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-The Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Albert
-
-Author: Louis Dumur
-
-Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- ALBERT
-
- par
-
- LOUIS DUMUR
-
-
-
-
- MDCCCXC
-
-
-
-
- ALBERT
-
-
-
-
- AUTEUR:
-
-
-_La Néva_, poésies,
-
- Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;
- Paris: Albert Savine.
-
-
- POUR PARAITRE:
-
-_Lassitudes_, poésies.
-
-
-
-
- LOUIS DUMUR
-
- ALBERT
-
-[Illustration]
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE
-
- Artistique & Littéraire
-
- MDCCCXC
-
-[Illustration: Louis Dumur]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-ALBERT
-
-
-
-
-I
-
-L’INITIALE DÉVEINE
-
-
-Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour
-des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême,
-ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des
-actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la
-décevante vie d’Albert.
-
-Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel.
-
-En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus
-stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs
-particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les
-vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade,
-flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse
-et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque,
-ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade
-vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres,
-aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église
-gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes,
-dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans
-César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et
-bouffis, son père et sa mère.
-
-Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une
-nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro
-d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller
-passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce
-que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle
-s’appelait Albertine.
-
-O confiance!
-
-Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause
-appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude,
-sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces
-petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un
-banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice,
-pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple
-de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi
-il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents,
-pourquoi il naissait, enfin!
-
-Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des
-nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez
-camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient
-impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui
-sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il
-n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid,
-peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la
-réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été
-justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme.
-
-La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie
-de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez
-bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du
-non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop
-viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent,
-sans autre travail que celui de leur propre et libre développement,
-des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités
-de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur
-nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation.
-Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par
-leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de
-mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de
-l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur
-escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés.
-
-L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin,
-condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus
-chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son
-énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes
-légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger,
-jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et
-tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques
-couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de
-maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du
-corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se
-soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à
-mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa
-nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît
-Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future
-pour se consoler de celle dont il est le jouet.
-
-De là cet axiome:
-
-Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane.
-
-Et, nuit et jour, Albert criait.
-
-Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et
-lui donnait le sein.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II
-
-PREMIÈRE LUEUR DE RAISON
-
-
-De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif
-nourrisson un mortel docile ou résigné.
-
-La rebuffade lui était innée.
-
-Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que
-de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant
-d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines
-arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des
-velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries
-muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces
-répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par
-la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter
-douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler,
-assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix,
-là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de
-méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de
-vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir,
-avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la
-cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances.
-
-On lui apprit à marcher et à causer.
-
-Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras
-qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à
-l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient
-de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses
-jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans
-quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant
-au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il
-s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide,
-plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain,
-soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement
-à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui
-surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales
-dispositions.
-
-Il crût de la sorte.
-
-A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces
-étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les
-parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables
-heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en
-respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à
-ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y
-eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans
-critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté,
-sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien
-n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès
-de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la
-corruption fatale engendrée par les désirs vitaux.
-
-Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie
-d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée
-par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement
-évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du
-vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement
-de prémisses découvertes tout à coup?
-
-La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite
-du sentiment et des instincts.
-
-Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout
-de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en
-affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait
-avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite
-ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait
-asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre,
-et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant,
-il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille
-brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait
-le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen.
-
-Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes
-superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne
-ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des
-oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un
-beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien
-construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous
-les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de
-l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait,
-mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant
-ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu
-de ses enthousiasmes, de piteux gémissements.
-
-«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au
-travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu
-être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand
-il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes,
-comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée
-tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable
-insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil.
-En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient
-pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient
-pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main
-céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la
-chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis,
-l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait
-plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce
-vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout
-s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis
-le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami,
-tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui
-s’appelle la vie.»
-
-A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le
-mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les
-phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires
-plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de
-tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de
-prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément,
-mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle
-existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de
-latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose,
-mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à
-fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens,
-chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que
-de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler,
-larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal
-cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais
-des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé
-boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait
-cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des
-corbillards emmenaient les restes.
-
-«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le
-bonhomme.—«A rien» répondit Albert.
-
-Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les
-vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre
-garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria:
-
-«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause
-aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire
-les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient
-heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne
-serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert,
-et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas
-les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement.
-Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci
-m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans
-repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout
-court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de
-l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt,
-à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.»
-
-Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa
-stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa.
-
-«Malheureux Albert!» murmura-t-il.
-
-L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque
-glorieux du scandale.
-
-«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion.
-
-—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert.
-
-Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une
-douleur.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III
-
-POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX
-
-
-Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se
-targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les
-contredit et les accule.
-
-Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par
-d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi
-qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité,
-et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car
-une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire.
-De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à
-chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une
-loi, comme un arrêt, comme une condamnation.
-
-Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur.
-Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir
-qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires,
-agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi?
-désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir
-en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent
-chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et
-les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se
-développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand
-il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille
-quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux
-écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de
-mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux
-écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le
-presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir,
-des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes,
-des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient.
-Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre.
-
-Pourquoi n’aurait-il pas vécu?
-
-Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux
-que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le
-distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des
-compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient
-sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot,
-ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents.
-De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune,
-certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de
-faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares
-et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu
-tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait
-se croire parmi les privilégiés.
-
-Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique
-individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps
-sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort.
-D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré
-le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde
-et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités.
-
-Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban
-portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur»)
-et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues
-attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier».
-Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant
-découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à
-la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme
-était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le
-charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme
-sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de
-chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur,
-découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il
-devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le
-commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries.
-Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué
-corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un
-chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait
-à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout.
-Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines
-les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait,
-appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des
-sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des
-femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier,
-l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets,
-des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et
-tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en
-ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences
-brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient
-l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les
-foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés,
-leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces
-activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se
-promettant même d’en emporter une des bonnes.
-
-A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe
-et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la
-scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine
-sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec
-sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge,
-comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la
-patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi,
-jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement
-aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du
-personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou
-pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête
-baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume,
-mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante
-et tintinnabulante phrase.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV
-
-JACINTHE
-
-
-Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient
-les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles,
-tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait,
-habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte
-fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait
-d’une harmonie de tendresse.
-
-Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au
-bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons,
-grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement
-intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs,
-se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe.
-
-«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une
-visite.»
-
-Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en
-tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille
-de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries,
-meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds
-de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par
-les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait
-peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants,
-immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes,
-quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en
-forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir
-pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit
-de ce tintement.
-
-Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un
-personnage court et voûté.
-
-«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et
-tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des
-lunettes, ses visiteurs.
-
-Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les
-salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir,
-quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille.
-
-«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.»
-
-Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et
-ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre,
-d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait
-la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu
-confiance, jouaient les enfants.
-
-Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux,
-si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques
-eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des
-limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve
-était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur,
-continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus
-autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines
-les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions
-mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques
-voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums
-d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des
-sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette
-vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste
-naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes
-dominations de l’appartement.
-
-Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et
-troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade
-chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment
-l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions
-d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines
-chuchoteuses.
-
-Savait-il même pourquoi?
-
-Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création.
-Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les
-virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement
-dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous
-l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide.
-Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du
-ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve
-lumière, hésite et frémit.
-
-Albert savait-il même le nom de l’amour?
-
-Mais, en était-ce?
-
-Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa
-(seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer
-dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon
-oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...»
-
-—«Elle est malade.»
-
-Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de
-couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite
-reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint
-si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues.
-Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle
-semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes
-prochaines d’une imperceptible défleuraison.
-
-«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous
-apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses
-souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse.
-«Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses
-doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins.
-
-Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua
-l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein
-s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de
-plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions
-éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise
-sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu?
-
-Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme
-obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées,
-amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou.
-
-«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure.
-
-Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire.
-Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements
-surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige.
-Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions
-charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent
-les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance
-tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un
-organisme; et une lente ambroisie le noya.
-
-«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui»
-répondit solennellement Jacinthe.
-
-Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du
-fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut
-être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et
-une invincible audace pour y tendre.
-
-Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de
-constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un
-peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage
-de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les
-pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux
-oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se
-débarrassaient.
-
-De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le
-long des joues d’Albert.
-
-C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une
-bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard.
-
-Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de
-cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler:
-
-«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.»
-
-
-
-
-V
-
-L’ÉCOLE
-
-
-Albert avait dix ans.
-
-C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être
-heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que
-soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à
-onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui
-devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye,
-tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de
-laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt
-l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à
-leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni
-beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à
-table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant
-soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues
-prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu
-près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit
-possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis,
-on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète.
-
-Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de
-l’éducation.
-
-Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris,
-crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre,
-suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué
-par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.
-
-Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient
-cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules
-consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo.
-Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens.
-Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des
-génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des
-saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens
-et récents rivalisaient de divinisme et de _quia absurdum_. Hors
-cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes
-bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation
-intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée
-au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le
-bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé
-et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris.
-Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce
-fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds,
-les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se
-mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage
-des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la
-manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était
-aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme
-avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était
-refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient
-en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient
-les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple
-majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient
-les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions
-fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là
-que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus
-autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a
-d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette
-pagode: l’Université.
-
-_Nullitas nullitatum!_
-
-La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva
-cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle
-de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie
-avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des
-appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus
-drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus
-folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument
-ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité
-semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que,
-non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé?
-
- _Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris..._
-
-Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits
-pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs
-ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût
-existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle
-équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir
-qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût
-en rien nui.—Ah! la nuit!
-
-Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert
-une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un
-idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il
-un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre
-s’avisât de nommer _Fuchs_ ce qu’il désignait _renard_, la bête n’en
-avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au
-museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes
-maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors?
-
-Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe
-n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait
-de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois
-des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il
-méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies,
-il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses
-horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la
-même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il
-écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant
-sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place
-publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre
-César et Pompée.
-
-La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes,
-les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons.
-
-La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les
-appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet.
-
-_Quid novi?_
-
-Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien.
-
-En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives
-aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait
-d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait
-l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du
-concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les
-prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques.
-Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces
-rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret.
-
-
-
-
-VI
-
-LES ANNÉES STUDIEUSES
-
-
-Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des
-applications.
-
-Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par
-paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités
-communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes
-considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits;
-et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable,
-la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus
-cruelle ou plus sotte.
-
-Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée.
-
-La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle
-que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait
-et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire
-qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait
-s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste,
-d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait
-restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé,
-s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité.
-Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien
-qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en
-des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides
-et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une
-détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager
-vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions,
-donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux
-honneurs et aux richesses.
-
-Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait
-aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il
-voulait tout d’abord épuiser.
-
-Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations
-proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition,
-indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci.
-
-Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans
-doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de
-l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées:
-depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage,
-jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis
-les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques
-décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent
-leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique
-déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une
-hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des
-conchyologies et des anatomies comparées.
-
-A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un
-adolescent.
-
-Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius
-Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il
-fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les
-embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et
-le
-
- _Tu Marcellus eris...._
-
-Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des
-odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les
-mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux
-Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent
-Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades,
-l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies,
-l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque,
-l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau
-de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué
-Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué
-Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur
-Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur
-Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que
-Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842.
-
-Il avait fait des vers latins.
-
-Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant
-aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des
-époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées,
-comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte.
-Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux
-dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour
-se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties
-de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties
-fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime
-elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs
-d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre
-sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs
-des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant.
-Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques
-du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres,
-moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons,
-ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres
-de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux
-applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté
-d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences
-de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux
-dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta,
-au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant
-et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand
-faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la
-troisième République présentant un âne en liberté.
-
-Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal
-marché.
-
-Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans
-tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne
-lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes,
-ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la
-synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir
-d’estime à son endroit.
-
-Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et
-cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans,
-protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités,
-réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de
-causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux
-éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses
-inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer
-qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une
-différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces
-inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues,
-presque sans bornes, de science.
-
-
-
-
-VII
-
-PARIS
-
-
-Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris.
-
-Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une
-voie.
-
-Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup
-sûr et saurait choisir ses alternatives.
-
-Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin
-d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore
-quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales,
-quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence
-et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu
-sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons
-à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle
-la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de
-prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur,
-sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il
-pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses
-destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire.
-
-Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient.
-
-Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau.
-
-En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie,
-courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies
-ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne
-qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont
-se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé
-des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un
-million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes
-apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines,
-iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus
-tout—la forme, la solennelle et divine forme.
-
-Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté.
-
-Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis
-des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce
-rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau
-de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière,
-de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne
-devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le
-grandiose.
-
-N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les
-plus émouvantes et les plus héroïques histoires?
-
-N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires
-les plus merveilleux avaient fleuri?
-
-N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre?
-
-Il arriva.
-
-De la boue l’accueillit: car il pleuvait à Paris comme dans le plus
-obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit
-d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles
-traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement
-nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de
-triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de
-cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des
-devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin,
-regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une
-exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires,
-qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela
-était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une
-rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais
-mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale
-lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée
-fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait
-des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une
-colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée
-de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout
-ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du
-rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le
-Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des
-places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la
-promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut,
-à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié.
-Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les
-plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées,
-les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose,
-coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du
-Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais
-de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages,
-rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue.
-Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire
-et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même,
-il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits,
-une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un
-flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes
-contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des
-végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement
-de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux
-jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés
-plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui
-dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient
-plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache
-était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours
-de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin
-d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant;
-une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de
-Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient
-ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre
-chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré
-contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris
-devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille,
-l’ouvrage capital des hommes!
-
-Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute,
-les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples,
-Vienne, Genève?
-
-De la merde.
-
-Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce
-qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille
-ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait,
-calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se
-réduisait à avoir créé cela!
-
-Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu
-ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu
-traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait
-possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la
-noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups
-d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles
-de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez
-puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une
-ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné
-d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence,
-où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même
-plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions
-sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses
-en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré
-au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces
-compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence,
-avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent
-les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin,
-une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent
-d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des
-tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus!
-Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne
-s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la
-Ville consolatrice et belle!
-
-Paris était donc ce qu’il y avait de mieux!
-
-Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là.
-
-Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il
-le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VIII
-
-LE QUARTIER LATIN
-
-
-Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit
-ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie
-d’étudiant.
-
-Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.
-
-Albert croyait que par le travail on arrive à tout.
-
-Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et
-trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient
-diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux
-galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du
-Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main,
-d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier.
-
-Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté
-de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus
-d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils
-réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux
-et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit
-des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France
-parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les
-questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux,
-tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes
-peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient
-à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de
-Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme
-Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en
-eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire
-à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait
-qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir
-jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre
-de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que
-c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se
-plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles,
-rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité
-immense à une recette de cuisine des moines du V^e siècle ou à un
-compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient
-naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose
-que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne
-du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons,
-jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont
-un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les
-mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les
-instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes,
-les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et
-les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se
-ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous
-étaient convaincus de leur génie.
-
-Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.
-
-Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui
-peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons,
-des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de
-tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais,
-Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu
-célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait
-la génération future.
-
-Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent
-d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.
-
-Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par
-des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des
-facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se
-pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier
-plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats
-labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à
-s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement,
-semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde
-d’impérities!
-
-Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.
-
-Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus
-vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en
-raison de leurs prétentions.
-
-On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade
-des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus
-grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire
-sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de
-leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient
-magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les
-représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les
-faisait tous délirer. Ils en avaient _plein la gueule_. Et leurs gros
-yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se
-dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils
-aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces
-futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs
-politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites,
-ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs
-professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant
-travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à
-_faire la noce_. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur
-vie à _faire la noce_ aux dépens de cette même humanité.
-
-Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la
-sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux,
-qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.
-
-La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux
-autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par
-sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les
-engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes.
-Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette
-horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de
-rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment
-sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de
-la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies
-par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage
-gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il
-dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes
-rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait
-d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur
-pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous
-les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il
-une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour,
-décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique,
-les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses
-phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se
-ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du
-Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques
-agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore
-d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le
-boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une
-chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen
-ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours
-d’enthousiasme cette jeunesse.
-
-Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en
-gigantesques caractères d’or, prônait:
-
- AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.
-
-Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle
-étiquetait.
-
-Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.
-
-
-
-
-IX
-
-LA LUTTE POUR LA VIE
-
-
-Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil,
-capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné
-par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant,
-cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.
-
-Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture
-humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses
-heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne
-s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une
-certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si
-aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour
-la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté,
-goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit
-de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques
-douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur
-les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des
-laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au
-bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.
-
-Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.
-
-Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.
-
-Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute,
-trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir
-son corps.
-
-Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de
-la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.
-
-Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui
-remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il
-avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs
-du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville
-de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire.
-Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de
-manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps,
-Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces
-choses.
-
-L’instant était venu.
-
-Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt
-qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu
-de son esprit et de sa science.
-
-Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier
-Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement
-d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former
-l’intelligence.
-
-«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait
-fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on
-ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux
-Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais
-et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher
-ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à
-quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»
-
-Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur,
-sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»
-
-Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le
-trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon
-comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au
-mépris.
-
-Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il
-éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu,
-indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en
-irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort
-tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y
-saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen
-eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien
-incapable.
-
-Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans
-dîner, eut raison de ses répugnances.
-
-Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui,
-en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et
-lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu
-cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture
-intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière
-d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses
-caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du
-chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les
-journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus
-insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre,
-il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon
-marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi
-les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le
-chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en
-deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les
-nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à
-tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de
-cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce
-que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie
-et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet
-institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les
-élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient,
-par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le
-degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité
-des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient,
-on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils
-pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss
-américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au
-petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes
-l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms
-célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur
-lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout
-ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là,
-certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques
-sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois
-quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois,
-il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup.
-Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de
-ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très
-renommé.
-
-Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier
-moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer
-la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs
-semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et
-gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles
-Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire
-César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient
-à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la
-poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu
-capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.
-
-Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que
-son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui
-lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait
-ce directeur industrieux.
-
-«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire
-une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de
-près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous
-offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez
-par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous
-voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il
-là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre.
-On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une
-demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt
-que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous
-gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs
-par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour
-vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne,
-c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des
-chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs
-par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre
-est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous
-dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi
-pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour
-cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes
-autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez
-cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites
-dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez
-jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos
-honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter,
-tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à
-l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»
-
-Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme,
-perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux
-humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût
-des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme
-d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne
-répondit rien et tourna les talons.
-
-Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque
-amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous
-lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province
-et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un
-consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se
-retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur
-sa famille l’horripilait.
-
-Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans
-autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait
-le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu
-sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la
-longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un:
-«B’jour» à son salut.
-
-Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu
-plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin,
-exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une
-carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses
-tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita
-plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs,
-au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques
-espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai
-pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»
-
-—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix
-aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les
-pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de
-doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du
-tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune
-homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant
-que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment
-tout aussi humain, la pitié.»
-
-Albert prêta l’oreille.
-
-«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous
-lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait
-faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon
-pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous
-supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous
-vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin
-du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle
-besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent
-Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle
-rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes
-gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques
-acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à
-l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria
-rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons
-de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous
-voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie
-de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la
-cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez
-de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots
-_vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il
-s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui,
-monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de
-moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des
-enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan
-ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France
-commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place
-pour nous, les parasites.»
-
-Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des
-pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues;
-mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il
-se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne
-démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une
-génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence
-pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint
-que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une
-position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait
-pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.
-
-Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire
-méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous
-sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de
-terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts
-des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité,
-crevez!»
-
-Bientôt, il s’humanisa.
-
-«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins
-dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de
-l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours.
-Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de
-maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos
-meilleures heures pour travailler.»
-
-—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»
-
-Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près
-de trois ans.
-
-Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la
-soif.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-X
-
-EN SORBONNE
-
-
-Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle
-l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité.
-Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient
-trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances
-humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les
-lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance
-qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins
-grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or,
-lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le
-casseur de pierres?
-
-Il se jeta dans l’étude de la philosophie.
-
-Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre,
-qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une
-inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec
-ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des
-opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un
-joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le
-coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable
-balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la
-tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute.
-Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous
-estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne
-l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau
-coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.
-
-Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa
-tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le
-bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la
-chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences,
-on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des
-circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement
-hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu
-d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe
-descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres,
-animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont
-ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance
-était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du
-concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si
-elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.
-
-Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on
-est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche
-sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en
-hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de
-positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science,
-ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait
-se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses
-bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à
-terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.
-
-Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe
-de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de
-cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à
-synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque
-sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement,
-qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait
-pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable,
-la plus minime des questions philosophiques.
-
-Que faire?
-
-Spéculer?
-
-Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que
-les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps
-mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités:
-espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage
-le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les
-tourmentants problèmes.
-
-Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris
-de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les
-notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du
-monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins
-de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs
-nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles
-consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement
-dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux,
-les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en
-sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités
-concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher:
-Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus
-tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même.
-Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai
-dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui
-paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait
-savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser
-le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge
-d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le
-principe-base.
-
-Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre
-l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles
-écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.
-
-A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle
-hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas
-avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des
-idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de
-filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser
-que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre,
-une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité
-de l’esprit à sortir de son relatif.
-
-Quelle chute, après avoir cru au génie humain!
-
-Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés
-dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les
-considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de
-leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes.
-On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait
-nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs
-conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux
-antipodes les unes des autres!
-
-Le scepticisme naissait inévitablement.
-
-Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.
-
-Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y
-adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé,
-d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et
-le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la
-réalité que les concepts de la raison.
-
-De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon
-deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même,
-par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait,
-ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à
-Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa,
-pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une
-manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir
-un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et,
-certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du
-savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.
-
-
-
-
-XI
-
-MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS
-
-
-Orgie!
-
-Ah! ah! ah! ah!
-
-Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert
-était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait
-l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie!
-L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de
-lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce
-_g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec
-le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure
-dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se
-succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat
-qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée
-était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison,
-sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y
-était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait,
-l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour,
-la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait
-la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite
-du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur,
-absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.
-
-Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de
-l’immutabilité des rives.
-
-Où s’en allait-elle?
-
-Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau,
-avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui
-l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne
-au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu
-fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,
-jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il
-n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de
-travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent
-t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de
-jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés
-du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent
-dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve,
-écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit
-fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu
-feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux
-qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux
-habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles
-égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?
-
-La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la
-rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir
-comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée
-des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne
-veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les
-barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point
-être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans
-soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus
-heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»
-
-Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes
-par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans
-la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc
-des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles
-des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des
-bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler
-l’existence.
-
-Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.
-
-Qu’était-ce que la vie, après tout?
-
-Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de
-remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche,
-une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années
-d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il
-de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté
-des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se
-donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le
-mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever
-de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations
-_dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte
-d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant
-à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une
-tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh!
-n’est-ce point la sagesse?
-
-Oui.
-
-La sagesse disait ceci à Albert:
-
-On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies.
-Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines
-d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un
-métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants
-qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre.
-Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse
-roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et
-s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis
-que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le
-but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.
-
-La sagesse lui disait encore:
-
-Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.
-
-Alors, les lames fredonnaient:
-
-Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande
-Mer, celle qui nous ensevelira.
-
-C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt
-et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial
-jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert
-placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites
-fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et
-simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état
-latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la
-famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres
-peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le
-mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre
-pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment
-du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui
-existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était
-effondrée la religion.
-
-_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre
-séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer
-_pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie
-il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace,
-abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.
-
-Pourquoi pas?
-
-Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race
-honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité.
-
-Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur
-pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés
-dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante,
-quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le
-siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les
-mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail
-qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est
-vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de
-son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture
-moderne.
-
-L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à
-ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»
-
-Mais quoi! lutter! lutter toujours!
-
-Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la
-crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le
-firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses
-lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper
-de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus
-infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans
-l’immensité!
-
-Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.
-
-Il avait passé les ponts.
-
-De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme
-un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne,
-interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se
-tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son
-enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient,
-gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère
-certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il
-lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares
-chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.
-
-Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus
-de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que
-d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît,
-n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être
-intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute
-dans cette croyance!
-
-Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.
-
-Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XII
-
-LE DÉPUCELAGE D’ALBERT
-
-
- Paris, 13 mai.
-
-Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que
-j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou,
-au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement,
-comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent
-que de cette nuit.
-
-Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom
-de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais
-jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois
-avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé
-à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le
-monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût
-été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un
-soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée
-avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire
-pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais
-été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te
-confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle:
-elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras.
-Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux
-tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour
-manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa
-à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille
-et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans
-une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je
-ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules
-d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et
-tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du
-mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je
-serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où
-personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.
-
-Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux
-yeux une surprise.
-
-«Albert!» s’écria-t-elle.
-
-—«Moi.»
-
-Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que
-j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me
-procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus
-de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs
-du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant
-d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela
-m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais
-cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme
-prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne
-battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la
-convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme:
-j’allais l’avoir.
-
-Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien
-plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de
-moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.
-
-Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais.
-J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend,
-je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir
-de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues
-pratiques.
-
-Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle
-émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu,
-vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient
-au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je
-l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout
-s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté?
-Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les
-joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais
-l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici,
-en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière
-où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une
-désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes,
-mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au
-bonheur terrestre.
-
-Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif,
-m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète,
-que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour
-d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.
-
-J’emmenai souper Bertha.
-
-En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes,
-sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et
-ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la
-seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient
-dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement
-cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont
-les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes
-argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»
-
-Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement
-douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur
-sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements,
-et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de
-cils à ses regards.
-
-Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en
-donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de
-gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres,
-j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma
-poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de
-cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.
-
-Ainsi nous étions heureux!
-
-Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour
-l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau
-palpitant des romans.
-
-Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité
-humaine.
-
-Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras
-en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités
-de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le
-lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.
-
-Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour
-juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par
-lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que
-les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche
-aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt
-ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête
-des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et
-désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la
-femme expérimentée!
-
-Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation,
-où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les
-adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des
-moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce
-qui me perdit.
-
-Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés,
-polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux
-attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de
-la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des
-mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la
-jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons
-courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux
-châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit,
-il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant
-d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes
-hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes
-yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère
-maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et
-qui me fit songer que cette idole-là transpirait.
-
-Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris
-sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées,
-se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le
-parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de
-visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge,
-puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant
-ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal
-fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais
-avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux
-summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais
-dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et
-prêt à se moquer de lui.
-
-Enfin nous fûmes au lit.
-
-Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres
-femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup
-aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce,
-d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et
-la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur
-si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs
-de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres
-peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie,
-en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le
-vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je
-m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne
-pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de
-si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une
-espérance.
-
-Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital
-de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes
-s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut
-une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept
-sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé
-un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une
-accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que
-Diogène.
-
-Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.
-
-Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on
-tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus
-aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée
-s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de
-vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien,
-de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour
-le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude:
-j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que
-mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je
-vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»
-
-Oh! l’horrible cauchemar!
-
-Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs
-détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme
-Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir
-me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion?
-Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait
-voulu quitter le monde sur une si misérable impression.
-
-Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la
-voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme
-ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte
-dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond
-labeur, je l’éventrai de nouveau.
-
-Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.
-
-Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un
-jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup
-sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont
-exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le
-fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de
-fumier.
-
-Ah! l’amour!
-
-Jamais je ne la reverrai.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIII
-
-LA VIE FIÉVREUSE
-
-
-Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:
-
-Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait
-résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être
-l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté
-de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun,
-portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une
-dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait
-pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant.
-Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me
-sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos
-compagnons.
-
-Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de
-café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait
-danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux
-élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi
-pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux
-robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui
-répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et
-me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_
-Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser
-qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement
-il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel
-mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au
-lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma
-maîtresse!_
-
-Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La
-confidence vaut la peine d’être entendue.
-
-Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine
-deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver
-l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse,
-qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait
-en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne
-savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la
-débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer
-les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les
-évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait
-abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné
-pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté
-artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait
-les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal
-de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait
-pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les
-plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et
-sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement
-aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert
-n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un
-porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie,
-éclate, sans livrer un seul de ses secrets.
-
-Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de
-chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur
-la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.
-
-Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!
-
-Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu
-du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre
-enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi
-qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus
-grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume,
-l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en
-même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume.
-Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»
-
-Il courait aussi les lieux de plaisir.
-
-Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents
-de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins
-l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande
-capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une
-imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame
-après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes,
-il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme
-un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux
-tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un
-kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.
-
-Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes
-de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire
-d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage,
-on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant
-des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce
-qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit
-bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous
-vous demandez comment il était si riche? Il jouait.
-
-Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était
-accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix
-mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente
-et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du
-tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns
-même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit
-l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de
-la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était
-malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était
-malheureux de tout.
-
-Je n’ai jamais compris son caractère.
-
-Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je
-dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être
-raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la
-philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était
-dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans
-pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la
-parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.
-
-Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie,
-avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en
-villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais
-permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa
-le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint
-du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous
-jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.
-
-Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas
-moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de
-voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.
-
-Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat
-féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités
-de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper
-digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en
-eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des
-viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes,
-des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des
-assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus,
-un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref,
-la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais
-en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste
-avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas;
-André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des
-pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser
-en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un
-Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre
-centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père
-Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez
-bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa
-longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait.
-Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés
-merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des
-sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres
-que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements.
-Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes.
-Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs.
-Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait
-de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus
-dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors
-qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos
-immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me
-dit?
-
-«Je m’ennuie atrocement.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIV
-
-MAGGIE
-
-
-Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des
-indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre
-s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et
-fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits
-pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés
-de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était
-passé minuit.
-
-Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure,
-par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée,
-obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe,
-sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être.
-Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus
-dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il
-s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage
-se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement.
-«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je
-n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.»
-Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec
-finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une
-étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui
-dit de venir.
-
-Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait
-encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on
-pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà
-souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre,
-l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente
-et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils
-en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives
-rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent
-de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations
-anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles
-bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose,
-inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant.
-La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se
-relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula
-métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il
-se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla
-tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression.
-Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert
-la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de
-pitié.
-
-L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner
-et un gîte.
-
-Comme elle mourait de faim, le jeune homme fit monter à souper. Il
-réchauffa lui-même ses pieds glacés, les exposant nus à la flamme
-jaune qui riait dans la cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, des
-larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Elle pleura doucement, puis
-plus fort, puis avec des hoquets et des déchirements. «Qu’as-tu?» dit
-Albert. Et il était presque effrayé de ce désespoir, ainsi que de son
-silence à ses interrogations réitérées.
-
-La crise passant, elle revint à l’état primitif, à son écarquillement
-égaré. Blottie en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles
-frissons la revêtaient épidermiquement comme d’un filet de mailles
-limpides et ondulantes. Des distractions bizarres circulaient dans
-ses yeux. Ses lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun son. Elle
-ressemblait à lady Macbeth somnambule, mais à une lady Macbeth
-étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe humide et déguenillée, sans
-une résistance, avait été enlevée, et comme le fantôme shakespearien,
-vêtue seulement des blancheurs de sa jupe et de sa chemise,
-qu’éclaboussaient par taches les flamboiements du foyer, elle songeait
-à un épouvantement passé, tandis que l’heure avancée jetait sur cette
-scène les mystérieuses apparences de tout ce qui est nocturne.
-
-Soudainement, des mots s’échappèrent de sa bouche. «Oh! c’est horrible!
-horrible!... Ne me faites pas ce qu’il m’a fait!... Ce serait un crime
-... un crime!»
-
-Elle se tordit nerveusement les poignets, secouée d’une affre
-invincible.
-
-«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon Dieu!» fit-elle à voix hésitante et
-basse «je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon Dieu!... mon Dieu!...
-je n’oserai jamais.»
-
-—«Tu as couché avec un homme?» demanda-t-il crûment. Elle poussa
-un cri et se cacha la figure dans son coude. Albert se mit à genoux
-devant la jeune fille, l’enserra par la taille et, de l’autre main,
-écarta le bras dont elle se masquait, en lui murmurant: «Tu n’en
-es que plus jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait de la voir
-extraordinairement livide. «Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre
-petite?»
-
-Alors Maggie raconta.
-
-Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle
-trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la
-fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de
-ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle
-ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit,
-elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur.
-Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa
-les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous,
-mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la
-maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé.
-Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être
-battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu!
-si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le
-lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin.
-Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses
-dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous
-pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.»
-Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de
-ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena
-pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du
-magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et
-puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il
-la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme,
-brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses
-mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres.
-Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait
-tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se
-sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres
-velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements
-... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ...
-Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un
-jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa
-paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors.
-On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa.
-Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées,
-presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis
-de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition
-sur cette marche.
-
-Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité
-grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse
-assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui
-avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un
-déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il
-est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge
-as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence
-dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te
-remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de
-fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non
-plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses
-se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie
-désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance
-satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait
-à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la
-souffrance des faibles, le remuait malgré lui.
-
-Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé.
-
-Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses
-amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les
-détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses
-parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre,
-muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure.
-Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser.
-Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte
-d’amitié.
-
-Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors
-en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette,
-lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots.
-Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait
-précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du
-sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes.
-Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour
-de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais
-timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du
-ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs
-repas dans une taverne honnête.
-
-Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa
-léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière.
-Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait,
-sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des
-cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes
-évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses:
-ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix
-incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule,
-devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait,
-racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la
-même histoire racontée dans les mêmes termes.
-
-Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes.
-Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans
-discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles
-s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient.
-S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de
-Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès
-de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et,
-leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de
-cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le
-temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans
-savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir.
-Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment,
-charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre
-forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les
-paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!»
-Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser.
-
-Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le
-français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre
-instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas
-sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il
-s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique
-que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu
-envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté
-virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau.
-A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non
-point à l’abdication de sa personnalité.
-
-Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son
-cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus
-de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le
-désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de
-magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction
-vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa
-tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins
-où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait
-plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il
-cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un
-demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se
-manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à
-rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet
-d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser.
-
-Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau prenait des plaques mates, et,
-aux endroits fins, sous les orbites, aux fusellements des doigts, dans
-les gracilités du cou, des contrastes si délicatement smaragdins,
-qu’on eût dit voir par-dessous le sang se décomposer. Maintenant, elle
-passait au lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, aphasique.
-Albert demeurait là, incapable de s’en aller, de s’occuper ailleurs;
-il restait étendu sur une chaise longue, abandonnant la conscience
-du temps; il lampait du café, fumait des cigarettes; quelques livres
-gisaient à portée, mais ce n’étaient que des contes de fées et des
-albums de grosses images enfantinement coloriées, avec lesquels il
-parvenait quelquefois à éveiller chez la petite une lueur d’intérêt;
-le plus souvent, il la couvait songeusement d’un regard nuageux,
-n’essayant plus avec des questions d’attirer des réponses qui
-n’offraient pas de sens; il était extraordinairement influencé par
-cette présence morbide; à intervalles réguliers, en des crises de cette
-sorte d’hypnotisation, il était appréhendé de tentations anormales
-d’elle, irréalisables, comme d’être une sangsue et d’être appliqué sur
-elle, ou de se servir de ses deux pieds mis en guise de mouchoir pour
-presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, de pénétrer sa substance
-et surtout son cerveau, ce cerveau incompréhensible; il s’approchait
-du lit, rampant, de la façon imperceptible dont on s’approche des
-moineaux pour ne pas les effaroucher, il insinuait sa tête et ses
-bras peu à peu le long des draps, dans la quête de quelque communion
-d’essence ignorée, et tant qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait
-encore d’un rien son immobilité: mais sitôt qu’il frôlait un point de
-sa chair, elle se cambrait avec des sursauts de ressort et des terreurs
-dans ses gestes qui repoussaient.
