - -Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que -Descartes, et il calculait son cas de la sorte: - -Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de -professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours -de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement, -nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur -son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise -particulière des pions. - -Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué -au coude, un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires, -une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, -dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a -pour équivalent que la bêtise des bohêmes. - -Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des -nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un -fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes, -néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent -que la bêtise des poètes. - -Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne. -Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide, -le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un -crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons -précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait -ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un -geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que -le croissant lunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et -fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes -en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les -règles. - -Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore -sur son cas. - -Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. -Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de -misanthropie. - -Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine. - -Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait -comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il -sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, -le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec. - -En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; -ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, -qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni -contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant -bohême il haïssait ses créanciers; étant poète, il haïssait Boileau. -Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne -troublait plus son essentielle indifférence. - -Pourquoi se tuait-il? - -C’est la question qu’il se posait lui-même. - -Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, -appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, -et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont -l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il -découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison -de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le -lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à -l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire -un changement dans la monotonie immense du _toujours la même chose_; -que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, -l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, -parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules; -que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, -les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de -bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent -et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est -pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome -pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il -n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il -se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: -«Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement -le suicide, lorsqu’il ajoute, I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme -de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» et X, 8: «Celui qui -creuse une fosse y tombera.» - -Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de -l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, -étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, -ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles -d’Ecriture assez fortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage -hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, -du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël. - -_Ergo_, il se tuait. - -Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les -fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore -plus rares. La lune s’était enfin montrée. - -Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche, -se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver -de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner -une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de -l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme -Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se -brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture -aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un -aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter -d’une seule haleine le monologue de Charles-Quint, dormir les pieds -en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube, -s’absinther ou s’asphyxier au charbon. - -Albert avait choisi le revolver. - -Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de -s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à -l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le -revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps -qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse -autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les -cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose -ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à -l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule -ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on -inspire deux ou trois passions posthumes. - -Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant -les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur -les flammes jaunes et léchantes, il eut envie de les voir dévorer tous -ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et -des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches -embrasées. - -Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce -qu’il avait décidé. - -A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement -son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts -en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta -le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir -jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué. - -Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver -contre son crâne. - -Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible. - -Puis, le chat le vit presser la détente. - -Fla! - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - I—L’initiale déveine 5 - - II—Première lueur de raison 11 - - III—Pourtant Albert prend le monde au sérieux 20 - - IV—Jacinthe 27 - - V—L’école 35 - - VI—Les années studieuses 42 - - VII—Paris 49 - - VIII—Le Quartier Latin 58 - - IX—La lutte pour la vie 66 - - X—En Sorbonne 81 - - XI—Mangeons et buvons car demain nous mourrons 89 - - XII—Le dépucelage d’Albert 99 - - XIII—La vie fiévreuse 112 - - XIV—Maggie 122 - - XV—La dèche 144 - - XVI—Le grand Zut 153 - - XVII—Comment Albert devint poète 160 - - XVIII—Ravissements 168 - - XIX—Impuissances 174 - - XX—Le Parnasse 180 - - XXI—Décrépitudes 188 - - XXII—Comme quoi Albert se déclara pessimiste 193 - - XXIII—L’évolution d’un pessimiste 203 - - XXIV—Le suicide d’Albert 213 - -[Illustration] - - - - -BIBLIOTHÈQUE - -_Artistique et Littéraire_ - - -COLLECTION D’ART - -Editée sous le patronage de «_La Plume_» - -[Illustration] - -ŒUVRES DÉJA PARUES: - - 1.—=Dédicaces=, poésies, par Paul Verlaine, tirage - à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.; - 50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (_épuisé_). - - 2.—=A Winter night’s dream=, (_Le Songe d’une - Nuit d’Hiver_) poème lunatique, par Gaston et - Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage - à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand - Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr. - et 200 à 3 fr. - - 3.—=Albert=, roman, par Louis Dumur, tirage à - 500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon - à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr. - -_Ces éditions ne seront jamais réimprimées._ - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - - _Le 5 juillet 1890, à Annonay_ (_Ardèche_) - - Par JOSEPH ROYER - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - -***** This file should be named 51178-0.txt or 51178-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/7/51178/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Albert - -Author: Louis Dumur - -Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<div class="limit1"> -<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p> -<p class="pc mid">par</p> -<p class="pc mid"><span class="smcap">Louis Dumur</span></p> -</div> - -<p class="pr4 p4">MDCCCXC</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> - -<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p> - - -<p class="pc4 lmid">AUTEUR:</p> - - -<p class="p2 mid"><i>La Néva</i>, poésies,<br /> -Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;<br /> -Paris: Albert Savine.</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc4 lmid">POUR PARAITRE:</p> - -<p class="p2 mid"><i>Lassitudes</i>, poésies.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid">LOUIS DUMUR</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-004.jpg" width="150" height="41" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h1 class="red">ALBERT</h1> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="260" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<p class="pc4 mid">PARIS</p> -<p class="pc large">BIBLIOTHÈQUE</p> -<p class="pc lmid">Artistique & Littéraire</p> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc lmid">MDCCCXC</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/fr.jpg" width="400" height="628" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-005a.jpg" width="500" height="115" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-005b.jpg" width="150" height="120" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">I</h2> - -<p class="pch">L’INITIALE DÉVEINE</p> - -<p>Fantoches, vous qui, durant les insomnies, -voletez étrangement autour des prunelles -fiévreuses, contez à celui qui ne -craint ni l’extrême, ni le choquant, ni -l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence -des actes, ni la disproportion des pensées, -contez, sans éloge ou blâme, la décevante -vie d’Albert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p> - -<p>Du reste, sous toute chose, formule -saint Thomas d’Aquin, gît le réel.</p> - -<p>En une minime cité de province, plus -malsaine qu’immorale, plus stérilisante -que perverse, où l’existence avait des -longueurs particulières, de spéciales somnolences -que ne soupçonnent point les -vraies villes, point la pure campagne; en -une sous-préfecture maussade, flasque, -incolore, gluante, solitaire et confite en -soi, prétentieuse et banale, chaste jusqu’à -l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque, -ignorée des humains et les ignorant; -en une moyenne bourgade vulgairement -située sur l’inévitable affluent aux ondes -grisâtres, aux grèves grisâtres clairsemées -de grisâtres roseaux, vague église gothique, -pont restauré; en un de ces trous -administratifs et mornes, dont le nom provient -d’une ancienne peuplade des Gaules -mentionnée dans César; en un de ces marécages -de la sottise, végétaient, monotones -et bouffis, son père et sa mère.</p> - -<p>Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième -ou cinquième enfant d’une nombreuse -famille, procréé à son heure, en son jour, -dans son numéro d’ordre, tranquillement,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -béatement et suivant les laisser-aller passifs -de la bourgeoise providence. Ils l’avaient -appelé Albert, parce que son parrain -s’appelait Albert et que sa bonne -tante maternelle s’appelait Albertine.</p> - -<p>O confiance!</p> - -<p>Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans -raison, sans cause appréciable qui expliquât -pourquoi il naissait à cette latitude, -sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi -il naissait de ces petits commerçants -plutôt que de gros industriels, plutôt que -d’un banquier, ou que d’un bandit, ou que -d’un baron, ou que d’une actrice, pourquoi -il naissait catholique et non pas calviniste, -turc, disciple de Zoroastre, indou, -païen, même adorateur du grand Lama, -pourquoi il naissait avec ses vices et ses -qualités, au lieu de différents, pourquoi il -naissait, enfin!</p> - -<p>Il n’avait rien d’extraordinaire qui le -distinguât du commun des nouveau-nés: -ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, -son nez camard, ses yeux grêles, ses bras -et jambes difformes qui bougillaient impondérés, -sa tête ridiculement anormale, -sa bouche édentée qui sans cesse s’écarquillait<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -pour glapir les vagissements ... il -n’était ni plus laid, ni plus beau que les -autres hommes—moins laid, peut-être,—c’était -un homme. Mais s’il avait déjà pu -réfléchir (la réflexion semblait pourtant -habiter ses plaintes précoces), c’eût été -justement de cela qu’il se serait lamenté: -d’être homme.</p> - -<p>La bête, la plante, le protoplasma qui -éclosent trouvent à la sortie de leur œuf, -de leur germe, de leurs éléments, une nature -assez bienveillante, qui, si elle ne -leur fait pas oublier les douceurs du non-être, -incline, du moins, à ne pas leur gâter -le sort par de trop viles insuffisances, par -de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent, -sans autre travail que celui de leur propre -et libre développement, des irradiations -de la lumière, des nourritures du sol, des -exquisités de l’air et des liesses de la chaleur. -La sensation les sert sans leur nuire. -L’idée ne leur incombe que dans les limites -de la contemplation. Quelques-uns, sans -doute, sont esclaves: mais ils ne le sont -que par leurs rapports avec l’homme. Ils -meurent accablés par l’âge ou de mort -subite; et pour ceux qui inspirent la pitié,<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -les compagnons de l’homme, tout ce que -la science a de ressources s’applique à -leur escamoter les souffrances du trépas -et l’appréhension d’être dévorés.</p> - -<p>L’homme, au contraire, vaincu d’avance -sous les horions de son destin, condamné -à l’accablement partiel ou total de ses volontés -les plus chères, pétri dans la misère, -la nudité, l’inquiétude, surmène son énergie -pour des buts qu’il n’atteint pas; -rongé d’ambitions, toutes légitimes, puisqu’elles -sont ses besoins, depuis l’ambition -de manger, jusqu’à celle de régenter le -monde, il vogue d’espoir en espoir et -tombe de désastre en désastre; son sang -épuisé, ses tissus étiques couvent les -miasmes et les pustules, et son âme est le -siège de maladies morales, d’autant plus -violentes qu’une relative santé du corps -leur laisse plus de loisir pour se développer; -il ne peut se soustraire à ce fatalisme, -et, malgré l’éternelle illusion, perdant à -mesure qu’il vieillit son courage et sa -vigueur, qu’exaltait jadis sa nostalgie -d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, -il reconnaît Arimane comme son maître, -et il est obligé d’inventer une vie future<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -pour se consoler de celle dont il est le -jouet.</p> - -<p>De là cet axiome:</p> - -<p>Les races inférieures s’épanouissent, -l’homme se fane.</p> - -<p>Et, nuit et jour, Albert criait.</p> - -<p>Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait -généreusement sa poitrine mûre et lui -donnait le sein.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">PREMIÈRE LUEUR DE RAISON</p> - -<p>De ce lait maternel il eût fallu beaucoup -plus, pour faire du rétif nourrisson un -mortel docile ou résigné.</p> - -<p>La rebuffade lui était innée.</p> - -<p>Déjà, ses yeux considéraient les objets -avec plus d’hésitation que de curiosité, -et, avant même de pouvoir les nommer, -comme autant d’ennemis il s’en fallait de -peu qu’il ne les redoutât. Les mines arides -de son entourage éveillaient, à ses -premiers regards, des velléités circonspectes -et peureuses. Singulières, les rêveries -muettes qui composaient sa pensée en -formation s’attardaient sur ces répulsions -éprouvées. Il suspectait la lumière du matin -de ramper par la vitre jusque sur son -berceau pour voir ses paupières clignoter<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -douloureusement; la charrette cahotant -dans la rue de dégringoler, assourdissante, -lui casser la tête; l’interminablement maigre -crucifix, là-bas, dans le coin, ce long -corps efflanqué sur le prie-Dieu, de méditer -l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites -immobiles; et de vouloir l’horripiler les -baisers gras dont ne cessaient de le couvrir, -avec des mots bêtes, le père, la -mère, les frères, les sœurs, la cuisinière -et toute la clique répugnante des connaissances.</p> - -<p>On lui apprit à marcher et à causer.</p> - -<p>Certes, ce fut un soulagement de n’avoir -plus à subir ces bras qui le portaient de -chambre en chambre, à la promenade, au -lit, à l’office, qui le plantaient sur des genoux -pointus, le ballottaient de ci, de là, -et dont il ne pouvait se passer. Il se servit -de ses jambes pour quelquefois s’enfuir -hors de la maison, se perdre dans quelque -jardin, dans quelque faubourg, au risque -de la verge. Quant au langage, s’il connut -vite l’usage de deux ou trois substantifs, -il s’en abstint volontiers et préféra le -geste, plus sobre, plus rapide, plus expressif. -Mais, dès qu’il ne s’agissait pas<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -de réclamer pain, soupe ou polichinelle, -aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement -à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât -des paroles imprévues, qui surprenaient -parce que, peu enfantines, elles -dénotaient d’anormales dispositions.</p> - -<p>Il crût de la sorte.</p> - -<p>A vrai dire, la raison n’avait pas encore -jailli en une de ces étincelles crépitantes, -qui ébouriffent d’aise ou de détresse -les parents décontenancés. Elle germait -cependant. Durant d’ineffables heures, -Albert contemplait l’univers ambiant, -comme s’il eût voulu en respirer l’essence -et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment -à ces nouveautés, ou plutôt il tentait -de s’y acclimater: car s’il y eût réussi, -il les eût acceptées à la façon des autres -hommes, sans critiquer, dévotement. -Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté, -sans doute, mais exempt de -préjugés, puisque, à ce moment, presque -rien n’y avait été mis, offrant ainsi -table rase aux phénomènes—un accès -de raison ne devait pas tarder à éclater, -fût-ce le seul, avant la corruption fatale -engendrée par les désirs vitaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p> - -<p>Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse -d’innocence, toute pétrie d’ingénuités, -pourtant d’autant plus pure qu’elle -a moins été troublée par l’existence, -qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement -évidente, par divination, par -coup de théâtre, une irrésistible vue du -vrai philosophique, déduit simplement, -théoriquement, mathématiquement de prémisses -découvertes tout à coup?</p> - -<p>La raison: clarté de l’intelligence sur -les choses, abstraction faite du sentiment -et des instincts.</p> - -<p>Un vieux curé, podagre, marmiteux, -cacochyme, ratatiné comme un bout de -parchemin, ridé comme une pomme brûlée, -avait pris Albert en affection. Grave -et cérémonieux, l’enfant venait boire le -café au lait avec lui, sur sa terrasse haut -perchée, d’où l’on dominait la petite ville -et l’alentour mélancolique des champs. Le -vieux curé le faisait asseoir dans un fauteuil -trop gros, où il enfonçait jusqu’au -ventre, et lui donnait des gâteaux à grignoter, -tandis que, le chef branlant, il -l’incitait par de bénévoles questions à -s’intéresser à mille brimborions de science<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -et de morale, au moyen desquels il se figurait -le façonner pour l’avenir honnête -homme et consciencieux citoyen.</p> - -<p>Nulle pédanterie, vraiment, mais une -crédulité pieuse et de touchantes superstitions -en ce qu’il lui disait du grand ordre -qui règne ici-bas, des harmonies de la nature, -du roi de la création et des oiseaux -chantant des louanges sur de jolies branches -vertes, par un beau soleil. Que le -globe était bien installé, bien admirable, -bien construit dans son indulgente imagination -de vieux curé! Comme tous les -mignons pantins manœuvraient délicieusement -entre les doigts de l’excellente cause -suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait, -mouillait des mouchoirs, pleurnichait -en y songeant, tout en grattant ses -articulations, dont les raideurs lui arrachaient -parfois, au milieu de ses enthousiasmes, -de piteux gémissements.</p> - -<p>«Vois» disait-il «cette atmosphère si -lucide, que l’œil perçoit, au travers, à de -considérables distances! Réfléchis que -nous aurions pu être entourés de ténébreux -voiles, comme les habitants de Londres -quand il fait du brouillard, ou plongés<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> -dans l’opaque étendue des ondes, comme -les poissons. Quel merveilleux spectacle -que celui de l’araignée tissant sa toile -pour prendre des mouches! Remarquant -le misérable insecte, Dieu, en son infinie -et prévoyante pitié, lui donna le fil. En -haut, en bas, tout conspire au bien. Si les -continents n’existaient pas, les eaux envahiraient -toute la terre; si les eaux -n’existaient pas, la terre serait complètement -à sec. Partout se devine la main céleste -du meilleur des souverains. Le lion -dans les déserts trouve la chair succulente -de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de -l’oasis, l’oasis trouve le sable qui l’entoure -et sans lequel elle ne serait plus oasis, le -sable trouve la sécheresse, et la sécheresse -produit ce vent chaud du midi qui -fleurit les orangers sur la côte de Nice. -Tout s’enchaîne suivant une indissoluble -suite de bénédictions, et, depuis le dernier -des grains de poussière, jusqu’à toi-même, -mon petit ami, tous les êtres ont leur part -à ce magnifique et copieux festin, qui s’appelle -la vie.»</p> - -<p>A ces discours, prononcés d’une voix -émue et tremblotante—avec le mouchoir<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -rouge qui allait et venait et ponctuait -longuement les phrases, avec aussi les -contractions pénibles et les involontaires -plaintes—Albert ne répondait ordinairement -que par de rares signes de tête ou -d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé -avait-il raison de prôner ainsi l’universelle -symphonie? Il ne le savait pas précisément, -mais il se doutait que cette apparente -beauté, si tant est qu’elle existât, -ne devait guère s’obtenir sans de louches -perturbations et de latents vices. Il n’avait -encore ni vu beaucoup, ni appris -grand’chose, mais le peu qui dans sa cervelle -était venu se nicher suffisait à fomenter -la délétère kyrielle des incertitudes. -A la maison, chiens, chats, parents et -enfants étaient plus souvent de mauvaise -humeur que de bonne; on y entendait -gronder, quereller, tempêter, japper, -miauler, larmoyer, et l’on y sentait de vilaines -odeurs; le repas était mal cuit, il y -avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, -mais des devoirs et une continuelle -abdication de soi. Au dehors, le pavé -boueux, les boutiques sombres, le passant -rébarbatif. Rien n’indiquait cette joie<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -tendre et salutaire célébrée par le vieux -curé. Des corbillards emmenaient les -restes.</p> - -<p>«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» -s’avisa d’interroger un jour le bonhomme.—«A -rien» répondit Albert.</p> - -<p>Mais, comme le magister n’en démordait -pas et voulait lui tirer les vers du nez, -fébrilement, un ressort aux lèvres, sans -même prendre garde aux friandises étalées -sur son assiette, il s’écria:</p> - -<p>«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère -si chargée de nuages ne me cause -aucune satisfaction, et je plains bien plus -les mouches que je n’admire les araignées. -S’il n’y avait pas de lions, les gazelles -seraient heureuses, et s’il n’y avait pas de -gazelles, l’herbe de l’oasis ne serait pas -mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation -du désert, et le vent du midi serait -bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas -les caravanes. Le revers de ce qui vous -plaît me déplaît excessivement. Nulle -part, le bien ne répare le mal. Si celui-là -vous frappe, celui-ci m’étonne. J’observe -et je vois que tout travaille, sans relâche, -sans repos, pressé par une incompréhensible<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -nécessité. On croirait que tout court -après un futur qui ne devient jamais le -présent, mécontent de l’heure actuelle, -espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque -tout meurt, à quoi sert de vivre? C’est se -donner beaucoup de peine pour rien.»</p> - -<p>Le vieux curé se redressa sur son séant, -désorienté, lâchant, dans sa stupéfaction, -sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre -et se brisa.</p> - -<p>«Malheureux Albert!» murmura-t-il.</p> - -<p>L’enfant riait, inconscient de la grande -portée de ses paroles, presque glorieux -du scandale.</p> - -<p>«Alors?...» demanda le vieux curé -avec l’air de chercher une conclusion.</p> - -<p>—«Alors, je trouve le monde inutile» -dit Albert.</p> - -<p>Le vieux curé ébaucha un signe de -croix, qui fut interrompu par une douleur.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX</p> - -<p>Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi -qu’on suppose, de quoi qu’on se targue, -l’instinct demeure, et, le plus fort, domine -les théories, les contredit et les accule.</p> - -<p>Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car -il est greffé par d’innombrables cultures -ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi -qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît -en des vocables sa vitalité, et le combattant, -on l’excite. Quoi qu’on suppose, il -dispose: car une hypothèse autre que lui -le rend évident et détermine sa victoire. -De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: -car elle se fait sentir à chaque heure, à -chaque minute, à chaque seconde, implacable -comme une loi, comme un arrêt, -comme une condamnation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p> - -<p>Déjà, de petits orgueils taraient les -franchises de ce rare cœur. Ce monde -«inutile» lui paraissait l’être moins, venant -à réfléchir qu’il s’y trouvait. Des -ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires, -agissaient en lui et forçaient ses moelles -au désir. Désir de quoi? désir vers où? -Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, -désir en lequel s’amalgamaient les -imaginations d’enfance, qui peignent chez -les plus graves avec de rutilantes et infatuées -couleurs, et les latentes élasticités de -nerfs et de muscles qui croissent, se développent, -cherchent l’espace et s’émancipent. -Le soleil, quand il brillait, versait -de chaudes pluies stimulantes. La victuaille -quotidienne gonflait d’alimenteuse -et substantielle sève les vaisseaux écarlates -du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient -au contact de mille riens: images -d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, -pêche aux écrevisses. De très nettes rivalités -entre camarades recélaient le presque -voluptueux frisson du combat. De curieux -mystères à éclaircir, des ignorances à -sonder, devinées, mais imprégnées encore -de doutes, des attentes, des explorations<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -commandaient l’intérêt et palpitaient. -Albert ne pouvait échapper à l’instinct de -vivre.</p> - -<p>Pourquoi n’aurait-il pas vécu?</p> - -<p>Nullement plus mal que les autres, en -somme! Une intelligence mieux que commune, -d’indiscutables supériorités prenaient -jour en lui; on le distinguait, on le -citait. Fréquemment, il lui arrivait de -recevoir des compliments, qui faisaient -ampoule à son amour-propre et chatouillaient -sa sensualité vaniteuse. Il n’était -ni bossu, ni boiteux, ni manchot, ni faible, -ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux -rages de dents. De corps et d’esprit, -c’était bien. En ce qui concerne la fortune, -certes, son père ne possédait pas le Pactole: -mais eu égard à tant de faméliques -qui, formant de grosses masses au sein -des nations barbares et civilisées, détiennent -les bas-fonds des sociétés, Albert eût -eu tort d’être plaint. A tout peser, sa -portion était congrue; il pouvait se croire -parmi les privilégiés.</p> - -<p>Il faut penser qu’un ressort étonnant -joue au centre de tout biologique individu. -Il faut calculer que bien des circonstances<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -et de longs laps sont nécessaires -pour parvenir à user, fausser, casser ce -ressort. D’où, clairement, la conséquence -appert que, malgré la raison, malgré le -bon sens, Albert dut, téméraire, se décider -à faire figure au monde et à s’enrégimenter -dans la parade des fatuités.</p> - -<p>Aux après-midi sèches, il coiffait son -chapeau marin (le bleu ruban portait en -lettres dorées un nom dont il rêvait: «le -Vainqueur») et, le nez aux brises, l’œil -agile, rôdait. Les enseignes appendues -attiraient ses réflexions: «charcuterie», -«étude», «ferblantier». Dans la charcuterie, -de grasses salaisons roses se dandinant -découvraient un horizon de pensées. -Le porc saigné pour fournir à la -consommation devait avoir coûté quelque -somme; or, cette somme était, sans doute, -minime en comparaison de celle que retirait -le charcutier de son débit. Justement, -le charcutier, rose et gras comme -sa marchandise, la large barbe blonde en -éventail, les manches de chemise retroussées -sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur, -découpant, tailladant, environné -de pratiques. Il encaissait, il devenait<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait -pour le commerce, et, complaisamment, -songeait à de gigantesques -charcuteries. Devant l’étude, nouvelles -méditations. Là trônait un avoué, un -avoué corpulent, débordant, suintant, flanqué -de trois clercs, au milieu d’un chaos -de cartons, de dossiers et de parchemins. -Toute la ville rampait à ses pieds; il -était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait -tout. Son énorme voix grasseyante -passait à volonté aux inflexions câlines les -plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, -affriandait, amorçait, appâtait les moins -dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: -des sieurs bombés, des favoris sentencieux, -des moustaches cirées, des femmes. -Un éblouissement frappait Albert; sans -oublier le charcutier, l’étude s’imposait à -son admiration. Plus loin, un tintamarre -d’objets, des éclats, d’assourdissantes sonorités: -l’industrie encombrante et tapageuse -accaparant le trottoir. D’ouvrières -suées s’essoraient en ferveurs de travail, -mouvementées et rudes, farcies de violences -brutales à la poursuite de l’existence. -Les blouses braillaient l’apothéose<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -du labeur. C’était donc bien important, le -monde, que les foules y peinaient si passionnément! -Contemplant leurs poils -mouillés, leurs creuses rides, Albert béait. -Et au continu roulement de ces activités, -il convoitait, ému d’émulation, sa part -dans le grabuge, se promettant même -d’en emporter une des bonnes.