summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/51162-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/51162-0.txt')
-rw-r--r--old/51162-0.txt9483
1 files changed, 0 insertions, 9483 deletions
diff --git a/old/51162-0.txt b/old/51162-0.txt
deleted file mode 100644
index e19d784..0000000
--- a/old/51162-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9483 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Picrate et Siméon, by Andre? Beaunier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Picrate et Siméon
-
-Author: Andre? Beaunier
-
-Release Date: February 9, 2016 [EBook #51162]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
---Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.
-
---On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
---Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
-a^{bc}.
-
-
-
-
- PICRATE ET SIMÉON
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- _Les Dupont-Leterrier_, roman 1 vol.
- _Notes sur la Russie_ 1 vol.
- _Bonshommes de Paris_ 1 vol.
- _La Poésie nouvelle_ 1 vol.
- _Les Trois Legrand_, roman 1 vol.
-
-
- EN PRÉPARATION:
-
- _Le Fils du Roi_, roman 1 vol.
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage
- 5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y
- compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège
-
-
-
-
- ANDRÉ BEAUNIER
-
-
- PICRATE ET SIMÉON
-
-
- TROISIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1905
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-PICRATE ET SIMÉON
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-LA RENCONTRE
-
-
-On entendit crier:
-
---Arrêtez-le! arrêtez-le!...
-
-Et encore:
-
---Arrêtez-moi! arrêtez-moi!...
-
-Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur et de la blague.
-
-Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, étonna. Les gens qui
-se trouvaient au bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare
-Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au long du trottoir, un
-cul-de-jatte qui avait pris le mors aux dents. Il filait vite. Le buste
-penché en avant, il ramait à droite et à gauche et, de ses mains trop
-courtes, tâchait, mais en vain, de s’agripper au sol qui lui échappait.
-Il criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: «Arrêtez-le!» et,
-craintifs, se garaient sur son vertigineux passage. Il renversa un
-jeune pâtissier, fit peur à un chien qui le poursuivit en aboyant,
-saisit la basque d’une redingote flottante: le porteur de ce vêtement
-dégringola. Le cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le chariot
-fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, cette fois, son
-voyageur à reculons. Et la course reprit, frénétique.
-
-Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se tassa pour faire obstacle
-ou, mieux, tampon. Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, il
-s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans le cœur humain les
-velléités charitables et le naturel instinct de la conservation. Devant
-le kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte emballé butta
-contre une petite table plus grande que lui et qui était toute chargée
-des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds pourvus de barreaux
-entourèrent le buste du bout d’homme qui l’emporta dans sa course,
-involontairement. A la descente du trottoir, le chariot sursauta; puis
-il vint heurter le trottoir suivant, avec une telle violence que son
-contenu chancela et s’abattit.
-
-On le crut mort, ce contenu. On s’empressa autour de lui, avec la
-hâte officieuse qu’ont les moutonnières foules. Mais, soudain,
-le cul-de-jatte se redressa. Ses yeux étincelaient de rage, et
-sa bouche grinçait. Il retroussa ses manches: de sérieux biceps
-apparurent. Alors, à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes du
-rassemblement. Et il clamait:
-
---Tas de voyous! tas de crapules!...
-
-Voyous et crapules s’écartèrent, riant à gorge déployée. Il avait perdu
-ses petites béquilles, en forme de fer à repasser, au moyen desquelles
-il manœuvrait d’habitude avec aisance. Un gamin les lui présentait: il
-menaça de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un torpilleur
-qui évolue. Il distribua des coups sur des tibias et des mollets, tant
-qu’il put, injuriant, jurant, sacrant. On allait se fâcher, lorsqu’un
-sergent de ville sortit du kiosque aux voitures et dit:
-
---De quoi? de quoi?
-
-Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire municipal.
-
-Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança ce simple mot:
-
---Carabinier!
-
---De quoi?--répéta l’agent, homme paisible.
-
---Bien sûr!--expliqua le cul-de-jatte.--Si c’est maintenant que vous
-venez m’arrêter, c’est un peu tard.
-
-Et de ricaner.
-
---Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je vous mène au poste, en
-cinq sec, vous savez, Picrate!
-
-Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le connaissait. Ce
-renseignement intéressa les cochers qui étaient là, en station. Picrate
-fit un effort manifeste pour se maîtriser. Il recula contre le mur
-de la gare, tira de sa poche de quoi faire une cigarette, la roula,
-l’alluma, la fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais regards. Le
-sergent de ville leur conseilla de grimper sur leurs sièges: il avait
-trouvé ce moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. Puis il réintégra
-la petite cabine qu’il aimait, parce qu’elle était propice au doux
-sommeil administratif.
-
-De leur siège inaccessible, les cochers ne craignaient point de narguer
-Picrate. L’un disait:
-
---Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton automobile?
-
-Un autre:
-
---Et ton block-system?
-
-Un autre, plus méchant:
-
---Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!...
-
-Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader
-un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci,
-de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants,
-suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des
-bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne
-voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon,
-descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant
-son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le
-siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin
-que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à
-l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de
-mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se
-garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche,
-tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il
-fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se
-précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne
-fut point aisé.
-
-Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper.
-Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait,
-le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans
-regarder seulement Picrate.
-
-Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en
-silence ou peut-être réfléchissait.
-
-Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en
-allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut
-délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement
-de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La
-Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car
-l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa
-montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant
-qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les
-yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite,
-il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les
-boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était
-d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par
-l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre
-d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de
-casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait.
-Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de
-la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa
-main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à
-l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie
-médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa
-moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du
-mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que
-grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa
-la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit
-mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue ...
-
-Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint
-à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à
-son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait
-sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il
-semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite,
-à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des
-lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs,
-certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus
-par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa
-comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce
-furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante;
-Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau
-d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses
-d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des
-élastiques: Picrate choisit.
-
-Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses,
-telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur
-la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec
-l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient
-de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son
-estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de
-fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes
-en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de
-condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles.
-Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé
-minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des
-collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de
-la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait
-soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier
-de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue
-d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de
-la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est
-insensible aux chansons d’une petite fille, etc ... Ces photogravures
-anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot,
-appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes,
-en éventail ...
-
-Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait
-de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux
-tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent,
-car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut
-narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout
-entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina:
-
---Eh bien?...
-
-Le cocher ne bronchait pas.
-
---Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une curiosité?--hurla Picrate.
-
-Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail des cartes postales
-illustrées. Allait-il, de nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte,
-immobilisé par le bas, mais les poings agités. Cependant le cocher
-souriait à la vaine exaspération de Picrate.
-
-Picrate lui jeta tout son mépris, en termes véhéments ...
-
---Ne te dérange pas,--dit enfin le cocher, du haut de son siège,
-sans bouger, sans décroiser les bras, sans que s’altérât sa quiète
-physionomie.
-
-Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance souveraine que
-Picrate subit le prestige d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut.
-
-Après un instant de silence, le cocher dit encore:
-
---Ne te dérange pas.
-
-Picrate regardait fixement cet homme paisible; et ses bras pendirent et
-son visage parut stupide. Un peu plus tard, il demanda:
-
---Est-ce que tu étais là, tout à l’heure?
-
---Quand ça? fit le cocher.
-
---Tout à l’heure ...
-
-Et le cocher riait, en demandant à son tour:
-
---Et toi?
-
-Certes, il riait, mais point méchamment, avec bonhomie. Si bien que
-Picrate, au lieu de se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se
-détendaient, et son cœur, après tant de colère inutile, s’amollissait.
-Même, il lui vint aux yeux de l’émotion.
-
-Le cocher affirma:
-
---Il n’y a pas de honte, tu sais!...
-
-Comme si cette petite phrase leur en donnait la permission, de lourdes
-larmes se détachèrent des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues.
-Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et demeura, la tête basse,
-à considérer sur le sol de la philosophie douloureuse.
-
-Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres cochers étaient, dans les
-caboulots voisins, à dîner. Un contrôleur notait les numéros des
-fiacres qui stationnaient. Les vagues passants affairés ne faisaient
-pas attention au dialogue furtif de ces deux bonshommes. Dans cette
-foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. Le cocher descendit de
-son siège et, s’approchant de Picrate mélancolique, lui déclara:
-
---Je le savais bien, que tu n’étais pas une brute.
-
-Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua:
-
---Plus souvent! Je n’ai pas toujours été cul-de-jatte.
-
---J’en suis bien sûr,--répondit le cocher poliment.
-
-Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, à posséder des jambes, de
-la dignité.
-
-Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu d’emphase et
-d’exaltation, avec le pauvre désir d’étonner:
-
---Tel que tu me vois, je suis ancien élève de l’École centrale.
-
-Et il insista:
-
---Comme je te le dis!
-
-Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le moins du monde. Donc,
-Picrate essaya de ce commentaire:
-
---Je peux me qualifier d’ingénieur civil!
-
-Le cocher conclut simplement:
-
---Ça te fait une belle jambe!...
-
---Ça m’en a coûté deux!--s’écria Picrate.
-
-Et il voulut raconter son accident. Sorti de l’École, avec ce
-titre somptueux d’ingénieur, il entre dans une compagnie de chemins
-de fer en qualité de mécanicien, à douze cents francs par an. Une
-nuit, il dégringole de sa machine et, sur les rails, il a les jambes
-coupées. Voilà!... Picrate expliqua ce fait divers, au moyen de
-termes techniques. Il s’aperçut bientôt que son interlocuteur se
-désintéressait des détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans ce
-récit mille et mille fois, n’éprouva pas le besoin de s’y éterniser.
-
---Voilà!...--conclut-il.
-
-Et ils restèrent tous les deux en présence de cette constatation, dont
-il n’y avait rien à tirer: Picrate n’avait plus de jambes. Ils se
-turent ...
-
---Et toi?--dit enfin Picrate, pour dire quelque chose.
-
---Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher.
-
---Comment te nommes-tu?
-
---Siméon, si tu veux, pour abréger.
-
---Il y a longtemps que tu conduis?
-
-Le cocher imita le ton de Picrate affirmant sa grandeur passée et
-déclama:
-
---Je n’ai pas toujours été cocher!...
-
---Probable,--remarqua Picrate,--que tu n’es pas né avec un fouet!
-
---Tel que tu me vois,--continua Siméon,--je suis ancien élève de la
-Sorbonne et de l’École des hautes Études ...
-
---Farceur!--cria Picrate, qui hésitait à rire de la plaisanterie ou à
-s’en fâcher.
-
---Et même, et même, je puis me qualifier, s’il me plaît, de philologue
-et d’archiviste-paléographe.
-
-Picrate observa que la seule connaissance de ces mots révélait un
-homme instruit: il crut à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne
-compagnie et s’excusa:
-
---Je vous demande pardon ... Je ne savais pas ...
-
---Pourquoi pardon?... Est-ce ma philologie qui t’impose? Elle est loin,
-ma philologie! Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut tutoyer mon
-érudition.
-
---Si vous voulez,--répondit Picrate, respectueux malgré lui.
-
-Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, noircie, durcie, gercée
-par le cuir des guides. Picrate dit:
-
---Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance.
-
-Haussant les épaules et sifflotant n’importe quoi du bout des lèvres,
-Siméon remonta sur son siège, fut soigneux de se bien sangler dans sa
-couverture et de ne pas s’asseoir sur un pli. Puis il parut, en somme,
-méditer ...
-
-Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie entre eux continuât;
-mais il n’osait pas en prier Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille
-capote à boutons métalliques et son chapeau de toile cirée dévernie,
-lui semblait plus majestueux qu’un roi. Il le contemplait.
-
-C’était, ce Siméon prestigieux, un homme d’une quarantaine d’années,
-aux cheveux châtains qui commençaient à blanchir. Sa barbe, peu
-fournie, allongeait l’ovale de son visage. Ses traits n’avaient rien
-de caractéristique. Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins,
-quelconques: nez moyen, bouche moyenne, yeux gris, comme dans les
-signalements. Mais sa physionomie était singulière. Presque toujours,
-il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce sourire signifiait de
-la gaieté, de la moquerie, de l’affabilité, ou s’il ne résultait pas
-de la forme des lèvres, un peu pincées naturellement et relevées au
-coin. Car, en même temps que ses lèvres souriaient, il y avait dans son
-regard de la gravité et, dans le pli des longues joues, de la tristesse
-désespérée. Les gestes qu’il faisait n’avaient ni ampleur ni énergie;
-il réduisait au minimum l’effort que toute activité réclame, et cela
-lui donnait un air de judicieux dédain. Sa voix était variée, parfois
-douce et chantante et parfois rude ...
-
-Un vieux «collignon» cramoisi revint de souper et, se léchant encore
-les babines, adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités, qu’il
-accompagnait d’un gros rire. Picrate fut choqué de voir que l’on
-traitait si familièrement Siméon, déconcerté de voir que Siméon s’y
-prêtait volontiers.
-
-Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes
-ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait
-les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux
-lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot,
-dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était
-surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous
-les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le
-philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon
-pussent coexister et faire bon ménage ... Par moments, le visage
-de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain,
-rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi
-de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et
-maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile.
-
-Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon
-ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate
-le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui,
-qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable
-surtout.
-
-En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de
-tête, gentiment, et dit:
-
---Au plaisir, Picrate!
-
-Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ...
-
-...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses
-que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son
-siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles
-et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité
-causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie
-allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en
-affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait
-en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut
-guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide.
-
-Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois,
-en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait
-sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès
-d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille
-bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit
-avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la
-respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune.
-L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit
-un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on
-sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des
-miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son
-fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate
-retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de
-l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut
-ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse
-expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un
-sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses
-protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres,
-s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder
-avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.
-
-Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la
-police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui
-qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre
-à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever
-les yeux vers lui.
-
-Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à
-Picrate qui rougissait:
-
---A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques?
-
-Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en
-face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à
-sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama
-fièrement:
-
---Je suis socialiste!
-
---Ça ne m’étonne pas,--dit Siméon, qui souriait.
-
-Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua:
-
---Et vous?
-
---Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme
-et de naïveté ...
-
-Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette
-phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût
-éclairée utilement.
-
-De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait
-toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de
-discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces
-fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait
-leur brièveté ... Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate
-aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu
-t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait
-induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y
-...» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était
-rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son
-caractère, qui était irascible à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui
-avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue
-une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se
-figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,--ou, du moins, assez
-heureux,--ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au
-contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort
-et le bonheur ...» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à
-lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en
-étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui ...
-
-Et, une autre fois, Siméon lui dit:
-
---Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions et les miennes, entre
-ta philosophie et la mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la
-vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de mon siège élevé,
-je regarde les choses de haut en bas; toi, tout proche du sol, tu les
-regardes de bas en haut.
-
-Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait et s’attendrissait.
-
-A partir de ce jour, ils furent amis.
-
-C’était un doux soir de mars, lumineux et pur, où un peu de tiédeur
-passait dans l’air léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon
-disait à Picrate:
-
---Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai à considérer les
-choses et la vie du haut d’un siège élevé.
-
-Picrate fut ému. Très humble, il murmura:
-
---Mais toi, Siméon, qui possèdes toute sagesse, qu’auras-tu à gagner en
-ma compagnie?
-
---Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol dont tu es si proche. Tu
-me raconteras ce que tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et
-les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir compte de ces toutes
-petites choses. Parmi elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que
-je néglige?... Allons prendre un verre, Picrate, provisoirement.
-
-...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie.
-Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret.
-Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite
-heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la
-banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui ... Ils
-n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur
-fut agréable à tous deux.
-
-
-
-
-II
-
-HISTOIRE DE SIMÉON
-
-
---Si j’entreprends de te raconter mon histoire, Picrate, ce n’est pas
-qu’elle me paraisse admirable ni singulière; seulement, il n’y en a pas
-d’autre que je connaisse mieux.
-
-»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité dans une courte vie
-humaine, même modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. Les
-annalistes ont tort de n’enregistrer que des batailles, des entrevues
-de souverains et des conclusions de traités: la destinée d’un pauvre
-homme est plus significative et poignante ...
-
-»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre le Grand, de Charlemagne
-et de Louis XIV, je suis né, voici quarante ans à peu près, dans une
-petite ville beauceronne, composée d’une cathédrale et de quelques
-maisons autour. Je ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement
-silencieux que celui-là.
-
-»Ailleurs, dans la campagne, on entend des rumeurs confuses, des chants
-d’oiseaux, des cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; on y
-travaille, elle-même travaille à produire les moissons. Tandis que ma
-ville natale est morte: elle était morte bien avant que je vinsse au
-monde. Les gens qui continuent d’y demeurer ne vivent qu’à peine: on
-les dirait soigneux de ne pas faire de bruit, comme dans une chambre
-mortuaire.
-
-»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs moussus, ont de l’herbe
-entre leurs pavés. Et il n’y passe guère personne qu’aux jours de
-marché.
-
-»C’est une ville, pourtant, immémoriale et qui eut son temps de
-magnificence. Cette cathédrale prodigieuse indique évidemment que
-cette ville fut un centre de richesse et d’activité, autrefois, il y a
-six siècles environ. Quand on la construisit, on ne disposait pas de
-moyens commodes et expéditifs. La pierre en était prise à des carrières
-éloignées. On transportait les blocs sur des chars que des hommes
-traînaient au chant des cantiques. Le soir, on s’arrêtait et campait.
-Et la Notre-Dame pour qui ces gens peinaient les gratifiait de miracles
-suaves. Ainsi s’édifia cette masse énorme et gracieuse, où se résume
-le labeur de plusieurs milliers d’existences anonymes.
-
-»Or, si l’on fouille au pied de cette cathédrale, on découvre les
-fondations d’églises plus anciennes, toujours plus anciennes, à mesure
-qu’on enfonce davantage dans le sol; les derniers vestiges que l’on
-remarque proviennent, sans doute, d’un temple païen et d’un sanctuaire
-druidique.
-
-»Ah! Picrate, tu te figures que je suis loin de mon propos? Mais cette
-cathédrale a tant pesé sur mon enfance que j’en sens, aujourd’hui
-encore, l’ombre fraîche et l’odorante humidité autour de moi. Picrate,
-je ne saurais te rendre intelligible ma vie sans t’avoir expliqué cette
-cathédrale!...
-
-»Ces ouvriers qui l’ont bâtie, ces gens qui vinrent y prier, il y a
-six siècles, et ceux aussi qui avaient bâti, pour y prier, les églises
-antérieures, faut-il dire qu’ils sont morts? Le trépas ne les a point
-anéantis. Il ne reste rien de leurs corps qu’un peu de poussière
-méconnaissable mêlée à la terre; et de l’aventure de leurs âmes dans
-les paradis ou les purgatoires, je ne sais rien. Mais leur fantôme,
-je l’affirme, est toujours là. Pas leur fantôme, si tu veux. Je ne te
-parle point d’apparitions: ne prends pas mon récit pour un conte de
-revenants! Quelque chose d’eux, que je ne sais nommer et qui ressemble
-à eux-mêmes singulièrement, subsiste à jamais dans la vieille ville
-qu’ils ont occupée. On ne les voit pas, et l’on vit en leur compagnie
-sans apercevoir leur présence. Ce n’est peut-être que leur souvenir ...
-Encore ce souvenir est-il étonnant en ceci qu’il échappe à la claire
-conscience. Ainsi la plupart de mes compatriotes, qui ignorent tout du
-passé, se souviennent d’eux et ne savent pas qu’ils ont existé.
-
-»Ces morts vivants, j’ai grandi parmi eux, pareil à eux. J’ai suivi,
-dans les nefs de la cathédrale et dans la crypte noire, des processions
-qu’ils menaient, occultes pèlerins. Et j’ai récité des prières qu’ils
-me soufflaient, et j’ai fait les signes de croix qu’ils ont voulu.
-
-»La petite âme avec laquelle j’étais né, ils ne l’ont pas laissée
-s’ouvrir, selon sa guise, à la vie nouvelle. Ils l’ont façonnée,
-ils l’ont travaillée. Ah! que de fois, Picrate, quand une ingénue
-velléité allait s’éveiller en moi, j’ai senti qu’ils étaient là, prêts
-à contenir mes beaux élans! Alors je n’avais plus qu’à leur obéir
-docilement. Ils m’avaient ravi ma force jeune, pour m’asservir mieux.
-
-»De ma mère, Picrate, je ne te dirai rien. Je ne l’ai pas connue. Elle
-est morte très peu d’années après ma naissance: quelque effort que je
-fasse, il m’est impossible de me la rappeler. Jamais on ne me parlait
-d’elle, ni mon père ni ma grand’mère. A mes questions, plus tard, on
-ne répondit que d’une manière évasive. J’ai soupçonné qu’il y avait un
-mystère sur sa mort; j’ai deviné qu’avant de mourir, prématurément,
-elle avait été frivole assez pour qu’en prissent ombrage la jalousie de
-mon père et l’austérité de la famille. Quel fut son péché? je l’ignore.
-Elle était Provençale. On l’avait exilée de sa gaie patrie dans la
-sombre ville beauceronne, dans la vieille maison grise et morne de
-mes grands-parents. J’imagine que son allégresse méridionale ne put
-s’accoutumer à cette existence privée de soleil et de joie ...
-
-»Je ne possède nulle image de ses traits; je l’ignore autant que nul
-être au monde. Et pourtant sa pensée m’obsède. Je songe souvent à elle.
-Il me plaît de me la figurer plus frivole que peut-être elle ne le fut,
-spirituellement jolie, coquette, désireuse de vivre.
-
-»Et moi, quand je naquis, j’étais sans doute pareil à elle; j’aurais
-sans doute adoré vivre, si ma ville natale, par sa quotidienne
-influence, ne m’en avait ôté le goût.
-
-»Il me semble que mes spontanéités enfantines étaient, en moi, la
-persistance de sa frivolité. Une sévère discipline les étouffa.
-Les fantômes de la cathédrale beauceronne n’ont point voulu que se
-développât selon sa nature cet enfant qui, dans les veines, avait le
-sang d’une gaie Provençale ...
-
-»Mon père était professeur au collège. Lui, je me le rappelle. Il ne
-souriait jamais. Il portait une longue redingote noire, une cravate
-noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de ma mère? Je ne sais;
-je ne me représente pas qu’il lui eût été possible de s’habiller
-autrement qu’en noir. La tristesse était dans sa complexion. Entre
-lui et moi, il n’y eut aucune intimité. Du reste, il ne sortait guère
-de son cabinet de travail, où je n’avais point accès. A table, il ne
-m’adressait la parole que pour m’enseigner une bonne tenue et m’avertir
-si je péchais contre les lois de la civilité. Il le faisait sans
-rudesse, mollement, comme pour s’acquitter d’un devoir, d’une formalité
-plutôt. Il s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il me fallait.
-Il lui témoignait une extrême déférence, cérémonieuse même, et froide.
-
-»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois pas. Peut-être avais-je
-le tort de lui trop évoquer le souvenir de sa femme. Pour la mémoire
-de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du regret?... Quand il est
-mort, j’avais sept ou huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces
-questions troublantes et qui parfois, ensuite, m’ont angoissé. Le
-souvenir de la petite Provençale lui était-il, malgré l’amertume,
-voluptueux? Dans ces heures de solitude qu’il passait enfermé entre les
-quatre murs de son cabinet, de quelle façon se souvenait-il de ses
-deux ou trois ans de mariage? Il était rigoureusement pieux. Chaque
-matin, été comme hiver, avant d’aller au collège, il assistait à la
-messe. Je le vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête de son gros
-paroissien noir. Avait-il des scrupules de conscience, des remords? Je
-ne sais pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a toujours été fermée
-... Est-ce que je l’aimais?... Non, Picrate, il m’est impossible de
-croire que je l’aimais.
-
-»Il fut tué à la guerre, étant garde national, par une balle perdue,
-sans avoir tiré lui-même un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté
-que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il avait le pressentiment
-certain de sa mort. Il nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux avec
-plus d’émotion que d’habitude. Il dit: «Vous prierez pour moi et pour
-que mes péchés me soient remis!» Il me souleva dans ses bras de telle
-manière que mon visage fût à la hauteur du sien; il fixa son regard sur
-mes veux et, avec une solennité singulière, une assurance dogmatique
-et didactique, il énonça: «La vie ici-bas est par elle-même absurde et
-affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à la vie céleste et de la
-préparer.»
-
-»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette scène rapide. Mais je te
-certifie, Picrate, que ces paroles me furent dites exactement telles
-que je te les rapporte. Je ne les ai jamais oubliées; et, quand je les
-répète ainsi, j’entends la voix sifflante et rèche qui les prononça.
-Je me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont aucunement
-déformées dans mon souvenir; elles y demeurent telles que les prononça
-cet homme qui était mon père, qui allait mourir et qui le savait.
-
-»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, quelques secondes,
-à regarder au fond de mes yeux, comme pour s’assurer que sa pensée
-s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, sans plus m’embrasser, il me
-déposa sur le sol, prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans
-ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa grand’mère et il
-partit. Je ne l’ai plus revu.
-
-»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais pas la raison de
-cette emphase inaccoutumée. Grand’mère s’enferma dans sa chambre. Ma
-bonne me recommanda d’être sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la
-phrase me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis lors ...
-
-»J’étais si péniblement consterné que la mort de mon père n’ajouta
-presque rien à ma tristesse. On me tint à l’écart des cérémonies
-funèbres. L’absence de mon père ne modifia pas ma vie journalière: il
-ne s’y mêlait que si peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase
-restait. Elle me fut une compagne incessante.
-
-»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. Je ne l’ai
-que longtemps après analysée, étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y
-ai réfléchi des années durant, une chose m’échappe: je ne sais pas
-avec une certitude parfaite quel était, au sujet de cette doctrine
-chrétienne, le sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en termes
-formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité mystique et piété
-fervente? Éprouvait-il une consolante douceur à espérer les joies
-définitives de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il qu’avec
-désespoir à ce mépris violent de l’ici-bas?... Sa voix n’était ni
-tendre ni féroce ... Nous étions là, pourtant, les yeux dans les
-yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de nos existences.
-Il a fait un immense effort pour que communiassent nos deux âmes
-dans une identique foi: il m’a seulement appris par cœur une formule
-impersonnelle qu’en effet j’ai, mot pour mot, retenue; son âme m’est
-restée étrangère ...
-
-»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur et sa vertu redoutable.
-Elle suffit à me gâter la joie de vivre.
-
-»Sur les murs jaunes et nus des couvents, les moines qui cheminent, en
-cortège las, lisent de noires inscriptions où le siècle est dénigré
-péremptoirement. Les trappistes, chaque fois qu’ils se rencontrent,
-se doivent dire l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises
-sont appropriées le mieux du monde à l’état qu’ils ont choisi. Elles
-les réconfortent et les encouragent à persévérer dans leur farouche
-renoncement. Les règles monastiques composent une discipline forte
-et minutieuse, dont les détails sont cohérents, dont l’énergie est
-efficace. Si tu acceptes le principe de la croyance, obéis.
-
-»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais vivre!...
-
-»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à qui l’on enseignait une
-formule de mort.
-
-»Si le souvenir de la désolante parole avait pu s’effacer, sache
-qu’elle m’était à chaque instant renouvelée, sinon en sa teneur même,
-du moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie de mes journées.
-C’est ainsi que je m’en imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de moi.
-
-»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec délices, comme je crois
-que c’est, pour les autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée
-avait l’inconvénient terrible d’une faute qui aventurait ma destinée
-éternelle. Aucun plaisir n’était pour moi pur d’inquiétude et de
-scrupule.
-
-»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une nonne. Elle consacrait des
-heures longues à des lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle
-m’associait soir et matin. Je ne les comprenais pas toutes. J’ai mille
-et mille fois répété que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était
-Dieu, sans trop savoir de quoi il retournait. Et même une confusion se
-fit, dans ma puérile pensée, entre ce Verbe-là et ces autres--actifs,
-passifs ou neutres--dont une pédagogie routinière m’enjoignait la
-conjugaison. Que de fois, assis à ma table de travail, les jambes
-ballantes, n’ai-je pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe qui
-était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait la qualité divine!
-Je rongeais le bois de mon porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais
-des brindilles, que je trempais rêveusement dans l’encrier. Cependant
-j’échafaudais de bizarres théologies, à dérouter un «Ange de l’École».
-
-»Mais je te fais grâce de ces dialectiques déraisonnables.
-
-»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter des bas et des brassières
-pour les œuvres de charité. La grosse pelote de laine tombait de ses
-genoux sur le tapis et là sautillait à chaque petit coup que la vieille
-dame donnait de son aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre,
-de tenir entre les mains la pelote épaisse et molle, de rester ainsi
-longtemps à ne rien faire, à ne guère penser, tandis que bourdonnaient
-des mouches dans les rideaux des fenêtres et que, sur les chevrotantes
-lèvres, les _Pater_ et les _Ave_ du rosaire se marmonnaient. Si j’étais
-sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir de ma présence,
-tant son esprit demeurait ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être
-s’assoupissait dans la monotone lenteur des _oremus_. Nous étions
-proches à nous toucher; mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe:
-seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout à fait étrangères,
-parce que ma petite âme ne pouvait accompagner la sienne aux régions
-supra-sensibles.
-
-»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les tableaux religieux, les
-personnages, côte à côte, ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de
-gestes mutuels; ils ne se regardent même pas les uns les autres. S’ils
-sont groupés, c’est en vertu d’un pareil sentiment qui anime chacun
-d’eux et tous les dirige vers Dieu.
-
-»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de vains et timides efforts
-pour aller retrouver, si loin, là-haut, à l’infini où se joignent les
-parallèles, l’âme de ma grand’mère.
-
-»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je poussais un grand soupir.
-L’orante s’inclinait vers moi et me disait:
-
-»--Qu’est-ce, mon petit?... Joue!
-
-»Alors, comme ravi de la permission, je bondissais, et mon entrain me
-lançait à de folles gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur moi,
-le regard triste de ma grand’mère. Sans qu’elle fît à mes jeux une
-objection, je voyais dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude
-douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me rappeler que j’abusais
-de la vie présente et négligeais mon éternité. Sans doute, aussi,
-la pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi les signes d’une
-allégresse condamnable, oui, de la gaieté maternelle, légère et païenne
-un peu ...
-
-»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, une voix craintive et
-dolente m’accablait de ces mots:
-
-»--Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon petit garçon.
-
-»Toute mon ardeur tombait. Je concevais qu’un bon petit garçon ne
-joue pas. Je revenais à mon ennui sempiternel. Il me semblait que la
-plus grande faute et celle qui compromettait le plus dangereusement
-mon salut consistait à faire du bruit. J’identifiai le silence et la
-sainteté. Mais le silence m’était insupportable.
-
-»En outre, il me faisait peur; la sainteté aussi. La sainteté, le
-silence et la mort étaient liés dans ma puérile imagination. Le soir,
-au fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux de la famille,
-mon père lugubre, ma mère indistincte, des oncles et des tantes, des
-aïeux et des aïeules dont je ne savais rien, sinon qu’ils avaient
-autrefois vécu, dans cette chambre, et qu’il fallait prier pour eux,
-afin de leur valoir le suprême repos.
-
-»Picrate, la maison de mon enfance était pleine de morts. Il y avait
-aux murs, le long des glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits,
-daguerréotypes miroitants où apparaissaient de pauvres visages, et
-photographies à demi effacées par le temps. Des anecdotes relatives à
-leur passage ancien sur la terre sanctifiaient chaque meuble. Un petit
-fauteuil de tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à ma taille
-et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle Bernard», un jour me devint
-odieux, l’oncle Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en rêve, à
-l’état de squelette.
-
-»Cette famille antérieure m’était quotidiennement rappelée par
-l’énumération que ma prière en faisait. Aux princes héritiers on
-enseigne leur généalogie, afin qu’elle leur soit un motif d’orgueil;
-moi, j’ai connu mon ascendance à force de supplier Dieu que ses péchés
-lui fussent remis.
-
-»Tous ces morts!... Il me semblait que ma grand’mère et moi n’étions
-vivants que par hasard. La singularité de cet accident m’étonnait.
-J’en vins à me figurer que nous avions été laissés ici-bas en vue de
-quelque mission rédemptrice.
-
-»Ah! Picrate, je donnerai un libre cours à tout le lyrisme qui
-m’oppresse!... Je n’imagine rien de plus pathétique au monde que ma vie
-d’enfant. Si elle m’émeut ainsi, c’est peut-être de par l’inévitable
-égoïsme; mais plutôt elle me paraît émouvante de résumer en sa durée
-courte la millénaire angoisse humaine. Quand le soir tombait de la
-cathédrale en nappes d’ombre, Picrate, je me sentais environné de
-siècles morts, qui autour de moi subsistaient. Du fond des lointains
-funèbres, des âmes abolies d’ancêtres anonymes, suscitées comme par un
-prestige impérieux, s’agitaient en moi et me tourmentaient.
-
-»J’étais une tombe consciente de ses cadavres!
-
-»Seule me fut douce et bienfaisante l’église. J’y ai goûté des
-heures délicieuses, certes dangereuses et qui alarmaient mon cœur
-excessivement! Des heures de volupté charmante.
-
-»Les chants, l’alternative savamment ménagée de la musique et
-du silence entretenaient ma ferveur. Le luxe des cérémonies me
-divertissait. L’illumination de l’autel me ravissait. Et les vitraux
-peints, éclairés de soleil, me composaient le plus beau des livres
-d’images.
-
-»Tu sais, Picrate, l’objet de ces verrières magnifiques que des
-artistes pieux ont placées au fenestrage des églises: elles étaient
-destinées à l’enseignement du peuple. On célébrait l’office en latin;
-les symboles de la liturgie ne sont point accessibles à l’intelligence
-des pauvres diables; et même les sermons risquent de dépasser
-l’entendement des multitudes. Les images sont mieux persuasives, et
-leurs riches couleurs attirent l’attention du populaire. Enfin, les
-vitraux eurent dans les églises médiévales un peu la même utilité
-que, de nos jours, dans les casernes, les tableaux de la propagande
-anti-alcoolique.
-
-»L’Évangile, la vie des saints, les dévotes légendes, figurés sur les
-belles verrières éblouissantes, je les connus et les aimai. J’appris
-ainsi l’aventure de saint Hubert et son histoire de chasse qui tourne
-si bien à l’édification. Ce fut mon cher espoir de rencontrer, plus
-tard, en quelque course forestière, un cerf porteur, entre ses amples
-ramures, d’une croix lumineuse. Je rêvai d’être un saint, pour le
-plaisir de tels incidents merveilleux. Cependant l’histoire de l’enfant
-prodigue avait toutes mes préférences, à cause des jeunes filles
-élégantes qui, penchées sur l’adolescent, le couronnent de roses et le
-festoient. Leur geste souple et amical, la gentillesse de leur procédé,
-la courtoisie de leurs manières me les rendaient plus sympathiques,
-sans doute, que ne l’avait voulu l’artiste pieux. Une pareille
-compagnie m’eût agréé tant et si bien que je ne fusse pas revenu vers
-la demeure paternelle au mépris de telles félicités. Plutôt, j’aurais
-gardé, de temps à autre, les cochons afin d’expier, par périodes, mes
-délices ... Et je voyais encore, dans la transparence des vitres,
-Roland qui donne de son épée illustre sur la roche de Roncevaux et qui
-souffle, à s’en rompre le cou, l’appel du cor d’ivoire. Que j’eusse
-volontiers suivi ce fier exemple!
-
-»Ainsi se mêlaient à mes piétés de profanes désirs, du reste vagues et
-ingénus. Je n’osais pas m’y arrêter, craignant les perfides embûches du
-Tentateur et sachant qu’il se dissimule, lui si laid, sous les dehors
-les plus alliciants.
-
-»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice de ces modestes
-fonctions quelques-uns des souvenirs qui me sont le plus précieux.
-J’aimais surtout les messes matinales. Il faut dès l’aurore être
-debout, s’habiller vite et se laver en hâte. L’eau est froide et vous
-réveille bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. Les marchands
-ouvrent à peine leurs boutiques. On sent qu’on se dévoue au service
-du Seigneur, qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime: et
-vous courez, heureux d’être pur et consacré aux divines tâches. Le
-bedeau vous accueille avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus
-silencieuse que jamais, vaste et sublime.
-
-»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en retombant sur son cadre,
-un bruit sourd et bientôt perdu dans la déserte immensité des voûtes;
-et alors le monde extérieur n’existait plus. Le soleil levant, radieux
-aux vitres multicolores, semblait émané d’elles. La cathédrale était
-la seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, et moi,
-j’accomplissais une mission d’ange.
-
-»Qu’il m’était doux de revêtir le costume prescrit, la robe rouge, très
-longue, et le surplis de batiste blanche orné de dentelle! Habillé
-ainsi, je me croyais plus pur encore et plus digne de Dieu.
-
-»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais les péripéties de la
-messe! Car la messe, Picrate, est, pour le vrai fidèle, un drame
-terrible et glorieux. Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses mains
-les saintes burettes et de verser dans le calice le vin qui, tout à
-l’heure, à n’en point douter, sera le sang du Christ.
-
-»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, celui de l’élévation,
-quand le prêtre, prenant l’hostie qui est le corps authentique du
-Rédempteur, se tourne vers l’assistance et lui dévoile le mystère
-incarné. Mais le spectacle est trop prodigieux pour les yeux humains:
-ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient vers les dalles.
-Et la solennité de l’acte est si extraordinaire qu’à peine en peut-on
-supporter l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, je secoue la
-sonnette argentine; et une sorte de terreur me saisit à percevoir ce
-bruit dont je suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, de ce
-vacarme frénétique par lequel je signale la présence de Dieu.
-
-»Tu me demanderas, Picrate, comment je me figurais Dieu. D’une manière
-confuse, je l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout dire? J’avais
-peur de lui plus que je ne l’aimais. Sa rigueur me décontenançait. Je
-ne doutais pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, acquis la
-certitude qu’il fût mort, et pour ne point ressusciter de longtemps,
-j’aurais accueilli cette nouvelle avec satisfaction, pourvu que Satan,
-son adversaire insidieux, disparût aussi. Tandis que j’éprouvais une
-tendresse infinie pour la Sainte Vierge.
-
-»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, indulgente aux
-erreurs que l’on commet sans méchanceté, prête à intercéder toujours en
-faveur de qui l’implore.
-
-»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était la justice, et la
-Vierge la charité. Ces deux principes ne s’accordent guère. Et c’est
-pourquoi, dans les légendes, la Vierge brouille un peu les décrets de
-la simple justice. Elle a recours à de fins stratagèmes pour épargner
-à des larrons les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est déguisée
-en nonne pour remplacer à la chapelle une nonne qu’avait emmenée son
-galant; elle a substitué des mannequins spécieux à des misérables qu’on
-allait pendre.
-
-»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. Je l’admirais, et sa
-belle robe de soie dorée, et son diadème orné de pierreries. Je lui
-apportais souvent l’hommage d’un petit cierge, dont il me plaisait que
-s’ajoutât la jaune lueur aux feux des cires plus resplendissantes. Et
-je récitais à Dieu les prières obligatoires; mais à elle je confiais
-mes tristesses et mes ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger
-tout cela ...
-
-
-
-
-III
-
-PICRATE INTERROMPT LE RÉCIT
-
-
-Depuis quelque temps. Picrate donnait tous les signes d’une irritation
-violente. Il ne put contenir sa mauvaise humeur, il s’écria:
-
---A bas la calotte!
-
-Cette devise éclatait inopinément. Siméon, surpris, demanda:
-
---Compterais-tu, Picrate, parmi nos «libres penseurs»?
-
---Que oui!--répliqua l’autre;--et je m’en flatte!
-
---Tu as tort--reprit Siméon--de t’en flatter. Il est vain de
-s’enorgueillir des opinions que l’on a, car de nulle chose nous
-ne sommes moins les maîtres que de nos opinions. Elles nous sont
-insinuées par les circonstances; et tantôt nous acceptons celles de nos
-éducateurs naturels, tantôt nous réagissons contre leur influence.
-Dans l’un comme l’autre cas, nous sommes incités par notre caractère,
-par le hasard quotidien de la vie, à prendre tel ou tel parti. Le rôle
-de notre raison n’est pas, en tout cela, considérable. Picrate, un
-esprit humain n’est pas un endroit paisible où les idées font entre
-elles de la logique.
-
---A bas la calotte!--recommença Picrate,--mort aux curés!
-
---Je vois--continua Siméon--que tu tiens à tes opinions. C’est une
-assez bonne chose, qui parfois suscite des héros, des confesseurs et
-des martyrs, toutes personnes qui résolument ont limité leur rêverie
-et sacrifié à l’orgueil de la certitude le plaisir de la dialectique.
-C’est un don. Le scepticisme en est un autre. Le dogmatisme est plus
-fécond en actes d’énergie; le scepticisme est une source d’idéologies
-plus belles.
-
-Picrate s’agitait. Siméon lui dit:
-
---Tu es sur le point de crier encore: «A bas la calotte!» Cela est
-convenu, enregistré. Ne te fatigue pas à de telles répétitions.
-Laisse-moi plutôt te pourvoir de plusieurs motifs d’humilité. Cette
-doctrine que tu préconises si fougueusement t’est commune avec une
-quantité d’imbéciles. Elle est à la portée de bien du monde. As-tu vu
-quelquefois, à la procession Dolet, la figure de tes camarades? Ne te
-contrarie-t-elle pas? Ce sont des gens qui mangent du curé de la façon
-la plus irréfléchie. Ils ont exprimé toute leur philosophie quand ils
-ont prononcé ces quatre mots: «A bas la calotte!»
-
---Mais enfin, ça veut dire quelque chose, ces quatre mots!--objecta
-Picrate, avec impatience.
-
---Quelque chose--répondit Siméon--de rudimentaire. Ils affirment qu’ils
-sont libres penseurs. Je les crois, en effet, libres de toute pensée.
-Par ailleurs, ils ressassent, en des estaminets, de vieilles diatribes
-anticléricales, dépourvues d’intérêt ... Tu as, Picrate, de fâcheux
-coreligionnaires ...
-
---Je n’admets pas--gronda Picrate--que tu dises: «coreligionnaires»,
-puisque nous réprouvons, en principe, toute religion. A bas,
-disons-nous, toutes les calottes!
-
---Mais non!... Vous substituez un dogme à un autre. Vous avez une
-religion: c’est bien là le comique de votre aventure. Une vieille
-religion, traditionnelle presque autant que l’autre. Vous remontez
-au delà de ce pauvre Dolet, que vous attifez si plaisamment en
-précurseur. Et même il vous parut indispensable d’avoir vos martyrs:
-c’est à quoi vous servit encore ce même Dolet, médiocre sire que
-bientôt vous diviniserez. Il eut maille à partir avec des tribunaux
-ecclésiastiques: telle fut l’origine, pour lui, d’une renommée sur
-laquelle il ne comptait pas. Ses délits, de nos jours, relèveraient
-de la correctionnelle, tout simplement, et il ne tirerait du fait de
-sa condamnation banale aucun profit posthume. Mais vous avez organisé
-sa légende et, en somme, son évangile ... Votre foi se contente
-d’affirmations gratuites; elle se définit en peu de mots; elle se
-refuse à toute discussion; elle est intolérante, cruelle, tracassière:
-elle est une véritable religion ...
-
---Secondement,--reprit Picrate, qui suivait son idée et n’écoutait pas
-son interlocuteur,--secondement, si tu blagues la figure des libres
-penseurs, c’est donc que tu n’as point regardé des Ignorantins?...
-
---J’en ai vu de piteux,--dit Siméon,--je l’accorde.
-
---Piteux?... Pouah! leur bedaine qui bombe sous la robe, leur frimousse
-tondue, leurs cheveux trop longs, leurs yeux hypocrites qui lorgnent à
-droite et à gauche, jamais en face!... N’est-ce pas une pitié de les
-voir conduire, à travers les rues, le misérable troupeau des gamins
-qu’on leur donne à éduquer, qu’ils abêtissent et rendent pareils à eux?
-Pauvres petits êtres! On déforme leur intelligence, on leur impose une
-croyance qu’ils n’ont pas choisie. C’est un abus de pouvoir, c’est un
-viol!
-
---Picrate, laisse-moi t’interrompre pour aller plus loin que toi dans
-ce sens.
-
-»Un vieux maître que j’eus, et qui était un savant digne d’estime, a
-écrit: «Heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!» C’est
-une belle et morne parole, plus tragique de se trouver où il l’a
-mise, dans la préface d’une histoire de la Scolastique. L’ouvrage
-entier la commente, et de la plus émouvante manière. Car peut-être
-sais-tu, Picrate, de quel poids ont pesé sur l’esprit de notre moyen
-âge l’Ancien Testament et le Nouveau. Tout essor intuitif était
-empêché par l’autorité du texte; toute hardiesse de la dialectique
-était contenue par la rigueur du dogme. Ah! si jamais la lettre fut
-meurtrière, c’est bien alors. Pour s’évader de cette discipline âpre
-et jalouse, il fallut que l’on inventât un curieux stratagème mental:
-ce procédé nommé allégorie et qui dédouble, en quelque sorte, la
-pensée. De mauvais écrivains, depuis, l’ont employé pour le ridicule
-ornement de leur style. Mais, au temps dont je te parle, sous le règne
-de Philippe-Auguste ou de saint Louis, l’allégorie était un moyen
-de libération prudente, auquel devaient recourir les plus audacieux
-idéologues et qui devint la forme de leur jugement. On s’astreignait,
-d’une part, aux servitudes nécessaires et, de l’autre, on manifestait
-le plus possible d’indépendance. Certes, une telle contrainte est
-funeste au fier épanouissement des âmes vives. Et c’est pourquoi
-l’esprit médiéval nous apparaît comme si tourmenté, contourné,
-souffrant, dénué d’allégresse et de joyeuse spontanéité ... Oui,
-heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!...
-
---Tu vois bien!--s’écria Picrate.
-
---Je vois bien--reprit Siméon.--Oui, je vois bien qu’il est terrible
-pour un peuple tel qu’était le nôtre au temps de Philippe-Auguste ou
-de saint Louis, de subir la lourde oppression d’un culte oriental,
-transcrit en latin par les successeurs ecclésiastiques des Césars
-quelque mille ans plus tôt. Ce culte qui s’imposait si violemment
-n’était pas fait pour nous; il n’était pas né sur notre sol, et il
-ne répondait pas à nos aspirations particulières, à nos besoins. Il
-venait du dehors, en conquérant; et sa tyrannie fut, à cause de cela,
-plus gênante. Seulement, Picrate, disons: «Heureux les peuples qui
-n’auraient pas de livres sacrés!...» Car ils en ont tous. Cherche
-avec moi, dans l’histoire des civilisations. Eh bien?... il y a les
-Grecs, que Renan définit: «le seul miracle de l’histoire». Platon,
-dans son _Timée_, raconte à leur sujet une anecdote merveilleuse et
-que je t’engage à méditer. Donc, Timée visita l’Égypte,--l’Égypte
-millénaire, emmaillottée de traditions, comme de leurs bandelettes ses
-momies.--Il rencontra le prêtre d’un temple très ancien. Ce vieil
-homme lui dit: «Vous êtes des enfants, vous, les Grecs, vous êtes la
-jeunesse du monde; tandis que nous, un immémorial passé nous accable.