-
-Des amis étaient venus le voir. Il supportait avec impatience leurs
-visites. Vu qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: et cette
-absence de messagers du monde extérieur augmentait le désarroi de
-sa vie. Albert ne sortait plus, parce que Maggie était trop faible
-pour marcher et, capricieusement—probablement au souvenir de son
-histoire—ne voulait plus monter dans une voiture. On apportait les
-repas de chez un restaurateur voisin, une fois par jour seulement, car
-Albert, ne bougeant pas, perdait l’appétit: quant à Maggie, depuis
-quelque temps, elle ne mangeait rien; sa constitution, de plus en plus
-bizarre, ne réclamait que de l’eau.
-
-Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et somnolait sur la
-chaise-longue, tandis que, assourdie de brun par l’abat-jour, la
-lampe se consumait dans sa veillée constante, fut surpris au milieu
-de son alourdissement par la mélopée plaintive d’une voix trémolante
-et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. En face de lui, Maggie, sa chemise
-de nuit collée au corps, grandie par son blanchissement, les pieds
-blafards, les tibias maigres, le cou étiré, se tenait droite, dans
-une pose de bras levés et rejoints sur la couronne des cheveux, et
-sa bouche à demi ouverte, sans un mouvement de maxillaire, laissait
-filtrer les sons languides de sa cantilène.
-
-«Maggie!» fit Albert en une indécision d’étonnement «que veut dire
-cela?—Rêves-tu?»
-
- * * * * *
-
-Elle poursuivit, sans paraître entendre:
-
- «La bête avait trois pattes rouges...
- Le roi n’avait pas sa couronne...
- La rose avait beaucoup d’épines...
- Le cœur n’avait plus de tendress...»
-
-Son corps semblait évoqué—une apparition spirite—fondu dans la
-pénombre, mystérieux, avec une ondulation fluidique inexplicable qui
-courait sur la frigidité du derme et le long du linge. Curieusement
-mornes les yeux, que pas une vacillation n’agitait. Voyaient-ils? Ils
-étaient pourtant attachés sur la luminosité de la lampe, à laquelle
-ils ne pouvaient se dérober, invinciblement liés comme un papillon
-de nuit. Ils avançaient vers elle ... Oui, tout le corps avançait,
-imperceptiblement, une glissée. Sans dévier d’une ligne, le fantôme
-marchait à la lampe. Il allait l’atteindre, la renverser ...
-
-Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu de cette scène, se précipita,
-attrapa Maggie au moment où était sur le point de se produire un
-écroulement de pétrole brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant:
-«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? Maggie! que se passe-t-il en
-toi? Ce phénomène a quelque chose d’alarmant!»
-
-Mais, il fut aussitôt épouvanté.
-
-A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant
-s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de
-l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain
-ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant
-sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour
-éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque
-divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la
-bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait,
-les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots
-saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me
-touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...»
-
-Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite
-écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.
-
-Albert la ramassa et la porta sur le lit.
-
-Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un
-doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme,
-l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La
-nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si
-elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une
-sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement
-subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion
-il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel
-l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend
-compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente
-oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous
-la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations
-sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner
-tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui,
-sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre.
-
-L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque
-chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui
-qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait
-impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes
-à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne
-à la Salpêtrière.
-
-Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache.
-«Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta
-moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit:
-regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie
-apparut.
-
-«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible
-sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna
-vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra
-minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux
-et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il
-prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de
-l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points
-symétriques du bas-ventre.
-
-Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les
-yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre
-inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand
-elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste,
-ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts,
-sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose
-qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise.
-
-Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle
-se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à
-peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui
-se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps
-s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le
-sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée.
-L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette
-fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil.
-
-A la question muette, avide de conclusions d’Albert, il répondit:
-
-«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans une heure, j’enverrai les
-infirmiers la chercher.»
-
-Il partit. On entendit dans l’escalier ses pas lourds.—Albert se
-retrouva seul avec Maggie.
-
-«Ma parole!» murmura-t-il «je crois que je l’aimais ...»—ayant presque
-une envie de pleurer.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XV
-
-LA DÈCHE
-
-
-Une accalmie suivit ces jours malencontreux.
-
-Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées
-jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes
-constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un
-dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances
-de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de
-dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient
-si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la
-première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.
-
-Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant
-une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à
-d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air,
-d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en
-nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux
-publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La
-peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les
-hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les
-centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités
-des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire
-assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en
-sortir.
-
-Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.
-
-Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent
-pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se
-lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la somme
-d’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui,
-immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de
-concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant,
-de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté
-à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.
-
-Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il
-aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures
-infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette
-de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse
-chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert
-peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions
-tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles
-lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des
-sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides
-morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique,
-déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en
-mouchets rares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu
-me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse
-découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la
-bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes
-faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées
-de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec
-d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique,
-clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à
-gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée
-éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres
-blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects
-flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et
-entouraient Albert.
-
-L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les
-amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce
-qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages
-au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dans des taudis.
-On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs,
-s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il
-ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou
-l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu
-n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné
-ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille
-bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin;
-parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson,
-qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le
-patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses
-sans lui réclamer sa monnaie.
-
-C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une
-fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné
-sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de
-maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie
-dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la
-vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment
-la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est
-l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille
-plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur
-en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents
-pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante
-dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la
-chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de
-flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du
-bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le
-plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les
-cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.
-
-Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que
-l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant,
-même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait.
-Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée.
-Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un
-vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus
-au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au
-hasard, suivant que se présentaient les choses!
-
-Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au
-chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou.
-Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il
-haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une
-volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas,
-usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.
-
-Que de progrès Albert avait encore à faire!
-
-Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida
-à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De
-loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si
-naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la
-morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires
-ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux,
-intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus
-oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants,
-au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du
-pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de
-vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir
-à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le
-vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du
-regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.»
-Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière,
-faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient
-si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de
-voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de
-Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la
-dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher
-tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une
-autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute
-la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après
-était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle
-grignotta jusqu’à l’os.
-
-En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le
-dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à
-brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à
-cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine
-et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures
-brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su,
-comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise,
-croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et
-des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la
-sagesse.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE GRAND ZUT
-
-
-Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen
-d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans
-cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la
-fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.
-
-Le moyen d’égorger le temps.
-
-Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait
-pas.
-
-Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible:
-le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore
-par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son
-cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et
-ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir,
-sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être
-dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été
-à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait
-immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à
-ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les
-herbes, et où s’enlise le pied.
-
-Que faire?
-
-La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant
-inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait
-sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.
-
-Dilemme: Ou ceci, ou cela.
-
-Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?
-
-Alors, zut!
-
-Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière,
-le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait;
-il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe
-cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une
-flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante
-devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime
-à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois
-lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait
-vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts:
-Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges,
-Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le
-ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie,
-la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que
-Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt
-misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César
-et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline,
-l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient,
-Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la
-prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,
-Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole,
-les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de
-Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement
-universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des
-êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement.
-Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se
-déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les
-fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche,
-il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de
-chair saignante à l’inexorable.
-
-Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.
-
-Oui.
-
-Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait
-entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez
-délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons
-des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert
-sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et
-promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.
-
-Que les gens étaient bêtes!
-
-Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!
-
-Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se
-trouvait aussi bête que les autres.
-
-Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for
-intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant
-une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter
-sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un
-tempérament.
-
-Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu
-cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la
-_Bêtise_.
-
-Que savait-on?
-
-Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert
-fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin
-lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter
-exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre
-l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.
-
-Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.
-
-Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit
-pour le lancer aux quatre vents.
-
-Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna
-la plus haute cheminée.
-
-De là, on dominait tout Paris.
-
-Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement
-surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes
-d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher,
-comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de
-son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les
-prirent en même temps.
-
-Zut!
-
-Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.
-
-Zut!
-
-Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien
-pu imaginer d’autre.
-
-«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des
-termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils
-ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus
-féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet?
-Un commentaire: donc, du vide.
-
-Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des
-torrents de lumière éclatante sur les choses.
-
-Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui
-aussi, dans un dernier «zut».
-
-Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait,
-et, calmé, éclata de rire.
-
-Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et
-que l’on ne se tue.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVII
-
-COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE
-
-
-Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de
-grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs
-jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la
-folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de
-rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi
-l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir
-pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits
-pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui
-l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer
-au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par
-le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide,
-par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il
-allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée
-sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement,
-puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis
-précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve,
-du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata,
-s’y parqua.
-
-En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.
-
-Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et
-l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent
-les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus
-la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans
-amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à
-ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère
-l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur
-complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise
-corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence,
-il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».
-
-De là à être poète, il n’y a qu’un pas.
-
-Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.
-
-Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_
-de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques
-de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité
-plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que
-d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses
-compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des
-lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes
-où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On
-voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer
-des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes
-fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le
-peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel
-gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques
-services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se
-souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une
-maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.
-
-Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes
-et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense
-qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers.
-Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille
-restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait
-servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera,
-le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement
-rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la
-pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier
-besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par
-nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter
-la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni
-procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile
-des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique
-de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il
-ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil
-surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le
-premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement
-méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre
-avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans
-l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut:
-impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues
-plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait
-grotesques.
-
-Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus
-tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète
-de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette
-corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec
-tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la
-folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant
-le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la
-crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de
-la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme
-se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les
-espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis.
-Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes
-irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient
-en plein empyrée.
-
-Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?
-
-Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de
-brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé
-ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de
-stériles et lamentables imbécillités.
-
-Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait
-aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers
-rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et
-s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans
-des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques
-brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô
-aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait.
-Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes,
-il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère
-qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de
-grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et
-pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une
-abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un
-gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais
-avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les
-éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs
-blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses
-senteurs.
-
-C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon
-le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de
-cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien
-différentes aventures.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVIII
-
-RAVISSEMENTS
-
-
-Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages,
-et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond
-d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et
-les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient
-restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de
-dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où
-il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des
-dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale.
-
-Il fallait autre chose.
-
-Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point
-sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs
-dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il
-alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs
-rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles,
-du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte
-des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts
-et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la
-solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que,
-contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient
-burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés
-grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait
-une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain
-pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où
-confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des
-lézardes.
-
-Des illuminations le hantèrent.
-
-En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre
-eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et
-brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles
-et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix
-céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou
-ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait
-leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la
-royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup,
-luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne,
-Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première
-fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les
-hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à
-tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et
-la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine,
-l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie,
-le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels
-de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis.
-Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis,
-étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme
-une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse
-et fléau des peuples.
-
-Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire!
-un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les
-générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers
-l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient
-étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se
-mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables
-de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs
-actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois!
-balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang!
-moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout,
-l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir,
-il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au
-grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il
-glapissait d’aise ou se tordait de rire.
-
-Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances
-innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs
-et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les
-chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur
-les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De
-longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient,
-à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids.
-Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de
-vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres
-du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les
-figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres
-par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient,
-glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes
-valses.
-
-Tout se résolvait dans une apothéose de la mort.
-
-Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.
-
-Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes
-aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et
-plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur
-conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait
-enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté.
-Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque.
-L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIX
-
-IMPUISSANCES
-
-
-Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme
-essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au
-mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer
-tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les
-aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles,
-les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée,
-éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense,
-d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il
-n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans
-l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement à courir, précipitant sur
-les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de
-l’encéphale.
-
-Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues
-déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les
-substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les
-discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux.
-Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces
-chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler
-en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose
-consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment
-opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces
-vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé
-que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en
-cataloguer les débris!
-
-Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux
-d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre.
-Ah! s’il avait pu transporter dans son cerveau pantelant le cerveau de
-cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui
-conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant
-de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher
-de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur,
-les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre,
-les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu
-naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée
-de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!
-
-A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir
-commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: le _ça_ qu’il
-avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle
-serait _autre chose_. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui
-apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.
-
-Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!
-
-Pleurant presque sur la dégradation de son concept, il mit enfin
-à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une
-considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde
-moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son
-poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des
-angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières
-affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.
-
-Hélas!
-
-Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore,
-exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.
-
-Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais
-d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses
-douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le
-considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant
-de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé,
-s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un
-avorton. Albert reconnaissait à peine l’enfant de sa pensée. Quoi,
-cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation
-idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter
-sa pensée, sa noble pensée!
-
-Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons,
-fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea,
-dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son
-jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce
-vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu,
-inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son
-souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit;
-et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur
-père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables
-que le sien.
-
-Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant,
-le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était
-taré d’impuissance: et cela suffisait.
-
-Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.
-
-La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.
-
-Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de
-deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce
-travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était
-malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la
-sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le
-vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que
-le dévoiement spécieux de sa pensée.
-
-Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XX
-
-LE PARNASSE
-
-
-Les autres ...
-
-Il voulut connaître les autres.
-
-Pour _quoi_ travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible
-à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel
-quel et tout cru à d’autres hommes.
-
-Pour quoi?
-
-Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion
-abordable du monde littéraire.
-
-La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains
-communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci
-restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels
-n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des
-balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste,
-différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par
-une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de
-stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger.
-
-Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et
-la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient
-plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages,
-jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur
-premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de
-bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient
-sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les
-tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant
-assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne
-laissaient plus avancer que les thuriféraires.
-
-C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il
-avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle,
-mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise
-mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur
-à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses
-anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre
-quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain,
-et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au
-souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de
-la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir
-et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait
-connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide
-gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et
-sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait
-coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et
-soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des
-bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus
-de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste,
-pour demander un bock ou allumer sa cigarette.
-
-Ce coquin-là poète!
-
-Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation.
-Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un
-état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation
-irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie
-exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage?
-
-Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en
-velléité d’épanchements.
-
-«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un
-véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état,
-Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune,
-l’alcool lui mettait des franchises.
-
-«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de
-véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs.
-Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous
-les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas
-évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions
-pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique?
-La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la
-garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards
-indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or,
-le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas
-l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs
-de la publication.»
-
-Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il
-bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce
-n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de
-faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé
-par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette
-capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il
-s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un
-propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite.
-Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait
-d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs
-des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on
-pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était
-certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la
-plus sotte prose qui fût au monde.
-
-Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce.
-
-On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait.
-Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup
-de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et
-produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché,
-voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait.
-Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient
-et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière
-machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier
-les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient
-d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans
-l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme
-un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un
-commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une
-chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire
-de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas
-assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!»
-
-Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une
-position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les
-fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui
-les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art!
-L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les
-écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un
-mépris spécial.
-
-Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes
-gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une
-pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de
-Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés
-comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions,
-celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des
-ambitions.
-
-Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le comprenait—un malheureux
-assez incapable de vivre, pour n’avoir plus de forces que pour
-pousser des plaintes—tel qu’il se sentait lui-même, tel qu’il
-aimait à en découvrir quelques-uns dans l’histoire des littératures:
-mais plus abject, certes, celui qui, l’imagination fleurie imite
-artificiellement, pour en jouir, s’en faire de l’or ou des grelots, le
-cri rauque ou geignant qu’au premier a arraché la misère.
-
-
-
-
-XXI
-
-DÉCRÉPITUDES
-
-
-Et de fréquents pensers l’envahirent.
-
-Oh! comme du sein de sa grandeur intime, le chaos s’engendrait vers
-des avenirs confus et vastes! Il méditait sur le relatif et l’absolu,
-trouvant certain ce qui ne l’était pas et incertaines les plus sûres
-vérités. Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles lui avaient
-appris que l’univers immense se souciait peu de ses désirs et de ses
-peines: dans les myriades d’entités, que l’une existât ou n’existât
-pas, qu’est-ce que cela faisait au tout? La société le négligeait, le
-système solaire le méprisait, le gouffre des cieux l’anéantissait. Et
-l’infini de l’espace n’était rien: il y avait encore l’infini du temps.
-
-Que serait-il après la mort?
-
-Cette question le tracassait, car quoiqu’il eût feint devant ses amis,
-et souvent devant lui-même, de l’avoir depuis longtemps élucidée, elle
-n’en restait pas moins monstrueusement interrogative en son esprit.
-O dilemme! L’homme entre deux néants l’épouvantait, et l’éternité
-l’épouvantait. Il resta souvent songeur, à cette période de sa vie,
-reculant devant le problème, l’envisageant pourtant comme par une
-attraction malsaine.
-
-Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait un Erard.—Or, Albert
-se demandait si, semblable aux notes, il disparaîtrait, fugitif, après
-avoir—quelques instants—lamentablement ébranlé deux ou trois mètres
-cubes d’air: cacophonie éparse et stérile. Il ne lui plaisait nullement
-qu’une désagrégation de ses molécules animées s’épandit en poussière;
-se dissoudre et que des parcelles de lui reparussent sans conscience
-dans un pistil de fleur, dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire de
-quelque marécage, dans les miasmes d’une cité—respirés par cent mille
-poumons empestés—lui paraissait un mince régal.
-
-D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité de survie au-delà
-du corps lui déplaisait encore plus. Une seconde existence! Et dire
-que des gens se faisaient chartreux pour se l’assurer! Ils étaient
-donc bien contents de celle-ci! Serait-ce au moins une jouissance
-perpétuelle? Mais cette perpétuité même constituerait le plus
-nauséabond des supplices. Il valait mieux presque l’extinction—dont la
-pire tristesse ne consistait-elle point à disparaître sans savoir le
-pourquoi d’avoir paru?
-
-En l’état de victime où il se voyait, où il voyait chaque être sur
-la terre et les soleils dans le ciel—état de victime, ou d’esclave,
-ou plus simplement de rouage, de minuscule dent d’engrenage dans une
-machinerie gigantesque et féroce—il jugeait certainement toute révolte
-ridicule: néanmoins, dompter toute révolte, ô entreprise difficile!
-Albert ne voulait pourtant pas sécher dans la peau d’un de ces rebelles
-à la loi, qui s’égosillent de leurs imprécations et soulignent chaque
-crispation de leur cœur par d’ineptes cris de rage. On plaint d’un
-haussement d’épaules le condamné à la décollation, qui se fait porter
-de force à l’échafaud et étourdit le public de ses lamentations. Se
-résigner, subir, souffrir, voilà la conduite que suivaient les esprits
-sensés, raisonnables, lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à éprouver le
-délice de la vie.
-
-Tenir une contenance!
-
-Fallait-il alors tenir une contenance, garder une démarche noble, poser
-à l’œil du monde pour un sceptique, un blasé, qui est définitivement
-dégoûté du globe, mais qui sourit quand même?—Cela a vraiment du chic.
-
-Ainsi, encore des arrière-pensées!
-
-Non: cela supposait une force toujours grande et toujours une
-préoccupation de se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne s’inquiéter
-de rien, ignorer si l’on montre du courage ou si l’on prête à rire, ne
-plus devoir compte à des gens qui regardent.
-
-Où l’amour propre va-t-il se nicher: jusque dans une résolution de n’en
-plus avoir!
-
-Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous payé votre place en
-entrant? Vous n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! Vous ne
-saurez pas si la pièce qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû jouer
-vous-même, car acteurs et spectateurs se donnent la réplique—est une
-tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas le droit. Vous avez beaucoup
-vu et rien du tout compris. Vous êtes un imbécile encore plus qu’un
-intrus. Hop! à la porte!
-
-Nous y voilà donc! les choses n’étaient pas gaies, mais ni sérieuses.
-Ça devait-être bien égal! Se laisser aller!
-
-Où?
-
-N’importe.
-
-Essayer de jouir?
-
-Non.
-
-Le contraire?
-
-Non.
-
-Alors quoi?
-
-??
-
-Cela signifie?
-
-On ne sait pas.
-
-Albert soliloquait des heures sur ce thème. Des levains de philosophie
-fermentaient encore, impossibles à réduire. A quoi cela aboutirait-il?
-A quelque marasme probablement.—En tout cas, il ne lui restait pas
-grand stade à parcourir.
-
-
-
-
-XXII
-
-COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE
-
-
-Il neigeait.
-
-L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule,
-bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse,
-hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la
-cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses
-hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait
-souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents.
-Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre,
-l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!
-
-Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et
-ses neuf chemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à
-l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir.
-Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des
-alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en
-linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà
-exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion
-finale.
-
-Il neigeait.
-
-L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée
-aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les
-trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule
-grinçait. Brrr! quel froid!
-
-Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture
-zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.
-
-Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi
-bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres.
-Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée
-la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir
-prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses
-voisins pour mendier un peu de flamme.
-
-Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.
-
-En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude
-venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré
-les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et
-le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces
-moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons
-fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant
-heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art,
-ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du
-clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux
-du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux
-de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient
-ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées
-le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc!
-toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé,
-râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang
-congelé, le cœur roide.
-
-Il se réveilla.
-
-La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures.
-Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté
-à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il,
-fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»
-
-Il vêtit sa houppelande et ses bottes.
-
-Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés
-arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur
-repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux
-narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille
-morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner
-pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre
-de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut
-encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la
-tête basse.
-
-Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.
-
-O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement
-épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans
-fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme,
-matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme,
-abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en
-rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et
-sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement
-fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi
-ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il
-pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds
-ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins,
-pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds
-de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en
-étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants,
-d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,
-d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient
-passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur
-cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la
-civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus
-de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite,
-bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient
-l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne
-profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour
-être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon
-sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de
-lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec,
-les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir
-respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et
-s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus
-fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les
-boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres,
-les cafés et les fiacres.
-
-De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.
-
-Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement
-mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne
-parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans
-cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en
-arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par
-essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.
-
-Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing
-dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient
-de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus
-de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une
-inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns
-les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice,
-s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque
-méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères
-et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance,
-comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant
-donnés l’être _a′_ et l’être _a″_, dont l’un souffre d’une souffrance
-positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que
-_natura abhorret a vacuo_, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre,
-jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera
-un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains
-procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que
-l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après
-de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant
-d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries,
-les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées
-populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de
-philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux
-qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et
-de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires,
-maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins
-n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les
-autres.
-
-Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ,
-à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la
-civilisation.
-
-Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était
-son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut
-extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa
-houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant
-dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les
-yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il
-se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des
-chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer.
-Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait
-inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se
-comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!
-
-Il se recoucha.
-
-Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la
-Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.
-
-Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les
-genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge
-recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la
-situation: «Je suis pessimiste!»
-
-Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»
-
-Il neigeait.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIII
-
-L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE
-
-
-Il y a cent manières de devenir pessimiste.
-
-Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois
-qu’on l’est.
-
-Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent,
-bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du
-schopenhauérisme.
-
-Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du
-champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du
-jemenfoutisme.
-
-Albert tourna suivant le troisième mode.
-
-Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara
-pessimiste, il fit un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait
-s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il
-devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de
-faim!
-
-L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature?
-
-Oh! non.
-
-Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot de _pessimiste_, ce mot
-qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances,
-il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtemps _en puissance_
-dans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller
-jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste,
-comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans
-un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se
-développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par
-jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert
-en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction.
-
-Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et
-singulière destinée, banale parce que, vue extérieurement, elle
-avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par
-la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa
-les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance.
-Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il
-vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal?
-Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et
-si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle
-lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer
-le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des
-accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse,
-des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux
-d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une
-seule chose restait réelle: l’affadissement.
-
-Le pessimisme même ne lui souriait plus.
-
-Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à
-l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincu d’une vérité,
-et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui
-chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à
-regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de
-dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la
-haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui,
-qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions
-s’opèrent, qu’il est un homme.
-
-Albert, lui, pourrissait.
-
-A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait
-au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des
-rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière
-pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la
-languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une
-étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait
-forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant
-plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des
-lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le
-bruit seul de Paris, arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En
-une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait
-les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude
-maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni
-pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire
-était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses
-dont il ne lui restait après aucun souvenir.
-
-A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout
-ce qui n’était pas la _contemplation_ lui devint insupportable. Il ne
-pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle,
-Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau
-le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë,
-Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres
-le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de
-l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas
-son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant,
-mais les produits formulés de son imagination. Les vers qu’il avait
-jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt
-qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle
-fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique.
-Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini
-dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement
-l’hyperesthésie de son âme.
-
-Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses
-doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes,
-à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce
-qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments
-incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations
-bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et
-de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des
-relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez
-Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du
-hachisch.
-
-De fantomatiques songes comme des lueurs flottantes et paresseusement
-balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des
-palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives,
-des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés,
-des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant
-en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des
-fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt
-perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois
-alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de
-paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides
-de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement
-et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et
-des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de
-muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était,
-au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et
-la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et
-le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis un sommeil de plomb
-remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du
-divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui
-attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre
-à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi.
-
-Ainsi passaient les jours, monotones et terribles.
-
-Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se
-complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en
-plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait
-plaisir ou peine, à la ruine de son _moi_, fatale et complète. Rien ne
-subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire
-et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci
-rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif,
-énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et
-ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie.
-
-C’était un soir roux de septembre, alors que, jaunissant, les
-feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras
-osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une
-forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au
-pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes,
-gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds,
-bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité
-infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient
-l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses
-souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient
-doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne
-ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins,
-loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris.
-Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris
-comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons,
-lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus
-moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,
-sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance
-molle.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIV
-
-LE SUICIDE D’ALBERT
-
-
-Enfin, il décida de se tuer.
-
-Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que
-Descartes, et il calculait son cas de la sorte:
-
-Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de
-professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours
-de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement,
-nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur
-son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise
-particulière des pions.
-
-Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué
-au coude, un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires,
-une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole,
-dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a
-pour équivalent que la bêtise des bohêmes.
-
-Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des
-nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un
-fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes,
-néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent
-que la bêtise des poètes.
-
-Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne.
-Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide,
-le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un
-crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons
-précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait
-ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un
-geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que
-le croissant lunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et
-fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes
-en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les
-règles.
-
-Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore
-sur son cas.
-
-Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine.
-Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de
-misanthropie.
-
-Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.
-
-Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait
-comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il
-sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes,
-le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.
-
-En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait;
-ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs,
-qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni
-contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant
-bohême il haïssait ses créanciers; étant poète, il haïssait Boileau.
-Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne
-troublait plus son essentielle indifférence.
-
-Pourquoi se tuait-il?
-
-C’est la question qu’il se posait lui-même.
-
-Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes,
-appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes,
-et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont
-l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il
-découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison
-de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le
-lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à
-l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire
-un changement dans la monotonie immense du _toujours la même chose_;
-que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui,
-l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît,
-parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;
-que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre,
-les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de
-bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent
-et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est
-pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome
-pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il
-n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il
-se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit:
-«Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement
-le suicide, lorsqu’il ajoute, I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme
-de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» et X, 8: «Celui qui
-creuse une fosse y tombera.»
-
-Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de
-l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité,
-étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs,
-ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles
-d’Ecriture assez fortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage
-hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison,
-du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.
-
-_Ergo_, il se tuait.
-
-Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les
-fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore
-plus rares. La lune s’était enfin montrée.
-
-Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche,
-se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver
-de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner
-une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de
-l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme
-Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se
-brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture
-aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un
-aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter
-d’une seule haleine le monologue de Charles-Quint, dormir les pieds
-en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube,
-s’absinther ou s’asphyxier au charbon.
-
-Albert avait choisi le revolver.
-
-Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de
-s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à
-l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le
-revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps
-qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse
-autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les
-cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose
-ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à
-l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule
-ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on
-inspire deux ou trois passions posthumes.
-
-Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant
-les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur
-les flammes jaunes et léchantes, il eut envie de les voir dévorer tous
-ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et
-des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches
-embrasées.
-
-Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce
-qu’il avait décidé.
-
-A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement
-son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts
-en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta
-le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir
-jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué.
-
-Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver
-contre son crâne.
-
-Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible.
-
-Puis, le chat le vit presser la détente.
-
-Fla!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- I—L’initiale déveine 5
-
- II—Première lueur de raison 11
-
- III—Pourtant Albert prend le monde au sérieux 20
-
- IV—Jacinthe 27
-
- V—L’école 35
-
- VI—Les années studieuses 42
-
- VII—Paris 49
-
- VIII—Le Quartier Latin 58
-
- IX—La lutte pour la vie 66
-
- X—En Sorbonne 81
-
- XI—Mangeons et buvons car demain nous mourrons 89
-
- XII—Le dépucelage d’Albert 99
-
- XIII—La vie fiévreuse 112
-
- XIV—Maggie 122
-
- XV—La dèche 144
-
- XVI—Le grand Zut 153
-
- XVII—Comment Albert devint poète 160
-
- XVIII—Ravissements 168
-
- XIX—Impuissances 174
-
- XX—Le Parnasse 180
-
- XXI—Décrépitudes 188
-
- XXII—Comme quoi Albert se déclara pessimiste 193
-
- XXIII—L’évolution d’un pessimiste 203
-
- XXIV—Le suicide d’Albert 213
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE
-
-_Artistique et Littéraire_
-
-
-COLLECTION D’ART
-
-Editée sous le patronage de «_La Plume_»
-
-[Illustration]
-
-ŒUVRES DÉJA PARUES:
-
- 1.—=Dédicaces=, poésies, par Paul Verlaine, tirage
- à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.;
- 50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (_épuisé_).
-
- 2.—=A Winter night’s dream=, (_Le Songe d’une
- Nuit d’Hiver_) poème lunatique, par Gaston et
- Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage
- à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand
- Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr.
- et 200 à 3 fr.
-
- 3.—=Albert=, roman, par Louis Dumur, tirage à
- 500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon
- à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr.
-
-_Ces éditions ne seront jamais réimprimées._
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
-
- _Le 5 juillet 1890, à Annonay_ (_Ardèche_)
-
- Par JOSEPH ROYER
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Albert, by Louis Dumur.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Albert
-
-Author: Louis Dumur
-
-Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<div class="limit1">
-<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p>
-<p class="pc mid">par</p>
-<p class="pc mid"><span class="smcap">Louis Dumur</span></p>
-</div>
-
-<p class="pr4 p4">MDCCCXC</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p>
-
-
-<p class="pc4 lmid">AUTEUR:</p>
-
-
-<p class="p2 mid"><i>La Néva</i>, poésies,<br />
-Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;<br />
-Paris: Albert Savine.</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc4 lmid">POUR PARAITRE:</p>
-
-<p class="p2 mid"><i>Lassitudes</i>, poésies.</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid">LOUIS DUMUR</p>
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-<h1 class="red">ALBERT</h1>
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-
-<p class="pc4 mid">PARIS</p>
-<p class="pc large">BIBLIOTHÈQUE</p>
-<p class="pc lmid">Artistique &amp; Littéraire</p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p class="pc lmid">MDCCCXC</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/fr.jpg" width="400" height="628"
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-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-005a.jpg" width="500" height="115"
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- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 xlarge">ALBERT</p>
-
-<div class="figcenter">
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- title="" />
-</div>
-
-<h2 class="p2">I</h2>
-
-<p class="pch">L’INITIALE DÉVEINE</p>
-
-<p>Fantoches, vous qui, durant les insomnies,
-voletez étrangement autour des prunelles
-fiévreuses, contez à celui qui ne
-craint ni l’extrême, ni le choquant, ni
-l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence
-des actes, ni la disproportion des pensées,
-contez, sans éloge ou blâme, la décevante
-vie d’Albert.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p>
-
-<p>Du reste, sous toute chose, formule
-saint Thomas d’Aquin, gît le réel.</p>
-
-<p>En une minime cité de province, plus
-malsaine qu’immorale, plus stérilisante
-que perverse, où l’existence avait des
-longueurs particulières, de spéciales somnolences
-que ne soupçonnent point les
-vraies villes, point la pure campagne; en
-une sous-préfecture maussade, flasque,
-incolore, gluante, solitaire et confite en
-soi, prétentieuse et banale, chaste jusqu’à
-l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque,
-ignorée des humains et les ignorant;
-en une moyenne bourgade vulgairement
-située sur l’inévitable affluent aux ondes
-grisâtres, aux grèves grisâtres clairsemées
-de grisâtres roseaux, vague église gothique,
-pont restauré; en un de ces trous
-administratifs et mornes, dont le nom provient
-d’une ancienne peuplade des Gaules
-mentionnée dans César; en un de ces marécages
-de la sottise, végétaient, monotones
-et bouffis, son père et sa mère.</p>
-
-<p>Ils l’eurent&mdash;lui&mdash;troisième, quatrième
-ou cinquième enfant d’une nombreuse
-famille, procréé à son heure, en son jour,
-dans son numéro d’ordre, tranquillement,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-béatement et suivant les laisser-aller passifs
-de la bourgeoise providence. Ils l’avaient
-appelé Albert, parce que son parrain
-s’appelait Albert et que sa bonne
-tante maternelle s’appelait Albertine.</p>
-
-<p>O confiance!</p>
-
-<p>Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans
-raison, sans cause appréciable qui expliquât
-pourquoi il naissait à cette latitude,
-sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi
-il naissait de ces petits commerçants
-plutôt que de gros industriels, plutôt que
-d’un banquier, ou que d’un bandit, ou que
-d’un baron, ou que d’une actrice, pourquoi
-il naissait catholique et non pas calviniste,
-turc, disciple de Zoroastre, indou,
-païen, même adorateur du grand Lama,
-pourquoi il naissait avec ses vices et ses
-qualités, au lieu de différents, pourquoi il
-naissait, enfin!</p>
-
-<p>Il n’avait rien d’extraordinaire qui le
-distinguât du commun des nouveau-nés:
-ses chairs pendillottantes, ridées, rouges,
-son nez camard, ses yeux grêles, ses bras
-et jambes difformes qui bougillaient impondérés,
-sa tête ridiculement anormale,
-sa bouche édentée qui sans cesse s’écarquillait<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-pour glapir les vagissements ... il
-n’était ni plus laid, ni plus beau que les
-autres hommes&mdash;moins laid, peut-être,&mdash;c’était
-un homme. Mais s’il avait déjà pu
-réfléchir (la réflexion semblait pourtant
-habiter ses plaintes précoces), c’eût été
-justement de cela qu’il se serait lamenté:
-d’être homme.</p>
-
-<p>La bête, la plante, le protoplasma qui
-éclosent trouvent à la sortie de leur œuf,
-de leur germe, de leurs éléments, une nature
-assez bienveillante, qui, si elle ne
-leur fait pas oublier les douceurs du non-être,
-incline, du moins, à ne pas leur gâter
-le sort par de trop viles insuffisances, par
-de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent,
-sans autre travail que celui de leur propre
-et libre développement, des irradiations
-de la lumière, des nourritures du sol, des
-exquisités de l’air et des liesses de la chaleur.
-La sensation les sert sans leur nuire.