</p> - -<p>A l’instar d’un simple qui en un parterre -pour la prime fois s’installe et suit, -fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle -qu’illusionne la scène, trébuche dans le -leurre des fables représentées. Il les opine -sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules -du traître avec sa lame, scandaleusement -aux séductions du suborneur -de la vierge, comminatoirement aux outrages -de l’ennemi envers le drapeau de -la patrie, dolemment aux plaintes susurrées -par l’amoureux transi, jovialement -aux cocasseries que prononce le mari -déçu, narquoisement aux amphibologies -de la marquise et approbativement aux -tirades du personnage probe. Il interrompt. -Il prend fait et cause pour l’un ou pour -l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la -rampe et ne donne tête baissée au fort de<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume, -mettre ses airs, s’empanacher et -décocher aux oreilles une brasillante et -tintinnabulante phrase.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-026.jpg" width="200" height="240" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">JACINTHE</p> - -<p>Dans la mesquine ville de province où, -lymphatiquement, s’en allaient les jours -avec une morose indolence, sans être -comptés, et tranquilles, tracassés seulement -par des cogitations dont personne -ne se doutait, habitait en même temps -que lui, de quelques mois plus âgée, une -pâlotte fillette qui était sa cousine et dont -le nom de Jacinthe le berçait d’une harmonie -de tendresse.</p> - -<p>Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, -après vêpres, ayant au bras son -épouse, de l’autre main traînant sa famille -sur ses talons, grave, digne, rigide, le -verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement -intègre et juste, le père d’Albert, à -pas ni trop lents, ni trop brefs, se dirigeait<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -du côté de la demeure du père de Jacinthe.</p> - -<p>«C’est mon frère» disait-il alors de sa -voix rare; «nous lui devons une visite.»</p> - -<p>Ils arrivaient, grimpant les uns derrière -les autres l’escalier en tire-bouchon. En -haut, une grande pièce sombre les recevait, -vieille de la solennité des ans, tendue -d’antiques et défroquées tapisseries, -meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, -de gothiques tables à pieds de chimère. -Le jour n’y entrait que purifié des trop -vifs rayons par les lourdes ampleurs de -rideaux. Un tableau, si obscur que l’on -avait peine à discerner de rouges robes -d’homme sous des chapeaux sanglants, -immense et solitaire, en face de la cheminée, -pendait. Les flammes, quand le -bois brûlait, en hiver, le coloraient de -leurs reflets en forme de langues. Tous -se taisaient involontairement, après avoir -pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, -perdus en le bruit de ce tintement.</p> - -<p>Bientôt, une porte s’ouvrant dans la -paroi, livrait passage à un personnage -court et voûté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p> - -<p>«Mon frère, vous êtes bien bon de -venir me voir, avec ma belle-sœur et -tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, -après avoir ajusté des lunettes, ses -visiteurs.</p> - -<p>Les deux frères se donnaient respectueusement -l’accolade. Puis, les salutations -achevées, le maître du logis s’esquivait, -pour revenir, quelques instants plus tard, -en compagnie de sa femme et de sa fille.</p> - -<p>«Jacinthe, présentez vos compliments -à vos cousins et cousines.»</p> - -<p>Et tandis que les adultes s’appesantissaient -sur une longue et ennuyeuse conversation, -à l’autre bout de la salle pleine -d’ombre, d’abord intimidés, ensuite—quoique -sans jamais fuir tout à fait la -sorte d’effarouchement inspirée par le -lieu—prenant peu à peu confiance, -jouaient les enfants.</p> - -<p>Fine comme une hermine quant à sa -taille et à ses bras doucereux, si délicatement -frappée de visage que les plus touchants -masques eussent paru grossiers -auprès de ses fragiles lignes, précieuse -des limpidités suaves qui n’appartiennent -qu’à l’azur, au cygne et au rêve était Jacinthe.<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -Son cou sortait de la guimpe excessif -de blancheur, continuée aussi blanche -à toute la figure, sauf des marbres -bleus autour des yeux et sur la diaphanéité -du front. Cendrées et incertaines -les boucles de sa tête épandues aux -épaules baignées. Les expressions mobiles -flottaient ainsi que d’argentines ailes -et d’énigmatiques voiles, séraphiques. En -chacune de ses gracilités, des parfums -d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses -mots s’envolaient sur des sourires charmeurs, -qui les transmettaient avec pénétration. -Dans cette vétuste serre sensitive -délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste -naissait entre la petite aux alliciantes -candeurs et les hautes dominations -de l’appartement.</p> - -<p>Albert la respirait telle que se respire -la fleur préférée et troublante. De réminiscences -il la suivait, si, rentré au fade -chez soi, il laissait les absorptions contemplatives -ravissamment l’extasier. Et -chaque nuit, avant de s’endormir, des -apparitions d’elle et des bruissements de -ses paroles hantaient les courtines chuchoteuses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p> - -<p>Savait-il même pourquoi?</p> - -<p>Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait -en une innocente création. Il n’eût -pu être taxé que des plus pures fraîcheurs -des aurores; les virginités printanières -du cœur y frissonnaient du frissonnement -dont frissonnent les commençantes verdures -poignant, frileuses, sous l’écorce -encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr -presque algide. Papillotant aussi comme -le papillon qui papillonne, à peine issu du -ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, -et, dans la neuve lumière, hésite -et frémit.</p> - -<p>Albert savait-il même le nom de l’amour?</p> - -<p>Mais, en était-ce?</p> - -<p>Août revenait, torpide. Le jour de la -Saint-Hyacinthe, l’enfant osa (seul il y -avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon -et pénétrer dans la grande pièce -sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. -«Mon oncle» dit-il, «s’il m’était -permis de voir ma cousine ...»</p> - -<p>—«Elle est malade.»</p> - -<p>Néanmoins, on l’introduisit dans la -chambre où, emmaillotée de couvertures,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -malgré la chaleur, sur une chaise longue, -la petite reposait. Ses yeux aux iris dilatés -envahissaient extrêmement son teint -si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes -s’accentuaient à ses joues. Belle d’une -beauté non habituelle et d’une morbidesse -captivante, elle semblait une moisson de -lis couchée—humides très peu des atteintes -prochaines d’une imperceptible -défleuraison.</p> - -<p>«Jacinthe» dit Albert en s’approchant -sur la pointe des pieds, «je vous apporte -des jacinthes pour votre fête ...»—Elle -éleva sur lui ses souriants regards, qui -l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse. -«Ces jacinthes me sont très -agréables» dit-elle en répandant, de ses -doigts mièvres, leurs érubescences sur -les laits de ses coussins.</p> - -<p>Enchantement des choses futiles! Une -adoration s’insinua et remua l’âme impressionnée -d’Albert. D’inconnues sensibilités -en son sein s’accumulèrent, le gonflant -d’une intempérance extraordinaire -de plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, -n’eût fait prévoir ces émotions éprouvées. -A quelle attraction inouïe cédait-il, sans<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> -cause précise sinon Jacinthe: et, celle-ci, -était elle-même nommée en un intime aveu?</p> - -<p>Au fort d’un silence plein d’aspirations -retenues, la petite, comme obéissant à un -caprice, mais à un caprice saturé d’exquises -pensées, amena son ami sur elle -d’un geste subit autour du cou.</p> - -<p>«Embrassez-moi!» voulut-elle dans -un murmure.</p> - -<p>Albert déposa sur sa lèvre un baiser -qui ne quitta jamais sa mémoire. Au -toucher de cette peau satinée et déteinte, -de vifs battements surprirent ses tempes -et provoquèrent une espèce de subtil vertige. -Il ne fit que l’effleurer, car les enfants -sont exempts des notions charnelles et ne -connaissent de l’amour que ce qu’en -connaissent les caresses ingénues des -sylphes. Cependant, toute sa substance -tressaillit, de même qu’au contact d’un -fluide, où il est plongé, un organisme; -et une lente ambroisie le noya.</p> - -<p>«Nous nous marierons ensemble» lui -dit-il après ce baiser.—«Oui» répondit -solennellement Jacinthe.</p> - -<p>Alors, il perçut une ambition nette, -lucide, claire, au milieu du fouillis confus<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -de ses précédents essors: épouser Jacinthe -lui parut être le but formel de sa vie. -Un bonheur incomparable en résultait, et -une invincible audace pour y tendre.</p> - -<p>Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, -morte d’un épuisement de constitution. -L’agonie, pointillée de légères -souffrances, avait un peu contracté ses -traits. Aspergé d’eau bénite et sous un -marmottage de prières, le menu cercueil -descendit dans la fosse ouverte; et les -pelletées de terre, sonnant sur la caisse, -symbolisèrent le dédaigneux oubli des -vivants par la disparition totale du corps -dont ils se débarrassaient.</p> - -<p>De désespérées larmes jaillissaient deux -à deux et dégringolaient le long des -joues d’Albert.</p> - -<p>C’était sa première ambition qui venait -d’être anéantie, comme une bulle de -savon brillamment enluminée, sur laquelle -a soufflé le hasard.</p> - -<p>Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant -point que des attaches de cœur -avaient été brisées, lui dit, peut-être pour -le consoler:</p> - -<p>«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe -est fille unique: tu hériteras.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">L’ÉCOLE</p> - -<p>Albert avait dix ans.</p> - -<p>C’est, en somme, le seul âge où l’on -puisse raisonnablement être heureux: à -neuf la conscience n’est pas assez développée -pour que soient jugées et notées distinctement -les sensations par le cerveau; -à onze, c’est l’acheminement vers la puberté, -cette chute de l’ange qui devient -brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, -tout s’égaye, tout est concord, et, -pourvu que les parents aient eu la sagesse -de laisser inculte une intelligence que ne -souilleront que trop tôt l’instruction, les -livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité -à leur patient ni alphabet, ni calcul, ni -grammaire, ni rhétorique, ni beaux-arts, -ni usages de la société, ni préceptes pour<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> -se tenir à table, ni syntaxes latines, ni -gouvernantes anglaises, que l’enfant soit -ignare comme un crustacé et n’ait encore -vécu que pour les drues prairies ensoleillées -et les hautaines forêts nigrescentes, -c’est à peu près l’insouciance et peut-être -la félicité, si tant est qu’il soit possible de -prononcer ce mot à propos du ridicule -bipède qui s’est mis, on ne sait pourquoi, -à pulluler sur la planète.</p> - -<p>Albert, né en France, se trouvait malheureusement -la proie de l’éducation.</p> - -<p>Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, -aux murs usés, flétris, crasseux de -renfrognements et de gronderies, où chaque -pierre, suppurant, engendrait une désolation, -était le tabernacle sacré voué -par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.</p> - -<p>Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, -pontifiant, égorgeaient cent et cent -victimes. Ils officiaient au rite des formules -consacrées, répétant les dévotions -conformes, psalmodiant les credo. Les -alleluia satisfaits et spécieux montaient -baignés d’encens. Devant d’omnipotentes -reliques liturgiquement se prosternaient -des génuflexions et des hommages. Les<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -grâces et les bénédicités à des saints innombrables -se récitaient. Une multitude de -dogmes anciens et récents rivalisaient de -divinisme et de <i>quia absurdum</i>. Hors cela, -point de salut! Autour de ces idoles ventrues, -de mirobolantes bayadères chorégraphiaient -leurs pas sentencieux. C’était -l’exaltation intarissable des arbitraires -conventions du siècle, la parfumée fumée -au nez des anthropomorphiques et soi-disant -découvertes lois, le bigotisme intellectuel -et scolastique, le génie décrété, -mesuré, pesé et servi tout chaud par petites -tranches aux catéchumènes ahuris. -Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. -Nulle part ailleurs, ce fanatisme sous -prétexte de libre arbitre! Les théogonies, -les talmuds, les béguinages, les hagiologiques -édifications s’enchevêtraient, se -mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient -pierre philosophale à l’usage des adeptes -et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! -D’où vînt la manne, de quel ciel germanique, -classique ou cabalistique, elle était -aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist -du scepticisme avait beau se lever -et accourir du sein des inconnaissables, il<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -était refoulé à grands coups de syllogismes, -et les arguments le réduisaient en -poussière. Toutes les sciences et toutes -les lettres formaient les colonnes corinthiennes -et les ogives et les coupoles du -temple majestueux et colossal. Des cathèdres -de tous les styles descendaient les -divers articles de foi comme une stérile -pluie aux prétentions fertilisantes. Conclaves -et sanhédrins faisaient chorus. -C’était là que l’on montrait dépouillé de -voiles le grand Abracadabra! La plus autoritaire -des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle -n’a d’autre base que -le pédantisme humain—régnait sans conteste -en cette pagode: l’Université.</p> - -<p class="p1"><i>Nullitas nullitatum!</i></p> - -<p class="p1">La première fois que l’on mit Albert en -présence d’un texte, il éprouva cette surprise -désagréable, qui le frappait à chaque -occasion nouvelle de hasarder un -pas dans les domaines de l’inexploré. -Quelle folie avait saisi un mortel de laisser -en termes barbares à la postérité des appréciations -dont nul n’avait que faire, et -des récits dont le plus drôle était même<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -incapable de dérider un Auvergnat? -Quelle folie plus folle encore saisissait à -leur tour des contemporains d’épeler ardument -ces antiquailles, dont le sens paraissait -peu clair et dont la véracité -semblait douteuse? L’humanité était-elle -assez intéressante pour que, non content -de l’actuel spectacle, on fouillât dans son -passé?</p> - -<p class="p1 reduct"><i>Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris...</i></p> - -<p class="p1">Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, -où, morbleu! leurs exploits pretintaillés -touchaient-ils l’examen? Où le plaisir -d’ouïr leurs ronflants et charivaresques -gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût -existé ou non? Un emballé de plus ou de -moins sur la terre: la belle équipée! Et -ces rivages—aujourd’hui déserts—de -Troie, dût-on savoir qu’autrefois, dit-on, -ils étaient florissants? Un silence éternel -n’eût en rien nui.—Ah! la nuit!</p> - -<p>Si une langue parlée par des ancêtres -éveillait à peine chez Albert une curiosité, -ce n’était plus que du dégoût que<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -lui inspirait un idiome barbouillé par des -étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il -un changement à ce que l’on voit autour -de soi?—Nul.—Qu’un rustre s’avisât -de nommer <i>Fuchs</i> ce qu’il désignait <i>renard</i>, -la bête n’en avait pas un poil ajouté -à la queue, pas un gloutonnement supprimé -au museau. C’étaient, là comme -ici, les mêmes élucubrations, les mêmes -maladresses, les mêmes charlataneries et -les mêmes turpitudes. Alors?</p> - -<p>Certes! tout ce qui concernait l’histoire -de l’homme sur le globe n’ameutait en lui -que les froideurs et les réserves; il lui -suffisait de la petite ville, pour laquelle, -sans doute, il avait parfois des inclinations -et des jalousies, cependant que, dans le -fond, il méprisait. Les guerres, les politiques, -les bassesses et les vilenies, il les -retrouvait—en moindres proportions, -mais identiques—à ses horizons journaliers. -Une femme battait son mari: n’était-ce -point la même chose que l’Eglise de -Rome matant le monde? Un chien se faisait-il -écraser par une voiture, cela reproduisait -l’invasion des Goths passant sur le -corps de la civilisation. Deux mioches se<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -claquant sur la place publique ressemblaient -à s’y méprendre au combat de -Pharsale entre César et Pompée.</p> - -<p>La géographie semait en d’autres parages -les fleuves, les montagnes, les bourgs -et les casemates dont il avait des échantillons.</p> - -<p>La zoologie décrivait chez les animaux -les morphes, les économies, les appétits -et les besoins dont il se sentait lui-même -l’objet.</p> - -<p><i>Quid novi?</i></p> - -<p>Albert se voyait presque forcé de répondre: -Rien.</p> - -<p>En définitive, les mathématiques seules -offraient des perspectives aimables et -pertinentes. L’idéale exactitude qui les -composait avait d’immuables et infinies -transcendances, où le catégorique représentait -l’immatérialité de l’entendement et -le nécessaire automatisme du concept. -L’écolier éprouvait une joie craintive à -déduire les prédéterminations inexorables -contenues en leurs triangles fatidiques. Il -les estima pour leur noblesse et pour la -pure beauté de ces rapports, qui ne s’adaptaient -à rien de concret.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">LES ANNÉES STUDIEUSES</p> - -<p>Albert n’en fit pas moins ses humanités -avec la plus têtue des applications.</p> - -<p>Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, -ce n’était ni par paresse, ni par -irritation du travail, ni par aucune des -fastidiosités communes aux inintelligents: -mais il pressentait des lacunes considérables -dans les satisfactions données par -l’Etat aux esprits; et de ce que dans maint -cas celui-ci ne fût peut-être point coupable, -la faute, retombant entière sur la -science, ne lui paraissait que plus cruelle -ou plus sotte.</p> - -<p>Tempête tortueuse en les dévoyés replis -de sa pensée.</p> - -<p>La société, cependant—prise pour ce -qu’elle était, c’est-à-dire telle que l’avaient<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -façonnée les péripéties du développement -humain—voulait et réclamait de ses -membres une éducation aussi obligatoire -qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, -sous peine infamante, devait s’y soumettre; -chacun devait s’étendre sur ce -niveleur lit de Procuste, d’où il se relevait -uniforme et moulé. Le sort de celui qui -n’y passait restait incompatible avec les -manifestations civiles: soit méprisé, s’il y -avait insuffisance, soit incompris, s’il y -avait originalité. Nul autre chemin n’était -meilleur que la grande route tracée—bien -qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en -des palus stagnants, en des landes désertes, -bien qu’elle se perdît sur des sommets -arides et dans d’obscures fondrières, bien -qu’elle fût parcourue par une détestable -et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour -voyager vers un avenir à -la fois certain et lucratif, propice aux ambitions, -donnant droit de cité en les diverses -carrières qui conduisent aux honneurs -et aux richesses.</p> - -<p>Voilà pourquoi—sage malgré une -tournure d’esprit qui le poussait aux témérités—Albert -consacra sa jeunesse<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -aux études reçues, qu’il voulait tout d’abord -épuiser.</p> - -<p>Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans -l’intime des initiations proposées, il surprit -un charme: le charme de classer une -acquisition, indépendant de l’ineptie ou -de la curiosité de celle-ci.</p> - -<p>Il érigea de la sorte un monument, où il -n’y avait point encore, sans doute, de matériaux -fournis par lui, mais où les moindres -pièces de l’architecture pédagogique -se trouvaient aux places déterminées: -depuis les soubassements grammaticaux -et nomenclateurs du langage, jusqu’aux superfétatoires -volutes de la rhétorique et -du style, depuis les grossières assises des -globes et des atlas, jusqu’aux arabesques -décoratives des causes qui suscitèrent les -peuples et précipitèrent leurs décadences, -depuis les fondations profondes de la physique -déduisant la totalité des phénomènes -du mouvement hypothétique d’une hypothétique -substance, jusqu’aux infiniment -bariolées mosaïques des conchyologies et -des anatomies comparées.</p> - -<p>A l’issue de ses classes, il savait tout ce -que peut savoir un adolescent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p> - -<p>Il avait en ses hexamétriques pérégrinations -suivi le dolent Publius Maro, vécu -de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant -comme il fallait la reine de Carthage -s’offrant en holocauste à l’amour -dans les embrasements de son palais, le -vénérable Anchise retrouvé aux enfers -et le</p> - -<p class="pc1 reduct"><i>Tu Marcellus eris....</i></p> - -<p class="p1">Il avait épousé les querelles de l’exact -et vindicatif Flaccus, des odes passant -aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les -phrases, les mots, les syllabes de l’épître -aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux -Annæus et le farouche Titus Carus. Il -avait appris par cœur l’éminent Tullius. -Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur -des Décades, l’auteur des Fastes, l’auteur -des Commentaires, l’auteur des Vies, -l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, -l’auteur de l’Eunuque, l’auteur des -Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur -du Moineau de Lesbie. Il avait expliqué -Coluthus, expliqué Athénée, expliqué -Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, -expliqué Diodore, expliqué Polybe,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -expliqué Thalès, expliqué Homère. Il -avait épilogué sur Villehardouin, sur -Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, -sur Lamotte, sur Buffon, sur Châteaubriand, -sur M. de Lamartine et sur le serment -que Louis-le-Germanique prêta à son -frère Charles-le-Chauve en 842.</p> - -<p>Il avait fait des vers latins.</p> - -<p>Il s’était promené dans tout le cirque -immense des âges, assistant aux clowneries -des siècles et aux déhanchements caricaturesques -des époques. Il s’était instruit -des pharaoniques cabrioles exécutées, -comme entrée, par les dynasties égyptiennes -sur l’arène encore intacte. Il s’était -fait témoin de la jonglerie par laquelle les -Hébreux dérobèrent une contrée, des -tours de force qu’accomplit Cyrus pour se -filouter un empire, des passe-passe de -Cambyse et des facéties de Cyrus-le-Jeune. -Il s’était soigneusement enquis des -péripéties fanfaronnes où la pantomime -grecque glissa, de cette pantomime elle-même, -dont les plus minces rôles furent -tenus par des chefs d’emploi grimaçant -pour un rien et battant des entrechats en -équilibre sur une aiguille. Il s’était rendu<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -compte du décor romain, des trucs des -deux triumvirats et du fabuleux fiasco de -la machine s’effondrant. Il s’était mis aux -premières loges pour les grandes parades -grotesques du moyen-âge, où se mêlèrent -en une charivarique bouffonnerie, prêtres, -moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, -fous, soudards, mignons, ribaudes -et croisés; pour les contorsions fantaisistes -et mièvres de la Renaissance; pour la -superbe pièce droite que produisit, aux -applaudissements niais de l’univers, le -matamore Louis XIV culotté d’azur; pour -la Révolution sans culotte titubant avec -des indécences de grosse femme sur un -fond de feu de Bengale pourpre; pour le -fameux dresseur Bonaparte montant en -haute école son étalon, qui le culbuta, au -plus beau moment, d’une ruade; pour -l’intermède de singes imitant et ridiculisant -les sauts de carpe antérieurs; pour -l’hercule allemand faisant des effets de -muscles à soulever des poids faux, et pour -la troisième République présentant un -âne en liberté.</p> - -<p>Il s’était diverti de constater qu’en -somme la représentation avait mal marché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p> - -<p>Quant à la nature, Albert l’avait envisagée -sous toutes ses faces, dans tous ses -aspects et suivant toutes ses transformations. -Rien d’elle ne lui était demeuré -étranger: ni tendresses, ni sourires, ni -vindictes, ni démences, ni dépravations, -ni bévues. La dépeçant en analyste et la -synthétisant en contemplateur, il n’avait -négligé que de se pourvoir d’estime à son -endroit.</p> - -<p>Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, -forêts, graminées et cryptogames, métaux, -schistes, charbons et théorie des volcans, -protoxides, sulfures, azotates, terrains -quaternaires, électricités, réactions, un -amoncellement de choses et d’êtres, de -résultats et de causes—provenant d’où? -servant à quoi?—dont il avait scruté -jusqu’aux éléments, dont il avait atteint -jusqu’aux axiomes. Et quoique ses inhérentes -antipathies revinsent en chaque -instant lui démontrer qu’entre ces connaissances -et rien il n’y avait pas l’ombre -d’une différence, il s’était cependant hissé -de volonté aux cimes de ces inauthentiques -monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des -étendues, presque sans bornes, de science.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">PARIS</p> - -<p>Se sentant supérieur à la province, -Albert vint à Paris.</p> - -<p>Paris, centre du monde, pouvait lui -montrer du neuf et lui ouvrir une voie.</p> - -<p>Là seulement, ayant en main les complètes -cartes, il jouerait à coup sûr et -saurait choisir ses alternatives.</p> - -<p>Il s’était à cela résolu, poussé par cet -inextinguible besoin d’étreindre quelque -chose de grand—Albert ignorait encore -quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses -cupidités vitales, quelque -chose qui sérieusement captivât son héroïsme -d’intelligence et de passion. Tant -qu’en la petite ville, peu grouillante et -peu sublime, il avait vécu, melliflument -s’étaient écoulées les saisons à la préparation<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -avide et obstinée de temps où tendaient -en houle la foule de ses fallacieux -désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de -prestance et de gloire, là-bas, avec des -tuméfactions de splendeur, sous le ciel -ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, -avait-il pensé, s’érigeraient, échafaudés -hardiment, les monceaux épiques de ses -destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son -sourire.</p> - -<p>Outre ces hallucinations, d’autres puissants -attraits l’adduisaient.</p> - -<p>Parmi ces attraits régnait l’attrait du -beau.</p> - -<p>En chaque âme se traîne une traîne -d’idéal, sainte, enjolivée, chérie, courte -ou encombrante, prétentieuse ou modeste, -suivant les génies ou les sèves, qui -déborde parfois et qu’on coupe souvent, -une traîne qui est la plus magnifique ou -la moins sordide part de la robe dont se -drapent les personnages humains: les -imaginations y ont brodé des fantaisies -fabuleuses, où s’évoquent en magiques -chevauchées un million de nobles extravagances, -de coloris surprenants, de -bruyantes apparitions; ors, carmins,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -diamants, ciels, pétales, porcelaines, iris, -festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, -et—par-dessus tout—la forme, -la solennelle et divine forme.</p> - -<p>Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé -de la beauté.</p> - -<p>Cette ville dont les livres parlaient en -surprenants termes, qui depuis des siècles -tenait dans l’intellect des hommes une si -grande place, ce rendez-vous de tout ce -qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau -de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur -de toute lumière, de tout bienfait, -de toute jouissance, cette cité vieille -et moderne devait être un Eden éminent, -la perfection, la grâce, la splendeur, le -grandiose.</p> - -<p>N’était-ce point là que s’étaient déroulées -les plus tragiques, les plus émouvantes -et les plus héroïques histoires?</p> - -<p>N’était-ce point là que les royaumes, -les républiques et les empires les plus -merveilleux avaient fleuri?</p> - -<p>N’était-ce point là, de l’aveu de tous, -le joyau de la planète Terre?</p> - -<p>Il arriva.</p> - -<p>De la boue l’accueillit: car il pleuvait<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -à Paris comme dans le plus obscur -village de France. Des pavés graisseux -et tumultueux. Il vit d’abord de grossiers -chars, des tombereaux lourdauds et ignobles -traînant avec bruit la vulgarité de -matériaux. Un grouillement nauséabond -d’humains louches et débiles constituait -aux rues de triviales animations. Des gris -visqueux de bâtisses trouant de cheminées -le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, -des réverbères, des devantures, des -cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa -plus loin, regarda encore, trouva la même -chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une -exagération des villes connues. De grands -édifices quadrangulaires, qu’il rencontra, -portaient des noms vénérés et célèbres: -tout cela était laid, laid, laid. Il franchit -sur un pont disgracieux une rivière sale. -Un oisif interrogé avoua que c’était la -Seine. Des quais mornes et minables bordaient -ce bourbier. Là-bas, une cathédrale -lamentable succombait de honte -sous le poids terrible d’une renommée -fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait -être luxueux—attestait des origines antiques, -et faisait dire: «Ce n’est que ça!»<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -Une colonnade, une prétention à être -quelque chose, s’allongeant, coiffée de -pavillons—relativement moins infime -que ce que l’on voit partout ailleurs, mais -combien misérable en comparaison des -œuvres du rêve!—s’étendait, témoin et -travail d’une suite de générations: le -Louvre! Furent aperçus des théâtres, des -églises, des jardins, des places. Une perspective -illustre, bornée par deux arcs de -triomphe, la promenade des Champs-Elysées, -gloire et panache de la ville, -parut, à ses yeux chercheurs de magnificence, -une mesquinerie et une pitié. Il -parcourut vainement les artères les plus -retentissantes et les plus connues. Nulle -approbation ne sourit en son regard. Les -musées, les monuments, les marbres, les -bronzes, depuis l’obélisque rose, coquet -débris d’une race ensevelie, jusqu’aux -vases funéraires du Père-Lachaise, depuis -les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au -palais de Cluny, sombre et fouillé, se -baignant d’un fouillis de feuillages, rien -ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette -effrayante déconvenue. Sur un haut sommet -il grimpa, pour embrasser d’un regard<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -circulaire et malveillant le monstre. -Paris tenait dans son œil. Au-delà même, -il apercevait les collines de ce qui n’était -plus Paris. Des toits, une mare de toits, -d’une couleur horrible, de formes innommables, -un flux de choses embryonnaires, -des crottes houleuses tassées les unes -contre les autres, avec des espaces, des -trous, où bleuissaient des végétations; -par-dessus, émergeant, mais ridiculement, -un hérissement de pointes et de bosses, -comme des bouts de bâton et de cailloux -jetés au hasard par une main de garnement, -et qui seraient restés plantés là. -Une plaque grisâtre, cabolée, fragment -de tôle enfoui dans la vase, représentait -l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient -plus que comme un vieux chaudron de -cuivre retourné; Saint-Eustache était une -chauve-souris crevée et gisant sur le dos; -les deux tours de Saint-Sulpice, dissemblablement -fichées, semblaient, dans un -coin d’ombre, les deux jambes crispées -d’une grosse grenouille plongeant; une -antique savate éculée, voilà ce que devenait -le vaisseau de Notre-Dame: et -Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -ces détritus. Paris, à quatre-vingts -mètres, ce n’était pas autre chose! Qu’on -prît un ballon, et que, de la nacelle, le -regard atterré contemplât fuir Paris, au -bout d’une demi-heure d’ascension, Paris -devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, -la grande merveille, l’ouvrage capital des -hommes!