-Chez nous, rien ne s’est aboli au cours de la durée. Nos temples
-et nos bibliothèques conservent éternellement les plus lointains
-souvenirs. Vous avez eu, vous, le déluge de Deucalion qui ravagea et
-rénova tout le pays; il ne laissa subsister que les pâtres, au sommet
-des montagnes, les pâtres étrangers aux Muses et qui ne savent pas
-l’histoire. Chez nous, le Nil déborde avec régularité; il épargne nos
-monuments. Aussi sommes-nous vieux et êtes-vous, ô Grecs, des enfants
-...»
-
-»Cet admirable discours, d’un si délicieux anarchisme, est poignant.
-Songe, Picrate, qu’il nous fait remonter à plus de quatre siècles avant
-notre ère: alors déjà l’on s’attristait de la vieillesse de la Terre!
-
-»Or, aujourd’hui, le soin des savants a trouvé que les Grecs eux-mêmes,
-ce peuple privilégié, subit l’influence des civilisations orientales,
-qu’il leur doit, en bonne partie, sa religion, que l’hellénisme n’est
-pas autochtone comme il se vantait de l’être.
-
-»Ainsi s’atténue et se gâte le «seul miracle de l’histoire». Picrate,
-il n’y a pas de miracle dans l’histoire. Un fait la domine toute: la
-survivance des idées bien au delà des hommes qui les inventèrent
-pour leur usage ou leur agrément. Après qu’elles n’ont plus de raison
-d’être, après que sont morts leurs promoteurs, après qu’ont changé les
-circonstances qui les légitimaient, elles demeurent, elles s’obstinent
-à régner ...
-
---Il faut qu’on les tue!--s’écria Picrate.
-
---Seulement,--répliqua Siméon,--elles sont pareilles à ces monstres de
-la Fable, que l’on ne peut tuer et qui renaissent de leurs cadavres
-... M. Combes, ministre des Cultes et qui ne rêve que de les détruire
-tous, a dit un jour une parole pleine de sens: «On ne supprime pas,
-d’un trait de plume, quinze siècles d’histoire ...» La vérité, Picrate,
-c’est qu’on ne supprime de l’histoire absolument rien. Certains faits
-sont plus riches que d’autres en conséquences durables; les plus
-menus augmentent quelque peu les complexités ultérieures. Il est vain
-de prétendre, une fois, décréter: «Nous allons faire comme si le
-christianisme n’avait point eu lieu.» C’est une simagrée. Il est fou de
-vouloir vivre comme si d’innombrables générations humaines n’avaient
-essayé, bien avant nous, mille et mille manières de vivre.
-
-»Que cette pensée soit mélancolique, je l’avoue. Que l’on puisse n’en
-pas tenir compte, je le nie.
-
-»Un seul homme, vois-tu, Picrate, eut ici-bas le privilège de vivre
-une vie neuve, de l’arranger à sa guise et d’en goûter la parfaite
-fraîcheur: c’est Adam!
-
-»Je songe souvent à lui. J’imagine qu’il dut lui être exquis de vivre
-sans que nulle hérédité lui donnât le sentiment qu’il ressassait. Il a
-vu le premier lever de l’aube, il a vu le premier printemps. Il s’est
-enivré des premières fleurs et du baiser de la première femme. Il lui
-était impossible de rien prévoir; son ingénuité protégeait sa ferveur
-du désastre de l’habitude, et il allait de surprise en surprise: il
-put s’émerveiller sans cesse. La douleur même lui dut être charmante.
-Il ignorait qu’elle fût la douleur; il ignorait la signification des
-larmes: qui sait s’il ne leur trouva pas une saveur délicieuse? Il ne
-dépendait que de soi; rien n’était, autour de lui, galvaudé. Chacune de
-ses impressions lui appartenait et ne s’altérait pas d’un vieil usage
-séculaire. Telle fut sa destinée unique.
-
-»Ses fils héritèrent de lui son expérience; il leur avait déjà gâté la
-nouveauté de vivre. Lui-même n’en profita qu’une saison, sans doute. Il
-s’accoutuma vite à ses entours. Il eut bientôt la certitude qu’un jour
-suivrait une nuit achevée; l’aube cessa de l’étonner et dès lors perdit
-son principal attrait.
-
-»La douceur de vivre la vie nouvelle est ce qu’on nomme, en
-langage biblique, le paradis terrestre,--lequel ne pouvait être
-qu’éphémère.--Adam fut chassé de ce beau paradis, c’est-à-dire
-que l’habitude avait gâté son fin bonheur. La faute originelle,
-irrémédiable, fut d’avoir vécu. Elle se transmit de génération en
-génération, de par l’hérédité funeste. Et le paradis terrestre est
-fermé pour jamais. D’aventureux rêveurs en ont cherché la porte,
-inutilement.
-
-»Excuse-moi, Picrate, d’avoir recours à des symboles de l’ancienne Loi.
-Fais-moi l’amitié de ne crier point, là-dessus: «A bas la calotte!» En
-échange de quoi je te concède que cet Adam, que je suppose, est une
-hypothèse désuète. Si tu y tiens, j’accorde qu’il fut une espèce de
-brute, incapable de profiter de son incomparable privilège. Traitons-le
-d’anthropopithèque et n’en parlons plus.
-
-»Mais, si je renonce volontiers aux termes de ma métaphore, je
-n’abandonne pas mes conclusions, et j’insiste, Picrate, pour que tu
-prennes conscience du passé.
-
---Pas du tout!--s’écria Picrate.--Le passé, je le supprime. L’avenir
-seul me préoccupe. Je suis un homme de progrès, et tu es un homme de
-réaction.
-
---Crois-tu?
-
---Je ne crois pas, je suis sûr!
-
---Cela revient au même,--fit observer Siméon;--entre tes assurances et
-mes présomptions, il n’y a que la différence de nos tempéraments: la
-certitude est l’opinion des nervoso-sanguins, comme le probabilisme
-est la philosophie des lymphatiques. Omettons, si tu veux, les
-particularités du vocabulaire et limitons à l’essentiel notre dispute
-... Tu m’appelles réactionnaire et me traites de clérical. Ton
-erreur me désole et m’amuse. Elle me prouve combien vous autres, les
-libres-penseurs, êtes pourvus d’un caractère religieux. Votre secte
-est intransigeante comme les sectes rivales, et vous dites aussi:
-«Quiconque n’est point avec moi est contre moi.» C’est le point de
-départ de tout évangile.
-
-»Tu me dis clérical parce que je m’applique à parler doucement des
-vieux rêves humains, parce que j’embaume avec sollicitude le souvenir
-de mes ferveurs et de mes puériles cosmologies. Que veux-tu?... Une
-colère pareille à celle qui t’exalte serait la marque d’un moindre
-détachement.
-
-»Mon nihilisme est souriant et se plaît à une sorte de déférence
-impartiale et courtoise pour l’universelle erreur.
-
-»Tu me trouves une particulière indulgence à l’égard des dogmes que tu
-combats. C’est esprit de justice, tout simplement. En présence d’un
-clérical, je parlerais de tes dogmes avec aménité. Conclus que j’ai
-le goût de la contradiction. Je l’avoue. Elle donne, au total, un
-assez bon résultat; elle tient compte de la thèse et de l’antithèse et
-dispose l’esprit à éviter les solutions catégoriques.
-
-»Enfin, si j’ai peut-être une légère préférence pour les dogmes les
-plus anciens, c’est qu’ils ont passé depuis longtemps l’ère des
-violences. Ils se sont assagis peu à peu; ils renoncent à l’offensive,
-ayant assez à faire de se défendre. Ils ont cessé d’être provocants;
-ils ne demandent plus qu’à être laissés tranquilles.... Ne les agacez
-pas, ils dorment.
-
-»Mais si vous les éveillez en sursaut, ils vous grifferont. Voilà votre
-fâcheuse imprudence, à vous autres, les énergumènes.
-
-»Je ne vous aime pas. Votre succès récent vous a rendus intrépides
-et farouches; vos ardeurs m’offensent. Vous êtes à l’âge ingrat. La
-sagesse de l’esprit et la douceur du geste ne vous sont pas encore
-venues ...
-
---Et moi--dit Picrate--je te déteste!
-
---Tu as tort,--répliqua Siméon,--de me détester pour des divergences
-d’opinion. Plus tard, Picrate, tu sauras que nulle idée ne vaut la
-peine qu’on lui sacrifie un ami. Tant que la science ne sera pas
-achevée, ni la bisbille des métaphysiciens terminée, aimons-nous
-provisoirement, au delà des systèmes.
-
-
-
-
-IV
-
-SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
-
-
-Siméon dit à Picrate, un soir:
-
---Les jeunes hommes de Platon, qui méditaient de discourir sur quelque
-thème ingénieux, choisissaient un paysage qui convînt à leurs propos.
-Et, par exemple, pour épiloguer de l’âme immortelle et de ses destinées
-magnifiques, un bois sacré auprès d’un fleuve aux belles rives leur
-offrait l’asile charmant d’une ombre fraîche et peuplée de légendes.
-
-»Il m’aurait plu, Picrate, quand je voulais te raconter mon enfance
-dévote et sans joie, de t’emmener vers le parvis d’une cathédrale
-ancienne, d’installer ton chariot contre un arc-boutant de pierre
-grise, roussie par endroits de soleil et lavée de pluies séculaires. Je
-n’avais pas de cathédrale à ma portée; et toi, tu n’aurais pas toléré
-ce voisinage clérical.
-
-»Mais aujourd’hui, pour te narrer ma vie de collège, quel paysage
-conviendrait à la mélancolie de ce propos? Celui-ci, somme toute,
-illogique, absurde et fou!... C’est un favorable hasard. Vois quel
-désordre, ce soir de fête nationale, bouleverse autour de nous ce
-carrefour et ce cabaret vulgaire où nous nous sommes réfugiés. Des
-tambours, des clairons se font martiaux en pure perte. Cette foule
-paraît secouée d’un étrange délire que ne motive pas suffisamment la
-prise d’une Bastille, à l’époque des rois. Illuminations fâcheuses: les
-couleurs en sont criardes et les courbes mal ordonnées. Il me semble
-que les auteurs de nos programmes scolaires ont dû travailler au milieu
-de ce vacarme inepte: ainsi s’expliquerait la merveilleuse incohérence
-de leurs idées.
-
-»Ma grand’mère mourut, et je fus placé comme interne dans un lycée
-parisien. Lequel? Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu sais
-que l’uniformité de l’enseignement sur toute la surface du territoire
-est la grande pensée--stupide!--d’un temps qui aima la centralisation.
-Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos toquades variées et de nos
-fougues, nous sommes, en ce pays, simplistes souverainement. Un
-ministre, jadis, se réjouissait de déclarer, montre en main, qu’à cette
-heure exacte tous les garçons de quatorze ou quinze ans, provençaux,
-bretons, lorrains ou auvergnats, à qui leurs parents ou l’État
-pouvaient offrir le luxe d’une éducation classique, composaient en
-version latine: de cette manière, ils se préparaient tous identiquement
-aux plus dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient à
-rien du tout. Mais ils composaient en version latine, et cela suffisait
-à ravir l’orgueil ministériel. On range, chez nous, les enfants dans
-des classes numérotées, comme tel maniaque range sa bibliothèque selon
-la reliure de ses livres: cela met des poèmes libertins à côté de
-contes édifiants, du Royer-Collard à côté du _Thomas Graindorge_ de
-Taine. Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner.
-
-»J’avais douze ans. Le peu de latin que je savais, un vicaire me
-l’avait appris, qui ne possédait pas beaucoup de science en réserve. Je
-connaissais l’_Epitome historiæ sacræ_, les soixante premières pages
-de la grammaire, environ. Quant au reste, mon ignorance était absolue.
-Seulement, j’avais, au cours de mes longues et mornes journées, un
-peu plus réfléchi que la plupart des gamins de mon âge. Oh! réfléchi
-... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout s’était affinée dans ma
-solitude orpheline. La religion m’occupait, l’espoir des paradis et
-la terreur des infernaux supplices. La maison natale, sombre et
-silencieuse, que dominait l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait
-peu à peu formé une âme analogue à la sienne, recueillie, craintive et
-mélancolique.
-
-»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui demeurait dans le Midi et qui
-n’avait nul souci de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon internat
-parisien le débarrasserait d’un pupille gênant.
-
-»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais souvenirs. Il y a, dans
-mon passé, des jours que rien ne me déciderait à revivre, quand même la
-promesse d’une divine récompense, d’une féerie de voluptés, serait au
-bout de l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument douloureux ont
-été ceux de mon entrée au collège. C’est dans la cour carrée, encadrée
-d’un promenoir monacal, de cet ancien couvent génovéfain que j’ai senti
-l’amertume gagner mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là
-que je suis devenu pessimiste et misanthrope. Il m’a fallu longtemps
-ensuite pour adoucir l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force
-de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou l’on soigne avec de la
-philosophie sa peine, où l’on use de dialectique pour transformer en
-badinage sa tristesse.
-
-»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; et, en moi-même, mon
-inconscient cherchait le crime que j’expiais. Je n’apercevais pas de
-terme à mon supplice. Des semaines, des années, des siècles, qu’en
-savais-je? La durée avait perdu pour moi ses limites habituelles,
-ses stades qui permettent de la mesurer, de la détailler. Elle
-s’allongeait, indéterminée, devant ma nostalgie et l’exaspérait.
-
-»On doit distinguer, Picrate, deux sortes de tempéraments humains:
-ceux qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du
-temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; ils n’ont presque
-pas de mérite à ne pas geindre. Ceux-là passent leur existence dans
-un perpétuel martyre; l’attente les torture. Certains esprits, exacts
-et nets, font à l’infortune sa part et, lucides, en voient le terme;
-d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes en papier très sec,
-où la vie s’inscrit avec justesse; et il y a des âmes en papier buvard,
-où la moindre tache s’étend, s’étend et gâche tout.
-
-»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme en papier buvard, ah!
-molle et sans résistance. Je me suis plus tard réformé, volontairement:
-j’y eus beaucoup de mal.
-
-»Les camarades que le hasard me procurait me houspillèrent. Ma
-gaucherie de solitaire, soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et
-de leurs cris et de leur nombre, me désignait à leurs lazzi et me
-laissait parmi eux sans défense. Mon costume provincial et négligé, mon
-air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon orgueil les irritait et
-augmentait leur rage de m’humilier. Ils me furent méchants et lâches.
-Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il m’avait été possible de
-les tuer, je les aurais tués.
-
-»Les enfants sont «déjà des hommes». C’est avec mes jeunes condisciples
-de collège que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant,
-je n’ai que vérifié mon diagnostic.
-
-»Chacun de ces garçons, séparé des autres et replacé dans sa famille,
-avait sans doute ses gentillesses. Leur réunion formait une tourbe
-affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes agglomérés. Ce qu’ils
-ont de joli, c’est ce qu’ils ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils
-ont de commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct trivial,
-l’appétit vilain. Car voilà toute la psychologie des foules. Et de là,
-Picrate, les inconvénients du parlementarisme.
-
-»Les heures sonnaient, lourdes et lentes, à une horloge lamentable.
-Un carillon dont le mécanisme grinçait les aggravait de sa piteuse
-jérémiade. Une note surtout, qui achevait la ritournelle, et qui se
-traînait en plainte vibrante, me fendait l’âme.
-
-»Le lendemain de mon entrée dans ce lieu d’horreur, mon oncle vint
-me voir. Il utilisait ce prétexte pour un bref séjour à Paris. La
-«récréation» battait son plein. C’est-à-dire que mes camarades
-menaient leur tapage, et que, moi, je m’étais relégué dans un coin
-de la cour, guettant la minute de la délivrance: l’«étude», malgré
-sa torpeur, m’était un refuge; là, au moins, je ne redoutais que le
-pion, ses remontrances inutiles, ses encouragements à ne point flâner;
-mes camarades me laissaient tranquille, et j’arrivais à m’isoler ...
-Une porte de fer s’ouvrit. Un domestique sale hurla mon nom, tout de
-travers. Cela suffit à exciter mille quolibets. En outre, un jeune
-espiègle me ravit la petite toque fourrée, trop enfantine, que je
-conservais d’autrefois. Ahuri, les mains crispées dans les poches de ma
-veste, je restais là, ne sachant que faire, n’osant aller au parloir
-tête nue, n’osant bouger. On me criait: «Au parloir, tout petiot! Maman
-t’appelle!...» Je frissonnais de colère, de chagrin vague ... Mon
-oncle m’aperçut et s’approcha. La scène l’avait égayé: un gros rire le
-secouait. Je le vis et j’éclatai en sanglots. Il fut cordial et bourru.
-Il me dit que je n’étais pas une petite fille, pour pleurer comme ça
-... «Et je ne jouais donc pas avec mes copains?... Et qu’est-ce que
-c’était que ces lamentations?... Voyons, voyons, un peu de courage,
-mon bonhomme!...» Je sanglotais sans pouvoir me retenir. Et, plus
-j’aurais voulu me maîtriser, à cause de l’humiliation d’être surpris
-en si misérable posture, plus abondaient mes larmes sur mes joues, sur
-mes mains, dans mon nez et dans ma bouche. Les exhortations de l’oncle
-ne réussissaient qu’à m’impatienter davantage. A bout d’arguments, il
-déclara: «C’est ta folle de grand’mère, avec ses dévotions, qui t’a
-rendu petite fille à ce point!...»
-
---Il avait raison!--affirma Picrate.
-
---Peut-être; mais surtout il avait tort. Et il me fut odieux. Cette
-façon de traiter ma pauvre grand’mère défunte m’offensa, comme un
-outrage abominable. Dès lors, je m’attachai de tout mon cœur à la
-mémoire de la disparue. L’oncle, les camarades, le lycée constituèrent
-l’ennemi. Elle, au contraire, était l’amie très douce et très bonne;
-et je m’attendris sur sa mort plus que le jour où je l’avais perdue.
-Je me rappelai son visage, que la tristesse indélébile ornait d’un
-charme pénétrant; je me rappelai sa voix, le toucher de ses mains
-et sa démarche grave et silencieuse. Mille détails se précisèrent
-et m’émurent: les nodosités de ses doigts, les rides de son front,
-les papillottes blanches qui encadraient sa figure, le tremblement
-perpétuel de ses lèvres minces et la lenteur de son regard. Il me
-sembla que je ne l’avais point aimée comme elle le méritait, que je lui
-avais mal témoigné mon affection déférente, que j’aurais dû dorloter
-mieux ses vieux jours. Ce scrupule me tourmentait. J’oubliai tout le
-reste.
-
-»Dans ma pensée, elle s’idéalisa bientôt, au point d’y devenir
-presque une sainte auréolée, une compagne de la Sainte Vierge. Ma
-piété redoubla, et elle unit dans un même sentiment ces deux célestes
-personnes. Au fond de mon cœur elles eurent leur chapelle privilégiée,
-où je les honorais secrètement comme, au temps des persécutions, les
-chrétiens reléguaient au creux obscur des catacombes leur culte harcelé.
-
-»Ma vie quotidienne me fut moins pénible quand j’eus organisé, hors de
-l’atteinte des barbares, ma rêverie. Et peu à peu leur méchanceté se
-lassa.
-
-»Je devins une sorte de bon élève, afin de me préserver mieux de
-l’ennemi. La révolte excite la férocité des vainqueurs; les esclaves
-dociles ont moins à souffrir que les autres. Je crois qu’il y avait
-dans mon calcul de la bassesse, de la servilité: n’est-ce pas la
-conséquence naturelle d’une discipline quasi militaire appliquée à des
-garçons que ne requinque nulle ardeur belliqueuse?
-
-»J’appris le grec et le latin.
-
-»Picrate, as-tu réfléchi quelquefois à la prodigieuse absurdité de
-notre enseignement classique?
-
-»Alors, dis-moi, je t’en conjure, pourquoi les enfants mâles de ce
-pays doivent passer les plus beaux jours de leur aimable adolescence à
-étudier ces langues mortes? Dis-le-moi!
-
-»A étudier ces langues mortes et non, par exemple, le mède et
-l’éthiopien!... Parce que la littérature latine et la grecque sont
-riches en souveraines beautés? Heu! pour les cinq ou six volumes latins
-qui méritent d’être lus, est-ce la peine, en vérité, de languir, des
-années durant, sur des grammaires et des lexiques? Non!... Les grecs
-sont, assurément, plus dignes d’un tel effort; mais, quoi qu’il en
-soit, un fait domine cette discussion: sur vingt bacheliers, frais
-émoulus de nos lycées, il n’y en a pas deux qui puissent lire une
-églogue virgilienne; pas un,--tu m’entends, Picrate, pas un!--qui
-puisse lire une tragédie de Sophocle!... Tel est le résultat final des
-études classiques: le néant. Cette seule constatation devrait suffire à
-éclairer nos pédagogues. Pas du tout! Ils s’acharnent.
-
-»On affirme que jadis les jeunes Français étudiaient volontiers ces
-idiomes désuets et parvenaient à les bien entendre. Jadis, peut-être;
-aujourd’hui, non. Et l’on continue néanmoins à prendre le grec et le
-latin comme base de l’enseignement national. Voilà!
-
-»Il faut un prétexte. Alors, on dit que notre langue vient directement
-du latin,--ce qui n’est pas vrai;--et que notre vocabulaire doit
-beaucoup aux racines grecques,--mais je te demande à quoi peuvent
-servir ces étymologies: «voix au loin», «écriture au loin», pour
-l’intelligence des mots _téléphone_ ou _télégramme_?
-
-»Ces pitoyables arguments prêtant à rire, on inventa le cliché de ces
-«vertus éducatives» que possèdent exclusivement, dit-on, le grec et
-le latin,--l’une des plus comiques fariboles que l’on ait imaginées
-pour légitimer un état de choses grotesque, mais auquel on tient
-fort.--Selon ces messieurs, le grec et le latin jouiraient d’une
-efficacité si merveilleuse qu’il serait inutile de les savoir jamais
-pour profiter de les avoir appris, etc ... J’aurais honte, Picrate,
-d’arrêter là-dessus ton esprit.
-
-»La vérité, c’est que l’on veut, coûte que coûte, épargner un désastre
-à des spécialistes trop âgés pour recommencer leur carrière. Il y a
-des marchands de grec et de latin qui, la clientèle abolie, seraient
-dans la misère, pauvres diables! De même, on a depuis longtemps reconnu
-la parfaite inutilité des sous-préfets; on ne supprimera pas les
-sous-préfectures: que faire de bons jeunes hommes qui ne sont pas
-capables d’autre chose que de parader en habit à broderies d’argent?
-Et quand il n’existera plus d’autre raison d’écarter l’hypothèse du
-désarmement général, celle-ci sera concluante: que faire de messieurs
-les officiers, dès lors qu’on n’aura point de soldats à leur offrir?
-
-»On sacrifie, de cette manière, des milliers et des milliers
-d’adolescents au corps estimable, mais restreint, des professeurs. Que
-veux-tu?...
-
-»Note encore, Picrate, pour t’amuser, que les règlements universitaires
-sont élaborés par des universitaires bien en place. Espères-tu que ces
-braves gens pousseront l’amour de l’abnégation jusqu’à se suicider?
-Soyons raisonnables, Picrate!... Songe à ces gros bonnets qui ont
-vieilli et qui ont acquis tous les honneurs dans un état de choses où
-les feues langues dominaient la culture classique. Déclareront-ils,
-en supprimant les feues langues, cet état de choses ridicule et
-suranné? Autant vaudrait, pour eux, se reconnaître périmés, archaïques
-et, en quelque sorte, paléontologiques. Ils n’y sauraient souscrire
-aucunement. J’imagine que, si l’on avait consulté la faune du terrain
-tertiaire sur l’opportunité de passer au quaternaire, nous serions
-toujours ichtyosaures ou plésiosaures, mon ami, sans plus!
-
-»Et voilà pourquoi les petits garçons de France continueront à
-étudier--mais à ne point apprendre--le grec et le latin. Cela gaspille
-leur jeunesse, mais conserve une suffisante actualité aux grands lamas
-de l’_alma mater_!
-
-»Le goût excessif des littératures anciennes est un héritage de la
-Renaissance. L’antiquité, que l’on retrouvait, séduisit alors les
-délicats par sa récente nouveauté. Elle a perdu cet agrément. Au
-sortir du moyen âge et de la discipline chrétienne, elle apparut comme
-libératrice de la pensée, qui était lasse de sa longue soumission.
-Elle a perdu cette raison d’être. Mal connue, elle sembla réaliser la
-perfection de l’esprit humain. La méthode historique l’a remise à sa
-place: elle n’est plus, pour nous, qu’une époque, entre bien d’autres,
-qui eut ses qualités et ses tares. Elle a perdu, à n’être plus seule,
-le meilleur de son prestige.
-
-»Les jésuites du Grand Siècle l’ont su transformer en une copieuse
-matière pédagogique ...
-
---Les jésuites!--s’écria Picrate;--tu vois, toujours eux!...
-
---Toujours eux, Picrate! Ils ont fait de Virgile et d’Homère
-des auteurs «classiques». Et nous vivons encore sous le régime
-d’enseignement que les jésuites constituèrent selon les besoins des
-petits grands seigneurs du Grand Siècle. Oui, c’est cela que notre
-démocratie contemporaine offre à ses rejetons!... Sourions, Picrate,
-avec un peu de tristesse.
-
-»Si jamais enseignement fut mal adapté à son objet, c’est bien
-celui-là. Réfléchis. Tâche de te faire une idée nette des «vertus
-éducatives» que peut avoir, pour la jeunesse d’aujourd’hui, une
-littérature antérieure au christianisme, et qui, au point de vue
-social, admet l’esclavage; au point de vue moral, admet, vante des
-pratiques qui, de nos jours, relèvent de la correctionnelle ou des
-assises; au point de vue scientifique, admet que la terre est le centre
-du monde et l’homme la fin suprême de la terre; une littérature qui
-contredit tous les principes fondamentaux de la pensée moderne.
-
-»Elle reste, je le sais, une assez belle littérature. Mais il est bien
-curieux de voir notre démocratie occuper ses adolescents à de pareilles
-vanités. La population de nos lycées n’est point aristocratique comme
-la clientèle des jésuites d’autrefois. Elle se compose de candidats à
-la lutte pour la vie, qui devront gagner leur pain quotidien, faire
-leur trou, agir. Les doux enfants comprennent à merveille que tout ce
-grec et ce latin ne leur seront de nul usage; en conséquence, ils ne
-font rien, mais rien du tout. La proportion des «cancres» au regard
-des «bons élèves» est énorme et devrait suffire à décourager le
-professeur, si le professeur avait le souci d’autre chose que de «faire
-sa classe» et de toucher, le mois fini, les appointements nécessaires à
-l’entretien de sa famille et de lui.
-
-»Parmi les «bons élèves», il y a pas mal de benêts dont la docilité
-stupide s’accommode de «_rosa_, la rose» comme de la liste des
-sous-préfectures. Ils apprennent ce qu’on veut, ainsi que les canards
-mangent n’importe quoi ... Il y a aussi des esprits délicats, des
-rêveurs, qui se plaisent à de jolies combinaisons verbales, que ravit
-l’étude des civilisations diverses et qui s’amusent à la discordance
-des successives opinions humaines. Oh! les fins dilettantes que l’on
-fait de ces jeunes hommes! Ils sont les seuls sur qui soit efficace
-l’enseignement public,--et comme on les éloigne gentiment de toute
-activité féconde!... Connais-tu, Picrate, ce mot si profond et
-inquiétant de Sénèque: «Nous mourons d’un excès de littérature»?... Ce
-fut le prélude de la décadence romaine ... Est-ce que nous ne sommes
-pas un peu malades, Picrate, d’avoir un enseignement public qui n’est
-bon qu’à former des littérateurs?
-
-»Je fus l’un de ces jeunes hommes. Et si, pour mon compte personnel,
-j’ai le bonheur d’être arrivé à la plus agréable comme à la moins
-novice des philosophies, il faut bien que je reconnaisse en moi un
-citoyen des plus inutiles à l’État.
-
-»Singulier contact, celui de ma dévotion chrétienne avec le paganisme
-de mes classiques auteurs! A quinze ans, mon intelligence était
-analogue à cette étonnante cité d’Alexandrie où les cultes anciens et
-nouveaux se rencontrèrent autrefois. Dangereuse rivalité de systèmes
-contradictoires, d’idées hétérogènes! Petites concessions, tentatives
-d’accord subtil, interlopes combinaisons ... Moi aussi, tel que les
-sophistes d’alors, je tirais de mon mieux Homère à la doctrine de
-Jésus; et de Virgile je faisais un sincère prophète qui avait annoncé
-la Vierge et le Rédempteur.
-
-»Il n’était point aisé de maintenir, hélas! cet illusoire compromis.
-Et, peu à peu, très doucement, mon christianisme s’éteignit et
-disparut. Il ne m’est rien resté de lui qu’une habitude de pitié
-respectueuse pour les croyances mortes, une façon découragée de voir la
-vie, et le don de m’analyser avec scrupule. Il ne fit pas de bruit en
-s’en allant, et je ne me suis aperçu de son absence que plus tard, tant
-il s’était discrètement retiré.
-
-»Cependant je devenais un rhéteur païen, d’esprit cultivé, d’humeur
-emphatique. En 1789, j’aurais commis l’erreur où tombèrent si
-drôlement nos glorieux ancêtres, trop hantés de Plutarque, trop férus
-de stoïcisme oratoire, et qui conçurent l’État sur le modèle, ou peu
-s’en faut, de la République romaine.
-
-»Que faire, dans l’existence pratique, de ces bizarres résultats de mon
-éducation? De la réalité vraie je ne savais rien; je n’avais été mis
-en rapport qu’avec les livres. En fait de métier, je n’en connaissais
-qu’un: celui de professeur; mes professeurs étaient les seuls hommes
-que j’eusse vus dans l’exercice de leur métier.
-
-»Je fus ainsi voué fatalement au professorat. Et, en effet, Picrate,
-notre enseignement classique ne peut former que des professeurs. Il
-passe son temps à se recruter; il est, en quelque sorte, autophagique.
-Il y a du déchet: on s’en moque. Un bon rhétoricien se destine
-à l’enseignement, et c’est tout naturel: il se confine dans sa
-spécialité. Le reste, il l’ignore. S’il ne veut pas avoir travaillé
-pour rien, s’il désire utiliser la science dont on l’a pourvu, il est
-logique, il est indispensable qu’il s’établisse professeur: ailleurs,
-il n’aurait pas l’emploi de son classicisme.
-
-»Pédagogues de ce pays singulier, nous n’avons pas d’autre mission que
-d’organiser, aussi peu mal que possible, notre lignée professionnelle,
-de constituer notre stérile hérédité. Ainsi nous sommes une vaste
-généalogie de pédagogues en pure perte!...
-
-»Cela, Picrate, est ridicule énormément.
-
-» ... Voilà comment ma destinée, au jour le jour, me conduisit à gorger
-de grec et de latin de pauvres petits diables qui rechignaient à cette
-nourriture.
-
-
-
-
-V
-
-HISTOIRE DE PICRATE
-
-
---Siméon,--dit, un soir, Picrate,--une chose m’étonne. Tu as reçu
-l’éducation la plus absurde, et tu es la sagesse même. Et moi, qui
-fus élevé suivant les principes mêmes de la raison, je manque de
-philosophie et vis au hasard, je l’avoue. C’est déconcertant!
-
---C’est bien consolant, au contraire,--reprit Siméon,--puisque la
-majeure partie de nos compatriotes sont élevés comme je le fus, à
-l’écart de toute logique et au mépris du plus élémentaire bon sens.
-
---Je ne sais pas--continua Picrate--comment j’ai pu ne pas devenir un
-sage. Je suis coupable, ou bien des fatalités s’en mêlèrent. Ma mère
-était la fille d’un intime ami d’Auguste Comte. Du reste, le disciple
-renia le maître, quand celui-ci, cédant à l’influence exaltée d’une
-femme qu’il aimait trop, tomba dans une fâcheuse religiosité; le
-disciple demeura fidèle, sinon à l’homme, du moins à la doctrine:
-il fut «comtien», jusqu’au X^e livre exclusivement. J’ai connu ce
-grand-père. C’était un terrible bonhomme, si ferme dans ses opinions
-qu’il vivait dans la crainte perpétuelle de transiger. A chacune de
-ses phrases il ajoutait: «Je l’ai toujours dit et je ne me dédis pas!»
-L’apostasie de son maître l’avait rendu très ombrageux. Il pouvait
-bien paraître têtu. Je crois qu’il l’était, mais pour le bon motif.
-Il pratiquait la religion de l’humanité avec rudesse, par principe
-plutôt que par mol épanchement du cœur. Il fallait bien qu’il fût
-féministe, puisque sa philosophie le lui commandait. Mais il avait, à
-cause de madame de Vaux, une persistante rancune contre les femmes.
-Il l’appelait, elle: «Cette aliénée!» et, pour commenter l’aventure
-d’Auguste Comte, il narrait la légende d’Aristote, qui, dans ses vieux
-jours, fut couvert de ridicule par la fantaisie d’une hétaïre.
-
-»J’avais une dizaine d’années lorsqu’il mourut. Quelques heures avant
-son trépas, il voulut qu’on m’amenât à lui. Aussitôt il se hâta de me
-faire une double démonstration. D’abord il m’enjoignit de regarder une
-image coloriée, qu’il avait fabriquée lui-même avec un soin minutieux.
-Elle représentait une belle dame, en toilette très somptueuse, parée
-de bijoux, décolletée et les bras nus, les lèvres rouges, les yeux
-câlins. Je ne pus qu’admirer cette jolie personne et ses attraits
-évidents. Mais alors le vieillard austère souleva de l’ongle la robe.
-Elle s’ouvrit en deux petits volets par le milieu. J’étais innocemment
-curieux du contenu des magnifiques atours: que vis-je? Un hideux
-squelette, qui se délabrait, qui portait encore des lambeaux de chair
-saignante, et qui se disloquait d’une terrible façon! La surprise me
-fut désagréable et la déception telle que, très longtemps ensuite,
-j’ai eu peur des femmes. Pour rien au monde je n’aurais consenti à
-ce qu’elles entr’ouvrissent devant moi leur robe. C’est bien là ce
-qu’avait souhaité mon misogyne aïeul ... Ensuite, à vrai dire, je me
-suis hasardé ...
-
---Tu as bien fait, Picrate,--dit Siméon;--les plus succinctes voluptés
-sont des consolations provisoires qu’il y a de l’orgueil à refuser.
-
---Secondement, mon grand-père, ayant veillé à ce que l’on rangeât son
-didactique emblème, ordonna qu’on me laissât seul avec lui quelques
-instants. Je suppliai que l’on n’en fît rien. Mais on n’eût point
-osé lui désobéir: mes parents s’éloignèrent. Le vieillard me dit,
-d’une voix ferme: «Regarde-moi. Je vais mourir. Tu comprends? Je ne
-respirerai plus; je serai une chose inerte et froide ...» La gravité
-de ce discours m’imposait. En outre, je craignis que l’événement ne se
-produisît sous mes yeux, en l’absence de mes parents: je tremblai. Mon
-grand-père s’en aperçut, et il reprit: «Cela t’émeut, et c’est ce qu’il
-ne faut point. La mort est la conclusion normale de la vie. Plus tard,
-j’espère que tu le comprendras. Mais souviens-toi que tu as vu ton
-grand-père rentrer dans le Grand Tout et qu’il n’en était pas troublé!
-Maintenant, va.» Je ne me le fis pas dire deux fois et je me sauvai ...
-
---Ton grand-père, Picrate, dont je respecte infiniment la mémoire,
-était bien illogique,--fit observer Siméon.--D’ailleurs, il serait
-malveillant de le lui reprocher, et je n’attribue point à l’inquiétude
-de la mort prochaine cette légère incohérence: du moment qu’on s’est
-mis en tête de démontrer deux choses à la fois, d’une manière un peu
-saisissante, il est indispensable qu’on arrange les faits selon les
-nécessités de la cause. Mais note qu’il insista sur le hideux squelette
-de la belle dame et fit en sorte d’éluder l’horreur du sien, qui
-menaçait. Il risquait de te donner l’illusion que les philosophes et
-les belles dames ne se désagrègent point de même. Or, les fouilles
-d’Antinoé révélèrent également décharnés et ratatinés, la bouche
-ouverte comme pour un semblable cri d’angoisse, le cadavre de la
-courtisane Thaïs et celui de l’anachorète Sérapion ...
-
---J’y consens!--dit Picrate.--Quant à mon grand-père, il prétendit
-échapper à l’offense de la décomposition souterraine, par le moyen
-de la crémation. Cette pratique n’était pas encore usitée en France:
-les cléricaux, alors régnant, s’y opposaient, afin sans doute de ne
-point compliquer la tâche divine lorsqu’il faudrait, pour le dernier
-jugement, ressusciter les corps ...
-
---Peuh!--fit Siméon.
-
---Mon grand-père fut expédié en Italie et, là, réduit en cendres. Cela
-coûta fort cher, paraît-il; mais, de cette façon, le vieux lutteur
-manifestait jusqu’au delà du tombeau ...
-
---De l’urne, tu veux dire?... Que le vocabulaire est suranné!
-
---De l’urne! J’ai conservé le souvenir de ses paroles dernières:
-ainsi je lui assure la seule forme de survivance posthume qu’il ait
-souhaitée. Pour ce qui est de la leçon, j’avoue qu’elle ne m’a profité
-nullement. J’ai horreur de la mort; la certitude du néant ne me
-réconforte pas. J’évite d’y penser. Si, par hasard, j’y pense, c’est la
-migraine!
-
---Infortuné Picrate! Tu aimes la vie?
-
---Non! Mais je déteste la mort ... Ah! je ne vaux pas mon grand-père!
-C’était un homme robuste, capable d’imposer autour de lui ses idées:
-mes parents lui furent soumis corps et âme, et après son décès encore;
-moi seul tournai mal, à cause de mon fâcheux caractère.
-
-»Mon père avait commencé par être ouvrier typographe. Il ne reçut,
-enfant, d’autres leçons que celles de l’école primaire; il améliora
-seul une instruction qui lui permit de jouer son rôle dans le
-Positivisme militant. Ma mère fut sa collaboratrice dévouée. Ils
-travaillèrent tous les deux à faire disparaître les vestiges derniers
-de l’âge théologique.
-
-»Au 2 Décembre, mon père avait été proscrit. Le tyran ne supportait
-pas, dans le pays qu’il opprimait, la présence d’un homme libre. Eugène
-Dufour prit le chemin de l’exil. C’est à Bruxelles qu’il s’établit,
-avec d’autres républicains irréductibles et vaillants, libres penseurs
-décidés et citoyens intègres. Il était pauvre. Il n’avait pour vivre
-que sa paye de prolétaire. Il laissa la blouse noire et le composteur;
-la misère, en pays étranger, le menaçait ... Siméon, c’est une grande
-satisfaction, disons le mot: c’est un motif d’orgueil pour moi, que
-d’être le fils d’un ancien ouvrier typographe! L’imprimerie ...
-
---Oui,--reprit Siméon;--il y a là-dessus deux pages de Michelet
-qui sont fort belles, encore qu’un peu emphatiques. Il raconte
-qu’il n’entre jamais dans un atelier de typographie sans émotion
-respectueuse: il songe à la pensée humaine qui s’y prépare à prendre
-son essor. L’ouvrier typographe se transforme à ses yeux en une sorte
-de prêtre auguste. Je ne dénigre pas cette façon d’exagérer les choses:
-Michelet lui doit le meilleur de sa poésie, qui est magnifique.
-Toutefois, en ce qui concerne l’ouvrier typographe, n’omettons pas
-qu’il imprime ce qu’on lui donne à imprimer,--bien du fatras, voire de
-la pornographie. Je ne dis pas cela pour M. Dufour, évidemment.
-
---Non, il faisait ce que l’on nomme «travaux de ville»: menus,
-quittances, prospectus, cartes de visite, etc ...
-
-»Donc, à Bruxelles, la misère le guettait. Il l’évita. Et même, grâce à
-la justice immanente qui corrige l’injustice des hommes, il réussit à
-trouver un emploi. Il écrivit à Victor Hugo, sans le connaître, reçut
-du grand poète une sublime réponse et, fort de ce témoignage d’estime,
-se présenta chez un proscrit de marque. Sur la terre d’exil, les
-inégalités sociales disparaissent: le proscrit célèbre, et d’ailleurs
-riche, accueillit avec complaisance le travailleur aux mains noires,
-l’engagea comme secrétaire,--logé, nourri, appointements fixes. C’est
-ainsi que mon père entra dans la noble compagnie de ces ...
-
---Républicains en exil ...
-
---...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient l’intégrité de
-l’idéal glorieux. Et c’est ainsi que, longtemps après, il rencontra mon
-grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait pas été chassé de
-France: Badinguet le voulut épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son
-propre mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, avec sa fille, douce
-Antigone, se retirer à Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis,
-partagea leur infortune; la solitude, à Paris, lui pesait, et je crois
-qu’il avait conçu quelque dépit d’être négligé par l’Empereur.
-
---Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?...
-
---C’était un homme réfléchi et qui n’agissait point à la légère. Eugène
-Dufour épousa la fille du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en
-exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je dois à cette circonstance
-d’être inscrit sur les registres de l’État pour une petite rente qui
-m’aide à vivre ...
-
---Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, Picrate! Quand M. Paul
-Deschanel, l’ancien Président de la Chambre, alors jeune homme
-politique plein d’avenir, sollicita le suffrage des électeurs, il
-rédigea ses affiches ainsi:
-
- PAUL DESCHANEL
-
- NÉ EN EXIL
-
-»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de foi de M. Deschanel
-le père qu’il formulait en ces termes laconiques, que la sienne
-propre. Car on est exilé pour ses opinions, mais on naît en exil
-involontairement. Le mérite n’appartenait qu’au père d’avoir, malgré
-les tristesses de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le chiffre de
-la population française ... Le fils voulut signifier, sans doute,
-qu’il serait fidèle à l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse
-d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité de Napoléon IV.
-Les électeurs le comprirent bien, et le Parlement compta un orateur
-de plus, un orateur élégant et disert, et qui, de sa naissance
-bruxelloise, n’a conservé nul accent belge ... Et toi, Picrate,
-tu es récompensé pour les mérites paternels. Je n’y trouve rien à
-redire,--sinon que tu hérites, en quelque sorte: ce qui est contraire,
-il me semble, aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, lui, n’est
-pas socialiste, et ce n’est donc qu’à toi que j’adresse cette timide
-objection.
-
---Je n’y avais pas songé,--dit Picrate.--D’ailleurs, tu sais notre
-réponse en pareil cas: tant que la société collectiviste ne sera point
-réalisée, il nous faut bien accepter les conditions de la vie actuelle.
-
---Cela vous donne une assez belle latitude,--acquiesça Siméon.--Cela
-permet, en outre, à certains de vos plus vaillants propagandistes de
-capitaliser fort agréablement ...
-
---Peut-être!...--fit Picrate, d’une manière évasive. Toujours est-il
-qu’après le 4 Septembre, nous revînmes à Paris et prîmes un petit
-appartement dans le quartier du Luxembourg. Mes souvenirs datent de
-cette époque. Le reste me fut raconté maintes fois, durant les soirées
-familiales. J’ai grandi, je me suis formé ma conscience d’homme, parmi
-les narrations généreuses des proscrits. Mon grand-père récitait
-volontiers ces vers de Hugo:
-
- J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme...
-
-»Il ne l’avait pas, lui, accepté, mais revendiqué. Ma mère me fit
-comprendre que c’était encore plus beau.
-
-»Les superbes enseignements que j’ai reçus! Je ne puis, sans rougir,
-y songer ... D’un mot je les résume: «Raison». Toute la doctrine
-dérive de là. Mon père était la raison même, la raison faite homme,
-la raison sans cesse agissante, présidant aux graves démarches de
-la pensée, déterminant les moindres détails de la vie, organisant,
-réglant, voulant ... Quand il avait dit: «C’est la raison!» chacun
-s’inclinait. La raison lui servit à éloigner de notre demeure les
-superstitions et les préjugés. Elle lui dicta la coupe de son costume.
-Il s’habillait d’une façon très particulière, au mépris de la mode
-et des usages courants. Son pantalon n’était ni trop large ni trop
-étroit: il avait calculé les dimensions exactes qui assurent, autour
-des jambes, une suffisante aération sans excès de flottement. Il
-revêtait une blouse de lainage boutonnée au cou, aux poignets, serrée
-à la taille d’une ceinture en caoutchouc. Il se coiffait, l’hiver,
-d’une toque de drap, qui lui entrait jusqu’aux oreilles; l’été, d’un
-chapeau vaste, aux grands bords ronds, en étoffe légère que tendait un
-ingénieux système de joncs très fins. Sa chaussure, il la fabriquait
-lui-même, ainsi que celle de ma mère et la mienne (j’avais alors des
-pieds), conformément à des principes fixes: pas de talons, car il est
-vain de se prétendre hausser; pas de tiges, qui gênent l’articulation
-des chevilles, mais un juste agencement de courroies, afin que la
-semelle n’abandonne pas la plante des pieds. Il portait la barbe et
-les cheveux courts; et cependant, malgré son vœu de supprimer le poil
-inutile, jamais il n’usa du rasoir, jugeant convenable qu’un menton
-mâle fût velu. Il avait combiné pour ma mère un costume qui sacrifiait
-à la raison toute coquetterie. Notre habitation, notre table étaient
-soumises à des règlements analogues, la température de nos chambres
-fixée avec précision, le menu de nos repas composé selon les théories
-hygiéniques, la quantité du pain, de la viande, des légumes, du sel,
-déterminée, au renouvellement de chaque décade, selon la saison, l’état
-hygrométrique de l’atmosphère, le quartier de la lune et le poids de
-nos individus, préliminairement vérifié, enregistré, comparé, trouvé
-en baisse ou bien en hausse. Comme j’avais une propension fâcheuse à
-engraisser, je devais rester sur mon appétit, ce qui m’affligeait,
-je l’avoue. J’avoue aussi que l’extrême rigueur de cette existence
-systématique m’importunait ... Oui, je rechignais aux préceptes de la
-raison. Siméon, je n’ai qu’ensuite estimé mon père à sa valeur; je ne
-l’ai vraiment admiré qu’après sa mort. C’est mon regret.
-
---Que veux-tu, Picrate!--dit Siméon;--tu manquais de perspective. On
-apprécie mal ce dont on pâtit. Cela explique que l’on juge avec plus
-de sérénité la douleur d’autrui que sa propre douleur. Cela explique
-qu’il y ait des consolateurs éloquents, capables d’arriver, dans leurs
-discours, à la sérénité du stoïcisme, mais, quand il s’agit d’eux,
-douillets ainsi que des femmes nerveuses. Cela explique qu’il y ait des
-conquérants: ils évaluent à peu de prix l’existence humaine, tandis
-que, d’une hauteur bien choisie, ils dominent les masses où se perdent
-les souffrantes unités ...