-L’idée ne leur incombe que dans les limites
-de la contemplation. Quelques-uns, sans
-doute, sont esclaves: mais ils ne le sont
-que par leurs rapports avec l’homme. Ils
-meurent accablés par l’âge ou de mort
-subite; et pour ceux qui inspirent la pitié,<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-les compagnons de l’homme, tout ce que
-la science a de ressources s’applique à
-leur escamoter les souffrances du trépas
-et l’appréhension d’être dévorés.</p>
-
-<p>L’homme, au contraire, vaincu d’avance
-sous les horions de son destin, condamné
-à l’accablement partiel ou total de ses volontés
-les plus chères, pétri dans la misère,
-la nudité, l’inquiétude, surmène son énergie
-pour des buts qu’il n’atteint pas;
-rongé d’ambitions, toutes légitimes, puisqu’elles
-sont ses besoins, depuis l’ambition
-de manger, jusqu’à celle de régenter le
-monde, il vogue d’espoir en espoir et
-tombe de désastre en désastre; son sang
-épuisé, ses tissus étiques couvent les
-miasmes et les pustules, et son âme est le
-siège de maladies morales, d’autant plus
-violentes qu’une relative santé du corps
-leur laisse plus de loisir pour se développer;
-il ne peut se soustraire à ce fatalisme,
-et, malgré l’éternelle illusion, perdant à
-mesure qu’il vieillit son courage et sa
-vigueur, qu’exaltait jadis sa nostalgie
-d’assouvissement, il se révolte, il maugrée,
-il reconnaît Arimane comme son maître,
-et il est obligé d’inventer une vie future<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-pour se consoler de celle dont il est le
-jouet.</p>
-
-<p>De là cet axiome:</p>
-
-<p>Les races inférieures s’épanouissent,
-l’homme se fane.</p>
-
-<p>Et, nuit et jour, Albert criait.</p>
-
-<p>Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait
-généreusement sa poitrine mûre et lui
-donnait le sein.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch">PREMIÈRE LUEUR DE RAISON</p>
-
-<p>De ce lait maternel il eût fallu beaucoup
-plus, pour faire du rétif nourrisson un
-mortel docile ou résigné.</p>
-
-<p>La rebuffade lui était innée.</p>
-
-<p>Déjà, ses yeux considéraient les objets
-avec plus d’hésitation que de curiosité,
-et, avant même de pouvoir les nommer,
-comme autant d’ennemis il s’en fallait de
-peu qu’il ne les redoutât. Les mines arides
-de son entourage éveillaient, à ses
-premiers regards, des velléités circonspectes
-et peureuses. Singulières, les rêveries
-muettes qui composaient sa pensée en
-formation s’attardaient sur ces répulsions
-éprouvées. Il suspectait la lumière du matin
-de ramper par la vitre jusque sur son
-berceau pour voir ses paupières clignoter<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-douloureusement; la charrette cahotant
-dans la rue de dégringoler, assourdissante,
-lui casser la tête; l’interminablement maigre
-crucifix, là-bas, dans le coin, ce long
-corps efflanqué sur le prie-Dieu, de méditer
-l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites
-immobiles; et de vouloir l’horripiler les
-baisers gras dont ne cessaient de le couvrir,
-avec des mots bêtes, le père, la
-mère, les frères, les sœurs, la cuisinière
-et toute la clique répugnante des connaissances.</p>
-
-<p>On lui apprit à marcher et à causer.</p>
-
-<p>Certes, ce fut un soulagement de n’avoir
-plus à subir ces bras qui le portaient de
-chambre en chambre, à la promenade, au
-lit, à l’office, qui le plantaient sur des genoux
-pointus, le ballottaient de ci, de là,
-et dont il ne pouvait se passer. Il se servit
-de ses jambes pour quelquefois s’enfuir
-hors de la maison, se perdre dans quelque
-jardin, dans quelque faubourg, au risque
-de la verge. Quant au langage, s’il connut
-vite l’usage de deux ou trois substantifs,
-il s’en abstint volontiers et préféra le
-geste, plus sobre, plus rapide, plus expressif.
-Mais, dès qu’il ne s’agissait pas<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-de réclamer pain, soupe ou polichinelle,
-aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement
-à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât
-des paroles imprévues, qui surprenaient
-parce que, peu enfantines, elles
-dénotaient d’anormales dispositions.</p>
-
-<p>Il crût de la sorte.</p>
-
-<p>A vrai dire, la raison n’avait pas encore
-jailli en une de ces étincelles crépitantes,
-qui ébouriffent d’aise ou de détresse
-les parents décontenancés. Elle germait
-cependant. Durant d’ineffables heures,
-Albert contemplait l’univers ambiant,
-comme s’il eût voulu en respirer l’essence
-et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment
-à ces nouveautés, ou plutôt il tentait
-de s’y acclimater: car s’il y eût réussi,
-il les eût acceptées à la façon des autres
-hommes, sans critiquer, dévotement.
-Or, observant avec cet esprit&mdash;inexpérimenté,
-sans doute, mais exempt de
-préjugés, puisque, à ce moment, presque
-rien n’y avait été mis, offrant ainsi
-table rase aux phénomènes&mdash;un accès
-de raison ne devait pas tarder à éclater,
-fût-ce le seul, avant la corruption fatale
-engendrée par les désirs vitaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p>
-
-<p>Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse
-d’innocence, toute pétrie d’ingénuités,
-pourtant d’autant plus pure qu’elle
-a moins été troublée par l’existence,
-qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement
-évidente, par divination, par
-coup de théâtre, une irrésistible vue du
-vrai philosophique, déduit simplement,
-théoriquement, mathématiquement de prémisses
-découvertes tout à coup?</p>
-
-<p>La raison: clarté de l’intelligence sur
-les choses, abstraction faite du sentiment
-et des instincts.</p>
-
-<p>Un vieux curé, podagre, marmiteux,
-cacochyme, ratatiné comme un bout de
-parchemin, ridé comme une pomme brûlée,
-avait pris Albert en affection. Grave
-et cérémonieux, l’enfant venait boire le
-café au lait avec lui, sur sa terrasse haut
-perchée, d’où l’on dominait la petite ville
-et l’alentour mélancolique des champs. Le
-vieux curé le faisait asseoir dans un fauteuil
-trop gros, où il enfonçait jusqu’au
-ventre, et lui donnait des gâteaux à grignoter,
-tandis que, le chef branlant, il
-l’incitait par de bénévoles questions à
-s’intéresser à mille brimborions de science<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-et de morale, au moyen desquels il se figurait
-le façonner pour l’avenir honnête
-homme et consciencieux citoyen.</p>
-
-<p>Nulle pédanterie, vraiment, mais une
-crédulité pieuse et de touchantes superstitions
-en ce qu’il lui disait du grand ordre
-qui règne ici-bas, des harmonies de la nature,
-du roi de la création et des oiseaux
-chantant des louanges sur de jolies branches
-vertes, par un beau soleil. Que le
-globe était bien installé, bien admirable,
-bien construit dans son indulgente imagination
-de vieux curé! Comme tous les
-mignons pantins manœuvraient délicieusement
-entre les doigts de l’excellente cause
-suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait,
-mouillait des mouchoirs, pleurnichait
-en y songeant, tout en grattant ses
-articulations, dont les raideurs lui arrachaient
-parfois, au milieu de ses enthousiasmes,
-de piteux gémissements.</p>
-
-<p>«Vois» disait-il «cette atmosphère si
-lucide, que l’œil perçoit, au travers, à de
-considérables distances! Réfléchis que
-nous aurions pu être entourés de ténébreux
-voiles, comme les habitants de Londres
-quand il fait du brouillard, ou plongés<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-dans l’opaque étendue des ondes, comme
-les poissons. Quel merveilleux spectacle
-que celui de l’araignée tissant sa toile
-pour prendre des mouches! Remarquant
-le misérable insecte, Dieu, en son infinie
-et prévoyante pitié, lui donna le fil. En
-haut, en bas, tout conspire au bien. Si les
-continents n’existaient pas, les eaux envahiraient
-toute la terre; si les eaux
-n’existaient pas, la terre serait complètement
-à sec. Partout se devine la main céleste
-du meilleur des souverains. Le lion
-dans les déserts trouve la chair succulente
-de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de
-l’oasis, l’oasis trouve le sable qui l’entoure
-et sans lequel elle ne serait plus oasis, le
-sable trouve la sécheresse, et la sécheresse
-produit ce vent chaud du midi qui
-fleurit les orangers sur la côte de Nice.
-Tout s’enchaîne suivant une indissoluble
-suite de bénédictions, et, depuis le dernier
-des grains de poussière, jusqu’à toi-même,
-mon petit ami, tous les êtres ont leur part
-à ce magnifique et copieux festin, qui s’appelle
-la vie.»</p>
-
-<p>A ces discours, prononcés d’une voix
-émue et tremblotante&mdash;avec le mouchoir<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-rouge qui allait et venait et ponctuait
-longuement les phrases, avec aussi les
-contractions pénibles et les involontaires
-plaintes&mdash;Albert ne répondait ordinairement
-que par de rares signes de tête ou
-d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé
-avait-il raison de prôner ainsi l’universelle
-symphonie? Il ne le savait pas précisément,
-mais il se doutait que cette apparente
-beauté, si tant est qu’elle existât,
-ne devait guère s’obtenir sans de louches
-perturbations et de latents vices. Il n’avait
-encore ni vu beaucoup, ni appris
-grand’chose, mais le peu qui dans sa cervelle
-était venu se nicher suffisait à fomenter
-la délétère kyrielle des incertitudes.
-A la maison, chiens, chats, parents et
-enfants étaient plus souvent de mauvaise
-humeur que de bonne; on y entendait
-gronder, quereller, tempêter, japper,
-miauler, larmoyer, et l’on y sentait de vilaines
-odeurs; le repas était mal cuit, il y
-avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie,
-mais des devoirs et une continuelle
-abdication de soi. Au dehors, le pavé
-boueux, les boutiques sombres, le passant
-rébarbatif. Rien n’indiquait cette joie<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-tendre et salutaire célébrée par le vieux
-curé. Des corbillards emmenaient les
-restes.</p>
-
-<p>«A quoi rêves-tu, mon petit ami?»
-s’avisa d’interroger un jour le bonhomme.&mdash;«A
-rien» répondit Albert.</p>
-
-<p>Mais, comme le magister n’en démordait
-pas et voulait lui tirer les vers du nez,
-fébrilement, un ressort aux lèvres, sans
-même prendre garde aux friandises étalées
-sur son assiette, il s’écria:</p>
-
-<p>«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère
-si chargée de nuages ne me cause
-aucune satisfaction, et je plains bien plus
-les mouches que je n’admire les araignées.
-S’il n’y avait pas de lions, les gazelles
-seraient heureuses, et s’il n’y avait pas de
-gazelles, l’herbe de l’oasis ne serait pas
-mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation
-du désert, et le vent du midi serait
-bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas
-les caravanes. Le revers de ce qui vous
-plaît me déplaît excessivement. Nulle
-part, le bien ne répare le mal. Si celui-là
-vous frappe, celui-ci m’étonne. J’observe
-et je vois que tout travaille, sans relâche,
-sans repos, pressé par une incompréhensible<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-nécessité. On croirait que tout court
-après un futur qui ne devient jamais le
-présent, mécontent de l’heure actuelle,
-espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque
-tout meurt, à quoi sert de vivre? C’est se
-donner beaucoup de peine pour rien.»</p>
-
-<p>Le vieux curé se redressa sur son séant,
-désorienté, lâchant, dans sa stupéfaction,
-sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre
-et se brisa.</p>
-
-<p>«Malheureux Albert!» murmura-t-il.</p>
-
-<p>L’enfant riait, inconscient de la grande
-portée de ses paroles, presque glorieux
-du scandale.</p>
-
-<p>«Alors?...» demanda le vieux curé
-avec l’air de chercher une conclusion.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, je trouve le monde inutile»
-dit Albert.</p>
-
-<p>Le vieux curé ébaucha un signe de
-croix, qui fut interrompu par une douleur.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch">POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX</p>
-
-<p>Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi
-qu’on suppose, de quoi qu’on se targue,
-l’instinct demeure, et, le plus fort, domine
-les théories, les contredit et les accule.</p>
-
-<p>Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car
-il est greffé par d’innombrables cultures
-ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi
-qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît
-en des vocables sa vitalité, et le combattant,
-on l’excite. Quoi qu’on suppose, il
-dispose: car une hypothèse autre que lui
-le rend évident et détermine sa victoire.
-De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue:
-car elle se fait sentir à chaque heure, à
-chaque minute, à chaque seconde, implacable
-comme une loi, comme un arrêt,
-comme une condamnation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p>
-
-<p>Déjà, de petits orgueils taraient les
-franchises de ce rare cœur. Ce monde
-«inutile» lui paraissait l’être moins, venant
-à réfléchir qu’il s’y trouvait. Des
-ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires,
-agissaient en lui et forçaient ses moelles
-au désir. Désir de quoi? désir vers où?
-Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir,
-désir en lequel s’amalgamaient les
-imaginations d’enfance, qui peignent chez
-les plus graves avec de rutilantes et infatuées
-couleurs, et les latentes élasticités de
-nerfs et de muscles qui croissent, se développent,
-cherchent l’espace et s’émancipent.
-Le soleil, quand il brillait, versait
-de chaudes pluies stimulantes. La victuaille
-quotidienne gonflait d’alimenteuse
-et substantielle sève les vaisseaux écarlates
-du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient
-au contact de mille riens: images
-d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus,
-pêche aux écrevisses. De très nettes rivalités
-entre camarades recélaient le presque
-voluptueux frisson du combat. De curieux
-mystères à éclaircir, des ignorances à
-sonder, devinées, mais imprégnées encore
-de doutes, des attentes, des explorations<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
-commandaient l’intérêt et palpitaient.
-Albert ne pouvait échapper à l’instinct de
-vivre.</p>
-
-<p>Pourquoi n’aurait-il pas vécu?</p>
-
-<p>Nullement plus mal que les autres, en
-somme! Une intelligence mieux que commune,
-d’indiscutables supériorités prenaient
-jour en lui; on le distinguait, on le
-citait. Fréquemment, il lui arrivait de
-recevoir des compliments, qui faisaient
-ampoule à son amour-propre et chatouillaient
-sa sensualité vaniteuse. Il n’était
-ni bossu, ni boiteux, ni manchot, ni faible,
-ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux
-rages de dents. De corps et d’esprit,
-c’était bien. En ce qui concerne la fortune,
-certes, son père ne possédait pas le Pactole:
-mais eu égard à tant de faméliques
-qui, formant de grosses masses au sein
-des nations barbares et civilisées, détiennent
-les bas-fonds des sociétés, Albert eût
-eu tort d’être plaint. A tout peser, sa
-portion était congrue; il pouvait se croire
-parmi les privilégiés.</p>
-
-<p>Il faut penser qu’un ressort étonnant
-joue au centre de tout biologique individu.
-Il faut calculer que bien des circonstances<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-et de longs laps sont nécessaires
-pour parvenir à user, fausser, casser ce
-ressort. D’où, clairement, la conséquence
-appert que, malgré la raison, malgré le
-bon sens, Albert dut, téméraire, se décider
-à faire figure au monde et à s’enrégimenter
-dans la parade des fatuités.</p>
-
-<p>Aux après-midi sèches, il coiffait son
-chapeau marin (le bleu ruban portait en
-lettres dorées un nom dont il rêvait: «le
-Vainqueur») et, le nez aux brises, l’œil
-agile, rôdait. Les enseignes appendues
-attiraient ses réflexions: «charcuterie»,
-«étude», «ferblantier». Dans la charcuterie,
-de grasses salaisons roses se dandinant
-découvraient un horizon de pensées.
-Le porc saigné pour fournir à la
-consommation devait avoir coûté quelque
-somme; or, cette somme était, sans doute,
-minime en comparaison de celle que retirait
-le charcutier de son débit. Justement,
-le charcutier, rose et gras comme
-sa marchandise, la large barbe blonde en
-éventail, les manches de chemise retroussées
-sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur,
-découpant, tailladant, environné
-de pratiques. Il encaissait, il devenait<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait
-pour le commerce, et, complaisamment,
-songeait à de gigantesques
-charcuteries. Devant l’étude, nouvelles
-méditations. Là trônait un avoué, un
-avoué corpulent, débordant, suintant, flanqué
-de trois clercs, au milieu d’un chaos
-de cartons, de dossiers et de parchemins.
-Toute la ville rampait à ses pieds; il
-était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait
-tout. Son énorme voix grasseyante
-passait à volonté aux inflexions câlines les
-plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait,
-affriandait, amorçait, appâtait les moins
-dociles. Clients d’entrer, clients de sortir:
-des sieurs bombés, des favoris sentencieux,
-des moustaches cirées, des femmes.
-Un éblouissement frappait Albert; sans
-oublier le charcutier, l’étude s’imposait à
-son admiration. Plus loin, un tintamarre
-d’objets, des éclats, d’assourdissantes sonorités:
-l’industrie encombrante et tapageuse
-accaparant le trottoir. D’ouvrières
-suées s’essoraient en ferveurs de travail,
-mouvementées et rudes, farcies de violences
-brutales à la poursuite de l’existence.
-Les blouses braillaient l’apothéose<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-du labeur. C’était donc bien important, le
-monde, que les foules y peinaient si passionnément!
-Contemplant leurs poils
-mouillés, leurs creuses rides, Albert béait.
-Et au continu roulement de ces activités,
-il convoitait, ému d’émulation, sa part
-dans le grabuge, se promettant même
-d’en emporter une des bonnes.</p>
-
-<p>A l’instar d’un simple qui en un parterre
-pour la prime fois s’installe et suit,
-fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle
-qu’illusionne la scène, trébuche dans le
-leurre des fables représentées. Il les opine
-sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules
-du traître avec sa lame, scandaleusement
-aux séductions du suborneur
-de la vierge, comminatoirement aux outrages
-de l’ennemi envers le drapeau de
-la patrie, dolemment aux plaintes susurrées
-par l’amoureux transi, jovialement
-aux cocasseries que prononce le mari
-déçu, narquoisement aux amphibologies
-de la marquise et approbativement aux
-tirades du personnage probe. Il interrompt.
-Il prend fait et cause pour l’un ou pour
-l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la
-rampe et ne donne tête baissée au fort de<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume,
-mettre ses airs, s’empanacher et
-décocher aux oreilles une brasillante et
-tintinnabulante phrase.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-026.jpg" width="200" height="240"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch">JACINTHE</p>
-
-<p>Dans la mesquine ville de province où,
-lymphatiquement, s’en allaient les jours
-avec une morose indolence, sans être
-comptés, et tranquilles, tracassés seulement
-par des cogitations dont personne
-ne se doutait, habitait en même temps
-que lui, de quelques mois plus âgée, une
-pâlotte fillette qui était sa cousine et dont
-le nom de Jacinthe le berçait d’une harmonie
-de tendresse.</p>
-
-<p>Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche,
-après vêpres, ayant au bras son
-épouse, de l’autre main traînant sa famille
-sur ses talons, grave, digne, rigide, le
-verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement
-intègre et juste, le père d’Albert, à
-pas ni trop lents, ni trop brefs, se dirigeait<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-du côté de la demeure du père de Jacinthe.</p>
-
-<p>«C’est mon frère» disait-il alors de sa
-voix rare; «nous lui devons une visite.»</p>
-
-<p>Ils arrivaient, grimpant les uns derrière
-les autres l’escalier en tire-bouchon. En
-haut, une grande pièce sombre les recevait,
-vieille de la solennité des ans, tendue
-d’antiques et défroquées tapisseries,
-meublée de bahuts, de fauteuils sculptés,
-de gothiques tables à pieds de chimère.
-Le jour n’y entrait que purifié des trop
-vifs rayons par les lourdes ampleurs de
-rideaux. Un tableau, si obscur que l’on
-avait peine à discerner de rouges robes
-d’homme sous des chapeaux sanglants,
-immense et solitaire, en face de la cheminée,
-pendait. Les flammes, quand le
-bois brûlait, en hiver, le coloraient de
-leurs reflets en forme de langues. Tous
-se taisaient involontairement, après avoir
-pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient,
-perdus en le bruit de ce tintement.</p>
-
-<p>Bientôt, une porte s’ouvrant dans la
-paroi, livrait passage à un personnage
-court et voûté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p>
-
-<p>«Mon frère, vous êtes bien bon de
-venir me voir, avec ma belle-sœur et
-tous vos enfants» disait-il en reconnaissant,
-après avoir ajusté des lunettes, ses
-visiteurs.</p>
-
-<p>Les deux frères se donnaient respectueusement
-l’accolade. Puis, les salutations
-achevées, le maître du logis s’esquivait,
-pour revenir, quelques instants plus tard,
-en compagnie de sa femme et de sa fille.</p>
-
-<p>«Jacinthe, présentez vos compliments
-à vos cousins et cousines.»</p>
-
-<p>Et tandis que les adultes s’appesantissaient
-sur une longue et ennuyeuse conversation,
-à l’autre bout de la salle pleine
-d’ombre, d’abord intimidés, ensuite&mdash;quoique
-sans jamais fuir tout à fait la
-sorte d’effarouchement inspirée par le
-lieu&mdash;prenant peu à peu confiance,
-jouaient les enfants.</p>
-
-<p>Fine comme une hermine quant à sa
-taille et à ses bras doucereux, si délicatement
-frappée de visage que les plus touchants
-masques eussent paru grossiers
-auprès de ses fragiles lignes, précieuse
-des limpidités suaves qui n’appartiennent
-qu’à l’azur, au cygne et au rêve était Jacinthe.<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-Son cou sortait de la guimpe excessif
-de blancheur, continuée aussi blanche
-à toute la figure, sauf des marbres
-bleus autour des yeux et sur la diaphanéité
-du front. Cendrées et incertaines
-les boucles de sa tête épandues aux
-épaules baignées. Les expressions mobiles
-flottaient ainsi que d’argentines ailes
-et d’énigmatiques voiles, séraphiques. En
-chacune de ses gracilités, des parfums
-d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses
-mots s’envolaient sur des sourires charmeurs,
-qui les transmettaient avec pénétration.
-Dans cette vétuste serre sensitive
-délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste
-naissait entre la petite aux alliciantes
-candeurs et les hautes dominations
-de l’appartement.</p>
-
-<p>Albert la respirait telle que se respire
-la fleur préférée et troublante. De réminiscences
-il la suivait, si, rentré au fade
-chez soi, il laissait les absorptions contemplatives
-ravissamment l’extasier. Et
-chaque nuit, avant de s’endormir, des
-apparitions d’elle et des bruissements de
-ses paroles hantaient les courtines chuchoteuses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p>
-
-<p>Savait-il même pourquoi?</p>
-
-<p>Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait
-en une innocente création. Il n’eût
-pu être taxé que des plus pures fraîcheurs
-des aurores; les virginités printanières
-du cœur y frissonnaient du frissonnement
-dont frissonnent les commençantes verdures
-poignant, frileuses, sous l’écorce
-encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr
-presque algide. Papillotant aussi comme
-le papillon qui papillonne, à peine issu du
-ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes,
-et, dans la neuve lumière, hésite
-et frémit.</p>
-
-<p>Albert savait-il même le nom de l’amour?</p>
-
-<p>Mais, en était-ce?</p>
-
-<p>Août revenait, torpide. Le jour de la
-Saint-Hyacinthe, l’enfant osa (seul il y
-avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon
-et pénétrer dans la grande pièce
-sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta.
-«Mon oncle» dit-il, «s’il m’était
-permis de voir ma cousine ...»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle est malade.»</p>
-
-<p>Néanmoins, on l’introduisit dans la
-chambre où, emmaillotée de couvertures,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-malgré la chaleur, sur une chaise longue,
-la petite reposait. Ses yeux aux iris dilatés
-envahissaient extrêmement son teint
-si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes
-s’accentuaient à ses joues. Belle d’une
-beauté non habituelle et d’une morbidesse
-captivante, elle semblait une moisson de
-lis couchée&mdash;humides très peu des atteintes
-prochaines d’une imperceptible
-défleuraison.</p>
-
-<p>«Jacinthe» dit Albert en s’approchant
-sur la pointe des pieds, «je vous apporte
-des jacinthes pour votre fête ...»&mdash;Elle
-éleva sur lui ses souriants regards, qui
-l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse.
-«Ces jacinthes me sont très
-agréables» dit-elle en répandant, de ses
-doigts mièvres, leurs érubescences sur
-les laits de ses coussins.</p>
-
-<p>Enchantement des choses futiles! Une
-adoration s’insinua et remua l’âme impressionnée
-d’Albert. D’inconnues sensibilités
-en son sein s’accumulèrent, le gonflant
-d’une intempérance extraordinaire
-de plaisir. Rien, jusqu’à ces moments,
-n’eût fait prévoir ces émotions éprouvées.
-A quelle attraction inouïe cédait-il, sans<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-cause précise sinon Jacinthe: et, celle-ci,
-était elle-même nommée en un intime aveu?</p>
-
-<p>Au fort d’un silence plein d’aspirations
-retenues, la petite, comme obéissant à un
-caprice, mais à un caprice saturé d’exquises
-pensées, amena son ami sur elle
-d’un geste subit autour du cou.</p>
-
-<p>«Embrassez-moi!» voulut-elle dans
-un murmure.</p>
-
-<p>Albert déposa sur sa lèvre un baiser
-qui ne quitta jamais sa mémoire. Au
-toucher de cette peau satinée et déteinte,
-de vifs battements surprirent ses tempes
-et provoquèrent une espèce de subtil vertige.
-Il ne fit que l’effleurer, car les enfants
-sont exempts des notions charnelles et ne
-connaissent de l’amour que ce qu’en
-connaissent les caresses ingénues des
-sylphes. Cependant, toute sa substance
-tressaillit, de même qu’au contact d’un
-fluide, où il est plongé, un organisme;
-et une lente ambroisie le noya.</p>
-
-<p>«Nous nous marierons ensemble» lui
-dit-il après ce baiser.&mdash;«Oui» répondit
-solennellement Jacinthe.</p>
-
-<p>Alors, il perçut une ambition nette,
-lucide, claire, au milieu du fouillis confus<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-de ses précédents essors: épouser Jacinthe
-lui parut être le but formel de sa vie.
-Un bonheur incomparable en résultait, et
-une invincible audace pour y tendre.</p>
-
-<p>Quelques jours après, on enterrait Jacinthe,
-morte d’un épuisement de constitution.
-L’agonie, pointillée de légères
-souffrances, avait un peu contracté ses
-traits. Aspergé d’eau bénite et sous un
-marmottage de prières, le menu cercueil
-descendit dans la fosse ouverte; et les
-pelletées de terre, sonnant sur la caisse,
-symbolisèrent le dédaigneux oubli des
-vivants par la disparition totale du corps
-dont ils se débarrassaient.</p>
-
-<p>De désespérées larmes jaillissaient deux
-à deux et dégringolaient le long des
-joues d’Albert.</p>
-
-<p>C’était sa première ambition qui venait
-d’être anéantie, comme une bulle de
-savon brillamment enluminée, sur laquelle
-a soufflé le hasard.</p>
-
-<p>Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant
-point que des attaches de cœur
-avaient été brisées, lui dit, peut-être pour
-le consoler:</p>
-
-<p>«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe
-est fille unique: tu hériteras.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch">L’ÉCOLE</p>
-
-<p>Albert avait dix ans.</p>
-
-<p>C’est, en somme, le seul âge où l’on
-puisse raisonnablement être heureux: à
-neuf la conscience n’est pas assez développée
-pour que soient jugées et notées distinctement
-les sensations par le cerveau;
-à onze, c’est l’acheminement vers la puberté,
-cette chute de l’ange qui devient
-brute. A dix ans, au contraire, tout festonne,
-tout s’égaye, tout est concord, et,
-pourvu que les parents aient eu la sagesse
-de laisser inculte une intelligence que ne
-souilleront que trop tôt l’instruction, les
-livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité
-à leur patient ni alphabet, ni calcul, ni
-grammaire, ni rhétorique, ni beaux-arts,
-ni usages de la société, ni préceptes pour<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-se tenir à table, ni syntaxes latines, ni
-gouvernantes anglaises, que l’enfant soit
-ignare comme un crustacé et n’ait encore
-vécu que pour les drues prairies ensoleillées
-et les hautaines forêts nigrescentes,
-c’est à peu près l’insouciance et peut-être
-la félicité, si tant est qu’il soit possible de
-prononcer ce mot à propos du ridicule
-bipède qui s’est mis, on ne sait pourquoi,
-à pulluler sur la planète.</p>
-
-<p>Albert, né en France, se trouvait malheureusement
-la proie de l’éducation.</p>
-
-<p>Une bâtisse d’aspect malséant et sordide,
-aux murs usés, flétris, crasseux de
-renfrognements et de gronderies, où chaque
-pierre, suppurant, engendrait une désolation,
-était le tabernacle sacré voué
-par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.</p>
-
-<p>Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs,
-pontifiant, égorgeaient cent et cent
-victimes. Ils officiaient au rite des formules
-consacrées, répétant les dévotions
-conformes, psalmodiant les credo. Les
-alleluia satisfaits et spécieux montaient
-baignés d’encens. Devant d’omnipotentes
-reliques liturgiquement se prosternaient
-des génuflexions et des hommages. Les<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-grâces et les bénédicités à des saints innombrables
-se récitaient. Une multitude de
-dogmes anciens et récents rivalisaient de
-divinisme et de <i>quia absurdum</i>. Hors cela,
-point de salut! Autour de ces idoles ventrues,
-de mirobolantes bayadères chorégraphiaient
-leurs pas sentencieux. C’était
-l’exaltation intarissable des arbitraires
-conventions du siècle, la parfumée fumée
-au nez des anthropomorphiques et soi-disant
-découvertes lois, le bigotisme intellectuel
-et scolastique, le génie décrété,
-mesuré, pesé et servi tout chaud par petites
-tranches aux catéchumènes ahuris.
-Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces.
-Nulle part ailleurs, ce fanatisme sous
-prétexte de libre arbitre! Les théogonies,
-les talmuds, les béguinages, les hagiologiques
-édifications s’enchevêtraient, se
-mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient
-pierre philosophale à l’usage des adeptes
-et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs!
-D’où vînt la manne, de quel ciel germanique,
-classique ou cabalistique, elle était
-aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist
-du scepticisme avait beau se lever
-et accourir du sein des inconnaissables, il<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-était refoulé à grands coups de syllogismes,
-et les arguments le réduisaient en
-poussière. Toutes les sciences et toutes
-les lettres formaient les colonnes corinthiennes
-et les ogives et les coupoles du
-temple majestueux et colossal. Des cathèdres
-de tous les styles descendaient les
-divers articles de foi comme une stérile
-pluie aux prétentions fertilisantes. Conclaves
-et sanhédrins faisaient chorus.
-C’était là que l’on montrait dépouillé de
-voiles le grand Abracadabra! La plus autoritaire
-des religions et la plus orgueilleuse&mdash;puisqu’elle
-n’a d’autre base que
-le pédantisme humain&mdash;régnait sans conteste
-en cette pagode: l’Université.</p>
-
-<p class="p1"><i>Nullitas nullitatum!</i></p>
-
-<p class="p1">La première fois que l’on mit Albert en
-présence d’un texte, il éprouva cette surprise
-désagréable, qui le frappait à chaque
-occasion nouvelle de hasarder un
-pas dans les domaines de l’inexploré.
-Quelle folie avait saisi un mortel de laisser
-en termes barbares à la postérité des appréciations
-dont nul n’avait que faire, et
-des récits dont le plus drôle était même<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-incapable de dérider un Auvergnat?
-Quelle folie plus folle encore saisissait à
-leur tour des contemporains d’épeler ardument
-ces antiquailles, dont le sens paraissait
-peu clair et dont la véracité
-semblait douteuse? L’humanité était-elle
-assez intéressante pour que, non content
-de l’actuel spectacle, on fouillât dans son
-passé?</p>
-
-<p class="p1 reduct"><i>Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris...</i></p>
-
-<p class="p1">Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier,
-où, morbleu! leurs exploits pretintaillés
-touchaient-ils l’examen? Où le plaisir
-d’ouïr leurs ronflants et charivaresques
-gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût
-existé ou non? Un emballé de plus ou de
-moins sur la terre: la belle équipée! Et
-ces rivages&mdash;aujourd’hui déserts&mdash;de
-Troie, dût-on savoir qu’autrefois, dit-on,
-ils étaient florissants? Un silence éternel
-n’eût en rien nui.&mdash;Ah! la nuit!</p>
-
-<p>Si une langue parlée par des ancêtres
-éveillait à peine chez Albert une curiosité,
-ce n’était plus que du dégoût que<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-lui inspirait un idiome barbouillé par des
-étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il
-un changement à ce que l’on voit autour
-de soi?&mdash;Nul.&mdash;Qu’un rustre s’avisât
-de nommer <i>Fuchs</i> ce qu’il désignait <i>renard</i>,
-la bête n’en avait pas un poil ajouté
-à la queue, pas un gloutonnement supprimé
-au museau. C’étaient, là comme
-ici, les mêmes élucubrations, les mêmes
-maladresses, les mêmes charlataneries et
-les mêmes turpitudes. Alors?</p>
-
-<p>Certes! tout ce qui concernait l’histoire
-de l’homme sur le globe n’ameutait en lui
-que les froideurs et les réserves; il lui
-suffisait de la petite ville, pour laquelle,
-sans doute, il avait parfois des inclinations
-et des jalousies, cependant que, dans le
-fond, il méprisait. Les guerres, les politiques,
-les bassesses et les vilenies, il les
-retrouvait&mdash;en moindres proportions,
-mais identiques&mdash;à ses horizons journaliers.
-Une femme battait son mari: n’était-ce
-point la même chose que l’Eglise de
-Rome matant le monde? Un chien se faisait-il
-écraser par une voiture, cela reproduisait
-l’invasion des Goths passant sur le
-corps de la civilisation. Deux mioches se<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-claquant sur la place publique ressemblaient
-à s’y méprendre au combat de
-Pharsale entre César et Pompée.</p>
-
-<p>La géographie semait en d’autres parages
-les fleuves, les montagnes, les bourgs
-et les casemates dont il avait des échantillons.</p>
-
-<p>La zoologie décrivait chez les animaux
-les morphes, les économies, les appétits
-et les besoins dont il se sentait lui-même
-l’objet.</p>
-
-<p><i>Quid novi?</i></p>
-
-<p>Albert se voyait presque forcé de répondre:
-Rien.</p>
-
-<p>En définitive, les mathématiques seules
-offraient des perspectives aimables et
-pertinentes. L’idéale exactitude qui les
-composait avait d’immuables et infinies
-transcendances, où le catégorique représentait
-l’immatérialité de l’entendement et
-le nécessaire automatisme du concept.
-L’écolier éprouvait une joie craintive à
-déduire les prédéterminations inexorables
-contenues en leurs triangles fatidiques. Il
-les estima pour leur noblesse et pour la
-pure beauté de ces rapports, qui ne s’adaptaient
-à rien de concret.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch">LES ANNÉES STUDIEUSES</p>
-
-<p>Albert n’en fit pas moins ses humanités
-avec la plus têtue des applications.</p>
-
-<p>Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement,
-ce n’était ni par paresse, ni par
-irritation du travail, ni par aucune des
-fastidiosités communes aux inintelligents:
-mais il pressentait des lacunes considérables
-dans les satisfactions données par
-l’Etat aux esprits; et de ce que dans maint
-cas celui-ci ne fût peut-être point coupable,
-la faute, retombant entière sur la
-science, ne lui paraissait que plus cruelle
-ou plus sotte.</p>
-
-<p>Tempête tortueuse en les dévoyés replis
-de sa pensée.</p>
-
-<p>La société, cependant&mdash;prise pour ce
-qu’elle était, c’est-à-dire telle que l’avaient<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-façonnée les péripéties du développement
-humain&mdash;voulait et réclamait de ses
-membres une éducation aussi obligatoire
-qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun,
-sous peine infamante, devait s’y soumettre;
-chacun devait s’étendre sur ce
-niveleur lit de Procuste, d’où il se relevait
-uniforme et moulé. Le sort de celui qui
-n’y passait restait incompatible avec les
-manifestations civiles: soit méprisé, s’il y
-avait insuffisance, soit incompris, s’il y
-avait originalité. Nul autre chemin n’était
-meilleur que la grande route tracée&mdash;bien
-qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en
-des palus stagnants, en des landes désertes,
-bien qu’elle se perdît sur des sommets
-arides et dans d’obscures fondrières, bien
-qu’elle fût parcourue par une détestable
-et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles&mdash;pour
-voyager vers un avenir à
-la fois certain et lucratif, propice aux ambitions,
-donnant droit de cité en les diverses
-carrières qui conduisent aux honneurs
-et aux richesses.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi&mdash;sage malgré une
-tournure d’esprit qui le poussait aux témérités&mdash;Albert
-consacra sa jeunesse<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-aux études reçues, qu’il voulait tout d’abord
-épuiser.</p>
-
-<p>Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans
-l’intime des initiations proposées, il surprit
-un charme: le charme de classer une
-acquisition, indépendant de l’ineptie ou
-de la curiosité de celle-ci.</p>
-
-<p>Il érigea de la sorte un monument, où il
-n’y avait point encore, sans doute, de matériaux
-fournis par lui, mais où les moindres
-pièces de l’architecture pédagogique
-se trouvaient aux places déterminées:
-depuis les soubassements grammaticaux
-et nomenclateurs du langage, jusqu’aux superfétatoires
-volutes de la rhétorique et
-du style, depuis les grossières assises des
-globes et des atlas, jusqu’aux arabesques
-décoratives des causes qui suscitèrent les
-peuples et précipitèrent leurs décadences,
-depuis les fondations profondes de la physique
-déduisant la totalité des phénomènes
-du mouvement hypothétique d’une hypothétique
-substance, jusqu’aux infiniment
-bariolées mosaïques des conchyologies et
-des anatomies comparées.</p>
-
-<p>A l’issue de ses classes, il savait tout ce
-que peut savoir un adolescent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p>
-
-<p>Il avait en ses hexamétriques pérégrinations
-suivi le dolent Publius Maro, vécu
-de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant
-comme il fallait la reine de Carthage
-s’offrant en holocauste à l’amour
-dans les embrasements de son palais, le
-vénérable Anchise retrouvé aux enfers
-et le</p>
-
-<p class="pc1 reduct"><i>Tu Marcellus eris....</i></p>
-
-<p class="p1">Il avait épousé les querelles de l’exact
-et vindicatif Flaccus, des odes passant
-aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les
-phrases, les mots, les syllabes de l’épître
-aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux
-Annæus et le farouche Titus Carus. Il
-avait appris par cœur l’éminent Tullius.
-Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur
-des Décades, l’auteur des Fastes, l’auteur
-des Commentaires, l’auteur des Vies,
-l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite,
-l’auteur de l’Eunuque, l’auteur des
-Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur
-du Moineau de Lesbie. Il avait expliqué
-Coluthus, expliqué Athénée, expliqué
-Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys,
-expliqué Diodore, expliqué Polybe,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-expliqué Thalès, expliqué Homère. Il
-avait épilogué sur Villehardouin, sur
-Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole,
-sur Lamotte, sur Buffon, sur Châteaubriand,
-sur M. de Lamartine et sur le serment
-que Louis-le-Germanique prêta à son
-frère Charles-le-Chauve en 842.</p>
-
-<p>Il avait fait des vers latins.</p>
-
-<p>Il s’était promené dans tout le cirque
-immense des âges, assistant aux clowneries
-des siècles et aux déhanchements caricaturesques
-des époques. Il s’était instruit
-des pharaoniques cabrioles exécutées,
-comme entrée, par les dynasties égyptiennes
-sur l’arène encore intacte. Il s’était
-fait témoin de la jonglerie par laquelle les
-Hébreux dérobèrent une contrée, des
-tours de force qu’accomplit Cyrus pour se
-filouter un empire, des passe-passe de
-Cambyse et des facéties de Cyrus-le-Jeune.
-Il s’était soigneusement enquis des
-péripéties fanfaronnes où la pantomime
-grecque glissa, de cette pantomime elle-même,
-dont les plus minces rôles furent
-tenus par des chefs d’emploi grimaçant
-pour un rien et battant des entrechats en
-équilibre sur une aiguille. Il s’était rendu<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-compte du décor romain, des trucs des
-deux triumvirats et du fabuleux fiasco de
-la machine s’effondrant. Il s’était mis aux
-premières loges pour les grandes parades
-grotesques du moyen-âge, où se mêlèrent
-en une charivarique bouffonnerie, prêtres,
-moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières,
-fous, soudards, mignons, ribaudes
-et croisés; pour les contorsions fantaisistes
-et mièvres de la Renaissance; pour la
-superbe pièce droite que produisit, aux
-applaudissements niais de l’univers, le
-matamore Louis XIV culotté d’azur; pour
-la Révolution sans culotte titubant avec
-des indécences de grosse femme sur un
-fond de feu de Bengale pourpre; pour le
-fameux dresseur Bonaparte montant en
-haute école son étalon, qui le culbuta, au
-plus beau moment, d’une ruade; pour
-l’intermède de singes imitant et ridiculisant
-les sauts de carpe antérieurs; pour
-l’hercule allemand faisant des effets de
-muscles à soulever des poids faux, et pour
-la troisième République présentant un
-âne en liberté.</p>
-
-<p>Il s’était diverti de constater qu’en
-somme la représentation avait mal marché.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p>
-
-<p>Quant à la nature, Albert l’avait envisagée
-sous toutes ses faces, dans tous ses
-aspects et suivant toutes ses transformations.
-Rien d’elle ne lui était demeuré
-étranger: ni tendresses, ni sourires, ni
-vindictes, ni démences, ni dépravations,
-ni bévues. La dépeçant en analyste et la
-synthétisant en contemplateur, il n’avait
-négligé que de se pourvoir d’estime à son
-endroit.</p>
-
-<p>Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes,
-forêts, graminées et cryptogames, métaux,
-schistes, charbons et théorie des volcans,
-protoxides, sulfures, azotates, terrains
-quaternaires, électricités, réactions, un
-amoncellement de choses et d’êtres, de
-résultats et de causes&mdash;provenant d’où?
-servant à quoi?&mdash;dont il avait scruté
-jusqu’aux éléments, dont il avait atteint
-jusqu’aux axiomes. Et quoique ses inhérentes
-antipathies revinsent en chaque
-instant lui démontrer qu’entre ces connaissances
-et rien il n’y avait pas l’ombre
-d’une différence, il s’était cependant hissé
-de volonté aux cimes de ces inauthentiques
-monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des
-étendues, presque sans bornes, de science.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch">PARIS</p>
-
-<p>Se sentant supérieur à la province,
-Albert vint à Paris.</p>
-
-<p>Paris, centre du monde, pouvait lui
-montrer du neuf et lui ouvrir une voie.</p>
-
-<p>Là seulement, ayant en main les complètes
-cartes, il jouerait à coup sûr et
-saurait choisir ses alternatives.</p>
-
-<p>Il s’était à cela résolu, poussé par cet
-inextinguible besoin d’étreindre quelque
-chose de grand&mdash;Albert ignorait encore
-quoi&mdash;quelque chose qui flattât ses orgueilleuses
-cupidités vitales, quelque
-chose qui sérieusement captivât son héroïsme
-d’intelligence et de passion. Tant
-qu’en la petite ville, peu grouillante et
-peu sublime, il avait vécu, melliflument
-s’étaient écoulées les saisons à la préparation<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-avide et obstinée de temps où tendaient
-en houle la foule de ses fallacieux
-désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de
-prestance et de gloire, là-bas, avec des
-tuméfactions de splendeur, sous le ciel
-ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas,
-avait-il pensé, s’érigeraient, échafaudés
-hardiment, les monceaux épiques de ses
-destins: et, sur le trophée, il planterait&mdash;oriflamme&mdash;son
-sourire.</p>
-
-<p>Outre ces hallucinations, d’autres puissants
-attraits l’adduisaient.</p>
-
-<p>Parmi ces attraits régnait l’attrait du
-beau.</p>
-
-<p>En chaque âme se traîne une traîne
-d’idéal, sainte, enjolivée, chérie, courte
-ou encombrante, prétentieuse ou modeste,
-suivant les génies ou les sèves, qui
-déborde parfois et qu’on coupe souvent,
-une traîne qui est la plus magnifique ou
-la moins sordide part de la robe dont se
-drapent les personnages humains: les
-imaginations y ont brodé des fantaisies
-fabuleuses, où s’évoquent en magiques
-chevauchées un million de nobles extravagances,
-de coloris surprenants, de
-bruyantes apparitions; ors, carmins,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-diamants, ciels, pétales, porcelaines, iris,
-festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent,
-et&mdash;par-dessus tout&mdash;la forme,
-la solennelle et divine forme.</p>
-
-<p>Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé
-de la beauté.</p>
-
-<p>Cette ville dont les livres parlaient en
-surprenants termes, qui depuis des siècles
-tenait dans l’intellect des hommes une si
-grande place, ce rendez-vous de tout ce
-qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau
-de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur
-de toute lumière, de tout bienfait,
-de toute jouissance, cette cité vieille
-et moderne devait être un Eden éminent,
-la perfection, la grâce, la splendeur, le
-grandiose.</p>
-
-<p>N’était-ce point là que s’étaient déroulées
-les plus tragiques, les plus émouvantes
-et les plus héroïques histoires?</p>
-
-<p>N’était-ce point là que les royaumes,
-les républiques et les empires les plus
-merveilleux avaient fleuri?</p>
-
-<p>N’était-ce point là, de l’aveu de tous,
-le joyau de la planète Terre?</p>
-
-<p>Il arriva.</p>
-
-<p>De la boue l’accueillit: car il pleuvait<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-à Paris comme dans le plus obscur
-village de France. Des pavés graisseux
-et tumultueux. Il vit d’abord de grossiers
-chars, des tombereaux lourdauds et ignobles
-traînant avec bruit la vulgarité de
-matériaux. Un grouillement nauséabond
-d’humains louches et débiles constituait
-aux rues de triviales animations. Des gris
-visqueux de bâtisses trouant de cheminées
-le visqueux gris du ciel. Des trottoirs,
-des réverbères, des devantures, des
-cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa
-plus loin, regarda encore, trouva la même
-chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une
-exagération des villes connues. De grands
-édifices quadrangulaires, qu’il rencontra,
-portaient des noms vénérés et célèbres:
-tout cela était laid, laid, laid. Il franchit
-sur un pont disgracieux une rivière sale.
-Un oisif interrogé avoua que c’était la
-Seine. Des quais mornes et minables bordaient
-ce bourbier. Là-bas, une cathédrale
-lamentable succombait de honte
-sous le poids terrible d’une renommée
-fabuleuse. Ici, un palais&mdash;qui voulait
-être luxueux&mdash;attestait des origines antiques,
-et faisait dire: «Ce n’est que ça!»<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-Une colonnade, une prétention à être
-quelque chose, s’allongeant, coiffée de
-pavillons&mdash;relativement moins infime
-que ce que l’on voit partout ailleurs, mais
-combien misérable en comparaison des
-œuvres du rêve!&mdash;s’étendait, témoin et
-travail d’une suite de générations: le
-Louvre! Furent aperçus des théâtres, des
-églises, des jardins, des places. Une perspective
-illustre, bornée par deux arcs de
-triomphe, la promenade des Champs-Elysées,
-gloire et panache de la ville,
-parut, à ses yeux chercheurs de magnificence,
-une mesquinerie et une pitié. Il
-parcourut vainement les artères les plus
-retentissantes et les plus connues. Nulle
-approbation ne sourit en son regard. Les
-musées, les monuments, les marbres, les
-bronzes, depuis l’obélisque rose, coquet
-débris d’une race ensevelie, jusqu’aux
-vases funéraires du Père-Lachaise, depuis
-les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au
-palais de Cluny, sombre et fouillé, se
-baignant d’un fouillis de feuillages, rien
-ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette
-effrayante déconvenue. Sur un haut sommet
-il grimpa, pour embrasser d’un regard<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-circulaire et malveillant le monstre.
-Paris tenait dans son œil. Au-delà même,
-il apercevait les collines de ce qui n’était
-plus Paris. Des toits, une mare de toits,
-d’une couleur horrible, de formes innommables,
-un flux de choses embryonnaires,
-des crottes houleuses tassées les unes
-contre les autres, avec des espaces, des
-trous, où bleuissaient des végétations;
-par-dessus, émergeant, mais ridiculement,
-un hérissement de pointes et de bosses,
-comme des bouts de bâton et de cailloux
-jetés au hasard par une main de garnement,
-et qui seraient restés plantés là.
-Une plaque grisâtre, cabolée, fragment
-de tôle enfoui dans la vase, représentait
-l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient
-plus que comme un vieux chaudron de
-cuivre retourné; Saint-Eustache était une
-chauve-souris crevée et gisant sur le dos;
-les deux tours de Saint-Sulpice, dissemblablement
-fichées, semblaient, dans un
-coin d’ombre, les deux jambes crispées
-d’une grosse grenouille plongeant; une
-antique savate éculée, voilà ce que devenait
-le vaisseau de Notre-Dame: et
-Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-ces détritus. Paris, à quatre-vingts
-mètres, ce n’était pas autre chose! Qu’on
-prît un ballon, et que, de la nacelle, le
-regard atterré contemplât fuir Paris, au
-bout d’une demi-heure d’ascension, Paris
-devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris,
-la grande merveille, l’ouvrage capital des
-hommes!</p>
-
-<p>Alors, si Paris se trouvait un pareil
-limon, qu’étaient, sans doute, les autres
-villes célèbres du monde: Londres, Pékin,
-Moscou, Naples, Vienne, Genève?</p>
-
-<p>De la merde.</p>
-
-<p>Et depuis dix mille ans que l’homme
-peuplait la terre, voilà tout ce qu’il avait
-su faire pour la marquer de son génie!
-Depuis dix mille ans que ce roi des êtres
-taillait la pierre, construisait, forgeait,
-calculait, peignait, sculptait, pensait, le
-suprême de son effort se réduisait à avoir
-créé cela!</p>
-
-<p>Misérable insecte, va!&mdash;Ainsi, toi,
-si apte à imaginer le beau, tu ne l’avais
-pas été à réaliser en une œuvre digne ces
-concepts que tu traînes dans ton cerveau
-comme un boulet! Ou plutôt&mdash;car il
-semblait possible aux moyens humains<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-d’approcher infiniment plus près de la
-noblesse&mdash;ou plutôt, tu as eu peur de
-donner de trop grands coups d’aile, tu es
-resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever
-aux merveilles de l’exécution hardie!
-Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez
-puissant et assez fou de splendeur pour
-jeter les fondements d’une ville architecturale,
-magnifique, parfaite, où tout fût
-combiné d’avance pour le charme de l’œil
-et la satisfaction de l’intelligence, où les
-maisons fussent prédisposées pour la
-glorification d’un même plan, où ce fussent
-des amoncellements de palais, de
-constructions sublimes, de jardins divins,
-où l’or s’alliât aux pierres précieuses en
-de superbes harmonies de couleurs; une
-ville où rien ne fût livré au hasard, mais
-qui fût composée comme un tableau de
-maître: sans ces compromissions honteuses
-avec les soi-disantes nécessités
-d’existence, avec l’industrie, le commerce,
-la médiocrité, la misère, qui étranglent
-les perspectives, flanquent un monument
-d’un ministère ou d’un magasin, une façade
-de théâtre d’un hôtel et d’une maison
-de rapport, salissent d’accointances<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-infâmes les décors les plus recherchés,
-mettent des tables de café sur les asphaltes
-et dans les avenues des omnibus!
-Ainsi&mdash;à défaut d’un peuple capable de
-payer ce luxe&mdash;les nations ne s’étaient
-pas unies pour ériger sur la planète de
-leurs souffrances la Ville consolatrice et
-belle!</p>
-
-<p>Paris était donc ce qu’il y avait de
-mieux!</p>
-
-<p>Inutile d’explorer ailleurs: il fallait
-rester là.</p>
-
-<p>Peut-être, en essayant de conquérir ce
-Paris, Albert en découvrirait-il le charme,
-et finirait-il, lui aussi, par le déclarer
-un paradis.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch">LE QUARTIER LATIN</p>
-
-
-<p>Remis des émotions de l’arrivée, Albert&mdash;il
-avait alors dix-huit ans&mdash;loua une
-chambre, rue de Seine, et s’apprêta à
-mener la vie d’étudiant.</p>
-
-<p>Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant
-qui étudie.</p>
-
-<p>Albert croyait que par le travail on
-arrive à tout.</p>
-
-<p>Il fit vite quelques connaissances: des
-jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans,
-qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient
-diverses ambitions. Aux restaurants,
-sur les quais pouilleux ou aux galeries
-de l’Odéon, devant les piles de
-livres, sous les ombres du Luxembourg,
-se nouaient entre deux plats ou deux
-poignées de main, d’indicibles conversations,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-où tenaient le monde, Paris et le
-quartier.</p>
-
-<p>Les uns, ordinairement les vieux,
-étaient médecins: après avoir tâté de
-beaucoup, même de la vie, ils en étaient
-venus à n’éprouver plus d’intérêt que
-pour les viscères et les maladies du corps
-humain; ils réduisaient tout en diathèses,
-et divisaient les hommes en scrofuleux et
-en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui
-compulsaient le droit des Romains, se
-préparaient à la politique la plus moderne
-de la France parlementaire, péroraient
-des heures et des heures pour embrouiller
-les questions, mettre le feu aux poudres
-et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux
-du gâchis et fiers de leur impertinence.
-De troisièmes peignaient aux
-Beaux-Arts; des maîtres patentés leur
-apprenaient à faire une jambe d’après
-le Corrège, un torse dans la manière de
-Michel-Ange, des fresques à la Raphaël
-et de petits moutons comme Murillo: de
-talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient
-point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient
-à l’étouffer et mettaient leur
-gloire à faire de leurs élèves de très<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-adroits pasticheurs. Il y en avait qui se
-nourrissaient d’astronomie, calculaient les
-éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce
-1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une
-livre de pain, et toutes les fois que l’on
-parlait de queues, croyaient que c’était
-de queues de comètes. Ceux-ci, moisis
-par les bibliothèques, se plongeaient avec
-componction dans de vétustes manuscrits,
-illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs
-lunettes, attribuaient une gravité immense
-à une recette de cuisine des moines du
-V<sup>e</sup> siècle ou à un compte de ménage découvert
-sur un papyrus. Ceux-là, qui se
-prétendaient naturalistes, ne comprenaient
-pas qu’on pût s’occuper d’autre
-chose que de la forme probable du dynothérium
-et de la boîte cranienne du singe.
-Depuis ceux qui exploitaient benoîtement
-les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots
-de la chimie, qui cherchaient une poudre
-dont un gramme fît sauter le globe, on
-passait par les algébristes, les mythologistes,
-les physiologistes, les droguistes,
-les harmonistes, les instrumentistes, les
-hellénistes, les criminalistes, les moralistes,
-les oculistes, les orientalistes, les<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-anatomistes, les dentistes et les archivistes.
-Mais tous, quelque différents qu’ils
-fussent, se ressemblaient par un point:
-tous croyaient en leur étoile et tous
-étaient convaincus de leur génie.</p>
-
-<p>Quoique déjà méfiant, Albert n’était
-pas loin d’être comme eux.</p>
-
-<p>Ils venaient de tous les coins de la
-France, ces jeunes hommes qui peuplaient
-ce coin de Paris. Il y avait des
-Auvergnats, des Gascons, des Normands,
-des Provençaux et même des Parisiens.
-Ils venaient de tous les coins du monde:
-car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais,
-Russes, Grecs, Américains, Japonais,
-Nègres, confluaient en ce lieu célèbre
-pour s’y instruire de tout. C’était là
-la pépinière qui créait la génération future.</p>
-
-<p>Albert s’attendait à quelque chose de
-grandiose, comme un vaste couvent d’une
-lieue carrée, abritant des milliers d’intellects
-d’élite.</p>
-
-<p>Il fut surpris de trouver un quartier
-presque banal, habité soit par des gandins
-plus rapprochés du crétinisme que
-d’aucune autre des facultés de l’âme, soit<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-par de simples écervelés qui mettaient à
-se pocharder et à brailler des couplets
-de café-concert un singulier plaisir, soit
-par de pauvres hères qui s’épuisaient en
-d’ingrats labeurs d’intelligence et qui
-réussissaient le plus souvent à s’atrophier,
-abrutis dans leur spécialité. Quelques
-rares, seulement, semblaient doués. Mais,
-au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde
-d’impérities!</p>
-
-<p>Or, plus l’incapacité était grande, plus
-grande était la présomption.</p>
-
-<p>Et à voir les succès qui couronnaient
-parfois les fronts les plus vides, on pouvait
-hardiment croire que les hommes ne
-sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.</p>
-
-<p>On trouvait, chez la plupart de ces candidats
-à la grande fanfaronnade des vocations
-libérales, une naïveté qui les rendait
-encore plus grotesques. Indépendamment
-des illusions qu’ils savaient se faire
-sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges
-sur l’importance de leurs sciences et de
-leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient
-magnifiquement «la civilisation»
-et dont ils se croyaient les représentants<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-attitrés, les fils élus. Cette «civilisation»
-les faisait tous délirer. Ils en avaient <i>plein
-la gueule</i>. Et leurs gros yeux de méridionaux
-roulaient, ou leurs yeux nuageux de
-Germains se dilataient, en prononçant ce
-mot. A les entendre, on se demandait
-s’ils aideraient vraiment tant soit peu au
-développement de l’humanité, ces futurs
-avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires,
-ces futurs politiciens, ces
-futurs charlatans, ces futurs praticiens
-émérites, ces futurs constructeurs de
-canons et de forteresses, ces futurs professeurs
-de rhétorique, qui, pour le moment&mdash;tout
-en s’imaginant travailler&mdash;employaient
-le meilleur de leur temps et
-de leurs forces à <i>faire la noce</i>. Ou si,
-plutôt, ils ne continueraient pas toute leur
-vie à <i>faire la noce</i> aux dépens de cette
-même humanité.</p>
-
-<p>Mais tout cela si candidement, avec
-une telle confiance béate en la sainteté
-de leur mission, qu’on ressentait moins de
-colère contre eux, qu’un peu de pitié pour
-leurs futurs exploités.</p>
-
-<p>La physionomie de ce quartier&mdash;inférieur
-déjà sous ces rapports aux autres<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-quartiers travailleurs de Paris&mdash;se distinguait
-encore par sa mobilité constante,
-qui s’attachait successivement à tous les
-engouements contradictoires, à tous les
-caprices, à toutes les modes. Dire que, le
-plus souvent, ces objets de grande faveur,
-parmi cette horde précoce de dindons,
-étaient des niaiseries, des morceaux de
-rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on
-pu attendre de vraiment sérieux de
-cette jeunesse qui méprisait le fonds solide
-et naturel de la nation, et qui se
-ruait sur les grand’routes déjà battues et
-suivies par des millions, en se flattant de
-les découvrir? Un personnage gouvernemental,
-en Chambre haute ou Chambre
-basse, se produisait-il dans un miroitant
-discours-réclame, plein de promesses, de
-périodes rondes, gonflé et vide comme un
-aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme,
-s’assemblait, envoyait une
-députation à l’orateur pour le féliciter et
-l’assurer du concours moral et effectif de
-tous les étudiants pour le salut de la
-France. Un démagogue lançait-il une proclamation
-funambulesque, foudroyant les
-puissants du jour, décrétant la guerre<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
-sainte contre les mangeurs de la fortune
-publique, les juifs, les détenteurs de l’influence,
-en de tout aussi creuses phrases,
-en éloquences tout aussi boursouflées, la
-jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme
-et organisait une ovation en l’honneur du
-Brutus. Dans une brasserie, une jeune
-fille dévoilait-elle quelques agréments de
-figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait
-encore d’enthousiasme, enlevait la
-reine, la promenait en triomphe sur le
-boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations
-et d’idolâtries. Une chanson-scie,
-une canne nouvelle, un cocher ivre, un
-honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un
-mot, un chapeau, soulevaient toujours
-d’enthousiasme cette jeunesse.</p>
-
-<p>Une étiquette monumentale, affichée, à
-l’endroit le plus apparent, en gigantesques
-caractères d’or, prônait:</p>
-
-<p class="pc reduct">AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.</p>
-
-<p>Les étudiants se figuraient volontiers
-que c’était eux qu’elle étiquetait.</p>
-
-<p>Tel était ce quartier, où poussait l’espoir
-de la France.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">LA LUTTE POUR LA VIE</p>
-
-<p>Ce fut au milieu de ce monde suffisant,
-fougueux, leste, juvénil, capricant, vain,
-qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt
-entraîné par l’habitude du siècle, que par
-une réelle sympathie&mdash;le prenant, cependant,
-plus au sérieux qu’il ne valait.</p>
-
-<p>Ballotté entre ses aptitudes aux diverses
-branches de la culture humaine, capable
-d’être médecin comme un autre, physicien
-à ses heures, avocat point mauvais,
-musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit
-pas tout de suite au choix définitif
-et irréparable. Une certaine peur le
-prenait d’une décision, que d’autres attrapent
-si aisément, sur un mot, sur un
-désir paternel, et qui les détermine pour
-la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-d’avoir tout expérimenté, goûté aux différents
-plats pour juger de leur succulence.
-Il suivit de nombreux professeurs dans de
-nombreuses voies, entendit quelques douzaines
-de ces vénérables vieillards sentencieusement
-parler sur les pandectes, les
-cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta
-des laboratoires, des amphithéâtres,
-des bibliothèques, des hôpitaux&mdash;et
-au bout de six mois ne fut guère plus
-avancé qu’avant.</p>
-
-<p>Une seule découverte: c’est qu’il n’avait
-plus le sou.</p>
-
-<p>Il fallait songer expressément aux
-moyens de vivre.</p>
-
-<p>Une légère rage contrista la pensée
-d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé
-juste que l’homme qui nourrit son âme fût
-dispensé de nourrir son corps.</p>
-
-<p>Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement
-de toute parole qui tombe de la
-bouche de Dieu: il se nourrit de pain.</p>
-
-<p>Albert était arrivé à Paris avec un millier
-de francs. Son père, en lui remettant
-les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble
-auquel il avait pensé toute la nuit:
-«Ceci représente mille gouttes des sueurs<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-du front de ton père. Puisque tu veux aller
-à Paris, la grande ville de la perdition,
-vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans
-y croire. Envoie-nous deux fois par mois
-de tes nouvelles, et arrange-toi de manière
-à te tirer d’affaire.»&mdash;Se figurant être
-riche pour longtemps, Albert avait reculé
-aux calendes grecques l’instant de s’occuper
-de ces choses.</p>
-
-<p>L’instant était venu.</p>
-
-<p>Il supposa d’abord qu’on le rechercherait
-fort&mdash;lui, Albert&mdash;aussitôt qu’il
-voudrait bien condescendre à offrir&mdash;contre
-argent&mdash;quelque peu de son esprit
-et de sa science.</p>
-
-<p>Il fut à une demi-douzaine de bonnes
-adresses&mdash;au quartier Saint-Germain, au
-quartier Monceau&mdash;fier, arrogant, avec
-un cabrement d’en être arrivé là, proposer
-à de riches imbéciles de leur former
-l’intelligence.</p>
-
-<p>«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une
-marquise du faubourg, qui l’avait fait
-venir pour son fils.&mdash;«Tout.»&mdash;«Sainte
-Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât
-rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener
-aux Champs-Elysées, lui confectionner<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-des cocottes quand il fait mauvais et le
-conduire à sa leçon d’équitation. Il est
-très capricieux, le cher ange, il griffe, il
-mord; vous supporterez tout, comme il
-convient à quelqu’un de votre condition.»&mdash;«Madame,
-prenez un esclave.»</p>
-
-<p>Un parvenu débuta par lui demander
-son prix.&mdash;«Dix francs.»&mdash;«Monsieur,
-sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le
-célèbre professeur Duponcif.»</p>
-
-<p>Chez un sénateur, on le trouva trop
-jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop
-vieux; un Anglais le renvoya comme trop
-sérieux, un Gascon comme trop folâtre.
-Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité,
-au mépris.</p>
-
-<p>Quand il eut contracté quelques dettes&mdash;effroi
-pour ses scrupules&mdash;il éprouva
-comme une cassure du caractère et une
-sensation d’être déchu, indignante. Regimbé
-contre ce qu’il jugeait une humiliation,
-il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait
-s’en prendre à personne. Au sort tout
-au plus: or, l’invectiver excite encore davantage,
-puisqu’on n’y saurait mettre
-même l’âcre plaisir de la vengeance. Le
-seul moyen eût été la philosophie passive<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-du Bouddha, dont Albert était bien incapable.</p>
-
-<p>Un mois d’expédients honnêtes, qui plus
-d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison
-de ses répugnances.</p>
-
-<p>Il se présenta, la queue basse, chez un
-directeur d’institut, qui, en plein milieu du
-Paris élégant, exerçait un commerce
-étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un
-Américain&mdash;car qui d’autre aurait eu
-cette idée ignoble et géniale?&mdash;avait mis
-en coupe réglée la culture intellectuelle et
-en exploitation la crédulité publique en
-matière d’instruction. Il avait inventé de
-vendre, à grand renfort de grosses caisses
-et de trombones, la science&mdash;comme un
-industriel écoule du chocolat frelaté.
-Grâce à une réclame éhontée, étalée dans
-tous les journaux et sur tous les murs,
-s’infiltrant par les voies les plus insidieuses
-jusqu’à l’imagination de ceux qu’il
-fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces
-de l’instruction facile et à bon marché,
-une clientèle immense et saugrenue, recrutée
-surtout parmi les étrangers. Chez
-lui, on apprenait toutes les langues, depuis
-le chinois jusqu’au français, par une méthode<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-pratique, qui mettait en deux mois
-en état de parler; on trouvait des professeurs
-de toutes les nationalités, chacun
-enseignant sa langue maternelle; il préparait
-à tous les examens d’Etat de tous les
-pays; il avait une spécialité de cours pour
-les jeunes filles et un conservatoire de
-musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un
-médecin fabrique pour prolonger une maladie
-et soutirer davantage approchait peu
-de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge.
-Par une série de combinaisons artificieuses,
-les élèves de ce singulier établissement
-payaient, payaient, payaient,
-par sommes incessantes, plus ou moins
-fortes, calculées suivant le degré de fortune,
-de résistance, d’incurie, de naïveté,
-de timidité des malheureux qui entraient
-dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on
-était consciencieusement sûr d’avoir exprimé
-d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner.
-On acceptait toutes les cotisations:
-depuis la miss américaine qui vocalisait à
-cinquante francs le cachet, jusqu’au petit
-commis allemand qui ânonnait le français
-à cinquante centimes l’heure. Pour tous,
-il y avait des professeurs. A part quelques<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-noms célèbres, mis en vedette pour faire
-ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif
-s’arrangeait encore à gagner cent pour
-cent, tout ce que Paris compte de professeurs
-gueux, huileux, pâles venait là, certain
-d’y trouver des leçons et de retenir
-sur chacune quelques sous. Le directeur
-empochait la moitié, les deux tiers, les
-trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre
-sur le dos du patient. Parfois, il prenait
-tout et laissait l’espérance, ce qui était
-déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de
-profiter de ses professeurs autant que de
-ses clients. L’institut couvrait Paris de
-ramifications et était très renommé.</p>
-
-<p>Albert fut trop heureux de passer par
-les griffes de cet usurier moderne&mdash;tel
-que le héron de la fable&mdash;et de pouvoir
-grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur.
-Il donna des leçons pendant plusieurs
-semaines: traversant Paris pour
-inculquer la grammaire à un Belge et gagner
-vingt sous, courant à l’institut faire
-un cours à de vieilles Anglaises, sautant
-d’omnibus en tramways, allant à la Bastille
-lire César et à l’Etoile Paul de Kock.
-Ces viles occupations envahissaient à peu<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-près ses journées, et, le soir, il se trouvait
-si avachi par la poussière des rues et
-l’imbécillité des contacts subis, qu’il était
-peu capable d’entreprendre quelque chose
-d’intelligent.</p>
-
-<p>Albert souffrait étrangement de cette
-vie. Il patientait, espérant que son directeur
-le chargerait tôt ou tard de leçons
-mieux payées, ce qui lui permettrait d’en
-donner moins. Mais ce n’était pas ce
-qu’entendait ce directeur industrieux.</p>
-
-<p>«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me
-plaisez. Je vais vous faire une proposition
-que je fais aux personnes que je désire
-attacher de près à mon établissement.
-Justement, il y a une vacance: je vous
-offre la place. Au lieu de deux ou
-trois leçons que vous donniez par jour,
-vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant
-que vous voudrez....»&mdash;«Vingt
-leçons par jour?» objecta Albert.&mdash;«Qu’y
-a-t-il là d’extraordinaire? Quand
-j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On
-dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et
-l’on dort chez une demi-douzaine.»&mdash;«J’aimerais
-mieux une leçon à cent sous que
-les vingt que vous m’offrez.»&mdash;«Comment!»<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-répliqua le juif stupéfait «mais
-vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs
-par mois! Sept mille francs par an! presque
-un traitement de député, monsieur!
-Seulement.... pour vous trouver dans les
-conditions, vous devez être professeur interne,
-c’est-à-dire coucher dans l’établissement;
-vous me louez une des chambres
-d’études, que je vous laisse au prix modique
-de cent francs par mois, vue charmante
-sur la cour; pendant la journée, la
-chambre est occupée: du reste, vous êtes
-à vos leçons&mdash;mais, le soir, on vous
-dresse un lit sur le divan, et vous êtes
-chez vous. Vous prenez aussi pension, une
-excellente pension&mdash;comprenez-vous cet
-avantage?&mdash;pour cent cinquante francs,
-soupe, viande, légume, pain à discrétion.
-Mes autres internes paient une pareille
-pension deux cents francs. Ajoutez cinquante
-francs pour le service, le blanchissage
-et diverses petites dépenses, voilà
-une somme de trois cents francs que vous
-ne serez jamais en peine de me payer,
-puisque je ne ferai que la retenir sur vos
-honoraires.&mdash;Pensez à ma proposition,
-que vous vous hâterez d’accepter, tant elle<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il
-pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous
-aurez des leçons à cent sous.»</p>
-
-<p>Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient
-les vives forces de son âme, perclus des
-douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être
-exposé aux humidités des occupations
-malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des
-violences de langage aux «propositions»
-israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner
-sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne
-répondit rien et tourna les talons.</p>
-
-<p>Il se décida alors de faire une démarche
-qui lui coûtait quelque amour-propre. Il
-s’agissait&mdash;puisque tout s’effondrait sous
-lui&mdash;d’aller consulter un vieux professeur
-originaire de sa province et pour qui il
-avait des recommandations. Ce devait
-même être un consanguin éloigné, il ne
-savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver
-dans l’atmosphère natale et d’avoir
-à subir des questions sur sa famille l’horripilait.</p>
-
-<p>Un petit homme sec, avec une tête un
-peu ballottante et grosse, sans autres cheveux
-qu’une filandreuse mèche couleur
-d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, les<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants,
-étendu sur un canapé, les jambes en l’air,
-et tenant, déployé de toute la longueur
-des bras, un grand journal, répondit, sans
-se déranger par un: «B’jour» à son salut.</p>
-
-<p>Albert déclina ses noms, prénoms, qualités,
-s’excusa de n’être pas venu plus
-tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers
-mois en pays latin, exhiba des ambitions
-discrètes d’être utile à l’humanité
-dans une carrière libérale, nota en quelques
-modestes traits son caractère, ses
-tendances, autant qu’il se connaissait, ses
-études jusqu’ici, débita plusieurs banalités
-sentimentales sur les jeunes gens travailleurs,
-au rang honorable de qui il
-comptait toujours être, délaya quelques
-espérances d’avenir dans un pathos de
-nobles idées et conclut: «J’ai pensé,
-monsieur, que vous vous intéresseriez
-sans aucun doute ...»</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, sans aucun doute?»
-interrompit à ce moment la voix aigrelette
-du professeur, qui se dressa sur son
-séant, ramenant les pieds à terre, pour
-considérer son visiteur. «Il y a beaucoup
-de doute, au contraire; ou mieux, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
-vous porte aucun intérêt du tout.»&mdash;«Vraiment,
-monsieur, je vous suis indifférent?»&mdash;«Point,
-jeune homme, vous
-vous méprenez. Si vous ne m’inspirez
-aucun intérêt&mdash;en tant que créature
-mort-née, qui ne promet rien&mdash;j’ai pour
-vous un sentiment tout aussi humain, la
-pitié.»</p>
-
-<p>Albert prêta l’oreille.</p>
-
-<p>«Malheureux jeune homme!» continua
-le professeur en s’agitant «vous
-lancer dans une vocation libérale! Vous
-êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie.
-Dans la lutte pour la vie, vous serez
-vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous
-les mains, si la société pour le plus vous
-supporte, si elle ne vous laisse pas crever
-de faim et de déboires sous vos diplômes
-et vos talents. Et je comprends la société.
-Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son
-café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin
-d’avocats, de députés, de médecins, de
-gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en
-a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le
-dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques
-chirurgiens pour couper ses jambes
-gangrenées, quelques chimistes pour lui<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
-fabriquer du vin, quelques acteurs pour
-l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour,
-à la mer, à l’usine, au comptoir.
-Elle fera bien, la société, elle fera bien!»
-cria rageusement le petit professeur.
-«Nous autres Français, nous souffrons
-de trop de civilisation, ou plutôt d’une
-fausse civilisation: nous voulons tous être
-du côté du manche, personne ne veut
-faire partie de la cognée, qui pourtant est
-la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée,
-monsieur! prenez un métier et non
-pas une vocation! gagnez de l’argent et
-non pas des appointements.» Il prononçait
-ces mots <i>vocation</i> et <i>appointements</i>
-avec des intonations méprisantes. «Il
-s’agit de faire des hommes: nous avons
-assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi
-qui vous parle, je suis un polichinelle!
-J’ai honte de moi, parce que j’ai passé
-cinquante ans à apprendre le latin à des
-enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez
-plutôt la blouse du paysan ou la casquette
-de l’ouvrier. Voilà des gens honorables.
-La France commence à le reconnaître:
-dans vingt ans, il n’y aura plus de place
-pour nous, les parasites.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p>
-
-<p>Albert, surpris et charmé par ce langage
-qui répondait à bien des pensées,
-essaya de discuter, par convenance pour
-les idées reçues; mais il accorda que
-théoriquement le professeur avait raison.
-Il se retranchait dans ce <i>théoriquement</i>.
-«Pratiquement aussi» ne démordait pas
-le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout:
-une génération pratique adoptera
-ces axiomes.»&mdash;«Comment une intelligence
-pourrait-elle labourer la terre?»
-objectait Albert. Mais il se souvint que
-lui, Albert, une <i>intelligence</i>, se trouvait
-en ce moment dans une position plus ridicule
-que le dernier des paysans, puisqu’il
-n’avait pas un morceau de pain. Il fallut
-avouer cette misère.</p>
-
-<p>Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné
-cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait
-de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!»
-fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les
-bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible
-chez nous, c’est que, de par notre
-éducation, les trois quarts des métiers
-humains nous sont interdits. En vertu de
-votre supériorité, crevez!»</p>
-
-<p>Bientôt, il s’humanisa.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p>
-
-<p>«Vous n’avez qu’une chose à faire»
-dit-il d’une voix moins dure.&mdash;«Quoi?»&mdash;«Ne
-songez pas à courir le cachet,
-c’est la mort de l’homme: une fois qu’on
-a commencé à le courir, on le court toujours.