</p> - -<p>Alors, si Paris se trouvait un pareil -limon, qu’étaient, sans doute, les autres -villes célèbres du monde: Londres, Pékin, -Moscou, Naples, Vienne, Genève?</p> - -<p>De la merde.</p> - -<p>Et depuis dix mille ans que l’homme -peuplait la terre, voilà tout ce qu’il avait -su faire pour la marquer de son génie! -Depuis dix mille ans que ce roi des êtres -taillait la pierre, construisait, forgeait, -calculait, peignait, sculptait, pensait, le -suprême de son effort se réduisait à avoir -créé cela!</p> - -<p>Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, -si apte à imaginer le beau, tu ne l’avais -pas été à réaliser en une œuvre digne ces -concepts que tu traînes dans ton cerveau -comme un boulet! Ou plutôt—car il -semblait possible aux moyens humains<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -d’approcher infiniment plus près de la -noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de -donner de trop grands coups d’aile, tu es -resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever -aux merveilles de l’exécution hardie! -Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez -puissant et assez fou de splendeur pour -jeter les fondements d’une ville architecturale, -magnifique, parfaite, où tout fût -combiné d’avance pour le charme de l’œil -et la satisfaction de l’intelligence, où les -maisons fussent prédisposées pour la -glorification d’un même plan, où ce fussent -des amoncellements de palais, de -constructions sublimes, de jardins divins, -où l’or s’alliât aux pierres précieuses en -de superbes harmonies de couleurs; une -ville où rien ne fût livré au hasard, mais -qui fût composée comme un tableau de -maître: sans ces compromissions honteuses -avec les soi-disantes nécessités -d’existence, avec l’industrie, le commerce, -la médiocrité, la misère, qui étranglent -les perspectives, flanquent un monument -d’un ministère ou d’un magasin, une façade -de théâtre d’un hôtel et d’une maison -de rapport, salissent d’accointances<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -infâmes les décors les plus recherchés, -mettent des tables de café sur les asphaltes -et dans les avenues des omnibus! -Ainsi—à défaut d’un peuple capable de -payer ce luxe—les nations ne s’étaient -pas unies pour ériger sur la planète de -leurs souffrances la Ville consolatrice et -belle!</p> - -<p>Paris était donc ce qu’il y avait de -mieux!</p> - -<p>Inutile d’explorer ailleurs: il fallait -rester là.</p> - -<p>Peut-être, en essayant de conquérir ce -Paris, Albert en découvrirait-il le charme, -et finirait-il, lui aussi, par le déclarer -un paradis.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">LE QUARTIER LATIN</p> - - -<p>Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il -avait alors dix-huit ans—loua une -chambre, rue de Seine, et s’apprêta à -mener la vie d’étudiant.</p> - -<p>Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant -qui étudie.</p> - -<p>Albert croyait que par le travail on -arrive à tout.</p> - -<p>Il fit vite quelques connaissances: des -jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans, -qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient -diverses ambitions. Aux restaurants, -sur les quais pouilleux ou aux galeries -de l’Odéon, devant les piles de -livres, sous les ombres du Luxembourg, -se nouaient entre deux plats ou deux -poignées de main, d’indicibles conversations,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -où tenaient le monde, Paris et le -quartier.</p> - -<p>Les uns, ordinairement les vieux, -étaient médecins: après avoir tâté de -beaucoup, même de la vie, ils en étaient -venus à n’éprouver plus d’intérêt que -pour les viscères et les maladies du corps -humain; ils réduisaient tout en diathèses, -et divisaient les hommes en scrofuleux et -en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui -compulsaient le droit des Romains, se -préparaient à la politique la plus moderne -de la France parlementaire, péroraient -des heures et des heures pour embrouiller -les questions, mettre le feu aux poudres -et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux -du gâchis et fiers de leur impertinence. -De troisièmes peignaient aux -Beaux-Arts; des maîtres patentés leur -apprenaient à faire une jambe d’après -le Corrège, un torse dans la manière de -Michel-Ange, des fresques à la Raphaël -et de petits moutons comme Murillo: de -talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient -point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient -à l’étouffer et mettaient leur -gloire à faire de leurs élèves de très<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -adroits pasticheurs. Il y en avait qui se -nourrissaient d’astronomie, calculaient les -éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce -1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une -livre de pain, et toutes les fois que l’on -parlait de queues, croyaient que c’était -de queues de comètes. Ceux-ci, moisis -par les bibliothèques, se plongeaient avec -componction dans de vétustes manuscrits, -illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs -lunettes, attribuaient une gravité immense -à une recette de cuisine des moines du -V<sup>e</sup> siècle ou à un compte de ménage découvert -sur un papyrus. Ceux-là, qui se -prétendaient naturalistes, ne comprenaient -pas qu’on pût s’occuper d’autre -chose que de la forme probable du dynothérium -et de la boîte cranienne du singe. -Depuis ceux qui exploitaient benoîtement -les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots -de la chimie, qui cherchaient une poudre -dont un gramme fît sauter le globe, on -passait par les algébristes, les mythologistes, -les physiologistes, les droguistes, -les harmonistes, les instrumentistes, les -hellénistes, les criminalistes, les moralistes, -les oculistes, les orientalistes, les<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -anatomistes, les dentistes et les archivistes. -Mais tous, quelque différents qu’ils -fussent, se ressemblaient par un point: -tous croyaient en leur étoile et tous -étaient convaincus de leur génie.</p> - -<p>Quoique déjà méfiant, Albert n’était -pas loin d’être comme eux.</p> - -<p>Ils venaient de tous les coins de la -France, ces jeunes hommes qui peuplaient -ce coin de Paris. Il y avait des -Auvergnats, des Gascons, des Normands, -des Provençaux et même des Parisiens. -Ils venaient de tous les coins du monde: -car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, -Russes, Grecs, Américains, Japonais, -Nègres, confluaient en ce lieu célèbre -pour s’y instruire de tout. C’était là -la pépinière qui créait la génération future.</p> - -<p>Albert s’attendait à quelque chose de -grandiose, comme un vaste couvent d’une -lieue carrée, abritant des milliers d’intellects -d’élite.</p> - -<p>Il fut surpris de trouver un quartier -presque banal, habité soit par des gandins -plus rapprochés du crétinisme que -d’aucune autre des facultés de l’âme, soit<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -par de simples écervelés qui mettaient à -se pocharder et à brailler des couplets -de café-concert un singulier plaisir, soit -par de pauvres hères qui s’épuisaient en -d’ingrats labeurs d’intelligence et qui -réussissaient le plus souvent à s’atrophier, -abrutis dans leur spécialité. Quelques -rares, seulement, semblaient doués. Mais, -au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde -d’impérities!</p> - -<p>Or, plus l’incapacité était grande, plus -grande était la présomption.</p> - -<p>Et à voir les succès qui couronnaient -parfois les fronts les plus vides, on pouvait -hardiment croire que les hommes ne -sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.</p> - -<p>On trouvait, chez la plupart de ces candidats -à la grande fanfaronnade des vocations -libérales, une naïveté qui les rendait -encore plus grotesques. Indépendamment -des illusions qu’ils savaient se faire -sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges -sur l’importance de leurs sciences et de -leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient -magnifiquement «la civilisation» -et dont ils se croyaient les représentants<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» -les faisait tous délirer. Ils en avaient <i>plein -la gueule</i>. Et leurs gros yeux de méridionaux -roulaient, ou leurs yeux nuageux de -Germains se dilataient, en prononçant ce -mot. A les entendre, on se demandait -s’ils aideraient vraiment tant soit peu au -développement de l’humanité, ces futurs -avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, -ces futurs politiciens, ces -futurs charlatans, ces futurs praticiens -émérites, ces futurs constructeurs de -canons et de forteresses, ces futurs professeurs -de rhétorique, qui, pour le moment—tout -en s’imaginant travailler—employaient -le meilleur de leur temps et -de leurs forces à <i>faire la noce</i>. Ou si, -plutôt, ils ne continueraient pas toute leur -vie à <i>faire la noce</i> aux dépens de cette -même humanité.</p> - -<p>Mais tout cela si candidement, avec -une telle confiance béate en la sainteté -de leur mission, qu’on ressentait moins de -colère contre eux, qu’un peu de pitié pour -leurs futurs exploités.</p> - -<p>La physionomie de ce quartier—inférieur -déjà sous ces rapports aux autres<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -quartiers travailleurs de Paris—se distinguait -encore par sa mobilité constante, -qui s’attachait successivement à tous les -engouements contradictoires, à tous les -caprices, à toutes les modes. Dire que, le -plus souvent, ces objets de grande faveur, -parmi cette horde précoce de dindons, -étaient des niaiseries, des morceaux de -rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on -pu attendre de vraiment sérieux de -cette jeunesse qui méprisait le fonds solide -et naturel de la nation, et qui se -ruait sur les grand’routes déjà battues et -suivies par des millions, en se flattant de -les découvrir? Un personnage gouvernemental, -en Chambre haute ou Chambre -basse, se produisait-il dans un miroitant -discours-réclame, plein de promesses, de -périodes rondes, gonflé et vide comme un -aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, -s’assemblait, envoyait une -députation à l’orateur pour le féliciter et -l’assurer du concours moral et effectif de -tous les étudiants pour le salut de la -France. Un démagogue lançait-il une proclamation -funambulesque, foudroyant les -puissants du jour, décrétant la guerre<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -sainte contre les mangeurs de la fortune -publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, -en de tout aussi creuses phrases, -en éloquences tout aussi boursouflées, la -jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme -et organisait une ovation en l’honneur du -Brutus. Dans une brasserie, une jeune -fille dévoilait-elle quelques agréments de -figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait -encore d’enthousiasme, enlevait la -reine, la promenait en triomphe sur le -boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations -et d’idolâtries. Une chanson-scie, -une canne nouvelle, un cocher ivre, un -honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un -mot, un chapeau, soulevaient toujours -d’enthousiasme cette jeunesse.</p> - -<p>Une étiquette monumentale, affichée, à -l’endroit le plus apparent, en gigantesques -caractères d’or, prônait:</p> - -<p class="pc reduct">AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.</p> - -<p>Les étudiants se figuraient volontiers -que c’était eux qu’elle étiquetait.</p> - -<p>Tel était ce quartier, où poussait l’espoir -de la France.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">LA LUTTE POUR LA VIE</p> - -<p>Ce fut au milieu de ce monde suffisant, -fougueux, leste, juvénil, capricant, vain, -qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt -entraîné par l’habitude du siècle, que par -une réelle sympathie—le prenant, cependant, -plus au sérieux qu’il ne valait.</p> - -<p>Ballotté entre ses aptitudes aux diverses -branches de la culture humaine, capable -d’être médecin comme un autre, physicien -à ses heures, avocat point mauvais, -musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit -pas tout de suite au choix définitif -et irréparable. Une certaine peur le -prenait d’une décision, que d’autres attrapent -si aisément, sur un mot, sur un -désir paternel, et qui les détermine pour -la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -d’avoir tout expérimenté, goûté aux différents -plats pour juger de leur succulence. -Il suivit de nombreux professeurs dans de -nombreuses voies, entendit quelques douzaines -de ces vénérables vieillards sentencieusement -parler sur les pandectes, les -cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta -des laboratoires, des amphithéâtres, -des bibliothèques, des hôpitaux—et -au bout de six mois ne fut guère plus -avancé qu’avant.</p> - -<p>Une seule découverte: c’est qu’il n’avait -plus le sou.</p> - -<p>Il fallait songer expressément aux -moyens de vivre.</p> - -<p>Une légère rage contrista la pensée -d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé -juste que l’homme qui nourrit son âme fût -dispensé de nourrir son corps.</p> - -<p>Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement -de toute parole qui tombe de la -bouche de Dieu: il se nourrit de pain.</p> - -<p>Albert était arrivé à Paris avec un millier -de francs. Son père, en lui remettant -les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble -auquel il avait pensé toute la nuit: -«Ceci représente mille gouttes des sueurs<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -du front de ton père. Puisque tu veux aller -à Paris, la grande ville de la perdition, -vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans -y croire. Envoie-nous deux fois par mois -de tes nouvelles, et arrange-toi de manière -à te tirer d’affaire.»—Se figurant être -riche pour longtemps, Albert avait reculé -aux calendes grecques l’instant de s’occuper -de ces choses.</p> - -<p>L’instant était venu.</p> - -<p>Il supposa d’abord qu’on le rechercherait -fort—lui, Albert—aussitôt qu’il -voudrait bien condescendre à offrir—contre -argent—quelque peu de son esprit -et de sa science.</p> - -<p>Il fut à une demi-douzaine de bonnes -adresses—au quartier Saint-Germain, au -quartier Monceau—fier, arrogant, avec -un cabrement d’en être arrivé là, proposer -à de riches imbéciles de leur former -l’intelligence.</p> - -<p>«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une -marquise du faubourg, qui l’avait fait -venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte -Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât -rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener -aux Champs-Elysées, lui confectionner<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -des cocottes quand il fait mauvais et le -conduire à sa leçon d’équitation. Il est -très capricieux, le cher ange, il griffe, il -mord; vous supporterez tout, comme il -convient à quelqu’un de votre condition.»—«Madame, -prenez un esclave.»</p> - -<p>Un parvenu débuta par lui demander -son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, -sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le -célèbre professeur Duponcif.»</p> - -<p>Chez un sénateur, on le trouva trop -jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop -vieux; un Anglais le renvoya comme trop -sérieux, un Gascon comme trop folâtre. -Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, -au mépris.</p> - -<p>Quand il eut contracté quelques dettes—effroi -pour ses scrupules—il éprouva -comme une cassure du caractère et une -sensation d’être déchu, indignante. Regimbé -contre ce qu’il jugeait une humiliation, -il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait -s’en prendre à personne. Au sort tout -au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, -puisqu’on n’y saurait mettre -même l’âcre plaisir de la vengeance. Le -seul moyen eût été la philosophie passive<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -du Bouddha, dont Albert était bien incapable.</p> - -<p>Un mois d’expédients honnêtes, qui plus -d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison -de ses répugnances.</p> - -<p>Il se présenta, la queue basse, chez un -directeur d’institut, qui, en plein milieu du -Paris élégant, exerçait un commerce -étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un -Américain—car qui d’autre aurait eu -cette idée ignoble et géniale?—avait mis -en coupe réglée la culture intellectuelle et -en exploitation la crédulité publique en -matière d’instruction. Il avait inventé de -vendre, à grand renfort de grosses caisses -et de trombones, la science—comme un -industriel écoule du chocolat frelaté. -Grâce à une réclame éhontée, étalée dans -tous les journaux et sur tous les murs, -s’infiltrant par les voies les plus insidieuses -jusqu’à l’imagination de ceux qu’il -fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces -de l’instruction facile et à bon marché, -une clientèle immense et saugrenue, recrutée -surtout parmi les étrangers. Chez -lui, on apprenait toutes les langues, depuis -le chinois jusqu’au français, par une méthode<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span> -pratique, qui mettait en deux mois -en état de parler; on trouvait des professeurs -de toutes les nationalités, chacun -enseignant sa langue maternelle; il préparait -à tous les examens d’Etat de tous les -pays; il avait une spécialité de cours pour -les jeunes filles et un conservatoire de -musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un -médecin fabrique pour prolonger une maladie -et soutirer davantage approchait peu -de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. -Par une série de combinaisons artificieuses, -les élèves de ce singulier établissement -payaient, payaient, payaient, -par sommes incessantes, plus ou moins -fortes, calculées suivant le degré de fortune, -de résistance, d’incurie, de naïveté, -de timidité des malheureux qui entraient -dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on -était consciencieusement sûr d’avoir exprimé -d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. -On acceptait toutes les cotisations: -depuis la miss américaine qui vocalisait à -cinquante francs le cachet, jusqu’au petit -commis allemand qui ânonnait le français -à cinquante centimes l’heure. Pour tous, -il y avait des professeurs. A part quelques<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -noms célèbres, mis en vedette pour faire -ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif -s’arrangeait encore à gagner cent pour -cent, tout ce que Paris compte de professeurs -gueux, huileux, pâles venait là, certain -d’y trouver des leçons et de retenir -sur chacune quelques sous. Le directeur -empochait la moitié, les deux tiers, les -trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre -sur le dos du patient. Parfois, il prenait -tout et laissait l’espérance, ce qui était -déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de -profiter de ses professeurs autant que de -ses clients. L’institut couvrait Paris de -ramifications et était très renommé.</p> - -<p>Albert fut trop heureux de passer par -les griffes de cet usurier moderne—tel -que le héron de la fable—et de pouvoir -grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. -Il donna des leçons pendant plusieurs -semaines: traversant Paris pour -inculquer la grammaire à un Belge et gagner -vingt sous, courant à l’institut faire -un cours à de vieilles Anglaises, sautant -d’omnibus en tramways, allant à la Bastille -lire César et à l’Etoile Paul de Kock. -Ces viles occupations envahissaient à peu<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -près ses journées, et, le soir, il se trouvait -si avachi par la poussière des rues et -l’imbécillité des contacts subis, qu’il était -peu capable d’entreprendre quelque chose -d’intelligent.</p> - -<p>Albert souffrait étrangement de cette -vie. Il patientait, espérant que son directeur -le chargerait tôt ou tard de leçons -mieux payées, ce qui lui permettrait d’en -donner moins. Mais ce n’était pas ce -qu’entendait ce directeur industrieux.</p> - -<p>«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me -plaisez. Je vais vous faire une proposition -que je fais aux personnes que je désire -attacher de près à mon établissement. -Justement, il y a une vacance: je vous -offre la place. Au lieu de deux ou -trois leçons que vous donniez par jour, -vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant -que vous voudrez....»—«Vingt -leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y -a-t-il là d’extraordinaire? Quand -j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On -dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et -l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais -mieux une leçon à cent sous que -les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!»<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -répliqua le juif stupéfait «mais -vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs -par mois! Sept mille francs par an! presque -un traitement de député, monsieur! -Seulement.... pour vous trouver dans les -conditions, vous devez être professeur interne, -c’est-à-dire coucher dans l’établissement; -vous me louez une des chambres -d’études, que je vous laisse au prix modique -de cent francs par mois, vue charmante -sur la cour; pendant la journée, la -chambre est occupée: du reste, vous êtes -à vos leçons—mais, le soir, on vous -dresse un lit sur le divan, et vous êtes -chez vous. Vous prenez aussi pension, une -excellente pension—comprenez-vous cet -avantage?—pour cent cinquante francs, -soupe, viande, légume, pain à discrétion. -Mes autres internes paient une pareille -pension deux cents francs. Ajoutez cinquante -francs pour le service, le blanchissage -et diverses petites dépenses, voilà -une somme de trois cents francs que vous -ne serez jamais en peine de me payer, -puisque je ne ferai que la retenir sur vos -honoraires.—Pensez à ma proposition, -que vous vous hâterez d’accepter, tant elle<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il -pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous -aurez des leçons à cent sous.»</p> - -<p>Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient -les vives forces de son âme, perclus des -douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être -exposé aux humidités des occupations -malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des -violences de langage aux «propositions» -israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner -sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne -répondit rien et tourna les talons.</p> - -<p>Il se décida alors de faire une démarche -qui lui coûtait quelque amour-propre. Il -s’agissait—puisque tout s’effondrait sous -lui—d’aller consulter un vieux professeur -originaire de sa province et pour qui il -avait des recommandations. Ce devait -même être un consanguin éloigné, il ne -savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver -dans l’atmosphère natale et d’avoir -à subir des questions sur sa famille l’horripilait.</p> - -<p>Un petit homme sec, avec une tête un -peu ballottante et grosse, sans autres cheveux -qu’une filandreuse mèche couleur -d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, les<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, -étendu sur un canapé, les jambes en l’air, -et tenant, déployé de toute la longueur -des bras, un grand journal, répondit, sans -se déranger par un: «B’jour» à son salut.</p> - -<p>Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, -s’excusa de n’être pas venu plus -tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers -mois en pays latin, exhiba des ambitions -discrètes d’être utile à l’humanité -dans une carrière libérale, nota en quelques -modestes traits son caractère, ses -tendances, autant qu’il se connaissait, ses -études jusqu’ici, débita plusieurs banalités -sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, -au rang honorable de qui il -comptait toujours être, délaya quelques -espérances d’avenir dans un pathos de -nobles idées et conclut: «J’ai pensé, -monsieur, que vous vous intéresseriez -sans aucun doute ...»</p> - -<p>—«Comment, sans aucun doute?» -interrompit à ce moment la voix aigrelette -du professeur, qui se dressa sur son -séant, ramenant les pieds à terre, pour -considérer son visiteur. «Il y a beaucoup -de doute, au contraire; ou mieux, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -vous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, -monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, -jeune homme, vous -vous méprenez. Si vous ne m’inspirez -aucun intérêt—en tant que créature -mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour -vous un sentiment tout aussi humain, la -pitié.»</p> - -<p>Albert prêta l’oreille.</p> - -<p>«Malheureux jeune homme!» continua -le professeur en s’agitant «vous -lancer dans une vocation libérale! Vous -êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. -Dans la lutte pour la vie, vous serez -vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous -les mains, si la société pour le plus vous -supporte, si elle ne vous laisse pas crever -de faim et de déboires sous vos diplômes -et vos talents. Et je comprends la société. -Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son -café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin -d’avocats, de députés, de médecins, de -gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en -a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le -dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques -chirurgiens pour couper ses jambes -gangrenées, quelques chimistes pour lui<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> -fabriquer du vin, quelques acteurs pour -l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, -à la mer, à l’usine, au comptoir. -Elle fera bien, la société, elle fera bien!» -cria rageusement le petit professeur. -«Nous autres Français, nous souffrons -de trop de civilisation, ou plutôt d’une -fausse civilisation: nous voulons tous être -du côté du manche, personne ne veut -faire partie de la cognée, qui pourtant est -la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, -monsieur! prenez un métier et non -pas une vocation! gagnez de l’argent et -non pas des appointements.» Il prononçait -ces mots <i>vocation</i> et <i>appointements</i> -avec des intonations méprisantes. «Il -s’agit de faire des hommes: nous avons -assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi -qui vous parle, je suis un polichinelle! -J’ai honte de moi, parce que j’ai passé -cinquante ans à apprendre le latin à des -enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez -plutôt la blouse du paysan ou la casquette -de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. -La France commence à le reconnaître: -dans vingt ans, il n’y aura plus de place -pour nous, les parasites.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p> - -<p>Albert, surpris et charmé par ce langage -qui répondait à bien des pensées, -essaya de discuter, par convenance pour -les idées reçues; mais il accorda que -théoriquement le professeur avait raison. -Il se retranchait dans ce <i>théoriquement</i>. -«Pratiquement aussi» ne démordait pas -le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: -une génération pratique adoptera -ces axiomes.»—«Comment une intelligence -pourrait-elle labourer la terre?» -objectait Albert. Mais il se souvint que -lui, Albert, une <i>intelligence</i>, se trouvait -en ce moment dans une position plus ridicule -que le dernier des paysans, puisqu’il -n’avait pas un morceau de pain. Il fallut -avouer cette misère.</p> - -<p>Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné -cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait -de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» -fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les -bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible -chez nous, c’est que, de par notre -éducation, les trois quarts des métiers -humains nous sont interdits. En vertu de -votre supériorité, crevez!»</p> - -<p>Bientôt, il s’humanisa.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p> - -<p>«Vous n’avez qu’une chose à faire» -dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne -songez pas à courir le cachet, -c’est la mort de l’homme: une fois qu’on -a commencé à le courir, on le court toujours. -Sur ma recommandation, on vous -trouvera quelque part une place de maître -d’études, une pure sinécure, qui ne vous -enlèvera pas vos meilleures heures pour -travailler.»</p> - -<p>—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»</p> - -<p>Mais il fut pion. La lutte pour la vie -l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.</p> - -<p>Entretenu par le gouvernement, il ne -souffrit ni de la faim, ni de la soif.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch">EN SORBONNE</p> - -<p>Alors—toujours plus—le désir de -l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne -pouvait pas se dire que la science était -une vanité. Depuis le temps que les hommes -travaillaient, s’épuisaient, ils avaient -trouvé quelque chose: celui qui possédait -la somme des connaissances humaines -devait vraiment en savoir plus long sur les -principes et les lois du monde que lui, -Albert.—Cependant, s’il considérait la -distance qui le séparait d’un casseur de -pierres, il ne se la figurait pas moins -grande que celle qui séparait de lui le -plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, -en savait-il sur ces questions beaucoup -plus long que le casseur de pierres?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p> - -<p>Il se jeta dans l’étude de la philosophie.</p> - -<p>Il suivit d’abord avec assiduité les cours -d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour -tout juger—et jugeait de tout, en effet, -avec une inaltérable complaisance envers -lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur -et conviction contre les crimes de -ceux qui professaient des opinions différentes -de la sienne. La sienne, ce n’était -guère beau: un joli catholicisme laïque, -dont lui, le philosophe charmeur, était le -coquet prophète. Il avait le geste toujours -le même, une main admirable balancée -onctueusement au gré de la période et -s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement -de cymbale pour en relever la -chute. Tous ses arguments étaient de -cette force: «Et vous voulez que nous -estimions une conscience qui se passe -de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons -pas!»—Et, patapla! la cymbale! -Cette belle main et ce beau coup de cymbale -rendaient ses raisonnements invincibles.