-
-»Sois sans remords, Picrate. A peine te fut-il loisible d’échapper au
-minutieux gouvernement de la raison, tu l’honoras comme il convient,
-j’en suis sûr ... Reconnaissons-le, du reste: l’entreprise d’Eugène
-Dufour, intéressante et méritoire, avait le tort d’omettre un fait
-essentiel, à savoir que la raison est une chose et que la vie en est
-une autre. Je ne dis pas seulement la vie humaine, mais la vie, ou, si
-tu veux, la nature, ou, si tu veux, la réalité. Quand tu observes le
-Cosmos, as-tu l’impression qu’il soit cohérent à ravir? Si l’accord
-était si parfait entre le Cosmos et la raison, les philosophes, ces
-professionnels détenteurs de la raison, depuis longtemps auraient
-compris le Cosmos: il n’en est rien! On n’a pas encore déniché l’idée
-directrice de ce monde où nous sommes logés. Les hypothèses que l’on a
-faites là-dessus ont échoué très piteusement. L’une des plus jolies est
-celle, sans doute, de ce subtil Bernardin de Saint-Pierre, qui consacra
-toute l’ingéniosité de son esprit et de son cœur à essayer d’introduire
-un peu d’ordre dans ce désordre. Il y prodigua les trésors de sa
-mauvaise foi et de sa bonne volonté; ses explications prêtent à rire.
-Il n’était pas un métaphysicien. Les métaphysiciens négligent, pour
-plus de commodité, le détail des apparences: ils construisent de vastes
-idéologies, dont le seul tort est de ne point s’adapter au concret.
-Lui, attentif à ne rien oublier, examinait, tenait compte de tout,
-et, à mesure qu’avançait son enquête, il imaginait l’interprétation
-requise. Il tomba dans la saugrenuité. Son échec est bien lamentable:
-d’abord pour lui, dont le zèle était digne d’un meilleur sort; et
-puis pour l’intelligence humaine, qui s’est, en la personne de ce
-commentateur, couverte de ridicule. La grosse bévue de Bernardin, ce
-fut de croire que rien n’existe qui n’ait sa raison d’être. Partant de
-ce principe faux, il devait aboutir à de comiques résultats. Pauvre
-garçon, dupe de ce respect qu’il eut pour le Cosmos!
-
-»Picrate, si le monde, la vie et la réalité dépendaient de quelque
-idée directrice, quelqu’un l’aurait bien aperçue, ne fût-ce que par
-hasard, depuis cinq mille ans, au moins, qu’il y a des philosophes et
-qui hasardent des systèmes. La vérité, je vais te la dire; mais ne la
-répète pas, afin de ne décourager personne. Ne t’aventure pas à la
-confier même aux roseaux du fleuve: ils sont bavards, ils l’ont prouvé.
-Garde-la pour toi, dans le secret de ta mémoire. Et, si tu sens qu’elle
-t’afflige excessivement, efforce-toi de n’y plus penser. Ce n’est pas
-une opinion bonne à répandre: le jour où elle serait connue et adoptée,
-il y aurait sous les cieux plus de tristesse qu’en cette nuit lugubre
-où une voix qui courait sur les flots attesta que le grand Pan était
-mort. Les cloches des églises, qui sonnent à la volée en l’honneur
-de tel démiurge, s’immobiliseraient dans un farouche silence; et
-elles sembleraient folles d’avoir jadis sonné. Les austères savants
-regretteraient avec tant d’amertume la rigueur de leur discipline qu’on
-les verrait, de rage, se frapper le front contre les murs de leurs
-laboratoires. Les processions Dolet, décontenancées, se disloqueraient
-et se réfugieraient, éparses, chez des marchands de vins, en vue de
-noyer leur confusion dans les pots. Picrate, sois discret:
-
-»Cosmos, le roi Cosmos est absurde!
-
-»Ne me dis pas que tu étais sur le point de t’en douter. Si tu l’avais
-seulement présumé, ton irascible humeur ne saurait s’excuser: car
-l’irritation suppose un fond d’optimisme ...
-
-»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu la vanité de sa généreuse
-tentative? Le monde, dans son magistral ensemble, est absurde. Et
-cependant Eugène Dufour détache de ce Tout absurde cet épisode qu’est
-la vie humaine et ce frêle incident qu’est une existence individuelle.
-Et il décide de régler, selon les lois de ce qu’il nomme la raison,
-l’existence d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de madame
-Dufour et de tel disciple docile qu’il pourra recruter. Hélas!
-autant vaudrait distinguer, dans un fleuve, une goutte d’eau et lui
-conseiller en un langage persuasif de remonter vers sa source, vu
-que le fleuve, mal dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au
-fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos qu’Eugène Dufour
-devait premièrement réformer. Et, sauf tout le respect que j’ai pour
-l’intrépide confiance de ton père, mon cher Picrate, vois-tu ce
-terrible croquis: d’une part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine,
-et, de l’autre, ce prodigieux imbécile de Cosmos, gigantesque, immense
-et qui rit bêtement?...
-
-
-
-
-VI
-
-PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE
-
-
-Siméon se tut.
-
-La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. Par-dessus le talus des
-fortifications, il la regardait. Il s’amusait à suivre, grâce au repère
-d’une lointaine cheminée, la montée lente et graduelle de Véga, que le
-reste de la Lyre accompagne à distance pleine et qui semble entraîner
-avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait s’apaiser en lui le
-tumulte de son discours. Et il rêvait, heureux de la détente de ses
-nerfs et du silence de son esprit.
-
-Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche un gros mouchoir de
-coton bleu à carreaux et s’en essuyait les paupières.
-
---Tu pleures, Picrate?
-
-Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la tête un signe de
-dénégation, se mordit la lèvre et pleura encore.
-
---Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, et ne regrette pas de
-pleurer. Assure-moi seulement que tes larmes n’ont pas pour origine
-quelque souffrance personnelle: nulle rage de dents ne t’éprouve, nulle
-migraine ne t’accable?... Non! je le savais. Ton espoir s’identifie à
-celui de l’humanité désabusée. Qu’il est grand et qu’il est pathétique!
-Cher Picrate, enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton beau
-jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ...
-
-Mais Picrate secoua, de droite à gauche, son buste large et refusa
-sa main, sans mot dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et parut
-bouder. Siméon reprit:
-
---J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit religieux. Tu t’irrites
-contre moi, ainsi que les chrétiens fervents maudissent les exégètes,
-qui leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. Au moyen âge
-et pourvu de quelque autorité en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler
-et brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il est naturel que,
-possédant une croyance, on la défende _unguibus et rostro_. Si j’en
-possédais une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. Pauvre
-vieil enfant chimérique, Picrate, j’ai des remords: peut-être ne
-fallait-il pas te révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi,
-tu croyais que la raison domine le jeu mouvant des apparences, et tu
-considérais comme un insignifiant détail, dans l’universelle économie,
-ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher contre toi-même,
-d’assumer la responsabilité de ton cas et de te dire que l’ordre
-général n’en était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ...
-Et moi, voilà que je surviens, satanique, et que je dévaste le grand
-ciel de ta raison pure. Je suis un méchant, il est juste que tu m’en
-veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on la sèvre. Seules lui
-sont encore bienfaisantes les bonnes nourrices babillardes, qui lui
-chantonnent les douces complaintes infinies où les mots reviennent, qui
-lui sont familiers ... Mais, vois, Picrate, il n’y a rien de changé.
-Nous sommes ici deux camarades qui ont uni leur infortune et qui, en
-ce petit cabaret, l’allègent, au moyen de liqueurs presque agréables.
-Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement des étoiles semble
-fiévreux d’un beau désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse
-indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage à quelque mollesse.
-N’aimes-tu pas ce paysage?... Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je me
-réjouis de la belle nuit d’été, comme si les coïncidences auxquelles
-nous devons son exquise douceur avaient été préméditées depuis
-longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées par un concert de
-causalités raisonnables, et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre
-d’idées et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi m’en gâterait la
-solitude, et la raison me la profanerait ... Je la préfère hasardeuse
-et vaine, avec ses étoiles en folie et sa limpidité.
-
-»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il conviendrait de le vouloir
-comprendre. Songe à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser.
-Combien il est plus avantageux de se dire que tout cela n’a point de
-sens, et de s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... Je
-vois que tu ne pleures plus; tu es sage.
-
-»A présent, nous irons, chacun chez soi, nous coucher, parce qu’il
-est tard. Tu dormiras. Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et demain je
-veux te trouver souriant. L’affliction, de même que la joie, est un
-sentiment excessif et dont le caractère absolu me choque: la vie ne
-comporte pas cela. Pleurer, de même que rire, c’est simplifier par
-trop. Seul le sourire convient à la diversité des circonstances ... Tu
-dors, Picrate?...
-
---Un peu ...
-
---A la bonne heure!
-
-
-
-
-VII
-
-SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE
-
-
---Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te continuer mon histoire. Tu
-me l’as d’avance dénigrée.
-
---Que non, Picrate! Tu me désoles par ta promptitude à mal conclure
-... Quel motif nouveau de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... Ta
-vie est ratée; il me semble que c’est un fait sur lequel tu avais déjà
-des lumières: te voilà, dépourvu de jambes, qui bois une anisette
-faubourienne en compagnie d’un cocher de fiacre. Ce n’est pas moi,
-Picrate, qui te révèle la médiocrité d’un pareil sort. J’ai tâché de
-t’expliquer ton échec,--et de telle façon qu’il n’y eût pas de ta faute
-le moins du monde. J’ai rendu le Cosmos responsable! S’il est absurde,
-tu n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut réformer, assuma
-un rôle écrasant, mais généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta
-biographie n’est pas diminuée; au contraire! Conçois de l’orgueil,
-Picrate. Ton ascendance s’employa contre l’absurdité du réel. Que de
-familles nobles et décorées de noms illustres envieraient de tels états
-de service!... Vous êtes une lignée de grands rêveurs ...
-
---Tu crois? Ce ne fut point une manie?
-
---Une manie sublime!
-
---Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. Il consacrait
-son temps et son étude au bien public. Il n’espérait pas voir se
-réaliser de son vivant le règne universel de la raison: le positivisme
-distingue, dans l’histoire de l’humanité, des périodes si longues que
-la patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité des moindres
-causes, en vertu de l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout
-se transforme.» Il considérait que les causes de ralentissement, dans
-la marche du monde, sont innombrables et qu’il importe de multiplier
-les causes de progrès, afin que celles-ci, les bonnes, l’emportent
-sur celles-là, les mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il
-organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité que je t’ai dite,
-c’était surtout afin de constituer une sorte de famille modèle, qui pût
-servir d’exemple.
-
-»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre homme!... Enfant, j’ai
-donné des signes d’intelligence, Siméon. Mon père me disait: «Tu me
-continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. Tu es mieux doué
-que moi. Tu auras encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras
-beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre modeste que j’ai
-entreprise avec des moyens imparfaits ...» Et il me préparait à cette
-activité mentale qui devait être si féconde!
-
-»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant chanté, pour m’endormir, je
-ne sais quel noël flamand, fut chassée, comme capable de m’insinuer
-avec le lait de fausses idées, du cléricalisme. On n’en trouva pas une
-autre dont la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc au biberon.
-
---Les Romains--dit Siméon--n’apportaient pas moins de vigilance à la
-formation de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne pas donner
-à l’enfant une nourrice dont le parler soit provincial ou incorrect
-... Eugène Dufour ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit
-le lait de tes biberons? Depuis que saint François, sur les collines
-ombriennes, prêcha les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme
-...
-
---On préserva mon enfance des atteintes de la superstition, comme
-d’autres parents veillent à garder leur fils du danger des épidémies.
-On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux prêt à résister, en cas
-de contagion. Tout jeune, j’ai appris que l’histoire humaine est la
-lutte de deux classes d’hommes: les libres penseurs et les prêtres; et
-que les libres penseurs sont les justes, les prêtres les méchants; et
-que les prêtres persécutent les libres penseurs, mais qu’ils seront
-enfin réduits à néant. J’ai appris que Socrate était libre penseur
-et que des magistrats dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement
-Galilée: _e pur si muove_ me fut raconté maintes fois. Le soir, après
-notre frugal repas, mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante
-vie de quelque grand homme: un inventeur, un philosophe, un savant.
-Il choisissait, dans sa bibliothèque modique mais triée, un livre et
-nous lisait des pages où flambaient les bûchers des inquisiteurs, des
-tyrans. Il commentait cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse,
-cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un costume simple. Et moi,
-j’écoutais, attentif à ces récits émouvants; je guettais la maudite
-intervention des prêtres et de leurs séides,--avec sécurité, car jamais
-ils ne manquaient leur entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, la
-voix de mon père s’animait, devenait violente, âpre, dure ... La nuit,
-j’ai bien souvent rêvé que des tortionnaires d’Église m’avaient jeté
-dans leurs cachots ou me conduisaient au supplice. Je criais que la
-terre tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. Je hurlais que la
-terre tourne: et nulle souffrance de ma chair en lambeaux ne m’aurait
-fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, éveillé, je
-m’interrogeais sur la qualité de ma certitude. Pour rien au monde je
-n’eusse avoué mon doute: autant me rallier aux prêtres et renier les
-libres penseurs. Mais j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même,
-il m’était impossible de concevoir que ce grand voyage quotidien par
-l’espace se fit à mon insu. Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et
-je restais immobile, sur un pied, durant que la rotation vertigineuse
-du globe tirait le sol sous mon soulier!... Mon père m’avait expliqué
-_grosso modo_ le phénomène, au moyen d’une pomme qu’il promenait autour
-d’une bougie allumée; seulement, mon imagination n’arrivait point à
-élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures de la terre. Un jour,
-aux environs de Paris, je remarquai la forme en dos d’âne des routes:
-tu sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à droite et à gauche,
-dans les ruisseaux. Je crus, un instant, saisir là une preuve évidente
-que la terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte à mon
-père: il me la démolit en un clin d’œil. J’ai beaucoup regretté la
-perte de cet argument. Il ne me restait pas d’autre ressource que de
-croire: je crus à la terre ronde et tournante ...
-
---Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!...
-
---Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance par l’étude; et toi,
-l’étude t’obligeait à délaisser la tienne!
-
---Mettons, Picrate, que la terre tourne, puisqu’on le dit, et puisque,
-si elle ne tourne pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la fera
-tourner ...
-
---Mais elle tourne!
-
---Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il n’y a plus d’héroïsme
-à s’en apercevoir. Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la
-terre vous composait une philosophie totale!... Les idées, somme toute,
-ne valent que par la difficulté de les défendre. C’est le bienfait
-des tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. Tu me dis
-que la terre tourne, et cela m’est égal affreusement. Je regrette
-l’Inquisition, grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et enivrante la
-pensée que la terre tourne.
-
---On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ...
-
---Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, que la terre tourne; et
-alors, que m’eût importé le reste?...
-
---Siméon, tu préconisais la tolérance ...
-
---Oui, par lassitude ... Mais continue ton histoire.
-
---Nous appartenions à un groupe positiviste intitulé «la Raison du
-VI^e». Mon père en était le président. Chaque semaine avaient lieu
-des réunions familiales et instructives. Des conférences servaient à
-la commémoration de l’Humanité, des origines obscures jusqu’à notre
-temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, l’Ancien Régime, la
-Révolution, l’Empire, la République ... L’orateur procédait à peu près
-comme mon père à la maison,--c’était souvent lui l’orateur,--mais avec
-plus de solennité. Je cède volontiers au charme de l’éloquence: ces
-beaux discours me ravissaient. Au mois de janvier, nous célébrions
-l’anniversaire d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite à
-son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous apportions une couronne
-d’immortelles, l’usage ne s’étant pas encore répandu de l’églantine
-radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait autour d’une
-table décente, vers la Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année
-où il me fut loisible de manger au delà de mes strictes nécessités.
-La discipline, en l’honneur du maître, se relâchait. J’ai conservé un
-précieux souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, dont le luxe
-m’émerveillait, de saumons mayonnaise qui firent mes délices. Au
-dessert, quelques brèves allocutions donnaient une forme oratoire
-à des idées qui m’étaient familières, telles que la suprématie
-de la laïcité sur le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de
-l’ère «théologique ou fictive», la grandeur d’Auguste Comte et
-l’insigne médiocrité de ses adversaires ... Ensuite, on chantait. La
-_Marseillaise_, d’abord. A cette époque dont je te parle, il ne faut
-pas oublier que la _Marseillaise_ semblait encore une chose «avancée»,
-capable d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de grand cœur,
-accentuant les mesures où «de la tyrannie l’étendard sanglant» est
-flétri. La _Carmagnole_ et l’_Internationale_ ont aujourd’hui relégué
-très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. Elles ne faisaient point partie
-de notre répertoire: nous n’étions pas des hommes de désordre ... Après
-la _Marseillaise_, nous chantions:
-
- Saint bienheureux dont la divine image...
-
---Un cantique?...
-
---Mais non! C’est le choral de la _Muette de Portici_. Nous le
-détournions du sens frivole et vulgaire qu’on lui attribue: nous le
-consacrions à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, ensuite,
-folâtres sans grivoiserie, terminaient de la façon la plus aimable ces
-bonnes journées joyeuses et commémoratives ...
-
-»Il fut décidé que je recevrais une instruction solide, exempte de
-futilité, complète ou, comme disait mon père, «intégrale». Certes,
-les programmes classiques étaient loin de répondre au vœu d’Eugène
-Dufour. Il se chargea de me donner les premiers éléments du français,
-de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, pour aller plus avant,
-recourir à l’enseignement national, faute de mieux. En tout cas, on
-me dirigea vers les sciences, afin que mon esprit positif ne fût
-point altéré par les vanités littéraires. Eugène Dufour méprisait
-la littérature. Il la considérait comme dangereuse et même un peu
-perverse. Il disait: «La parole, écrite ou orale, est destinée à
-l’expression pure et simple des faits réels; et ce qu’on appelle
-littérature est le déguisement de la vérité.» Il s’emportait contre les
-fictions des poètes; il les accusait d’avoir répandu, à toute époque,
-des idées religieuses. Il traitait volontiers Homère de menteur, et il
-ne voulait pas que son fils fût la dupe de ces fallacieux personnages.
-Il ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, que sur la science.
-
---Il y a longtemps qu’il est mort?--demanda Siméon.
-
---Vingt-cinq ans,--répondit Picrate.--J’ai perdu, le même jour, mon
-père et ma mère: ils furent tués tous les deux en chemin de fer,
-le train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans plus tard, une
-locomotive me broyait les jambes. Nous sommes trois victimes des
-chemins de fer!
-
---Vous êtes--reprit Siméon--trois déplorables victimes de la science.
-Comment n’être point ému d’une telle rencontre?... Au temps de ma
-dévotion, j’aurais expliqué cette double catastrophe comme un châtiment
-du Ciel, infligé à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il m’est
-impossible de ne pas voir, dans l’accident où succomba ton père, une
-sorte de symbole narquois et désolant. Eugène Dufour comptait sur
-la science et la raison. Sa vie, il l’avait organisée d’une manière
-scientifique et rationnelle, réglée avec tant de rigoureuse minutie
-qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. Il ne faisait pas
-un geste qu’il n’eût, de le faire, un juste motif. Pour arriver à
-cette précision quasi mathématique, il se privait de toute fantaisie,
-de toute folie: c’est-à-dire qu’il se refusait le principal amusement
-de vivre. Il fut austère comme un théorème. Il mit en branle une
-formidable méthode, afin d’expulser de son destin le hasard,--lequel
-lui semblait une sorte de dieu ou, du moins, de la graine de dieu.
-Voilà! Et il put croire qu’il avait tout prévu. Seulement, une mouche
-se posa sur le nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet employé
-allait accomplir son office; ou bien une idée légère, le souvenir
-d’une petite amie voluptueuse, que sais-je? effleura l’esprit du
-mécanicien, hors de propos, quand il fallait renverser la vapeur. Et le
-train dérailla, contrairement à ce qu’on attendait de lui. Et Eugène
-Dufour fut tué!
-
-»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes de ne point me
-le démontrer, tandis que je précipite mon discours en monologue
-ininterrompu. Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. Mais l’infinie
-multiplicité des causes, leur jeu complexe et le méli-mélo de leur
-efficience embrouillent si bien les conditions de ce qui est que nous
-pouvons nommer hasard, pour abréger, l’origine des choses.
-
-»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous autres hommes de science!...
-As-tu remarqué, Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le professeur
-de chimie annonce qu’il va faire une expérience. Il a théoriquement
-établi qu’en vertu de telle et telle loi, d’une application certaine,
-il faut qu’étant données telles et telles circonstances, tel phénomène
-se produise: «Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; un
-préparateur zélé le seconde et s’acquitte exactement des formalités
-prescrites. Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et les
-sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide blanc quelques gouttes
-d’un autre liquide blanc: vous allez voir le mélange se transformer,
-sous l’action de la chaleur, en un liquide pourpre d’un vif éclat
-...» Les crédules élèves ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il
-est vert, merveilleusement vert, comme une eau d’émeraude, comme une
-perruche fondue!... Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! plus
-ou moins; mais toujours un peu. Si bien qu’un illustre savant imagina
-des règles fort minutieuses pour le calcul des inévitables erreurs que
-chaque expérimentation comporte. Et il serait bon qu’un autre savant
-calculât encore les inévitables erreurs qu’entraîne un tel calcul; et
-ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, afin que la pauvre
-humanité, beaucoup plus tard, le jour où la planète usée sera près de
-se démolir et de rentrer dans le chaos, approche un peu d’un petit
-commencement de vérité! Son effort patient mérite cette récompense
-suprême ...
-
---Alors, quoi?--dit Picrate,--la «banqueroute de la science»?
-
---Picrate,--répondit Siméon,--le penseur auquel tu fais allusion
-présentement eut le tort de combattre un dogmatisme au moyen d’un autre
-dogmatisme et au profit de ce dernier dogmatisme. Cela manquait de
-badinage. D’ailleurs, il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise
-le scepticisme de Montaigne en faveur de la religion;--de Descartes,
-qui fait semblant de douter pour affirmer ensuite plus librement;--et
-de Kant lui-même, qui employa la raison pure à tout détruire afin de
-faire la place nette aux constructions nouvelles qu’il projetait ...
-Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, qui ont des âmes
-d’architectes et ne rêvent que de bâtir ...
-
---Mais toi,--reprit Picrate,--tu es un démolisseur acharné, tu ne veux
-que démolir?
-
---Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je regarde. Il me paraît que
-les démolisseurs font, en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils
-jettent par terre ne tenait plus et menaçait de dégringoler sur les
-passants. Et puis, si l’on examine les décombres, on s’aperçoit que les
-matériaux ne valaient rien; on se demande comment l’équilibre durait;
-on vérifie qu’il serait vain de regretter une si vieille, caduque et
-laide bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant aux architectes,
-ils m’ont toujours l’air de préparer aux démolisseurs de la besogne.
-
---De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la raison, la science; tu
-nies tout!...
-
---Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque la même chose, je
-l’accorde ... On objectait aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous
-peine de se contredire gravement, n’affirmer point leur scepticisme:
-ils devaient douter de leur doute, s’ils étaient vraiment soucieux
-d’éviter toute espèce de dogmatisme. On les taquinait ainsi:--Dire _Il
-me semble_ ... n’est point assez. _Il me paraît qu’il me semble_ ...
-recule la difficulté. _Je crois qu’il me paraît qu’il me semble_ ... la
-recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans toute pensée qui se
-formule une tare indélébile.
-
-»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont radieuses, qui boivent
-les flots du soleil et se répandent en parfums, ne commettent aucune
-erreur; elles bornent leur vie à _être_, elles évitent l’insanité de
-_connaître_.
-
-»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit une sorte de maladie
-fâcheuse qui atteint quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais
-volontiers la conscience comme un accident analogue à la rouille
-du seigle ou au phylloxéra de la vigne. Elle résulte de la mémoire
-néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession d’instants sans
-lien; l’individualité douloureuse ne réussirait pas à se constituer.
-Picrate, je t’ai dit un jour--je m’en souviens et, toi, tu l’as sans
-doute oublié--que la faute originelle, c’était le fait même de vivre.
-J’entendais: vivre d’une vie individuelle. La faute originelle, c’est
-la vie consciente de l’individualité que la mémoire crée. Le Tout, lui,
-est indemne de cette faute; les splendides fleurs d’été, que notre
-seule méditation détache du Tout, sont indemnes de souffrance et
-d’erreur. Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? La mort, unique
-rédemptrice!...
-
---Tu es décourageant, Siméon!
-
---Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes bavardages éperdus,
-d’achever ton récit. Ton père et ta mère sont morts; tu étudies, au
-lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. Tu en es là.
-Ensuite?
-
---Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès les examens de l’École
-centrale. Je suis devenu ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort
-commun, deux ou trois ans. Et puis mes jambes me lâchèrent, et ce
-fut la débâcle. A quoi bon te raconter le détail de mes misères
-successives?... Siméon, je ne voudrais pas te mentir, et je ne voudrais
-pas non plus te mettre au courant de plusieurs aventures d’où je
-sortis, coûte que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, tu ne
-pourrais plus m’estimer, en dépit de ta dédaigneuse indulgence ...
-J’ai commis de graves erreurs, Siméon ... De déchéance en déchéance,
-me voici marchand de lacets, d’anneaux brisés, par les rues, presque
-mendiant ... Quelquefois il me semble que je vais rencontrer Eugène
-Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que veux-tu que je te dise? Je n’ai pas
-eu de chance. Et puis, les femmes m’ont perdu.
-
---Les femmes, Picrate?
-
---Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je les désirais toutes;
-j’en obtenais pas mal ... J’y gaspillai mon temps, mon argent, ma
-réputation. J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament vif.
-En outre, sentimental et jaloux ... Oh! je me suis, avec l’âge, bien
-assagi. Mes jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant il m’est
-resté de l’ardeur, malgré les avanies. L’été, les belles femmes dont
-les robes me frôlent, quand elles marchent portant devant elles la
-gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe légère, m’enivrent, Siméon,
-me rendent fou; et je suis obligé de serrer mes poings contre le bord
-de mon chariot pour ne pas saisir le bas de leur jupe, qui sautille
-à chacun de leurs pas et marque le rythme de leur allure ... Il y en
-a d’admirables, des femmes; et il y en a de bien attrayantes encore,
-quoique imparfaites. J’ai calculé que j’en désire à peu près vingt pour
-cent, à Paris.
-
---C’est énorme, Picrate.
-
---Et toi, Siméon?
-
---Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais me prendre pour un
-pessimiste, et je m’en affligeais. Je ne suis pas un pessimiste, ni un
-optimiste non plus ... Seulement, tu songeais à tout autre chose déjà,
-grâce à la bienheureuse frivolité de ton esprit. Tu es excellemment
-doué pour n’être pas un logicien. Quel dommage qu’on ait voulu te
-consacrer à la science, te soumettre aux disciplines de la raison!...
-
-»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, de propos délibéré, la
-raison!...
-
-»Zénon d’Élée m’est précieux entre les philosophes pour avoir inventé
-l’argument d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On dit: «La
-tortue est partie la première; elle a quelque avance, si peu que ce
-soit: eh! bien, Achille ne saurait aucunement la dépasser. La tortue
-est le plus lent des quadrupèdes et Achille va comme le vent. Non,
-Achille ne saurait dépasser jamais la tortue. Car--raisonnons!--il
-faudra d’abord qu’Achille rattrape la tortue devant que de la dépasser.
-Mais, tandis qu’Achille parcourra cette portion du stade, la tortue,
-si lente qu’on la suppose, aura fait un petit bout de chemin. Ce petit
-bout de chemin, Picrate, Achille le devra parcourir; cependant la
-tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident?
-
-»Voilà ce que démontre la raison, de telle manière qu’on a vainement
-essayé de trouver une faute dans cette argumentation stricte. La raison
-démontre qu’Achille ne dépassera point la tortue ... A présent, faisons
-une expérience. Va devant. Moi, je monte sur mon siège; je fouette mon
-cheval. Tu te hâtes. Et moi, je n’ai pas plus tôt donné deux coups de
-fouet à mon cheval que je suis déjà loin ...
-
-...Picrate vit s’éloigner Siméon, qui ne lui avait même pas dit adieu.
-Il l’appela. Mais Siméon ne se retournait pas. Il était parti. Picrate
-demeura penaud, décontenancé, triste et ne comprenant s’il avait irrité
-son ami ou bien si son ami était soudain devenu fou ...
-
-
-
-
-VIII
-
-SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
-
-
---Pourquoi donc--demanda, le lendemain, Picrate à Siméon--t’es-tu sauvé
-ainsi?
-
---Pour rien,--répondit Siméon.--Parce que je me sentis soudain l’esprit
-chimérique. Pour être déraisonnable. Pour me démontrer que je ne
-suis pas un philosophe à système. Et, si je ne me trompe, aussi pour
-te contrister. Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que je
-n’aperçus point et qui n’en furent pas moins efficaces. D’ailleurs,
-qu’importe?... Tu as la manie de vouloir tout expliquer, Picrate;
-c’est un reste de tes superstitions positivistes: tu es atteint de la
-recherche des causalités. Respectons, que diable, les faits! Ayons
-conscience de notre inconscient!...
-
-»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut
-charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!
-
-»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et
-véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée
-d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour
-mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures
-qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres
-gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois
-encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile,
-tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace,
-d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui
-moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison
-que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se
-répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la
-petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un
-rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des
-poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme,
-dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une
-furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les
-livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités
-de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent
-dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger.
-Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et
-qu’il convient de déjouer ses plans ...
-
-»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir
-de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe
-en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité
-tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe:
-
-»--En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ...
-
-»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non
-loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps.
-
-»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise
-par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère
-notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté.
-L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse
-remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes
-élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au
-collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents
-avec du grec et du latin, je démissionnai.
-
-»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me
-dura quelque cinq ans.
-
-»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh!
-menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à
-Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon.
-
-»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes
-gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre
-sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social,
-presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté
-paradoxale et pathétique!...»
-
-»Voilà comment je m’instituai philologue.
-
-»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes,
-qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités
-ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je
-trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des
-enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante
-fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie
-a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse!
-
-»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante,
-tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est
-pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle
-vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le
-mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de
-grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues,
-fait des rassemblements, se vend un sou.
-
-»Eloignons-nous de cette gourgandine.
-
-»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du
-temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une
-époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans
-doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en
-tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité,
-telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et
-des sages:--Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien
-les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée,
-chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;--Héraclite,
-qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi
-sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le
-même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence
-de l’Être;--Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche
-d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna
-l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais
-accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le
-pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller
-molle et douce;--Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit
-comme la substance des choses;--Socrate, personnage un peu baroque et
-humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les
-gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et,
-polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le
-prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;--Platon ...
-
-»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que
-fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs
-helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de
-philologue.
-
-»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied
-de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils
-photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne
-l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la
-mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que
-m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal,
-qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un
-simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en
-un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent
-Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon.
-
-»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était
-hantée que d’écrivains et de philosophes ...
-
---Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens
-ont privé l’antiquité de son prestige?...
-
---Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis:
-je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je
-choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos
-et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de
-moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela
-s’arrange dans l’absolu!...
-
-» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur
-domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence
-et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme
-ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares
-la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable
-folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante
-s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur;
-cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie,
-hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La
-destinée ne lui fut point injurieuse.
-
-»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette
-pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la
-galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une
-fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê
-n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas
-d’elle!
-
-»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!
-
-»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace
-plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus
-malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux
-et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à
-tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui,
-à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne
-vulgarité.
-
-»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est
-à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités
-blessantes la païenne idéologie.
-
-»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs
-cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des
-forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que
-n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira--sans
-les en avertir--un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les
-textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah!
-comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la
-portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient
-une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la
-signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était
-merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale
-ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur
-sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves.
-
-»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes
-nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des
-siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait
-les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles
-choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques.
-Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte
-que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et
-tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder.
-La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta
-de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau
-fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes
-moines l’avaient enroulée.
-
-»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement
-aperçue, on demeurait épris.
-
-»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique
-émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits
-gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se
-ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur
-accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs
-entreprises.
-
-»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se
-précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent
-celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières
-et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu,
-l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous
-la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et
-d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs
-classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On
-les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité
-...
-
-»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs.
-Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par
-trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note
-que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la
-_furia francese_ n’aurait point admis ces délais!...
-
-»Qu’ils sont comiques et touchants, ces moines que voici très assidus
-à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna,
-un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs
-femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à
-craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans
-seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la
-touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs
-vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité.
-
-»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur
-l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts,
-copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des _oremus_?
-Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la
-foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si
-la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de
-quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le
-premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes
-parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient,
-dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent
-d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes
-et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent:
-s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points
-discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve
-bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais
-s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit
-pas perdre un feuillet pour ce détail ...
-
-»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur
-importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots
-n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui
-se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de
-lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres
-leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec;
-ils ne connaissent de latin que le _Pater_ et l’_Ave Maria_. Grand
-bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient,
-sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies
-matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ...
-
-»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit
-d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée
-sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença
-cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute
-occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux
-offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons,
-les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures
-dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et
-vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur
-de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des
-cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait
-pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il
-n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile
-de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable
-au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine
-s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très
-longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame
-le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples
-et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «_Die
-Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio_ ...» etc., Picrate. Et il
-copie _Lysistrata_, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre
-idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui
-a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il
-pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il
-est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou
-des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux
-que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère
-... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le
-moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la
-Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis,
-protectrice, de le mener à bien.
-
-»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont
-le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la
-candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et
-chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de
-Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et
-divins de Léonard.
-
-»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je
-le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la
-prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées
-crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou
-fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides
-promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est
-pleine de grâce.
-
-»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes
-manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin
-se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins
-complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte;
-et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués
-familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et
-cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un
-philologue aux mains tremblantes et voluptueuses.
-
-»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards
-humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant
-de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée
-très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura,
-des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été,
-jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un
-instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des
-années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres
-quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y
-tombe leur communique un bref embrasement ...
-
-»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où
-on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les
-classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif
-d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire,
-et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là
-naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ
-abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir
-au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame
-étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la
-Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un
-monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents,
-le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur
-les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent
-leurs _ex libris_. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô
-terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une
-bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il
-sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront.
-
-»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on
-l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux
-d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment
-elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables.
-Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire
-d’Athênê!...
-
-»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as
-compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines
-astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se
-forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne
-sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils
-ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles.
-Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les
-perfides ruses de leur science.
-
-»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une
-méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des
-confusions et des pièges.
-
-»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des
-écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.»
-
-»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes
-nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la
-gangue qui l’enveloppe.»
-
-»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt
-de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée,
-pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient
-l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi,
-plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient
-de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années
-les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou
-moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils
-altèrent eux-mêmes ...
-
-»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!
-
-»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer
-avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui
-en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite
-imagination.
-
-»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!...
-
-»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste,
-de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un
-sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à
-surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des
-philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de
-sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré.
-Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il
-fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré
-ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses
-réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa
-lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois;
-il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on
-y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire
-d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et
-abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire.
-Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde
-en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite
-intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait
-eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les
-bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce
-compliqué réseau d’inexactitudes?
-
-»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et
-enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction:
-tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se
-fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la
-tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ...
-
-»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se
-rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures
-et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout,
-discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le
-pour et le contre dans une balance très juste et très sensible,
-évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que
-son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience
-trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints
-collègues, il lui arrive--que veux-tu?--d’éprouver un embarras cruel
-et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi,
-par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans
-la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé
-par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce
-n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire
-à une belle phrase!...
-
-»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et
-philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je
-t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à
-l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences
-appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur
-de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport
-et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as
-perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que
-le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène
-Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix
-à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les
-rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du
-progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais
-il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance;
-des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une
-œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand
-remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que
-modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le
-change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne.
-
-»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais _la Consolation
-philologique_.
-
-»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de
-passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces
-besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux
-le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une
-compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement
-... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie
-à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils
-souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et
-poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes,
-un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de
-réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur
-et leur esprit qui battait la campagne.
-
-»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie,
-ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce
-que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines
-gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues
-à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de
-l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous
-autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité
-humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si
-elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais,
-et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul
-intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question
-sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes
-douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences.
-Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y
-gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel.
-Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de
-scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô
-endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies
-les caractères!...
-
-»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade
-plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris,
-de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre
-m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais,
-depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de
-l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre,
-elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de
-la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal
-odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de
-ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers
-de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas
-que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes
-cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et
-nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du
-reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement.
-Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de
-l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai
-pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,--une surtout,
-blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement
-l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse
-si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté,
-pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce
-que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu
-voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te
-l’indique.
-
-»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences
-farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point
-théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de
-faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me
-joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment
-leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ...
-
-»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre,
-analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration,
-d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour
-de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de
-ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon
-labeur cette tâche: établir le texte du _Timée_. J’ai renié carrément
-ce qui n’est pas le texte du _Timée_. Je me suis retranché de la vie.
-
-»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui,
-les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de
-souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses
-lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme
-habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre
-murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes
-cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur
-m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail.
-
-»Je me rappelle un soir de septembre,--un ciel bleu vert où des lueurs
-circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient,
-les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs.
-Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté
-passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les
-chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de
-m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline
-et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite,
-de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent
-plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé
-d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves
-voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à
-bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive
-et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en
-suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une
-note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut,
-si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en
-éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de
-tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que
-le monde croulait.
-
-»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!...
-Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que
-tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins
-à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades
-reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur
-photographie «avant» et «après».
-
-»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt
-qu’avait pour moi le texte du _Timée_. A vrai dire, j’aurais pu
-tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme
-«l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on
-s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de
-l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne
-permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes
-vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non
-plus.
-
-»J’ai connu de charmants philologues.
-
-»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec
-simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à
-l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le
-renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou
-bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans
-chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues
-ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni
-voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des
-saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc,
-mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu
-dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades
-opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes
-luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une
-surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de
-la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates
-ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des
-fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue
-des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur
-des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent
-marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans
-le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la
-Portiuncule.
-
-»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études
-critiques de quelques philologues!...
-
-»L’un d’eux était un grand corps maigre et gauche, qui marchait en
-rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée
-sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux
-jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes
-mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle
-inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où
-il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré,
-vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres,
-parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous
-avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux
-qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une
-image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut
-pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie
-effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un
-brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ...
-Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition
-formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard,
-que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il
-n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce
-Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le
-vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort
-que la mort!...
-
-»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été
-philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée
-ne lui vint-elle pas de préparer une édition du _Lancelot_? Elle serait
-aujourd’hui précieuse.
-
-»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se
-consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle.
-Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser.
-Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un
-de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée
-par cette phrase que j’ai retenue:
-
-»--L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre
-pays?...
-
-»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre,
-il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait
-au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques,
-encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis
-longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une
-quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen,
-les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son
-opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur:
-certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il
-déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était
-point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le _Bodleianus
-129_, qui contient le texte le moins altéré.
-
-»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins
-et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours,
-sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure
-sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des
-étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux
-de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait _l’Iliade_
-d’Homère»!...
-
-»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le
-gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde
-extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement.
-
-»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il
-se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il
-était avec Lesbie!...
-
-»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne
-l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est
-le plus curieux ménage à trois que j’aie connu.
-
-»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe,
-s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute
-bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien
-des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier
-les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce
-passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore
-mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le
-nombre!...»
-
-»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître
-depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me
-révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses
-formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la
-chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce
-chapitre, ses regards s’allumaient.
-
-»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était
-fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et
-je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels
-qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui
-sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se
-délectait ...
-
-»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la
-philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal,
-qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable
-d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu
-de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son
-tempérament!...
-
-»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la
-seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne
-se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes
-ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il
-ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il
-domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite
-à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous
-méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une
-dame suggère d’autres idées que médicales!
-
-»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit
-même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte
-auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile
-ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou
-d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!
-
-»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je
-voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes
-un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais.
-
-»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages
-africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui
-avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches.
-La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est
-installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le
-sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent
-posées: elles sont mortes.
-
-»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que
-tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul
-espoir,--songe à cela!--pas même l’un de ces espoirs inavoués que
-tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une
-sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où,
-demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne
-gardait rien du passé. Il usait sa vie.
-
-»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation
-ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait
-aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du
-mal et du bien.
-
-»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était
-né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français.
-Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne
-heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à
-Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de
-son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi
-les savants.
-
-»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été
-magnifique,--utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il
-se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités.
-En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il
-rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes
-particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et
-il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie
-spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te
-dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles
-qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions
-chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au
-delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort
-d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable
-désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il
-s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances
-transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut
-être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au
-travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif
-et actif dont il s’était épris fougueusement.
-
-»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de
-son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que
-ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner
-par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des
-promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il
-se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la
-plus rigoureuse l’emploi de son temps.
-
-»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un
-ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres
-logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita.
-Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une
-heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me
-répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de
-l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter
-les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume,
-très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était
-endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il
-profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes
-très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!»
-
-»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions
-sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres
-et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez
-longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il
-appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide.
-Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en
-temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à
-répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis
-à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais
-son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de
-ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était
-droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation.
-Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux
-espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!...
-
-»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout
-de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il
-me signifia:
-
-»--Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune
-abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ...
-
-»Il ajouta, pour lui-même:
-
-»--Et le reste pareillement.
-
-»Comme je voulais en avoir le cœur net, je m’aventurai:
-
-»--Maître, et la philologie?
-
-»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, sans doute, mais
-surtout avec angoisse. Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je
-crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son maxillaire sur le dos
-de sa main ...
-
-»C’était un jour de la fin de l’automne, gris et humide, où il ventait
-et où il faisait froid, une de ces journées de détresse morne où
-l’ennui vous pèse, où la solitude vous étreint. Les petites filles
-d’un orphelinat passèrent, deux à deux, en rangs, la tête coiffée
-d’un bonnet noir, les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus le
-tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à pleurer. J’eus la
-sensation d’une telle tristesse, universellement répandue parmi toutes
-les possibilités monotones de la vie, que j’en aurais crié. Je me
-contins, et c’est à peine si je pus articuler ces mots:
-
-»--Et la philologie, maître? Répondez-moi!...
-
-»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ...
-
-»La grêle clochette d’un couvent ou d’un hôpital commença de tinter,
-lamentable, agaçante. A ce signal, le vieillard se leva et, courtois
-comme d’habitude, me demanda:
-
-»--Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne vous dérangez pas pour me
-reconduire, s’il vous plaît!...
-
-»Nous sommes partis ensemble, lui à mon bras et moi nerveux, impatient
-de sa lenteur. Il me dit:
-
-»--Vous allez un peu trop vite, je vous laisse ...
-
-»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: «Serviteur!...» où il
-mettait toute sa politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais voulu
-l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée le suivait, confuse de l’avoir
-chagriné peut-être. Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table et
-travaillant.
-
-»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai timidement. Il fut affable
-et cérémonieux ainsi que toujours, et il ne fit aux incidents de la
-veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés à notre banc, je
-l’interrogeai sur un passage du _Phédon_; il m’exposa son opinion
-volontiers. Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. Je
-risquai:
-
-»--Cette philosophie est-elle la vôtre?
-
-»Il me répondit:
-
-»--La philosophie de Platon m’est indifférente!...
-
-»Et, comme désireux de couper court à d’autres questions, il ajouta:
-
-»--Je ne m’occupe que du texte de Platon. Cela est concret. Voilà tout!
-
-»Je lui dis:
-
-»--Maître, quand vous avez choisi Platon pour l’objet de vos études,
-est-ce le philosophe ou le poète qui vous tenta?...
-
-»Il me répondit:
-
-»--Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte à corriger. D’ailleurs,
-il ne s’agit pas, en l’occurrence, de tentation, veuillez le croire:
-ces besognes auxquelles nous consacrons notre vain loisir n’admettent
-nulle concupiscence, même spirituelle.
-
-»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir importuné par mes questions.
-J’en conçus un vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il avait
-dû, la veille, aller chez son médecin: ses yeux étaient plus malades.
-
-»--C’est une merveille!--s’écria-t-il;--le médecin voudrait m’interdire
-l’usage de mes yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à la fin
-de ma vie, à condition que j’aie la bonne grâce, évidemment, de ne me
-pas éterniser!...
-
-»Je m’affligeais. Il reprit:
-
-»--L’homme de l’art pose cette alternative. Si je m’engage à ne lire
-que mon journal, vingt minutes tous les matins, je garde assez de vue
-pour me vanter de ne pas être aveugle; si je m’obstine à mon travail,
-c’est une affaire réglée: dans six mois,--un, deux, trois, quatre,
-cinq, six,--le noir!
-
-»Je m’écriai:
-
-»--Maître, maître!...
-
-»Il continua, riant presque:
-
-»--Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou cinq mois j’aurai terminé
-mon travail; alors, vous comprenez, je m’en moque!...
-
-»--Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!...
-
-»Il répliqua:
-
-»--Pourquoi m’acharnerais-je à posséder des yeux inutiles?
-
-»Je lui citai ce vers poignant que prête à son Iphigénie moribonde
-le poète ancien: «Il est doux de voir la lumière du jour!...» Il me
-répondit en souriant:
-
-»--Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse et crédule; en
-outre, à la veille de se marier. Il convient qu’elle s’imagine que
-les paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant ce vieillard, des
-maximes où se complaît l’âme d’une gentille fiancée, dont le père
-est le Roi des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? Cette
-parole de _l’Imitation_ me vaut mieux: «Qu’y a-t-il à voir? De l’eau,
-de la terre, de l’air, du feu et les divers composés de ces quatre
-éléments!...»
-
-»Je m’écriai:
-
-»--Maître, vous vous sacrifiez à la Science!...
-
-»Il me dit:
-
-»--Évitons l’emphase et méfions-nous de ces grands mots abstraits
-auxquels on met des majuscules: car ils sont, en général, très pauvres
-de signification. Qu’est-ce que la Science? Il existe des sciences
-nombreuses, qui diffèrent les unes des autres par leur méthode et par
-leur objet. Chacune d’elles a ses infirmités. Surtout je n’aperçois
-aucune raison de penser qu’elles doivent jamais se réunir pour former
-un tout cohérent: la Science. Il faudrait supposer que chacune d’elles
-se puisse achever parfaitement et que leur totalité corresponde à la
-totalité de ce qui est. Le hasard serait prodigieux!... Laissons de
-côté la Science et les illusions de la petite Iphigénie.
-
-»--Maître, vous ne croyez pas à la Science?
-
-»Sans élever la voix, du même ton qu’il avait pour me dire bonjour ou
-constater que deux heures allaient sonner, il me répondit:
-
-»--Non.
-
-»J’argumentai:
-
-»--Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, votre vie?...
-
-»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. Il se mura dans ce silence
-auquel je m’étais heurté déjà.
-
-»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe étonnante bouleversa le monde
-des philologues. Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur ma
-destinée une véritable influence. Elle fut terrible; et si je suis
-prêt à la trouver, avec toi, un peu comique maintenant, c’est que les
-choses, à distance, perdent beaucoup de leur gravité.
-
-»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
-un jeune helléniste des plus distingués annonça une grande et bonne
-nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, au cours de fouilles
-qu’il pratiquait en Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un texte
-fragmentaire du _Phédon_.
-
-»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le
-composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient _byblos_
-et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait
-de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des
-guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à
-fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées,
-et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres
-n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à
-mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus
-jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les
-manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant.
-La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient
-négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient
-depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est
-dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê
-égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de
-la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut
-l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle
-imagina ce plus fin de ses stratagèmes.