-Sur ma recommandation, on vous
-trouvera quelque part une place de maître
-d’études, une pure sinécure, qui ne vous
-enlèvera pas vos meilleures heures pour
-travailler.»</p>
-
-<p>&mdash;«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»</p>
-
-<p>Mais il fut pion. La lutte pour la vie
-l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.</p>
-
-<p>Entretenu par le gouvernement, il ne
-souffrit ni de la faim, ni de la soif.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch">EN SORBONNE</p>
-
-<p>Alors&mdash;toujours plus&mdash;le désir de
-l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne
-pouvait pas se dire que la science était
-une vanité. Depuis le temps que les hommes
-travaillaient, s’épuisaient, ils avaient
-trouvé quelque chose: celui qui possédait
-la somme des connaissances humaines
-devait vraiment en savoir plus long sur les
-principes et les lois du monde que lui,
-Albert.&mdash;Cependant, s’il considérait la
-distance qui le séparait d’un casseur de
-pierres, il ne se la figurait pas moins
-grande que celle qui séparait de lui le
-plus fameux des penseurs: or, lui, Albert,
-en savait-il sur ces questions beaucoup
-plus long que le casseur de pierres?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p>
-
-<p>Il se jeta dans l’étude de la philosophie.</p>
-
-<p>Il suivit d’abord avec assiduité les cours
-d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour
-tout juger&mdash;et jugeait de tout, en effet,
-avec une inaltérable complaisance envers
-lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur
-et conviction contre les crimes de
-ceux qui professaient des opinions différentes
-de la sienne. La sienne, ce n’était
-guère beau: un joli catholicisme laïque,
-dont lui, le philosophe charmeur, était le
-coquet prophète. Il avait le geste toujours
-le même, une main admirable balancée
-onctueusement au gré de la période et
-s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement
-de cymbale pour en relever la
-chute. Tous ses arguments étaient de
-cette force: «Et vous voulez que nous
-estimions une conscience qui se passe
-de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons
-pas!»&mdash;Et, patapla! la cymbale!
-Cette belle main et ce beau coup de cymbale
-rendaient ses raisonnements invincibles.</p>
-
-<p>Dégoûté en peu de temps de cette
-éloquence soufflée, Albert passa tout
-d’une pièce à un philosophe matérialiste,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait
-des disciples d’autant plus acharnés que
-la chapelle était étroite. On étudiait là,
-en petit comité, les sciences, on ramenait
-la psychologie entière aux fonctions hypothétiques
-des circonvolutions cérébrales,
-et l’univers n’était qu’un déplacement
-hasardeux de forces agissant les unes sur
-les autres par la vertu d’une loi mathématique
-à découvrir. Non seulement l’homme
-et le singe descendaient d’un même ancêtre&mdash;chose
-banale&mdash;mais tous les
-êtres, animaux, végétaux, minéraux,
-provenaient d’une unique substance, dont
-ils représentaient des transformations, des
-aspects: et cette substance était tellement
-simplifiée, tellement refoulée hors
-des atteintes du concept par l’analyse,
-qu’on finissait par se demander avec vertige
-si elle existait et si le monde était
-autre chose qu’une vaste illusion.</p>
-
-<p>Après une équipée hurluberlu en cette
-fondrière de la pensée, où l’on est projeté
-sur le sol à chaque bout de champ, parce
-qu’on chevauche sur un terrain qui se
-dérobe, Albert tourna bride et revint
-en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.&mdash;C’était<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-fou: se targuer de positivisme
-et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base
-la science, ce paraissait une excellente et
-propice méthode: mais il fallait se condamner
-à ne pas la dépasser. Car sitôt
-qu’on sortait de ses bornes&mdash;les bornes
-de la terre: moins que de la terre, du
-terre à terre&mdash;on excédait la base et l’on
-dégringolait dans le néant.</p>
-
-<p>Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait
-même la place de l’organe de la pensée
-dans le cerveau, on voulût s’occuper
-scientifiquement de cette pensée? Que,
-lorsque la chimie n’était pas encore parvenue
-à synthétiser une cellule vivante,
-on pût émettre une vérité quelconque sur
-la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être,
-mais si lentement, qu’elle restait en
-arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne
-devait pas la supposer capable de trancher,
-avant un avenir incommensurable,
-la plus minime des questions philosophiques.</p>
-
-<p>Que faire?</p>
-
-<p>Spéculer?</p>
-
-<p>Alors, Albert éprouva le besoin violent
-de connaître tout ce que les hommes<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-avaient pensé sur ces hautes matières,
-depuis les temps mythologiques et bibliques,
-jusqu’aux dernières contemporanéités:
-espérant trouver quelque part,
-en quelque siècle, chez quelque sage le
-mot de l’énigme, l’illumination évidente
-et supérieure sur les tourmentants problèmes.</p>
-
-<p>Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent.
-Il fut surpris de rencontrer&mdash;déjà&mdash;chez
-les plus anciens d’entre eux les
-notions&mdash;semblant nées d’hier&mdash;modernes
-au sujet de l’origine du monde. Le
-naturalisme d’Anaxagore disait exactement,
-avec moins de raffinements et plus
-d’envergure, ce que prônait sur des airs
-nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès
-intellectuel des siècles consistait à
-avoir détaillé le point d’interrogation originellement
-dressé. C’était comme si un
-homme ayant découvert un trou dangereux,
-les autres hommes, au lieu de le
-boucher, s’étaient ingénié à en sonder les
-profondeurs et à y découvrir toutes les
-agravantes cavités concomitantes. Il est
-vrai que quelques-uns avaient voulu le
-boucher: Socrate avait insinué que la<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-question morale existait seule; et plus
-tard, bien d’autres avaient coopiné, les
-Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils
-n’avaient fait que creuser un autre trou à
-côté!&mdash;A vrai dire, la morale n’intéressa
-jamais que médiocrement Albert. Il lui
-paraissait qu’avant de savoir comment il
-devait agir, il lui fallait savoir qui il était.
-Il en voulut à Kant d’avoir cherché à
-neutraliser le résultat de la Critique de la
-Raison pure en offrant le refuge d’une
-Raison pratique, dont&mdash;pour sa part&mdash;il
-ne reconnaissait pas le principe-base.</p>
-
-<p>Et toujours, dès le commencement, cet
-éternel et immuable conflit entre l’idéalisme
-et le réalisme! Platon et Aristote,
-que vingt-deux siècles écoulés n’avaient
-pas encore mis d’accord.</p>
-
-<p>A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait
-l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie!
-Les questions vitales de l’intelligence
-n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il
-pénétrait dans le labyrinthe sans issue des
-idées, plus la conviction de s’être fourvoyé
-dans une compagnie de filous s’accentuait.
-Berné d’un système à l’autre, il
-finit par penser que la philosophie&mdash;ou<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-plutôt les philosophies&mdash;n’était qu’un
-leurre, une moquerie, un piège: à coup
-sûr la preuve palpable de l’incapacité de
-l’esprit à sortir de son relatif.</p>
-
-<p>Quelle chute, après avoir cru au génie
-humain!</p>
-
-<p>Il admira à la fois la complexité savante
-de ces édifices équilibrés dans le
-vide, et la niaiserie de leurs aspects,
-quand on les considérait à froid. Descartes,
-Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de
-leurs inventions, et en même temps on
-trouvait ces inventions bêtes. On pouvait
-peut-être dire: «C’est merveilleux!»&mdash;mais
-on ajoutait nécessairement: «C’est
-faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs
-conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions
-étaient aux antipodes les unes
-des autres!</p>
-
-<p>Le scepticisme naissait inévitablement.</p>
-
-<p>Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.</p>
-
-<p>Il sut par cœur la Critique. En un moment
-de ferveur, il projeta d’y adjoindre
-une Critique de la Sensation, par laquelle
-il serait prouvé, d’une manière encore
-plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-et le noumène, que les perceptions
-des sens ne correspondent pas plus à la
-réalité que les concepts de la raison.</p>
-
-<p>De cette époque de méditations, Albert
-ne garda rien de positif; sinon deux ou
-trois <i>croyances</i>, en rapport avec son caractère,
-que lui-même, par ironie, tenait à
-l’état de croyances, déclarant qu’il ne
-voulait, ni ne pouvait les discuter. Il
-prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer
-l’évolution, à Hegel la théorie de
-la force, et il se composa, pour son
-usage personnel et afin de ne pas demeurer
-l’âme vide, une manière de se représenter
-le monde. Puis, il jura de ne
-plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants,
-il cracha sur les charlatans, et,
-certain maintenant d’avoir avec conscience
-goûté à toutes les coupes du savoir
-terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XI</h2>
-
-<p class="pch">MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS</p>
-
-
-<p>Orgie!</p>
-
-<p>Ah! ah! ah! ah!</p>
-
-<p>Et le long des quais vieillots, où d’habitude
-il bouquinait, Albert était secoué
-d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait
-l’idée qui tout à coup venait de se
-présenter à son cerveau. Orgie! L’idée
-d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce
-heurt singulier de lettres, ces deux consonnances
-drôlement accouplées, cette <i>r</i>
-et ce <i>g</i> dos à dos, cet assemblage de
-voyelles et d’articulations, avec le concept
-qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire
-tournure dans son entendement jusqu’alors
-naïf, que les hoquets de surprise
-se succédaient, gutturaux, de son larynx,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-comme l’éternuement d’un chat qui se
-hérisse la première fois qu’il voit un chien.
-Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait
-peut-être des nues, sans rime, sans raison,
-sans cause, contraire à toute loi de l’association:
-mais enfin elle y était. Elle y
-était si bien, que sur toutes ses faces il la
-retournait, l’examinait, la contemplait, lui
-souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait
-jolie ou s’en effarouchait. Et comme
-à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse,
-il s’accouda sur la pierre décrépite
-du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y
-trouver un conseil, rêveur, absorbé, les
-yeux immobiles, regarda couler l’eau.</p>
-
-<p>Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité
-effrayante, au milieu de l’immutabilité
-des rives.</p>
-
-<p>Où s’en allait-elle?</p>
-
-<p>Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le
-monde, à chaque goutte d’eau, avant de la
-libérer d’entre ses doigts et de lui donner
-l’essor qui l’emporte loin de sa source,
-avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne
-au tourbillon irrésistible des flots. Passagère
-sera ta destinée. Tu fuiras au sein
-des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-jusqu’à l’heure où la grande
-Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il
-n’est point de jougs sous lesquels tu ne
-doives plier, point de travaux que tu ne
-doives accomplir, point de tourments qui
-ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras
-volontairement esclave. Au lieu de jouir&mdash;autant
-que cela se peut dans ta
-course ardente&mdash;des rayons dorés du ciel,
-de l’air aux transparentes bulles, des paysages
-qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras
-de rouler au plus profond du fleuve,
-écorchant tes formes gracieuses sur les
-cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras
-les lourdes barques à la quille
-formidable, tu feras marcher la roue des
-moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux
-qui te happeront au passage et tu t’en iras
-servir de boisson aux habitants de Paris,
-avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles
-égoûts.»&mdash;Qu’eût répondu la goutte
-d’eau?</p>
-
-<p>La goutte d’eau eût répondu: «Oh!
-laisse-moi suivre le courant de la rivière
-le plus près possible de la voûte azurée;
-laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse,
-me mêler à la blanche écume<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-ou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel,
-jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux
-point me souiller au contact impur de la
-vase, ni soulever les barques pesantes, ni
-mettre en mouvement les moulins; je ne
-veux point être utile aux hommes. Je veux
-voguer follement, sans retards, sans soucis,
-sans peines: et plus vite la grande
-Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai,
-car ce sera la fin de la course.»</p>
-
-<p>Et les lames filaient, filaient, se poussaient,
-grimpaient les unes par-dessus les
-autres, comme pressées d’arriver au bout,
-là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui
-étayaient de leurs efforts le flanc des barques,
-celles qui, pauvrettes, se brisaient
-contre les piles des ponts ou celles qui se
-trouvaient retenues par les remous des
-bords semblaient souffrir de ne pouvoir&mdash;elles
-aussi&mdash;voler, brûler l’existence.</p>
-
-<p>Albert en vint à croire qu’elles chantaient
-l’éternelle philosophie.</p>
-
-<p>Qu’était-ce que la vie, après tout?</p>
-
-<p>Sans se complaire à de banales comparaisons,
-il y avait lieu de remarquer que le
-devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à
-gauche, une enfilade dépenaillée de vieux<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
-livres lui remémorait ses années d’études.
-A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui
-servirait-il de continuer? Il deviendrait un
-homme comme tous les autres, hanté des
-mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes
-scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de
-façonner son cerveau aux usages du
-monde, de le mouler sur ses exigences?
-Dérision! Travailler, transpirer, crever
-de fatigue et d’essoufflement pour parvenir
-à une de ces situations <i>dites</i> honorables,
-lorsque le temps nous emporte
-comme la goutte d’eau, lorsque si brève
-se précipite la comédie, lorsque d’un instant
-à l’autre nous pouvons mourir. La
-société s’impose à nous comme une tyrannique
-marâtre: briser ses liens, s’échapper
-de ses griffes, oh! n’est-ce point la
-sagesse?</p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p>La sagesse disait ceci à Albert:</p>
-
-<p>On peut prendre de la vie ses douleurs
-tristes ou ses douleurs gaies. Les
-unes sont amères et martyrisantes; les
-autres sont pleines d’étourdissements et
-d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas
-fait un métier, s’y morfond, se marie,<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-amasse pour des hoirs, crée des enfants
-qui périssent, s’épuise en stériles ambitions.
-L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés
-et casqués de mépris, ceux qui ont choisi
-l’ivresse roulent sous les tables et oublient.
-Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent
-le sang. La tombe les enlève à la fleur
-de l’âge, tandis que les autres, encore à
-moitié chemin, halètent péniblement vers
-le but, les yeux gros de pleurs et les pieds
-las.</p>
-
-<p>La sagesse lui disait encore:</p>
-
-<p>Brailler sur la voie du Calvaire est la
-suprême des consolations.</p>
-
-<p>Alors, les lames fredonnaient:</p>
-
-<p>Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre
-la grande Mer, la grande Mer,
-celle qui nous ensevelira.</p>
-
-<p>C’était ce jour-là l’anniversaire de sa
-naissance. Albert avait vingt et un ans.
-Il se sentait vraiment changé depuis
-l’époque où, provincial jusqu’au bout
-des ongles, le monde lui apparaissait
-comme un concert placide et doux, où
-chacun faisait sa partie, sagement, les
-orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre.
-Alors, dans son âme pure et<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-simple, pas encore tourmentée, les révoltes
-n’existaient qu’à l’état latent, étouffées
-par l’éducation et par le frottement
-quotidien de la famille. Il se souvenait
-de ses premiers émois à la lecture
-de livres peu catholiques et de romans
-dévorés en cachette. Quels progrès dans
-le mal! La religion s’était effondrée,
-comme s’effondrent sur un cadavre pourri
-des fragments véreux de chairs. Il lui était
-resté le sentiment du devoir. Et maintenant,
-devant l’inanité gigantesque de tout
-ce qui existe, la loi morale elle-même
-s’effondrait en lui, comme s’était effondrée
-la religion.</p>
-
-<p><i>Nasci, pati, mori</i>, disait un vieux proverbe
-gravé sur la pierre séculaire d’un
-manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas
-supprimer <i>pati</i> et le remplacer par une
-continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y
-avait une souffrance, eh bien! l’orgie
-usante, délétère, vorace, abrégerait, au
-moins, le pélerinage et en absorberait la
-mélancolie.</p>
-
-<p>Pourquoi pas?</p>
-
-<p>Deux choses se soulevaient là contre:
-l’hérédité de toute une race honnête et<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-l’amour-propre inséparable de cette hérédité.</p>
-
-<p>Père, grand-père, arrière-grand-père,
-aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la
-sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis,
-quintessenciés dans son système nerveux,
-organisaient une résistance angoissante,
-quoique fatalement vouée à la défaite,
-à l’envahissante gangrène. Le siècle
-était donc le plus fort! Il avait raison des
-instincts les mieux enracinés et des moins
-accessibles natures! L’horreur du travail
-qui venait tout à coup de saisir le jeune
-homme&mdash;préparée, il est vrai, de longue
-main&mdash;n’était que le résultat du commerce
-maladif de son intelligence malmenée
-avec la délirante atmosphère de la
-culture moderne.</p>
-
-<p>L’amour-propre se dressait aussi comme
-un remords. «Honte» criait-il «à ceux
-qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous
-de leur valeur!»</p>
-
-<p>Mais quoi! lutter! lutter toujours!</p>
-
-<p>Et levant les yeux au ciel, il aperçut les
-premières étoiles, que la crépusculaire
-approche du soir ramenait à leur place
-accoutumée dans le firmament incommensurable<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-et beau. Un sourire de pitié
-erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il.
-Oh! grotesque imbécillité! s’occuper
-de ce que font et disent les hommes, ces
-atomes perdus sur le plus infime de ces
-astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu
-importe dans l’immensité!</p>
-
-<p>Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt,
-une inextinguible hilarité.</p>
-
-<p>Il avait passé les ponts.</p>
-
-<p>De quoi avait-il envie? C’était donc décidé:
-orgie. Mais, comme un voyageur en
-des régions inconnues se tourne et se retourne,
-interroge la contrée du regard,
-hésite et se consulte, Albert se tâtait,
-cherchait à surprendre ses appétits, presque
-factice dans son enthousiasme, <i>voulant</i>
-s’amuser. Autour de lui, des gens
-passaient, gaiement. Il s’efforça de faire
-comme eux. Il chassa avec colère certaines
-pensées sombres qui persistaient à revenir.
-Dans un café, il lut les journaux cocasses,
-écouta les mots du jour, fuma des
-cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.</p>
-
-<p>Etrange contradiction! La jouissance
-qu’il éprouvait provenait plus de l’âpre<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches,
-que d’un réel contentement de sa
-débauche. En somme, pourvu qu’il jouît,
-n’était-ce pas le principal?&mdash;Jouissait-il?&mdash;Albert
-scruta son être intime et crut
-pouvoir répondre par l’affirmative. Mais
-que de doute dans cette croyance!</p>
-
-<p>Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.</p>
-
-<p>Et, pour la première fois de sa vie, il
-baisa une femme.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-026.jpg" width="200" height="240"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<p class="pch">LE DÉPUCELAGE D’ALBERT</p>
-
-
-<p class="pr4 reduct">Paris, 13 mai.</p>
-
-<p class="p1">Je me lègue à moi-même&mdash;pour relire
-en quelque heure future, alors que j’aurai
-connu d’autres femmes (si j’en connais,
-ce dont je doute), ou, au moins, que
-j’aurai fait de plus amples expériences,
-ou, simplement, comme note mémorable&mdash;ce
-croquis d’impressions charnelles
-qui ne datent que de cette nuit.</p>
-
-<p>Je suis allé chercher chez elle, rue
-Dauphine, une jeune fille du nom de
-Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes
-camarades. Je la trouvais jolie: elle me
-<i>portait à la peau</i>, j’avais pensé à elle
-plusieurs fois avec des désirs&mdash;presque<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-avec des désirs de collégien, si, arrivé à
-cet âge de vingt-un ans sans m’être encore
-résolu à terrasser le monstre, la résistance
-instinctive de tout puceau à ces
-désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup
-plus de réflexion que de timidité.
-Un soir que l’on m’avait entraîné au bal
-Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert,
-son amant. Trubert, qui me savait sérieux,
-sans me croire pourtant innocent&mdash;car
-je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai
-jamais été&mdash;voulut me taquiner et me
-forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te
-confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu
-ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait
-un cadavre.» Et il la laissa une
-heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je
-ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes
-deux tours, puis je la conduisis dans
-un des petits bosquets du jardin pour
-manger des glaces. C’est là qu’elle me fit
-les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma
-moustache du bout de son doigt, la déclarant
-plus gentille et plus fine que celle
-de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle
-dans une moue, pour m’engager à lui
-faire des avances «il m’ennuie!» Je ne<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-lui fis pas d’avances, car j’avais encore de
-derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut
-elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse
-et tendre, où je cherchais à démêler
-la part de la sincérité et celle du mensonge.
-Elle me donna son adresse, en
-m’indiquant des heures où je serais sûr de
-ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant
-d’un moment où personne ne passait,
-en un mouvement souple, elle me tendit
-ses lèvres.</p>
-
-<p>Elle n’espérait plus ma visite: aussi,
-lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une
-surprise.</p>
-
-<p>«Albert!» s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi.»</p>
-
-<p>Vu que j’avais décidé de coucher cette
-nuit avec une femme, et que j’avais choisi
-celle-là comme étant&mdash;parmi celles que
-je pouvais me procurer sur l’heure&mdash;la
-femme dont j’étreindrais le corps avec le
-plus de satisfaction probable, je n’eus ni
-les réserves, ni les froideurs du soir de
-Bullier. Je remarquai bien une certaine
-gêne, provenant d’inhabitude seulement,
-en face de cette femme, sur laquelle&mdash;cela
-m’arrivait pour la première fois&mdash;j’avais<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-des projets sensuels. Mais cette
-gêne était purement intérieure, elle n’ôtait
-rien au calme prodigieux que j’étais
-surpris d’observer en moi, et mon sang
-ne battait pas d’un degré plus vite dans
-mes artères. Chose cynique: la convoitise
-était alors artificielle. Je <i>voulais</i> avoir
-une femme: j’allais l’avoir.</p>
-
-<p>Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer,
-je m’engageais bien plus en curieux
-qu’en passionné: et c’était encore
-plus en curieux de moi-même qu’en curieux
-d’elle. Le mystère: moi, non la
-femme.</p>
-
-<p>Que ne savais-je pas de la femme?&mdash;Tout
-ce qui se sait, je le savais. J’avais
-lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se
-voit, ne s’entend, je me l’étais représenté
-en traits assez exacts et certains, pour
-avoir de l’amour une notion plus complète
-que d’autres après de longues pratiques.</p>
-
-<p>Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais
-avec une intellectuelle émotion, ce qui se
-dressait en ma pensée en point interrogatif
-aigu, vibrant, c’était le mode inconnu
-dont mes sens&mdash;à moi&mdash;frémiraient<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-au contact de la chair femelle. Jouirais-je
-aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il
-pour moi un de ces abîmes de plaisir,
-où tout s’effondre&mdash;ne fût-ce qu’une
-minute&mdash;dans la folie et la volupté?
-Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement
-supérieur à toutes les joies, qu’une fois
-que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais
-l’importance unique que dans
-le monde a prise l’hymen.&mdash;J’avoue, ici,
-en ce papier simple, sincère, sans phrases,
-l’appréhension foncière où je vivais&mdash;après
-l’épreuve de déjà tant de désillusions&mdash;d’une
-désillusion nouvelle, non
-plus cruelle à l’âme que les précédentes,
-mais plus sensible peut-être, la sensualité
-tenant de si près au bonheur terrestre.</p>
-
-<p>Oserais-je dire que c’était là surtout ce
-qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu
-dans une chasteté physiologique d’autant
-plus complète, que ma corruption
-morale était précoce?&mdash;Si ce papier
-était pour d’autres, je ne le dirais pas,
-de peur de n’être pas cru.</p>
-
-<p>J’emmenai souper Bertha.</p>
-
-<p>En ce tête-à-tête chaud, où des griseries
-de vins et de cigarettes, sur un dessert<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-compliqué, prédisposent aux caresses
-lubriques et ameutent tous les aiguillonnements
-du désir, je constatai pour la
-seconde fois une inertie à me livrer aux
-impressions vives qui auraient dû se produire.
-Je me demandai si véritablement,
-objectivement cette situation était délicieuse.
-J’interrogeai ma compagne, dont
-les prunelles brillaient, dont les rires perlaient
-en gouttelettes argentines: «Quel
-effet te fait la vie, en ce moment?»</p>
-
-<p>Elle me donna cette réponse, qui me
-plongea dans un étonnement douloureux:
-«Je n’ai jamais été si heureuse, jamais,
-jamais!»&mdash;Et sur sa gorge, qu’elle
-avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements,
-et ses paupières aux transparences
-mouillées mettaient des frissons
-de cils à ses regards.</p>
-
-<p>Ma volonté de joie était si impérieuse,
-que je forçais la verve à m’en donner au
-moins toutes les apparences. Mes paroles
-étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance;
-je contais des plaisanteries
-tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon
-cœur à bondir, un peu dans ma poitrine,
-en respirant avec recherche le parfum<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
-subtil émanant de cette femme, comme
-on essaye de s’entêter avec une fleur.</p>
-
-<p>Ainsi nous étions heureux!</p>
-
-<p>Il n’en fallait pas douter: la fillette qui
-avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du
-reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le
-morceau palpitant des romans.</p>
-
-<p>Encore quelques échelons, j’allais atteindre
-le summum de la félicité humaine.</p>
-
-<p>Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle
-se renversait sur mon bras en gloussant,
-et que je meurtrissais de baisers rapides
-les sinuosités de son cou; je l’entraînai
-dans la chambre attenante, où un lit&mdash;le
-lit&mdash;se dressait occupant de son énormité
-tout l’espace.</p>
-
-<p>Je me trouvais ainsi dans les meilleures
-conditions possibles pour juger avec une
-partialité en sa faveur ces minutes sexuelles,
-par lesquelles j’allais être rendu
-homme (ne l’étais-je pas avant?) et que
-les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent
-comme la vraie revanche aux
-charges de l’humanité: dans un décor
-luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées
-d’agapes, tous les nerfs de mon être
-tendus à la quête des paradis promis, et<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-la disposition d’une jeune fille désirée et
-désirant, qui joignait aux attractions de
-l’enfance les vices de la femme expérimentée!</p>
-
-<p>Contrairement à ce qui se passe d’habitude
-en cette nuit d’initiation, où le
-trouble absolu de leurs sens et de leurs
-pensées empêche les adolescents de rien
-distinguer, je me souviens des moindres
-faits, des moindres sensations. Jamais je
-ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui
-me perdit.</p>
-
-<p>Quand elle eut ôté sa robe et que ses
-bras blancs apparurent, modelés, polis,
-depuis les deux à peine perceptibles taches
-de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules
-des poignets, quand apparurent,
-sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes
-chevilles et le doux enflement
-des mollets emprisonnés dans la roseur
-de fins bas ajourés, puis quand la jupe
-aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière,
-en pantalons courts aux hanches
-un peu fortes, dénouant d’un même geste
-ses cheveux châtain clair, qui noyèrent
-d’ondes ses épaules et son dos, un prurit,
-il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-la demi-ténèbre baignant d’une ombre
-tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques
-courtes secondes hallucinatoires, comme
-devant l’idole d’un tableau tentateur:
-mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent
-presque aussitôt sur une légère maculature
-jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste
-de la chemise, et qui me fit songer que
-cette idole-là transpirait.</p>
-
-<p>Je la pris néanmoins sur mes genoux,
-j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine,
-dont les pointes, non encore mûrement
-développées, se roidissaient dans
-leur poussée de croissance, j’aspirai le
-parfum d’héliotrope qui s’en exhalait;
-mes doigts errèrent, avec de visiteuses
-pressions, d’abord à l’entour des formes,
-sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le
-pantalon, montèrent le long du glissant
-ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait,
-mes instinct d’animal fonctionnaient,
-j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en
-apercevais avec un scepticisme qui croissait
-à mesure que j’approchais du fameux
-summum; mon âme était déplorablement
-étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé,
-mon moi psychologique regardant<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-l’autre faire des saletés et prêt à se moquer
-de lui.</p>
-
-<p>Enfin nous fûmes au lit.</p>
-
-<p>Elle y mit toute la bonne volonté du
-monde; je soupçonne les autres femmes
-de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes;
-beaucoup aussi ne doivent
-offrir à leurs amants autant de fraîcheur,
-de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie
-dans leurs phrases entrecoupées et
-la modulation de leurs soupirs; peu ont
-dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ...
-Hélas! je suis obligé d’employer
-ces mots, indicatifs de délices, car alors
-quand pourraient-ils s’employer?&mdash;D’autres
-peut-être, mieux disposés à se contenter
-de ce que le monde octroie, en
-eussent ajouté de plus émerveillants, eussent
-déchaîné tout le vocabulaire menteur
-de la poésie.&mdash;Mais ces mots, je le vois
-bien, je m’en forgeais une idée encore
-trop belle, malgré mes prudences; je ne
-pensais pas qu’ils correspondissent à de
-si piètres sensations, ni à de si ridicules
-réalités. Ce fut une tromperie, un vol,
-l’assassinat d’une espérance.</p>
-
-<p>Depuis le moment où j’embrassai de<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-mon corps le corps nu et vital de ma concubine,
-et où je sentis les deux souples
-boas de ses jambes s’enrouler aux miennes,
-jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il
-y eut une dégradation croissante de mon
-estime pour le plus choyé des sept sacrements.
-Si, dans ce coït exaspérant, j’ai,
-par malheur, fécondé un des ovules de
-l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant
-qu’une accoucheuse extirpera dans
-neuf mois ne sera ni plus ni moins que
-Diogène.</p>
-
-<p>Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout
-dit.</p>
-
-<p>Ce frottement d’une chair contre une
-autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet
-du désir, naturel, matériel, sous soi,
-en soi, sans plus aucun reste à l’imagination,
-puisque la viande réelle, indéguisée
-s’écrase entre les bras, ce frottement est
-un supplice, le supplice de vouloir plus,
-on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il
-n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque
-l’élan est immense et calculé pour le
-dépasser infiniment. Je me heurtais à cette
-navrante certitude: j’ai épuisé la coupe
-et ma soif absorberait l’océan. Et tandis<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-que mes membres, bandés à casser, s’épuisaient
-à ambitionner l’absolu, je vagissais
-désespérément en moi-même: «Ce
-n’est pas ça! ce n’est pas ça!»</p>
-
-<p>Oh! l’horrible cauchemar!</p>
-
-<p>Il y eut un terme aux efforts, il y eut
-l’instant où, les nerfs détendus par l’excès
-même de la folie, j’échappai au lit et&mdash;comme
-Rolla&mdash;allai songeur m’accouder
-à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir
-me parut grotesque. Aurais-je choisi
-pour y mourir la couche de Marion?
-Pas la peine assurément. Et je souris de
-ce pauvre romantique qui avait voulu
-quitter le monde sur une si misérable impression.</p>
-
-<p>Or, la petite, en un nouveau spasme,
-m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il
-m’eût plû de l’abandonner comme un paquet
-inerte, mais comme ce paquet
-pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait
-alors cet acte dégoûtant, par pitié,
-froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond
-labeur, je l’éventrai de nouveau.</p>
-
-<p>Quand, la peau harassée, elle fut assoupie,
-je m’enfuis.</p>
-
-<p>Telle fut cette nuit, que je compare à<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-un parterre de fleurs en un jardin: de
-loin, les roses semblent adorables; on
-approche, beaucoup sont fanées, souillées,
-il en est de rongées, peu de pétales sont
-exempts de poussières; on écarte les
-tiges, et l’on découvre que le fond d’où
-elles naissent n’est qu’un hideux mélange
-de terre et de fumier.</p>
-
-<p>Ah! l’amour!</p>
-
-<p>Jamais je ne la reverrai.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<p class="pch">LA VIE FIÉVREUSE</p>
-
-<p>Alors, au milieu de la fumée des pipes,
-le bohême Bombax prit la parole:</p>
-
-<p>Oui, mes chers, c’est à cette époque
-que je connus Albert. Il avait résolu de
-vivre selon la saine logique, à savoir de
-ne plus être l’esclave du devoir, mais de
-s’acheminer vers la mort, le cœur hanté
-de joie et d’incoërcibles indépendances.
-C’était un adolescent brun, portant ses
-premiers poils avec aisance, sachant causer
-et plein d’une dévorante imagination.
-Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne
-battait pas les femmes et buvait l’absinthe
-avec des timidités de débutant. Mais je
-l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie
-secrète, je me sentais attiré vers lui,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-jusqu’à le trouver le moins médiocre de
-nos compagnons.</p>
-
-<p>Quelques jours après l’avoir rencontré
-en un sous-sol turbulent de café, je le revis,
-beau comme le spleen, au bal public.
-Il faisait danser une femme que vous avez
-tous adorée, cette taille de guêpe aux
-élancements blonds, ce teint lumineusement
-blanc, ces prunelles aussi pâles que
-si elles avaient été taillées dans le marbre,
-ce corps aux robes souples, tout cet
-ensemble de formes harmonieuses et pures
-qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent.
-Il me reconnut, vint à moi et
-me présenta sa danseuse. «Ma première
-maîtresse» dit-il. <i>Ma première!</i> Oyez
-cela: <i>Ma première!</i> Comme si un homme
-s’avisait jamais de penser qu’il
-aura plus tard une autre maîtresse que
-celle qu’actuellement il possède! Quelle
-corruption! quel cynisme!&mdash;ou peut-être
-quel mépris précoce de l’existence,
-dans ce: <i>Ma première maîtresse!</i> au
-lieu de&mdash;avec l’accent glorieux et
-fier du premier triomphe&mdash;: <i>Ma maîtresse!</i></p>
-
-<p>Filigrane-d’Argent m’a conté un soir<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-ses impressions sur lui. La confidence
-vaut la peine d’être entendue.</p>
-
-<p>Jaloux comme Othello, d’une jalousie
-cependant qu’il laissait à peine deviner,
-concentrée, rongeante, empoisonneuse,
-plus occupé à se prouver l’indignité de
-celle qu’il considéra toujours comme une
-faiblesse, qu’à jouir consciencieusement
-des félicités dont le sort lui offrait en libéral
-de débordantes coupes, inquiet,
-anxieux, sombre, Albert ne savait ni
-s’abandonner à l’insouciance, cette compagne
-obligée de la débauche, ni se sortir
-assez de lui-même pour ne jamais considérer
-les choses que sous leur attrait objectif
-et embrasser éperdument les évènements
-sans leur rester subjectivement
-extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une
-tristesse noire, regrettant ce qu’il avait
-abandonné pour suivre le fantôme de la
-folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté
-artificielle, buvait, chantait, déshabillait
-sa femme et lui mordait les seins, avec
-de fauves regards et des étreintes désordonnées.
-Inégal de tempérament, nerveux
-par essence, en toute volupté se glissait
-pour lui comme un venin; il n’avait la<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
-plénitude de rien, et les plus divins instants
-étaient inexorablement souillés des
-perfides et sataniques injections de la
-mélancolie. Ah! s’il avait réellement
-aimé! Mais l’amour lui était interdit: car
-l’amour se donne, et Albert n’avait pas la
-faculté de se donner, plié sur lui-même
-comme un porte-feuille, qui, bourré de
-notes et de documents, gémit, crie, crie,
-éclate, sans livrer un seul de ses secrets.</p>
-
-<p>Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que
-trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement,
-sans scène. S’il avait
-eu des illusions sur la femme, il les perdit
-du même coup, et sa tristesse en augmenta.</p>
-
-<p>Et pourtant quelle noce! Oh! mes
-chers, quelle noce!</p>
-
-<p>Il me semble le voir toujours, ce roi de
-brasserie, trônant au milieu du groupe
-de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis
-que sa dextre enlaçait par les reins la
-fille, et que de sa bouche tombaient,
-ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus
-désolantes maximes et les plus grandes
-pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs,
-l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie.<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-Que tous deux par vos lèvres
-soient bus en même temps. Proclamez-vous
-heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume.
-Pour moi, l’amertume est la plus
-forte. Vive l’amertume!»</p>
-
-<p>Il courait aussi les lieux de plaisir.</p>
-
-<p>Parfois, son âme se délectait aux placides
-jouissances des innocents de la terre.
-Les enfants jouant sous les ombrages des
-jardins l’absorbaient. Il admirait la nature
-dans ses contrastes, la grande capricieuse,
-qui dispense aux uns les possibilités
-adorables d’une imperturbable félicité,
-aux autres le continu soupir du cerf
-qui brame après le courant des eaux.
-Sans se lamenter en de vaines plaintes, il
-contemplait le spectacle de l’humanité,
-où chaque cerveau forme un petit monde
-à part, ici paradis, là enfer, et où le choc
-d’eux tous les uns contre les autres détermine
-un résultat bizarre comme un kaléïdoscope,
-effrayant comme une tempête,
-ridicule comme une opérette.</p>
-
-<p>Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde,
-et sur toutes les pentes de Montmartre
-on le cotait au plus haut prix. Il
-faisait la gloire d’une douzaine de cabarets.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-Sur la rive gauche, aux soirs de
-tapage, on ne voyait que lui, hurlant
-par-dessus les plus hurleurs, brandissant
-des verres, discourant, le verbe magnifique
-et les gestes immenses. Ce qu’il but,
-pendant ces temps, constituerait une fortune
-pour un petit bourgeois; ce qu’il
-donnait aux femmes celle d’un gros. Mes
-chers, vous vous demandez comment il
-était si riche? Il jouait.</p>
-
-<p>Oui, cet homme-là jouait. Et, chose
-extraordinaire, la chance était accrochée
-à ses doigts comme une bête luisante tenant
-ferme par dix mille ventouses. Elle ne
-le lâchait ni au baccara, ni au trente et
-quarante, ni au simple écarté. C’était de
-l’ahurissement, du tourbillon, du vertige.