</p> - -<p>Dégoûté en peu de temps de cette -éloquence soufflée, Albert passa tout -d’une pièce à un philosophe matérialiste,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait -des disciples d’autant plus acharnés que -la chapelle était étroite. On étudiait là, -en petit comité, les sciences, on ramenait -la psychologie entière aux fonctions hypothétiques -des circonvolutions cérébrales, -et l’univers n’était qu’un déplacement -hasardeux de forces agissant les unes sur -les autres par la vertu d’une loi mathématique -à découvrir. Non seulement l’homme -et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose -banale—mais tous les -êtres, animaux, végétaux, minéraux, -provenaient d’une unique substance, dont -ils représentaient des transformations, des -aspects: et cette substance était tellement -simplifiée, tellement refoulée hors -des atteintes du concept par l’analyse, -qu’on finissait par se demander avec vertige -si elle existait et si le monde était -autre chose qu’une vaste illusion.</p> - -<p>Après une équipée hurluberlu en cette -fondrière de la pensée, où l’on est projeté -sur le sol à chaque bout de champ, parce -qu’on chevauche sur un terrain qui se -dérobe, Albert tourna bride et revint -en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -fou: se targuer de positivisme -et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base -la science, ce paraissait une excellente et -propice méthode: mais il fallait se condamner -à ne pas la dépasser. Car sitôt -qu’on sortait de ses bornes—les bornes -de la terre: moins que de la terre, du -terre à terre—on excédait la base et l’on -dégringolait dans le néant.</p> - -<p>Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait -même la place de l’organe de la pensée -dans le cerveau, on voulût s’occuper -scientifiquement de cette pensée? Que, -lorsque la chimie n’était pas encore parvenue -à synthétiser une cellule vivante, -on pût émettre une vérité quelconque sur -la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, -mais si lentement, qu’elle restait en -arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne -devait pas la supposer capable de trancher, -avant un avenir incommensurable, -la plus minime des questions philosophiques.</p> - -<p>Que faire?</p> - -<p>Spéculer?</p> - -<p>Alors, Albert éprouva le besoin violent -de connaître tout ce que les hommes<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -avaient pensé sur ces hautes matières, -depuis les temps mythologiques et bibliques, -jusqu’aux dernières contemporanéités: -espérant trouver quelque part, -en quelque siècle, chez quelque sage le -mot de l’énigme, l’illumination évidente -et supérieure sur les tourmentants problèmes.</p> - -<p>Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. -Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez -les plus anciens d’entre eux les -notions—semblant nées d’hier—modernes -au sujet de l’origine du monde. Le -naturalisme d’Anaxagore disait exactement, -avec moins de raffinements et plus -d’envergure, ce que prônait sur des airs -nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès -intellectuel des siècles consistait à -avoir détaillé le point d’interrogation originellement -dressé. C’était comme si un -homme ayant découvert un trou dangereux, -les autres hommes, au lieu de le -boucher, s’étaient ingénié à en sonder les -profondeurs et à y découvrir toutes les -agravantes cavités concomitantes. Il est -vrai que quelques-uns avaient voulu le -boucher: Socrate avait insinué que la<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -question morale existait seule; et plus -tard, bien d’autres avaient coopiné, les -Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils -n’avaient fait que creuser un autre trou à -côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa -jamais que médiocrement Albert. Il lui -paraissait qu’avant de savoir comment il -devait agir, il lui fallait savoir qui il était. -Il en voulut à Kant d’avoir cherché à -neutraliser le résultat de la Critique de la -Raison pure en offrant le refuge d’une -Raison pratique, dont—pour sa part—il -ne reconnaissait pas le principe-base.</p> - -<p>Et toujours, dès le commencement, cet -éternel et immuable conflit entre l’idéalisme -et le réalisme! Platon et Aristote, -que vingt-deux siècles écoulés n’avaient -pas encore mis d’accord.</p> - -<p>A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait -l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! -Les questions vitales de l’intelligence -n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il -pénétrait dans le labyrinthe sans issue des -idées, plus la conviction de s’être fourvoyé -dans une compagnie de filous s’accentuait. -Berné d’un système à l’autre, il -finit par penser que la philosophie—ou<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -plutôt les philosophies—n’était qu’un -leurre, une moquerie, un piège: à coup -sûr la preuve palpable de l’incapacité de -l’esprit à sortir de son relatif.</p> - -<p>Quelle chute, après avoir cru au génie -humain!</p> - -<p>Il admira à la fois la complexité savante -de ces édifices équilibrés dans le -vide, et la niaiserie de leurs aspects, -quand on les considérait à froid. Descartes, -Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de -leurs inventions, et en même temps on -trouvait ces inventions bêtes. On pouvait -peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais -on ajoutait nécessairement: «C’est -faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs -conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions -étaient aux antipodes les unes -des autres!</p> - -<p>Le scepticisme naissait inévitablement.</p> - -<p>Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.</p> - -<p>Il sut par cœur la Critique. En un moment -de ferveur, il projeta d’y adjoindre -une Critique de la Sensation, par laquelle -il serait prouvé, d’une manière encore -plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -et le noumène, que les perceptions -des sens ne correspondent pas plus à la -réalité que les concepts de la raison.</p> - -<p>De cette époque de méditations, Albert -ne garda rien de positif; sinon deux ou -trois <i>croyances</i>, en rapport avec son caractère, -que lui-même, par ironie, tenait à -l’état de croyances, déclarant qu’il ne -voulait, ni ne pouvait les discuter. Il -prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer -l’évolution, à Hegel la théorie de -la force, et il se composa, pour son -usage personnel et afin de ne pas demeurer -l’âme vide, une manière de se représenter -le monde. Puis, il jura de ne -plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, -il cracha sur les charlatans, et, -certain maintenant d’avoir avec conscience -goûté à toutes les coupes du savoir -terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XI</h2> - -<p class="pch">MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS</p> - - -<p>Orgie!</p> - -<p>Ah! ah! ah! ah!</p> - -<p>Et le long des quais vieillots, où d’habitude -il bouquinait, Albert était secoué -d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait -l’idée qui tout à coup venait de se -présenter à son cerveau. Orgie! L’idée -d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce -heurt singulier de lettres, ces deux consonnances -drôlement accouplées, cette <i>r</i> -et ce <i>g</i> dos à dos, cet assemblage de -voyelles et d’articulations, avec le concept -qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire -tournure dans son entendement jusqu’alors -naïf, que les hoquets de surprise -se succédaient, gutturaux, de son larynx,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -comme l’éternuement d’un chat qui se -hérisse la première fois qu’il voit un chien. -Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait -peut-être des nues, sans rime, sans raison, -sans cause, contraire à toute loi de l’association: -mais enfin elle y était. Elle y -était si bien, que sur toutes ses faces il la -retournait, l’examinait, la contemplait, lui -souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait -jolie ou s’en effarouchait. Et comme -à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, -il s’accouda sur la pierre décrépite -du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y -trouver un conseil, rêveur, absorbé, les -yeux immobiles, regarda couler l’eau.</p> - -<p>Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité -effrayante, au milieu de l’immutabilité -des rives.</p> - -<p>Où s’en allait-elle?</p> - -<p>Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le -monde, à chaque goutte d’eau, avant de la -libérer d’entre ses doigts et de lui donner -l’essor qui l’emporte loin de sa source, -avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne -au tourbillon irrésistible des flots. Passagère -sera ta destinée. Tu fuiras au sein -des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> -jusqu’à l’heure où la grande -Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il -n’est point de jougs sous lesquels tu ne -doives plier, point de travaux que tu ne -doives accomplir, point de tourments qui -ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras -volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant -que cela se peut dans ta -course ardente—des rayons dorés du ciel, -de l’air aux transparentes bulles, des paysages -qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras -de rouler au plus profond du fleuve, -écorchant tes formes gracieuses sur les -cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras -les lourdes barques à la quille -formidable, tu feras marcher la roue des -moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux -qui te happeront au passage et tu t’en iras -servir de boisson aux habitants de Paris, -avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles -égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte -d’eau?</p> - -<p>La goutte d’eau eût répondu: «Oh! -laisse-moi suivre le courant de la rivière -le plus près possible de la voûte azurée; -laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, -me mêler à la blanche écume<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -ou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, -jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux -point me souiller au contact impur de la -vase, ni soulever les barques pesantes, ni -mettre en mouvement les moulins; je ne -veux point être utile aux hommes. Je veux -voguer follement, sans retards, sans soucis, -sans peines: et plus vite la grande -Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, -car ce sera la fin de la course.»</p> - -<p>Et les lames filaient, filaient, se poussaient, -grimpaient les unes par-dessus les -autres, comme pressées d’arriver au bout, -là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui -étayaient de leurs efforts le flanc des barques, -celles qui, pauvrettes, se brisaient -contre les piles des ponts ou celles qui se -trouvaient retenues par les remous des -bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles -aussi—voler, brûler l’existence.</p> - -<p>Albert en vint à croire qu’elles chantaient -l’éternelle philosophie.</p> - -<p>Qu’était-ce que la vie, après tout?</p> - -<p>Sans se complaire à de banales comparaisons, -il y avait lieu de remarquer que le -devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à -gauche, une enfilade dépenaillée de vieux<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> -livres lui remémorait ses années d’études. -A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui -servirait-il de continuer? Il deviendrait un -homme comme tous les autres, hanté des -mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes -scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de -façonner son cerveau aux usages du -monde, de le mouler sur ses exigences? -Dérision! Travailler, transpirer, crever -de fatigue et d’essoufflement pour parvenir -à une de ces situations <i>dites</i> honorables, -lorsque le temps nous emporte -comme la goutte d’eau, lorsque si brève -se précipite la comédie, lorsque d’un instant -à l’autre nous pouvons mourir. La -société s’impose à nous comme une tyrannique -marâtre: briser ses liens, s’échapper -de ses griffes, oh! n’est-ce point la -sagesse?</p> - -<p>Oui.</p> - -<p>La sagesse disait ceci à Albert:</p> - -<p>On peut prendre de la vie ses douleurs -tristes ou ses douleurs gaies. Les -unes sont amères et martyrisantes; les -autres sont pleines d’étourdissements et -d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas -fait un métier, s’y morfond, se marie,<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -amasse pour des hoirs, crée des enfants -qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. -L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés -et casqués de mépris, ceux qui ont choisi -l’ivresse roulent sous les tables et oublient. -Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent -le sang. La tombe les enlève à la fleur -de l’âge, tandis que les autres, encore à -moitié chemin, halètent péniblement vers -le but, les yeux gros de pleurs et les pieds -las.</p> - -<p>La sagesse lui disait encore:</p> - -<p>Brailler sur la voie du Calvaire est la -suprême des consolations.</p> - -<p>Alors, les lames fredonnaient:</p> - -<p>Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre -la grande Mer, la grande Mer, -celle qui nous ensevelira.</p> - -<p>C’était ce jour-là l’anniversaire de sa -naissance. Albert avait vingt et un ans. -Il se sentait vraiment changé depuis -l’époque où, provincial jusqu’au bout -des ongles, le monde lui apparaissait -comme un concert placide et doux, où -chacun faisait sa partie, sagement, les -orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre. -Alors, dans son âme pure et<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -simple, pas encore tourmentée, les révoltes -n’existaient qu’à l’état latent, étouffées -par l’éducation et par le frottement -quotidien de la famille. Il se souvenait -de ses premiers émois à la lecture -de livres peu catholiques et de romans -dévorés en cachette. Quels progrès dans -le mal! La religion s’était effondrée, -comme s’effondrent sur un cadavre pourri -des fragments véreux de chairs. Il lui était -resté le sentiment du devoir. Et maintenant, -devant l’inanité gigantesque de tout -ce qui existe, la loi morale elle-même -s’effondrait en lui, comme s’était effondrée -la religion.</p> - -<p><i>Nasci, pati, mori</i>, disait un vieux proverbe -gravé sur la pierre séculaire d’un -manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas -supprimer <i>pati</i> et le remplacer par une -continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y -avait une souffrance, eh bien! l’orgie -usante, délétère, vorace, abrégerait, au -moins, le pélerinage et en absorberait la -mélancolie.</p> - -<p>Pourquoi pas?</p> - -<p>Deux choses se soulevaient là contre: -l’hérédité de toute une race honnête et<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -l’amour-propre inséparable de cette hérédité.</p> - -<p>Père, grand-père, arrière-grand-père, -aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la -sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, -quintessenciés dans son système nerveux, -organisaient une résistance angoissante, -quoique fatalement vouée à la défaite, -à l’envahissante gangrène. Le siècle -était donc le plus fort! Il avait raison des -instincts les mieux enracinés et des moins -accessibles natures! L’horreur du travail -qui venait tout à coup de saisir le jeune -homme—préparée, il est vrai, de longue -main—n’était que le résultat du commerce -maladif de son intelligence malmenée -avec la délirante atmosphère de la -culture moderne.</p> - -<p>L’amour-propre se dressait aussi comme -un remords. «Honte» criait-il «à ceux -qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous -de leur valeur!»</p> - -<p>Mais quoi! lutter! lutter toujours!</p> - -<p>Et levant les yeux au ciel, il aperçut les -premières étoiles, que la crépusculaire -approche du soir ramenait à leur place -accoutumée dans le firmament incommensurable<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -et beau. Un sourire de pitié -erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. -Oh! grotesque imbécillité! s’occuper -de ce que font et disent les hommes, ces -atomes perdus sur le plus infime de ces -astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu -importe dans l’immensité!</p> - -<p>Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, -une inextinguible hilarité.</p> - -<p>Il avait passé les ponts.</p> - -<p>De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: -orgie. Mais, comme un voyageur en -des régions inconnues se tourne et se retourne, -interroge la contrée du regard, -hésite et se consulte, Albert se tâtait, -cherchait à surprendre ses appétits, presque -factice dans son enthousiasme, <i>voulant</i> -s’amuser. Autour de lui, des gens -passaient, gaiement. Il s’efforça de faire -comme eux. Il chassa avec colère certaines -pensées sombres qui persistaient à revenir. -Dans un café, il lut les journaux cocasses, -écouta les mots du jour, fuma des -cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.</p> - -<p>Etrange contradiction! La jouissance -qu’il éprouvait provenait plus de l’âpre<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, -que d’un réel contentement de sa -débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, -n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert -scruta son être intime et crut -pouvoir répondre par l’affirmative. Mais -que de doute dans cette croyance!</p> - -<p>Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.</p> - -<p>Et, pour la première fois de sa vie, il -baisa une femme.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-026.jpg" width="200" height="240" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XII</h2> - -<p class="pch">LE DÉPUCELAGE D’ALBERT</p> - - -<p class="pr4 reduct">Paris, 13 mai.</p> - -<p class="p1">Je me lègue à moi-même—pour relire -en quelque heure future, alors que j’aurai -connu d’autres femmes (si j’en connais, -ce dont je doute), ou, au moins, que -j’aurai fait de plus amples expériences, -ou, simplement, comme note mémorable—ce -croquis d’impressions charnelles -qui ne datent que de cette nuit.</p> - -<p>Je suis allé chercher chez elle, rue -Dauphine, une jeune fille du nom de -Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes -camarades. Je la trouvais jolie: elle me -<i>portait à la peau</i>, j’avais pensé à elle -plusieurs fois avec des désirs—presque<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> -avec des désirs de collégien, si, arrivé à -cet âge de vingt-un ans sans m’être encore -résolu à terrasser le monstre, la résistance -instinctive de tout puceau à ces -désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup -plus de réflexion que de timidité. -Un soir que l’on m’avait entraîné au bal -Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert, -son amant. Trubert, qui me savait sérieux, -sans me croire pourtant innocent—car -je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai -jamais été—voulut me taquiner et me -forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te -confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu -ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait -un cadavre.» Et il la laissa une -heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je -ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes -deux tours, puis je la conduisis dans -un des petits bosquets du jardin pour -manger des glaces. C’est là qu’elle me fit -les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma -moustache du bout de son doigt, la déclarant -plus gentille et plus fine que celle -de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle -dans une moue, pour m’engager à lui -faire des avances «il m’ennuie!» Je ne<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -lui fis pas d’avances, car j’avais encore de -derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut -elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse -et tendre, où je cherchais à démêler -la part de la sincérité et celle du mensonge. -Elle me donna son adresse, en -m’indiquant des heures où je serais sûr de -ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant -d’un moment où personne ne passait, -en un mouvement souple, elle me tendit -ses lèvres.</p> - -<p>Elle n’espérait plus ma visite: aussi, -lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une -surprise.</p> - -<p>«Albert!» s’écria-t-elle.</p> - -<p>—«Moi.»</p> - -<p>Vu que j’avais décidé de coucher cette -nuit avec une femme, et que j’avais choisi -celle-là comme étant—parmi celles que -je pouvais me procurer sur l’heure—la -femme dont j’étreindrais le corps avec le -plus de satisfaction probable, je n’eus ni -les réserves, ni les froideurs du soir de -Bullier. Je remarquai bien une certaine -gêne, provenant d’inhabitude seulement, -en face de cette femme, sur laquelle—cela -m’arrivait pour la première fois—j’avais<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -des projets sensuels. Mais cette -gêne était purement intérieure, elle n’ôtait -rien au calme prodigieux que j’étais -surpris d’observer en moi, et mon sang -ne battait pas d’un degré plus vite dans -mes artères. Chose cynique: la convoitise -était alors artificielle. Je <i>voulais</i> avoir -une femme: j’allais l’avoir.</p> - -<p>Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, -je m’engageais bien plus en curieux -qu’en passionné: et c’était encore -plus en curieux de moi-même qu’en curieux -d’elle. Le mystère: moi, non la -femme.</p> - -<p>Que ne savais-je pas de la femme?—Tout -ce qui se sait, je le savais. J’avais -lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se -voit, ne s’entend, je me l’étais représenté -en traits assez exacts et certains, pour -avoir de l’amour une notion plus complète -que d’autres après de longues pratiques.</p> - -<p>Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais -avec une intellectuelle émotion, ce qui se -dressait en ma pensée en point interrogatif -aigu, vibrant, c’était le mode inconnu -dont mes sens—à moi—frémiraient<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -au contact de la chair femelle. Jouirais-je -aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il -pour moi un de ces abîmes de plaisir, -où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une -minute—dans la folie et la volupté? -Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement -supérieur à toutes les joies, qu’une fois -que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais -l’importance unique que dans -le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, -en ce papier simple, sincère, sans phrases, -l’appréhension foncière où je vivais—après -l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une -désillusion nouvelle, non -plus cruelle à l’âme que les précédentes, -mais plus sensible peut-être, la sensualité -tenant de si près au bonheur terrestre.</p> - -<p>Oserais-je dire que c’était là surtout ce -qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu -dans une chasteté physiologique d’autant -plus complète, que ma corruption -morale était précoce?—Si ce papier -était pour d’autres, je ne le dirais pas, -de peur de n’être pas cru.</p> - -<p>J’emmenai souper Bertha.</p> - -<p>En ce tête-à-tête chaud, où des griseries -de vins et de cigarettes, sur un dessert<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -compliqué, prédisposent aux caresses -lubriques et ameutent tous les aiguillonnements -du désir, je constatai pour la -seconde fois une inertie à me livrer aux -impressions vives qui auraient dû se produire. -Je me demandai si véritablement, -objectivement cette situation était délicieuse. -J’interrogeai ma compagne, dont -les prunelles brillaient, dont les rires perlaient -en gouttelettes argentines: «Quel -effet te fait la vie, en ce moment?»</p> - -<p>Elle me donna cette réponse, qui me -plongea dans un étonnement douloureux: -«Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, -jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle -avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, -et ses paupières aux transparences -mouillées mettaient des frissons -de cils à ses regards.</p> - -<p>Ma volonté de joie était si impérieuse, -que je forçais la verve à m’en donner au -moins toutes les apparences. Mes paroles -étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; -je contais des plaisanteries -tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon -cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, -en respirant avec recherche le parfum<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> -subtil émanant de cette femme, comme -on essaye de s’entêter avec une fleur.</p> - -<p>Ainsi nous étions heureux!</p> - -<p>Il n’en fallait pas douter: la fillette qui -avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du -reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le -morceau palpitant des romans.</p> - -<p>Encore quelques échelons, j’allais atteindre -le summum de la félicité humaine.</p> - -<p>Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle -se renversait sur mon bras en gloussant, -et que je meurtrissais de baisers rapides -les sinuosités de son cou; je l’entraînai -dans la chambre attenante, où un lit—le -lit—se dressait occupant de son énormité -tout l’espace.</p> - -<p>Je me trouvais ainsi dans les meilleures -conditions possibles pour juger avec une -partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, -par lesquelles j’allais être rendu -homme (ne l’étais-je pas avant?) et que -les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent -comme la vraie revanche aux -charges de l’humanité: dans un décor -luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées -d’agapes, tous les nerfs de mon être -tendus à la quête des paradis promis, et<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -la disposition d’une jeune fille désirée et -désirant, qui joignait aux attractions de -l’enfance les vices de la femme expérimentée!</p> - -<p>Contrairement à ce qui se passe d’habitude -en cette nuit d’initiation, où le -trouble absolu de leurs sens et de leurs -pensées empêche les adolescents de rien -distinguer, je me souviens des moindres -faits, des moindres sensations. Jamais je -ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui -me perdit.</p> - -<p>Quand elle eut ôté sa robe et que ses -bras blancs apparurent, modelés, polis, -depuis les deux à peine perceptibles taches -de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules -des poignets, quand apparurent, -sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes -chevilles et le doux enflement -des mollets emprisonnés dans la roseur -de fins bas ajourés, puis quand la jupe -aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, -en pantalons courts aux hanches -un peu fortes, dénouant d’un même geste -ses cheveux châtain clair, qui noyèrent -d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, -il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -la demi-ténèbre baignant d’une ombre -tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques -courtes secondes hallucinatoires, comme -devant l’idole d’un tableau tentateur: -mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent -presque aussitôt sur une légère maculature -jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste -de la chemise, et qui me fit songer que -cette idole-là transpirait.</p> - -<p>Je la pris néanmoins sur mes genoux, -j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine, -dont les pointes, non encore mûrement -développées, se roidissaient dans -leur poussée de croissance, j’aspirai le -parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; -mes doigts errèrent, avec de visiteuses -pressions, d’abord à l’entour des formes, -sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le -pantalon, montèrent le long du glissant -ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, -mes instinct d’animal fonctionnaient, -j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en -apercevais avec un scepticisme qui croissait -à mesure que j’approchais du fameux -summum; mon âme était déplorablement -étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé, -mon moi psychologique regardant<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -l’autre faire des saletés et prêt à se moquer -de lui.</p> - -<p>Enfin nous fûmes au lit.</p> - -<p>Elle y mit toute la bonne volonté du -monde; je soupçonne les autres femmes -de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; -beaucoup aussi ne doivent -offrir à leurs amants autant de fraîcheur, -de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie -dans leurs phrases entrecoupées et -la modulation de leurs soupirs; peu ont -dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ... -Hélas! je suis obligé d’employer -ces mots, indicatifs de délices, car alors -quand pourraient-ils s’employer?—D’autres -peut-être, mieux disposés à se contenter -de ce que le monde octroie, en -eussent ajouté de plus émerveillants, eussent -déchaîné tout le vocabulaire menteur -de la poésie.—Mais ces mots, je le vois -bien, je m’en forgeais une idée encore -trop belle, malgré mes prudences; je ne -pensais pas qu’ils correspondissent à de -si piètres sensations, ni à de si ridicules -réalités. Ce fut une tromperie, un vol, -l’assassinat d’une espérance.</p> - -<p>Depuis le moment où j’embrassai de<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> -mon corps le corps nu et vital de ma concubine, -et où je sentis les deux souples -boas de ses jambes s’enrouler aux miennes, -jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il -y eut une dégradation croissante de mon -estime pour le plus choyé des sept sacrements. -Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, -par malheur, fécondé un des ovules de -l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant -qu’une accoucheuse extirpera dans -neuf mois ne sera ni plus ni moins que -Diogène.</p> - -<p>Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout -dit.</p> - -<p>Ce frottement d’une chair contre une -autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet -du désir, naturel, matériel, sous soi, -en soi, sans plus aucun reste à l’imagination, -puisque la viande réelle, indéguisée -s’écrase entre les bras, ce frottement est -un supplice, le supplice de vouloir plus, -on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il -n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque -l’élan est immense et calculé pour le -dépasser infiniment. Je me heurtais à cette -navrante certitude: j’ai épuisé la coupe -et ma soif absorberait l’océan. Et tandis<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -que mes membres, bandés à casser, s’épuisaient -à ambitionner l’absolu, je vagissais -désespérément en moi-même: «Ce -n’est pas ça! ce n’est pas ça!»</p> - -<p>Oh! l’horrible cauchemar!</p> - -<p>Il y eut un terme aux efforts, il y eut -l’instant où, les nerfs détendus par l’excès -même de la folie, j’échappai au lit et—comme -Rolla—allai songeur m’accouder -à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir -me parut grotesque. Aurais-je choisi -pour y mourir la couche de Marion? -Pas la peine assurément. Et je souris de -ce pauvre romantique qui avait voulu -quitter le monde sur une si misérable impression.</p> - -<p>Or, la petite, en un nouveau spasme, -m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il -m’eût plû de l’abandonner comme un paquet -inerte, mais comme ce paquet -pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait -alors cet acte dégoûtant, par pitié, -froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond -labeur, je l’éventrai de nouveau.