-
-»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle
-de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier
-sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant
-leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur
-sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs
-mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient
-plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus,
-au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne
-leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de
-quelques-uns de ses écrits.
-
-»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce
-trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies
-de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces
-cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres:
-de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des
-autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine,
-circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies!
-
-»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles!
-Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par
-exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres
-et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le
-conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le
-vidait de ses entrailles,--comme un homme!--Mais afin que son cadavre
-sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner,
-on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur
-habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de
-quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait
-des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux
-inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette
-excellente que ne méconnut pas Athênê.
-
-»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le
-rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce
-bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses,
-autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des
-cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil
-de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps
-et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier
-divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la
-résurrection,--oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...
-
-»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et
-mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent
-point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise
-dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et
-Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je
-ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante:
-«Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»
-
-»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du
-_Phédon_. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté
-à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était
-donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au _Bodleianus_, que le
-_Bodleianus_ est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse,
-et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon!
-
-»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée
-se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain,
-parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent
-verbeux, voire éloquents.
-
-»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays,
-célébrèrent cet événement considérable.
-
-»Pendant quelques jours, les hellénistes eurent un air de fête, en
-vérité. Leur existence morne et routinière était embellie. On les vit
-souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon ne devait-il pas les
-visiter? Platon lui-même, revenu des âges lointains, Platon!... Lui,
-réellement lui!... Il leur faisait cette politesse.
-
-»Picrate, imagines-tu l’arrivée aux enfers d’un vieux philologue qui,
-cinquante ans, n’a fait que travailler sur le texte des écrivains
-antiques? Il n’a cure du dieu Pluton, ni des trois juges, Minos, Éaque
-et Rhadamante. Il ne songe qu’à rencontrer les ombres vénérables et
-sublimes des poètes, des historiens et des philosophes, à les voir, à
-les entretenir, à les complimenter. Eh bien! cette fois, sur terre,
-Platon faisait toutes les avances ... On allait connaître Platon!
-
-»Je partageai cet enthousiasme. Du moins, j’en ressentis quelque chose
-... Il me sembla que mon vieux maître, lui, se réjouirait plus encore
-et trouverait là sa récompense.
-
-»Je guettai sa venue au Jardin des Plantes. J’attendis que nous
-fussions installés sur notre banc, pour lui annoncer la miraculeuse
-nouvelle et assister à son plaisir. Qu’il m’eût été doux, Picrate, de
-voir, à mes paroles, un peu de joie entrer dans l’âme du cher homme et
-l’éclairer! Ce résultat de mon propos, je l’escomptais avec une sorte
-d’égoïste ardeur. L’immensité de son découragement terrible m’avait
-torturé au point d’exciter ma haine et ma fureur: j’en voulais à son
-nihilisme,--non à lui! mais à son nihilisme,--comme à un ennemi qu’on
-aperçoit qui vous gagne et vous conquerra. Dans mon désir d’imposer
-au vieillard un motif de bonheur, il y avait, je crois, un peu de la
-méchanceté qui pousse certaines gens à gâter le bonheur d’autrui parce
-qu’il les offense. Oui, son désespoir définitif et adopté résolument
-me provoquait!...
-
-»Je m’assis auprès de lui. Avec lenteur, ménageant l’effet, le
-préparant, l’amenant de loin pour le faire éclater, je savourai
-l’approche de cette minute où l’immobile visage, appuyé sur la canne
-lourde, frémirait. Tel fut mon cabotinage passionné. L’immobile visage
-semblait figé, mais j’épiais le sursaut final qui le secouerait, j’en
-avais l’assurance.
-
-»Il ne broncha point.
-
-»Quel agacement j’éprouvais à le trouver invulnérable et comme cuirassé
-de triple ataraxie! Je lui dis, piteux:
-
-»--Maître, c’est une grande nouvelle! _Plato redivivus._ Le monde
-savant se réjouit.
-
-»Il répliqua, tout uniment, sans bouger:
-
-»--Le monde savant déchantera.
-
-»Je crus--ah! contre toute vraisemblance--qu’il se faisait un jeu de me
-narguer. Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû et, sur le ton
-pressant d’un interrogatoire, je lançai:
-
-»--Parce que?
-
-»Sans marquer le moindre étonnement de ma véhémence insolite, il me
-répondit:
-
-»--Parce que le monde savant est frivole. Aussi bien, mon ami, vous
-verrez.
-
-»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement. Je le compris
-bientôt. Et alors, la lucidité de ses terribles certitudes m’épouvanta.
-
-»Picrate, je ne sais si la suite de mon récit ne te paraîtra pas
-comique et dérisoire. Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique
-des événements humains ne tient pas à la gravité des intérêts
-débattus,--lesquels, au regard d’une pensée un peu haute, se valent
-et ne valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il s’agisse du
-texte du _Phédon_ ou de la conquête des empires, toutes choses qui se
-résorbent dans l’espace et dans le temps, le drame n’est poignant que
-par l’intensité continue d’un effort et la brutalité d’un échec, parce
-qu’alors il est un emblématique épisode de la grande débâcle humaine.
-
-»Il arriva que, le premier émoi passé, les philologues réfléchirent. A
-leur félicité naïve et sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de
-jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils avaient fait un retour
-sur eux-mêmes. Ils se demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir
-besoin d’un hasard tel pour que le texte de Platon fût rétabli en sa
-teneur exacte. Leur science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent
-de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire que Platon ne revenait
-qu’afin de confirmer leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir
-d’être couverts désormais par l’autorité de Platon. Quel succès pour
-leurs méthodes!... Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne me
-trompe, reconstitua sur un fragment de son ossature, imagine, Picrate,
-qu’on annonce à Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire,
-désireux de contrôler son portrait. S’il dit: «Oui, je me reconnais;
-c’est bien moi!» Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le dos
-plus rond, le ventre moins bombé, les jambes plus courtes, les oreilles
-moins évasées, la queue autrement faite que le supposa Cuvier, Cuvier
-y perd sa réputation. Cuvier, en tout cas, passera de mauvais moments,
-cependant que le redoutable archétype, signalé dans les glaces de
-quelque pôle par des Esquimaux vagues, sera en route vers nos climats.
-Le voyage est long.
-
-»Autant en advint de nos philologues. Leur archétype s’éternisait dans
-les brouillards jaunes d’Albion.
-
-»Son possesseur ne se hâtait aucunement de le divulguer. Il n’était
-point hélléniste assez pour le lire avec sûreté, le publier: il
-s’adjoignit un technicien. Le temps durait. Et ces deux hommes
-apparurent, de loin, dans le mystère de la distance, tels que des
-prêtres sublimes qui accomplissent une cérémonie occulte. Ils
-préparaient la redoutable épiphanie du Dieu ... Des prêtres, oui;
-mais démoniaques bientôt. Et le Dieu,--ah! satanique! Les dévots qui
-attendent une révélation se méfient, craignent l’erreur; et leur émoi
-combine avec l’amour du Dieu la peur du Malin.
-
-»Le texte de Platon n’est pas le même selon le savant M. A., le subtil
-M. B., le timide M. C., le compliqué M. D., le raisonnable M. E.,
-l’indolent M. F., et ce casse-cou de M. G. En temps ordinaire, chacun
-de ces messieurs porte à la boutonnière son originalité, s’enorgueillit
-de ne ressembler à personne et enfin ne dédaigne pas un peu de
-fantaisie ingénieuse. Corriger un gros pataquès, ce n’est rien; certes,
-une «jolie conjecture», bien hasardeuse, fait plus d’honneur à qui la
-trouve. Et il y a, dans les académies, assez de place pour la grande
-variété des philologues ...
-
-»L’hypothèse est libre, multiple, accueillante aux diversités. Mais la
-vérité, non pas! Avec elle, point d’accommodements; c’est tout ou rien.
-Elle est impérieuse, ennemie des nuances, brusque!
-
-»Eh bien! Picrate, on n’y songeait plus, à la vérité; on n’y songeait,
-du moins, presque pas. Les militaires, pour peu que se prolonge l’ère
-pacifique, oublient complètement l’éventualité de la guerre, qui est
-pourtant la raison de leur discipline. Alors, ils s’occupent à des
-parades, à de belles manœuvres où se déploie leur virtuosité ...
-Les philologues, pareillement, insoucieux d’un retour offensif de
-l’ennemi, s’amusaient à de bien charmants exercices, témoignaient d’une
-magistrale audace en pure perte et hasardaient n’importe quoi avec
-plaisir ... Or, tout à coup, la vérité, comme la guerre, éclate!...
-On était si tranquille! Une pensée vaillante et généreuse vous anime
-d’abord: l’espoir des galons à conquérir. Et puis on réfléchit que le
-succès de l’aventure est douteux: on s’inquiète. Et puis on s’affole;
-et puis on déteste cette calamité qui survient à l’improviste; et puis,
-si l’on était libre, on s’esquiverait. Impossible: on est engagé!...
-Ah! Picrate, comment t’expliquer cette haine que soulevèrent les deux
-Londoniens maléfiques?
-
-»Réfugiés là-bas dans leur île, avec leur brandon de malheur, comme on
-les maudissait, comme on les chargeait d’imprécations et de rancunes!
-Comme on aurait voulu, au moyen de ces sortilèges meurtriers qui
-franchissent toutes distances, les tuer!... Picrate, de bons et doux
-vieillards qui ne feraient pas de mal à une mouche devinrent enragés
-et féroces. J’en connais qui eussent percé d’un fin poignard, au cœur,
-l’effigie de l’égyptologue et de son exécré complice. J’en connais qui
-eussent, avec de fausses clés, des pinces-monseigneur et l’attirail des
-malandrins, cambriolé le papyrus pour le détruire et pour se délivrer
-de sa menace. Des velléités criminelles et absurdes hantèrent ces
-pauvres âmes ingénues!
-
-»Chacun des bonshommes craignit, non moins qu’un échec personnel, le
-triomphe insolent d’un collègue. Quel serait l’élu de Platon? A., B.,
-ou C., ou F.? Ah! qui? Mais, à coup sûr, un autre!... L’attente de
-la vérité prochaine donnait à chacun des scrupules, une conscience
-plus nette de ses torts, de ses libertés excessives. Subitement on
-se rendait compte de sa désinvolture. _Mea culpa, mea culpa!_ Hélas!
-par actions et par omissions, j’ai péché ... Si tard s’en repentir?
-Oui, à l’heure du châtiment. A l’heure où survient Platon vengeur, les
-mains irritées, jaloux d’arracher les broderies vertes des parures
-académiques, les plaques, les cordons, les cravates des ordres
-illustres sur les poitrines orgueilleuses! Dégradation, déchéance!...
-Eloignez de moi, Platon, ce calice. S’il faut à votre colère des
-victimes, Platon, prenez A., B., C., D., E., F., etc. Pas moi, pas moi!
-Surtout, pas moi tout seul! S’il vous faut moi, n’épargnez personne;
-principalement, n’épargnez pas un tel ni un tel.
-
-»Ah! Platon détestable!... Ce revenant!... Qu’est-ce qu’il avait,
-à surgir de sa tombe? Est-ce que le passeur de l’onde stygienne
-l’écartait de son bac? Avait-on négligé l’obole suprême du péage,
-ou les sacrifices propitiatoires? Au Styx, Platon, au Styx! Tu dois
-laisser tranquilles les vivants. Ce n’est pas la place des morts
-ici-bas. Au Styx, les morts! Va-t’en boire l’eau du Léthé. Ce breuvage
-convient aux défunts en peine d’oubli. Bois du Léthé: tu oublieras un
-peu ton texte, auquel tu sembles attaché plus vaniteusement qu’il ne
-sied à une ombre!...
-
-»Ils se tourmentaient ainsi.
-
-»J’allai trouver mon vieux maître. Je lui racontai la grande
-tribulation des philologues. Il sourit un peu:
-
-»--Je vous l’avais dit.
-
-»Certes, ils déchantaient. Mais lui?
-
-»--Je me dépêche. Mes yeux me faussent compagnie. Je les fatigue, mais
-j’emploie tout leur effort. J’ai besoin d’eux encore cinq semaines. Je
-pense qu’ils pourront aller jusque-là.
-
-»Une question me tentait,--et je n’osais pas la formuler:--si Platon
-était à la veille de tout démolir, pourquoi bâtir encore? si le
-désastre était imminent, pourquoi s’acharner à augmenter les prochains
-décombres? Je hasardai:
-
-»--Maître, vos collègues ne travaillent plus. Ils attendent.
-
-»Mon maître dit:
-
-»--Ils sont frivoles!
-
-»Avait-il donc en soi tant d’assurance? Était-ce l’orgueil qui
-l’encourageait, la certitude de tenir la vérité?...
-
-»--Maître, vous n’avez pas d’inquiétude?
-
-»Il me répondit:
-
-»--Non.
-
-»Je compris toute son âme et son absolu détachement.
-
-»Les autres, cependant, s’agitaient. Ils publiaient, dans les
-périodiques spéciaux, des articles prodigieux, où par avance
-ils dénigraient le papyrus. Ils se voulaient garder, comme on
-dit, à carreau. Ils indiquaient, ils démontraient--car tout se
-démontre!--qu’un papyrus, somme toute, est sujet à caution, que
-celui-ci précisément pourrait bien ne guère avoir d’importance. «On le
-disait ancien: qui sait? Et puis l’antiquité d’une copie n’est pas une
-irréfutable preuve de son excellence ... Une copie égyptienne, peuh!...
-Etc ...»
-
-»Tandis qu’ils épiloguaient là-dessus avec une malveillance opiniâtre,
-un beau jour, le texte parut.
-
-»Ah! Picrate, quelle débâcle!...
-
-»Rien, rien, rien! pas une seule, tu m’entends, pas une seule
-conjecture ne se trouvait vérifiée, pas une!
-
-»Total et universel fiasco! Ni A. ni B. ni C. ni D. ni E. ni F. ni G.
-ni personne, à Paris ni à Berlin, à Londres ni à Rome, à Madrid ni
-ailleurs, n’avait deviné rien.
-
-»Des bêtises! Des calembours vains! Des calembredaines! Pas une
-minute, pas une seule toute petite minute dans la série laborieuse
-des années philologiques n’avait été utilement employée! Pas une idée
-exacte n’était venue, une fois, se loger dans la tête appesantie
-d’un helléniste zélé. Les quarts de siècle, les demi-siècles qu’ils
-avaient, les uns et les autres, consacrés à la persévérante besogne, se
-révélaient stériles, gâchés, nuls ... En pure perte, en pure perte!...
-Que dis-je? Aux erreurs des scribes médiévaux, ils ajoutaient, jour par
-jour, leurs âneries particulières, avec méthode, à force de réfléchir,
-à la sueur de leurs fronts. Que n’avaient-ils, au lieu de cela, joué à
-la manille, par exemple, ou au trictrac, ou profité de la facilité des
-courtisanes, plutôt que d’offusquer, de leurs sottises, le beau visage
-d’Athênê, plutôt que d’aboutir à ce résultat ridicule?
-
-»Ah! Picrate, Picrate, songe encore que leurs seins chétifs étaient
-constellés des récompenses nationales, impériales et royales, des
-croix de Sainte-Anne et de Saint-Ildefonse, du Soleil-Levant, du
-Caroubier d’Or, de l’Étoile des Braves et du Christ de la République
-d’Andorre!... Il fallut étouffer l’affaire, sous peine de nuire à la
-respectabilité générale. On y parvint.
-
-»Mais que les premiers jours furent pénibles!
-
-»Je voulus voir mon maître, lui faire part de la catastrophe. Tout
-de suite, quand je possédai le texte du papyrus, je vérifiai que ses
-conjectures à lui, comme les miennes et comme celles de tous les
-autres, étaient démenties. Et alors je fus épouvanté du sacrifice
-inutile de ses yeux. Je résolus de l’arracher à cette duperie. Ou bien
-fallait-il le laisser pénétrer dans la nuit et mourir sans connaître
-la vérité lugubre?... Non, il devait savoir!... Plusieurs jours, je
-le guettai. Il ne vint pas. Il travaillait, il se hâtait. Enfin, je
-l’aperçus. Voilà! je lui crierais: «Maître, maître! Ce n’est pas la
-peine. Brûlez vos notes, vos écrits, tout. Gardez vos yeux, vos pauvres
-yeux presque usés à la tâche menteuse! Nous étions dupes!...»
-
-»Mais, quand je fus à son côté, le courage me fit défaut. Il devina.
-Mon trouble; un pressentiment. Il me dit:
-
-»--Eh bien! ce papyrus?...
-
-»Alors, je ne pus contenir mes sanglots de rage.
-
-»--Gardez vos yeux, maître, gardez vos yeux!...
-
-»Il souriait.
-
-»Bientôt, il se leva:
-
-»--Excusez-moi. Je n’ai pas de temps à perdre. Au revoir ... Ou bien
-m’accompagnez-vous, mon ami?
-
-»Une révolte me prit. Pourquoi ne m’interrogeait-il pas sur le papyrus
-meurtrier? Pourquoi n’était-il pas curieux d’apprendre le détail de la
-mauvaise aventure? Pourquoi souriait-il?
-
-»Mais il s’en allait. Je n’eus pas la charité suprême de le guider, de
-lui économiser dix minutes de vue. Je le regardai qui s’éloignait, à
-petits pas, craintivement, soigneux d’éviter les arbres et, sur le sol,
-les flaques d’eau. Il s’éloignait, il s’éloignait; au bout de l’allée,
-il disparut. Je sais qu’il rentra chez lui, qu’il se remit au travail,
-que cela dura des jours et des jours. Il corrigeait les épreuves de son
-livre.
-
-»Picrate, j’étais en ce temps-là un peu trop jeune encore pour
-accueillir cette philosophie impassible et stoïquement sereine: on
-n’arrive que peu à peu à la suprême désolation. L’image de mon maître
-ne m’est qu’ensuite devenue un emblème d’apaisement. Il me semble
-qu’aujourd’hui, s’il vivait, il pourrait me gagner à sa discipline.
-Alors j’avais de farouches ardeurs qui secouaient ma forte musculature;
-alors, en dépit des doctrines de désespoir et d’abnégation, il traînait
-en moi d’invincibles désirs de vivre. Je les ai durement réduits, à
-mesure que j’ai mieux aperçu qu’ils étaient la source de mes maux, à
-mesure aussi que se calmait, en vieillissant, mon organisme. Maintenant
-même, j’ai mes jours de déraison: la sagesse absolue n’appartient
-qu’aux morts. Mon maître fut un sage parmi les hommes, parce qu’il
-devança de quelques années le néant final ...
-
-»Après le krach de la philologie, les savants patentés, en fin
-de compte, se reprirent. Ils devaient à l’État ce grand effort
-d’inconséquence ... Messieurs, la science continue!
-
-»Mais moi, que faire?... Quand ma colère eut déchiré mes paperasses,
-elle en jeta dans la cheminée les lambeaux, alluma le feu et regarda se
-consumer ces ridicules choses avec plus de rage et de fureur blessée
-qu’un amant acharné à réduire en cendres les trompeuses lettres de la
-maîtresse décevante. Les flammes jaillissaient en chrysanthèmes de
-lumière. Les feuillets, suscités par elles, s’envolaient, comme si les
-animait éperdument la joie de s’anéantir. Moi, que cette allégresse
-insolente irritait, je voulais empêcher leurs élans fous et, de mes
-pincettes, je tapais sur le tas brûlant, je comprimais le foyer dense
-où éclosaient les fleurs de feu mouvantes. Ah! que m’exaspérèrent ces
-vestiges de mon labeur morne, quand je les vis exaltés soudain de ce
-délire de délivrance!...
-
-»Et puis, les flammes pâlirent, et leur fièvre devint une langueur
-qui s’abandonne et se gaspille. Il y avait de courtes recrudescences:
-ainsi, dans une âme qui s’endort, remuent les velléités de la veille.
-Plus d’une fois, je crus que la dernière embrasée avait lui; elle
-tombait; une autre encore surgissait; et la dernière de toutes,
-frêle, hésitante et furtive, je la vis sans plus croire qu’elle fût
-la dernière, sans la discerner, comme il m’aurait plu de le faire,
-parmi toutes les autres. Je ne suis pas sûr de me souvenir d’elle et
-peut-être que je l’invente. Pourquoi me figurè-je qu’elle était plus
-précieuse que les autres et contenait l’âme de mes années abolies? De
-même, le dernier soupir des moribonds est pathétique, bien qu’il ne
-soit qu’un soupir après tant d’autres, et qu’à chaque soupir de la
-longue vie on meure un peu jusqu’à mourir tout à fait. La somme des
-nombres décroît par unités successives; et la perte n’est pas plus
-grande de l’ultime unité que des autres ...
-
-»Enfin, lorsque se fut consumée toute la substance vive, du feu courut
-encore dans les feuillets noirs, qui craquaient, crépitaient avec un
-bruit métallique. Des franges rouges bordèrent ces petites choses
-défuntes. Mon écriture se dessina en blanc, nette, fine, sur les pages
-brûlées, telle que je pus encore la lire. Elle me fut odieuse! Je
-remuai, de mes pincettes, ce fatras obstiné: une légère fumée grise
-monta.
-
-»Je pris dans un journal ces fragiles débris et prétendis les jeter par
-la fenêtre, aux quatre vents. Il en vola de tous côtés, dehors, en
-papillons laids. Et l’air de la rue me les renvoyait. Ils frôlèrent
-mes mains et mon visage. Ils s’acharnèrent à rentrer chez moi. Ils
-se blottirent dans les coins et les recoins, sous les meubles, entre
-mes livres. Ils emplirent ma chambre de leur odeur âcre et mortuaire.
-Je ne pouvais me défaire d’eux et, si je soufflais sur eux, ils
-s’éparpillaient, jouaient, se multipliaient et me tourmentaient!
-
-»Je passai des jours détestables à lutter contre la résistance du néant.
-
-»Telle fut, Picrate, la fin de ma philologie. Athênê, déconcertante, me
-repoussa.
-
-»Et, pour ne plus parler ensuite de cette vierge trop jalouse de soi,
-glorifions le stratagème de sa virginité victorieuse. Vois comme elle
-a déçu l’effort présomptueux des philologues; vois comme elle s’est
-échappée avec mépris des lacs où ils pensaient la captiver. «Ah!
-vous pensez m’avoir surprise? dit-elle à peu près. Eh bien, regardez
-ce très petit espace de ma vérité, entre ces deux plis de mon voile
-que j’écarte. Est-ce pareil à vos conjectures? Inutiles pédants et
-vieillards fats, je n’écarterai pas davantage le voile où se complaît
-ma nudité ...»
-
-»Au cours des siècles nombreux et divers, n’a-t-elle pas trouvé,
-parmi les empressés dévots de son mystère, une âme digne d’elle et à
-laquelle il lui fût doux de se révéler, sereine et belle et nue?... Qui
-sait? Celui qu’elle favorisa peut-être de son indulgence ne la voulut
-point trahir. Il nous est loisible de le supposer si ébloui de la
-merveille et si intimement épris de sa possession qu’il la dissimula,
-comme un amant veille à éloigner des regards d’autrui son bonheur.
-
-»J’imagine plutôt que la vierge antique n’a point eu de charitable
-défaillance. Dans le silence des cloîtres, dans l’immobilité somnolente
-des bibliothèques, dans le ventre embaumé des crocodiles millénaires,
-au contact glacé des momies vieillissantes qui se décharnent et
-noircissent, j’imagine qu’elle a gagné le désir âpre de la mort, le
-goût nostalgique du néant, et que, pour en finir, elle a suscité ces
-fléaux: les insectes rongeurs de livres, les conquérants destructeurs
-de cloîtres, les Bédouins violateurs de tombeaux et les philologues
-imbéciles.
-
-»O Athênê, tu as choisi la bonne part: elle ne te sera pas retirée! De
-ton voile, tu as fait un linceul. Et puis, jalouse de ton cadavre après
-avoir été jalouse de ton corps, tu as souhaité que s’en éparpillassent
-et s’en perdissent les lambeaux précieux! O Athênê réduite à rien,
-sois saluée de ceux que désole l’amertume de vivre et, pour plus tard,
-l’horreur d’avoir vécu!...
-
-»Picrate, mon Picrate, que nous voici loin des réalités quotidiennes!
-Revenons à moi, si tu veux.
-
-»Que te dirai-je?... Je n’ai plus qu’à te faire connaître ce dernier
-épisode de ma vie: comment je suis devenu cocher. Cette aventure
-n’est pas extraordinaire. Nombre de mes collègues furent autrefois
-professeurs, magistrats, curés, banquiers, etc. Ils connurent les
-avantages, et aussi les inconvénients, des professions dites, je ne
-sais pourquoi, libérales; et ils en vinrent à ce métier vulgaire.
-
-»Je ne suis pas, Picrate, un égalitaire acharné. Il y aura toujours des
-malins et des niais, de jolies femmes et de laides. Les législateurs
-n’y peuvent rien. Du reste, il ne m’importe, quant à moi. Je fais
-trop peu de cas des grandeurs humaines pour m’indigner de les voir
-réservées à quelques veinards. Mais j’admire l’état de cette société
-contemporaine qui se réclame de plusieurs révolutions, des grands
-Principes, de la Déclaration des Droits de l’homme, que dis-je? et
-du citoyen, qui inscrit sur ses monuments une devise où l’Égalité,
-entre la Liberté et la Fraternité, fait figure,--et qui, cependant,
-hiérarchise les métiers.
-
-»Notre bourgeoisie française, qui n’est pas, il faut le reconnaître,
-unanime sur beaucoup d’idées, l’est sur celle-ci, par exemple, que
-«l’on n’est pas cocher!...» Dogme, axiome! On est employé dans un
-ministère, on gratte ici ou là du papier, on place du champagne, on
-établit des polices d’assurance contre l’incendie; mais cocher, ah!...
-
-»De sorte qu’il me serait malaisé de faire croire que j’aie choisi
-cette profession librement, sans être d’abord tombé dans l’infamie,
-sans être non plus réduit à l’extrémité. C’est vrai, pourtant: mon
-casier judiciaire est intact et je possédais un peu d’argent. Je
-pouvais, à la rigueur, m’établir bourgeois.
-
-»Mais quoi! j’avais vu le krach de la philologie, et je
-prévoyais,--aujourd’hui, comme je l’appelle de mes vœux!--le krach de
-la respectabilité ... Oui, oui, les bonshommes de l’institut, j’avais
-assisté à leur grande panique, puis à leur lamentable déconfiture.
-J’avais vu se détraquer leur magnifique importance. Je crus qu’ils
-allaient s’humilier, logiquement, se dévêtir de leurs glorioles et
-demander pardon de leur prestige usurpé. Pas du tout! Ils firent,
-comme disent les paysans madrés de Normandie, «mine de rien, mine de
-peler des œufs»; ils prirent un petit air naïf et souriant: «Quoi?
-qu’est-ce? qu’y a-t-il? Nous ne savons pas ce que vous voulez dire ...
-Cet incident? Peuh!...» Ils subirent l’avanie avec tant de sérénité
-maligne qu’ils parurent n’avoir point reçu cette gifle au tournant
-de l’érudition. Ils continuèrent leur imposture et ils siègent dans
-les académies, avec la même pompe qu’autrefois, la même dédaigneuse
-affabilité, la même faconde molle et prétentieuse. Ils sont complices.
-Si l’un d’eux avait triomphé, il eût démoli les autres. Mais, comme ils
-se sentirent tous atteints, ils s’entendirent pour faire tous semblant
-de n’être point touchés. Ils n’eurent pas besoin de pourparlers ni de
-négociations: un pareil désir de surmonter la crise les animait; ils ne
-bronchèrent pas.
-
-»Il faut les voir, dans les grandes séances!... J’ai plus de peine
-à imaginer l’attitude qu’a chacun d’eux en présence de soi, dans le
-silence de la solitude.
-
-» ... Est-ce tout? Ah! s’il n’y avait que la philologie, Picrate,
-de flanquée à terre, on s’en pourrait consoler. Mais nous avons vu,
-Picrate, toi et moi, les gens de cette époque convulsive, nous avons vu
-la Guerre, le Boulangisme, le Panama,--et tout le reste!...
-
-»Aucune de ces histoires, où était engagé l’honneur de nos plus
-magistrales corporations,--les juges, les militaires, les politiciens,
-que sais-je?--aucune ne s’est liquidée.
-
-»Des non-lieu, des grâces, des amnisties: l’éponge!
-
-»Un peu de brouhaha, d’abord. Des imprudents jettent l’alarme. Et
-puis, motus! L’affaire est classée. Quoi? qu’est-ce?... Rien du tout!
-Il vous paraît, cependant ... vous croyez bien vous souvenir?... Non,
-non: illusion, rêve, cauchemar. Éveillez-vous; regardez: l’ordre règne.
-Regardez: les stratèges sont sur leurs chevaux, les politiciens à la
-tribune, les juges au prétoire. Vous dormiez; évidemment, vous dormiez!
-
-»Picrate, imagine un chirurgien. Cet homme de l’art, examinant ce
-ventre, y diagnostique des corruptions. Il l’ouvre. Il donne du
-bistouri, des ciseaux. Et, à mesure qu’il avance dans son travail,
-il découvre plus de bobo ... Il a peur! Il s’effraye lui-même de son
-audace première. Vite, vite, il referme la plaie, il la recoud du
-mieux qu’il peut; et il enclôt, avec la vieille maladie, les blessures
-nouvelles dans ce ventre ... Eh bien! notre corps social, mon ami, est
-couvert de ces cicatrices hâtives: dedans, cela pourrit horriblement!...
-
-»Imagine encore, Picrate, un indiscret mari qui est trop tôt rentré
-chez lui. A l’improviste, il entr’ouvre sa porte et voit, sur un
-canapé, son déshonneur qui s’amuse. Il regrette d’en avoir trop aperçu,
-referme doucement la porte, affecte de tout oublier: son bonheur, que
-dis-je? son honneur exige qu’il respecte avec assiduité cette fiction
-consolante.
-
-»Moi, je veux bien. Seulement, que les cicatrisés me laissent
-tranquille! Je ne refuse pas de rendre hommage à l’ingéniosité de
-leur hypocrisie. Ce que je leur refuse, c’est la complicité de ma
-déférence: moi, j’ai vu; je sais que j’ai vu; j’ai distinctement vu le
-canapé folâtre; j’ai distinctement vu, à la faveur d’une imprudente
-laparotomie, les entrailles rongées d’ulcères; j’ai vu cela. Je n’irai
-pas le crier sur les toits, c’est tout ce que je puis faire pour
-l’ordre social.
-
-»On raconte, Picrate, que, dans certaines villes d’eaux où le jeu
-fleurit, il y a des employés fort experts à escamoter les victimes
-de la malchance: un suicidé ne traîne pas longtemps sur le perron du
-trente-et-quarante; il a disparu en quelques secondes. Les joueurs ne
-sont pas attristés de ce spectacle répulsif, et ainsi les intérêts du
-patron ne souffrent pas. Eh bien! un pareil travail de prestidigitation
-nécessaire est quotidiennement exécuté, chez nous, par les gardiens
-de l’ordre social. On supprime vite les cadavres, on lave les dalles,
-on feint de rire et de baguenauder sur le lieu du crime. On cache les
-turpitudes: elles n’en existent pas moins.
-
-»Alors, moi, que veux-tu? j’ai du dégoût. Quand je passe à côté des
-Respectables, je me bouche le nez.
-
-» ... Picrate, je m’exalte, ce soir, un peu plus fort que de coutume.
-Oui, je sors de mon caractère, s’il est question de ces gens et de ces
-choses. Tu admires peut-être que je badine à propos de l’absurdité du
-Cosmos et m’indigne si violemment au sujet de ces ridicules bonshommes
-et de leur illusoire magnificence. C’est que, vois-tu, le Cosmos
-n’importe guère, somme toute. Nous ne vivons pas dans le Cosmos,
-à bien y réfléchir, mais en ce petit coin de terre où les hasards
-nous ont logés: nos yeux ni nos désirs ne vont au delà d’un cercle
-restreint. Tandis que la respectabilité est quotidiennement nocive!
-Picrate, Picrate, elle détruit la précieuse merveille des existences
-individuelles. Et s’il n’y a de philosophie que du général, il n’y a de
-vie que du particulier.
-
-»N’as-tu pas vu cela mille et mille fois, des âmes qui n’ont pas fleuri
-selon la spontanéité de leur nature, à cause de la respectabilité?
-Ni l’audace des belles entreprises ni l’ardeur des grandes amours ne
-résistent à l’oppression de ce dogme ... Tu allais t’élancer à de
-délicieuses joies, tu allais obéir à ton instinct,--j’appelle ainsi
-l’essence même de ton être,--tu allais conquérir un bonheur non pareil,
-et la respectabilité te le défend!... Petite femme, petite femme, on
-t’a fait signer un engagement solennel: tu appartiens à monsieur;
-monsieur désormais a la libre disposition de toi, de ton corps, de tes
-seins jolis et de tout le secret de ta pudeur. Et voilà que tu n’aimes
-plus monsieur: tant pis pour toi, s’il t’aime ou seulement s’amuse à la
-possession de tes rondeurs blanches. Tu ne peux plus lui refuser cela,
-ni le donner à qui tu aimes, parce que cela--qui est toi--n’est plus à
-toi. Que faire? Tu as signé. C’est, d’ailleurs, un contrat frauduleux
-qu’on utilise contre toi. Quand tu as signé, tu ne savais pas de quoi
-il retournait, tu ignorais absolument les réalités conjugales; en
-outre, on avait négligé de t’apprendre comme le cœur des hommes et
-des femmes est soumis à des changements capricieux et qu’une femme
-n’est renseignée sur soi-même qu’un peu de temps après avoir cessé
-d’être fille ... Iras-tu ailleurs, où tu aimes? Que non! à cause de la
-respectabilité. Ou bien, alors, en cachette et de telle façon qu’en
-soit flétri le charme de ton nouvel amour.
-
-»Il n’y a de baisers vilains que donnés à qui l’on n’aime pas. Il n’y
-a de faute abominable que contre soi. Petite femme, tu es démoralisée
-si tu cèdes à ton mari dont le voisinage a cessé de te plaire ...
-Seulement, la respectabilité le veut!
-
-»Ah! combien j’ai pitié des victimes innombrables que fait la
-respectabilité!... Je t’ai dit les petites femmes et leur misère. Ce
-n’est pas tout. Je te voudrais citer encore ... ah! tout le monde, ah!
-tous ceux comme toutes celles qui négligent de vivre selon soi, pour
-mériter l’estime universelle.
-
- * * * * *
-
-Picrate interrompit Siméon:
-
---C’est la base de la Société, Siméon, que tu sapes. Tu démolis la
-Société!
-
---Le beau malheur!--répliqua Siméon.--Qu’est-ce que c’est que la
-Société, sinon la collection pure et simple des individus? Et qu’est-ce
-que c’est que cette Société au nom de laquelle on persécute les
-individus?... Mais je te range, toi, socialiste, avec les royalistes,
-les impérialistes, les républicains de gouvernement,--les étatistes,
-quels qu’ils soient! Encore la tyrannie d’un autocrate a-t-elle plus de
-sens: elle sacrifie les citoyens à ce privilégié personnage; lui, du
-moins, en profite. Vous, les socialistes, vous sacrifiez les individus
-... à rien, à cette notion vague et vide et nulle de la Société, à
-rien, je te dis, à rien!
-
---Tu es un anarchiste!--s’écria Picrate.
-
---Appelle, si tu veux, anarchisme--reprit Siméon--ma haine des
-institutions meurtrières et mon souci de l’individualité précieuse ...
-
---Tu détruis tout!
-
---Oui, quant à moi! mais, par ailleurs, je suis une sorte
-d’anarchiste, en effet, qui ne pratique pas.
-
-»Imagine, Picrate, ce qu’il naîtrait de beauté sur la terre, si
-seulement on négligeait la respectabilité. Vois les âmes, toutes les
-âmes redevenir sincères et recouvrer leur spontanéité charmante. Plus
-de contraintes inutiles. Et les voilà, toutes les âmes, qui chantent de
-plaisir, et qui se développent joliment et qui trouvent leur volupté.
-Ah! comme elles chantent, les petites âmes humaines, désormais libres!
-Ce sont, en vérité, des oiseaux que l’on a lâchés de leur volière ...
-
-»Mon doux Picrate, je ne suis pas un anarchiste dangereux. J’ai
-renoncé, depuis toujours, à mes réformes magnifiques. Je n’avais pas
-l’envergure d’un apôtre. Et je laisse le monde souffrir, n’y pouvant
-rien. Mes mains n’ont pas la force qu’il faudrait et ma parole n’est
-pas persuasive pour les masses.
-
-»Mais, si j’avais été Jésus, au lieu de dire aux hommes: «Aimez-vous
-les uns les autres», je leur aurais crié: «Laissez-vous donc
-tranquilles les uns les autres!...» Ce fut la grande erreur de Jésus.
-Il ne vit pas l’imprudence qu’il y a, si je ne me trompe, à confondre
-les individualités. Sous prétexte de bien s’aimer les uns les autres,
-on se mêle passionnément des affaires du prochain; on l’asservit.
-C’est, affirme-t-on, dans son intérêt. Ah! que de droits abusifs on
-s’arroge sur autrui, sous couleur de l’aimer!... Les collectivités
-organisent «le bien public»; et cela suffit pour que les individualités
-succombent sous le faix de la tyrannie générale.
-
-»Oui, Picrate, c’est entendu; tu me répliques: «Solidarité!» Connu,
-connu! C’est le vieil «amour du prochain» qu’on a laïcisé; et on lui
-a donné ce nom, d’aspect scientifique et pédantesque. L’apôtre allait
-disant: _Nos credimus caritati_.
-
-»Amour, charité, solidarité, fraternité même, que de crimes on a
-commis, que de crimes plus graves on va commettre en votre nom!
-
-»Les devoirs envers le prochain, ce sont des droits que l’on prend sur
-lui. Et moi, cette chose m’étonne et m’indigne qu’un être pense avoir
-des droits sur un autre être ...
-
-»J’aurais traversé les villes et les bourgs, prêchant aux hommes:
-«Laissez-vous tranquilles les uns les autres. Anéantissez l’ordre
-social. Éparpillez-vous. Il y a pour tout le monde de la place sur
-terre. Allez-vous-en, où vous voudrez, vivre selon la fantaisie de vos
-moments!» Oui, tel serait mon évangile libérateur.
-
-»Et j’y ajouterais quelques miracles, si possible; les miracles
-enfreignent excellemment les lois de l’univers: c’est d’un bel
-anarchisme ...
-
-»Oh! non, ne t’attends pas, Picrate, à me voir, un jour, assumer
-le rôle apostolique. Ceci m’empêche: oui, je sais que j’échouerais
-tristement, car il y a dans les âmes humaines un désastreux instinct de
-servitude; et nul n’affranchira ces vieux esclaves!... J’ai borné la
-réforme à moi-même; elle m’a réussi: je suis un homme libre.
-
-»Seulement, moi, je n’ai plus grand’chose à faire de ma liberté. Cet
-ancien philologue en rupture de ban n’est pas un admirable échantillon
-qu’il me plaise d’offrir à ton examen. Je le regrette. Ne juge pas sur
-mon exemple ma méthode.
-
-»J’emploie ma liberté de mon mieux. Telle qu’elle est, je la
-préfère aux esclavages respectables. La vie que je mène a ceci
-pour me contenter: elle ne suppose résolue aucune des questions
-de la métaphysique, de la sociologie ni du reste. Elle implique
-des négations, je le concède,--oui, la négation provisoire de ce
-qu’affirment les autres avec une intrépidité offensante. Elle n’est pas
-oppressive; elle dédaigne un chacun volontiers.
-
-»Les gens de Passy vont au Jardin des Plantes; ceux du Jardin des
-Plantes vont à Passy. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, ainsi se
-font des échanges frivoles entre les divers quartiers de cette ville.
-Ces gens sont fous et j’aide leur folie. Je les promène, je les
-véhicule, je les conduis à leurs amours, je les voiture à leurs désirs.
-Et j’aime qu’ils ne trouvent pas que je vais assez vite. Je fouette
-mon cheval au risque d’écraser les piétons nonchalants: gare, c’est la
-folie qui passe, la belle folie humaine, gare, gare, et place à nous!...
-
---Siméon,--dit Picrate,--tu es toqué!
-
---Mais oui!--répliqua gaiement Siméon.
-
---Et subversif!--continua Picrate.
-
---Mais oui, mais oui! Plaçons des bombes sous les doctrines!...
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-MARIE GALANDE
-
-
-Picrate, qui demeurait aux Ternes, et Siméon, qui demeurait à
-Levallois, avaient pris l’habitude de se retrouver, le matin, sur
-les sept heures, à la terrasse d’un petit café de la barrière, pour
-le déjeuner du réveil. Siméon, vu la saison chaude, remplaçait par
-un veston d’alpaga sa houppelande et par un canotier son chapeau de
-cuir bouilli. De telle sorte qu’on eût dit un bourgeois quelconque,
-n’eût été son fouet qu’il portait comme une badine. Tandis que Picrate
-absorbait un bol de café noir, puis un cognac, Siméon, sans hâte,
-trempait dans du café au lait deux croissants. Il n’allait chercher
-son fiacre qu’ensuite, quand il lui plaisait: car il était son maître,
-ayant, sur ses économies, acheté ses instruments de travail,--fiacre
-d’été, fiacre d’hiver et le cheval.
-
- * * * * *
-
-Il fait beau. C’est la fin de juillet. Après une soirée d’orage, il a
-plu, la nuit, longuement, en déluge; et, ce matin, l’atmosphère est
-allégée. Il traîne au ciel des bouts de nuages, mais haut, pacifiques
-et qui s’en vont. Sur le sol, des flaques subsistent, de place en
-place; elles n’ont pas fait de boue; elles sont là, dans les creux
-de la route, comme dans des bassins minuscules. Un peu de vent les
-ride; elles reflètent de la clarté mate. On respire de la fraîcheur.
-On se hâte d’en jouir, car le soleil, qui déjà monte, est menaçant.
-L’après-midi sera torride et lourd; on profite du doux relâche. Les
-gens qui vont à leur travail ouvrent la bouche pour goûter l’air
-délicieux.
-
-Picrate est arrivé, contre son habitude, avant Siméon. Il a mal dormi,
-à cause de l’orage. Il se frotte les yeux; il est de méchante humeur.
-Il a commandé son café noir; il le déguste, l’aimant très chaud. Il
-guette Siméon, s’impatiente, calcule que son bol sera vide quand Siméon
-viendra et que, pour tenir compagnie à ce camarade inexact, il lui
-faudra un second café noir: ennui de dépenser trop.
-
-Siméon paraît. Il est dispos et presque joyeux. Il sourit et ses yeux
-sont vifs. Picrate l’accueille par ces mots:
-
---On a fait la grasse matinée?...
-
---Pas du tout!--riposte Siméon.--Je me suis levé dès l’aube ...
-Bonjour, Picrate ... Oui, et je me suis promené. C’était charmant.
-Il y avait de la rosée. Les feuilles, au Bois, luisaient; et de
-petites gouttes brillantes s’en détachaient, tombaient sur l’herbe
-parmi d’autres. La terre buvait, peu à peu, tout cela. Et les
-oiseaux menaient un grand vacarme dans les cimes. Certains, parfois,
-descendaient et se plongeaient dans la mousse humide, pépiant et les
-ailes frémissantes. Quel magnifique instinct de volupté anime ces
-petits êtres, les précipite à leur plaisir et les fait palpiter à
-toutes les occasions agréables! Je les ai longtemps admirés et je suis
-revenu en flânant. Voilà.
-
-Picrate dit:
-
---Tu t’intéresses à de petites choses.
-
---Ce n’est pas une petite chose, Picrate, cette allégresse de la nature
-matinale. Si tu avais été, comme moi, dès l’aurore, voir les oiseaux du
-Bois s’éveiller et faire leurs ablutions pour la commençante journée,
-tu n’aurais pas cette figure chagrine et mal contente. Qu’y a-t-il?
-
---Rien ... j’ai sommeil. L’orage ne m’a pas laissé dormir.
-
---Médiocre mélancolie, Picrate! Il ne faut pas s’affliger pour de tels
-accidents. Participe à la douceur qui t’environne, et ris! Permets que
-je t’offre un peu de café encore, en l’honneur du beau temps, et tâche
-de te dérider. La vie, mon Picrate, est meilleure que tu ne l’imagines.
-Allons, allons!...
-
-Et Siméon continua de bavarder. Picrate se désattristait. Une chanson,
-gentille et bien rythmée, éclata soudain:
-
- Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!
- Régalez vos p’tits... zoiseaux!
-
-Les deux amis y furent attentifs. Ils se turent et regardèrent. On
-ne voyait pas la chanteuse. Mais sa claire voix avait empli l’air de
-gaieté. La chanson reprit, cette fois plus proche; et l’on eût dit
-qu’elle naissait de l’atmosphère, comme les anciens se figuraient que
-les abeilles sont produites par la chaleur de l’été. Picrate et Siméon,
-charmés, guettaient le retour des notes vibrantes et, lorsque la
-mélodie recommençait, souriaient et s’amusaient de la cadence.
-
-Puis, au tournant de la rue, parut la chanteuse, en plein soleil,
-auréolée de cheveux de lumière, environnée de lumière vaporeuse, toute
-jeune, son panier au bras, cambrée, la tête en arrière, et annonçant
-éperdument le «mouron pour les petits oiseaux». On distinguait à
-peine, dans l’éblouissement du soleil, son visage. Ce n’était que
-blondeur chantante et approchante. La claire silhouette avait des pas
-vifs et allègres qui marquaient le rythme accéléré du refrain. La voix
-jeune riait.
-
-Puis, la chanteuse entra soudain dans l’ombre. Ses cheveux et sa
-robe secouèrent le soleil; et il tomba comme de l’eau ruisselante,
-à ses pieds. Dans l’ombre, elle devint, sembla-t-il, de joyeuse,
-mélancolique, et de rapide, lente. Son allure s’apaisa et sa voix
-s’alanguit. Son vêtement perdit le luxe de la lumière et elle fut un
-papillon qui a plié ses ailes magnifiques et n’en montre plus que
-l’envers incolore. Plutôt, elle se ternit comme ces mares des villages,
-où le ciel se reflète un instant et qu’il laisse ensuite brunes et
-obscures. Elle s’amusa de la métamorphose et en joua subtilement. Elle
-se fit indolente, et chanta doucement, en traînant les mots de la
-complainte, en minaudant sur les «petits oiseaux». Elle assourdit sa
-voix et amollit la cadence des sons, à mesure qu’elle marchait moins
-vite.
-
-Picrate et Siméon la regardaient et admiraient son bel enfantillage.
-Siméon dit:
-
---La petite folle!
-
---Est-elle gentille!--répondit Picrate.
-
-Elle aperçut leurs yeux émerveillés et, inclinant la tête, un peu
-narquoise, un peu câline elle continua de chanter, mais pour eux, et
-modula l’air en sourdine. Elle s’arrêta devant eux, silencieuse. Elle
-demeura immobile quelques secondes. Et Picrate lui demanda:
-
---Veux-tu prendre le café avec nous?
-
-De la tête, elle fit signe que oui. Elle laissa glisser le long de son
-bras, vers sa main, le panier de mouron et vint s’asseoir auprès des
-deux amis. Elle déposa le panier, tendit à Picrate une main, l’autre à
-Siméon, et, comme à de vieilles connaissances, dit:
-
---Bonjour. Ça va?...