-On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns
-même s’en irritaient. Heureux au jeu,
-malheureux en amours! dit l’adage.
-Albert, lui, se promenait en vainqueur
-parmi les jupons, de la même façon qu’il
-triomphait sur le tapis vert. Mais voici:
-il était malheureux de l’amour, comme il
-était malheureux du jeu, comme il était
-malheureux de tout.</p>
-
-<p>Je n’ai jamais compris son caractère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p>
-
-<p>Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt
-pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître
-qu’il n’était ni l’un, ni l’autre.
-C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité.
-Un des plus fermes principes de
-la philosophie est celui qui dit: <i>Adaptation
-au milieu</i>. Albert était dans le monde
-comme un poisson dans l’air; il s’y débattait
-sans pouvoir y respirer, faute des
-organes spéciaux pour en savourer la
-parfaite concordance et s’y mouvoir à
-l’aise.</p>
-
-<p>Il eut deux duels: le premier avec un
-journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé
-son nom au milieu de ceux d’une
-bande d’épiciers en villégiature; le second
-avec moi, qui, dans un moment
-d’ivresse m’étais permis de soutenir devant
-lui la doctrine du libre arbitre. Il
-blessa le journaliste à l’épaule et moi au
-poignet. Je ne sais ce qu’il advint du
-journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes
-sur le terrain, nous jurant
-l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une
-inaltérable amitié.</p>
-
-<p>Je puis donc dire que je l’ai connu.
-Mais son énigme ne m’en resta pas moins<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-indéchiffrable, tant il différait de ce que
-l’on a coutume de voir, du public banal,
-de ce qui est la grosse masse de la société.</p>
-
-<p>Nous nous trouvions une nuit chez
-Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et
-nu des lustres que réfléchissaient les
-glaces, des invités de choix passaient
-d’agréables moments. Il y avait eu souper,
-un souper digne de la réputation de cette
-belle personne, un souper tel qu’en eussent
-rêvé les Romains de la dernière heure:
-des mets exotiques, des viandes d’animaux
-sauvages, des poissons bizarres,
-des sauces russes, des nids d’hirondelles,
-des fruits tropicaux, des vins du Rhin et
-des assaisonnements d’anecdotes galantes.
-De l’esprit comme des bossus, un
-vacarme de sourds. Pour le dessert, une
-comédie décadente. Bref, la plus hilare
-des fêtes dans le plus hilare des costumes.
-J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable
-Duvivier, était en cosaque; Auguste
-avait arboré un complet du Bengale décrit
-quelque part dans les Védas; André
-Rapatin se pavanait en chef de tribu,
-couvert de plumes des pieds jusqu’à la<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-tête; Jonas Bichon avait imaginé de se
-déguiser en mandarin; il y avait aussi
-un mangeur d’hommes, un gorille, un
-Agamemnon, un spectre du Commandeur,
-plusieurs Mars, trois ou quatre centaures
-et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence
-du père Eternel. Sous cette figure,
-il obtenait un succès fou. Vous pensez
-bien que les dames n’avaient pas de
-plus grand plaisir que de tirer sa longue
-barbe et de lui commander à l’envi des
-petits Jésus. On dansait. Des éblouissements
-d’épaules, des gorges d’ivoire, des
-décolletés merveilleusement pervers, des
-parfums, des bras, des nuques, des sourires ...
-Oh! mes chers, de vraies houris!
-Elles avaient des lèvres que ne dérobaient
-pas aux baisers de trop pudiques effarouchements.
-Cythère les avait caressées
-de ses zéphyrs doux comme des charmes.
-Que vous dire? Albert avait gagné au
-jeu près de cinq mille francs. Personne
-ne se donnait autant de peine pour s’amuser.
-Il conduisait de front une demi-douzaine
-d’intrigues. Eh bien! au moment le
-plus dévergondé, le plus extravagant,
-vers quatre heures du matin, alors qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-n’y avait pas assez d’échos dans les murs
-pour renvoyer nos immenses éclats de
-rire, il me prit à part, et savez-vous ce
-qu’il me dit?</p>
-
-<p>«Je m’ennuie atrocement.»</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<p class="pch">MAGGIE</p>
-
-<p>Soir d’hiver. Le brouillard buait autour
-des becs de gaz avec des indistincts
-mouillés de nimbe. En des milliers de
-piqûres, le givre s’emparait des épidermes,
-et l’haleine sortait des bouches, visible
-et fumante. Les gens se hâtaient,
-marchaient droit devant eux, par petits
-pas pressés, presque en courant, les
-mains dans les poches, emmitouflés de
-fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient
-désertes. Il était passé minuit.</p>
-
-<p>Albert crut apercevoir dans l’ombre
-une femme. Il chercha la figure, par
-habitude. L’être s’accroupissait sur le
-seuil d’une allée, obstinément immobile,
-d’une masse, sous le vague d’une robe<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-informe, sombre dans l’obscurité qui
-l’enfouissait. Elle dormait peut-être. Albert
-voulut suivre son chemin sans s’en
-inquiéter. Un atome de plus dans le
-monde de la misère! La police la ramasserait.
-Mais, comme il s’était approché,
-un peu curieux, elle fit un mouvement, et
-le visage se dégagea avec deux effarements
-d’yeux qui le regardaient fixement.
-«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler
-sur cette marche!»&mdash;«Je n’ai pas d’autre
-lit» répondit la créature.&mdash;«Qui
-es-tu?»&mdash;«Maggie.» Alors voyant
-qu’elle était jolie, et que ses traits se
-fondaient avec finesse, et que sa pâleur
-la parait d’une maladive attirance, et
-qu’une étrangeté douce s’exhalait hystériquement
-de sa physionomie, Albert
-lui dit de venir.</p>
-
-<p>Dans la chambre, à la lueur de la lampe,
-il l’examina. Elle paraissait encore
-une enfant, à peine faite, et sa gorge
-bombait si peu, que l’on pouvait douter,
-quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle
-fût déjà souillée. Ses cheveux blondissaient
-la face tournée contre la pierre, l’aspect
-autour de sa tête petite, la baignant<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-de grâce innocente et claire. Quoi
-de plus délicat que ses membres, si délicats
-qu’ils en ployaient comme les rameaux
-frêles d’un mince arbuste? De
-vives rougeurs couraient, fugitivement
-successives, sous le tissu transparent de
-sa peau, angoissées, laissant entre elles
-les non-colorations anémiques du teint
-que ravageait la chlorose. Les prunelles
-bleues s’ouvraient, grandes. Sa main
-serrée tenait quelque chose, inconsciente,
-comme celle des cadavres qui sont morts
-en accrochant. La chaleur du feu la déraidit,
-et comme peu à peu les doigts se
-relâchaient de leur engourdissement, il
-en tomba une pièce qui roula métalliquement
-sur le plancher. «Qu’est-ce que
-cela?» dit Albert. Il se baissa: un louis.
-«Ah!» dit-il «tu étais donc riche?»
-Maggie sembla tout-à-coup se souvenir.
-Un bouleversement s’opéra dans son
-expression. Toute tremblante, elle murmura:
-«Mon Dieu! mon Dieu!» tandis
-qu’Albert la contemplait avec surprise,
-ému soudain pour elle d’une espèce de
-pitié.</p>
-
-<p>L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-l’or à se procurer un dîner et un gîte.</p>
-
-<p>Comme elle mourait de faim, le jeune
-homme fit monter à souper. Il réchauffa
-lui-même ses pieds glacés, les exposant
-nus à la flamme jaune qui riait dans la
-cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait,
-des larmes se mirent à ruisseler sur ses
-joues. Elle pleura doucement, puis plus
-fort, puis avec des hoquets et des déchirements.
-«Qu’as-tu?» dit Albert. Et il
-était presque effrayé de ce désespoir,
-ainsi que de son silence à ses interrogations
-réitérées.</p>
-
-<p>La crise passant, elle revint à l’état primitif,
-à son écarquillement égaré. Blottie
-en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles
-frissons la revêtaient épidermiquement
-comme d’un filet de mailles
-limpides et ondulantes. Des distractions
-bizarres circulaient dans ses yeux. Ses
-lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun
-son. Elle ressemblait à lady Macbeth
-somnambule, mais à une lady Macbeth
-étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe
-humide et déguenillée, sans une résistance,
-avait été enlevée, et comme le
-fantôme shakespearien, vêtue seulement<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-des blancheurs de sa jupe et de sa chemise,
-qu’éclaboussaient par taches les
-flamboiements du foyer, elle songeait à
-un épouvantement passé, tandis que
-l’heure avancée jetait sur cette scène les
-mystérieuses apparences de tout ce qui
-est nocturne.</p>
-
-<p>Soudainement, des mots s’échappèrent
-de sa bouche. «Oh! c’est horrible! horrible!...
-Ne me faites pas ce qu’il m’a
-fait!... Ce serait un crime ... un crime!»</p>
-
-<p>Elle se tordit nerveusement les poignets,
-secouée d’une affre invincible.</p>
-
-<p>«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon
-Dieu!» fit-elle à voix hésitante et basse
-«je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon
-Dieu!... mon Dieu!... je n’oserai jamais.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as couché avec un homme?»
-demanda-t-il crûment. Elle poussa un cri
-et se cacha la figure dans son coude.
-Albert se mit à genoux devant la jeune
-fille, l’enserra par la taille et, de l’autre
-main, écarta le bras dont elle se masquait,
-en lui murmurant: «Tu n’en es que plus
-jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait
-de la voir extraordinairement livide.
-«Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre
-petite?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p>
-
-<p>Alors Maggie raconta.</p>
-
-<p>Un passant la suivait dans la rue. Le
-cœur battant bien fort, elle trottinait,
-trottinait, sans se retourner, revenant de
-chez la fleuriste, où toute la journée, elle
-avait confectionné du bout de ses doigts
-minces de fragiles corolles. Pourquoi
-s’enfuyait-elle ainsi? Elle ne le savait
-pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit,
-elle le sentait à ses trousses, et elle avait
-peur, elle avait peur. Il la rejoignit, il la
-dépassa, il la regarda en face. Maggie
-baissa les yeux, tandis qu’un émoi empourprait
-ses joues. «Voulez-vous, mademoiselle,
-que je vous emmène dîner?»
-Elle courut, courut. A la maison, elle
-évita de parler de ce que ce monsieur lui
-avait proposé. Sa mère lui aurait donné
-un soufflet. Son père l’aurait peut-être
-battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar
-pendant la nuit. Mon Dieu! si elle
-allait de nouveau rencontrer ce monsieur,
-le lendemain! Le lendemain, elle le
-trouva qui l’attendait à la sortie du magasin.
-Sa frayeur fut si grande, qu’elle
-en eut des palpitations immenses dans la
-poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-«ne voulez-vous pas aujourd’hui venir
-dîner avec moi?»&mdash;«Non.»&mdash;«Si,
-vous viendrez.» Il la poussa dans un
-fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte
-de ce qui lui arrivait, le fiacre roulait.
-Mais le monsieur ne la mena pas dîner.
-Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait
-bien tard du magasin de fleurs. Il la
-mena dans un hôtel, dans une chambre.
-Et puis ... oh!... il commença à la déshabiller.
-Mon Dieu! mon Dieu! il la déshabilla.
-Maggie se débattait, se débattait,
-éperdue. L’homme, brutal, déjà vieux,
-les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses
-grosses mains dans ses vêtements et les
-arrachait les uns après les autres. Puis, il
-la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance,
-voyait tout tourner dans un vertige
-affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se
-sentit étouffer sous un poids monstrueux
-de chairs ... des membres velus l’étreignaient ...
-Alors, des douleurs comme des
-déchirements ... Il lui faisait des saletés
-épouvantables ... Elle mourait ... Quand
-elle se réveilla de son évanouissement,
-elle était seule. Un jour gris descendait
-des fenêtres. Il y avait une pièce d’or<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-dans sa paume. Une terreur indicible la
-prit d’avoir passé la nuit dehors. On la
-chasserait sûrement de chez elle. En effet
-son père la chassa. Elle avait erré, erré
-dans Paris, ne pouvant rassembler deux
-pensées, presque inconsciente, traînant
-ses pieds péniblement, les reins emplis
-de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir,
-elle fût tombée d’inanition sur cette marche.</p>
-
-<p>Albert ne rit pas à cette simple histoire,
-banale au sein de la cité grouillante qui la
-reproduit quotidiennement. Un nuage de
-tristesse assombrit son cerveau, sans colère
-pourtant contre l’homme qui avait
-défloré Maggie, sachant que la fatalité
-mêle les êtres en un déchaînement d’égoïsmes
-et de passions dégradantes, contre
-lequel il est inutile de protester, puisqu’il
-est la loi du monde. «Quel âge as-tu?»
-dit-il à Maggie.&mdash;«Quatorze ans» répondit
-l’enfant. Un silence dura quelques
-minutes, songeur, sans observations.&mdash;«Veux-tu
-que je te remmène chez tes parents?»&mdash;«Non.»&mdash;«Veux-tu retourner
-au magasin de fleurs?»&mdash;«Non.»&mdash;«Que
-veux-tu?»&mdash;«Rien.»&mdash;«Tu veux<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-rester ici?»&mdash;«Non plus.»&mdash;«Alors quoi?»&mdash;«Je
-ne sais pas.» Ces questions et ces
-réponses se succédaient, lentes, dans un
-abattement d’elle et dans une sympathie
-désorientée de lui. Il n’avait plus envie de
-baiser même la naissance satinée de son
-cou et la laiteuse tendresse de son épaule,
-qui glissait à demi hors de la collerette:
-cette naïveté, écho touchant de la souffrance
-des faibles, le remuait malgré lui.</p>
-
-<p>Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir
-ailleurs, sur un canapé.</p>
-
-<p>Plusieurs jours se passèrent avec Maggie.
-Drôle d’existence! Ses amis la croyaient
-sa maîtresse, et&mdash;de peur du ridicule&mdash;il
-ne les détrompait pas. La petite n’avait
-décidément pas voulu rentrer chez ses parents,
-craintive de son père horriblement.
-Elle restait là, bizarre, muette. Il semblait
-qu’elle fût toujours sous le coup de son
-aventure. Elle ne devait pas être très intelligente.
-Albert essayait de l’amuser. Il
-finit par y prendre goût et par concevoir
-pour elle une sorte d’amitié.</p>
-
-<p>Justement, par suite de quelques heureuses
-veines, il se trouvait alors en fonds.
-Il acheta deux robes à Maggie et des objets<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-de toilette, lui meubla une petite
-chambre, lui donna des bijoux, des bibelots.
-Du reste, cela ne lui revint guère plus
-cher que ce qu’il dépensait précédemment,
-car, sans seulement se rendre un compte
-exact du sentiment qu’il éprouvait pour
-l’enfant, il renonça à voir des femmes. Il
-menait Maggie au théâtre. L’après-midi,
-tous deux faisaient un tour de lacs, abîmés
-dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis
-que des rais timides de soleil se risquaient
-frileusement à travers le gris froid
-du ciel et la nudité misérable des branches.
-Ils allaient prendre leurs repas dans
-une taverne honnête.</p>
-
-<p>Cependant, la jeune fille ne paraissait
-pas se réveiller de sa léthargie d’esprit.
-Elle avait des hébétudes d’une journée
-entière. Les regards vagues, elle se laissait
-conduire où Albert voulait, sans s’intéresser
-à ceci plutôt qu’à cela. En vain,
-les clowns des cirques, les étalons tachetés,
-les écuyères aux gazes aériformes
-évoluaient devant sa stalle, désopilants,
-caracolants, glorieuses: ses yeux n’en
-étaient pas moins ternes, son sourire absent,
-sa voix incompréhensiblement monosyllabique.<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-Seulement parfois, au crépuscule,
-devant le feu rouge, ensevelie dans
-le fauteuil, elle racontait, racontait. Mais
-c’était toujours la même histoire qu’elle
-racontait, la même histoire racontée dans
-les mêmes termes.</p>
-
-<p>Etrange! de sympathiques accointances
-unissaient ces deux âmes. Elles se
-sentaient compatriotes du grand désenchantement,
-sans discerner peut-être ce
-rapport, par une mystérieuse fraternité!
-Elles s’appelaient, se trouvaient bien ensemble,
-tacitement se comprenaient. S’ils
-ne sortaient pas, Albert passait les heures
-dans la chambre de Maggie, en une inaction
-douce, se complaisant à sa présence
-auprès de lui, continuelle, amollissante.
-Il l’attirait sur ses genoux, et, leurs deux
-joues l’une contre l’autre, avec une abondance
-dénouée de cheveux confondant
-leurs têtes, ils laissaient couler le temps.
-Le temps les baignait alors comme d’une
-persistance à rester ainsi, sans savoir
-pourquoi. Suavement, les ombres montaient,
-les ombres du soir. Les monotonies
-de la pendule tictaquante s’ébruitaient
-indéfiniment, charmeuses ondulations de<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-leur pensée qui ne prenait pas d’autre
-forme. De ses lèvres, Albert cherchait à
-effleurer parfois les paupières à demi closes
-de la petite, mais celle-ci disait:
-«Non! non!» Elle n’aimait pas, dolente,
-qu’il essayât de l’embrasser.</p>
-
-<p>Au commencement, il avait voulu lui
-apprendre différentes choses: le français,
-l’histoire, la musique. Incapable de retenir
-la moindre instruction, elle pleura, et
-il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas
-sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait
-à son influence. Il s’apercevait que
-cette attraction revêtait un cachet plus magnétique
-que sain, et que si cela devenait
-de l’amour, il se verrait peu à peu envahi
-par un énervement irrémédiable, une gangrène
-de toute sa volonté virile, qui fuirait
-de lui, comme d’une outre criblée de
-trous, l’eau. A ce moment de sa vie,
-Albert en était arrivé au cynisme, mais
-non point à l’abdication de sa personnalité.</p>
-
-<p>Il ne laissait pas cependant d’admirer
-lui-même la manière dont son cœur
-avait été pris. Pourquoi? Comment? Son
-cœur! non: il n’avait plus de cœur. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-n’était pas non plus physique: il se découvrait
-à peine le désir de posséder
-Maggie. Analysant, il en venait toujours
-à ce mot de magnétisme, comme le plus
-propre à exprimer la nature de son attraction
-vers l’enfant. Un trouble inexpliqué
-embrouillardait étrangement sa tête, à considérer,
-dans les longs silences indécis,
-ces yeux opalins où s’alanguissaient des
-fixités voilées de primitif. Il ne songeait
-plus qu’à elle, sans violence, mais comme
-plongé dans un bain tiède. Il cherchait à se
-débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on
-tente, en un demi-sommeil, de secouer un
-rêve tenace: cependant, de plus en plus,
-se manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient
-presque un plaisir à rester vains.
-La torpidesse envahissait son âme. Maggie
-lui fit l’effet d’un marécage douceâtre, où
-il se laissait inertement enliser.</p>
-
-<p>Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau
-prenait des plaques mates, et, aux endroits
-fins, sous les orbites, aux fusellements
-des doigts, dans les gracilités du cou, des
-contrastes si délicatement smaragdins,
-qu’on eût dit voir par-dessous le sang se
-décomposer. Maintenant, elle passait au<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-lit quinze heures par jour, les yeux ouverts,
-aphasique. Albert demeurait là, incapable
-de s’en aller, de s’occuper ailleurs;
-il restait étendu sur une chaise longue,
-abandonnant la conscience du temps;
-il lampait du café, fumait des cigarettes;
-quelques livres gisaient à portée, mais ce
-n’étaient que des contes de fées et des albums
-de grosses images enfantinement
-coloriées, avec lesquels il parvenait quelquefois
-à éveiller chez la petite une lueur
-d’intérêt; le plus souvent, il la couvait
-songeusement d’un regard nuageux, n’essayant
-plus avec des questions d’attirer
-des réponses qui n’offraient pas de sens;
-il était extraordinairement influencé par
-cette présence morbide; à intervalles réguliers,
-en des crises de cette sorte d’hypnotisation,
-il était appréhendé de tentations
-anormales d’elle, irréalisables,
-comme d’être une sangsue et d’être appliqué
-sur elle, ou de se servir de ses deux
-pieds mis en guise de mouchoir pour
-presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle,
-de pénétrer sa substance et surtout son
-cerveau, ce cerveau incompréhensible; il
-s’approchait du lit, rampant, de la façon<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-imperceptible dont on s’approche des
-moineaux pour ne pas les effaroucher, il
-insinuait sa tête et ses bras peu à peu le
-long des draps, dans la quête de quelque
-communion d’essence ignorée, et tant
-qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait
-encore d’un rien son immobilité: mais
-sitôt qu’il frôlait un point de sa chair, elle
-se cambrait avec des sursauts de ressort
-et des terreurs dans ses gestes qui repoussaient.</p>
-
-<p>Des amis étaient venus le voir. Il supportait
-avec impatience leurs visites. Vu
-qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait:
-et cette absence de messagers du monde
-extérieur augmentait le désarroi de sa vie.
-Albert ne sortait plus, parce que Maggie
-était trop faible pour marcher et, capricieusement&mdash;probablement
-au souvenir
-de son histoire&mdash;ne voulait plus monter
-dans une voiture. On apportait les repas
-de chez un restaurateur voisin, une fois
-par jour seulement, car Albert, ne
-bougeant pas, perdait l’appétit: quant à
-Maggie, depuis quelque temps, elle ne
-mangeait rien; sa constitution, de plus en
-plus bizarre, ne réclamait que de l’eau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span></p>
-
-<p>Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et
-somnolait sur la chaise-longue, tandis
-que, assourdie de brun par l’abat-jour, la
-lampe se consumait dans sa veillée constante,
-fut surpris au milieu de son alourdissement
-par la mélopée plaintive d’une
-voix trémolante et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent.
-En face de lui, Maggie, sa chemise
-de nuit collée au corps, grandie par
-son blanchissement, les pieds blafards, les
-tibias maigres, le cou étiré, se tenait
-droite, dans une pose de bras levés et rejoints
-sur la couronne des cheveux, et sa
-bouche à demi ouverte, sans un mouvement
-de maxillaire, laissait filtrer les sons
-languides de sa cantilène.</p>
-
-<p>«Maggie!» fit Albert en une indécision
-d’étonnement «que veut dire cela?&mdash;Rêves-tu?»</p>
-
-<p class="p2">Elle poursuivit, sans paraître entendre:</p>
-
-<p class="pp6 p1">«La bête avait trois pattes rouges...<br />
-Le roi n’avait pas sa couronne...<br />
-La rose avait beaucoup d’épines...<br />
-Le cœur n’avait plus de tendress...»</p>
-
-<p class="p1">Son corps semblait évoqué&mdash;une apparition<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-spirite&mdash;fondu dans la pénombre,
-mystérieux, avec une ondulation fluidique
-inexplicable qui courait sur la frigidité
-du derme et le long du linge. Curieusement
-mornes les yeux, que pas une vacillation
-n’agitait. Voyaient-ils? Ils étaient
-pourtant attachés sur la luminosité de la
-lampe, à laquelle ils ne pouvaient se dérober,
-invinciblement liés comme un papillon
-de nuit. Ils avançaient vers elle ...
-Oui, tout le corps avançait, imperceptiblement,
-une glissée. Sans dévier d’une
-ligne, le fantôme marchait à la lampe. Il
-allait l’atteindre, la renverser ...</p>
-
-<p>Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu
-de cette scène, se précipita, attrapa
-Maggie au moment où était sur le point
-de se produire un écroulement de pétrole
-brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant:
-«Cela est insensé! Maggie! entends-tu?
-Maggie! que se passe-t-il en toi? Ce phénomène
-a quelque chose d’alarmant!»</p>
-
-<p>Mais, il fut aussitôt épouvanté.</p>
-
-<p>A peine l’action réprimée, un revirement
-tempêtueux et bouleversant s’opéra
-dans l’organisme tout-à-coup irréparablement
-vibrant de l’égarée. Elle se dressa,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-en poussant un cri pointu, les bras soudain
-ramenés dans une crispation des muscles,
-et les mains s’abattant sur la face d’Albert,
-refoulantes, avec des torsions d’horreur
-pour éloigner. En même temps, le
-visage&mdash;tout à l’heure calme et presque
-divin&mdash;se contractait en grimaces effarées,
-les iris révulsés, la bouche attifée
-de complications grotesques, et le teint
-s’ardoisait, les lèvres étaient deux lignes
-de craie. Sa langue balbutiait des mots
-saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!...
-je ne veux pas qu’il me touche!...»
-Et comme un râle: «Je
-meurs!...»</p>
-
-<p>Effectivement, elle tomba inanimée,
-l’orifice buccal bavant une petite écume
-sale.&mdash;Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.</p>
-
-<p>Albert la ramassa et la porta sur le lit.</p>
-
-<p>Il ne supposait pas cette crise: il croyait
-qu’elle s’en irait à un doux abrutissement.
-Aussi, quelque effort qu’il fît pour
-rester calme, l’angoisse de cette foudre
-imprévue lui martelait-elle les tempes. La
-nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures
-seulement à la montre. Si elle allait<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
-mourir là!... Il perçut par le doigt porté
-au front une sueur qui suintait. Mais, elle,
-était de marbre ... un refroidissement subit.
-Sur ses sentiments à cet instant&mdash;qu’en
-une autre occasion il eût rigoureusement
-analysés&mdash;il n’avait qu’une notion vague:
-tel l’effroi vague pendant quelque cataclysme,
-effroi dont on ne se rend compte
-qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante,
-une attente oppressée des minutes,
-puis, survenant, une inertie de dos courbé
-sous la fatalité; enfin, des âpretés se
-firent jour, et des exaspérations sur l’injustice
-et la malveillance de la vie. Il se
-mit à ratiociner tout haut, devant ce mi-cadavre,
-dont la respiration défaillait et
-qui, sauf les taches de cobalt des paupières,
-figurait un plâtre.</p>
-
-<p>L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un
-médecin pourrait-il quelque chose? Il
-pourrait, tout au plus, corroborer d’un
-diagnostic celui qu’Albert, à l’issue du
-trouble des premières heures, venait impitoyablement
-de se formuler.&mdash;Un papier!&mdash;Il
-gribouilla trois lignes à l’adresse
-d’un de ses amis, spécial en maladies
-nerveuses et interne à la Salpêtrière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p>
-
-<p>Celui-ci arriva tout courant, des restes
-de chocolat à la moustache. «Eh bien!
-mon vieux, tu as quelque chose de démoli
-dans ta moëlle?»&mdash;«Depuis longtemps:
-mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit:
-regarde ça!»&mdash;Il écarta la courtine, et
-la forme exsangue de Maggie apparut.</p>
-
-<p>«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha
-avec un attrait visible sur le sujet.
-Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il
-se retourna vers Albert et interrogea.
-Albert ne lui fit pas de mystère; il narra
-minutieusement les antécédents, tout ce
-qui s’était passé sous ses yeux et ce qu’il
-avait pu reconstituer de la vie antérieure.
-Cela fait, il prononça quelques mots à
-l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de
-l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses
-deux pouces sur deux points symétriques
-du bas-ventre.</p>
-
-<p>Le réveil fut instantané. Les paupières
-se retirèrent, laissant les yeux presque
-naturels. Seul, un tremblement minuscule
-de la lèvre inférieure, qui ne ce sait pas.
-Elle commença à regarder, cria quand
-elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence
-de l’interne, du reste, ne parut pas<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-l’étonner. Une demi-heure comme cela,
-sans soubresauts, sans plus de vingt paroles,
-occupée à se ressouvenir de quelque
-chose qu’elle recherchait avec effort. Pas
-une allusion à la crise.</p>
-
-<p>Mais, sur une observation, d’ailleurs
-indifférente, d’Albert, elle se reprit à divaguer,
-d’abord inoffensivement, puis,
-s’agitant peu à peu, s’excitant, elle parvint
-par degrés à une exaltation fébrile,
-qui se résolut en une série d’ululements
-perçants. Au dernier, le corps s’arqua,
-abominablement distendu, roide, ne reposant
-plus que sur le sommet de la tête
-et la plante des pieds. Elle était cataleptisée.
-L’interne dut faire des passes pour
-la ramener à l’état normal. Cette fois, il
-ne jugea pas à propos de la tirer du
-sommeil.</p>
-
-<p>A la question muette, avide de conclusions
-d’Albert, il répondit:</p>
-
-<p>«Elle est folle. Une hystérie aiguë.&mdash;Dans
-une heure, j’enverrai les infirmiers
-la chercher.»</p>
-
-<p>Il partit. On entendit dans l’escalier ses
-pas lourds.&mdash;Albert se retrouva seul avec
-Maggie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p>
-
-<p>«Ma parole!» murmura-t-il «je crois
-que je l’aimais ...»&mdash;ayant presque une
-envie de pleurer.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<p class="pch">LA DÈCHE</p>
-
-<p>Une accalmie suivit ces jours malencontreux.</p>
-
-<p>Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement.
-Les forces physiques&mdash;usées
-jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui
-chez le commun des hommes constitue
-les passions, de ce qui chez Albert ne
-représentait qu’un dérivatif nouveau et
-calculé à l’angoisse créée par les insuffisances
-de la vie&mdash;n’étaient même pas
-capables de le maintenir pour de dernières
-bravades. Les forces morales&mdash;plus
-déjetées encore&mdash;offraient si peu de
-ressource, que&mdash;phénomène remarquable
-et qui alors pour la première fois se produisit
-en Albert&mdash;la volonté faisait défaut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p>
-
-<p>Perplexe, il s’accroupit sur un nid de
-pensées végétatives, couvant une nonchalante
-rêverie de souvenirs, d’ambiances,
-de laisser aller à d’irraisonnées élucubrations.
-Nul désir de s’échapper en
-plein air, d’aspirer un rayon, de battre
-les champs, ou de s’enfiévrer le sang en
-nocturnes déambulations sur les asphaltes
-échaudés, de courir les lieux publics,
-ou de s’étourdir à quelque aventure de
-travail ou d’amour. La peur de l’action
-engloutissait aqueusement son être total,
-depuis les hautes vertèbres cervicales,
-jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les
-centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux
-génitales réflexivités des organes.
-Il restait plongé dans ce marécage, sans
-s’y complaire assurément, mais par l’impossibilité
-actuelle de l’effort pour en
-sortir.</p>
-
-<p>Cependant, la matérialité crue de la vie
-se mit de la partie.</p>
-
-<p>Albert n’avait plus un rouge liard.
-D’anciennes dettes devinrent pressantes.
-Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire
-pour se lever, s’armer d’un expédient
-et partir à la conquête de la somme<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-d’argent, en proie au fatalisme, il laissa
-gonfler l’orage qui, immanquablement,
-creva sur lui, sous forme de propriétaire
-furibond, de concierge hargneux, de boutiquiers
-crochus, de restaurateur tonitruant,
-de juifs carnivores. Un matin, il
-fut rudement rendu à la réalité, jeté à la
-porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à
-l’hospitalité du pavé.</p>
-
-<p>Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à
-l’éveil d’un long rêve, il aperçut une position
-précaire et louche, comme prélude
-à d’obscures infortunes, où finirait par
-sombrer son être, la pauvre boulette de
-substance&mdash;néanmoins sentante&mdash;qu’il
-était dans la bourbeuse chimie du monde.
-Il faudrait disparaître, après avoir souffert
-peut-être longtemps, peut-être ignominieusement.
-Des réflexions tristes obsédaient
-son esprit, tandis qu’il errait sans
-but. Elles lui parurent même prendre
-corps et l’accompagner&mdash;pareilles à des
-sires collants&mdash;lui soufflant dans le tuyau
-de l’oreille d’insipides morosités. L’une,
-pendue à son bras&mdash;une figure chlorotique,
-déguenillée, aux yeux d’albinos, aux
-pâles cheveux dégringolant en mouchets<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-rares&mdash;de sa bouche édentée susurrait:
-«Tu me baiseras, tu me baiseras, mon
-chéri!...» L’autre était un vieux retors,
-une crasse découpée en profil, fouillée de
-creux, de nodi, dont le nez cave et la
-bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes.
-D’autres silhouettes faméliques
-suivaient et précédaient, cortège honteux,
-toutes affublées de vice: un éphèbe vitreux,
-tremblotant, les orbites cernés,
-avec d’anciens frisons et des appliques de
-poudres; une vieille étique, clopinant du
-pied, galopant par petits sauts furtifs à
-droite, à gauche; une créature qui offrait
-des appas où la maladie non soignée
-éruptait en pustules, qui d’un sordide geste
-tendait des lèvres blanches de plaques
-muqueuses; et une procession d’autres,
-aspects flaves, glapissants, ombres discernées,
-sinistres, qui glissaient et entouraient
-Albert.</p>
-
-<p>L’existence qu’il mena quelque temps
-fut fantasque. Il apprit les amitiés douteuses,
-qui ne voulurent pas le reconnaître,
-parce qu’il n’avait plus son échevelée
-verve de joie et que ses tirages au jeu
-portaient malheur. Il coucha souvent dans<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-des taudis. On le rencontrait, les semelles
-gluantes léchant les trottoirs, s’amaigrissant,
-une petite barbe qui poussait en
-pointe, depuis qu’il ne se rasait plus.
-«Où vas-tu?»&mdash;«As-tu un peu de tabac?»
-L’ami ou l’amie fidèle tirait d’un gousset
-quelques cigarettes flétries.&mdash;«Tu n’as
-pas d’argent?»&mdash;«Non.»&mdash;«C’est
-dommage, nous aurions dîné ensemble.
-Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait
-avec mille bassesses un semblant de
-crédit chez un ou deux marchands de vin;
-parfois, il montait à Montmartre, retrouvait
-des débris de chanson, qu’il éraillait
-au piano, dans quelque cabaret littéraire:
-et le patron, bon enfant, le laissait consommer
-des bocks et des saucisses sans
-lui réclamer sa monnaie.</p>
-
-<p>C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle
-à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a
-saisi: la dèche, qui semble un monstre
-vivant, acharné sur sa victime, tant il
-entre de complexité diabolique, d’astuce,
-de maléficieux instinct, de haine, de volonté
-du funeste, de stratégie dans ses
-griffes. Il faut plus d’audace, de prudence,
-de génie pour la vaincre, que pour gérer<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment
-la dèche que quand elle se complique
-de la dèche morale. Alors c’est l’accablement
-gangrenant la misère: le caractère
-est rongé de mille plaies venimeuses,
-qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur
-en vils stigmates. Les tâches humbles
-s’exécutent, avec des relents pourprés
-d’orgueil qui s’attardent aux joues; une
-lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre
-les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la
-chute s’en va par morceaux pourris, qui
-tombent aux gémonies avec de flasques
-éclaboussures. Il reste l’être décrépit,
-timide, abasourdi du bruit que font les
-heureux, l’être incapable d’oser une initiative,
-le plié aux servitudes, le confus,
-celui qui peuple ignominieusement les
-cités et dont on se demande avec doute
-s’il est un martyr ou un crétin.</p>
-
-<p>Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde!
-Moins encore que l’autre elle
-aboutissait à quelque chose de supportable.
-Cependant, même au milieu de sa
-dèche, c’était toujours de bohême qu’il
-vivait. Il lui aurait été très impossible de
-retourner à une existence réglée. Du<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne
-de remanger d’un vieux potage méprisé.
-Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en
-plus au-delà&mdash;l’espoir ou la boue!... Au
-fait, bonheur ou malheur! au hasard,
-suivant que se présentaient les choses!</p>
-
-<p>Et comme fouetté par la dèche, ainsi
-qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi,
-Albert s’entêta dans une guapeuse noce
-de sans-le-sou. Il secoua hargneusement
-cette torpeur, qui aurait fait de lui ce
-qu’il haïssait le plus: un gueux humble;
-et&mdash;recouvrant une volonté, mais une
-volonté faussée, car elle était rageuse&mdash;il
-trépigna dans le vice bas, usant ses
-efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à
-s’en étourdir.</p>
-
-<p>Que de progrès Albert avait encore à
-faire!</p>
-
-<p>Des femmes partagèrent avec lui des
-gains que quelquefois il les aida à réaliser.
-Ce fut un pas franchi si vite, avec
-tant d’aisance! De loin, cela semble
-monstrueux, phénoménal: en réalité,
-cela se fit si naturellement, que ce n’était
-qu’en y réfléchissant de bien près que la
-morale se trouvait outragée. Il battit le<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-pavé, rechercha les pires ivresses, celles
-des eaux-de-vie frelatées, parfois actif,
-tumultueux, intrépide comme un marlou
-aux aguets, parfois le plus indolent, le
-plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à
-détrousser les passants, au crépuscule,
-dans une voie isolée et à la cadence
-lointaine du pas des sergents de ville sur
-un trottoir; mais il fut associé à de vilaines
-besognes de prostitution, trouvant
-même un méchant plaisir à débaucher des
-jeunes filles honnêtes, à leur inoculer
-savamment le vice, à les lancer dans des
-vocations étranges et à les suivre du
-regard en se disant: «C’est moi qui ai
-déterminé cette existence.» Plusieurs
-laissaient le protecteur de la première
-heure en arrière, faisaient leur chemin,
-montaient dans la direction donnée, montaient
-si haut qu’on les perdait de vue.