</p> - -<p>Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, -je m’enfuis.</p> - -<p>Telle fut cette nuit, que je compare à<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -un parterre de fleurs en un jardin: de -loin, les roses semblent adorables; on -approche, beaucoup sont fanées, souillées, -il en est de rongées, peu de pétales sont -exempts de poussières; on écarte les -tiges, et l’on découvre que le fond d’où -elles naissent n’est qu’un hideux mélange -de terre et de fumier.</p> - -<p>Ah! l’amour!</p> - -<p>Jamais je ne la reverrai.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIII</h2> - -<p class="pch">LA VIE FIÉVREUSE</p> - -<p>Alors, au milieu de la fumée des pipes, -le bohême Bombax prit la parole:</p> - -<p>Oui, mes chers, c’est à cette époque -que je connus Albert. Il avait résolu de -vivre selon la saine logique, à savoir de -ne plus être l’esclave du devoir, mais de -s’acheminer vers la mort, le cœur hanté -de joie et d’incoërcibles indépendances. -C’était un adolescent brun, portant ses -premiers poils avec aisance, sachant causer -et plein d’une dévorante imagination. -Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne -battait pas les femmes et buvait l’absinthe -avec des timidités de débutant. Mais je -l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie -secrète, je me sentais attiré vers lui,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -jusqu’à le trouver le moins médiocre de -nos compagnons.</p> - -<p>Quelques jours après l’avoir rencontré -en un sous-sol turbulent de café, je le revis, -beau comme le spleen, au bal public. -Il faisait danser une femme que vous avez -tous adorée, cette taille de guêpe aux -élancements blonds, ce teint lumineusement -blanc, ces prunelles aussi pâles que -si elles avaient été taillées dans le marbre, -ce corps aux robes souples, tout cet -ensemble de formes harmonieuses et pures -qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. -Il me reconnut, vint à moi et -me présenta sa danseuse. «Ma première -maîtresse» dit-il. <i>Ma première!</i> Oyez -cela: <i>Ma première!</i> Comme si un homme -s’avisait jamais de penser qu’il -aura plus tard une autre maîtresse que -celle qu’actuellement il possède! Quelle -corruption! quel cynisme!—ou peut-être -quel mépris précoce de l’existence, -dans ce: <i>Ma première maîtresse!</i> au -lieu de—avec l’accent glorieux et -fier du premier triomphe—: <i>Ma maîtresse!</i></p> - -<p>Filigrane-d’Argent m’a conté un soir<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -ses impressions sur lui. La confidence -vaut la peine d’être entendue.</p> - -<p>Jaloux comme Othello, d’une jalousie -cependant qu’il laissait à peine deviner, -concentrée, rongeante, empoisonneuse, -plus occupé à se prouver l’indignité de -celle qu’il considéra toujours comme une -faiblesse, qu’à jouir consciencieusement -des félicités dont le sort lui offrait en libéral -de débordantes coupes, inquiet, -anxieux, sombre, Albert ne savait ni -s’abandonner à l’insouciance, cette compagne -obligée de la débauche, ni se sortir -assez de lui-même pour ne jamais considérer -les choses que sous leur attrait objectif -et embrasser éperdument les évènements -sans leur rester subjectivement -extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une -tristesse noire, regrettant ce qu’il avait -abandonné pour suivre le fantôme de la -folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté -artificielle, buvait, chantait, déshabillait -sa femme et lui mordait les seins, avec -de fauves regards et des étreintes désordonnées. -Inégal de tempérament, nerveux -par essence, en toute volupté se glissait -pour lui comme un venin; il n’avait la<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> -plénitude de rien, et les plus divins instants -étaient inexorablement souillés des -perfides et sataniques injections de la -mélancolie. Ah! s’il avait réellement -aimé! Mais l’amour lui était interdit: car -l’amour se donne, et Albert n’avait pas la -faculté de se donner, plié sur lui-même -comme un porte-feuille, qui, bourré de -notes et de documents, gémit, crie, crie, -éclate, sans livrer un seul de ses secrets.</p> - -<p>Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que -trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, -sans scène. S’il avait -eu des illusions sur la femme, il les perdit -du même coup, et sa tristesse en augmenta.</p> - -<p>Et pourtant quelle noce! Oh! mes -chers, quelle noce!</p> - -<p>Il me semble le voir toujours, ce roi de -brasserie, trônant au milieu du groupe -de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis -que sa dextre enlaçait par les reins la -fille, et que de sa bouche tombaient, -ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus -désolantes maximes et les plus grandes -pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, -l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie.<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -Que tous deux par vos lèvres -soient bus en même temps. Proclamez-vous -heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. -Pour moi, l’amertume est la plus -forte. Vive l’amertume!»</p> - -<p>Il courait aussi les lieux de plaisir.</p> - -<p>Parfois, son âme se délectait aux placides -jouissances des innocents de la terre. -Les enfants jouant sous les ombrages des -jardins l’absorbaient. Il admirait la nature -dans ses contrastes, la grande capricieuse, -qui dispense aux uns les possibilités -adorables d’une imperturbable félicité, -aux autres le continu soupir du cerf -qui brame après le courant des eaux. -Sans se lamenter en de vaines plaintes, il -contemplait le spectacle de l’humanité, -où chaque cerveau forme un petit monde -à part, ici paradis, là enfer, et où le choc -d’eux tous les uns contre les autres détermine -un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, -effrayant comme une tempête, -ridicule comme une opérette.</p> - -<p>Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, -et sur toutes les pentes de Montmartre -on le cotait au plus haut prix. Il -faisait la gloire d’une douzaine de cabarets.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -Sur la rive gauche, aux soirs de -tapage, on ne voyait que lui, hurlant -par-dessus les plus hurleurs, brandissant -des verres, discourant, le verbe magnifique -et les gestes immenses. Ce qu’il but, -pendant ces temps, constituerait une fortune -pour un petit bourgeois; ce qu’il -donnait aux femmes celle d’un gros. Mes -chers, vous vous demandez comment il -était si riche? Il jouait.</p> - -<p>Oui, cet homme-là jouait. Et, chose -extraordinaire, la chance était accrochée -à ses doigts comme une bête luisante tenant -ferme par dix mille ventouses. Elle ne -le lâchait ni au baccara, ni au trente et -quarante, ni au simple écarté. C’était de -l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. -On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns -même s’en irritaient. Heureux au jeu, -malheureux en amours! dit l’adage. -Albert, lui, se promenait en vainqueur -parmi les jupons, de la même façon qu’il -triomphait sur le tapis vert. Mais voici: -il était malheureux de l’amour, comme il -était malheureux du jeu, comme il était -malheureux de tout.</p> - -<p>Je n’ai jamais compris son caractère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p> - -<p>Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt -pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître -qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. -C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. -Un des plus fermes principes de -la philosophie est celui qui dit: <i>Adaptation -au milieu</i>. Albert était dans le monde -comme un poisson dans l’air; il s’y débattait -sans pouvoir y respirer, faute des -organes spéciaux pour en savourer la -parfaite concordance et s’y mouvoir à -l’aise.</p> - -<p>Il eut deux duels: le premier avec un -journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé -son nom au milieu de ceux d’une -bande d’épiciers en villégiature; le second -avec moi, qui, dans un moment -d’ivresse m’étais permis de soutenir devant -lui la doctrine du libre arbitre. Il -blessa le journaliste à l’épaule et moi au -poignet. Je ne sais ce qu’il advint du -journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes -sur le terrain, nous jurant -l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une -inaltérable amitié.</p> - -<p>Je puis donc dire que je l’ai connu. -Mais son énigme ne m’en resta pas moins<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -indéchiffrable, tant il différait de ce que -l’on a coutume de voir, du public banal, -de ce qui est la grosse masse de la société.</p> - -<p>Nous nous trouvions une nuit chez -Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et -nu des lustres que réfléchissaient les -glaces, des invités de choix passaient -d’agréables moments. Il y avait eu souper, -un souper digne de la réputation de cette -belle personne, un souper tel qu’en eussent -rêvé les Romains de la dernière heure: -des mets exotiques, des viandes d’animaux -sauvages, des poissons bizarres, -des sauces russes, des nids d’hirondelles, -des fruits tropicaux, des vins du Rhin et -des assaisonnements d’anecdotes galantes. -De l’esprit comme des bossus, un -vacarme de sourds. Pour le dessert, une -comédie décadente. Bref, la plus hilare -des fêtes dans le plus hilare des costumes. -J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable -Duvivier, était en cosaque; Auguste -avait arboré un complet du Bengale décrit -quelque part dans les Védas; André -Rapatin se pavanait en chef de tribu, -couvert de plumes des pieds jusqu’à la<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -tête; Jonas Bichon avait imaginé de se -déguiser en mandarin; il y avait aussi -un mangeur d’hommes, un gorille, un -Agamemnon, un spectre du Commandeur, -plusieurs Mars, trois ou quatre centaures -et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence -du père Eternel. Sous cette figure, -il obtenait un succès fou. Vous pensez -bien que les dames n’avaient pas de -plus grand plaisir que de tirer sa longue -barbe et de lui commander à l’envi des -petits Jésus. On dansait. Des éblouissements -d’épaules, des gorges d’ivoire, des -décolletés merveilleusement pervers, des -parfums, des bras, des nuques, des sourires ... -Oh! mes chers, de vraies houris! -Elles avaient des lèvres que ne dérobaient -pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. -Cythère les avait caressées -de ses zéphyrs doux comme des charmes. -Que vous dire? Albert avait gagné au -jeu près de cinq mille francs. Personne -ne se donnait autant de peine pour s’amuser. -Il conduisait de front une demi-douzaine -d’intrigues. Eh bien! au moment le -plus dévergondé, le plus extravagant, -vers quatre heures du matin, alors qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -n’y avait pas assez d’échos dans les murs -pour renvoyer nos immenses éclats de -rire, il me prit à part, et savez-vous ce -qu’il me dit?</p> - -<p>«Je m’ennuie atrocement.»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIV</h2> - -<p class="pch">MAGGIE</p> - -<p>Soir d’hiver. Le brouillard buait autour -des becs de gaz avec des indistincts -mouillés de nimbe. En des milliers de -piqûres, le givre s’emparait des épidermes, -et l’haleine sortait des bouches, visible -et fumante. Les gens se hâtaient, -marchaient droit devant eux, par petits -pas pressés, presque en courant, les -mains dans les poches, emmitouflés de -fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient -désertes. Il était passé minuit.</p> - -<p>Albert crut apercevoir dans l’ombre -une femme. Il chercha la figure, par -habitude. L’être s’accroupissait sur le -seuil d’une allée, obstinément immobile, -d’une masse, sous le vague d’une robe<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -informe, sombre dans l’obscurité qui -l’enfouissait. Elle dormait peut-être. Albert -voulut suivre son chemin sans s’en -inquiéter. Un atome de plus dans le -monde de la misère! La police la ramasserait. -Mais, comme il s’était approché, -un peu curieux, elle fit un mouvement, et -le visage se dégagea avec deux effarements -d’yeux qui le regardaient fixement. -«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler -sur cette marche!»—«Je n’ai pas d’autre -lit» répondit la créature.—«Qui -es-tu?»—«Maggie.» Alors voyant -qu’elle était jolie, et que ses traits se -fondaient avec finesse, et que sa pâleur -la parait d’une maladive attirance, et -qu’une étrangeté douce s’exhalait hystériquement -de sa physionomie, Albert -lui dit de venir.</p> - -<p>Dans la chambre, à la lueur de la lampe, -il l’examina. Elle paraissait encore -une enfant, à peine faite, et sa gorge -bombait si peu, que l’on pouvait douter, -quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle -fût déjà souillée. Ses cheveux blondissaient -la face tournée contre la pierre, l’aspect -autour de sa tête petite, la baignant<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -de grâce innocente et claire. Quoi -de plus délicat que ses membres, si délicats -qu’ils en ployaient comme les rameaux -frêles d’un mince arbuste? De -vives rougeurs couraient, fugitivement -successives, sous le tissu transparent de -sa peau, angoissées, laissant entre elles -les non-colorations anémiques du teint -que ravageait la chlorose. Les prunelles -bleues s’ouvraient, grandes. Sa main -serrée tenait quelque chose, inconsciente, -comme celle des cadavres qui sont morts -en accrochant. La chaleur du feu la déraidit, -et comme peu à peu les doigts se -relâchaient de leur engourdissement, il -en tomba une pièce qui roula métalliquement -sur le plancher. «Qu’est-ce que -cela?» dit Albert. Il se baissa: un louis. -«Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» -Maggie sembla tout-à-coup se souvenir. -Un bouleversement s’opéra dans son -expression. Toute tremblante, elle murmura: -«Mon Dieu! mon Dieu!» tandis -qu’Albert la contemplait avec surprise, -ému soudain pour elle d’une espèce de -pitié.</p> - -<p>L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -l’or à se procurer un dîner et un gîte.</p> - -<p>Comme elle mourait de faim, le jeune -homme fit monter à souper. Il réchauffa -lui-même ses pieds glacés, les exposant -nus à la flamme jaune qui riait dans la -cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, -des larmes se mirent à ruisseler sur ses -joues. Elle pleura doucement, puis plus -fort, puis avec des hoquets et des déchirements. -«Qu’as-tu?» dit Albert. Et il -était presque effrayé de ce désespoir, -ainsi que de son silence à ses interrogations -réitérées.</p> - -<p>La crise passant, elle revint à l’état primitif, -à son écarquillement égaré. Blottie -en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles -frissons la revêtaient épidermiquement -comme d’un filet de mailles -limpides et ondulantes. Des distractions -bizarres circulaient dans ses yeux. Ses -lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun -son. Elle ressemblait à lady Macbeth -somnambule, mais à une lady Macbeth -étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe -humide et déguenillée, sans une résistance, -avait été enlevée, et comme le -fantôme shakespearien, vêtue seulement<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -des blancheurs de sa jupe et de sa chemise, -qu’éclaboussaient par taches les -flamboiements du foyer, elle songeait à -un épouvantement passé, tandis que -l’heure avancée jetait sur cette scène les -mystérieuses apparences de tout ce qui -est nocturne.</p> - -<p>Soudainement, des mots s’échappèrent -de sa bouche. «Oh! c’est horrible! horrible!... -Ne me faites pas ce qu’il m’a -fait!... Ce serait un crime ... un crime!»</p> - -<p>Elle se tordit nerveusement les poignets, -secouée d’une affre invincible.</p> - -<p>«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon -Dieu!» fit-elle à voix hésitante et basse -«je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon -Dieu!... mon Dieu!... je n’oserai jamais.»</p> - -<p>—«Tu as couché avec un homme?» -demanda-t-il crûment. Elle poussa un cri -et se cacha la figure dans son coude. -Albert se mit à genoux devant la jeune -fille, l’enserra par la taille et, de l’autre -main, écarta le bras dont elle se masquait, -en lui murmurant: «Tu n’en es que plus -jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait -de la voir extraordinairement livide. -«Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre -petite?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p> - -<p>Alors Maggie raconta.</p> - -<p>Un passant la suivait dans la rue. Le -cœur battant bien fort, elle trottinait, -trottinait, sans se retourner, revenant de -chez la fleuriste, où toute la journée, elle -avait confectionné du bout de ses doigts -minces de fragiles corolles. Pourquoi -s’enfuyait-elle ainsi? Elle ne le savait -pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit, -elle le sentait à ses trousses, et elle avait -peur, elle avait peur. Il la rejoignit, il la -dépassa, il la regarda en face. Maggie -baissa les yeux, tandis qu’un émoi empourprait -ses joues. «Voulez-vous, mademoiselle, -que je vous emmène dîner?» -Elle courut, courut. A la maison, elle -évita de parler de ce que ce monsieur lui -avait proposé. Sa mère lui aurait donné -un soufflet. Son père l’aurait peut-être -battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar -pendant la nuit. Mon Dieu! si elle -allait de nouveau rencontrer ce monsieur, -le lendemain! Le lendemain, elle le -trouva qui l’attendait à la sortie du magasin. -Sa frayeur fut si grande, qu’elle -en eut des palpitations immenses dans la -poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -«ne voulez-vous pas aujourd’hui venir -dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, -vous viendrez.» Il la poussa dans un -fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte -de ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. -Mais le monsieur ne la mena pas dîner. -Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait -bien tard du magasin de fleurs. Il la -mena dans un hôtel, dans une chambre. -Et puis ... oh!... il commença à la déshabiller. -Mon Dieu! mon Dieu! il la déshabilla. -Maggie se débattait, se débattait, -éperdue. L’homme, brutal, déjà vieux, -les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses -grosses mains dans ses vêtements et les -arrachait les uns après les autres. Puis, il -la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, -voyait tout tourner dans un vertige -affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se -sentit étouffer sous un poids monstrueux -de chairs ... des membres velus l’étreignaient ... -Alors, des douleurs comme des -déchirements ... Il lui faisait des saletés -épouvantables ... Elle mourait ... Quand -elle se réveilla de son évanouissement, -elle était seule. Un jour gris descendait -des fenêtres. Il y avait une pièce d’or<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> -dans sa paume. Une terreur indicible la -prit d’avoir passé la nuit dehors. On la -chasserait sûrement de chez elle. En effet -son père la chassa. Elle avait erré, erré -dans Paris, ne pouvant rassembler deux -pensées, presque inconsciente, traînant -ses pieds péniblement, les reins emplis -de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, -elle fût tombée d’inanition sur cette marche.</p> - -<p>Albert ne rit pas à cette simple histoire, -banale au sein de la cité grouillante qui la -reproduit quotidiennement. Un nuage de -tristesse assombrit son cerveau, sans colère -pourtant contre l’homme qui avait -défloré Maggie, sachant que la fatalité -mêle les êtres en un déchaînement d’égoïsmes -et de passions dégradantes, contre -lequel il est inutile de protester, puisqu’il -est la loi du monde. «Quel âge as-tu?» -dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit -l’enfant. Un silence dura quelques -minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu -que je te remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner -au magasin de fleurs?»—«Non.»—«Que -veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -rester ici?»—«Non plus.»—«Alors quoi?»—«Je -ne sais pas.» Ces questions et ces -réponses se succédaient, lentes, dans un -abattement d’elle et dans une sympathie -désorientée de lui. Il n’avait plus envie de -baiser même la naissance satinée de son -cou et la laiteuse tendresse de son épaule, -qui glissait à demi hors de la collerette: -cette naïveté, écho touchant de la souffrance -des faibles, le remuait malgré lui.</p> - -<p>Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir -ailleurs, sur un canapé.</p> - -<p>Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. -Drôle d’existence! Ses amis la croyaient -sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il -ne les détrompait pas. La petite n’avait -décidément pas voulu rentrer chez ses parents, -craintive de son père horriblement. -Elle restait là, bizarre, muette. Il semblait -qu’elle fût toujours sous le coup de son -aventure. Elle ne devait pas être très intelligente. -Albert essayait de l’amuser. Il -finit par y prendre goût et par concevoir -pour elle une sorte d’amitié.</p> - -<p>Justement, par suite de quelques heureuses -veines, il se trouvait alors en fonds. -Il acheta deux robes à Maggie et des objets<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -de toilette, lui meubla une petite -chambre, lui donna des bijoux, des bibelots. -Du reste, cela ne lui revint guère plus -cher que ce qu’il dépensait précédemment, -car, sans seulement se rendre un compte -exact du sentiment qu’il éprouvait pour -l’enfant, il renonça à voir des femmes. Il -menait Maggie au théâtre. L’après-midi, -tous deux faisaient un tour de lacs, abîmés -dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis -que des rais timides de soleil se risquaient -frileusement à travers le gris froid -du ciel et la nudité misérable des branches. -Ils allaient prendre leurs repas dans -une taverne honnête.</p> - -<p>Cependant, la jeune fille ne paraissait -pas se réveiller de sa léthargie d’esprit. -Elle avait des hébétudes d’une journée -entière. Les regards vagues, elle se laissait -conduire où Albert voulait, sans s’intéresser -à ceci plutôt qu’à cela. En vain, -les clowns des cirques, les étalons tachetés, -les écuyères aux gazes aériformes -évoluaient devant sa stalle, désopilants, -caracolants, glorieuses: ses yeux n’en -étaient pas moins ternes, son sourire absent, -sa voix incompréhensiblement monosyllabique.<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -Seulement parfois, au crépuscule, -devant le feu rouge, ensevelie dans -le fauteuil, elle racontait, racontait. Mais -c’était toujours la même histoire qu’elle -racontait, la même histoire racontée dans -les mêmes termes.</p> - -<p>Etrange! de sympathiques accointances -unissaient ces deux âmes. Elles se -sentaient compatriotes du grand désenchantement, -sans discerner peut-être ce -rapport, par une mystérieuse fraternité! -Elles s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, -tacitement se comprenaient. S’ils -ne sortaient pas, Albert passait les heures -dans la chambre de Maggie, en une inaction -douce, se complaisant à sa présence -auprès de lui, continuelle, amollissante. -Il l’attirait sur ses genoux, et, leurs deux -joues l’une contre l’autre, avec une abondance -dénouée de cheveux confondant -leurs têtes, ils laissaient couler le temps. -Le temps les baignait alors comme d’une -persistance à rester ainsi, sans savoir -pourquoi. Suavement, les ombres montaient, -les ombres du soir. Les monotonies -de la pendule tictaquante s’ébruitaient -indéfiniment, charmeuses ondulations de<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -leur pensée qui ne prenait pas d’autre -forme. De ses lèvres, Albert cherchait à -effleurer parfois les paupières à demi closes -de la petite, mais celle-ci disait: -«Non! non!» Elle n’aimait pas, dolente, -qu’il essayât de l’embrasser.</p> - -<p>Au commencement, il avait voulu lui -apprendre différentes choses: le français, -l’histoire, la musique. Incapable de retenir -la moindre instruction, elle pleura, et -il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas -sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait -à son influence. Il s’apercevait que -cette attraction revêtait un cachet plus magnétique -que sain, et que si cela devenait -de l’amour, il se verrait peu à peu envahi -par un énervement irrémédiable, une gangrène -de toute sa volonté virile, qui fuirait -de lui, comme d’une outre criblée de -trous, l’eau. A ce moment de sa vie, -Albert en était arrivé au cynisme, mais -non point à l’abdication de sa personnalité.</p> - -<p>Il ne laissait pas cependant d’admirer -lui-même la manière dont son cœur -avait été pris. Pourquoi? Comment? Son -cœur! non: il n’avait plus de cœur. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -n’était pas non plus physique: il se découvrait -à peine le désir de posséder -Maggie. Analysant, il en venait toujours -à ce mot de magnétisme, comme le plus -propre à exprimer la nature de son attraction -vers l’enfant. Un trouble inexpliqué -embrouillardait étrangement sa tête, à considérer, -dans les longs silences indécis, -ces yeux opalins où s’alanguissaient des -fixités voilées de primitif. Il ne songeait -plus qu’à elle, sans violence, mais comme -plongé dans un bain tiède. Il cherchait à se -débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on -tente, en un demi-sommeil, de secouer un -rêve tenace: cependant, de plus en plus, -se manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient -presque un plaisir à rester vains. -La torpidesse envahissait son âme. Maggie -lui fit l’effet d’un marécage douceâtre, où -il se laissait inertement enliser.</p> - -<p>Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau -prenait des plaques mates, et, aux endroits -fins, sous les orbites, aux fusellements -des doigts, dans les gracilités du cou, des -contrastes si délicatement smaragdins, -qu’on eût dit voir par-dessous le sang se -décomposer. Maintenant, elle passait au<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, -aphasique. Albert demeurait là, incapable -de s’en aller, de s’occuper ailleurs; -il restait étendu sur une chaise longue, -abandonnant la conscience du temps; -il lampait du café, fumait des cigarettes; -quelques livres gisaient à portée, mais ce -n’étaient que des contes de fées et des albums -de grosses images enfantinement -coloriées, avec lesquels il parvenait quelquefois -à éveiller chez la petite une lueur -d’intérêt; le plus souvent, il la couvait -songeusement d’un regard nuageux, n’essayant -plus avec des questions d’attirer -des réponses qui n’offraient pas de sens; -il était extraordinairement influencé par -cette présence morbide; à intervalles réguliers, -en des crises de cette sorte d’hypnotisation, -il était appréhendé de tentations -anormales d’elle, irréalisables, -comme d’être une sangsue et d’être appliqué -sur elle, ou de se servir de ses deux -pieds mis en guise de mouchoir pour -presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, -de pénétrer sa substance et surtout son -cerveau, ce cerveau incompréhensible; il -s’approchait du lit, rampant, de la façon<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -imperceptible dont on s’approche des -moineaux pour ne pas les effaroucher, il -insinuait sa tête et ses bras peu à peu le -long des draps, dans la quête de quelque -communion d’essence ignorée, et tant -qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait -encore d’un rien son immobilité: mais -sitôt qu’il frôlait un point de sa chair, elle -se cambrait avec des sursauts de ressort -et des terreurs dans ses gestes qui repoussaient.</p> - -<p>Des amis étaient venus le voir. Il supportait -avec impatience leurs visites. Vu -qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: -et cette absence de messagers du monde -extérieur augmentait le désarroi de sa vie. -Albert ne sortait plus, parce que Maggie -était trop faible pour marcher et, capricieusement—probablement -au souvenir -de son histoire—ne voulait plus monter -dans une voiture. On apportait les repas -de chez un restaurateur voisin, une fois -par jour seulement, car Albert, ne -bougeant pas, perdait l’appétit: quant à -Maggie, depuis quelque temps, elle ne -mangeait rien; sa constitution, de plus en -plus bizarre, ne réclamait que de l’eau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span></p> - -<p>Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et -somnolait sur la chaise-longue, tandis -que, assourdie de brun par l’abat-jour, la -lampe se consumait dans sa veillée constante, -fut surpris au milieu de son alourdissement -par la mélopée plaintive d’une -voix trémolante et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. -En face de lui, Maggie, sa chemise -de nuit collée au corps, grandie par -son blanchissement, les pieds blafards, les -tibias maigres, le cou étiré, se tenait -droite, dans une pose de bras levés et rejoints -sur la couronne des cheveux, et sa -bouche à demi ouverte, sans un mouvement -de maxillaire, laissait filtrer les sons -languides de sa cantilène.</p> - -<p>«Maggie!» fit Albert en une indécision -d’étonnement «que veut dire cela?—Rêves-tu?»</p> - -<p class="p2">Elle poursuivit, sans paraître entendre:</p> - -<p class="pp6 p1">«La bête avait trois pattes rouges...<br /> -Le roi n’avait pas sa couronne...<br /> -La rose avait beaucoup d’épines...<br /> -Le cœur n’avait plus de tendress...»</p> - -<p class="p1">Son corps semblait évoqué—une apparition<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> -spirite—fondu dans la pénombre, -mystérieux, avec une ondulation fluidique -inexplicable qui courait sur la frigidité -du derme et le long du linge. Curieusement -mornes les yeux, que pas une vacillation -n’agitait. Voyaient-ils? Ils étaient -pourtant attachés sur la luminosité de la -lampe, à laquelle ils ne pouvaient se dérober, -invinciblement liés comme un papillon -de nuit. Ils avançaient vers elle ... -Oui, tout le corps avançait, imperceptiblement, -une glissée. Sans dévier d’une -ligne, le fantôme marchait à la lampe. Il -allait l’atteindre, la renverser ...</p> - -<p>Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu -de cette scène, se précipita, attrapa -Maggie au moment où était sur le point -de se produire un écroulement de pétrole -brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant: -«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? -Maggie! que se passe-t-il en toi? Ce phénomène -a quelque chose d’alarmant!»</p> - -<p>Mais, il fut aussitôt épouvanté.</p> - -<p>A peine l’action réprimée, un revirement -tempêtueux et bouleversant s’opéra -dans l’organisme tout-à-coup irréparablement -vibrant de l’égarée. Elle se dressa,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -en poussant un cri pointu, les bras soudain -ramenés dans une crispation des muscles, -et les mains s’abattant sur la face d’Albert, -refoulantes, avec des torsions d’horreur -pour éloigner. En même temps, le -visage—tout à l’heure calme et presque -divin—se contractait en grimaces effarées, -les iris révulsés, la bouche attifée -de complications grotesques, et le teint -s’ardoisait, les lèvres étaient deux lignes -de craie. Sa langue balbutiait des mots -saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... -je ne veux pas qu’il me touche!...» -Et comme un râle: «Je -meurs!...»</p> - -<p>Effectivement, elle tomba inanimée, -l’orifice buccal bavant une petite écume -sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.</p> - -<p>Albert la ramassa et la porta sur le lit.