-
-Picrate s’informa de ses goûts:
-
---Café noir, café au lait, autre chose?
-
---Une prune!--répondit-elle.
-
-Elle considérait Picrate et Siméon, curieuse, étonnée. Elle dit à
-Siméon:
-
---Tu es cocher?... Je vois ça à ton fouet. Autrement, tu n’en as pas
-l’air. Tu es rigolo, tu sais ... Et toi?--demanda-t-elle à Picrate.
-
---Moi, négociant.
-
---Ah!... Et qu’est-ce que tu vends?
-
---Pas grand’ chose,--avoua-t-il, à cause de Siméon.
-
-Elle les examinait tous deux alternativement; et elle éclata de rire,
-en petite fille mal élevée, mais de si naturelle façon que Siméon se
-mit à rire, lui aussi. Picrate se fâchait:
-
---On t’invite, et tu te moques de nous?...
-
---Mais non, mais non!--fit-elle.--Je ne me moque pas. Je ris parce que
-vous êtes rigolos; je vous gobe.
-
-L’arrivée de la prune, baignée d’alcool, la ravit. Elle battit des
-mains et elle fit claquer sa langue.
-
---Petite gourmande!--dit Picrate.
-
-Et il lui expliqua le danger de l’alcool pris à jeun.
-
---Des bêtises!--répliqua-t-elle.--Moi, ça ne me grise pas; ça me
-réchauffe les idées et ça me donne de la philosophie.
-
---Tu es philosophe?--s’écria Picrate, gouailleur.
-
---Tiens!--répliqua-t-elle,--comme une autre!
-
---Qu’est-ce que c’est, ta philosophie?
-
---Dame! de ne pas me faire des misères à propos de rien. De rire,
-quoi?... C’est pas ça, la philosophie?
-
---Tout à fait ça et rien de plus!--affirma Siméon, tandis que Picrate
-plaisantait.
-
---Bien sûr,--dit-elle.--Et qu’est-ce qu’il a, lui, à me chiner?
-
-Elle toisa Picrate, malicieuse, et affecta d’examiner le chariot de
-bois hissé sur la banquette. Picrate fit semblant de ne rien remarquer.
-Il roula une cigarette, en sifflant, et prit son air crâneur.
-
-Siméon s’était accoudé à la table et, le menton dans la paume de
-sa main, contemplait le visage enfantin, rieur, les cheveux blonds
-ébouriffés, d’une pâleur singulière, les doigts fins et longs, mal
-entretenus, le corsage de toile bise qui dessinait le buste souple, et
-surtout les yeux, qui étaient grands et d’un vert glauque. Les regards
-de la jeune fille et ceux de Siméon se rencontrèrent. Siméon fut
-intimidé, il sourit gauchement. Elle dit:
-
---Tu me reconnaîtras!
-
---Comment t’appelles-tu?--lui demanda Siméon.
-
---Devine!--fit-elle.
-
---Que sais-je?
-
---C’est un nom d’île, à ce qu’il paraît. Et d’une île très loin, mais
-je ne sais pas où. A l’école, on me l’a montrée sur la carte. Ça ne m’a
-rien dit, moi, tu comprends ... Marie Galande, tu connais ça?...
-
-Picrate triompha:
-
---Parbleu! c’est dans les Antilles!
-
-Et il rectifia:
-
---Marie-Galante, du moins.
-
---Galante ou Galande, moi, ça m’est égal ... Je suis une enfant
-trouvée. On m’a ramassée rue Galande, proche Notre-Dame. Alors, on m’a
-nommée Marie Galande, pour rire, il faut croire. C’est rigolo, j’y
-pense quelquefois, à cette île!...
-
---Tu fais bien!--reprit Siméon.--C’est une île très mémorable.
-Elle vit une aventure merveilleuse, il y a cinq siècles passés ...
-Imagines-tu cela, cinq siècles? Suppose que vingt-cinq petites filles
-comme toi vivent l’une après l’autre, l’une survenant quand l’autre
-est partie, le temps que tu as vécu: voilà cinq siècles à peu près.
-Eh bien! avant la naissance de ces vingt-cinq petites filles, une
-nuit, Marie-Galante,--l’île, par delà les Océans,--vit approcher une
-petite lumière, presque au ras de l’eau, toute petite et si vacillante
-qu’à chaque instant il semblait que les vagues allaient la mouiller
-et l’éteindre. Elle sautait et s’enfonçait et revenait à la surface
-... C’était une lanterne qu’avait mise au mât de sa barque fragile
-Christophe Colomb. Marie-Galante, après le terrible voyage, lui fut
-hospitalière, et, en reconnaissance, il lui donna le nom de sa barque,
-la plus précieuse chose qu’il eût, la _Sainte-Marie_ ...
-
---Il n’a pas fait naufrage?
-
---Non ... Que veux-tu?...
-
---C’est loin, dis? Et on y est nègre?
-
---Très loin, si loin que je ne sais pas t’expliquer ces distances!...
-Loin dans l’espace comme, dans le temps, l’histoire que je t’ai
-racontée ... Et il y a des nègres, en effet ...
-
---Tous les nègres viennent de là?
-
-Picrate riait. Elle se fâcha et dit:
-
---Tu fais le malin, et tu n’en sais peut-être pas plus long que moi.
-
-Picrate s’esclaffait avec orgueil. Mais Siméon continua:
-
---Non, pas tous; mais il y en a beaucoup, dans ton île, et des arbres
-qui ne ressemblent pas à ceux d’ici, et de grandes fleurs rouges qui
-sont du poison, et des oiseaux de paradis, et des singes ...
-
---Je voudrais y aller!--dit-elle.
-
-Et elle fut rêveuse, une minute. Puis elle admira Siméon:
-
---Tu es savant, toi! Pourquoi que tu ne t’établis pas maître d’école,
-plutôt que cocher?
-
---Et toi,--répondit Siméon,--Marie Galande qui es si gentille, pourquoi
-n’es-tu pas autre chose qu’une petite marchande de mouron?
-
---Ah!--dit-elle,--ça n’est pas l’occasion qui m’a manqué, mais j’ai
-mauvaise tête ...
-
---Tu aimes la liberté, petite Marie Galande?
-
---Oui.
-
---Et moi!...
-
-Ils devinrent silencieux, tandis que Picrate fumait et affectait
-l’insouciance. Mais, à la dérobée, il regardait la jeune fille avec
-entrain. Et, si leurs yeux se rencontraient, il souriait. Marie Galande
-n’y fit guère attention.
-
---Si j’aime ma liberté!...--reprit-elle.--Tiens, j’avais un ami. Je
-l’ai quitté parce qu’on s’aimait trop: je n’étais plus libre ...
-
---Il était méchant?--demanda Picrate.
-
---Non! pas du tout!--répondit-elle.--Ça n’est pas lui qui m’enlevait ma
-liberté. C’est moi, parce que je l’aimais trop. Je ne pensais plus qu’à
-lui. Je me suis dit: «Ça ne vaut rien, ces affaires-là. Pense à toi,
-Marie Galande, et même pas trop ...» Voilà.
-
-Picrate voulut objecter:
-
---Si tu l’as quitté comme ça, c’est que tu ne l’aimais pas, évidemment.
-Tu ne l’aimais pas!...
-
---Je te dis que si!--répliqua-t-elle avec colère.--Je le sais mieux que
-toi! J’en ai eu assez de chagrin!...
-
-Comme Picrate allait argumenter, elle tapa de ses deux mains rageuses
-sur la table de tôle et répéta, pour qu’il se tût:
-
---Je te dis que si! je te dis que si!...
-
-Elle fut sur le point de pleurer. Picrate consentit:
-
---Je veux bien, moi. Qu’est-ce que ça peut me faire?
-
-Picrate vaincu, elle se calma peu à peu ... Un marchand de fleurs
-passa. Siméon fit l’emplette d’une belle rose et l’offrit à Marie
-Galande. Elle eut vite arraché les épines et fourré dans ses cheveux la
-tige longue, de telle façon que s’inclinât vers sa tempe la rose, de
-nuance plus vive que ses cheveux et de même couleur. Elle fut habile à
-ce jeu de coquetterie et demanda:
-
---Je suis jolie?
-
-Les yeux de Picrate et de Siméon lui répondirent. Elle se leva, reprit
-à son bras son panier, tendit à Picrate sa main libre et dit:
-
---Toi, tu es méchant!...
-
-Puis à Siméon, et dit:
-
---Toi, tu es gentil!...
-
-Et elle s’éloigna.
-
---On se reverra?--criait Picrate.
-
---Oui, oui!--fit-elle.
-
-Et elle recommença, de sa voix claire et gaie, la chanson du «mouron
-pour les petits oiseaux». Les deux camarades la regardaient et
-l’écoutaient. Elle tourna au coin d’une rue, bientôt. Ils ne la virent
-plus et entendirent, décroissant, le refrain monotone.
-
---Elle est aussi un petit oiseau!--dit Siméon.
-
---Bien!--répondit Picrate.
-
-Il était d’une terrible humeur. Il partit brusquement, sans permettre
-que Siméon payât son deuxième café noir ni son cognac. Il grogna dans
-ses moustaches:
-
---Si j’avais encore mes jambes, ça ne se passerait pas comme ça ... Et
-puis, si tu la veux, je te la laisse!
-
-Siméon dédaigna de répliquer.
-
-
-
-
-II
-
-LES AMOURS DE SIMÉON
-
-
-Elle revint les matins suivants, variable selon le temps qu’il faisait,
-bien que sa chanson fût a la même et le même aussi son costume. Et
-Siméon lui savait gré d’être changeante ainsi; il l’appelait: «Petite
-Marie couleur du temps ...»
-
-Un jour, elle arriva toute trempée, par la pluie battante. Elle courait
-et s’amusait à chanter le mouron, pour rien, sans regarder si des
-clients lui faisaient signe; les rues étaient désertes. Siméon la
-gronda:
-
---Petite folle! les rhumes ... les bronchites ...
-
-Mais elle dit:
-
---C’est bon, la pluie. J’aime ça. Les gouttes d’eau vous font froid
-aux épaules, et ensuite chaud; on sent le chien mouillé ... Et ton
-ami?--demanda-t-elle.
-
-Picrate n’était pas venu, à cause de l’averse, sans doute.
-
---Tant mieux!--fit-elle;--je ne l’aime pas.
-
-Comme elle frissonnait, Siméon voulut qu’elle se réfugiât auprès du
-fourneau de la cuisine. Elle se divertit des vapeurs qui montaient de
-sa robe humide. La servante lui prêta un fichu de laine, et elle s’y
-emmitoufla, douillette, avec des mines ...
-
-Et puis elle prit un punch, pour se réchauffer. Elle affirmait:
-
---C’est rudement délicieux!
-
-A demi-voix, elle ajouta:
-
---Merci ...
-
-Et ses yeux se firent très doux et gentils vers Siméon. Il s’attendrit
-et eut peur de le laisser voir.
-
-Elle était pâle et tremblante; elle éternua.
-
---Tu seras malade!--dit Siméon.
-
-Elle fit l’enfant gâtée et répondit:
-
---Certainement. Un rhume, s’il vous plaît!... Et je mourrai ... Mais
-oui, je mourrai: ça me changera ... Tu auras du chagrin? dis, un peu de
-chagrin?...
-
-Siméon devint sérieux, non qu’il craignît cette extrémité: il
-constatait seulement qu’il avait pour cette petite fille plus de goût
-déjà qu’il n’osait se l’avouer à lui-même.
-
-Elle continuait son jeu mutin:
-
---Un tout petit peu de peine pour Marie Galande qui est morte ... Et
-c’est toute la peine que fera Marie Galande en mourant.
-
---Tu n’as personne?--demanda Siméon.
-
---En fait d’amoureux? Non, personne, pour le moment. Pas de parents
-non plus, puisque je t’ai dit que je suis une enfant trouvée ... J’ai
-bien ma grand’mère, avec qui je demeure: ce n’est pas ma grand’mère; je
-l’appelle comme ça pour lui faire plaisir. Elle est vieille comme tout
-... et pas bonne!...
-
---Pourquoi restes-tu avec elle?
-
---Parce qu’il faut bien qu’on me surveille. Ça m’empêche de faire trop
-de bêtises ... J’en fais tout de même!
-
-La pluie avait cessé. Sur les vitres du cabaret, de grandes traînées
-humides achevaient de couler et des gouttelettes parfois se détachaient
-et se précipitaient, avec le reflet des maisons en miniature. Marie
-Galande tâchait de se regarder au petit miroir de l’une d’elles,
-puérilement: elle aperçut Picrate, qui traversait la rue, cahin-caha,
-et charriait avec lui de la boue. Elle se recula et, riant aux éclats,
-cria presque:
-
---Un colimaçon!
-
-Et, tandis que Siméon, surpris de cette gaieté soudaine, se penchait
-pour en vérifier la cause, elle continuait:
-
---Tu sais, après l’orage, les colimaçons qu’on voit sortir de leurs
-trous et traverser les chemins ...
-
-Siméon, malgré lui, s’égaya. Mais, de la rue, Picrate avait remarqué le
-manège; et, quand ses yeux croisèrent ceux de Siméon, ils étincelaient
-de fureur. Un instant, il fut sur le point de s’en retourner. Il
-s’arrêta et disposa ses fers à repasser pour une volte. Puis il se
-décida brusquement et, de son mieux, fonça sur le cabaret. Il en grimpa
-les trois marches d’un seul coup; il se dirigea vers le comptoir et
-mit toute sa violence à commander son café noir, sans s’occuper de ses
-amis. Siméon l’appela:
-
---Picrate, nous sommes ici!
-
-Il ne répondit pas. Marie Galande dit:
-
---Laisse-le, s’il boude.
-
-Siméon insistait. Picrate déclara majestueusement:
-
---Je ne veux pas être de trop. Si je gêne votre intimité!...
-
---Viens donc, Picrate,--reprenait Siméon.--Nous sommes entrés à cause
-de la pluie et nous te guettions ...
-
---Et puis, tu sais,--dit Marie Galande impatientée,--on ne fait rien de
-mal: faudrait pas avoir l’air ...
-
-Picrate haussa les épaules, avec mépris. Siméon dut apaiser Marie
-Galande, qui se fâchait. Picrate resta devant le comptoir, comme qui
-se dépêche et n’a point le cœur à baguenauder. Il trempa ses moustaches
-dans le bol, se brûla, souffla et but à petits coups rapides. Il régla
-et sortit, sans bonjour ni bonsoir, l’air farouche et digne à l’excès.
-
---Il est fou!--décida Marie Galande.
-
---C’est un pauvre diable,--répondit Siméon,--qui n’a pas eu de chance
-dans la vie. Il serait volontiers coureur, et il manque de jambes.
-Qui sait s’il ne t’aime pas? Il a le cœur sensible et le tempérament
-prompt. Peut-être qu’il pleure, maintenant, par ta faute, tel que je le
-connais ...
-
---Vrai?--fit-elle.
-
-Marie Galande et Siméon, tous deux émus de sentiments divers et qu’ils
-ne songeaient plus à exprimer, se turent. Siméon regardait, dehors, le
-ciel s’éclaircir et le soleil luire déjà; Marie Galande, avec sa petite
-cuiller, étendait sur la toile cirée de la table des gouttes de punch
-en dessins nonchalants. Elle conclut tout haut:
-
---Il ne serait pas vilain garçon, s’il avait des jambes ...
-
---Certes!--dit Siméon;--je le crois digne d’être aimé.
-
---Ça,--répliqua-t-elle,--c’est autre chose. Mais tu penses qu’il pleure
-à cause de moi?
-
---C’est possible,--répondit Siméon.
-
-Car il ne pouvait douter du désir de Picrate. Seulement, il aperçut
-Marie rêveuse et troublée; il redouta qu’elle ne fût inquiète de
-scrupules trop charitables et de projets qui lui déplurent. Il ajouta
-très vite:
-
---Je n’en sais rien; je n’en sais rien du tout ...
-
-Et il sentit que son cœur chavirait. Il voulut parler, pour interrompre
-ce silence qui l’angoissait; et il dit:
-
---Au revoir. Allons travailler!...
-
-A peine eut-il prononcé ces mots qu’il les regretta. Il lui sembla
-que toute la journée sans elle serait longue et affreuse. Mais Marie
-Galande s’était levée, avait repris son panier, rendu le châle à la
-cuisinière. Elle partait. Siméon, quand il la quitta, fut touché de sa
-gentillesse.
-
---Tu es--lui dit-il sans y songer--une très bonne petite fille.
-
-Ensuite il se désola de cette phrase: Marie n’y verrait-elle pas un
-encouragement à trop de bonté?... Siméon crut que son cœur se pinçait.
-Et il épiloguait avec lui-même:
-
-«On cause, on bavarde; on ne sait pas si l’on répond à des paroles
-énoncées ou bien à des pensées que l’on devine: on embrouille tout ...
-Et de là vient le malentendu, plus redoutable si les âmes sont plus
-proches et commencent à causer lorsque les lèvres continuent leur
-bavardage ...»
-
-Cependant une voix profonde et impérieuse répétait en lui: «Je ne veux
-pas! Je ne veux pas!...» Une autre ripostait: «Que t’importe? Cette
-petite fille n’est pas ta maîtresse!...» Une autre riait; une ricanait.
-Mais une autre encore dominait cette discordance, d’un murmure confus
-où des mots d’amour balbutiaient; elle tremblait ...
-
-Et Siméon se dit, narquois envers lui-même:
-
-«Si tout le monde parle à la fois, dans mon subconscient, à qui vais-je
-entendre?...»
-
-Jusqu’à la nuit tombée, il promena des gens à travers Paris. A chaque
-instant, il croyait rencontrer Marie Galande. Il savait bien que ce
-n’était pas elle; mais, occupé de son souvenir, il prêtait à maintes
-femmes sa ressemblance. Et il se demandait: «L’aimé-je, en vérité?»
-Aussitôt, les voix nombreuses et diverses résonnaient à qui mieux
-mieux. Pour les obliger à se taire, il affirmait: «Je suis un vieux
-fou!» Et il s’efforçait de divertir son attention. «_Turpe_, se
-disait-il, parfois, _turpe senilis amor_!...» Mais il se sentait jeune,
-avec émoi.
-
-La journée finie, il résolut d’aller, comme à l’ordinaire, rejoindre
-Picrate. Car il aimait ce camarade, somme toute, et ne voulait pas se
-l’être aliéné ... Picrate n’était pas à leur rendez-vous habituel.
-Picrate n’était pas non plus chez lui. Siméon le chercha, l’attendit,
-et l’aperçut enfin qui cheminait, la tête basse. Il l’approcha.
-Picrate, en le découvrant, secoua ses poings et grogna; de bonnes
-paroles l’amadouèrent un peu. Il consentit à revenir en arrière, à
-s’attabler pour un bock et une anisette. Mais il demeura sombre et
-silencieux. Tout le temps qu’ils furent à la terrasse du café, il ne
-desserra guère les dents que pour fumer, boire et bâiller. Siméon
-renonça bientôt à le tirer de son mutisme, et il pensait à part lui:
-«Souffre-t-il ou veut-il m’en faire accroire?... Et, s’il souffre,
-est-ce dans son orgueil ou dans son cœur?... Et cela, le sait-il
-lui-même?... S’il ne voit pas plus clair en soi que je ne fais, je
-l’interrogerais en vain ...» Mais il lui fut donné de voir, à plusieurs
-reprises, le visage de son ami se contracter et ses paupières frémir
-comme pour des larmes qui ne coulaient point. «Il ne sait pas lui-même
-sa misère,--conclut Siméon;--moi, je la devine: elle est toute de
-vanité blessée douloureusement ...»
-
-Siméon s’attrista de Picrate et eut pitié de lui.
-
-Quand ils se séparèrent, quand il eut la main de Picrate dans la sienne
-et la sentit chaude de fièvre, cette pitié qu’il éprouvait augmenta
-jusqu’à le gêner; il dit, à contre-cœur:
-
---Tu sais, elle te trouve joli garçon!...
-
-Picrate eut un sursaut de joie et demanda:
-
---Elle te l’a dit?
-
---Certainement!--répondit Siméon;--je ne l’invente pas.
-
-Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. Picrate l’eût
-prolongé volontiers. Siméon brusqua les adieux:
-
---A demain,--fit-il,--à demain!...
-
-Tandis qu’il regagnait son logis, une voix chicaneuse discutait en
-lui: «Elle n’a pas dit qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas
-vilain, seulement; et encore, s’il avait des jambes!...» Il condamna
-cette subtilité. D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise
-d’images impures et qui le tourmentaient. En vain, ses pas scandaient
-l’alternance de ces deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» que ses
-lèvres bientôt articulèrent distinctement. Et sa tête lui pesa.
-
- * * * * *
-
-Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, il se réveilla dispos
-et lucide. Les voix confuses du tréfonds de sa pensée se taisaient, et
-il avait assez de silence dans l’esprit pour se parler à lui-même comme
-à un interlocuteur attentif. Il se tenait des propos sages:
-
-«Hier, Siméon, tu battis la campagne. Crains de te perdre. A ton âge,
-tu serais malhabile à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, Dieu soit
-loué! Mais tu as été sur le point de croire que tu l’étais; et cette
-simple erreur pouvait te mener à des bêtises. C’est la même chose, pour
-un instant, d’être amoureux ou de se figurer qu’on l’est. Note que tu
-risquais de le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore l’aventure
-d’être heureux? Tu as l’expérience, cependant, de ces turlutaines:
-tu ne t’en es tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie que
-tu t’es composée et qui, tout compte fait, te réussit, est fragile:
-veille à ne la point risquer ... Laisse cette petite fille, Siméon!
-Elle est gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse et spontanée?
-Laisse-la!... Picrate? Eh bien, Picrate et toi, cela fait deux. Renonce
-à gouverner Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, quant à ce matin,
-va prendre ton café au lait ... ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas
-justement où tu rencontrerais cette petite fille et, sans doute, aussi
-ce Picrate. Va, mon Siméon!...»
-
-Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne heure, sa voiture. La
-matinée était belle, sereine et chaude. Il attela son cheval gaiement;
-il lui parlait comme à un camarade et l’encourageait. Monté sur le
-siège, il sortit. Il fit le tour de la place Péreire, suivit l’avenue
-de Villiers, rebroussa chemin. Les clients dormaient ... Il n’en
-avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes à peu près, la petite
-arrivera ...» Il n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle
-viendrait: il se méfia de lui-même et crut qu’il l’irait rejoindre.
-N’irait-il pas?... Un couple embarrassé de valises et de cartons à
-chapeaux l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux d’avouer
-une destination lointaine:
-
---Gare de Lyon!...
-
---Très volontiers!--acquiesça Siméon, de telle sorte qu’il émerveilla
-les voyageurs.
-
-Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier de sa bête, il
-songeait: «Monsieur et Madame, vous êtes les instruments de la
-destinée. Comment n’obtempérer point à vos désirs? Vous avez, sans le
-savoir, reçu la mission de m’éloigner d’ici précisément à l’heure où
-Marie Galande y apparaîtra, chantant au soleil le mouron des petits
-oiseaux. Vous croyez que je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous
-qui m’y conduisez.»
-
-Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie pénétrante comme
-l’humidité d’automne tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta
-sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle dit bonjour à Picrate ...» Puis
-il pensa: «Ils causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, malin,
-s’applique à lui faire pitié davantage ...» Siméon, sans le vouloir,
-imaginait la scène.
-
-A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il marauda quelque temps.
-Puis, soudain, la tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer toute
-la journée loin de Marie Galande, sans la revoir. Il supputa qu’en
-se dépêchant beaucoup il arriverait peut-être à temps, qui sait?...
-Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle serait partie.
-Impossible!... Impossible, à moins que Picrate ne l’eût retenue à
-causer plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la cour?... Cette
-seule idée suffisait à exalter Siméon. Et la rage le prit d’être
-là-bas. Il galopait ... Une automobile risqua de le détruire: il
-n’entendit même pas les injures de l’impatient chauffeur et des
-passants ... Ensuite, des gens pressés que tentait son allure lui
-firent signe. Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua son
-fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant haut, il disait:
-
---Place à l’amour!... Laissez passer l’amour!... Je suis un bien jeune
-amoureux qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare!
-
-Il se narguait lui-même et, se narguant, se jouait à lui-même la
-comédie, car il était cet amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne
-suis-je pas un peu fou?--Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... A mesure
-qu’il approchait, sa nervosité croissait. Il n’osait plus regarder
-l’heure; il n’osait plus s’interroger sur les chances de l’entreprise
-... Le cheval glissa; il le retint par les guides, tendues de toute sa
-force. Il détesta la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. Il
-la cingla de son fouet frénétique.
-
-...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande était partie,--depuis
-combien de temps? il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il
-commanda un café, par respect humain. Puis tel fut son poignant ennui
-qu’il se déclara tout bas: «Je suis ridicule.»
-
-Il essaya de calmer le frémissement continu de ses nerfs. Ses mains
-saisirent les guides avec impétuosité. Le cheval secoua la tête et,
-las, se mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista de le voir si
-vieux.
-
-«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?--se demandait-il.--Comme
-d’habitude, un peu partout, au gré de fantaisies étrangères. Comme
-d’habitude, nulle part, en somme!...»
-
-Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», qui, contre l’habitude,
-l’affligea. Il se disait: «Nous irons nulle part, toute la matinée et
-l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos destins. Pourquoi n’être
-pas au soir déjà? Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et sans
-ferveur?...»
-
-Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux et cordial, l’accueillit
-le mieux du monde et le remercia:
-
---Je te remercie de n’être pas venu, ce matin.
-
-Siméon sentit affluer le sang à ses joues et à ses tempes.
-
---Pourquoi?--fit-il.
-
---A cause de la petite,--répondit Picrate.--Je vois que tu me la
-laisses: c’est gentil à toi ... Tu sais, je l’adore! Hier, j’ai cru
-que tu voulais me la prendre. Maintenant, je peux bien te le dire: je
-t’aurais tué, Siméon, si tu me l’avais prise ... Tu n’as pas besoin de
-rire: c’est comme ça. Quand je suis toqué d’une femme, il me la faut, à
-moi!... Mais, puisque tu y renonces ... Tu y renonces, n’est-ce pas?...
-
-Il parlait avec volubilité. Siméon répondit:
-
---Je n’ai pas à y renoncer. Elle n’est pas à moi, pas plus à moi
-qu’elle n’était hier à toi. Si elle s’est donnée à toi aujourd’hui ...
-
---Tu n’y renonces pas?--lança Picrate.
-
---Je te répète que, si elle s’est donnée à toi aujourd’hui, je n’ai pas
-à y renoncer, pas plus que tu ne renonces à mes jambes: on renonce à ce
-qu’on possède. La possèdes-tu?...
-
---En tout cas, je la posséderai.
-
---Eh bien! alors, mais alors seulement, tu pourras renoncer à elle.
-Provisoirement, tu l’espères. Voilà.
-
---Mais toi?
-
---Moi, je ne renonce à rien, je te l’ai dit, devant que de posséder
-rien ... Quant à espérer, non, tout compte fait, non!...
-
-Siméon s’étonna d’avoir ainsi ergoté sur des mots; et il comprit la
-passion violente qui est au fond de la scolastique. Mais Picrate
-s’inquiéta d’une telle taquinerie. Et il revint à son propos: il
-réclamait une réponse nette, tandis que Siméon, par fine méchanceté,
-s’obstinait à des circonlocutions.
-
-Alors Picrate se mit à geindre, à se lamenter sur son triste sort, à
-se dire infirme et digne de pitié:--certes, il n’aurait pas attendu
-de Siméon cette dureté de cœur; Siméon, sans doute, avait beau jeu à
-rivaliser avec lui, à lui ravir ses amours ... Eh bien! il était las
-de vivre, s’il ne trouvait même pas en son meilleur ami un peu de
-commisération ...
-
---Prends-la!--conclut-il.--Je te l’abandonne; prends-la!
-
-Il dit ces mots d’une si pathétique voix qu’il en fut ému lui-même
-et fondit en larmes. Il bredouillait des plaintes dans son mouchoir.
-Bientôt il sanglota. Siméon le voulut consoler. Il y tâcha longtemps en
-vain. Puis, entre autres choses, il certifia que de Marie Galande il ne
-se souciait guère ...
-
---Guère?--mendia Picrate, pleurant toujours.
-
---Guère; mais oui, guère!--reprit Siméon.
-
---Guère, ou pas du tout?--précisa Picrate.
-
---Pas du tout, si tu veux.
-
---Oui, je le veux!--Et Picrate insistait:--Oui, je le veux! Mais je ne
-veux pas que tu me le dises, je veux que ce soit vrai. Dis?...
-
-Siméon dut consentir à des affirmations réitérées, sous la menace
-perpétuelle des sanglots de Picrate.
-
-Il ajouta:
-
---D’ailleurs, tu l’as vue ce matin: tu dois bien savoir si tu as des
-chances. As-tu le sentiment que tu lui plais?
-
---Oui, beaucoup!
-
-Picrate s’était requinqué. Soudain, sa fatuité lui rendit son courage
-et sa belle assurance. Ses yeux séchèrent tout seuls. Il se lissa les
-moustaches, il fit bouffer ses cheveux et joua le joli garçon. Il
-raconta la scène et la modifia, comme procèdent les amants vainqueurs,
-à son avantage.
-
-Et Siméon pensait:
-
-«Pauvre Picrate un peu vil et très vaniteux ... au demeurant, bien
-misérable!... Tu m’as vaincu par tes sanglots médiocres; et comme tu
-triomphes, à présent, avec impertinence!... Oui, j’ai pitié de toi ...»
-
-Et il pensait encore:
-
-«... Quoique tu me dégoûtes un peu. Du reste, l’anecdote est cocasse.
-Ma générosité n’est pas moins absurde que ta prétention. Tu revendiques
-cette petite fille; moi, je te la donne ... Et elle n’appartient ni
-à toi ni à moi; nous ne l’avons seulement pas consultée ... Ne se
-fût-elle pas moquée de nous deux?...»
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, Siméon décida qu’il verrait Marie Galande une dernière
-fois. Il voulait liquider cette aventure; il accordait à son regret la
-joie d’un adieu sentimental.--«A quoi bon?» se disait-il; et aussi:
-«Pourquoi pas?...» Il croyait limiter à cette entrevue innocente la
-permission qu’il avait prise d’être ému, tous ces jours, plus que de
-raison.
-
-De bonne heure, il partit, afin de rencontrer Marie Galande sans que
-Picrate le sût. Il remonta la rue par où, d’ordinaire, elle arrivait.
-Mais ensuite, à droite ou à gauche?... Où demeurait-elle? et d’où
-venait-elle, le matin, toute rose? Siméon l’ignorait. Il craignit de
-s’engager dans une direction fausse. Il compta que le chant joyeux
-l’avertirait, lui signalerait l’approche de Marie Galande. Il attendit,
-l’oreille aux écoutes, devinant l’éclosion de la voix mélodieuse dans
-la sérénité matinale de l’air. Il en était, par avance, charmé. Les
-minutes s’écoulèrent, trop lentes à son gré, et puis trop rapides après
-que l’heure probable de la belle apparition fut passée. Déjà Siméon
-n’espérait plus, lorsque le chant se fit entendre, mais sans éclat,
-presque morne, battant de l’aile lourdement, comme un oiseau mouillé. A
-la reprise, il parut plus lointain.--Siméon s’en étonna;--toujours plus
-lointain: Siméon courut après lui ...
-
-Siméon courait et, par instants, s’arrêtait, incertain de sa piste et
-guettant l’indice intermittent du refrain, que l’espace et les rumeurs
-de la rue dissipaient.
-
---Bonjour, petite Marie Galande!--fit Siméon.
-
-Elle eut peur. Elle jeta autour d’elle des regards anxieux.
-
---Il n’est pas là?--demanda-t-elle, éperdue.
-
---Qui?... Mais non, personne n’est là que moi ... Pardonne-moi si je
-t’ai fait peur. Je ne voulais que te dire bonjour ...
-
---Toi!--dit-elle,--non, je n’ai pas peur de toi ... C’est l’autre,
-ce Picrate!... J’ai horreur de lui. Je crois qu’il est le diable. Je
-ne veux plus le voir. Jamais, jamais!... Tu sais qu’il m’aime? Hier,
-il m’en a raconté, je ne peux pas te dire!... Moi, j’essayais d’être
-gentille, parce que tu m’avais dit qu’il fallait ...
-
---Comment?--fit Siméon.--Moi? Pas du tout!...
-
---J’ai cru ... Je me suis donc trompée?... C’est drôle! je me figurais
-... A cause de toi, ça m’aurait fait plaisir d’être bonne, et que tu me
-complimentes, comme l’autre jour, quand tu m’as dit, en me quittant:
-«Tu es une bonne petite fille ...» Oui, tu m’as dit ça si bien, avec
-une voix si douce, que j’en ai pleuré presque ... C’est qu’on ne me
-parle jamais ainsi, à moi. On ne m’accoste que pour de vilaines choses.
-Toi, tu n’es pas comme les autres, et c’est pour ça que j’aurais voulu
-t’obéir.
-
---Mais non, mais non!--répétait Siméon,--je ne t’ai rien conseillé de
-pareil. Pour qui me prends-tu?
-
---Pour toi, que je ne connais pas bien.
-
---Alors ... tu as cédé?
-
-Siméon, en prononçant ces mots, s’étranglait.
-
---Non, non: je n’ai pas pu ... Il me caressait la main, et ça m’a donné
-le frisson comme si je touchais une bête affreuse. Je me suis sauvée.
-Toute la journée, j’ai cru qu’il me rattrapait et qu’avec ses mains il
-tirait le bas de ma jupe. J’en ai encore mal à la tête ... Bien sûr que
-je ne serais jamais retournée là-bas; et j’avais beaucoup de chagrin de
-ne plus te voir.
-
---Pourquoi?
-
---Si tu ne le sais pas,--répondit-elle,--alors, moi non plus.
-
-Et elle eut un joli sourire qui éclaira tout son visage. Puis elle
-rougit un peu et continua:
-
---Ça ne te fait pas plaisir?
-
-Siméon, troublé, s’excusait:
-
---Je suis vieux, petite Marie Galande; j’ai deux fois ton âge; et plus,
-même!
-
-Elle dit:
-
---Mais non, tu n’es pas vieux. Et d’abord, ça m’est bien égal!... Tu ne
-veux pas qu’on soit amis?
-
-Elle lui prit le bras et ajouta:
-
---Si, je sais que tu veux bien!...
-
-Ils firent, en silence, quelques pas. Tout à coup, elle se mit à
-chanter le mouron, gaîment ...
-
---Je suis consciencieuse, moi,--dit-elle;--je n’oublie pas mon métier.
-Tandis que toi, tu es un drôle de cocher: tu n’as jamais ta voiture;
-qu’est-ce que tu en fais?...
-
-Et ils bavardèrent, comme des amoureux aux primes jours.
-
-Marie Galande disait à Siméon:
-
---Il y a quelque chose en toi qui vous étonne et vous intimide. On
-n’a pas peur de toi, parce que tu es gentil et bon. Mais on n’ose pas
-être comme tu ne voudrais pas. Tu imposes. Les premiers jours, je me
-demandais ce que c’était. Ensuite, j’ai vu: c’est que tu as l’air
-triste, même quand tu ris. Moi, j’aime ça, la tristesse: je trouve que
-c’est plus beau que tout, je ne sais pas pourquoi ...
-
-Siméon répondait:
-
---Ne dis pas cela, petite Marie Galande! N’aime pas la tristesse: elle
-est un sentiment affreux. Écarte-la de ta pensée, qui est enfantine et
-charmante. Il y a en toi quelque chose de très joli et d’infiniment
-précieux: la gaieté! Toi, tu es gaie, même quand tu es triste. Tu as
-une petite âme légère, chantante et dansante, comme la lumière sur
-l’eau.
-
-Marie Galande reprenait:
-
---Aime-moi gaie; et moi, je t’aime triste ...
-
-Et Siméon:
-
---J’aurai la bonne part. Mais ne t’attriste pas à aimer ma tristesse.
-Laisse que ta gaieté la dissipe ...
-
-Ainsi alternaient leurs mutuelles louanges.
-
-Ils allaient, au long des rues, d’un pas rapide, tant les exaltait
-la ferveur dont ils étaient épris nouvellement. Quelquefois, ils se
-regardaient, et une agréable gêne leur donnait à rougir. Marie Galande
-oubliait de chanter le mouron; les gens ne songeaient pas à l’aborder:
-le panier ne désemplissait pas.
-
-Siméon s’en aperçut et dit:
-
---Petite Marie Galande, je t’empêche de gagner ta journée. Il faut que
-je m’en aille. Autrement, les petits oiseaux vont mourir de faim!...
-
-Marie Galande devint sérieuse. Elle hésita:
-
---Pas les petits oiseaux, la petite Marie Galande. Oui!... Mais je ne
-veux pas que tu t’en ailles!... C’est vrai, il y a aussi ta voiture.
-Quel ennui!
-
---Au revoir,--fit Siméon.
-
---Non, pas tout de suite. J’aurais trop de peine, si tu t’en allais.
-Pas toi?... Reste: je n’ai pas faim ...
-
-Siméon lui dit, en tremblant:
-
---Écoute: tu me vendras ton mouron ... tout le panier?
-
---Qu’est-ce que tu en feras?--demanda-t-elle, rieuse.
-
---Mais j’ai des quantités de petits oiseaux, chez moi!
-
-Elle le dévisagea, et, malicieuse, un doigt levé, elle répliqua:
-
---Je sais très bien que tu inventes. Mais ça m’est égal. Seulement, tu
-es donc riche?
-
-Le panier de mouron fut confié à quelque marchande de journaux: on le
-prendrait, en passant, plus tard.
-
-Quand ils en furent délivrés, ils se sentirent penauds, et Siméon plus
-que Marie Galande. Elle demanda:
-
---Où irons-nous?
-
---Je ne sais pas,--avoua Siméon.
-
-Ils se regardèrent alors, les yeux troublés et, comme Marie Galande
-souriait d’un petit air entendu, Siméon se hâta de dire:
-
---Nous irons dans les bois, si tu veux, nous promener ...
-
-Elle sembla confuse, un instant. Puis, répondant à elle-même, elle
-décida:
-
---Oui, c’est mieux!
-
-Siméon, gauchement, s’informait:
-
---Mieux que quoi?
-
-Mais elle demeura silencieuse, la tête baissée; et, d’un geste tendre,
-elle se mit au bras de Siméon, toute proche de lui. Ils prirent le
-bateau, au Point-du-Jour, vers Meudon.
-
-Marie Galande aima l’horizon de belles collines, couvertes d’arbres,
-au loin, comme d’une mousse. Elle se plut aux jeux de la lumière sur
-l’espace large et au reflet du ciel dans l’eau. La chaleur rayonnait et
-vibrait dans l’atmosphère épaissie.
-
-Un petit restaurant leur offrit le régal d’une friture renommée, et
-puis un bifteck. Et Marie Galande battit des mains en l’honneur de ce
-bon repas, des bateaux qui défilaient et de la compagnie de Siméon.
-Mais elle détesta les sifflets criards des remorqueurs; elle se
-bouchait les oreilles et disait:
-
---Ils gâtent tout!
-
-Et Siméon s’amusait de la voir ... Ensuite, par les sentiers en lacets,
-ils grimpèrent, Marie Galande au bras de Siméon, tous deux allègres en
-dépit du soleil lourd. Ils arrivèrent au bois.
-
-Quand ils y furent entrés, la douceur de l’ombre les enchanta. Le
-silence se fit autour d’eux. Ils ralentirent leur marche; et Marie
-Galande devint songeuse, à se sentir environnée de calme immobile.
-
---A quoi penses-tu?--lui demanda Siméon.
-
---Je ne sais pas,--répondit-elle.--A tout!...
-
-Et, de son petit bras, elle eut un geste vers l’infini des feuillages.
-
-Puis elle dit, mettant un doigt sur ses lèvres:
-
---Écoute ... Qu’est-ce que c’est?...
-
-Le bruit léger d’une source l’étonnait. Siméon proposa de chercher dans
-l’herbe, derrière les broussailles, ce brin d’eau murmurante. Marie
-Galande refusa:
-
---C’est bien plus beau--dit-elle--quand on ne sait pas où c’est caché
-... Tu ne trouves pas?
-
-Attentif à son gracieux enfantillage, Siméon veillait à ne la point
-contrarier.
-
-Elle écoutait. Elle disait:
-
---C’est drôle de penser que, quand on n’est pas là pour l’entendre,
-la petite source fait le même bruit ... Elle travaille: elle est
-consciencieuse. A quoi travaille-t-elle?... Est-elle gaie ou triste?
-Tu ne sais pas?... Crois-tu qu’elle remue quand on n’est pas là?...
-Peut-être que non et que tout ça n’est que par jeu?...
-
-Elle voulut que Siméon répondît.
-
---Oui, par jeu, il me semble. Tu dois avoir raison ...
-
-Alors, encouragée, elle reprit:
-
---Qu’est-ce que c’est que les fées?
-
---Tu dois le savoir, puisque tu le demandes en ce moment où la présence
-de l’une d’elles est probable. Il y en a de toutes sortes. Celle que
-nous pressentons ici est l’âme de la petite source.
-
---Qu’est-ce que c’est, l’âme?
-
---Une petite fée qui est dans les choses qui remuent.
-
---Seulement dans les choses qui remuent?
-
---Dans les autres aussi: tu as raison.
-
---Tu dis ça; mais ça n’est pas vrai, les fées?...
-
---Si. Presque vrai!... Du reste, n’aie pas peur: on ne les voit jamais;
-on devine qu’elles sont là, voilà tout.
-
-Marie Galande était rêveuse, inquiète de nouveautés qu’elle n’avait
-pas prévues et qui transformaient son idée de la nature. Une sorte de
-panthéisme vague naissait, peu à peu, dans son esprit, l’émerveillait
-et le troublait. Elle toucha l’écorce d’un bouleau, avec précaution,
-comme si elle avait soin de ne pas le blesser; et sa main se fit
-caressante, afin de témoigner aux arbres qu’elle était émue d’amitié
-pour eux. A ce contact, on eût dit qu’elle s’exaltait davantage. Sa
-robe se prit à des ronces et y laissa de pauvres effilochures. Elle
-cueillit des feuilles et les mit à ses cheveux.
-
-Elle s’inclina vers de fines mousses; elle en arrachait de petites
-touffes et sur ses joues les appuyait. Elle trouva parmi l’herbe de
-minuscules fleurs, jaunes et bleues, et s’attendrit en son cœur de leur
-débilité. Elle brisa des tiges vertes, les pressa entre ses doigts, en
-fit fluer la sève de lait blanc. Longtemps elle joua dans la minutie
-nombreuse des végétations, les dévastant et enfonçant ses doigts
-jusqu’à la terre humide, dont la fraîcheur lui plut. Elle avait oublié
-Siméon, qui, sans bouger, la regardait en communion secrète avec la
-nature.
-
-Puis elle se dressa, secoua d’un hochement de tête ses cheveux
-enchevêtrés de feuilles; animée de soudaine ardeur, elle bondit comme
-un chevreau qui s’égaye. Elle courut par le chemin, revint sur ses
-pas, s’arrêta, rieuse, un peu folle, devant Siméon, repartit, revint,
-et cela maintes fois, les bras écartés, arrondis. A chaque fugue, elle
-s’avançait plus loin, ses retours étaient plus joyeux, son visage plus
-coloré, ses yeux plus brillants.
-
-Hardie, elle poussa jusqu’à la lisière du bois. Là, elle vit, de cette
-hauteur des collines, la plaine immense, illuminée de grand soleil.
-C’était trop vaste: elle en fut décontenancée. Son allégresse tomba.
-Ses bras devinrent mous et pendirent. Elle s’immobilisa, un instant,
-comme si s’ébauchait en son esprit quelque pensée. Et puis, elle y
-renonça: elle se tourna vers Siméon, sourit timidement, l’appela, comme
-pour implorer son aide en présence de cette étendue où se perdait sa
-rêverie.
-
---Tu aimes ce paysage?--lui demanda-t-il.
-
---Je ne sais pas,--répondit-elle:--j’aime mieux les arbres et l’herbe.
-Ça, c’est trop loin.
-
-Elle s’assit. Avec son mouchoir, elle essuya son visage en sueur.
-Elle n’était plus la petite dryade frénétique de tout à l’heure; elle
-avouait qu’elle avait chaud, qu’elle se sentait un peu fatiguée. Elle
-ouvrit son col, le rabattit, et défit même deux boutons de son corsage;
-et Siméon vit la blancheur de ce cou flexible. Il recommandait:
-
---Ne prends pas froid, petite folle!
-
-Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, lourds, bruns, soufrés aux
-bords. Ils arrivaient en masses compactes et menaçaient le soleil, que
-bientôt ils recouvrirent. Marie Galande s’amusait de leur stratégie.
-Mais Siméon déclarait l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer. Ils
-flânèrent longtemps encore, en dépit des conseils urgents de Siméon,
-Marie Galande refusant de se hâter.
-
-Les premières gouttes de pluie survinrent quand ils prenaient le
-bateau pour Paris. Puis le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux
-du ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs blocs pesants.
-Dans le vacarme formidable, Marie Galande fut pareille à un oiseau
-qui se blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra contre lui. La
-pluie redoubla, battit les toiles tendues en toit sur le bateau; et la
-surface du fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse jusqu’au
-milieu du pont. Marie Galande releva le bas de sa jupe, l’enroula
-autour de ses jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils avaient
-choisi la place la mieux garantie. Autour d’eux, l’inondation gagnait.
-Siméon fut d’avis de se réfugier dans la cabine; Marie Galande n’y
-voulut point consentir. Elle affirmait que c’était beau, plus beau que
-tout au monde ... Ils étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis
-que la dévastation céleste faisait rage.
-
---Nous avons l’air de deux émigrants,--dit Siméon.
-
-Marie Galande s’informa ...
-
---Des émigrants,--expliquait Siméon,--ce sont de pauvres gens qui s’en
-vont chercher ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui les
-attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. On leur a dit des
-choses et des choses; ils ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent
-au vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans curiosité vers
-l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner.
-
---Je voudrais aller avec eux! dit-elle.
-
---Pourquoi?--demanda Siméon.
-
---Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... Veux-tu? Imagine que
-nous nous en allons, très loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus
-loin que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, et que nous sommes
-dans des pays impossibles!... Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au
-monde que Siméon et Marie Galande. Tous les autres sont morts; on ne se
-les rappelle plus. Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans
-une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. Nous demeurerons dehors,
-et jamais, jamais nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel que
-Siméon aime Marie Galande, et Marie Galande Siméon.
-
-Elle dit ces derniers mots presque bas, et elle approcha peu à peu
-son visage de celui de Siméon. Mais il avait les yeux fermés,--par
-ordre,--et il ne vit pas qu’elle souhaitait un baiser. Elle se retira,
-sans comprendre; et, quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée et
-qui pleurait à petites larmes.
-
-Il s’affligea:
-
---Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?...
-
-Elle répondit sèchement que ce n’était rien. Comme la pluie avait
-cessé, elle s’aventura jusqu’à la balustrade du bateau, s’agenouilla
-sur la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle suivait des yeux
-le sillage rapide qui s’élargissait en flots divergents. Son regard
-cherchait à se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, une bulle,
-un remous, une ondulation que soulevait le glissement de la carène; et,
-à mesure que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait un autre
-et le filait. Elle déclara bientôt qu’elle était étourdie. Elle n’avait
-plus d’entrain ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient
-une vaste et morne draperie ...