-L’une, qui possédait un semblant de voix
-et un torse de Pradier, après avoir débuté
-dans une brasserie de Montmartre, où
-elle gringottait des couplets d’Albert,
-s’éleva à la dignité de clou de beauté
-dans un théâtre d’opérette et fit coucher
-tout Paris dans son lit&mdash;à raison de cinq<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-cents francs par nuit. Une autre, qui pour
-de simples soupers trafiqua de son corps
-sur toute la butte, en descendit, un soir,
-conquérante, et deux semaines après était
-installée magnifiquement rue de Courcelles
-par un prince qu’elle grignotta jusqu’à
-l’os.</p>
-
-<p>En somme, et même aux jours bons, où
-il avait un louis à dépenser, le dégoût
-croissait, et un mortel écœurement menaçait
-de tout vomir à brève échéance. Des
-bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait
-à cette colossale bévue qu’était sa
-vie. Oh! s’être donné tant de peine et
-avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération,
-dont à de certaines heures brûlait sa tête,
-était l’exaspération de l’impuissant, qui
-n’a pas su, comme le vulgaire troupeau,
-s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante
-et normale de la société, et qui,
-après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit
-que cet avachissement constituait,
-au fond, la sagesse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVI</h2>
-
-<p class="pch">LE GRAND ZUT</p>
-
-<p>Il faut dire qu’il avait cru trouver non
-pas le bonheur, mais le moyen d’égorger
-le temps dans cette extraordinaire vie à
-tout casser, dans cette furibonderie de
-noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries
-à la fois sur la grosse caisse de l’immense
-foutaise.</p>
-
-<p>Le moyen d’égorger le temps.</p>
-
-<p>Car pour le bonheur, Albert savait depuis
-longtemps qu’il n’existait pas.</p>
-
-<p>Cependant, celui-là, pas même, n’avait
-été manifesté comme possible: le temps
-pesait toujours de ses implacables ailes,
-alourdies encore par la charge des satiétés,
-sur son ventre, son dos, ses épaules,
-son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-sur ses espérances et ses désespérances,
-sur son passé, sur son actuel,
-sur son devenir, sur tout ce qui était lui.
-Il n’avait pu parvenir à oublier son être
-dans une noyade au gouffre de la société,
-quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger
-absolument, à s’y perdre. L’essence de
-l’ennui restait immuablement croupissante
-dans les bas-fonds de son âme, semblable
-à ces marais noirs des pays à tourbières,
-décomposant autour d’eux les herbes, et
-où s’enlise le pied.</p>
-
-<p>Que faire?</p>
-
-<p>La vie honnête et travailleuse avait
-mangé son enfance, le laissant inane, plein
-de nausées. L’autre, essayée par contre-partie,
-dévorait sa jeunesse sans provoquer
-moins de dégoûts.</p>
-
-<p>Dilemme: Ou ceci, ou cela.</p>
-
-<p>Mais, si ceci ne valait pas mieux que
-cela?</p>
-
-<p>Alors, zut!</p>
-
-<p>Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie,
-la sagesse dernière, le mot du
-tout et le mot du néant, l’abîme. De là,
-le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin,
-loi, commencement, terme, ce monosyllabe<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-cynique, sifflant comme un nid de
-vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge
-dégainée, exprimait seul la cervelle humaine
-insuffisante devant l’énigme de
-l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle
-sublime à travers l’espace éruptait le résumé
-de soixante siècles. En trois lettres,
-c’était le cri d’angoisse d’un trillion
-d’hommes. On y sentait vibrer les infinies
-révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts:
-Caïn avec ses luttes fabuleuses,
-dont les échos ont parcouru les âges, Babel,
-l’héroïque folie des époques jeunes
-qui voulurent escalader le ciel, le déluge,
-la dynastie entière des Pharaons, la guerre
-de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion
-de l’Italie par Annibal, alors que
-Rome fut à deux doigts de sa perte et que
-le consul Paul-Emile périt misérablement,
-la destruction de Carthage, l’assassinat
-de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ,
-les déportements de Messaline,
-l’avalanche des Barbares sur les deux empires
-d’Occident et d’Orient, Roland à
-Roncevaux, Charles-le-Gros berné par
-Charles-le-Simple, la prise de Constantinople
-par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-Luther à Worms, le roi François
-I<sup>er</sup>, qui mourut de la vérole, les dragonnades,
-Louis XVI, M. de Cambronne
-à Waterloo, le siège de Paris et la littérature
-écrasée par le journal. C’était l’écœurement
-universel jaillissant, bref. C’était
-l’antipathique sympathie des êtres
-les uns pour les autres s’ébruitant en un
-même soulagement. Dans l’orage de la
-vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel
-se déchargeait l’électricité de colère contre
-le sort qui saturait les fronts tourmentés.
-Avec une envergure d’aigle et une
-raideur de flèche, il partait contre le destin,
-flagellant Dieu, arrachant un lambeau
-de chair saignante à l’inexorable.</p>
-
-<p>Zut, c’était l’éclat de rire strident du
-minime contre le maxime.</p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p>Albert, faisant ces réflexions, perçut
-une larme de sueur qui filtrait entre ses
-deux yeux. Il prit son mouchoir de poche
-et s’essuya le nez délicatement. Au
-dehors le temps était beau, et les premiers
-bourgeons des feuilles, perçant les écorces
-des marronniers, pointaient en vert
-sur la sécheresse, hier encore introublée<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-des branches. Promeneurs et promeneuses
-vadrouillaient. Par dessus, soleil.</p>
-
-<p>Que les gens étaient bêtes!</p>
-
-<p>Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!</p>
-
-<p>Car, Albert, se voyant par l’imagination
-au milieu de cette foule, se trouvait
-aussi bête que les autres.</p>
-
-<p>Subjectivement, ils ne l’étaient pas:
-chacun d’eux avait un for intérieur comme
-lui; chacun d’eux vivait aussi une
-vie ignorée, sentant une infinitude de
-choses trop fines et trop indicibles pour se
-refléter sur le masque niais des physionomies;
-chacun d’eux était l’esclave d’un
-tempérament.</p>
-
-<p>Mais, si une volonté libre, immanente
-ou transcendante, avait voulu cela, à elle
-devait remonter l’ignominie: elle seule
-était alors la <i>Bêtise</i>.</p>
-
-<p>Que savait-on?</p>
-
-<p>Et l’effondrement des idées mettant le
-trouble dans sa tête, Albert fut saisi de
-la folie de hurler «zut» à pleins poumons.
-Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était
-un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément,
-expulser sur les nuques des satisfaits,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
-vomir contre l’existence pour à la
-fois s’en moquer et s’en venger.</p>
-
-<p>Il le vociféra dans son logis, furieux,
-les poings en l’air.</p>
-
-<p>Puis, trouvant que ce n’était pas assez,
-il voulut monter sur le toit pour le lancer
-aux quatre vents.</p>
-
-<p>Les cheveux épars, il grimpa au grenier,
-passa par une lucarne et gagna la
-plus haute cheminée.</p>
-
-<p>De là, on dominait tout Paris.</p>
-
-<p>Des couvreurs qui, d’une maison voisine,
-l’aperçurent avec ahurissement surgir
-de dessous les briques, s’étonnèrent
-de ses grands gestes d’aliéné, semblables à
-des malédictions. Ils le virent se pencher,
-comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue.
-Ils l’écoutèrent charger de son imprécation
-rageuse la ville grotesque. L’hilarité
-et l’effroi les prirent en même temps.</p>
-
-<p>Zut!</p>
-
-<p>Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la
-vie.</p>
-
-<p>Zut!</p>
-
-<p>Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de
-La Rochefoucauld n’auraient rien pu
-imaginer d’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p>
-
-<p>«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles,
-avec toute l’éloquence des termes
-qui n’ont pas de signification en dehors de
-l’état d’âme qu’ils ont pour mission de
-faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la
-plus féroce des stances? Qu’eût été un
-poème cent fois plus beau qu’Hamlet?
-Un commentaire: donc, du vide.</p>
-
-<p>Le globe ignoble du soleil franchissait
-le zénith et versait des torrents de lumière
-éclatante sur les choses.</p>
-
-<p>Albert tendit son bras insulteur vers
-l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans
-un dernier «zut».</p>
-
-<p>Puis il saisit ses tempes à deux mains,
-contint le sang qui y battait, et, calmé,
-éclata de rire.</p>
-
-<p>Car «zut» ne veut rien dire, à moins
-que l’on ne prenne un pistolet et que l’on
-ne se tue.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-159.jpg" width="200" height="133"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVII</h2>
-
-<p class="pch">COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE</p>
-
-<p>Le «zut» formulé se répercuta dans sa
-pensée en toute une sauvagerie de grotesques
-inventions et d’irréparables déchéances.
-Pendant plusieurs jours, Albert fut
-entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant
-la folie de très près, délirant durant
-la veille et ne dormant qu’à de rares
-heures commandées par la fatigue du cerveau,
-qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes
-ses fantaisies. Albert voulut tour à tour
-devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la
-matière ou empoisonner les petits pains
-de ses proches; toréador pour appliquer
-sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une
-présence continuelle de danger; chartreux,
-pour parer au même mal par la<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-méthode homéopathique, qui guérit le
-semblable par le semblable; faiseur d’anges,
-par manière de consolation; homicide,
-par philanthropie. Rien de tout cela
-ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner
-à la plus complète des désolations,
-lorsqu’une idée sublime, d’abord
-obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement,
-puis aperceptiblement,
-puis corsément, puis distinctement, puis
-précisément, puis évidemment, une obsession,
-tenant à la fois du rêve, du désir
-et de l’ordre, prit possession de son cerveau,
-s’y acclimata, s’y parqua.</p>
-
-<p>En d’alliciantes visions, des mots magiques
-s’imprimèrent.</p>
-
-<p>Si «zut», disaient ces mots, en vient à
-être le suprêmement et l’uniquement d’une
-âme, si cette âme n’a plus la vitalité
-qu’exigent les continuelles pérégrinations
-de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité
-de l’existence autrement que comme
-une nécessité sans amour, si pour elle le
-tout, le rien, le quelconque s’idemisent
-jusqu’à ne plus composer qu’une seule et
-nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise,
-si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-dans leur complexité de désagrégation les
-mille lobes de la substance grise corticale
-battent les cacophonies fâcheuses et molles
-de l’indécence, il ne lui reste plus
-qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».</p>
-
-<p>De là à être poète, il n’y a qu’un pas.</p>
-
-<p>Albert se sentit l’âme assez faisandée
-pour être poète.</p>
-
-<p>Il y eut un temps où l’on considéra la
-poésie comme le <i>nec plus ultra</i> de l’industrie
-planétaire. Il en faut bien rabattre.
-En ces époques de naïveté et d’enchantement,
-où la légende charmait, où
-la vérité plaisait, rien ne paraissait plus
-digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir
-ses frères par d’affriolantes épopées
-ou par de mystérieuses compositions lyriques;
-l’imagination s’envolait aux vagues
-parages des lunes, et, sur l’aile des
-zéphyrs, voguait le long des blanches
-côtes où flirtent les formes du rêve et les
-hauts parfums de l’alleluia. On voyait
-alors des mendiants se couvrir de gloire,
-des laquais honorer des rois, de roturiers
-cadets devenir des dieux. Tel chevalier de
-rimes fut choisi par la destinée pour drapeau
-de liberté et de progrès: le peuple<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche
-et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva
-capable, malgré cela, de rendre quelques
-services à son pays: on oublia ses
-titres politiques pour ne se souvenir que
-de ses lombrics. Le poète était le génie,
-la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques
-yeux et les chairs fraîches.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, les simples seuls croient
-encore à Dieu, aux allumettes et aux
-poètes. Tout autre s’est enfin rendu
-compte du vide immense qui doit gonfler
-une âme pour qu’elle en vienne à faire
-des vers. Tant qu’une flamme jaillit en
-elle, nourrie par quelque brindille restée
-pure, son énergie s’attache à la matière,
-la vivifie et la fait servir aux usages. Le
-laboureur labourera, le cuisinier cuisinera,
-le souteneur soutiendra. Mais de la
-minute fatale où l’avachissement rongeur
-aura éteint les sources du désir, le vers
-naîtra sur la pourriture, engendré par la
-honte de n’être rien et par un dernier besoin
-de poser devant l’humanité. Le poète
-est vil par essence, par nature, par définition.
-Il ne peut ni cultiver le sol, ni
-augmenter la prospérité publique, ni contribuer<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-au bien, ni museler le mal, ni
-procréer des enfants à la patrie; il s’affale
-dans le plus inutile des métiers, affiche
-son intime vie comme une grosse femme,
-trafique de ce que les hommes ont la pudeur
-de dérober à tous les regards; il ne
-connaît que lui, ne voit que lui, ne veut
-que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance,
-et il n’est pas loin de se croire
-le premier des mortels, pour employer les
-heures du jour à l’arrangement méthodique
-et puéril de mots qui ne servent à
-rien et n’ont d’autre avantage que de présenter
-le même son. C’est un dégoûté
-tombé dans l’enfance; un innocent et un
-gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant,
-il n’a pas même le courage de se
-taire; il pousse de vagues plaintes, qui
-seraient pitoyables, si le ridicule ne les
-rendait grotesques.</p>
-
-<p>Albert ne se dit pas d’abord toutes ces
-choses; ce ne fut que plus tard qu’il les
-pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation
-complète de ses espoirs, et, plein de
-feu, s’accrocha fébrilement à cette corde
-que lui jetait la destinée. Deux ou trois
-poèmes, élaborés avec tourment autrefois,<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-avaient peut-être laissé en lui
-le germe de la folie des vers. Quoi
-qu’il en soit, il se surprit en adoration
-devant le soleil&mdash;l’astre fécond de la lumière
-et du rythme&mdash;parce qu’en la crise
-farouche, où sa raison avait failli sombrer,
-l’idée-mère de la régénérescence lui avait
-été inspirée comme par miracle. Son âme
-se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante,
-prête à dévorer les espaces et
-convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse
-des infinis. Il lui sembla qu’un
-souffle majestueux l’emportait sur des
-ailes irrésistibles, et que des tourbillons
-de géniales tempêtes le roulaient en plein
-empyrée.</p>
-
-<p>Pourquoi n’y avait-il pas songé plus
-tôt?</p>
-
-<p>Au lieu d’expectorer contre l’univers
-ses informes injures ou de brutaliser le
-temps pour le faire marcher plus vite, il
-aurait proposé ce nouveau but à son action
-et n’aurait pas usé de vives forces à
-de stériles et lamentables imbécillités.</p>
-
-<p>Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par
-l’imagination le consolait aisément de ce
-passé. Evoquer en de magiques phraséologies<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-d’altiers rêves et de revendicantes
-ivresses, fumer l’opium des syllabes et
-s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes
-harmonies, recevoir dans des coupes
-ciselées le nectar odorant des tropes,
-jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux
-du mépris et des immorales sentences&mdash;ô
-aspiration vénuste! Une destinée
-y nichait, une fortune y couvait. Il
-ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé
-des précédents poètes, il fallait innover,
-présenter aux générations ahuries un caractère
-qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent,
-quelque chose de grand, d’épouvantable
-et d’étrange, une tête de méduse
-fascinante et pétrifiante, qui fît crier
-à tous ou <i>tollé</i> ou <i>bravo</i>; ce serait une
-abdication de toute tradition, de toute
-école, de tout formalisme: un gîte de vertus
-rares et de vices inquiétants, sans philosophie,
-mais avec mysticisme, sans aberration,
-mais avec insanité, comme quand
-les éléments surgissent obscurs des lointains
-et que de longs éclairs blanchissent
-les nues, laissant après eux de rauques et
-sulfureuses senteurs.</p>
-
-<p>C’est ainsi que se décida chez Albert<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-une vocation qui devait, sinon le couvrir
-de gloire, du moins l’envelopper d’une
-atmosphère de cette satisfaction de soi-même,
-qu’il avait déjà cherchée en de
-bien différentes aventures.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-057.jpg" width="200" height="243"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVIII</h2>
-
-<p class="pch">RAVISSEMENTS</p>
-
-<p>Le premier jour, il s’en fut à la découverte
-de ses anciennes pages, et les retrouva,
-après quelques heures de recherches,
-dans le fond d’un vétuste coffret,
-rongées par les ans, les acides de l’encre
-et les souris. Elles contrastaient extrêmement
-avec ce qu’elles étaient restées dans
-son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation
-et de dédain, rejeta loin de lui la misérable
-liasse. Oh! que les passages où il se
-pâmait d’aise autrefois lui semblèrent
-ignobles! La niaiserie des dix-neuf ans en
-suintait irrémédiable et banale.</p>
-
-<p>Il fallait autre chose.</p>
-
-<p>Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit
-grands soirs. Ce ne fut point sur les lumineux<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-boulevards, où brillent les éclatantes
-splendeurs dans un kaléïdoscope
-perpétuel de jupes, de chapeaux et de
-roues, qu’il alla, soliloquant, chercher les
-règles immuables du beau et leurs rapports
-avec les particularités spéciales à
-son propre esprit&mdash;celles, du moins,
-qu’il croyait devoir l’originaliser au sein
-de la cohorte des talents et de la troupe
-des aventuriers. Les quartiers déserts et
-bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs
-où résonnait la solitude des pas, il marcha,
-sans notion des heures, tandis que,
-contre les maisons étroites, de mélancoliques
-reverbères esquissaient burlesquement
-son ombre. Les odeurs nocturnes
-montaient des pavés grisâtres. Tout en
-haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait
-une obscurité de ciel, épinglée de
-deux ou trois étoiles. Nul humain pour le
-distraire: des bouges s’enfonçant à droite
-et à gauche, d’où confusément d’empoignantes
-haleines s’essoraient. Et la moisissure
-des lézardes.</p>
-
-<p>Des illuminations le hantèrent.</p>
-
-<p>En de féériques plaines, des hommes
-nus couraient. Ils luttaient entre eux d’adresse<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-et de force. Les zéphyrs caressaient
-leur peau polie et brune, glissant avec
-onction autour de leurs souples formes, si
-belles et parfumées de vie, que d’ineffables
-arts naissaient. Régnait une paix céleste.
-Jamais un de ces hommes n’avait
-frappé son frère par colère ou ne lui avait
-adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur
-idéal divinisait leurs visages, et leurs
-prunelles égalaient l’éclat du soleil et la
-royauté du jour. Mais voilà que ces hommes
-découvraient tout-à-coup, luisante
-comme une bête maligne, sous la glauque
-voûte d’une caverne, Astarté. Séduits, ils
-s’approchaient, ils admiraient: pour la
-première fois, ils voyaient la femme. Elle
-souriait avec attirance, les hallucinant
-de ses dents nacrées et de ses regards
-voluptueux, tour à tour chaste et délurée,
-sensuelle ou ironique, toujours corruptrice.
-Et la passion de l’amour se déchaînait:
-avec elle, l’infamie, la haine, l’ordure,
-tous les instincts bas et grossiers,
-le vice, la perfidie, le crime. Alors, la
-guerre éclatait, mauvaise, et les degrés
-mortels de l’enfer étaient les uns après
-les autres abominablement franchis. Un<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-abîme de maux recevait en ses hideuses
-profondeurs ceux qui, jadis, étaient heureux.
-Et, sur les ruines, croissait, montait
-Astarté, comme une gigantesque idole
-dans le ciel rougi, inspiratrice de folie,
-déesse et fléau des peuples.</p>
-
-<p>Que de feu! que de cris! que de bouleversement!
-Une orgie de délire! un
-bruissement de catastrophes! De bachiques
-fureurs étreignaient les générations
-de vies; d’immondes joies échauffaient
-les races à travers l’immortalité du mal;
-tout le long des centuries d’ans, se traînaient
-étonnament renouvelées, les myriades
-effroyables de poux, qui se mangeaient
-en hurlant, se déchiquetaient, se
-massacraient, incapables de penser un
-instant à leur petitesse et à l’inutilité de
-leurs actes! Orgueils! misères! rages!
-décrépitudes! ignominies! effrois! balivernes!
-superstitions! impiétés! sauvages
-récoltes de sang! moissons ridicules
-de mots! despotisme! altruisme! par
-dessus tout, l’ineffable <i>ego</i>! C’était le
-monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir,
-il contemplait la comédie tragique
-sans daigner y prendre part; et au grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-spectacle des souffrances, suivant le
-caprice du moment, il glapissait d’aise ou
-se tordait de rire.</p>
-
-<p>Puis, des cimetières, des tombeaux,
-des spectres. Sur des élégances innommées
-de cadavres flottaient aux brises
-sépulcrales de blancs et fantasques linceuls,
-tandis que voletaient dans la nuit
-les chauves-souris clignotantes. Des danses
-macabres s’organisaient sur les pelouses.
-Le cortège des étoiles dansait aussi au
-firmament. De longs ululements, mais qui
-n’avaient rien de triste, se répondaient,
-à ras terre, courant autour des marbres
-funèbres idéalement froids. Fête. Aux rameaux
-pâles des saules pendaient de fines
-girandoles de vers luisants, légères comme
-des feux follets. C’étaient les lustres
-du bal. Et des millions de fantômes aux
-formes indécises, dont les figures fugitives
-semblaient très douces, se tenant
-les uns les autres par les mains, par les
-pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient,
-glissaient et, sur un fond d’inconnu,
-esquissaient de phosphorescentes valses.</p>
-
-<p>Tout se résolvait dans une apothéose
-de la mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p>
-
-<p>Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.</p>
-
-<p>Il n’eut pas un instant le doute amer de
-soi-même. Les poèmes aperçus, il les coucherait
-en rut sur le papier, et plus beaux,
-et plus sanguins, et plus riches dans leur
-enfantement que dans leur conception.
-D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le
-«zut» y serait enchâssé d’or, et sur un
-piédestal de rutilances il serait monté.
-Son rayonnement effraierait, comme celui
-d’un brillant gigantesque. L’auteur lui-même
-aurait peur de son œuvre.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIX</h2>
-
-<p class="pch">IMPUISSANCES</p>
-
-<p>Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur,
-pour débuter&mdash;comme essai&mdash;par
-un poème fougueux et génial sur l’espérance:
-l’espérance au mal, à la catastrophe
-finale, au coup de balai qui viendrait
-nettoyer tout ça, les orgies, les
-faiblesses, les apothéoses de sots, les
-aventures fieffées des voleurs d’argent,
-les embuscades aux faibles, les vénalités,
-les hypocrisies. Sa tête était brouillée,
-illuminée, éclatante; son sang tempêtait,
-une rumeur indistincte, mais immense,
-d’idées s’élevait des profondeurs de son
-crâne.&mdash;Il lui semblait qu’il n’aurait qu’à
-prendre une penne, à la tailler, à la plonger
-dans l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-à courir, précipitant sur les
-pages vierges les torrents qui bouillonnaient
-dans le creuset de l’encéphale.</p>
-
-<p>Mais un premier obstacle se dressa&mdash;rocher
-marin aux vagues déferlantes:
-mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique,
-dont les substances dansaient
-tellement échevelées, que le fait seulement
-de les discerner amoindrissait, paralysait
-ce tourbillonnement vertigineux.
-Malheur! N’était-ce pas une insanité que
-de prétendre choisir entre ces chevauchées,
-isoler l’une d’elle&mdash;laquelle?&mdash;pour
-la faire cabrioler en tête, puis une
-seconde, puis une troisième, alors que le
-grandiose consistait justement dans le
-tout à la fois de la mêlée? Comment
-opérer ce triage désastreux, étiqueter
-comme des choses mortes ces vifs-argents
-insaisissables? C’était l’anéantissement
-du prodige rêvé que d’y porter le froid de
-l’acier, d’opérer la dissection et d’en
-cataloguer les débris!</p>
-
-<p>Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible
-d’étaler aux yeux d’autrui la merveille
-sans la déchiqueter et la servir
-membre à membre. Ah! s’il avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-transporter dans son cerveau pantelant le
-cerveau de cet autrui, et lui montrer tout,
-comme le guide, dans la montagne, qui
-conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un
-geste large, à un tournant de rocher lui
-découvre un spectacle! Mais non: péniblement,
-arracher de ce front, une à une,
-les pensées! arracher les pétales de la
-fleur, les rayons du soleil, les sourires des
-yeux, les fracas du tonnerre, les ondes du
-lac, les plumes du cygne, pour opérer, au
-dehors du milieu naturel, une difforme
-synthèse, une reconstitution lointaine et
-ratée de la fleur, du soleil, des yeux, du
-tonnerre, du lac, du cygne!</p>
-
-<p>A priori, et avant d’avoir rien écrit,
-par le seul fait de devoir commencer,
-Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça&mdash;ça:
-le <i>ça</i> qu’il avait dans la tête. Son
-œuvre pourrait être quelque chose, mais
-elle serait <i>autre chose</i>. L’impuissance à
-exprimer la vision intérieure lui apparut
-manifeste, et il en reçut un coup funeste
-au cœur.</p>
-
-<p>Cependant ... les autres n’avaient pas
-renoncé à écrire!</p>
-
-<p>Pleurant presque sur la dégradation<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-de son concept, il mit enfin à part&mdash;comme
-elle lui semblait un fragment d’écartelé!&mdash;une
-considération sur l’exacerbation
-de l’âme au contact avec le monde
-moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal&mdash;pour
-servir d’entrée à son poème. Il
-voulut en trente beaux vers indiquer toute
-la série des angoisses à de hideux attouchements:
-à commencer par les premières
-affres de la cohabitation, à finir par
-l’abhorreur des rapports.</p>
-
-<p>Hélas!</p>
-
-<p>Il entreprit de lancer une phrase, d’un
-seul et souple jet, sonore, exprimant,
-brusque, le séjour nauséabond fixé par le
-destin à l’âme.</p>
-
-<p>Lorsque le vers&mdash;qui n’était pas sorti
-d’un seul et souple jet, mais d’une fatigante
-et poignante compression&mdash;enfin
-eut allongé ses douze lents anneaux sur
-le papier, et qu’Albert solennellement le
-considéra, la plus amère des stupeurs
-remplaça le travail dégoûtant de l’enfantement.
-Telle la mère, qui après avoir
-gémi, hahané, hurlé, s’être tordue, regarde
-le fruit de ses douleurs et n’aperçoit
-qu’un avorton. Albert reconnaissait à<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
-peine l’enfant de sa pensée. Quoi, cela,
-ce non-sens, ce crachat correspondait à la
-splendide évocation idéale!&mdash;Honteux!
-honteux!&mdash;Ce caricatural morpion devait
-représenter sa pensée, sa noble pensée!</p>
-
-<p>Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète
-de vingt façons, fortifia le substantif,
-mouvementa le verbe, rangea, rerangea,
-dérangea, contrerangea, surrangea
-l’ordre des mots: le résultat&mdash;à son
-jugement&mdash;en demeura déplorable. Sans
-doute, en comparant son vers&mdash;ce vers
-fabriqué comme on fabrique une table,
-artificiel, convenu, inexact&mdash;à quelqu’un
-des vers hautement signés qui peuplaient
-son souvenir, il ne le voyait inférieur ni
-par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement,
-longuement il pénétrait ceux-ci,
-en se supposant leur père, il ne les trouvait
-nullement moins niais, ni moins détestables
-que le sien.</p>
-
-<p>Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert
-voulait dire; en le lisant, le lecteur
-ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait;
-ce vers était taré d’impuissance: et
-cela suffisait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
-
-<p>Impuissance partout: et dans le fond et
-dans la forme.</p>
-
-<p>La langue humaine n’était pas capable
-d’être le trucheman de l’âme.</p>
-
-<p>Albert termina le morceau. Il en fit
-d’autres. Il composa la valeur de deux ou
-trois volumes. Aux moments de bonne
-humeur, il riait de voir ce travestissement.
-Aux heures d’aigreur&mdash;bien plus nombreuses&mdash;il
-était malade d’un déboire
-énorme. Chaque nouvelle page rivait plus
-avant la sensation désastreuse de son impuissance.
-Car il méprisait assez le vain
-renom d’auteur, pour ne pas trafiquer
-d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement
-spécieux de sa pensée.</p>
-
-<p>Et tout prenait le chemin du tiroir, de
-la poussière, de la honte.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-019.jpg" width="200" height="94"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XX</h2>
-
-<p class="pch">LE PARNASSE</p>
-
-<p>Les autres ...</p>
-
-<p>Il voulut connaître les autres.</p>
-
-<p>Pour <i>quoi</i> travaillaient-ils, puisqu’il
-était manifestement impossible à un homme
-de déposer son cerveau sur du papier
-pour le présenter tel quel et tout cru à
-d’autres hommes.</p>
-
-<p>Pour quoi?</p>
-
-<p>Cette curiosité le hantant, il ne tarda
-pas à fréquenter la portion abordable du
-monde littéraire.</p>
-
-<p>La portion inabordable se composait
-des trois quarts des écrivains communément
-rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.»
-Ceux-ci restaient clos dans leurs
-temples comme des bouddhas, et les mortels<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
-n’osaient les approcher que des présents
-aux mains et avec des balancements
-d’encensoir. Ces solennelles momies ne
-devaient, du reste, différer des premiers
-que par le rabougrissement de leurs passions,
-par une plus forte couche de ridicule
-et par un orgueil passé à l’état de
-stratification. Nul besoin d’essuyer leurs
-gâteux mépris pour les juger.</p>
-
-<p>Le quart abordable&mdash;des célébrités
-jeunes ou feignant de l’être&mdash;et la race
-compacte des grimpeurs du Parnasse&mdash;depuis
-ceux qui n’avaient plus que quelques
-rocs à escalader pour mordre à leur
-part de nuages, jusqu’à ceux qui levaient
-en tremblant la cuisse pour ajuster leur
-premier pas&mdash;avides de réclame, de popularité,
-de brouhaha, de bousculade,
-s’ouvraient à tout venant, se publiaient,
-s’affichaient sur les trottoirs et aux devantures
-des cafés; et chacun pouvait les
-tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au
-moment où, se sentant assez forts,
-ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel
-et ne laissaient plus avancer que
-les thuriféraires.</p>
-
-<p>C’était un poète bien vaniteux que Clodomir<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-de Bêlovent. Depuis qu’il avait
-inauguré une série de jolis petits volumes
-d’un rose pâle, mignons, coquets, intéressants
-comme la peau d’une délicate Anglaise
-mourant du spleen, et qui sortaient
-tout parfumés de chez l’éditeur à la mode,
-Clodomir de Bêlovent avait peu à peu
-disparu de chez ses anciens amis les bohêmes.
-Mais on le rencontrait chaque jour
-entre quatre et cinq sur le boulevard, entre
-cinq et six au café Américain, et, la
-soirée, au bal d’une comtesse, au dîner
-d’un banquier, au souper d’une cocotte,
-dans n’importe quel salon de l’aristocratie,
-de la finance ou du cosmopolitisme, où
-il y avait des benêts à éblouir et un chuchotement
-pâmé d’éventails autour de lui.
-Albert l’avait connu autrefois: et son
-étonnement avait été de voir l’insipide
-gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces
-balivernes mélancoliques et sentimentales,
-qui faisaient la conquête des femmes.
-Clodomir avait coupé ses immenses favoris
-jaunes; il portait la moustache fine et
-soyeuse. En même temps un changement
-général: une élégance mièvre, des bijoux
-aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
-les plus pointus de Paris, le chic du chic,
-avec des airs découragés de songeur triste,
-pour demander un bock ou allumer sa
-cigarette.</p>
-
-<p>Ce coquin-là poète!</p>
-
-<p>Et des doutes venaient à Albert sur la
-sincérité de sa vocation. Avait-il été lancé
-dans ce déshonnête métier par le despotisme
-d’un état d’âme qui veut s’exprimer,
-se soulager avec la révélation irrésistible
-de son mal, la mise à nu, le dépouillement
-et la plaie exposée&mdash;seule circonstance
-atténuante à l’abjection de l’étalage?</p>
-
-<p>Il le surprit un jour, la tête en train par
-quelques cognacs et en velléité d’épanchements.</p>
-
-<p>«Mon cher Bêlovent, vous êtes un
-homme extraordinaire, un génie, un véritable
-poète» débuta Albert imperturbablement.&mdash;En
-tout autre état, Clodomir se
-fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais,
-par fortune, l’alcool lui mettait des franchises.</p>
-
-<p>«Un véritable poète!» bégaya-t-il en
-s’allumant. «Il n’y a pas de véritable
-poète. Moi et les autres nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
-que des faiseurs. Nous avons de l’habileté,
-jamais de génie. Nous écrivons pour
-tous les motifs possibles, excepté pour l’amour
-de l’art. N’est-il pas évident que si
-nous brûlions d’une pure passion, nous ne
-publierions pas nos vers? Celui qui aime
-une femme, en fait-il une femme publique?
-La promène-t-il seulement dans la
-rue? Il la cache soigneusement, la garde
-pour lui seul et ne la cultive que s’il est
-loin des regards indiscrets; il ne s’en
-vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or,
-le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour
-lui, le but ce n’est pas l’amour, mais la
-publication. Il ne reste plus qu’à chercher
-les motifs de la publication.»</p>
-
-<p>Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs
-n’étaient que trop clairs. S’il bichonnait
-ces petites tristesses factices attachées de
-faveurs, ce n’était ni qu’il fût réellement
-triste, ni qu’il éprouvât le besoin de faire
-part de sa tristesse aux autres. Il exploitait
-ce filon, trouvé par lui, comme on
-exploite tous les filons: une simple chance,
-cette capacité à polir de pâles strophes
-langoureusement galantes, qu’il s’était
-découverte et dont il profitait de l’exacte<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
-manière dont un propriétaire foncier découvre
-une mine dans sa terre et en profite.
-Clodomir était poète pour ne pas être
-un vaurien: cela lui servait d’entrée dans
-les salons, dont raffolait sa gloriole, et
-dans les cœurs des petites cocodettes,
-dont se délectait sa fatuité. A le lire, on
-pressentait que sa poésie n’était qu’une
-pose; à le voir, on en était certain. Et
-rien n’indignait autant que d’entendre ce
-poète parler la plus sotte prose qui fût au
-monde.</p>
-
-<p>Mais c’était encore le plus sortable de
-l’espèce.</p>
-
-<p>On parlait beaucoup de Juteux: une
-force, un vent qui se levait. Juteux avait
-débuté par un volume énorme, écrit comme
-on donne un coup de massue, pesant
-d’invectives, de choses lourdes pour
-effrayer et produire du bruit. Le livre
-avait fait scandale, un scandale cherché,
-voulu, avec un arrière-tintamarre de gros
-sous. Juteux triomphait. Son ventre d’éléphant,
-sa massive face d’hippopotame se
-distendaient et s’épataient en satisfactions.
-Oh! l’animal! Non, la grossière machinerie,
-éhontément peinturlurée de réclames,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-propre à stupéfier les masses et à
-encaisser l’argent! Tout ce que le marchand
-contient d’ignoble, de goulu,
-d’emmagasineur et de matériel se rassemblait
-dans l’esthétique de cet auteur d’avenir.
-Il parlait de ses livres comme un
-industriel de ses actions, et supputait
-leur vente à l’égal d’un commerçant de
-denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait
-du vers: une chargée croulante de comestibles
-offerts en pâture à l’appétit
-vulgaire de la foule! Or, Juteux excité
-clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas
-assez. La prochaine fois, je leur f..... un
-roman!»</p>
-
-<p>Une soif insatiable de gagner quelque
-chose, qui des rentes, qui une position
-sociale, qui un nom, qui des femmes,
-tourmentait tous les fils d’Apollon. La rapacité
-ou la vanité: voilà le seul mobile
-qui les poussait à gribouiller du papier. Et
-ils osaient parler d’art! L’hypocrisie était
-si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser
-les écrivains plus encore que le reste
-de l’humanité&mdash;à leur réserver un mépris
-spécial.</p>
-
-<p>Tous crapules!&mdash;A l’exception de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-quelques groupes de très jeunes gens&mdash;bafoués
-ou inconnus&mdash;qui&mdash;n’était-ce
-point encore une pose?&mdash;cultivaient,
-désintéressés du monde, les navets de la
-vallée de Tempé, ils parurent odieux à
-Albert, parce que, au lieu d’être arrivés
-comme lui à la poésie par un chemin de
-rancœurs et de désillusions, celle-ci était
-pour eux le moyen de parvenir et la plus
-palpable des ambitions.</p>
-
-<p>Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le
-comprenait&mdash;un malheureux assez incapable
-de vivre, pour n’avoir plus de forces
-que pour pousser des plaintes&mdash;tel
-qu’il se sentait lui-même, tel qu’il aimait
-à en découvrir quelques-uns dans l’histoire
-des littératures: mais plus abject,
-certes, celui qui, l’imagination fleurie
-imite artificiellement, pour en jouir, s’en
-faire de l’or ou des grelots, le cri rauque ou
-geignant qu’au premier a arraché la misère.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXI</h2>
-
-<p class="pch">DÉCRÉPITUDES</p>
-
-<p>Et de fréquents pensers l’envahirent.</p>
-
-<p>Oh! comme du sein de sa grandeur intime,
-le chaos s’engendrait vers des avenirs
-confus et vastes! Il méditait sur le relatif
-et l’absolu, trouvant certain ce qui ne l’était
-pas et incertaines les plus sûres vérités.
-Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles
-lui avaient appris que l’univers immense
-se souciait peu de ses désirs et de ses
-peines: dans les myriades d’entités, que
-l’une existât ou n’existât pas, qu’est-ce que
-cela faisait au tout? La société le négligeait,
-le système solaire le méprisait, le
-gouffre des cieux l’anéantissait. Et l’infini
-de l’espace n’était rien: il y avait encore
-l’infini du temps.</p>
-
-<p>Que serait-il après la mort?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span></p>
-
-<p>Cette question le tracassait, car quoiqu’il
-eût feint devant ses amis, et souvent devant
-lui-même, de l’avoir depuis longtemps
-élucidée, elle n’en restait pas moins monstrueusement
-interrogative en son esprit.
-O dilemme! L’homme entre deux néants
-l’épouvantait, et l’éternité l’épouvantait. Il
-resta souvent songeur, à cette période de
-sa vie, reculant devant le problème, l’envisageant
-pourtant comme par une attraction
-malsaine.</p>
-
-<p>Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait
-un Erard.&mdash;Or, Albert se demandait
-si, semblable aux notes, il disparaîtrait,
-fugitif, après avoir&mdash;quelques instants&mdash;lamentablement
-ébranlé deux ou trois mètres cubes
-d’air: cacophonie éparse
-et stérile. Il ne lui plaisait nullement
-qu’une désagrégation de ses molécules
-animées s’épandit en poussière; se dissoudre
-et que des parcelles de lui reparussent
-sans conscience dans un pistil de fleur,
-dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire
-de quelque marécage, dans les miasmes
-d’une cité&mdash;respirés par cent mille poumons
-empestés&mdash;lui paraissait un mince
-régal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p>
-
-<p>D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité
-de survie au-delà du corps lui déplaisait
-encore plus. Une seconde existence!
-Et dire que des gens se faisaient
-chartreux pour se l’assurer! Ils étaient
-donc bien contents de celle-ci! Serait-ce
-au moins une jouissance perpétuelle? Mais
-cette perpétuité même constituerait le plus
-nauséabond des supplices. Il valait mieux
-presque l’extinction&mdash;dont la pire tristesse
-ne consistait-elle point à disparaître
-sans savoir le pourquoi d’avoir paru?</p>
-
-<p>En l’état de victime où il se voyait, où
-il voyait chaque être sur la terre et les soleils
-dans le ciel&mdash;état de victime, ou
-d’esclave, ou plus simplement de rouage,
-de minuscule dent d’engrenage dans une
-machinerie gigantesque et féroce&mdash;il
-jugeait certainement toute révolte ridicule:
-néanmoins, dompter toute révolte, ô
-entreprise difficile! Albert ne voulait
-pourtant pas sécher dans la peau d’un de
-ces rebelles à la loi, qui s’égosillent de
-leurs imprécations et soulignent chaque
-crispation de leur cœur par d’ineptes cris
-de rage. On plaint d’un haussement d’épaules
-le condamné à la décollation, qui<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-se fait porter de force à l’échafaud et
-étourdit le public de ses lamentations. Se
-résigner, subir, souffrir, voilà la conduite
-que suivaient les esprits sensés, raisonnables,
-lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à
-éprouver le délice de la vie.</p>
-
-<p>Tenir une contenance!</p>
-
-<p>Fallait-il alors tenir une contenance,
-garder une démarche noble, poser à l’œil
-du monde pour un sceptique, un blasé, qui
-est définitivement dégoûté du globe, mais
-qui sourit quand même?&mdash;Cela a vraiment
-du chic.</p>
-
-<p>Ainsi, encore des arrière-pensées!</p>
-
-<p>Non: cela supposait une force toujours
-grande et toujours une préoccupation de
-se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne
-s’inquiéter de rien, ignorer si l’on montre
-du courage ou si l’on prête à rire, ne plus
-devoir compte à des gens qui regardent.</p>
-
-<p>Où l’amour propre va-t-il se nicher:
-jusque dans une résolution de n’en plus
-avoir!</p>
-
-<p>Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous
-payé votre place en entrant? Vous
-n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez!
-Vous ne saurez pas si la pièce<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-qu’on joue&mdash;dans laquelle vous auriez dû
-jouer vous-même, car acteurs et spectateurs
-se donnent la réplique&mdash;est une
-tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas
-le droit. Vous avez beaucoup vu et rien
-du tout compris. Vous êtes un imbécile
-encore plus qu’un intrus. Hop! à la porte!</p>
-
-<p>Nous y voilà donc! les choses n’étaient
-pas gaies, mais ni sérieuses. Ça devait-être
-bien égal! Se laisser aller!</p>
-
-<p>Où?</p>
-
-<p>N’importe.</p>
-
-<p>Essayer de jouir?</p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p>Le contraire?</p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p>Alors quoi?</p>
-
-<p>??</p>
-
-<p>Cela signifie?</p>
-
-<p>On ne sait pas.</p>
-
-<p>Albert soliloquait des heures sur ce thème.
-Des levains de philosophie fermentaient
-encore, impossibles à réduire. A
-quoi cela aboutirait-il? A quelque marasme
-probablement.&mdash;En tout cas, il ne
-lui restait pas grand stade à parcourir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXII</h2>
-
-<p class="pch">COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE</p>
-
-<p>Il neigeait.</p>
-
-<p>L’âtre sans feu semblait une ironie du
-destin, grisâtre, ridicule, bâillant de misère
-et d’angoisse, les chenets vides, la cendre
-éparse, hanté des lamentables et vagissants
-soupirs que, tout le long de la cheminée,
-gémissait le vent. Et sentant dans
-son crâne brûler ses hémisphères cérébraux
-comme une bouillie échaudée, Albert trouvait
-souverainement déplaisant de geler
-des orteils et de claquer des dents. Par les
-trous d’une couverture qui lui tenait lieu
-de robe de chambre, l’air glacé mordait ses
-genoux et empoignait son ventre. Credieu!</p>
-
-<p>Au Mont-de-Piété son complet vert, son
-veston jaune, son cérémonie et ses neuf<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-chemises. Une houppelande restait et d’immenses
-bottes à l’écuyère. Plus même un
-pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir.
-Des pages erraient ça et là, sur le pupitre
-et à ras du plancher où des alexandrins rimaient.
-A grand pas en long et en large,
-la couverture en linceul sur son corps décharné,
-le poète tentait de se réchauffer,
-déjà exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré
-des lombrics de la désillusion finale.</p>
-
-<p>Il neigeait.</p>
-
-<p>L’âtre sans feu semblait un éclat de rire
-grotesque, bouche désossée aux gencives
-nues, sèche, poussièreuse, démesurément
-ricanante. Les trois chaises dépareillées
-construisaient un triangle aigu. La pendule
-grinçait. Brrr! quel froid!</p>
-
-<p>Albert poursuivait sa promenade à pas
-plus grands, la couverture zigzagant en
-ailes fantasques sur l’épine de son dos.</p>
-
-<p>Il songea à fumer. Il visita sa blague. A
-peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement
-le giron de la moins corpulente de
-ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier,
-toutes les allumettes d’une boîte achetée
-la veille furent frottées par ses doigts engourdis
-sans vouloir prendre. Hors de lui,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-il dut passer dans la chambre d’un
-de ses voisins pour mendier un peu de
-flamme.</p>
-
-<p>Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière
-pipe.</p>
-
-<p>En heurts inutiles, les moineaux affamés
-qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer
-ses vitres de leur bec. Pas une miette
-de pain, malgré les poches retournées. Ils
-heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le
-jeune homme, dans une rêvasserie subite,
-se figura être l’un de ces moineaux et frapper
-lui aussi à coups redoublés contre les
-cloisons fermées de l’Inexorable, à travers
-lesquelles, se les imaginant heureux, il
-voyait grouiller les parvenus de tout genre,
-ceux de l’art, ceux de la science, ceux de
-l’industrie, ceux de la banque, ceux du
-clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce,
-ceux de la haute noce, ceux du journalisme,
-ceux du carambolage, ceux de la
-jonglerie et même ceux de la politique.
-Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient
-ses ongles. Toc! Personne
-ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées
-le prenaient à la gorge devant cette
-indifférence universelle. Toc! toc! toc!<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il
-retombait épuisé, râlant, crevant, enterré
-dans le givre, immobile et livide, le sang
-congelé, le cœur roide.</p>
-
-<p>Il se réveilla.</p>
-
-<p>La faim dans son estomac prenait des
-proportions béantes. Huit heures. Il tira
-sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner
-avait consisté à fumer son avant-dernière
-pipe. «Mangeons et buvons»
-se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris
-«car demain nous mourrons.»</p>
-
-<p>Il vêtit sa houppelande et ses bottes.</p>
-
-<p>Dans une crémerie honteuse, il s’attabla.
-D’autres déguenillés arrivaient aussi,
-prenaient place et, silencieusement, faisaient
-leur repas. Une fumée âcre chargée
-de goûts de graisse, s’attachait aux narines,
-mais personne ne s’en offusquait. Chacun
-broutait. Une fille morne apportait les
-plats et les bouteilles. Albert lui demanda
-à dîner pour douze sous. Elle servit un
-bouillon, un morceau de bœuf, un verre de
-vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal
-rassasié, il voulut encore quelque chose.
-On lui rappela durement ses dettes. Il partit
-la tête basse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p>
-
-<p>Et par peur du chez soi désert, il se
-lança dans Paris.</p>
-
-<p>O Ville! ô Paris immense! ô myriades
-de maisons! ô grouillement épouvantable
-d’hommes! Des rues, des rues, des rues
-toujours, sans fin. Eternelle et vivante
-palpitation au sein du planétaire organisme,
-matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse
-gangrène, volcan, microcosme, abcès,
-siège d’infection maladive et cuisante,
-tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète
-ou s’en émet avec la propagation
-aveugle et sûre des ondulations autour de
-l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal
-de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom.
-Mystère! Pourquoi ce mode-là de
-la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir?
-N’eût-il pas été plus simple que
-rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds
-ne les avaient pas déjà foulés: pieds de
-duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices,
-pieds de majestés, pieds de godelureaux,
-pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois,
-pieds de peuple! Où s’en étaient-ils
-allés tous ces pieds? Ils avaient passé:
-les uns puants, d’autres sales, d’autres
-parcheminés, d’autres pleins de cors,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-d’autres moites, d’autres secs, d’autres
-bots ... mais tous avaient passé. Dès lors,
-pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce
-pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère
-cette poussière qu’on appelle la
-civilisation? Peuh! maigre résultat! Le
-monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie,
-que la conscience de sa propre inanité.
-Il s’agite, bruit, se consume, et ses
-efforts gigantesques et monstrueux broient
-l’individu pour un but qu’il ignore, dans
-une souffrance dont il ne profitera pas.
-Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce
-pas pour être civilisé que lui, Albert,
-se trouvait à présent sans un pantalon sur
-la peau, hâve, défait, raté sur toutes les
-coutures, mécontent de lui et des autres?
-N’était-ce pas pour avoir appris le latin,
-le grec, les mathématiques, l’histoire, la
-chimie et la littérature, pour avoir respiré
-l’air anémique des lycées, noctambulé à
-la lueur du gaz et s’être cru poète, que la
-vie l’horripilait maintenant comme la plus
-fâcheuse des aventures et la plus inutile
-des farces? Arpentant les boulevards encombrés,
-il considérait avec furie la foule,
-les théâtres, les cafés et les fiacres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p>
-
-<p>De nouveau la chambre nue et l’âtre
-sans feu.</p>
-
-<p>Alors, autant dire tout de suite que le
-monde était notoirement mauvais. Puisque
-aucune des volontés qui constituent les
-êtres ne parvenait à se développer au
-gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette
-lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque
-lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins,
-n’était-ce pas que la nature humaine était
-par essence vouée au mal et au désespoir?
-Oui, oui, oui, cent fois oui.</p>
-
-<p>Et comme il accentuait ses exécrations
-par de violents coups de poing dans
-les murs, et que les voisins, empêchés de
-dormir, le menaçaient de le faire arrêter
-pour cause de tapage nocturne, il en conçut
-plus de haine encore contre la société.
-Il s’aperçut même que, par une inconcevable
-contradiction, les hommes, au lieu
-de se soutenir les uns les autres, ainsi que
-font les condamnés qui marchent au supplice,
-s’ingéniaient à se rendre plus amère
-la destinée par leur réciproque méchanceté.
-Comment s’étonner après cela de
-l’aigreur des caractères et de l’acerbité
-des plaintes? L’infortune engendre la<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-malveillance, comme l’eau de la mer le sel.
-Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés
-l’être <i>a′</i> et l’être <i>a″</i>, dont l’un souffre
-d’une souffrance positive et l’autre d’une
-souffrance négative, par le principe que
-<i>natura abhorret a vacuo</i>, le mal de l’un
-tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation
-de l’équilibre final; et, mis en
-présence, ce sera un échange d’insultes,
-de grossièretés, de tracasseries, de vilains
-procédés, de horions et de coups de pieds
-au bas des reins, parce que l’équilibre,
-loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient
-qu’après de nombreuses oscillations,
-semblables à celle du balancier avant
-d’arriver au repos. De là: les guerres,
-les massacres, les tueries, les exactions,
-les assassinats, les cours de justice, les
-assemblées populaires, les foudres de l’Eglise,
-les révolutions, les batailles de philosophes
-et les journaux réactionnaires.
-De là cette foule de maux qui accablent
-l’humanité, maux de corps et d’esprit,
-maux de tête et de cœur, maux aigus,
-maux chroniques, maux rebelles, maux
-imaginaires, maux tuberculeux et maux
-syphilitiques, dont les trois quarts au<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-moins n’existeraient pas sans la réaction
-sociale des sujets les uns sur les autres.</p>
-
-<p>Et par ce cercle vicieux, Albert revenait
-à son point de départ, à savoir: à
-l’axiome par lequel il avait invectivé Paris
-et la civilisation.</p>
-
-<p>Comme il se couchait sur ces idées,
-sentant bien que le sommeil était son
-unique refuge, le lit, privé de duvets et de
-draps, lui parut extraordinairement frigide.
-Il s’enroula dans sa couverture, jeta
-sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité
-où il se forçait, espérant dormir,
-se traduisit dans sa chair en picotements
-désagréables. Les yeux clos, les
-poings crispés, il rageait. Au bout de
-deux heures, il se leva, et, dans un accès de
-colère à son comble, il brisa une des chaises
-et en engrossa la cheminée pour faire
-du feu et se chauffer. Malheureusement,
-le manteau hiémal du toit, fondant un peu,
-avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante.
-Il lui fut impossible de voir se comburer
-un seul brin de paille. Oh! chiens
-d’humains!</p>
-
-<p>Il se recoucha.</p>
-
-<p>Evidemment, il n’y avait qu’un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-d’en finir: faire un trou dans la Terre,
-remplir de poudre et faire tout sauter.</p>
-
-<p>Il se tordit désespérément sur le sommier,
-les jambes grêles, les genoux serrés
-l’un contre l’autre, plié en deux, figé
-et la verge recroquevillée. De son âme, un
-cri s’échappa, où se résumait la situation:
-«Je suis pessimiste!»</p>
-
-<p>Et l’écho seul des parois lépreuses répondit:
-«Pessimiste!»</p>
-
-<p>Il neigeait.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-010.jpg" width="200" height="146"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXIII</h2>
-
-<p class="pch">L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE</p>
-
-<p>Il y a cent manières de devenir pessimiste.</p>
-
-<p>Il n’y a guère, au contraire, que trois
-façons d’évoluer, une fois qu’on l’est.</p>
-
-<p>Les Allemands tournent tragiquement.
-Ils grognent, invectivent, bavent, maigrissent
-et s’interdisent les plaisirs de l’amour.
-C’est du schopenhauérisme.</p>
-
-<p>Les Français tournent joyeusement. Ils
-raillent, narguent, boivent du champagne,
-se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour.
-C’est du jemenfoutisme.</p>
-
-<p>Albert tourna suivant le troisième mode.</p>
-
-<p>Le lendemain du jour, où, pour la première
-fois, il se déclara pessimiste, il fit<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait
-s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais
-il ne tarda pas à voir qu’il devait plutôt
-s’en plaindre: il était en si beau train de
-mourir de faim!</p>
-
-<p>L’héritage, en tous cas, changeait-il
-quelque chose à sa nature?</p>
-
-<p>Oh! non.</p>
-
-<p>Pour avoir lancé aux quatre vents ce
-gros mot de <i>pessimiste</i>, ce mot qui suppose
-l’âme la plus vile et les plus illégitimes
-souffrances, il fallait que le pessimisme
-fût depuis bien longtemps <i>en puissance</i>
-dans le complexus nerveux qui se trouvait
-être lui. On peut même aller jusqu’à dire
-que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un
-pessimiste, comme il peut bâtir un poitrinaire
-ou un phlegmatique. Placé dans un
-milieu convenable (Paris, par exemple),
-ce futur pessimiste se développe, s’embellit,
-s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit
-par jeter le froc aux orties pour n’être plus
-qu’à son pessimisme. Albert en était là.
-L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre
-satisfaction.</p>
-
-<p>Quelques mois plus tard, comme il rêvait
-à sa à la fois banale et singulière<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-destinée, banale parce que, vue extérieurement,
-elle avait été celle de milliers
-d’autres jeunes hommes, singulière par la
-curiosité des pensées et la multitude des
-révoltes, il haussa les épaules et se trouva
-niais d’y avoir attaché de l’importance.
-Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait
-des efforts? Avait-il vraiment voulu quelque
-chose? Avait-il désiré? Avait-il eu
-un idéal? Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion
-sur l’inanité du non-sens. Et si tout
-cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas
-un spectacle lugubrement comique, appelant
-la pitié sans pouvoir ne pas provoquer
-le rire? Il y découvrait par endroits
-des semblants de passions, des accès de colère,
-de jalousie, d’orgueil, des envolées
-de noblesse, des enthousiasmes, des
-croyances à quelque chose, voire des lambeaux
-d’amours. Sottise! Pourquoi s’être
-donné la peine de tout cela? Une seule
-chose restait réelle: l’affadissement.</p>
-
-<p>Le pessimisme même ne lui souriait
-plus.</p>
-
-<p>Un pessimiste pense, bouge, se démène,
-il a son opinion et cherche à l’imposer,
-il expectore; un pessimiste est convaincu<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-d’une vérité, et cette vérité, quelque
-pénible qu’elle soit, ne laisse pas de
-lui chatouiller agréablement l’intellect;
-un pessimiste prend intérêt à regarder le
-monde: il est vrai qu’il le regarde avec
-un esprit de dénigrement, mais il le regarde;
-un pessimiste, enfin, éprouve de la
-haine, et cela seul manifeste clairement
-que la vitalité bout en lui, qu’il sent, qu’il
-réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions
-s’opèrent, qu’il est un homme.</p>
-
-<p>Albert, lui, pourrissait.</p>
-
-<p>A midi, un valet entrait et lui apportait
-son chocolat, qu’il prenait au lit. Par la
-baie, seulement alors ouverte, où la retombée
-des rideaux s’éclairait soudain de
-transparences pourprées, la lumière pénétrait,
-soigneusement triée, et lentement
-venait caresser la languidesse des tentures.
-Tout se rosait dans la chambre avec
-une étrangeté molle. Incapable de dormir
-plus longtemps, Albert se voyait forcé de
-se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets,
-retrouvant plein d’ennui la lassitude
-de l’existence. Le courrier déposait des
-lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait
-si peu, que le bruit seul de Paris,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait.
-En une sorte de cabinet turc, où des divans
-s’assoupissaient, il passait les heures d’après-midi
-dans un vide aussi absolu que
-son inquiétude maladive le lui permettait.
-Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni
-pensées, ni souffrances, à réaliser le néant
-vivant. Son état ordinaire était une vague
-rêverie, semi-consciente, avec de longues
-parenthèses dont il ne lui restait
-après aucun souvenir.</p>
-
-<p>A cette époque, et durant un temps
-qu’il ne supputa pas lui-même, tout ce qui
-n’était pas la <i>contemplation</i> lui devint insupportable.
-Il ne pouvait plus ouvrir un
-livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle,
-Goethe, Byron, Racine, la Bible, que
-ce fût Jean-Jacques Rousseau le plus parfait
-des stylistes, que ce fussent même de
-Quincey, Poë, Dostoiewsky, les hallucinés,
-tout ce qui était la conception des
-autres le laissait profondément dégoûté.
-Mais ce qui lui inspirait surtout de l’horreur,
-c’était ce qui sortait de sa propre imagination:
-non pas son imagination elle-même,
-en tant que chaos confus et voltigeant, mais
-les produits formulés de son imagination.<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-Les vers qu’il avait jadis composés, ses essais
-en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt
-qu’elles prenaient le moule des mots,
-l’expression quelle qu’elle fût lui causait des
-nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique.
-Mystérieuse et indécise manifestation
-de ce qu’il y a de plus indéfini dans
-l’art, la musique parvenait parfois à bercer
-nuageusement l’hyperesthésie de son
-âme.</p>
-
-<p>Un piano couvert d’une housse d’Orient
-s’ouvrait alors, et, sous ses doigts longs
-et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient,
-zigzagantes, à travers l’air tiède.
-Tous les auteurs classiques étaient bannis:
-ce qui avait forme et symétrie lui répugnait.
-C’étaient des fragments incompréhensibles
-de Wagner, ou mieux encore
-des improvisations bizarres ou se mêlaient
-aux plus fantaisistes phrases de Chopin
-et de Berlioz d’énervantes réminiscences
-italiennes, moites comme des relents. Le
-plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois
-chez Véfour, à cinq heures. Puis
-il rentrait. Et alors, il mangeait du hachisch.</p>
-
-<p>De fantomatiques songes comme des<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-lueurs flottantes et paresseusement balancées,
-avec des froufrous d’apparitions, de
-suaves parfums, des palais, des enchantements,
-de miroitantes splendeurs, des
-ogives, des lacs d’azur, avec aurores germinant
-du sein d’horizons éthérés, des
-finesses découpées en ciselures, des vases
-bleus s’épanouissant en bouquets de fleurs
-rares, des cygnes, des transparences,
-avec des fulgurations et de blanches mélopées
-moelleuses et concertantes, tantôt
-perceptibles à peine, tantôt ruisselant de
-toutes parts, à la fois alliciants et fuyards,
-sombres et clairs, dans toute la sublimité
-de paradisiaques buées que ne viennent
-pas dissiper les brises arides de la terrestre
-réalité, longuement, extraordinairement,
-follement et suprêmement, l’effleuraient.
-C’étaient des magies de richesses
-et des ensorcellements de phosphorescences.
-Souvent, c’étaient aussi de muets
-effondrements de tout, des léthés, des
-abîmes ouverts. C’était, au moins, l’évaporation
-en molécules invisibles du monde
-matériel et la suppression des formes
-haïssables de la sensibilité, l’espace et le
-temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-un sommeil de plomb remplaçait peu à
-peu l’encéphalique surexcitation. Le corps
-tombait du divan sur le tapis, dans une
-prostration d’ivre-mort. Le valet, qui attendait
-ce moment, ramassait le cadavre
-et le portait dans la chambre à coucher,
-sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à
-midi.</p>
-
-<p>Ainsi passaient les jours, monotones et
-terribles.</p>
-
-<p>Comme il sentait son intelligence non
-pas s’atrophier, mais se complaire hors de
-toute activité, par le fait de la volonté de
-plus en plus absente, Albert assistait, sans
-seulement savoir s’il en éprouvait plaisir
-ou peine, à la ruine de son <i>moi</i>, fatale et
-complète. Rien ne subsistait que les trois
-besoins primitifs de l’être: manger, boire
-et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner.
-Encore, celui-ci rendait-il ceux-là
-anormaux, corrompant l’appétit, excitant
-la soif, énervant le sommeil. Quant
-au reste, cela n’avait plus rien d’humain
-et ressemblait plus à du somnambulisme
-qu’à de la vie.</p>
-
-<p>C’était un soir roux de septembre,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
-alors que, jaunissant, les feuillages ont
-l’air de parasols chinois déployés au bout
-de bras osseux qui s’en abritent singulièrement.
-Albert se trouva dans une forêt,
-sans savoir comment il y était venu. Il vit
-un grand arbre. Au pied, poussaient une
-multitude immense de champignons. Verts,
-jaunes, gris, rouges, blafards, gros, gras,
-petits, pourris, mangés, ronds, bombés,
-plats, coniques, violents, fades, vêtus
-d’une difformité infiniment variée de teintes,
-de figures et d’odeurs, ils parsemaient
-l’humus environnant de groupes compacts
-et repoussants. Sous ses souliers, au moindre
-pas, il en écrasait par douzaines, qui
-s’épataient doucement et débordaient en
-boue veule autour de ses semelles. Le
-chêne ombrageait la place, magnifique.
-Au travers des branchages voisins, loin,
-très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne,
-Paris. Champignons! Paris! frappante
-analogie! La fatalité pesait sur Paris
-comme sa chaussure sur les champignons.
-Or, parmi tous ces champignons,
-lui, Albert, était le premier à ne pas résister.
-Il se trouvait le plus moisi de tous,
-et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
-sale, il s’écoulait sous la pression
-avec des turpitudes de substance
-molle.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-212.jpg" width="200" height="183"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXIV</h2>
-
-<p class="pch">LE SUICIDE D’ALBERT</p>
-
-<p>Enfin, il décida de se tuer.</p>
-
-<p>Non pas que sa tête eût déménagé; il
-raisonnait aussi bien que Descartes, et il
-calculait son cas de la sorte:</p>
-
-<p>Trois ans pion.&mdash;Une cour grise,
-des potaches gris, des dos gris de professeurs
-et de collègues, un proviseur gris,
-un ciel gris aux jours de promenade, une
-concierge avec un chat gris. Tristesse,
-abattement, nostalgie, désirs de femmes,
-cauchemars grecs et latins. Noté sur son
-carnet: La bêtise universelle n’a pour
-équivalent que la bêtise particulière des
-pions.</p>
-
-<p>Deux ans bohême.&mdash;Une rue noire, un
-garni noir, un habit noir troué au coude,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-un horizon noir piqueté de becs de gaz,
-des pipes noires, une brasserie noire, un
-chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole,
-dégoûts de femmes, expédients
-grecs. Aphorisme: La bêtise des pions
-n’a pour équivalent que la bêtise des bohêmes.</p>
-
-<p>Un an poète.&mdash;Des mains blanches,
-une Vénus de marbre blanc, des nuits
-blanches, une tragédie en vers blancs, un
-chat blanc sur un fauteuil. Névrose, chimériques
-espoirs, fièvres, invocations de
-femmes, néologismes latins. Total: La
-bêtise des bohêmes n’a pour équivalent
-que la bêtise des poètes.</p>
-
-<p>Or, ce jour-là était un samedi, jour communément
-consacré à Saturne. Comme il
-sonnait minuit, heure communément consacrée
-au suicide, le bruit des fiacres ne
-s’oyait plus que, de temps en temps, en
-un crescendo-diminuendo solitaire. Dans
-le silence, de rares piétons précipitaient
-des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait,
-miaulait ou bâillait parfois longuement.
-Albert chargea son revolver d’un
-geste philosophique. Et maintenant,
-qu’attendait-il? Peut-être que le croissant<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-lunaire eût émergé de derrière un toit,
-cynique et fantasque, découpé, dentelé,
-cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes
-en scie et le rire gouailleur, afin que tout
-se passât suivant les règles.</p>
-
-<p>Eh bien! non, Albert n’attendait pas la
-lune. Il réfléchissait encore sur son cas.</p>
-
-<p>Un homme se tue pour deux motifs: ou
-par amour, ou par haine. Par amour, s’il
-s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit
-de misanthropie.</p>
-
-<p>Pourtant, Albert ne se tuait ni par
-amour, ni par haine.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, il était sec en fait
-d’amour. Etant pion, il sentait comme
-Lamartine; étant bohême, il sentait comme
-Musset; étant poète, il sentait comme
-Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi
-ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute,
-l’esprit désintéressé, il était sec.</p>
-
-<p>En fait de haine, il n’en avait ni contre
-les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa
-patrie, qu’il croyait flambée; ni contre
-les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les
-journaux, dont il se torchait; ni contre
-Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait
-l’Université; étant bohême il haïssait ses<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-créanciers; étant poète, il haïssait Boileau.
-Aujourd’hui, imperméable à toute
-faiblesse humaine, la passion ne troublait
-plus son essentielle indifférence.</p>
-
-<p>Pourquoi se tuait-il?</p>
-
-<p>C’est la question qu’il se posait lui-même.</p>
-
-<p>Le corps maigre, les prunelles quelque
-peu dilatées et luisantes, appuyé des reins
-sur le clavier de son piano, il médita vingt
-minutes, et découvrit qu’il était conduit
-au suicide par une fatalité dont l’implacable
-marche l’entraînait suivant une irrésistible
-logique. Il découvrit qu’un être
-qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre
-raison de vivre que l’argument seul qu’il
-vit, doit nécessairement briser le lien
-tout physique qui le rattache au monde
-organique et retourner à l’inorganique
-par le droit chemin, quand ce ne serait
-que pour produire un changement dans la
-monotonie immense du <i>toujours la même
-chose</i>; que l’homme qui n’a plus de goûts
-est semblable à un cadavre, qui, l’âme
-étant partie, tombe en décomposition, se
-désagrège et disparaît, parce que plus
-rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-que l’action du soleil sur les
-plantes les tire hors de la terre, les engraisse,
-les couvre de feuilles, de fleurs,
-de fruits et de bourgeons, mais que, s’il
-s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent
-et meurent, et que le travail est pour
-le bimane ce que le soleil est pour les
-plantes; que Néron, lassé de tout, mit un
-jour le feu à Rome pour se donner la titillation
-d’un spectacle nouveau, et que,
-s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité
-de mettre le feu à Paris, il se fût probablement
-incendié lui-même; enfin, que
-l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités,
-tout est vanité» et qu’il conseille formellement
-le suicide, lorsqu’il ajoute, <span class="smcap">I</span>, 3:
-«Quel avantage revient-il à l’homme de
-toute la peine qu’il se donne sous le soleil?»
-et <span class="smcap">X</span>, 8: «Celui qui creuse une
-fosse y tombera.»</p>
-
-<p>Or, Albert ayant épuisé l’une après
-l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir:
-étant pion, la volonté, étant bohême,
-la sensibilité, étant poète, l’entedement;
-n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni
-capacités de travail, ni raffinements d’imagination,
-ni paroles d’Ecriture assez<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-fortes pour détruire l’effet des apophtegmes
-du sage hébreu, se trouvait justement
-dans la situation de l’être sans raison, du
-cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique
-roi d’Israël.</p>
-
-<p><i>Ergo</i>, il se tuait.</p>
-
-<p>Cependant, le revolver s’impatientait.
-Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne
-roulaient plus du tout. Les passants se faisaient
-encore plus rares. La lune s’était
-enfin montrée.</p>
-
-<p>Il y a bien des genres de suicides. On
-peut arrêter un train en marche, se jeter
-en Seine, se laisser choir du haut de
-Notre-Dame, se priver de nourriture,,
-s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus,
-assassiner une famille afin d’être guillotiné,
-avaler du verre pilé, fumer de
-l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque,
-se transpercer comme Caton, se
-pendre comme Judas, se planter des clous
-dans la tête, se brûler à petit feu, entrer
-dans une fourmilière, s’offrir en pâture
-aux crocodiles, se révolter contre les
-Anglais, se faire piquer par un aspic,
-boire du plomb fondu, voyager chez les
-anthropophages, réciter d’une seule haleine<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-le monologue de Charles-Quint, dormir
-les pieds en l’air, respirer des fleurs
-capiteuses, coucher avec un succube,
-s’absinther ou s’asphyxier au charbon.</p>
-
-<p>Albert avait choisi le revolver.</p>
-
-<p>Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on
-se noie, on risque de s’enrhumer à la
-morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz
-se forment à l’intérieur des intestins et
-s’échappent en émanations putrides. Le
-revolver, lui, n’altère ni la physionomie,
-ni les parties du corps qui prêtent à rire.
-Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse
-autre chose qu’un petit trou rond à la
-tempe, lequel se perd sous les cheveux.
-Si, par hasard, l’on tombe baigné dans
-son sang, la pose ne manque pas d’une
-certaine noblesse. On peut même aller
-jusqu’à l’éparpillement de la cervelle
-contre les murailles, sans être ridicule ou
-anti-esthétique. On arrache des pleurs aux
-yeux sensibles et l’on inspire deux ou
-trois passions posthumes.</p>
-
-<p>Un grand feu brûlait dans la cheminée.
-Albert s’y chauffa un instant les extrémités,
-qu’il avait glacées. Alors, attachant
-ses regards sur les flammes jaunes et léchantes,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-il eut envie de les voir dévorer
-tous ses papiers. Il fut saisir dans son
-bureau des liasses de manuscrits et des
-lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction
-au sein des bûches embrasées.</p>
-
-<p>Puis il crut devoir procéder sans autre
-retard à l’exécution de ce qu’il avait
-décidé.</p>
-
-<p>A ce moment, contre sa jambe le chat
-vint frotter voluptueusement son dos arrondi.
-Pour la suprême fois, Albert passa
-ses cinq doigts en fourchette le long de
-l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta
-le ronron sonore de l’animal électrique.
-Celui-ci frémit de plaisir jusqu’au bout de
-ses longues moustaches, la queue raide et
-le cou arqué.</p>
-
-<p>Ayant ainsi caressé son chat, Albert
-braqua sans émotion le revolver contre
-son crâne.</p>
-
-<p>Il y eut une seconde de sensation neuve,
-supra-terrestre, indicible.</p>
-
-<p>Puis, le chat le vit presser la détente.</p>
-
-<p>Fla!</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-221.jpg" width="500" height="107"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<h2 class="p4">TABLE</h2>
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td class="tdr1">I</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">L’initiale déveine</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_5">5</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">II</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Première lueur de raison</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_11">11</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">III</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Pourtant Albert prend le monde</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_20">20</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IV</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Jacinthe</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_27">27</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">V</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">L’école</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_35">35</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VI</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Les années studieuses</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_42">42</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Paris</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_49">49</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VIII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Le Quartier Latin</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_58">58</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IX</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">La lutte pour la vie</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_66">66</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">X</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">En Sorbonne</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_81">81</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XI</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Mangeons et buvons car demain nous mourrons</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_89">89</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Le dépucelage d’Albert</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_99">99</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XIII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">La vie fiévreuse</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_112">112</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XIV<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Maggie</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_122">122</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XV</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">La dèche</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_144">144</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XVI</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Le grand Zut</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_153">153</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XVII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Comment Albert devint poète</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_160">160</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XVIII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Ravissements</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_168">168</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XIX</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Impuissances</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_174">174</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XX</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Le Parnasse</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_180">180</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XXI</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Décrépitudes</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_188">188</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XXII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Comme quoi Albert se déclara pessimiste</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_193">193</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XXIII</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">L’évolution d’un pessimiste</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_203">203</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">XXIV</td>
- <td class="tdc1">&mdash;</td>
- <td class="tdl1">Le suicide d’Albert</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_213">213</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-222.jpg" width="200" height="182"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p>
-
-<h2 class="p4">BIBLIOTHÈQUE</h2>
-
-<p class="pc1 elarge"><i>Artistique et Littéraire</i></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-223a.jpg" width="200" height="50"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc1">COLLECTION D’ART<br />
-Editée sous le patronage de «<i>La Plume</i>»</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-223b.jpg" width="300" height="100"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc">ŒUVRES DÉJA PARUES:</p>
-
-<p class="pad1">1.&mdash;<b>Dédicaces</b>, poésies, par Paul Verlaine, tirage
-à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.;
-50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (<i>épuisé</i>).</p>
-
-<p class="pad1">2.&mdash;<b>A Winter night’s dream</b>, (<i>Le Songe d’une
-Nuit d’Hiver</i>) poème lunatique, par Gaston et
-Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage
-à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand
-Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr.
-et 200 à 3 fr.</p>
-
-<p class="pad1">3.&mdash;<b>Albert</b>, roman, par Louis Dumur, tirage à
-500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon
-à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr.</p>
-
-<p class="pc4 reduct"><i>Ces éditions ne seront jamais réimprimées.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a><br /><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">ACHEVÉ D’IMPRIMER</p>
-<p class="pc1"><i>Le 5 juillet 1890, à Annonay</i> (<i>Ardèche</i>)</p>
-<p class="pc1">Par <span class="smcap">Joseph ROYER</span></p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="260"
- alt=""
- title="" />
-</div></div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT ***
-
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