</p> - -<p>Il ne supposait pas cette crise: il croyait -qu’elle s’en irait à un doux abrutissement. -Aussi, quelque effort qu’il fît pour -rester calme, l’angoisse de cette foudre -imprévue lui martelait-elle les tempes. La -nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures -seulement à la montre. Si elle allait<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> -mourir là!... Il perçut par le doigt porté -au front une sueur qui suintait. Mais, elle, -était de marbre ... un refroidissement subit. -Sur ses sentiments à cet instant—qu’en -une autre occasion il eût rigoureusement -analysés—il n’avait qu’une notion vague: -tel l’effroi vague pendant quelque cataclysme, -effroi dont on ne se rend compte -qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, -une attente oppressée des minutes, -puis, survenant, une inertie de dos courbé -sous la fatalité; enfin, des âpretés se -firent jour, et des exaspérations sur l’injustice -et la malveillance de la vie. Il se -mit à ratiociner tout haut, devant ce mi-cadavre, -dont la respiration défaillait et -qui, sauf les taches de cobalt des paupières, -figurait un plâtre.</p> - -<p>L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un -médecin pourrait-il quelque chose? Il -pourrait, tout au plus, corroborer d’un -diagnostic celui qu’Albert, à l’issue du -trouble des premières heures, venait impitoyablement -de se formuler.—Un papier!—Il -gribouilla trois lignes à l’adresse -d’un de ses amis, spécial en maladies -nerveuses et interne à la Salpêtrière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p> - -<p>Celui-ci arriva tout courant, des restes -de chocolat à la moustache. «Eh bien! -mon vieux, tu as quelque chose de démoli -dans ta moëlle?»—«Depuis longtemps: -mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit: -regarde ça!»—Il écarta la courtine, et -la forme exsangue de Maggie apparut.</p> - -<p>«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha -avec un attrait visible sur le sujet. -Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il -se retourna vers Albert et interrogea. -Albert ne lui fit pas de mystère; il narra -minutieusement les antécédents, tout ce -qui s’était passé sous ses yeux et ce qu’il -avait pu reconstituer de la vie antérieure. -Cela fait, il prononça quelques mots à -l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de -l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses -deux pouces sur deux points symétriques -du bas-ventre.</p> - -<p>Le réveil fut instantané. Les paupières -se retirèrent, laissant les yeux presque -naturels. Seul, un tremblement minuscule -de la lèvre inférieure, qui ne ce sait pas. -Elle commença à regarder, cria quand -elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence -de l’interne, du reste, ne parut pas<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -l’étonner. Une demi-heure comme cela, -sans soubresauts, sans plus de vingt paroles, -occupée à se ressouvenir de quelque -chose qu’elle recherchait avec effort. Pas -une allusion à la crise.</p> - -<p>Mais, sur une observation, d’ailleurs -indifférente, d’Albert, elle se reprit à divaguer, -d’abord inoffensivement, puis, -s’agitant peu à peu, s’excitant, elle parvint -par degrés à une exaltation fébrile, -qui se résolut en une série d’ululements -perçants. Au dernier, le corps s’arqua, -abominablement distendu, roide, ne reposant -plus que sur le sommet de la tête -et la plante des pieds. Elle était cataleptisée. -L’interne dut faire des passes pour -la ramener à l’état normal. Cette fois, il -ne jugea pas à propos de la tirer du -sommeil.</p> - -<p>A la question muette, avide de conclusions -d’Albert, il répondit:</p> - -<p>«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans -une heure, j’enverrai les infirmiers -la chercher.»</p> - -<p>Il partit. On entendit dans l’escalier ses -pas lourds.—Albert se retrouva seul avec -Maggie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p> - -<p>«Ma parole!» murmura-t-il «je crois -que je l’aimais ...»—ayant presque une -envie de pleurer.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XV</h2> - -<p class="pch">LA DÈCHE</p> - -<p>Une accalmie suivit ces jours malencontreux.</p> - -<p>Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. -Les forces physiques—usées -jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui -chez le commun des hommes constitue -les passions, de ce qui chez Albert ne -représentait qu’un dérivatif nouveau et -calculé à l’angoisse créée par les insuffisances -de la vie—n’étaient même pas -capables de le maintenir pour de dernières -bravades. Les forces morales—plus -déjetées encore—offraient si peu de -ressource, que—phénomène remarquable -et qui alors pour la première fois se produisit -en Albert—la volonté faisait défaut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p> - -<p>Perplexe, il s’accroupit sur un nid de -pensées végétatives, couvant une nonchalante -rêverie de souvenirs, d’ambiances, -de laisser aller à d’irraisonnées élucubrations. -Nul désir de s’échapper en -plein air, d’aspirer un rayon, de battre -les champs, ou de s’enfiévrer le sang en -nocturnes déambulations sur les asphaltes -échaudés, de courir les lieux publics, -ou de s’étourdir à quelque aventure de -travail ou d’amour. La peur de l’action -engloutissait aqueusement son être total, -depuis les hautes vertèbres cervicales, -jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les -centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux -génitales réflexivités des organes. -Il restait plongé dans ce marécage, sans -s’y complaire assurément, mais par l’impossibilité -actuelle de l’effort pour en -sortir.</p> - -<p>Cependant, la matérialité crue de la vie -se mit de la partie.</p> - -<p>Albert n’avait plus un rouge liard. -D’anciennes dettes devinrent pressantes. -Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire -pour se lever, s’armer d’un expédient -et partir à la conquête de la somme<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -d’argent, en proie au fatalisme, il laissa -gonfler l’orage qui, immanquablement, -creva sur lui, sous forme de propriétaire -furibond, de concierge hargneux, de boutiquiers -crochus, de restaurateur tonitruant, -de juifs carnivores. Un matin, il -fut rudement rendu à la réalité, jeté à la -porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à -l’hospitalité du pavé.</p> - -<p>Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à -l’éveil d’un long rêve, il aperçut une position -précaire et louche, comme prélude -à d’obscures infortunes, où finirait par -sombrer son être, la pauvre boulette de -substance—néanmoins sentante—qu’il -était dans la bourbeuse chimie du monde. -Il faudrait disparaître, après avoir souffert -peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. -Des réflexions tristes obsédaient -son esprit, tandis qu’il errait sans -but. Elles lui parurent même prendre -corps et l’accompagner—pareilles à des -sires collants—lui soufflant dans le tuyau -de l’oreille d’insipides morosités. L’une, -pendue à son bras—une figure chlorotique, -déguenillée, aux yeux d’albinos, aux -pâles cheveux dégringolant en mouchets<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -rares—de sa bouche édentée susurrait: -«Tu me baiseras, tu me baiseras, mon -chéri!...» L’autre était un vieux retors, -une crasse découpée en profil, fouillée de -creux, de nodi, dont le nez cave et la -bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. -D’autres silhouettes faméliques -suivaient et précédaient, cortège honteux, -toutes affublées de vice: un éphèbe vitreux, -tremblotant, les orbites cernés, -avec d’anciens frisons et des appliques de -poudres; une vieille étique, clopinant du -pied, galopant par petits sauts furtifs à -droite, à gauche; une créature qui offrait -des appas où la maladie non soignée -éruptait en pustules, qui d’un sordide geste -tendait des lèvres blanches de plaques -muqueuses; et une procession d’autres, -aspects flaves, glapissants, ombres discernées, -sinistres, qui glissaient et entouraient -Albert.</p> - -<p>L’existence qu’il mena quelque temps -fut fantasque. Il apprit les amitiés douteuses, -qui ne voulurent pas le reconnaître, -parce qu’il n’avait plus son échevelée -verve de joie et que ses tirages au jeu -portaient malheur. Il coucha souvent dans<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -des taudis. On le rencontrait, les semelles -gluantes léchant les trottoirs, s’amaigrissant, -une petite barbe qui poussait en -pointe, depuis qu’il ne se rasait plus. -«Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» -L’ami ou l’amie fidèle tirait d’un gousset -quelques cigarettes flétries.—«Tu n’as -pas d’argent?»—«Non.»—«C’est -dommage, nous aurions dîné ensemble. -Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait -avec mille bassesses un semblant de -crédit chez un ou deux marchands de vin; -parfois, il montait à Montmartre, retrouvait -des débris de chanson, qu’il éraillait -au piano, dans quelque cabaret littéraire: -et le patron, bon enfant, le laissait consommer -des bocks et des saucisses sans -lui réclamer sa monnaie.</p> - -<p>C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle -à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a -saisi: la dèche, qui semble un monstre -vivant, acharné sur sa victime, tant il -entre de complexité diabolique, d’astuce, -de maléficieux instinct, de haine, de volonté -du funeste, de stratégie dans ses -griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, -de génie pour la vaincre, que pour gérer<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment -la dèche que quand elle se complique -de la dèche morale. Alors c’est l’accablement -gangrenant la misère: le caractère -est rongé de mille plaies venimeuses, -qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur -en vils stigmates. Les tâches humbles -s’exécutent, avec des relents pourprés -d’orgueil qui s’attardent aux joues; une -lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre -les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la -chute s’en va par morceaux pourris, qui -tombent aux gémonies avec de flasques -éclaboussures. Il reste l’être décrépit, -timide, abasourdi du bruit que font les -heureux, l’être incapable d’oser une initiative, -le plié aux servitudes, le confus, -celui qui peuple ignominieusement les -cités et dont on se demande avec doute -s’il est un martyr ou un crétin.</p> - -<p>Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! -Moins encore que l’autre elle -aboutissait à quelque chose de supportable. -Cependant, même au milieu de sa -dèche, c’était toujours de bohême qu’il -vivait. Il lui aurait été très impossible de -retourner à une existence réglée. Du<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne -de remanger d’un vieux potage méprisé. -Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en -plus au-delà—l’espoir ou la boue!... Au -fait, bonheur ou malheur! au hasard, -suivant que se présentaient les choses!</p> - -<p>Et comme fouetté par la dèche, ainsi -qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi, -Albert s’entêta dans une guapeuse noce -de sans-le-sou. Il secoua hargneusement -cette torpeur, qui aurait fait de lui ce -qu’il haïssait le plus: un gueux humble; -et—recouvrant une volonté, mais une -volonté faussée, car elle était rageuse—il -trépigna dans le vice bas, usant ses -efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à -s’en étourdir.</p> - -<p>Que de progrès Albert avait encore à -faire!</p> - -<p>Des femmes partagèrent avec lui des -gains que quelquefois il les aida à réaliser. -Ce fut un pas franchi si vite, avec -tant d’aisance! De loin, cela semble -monstrueux, phénoménal: en réalité, -cela se fit si naturellement, que ce n’était -qu’en y réfléchissant de bien près que la -morale se trouvait outragée. Il battit le<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> -pavé, rechercha les pires ivresses, celles -des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, -tumultueux, intrépide comme un marlou -aux aguets, parfois le plus indolent, le -plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à -détrousser les passants, au crépuscule, -dans une voie isolée et à la cadence -lointaine du pas des sergents de ville sur -un trottoir; mais il fut associé à de vilaines -besognes de prostitution, trouvant -même un méchant plaisir à débaucher des -jeunes filles honnêtes, à leur inoculer -savamment le vice, à les lancer dans des -vocations étranges et à les suivre du -regard en se disant: «C’est moi qui ai -déterminé cette existence.» Plusieurs -laissaient le protecteur de la première -heure en arrière, faisaient leur chemin, -montaient dans la direction donnée, montaient -si haut qu’on les perdait de vue. -L’une, qui possédait un semblant de voix -et un torse de Pradier, après avoir débuté -dans une brasserie de Montmartre, où -elle gringottait des couplets d’Albert, -s’éleva à la dignité de clou de beauté -dans un théâtre d’opérette et fit coucher -tout Paris dans son lit—à raison de cinq<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -cents francs par nuit. Une autre, qui pour -de simples soupers trafiqua de son corps -sur toute la butte, en descendit, un soir, -conquérante, et deux semaines après était -installée magnifiquement rue de Courcelles -par un prince qu’elle grignotta jusqu’à -l’os.</p> - -<p>En somme, et même aux jours bons, où -il avait un louis à dépenser, le dégoût -croissait, et un mortel écœurement menaçait -de tout vomir à brève échéance. Des -bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait -à cette colossale bévue qu’était sa -vie. Oh! s’être donné tant de peine et -avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, -dont à de certaines heures brûlait sa tête, -était l’exaspération de l’impuissant, qui -n’a pas su, comme le vulgaire troupeau, -s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante -et normale de la société, et qui, -après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit -que cet avachissement constituait, -au fond, la sagesse.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVI</h2> - -<p class="pch">LE GRAND ZUT</p> - -<p>Il faut dire qu’il avait cru trouver non -pas le bonheur, mais le moyen d’égorger -le temps dans cette extraordinaire vie à -tout casser, dans cette furibonderie de -noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries -à la fois sur la grosse caisse de l’immense -foutaise.</p> - -<p>Le moyen d’égorger le temps.</p> - -<p>Car pour le bonheur, Albert savait depuis -longtemps qu’il n’existait pas.</p> - -<p>Cependant, celui-là, pas même, n’avait -été manifesté comme possible: le temps -pesait toujours de ses implacables ailes, -alourdies encore par la charge des satiétés, -sur son ventre, son dos, ses épaules, -son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -sur ses espérances et ses désespérances, -sur son passé, sur son actuel, -sur son devenir, sur tout ce qui était lui. -Il n’avait pu parvenir à oublier son être -dans une noyade au gouffre de la société, -quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger -absolument, à s’y perdre. L’essence de -l’ennui restait immuablement croupissante -dans les bas-fonds de son âme, semblable -à ces marais noirs des pays à tourbières, -décomposant autour d’eux les herbes, et -où s’enlise le pied.</p> - -<p>Que faire?</p> - -<p>La vie honnête et travailleuse avait -mangé son enfance, le laissant inane, plein -de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, -dévorait sa jeunesse sans provoquer -moins de dégoûts.</p> - -<p>Dilemme: Ou ceci, ou cela.</p> - -<p>Mais, si ceci ne valait pas mieux que -cela?</p> - -<p>Alors, zut!</p> - -<p>Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, -la sagesse dernière, le mot du -tout et le mot du néant, l’abîme. De là, -le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, -loi, commencement, terme, ce monosyllabe<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -cynique, sifflant comme un nid de -vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge -dégainée, exprimait seul la cervelle humaine -insuffisante devant l’énigme de -l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle -sublime à travers l’espace éruptait le résumé -de soixante siècles. En trois lettres, -c’était le cri d’angoisse d’un trillion -d’hommes. On y sentait vibrer les infinies -révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: -Caïn avec ses luttes fabuleuses, -dont les échos ont parcouru les âges, Babel, -l’héroïque folie des époques jeunes -qui voulurent escalader le ciel, le déluge, -la dynastie entière des Pharaons, la guerre -de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion -de l’Italie par Annibal, alors que -Rome fut à deux doigts de sa perte et que -le consul Paul-Emile périt misérablement, -la destruction de Carthage, l’assassinat -de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, -les déportements de Messaline, -l’avalanche des Barbares sur les deux empires -d’Occident et d’Orient, Roland à -Roncevaux, Charles-le-Gros berné par -Charles-le-Simple, la prise de Constantinople -par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -Luther à Worms, le roi François -I<sup>er</sup>, qui mourut de la vérole, les dragonnades, -Louis XVI, M. de Cambronne -à Waterloo, le siège de Paris et la littérature -écrasée par le journal. C’était l’écœurement -universel jaillissant, bref. C’était -l’antipathique sympathie des êtres -les uns pour les autres s’ébruitant en un -même soulagement. Dans l’orage de la -vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel -se déchargeait l’électricité de colère contre -le sort qui saturait les fronts tourmentés. -Avec une envergure d’aigle et une -raideur de flèche, il partait contre le destin, -flagellant Dieu, arrachant un lambeau -de chair saignante à l’inexorable.</p> - -<p>Zut, c’était l’éclat de rire strident du -minime contre le maxime.</p> - -<p>Oui.</p> - -<p>Albert, faisant ces réflexions, perçut -une larme de sueur qui filtrait entre ses -deux yeux. Il prit son mouchoir de poche -et s’essuya le nez délicatement. Au -dehors le temps était beau, et les premiers -bourgeons des feuilles, perçant les écorces -des marronniers, pointaient en vert -sur la sécheresse, hier encore introublée<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -des branches. Promeneurs et promeneuses -vadrouillaient. Par dessus, soleil.</p> - -<p>Que les gens étaient bêtes!</p> - -<p>Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!</p> - -<p>Car, Albert, se voyant par l’imagination -au milieu de cette foule, se trouvait -aussi bête que les autres.</p> - -<p>Subjectivement, ils ne l’étaient pas: -chacun d’eux avait un for intérieur comme -lui; chacun d’eux vivait aussi une -vie ignorée, sentant une infinitude de -choses trop fines et trop indicibles pour se -refléter sur le masque niais des physionomies; -chacun d’eux était l’esclave d’un -tempérament.</p> - -<p>Mais, si une volonté libre, immanente -ou transcendante, avait voulu cela, à elle -devait remonter l’ignominie: elle seule -était alors la <i>Bêtise</i>.</p> - -<p>Que savait-on?</p> - -<p>Et l’effondrement des idées mettant le -trouble dans sa tête, Albert fut saisi de -la folie de hurler «zut» à pleins poumons. -Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était -un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément, -expulser sur les nuques des satisfaits,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -vomir contre l’existence pour à la -fois s’en moquer et s’en venger.</p> - -<p>Il le vociféra dans son logis, furieux, -les poings en l’air.</p> - -<p>Puis, trouvant que ce n’était pas assez, -il voulut monter sur le toit pour le lancer -aux quatre vents.</p> - -<p>Les cheveux épars, il grimpa au grenier, -passa par une lucarne et gagna la -plus haute cheminée.</p> - -<p>De là, on dominait tout Paris.</p> - -<p>Des couvreurs qui, d’une maison voisine, -l’aperçurent avec ahurissement surgir -de dessous les briques, s’étonnèrent -de ses grands gestes d’aliéné, semblables à -des malédictions. Ils le virent se pencher, -comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. -Ils l’écoutèrent charger de son imprécation -rageuse la ville grotesque. L’hilarité -et l’effroi les prirent en même temps.</p> - -<p>Zut!</p> - -<p>Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la -vie.</p> - -<p>Zut!</p> - -<p>Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de -La Rochefoucauld n’auraient rien pu -imaginer d’autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p> - -<p>«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, -avec toute l’éloquence des termes -qui n’ont pas de signification en dehors de -l’état d’âme qu’ils ont pour mission de -faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la -plus féroce des stances? Qu’eût été un -poème cent fois plus beau qu’Hamlet? -Un commentaire: donc, du vide.</p> - -<p>Le globe ignoble du soleil franchissait -le zénith et versait des torrents de lumière -éclatante sur les choses.</p> - -<p>Albert tendit son bras insulteur vers -l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans -un dernier «zut».</p> - -<p>Puis il saisit ses tempes à deux mains, -contint le sang qui y battait, et, calmé, -éclata de rire.</p> - -<p>Car «zut» ne veut rien dire, à moins -que l’on ne prenne un pistolet et que l’on -ne se tue.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-159.jpg" width="200" height="133" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVII</h2> - -<p class="pch">COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE</p> - -<p>Le «zut» formulé se répercuta dans sa -pensée en toute une sauvagerie de grotesques -inventions et d’irréparables déchéances. -Pendant plusieurs jours, Albert fut -entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant -la folie de très près, délirant durant -la veille et ne dormant qu’à de rares -heures commandées par la fatigue du cerveau, -qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes -ses fantaisies. Albert voulut tour à tour -devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la -matière ou empoisonner les petits pains -de ses proches; toréador pour appliquer -sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une -présence continuelle de danger; chartreux, -pour parer au même mal par la<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -méthode homéopathique, qui guérit le -semblable par le semblable; faiseur d’anges, -par manière de consolation; homicide, -par philanthropie. Rien de tout cela -ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner -à la plus complète des désolations, -lorsqu’une idée sublime, d’abord -obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, -puis aperceptiblement, -puis corsément, puis distinctement, puis -précisément, puis évidemment, une obsession, -tenant à la fois du rêve, du désir -et de l’ordre, prit possession de son cerveau, -s’y acclimata, s’y parqua.</p> - -<p>En d’alliciantes visions, des mots magiques -s’imprimèrent.</p> - -<p>Si «zut», disaient ces mots, en vient à -être le suprêmement et l’uniquement d’une -âme, si cette âme n’a plus la vitalité -qu’exigent les continuelles pérégrinations -de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité -de l’existence autrement que comme -une nécessité sans amour, si pour elle le -tout, le rien, le quelconque s’idemisent -jusqu’à ne plus composer qu’une seule et -nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise, -si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -dans leur complexité de désagrégation les -mille lobes de la substance grise corticale -battent les cacophonies fâcheuses et molles -de l’indécence, il ne lui reste plus -qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».</p> - -<p>De là à être poète, il n’y a qu’un pas.</p> - -<p>Albert se sentit l’âme assez faisandée -pour être poète.</p> - -<p>Il y eut un temps où l’on considéra la -poésie comme le <i>nec plus ultra</i> de l’industrie -planétaire. Il en faut bien rabattre. -En ces époques de naïveté et d’enchantement, -où la légende charmait, où -la vérité plaisait, rien ne paraissait plus -digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir -ses frères par d’affriolantes épopées -ou par de mystérieuses compositions lyriques; -l’imagination s’envolait aux vagues -parages des lunes, et, sur l’aile des -zéphyrs, voguait le long des blanches -côtes où flirtent les formes du rêve et les -hauts parfums de l’alleluia. On voyait -alors des mendiants se couvrir de gloire, -des laquais honorer des rois, de roturiers -cadets devenir des dieux. Tel chevalier de -rimes fut choisi par la destinée pour drapeau -de liberté et de progrès: le peuple<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche -et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva -capable, malgré cela, de rendre quelques -services à son pays: on oublia ses -titres politiques pour ne se souvenir que -de ses lombrics. Le poète était le génie, -la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques -yeux et les chairs fraîches.</p> - -<p>Aujourd’hui, les simples seuls croient -encore à Dieu, aux allumettes et aux -poètes. Tout autre s’est enfin rendu -compte du vide immense qui doit gonfler -une âme pour qu’elle en vienne à faire -des vers. Tant qu’une flamme jaillit en -elle, nourrie par quelque brindille restée -pure, son énergie s’attache à la matière, -la vivifie et la fait servir aux usages. Le -laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, -le souteneur soutiendra. Mais de la -minute fatale où l’avachissement rongeur -aura éteint les sources du désir, le vers -naîtra sur la pourriture, engendré par la -honte de n’être rien et par un dernier besoin -de poser devant l’humanité. Le poète -est vil par essence, par nature, par définition. -Il ne peut ni cultiver le sol, ni -augmenter la prospérité publique, ni contribuer<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -au bien, ni museler le mal, ni -procréer des enfants à la patrie; il s’affale -dans le plus inutile des métiers, affiche -son intime vie comme une grosse femme, -trafique de ce que les hommes ont la pudeur -de dérober à tous les regards; il ne -connaît que lui, ne voit que lui, ne veut -que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance, -et il n’est pas loin de se croire -le premier des mortels, pour employer les -heures du jour à l’arrangement méthodique -et puéril de mots qui ne servent à -rien et n’ont d’autre avantage que de présenter -le même son. C’est un dégoûté -tombé dans l’enfance; un innocent et un -gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant, -il n’a pas même le courage de se -taire; il pousse de vagues plaintes, qui -seraient pitoyables, si le ridicule ne les -rendait grotesques.</p> - -<p>Albert ne se dit pas d’abord toutes ces -choses; ce ne fut que plus tard qu’il les -pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation -complète de ses espoirs, et, plein de -feu, s’accrocha fébrilement à cette corde -que lui jetait la destinée. Deux ou trois -poèmes, élaborés avec tourment autrefois,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -avaient peut-être laissé en lui -le germe de la folie des vers. Quoi -qu’il en soit, il se surprit en adoration -devant le soleil—l’astre fécond de la lumière -et du rythme—parce qu’en la crise -farouche, où sa raison avait failli sombrer, -l’idée-mère de la régénérescence lui avait -été inspirée comme par miracle. Son âme -se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, -prête à dévorer les espaces et -convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse -des infinis. Il lui sembla qu’un -souffle majestueux l’emportait sur des -ailes irrésistibles, et que des tourbillons -de géniales tempêtes le roulaient en plein -empyrée.</p> - -<p>Pourquoi n’y avait-il pas songé plus -tôt?</p> - -<p>Au lieu d’expectorer contre l’univers -ses informes injures ou de brutaliser le -temps pour le faire marcher plus vite, il -aurait proposé ce nouveau but à son action -et n’aurait pas usé de vives forces à -de stériles et lamentables imbécillités.</p> - -<p>Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par -l’imagination le consolait aisément de ce -passé. Evoquer en de magiques phraséologies<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -d’altiers rêves et de revendicantes -ivresses, fumer l’opium des syllabes et -s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes -harmonies, recevoir dans des coupes -ciselées le nectar odorant des tropes, -jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux -du mépris et des immorales sentences—ô -aspiration vénuste! Une destinée -y nichait, une fortune y couvait. Il -ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé -des précédents poètes, il fallait innover, -présenter aux générations ahuries un caractère -qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, -quelque chose de grand, d’épouvantable -et d’étrange, une tête de méduse -fascinante et pétrifiante, qui fît crier -à tous ou <i>tollé</i> ou <i>bravo</i>; ce serait une -abdication de toute tradition, de toute -école, de tout formalisme: un gîte de vertus -rares et de vices inquiétants, sans philosophie, -mais avec mysticisme, sans aberration, -mais avec insanité, comme quand -les éléments surgissent obscurs des lointains -et que de longs éclairs blanchissent -les nues, laissant après eux de rauques et -sulfureuses senteurs.</p> - -<p>C’est ainsi que se décida chez Albert<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> -une vocation qui devait, sinon le couvrir -de gloire, du moins l’envelopper d’une -atmosphère de cette satisfaction de soi-même, -qu’il avait déjà cherchée en de -bien différentes aventures.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVIII</h2> - -<p class="pch">RAVISSEMENTS</p> - -<p>Le premier jour, il s’en fut à la découverte -de ses anciennes pages, et les retrouva, -après quelques heures de recherches, -dans le fond d’un vétuste coffret, -rongées par les ans, les acides de l’encre -et les souris. Elles contrastaient extrêmement -avec ce qu’elles étaient restées dans -son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation -et de dédain, rejeta loin de lui la misérable -liasse. Oh! que les passages où il se -pâmait d’aise autrefois lui semblèrent -ignobles! La niaiserie des dix-neuf ans en -suintait irrémédiable et banale.</p> - -<p>Il fallait autre chose.</p> - -<p>Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit -grands soirs. Ce ne fut point sur les lumineux<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -boulevards, où brillent les éclatantes -splendeurs dans un kaléïdoscope -perpétuel de jupes, de chapeaux et de -roues, qu’il alla, soliloquant, chercher les -règles immuables du beau et leurs rapports -avec les particularités spéciales à -son propre esprit—celles, du moins, -qu’il croyait devoir l’originaliser au sein -de la cohorte des talents et de la troupe -des aventuriers. Les quartiers déserts et -bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs -où résonnait la solitude des pas, il marcha, -sans notion des heures, tandis que, -contre les maisons étroites, de mélancoliques -reverbères esquissaient burlesquement -son ombre. Les odeurs nocturnes -montaient des pavés grisâtres. Tout en -haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait -une obscurité de ciel, épinglée de -deux ou trois étoiles. Nul humain pour le -distraire: des bouges s’enfonçant à droite -et à gauche, d’où confusément d’empoignantes -haleines s’essoraient. Et la moisissure -des lézardes.</p> - -<p>Des illuminations le hantèrent.