-
-Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se sentit seul avec tant
-d’amertume qu’il n’osait pas se rendre compte de son état. Il tâcha de
-se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était impossible de songer
-à rien sans que, par un détour, l’image lui revînt de la jeune fille
-vite émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: les lumières
-des rues, l’incendie de l’horizon crépusculaire et la naissance des
-étoiles dans l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla que le
-spectacle naturel ne lui était plus, elle absente, intelligible et que
-tout cela se faisait en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se
-rappela les paroles qu’elle disait, l’après-midi, lorsque la source,
-au creux du bois, murmurait; et il pensa:
-
-«Non, petite Marie Galande, les choses, quand tu n’es pas là, ne
-vivent plus. C’est toi, leur âme!... Si elles continuent à n’être pas
-immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens ni de beauté: elles
-t’attendent, et leur langueur n’est secouée que de réflexes vains.
-Petite Marie Galande, tu es l’âme universelle!...»
-
-Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra chez lui. Dans l’obscurité
-de sa chambre, il évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il
-n’était pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la posséder ne le
-tourmentait. A peine se fut-il interrogé sur ce mystère, qu’un trouble
-inquiétant le saisit. Il appela:
-
---Marie Galande! Marie Galande!...
-
-Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se précisait, et il voyait
-Marie Galande toute proche, là, dans cette chambre close où il était
-couché, Marie Galande qui riait et qui faisait des mines attrayantes.
-Comme elle s’apprêtait, en image, à se dévêtir, il eut honte et il
-écarta l’idée voluptueuse.
-
-Même, il la devina grêle et enfantine, de telle sorte qu’il s’attendrit
-sur tant de gracieuse chétivité.
-
-Il se souvint de ses pauvres vêtements, de ses petites mains et de la
-maigreur de ses bras, sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe
-brune et son corsage bleu fané lui parurent tristes et lamentables. Il
-médita de l’habiller de couleurs claires.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, il la retrouva, ainsi qu’ils en étaient convenus.
-Elle fut gentille et simple, et affirma que, la veille, elle avait eu
-plus de plaisir que jamais. Seulement, ce ne serait pas ainsi chaque
-jour: il fallait être raisonnable. Le dimanche, oui, le dimanche, elle
-voulait bien qu’on se promenât: à cette espérance, elle applaudissait.
-En semaine, on se verrait le matin, peut-être une heure, mais pas plus,
-avant d’aller au travail l’un et l’autre. Elle marquait de petits
-gestes nets les articles de son programme.
-
-Siméon dut consentir. On n’était qu’au mardi encore: il énuméra et il
-compta les jours de l’attente. Mais elle dit, d’un ton résolu:
-
---Voilà ce que Marie Galande a décidé, monsieur Siméon!
-
-Ils rirent de «monsieur Siméon».
-
-Puis ils cheminèrent par des rues quelconques, sans trop savoir où ils
-allaient. Une pauvresse, qui tenait un enfant dans ses bras, chanta,
-pour mendier, une romance,--une romance ridicule à cause du sentiment
-excessif et de la galanterie fade.--D’une fenêtre où il était
-enchaîné, un perroquet l’accompagna de cris et de roulades forcenés:
-il semblait rivaliser avec elle. Cette cacophonie amusait fort les
-passants. Si la pauvresse se taisait, l’animal se taisait aussi; au
-couplet suivant, il éclatait en vacarmes nouveaux.
-
-Marie Galande s’indigna: elle voulait que l’on rentrât ce perroquet
-stupide et insolent qui ne laissait pas une chrétienne gagner sa vie.
-Elle rageait quand le public s’esclaffait.
-
---Est-ce Dieu permis! disait-elle.
-
-Siméon fit le geste de chercher quelques sous dans sa poche pour les
-donner à la mendiante. Un peu timide, Marie Galande lui demanda:
-
---Ça ne te fait rien que ce soit moi qui les lui donne?
-
-Il y avait plusieurs sous: elle admira la somme. En portant cette
-aumône, elle rougit. Toute confuse, elle revint à Siméon, lui prit le
-bras et l’entraîna. Comme elle était visiblement émue, elle expliqua:
-
---Tu sais, moi, je n’ai pas l’habitude ...
-
-Elle sourit. Siméon s’attrista de ce petit visage puéril et doux, qui
-souriait; et il comprit la pauvreté perpétuelle de Marie Galande, sa
-pauvreté qui, de l’enfance, l’avait menée à ses vingt ans, au jour le
-jour, sans nulles délices.
-
-A la devanture d’un magasin, dans ce faubourg, il y avait des robes
-dressées sur des mannequins d’osier, d’autres étalées, et des chapeaux
-avec des rubans et des fleurs. Siméon dit à Marie Galande:
-
---Ne voudrais-tu pas qu’une fois je te fasse cadeau d’une robe comme en
-voici?... Celle-ci, par exemple?...
-
-De son doigt appuyé sur la vitre, il en désignait une qui était bleue,
-à volants, ornée de dentelle. Marie Galande se récria:
-
---Tu veux rire? Est-ce que tu vois Marie Galande avec tout ce
-fla-fla?... J’aurais l’air d’une dame, oui, drôlement!...
-
-Siméon s’excusa:
-
---D’une demoiselle ...
-
---C’est ça!--reprit Marie Galande, fort égayée,--d’une demoiselle!...
-Est-ce que Marie Galande a l’air d’une demoiselle, voyons? Tu ne m’as
-donc pas regardée?
-
-Il la regardait. Il la trouvait jolie. Il se la figurait, en
-demoiselle, ravissante. Elle eut une petite moue de dépit.
-
---Si tu veux me donner quelque chose,--fit-elle,--achète-moi un pain de
-seigle et une tablette de chocolat. Tu veux?
-
-Elle s’étonna de ses prodigalités, car il offrait une boîte entière de
-chocolats pralinés, dans du papier d’argent. Et puis, un bouquet de
-violettes l’enchanta. Mais alors elle dit:
-
---Maintenant, c’est tout, pour aujourd’hui. Je crois que tu n’es pas si
-riche que ça, et que tu te gênes pour me gâter ...
-
- * * * * *
-
-Les autres matins, ce furent diverses friandises; et même, un jour,
-une petite broche qui ressemblait à du corail. Marie Galande, toute en
-joie, se souvenait:
-
---Et il paraît que ça porte bonheur!...
-
-Siméon, scrupuleux, objecta:
-
---Écoute, j’ai bien peur que ce ne soit pas du vrai corail ...
-
---Tu n’as pas besoin de me le dire,--répliqua-t-elle,--si je m’y
-trompe: je ne m’y connais pas beaucoup.
-
---Oui, mais ça ne te portera pas bonheur.
-
---Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!--supplia-t-elle.--Si ce n’est pas
-du vrai bonheur, tant pis. A ça non plus je ne me connais pas beaucoup.
-Si je crois que c’est du bonheur, ça suffit!...
-
-Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre à travers Paris, se
-remémorait tant de sagesse. Et les propos qu’il se tenait à lui-même
-signifiaient:
-
-«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne réfléchit pas, s’est
-élevée très haut dans le sentiment de la relativité. Les philosophes
-ne vont guère plus avant ... Cette petite fille croit aux sortilèges
-du corail, c’est un hommage qu’elle rend au mystère dernier des
-choses. Elle y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider
-le problème, soit qu’elle devine qu’il est insoluble, soit qu’il lui
-plaise de n’y point songer. Que je préfère à la fausse science des
-positivistes son hypothèse provisoire!... Cette petite fille a, sur
-les philosophes, cet avantage de s’être fait une philosophie à sa
-convenance. Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur organiser
-un système du monde. Mais leur raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes
-et, sans doute, la moins importante dans le total de ce qu’ils sont.
-De sorte que les voilà pourvus de systèmes du monde qui conviennent à
-leur raison et n’intéressent pas le reste de l’être qu’ils sont. Et
-ils ne savent qu’en faire. Évidemment! Il n’y a rien à faire, pour
-la vie, d’un système du monde que la raison toute seule a fabriqué.
-Ils affirment, en manière d’excuse, que leur raison, c’est la raison
-même et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants orgueilleux qui ne
-voient pas qu’ils sont dupes de leur orgueil! Que Marie Galande fut
-plus sage, en confiant à la vie le soin de lui composer le microcosme
-qu’il lui fallait!...»
-
-Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue à l’humanité très
-ancienne, du temps qu’avec ses instincts et ses désirs spontanés
-l’humanité organisait en hâte la notion récente qu’elle avait de
-l’univers entr’aperçu ...
-
-«Petite Marie Galande,--disait-il, empruntant la forme de
-l’invocation,--tu as encore le sentiment de la fraternité naturelle:
-auprès des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on te laissait
-parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses fables pour signifier que tu
-n’es pas indifférente aux épisodes pathétiques de leur croissance et
-de leurs frondaisons annuelles. Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois
-feuillu, errer avec un visage intelligent et amical ... Et, peu à peu,
-tu arrangerais de plus nombreuses idéologies, plus savantes de jour en
-jour et aussi plus froides, à mesure que ta pensée entrerait mieux dans
-la complication des phénomènes et que diminuerait la ferveur du premier
-contact. Tu célèbres d’abord par des gambades et des danses ta prise
-de possession du réel. Et te voici qui introduis bientôt des symboles
-dans l’allégresse de tes cérémonies. Et puis je t’imagine qui formules
-des apophthegmes. Et enfin, retirée loin des apparences, que tu dis
-illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative et raisonneuse, ô
-petite Marie Galande analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il
-de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude et dans l’espoir de ta
-connaissance parfaite? Ah! sans doute avant que se fût, en ton esprit,
-desséchée la fleur de ton émoi!...»
-
-Mais toujours revenait à Siméon l’idée de Marie Galande très pauvre.
-Il s’émerveillait de la voir, par sa pauvreté même, préservée de
-l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, et, par la pauvreté
-lointaine de ses ascendants, laissée toute neuve pour la découverte de
-la vie un peu plus douce.
-
-Et il retournait à lui-même, disant: «On a posé la question tout
-de travers. La question n’est pas de savoir--en général et dans
-l’absolu--si la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! ce problème!...
-La question n’est que de savoir s’il vaut la peine que Marie Galande,
-grâce à des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, grâce à
-de tendres paroles, soit plus heureuse, un instant, quelquefois ...»
-
-Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. Il le voulut
-réaliser; il s’occupa de cette œuvre, désormais, avec une passion
-minutieuse et attentive.
-
-«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur qu’il faut demander la
-raison d’être de la vie ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé
-à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis dépourvu de toute
-aptitude à être heureux. Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle
-que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande sera heureuse par
-le soin de mon activité incessante, comme je l’eusse été avec plaisir
-si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... Ah! que je me
-fusse aimé moi-même volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras de
-ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé d’emploi égoïste ... «Trop
-tard! trop tard!...» me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour toi,
-il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; je saurai vaincre la
-méchanceté taquine des Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance
-la réussite de ton bonheur ...»
-
-Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui parlait peu, craignant
-d’interrompre d’un mot le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle
-suivait; et il craignait encore d’être malhabile en ses propos, tant il
-avait le souci de ne point aggraver de sa pensée vieille cette jeune
-pensée qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie de l’entendre
-et de la regarder. Mais, de loin, mieux à l’aise, il lui adressait
-mille et mille discours où entrait toute sa méditation continuelle; et
-il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. Parfois aussi s’instituaient
-de familières causeries, dont il était le double interlocuteur. Il
-disait: «Il me semble que ces souliers-là feront très bien; veux-tu
-cependant que nous cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante,
-ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà de beaux éclairs au café;
-aimes-tu mieux les babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer
-pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait amèrement d’avoir gâché
-sa vie avant qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait à présent.
-Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne savais pas. Je n’avais que moi: pour
-moi tout seul, à quoi bon m’appliquer?...»
-
-De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir ses journées,
-maintenant il ne souhaitait que de les aménager bien. Même, il
-apportait plus de zèle à son métier, afin que ses recettes lui
-permissent de mieux choyer Marie Galande.
-
-Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse pour Marie Galande. On
-eût dit que cette petite fille avait éveillé en lui de merveilleuses
-puissances de bonté. Il la chérissait paternellement; et il dut bientôt
-se rendre compte qu’il avait, pour elle, aussi de l’amour.
-
- * * * * *
-
-Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le samedi de la semaine
-qu’ils avaient si bien inaugurée par leur promenade à Meudon.
-
-Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se figura qu’elle souffrait
-de quelque chagrin. Il n’osait pas lui demander la cause de tant de
-mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant inquiet:
-
---Ce n’est rien,--dit-elle.--Tu sais, quelquefois, on est gai sans
-qu’on sache pourquoi; on n’a pas de raison d’être plus gai que
-d’habitude. On ne le remarque pas, mon Siméon, parce que c’est
-agréable. Mais, si on est triste sans qu’on sache pourquoi, on le
-remarque et ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande injustice;
-et on voudrait bien s’empêcher!... On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu
-veux? Le cœur est drôle.
-
-En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. Triste, elle réclamait
-une amitié plus compatissante. Elle s’appuyait contre Siméon. Elle
-lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils marchaient,
-nonchalamment, au hasard, sans presque causer. De temps en temps, elle
-levait les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle touchait de sa
-joue l’épaule de Siméon,--ce joli geste en guise de parole.
-
-Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune corps, gracieux avec
-abandon. Il voyait, à la dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous
-l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et la petite poitrine
-ronde emplir le corsage, se gonfler et se hausser ou s’alanguir selon
-l’alternative du souffle léger. Les cheveux blonds, plus d’une fois,
-touchèrent son cou, et cette caresse le fit frémir.
-
-Ils suivaient des rues faubouriennes, si étroites que le soleil n’y
-entrait pas, ils longeaient des maisons vieilles, grises ou jaunes et
-qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux fenêtres pendaient
-de pauvres loques, du linge, des vêtements de toile, accrochés à des
-cordes transversales.
-
-Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, malgré la lumière, était
-triste. Des arbres malingres, déjà tout dépouillés par l’excès de la
-chaleur estivale, dressaient de distance en distance leur silhouette
-régulière. Loin, par delà les talus et les terrains vagues, des
-échoppes et puis de hautes bâtisses s’entassaient.
-
-La détresse du lieu contrastait avec la fête du soleil si violemment
-que Siméon s’en affligeait: il voulut distraire de ce spectacle
-Marie Galande. Il avait goûté le charme des rues pauvres et leur
-demi-obscurité. Mais, maintenant, il foulait des feuilles séchées qui
-craquaient, et son émoi, dans la splendeur du jour, le tourmentait
-fort. Le silence où son amie s’obstinait le gêna.
-
---Petite Marie Galande,--fit-il,--c’est demain dimanche et congé. Où
-irons-nous? As-tu choisi?
-
---Non,--dit-elle,--je ne sais pas.
-
-Sa voix était si douce, un peu plaintive et toute frêle, qu’il l’aima
-bien davantage. Il prit entre ses deux mains la main de Marie Galande.
-Marie Galande le regarda si gentiment, et elle mit dans son regard tant
-de gratitude et de joie soudaine qu’il eut peur de la trop aimer. Et
-vite il demanda:
-
---Veux-tu que nous retournions au bois, comme l’autre jour?
-
---Non,--répondit-elle;--il ne faut pas recommencer ce qui a si bien
-réussi. Peut-être que ça manquerait: et alors, tout serait gâté.
-
-Elle fut quelque temps silencieuse; et Siméon ne savait pas si elle
-continuait, en soi, sa pensée comme un écho prolonge les derniers sons
-d’une mélodie, ou si elle était attentive à quelque nouvelle idée. Elle
-parut hésiter à dire ce qu’elle désirait. Puis elle se décida et, en
-rougissant, timide, avoua:
-
---Ce que je voudrais pour demain, devine! Mais je suis sûre que tu ne
-devineras pas. Voici. Je voudrais, je voudrais ... Ça t’ennuiera!... Je
-voudrais que tu me conduises à la fête de Ménilmontant ...
-
---Convenu!--dit Siméon.
-
---Oui, mais ... ce n’est pas tout ... Le plus grave, c’est maintenant;
-écoute!... Consulter une somnambule sur mon avenir ...
-
-Siméon ne répondit pas tout de suite. Elle se résigna:
-
---Je me doutais que tu ne voudrais pas.
-
-Il ne demandait pas mieux; seulement, ces somnambules sont des
-farceuses: elles inventent ...
-
---Elles inventent, elles inventent!... En tout cas, moi j’ai confiance.
-Et ça me plairait qu’on me révèle mon avenir.
-
-Marie Galande s’exaltait. Ses yeux brillaient, de joie d’abord et
-ensuite de crainte. Elle frissonna ...
-
---Parce que, vois-tu, je ne suis pas tranquille. J’ai au fond du cœur
-qu’il va m’arriver quelque chose. Ça, j’en suis sûre. Mais je ne sais
-pas si c’est du bien ou du mal ... La somnambule trouvera.
-
-Elle était agitée. Elle allait de la plus vive allégresse à la plus
-sombre rêverie. Cajoleuse, elle risqua:
-
---Je crois que tu ne m’aimes pas beaucoup ... Tu ne m’as jamais
-embrassée!...
-
-Comme Siméon, troublé, ne se hâtait guère, elle dit:
-
---Aujourd’hui que j’ai du chagrin, il faut qu’on m’embrasse.
-
-Siméon, gauchement, demanda:
-
---Quel chagrin as-tu, petite Marie Galande?
-
---Embrasse-moi et je te dirai!...
-
-Elle se dégagea, fit volte-face et, preste, se campa devant Siméon, de
-telle sorte qu’il vint à elle malgré lui. Elle tendit sa joue et, quand
-Siméon s’apprêtait à lui baiser la joue, d’un prompt mouvement elle
-posa ses lèvres sur les lèvres de Siméon. L’instant que leur baiser
-dura leur fut une éternité ...
-
-Puis ils se dégagèrent, leurs yeux s’ouvrirent; et ils semblèrent
-étonnés de se voir, si proches, et cependant déliés l’un de
-l’autre:--deux êtres!...
-
-Ce fut un éclair. Marie Galande, la première, reprit conscience de soi.
-Elle souriait, tandis que l’extase immobilisait encore Siméon. Alors,
-mutine, elle lança:
-
---Voilà. Mon chagrin, c’était que tu ne m’embrasses pas!
-
-Comme Siméon ne revenait pas de son trouble, Marie Galande fut, pour
-rire, courroucée.
-
---Ce n’était pas,--dit-elle,--très doux, très doux?
-
---Oh! si, très doux!...--répondit-il.
-
---Seulement?...
-
---Seulement, tu es une petite fille, Marie Galande, presque une enfant;
-et moi, je suis presque vieux. Je pensais t’aimer ... pas de cette
-façon-là ...
-
---Et tu m’aimes de cette façon-là?--fit-elle en battant des
-mains.--C’est dit, c’est dit! Tu ne peux plus dire que non!...
-
-Elle saisit le bras de Siméon. Gaie, elle l’entraîna. Pour éviter le
-silence où elle savait bien que son ami s’égarerait comme parmi des
-ombres indéfinies, elle parlait, un peu au hasard.
-
-Elle s’interrompit d’un bavardage et dit avec une moue dépitée:
-
---Ça me fait de la peine que tu sois triste, après que tu m’as
-embrassée. Même, je trouve que ce n’est pas très poli.
-
-Elle ne voulut pas lui laisser le temps de répondre, et, de l’embarras
-où elle le vit, elle se mit à rire gentiment. Elle recommença, pour
-occuper les trop poignantes minutes, ses vains propos:
-
---Oui,--disait-elle,--tu es très vieux, très vieux. On ne peut plus
-compter ton âge, tant tu es vieux! Et Marie Galande est une si petite
-fille qu’on a envie de l’envoyer à l’école et, si elle n’est pas sage,
-de lui mettre un bonnet d’âne et un écriteau. N’est-ce pas?
-
-Elle éclata de rire. Elle tirait à elle Siméon pour démontrer qu’elle
-était forte et pour qu’il sentît, contre son bras, un jeune corps de
-femme frémissante. Elle s’écria:
-
---Comme c’est bête, ce qu’on dit! Les baisers valent mieux.
-
-Siméon chancelait; il la serra contre lui ... Ils cheminaient
-lentement. Un passant qui les vit détourna la tête par obligeance. Un
-cantonnier les interpella:
-
---Un joli temps, les amoureux, pour les amours! Allez, allez, vous ne
-faites pas de mal ...
-
-Marie Galande acquiesça; et elle dit à Siméon:
-
---C’est vrai, qu’on est des amoureux. Est-ce que ce n’est pas agréable?
-Écoute, Siméon, puisque je t’aime ...
-
-Elle se fit très câline. Soudain, elle poussa un cri d’effroi.
-
---Qu’est-ce?--demanda Siméon.
-
-Mais elle ne répondait pas. Elle tressaillait. Sa voix s’arrêtait à sa
-gorge. Siméon vit, à quelque distance, Picrate qui déambulait à grands
-coups frénétiques de ses poings qui frappaient le sol. Il s’éloignait.
-Marie Galande put articuler:
-
---Sauvons-nous! Vite, vite!...
-
-Siméon dut la suivre. Ils gagnèrent une petite rue. Siméon s’efforçait
-de tranquilliser Marie Galande:
-
---Calme-toi, petite. Il ne nous a pas vus: il s’en allait ...
-
-Marie Galande voulait encore se sauver:
-
---Viens,--disait-elle d’une voix essoufflée.--Peut-être qu’il court
-après nous. S’il nous rattrapait!...
-
---Mais non. Tu as bien remarqué qu’il s’en allait ... Et puis, il ne va
-pas vite, le pauvre Picrate ... Et puis, pourquoi as-tu si peur de lui?
-Il n’est pas méchant.
-
---Il est méchant!--répliquait Marie Galande.--Il est le diable. S’il
-nous rattrapait, ce serait une chose effrayante!...
-
-Il fallut longtemps pour l’apaiser. Après que sa terreur se fut calmée,
-elle pleura et, parmi ses larmes, sourit.
-
---Maintenant,--dit-elle,--je crois qu’il est tard: il faut que j’aille
-prendre mon panier. Toi, tu iras à ta voiture. Au revoir ... Je
-pensais, tout à l’heure, qu’on pourrait avancer le dimanche d’un jour
-et être, aujourd’hui, toute la journée ensemble ...
-
---Veux-tu?--suppliait Siméon.
-
---Non,--répondit-elle,--non.
-
-Elle réfléchissait. Elle semblait combiner ceci et cela et n’être pas
-sûre de son désir. Siméon la pressait ... Et puis, elle décida:
-
---Non! Nous avons dit demain. Probablement que c’est mieux. Si tout est
-préparé pour demain, et pas pour aujourd’hui ...
-
---Mais--objecta Siméon--nous n’avons rien préparé ...
-
---Oh! pas nous, pas nous!... Il n’y a pas que les gens, qui préparent.
-S’il n’y avait qu’eux!... S’il n’y avait qu’eux, Siméon, je pense qu’il
-ne leur arriverait pas de mal ...
-
---Alors, qui?
-
---Je ne sais pas ... Les fées et les diables!... Non, demain!
-
-Quand ils se séparèrent, elle prétendit que Siméon lui donnât encore
-un baiser. Elle y apporta toute sa tendresse fougueuse et gaie. Puis
-elle se sauva, courut. Siméon la regardait partir et ne point se
-retourner. Il sentait une belle ivresse le posséder et son cœur battre.
-
-Vers le soir, le souvenir importun de Picrate le hanta. Depuis une
-semaine bientôt, il négligeait de le rencontrer, craignant des
-questions pénibles, des colères fâcheuses. Il s’était dit qu’il
-laisserait Picrate oublier Marie Galande. En outre, il se demandait
-s’il n’éprouvait pas quelques remords à l’endroit de ce camarade ...
-
-Le souvenir de Picrate le tourmenta. Il se mêla au souvenir de Marie
-Galande, et de manière à le gâter. Il fut impérieux ensuite ... Et
-Siméon, son fiacre reconduit, résolut d’aller voir Picrate.
-
-Il n’était pas au petit café de naguère, où ils causaient. Chez lui,
-de si bonne heure?... Siméon tenta l’aventure. Au fond d’une cour et
-d’un couloir, il reconnut la porte. A peine eut-il frappé qu’il le
-regretta: l’idée d’une interminable conversation, gênée de réticences,
-de mensonges, lui fit horreur. Mais une voix véhémente cria:
-
---Entrez!... Eh bien! entrez, quoi?...
-
-Siméon ouvrit la porte. Mais, aussitôt qu’il l’aperçut, Picrate rugit:
-
---Va-t’en! va-t’en!... Va-t’en, ou je fais un malheur!... Va-t’en tout
-de suite!...
-
-Il se congestionnait. Toute sa face était secouée de sa fureur, ses
-cheveux tressautaient de ses mouvements convulsifs. Il avait les poings
-fermés, les coudes bandés, prêts à se détendre en terrible ressort.
-Son buste, en avant, voulait bondir; l’infirmité le tenait au sol ...
-Siméon fit mine d’entrer, Picrate alors laissa s’exalter sa rage. Il
-hurla:
-
---Si tu entres, je vais te tuer!
-
-Siméon s’efforça de l’adoucir:
-
---Je ne te comprends pas ... Pourquoi? que t’ai-je fait?...
-
-Mais Picrate ne permit pas qu’il en dît plus long. Pâle, livide, d’une
-voix qui sifflait entre ses dents, il répéta:
-
---Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te tue!...
-
-Et ses mains fouillaient à l’intérieur du chariot ...
-
---Alors, Picrate, adieu!--dit Siméon.
-
-Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte derrière
-lui, il entendit le souffle rauque de Picrate qui haletait comme une
-forge.
-
-Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses yeux cette vision
-qu’il avait eue de Picrate. Les images se succédaient, et la scène
-se reconstituait avec netteté: la chambre, petite et en désordre,
-qu’éclairait seulement une lampe placée sur une chaise; Picrate par
-terre, disposant à plat devant lui des séries de cartes postales
-illustrées, afin, sans doute, de les classer. Et puis l’éclat de
-sa fureur, quand il reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa
-surexcitation démente ...
-
-Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme il y avait alors dans son
-cœur de la joie, il lui semblait--sans qu’il le sût--que tout, sur
-terre, ne devait être que joie. Il en voulut à Picrate de lui enlaidir,
-si peu que ce fût, son bel horizon. Il lui chercha chicane, à part lui,
-le dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint en aide.
-
- * * * * *
-
-Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier qu’il faisait beau
-temps. Il ouvrit ses persiennes: les flots du matin l’inondèrent, et
-la fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, ses joues. Le ciel
-était parfaitement pur de nuages; une vapeur légère en adoucissait le
-bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en gloire.
-
-Marie Galande devait le retrouver, sur les onze heures, au coin de
-telle et telle rue. L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait
-... Une malice de lui-même envers soi s’amusait à brouiller les
-noms de ces rues, à les confondre avec d’autres, à lui offrir divers
-rendez-vous inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, inscrivit
-sur son carnet: «Au coin des rues telle et telle»; et même, flâneur, il
-esquissa le plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à onze
-heures, il avait le loisir de travailler: sa conscience lui prescrivait
-d’aller prendre sa voiture et de gagner au moins la nourriture de son
-cheval, le remisage de son fiacre. Mais une invincible nonchalance
-l’amollissait, et, dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger.
-Il consacra toute sa matinée à prévoir que Marie Galande arriverait
-sans nul retard, à craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait
-la venue de Marie Galande. Et cet instant de la rencontre signifiait
-à lui seul assez de félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie
-de Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son trouble qu’en
-hâte il retournait aux tendresses initiales. La voix de Marie Galande
-le caressait et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus s’il
-éprouvait de la souffrance ou de la volupté.
-
-Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très bas:
-
---Bonjour, mon amoureux!
-
-Elle ajouta, bientôt:
-
---N’est-ce pas que nous irons consulter la somnambule?...
-
-Elle fit l’enfant, capricieuse. Elle affirma qu’on s’amuserait
-beaucoup. Seulement, la somnambule, le souci de l’avenir et le projet
-de savoir plus loin que l’heure où l’on était l’empêchaient de se
-consacrer toute à sa joie. Nerveuse, elle augurait du bien, du mal, et
-se perdait en cette incertitude ... A peine le déjeuner, dans un petit
-restaurant, lui donna-t-il quelque distraction. Elle disait:
-
---Ça vaut mieux d’être renseignée. Au moins, on ne risque pas
-d’imaginer des choses et des choses. Par exemple, selon qu’on doit
-vivre très vieille ou un tout petit peu, il faut qu’on s’arrange
-autrement. Je me figure que, si les gens étaient sûrs du temps qu’ils
-vivront, ils ne feraient pas tant de sottises ... Ce n’est pas ton avis?
-
-Siméon répondait que oui, mais qu’il ne croyait pas aux somnambules, et
-il disait encore que Marie Galande vivrait jusqu’à un très grand âge ...
-
---Oh! je n’y tiens pas,--répliquait-elle.--Ce que je veux, c’est savoir
-... Et si tu m’aimeras! et si c’est bon pour toi de m’aimer!...
-
-Le vacarme des orgues de Barbarie et des pianos mécaniques annonçait de
-loin la fête. Cette cacophonie, dans le désert des rues dominicales,
-se répandait, toujours plus distincte, plus véhémente. A la première
-bouffée de la folle musique, survenue par le dédale des maisons, Marie
-Galande avait écouté, comme si son destin là-bas s’affirmait. Et comme
-si son destin l’appelait, elle se dépêcha, traînant à son bras Siméon.
-
---Viens,--disait-elle.--Autant vaut savoir tout de suite. Et puis, si
-c’est bon, nous n’aurons plus qu’à rire et à rire.
-
-Siméon s’efforçait de lui faire entendre qu’elle attachait trop
-d’importance à de tels présages. Il redoutait une imprudence de la
-somnambule:
-
---Ce ne sont que des bêtises!--déclarait-il.
-
-Peu à peu, la musique augmentait. Il s’en perdait, par-ci par-là, des
-lambeaux, accrochés sans doute à l’obstacle d’un mur, d’une cheminée.
-Et puis, les instruments divers se mêlaient; et leur confusion, qui
-s’aggravait en même temps que leur violence, fut infernale quand
-Marie Galande et Siméon débouchèrent sur le boulevard. Cela criait,
-hurlait, meuglait, emplissait les oreilles ... Quelle bête en délire
-produisait cette clameur formidable? Marie Galande, une seconde,
-hésita; l’approche du monstre l’épouvantait. Siméon la vit, toute
-pâle, qui regardait devant elle, avec une sorte d’effroi douloureux.
-Et puis, dans le tumulte discordant, elle reconnut des ritournelles
-familières, des bouts de petites chansons dont elle avait appris les
-paroles, jadis, d’un camelot qui les vendait et, pour le même prix,
-enseignait la façon de les chanter. Il lui sembla que ces pauvres airs
-lui faisaient accueil; elle en murmura des bribes ...
-
-Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les bêtes en étaient
-fringantes, et d’aucunes, cabrées, étonnaient par la régularité de
-leur allure cependant. Il y avait là-dessus des hommes et des femmes
-qui menaient un grand tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple
-parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche allégresse,
-prétentieuse, et qui vise à l’effet. Triste gaieté, qui se moque, se
-vante et se travaille au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres âmes
-qui n’ont plus la naïveté du beau rire!...
-
-Marie Galande était fascinée par le spectacle étourdissant de ce
-manège. Les paillettes et les paillons brillaient au soleil et
-fuyaient, emportés dans le tourbillon général. Et fuyait aussi l’orgue
-forcené: son tintamarre s’en allait, on l’entendait moins; puis il
-revenait, avec des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et s’en
-allait et revenait, infatigable. Marie Galande admirait tout cela;
-Siméon lui offrit de monter l’un de ces chevaux si bien dressés et
-caparaçonnés:
-
---Pas maintenant,--dit-elle.--Après, peut-être; nous verrons.
-
-Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, par la foule, jetés
-d’un brouhaha dans un autre. Les gongs, les sonnettes, les cloches,
-les grosses caisses se succédaient; et les boniments, les parades,
-les pitreries compliquaient le tohu-bohu. Pour l’odeur, elle était
-fournie par la friture des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines
-fades; et la foule y collaborait; des cages de fauves, par endroits, y
-mêlaient encore leur spécialité.
-
-Marie Galande s’attardait à examiner des clowns. Elle riait de leur
-maladresse savante, de leurs gifles et de leurs calembredaines.
-Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule et manœuvra si bien
-qu’une prophétesse extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, et
-d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau tigrée, et d’autres qui
-avalent des sabres ou mangent du feu, étaient peintes sur des affiches
-prometteuses. Marie Galande n’eut point envie de les connaître. Elle
-contempla des loteries et voulut essayer sa chance. Les lots étaient
-engageants,--des porcelaines coloriées, de la verrerie,--et l’on
-choisissait parmi des séries variées de bibelots. Mais la grosse
-affaire, pour Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance du
-hasard ou sa mauvaise volonté.
-
---Nous allons bien voir! disait-elle.
-
-Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine des lendemains. Une
-première fois, elle perdit. Siméon lui expliqua de son mieux que cet
-accident n’était pas une calamité; tout au plus, si elle tenait à
-chercher là des présages, avait-elle le droit de conclure qu’un bonheur
-lui échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui surviennent, un de
-moins, petite aventure!...
-
-Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, et maintes fois
-perdit, et affirma:
-
---Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!...
-
---Mais non, pas tous!--dit Siméon.--Regarde combien il reste de lots
-devant toi, et de jolis ... Et le marchand, sois-en sûre, en a bien
-d’autres en provision. Tu n’imagines pas, petite Marie Galande, quelle
-infinie réserve de bonheurs il y a dans la vie: c’est innombrable! Il y
-en a tant que tu en auras beaucoup. Joue encore, tu gagneras.
-
-Elle hocha la tête: elle ne comptait plus sur la faveur du hasard.
-Siméon regardait s’attrister cette petite fille qui se croyait en
-présence de sa destinée et qui la consultait.
-
-Au douzième coup, Marie Galande gagna. Son visage s’illumina de joie.
-Elle cria:
-
---Bravo! bravo!...
-
-Elle battit des mains et négligea d’abord de s’intéresser à son lot,
-qu’elle devait choisir entre les plus désirables: la chance lui était
-venue!...
-
---Catégorie A,--dit l’auxiliaire du Sort.
-
-Marie Galande hésita. Mais un ingénieux presse-papier lui parut digne
-de sa préférence. C’était une boule de verre, emplie d’eau et close
-hermétiquement, où un petit village se voyait: deux ou trois maisons,
-un arbre, un chien, deux paysans; les paysans, l’un rouge et l’autre
-bleu, étaient aussi grands que les maisons. Or, pourvu que l’on
-retournât la boule quelque temps, il suffisait ensuite de la ramener à
-sa juste position pour qu’une neige abondante et menue se précipitât
-sur le village, comme sur les véritables villages tombe la neige
-véritable. Elle couvrait le sol, se posait aux branches de l’arbre,
-coiffait d’un capuchon les paysans et menaçait d’ensevelir leur chien.
-
---Brrr!--fit Marie Galande.
-
-Et elle s’étonna de l’invention. Siméon prit part à son jeu.
-
---Quand le charmant hiver viendra,--dit-il,--nous irons voir dans la
-campagne la belle neige ...
-
-Elle répliqua:
-
---Pourquoi dis-tu que l’hiver est charmant? J’y ai si froid!
-
---Le prochain hiver, petite Marie Galande, tu n’auras point à
-souffrir!...
-
---Pourquoi?--fit-elle, effarouchée.--Est-ce que je serai morte?
-
---Petite folle, petite folle, quelles idées as-tu en tête? Tu n’auras à
-souffrir de rien, parce que j’aurai soin de toi.
-
-Mais déjà elle n’écoutait plus. Attentive à sa seule pensée, elle
-demanda, pour en finir avec ses calculs:
-
---Un bonheur sur douze, est-ce beaucoup?
-
---Beaucoup, beaucoup!--dit Siméon.
-
-Elle découvrit la baraque d’une somnambule. Son cœur bondit. Sans plus
-parler, elle s’approcha. Sur le tréteau, l’impresario de la pythonisse
-annonçait que cette dame avait la science infuse et, dans les lignes de
-la main, discernait des choses merveilleuses; d’ailleurs, elle n’était
-pas moins habile à interroger les cartes, à interpréter les rêves, à
-traduire les signes inclus dans le marc de café.
-
-Marie Galande écoutait avec stupeur le monologue du charlatan. Quelques
-sornettes un peu poussées la mirent en défiance. Mais l’homme tourna
-ses hâbleries vers la fatalité, la mort et les plus émouvants problèmes.
-
---Entrons-nous?--demanda Marie Galande à Siméon.
-
-Siméon vit qu’elle avait peur. Elle le dit bientôt:
-
---Écoute, je n’ose pas ...
-
-Et ils s’éloignèrent.
-
-Elle avouait:
-
---Peut-être que ça vaut mieux de ne pas savoir?...
-
-Siméon l’encourageait à écarter les idées sombres.
-
---Pourquoi,--lui disait-il,--as-tu cette crainte de l’avenir?
-
---Parce que je suis heureuse à présent!--répondit-elle.--Avant, je ne
-pensais à rien ... C’est l’habitude qui me manque ...
-
---Tu es heureuse?
-
---Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? Méchant! Je suis heureuse avec
-toi. Seulement, d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut pas
-parler: chut!...
-
-Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un air mystérieux. Elle fut
-la première, cependant, à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses
-yeux se firent tendres et doux; elle dit:
-
---Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi ne m’aimes-tu pas
-davantage? Ce n’est pas très gentil!
-
-Siméon n’osait pas lui répondre. Elle bouda ... Siméon réfléchit qu’il
-était vieux, qu’il avait gaspillé toute sa vie en pure perte: il
-s’affligea de n’avoir pas été plus économe de sa vie. Marie Galande,
-à son bras, se faisait traîner comme les enfants las d’une promenade
-... Siméon voulut qu’elle s’intéressât à la fête qui, autour d’eux,
-s’exaspérait. Elle s’y refusa; elle s’abandonnait à sa langueur. «Les
-chevaux de bois?...» Elle se fâcha:
-
---Je ne suis pas une petite fille! Tu te trompes, si tu crois que je
-suis une petite fille! Tu es méchant!...
-
-La journée tournait mal. Siméon détesta la frénésie de ces musiques
-endiablées qui, depuis deux heures, le torturaient: il lui sembla
-qu’elles chantaient le désespoir de vivre. La foule, augmentée,
-remuante, acharnée à ce plaisir vulgaire, lui parut célébrer le rite
-d’une ignoble religion, toute de folie et de vacarme. Le soleil tombait
-d’aplomb sur les innombrables têtes et y cuisait de la démence.
-
---Allons-nous-en!--dit Marie Galande.--J’en ai assez, de tout ce bruit.
-Et toi?...
-
-Ils profitèrent d’un intervalle entre deux baraques de planches pour
-s’esquiver. Il leur fut agréable d’avoir un peu d’espace devant eux et
-de ne plus participer à ce tumulte de la joie exubérante.
-
-Mais la musique les poursuivait.
-
-Quand elle les eut enfin laissés, Siméon demanda:
-
---Où allons-nous?
-
---Ça m’est égal!--répondit Marie Galande.--Nous irons où tu voudras.
-Comment saurais-je où tu veux aller?
-
-Siméon la pria de n’avoir point d’amertume: s’il l’avait offensée ou
-peinée, c’était sans le vouloir. Marie Galande reprit:
-
---Tu as probablement une amie, et je te gêne.
-
---Je n’ai pas d’autre amie que toi,--dit Siméon.
-
---Oh! moi ...--fit-elle;--qu’est-ce que c’est?... Si tu n’as point
-d’autre amie que moi, pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage?...
-
---Je t’aime beaucoup,--affirma-t-il.
-
---Alors, si tu m’aimes beaucoup, aime-moi!
-
-Elle cessa d’être irritée. Elle fut enjôleuse.
-
---Tu n’as pas encore vu--disait-elle--que, moi, je t’aime tant que je
-voudrais que tu me prennes dans tes bras ... comme on fait, tu sais ...
-C’est toujours moi qui te demande ce que tu devrais demander. Est-ce
-que tu me trouves laide? Non, n’est-ce pas, tu ne me trouves pas laide,
-et tu aurais du plaisir à me tenir dans tes bras?... Dis-le moi!...
-Non, ne me dis rien: je sais! Seulement, tu te figures que tu es vieux;
-tu te racontes des histoires tristes et qui te donnent du chagrin ...
-Mais tu n’es pas vieux, si tu m’aimes ... Que j’ai eu de peine à ce que
-tu m’accordes un baiser!... Tu te rappelles?... Eh! bien, aujourd’hui,
-il me faut tous les baisers, tous, tous! Voilà, je te l’ai dit;
-maintenant, fais comme tu voudras ...
-
-Siméon la serra contre lui. Avec ferveur, il entoura de son bras
-frémissant la taille de Marie Galande. Sa main, sur la hanche de la
-jeune fille, tremblait.
-
---Allons chez toi,--dit Marie Galande.--Ce sera si doux d’être tous les
-deux! Je n’ai jamais été seule avec toi. Viens!
-
-Ils respiraient difficilement, tant les serrait à la gorge l’angoisse
-de la pudeur et de la volupté. Ils allaient, d’un pas rapide et
-fiévreux.
-
---Tu ne me dis rien?--chuchota Marie Galande.
-
---Je t’aime, petite Marie Galande, je t’aime!...
-
---Dis-moi que tu es content et que tu n’as pas d’autre idée que d’être
-content; dis-le moi.
-
---Je te le dis, petite Marie Galande. Je t’aime, et c’est tout ...
-
-Ils ne parlèrent pas davantage. A mesure qu’ils approchaient, leur émoi
-les précipitait avec plus de hâte vers l’asile de leur tendresse ...
-Siméon sentait battre ses tempes. Marie Galande croyait porter entre
-ses bras un trésor ineffable. La rue était déserte.
-
-Ils arrivèrent. Ils entraient ... Marie Galande s’affaissa sur le
-seuil, poussant un cri d’oiseau blessé. Une décharge de revolver avait
-retenti. Et puis une autre ... Et puis un bruit de roulettes folles, en
-fuite sur le pavé ...
-
-Siméon s’efforça de relever Marie Galande. Elle avait les yeux
-chavirés, la bouche ouverte affreusement.
-
-
-
-
-III
-
-UN MEURTRE
-
-
-Que Marie Galande fût tuée, ce fait n’entra pas tout de suite dans
-l’esprit de Siméon. Du moins, s’il la vit morte, il ne conçut point
-aisément que ce dût être définitif. Son intelligence, frappée de
-stupeur, semblait avoir des portions paralysées et d’autres où les
-idées viraient, viraient comme les ailes d’un moulin sous la tempête.
-
-Il avait senti Marie Galande défaillir, glisser le long de lui. Le
-petit bras, qu’il serrait, avait frémi d’une convulsion brève et puis
-s’était arraché de lui, entraîné par le poids du corps. Le corps avait
-tourné, puis était tombé sur le flanc.
-
-Siméon s’efforça auprès de cette chose inerte. Il appela Marie Galande.
-Ses mains s’effarèrent de la mollesse du cadavre. S’il tirait les
-épaules, la tête se renversait en arrière. Il arrondit ses bras comme
-un berceau, pour la soutenir toute; il ne le put. Alors: il eut un
-immense besoin de secours, et il cria qu’on vînt à l’aide.
-
-On vint: la concierge, des locataires ... Siméon se redressa. Il eut
-pleine confiance dans l’initiative de ces gens qui, plus habiles que
-lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il s’inclinait, son crâne,
-brûlant et lourd, menaçait de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta
-contre le mur.
-
-Mais déjà Marie Galande était soulevée par deux hommes. La
-déposerait-on chez la concierge ou la mènerait-on chez le pharmacien,
-tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit que le pharmacien valait
-mieux. Les porteurs obéirent. Comme ils se mettaient en marche, Siméon
-vit la tête de Marie Galande qui pendait et se balançait misérablement.
-De ses deux mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il suivit
-le cortège. Dans le creux de ses paumes s’appuyaient les cheveux de
-l’amie. Mais le cou se ployait douloureusement et parfois, selon
-l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. Siméon mit tous
-ses soins à lui épargner les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans
-saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, la lueur verte
-d’un bocal illuminé fut sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur
-rouge l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas conscience de ce qu’il
-faisait. Il agissait sans le savoir: il accompagnait un cortège.
-
-Marie Galande fut couchée sur deux chaises. Quelqu’un dit qu’elle
-était morte. Il entendit ce mot et ne le comprit guère. Il regardait
-vaguement des curieux qui étaient là, derrière les vitres de la
-pharmacie. Un sergent de ville entra, puis un autre. Et il y eut des
-pourparlers, auxquels Siméon ne se mêla point. On s’aperçut qu’il
-était blessé à l’oreille et saignait: on le pansa. On lui demanda qui
-était cette jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il répondit
-machinalement et, comme l’agent inscrivait ses réponses, il rectifia
-l’orthographe de son nom. Et puis, il trembla de tous ses muscles,
-et il eut froid au visage. On lui tendit une potion, qu’il but. Il
-s’assit. Dans un demi-rêve, il remarqua que l’on emportait de nouveau
-Marie Galande. Il ne savait pas où; il n’était pas sûr que ce fût réel.
-Brusquement, l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on emportait
-Marie Galande, il fallait soutenir sa pauvre petite nuque. Mais il
-ne put bouger. Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa volonté
-n’allait pas jusqu’à ses membres; ses velléités, courtes et faibles,
-remuaient dans son cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la
-manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie Galande à sa place. Quand
-ils passèrent l’étroite porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps,
-à droite ou à gauche; un bras, se dégageant de la pose qu’on lui avait
-donnée, bougea, tomba, pendit: un sursaut terrible secoua Siméon.
-Cependant il ne réussit point à prier que l’on fît attention, que l’on
-ouvrît les deux battants de la porte. Les paroles se multipliaient dans
-son esprit; et il ne disait rien.
-
-A cause de la foule qui était dehors, il ne vit pas ce qu’il advenait
-de Marie Galande. Il observa confusément qu’on s’en allait ... La rue
-était vide ... Ses idées s’embrouillèrent et il perdit la notion de
-tout ...
-
-Plus tard, en quittant la pharmacie, il se demanda ce qu’il ferait.
-Il hésita: la question fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs.
-Il ne la résolut point, et partit au hasard. Sa tête brûlait; ses
-yeux étaient cerclés de souffrance et, chaque fois que ses paupières
-cillaient, une vive douleur lui tirait les tempes. La nuit l’étonna,
-les becs de gaz allumés lui semblèrent étranges, absurdes. A sa montre,
-il vérifia qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un cauchemar le
-tourmentait. Pour s’assurer qu’il veillait, il tapa sur le mur qu’il
-longeait et s’y écorcha les doigts.
-
-Aussitôt, comme à un signal, l’image de Marie Galande se présenta:
-l’image dernière, la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? La
-soudaineté de l’hallucination parut à Siméon singulière. Mais, au
-trouble profond de son cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un
-prestige: cette image de Marie Galande, il la sentit vraie. Il en eut
-un choc nerveux; une sueur froide le mouilla.
-
-Où était Marie Galande? Il la chercha dans la confusion de ses
-souvenirs. Peu à peu, la scène tragique se reconstitua. Mais on avait
-pris Marie Galande; on l’avait emportée!... Siméon souffrit intimement,
-à la pensée que d’autres la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils
-fait du petit corps misérable? Où, à présent, le retrouver, pour le
-revoir, pour lui dire adieu? Où, dans la nuit, sinistre désormais?...
-
-Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner le pharmacien, les
-gens du voisinage. Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès qu’il
-était entré dans une rue, il la suivait, hanté par l’idée fixe; et puis
-il devenait attentif un instant et, de nouveau, se perdait. Il erra
-longtemps, comme au milieu d’une forêt compliquée. Il courait quand il
-arriva chez le pharmacien.
-
---A la Morgue,--lui répondit-on.
-
-Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. La Morgue! Il
-tressaillit, ses dents claquèrent. Il se révolta, et c’est au
-pharmacien qu’il fit part de sa colère:
-
---Pourquoi?--disait-il.--Pourquoi? On n’a point à la reconnaître: j’ai
-donné son nom, son adresse!...
-
---Que voulez-vous? Décédée sur la voie publique: c’est le règlement.
-
-Il protestait encore. Par pitié de son désespoir, on ne lui répondait
-pas.
-
-En sortant, il cria:
-
---Je saurai bien l’en tirer!
-
-Il n’eut, dès lors, d’autre idée que d’être là-bas, au plus vite. A
-grands pas chancelants, il se dirigea vers Paris. Il s’effraya de la
-longueur du chemin, de la médiocrité de son allure, que n’accélérait
-point à son gré l’intensité de son désir. Un fiacre passait: il le
-prit. Il s’étonna d’être en fiacre, autrement que sur le siège et les
-guides en main. Les plus futiles circonstances augmentaient le désordre
-de son esprit: il pensa qu’il devenait fou ...
-
-Il n’avait point osé dire au cocher: «la Morgue»; il s’était fait
-conduire à Notre-Dame seulement. Les derniers pas, il y suffirait. Mais
-bientôt il lui sembla qu’il se retardait, avec de telles irrésolutions.
-Il voulut avertir le cocher de son erreur; il ne le put: ses lèvres se
-refusaient à prononcer l’odieuse syllabe,--et elle ne cessait de se
-prononcer en lui.
-
-Le clair de lune rayonnait. La nuit limpide, sur les espaces
-découverts, sur les places, sur le fleuve, versait une lumière calme.
-Mais les rues étaient mi-parties d’ombre et de jour, nettement séparés.
-Et Siméon, dans les coins noirs, épiait une terreur vague.
-
-Quand il fut auprès de l’Hôtel-Dieu, la proximité de la maladie, de
-la douleur, le gêna. Il vit, à des fenêtres, des lueurs de lampes, de
-veilleuses, dont la mélancolie était poignante. Ensuite la silhouette
-vaste et précise de Notre-Dame émergea, pâle, blanche, spectrale. Elle
-lui fit peur ...
-
-Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta que la course fût
-achevée. Le fiacre parti, Siméon se demanda s’il oserait aller plus
-loin, seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y songeait, il
-avançait, comme mû par une force impérieuse.
-
-Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, de biais, le petit bâtiment
-sinistre, sournois, qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme
-une bête qui va bondir, le repaire de la mort ignoble était là,
-casemate perfide, prison de cadavres. La lune coulait là-dessus, en
-clartés blêmes ...
-
-Marie Galande était là!
-
-Siméon trouva les portes fermées. Il gravit les marches; il appliqua
-ses mains aux battants clos. Une rage le prit de son impuissance. Il
-descendit les marches; il parcourut la façade ennemie, sur toute sa
-longueur, à droite et à gauche: il la vit impénétrable, gardée contre
-lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au fond de son âme, criait:
-«Marie Galande! Marie Galande!...»
-
-Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. Son premier geste fut
-de la tirer. Mais il ne la touchait pas, se figurant que les cadavres
-allaient tous se réveiller et se précipiter pour lui ouvrir.
-
-Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses yeux, il y avait
-le dessin très net et l’édifice abominable qui contenait Marie
-Galande,--ah! oui, la pauvre petite Marie Galande, son corps svelte et
-charmant, qui avait vingt ans, qui était en fleur, et qui chantait et
-qui chantait éperdument;--oui, là, parmi l’atrocité des cadavres, Marie
-Galande jeune et belle.
-
-Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande se dévidaient dans sa
-pensée, mêlées à des visions sanguinolentes ...
-
-Le retour, à pied, par les rues nocturnes, fut long, pénible, tous les
-cent pas découragé. La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du moins,
-elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. Siméon n’avait pas dîné:
-la faim le harcela. Il eut de tels moments de faiblesse et de vertige
-qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un bec de gaz, une muraille,
-avant de continuer sa route ...
-
-Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible fut de passer le seuil
-où Marie Galande était tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on
-lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, sur la pierre du seuil,
-des gouttes de sang. Il frotta une allumette et crut voir qu’on avait
-lavé à grande eau ... Il frissonna; et il s’affligea du sang de Marie
-Galande, perdu au ruisseau: il l’eût conservé pour la pieuse douleur
-quotidienne.
-
-Le vestibule de sa maison lui fit horreur. Quand il eut refermé la
-porte derrière lui, il regretta de n’être pas resté dehors, dehors à
-tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de rentrer seul, ici,--oui,
-seul ici où il venait, à la fin du jour précédent, avec Marie Galande,
-pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!... Il grimpa, le plus vite
-qu’il put, son escalier. Dans sa chambre, il revit en imagination
-l’amie câline et tendre; il entendit la voix cajoleuse ... Et alors,
-il pleura; il pleura longtemps et sans contrainte, abondamment; et, à
-mesure qu’il pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses muscles se
-relâcher et son peu de force l’abandonner, au point qu’il s’endormit
-sur le fauteuil où il s’était abattu ...
-
-Pendant son court sommeil, il rêva de Marie Galande. Il se promenait
-avec elle dans les quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il
-lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de ses reparties, et
-à ses moindres propos il attribuait une signification profonde et
-révélatrice. Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient.
-Il l’entendait se moquer gentiment: «Tu es très vieux, oui, tu es très
-vieux, disait-elle; et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le vieux
-bonhomme!...» Et des aventures s’organisaient, où Marie Galande avait
-un rôle principal ... Enfin, dans le soleil matinal que son rêve lui
-suscitait, retentit le chant de naguère, à pleine voix:
-
- Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!
- Régalez vos p’tits... zoiseaux!
-
-si distinctement et si fort qu’il s’éveilla.
-
-Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil matinal entrait à flots,
-pareil à celui que rêvait Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait
-bouger. Une seconde, il attendit la reprise du chant allègre. Une
-seconde, il eut la certitude que la mélodie allait s’épanouir encore
-dans la lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres idées
-l’assaillirent. Quelque temps, il put hésiter entre les deux séries
-d’images, qui se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt, les
-mauvaises eurent chassé les douces. Les mauvaises, hardies, intenses,
-fulgurantes, fondaient sur lui avec la violence d’une grêle que fouette
-l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent là! Siméon les vit, toutes
-proches, à les toucher.
-
-Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut sur le point de discerner
-tout le détail de la catastrophe; son attention minutieuse, excitée
-soudain, scrutait les épisodes divers du drame; elle cherchait, elle
-fouillait ... Siméon s’emparait de son chagrin. Mais l’idée fixe
-survint, lancinante:--revoir Marie Galande; une fois encore, examiner
-le cher visage; une suprême fois, emplir ses yeux de cette forme qui
-était à la veille de disparaître!...
-
-A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de lui le hideux spectacle
-des noyés au ventre énorme, des tués que leurs blessures défiguraient.
-Sur une table d’exhibition, des morceaux, raccordés pour le mieux, se
-tuméfiaient. La chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre,
-violacée par endroits et marbrée, commençait à pourrir.
-
-Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime dont les journaux
-parlaient et qui ne possédait plus ni bras ni jambes, ni nez, ni
-cheveux, ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé cette chose dans un
-égout, à l’état de charogne; on l’avait apportée là. Les badauds se
-pressaient aux vitres et regardaient. De petites ouvrières jouissaient
-de ce frisson exquis; de fins voyous faisaient de plaisantes remarques:
-la vie, en face de la mort, riait.
-
-Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas trouver Marie Galande; et, ne
-la trouvant pas, il craignit de l’avoir méconnue dans la collection des
-cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra.
-
-Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre et lui conseilla de
-s’adresser au bureau. Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie.
-Siméon dut traverser encore la foule, incessamment plus nombreuse,
-aguichée et mise en émoi par la truculente ignominie du lieu. Un
-collégien vantait à un autre collégien les seins d’une morte, droits
-sous le suaire. Siméon tressaillit de l’impudeur, à la pensée que Marie
-Galande pouvait être ainsi offerte aux regards de chacun. Son instinct
-se révolta.
-
-Il avait la tête perdue dans l’horreur et l’ivresse morne de la mort.
-Il lui semblait que tout le sang de son corps affluait à son front et
-que son front éclaterait de cette plénitude brûlante.
-
-Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son tour. Une vieille,
-démantibulée, sanglotait des renseignements parmi des jérémiades
-inutiles. Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, quelques mots
-et négligeait le reste, avec patience. Quand il eut tout ce qu’il lui
-fallait, la vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, changea
-de feuille et reçut un autre témoignage, celui d’un indifférent qui,
-paisible, constatait diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions
-était identique, administrativement,--sauf les larmes insignifiantes
-de la vieille qui gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux du
-revers de ses grosses mains. On dut l’avertir qu’on n’avait plus besoin
-d’elle; et, docile, toujours geignante, elle s’en fut.
-
-Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, sentit que
-se modifiait sa souffrance. Tiré hors de lui-même par la vue de
-ces misères d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, il
-s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de parler, il ne sut que dire.
-Il balbutia. Le plus difficile fut de déterminer «à quel titre» il
-prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; témoin seulement?...
-
---Vous étiez son amant, sans doute?--ajouta le fonctionnaire.
-
-Siméon, somme toute, aima mieux admettre cela que d’entrer en des
-distinctions subtiles. Et il se tut ...
-
-Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, peu éclairée: un
-amphithéâtre, avec des bancs en gradins pour l’auditoire. Une odeur
-de chlore, de camphre. Au milieu, une table longue; de grands linges
-ramenés, en plis pareils, sur deux corps dont ils prennent la forme un
-peu et dissimulent l’individualité. Il y a deux corps parallèlement
-posés, identiques d’aspect sous le suaire. L’homme qui conduit Siméon
-ferme un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, murmure qu’il s’est
-trompé, ne se presse pas. Siméon regarde les deux silhouettes funèbres:
-il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande.
-
-L’homme découvre le visage, le visage de Marie Galande. Siméon ne sait
-pas s’il la reconnaît: une brume envahit ses yeux. L’homme attend.
-Marie Galande est si pâle qu’à peine se détache-t-elle sur la blancheur
-du linge. Il faut que Siméon s’approche. Plus il s’approche et plus
-fort bat son cœur, au point de lui faire mal à chaque coup; l’angoisse
-l’étrangle plus haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, encadrent
-la petite figure. Les cils, sur les paupières abaissées, mettent une
-ombre courte. Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs reprises,
-s’approche. De tout près, il aperçoit, dans la commissure des lèvres,
-un filet de sang, mince comme un cheveu et qui prolonge la ligne
-délicate de la bouche. Les joues, même aux pommettes, sont décolorées.
-
---Elle ne doit pas avoir beaucoup changé?--dit l’homme, qui volontiers
-causerait.
-
-Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, le blesse. Il ne répond
-pas. Changée?... Simplement, ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et
-la raison de Siméon chancelle, quand il constate que, trait pour trait,
-voici Marie Galande et qu’il ne la reconnaît plus guère ...
-
-Siméon rêve ... Siméon se persuade qu’il la revoit, vivante, jeune, qui
-chante, qui chante à plein gosier «le mouron pour les petits oiseaux».
-Il ferme les yeux, un instant: c’est assez pour qu’il évoque Marie
-Galande, son panier d’herbe aux bras, par les faubourgs, dans le soleil
-qui l’auréole de clarté.
-
-Marie Galande!...
-
-L’homme reprend:
-
---Elle ne doit pas avoir changé. Elle n’a pas souffert; elle est morte
-tout de suite, frappée au cœur ...
-
-Siméon s’informe. C’est une grande chose, qu’elle n’ait pas souffert.
-Est-ce qu’elle n’a pas souffert, vraiment?...
-
-L’homme veut démontrer son dire ... La blessure en témoigne. Et il ne
-demande qu’à le prouver:
-
---Voyez plutôt!...
-
-Et il écarte le suaire, à gauche. La gorge apparaît, blanche comme les
-joues ... Ah! Siméon ne peut y regarder. Pudique, il saisit le coin
-du suaire et recouvre la poitrine de Marie Galande. Ce corps enfantin,
-ce corps joli, Marie Galande allait le lui donner. Elle lui en avait
-promis la volupté, quand tous les deux ils revenaient à la maison,
-fervents, avec la hâte du désir qui les animait. Siméon se la figure,
-rose de marcher vite, exaltée de belle ardeur, gentille et qui va
-donner son corps à qui l’aime ... A présent, tout cela est fini ...
-Siméon n’aura pas eu cette félicité; il n’aura vu de Marie Galande que
-son visage et ses mains, comme le premier venu les put voir ...
-
-A l’imaginer dévêtue, Siméon s’épouvante. Il rudoie l’homme; il lui dit:
-
---Non, non, non!...
-
-L’autre obéit et se tient coi.
-
-Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas garde. Il ne songe pas à
-détacher ses yeux de l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume;
-il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui trouve. Même il
-s’apaise à contempler ce calme et cette infinie sérénité. C’est
-le repos définitif et absolu; c’est la douceur d’être au delà des
-inquiétudes et des regrets: le seul repos ... Elle semble dormir,
-après avoir oublié tout!... Et Siméon, quelques secondes, n’a plus de
-révolte, son idée de la mort s’est dégagée des circonstances funestes.
-Comme si la tranquillité suprême de Marie Galande le gagnait, il
-s’abandonne à la fatalité.
-
-Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge pas, c’est à cause d’un
-rêve qu’elle poursuit, qui est ineffable et continu et qui, n’ayant
-point d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage ... Qu’elle est
-lointaine, qu’elle est sublime!... Ah! trop sublime et trop lointaine,
-pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais si allègrement à
-la vie!
-
-La pensée de Siméon va et vient, d’une image à l’autre, et tantôt
-admire et tantôt s’afflige. La tristesse même, au lieu de le harceler
-comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il ne s’indigne plus; sa
-frénésie est tombée.
-
-Soudain, son regard s’arrête aux narines du masque mort. Elles sont
-fines et bien dessinées, la mort les a pincées strictement. Et la
-bouche est close. Et la petite poitrine ne se soulève pas. Eh! oui,
-Siméon le sait bien, que Marie Galande ne respire plus. Il le sait;
-et cependant il souffre de le vérifier encore. De le vérifier et de
-le sentir! Il en est oppressé. Il en éprouve une sensation cruelle
-d’étouffement. Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il va
-suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle l’étreint de telle sorte
-qu’il a hâte de n’être plus là!...
-
-Il fait le geste de vouloir partir. L’homme, relève le suaire; et le
-visage de Marie Galande a disparu trop vite.
-
-Au moment où le linge recouvre le visage de Marie Galande, Siméon
-s’aperçoit que, dans son esprit, un grand nuage est descendu, qui voile
-l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner encore ... Il
-est trop tard. L’homme, avec ses clés à la main, comme un gardien de
-prison, s’est mis en route; les clés tintent; il ouvre la porte. Il
-faut s’en aller et laisser là Marie Galande en compagnie de ce cadavre
-qui est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge pareil. Siméon
-cède. Il sort. Ses idées se mêlent, s’embrouillent et ne font pas
-de bruit dans sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines qui se
-touchent sans le savoir et se rencontrent sans se blesser l’une l’autre
-...
-
-Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre de goûter l’air libre
-et pur. Le soleil l’éblouit; et pourtant ses yeux se réjouirent de la
-lumière. Ses membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré lui, à
-reprendre possession de la vie.
-
-Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des fleurs qu’en charretée
-une femme poussait devant elle: du mimosa, du muguet, des violettes,
-de quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel arome. Mais il se
-rappela les violettes qu’il donnait à Marie Galande; et il n’osa plus
-se délecter de celles qu’il y avait encore sur son chemin ...
-
-
-
-
-IV
-
-LA MORT DU SOUVENIR
-
-
-Siméon fut appelé chez le commissaire de police: il trouva, quand il
-revint de la Morgue, la convocation «très urgente» qui, depuis le
-matin, l’attendait. Il détesta cette corvée.
-
-Le commissaire était un petit homme frétillant, dépourvu de politesse
-et qui ne disait rien sans avoir l’air préoccupé de soupçons terribles.
-Ses courtes phrases n’avaient d’autre intérêt que de paraître pleines
-de perfidies. Il eut une telle manière d’interroger Siméon sur
-les motifs de son retard que Siméon se crut coupable d’une faute
-mystérieuse. Il fallut raconter la scène du crime en détail. Siméon n’y
-put être que médiocre et, comme il n’ajoutait rien au récit des autres
-témoins, le commissaire en manifesta de l’impatience. Il objecta:
-
---Vous omettez quelque chose.
-
-Siméon fil un geste vague. Le commissaire reprit:
-
---Est-ce que vous n’avez pas été blessé, vous-même?... à l’oreille,
-derrière l’oreille?... Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez;
-c’est important pour vous: ça vous sauve!
-
-Siméon restait ahuri. Le commissaire lui expliqua brièvement que,
-sauf cette circonstance, la police pouvait avoir contre lui les plus
-légitimes soupçons,--hé, hé!...
-
---Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
-
-Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui ... N’avait-on pas arrêté
-Picrate?... «Quelque idée de l’assassin?...» Mais oui! Picrate, sans
-nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble Picrate!... Siméon
-qui, dans tout cela, depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut
-l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine lui monta du cœur au
-cerveau. Ah! ce Picrate de malheur, il le livrerait!...
-
---Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
-
---Non, pas du tout!--répondit Siméon.--Je n’ai rien vu.
-
-Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, et s’il avait le droit
-de le faire. N’était-ce pas impie envers Marie Galande, lâchement tuée
-par le misérable? Mais il se souvint de la sérénité qu’il y avait sur
-le visage de la petite morte. Non, Marie Galande ne réclamait point
-d’être vengée. Une autre pensée que celle-là entretenait son extase
-dernière; un autre rêve, indemne des passions communes.
-
---Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux rien vous dire.
-
-Siméon sut que l’on faisait une enquête, que la vieille chez qui
-Marie Galande demeurait ne pouvait être inquiétée: impotente, elle ne
-bougeait pas de son fauteuil depuis des mois.
-
-Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition de la justice. En
-outre, voulait-il, puisque Marie Galande était son amie, assumer
-diverses charges, telles que les frais d’enterrement, de sépulture?...
-Il devait, en ce cas, prévenir l’administration ...
-
-Siméon remercia. Certes, il lui serait doux d’épargner à Marie Galande
-l’ignominie des funérailles misérables et, dans la détresse où son
-activité sombrait, il escompta quelque pieux divertissement à choyer
-Marie Galande morte, comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui
-donner, vivante, toute la joie.
-
---Quand sera-ce?--fit-il.
-
-Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie Galande serait, par
-ses soins, conduite pour y dormir son éternelle nuit de sommeil
-ininterrompu ... Une petite tombe qu’il fleurirait des fleurs de la
-saison et qu’à l’automne il nettoierait des feuilles que les arbres
-jettent.
-
---Ce sera--dit le commissaire--un de ces jours, après l’autopsie ...
-
-A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, bouleversée. Ah! cela encore,
-ce dernier outrage,--il le fallait?
-
---Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin?
-
-Car, pour préserver de l’injure odieuse le corps sacré de la victime,
-Siméon livrait volontiers Picrate ...
-
---Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin,--dit le
-commissaire,--pour établir qu’elle est morte de sa blessure, et non à
-l’occasion de sa blessure, par l’effet d’un autre accident ...
-
-Et il développa son commentaire. Mais Siméon n’écoutait plus. Il voyait
-le pauvre petit corps manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne.
-Tout le cauchemar lui revint, des cadavres affreux, de la Morgue, de
-la chair meurtrie, en lambeaux ... C’était fini de l’espèce de douceur
-qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie où dormirait Marie
-Galande.
-
- * * * * *
-
-Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, faute de pouvoir rester
-en place, vagabondait de rue en rue, comme font les chiens égarés,
-une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, celle-là; gênante et
-sotte. Il lui sembla qu’une traîtrise était éparse autour de lui et,
-incessamment, le menaçait. Il eut peur des ténèbres et des coins
-obscurs, des portes béantes où peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le
-voie; et lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que les becs de gaz
-dessinaient et qui s’allongeaient à chacun de ses pas jusqu’à se perdre
-au loin, démesurée, absurde; et si, par le fait de deux lumières un peu
-distantes, se dédoublait son ombre, il croyait l’ennemi tout proche et
-prêt à sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que son cauchemar
-suscitait.
-
-Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; et il n’était pas
-sûr que tel ou tel ne fût pas dément au point de l’étrangler entre ses
-doigts, si peut-être un regard importun l’y incitait. Il détournait les
-yeux, et il tremblait alors de manquer de vigilance.
-
-Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte général des rues. Il
-y discernait les signes évidents d’une présence hostile; puis des
-glissements, des fuites, des murmures, des décharges de revolvers
-dissimulés parmi la foule, et des sifflements de balles, qui
-l’atteindraient comme l’autre avait atteint Marie Galande au cœur.
-
-Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta
-contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches
-raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de
-si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de
-ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en
-vérité?...
-
-Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses
-nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui
-furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le
-persécuta.
-
-Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances
-spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa
-tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons
-divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il
-projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul
-atome ne touchait sans la blesser.
-
-Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation
-précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant.
-C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante,
-battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque
-dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux
-quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige ... Et n’était-ce
-pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et
-s’engouffrait dans un soupirail?...
-
-Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut
-que Picrate était partout ... Comme s’il allait ainsi conjurer le
-sortilège néfaste, il prononça:
-
---Picrate! Picrate!...
-
-Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une
-vipère, d’un gnome, d’un démon ... «C’est le diable, le diable!...»
-Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas
-dans les oreilles de Siméon.
-
-Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant!
-D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!... Quand le Picrate
-qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il
-affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à
-le vouloir détruire ...
-
-Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette
-main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se
-sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui.
-
- * * * * *
-
-Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut
-veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire
-de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas.
-De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On
-ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit:
-
---Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent.
-
-Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre
-moyen persuasif:
-
---Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le
-coupable expie son forfait?...
-
-Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle,
-des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers
-Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il
-se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et
-que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de
-lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle
-et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures,
-qui sont tracassières et implacables ... S’il n’avait point aimé Marie
-Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette
-petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et
-belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle
-continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la
-limpidité du jour ... Évidemment, évidemment!... Siméon conclut qu’il a
-tué Marie Galande ...
-
-Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses,
-passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui
-n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de
-l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard
-suffit,--tel cercueil!
-
-...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât
-d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!... Oui,
-c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il
-résistait, elle bouda, fut exigeante ...
-
-Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en
-afflige, demande pardon, revendique tous les torts,--et ne peut pas les
-supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient
-même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son
-amour naissant ... Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne
-pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue,
-s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de
-tout!... Siméon se débat contre la logique des faits.
-
-Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire
-intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en
-repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se
-dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire.
-
-Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des
-épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure.
-Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!...
-Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux
-êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir
-qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à
-Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu,
-obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas
-fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur
-les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée
-par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il
-la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans
-antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un
-petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée.
-Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate,
-et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse
-accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce
-but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!...
-
-Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La
-complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni
-ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve
-et sans incertitude:--et la voilà!
-
-Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable
-des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs
-pour tuer cette petite fille!... Il eut pitié d’elle. Il se la figura
-qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de
-l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs,
-tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres
-... Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit
-qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde
-et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa
-fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne
-en prévision de l’événement suprême.
-
-Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les
-hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il
-le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le
-jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre
-d’heures qui était fixé.
-
-Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables
-possibilités!... Cependant, elle fait la moue et rit ...
-
-A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril
-imminent?... Peut-être!... Siméon se rappelle l’inquiétude qui la
-tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait
-à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme
-elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle
-était curieuse du lendemain!... La somnambule lui dira de quoi il
-retourne ... Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments
-qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait
-diligence: elle est appelée, elle court!...
-
-Innocente,--qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait
-mensonger de l’amour.
-
- * * * * *
-
-...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps
-avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On
-sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été.
-L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante
-de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur
-âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines,
-à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à
-jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un
-astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets,
-dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange,
-irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et
-lointains prestiges.
-
-Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à
-peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait
-plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable
-des nuées.
-
-Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi,
-pour ces heures funèbres, la nature environnante.
-
-Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était
-pas là ... Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil,
-d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on
-le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le
-savait pas ... Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait
-à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le
-cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte
-qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait
-plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la
-terre pudique.
-
-L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout
-près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La
-Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il
-semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais
-écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer
-soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle,
-avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les
-rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle
-de vie usée, en peine de s’abolir ...
-
-Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait
-Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des
-arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!... L’une
-dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes
-jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour
-les corps, l’autre pour les âmes ... Oui, deux navires en partance
-éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu
-leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs
-infinis de néant!... Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à
-battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel,
-criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah!
-quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les
-horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée
-emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent,
-comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut
-voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps,
-laissant le reste ...
-
-Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit
-quelques pas attentifs dans la réalité.
-
-Il aperçut le corbillard.
-
-Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil
-de Marie Galande ... Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la
-porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une draperie noire
-se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du
-bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs
-allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint
-de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses
-mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes ...
-
-Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail
-des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du
-char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en
-disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs.
-
-Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs,
-et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste
-accomplissement.
-
-Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et
-puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue
-et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil ...
-
-Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à
-droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie
-Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps:
-
-«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de
-toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...»
-
-Il lui parlait ainsi et l’exhortait.
-
-Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine
-pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut
-froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse
-mal vêtue.
-
-La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds
-glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les
-genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait
-dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait ... Souffrir
-ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... Il connut
-que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux
-douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une
-l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie
-Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens
-qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des
-regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite
-sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait
-en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait
-d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le
-calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant.
-
-La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil
-à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil,
-cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla
-que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée
-l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.
-
-Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre
-ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son
-chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade
-qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au
-cœur une blessure, et il se lamentait.
-
-Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt
-brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son
-lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un
-employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs
-pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté
-de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie
-noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les
-croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de
-sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même,
-et il pleura Marie Galande!...
-
-Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher
-tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses
-qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur
-le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés:
-comment en interrompre la terrible promptitude?...
-
-Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un
-croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne
-chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux
-planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour
-l’identique éternité, une pose incommode ou laide!...
-
-Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain
-le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans
-rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités.
-
-Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le
-cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent
-creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou.
-
-Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait
-l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de
-Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses
-quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la
-gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête,
-quelque chose bougea.
-
-Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière
-partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura.
-
-Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un
-désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se
-tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité
-de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant
-pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre.
-
-Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la
-rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage
-violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la
-repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la
-tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses
-mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles
-s’étaient déchirés.
-
-Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable
-rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances.
-
-Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place.
-
-Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son
-chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents,
-examina des couronnes, des fleurs.
-
-Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le
-cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à
-faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers
-de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de
-l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre
-et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres
-innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus,
-scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un
-terroir immonde de chair corrompue.
-
-Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il
-tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier.
-Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans
-les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs
-feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à
-s’exhaler ...
-
-La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, seul parmi la
-débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci
-agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas
-des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie
-d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?...
-
-Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle
-le rassura. On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna, sous
-la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et
-qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort
-partout, arrivée à ses fins ou les préparant.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de
-belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier
-baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on
-refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en
-auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse;
-ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au
-rire enfantin:--il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée.
-
-Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait
-à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si
-présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui
-parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère,
-mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses
-phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut
-inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire;
-il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait,
-le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que
-l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu
-nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà
-la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des
-sons épars et dont le sens était perdu.
-
-Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie
-Galande vivait ... Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient
-si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt
-qu’un peu de cendre dans la main?... Hélas! il avait gaspillé son
-bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un
-avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si
-pauvre désormais.
-
-Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté
-jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il
-entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande
-morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle.
-L’image était précise, nette.
-
-Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse,
-l’étudie ... Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut
-la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il
-contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le
-plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de
-figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du
-visage de Marie Galande.
-
-Siméon se félicite d’une telle variété, d’une telle richesse multiple
-... Et il a peur de s’égarer dans ce désordre ... Car ces divers
-moments ne se suivent pas, ne dérivent pas les uns des autres par
-les nuances habituelles. Il manque des intermédiaires; les séries
-sont incomplètes, et leur caprice fuit toute contrainte ... Siméon
-s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. Plus il s’efforce,
-et plus étourdiment se dispersent les apparences. Il s’applique à les
-dénombrer: elles se sauvent; à les reconnaître: elles se transforment.
-Il se fatigue à cette lutte avec lui-même, où il est dupe de lui-même.
-Un artifice malveillant de son imagination le taquine, le harcèle.
-
-Et voici que se substitue aux claires et gentilles visions la soudaine
-épouvante. Voici Marie Galande morte, blême sinistrement, du sang
-aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par les médecins légistes
-ouverte, tailladée; et la voici qui, dans la terre, se décompose!...
-Siméon clôt les paupières, il refuse de regarder, mais le funèbre
-spectacle s’est fixé en lui.
-
-De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter une hantise. La
-hantise demeure; elle le nargue.
-
-Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la hideuse mort avec la vie!
-Il lui semble que celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver
-du contact malsain de la mort le doux fantôme en qui palpite encore
-l’illusion fervente de la vie?... Siméon s’évertue à chasser les
-idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, il tâche de conjurer
-le maléfice: «Allez-vous-en! Ne touchez pas à cette forme belle!
-Éloignez-vous!...» Et il a recours à tous les stratagèmes pour isoler
-de ce fatras monstrueux une Marie Galande d’autrefois qui, au soleil
-matinal, chante le mouron des petits oiseaux et sourit.
-
-Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle se défait et s’anéantit.
-Siméon la cherche en vain. Puis, brusquement, comme un coup de couteau
-dans le cœur, la voilà! Siméon croit la posséder; il concentre sur
-elle son attention: elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule,
-grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son tourment.
-
-Les jours suivants, l’image se simplifia, se dessécha et prit
-une rigidité singulière, glaciale. Au lieu de se mouvoir dans le
-décor environnant, elle parut liée aux objets voisins, soumise à
-d’invariables attitudes, privée d’initiative et comme paralysée. Elle
-ne bougeait plus; elle semblait pétrifiée, changée en statue peinte.
-Et muette!...
-
-Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans doute, s’il réveille en
-lui le souvenir des paysages où elle fut. Les arbres parmi lesquels,
-joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il recommence la
-promenade de Meudon. Le bateau, le fleuve, l’horizon de collines
-vertes et rousses ... Mais le temps est gris, le ciel chagrin; les
-nuages s’embrouillent, pèsent languissamment sur l’atmosphère molle
-et fade. Il n’y a plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau ne
-soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente ... Oui, c’est ici
-qu’ils descendirent, c’est ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce
-raidillon. Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait au bras de
-Siméon, déclarant que la côte, en vérité, la fatiguait. Aujourd’hui,
-Siméon peine davantage à gagner le bois.
-
-Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande le choisit pour la
-fraîcheur de son aspect. Quand ils y furent entrés, elle se mit à
-parler bas, à cause du recueillement que l’ombre des arbres et leur
-silence lui imposaient. Et voici la source que Marie Galande écouta,
-soudain rêveuse ... «Oui, petite Marie Galande, la source, après que
-tu partis, continua son vain murmure. Il n’y a pas, dans les sources
-ni ailleurs, de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent
-quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau qui coule--mécaniquement!...»
-
-Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont Marie Galande toucha
-l’écorce, en sœur des arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il
-a reconnu les branches auxquelles elle arrachait des feuilles, dans sa
-joie familière et splendide; et les buissons qui arrachèrent des fils
-à sa pauvre robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la terre
-qu’elle s’émut de sentir froide sur ses paumes ...
-
-Les arbres, la mousse, la terre!...
-
-Et elle?... Et elle--n’est plus là!... Son fantôme? Non plus! Ce n’est
-point elle ni seulement son fantôme, cette indistincte silhouette qui,
-par instants, se dessine et, maladroite, singe les jolis gestes abolis,
-et puis s’évanouit sans avoir remué une feuille ...
-
-Marie Galande!... Siméon la désire et l’appelle ... Rien, rien! C’est
-fini de Marie Galande.
-
-Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe au cimetière et à la fosse
-lugubre où se corrompt le cadavre. Et en lui-même, dans son esprit, il
-sent qu’une autre fosse est close où se corrompt, se desagrège et tombe
-en pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie Marie Galande; mais
-il lui reste l’épouvante et le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne
-garde pas son dépôt.
-
-
-
-
-V
-
-PICRATE ET SIMÉON
-
-
-Siméon, quelque temps, resta sous le coup de la douleur qui l’avait
-assailli. Son esprit continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, en
-plein jour, le harcelaient.
-
-Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises alarmes. Il monta de
-nouveau sur le siège de son fiacre, tint les guides et mania le fouet,
-et conduisit de rue en rue le vain désir des gens.
-
-Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide séparait son existence
-en deux: le jadis et le maintenant,--le jadis lointain, reculé
-brusquement et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, et ce
-ridicule aujourd’hui qui émerge on ne sait d’où, qui n’est pas un
-lendemain, qui surgit et qui choque par sa réalité crue.
-
-Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître
-dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le
-siège de ce fiacre.
-
-Le même,--sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa
-pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!...
-
-Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des
-divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand
-il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une
-telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien
-délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement.
-Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie.
-
-Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge.
-Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible
-ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui
-apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y
-promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre
-de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie
-volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme
-se lève parmi les ruines environnantes.
-
-Il habite ce lieu funèbre.
-
- * * * * *
-
-Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre
-nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.
-
-Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son
-négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les
-cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert
-de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux
-regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous
-côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit;
-ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe,
-la poitrine bombée, l’air provocant.
-
-Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate,
-qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable
-s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est
-imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace
-d’éclater.
-
-De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En
-Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux;
-leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment
-des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui
-le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au
-pilori,--Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à
-cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a
-le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que
-Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?...
-
-Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée,
-il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule.
-Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle:
-
---Tu veux encore te sauver, canaille?...
-
-Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux,
-comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de
-cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une
-voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate
-au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille
-incertitudes l’envahiraient!... Cependant il longe le trottoir où
-Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement:
-des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les
-ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait
-un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la
-rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une
-porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé.
-
-Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde
-ces gens et qui se tait.
-
- * * * * *
-
-Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue
-en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon
-discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune
-médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate,
-qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les
-badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le
-drôle à son remords et n’y plus penser.
-
-Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait
-à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans
-l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le
-négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?...
-Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir
-torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin:
-oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait!
-
-Le remords, le remords,--était-ce le remords?
-
-
-La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute,
-quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît
-arrêter. Voilà tout: il avait peur!
-
-Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait,
-le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas,
-évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien,
-s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait.
-
-«Il faut que je me venge,--pensa-t-il,--sans faire semblant d’être
-impartial; ou bien que je renonce à me venger ...»
-
-Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il méprisa cette fureur
-qui l’excitait hors de l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa
-pensée.
-
-Mais le souvenir de Picrate tenait bon; Siméon ne sut le chasser. Et il
-fallut, le soir, que Siméon cherchât Picrate, tant devenait impérieux
-le désir de le tourmenter. Il le guetta sur les huit heures, comme
-jadis, et il le vit qui rentrait se coucher, probablement ... Il se
-précipita vers lui:
-
---Ah! te voilà!--lui cria-t-il.
-
-La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un mouvement brusque et tel
-que si elle allait tomber en arrière, le cou rompu. Dans les yeux de
-Picrate, Siméon put apercevoir une épouvante folle de bête traquée,
-éperdue. Il en éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même
-en continuant la kyrielle des insultes et des menaces que sa colère
-proférait:
-
---Canaille! assassin! tu n’es pas encore en prison? Je vais t’y
-conduire, moi, misérable!...
-
-Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, sa voix était moins
-exaltée. Il lui parut bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame et
-dont le sens lui échappait. Il balbutia.
-
-Picrate prit alors le dessus, habilement.
-
---Si tu veux que nous discutions,--dit-il,--viens chez moi, plutôt que
-de faire du scandale dehors.
-
-Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession de toute son énergie, il
-commandait.
-
---Viens!
-
-Et il se mit en branle, résolument. Il avançait et ne s’occupait pas
-de savoir si l’autre le suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait
-d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, ne trouvait rien que
-rester coi, stupide. Et puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut
-vite fait de le rattraper. Mais Picrate répétait:
-
---Viens!
-
-Il le suivit docilement.
-
-Quand ils furent entrés dans la chambre de Picrate, la porte fermée,
-Siméon s’effraya des quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient
-seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande ... Pourquoi
-n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses doigts, derrière son dos, en
-firent le geste machinal ...
-
-Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la recherche de sa lampe. Il
-l’alluma. Le décor qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de ce
-dernier jour qu’il était venu là, Picrate le chassant avec des cris
-de haine; il l’entendit encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je
-te tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te tuerai, je te tuerai
-... Lequel tuera l’autre?...» Des phrases enragées sonnaient dans
-son esprit ... L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait pas
-lequel; mais l’un des deux, cela sans aucun doute! L’idée du meurtre
-l’envahissait.
-
-«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!...» Oui; et Picrate, bêtement,
-avait tué Marie Galande. Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande
-au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer ... «Va-t’en, ou bien je te
-tuerai!» Cette phrase, tout à coup, prit une signification nouvelle.
-Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir ou être tué, et
-qu’il était parti; or, s’il avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait
-pas Marie Galande. Marie Galande vivrait!... Et Siméon s’émerveilla
-de l’hypothèse; mais il souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux
-combinaisons louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla devant le
-souvenir de Marie Galande pour lui demander pardon.
-
-Cependant Picrate achevait ses préparatifs.
-
---Eh bien!--dit-il à Siméon,--parle, à présent.
-
-Cette voix brève et rude rappela Siméon de très loin. Certes, il devait
-parler, puisqu’il n’était pas venu pour autre chose. Seulement, il ne
-sut que dire, une seconde, tant il y avait en lui de trouble et de
-confusion. Mais il lança, presque au hasard:
-
---Pourquoi l’as-tu tuée?
-
---Qui ai-je tué?--répliqua Picrate.
-
-C’était trop de cynisme; Picrate abusait. Siméon s’approcha de lui, se
-pencha vers lui, le regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes ses
-forces:
-
---Marie Galande!... Marie Galande!... Tu as tué Marie Galande. Voilà
-qui tu as tué! Marie Galande!...
-
-Picrate se secoua, se débattit comme s’il luttait contre des bras
-puissants. Mais Siméon négligeait de le toucher. Simplement, la volonté
-farouche de Siméon le ligotait; il répondit:
-
---Laisse-moi. Tu es fou!
-
-Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma.
-
---Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu m’entends bien? Marie
-Galande!... Je t’ai vu.
-
-Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. Ses yeux se
-fermaient à demi. Son insolence l’abandonnait; et il fut lamentable
-bientôt, comme une chiffe que le vent maltraite.
-
-Il atteignit une bouteille de rhum, un petit verre et puis, par
-habitude, un autre; il les emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un
-d’eux.
-
-Il s’efforça de nier encore; seulement, il n’avait pas d’énergie et il
-articulait à peine cette pauvre jérémiade:
-
---Non, non ... tu te trompes. Ce n’est pas moi. Je t’assure que ce
-n’est pas moi. Pourquoi aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde.
-Siméon, je t’assure, je te garantis ...
-
-Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter encore la colère de Siméon qui
-vociféra:
-
---Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que tu l’as tuée!
-
-Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de Picrate, Siméon criait
-davantage. Ce fut une grande clameur accusatrice qui étouffait la
-plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait comme un cyclone.
-Picrate, là-dessous, tremblait ainsi qu’une frêle feuille et oscillait
-ainsi qu’un arbuste noueux quand ses racines sont à bout de résistance.
-
---Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!...
-
-Picrate redouta que les voisins n’entendissent l’effroyable parole. De
-ses deux mains il battit l’air en signe d’imposer silence, et, de sa
-voix un peu ressuscitée, il gémit:
-
---Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire ... On va t’entendre:
-c’est comme si tu me livrais. Tais-toi!
-
-Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son exaspération redoublait.
-Alors Picrate le saisit par les pans de sa jaquette, le tira vers lui,
-le fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. Siméon se tut et,
-sans violence, dit:
-
---Lâche-moi.
-
-Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se
-relevât. Et puis il affecta d’être généreux:
-
---Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti?
-
-Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa
-cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon
-l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon
-gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série
-des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un
-petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but,
-deux fois.
-
-Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste
-et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches;
-finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant,
-augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son
-visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une
-contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon
-l’examinait sans relâche, il ronchonna:
-
---Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas.
-
-Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les
-ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci
-que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il
-tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit
-au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des
-calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par
-l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps,
-il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du
-crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait
-les épaules et revenait à ses écritures.
-
-Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien,
-dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en
-recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus
-que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta
-et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater
-lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter
-avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de
-colère.
-
-Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait.
-L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable
-souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la
-bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de
-grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa
-volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes.
-L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience:
-à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et
-douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement
-agonisait.
-
-Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate.
-Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il
-l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il
-se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce
-meurtrier ... Il crut partir et demeura.
-
-Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait
-moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles
-fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus
-autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu
-à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait
-l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que
-Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement,
-inclinait à quelque pitié.
-
-Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri
-lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles
-balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes
-postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment,
-s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et,
-parmi des sanglots, on l’entendit implorer:
-
---Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!...
-
-Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie.
-Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement.
-Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient
-fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes
-furieux. Mais Picrate allait ressassant:
-
---Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ...
-
-Siméon l’interrompit:
-
---Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as
-visé, pour la tuer; tu l’as tuée.
-
-Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia:
-
---Non, non, non, non, non!
-
-Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe de sa manche; mais il
-scandait sa négation de sursauts brefs de tout son corps.
-
---Ne mens pas! ne mens pas!--commanda Siméon.--Explique-toi, je le veux!
-
-Son ordre était catégorique au point que Picrate dut obéir. Il se
-dressa, lentement, et ses yeux noyés de larmes parurent offusqués par
-la lumière. Sa bouche contractée prononçait mal; il geignit plutôt
-qu’il ne dit:
-
---Ce n’est pas elle que je voulais tuer ...
-
---Qui donc?
-
---Toi!... Oui, c’est toi que je voulais tuer ...
-
-Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. Il sentit une
-étrange émotion le gagner, à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît
-pourquoi, de la douceur ... Dans sa tête, les idées vacillaient ...
-Il s’attendrit ... Picrate, avec inquiétude, épiait sur le visage de
-Siméon l’effet de ses paroles; et il croyait déjà triompher lorsque
-Siméon se ravisa:
-
---Ce n’est pas vrai: tu mens encore!
-
---Je te défends de m’insulter!--essaya Picrate.
-
---Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie Galande!--répliqua Siméon.
-(Il insistait sur chaque syllabe et détaillait avec vigueur son
-réquisitoire.)--Tu l’as tuée par jalousie, voilà tout. Oui, par dépit
-plutôt que par amour.
-
---Si, je l’aimais!--hurla Picrate.--Je l’aimais, je l’aimais! Tu n’as
-pas le droit de dire que je ne l’aimais pas!...
-
-Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. Il réfléchit et, d’une
-voix plus indulgente, reprit:
-
---Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons que tu l’aimais. C’est un
-mot vague et dont tu peux, comme les autres, te servir ... Seulement,
-tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le tempérament et le
-caractère et la fatuité de ce qu’on appelle homme à femmes, oui, oui!
-et tu es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. Tu as commis un
-crime, faute de posséder tous les moyens de séduction dont a besoin
-l’homme à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, tu es ridicule
-surtout!
-
-Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut répondre. Siméon ne le lui
-permit pas:
-
---Ah! joli cœur!... Mais laisse-moi ce fatras d’orgueil imbécile. Comme
-ça, je te plaindrai.
-
-Ils se turent tous deux. Dans le silence, Picrate, obéissant malgré
-lui, se dépouillait de son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait lui
-était infiniment chère. A ce dernier espoir de compassion promise il
-s’accrochait avec assurance ... Il vint à Siméon et lui tendit la main,
-disant:
-
---Siméon, plains-moi et pardonne-moi.
-
-Siméon le vit simple désormais, et véridique: il accepta cette main
-meurtrière.
-
---Siméon,--continuait Picrate,--puisque tu devines et comprends, toi,
-tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien
-... Méprise-moi; mais sans me haïr ... Je te supplie d’avoir pitié
-de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de
-longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis.
-
-Siméon répondit à Picrate:
-
---Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, s’il te faut que je te
-plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu
-d’horreur et de dégoût; mais je te plains!
-
- * * * * *
-
-...Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente,
-inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en
-chacune de ses minutes, nécessaire.
-
-De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois
-la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente
-couvre de terribles remous.
-
-Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:--un matelas sur le
-plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là,
-tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le
-désastre de leurs existences.
-
-Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne
-songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble,
-aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli,
-d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée
-les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout
-cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne
-cherchaient à le savoir ...
-
---Siméon,--dit Picrate,--puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?...
-
-Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans
-le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde;
-le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent,
-s’élargirent, et enfin moururent.
-
---Siméon,--reprit Picrate,--je l’aimais trop pour ne pas la tuer!...
-
-Et, dans le silence encore ému de ses lamentations stridentes, il jeta
-ces cris, coup sur coup:
-
---Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais trop!...
-
-Et puis:
-
---Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue parce qu’on aime!
-
-Et puis:
-
---Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil effet?
-
-Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme si Picrate ne parlait pas
-à lui, et seulement proférait, en clameurs farouches, sa désolation.
-Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des nuits d’orage, appels
-perdus et qui ne font que propager au loin leur frénésie.
-
-Mais Picrate continuait:
-
---Après que je l’eus tuée, après que je sus qu’elle était morte,
-j’éprouvai, Siméon, une sorte de joie telle qu’en donne la certitude de
-posséder une femme ... Ah! quelle femme!... Désirée, convoitée et qui
-se refusait ... Une sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, comme
-d’un triomphe des sens, où l’on engage tout son être et qui paraissait
-impossible!... Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible
-certitude!
-
-Siméon dit:
-
---C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une
-certitude; tout l’attrait de la mort est là!... Une bizarre
-certitude,--rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards
-que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et
-analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille
-inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il
-vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la
-cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont
-inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel
-Gribouille!...
-
-»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites
-délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse
-merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille
-à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités
-du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse
-lamentable de nos cœurs,--nos cœurs inconstants et pusillanimes qui
-sont vite au bout de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent
-pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité
-suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser
-prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que
-d’éterniser cette minute glorieuse.
-
-»Éterniser, éterniser,--et la minute passe. Éterniser quelque chose
-d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est
-plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!...