</p> - -<p>En de féériques plaines, des hommes -nus couraient. Ils luttaient entre eux d’adresse<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -et de force. Les zéphyrs caressaient -leur peau polie et brune, glissant avec -onction autour de leurs souples formes, si -belles et parfumées de vie, que d’ineffables -arts naissaient. Régnait une paix céleste. -Jamais un de ces hommes n’avait -frappé son frère par colère ou ne lui avait -adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur -idéal divinisait leurs visages, et leurs -prunelles égalaient l’éclat du soleil et la -royauté du jour. Mais voilà que ces hommes -découvraient tout-à-coup, luisante -comme une bête maligne, sous la glauque -voûte d’une caverne, Astarté. Séduits, ils -s’approchaient, ils admiraient: pour la -première fois, ils voyaient la femme. Elle -souriait avec attirance, les hallucinant -de ses dents nacrées et de ses regards -voluptueux, tour à tour chaste et délurée, -sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. -Et la passion de l’amour se déchaînait: -avec elle, l’infamie, la haine, l’ordure, -tous les instincts bas et grossiers, -le vice, la perfidie, le crime. Alors, la -guerre éclatait, mauvaise, et les degrés -mortels de l’enfer étaient les uns après -les autres abominablement franchis. Un<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -abîme de maux recevait en ses hideuses -profondeurs ceux qui, jadis, étaient heureux. -Et, sur les ruines, croissait, montait -Astarté, comme une gigantesque idole -dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, -déesse et fléau des peuples.</p> - -<p>Que de feu! que de cris! que de bouleversement! -Une orgie de délire! un -bruissement de catastrophes! De bachiques -fureurs étreignaient les générations -de vies; d’immondes joies échauffaient -les races à travers l’immortalité du mal; -tout le long des centuries d’ans, se traînaient -étonnament renouvelées, les myriades -effroyables de poux, qui se mangeaient -en hurlant, se déchiquetaient, se -massacraient, incapables de penser un -instant à leur petitesse et à l’inutilité de -leurs actes! Orgueils! misères! rages! -décrépitudes! ignominies! effrois! balivernes! -superstitions! impiétés! sauvages -récoltes de sang! moissons ridicules -de mots! despotisme! altruisme! par -dessus tout, l’ineffable <i>ego</i>! C’était le -monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir, -il contemplait la comédie tragique -sans daigner y prendre part; et au grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> -spectacle des souffrances, suivant le -caprice du moment, il glapissait d’aise ou -se tordait de rire.</p> - -<p>Puis, des cimetières, des tombeaux, -des spectres. Sur des élégances innommées -de cadavres flottaient aux brises -sépulcrales de blancs et fantasques linceuls, -tandis que voletaient dans la nuit -les chauves-souris clignotantes. Des danses -macabres s’organisaient sur les pelouses. -Le cortège des étoiles dansait aussi au -firmament. De longs ululements, mais qui -n’avaient rien de triste, se répondaient, -à ras terre, courant autour des marbres -funèbres idéalement froids. Fête. Aux rameaux -pâles des saules pendaient de fines -girandoles de vers luisants, légères comme -des feux follets. C’étaient les lustres -du bal. Et des millions de fantômes aux -formes indécises, dont les figures fugitives -semblaient très douces, se tenant -les uns les autres par les mains, par les -pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient, -glissaient et, sur un fond d’inconnu, -esquissaient de phosphorescentes valses.</p> - -<p>Tout se résolvait dans une apothéose -de la mort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p> - -<p>Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.</p> - -<p>Il n’eut pas un instant le doute amer de -soi-même. Les poèmes aperçus, il les coucherait -en rut sur le papier, et plus beaux, -et plus sanguins, et plus riches dans leur -enfantement que dans leur conception. -D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le -«zut» y serait enchâssé d’or, et sur un -piédestal de rutilances il serait monté. -Son rayonnement effraierait, comme celui -d’un brillant gigantesque. L’auteur lui-même -aurait peur de son œuvre.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIX</h2> - -<p class="pch">IMPUISSANCES</p> - -<p>Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, -pour débuter—comme essai—par -un poème fougueux et génial sur l’espérance: -l’espérance au mal, à la catastrophe -finale, au coup de balai qui viendrait -nettoyer tout ça, les orgies, les -faiblesses, les apothéoses de sots, les -aventures fieffées des voleurs d’argent, -les embuscades aux faibles, les vénalités, -les hypocrisies. Sa tête était brouillée, -illuminée, éclatante; son sang tempêtait, -une rumeur indistincte, mais immense, -d’idées s’élevait des profondeurs de son -crâne.—Il lui semblait qu’il n’aurait qu’à -prendre une penne, à la tailler, à la plonger -dans l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -à courir, précipitant sur les -pages vierges les torrents qui bouillonnaient -dans le creuset de l’encéphale.</p> - -<p>Mais un premier obstacle se dressa—rocher -marin aux vagues déferlantes: -mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, -dont les substances dansaient -tellement échevelées, que le fait seulement -de les discerner amoindrissait, paralysait -ce tourbillonnement vertigineux. -Malheur! N’était-ce pas une insanité que -de prétendre choisir entre ces chevauchées, -isoler l’une d’elle—laquelle?—pour -la faire cabrioler en tête, puis une -seconde, puis une troisième, alors que le -grandiose consistait justement dans le -tout à la fois de la mêlée? Comment -opérer ce triage désastreux, étiqueter -comme des choses mortes ces vifs-argents -insaisissables? C’était l’anéantissement -du prodige rêvé que d’y porter le froid de -l’acier, d’opérer la dissection et d’en -cataloguer les débris!</p> - -<p>Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible -d’étaler aux yeux d’autrui la merveille -sans la déchiqueter et la servir -membre à membre. Ah! s’il avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> -transporter dans son cerveau pantelant le -cerveau de cet autrui, et lui montrer tout, -comme le guide, dans la montagne, qui -conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un -geste large, à un tournant de rocher lui -découvre un spectacle! Mais non: péniblement, -arracher de ce front, une à une, -les pensées! arracher les pétales de la -fleur, les rayons du soleil, les sourires des -yeux, les fracas du tonnerre, les ondes du -lac, les plumes du cygne, pour opérer, au -dehors du milieu naturel, une difforme -synthèse, une reconstitution lointaine et -ratée de la fleur, du soleil, des yeux, du -tonnerre, du lac, du cygne!</p> - -<p>A priori, et avant d’avoir rien écrit, -par le seul fait de devoir commencer, -Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: -le <i>ça</i> qu’il avait dans la tête. Son -œuvre pourrait être quelque chose, mais -elle serait <i>autre chose</i>. L’impuissance à -exprimer la vision intérieure lui apparut -manifeste, et il en reçut un coup funeste -au cœur.</p> - -<p>Cependant ... les autres n’avaient pas -renoncé à écrire!</p> - -<p>Pleurant presque sur la dégradation<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -de son concept, il mit enfin à part—comme -elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une -considération sur l’exacerbation -de l’âme au contact avec le monde -moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour -servir d’entrée à son poème. Il -voulut en trente beaux vers indiquer toute -la série des angoisses à de hideux attouchements: -à commencer par les premières -affres de la cohabitation, à finir par -l’abhorreur des rapports.</p> - -<p>Hélas!</p> - -<p>Il entreprit de lancer une phrase, d’un -seul et souple jet, sonore, exprimant, -brusque, le séjour nauséabond fixé par le -destin à l’âme.</p> - -<p>Lorsque le vers—qui n’était pas sorti -d’un seul et souple jet, mais d’une fatigante -et poignante compression—enfin -eut allongé ses douze lents anneaux sur -le papier, et qu’Albert solennellement le -considéra, la plus amère des stupeurs -remplaça le travail dégoûtant de l’enfantement. -Telle la mère, qui après avoir -gémi, hahané, hurlé, s’être tordue, regarde -le fruit de ses douleurs et n’aperçoit -qu’un avorton. Albert reconnaissait à<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -peine l’enfant de sa pensée. Quoi, cela, -ce non-sens, ce crachat correspondait à la -splendide évocation idéale!—Honteux! -honteux!—Ce caricatural morpion devait -représenter sa pensée, sa noble pensée!</p> - -<p>Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète -de vingt façons, fortifia le substantif, -mouvementa le verbe, rangea, rerangea, -dérangea, contrerangea, surrangea -l’ordre des mots: le résultat—à son -jugement—en demeura déplorable. Sans -doute, en comparant son vers—ce vers -fabriqué comme on fabrique une table, -artificiel, convenu, inexact—à quelqu’un -des vers hautement signés qui peuplaient -son souvenir, il ne le voyait inférieur ni -par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement, -longuement il pénétrait ceux-ci, -en se supposant leur père, il ne les trouvait -nullement moins niais, ni moins détestables -que le sien.</p> - -<p>Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert -voulait dire; en le lisant, le lecteur -ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; -ce vers était taré d’impuissance: et -cela suffisait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p> - -<p>Impuissance partout: et dans le fond et -dans la forme.</p> - -<p>La langue humaine n’était pas capable -d’être le trucheman de l’âme.</p> - -<p>Albert termina le morceau. Il en fit -d’autres. Il composa la valeur de deux ou -trois volumes. Aux moments de bonne -humeur, il riait de voir ce travestissement. -Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il -était malade d’un déboire -énorme. Chaque nouvelle page rivait plus -avant la sensation désastreuse de son impuissance. -Car il méprisait assez le vain -renom d’auteur, pour ne pas trafiquer -d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement -spécieux de sa pensée.</p> - -<p>Et tout prenait le chemin du tiroir, de -la poussière, de la honte.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XX</h2> - -<p class="pch">LE PARNASSE</p> - -<p>Les autres ...</p> - -<p>Il voulut connaître les autres.</p> - -<p>Pour <i>quoi</i> travaillaient-ils, puisqu’il -était manifestement impossible à un homme -de déposer son cerveau sur du papier -pour le présenter tel quel et tout cru à -d’autres hommes.</p> - -<p>Pour quoi?</p> - -<p>Cette curiosité le hantant, il ne tarda -pas à fréquenter la portion abordable du -monde littéraire.</p> - -<p>La portion inabordable se composait -des trois quarts des écrivains communément -rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» -Ceux-ci restaient clos dans leurs -temples comme des bouddhas, et les mortels<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -n’osaient les approcher que des présents -aux mains et avec des balancements -d’encensoir. Ces solennelles momies ne -devaient, du reste, différer des premiers -que par le rabougrissement de leurs passions, -par une plus forte couche de ridicule -et par un orgueil passé à l’état de -stratification. Nul besoin d’essuyer leurs -gâteux mépris pour les juger.</p> - -<p>Le quart abordable—des célébrités -jeunes ou feignant de l’être—et la race -compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis -ceux qui n’avaient plus que quelques -rocs à escalader pour mordre à leur -part de nuages, jusqu’à ceux qui levaient -en tremblant la cuisse pour ajuster leur -premier pas—avides de réclame, de popularité, -de brouhaha, de bousculade, -s’ouvraient à tout venant, se publiaient, -s’affichaient sur les trottoirs et aux devantures -des cafés; et chacun pouvait les -tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au -moment où, se sentant assez forts, -ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel -et ne laissaient plus avancer que -les thuriféraires.</p> - -<p>C’était un poète bien vaniteux que Clodomir<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -de Bêlovent. Depuis qu’il avait -inauguré une série de jolis petits volumes -d’un rose pâle, mignons, coquets, intéressants -comme la peau d’une délicate Anglaise -mourant du spleen, et qui sortaient -tout parfumés de chez l’éditeur à la mode, -Clodomir de Bêlovent avait peu à peu -disparu de chez ses anciens amis les bohêmes. -Mais on le rencontrait chaque jour -entre quatre et cinq sur le boulevard, entre -cinq et six au café Américain, et, la -soirée, au bal d’une comtesse, au dîner -d’un banquier, au souper d’une cocotte, -dans n’importe quel salon de l’aristocratie, -de la finance ou du cosmopolitisme, où -il y avait des benêts à éblouir et un chuchotement -pâmé d’éventails autour de lui. -Albert l’avait connu autrefois: et son -étonnement avait été de voir l’insipide -gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces -balivernes mélancoliques et sentimentales, -qui faisaient la conquête des femmes. -Clodomir avait coupé ses immenses favoris -jaunes; il portait la moustache fine et -soyeuse. En même temps un changement -général: une élégance mièvre, des bijoux -aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -les plus pointus de Paris, le chic du chic, -avec des airs découragés de songeur triste, -pour demander un bock ou allumer sa -cigarette.</p> - -<p>Ce coquin-là poète!</p> - -<p>Et des doutes venaient à Albert sur la -sincérité de sa vocation. Avait-il été lancé -dans ce déshonnête métier par le despotisme -d’un état d’âme qui veut s’exprimer, -se soulager avec la révélation irrésistible -de son mal, la mise à nu, le dépouillement -et la plaie exposée—seule circonstance -atténuante à l’abjection de l’étalage?</p> - -<p>Il le surprit un jour, la tête en train par -quelques cognacs et en velléité d’épanchements.</p> - -<p>«Mon cher Bêlovent, vous êtes un -homme extraordinaire, un génie, un véritable -poète» débuta Albert imperturbablement.—En -tout autre état, Clodomir se -fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, -par fortune, l’alcool lui mettait des franchises.</p> - -<p>«Un véritable poète!» bégaya-t-il en -s’allumant. «Il n’y a pas de véritable -poète. Moi et les autres nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> -que des faiseurs. Nous avons de l’habileté, -jamais de génie. Nous écrivons pour -tous les motifs possibles, excepté pour l’amour -de l’art. N’est-il pas évident que si -nous brûlions d’une pure passion, nous ne -publierions pas nos vers? Celui qui aime -une femme, en fait-il une femme publique? -La promène-t-il seulement dans la -rue? Il la cache soigneusement, la garde -pour lui seul et ne la cultive que s’il est -loin des regards indiscrets; il ne s’en -vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or, -le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour -lui, le but ce n’est pas l’amour, mais la -publication. Il ne reste plus qu’à chercher -les motifs de la publication.»</p> - -<p>Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs -n’étaient que trop clairs. S’il bichonnait -ces petites tristesses factices attachées de -faveurs, ce n’était ni qu’il fût réellement -triste, ni qu’il éprouvât le besoin de faire -part de sa tristesse aux autres. Il exploitait -ce filon, trouvé par lui, comme on -exploite tous les filons: une simple chance, -cette capacité à polir de pâles strophes -langoureusement galantes, qu’il s’était -découverte et dont il profitait de l’exacte<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> -manière dont un propriétaire foncier découvre -une mine dans sa terre et en profite. -Clodomir était poète pour ne pas être -un vaurien: cela lui servait d’entrée dans -les salons, dont raffolait sa gloriole, et -dans les cœurs des petites cocodettes, -dont se délectait sa fatuité. A le lire, on -pressentait que sa poésie n’était qu’une -pose; à le voir, on en était certain. Et -rien n’indignait autant que d’entendre ce -poète parler la plus sotte prose qui fût au -monde.</p> - -<p>Mais c’était encore le plus sortable de -l’espèce.</p> - -<p>On parlait beaucoup de Juteux: une -force, un vent qui se levait. Juteux avait -débuté par un volume énorme, écrit comme -on donne un coup de massue, pesant -d’invectives, de choses lourdes pour -effrayer et produire du bruit. Le livre -avait fait scandale, un scandale cherché, -voulu, avec un arrière-tintamarre de gros -sous. Juteux triomphait. Son ventre d’éléphant, -sa massive face d’hippopotame se -distendaient et s’épataient en satisfactions. -Oh! l’animal! Non, la grossière machinerie, -éhontément peinturlurée de réclames,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -propre à stupéfier les masses et à -encaisser l’argent! Tout ce que le marchand -contient d’ignoble, de goulu, -d’emmagasineur et de matériel se rassemblait -dans l’esthétique de cet auteur d’avenir. -Il parlait de ses livres comme un -industriel de ses actions, et supputait -leur vente à l’égal d’un commerçant de -denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait -du vers: une chargée croulante de comestibles -offerts en pâture à l’appétit -vulgaire de la foule! Or, Juteux excité -clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas -assez. La prochaine fois, je leur f..... un -roman!»</p> - -<p>Une soif insatiable de gagner quelque -chose, qui des rentes, qui une position -sociale, qui un nom, qui des femmes, -tourmentait tous les fils d’Apollon. La rapacité -ou la vanité: voilà le seul mobile -qui les poussait à gribouiller du papier. Et -ils osaient parler d’art! L’hypocrisie était -si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser -les écrivains plus encore que le reste -de l’humanité—à leur réserver un mépris -spécial.</p> - -<p>Tous crapules!—A l’exception de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -quelques groupes de très jeunes gens—bafoués -ou inconnus—qui—n’était-ce -point encore une pose?—cultivaient, -désintéressés du monde, les navets de la -vallée de Tempé, ils parurent odieux à -Albert, parce que, au lieu d’être arrivés -comme lui à la poésie par un chemin de -rancœurs et de désillusions, celle-ci était -pour eux le moyen de parvenir et la plus -palpable des ambitions.</p> - -<p>Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le -comprenait—un malheureux assez incapable -de vivre, pour n’avoir plus de forces -que pour pousser des plaintes—tel -qu’il se sentait lui-même, tel qu’il aimait -à en découvrir quelques-uns dans l’histoire -des littératures: mais plus abject, -certes, celui qui, l’imagination fleurie -imite artificiellement, pour en jouir, s’en -faire de l’or ou des grelots, le cri rauque ou -geignant qu’au premier a arraché la misère.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXI</h2> - -<p class="pch">DÉCRÉPITUDES</p> - -<p>Et de fréquents pensers l’envahirent.</p> - -<p>Oh! comme du sein de sa grandeur intime, -le chaos s’engendrait vers des avenirs -confus et vastes! Il méditait sur le relatif -et l’absolu, trouvant certain ce qui ne l’était -pas et incertaines les plus sûres vérités. -Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles -lui avaient appris que l’univers immense -se souciait peu de ses désirs et de ses -peines: dans les myriades d’entités, que -l’une existât ou n’existât pas, qu’est-ce que -cela faisait au tout? La société le négligeait, -le système solaire le méprisait, le -gouffre des cieux l’anéantissait. Et l’infini -de l’espace n’était rien: il y avait encore -l’infini du temps.</p> - -<p>Que serait-il après la mort?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span></p> - -<p>Cette question le tracassait, car quoiqu’il -eût feint devant ses amis, et souvent devant -lui-même, de l’avoir depuis longtemps -élucidée, elle n’en restait pas moins monstrueusement -interrogative en son esprit. -O dilemme! L’homme entre deux néants -l’épouvantait, et l’éternité l’épouvantait. Il -resta souvent songeur, à cette période de -sa vie, reculant devant le problème, l’envisageant -pourtant comme par une attraction -malsaine.</p> - -<p>Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait -un Erard.—Or, Albert se demandait -si, semblable aux notes, il disparaîtrait, -fugitif, après avoir—quelques instants—lamentablement -ébranlé deux ou trois mètres cubes -d’air: cacophonie éparse -et stérile. Il ne lui plaisait nullement -qu’une désagrégation de ses molécules -animées s’épandit en poussière; se dissoudre -et que des parcelles de lui reparussent -sans conscience dans un pistil de fleur, -dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire -de quelque marécage, dans les miasmes -d’une cité—respirés par cent mille poumons -empestés—lui paraissait un mince -régal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p> - -<p>D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité -de survie au-delà du corps lui déplaisait -encore plus. Une seconde existence! -Et dire que des gens se faisaient -chartreux pour se l’assurer! Ils étaient -donc bien contents de celle-ci! Serait-ce -au moins une jouissance perpétuelle? Mais -cette perpétuité même constituerait le plus -nauséabond des supplices. Il valait mieux -presque l’extinction—dont la pire tristesse -ne consistait-elle point à disparaître -sans savoir le pourquoi d’avoir paru?</p> - -<p>En l’état de victime où il se voyait, où -il voyait chaque être sur la terre et les soleils -dans le ciel—état de victime, ou -d’esclave, ou plus simplement de rouage, -de minuscule dent d’engrenage dans une -machinerie gigantesque et féroce—il -jugeait certainement toute révolte ridicule: -néanmoins, dompter toute révolte, ô -entreprise difficile! Albert ne voulait -pourtant pas sécher dans la peau d’un de -ces rebelles à la loi, qui s’égosillent de -leurs imprécations et soulignent chaque -crispation de leur cœur par d’ineptes cris -de rage. On plaint d’un haussement d’épaules -le condamné à la décollation, qui<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> -se fait porter de force à l’échafaud et -étourdit le public de ses lamentations. Se -résigner, subir, souffrir, voilà la conduite -que suivaient les esprits sensés, raisonnables, -lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à -éprouver le délice de la vie.</p> - -<p>Tenir une contenance!</p> - -<p>Fallait-il alors tenir une contenance, -garder une démarche noble, poser à l’œil -du monde pour un sceptique, un blasé, qui -est définitivement dégoûté du globe, mais -qui sourit quand même?—Cela a vraiment -du chic.</p> - -<p>Ainsi, encore des arrière-pensées!</p> - -<p>Non: cela supposait une force toujours -grande et toujours une préoccupation de -se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne -s’inquiéter de rien, ignorer si l’on montre -du courage ou si l’on prête à rire, ne plus -devoir compte à des gens qui regardent.</p> - -<p>Où l’amour propre va-t-il se nicher: -jusque dans une résolution de n’en plus -avoir!</p> - -<p>Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous -payé votre place en entrant? Vous -n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! -Vous ne saurez pas si la pièce<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû -jouer vous-même, car acteurs et spectateurs -se donnent la réplique—est une -tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas -le droit. Vous avez beaucoup vu et rien -du tout compris. Vous êtes un imbécile -encore plus qu’un intrus. Hop! à la porte!</p> - -<p>Nous y voilà donc! les choses n’étaient -pas gaies, mais ni sérieuses. Ça devait-être -bien égal! Se laisser aller!</p> - -<p>Où?</p> - -<p>N’importe.</p> - -<p>Essayer de jouir?</p> - -<p>Non.</p> - -<p>Le contraire?</p> - -<p>Non.</p> - -<p>Alors quoi?</p> - -<p>??</p> - -<p>Cela signifie?</p> - -<p>On ne sait pas.</p> - -<p>Albert soliloquait des heures sur ce thème. -Des levains de philosophie fermentaient -encore, impossibles à réduire. A -quoi cela aboutirait-il? A quelque marasme -probablement.—En tout cas, il ne -lui restait pas grand stade à parcourir.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXII</h2> - -<p class="pch">COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE</p> - -<p>Il neigeait.</p> - -<p>L’âtre sans feu semblait une ironie du -destin, grisâtre, ridicule, bâillant de misère -et d’angoisse, les chenets vides, la cendre -éparse, hanté des lamentables et vagissants -soupirs que, tout le long de la cheminée, -gémissait le vent. Et sentant dans -son crâne brûler ses hémisphères cérébraux -comme une bouillie échaudée, Albert trouvait -souverainement déplaisant de geler -des orteils et de claquer des dents. Par les -trous d’une couverture qui lui tenait lieu -de robe de chambre, l’air glacé mordait ses -genoux et empoignait son ventre. Credieu!</p> - -<p>Au Mont-de-Piété son complet vert, son -veston jaune, son cérémonie et ses neuf<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -chemises. Une houppelande restait et d’immenses -bottes à l’écuyère. Plus même un -pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. -Des pages erraient ça et là, sur le pupitre -et à ras du plancher où des alexandrins rimaient. -A grand pas en long et en large, -la couverture en linceul sur son corps décharné, -le poète tentait de se réchauffer, -déjà exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré -des lombrics de la désillusion finale.</p> - -<p>Il neigeait.</p> - -<p>L’âtre sans feu semblait un éclat de rire -grotesque, bouche désossée aux gencives -nues, sèche, poussièreuse, démesurément -ricanante. Les trois chaises dépareillées -construisaient un triangle aigu. La pendule -grinçait. Brrr! quel froid!</p> - -<p>Albert poursuivait sa promenade à pas -plus grands, la couverture zigzagant en -ailes fantasques sur l’épine de son dos.</p> - -<p>Il songea à fumer. Il visita sa blague. A -peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement -le giron de la moins corpulente de -ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier, -toutes les allumettes d’une boîte achetée -la veille furent frottées par ses doigts engourdis -sans vouloir prendre. Hors de lui,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -il dut passer dans la chambre d’un -de ses voisins pour mendier un peu de -flamme.</p> - -<p>Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière -pipe.</p> - -<p>En heurts inutiles, les moineaux affamés -qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer -ses vitres de leur bec. Pas une miette -de pain, malgré les poches retournées. Ils -heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le -jeune homme, dans une rêvasserie subite, -se figura être l’un de ces moineaux et frapper -lui aussi à coups redoublés contre les -cloisons fermées de l’Inexorable, à travers -lesquelles, se les imaginant heureux, il -voyait grouiller les parvenus de tout genre, -ceux de l’art, ceux de la science, ceux de -l’industrie, ceux de la banque, ceux du -clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, -ceux de la haute noce, ceux du journalisme, -ceux du carambolage, ceux de la -jonglerie et même ceux de la politique. -Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient -ses ongles. Toc! Personne -ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées -le prenaient à la gorge devant cette -indifférence universelle. Toc! toc! toc!<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il -retombait épuisé, râlant, crevant, enterré -dans le givre, immobile et livide, le sang -congelé, le cœur roide.</p> - -<p>Il se réveilla.</p> - -<p>La faim dans son estomac prenait des -proportions béantes. Huit heures. Il tira -sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner -avait consisté à fumer son avant-dernière -pipe. «Mangeons et buvons» -se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris -«car demain nous mourrons.»</p> - -<p>Il vêtit sa houppelande et ses bottes.</p> - -<p>Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. -D’autres déguenillés arrivaient aussi, -prenaient place et, silencieusement, faisaient -leur repas. Une fumée âcre chargée -de goûts de graisse, s’attachait aux narines, -mais personne ne s’en offusquait. Chacun -broutait. Une fille morne apportait les -plats et les bouteilles. Albert lui demanda -à dîner pour douze sous. Elle servit un -bouillon, un morceau de bœuf, un verre de -vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal -rassasié, il voulut encore quelque chose. -On lui rappela durement ses dettes. Il partit -la tête basse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<p>Et par peur du chez soi désert, il se -lança dans Paris.</p> - -<p>O Ville! ô Paris immense! ô myriades -de maisons! ô grouillement épouvantable -d’hommes! Des rues, des rues, des rues -toujours, sans fin. Eternelle et vivante -palpitation au sein du planétaire organisme, -matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse -gangrène, volcan, microcosme, abcès, -siège d’infection maladive et cuisante, -tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète -ou s’en émet avec la propagation -aveugle et sûre des ondulations autour de -l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal -de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. -Mystère! Pourquoi ce mode-là de -la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? -N’eût-il pas été plus simple que -rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds -ne les avaient pas déjà foulés: pieds de -duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices, -pieds de majestés, pieds de godelureaux, -pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois, -pieds de peuple! Où s’en étaient-ils -allés tous ces pieds? Ils avaient passé: -les uns puants, d’autres sales, d’autres -parcheminés, d’autres pleins de cors,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -d’autres moites, d’autres secs, d’autres -bots ... mais tous avaient passé. Dès lors, -pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce -pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère -cette poussière qu’on appelle la -civilisation? Peuh! maigre résultat! Le -monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie, -que la conscience de sa propre inanité. -Il s’agite, bruit, se consume, et ses -efforts gigantesques et monstrueux broient -l’individu pour un but qu’il ignore, dans -une souffrance dont il ne profitera pas. -Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce -pas pour être civilisé que lui, Albert, -se trouvait à présent sans un pantalon sur -la peau, hâve, défait, raté sur toutes les -coutures, mécontent de lui et des autres? -N’était-ce pas pour avoir appris le latin, -le grec, les mathématiques, l’histoire, la -chimie et la littérature, pour avoir respiré -l’air anémique des lycées, noctambulé à -la lueur du gaz et s’être cru poète, que la -vie l’horripilait maintenant comme la plus -fâcheuse des aventures et la plus inutile -des farces? Arpentant les boulevards encombrés, -il considérait avec furie la foule, -les théâtres, les cafés et les fiacres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p> - -<p>De nouveau la chambre nue et l’âtre -sans feu.</p> - -<p>Alors, autant dire tout de suite que le -monde était notoirement mauvais. Puisque -aucune des volontés qui constituent les -êtres ne parvenait à se développer au -gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette -lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque -lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins, -n’était-ce pas que la nature humaine était -par essence vouée au mal et au désespoir? -Oui, oui, oui, cent fois oui.