-Romance, aubade, sérénade.
-
-»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond
-de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure
-qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation
-de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de
-l’individu par delà le temps et le temps.
-
-»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance
-qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément
-des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!... Admets
-seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment
-n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte
-d’amour, duquel nous sommes nés?
-
-»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie
-de l’amour ... Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas
-laisser défaillir la minute.
-
-»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de
-la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai,
-y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains,
-enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés.
-Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent
-qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour;
-ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la
-mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps ... Crédules
-au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà!
-
-»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans
-l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution
-de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se
-privent de ceci, de cela, qui était la vie,--la vie vaille que vaille!
-
-»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils travaillent ensemble. Le
-meurtre de soi, le meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les deux:
-nuances, nuances; mais le meurtre!
-
-»On a figuré l’amour avec un arc et des flèches. Interprétation
-gentille du symbole: c’est la douce blessure que les yeux de la belle
-font au cœur du galant. Un arc et des flèches pour tuer, oui! Ces armes
-sont aujourd’hui surannées: donnons au symbole d’amour un couteau de
-boucher, un revolver.
-
-»Les beaux amants utilisent aussi le poison ...
-
-Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure.
-
---Mais moi,--fit-il,--je n’étais pas l’amant de Marie Galande. Alors,
-pourquoi l’ai-je tuée?
-
---Tu étais son amant par le désir, par l’imagination. Tu avais la
-volonté d’être son amant. Tu étais son amant plus que moi.
-
---Tu étais, en réalité, son amant.
-
---Tais-toi,--gronda Siméon;--ce n’est pas vrai!
-
-Mais Picrate continuait, selon de grossières logiques:
-
---Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, puisque vous vous aimiez
-tous les deux? Tandis que moi ...
-
-Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, se déguisait en bel
-amant, à part soi, quand Siméon, brutal et rieur, lui répondit:
-
---C’est que tu es une brute!...
-
-Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule lui vint: les beaux amants
-meurent ensemble: or, il survivait à Marie Galande, lui.
-
---Siméon,--s’écria-t-il,--Siméon, j’aurais peut-être dû mourir?
-
-Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, que Siméon le
-trouva ridicule et fut narquois en demandant:
-
---Pourquoi? Pour être un bel amant!... Tu cherches une attitude,
-Picrate. Oui, tu voudrais bien dénicher quelque stratagème qui pût
-orner ton personnage un peu. Je le conçois ... Il serait plus simple,
-pourtant, d’y renoncer ... A ta place, il me semble que je serais
-cynique, tout bonnement!
-
-Mais Picrate se récusait:
-
---Non, non, j’aurais dû mourir, je le sens.
-
---Surtout,--répliqua Siméon,--tu aurais dû, s’il te fallait une victime
-absolument, te choisir, toi, de préférence. Tu étais le seul bel amant
-de l’aventure!
-
---Tu te railles de moi,--dit Picrate.--Tu veux encore m’humilier,
-m’avilir ...
-
---Tu aurais tort d’être orgueilleux!
-
---Je n’ai pas l’intention d’être orgueilleux. Mais enfin, que dois-je
-faire? Je te demande de me dire ce que je dois faire. Et toi, au
-lieu de me répondre, au lieu de m’aider, tu n’as d’autre soin que
-de me tourmenter davantage ... On le dirait ... Moi, cependant, je
-consentais à t’obéir ... Je t’obéirai, Siméon, si tu veux avoir pitié
-de moi. J’accepterais tout!... Dans l’état où je suis, il n’y a plus
-de sacrifice qui me coûte. Je suis abreuvé de douleur. Si tu m’avais
-conseillé de mourir, je serais mort,--tu l’as vu?
-
-Il insista:
-
---Je serais mort! Tu n’avais qu’à l’ordonner.
-
-Il poussa un soupir et, sans perdre de temps, ajouta:
-
---Mais je comprends bien qu’il faut vivre!
-
-Et Siméon faillit éclater de rire, nerveusement, lorsque Picrate
-affirma, en secouant la tête:
-
---Il faut vivre, il faut vivre!...
-
-Et Picrate, comme éperdu, reprit:
-
---Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi comment vivre! C’est trop de
-sarcasmes: tu peux bien te rendre compte de ma misère. Tu es un sage,
-toi. Je te conjure de m’indiquer un moyen de vivre,--toi qui as lu les
-philosophes!...
-
-Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, il cria, d’une voix
-sifflante:
-
---Les philosophes, les philosophes!... Est-ce que nous n’allons pas
-appeler les philosophes à la rescousse?
-
-Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre moquerie, sentait sa
-peau se glacer, comme si quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon
-criait:
-
---Les philosophes à la rescousse! On les réclame pour organiser
-l’existence d’un assassin qui n’a point, à proprement parler, de
-remords, mais qui trouve des difficultés pourtant à juger confortable
-l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée et d’Athènes,--et y compris les délicats
-sophistes, eux surtout! habiles à démontrer que le noir est blanc comme
-le blanc est noir;--ceux d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et
-prophètes; ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; n’oublions pas
-Scot Erigène; n’oublions pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la
-poudre, notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui fut un voleur
-mais un logicien; ni ce Jérémie Bentham qui inventa le calcul des
-petits bonheurs; ni ces autres qui composèrent des méthodes pour
-parvenir à la vie agréable; ni les métaphysiciens allemands!...
-
-»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, choisis!...
-
-»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de tristes ou de gais?
-Il y en a qui te conseillent la joie; il y en a qui préconisent
-le désespoir. Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers ont
-l’inconvénient de vous laisser un peu le bec dans l’eau; mais ils ont
-aussi l’avantage d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... Rien,
-rien? Tu fais la moue? Je te comprends: tu veux des dogmatiques; ces
-essayistes qui tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il te faut,
-puisque tu es à la recherche d’une éthique ...
-
-»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou les gais? Nous avons à ta
-disposition d’aimables drilles pour te prêcher un bon estomac, la belle
-humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te démontreront, clair comme le
-jour, que le monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu est bon: s’il
-n’était pas bon, qui le serait? Or, c’est Dieu qui a fait le monde: si
-ce n’était lui, qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, un
-excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de plus évident?... Écoute bien: tu
-n’as qu’à te laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux velléités
-de ta nature humaine. Elle t’engage à ne te point chagriner. Ah!
-couronnons de lierre et de violettes nos cheveux et profitons de ce
-fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité qu’ont les femmes.
-Tout cela en vertu d’un syllogisme avantageux autant que péremptoire!
-
-»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la vie au point que, ces
-dialectiques, tu les traites légèrement. Je le devine, je le sais.
-Tu dis: «Avec de la dialectique ingénieuse, que ne prouve-t-on?...»
-C’est à quoi servent, justement, les dialecticiens. Ils travaillent
-à installer sur des formules honorables nos prédilections. Que
-n’utilises-tu ces gens?
-
-»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes plus chers instincts. C’est une
-crise. Elle passera: ensuite, tu feras comme les amis. Que diable!...
-Mais, en attendant, tu repousses les complaisances de la méthode
-déductive. Tu as le souci des réalités,--et foin des théorèmes: Dieu
-lui-même ne t’est pas une garantie, et tu écartes les prémisses où il
-figure avec son imperturbable excellence.
-
-»Des réalités? Donc, à nous la méthode expérimentale! Un philosophe
-anglais a écrit: «J’affirme que présentement, et à toute heure du
-jour,--du jour et de la nuit,--tous les hommes sont absolument
-heureux!...»
-
-»Tu as bien entendu? Tous les hommes! Après cela, n’essaye pas de
-t’excepter, sous le prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate
-qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point connu. Tu es homme: du
-moment que tous les hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a point
-à chicaner là-dessus. «Tous les hommes sont absolument heureux.» Un
-philosophe anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; nul ne
-l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a vérifié.
-
-»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. S’il t’intéresse,
-Picrate, je le chercherai ... Ah! le crâne optimiste!... Il m’a
-toujours séduit, par sa belle intrépidité. D’autres sont timides et se
-contentent d’affirmer que le bien, somme toute, l’emporte sur le mal.
-Nous nous méfions de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que
-l’on réserve à l’infortune un petit coin de la réalité pour qu’aussitôt
-nous nous y logions. Mais «tous les hommes sont absolument heureux».
-Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! le brave cœur de philosophe! Il
-en faudrait de tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient leurs
-doctrines comme du quinquina. C’est réconfortant, c’est tonique, ça
-vous remonte. On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. On
-ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme quotidien comme on fait
-des haltères ou de la gymnastique suédoise. A quelles _performances_
-on arriverait bientôt, Picrate, et quels biceps intellectuels on
-obtiendrait, quelle santé morale!...
-
-»C’est dommage que ces optimistes ne soient pas mieux persuasifs; c’est
-dommage qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; c’est dommage
-que l’on ne puisse vanter un peu cette existence, louer un peu cet
-ici-bas sans dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas illusion.
-Grande misère de notre état!... Car toi-même, Picrate, avec ton fort
-tempérament, tu ne t’y laisses prendre mie ...
-
-»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les gaillards nous déprisent la
-vie un peu congrûment, tôpe là! nous aurons du dégoût pour la vie, le
-cœur léger ... Oui, nous prendrons le deuil de toute joie et trouverons
-quelque repos dans la certitude de n’être pas dupes.
-
-»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques marais où la lumière
-meurt, tocsin:--c’est le décor!...
-
-»Giacomo Leopardi, «sombre amant de la Mort», consacra son génie à
-démontrer l’infinie vanité de tout. Il mit en vers la doctrine de
-l’universelle _infelicità_ et prononça de telles paroles de néant,
-qu’après les avoir lues on est plein d’amertume et d’ennui. Il disait
-que le monde est un peu de fange. La maladie tourmentait son corps et
-le déformait; les trente-neuf ans qu’il vécut lui furent un quotidien
-supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu de beauté, il n’eut
-en amour que des déceptions, dont pantelaient son cœur et son orgueil.
-Sa poésie maudit tout le réel et tout le possible ... Cependant il se
-laissa vivre et même se soigna pour se prolonger. Dans ses poèmes,
-s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère donc pour la dernière fois!»
-Il vivait dans l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient
-peut-être un dédommagement délicieux,--bien qu’il sût et eût établi la
-nullité d’une telle hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer
-pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort prît les devants, tant
-se montrait le «sombre amant» peu empressé.
-
-»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, le choléra sévit à Naples.
-Il en fut singulièrement troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle
-hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... Il mourut un
-soir d’été, à l’heure où flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui
-son ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce jeune homme, Paolina.
-Quelques instants avant la crise, il projetait des promenades au
-Vésuve, des parties de campagne, que sais-je!... Et puis, mourant, il
-dit à Paolina:
-
-»--Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore la lumière!
-
-»Ainsi la doctrine de l’_infelicità_, ni la souffrance perpétuelle
-de la chair et de l’esprit n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi.
-Les derniers mots de son agonie trahissent l’amour et le regret de la
-lumière!...
-
-»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, mais un poète lyrique.
-Bon! Voici notre Arthur Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple
-racine du principe de raison suffisante.
-
-»C’était un petit homme à favoris, au museau rasé, aux yeux perçants,
-au nez crochu. Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: «L’essence
-de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi pas? Accordons-lui ça ... Mais
-prenez garde: volonté, donc désir; et le désir implique un besoin, donc
-une privation, donc une souffrance.
-
-»Conséquemment, si la volonté est l’essence de tout, la souffrance est
-au fond de tout. C’est cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur
-le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste et Çakya-Mouni!...
-
-»A cause de cette volonté, nous allons nous jeter à l’eau.
-
-»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer réagissait, quant à
-lui. Il avait du goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,--tra
-déri déra!--et pour la bière, dont il buvait des chopes en se régalant
-de saucisses grillées. Et puis, il trouvait un fameux plaisir à
-injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, il n’en concluait pas moins
-que la vie est mauvaise, puisque ainsi le voulait sa philosophie. Mais,
-ayant découvert des divertissements acceptables, provisoirement il
-vivait et se tenait en belle humeur.
-
-»Je te raconterai, Picrate, une histoire. C’était à Londres, il y a
-quelques années. Imagine du brouillard jaune qui dégage une odeur fade;
-des pianos mécaniques s’acharnent et mènent à la diable la valse de
-la volonté forcenée ... Une jeune fille, une quelconque jeune fille,
-blonde probablement et adonnée au rêve, lut Schopenhauer, par hasard.
-Ce lui fut une révélation pathétique. Elle connut que la souffrance est
-en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint dans l’être universel.
-Oui, de par ce raisonnement que je t’ai dit: volonté, désir, besoin,
-privation, souffrance!... La petite Anglaise en fut ébaubie et
-désolée. La logique du philosophe l’avait convaincue tout de suite,
-et si parfaitement que l’idée ne lui vint même pas de demander à
-d’autres dialecticiens des arguments contraires: elle ignorait que les
-dialecticiens ont des logiques de rechange à la disposition d’un chacun
-... Et Schopenhauer commentait, de la façon la plus poignante, sa
-théorie abstraite. A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts chauds
-de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé une raison nouvelle d’être
-sûre que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.
-
-»Elle en conçut un vif chagrin.
-
-»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme se prête excellemment
-au langage rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants et subtils, où
-elle reprenait pour son compte la pensée schopenhauerienne. Elle la
-développa et la paraphrasa et l’illustra de métaphores émouvantes.
-
-»Quand elle eut assez de poèmes pour en faire un volume, elle choisit
-un imprimeur et lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les épreuves
-avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au frontispice une vignette fût
-gravée, qui représentait le coin d’une rue londonienne, d’une rue
-déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour tout ornement. Et ce
-coin de rue lui plaisait, pour sa grande détresse.
-
-»Le matin du jour où parut le recueil de ces mélancoliques poèmes, la
-petite Anglaise se pendit au bec de gaz qui était le seul ornement de
-ce coin de rue dont la vignette parait le frontispice du livre. Elle
-attestait ainsi qu’elle avait pris au sérieux la dialectique de son
-maître.
-
-»Schopenhauer l’eût blâmée. Il jouait, lui, de la clarinette,--tra déri
-déra!--mangeait des saucisses. Et, pour qu’on ne vint pas l’accuser
-d’illogisme parce qu’il omettait de se pendre, il organisait un
-raisonnement préservatif. Il disait: «Comme le blasphème est, en
-matière religieuse, le plus éclatant hommage que l’on puisse rendre à
-l’existence de Dieu, le suicide est l’affirmation la plus manifeste du
-«vouloir vivre»: ah! vous estimez donc la vie grandement, que vous vous
-pendez pour elle? c’est trop d’honneur que vous lui faites, en vérité;
-plutôt, laissez-vous vivre, par mépris!...» Et il préludait--tra déri
-déra!--très gaillardement à sa chanson matinale.
-
-»Mais moi, je songe à la petite main de cette jeune fille londonienne
-qui tournait les pages du livre désespérant ... Au fait, est-ce que
-j’y songe? Et toi, Picrate, y songes-tu?... Cette jeune fille était
-mal armée, la pauvrette, pour la vie. Et voilà qu’elle est morte: qu’y
-pouvons-nous?... Les moralistes composent des systèmes à l’usage de
-qui les voudra bien employer. Schopenhauer a travaillé pour quelques
-personnes. Il n’était pas, lui, de ce groupe. Il aimait mieux la
-clarinette. On n’est point forcé de se fournir chez soi, de manger son
-fonds. Que diable! Il y a des marchands de vin sobres jusqu’à ne boire
-que de l’eau.
-
-Picrate soupira. Siméon se tut un instant, puis demanda:
-
---Eh bien! que choisis-tu? Les pessimistes ou les optimistes?
-Décide-toi. C’est une affaire de goût. Le goût, vois-tu, Picrate, le
-goût! Il faut avoir du goût, premièrement: on appelle bon goût le goût
-que l’on a. Mais tu hésites.
-
-»Ah! je devine, je devine. Tu n’es pas un esprit léger, frivole. Tu as
-été positiviste, en ta jeunesse. Et il en résulte que tu ne sais pas te
-décider au hasard ... Pauvre Picrate, qui as écarté de ton entendement
-le hasard! Que tu es dépourvu de fantaisie, Picrate!... Je te dis, avec
-bonne grâce: «Choisis, Picrate!...» Et toi, tu ne sais pas choisir. Tu
-réclames des motifs, hé! hé!...
-
-»Nous recourrons à la métaphysique; s’il te plaît. Les métaphysiciens
-ont énoncé des choses et des choses, concernant la raison dernière de
-tout ... Ils sont menteurs, par exemple!...
-
-»Oh! menteurs, c’est un bien gros mot. Disons qu’ils ont le sentiment
-de leurs responsabilités sociales.
-
-»Ils vous démolissent, autour d’eux, un peu tout,--le reste aussi. Ils
-vous invitent à douter des opinions universelles. Ils vous démontrent,
-clair comme le jour, que l’on n’a dit que des bêtises, avant eux; ils
-vous démontrent encore que c’est la faute de l’humaine raison, laquelle
-est un instrument pitoyable. Voici des ruines et des ruines: ces
-messieurs ont passé par là.
-
-»Une grande plaine ... Imagine, Picrate, une grande plaine, qui
-va jusqu’à l’horizon. Il y avait là des tours splendides, fières
-de leur isolement ... Dégringolées! De méconnaissables pierres. A
-peine, en les étudiant, te sera-t-il possible d’apercevoir que ces
-décombres-ci proviennent du spiritualisme, ceux-là du matérialisme
-et ceux-là du panthéisme ... Ah! c’est ici que Spinoza demeurait?...
-Et là Leibnitz?... Mais il fait un froid de chien, dans cette plaine
-que n’abrite absolument rien. Le vent siffle et le soir tombe. Où
-coucherons-nous?...
-
-»Le bon philosophe qui t’accompagne ne veut pas que tu t’enrhumes. Il a
-soin de tes poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, tu geins; toi,
-tu as peur et tu relèves ton collet.
-
-»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon philosophe va te rebâtir
-une maisonnette. Il prend des moellons par-ci, des briques par-là, des
-poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de ce vent! Il a pitié de
-toi ... Là: entrez; couchez-vous!... Il te borde dans ton lit; pour
-t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. Tu n’as point
-eu froid, pendant qu’après avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il
-t’apporte un chaud lait de poule.
-
-»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. Que veux-tu? Ça vaut
-toujours mieux que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe qui
-t’héberge comme il peut.
-
-»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes perdaient, un jour,
-le sentiment de leurs responsabilités sociales, qu’est-ce que
-deviendraient leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, au
-monde, que de dire la vérité, qu’est-ce qu’ils diraient? Ils ne
-diraient rien que de négatif. A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un
-seul d’entre eux suffirait à tout détruire.
-
-»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce qu’il leur en coûterait
-d’être véridiques imprudemment. Jadis, on a fait des exemples. On
-vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs libres, libertins,
-abstracteurs de quintessence, gens capables de découvrir,--par mégarde,
-qui sait?--des parcelles de vérité mal consolante. Des parcelles ou,
-comme disent les chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup
-pour que saute la machine considérable et tant fragile de notre petit
-bonheur. On les a dressés! Et ils mentent;--ils mentent, avec toute la
-circonspection désirable.
-
-»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus d’influence sur la
-philosophie de Descartes que la pure et simple logique.
-
-»Quand on cessa de brûler sur des fagots les métaphysiciens, ils
-étaient sages, ils avaient pris de bonnes habitudes.
-
-»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, a composé une _Critique
-de la Raison pure_ qui ne dénigre pas seulement les dires de
-tous les autres philosophes, mais encore dénigre par avance tout
-ce qu’un philosophe pourra jamais aventurer; bref, il établit,
-péremptoirement, que la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom
-d’une certaine «raison pratique», il affirma tout ce qu’il avait
-nié, ah! mais, catégoriquement. Il l’affirma, comme cela, sans
-preuves, sans prétextes, et démontra qu’il y aurait crime et, mieux,
-contradiction--crime devant la logique!--à le vouloir démontrer un
-peu. A grands coups de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il
-avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de nuit passe, ululant sa
-complainte: «Gens de la bicoque, dormez,--tout est calme!...»
-
-»Pour achever cette _Critique de la Raison pratique_,--laquelle,
-d’ailleurs, n’est pas du tout une critique, mais un travail de maçon
-qu’on presse,--il fallait à Emmanuel Kant quelque temps. Intervalle
-très dangereux, si le lecteur du précédent volume en adopte les
-conclusions sans deviner qu’on les modifiera bientôt du tout au tout.
-Emmanuel Kant en eut le frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la
-redoutable _Critique de la Raison pure_ un chapitre où, d’avance, il
-annonce, il résume la réconfortante _Raison pratique_.
-
-»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... Emmanuel Kant s’effraya
-pour son lecteur. Et même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on le
-connaît, on se figure mal ce bourgeois de Kœnigsberg signataire,
-pendant plusieurs mois, d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade.
-C’était un homme méthodique. En redingote brune et gilet jaune, il
-sortait quotidiennement à cinq heures du soir, tapant; les autres
-bourgeois de Kœnigsberg, quand ils le voyaient passer, mettaient leur
-montre à l’heure. Il n’aimait pas le changement. A la veste d’un jeune
-homme qui lui faisait de fréquentes visites, un bouton manquait.
-Emmanuel Kant s’était accoutumé à cette boutonnière oisive. Et il
-causait avec le jeune homme très volontiers. Or, un jour, le jeune
-homme fit recoudre le bouton qui manquait à sa veste. Emmanuel Kant,
-lorsqu’il le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut troublé,
-déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un homme de changement; ses
-manies, je les considère comme un hommage qu’il rendait à ses idées
-conservatrices. Et je pense qu’il détestait la _Critique de la Raison
-pure_; il l’avait écrite malgré lui, sous l’empire de son génie, et
-tout de suite il la biffa.
-
-»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le sais, non, tu n’y
-tenais point. Mais aujourd’hui, dans le grand marasme où tu es, il
-se pourrait que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur Dieu les
-philosophes. Ils vous le disloquent facilement. Sacrilège!... Oh! ne
-criez pas! Ils appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom flatteur
-à des syllogismes, au total des possibilités, à la somme des réalités,
-à n’importe quoi,--même à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié.
-Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que vous avez à vous plaindre qu’on
-vous a défait votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, à vrai dire:
-spiritualisé!... méconnaissable!
-
-»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs façons respectueuses. Ils
-casseraient tout, s’ils le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on
-n’avait eu soin de brûler leurs prédécesseurs.
-
-»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait sur ses bases. La
-morale théorique, s’entend: car, pour la vie quotidienne, il y a les
-codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas seulement sur ses bases;
-mais on ne lui trouvait plus de bases. Quelle aventure!... Une base,
-une base au moins, pour la morale, s’il vous plaît! On cherche de
-tous les côtés: rien! Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme
-anodin; sur terre, les gouvernements ont reçu des crocs-en-jambes; dans
-l’homme,--eh! bien, dans l’homme, on remarque de l’égoïsme. Hélas! oui,
-de l’égoïsme évident: et le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui,
-ne l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! Qu’importe? La
-morale sera fondée sur l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide.
-Seulement,--disent les philosophes, et les voici qui s’emploient de
-tout cœur à exposer cela,--seulement ayez la complaisance d’observer
-que l’égoïsme «bien entendu» consiste à beaucoup aimer le prochain:
-sans quoi le prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous est
-indispensable.--Je ferai semblant de l’aimer!--Point! Car il n’est de
-comédie si réussie que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain
-réellement, et ... dans votre intérêt, mais aimez-le!
-
-»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, c’est tout le système de
-ces Anglais que l’on appelle philosophes utilitaristes.
-
- * * * * *
-
-Picrate, pendant que parlait Siméon, crut voir que sa lampe baissait.
-Il s’approcha, vérifia que le pétrole était épuisé. Il la voulut
-remplir et d’abord l’éteignit.
-
-Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. Les carreaux blêmirent
-et la désolation de l’aube naissante se devina.
-
-Siméon dit:
-
---Et nous avons encore Nietzsche. A ta place, je m’établirais
-_Uebermensch_!...
-
-Il se tut. Picrate, qui s’apprêtait à la tâche facile de mettre du
-pétrole dans sa lampe et de la rallumer, regarda le triste et pauvre
-éveil de l’aube et sentit le froid l’envahir. Ses doigts tremblaient
-... Entre les buées nocturnes, un ciel verdâtre avait honte de naître.
-
-Siméon reprit:
-
---Les Grecs de Périclès ont fait boire la ciguë à Socrate, qui n’était
-pas bien dangereux, quant à lui. Mais il y avait alors, par la Grèce,
-un tas de philosophes interlopes. Ils allaient de ville en ville,
-discourant avec ingéniosité. Ils s’étaient pourvus, en Asie Mineure
-et partout, dans les écoles ioniennes, éléates et autres, des plus
-spécieuses doctrines, et ils les répandaient avec leur éloquence
-de conférenciers agréables. Les Grecs de Périclès reconnurent le
-danger que les dieux couraient, leurs dieux et leur éthique et leurs
-traditions. Ils prirent, au hasard, ce philosophe de Socrate, curieux
-bonhomme, et le collèrent en prison, pour faire un exemple. C’est à
-peu près ainsi, plus tard, que les Juifs clouèrent au gibet Jésus,
-révolutionnaire ingénu. Socrate, quand il eut avalé le poison, ne se
-plaignit pas. Tandis que le froid mortel gagnait ses jambes, il parlait
-encore d’un Dieu singulier, peu conforme aux dieux de l’Olympe. Un
-petit nombre de disciples l’écoutaient: il pouvait raconter ce que bon
-lui semblait, ainsi à huis clos. Athènes, cependant, célébrait les
-dieux anciens et agissait au gré des méthodes ancestrales.
-
-»Les philosophes se le tinrent pour dit.
-
-Picrate avait rallumé sa lampe. Siméon criait:
-
---Je te défie de me citer un philosophe, digne du nom de philosophe,
-dont le système, dégagé des indispensables mensonges, ne soit une
-bible de néant. C’est au néant qu’ils aboutissent tous. Au néant!...
-Tu réclames une certitude, Picrate! En voici une; seulement, aie la
-discrétion de n’en point demander une autre. La voici, cette seule
-certitude:--deux et deux font quatre.
-
-»Qu’elle est pathétique, dans son désert universel!... Oh! je la veux
-attentivement protéger. Si, par malheur, elle s’éteignait, on ne
-posséderait plus, ici-bas, de certitude aucune.
-
-»Qu’elle est pathétique ... et bête comme tout!... Deux et deux font
-quatre,--mon Dieu oui: puisque j’appelle quatre deux et deux.
-
-»Deux quoi? N’insistons pas. Deux.
-
-»Disons plutôt: A est A. Picrate, salue ici le principe d’identité. Je
-te le présente: c’est lui. D’ailleurs, il n’y a rien à en tirer. Il est
-stérile absolument. Ni toi ni moi ni personne ne le persuaderait de
-faire des petits. Il n’a point les idées à ça.
-
-»Et puis? C’est tout! A est A. Si seulement A n’était point A, nous
-verrions un peu ... Mais A est A. Regarde bien cet «A est A»: tu
-contemples la somme des certitudes.
-
- * * * * *
-
-Picrate se lamentait comme un petit enfant qui a trop mal à ses
-gencives. Il gémit:
-
---Siméon, je n’ai rien à faire de cet «A est A». Siméon, tu es terrible
-et méchant. Tu n’as pas eu pitié de moi. Tu me laisses dans ce néant!...
-
-Il sanglotait et le geste de ses bras désignait vaguement l’infinité
-vide. Il continua sa plainte:
-
---Tu as tout dévasté ... en moi ... et hors de moi ... Je veux mourir,
-à présent; je ne veux plus que mourir ...
-
-A peine eut-il prononcé ces mots de désespoir balbutiant, qu’il y
-devint attentif. D’une voix nette il ajouta:
-
---Si je mourais?...
-
-Siméon restait silencieux.
-
---Si je mourais?--reprit Picrate.--Ah! parle-moi, parle-moi. Il ne
-t’est plus permis d’éluder cette question suprême que je te pose. C’est
-toi qui m’as amené là. Parle!
-
-Il fut impérieux. Siméon, brusque, répondit:
-
---Meurs, s’il te convient de mourir.
-
---Eh! bien! je mourrai!--dit Picrate.
-
-Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre fit un mouvement. Picrate
-soudain s’agita:
-
---Tu me le conseilles?--demanda-t-il à Siméon.
-
---Je ne te le conseille pas,--répliqua Siméon;--je n’ai pas à te
-conseiller. Cette médiocre solution n’importe guère et tu t’exagères
-beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu veux. Ou bien ne meurs
-pas. Tu es à moitié mort déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt
-un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a une différence réelle
-entre l’incessant éparpillement dont les secondes successives marquent
-les épisodes et le dernier éparpillement des molécules charnelles ou
-mentales. Ah! si la mort était une soudaine disparition de quelque
-chose, alors, Picrate, il faudrait voir!...
-
---Est-ce que tu crois à la vie future?
-
---Je te dis--continua Siméon--que, si quelque chose
-disparaissait,--j’entends: si quelque chose était et puis tout à coup
-n’était plus,--alors nous épiloguerions utilement sur l’opportunité de
-l’aventure. Certes!... Mais il n’est pas moins hasardeux de prétendre
-ceci que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer sur le
-non-être, faute de renseignements sur l’être. Quand je te parle du
-néant, c’est un mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de sens
-par lui-même; il désigne la négation de je ne sais quoi que serait
-son contraire. Et de la mort, pareillement, je n’ai rien à te dire;
-pas plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne t’expliquerait la
-nuit. Mais il me semble qu’il y a, dans ce qu’on nomme «vie», assez
-de décomposition perpétuelle pour qu’on ne doive pas caractériser
-tout à fait autrement ce qu’on nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu
-de cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la pourriture d’un corps
-humain? Qu’est-ce que c’est que la matière? Je m’embrouille dans la
-diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu sentiras la vie tout
-imprégnée de l’odeur de la mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque
-d’Orcagna--ou de quelque autre--figure cette allégorie. De beaux
-seigneurs, parés d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes et
-souples, coiffés de chapeaux merveilleux, approchent, cavaliers, de
-trois cercueils où des cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent
-ou se détournent; les beaux seigneurs se bouchent le nez. Ces beaux
-seigneurs et leurs chevaux me paraissent simplistes autant que
-délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le nez et reniflent en
-face de la vie comme en face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et
-là, bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la maison de Jupiter.
-C’est-à-dire que, dans la maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit
-plus vil que rien.
-
-Picrate se débattit:
-
---Si tu me donnes de la répugnance pour la mort comme pour la vie,
-Siméon, que ferai-je?
-
---Tu feras, Picrate, ce que tu voudras.
-
---Que ferai-je? que ferai-je?--répétait Picrate.
-
-Siméon négligea de répondre, et les gémissements de Picrate tombèrent
-dans le silence.
-
-Bientôt, Siméon remua, prit son chapeau, sa canne.
-
---Adieu, Picrate,--dit-il, la main tendue.
-
-Picrate redressa la tête, qu’il avait inclinée vers le sol, et se
-récria de toutes ses forces:
-
---Ne t’en va pas! ne t’en va pas! Je te supplie de ne pas t’en aller.
-Tu ne peux pas me laisser tout seul, ainsi, dans ce désastre. Ce serait
-lâche et cruel. Je ne peux pas rester ici tout seul. Tu vois bien que
-j’ai peur. La police viendra; je serai pris!...
-
-Il frissonna; sa bouche se contractait.
-
---Si l’on m’arrête, je suis perdu! Est-ce que tu crois qu’ils me
-condamneront à mort?...
-
-Ses doigts tremblèrent.
-
---J’aimerais mieux me tuer tout de suite ... Réponds-moi! J’ai peur de
-la guillotine ...
-
-Ses épaules furent secouées; son cou se gonfla.
-
---Réponds! Réponds!
-
---Mais non! Crime passionnel: le bagne; à peine le bagne,--répondit
-Siméon, comme qui évalue tout au juste et ne veut rien
-exagérer.--Peut-être même t’acquittera-t-on ...
-
---Je refuse! je refuse!--hurla Picrate.--Je refuse d’être acquitté. Le
-bagne, oui, le bagne. C’est bien. J’irai au bagne. J’aime mieux aller
-au bagne que d’être ici, dans ce désastre, dans ce désastre!... Qu’on
-m’arrête! Qu’est-ce qu’ils ont à ne pas m’arrêter? Ils sont fous, ma
-parole, fous!...
-
-Picrate saisit violemment ses deux poignées et, de long en large, dans
-la chambre étroite, il fit rouler son chariot, à grand bruit ... Et
-puis, il stoppa soudain et parut calme ... Il réfléchit et, d’une voix
-tranquille, annonça:
-
---J’ai pris ma résolution.
-
-Siméon l’écoutait et le regardait.
-
---Tu peux t’en aller, Siméon. Moi, je vais me livrer à la police. Je
-vais leur dire que c’est moi qui ai tué Marie Galande. Ils m’enverront
-au bagne. Voilà.
-
-Siméon dit:
-
---Réfléchis encore. Du moment qu’on ne t’a point arrêté jusqu’à
-présent, tu peux très bien leur échapper.
-
---Ce n’est pas cela!...--répliqua Picrate.
-
---Alors?
-
---C’est que je ne trouve pas autre chose à faire. J’irai au bagne ...
-C’est que tu m’as vidé de tout espoir, de tout désir, de toute idée!...
-
-Siméon se récusait. Picrate dit:
-
---Je ne songe pas à te le reprocher, Siméon. Pourquoi?... Ne t’imagine
-pas que tu sois responsable du parti que je prends. Je l’aurais pris
-sans toi. Plus tard, peut-être. Il n’importe! Je l’aurais pris mal,
-stupidement, par instinct de bête traquée et qui a peur. De cette
-façon, c’est beaucoup mieux ...
-
-Picrate bavardait, bavardait. Une sorte de sérénité singulière lui
-vint, et les traits de son visage, peu à peu, se détendirent. Il
-sourit, en disant:
-
---Au moins, c’est vrai, ce que tu m’as raconté? Il n’y a rien, n’est-ce
-pas? rien, rien?
-
-Siméon se taisait. Picrate conclut:
-
---Absolument rien!... J’aime autant ça. S’il y avait la moindre petite
-chose, ça m’ennuierait!... Mais rien!... Oui, A est A. Tant pis pour
-«A est A»! N’est-ce pas, Siméon, que nous pouvons bien négliger «A est
-A»?... J’irai au bagne. Adieu, Siméon.
-
-Siméon voulut répliquer.
-
---Mon pauvre Siméon,--dit Picrate,--ne te mets pas en peine. Mais
-comment peux-tu vivre, toi, dans ce désastre?... Adieu. Ou plutôt non;
-pas tout de suite: nous sortirons ensemble. Tu me conduiras, un bout de
-chemin. Veux-tu?...
-
---Qui sait--hasarda Siméon--si tu n’oublierais pas, avec le temps,
-assez pour te reprendre à vivre?
-
-Mais Picrate haussa les épaules:
-
---Attends-moi!...
-
-Il s’aperçut que le jour luisait. La lumière de sa lampe semblait une
-petite veilleuse. Il la souffla. Le ciel morne d’un matin pluvieux
-entra dans la chambre.
-
-
-
-
-VI
-
-ÉPILOGUE
-
-
-Picrate s’apprêtait.
-
-Il avait enlevé son veston, ouvert le col de sa chemise. A grande eau,
-il se lavait. Sa cuvette était installée par terre, devant un morceau
-de miroir. Ses mains, son éponge, sa tête penchée barbotaient dans
-l’eau, éclaboussant le mur, le plancher, Siméon ... Il se frotta d’une
-serviette, avec entrain.
-
-La fraîcheur de l’ablution lui fut agréable.
-
---C’est bon,--dit-il;--et ça m’étonne que le ciel ne veuille pas en
-faire autant. Quelle figure!...
-
-Il souleva le petit rideau de la fenêtre.
-
---Regarde-moi cette figure. On se débarbouille, que diable! quand on
-est ainsi couvert de nuages, de suie, de fumée. Connais-tu rien de
-plus misérable qu’un matin? Ça rechigne à naître, ça grogne ...
-
---Il y a--repartit Siméon--des matins sublimes. On dirait qu’ils ne
-savent rien des précédents jours. Et telle est leur splendide innocence
-qu’on dirait qu’ils commencent la vie et l’inaugurent. Des matins de
-création, des aubes du monde, des aurores de l’ici-bas nouveau. De
-vierges et naïfs matins!...
-
---Je ne tiens pas à y penser ...--murmura Picrate.
-
---Penses-y,--insistait Siméon.--De vrais matins initiaux!... C’est
-comme si la vie s’était baignée aux léthéennes ondes et surgissait,
-éblouissante de jeunesse, hors des abîmes oubliés. _Incipit vita nova
-..._
-
---Oui, oui,--reprit Picrate;--je me rappelle. C’est dans un tel matin
-rayonnant que nous apparut cette petite fille, avec le soleil à ses
-cheveux blonds, Marie Galande!...
-
---Marie Galande!--répéta Siméon.
-
---Elle chantait,--continua Picrate.--Ah! l’étonnante chanson de vie
-nouvelle! Une chanson légère et merveilleuse, toute pleine de bel
-espoir.
-
-Ils se turent tous deux. A son miroir, Picrate achevait sa toilette,
-arrangeait ses cheveux, cirait ses moustaches. Il soupira:
-
---Marie Galande est morte. Je vais au bagne. Toi, que deviendras-tu?
-J’ai pitié de toi.
-
-Il voulut ranger un peu sa chambre. Ce ne fut pas une besogne
-compliquée. Ses anneaux brisés, ses lacets et le stock de ses cartes
-postales, qu’il assembla, firent un tas au fond d’une armoire.
-
---On ferme!--disait-il.--Cessation de commerce!
-
-Il examina les murs, le lit, le plancher, le décor de son existence
-passée. Il s’attendrit:
-
---Que c’est pauvre et laid, tout cela! Pourtant, j’ai vécu, des années
-nombreuses, entre ces murs.
-
-Il parut hésiter, comme si quelque chose le retenait qu’il avait peine
-à rompre. Il pleura.
-
---Siméon, dis-moi pourquoi je pleure. Je n’abandonne rien que d’affreux
-et de douloureux. Alors, je ne sais pas pourquoi j’ai cette tristesse
-...
-
-Et puis, il dit encore:
-
---La clarinette de Schopenhauer était, sans doute, la plus désolante
-musique. Imagines-tu d’autres musiques pareillement appropriées à
-l’absurdité de la vie?... Il me semble que je l’entends qui entame
-des romances gaies, avec des roulades, des trilles et de prétentieux
-trémolos. N’est-ce pas? C’est un air sautillant, allègre et ridicule,
-pour accompagner mon départ. La clarinette de Schopenhauer rit et se
-moque. Ah! Siméon, Siméon, que j’ai envie de rire, moi aussi, de rire
-et de me moquer!... Seulement, le courage me fait défaut; je n’arrive
-pas à considérer avec détachement cette petite aventure qui est la
-mienne! Je pleure sur moi.
-
---Il est bien naturel, Picrate,--dit Siméon,--que tu pleures sur
-toi, puisque tu es toi. Mais ta douleur est un peu de la douleur
-universelle; et tu pleures sur tout au monde, sans le savoir.
-
-Picrate s’essuya les yeux, vérifia que rien ne traînait plus par sa
-chambre ...
-
---C’est pourtant bien plus vite fait de se
-tuer!--balbutia-t-il.--J’aurais mieux fait de me tuer, Siméon!...
-
-Il n’attendit pas de réponse, et, gagnant la porte:
-
---Allons!--dit-il.--Passe le premier.
-
-Siméon sortit. Picrate le suivait. Au moment de fermer la porte
-derrière lui, Picrate, deux secondes, tergiversa. Puis, il tira la
-porte violemment et, quand elle battit en se fermant, il gémit; sa
-plainte dura le même temps que le bruit de la porte dans le couloir.
-
-Dehors, Picrate et Siméon marchèrent l’un près de l’autre. Il bruinait.
-Au ciel, de grandes nuées s’échevelaient, arrachées par le vent. La
-tristesse du jour se condensait en humidité froide. Tantôt Picrate
-se hâtait, comme si le poussait un intense désir; et tantôt il
-ralentissait l’allure de son chariot, comme si le désir l’abandonnait.
-Le long du trottoir, les boutiques n’étaient pas encore ouvertes.
-Seuls, les boulangers étaient à l’ouvrage. Quand on passait devant les
-soupiraux de leurs caves, on sentait une odeur de pain chaud.
-
-Siméon s’appliquait à marcher ainsi qu’il le fallait pour ne précéder
-point Picrate. Il ne voulait pas le conduire, mais l’accompagner
-seulement.
-
-Une crèmerie était de mine engageante. Picrate dit à Siméon:
-
---Si nous mangions un peu? Cette occasion ne se trouvera plus. Entrons!
-
-Ils s’installèrent. Picrate regardait, autour de lui, les murs blancs,
-les jarres de lait et les œufs dans leurs corbeilles, la crémière
-aussi, son tablier blanc, ses fausses manches de toile et ses mains
-rouges d’être bien lavées. Une impression de confort, de placidité, de
-calme, lui fut douce et l’étonna.
-
-Un chat paresseux, à peine éveillé, vint et, le dos en voûte, frôla
-nonchalamment le pied de la table. Picrate laissa pendre sa main; le
-chat, câlin, s’y caressa.
-
---Mon pauvre Siméon,--fit Picrate,--c’est la dernière fois que le café
-au lait nous est à tous les deux versé dans de si proches tasses. J’en
-ai du chagrin!...
-
-Siméon s’affligeait, à part lui.
-
---C’est drôle,--reprit Picrate,--que toute ta philosophie t’abandonne
-depuis que j’y veux céder ... La responsabilité sociale, Siméon?... Tu
-me prends pour une petite Anglaise qui est victime de Schopenhauer?
-Tu as peur de ce disciple imprévu que ta désespérance a rencontré?...
-Siméon, Siméon, du courage!...
-
-A travers les carreaux, Picrate regardait les gens passer, très vite
-presque tous, de pauvres gens que des besognes matinales réclamaient.
-Il les voyait comme de très loin. Le spectacle de la vie était pour lui
-maintenant plus étrange que de coutume. Il assistait à la commençante
-journée avec détachement.
-
-Il dit à Siméon:
-
---Ces gens qui passent font, tous les matins, à la même heure, ce même
-chemin qu’ils font aujourd’hui. A quoi bon? C’est la volonté, n’est-ce
-pas, qui les tracasse?
-
---Si tu veux,--répondit Siméon.
-
---Oui, oui: la volonté. Désir, besoin, souffrance. Comment ne se
-mettent-ils pas en grève?
-
---Contre qui?--demanda Siméon.
-
---En grève,--répliqua Picrate,--en grève contre la volonté!... Moi, je
-me mets en grève contre la volonté. Je refuse de me mêler à ce complot
-que fomente, avec le désir et la souffrance, la volonté. Je m’évade.
-Je tire mon épingle du jeu. Là-bas, il y aura des règlements stupides
-et d’affreux gardes-chiourme; ils seront les instruments de la volonté;
-c’est affaire à eux: moi, j’abdique. Je ferai ce qu’ils commanderont.
-Toute l’infamie retombe sur eux. Moi, je n’y suis pour rien ... Qu’ils
-s’arrangent! Cela n’est pas mon affaire!...
-
---Schopenhauer t’aurait blâmé,--dit Siméon.
-
-Picrate reprit:
-
---Mais toi, quand tu te consacrais autrefois à la philologie, est-ce
-que tu n’étais pas en rébellion contre la volonté? A présent même,
-quand tu annihiles, à conduire de rue en rue ton fiacre et tes clients
-de rencontre, ton intelligence, ton rêve et toute l’ardeur de ton
-individualité, que fais-tu, Siméon, que refuser d’être complice de la
-volonté?
-
---Oui,--répondit Siméon,--je me gaspille en pure perte, afin que la
-volonté n’ait de moi rien qu’elle utilise.
-
-Picrate s’exaltait:
-
---Réagissons contre la volonté!
-
-Il développa ce thème avec emphase.
-
---Tu y dépenses trop d’orgueil,--observa Siméon.--Crains d’être dupe et
-ne sois pas la victime de toi-même pour faire la nique à la volonté.
-Cette révolte va te coûter cher. Le dédain suffit.
-
-Picrate s’excusait:
-
---Je ne suis pas de nature dédaigneuse ...
-
-Dans leurs tasses, le café au lait fumait et son arôme avait du
-charme. Picrate n’y fut pas indifférent. Il se chauffait les doigts à
-la faïence et, les narines ouvertes, il aspirait cette tiédeur bien
-odorante. Une brioche qu’il trempa dans le café au lait le régala.
-Cette gourmandise le disposait à capituler.
-
---C’est excellent!--dit-il.
-
-Ensuite, il ajouta, mi-sérieux et mi-narquois, regardant Siméon dans
-les yeux:
-
---Écoute, Siméon, si tu me trouves un motif, ou même simplement un
-assez bon prétexte de vivre, je n’irai point au bagne!... Je rentrerai
-chez moi. Tu comprends?
-
-Siméon tressaillit. Éperdu, il chercha. Ses idées s’embrouillaient et,
-dans leur confusion vaine, il ne trouvait rien.
-
---Parce que ... tu conçois que je ne vais pas accepter de vivre pour la
-saveur de ce café au lait!...
-
---Pourquoi?--demanda Siméon.
-
-Picrate avait un air de défi. Siméon se tut ...
-
---Eh bien?--fit Picrate.--Rien?
-
-Après un silence, Siméon répondit avec effroi:
-
---Non, rien!...
-
---Allons-nous-en!--dit Picrate.
-
-Ils sortirent. Dans la rue, les boutiques ouvraient. Les concierges
-battaient leurs tapis. Des contrevents claquaient aux murs. Les
-passants étaient plus nombreux. Ils évitaient le chariot de Picrate.
-Siméon se rangeait et ne suivait pas sans difficulté Picrate, qui
-lançait à grands coups son chariot.
-
---Réfléchis, Picrate!
-
-Mais Picrate haussa les épaules et ne s’arrêta point.
-
-A quelque distance, Siméon aperçut le drapeau du commissariat, la
-lanterne rouge ...
-
---Alors, adieu, Picrate!
-
---Adieu, Siméon!
-
-Ils se donnèrent une brusque poignée de main. Siméon se détourna.
-Tandis qu’il s’éloignait, le bruit de roues que faisait le chariot
-de Picrate l’émut péniblement. Et puis il ne discerna plus rien dans
-le tumulte de la rue; et, sans savoir où il allait, il continua son
-chemin.
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- Page
-
- I. La rencontre 1
-
- II. Histoire de Siméon 21
-
- III. Picrate interrompt le récit 41
-
- IV. Suite de l’histoire de Siméon 53
-
- V. Histoire de Picrate 71
-
- VI. Picrate pleure et Siméon le console 87
-
- VII. Suite de l’histoire de Picrate 91
-
- VIII. Suite de l’histoire de Siméon 109
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- I. Marie Galande 184
-
- II. Les amours de Siméon 196
-
- III. Un meurtre 259
-
- IV. La mort du souvenir 277
-
- V. Picrate et Siméon 304
-
- VI. Epilogue 354
-
-
-
-
- 2-0-04.--Tours, imprimerie E. Arrault et C^{ie}.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Picrate et Siméon, by Andre? Beaunier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON ***
-
-***** This file should be named 51162-0.txt or 51162-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/1/6/51162/
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-