</p> - -<p>Et comme il accentuait ses exécrations -par de violents coups de poing dans -les murs, et que les voisins, empêchés de -dormir, le menaçaient de le faire arrêter -pour cause de tapage nocturne, il en conçut -plus de haine encore contre la société. -Il s’aperçut même que, par une inconcevable -contradiction, les hommes, au lieu -de se soutenir les uns les autres, ainsi que -font les condamnés qui marchent au supplice, -s’ingéniaient à se rendre plus amère -la destinée par leur réciproque méchanceté. -Comment s’étonner après cela de -l’aigreur des caractères et de l’acerbité -des plaintes? L’infortune engendre la<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -malveillance, comme l’eau de la mer le sel. -Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés -l’être <i>a′</i> et l’être <i>a″</i>, dont l’un souffre -d’une souffrance positive et l’autre d’une -souffrance négative, par le principe que -<i>natura abhorret a vacuo</i>, le mal de l’un -tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation -de l’équilibre final; et, mis en -présence, ce sera un échange d’insultes, -de grossièretés, de tracasseries, de vilains -procédés, de horions et de coups de pieds -au bas des reins, parce que l’équilibre, -loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient -qu’après de nombreuses oscillations, -semblables à celle du balancier avant -d’arriver au repos. De là: les guerres, -les massacres, les tueries, les exactions, -les assassinats, les cours de justice, les -assemblées populaires, les foudres de l’Eglise, -les révolutions, les batailles de philosophes -et les journaux réactionnaires. -De là cette foule de maux qui accablent -l’humanité, maux de corps et d’esprit, -maux de tête et de cœur, maux aigus, -maux chroniques, maux rebelles, maux -imaginaires, maux tuberculeux et maux -syphilitiques, dont les trois quarts au<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -moins n’existeraient pas sans la réaction -sociale des sujets les uns sur les autres.</p> - -<p>Et par ce cercle vicieux, Albert revenait -à son point de départ, à savoir: à -l’axiome par lequel il avait invectivé Paris -et la civilisation.</p> - -<p>Comme il se couchait sur ces idées, -sentant bien que le sommeil était son -unique refuge, le lit, privé de duvets et de -draps, lui parut extraordinairement frigide. -Il s’enroula dans sa couverture, jeta -sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité -où il se forçait, espérant dormir, -se traduisit dans sa chair en picotements -désagréables. Les yeux clos, les -poings crispés, il rageait. Au bout de -deux heures, il se leva, et, dans un accès de -colère à son comble, il brisa une des chaises -et en engrossa la cheminée pour faire -du feu et se chauffer. Malheureusement, -le manteau hiémal du toit, fondant un peu, -avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante. -Il lui fut impossible de voir se comburer -un seul brin de paille. Oh! chiens -d’humains!</p> - -<p>Il se recoucha.</p> - -<p>Evidemment, il n’y avait qu’un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -d’en finir: faire un trou dans la Terre, -remplir de poudre et faire tout sauter.</p> - -<p>Il se tordit désespérément sur le sommier, -les jambes grêles, les genoux serrés -l’un contre l’autre, plié en deux, figé -et la verge recroquevillée. De son âme, un -cri s’échappa, où se résumait la situation: -«Je suis pessimiste!»</p> - -<p>Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: -«Pessimiste!»</p> - -<p>Il neigeait.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXIII</h2> - -<p class="pch">L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE</p> - -<p>Il y a cent manières de devenir pessimiste.</p> - -<p>Il n’y a guère, au contraire, que trois -façons d’évoluer, une fois qu’on l’est.</p> - -<p>Les Allemands tournent tragiquement. -Ils grognent, invectivent, bavent, maigrissent -et s’interdisent les plaisirs de l’amour. -C’est du schopenhauérisme.</p> - -<p>Les Français tournent joyeusement. Ils -raillent, narguent, boivent du champagne, -se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. -C’est du jemenfoutisme.</p> - -<p>Albert tourna suivant le troisième mode.</p> - -<p>Le lendemain du jour, où, pour la première -fois, il se déclara pessimiste, il fit<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait -s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais -il ne tarda pas à voir qu’il devait plutôt -s’en plaindre: il était en si beau train de -mourir de faim!</p> - -<p>L’héritage, en tous cas, changeait-il -quelque chose à sa nature?</p> - -<p>Oh! non.</p> - -<p>Pour avoir lancé aux quatre vents ce -gros mot de <i>pessimiste</i>, ce mot qui suppose -l’âme la plus vile et les plus illégitimes -souffrances, il fallait que le pessimisme -fût depuis bien longtemps <i>en puissance</i> -dans le complexus nerveux qui se trouvait -être lui. On peut même aller jusqu’à dire -que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un -pessimiste, comme il peut bâtir un poitrinaire -ou un phlegmatique. Placé dans un -milieu convenable (Paris, par exemple), -ce futur pessimiste se développe, s’embellit, -s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit -par jeter le froc aux orties pour n’être plus -qu’à son pessimisme. Albert en était là. -L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre -satisfaction.</p> - -<p>Quelques mois plus tard, comme il rêvait -à sa à la fois banale et singulière<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -destinée, banale parce que, vue extérieurement, -elle avait été celle de milliers -d’autres jeunes hommes, singulière par la -curiosité des pensées et la multitude des -révoltes, il haussa les épaules et se trouva -niais d’y avoir attaché de l’importance. -Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait -des efforts? Avait-il vraiment voulu quelque -chose? Avait-il désiré? Avait-il eu -un idéal? Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion -sur l’inanité du non-sens. Et si tout -cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas -un spectacle lugubrement comique, appelant -la pitié sans pouvoir ne pas provoquer -le rire? Il y découvrait par endroits -des semblants de passions, des accès de colère, -de jalousie, d’orgueil, des envolées -de noblesse, des enthousiasmes, des -croyances à quelque chose, voire des lambeaux -d’amours. Sottise! Pourquoi s’être -donné la peine de tout cela? Une seule -chose restait réelle: l’affadissement.</p> - -<p>Le pessimisme même ne lui souriait -plus.</p> - -<p>Un pessimiste pense, bouge, se démène, -il a son opinion et cherche à l’imposer, -il expectore; un pessimiste est convaincu<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -d’une vérité, et cette vérité, quelque -pénible qu’elle soit, ne laisse pas de -lui chatouiller agréablement l’intellect; -un pessimiste prend intérêt à regarder le -monde: il est vrai qu’il le regarde avec -un esprit de dénigrement, mais il le regarde; -un pessimiste, enfin, éprouve de la -haine, et cela seul manifeste clairement -que la vitalité bout en lui, qu’il sent, qu’il -réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions -s’opèrent, qu’il est un homme.</p> - -<p>Albert, lui, pourrissait.</p> - -<p>A midi, un valet entrait et lui apportait -son chocolat, qu’il prenait au lit. Par la -baie, seulement alors ouverte, où la retombée -des rideaux s’éclairait soudain de -transparences pourprées, la lumière pénétrait, -soigneusement triée, et lentement -venait caresser la languidesse des tentures. -Tout se rosait dans la chambre avec -une étrangeté molle. Incapable de dormir -plus longtemps, Albert se voyait forcé de -se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, -retrouvant plein d’ennui la lassitude -de l’existence. Le courrier déposait des -lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait -si peu, que le bruit seul de Paris,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> -arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. -En une sorte de cabinet turc, où des divans -s’assoupissaient, il passait les heures d’après-midi -dans un vide aussi absolu que -son inquiétude maladive le lui permettait. -Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni -pensées, ni souffrances, à réaliser le néant -vivant. Son état ordinaire était une vague -rêverie, semi-consciente, avec de longues -parenthèses dont il ne lui restait -après aucun souvenir.</p> - -<p>A cette époque, et durant un temps -qu’il ne supputa pas lui-même, tout ce qui -n’était pas la <i>contemplation</i> lui devint insupportable. -Il ne pouvait plus ouvrir un -livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, -Goethe, Byron, Racine, la Bible, que -ce fût Jean-Jacques Rousseau le plus parfait -des stylistes, que ce fussent même de -Quincey, Poë, Dostoiewsky, les hallucinés, -tout ce qui était la conception des -autres le laissait profondément dégoûté. -Mais ce qui lui inspirait surtout de l’horreur, -c’était ce qui sortait de sa propre imagination: -non pas son imagination elle-même, -en tant que chaos confus et voltigeant, mais -les produits formulés de son imagination.<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -Les vers qu’il avait jadis composés, ses essais -en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt -qu’elles prenaient le moule des mots, -l’expression quelle qu’elle fût lui causait des -nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. -Mystérieuse et indécise manifestation -de ce qu’il y a de plus indéfini dans -l’art, la musique parvenait parfois à bercer -nuageusement l’hyperesthésie de son -âme.</p> - -<p>Un piano couvert d’une housse d’Orient -s’ouvrait alors, et, sous ses doigts longs -et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, -zigzagantes, à travers l’air tiède. -Tous les auteurs classiques étaient bannis: -ce qui avait forme et symétrie lui répugnait. -C’étaient des fragments incompréhensibles -de Wagner, ou mieux encore -des improvisations bizarres ou se mêlaient -aux plus fantaisistes phrases de Chopin -et de Berlioz d’énervantes réminiscences -italiennes, moites comme des relents. Le -plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois -chez Véfour, à cinq heures. Puis -il rentrait. Et alors, il mangeait du hachisch.</p> - -<p>De fantomatiques songes comme des<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> -lueurs flottantes et paresseusement balancées, -avec des froufrous d’apparitions, de -suaves parfums, des palais, des enchantements, -de miroitantes splendeurs, des -ogives, des lacs d’azur, avec aurores germinant -du sein d’horizons éthérés, des -finesses découpées en ciselures, des vases -bleus s’épanouissant en bouquets de fleurs -rares, des cygnes, des transparences, -avec des fulgurations et de blanches mélopées -moelleuses et concertantes, tantôt -perceptibles à peine, tantôt ruisselant de -toutes parts, à la fois alliciants et fuyards, -sombres et clairs, dans toute la sublimité -de paradisiaques buées que ne viennent -pas dissiper les brises arides de la terrestre -réalité, longuement, extraordinairement, -follement et suprêmement, l’effleuraient. -C’étaient des magies de richesses -et des ensorcellements de phosphorescences. -Souvent, c’étaient aussi de muets -effondrements de tout, des léthés, des -abîmes ouverts. C’était, au moins, l’évaporation -en molécules invisibles du monde -matériel et la suppression des formes -haïssables de la sensibilité, l’espace et le -temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -un sommeil de plomb remplaçait peu à -peu l’encéphalique surexcitation. Le corps -tombait du divan sur le tapis, dans une -prostration d’ivre-mort. Le valet, qui attendait -ce moment, ramassait le cadavre -et le portait dans la chambre à coucher, -sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à -midi.</p> - -<p>Ainsi passaient les jours, monotones et -terribles.</p> - -<p>Comme il sentait son intelligence non -pas s’atrophier, mais se complaire hors de -toute activité, par le fait de la volonté de -plus en plus absente, Albert assistait, sans -seulement savoir s’il en éprouvait plaisir -ou peine, à la ruine de son <i>moi</i>, fatale et -complète. Rien ne subsistait que les trois -besoins primitifs de l’être: manger, boire -et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. -Encore, celui-ci rendait-il ceux-là -anormaux, corrompant l’appétit, excitant -la soif, énervant le sommeil. Quant -au reste, cela n’avait plus rien d’humain -et ressemblait plus à du somnambulisme -qu’à de la vie.</p> - -<p>C’était un soir roux de septembre,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> -alors que, jaunissant, les feuillages ont -l’air de parasols chinois déployés au bout -de bras osseux qui s’en abritent singulièrement. -Albert se trouva dans une forêt, -sans savoir comment il y était venu. Il vit -un grand arbre. Au pied, poussaient une -multitude immense de champignons. Verts, -jaunes, gris, rouges, blafards, gros, gras, -petits, pourris, mangés, ronds, bombés, -plats, coniques, violents, fades, vêtus -d’une difformité infiniment variée de teintes, -de figures et d’odeurs, ils parsemaient -l’humus environnant de groupes compacts -et repoussants. Sous ses souliers, au moindre -pas, il en écrasait par douzaines, qui -s’épataient doucement et débordaient en -boue veule autour de ses semelles. Le -chêne ombrageait la place, magnifique. -Au travers des branchages voisins, loin, -très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, -Paris. Champignons! Paris! frappante -analogie! La fatalité pesait sur Paris -comme sa chaussure sur les champignons. -Or, parmi tous ces champignons, -lui, Albert, était le premier à ne pas résister. -Il se trouvait le plus moisi de tous, -et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> -sale, il s’écoulait sous la pression -avec des turpitudes de substance -molle.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-212.jpg" width="200" height="183" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXIV</h2> - -<p class="pch">LE SUICIDE D’ALBERT</p> - -<p>Enfin, il décida de se tuer.</p> - -<p>Non pas que sa tête eût déménagé; il -raisonnait aussi bien que Descartes, et il -calculait son cas de la sorte:</p> - -<p>Trois ans pion.—Une cour grise, -des potaches gris, des dos gris de professeurs -et de collègues, un proviseur gris, -un ciel gris aux jours de promenade, une -concierge avec un chat gris. Tristesse, -abattement, nostalgie, désirs de femmes, -cauchemars grecs et latins. Noté sur son -carnet: La bêtise universelle n’a pour -équivalent que la bêtise particulière des -pions.</p> - -<p>Deux ans bohême.—Une rue noire, un -garni noir, un habit noir troué au coude,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -un horizon noir piqueté de becs de gaz, -des pipes noires, une brasserie noire, un -chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, -dégoûts de femmes, expédients -grecs. Aphorisme: La bêtise des pions -n’a pour équivalent que la bêtise des bohêmes.</p> - -<p>Un an poète.—Des mains blanches, -une Vénus de marbre blanc, des nuits -blanches, une tragédie en vers blancs, un -chat blanc sur un fauteuil. Névrose, chimériques -espoirs, fièvres, invocations de -femmes, néologismes latins. Total: La -bêtise des bohêmes n’a pour équivalent -que la bêtise des poètes.</p> - -<p>Or, ce jour-là était un samedi, jour communément -consacré à Saturne. Comme il -sonnait minuit, heure communément consacrée -au suicide, le bruit des fiacres ne -s’oyait plus que, de temps en temps, en -un crescendo-diminuendo solitaire. Dans -le silence, de rares piétons précipitaient -des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, -miaulait ou bâillait parfois longuement. -Albert chargea son revolver d’un -geste philosophique. Et maintenant, -qu’attendait-il? Peut-être que le croissant<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -lunaire eût émergé de derrière un toit, -cynique et fantasque, découpé, dentelé, -cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes -en scie et le rire gouailleur, afin que tout -se passât suivant les règles.</p> - -<p>Eh bien! non, Albert n’attendait pas la -lune. Il réfléchissait encore sur son cas.</p> - -<p>Un homme se tue pour deux motifs: ou -par amour, ou par haine. Par amour, s’il -s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit -de misanthropie.</p> - -<p>Pourtant, Albert ne se tuait ni par -amour, ni par haine.</p> - -<p>Depuis longtemps, il était sec en fait -d’amour. Etant pion, il sentait comme -Lamartine; étant bohême, il sentait comme -Musset; étant poète, il sentait comme -Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi -ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute, -l’esprit désintéressé, il était sec.</p> - -<p>En fait de haine, il n’en avait ni contre -les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa -patrie, qu’il croyait flambée; ni contre -les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les -journaux, dont il se torchait; ni contre -Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait -l’Université; étant bohême il haïssait ses<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -créanciers; étant poète, il haïssait Boileau. -Aujourd’hui, imperméable à toute -faiblesse humaine, la passion ne troublait -plus son essentielle indifférence.</p> - -<p>Pourquoi se tuait-il?</p> - -<p>C’est la question qu’il se posait lui-même.</p> - -<p>Le corps maigre, les prunelles quelque -peu dilatées et luisantes, appuyé des reins -sur le clavier de son piano, il médita vingt -minutes, et découvrit qu’il était conduit -au suicide par une fatalité dont l’implacable -marche l’entraînait suivant une irrésistible -logique. Il découvrit qu’un être -qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre -raison de vivre que l’argument seul qu’il -vit, doit nécessairement briser le lien -tout physique qui le rattache au monde -organique et retourner à l’inorganique -par le droit chemin, quand ce ne serait -que pour produire un changement dans la -monotonie immense du <i>toujours la même -chose</i>; que l’homme qui n’a plus de goûts -est semblable à un cadavre, qui, l’âme -étant partie, tombe en décomposition, se -désagrège et disparaît, parce que plus -rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -que l’action du soleil sur les -plantes les tire hors de la terre, les engraisse, -les couvre de feuilles, de fleurs, -de fruits et de bourgeons, mais que, s’il -s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent -et meurent, et que le travail est pour -le bimane ce que le soleil est pour les -plantes; que Néron, lassé de tout, mit un -jour le feu à Rome pour se donner la titillation -d’un spectacle nouveau, et que, -s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité -de mettre le feu à Paris, il se fût probablement -incendié lui-même; enfin, que -l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités, -tout est vanité» et qu’il conseille formellement -le suicide, lorsqu’il ajoute, <span class="smcap">I</span>, 3: -«Quel avantage revient-il à l’homme de -toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» -et <span class="smcap">X</span>, 8: «Celui qui creuse une -fosse y tombera.»</p> - -<p>Or, Albert ayant épuisé l’une après -l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir: -étant pion, la volonté, étant bohême, -la sensibilité, étant poète, l’entedement; -n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni -capacités de travail, ni raffinements d’imagination, -ni paroles d’Ecriture assez<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -fortes pour détruire l’effet des apophtegmes -du sage hébreu, se trouvait justement -dans la situation de l’être sans raison, du -cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique -roi d’Israël.</p> - -<p><i>Ergo</i>, il se tuait.</p> - -<p>Cependant, le revolver s’impatientait. -Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne -roulaient plus du tout. Les passants se faisaient -encore plus rares. La lune s’était -enfin montrée.</p> - -<p>Il y a bien des genres de suicides. On -peut arrêter un train en marche, se jeter -en Seine, se laisser choir du haut de -Notre-Dame, se priver de nourriture,, -s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, -assassiner une famille afin d’être guillotiné, -avaler du verre pilé, fumer de -l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, -se transpercer comme Caton, se -pendre comme Judas, se planter des clous -dans la tête, se brûler à petit feu, entrer -dans une fourmilière, s’offrir en pâture -aux crocodiles, se révolter contre les -Anglais, se faire piquer par un aspic, -boire du plomb fondu, voyager chez les -anthropophages, réciter d’une seule haleine<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -le monologue de Charles-Quint, dormir -les pieds en l’air, respirer des fleurs -capiteuses, coucher avec un succube, -s’absinther ou s’asphyxier au charbon.</p> - -<p>Albert avait choisi le revolver.</p> - -<p>Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on -se noie, on risque de s’enrhumer à la -morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz -se forment à l’intérieur des intestins et -s’échappent en émanations putrides. Le -revolver, lui, n’altère ni la physionomie, -ni les parties du corps qui prêtent à rire. -Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse -autre chose qu’un petit trou rond à la -tempe, lequel se perd sous les cheveux. -Si, par hasard, l’on tombe baigné dans -son sang, la pose ne manque pas d’une -certaine noblesse. On peut même aller -jusqu’à l’éparpillement de la cervelle -contre les murailles, sans être ridicule ou -anti-esthétique. On arrache des pleurs aux -yeux sensibles et l’on inspire deux ou -trois passions posthumes.</p> - -<p>Un grand feu brûlait dans la cheminée. -Albert s’y chauffa un instant les extrémités, -qu’il avait glacées. Alors, attachant -ses regards sur les flammes jaunes et léchantes,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -il eut envie de les voir dévorer -tous ses papiers. Il fut saisir dans son -bureau des liasses de manuscrits et des -lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction -au sein des bûches embrasées.</p> - -<p>Puis il crut devoir procéder sans autre -retard à l’exécution de ce qu’il avait -décidé.</p> - -<p>A ce moment, contre sa jambe le chat -vint frotter voluptueusement son dos arrondi. -Pour la suprême fois, Albert passa -ses cinq doigts en fourchette le long de -l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta -le ronron sonore de l’animal électrique. -Celui-ci frémit de plaisir jusqu’au bout de -ses longues moustaches, la queue raide et -le cou arqué.</p> - -<p>Ayant ainsi caressé son chat, Albert -braqua sans émotion le revolver contre -son crâne.</p> - -<p>Il y eut une seconde de sensation neuve, -supra-terrestre, indicible.</p> - -<p>Puis, le chat le vit presser la détente.</p> - -<p>Fla!</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-221.jpg" width="500" height="107" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">TABLE</h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td class="tdr1">I</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">L’initiale déveine</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_5">5</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Première lueur de raison</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_11">11</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Pourtant Albert prend le monde</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_20">20</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Jacinthe</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_27">27</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">L’école</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_35">35</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Les années studieuses</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_42">42</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Paris</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_49">49</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Le Quartier Latin</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_58">58</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IX</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">La lutte pour la vie</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_66">66</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">X</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">En Sorbonne</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_81">81</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XI</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Mangeons et buvons car demain nous mourrons</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_89">89</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Le dépucelage d’Albert</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_99">99</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XIII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">La vie fiévreuse</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_112">112</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XIV<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Maggie</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_122">122</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XV</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">La dèche</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_144">144</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XVI</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Le grand Zut</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_153">153</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XVII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Comment Albert devint poète</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_160">160</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XVIII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Ravissements</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_168">168</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XIX</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Impuissances</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_174">174</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XX</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Le Parnasse</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_180">180</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XXI</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Décrépitudes</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_188">188</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XXII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Comme quoi Albert se déclara pessimiste</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_193">193</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XXIII</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">L’évolution d’un pessimiste</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_203">203</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XXIV</td> - <td class="tdc1">—</td> - <td class="tdl1">Le suicide d’Albert</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_213">213</a></td> - </tr> - -</table> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-222.jpg" width="200" height="182" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p> - -<h2 class="p4">BIBLIOTHÈQUE</h2> - -<p class="pc1 elarge"><i>Artistique et Littéraire</i></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-223a.jpg" width="200" height="50" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc1">COLLECTION D’ART<br /> -Editée sous le patronage de «<i>La Plume</i>»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-223b.jpg" width="300" height="100" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc">ŒUVRES DÉJA PARUES:</p> - -<p class="pad1">1.—<b>Dédicaces</b>, poésies, par Paul Verlaine, tirage -à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.; -50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (<i>épuisé</i>).</p> - -<p class="pad1">2.—<b>A Winter night’s dream</b>, (<i>Le Songe d’une -Nuit d’Hiver</i>) poème lunatique, par Gaston et -Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage -à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand -Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr. -et 200 à 3 fr.</p> - -<p class="pad1">3.—<b>Albert</b>, roman, par Louis Dumur, tirage à -500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon -à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr.</p> - -<p class="pc4 reduct"><i>Ces éditions ne seront jamais réimprimées.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a><br /><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">ACHEVÉ D’IMPRIMER</p> -<p class="pc1"><i>Le 5 juillet 1890, à Annonay</i> (<i>Ardèche</i>)</p> -<p class="pc1">Par <span class="smcap">Joseph ROYER</span></p> - -<hr class="d4" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="260" - alt="" - title="" /> -</div></div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - -***** This file should be named 51178-h.htm or 51178-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/7/51178/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51178-h/images/cover.jpg b/old/51178-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5b62442..0000000 --- a/old/51178-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/fr.jpg b/old/51178-h/images/fr.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4096c88..0000000 --- a/old/51178-h/images/fr.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-004.jpg b/old/51178-h/images/ill-004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e3894c9..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-005a.jpg b/old/51178-h/images/ill-005a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4a0f2fa..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-005a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-005b.jpg b/old/51178-h/images/ill-005b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9856033..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-005b.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-010.jpg b/old/51178-h/images/ill-010.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fc69f91..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-010.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-019.jpg b/old/51178-h/images/ill-019.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c1e2988..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-019.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-026.jpg b/old/51178-h/images/ill-026.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cb365cd..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-026.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-057.jpg b/old/51178-h/images/ill-057.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ff1968a..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-057.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-159.jpg b/old/51178-h/images/ill-159.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 03e470f..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-159.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-212.jpg b/old/51178-h/images/ill-212.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 84addca..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-212.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-221.jpg b/old/51178-h/images/ill-221.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a8fd17d..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-221.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-222.jpg b/old/51178-h/images/ill-222.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5d94c74..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-222.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-223a.jpg b/old/51178-h/images/ill-223a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ab18048..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-223a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/ill-223b.jpg b/old/51178-h/images/ill-223b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6ae8270..0000000 --- a/old/51178-h/images/ill-223b.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51178-h/images/logo.jpg b/old/51178-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 02a260c..0000000 --- a/old/51178-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
