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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Picrate et Siméon - -Author: Andre? Beaunier - -Release Date: February 9, 2016 [EBook #51162] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - ---Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. - ---On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - ---Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et -a^{bc}. - - - - - PICRATE ET SIMÉON - - - - - DU MÊME AUTEUR - - - _Les Dupont-Leterrier_, roman 1 vol. - _Notes sur la Russie_ 1 vol. - _Bonshommes de Paris_ 1 vol. - _La Poésie nouvelle_ 1 vol. - _Les Trois Legrand_, roman 1 vol. - - - EN PRÉPARATION: - - _Le Fils du Roi_, roman 1 vol. - - - _Il a été tiré de cet ouvrage - 5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._ - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y - compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège - - - - - ANDRÉ BEAUNIER - - - PICRATE ET SIMÉON - - - TROISIÈME MILLE - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1905 - Tous droits réservés - - - - -PICRATE ET SIMÉON - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - -LA RENCONTRE - - -On entendit crier: - ---Arrêtez-le! arrêtez-le!... - -Et encore: - ---Arrêtez-moi! arrêtez-moi!... - -Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur et de la blague. - -Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, étonna. Les gens qui -se trouvaient au bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare -Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au long du trottoir, un -cul-de-jatte qui avait pris le mors aux dents. Il filait vite. Le buste -penché en avant, il ramait à droite et à gauche et, de ses mains trop -courtes, tâchait, mais en vain, de s’agripper au sol qui lui échappait. -Il criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: «Arrêtez-le!» et, -craintifs, se garaient sur son vertigineux passage. Il renversa un -jeune pâtissier, fit peur à un chien qui le poursuivit en aboyant, -saisit la basque d’une redingote flottante: le porteur de ce vêtement -dégringola. Le cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le chariot -fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, cette fois, son -voyageur à reculons. Et la course reprit, frénétique. - -Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se tassa pour faire obstacle -ou, mieux, tampon. Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, il -s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans le cœur humain les -velléités charitables et le naturel instinct de la conservation. Devant -le kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte emballé butta -contre une petite table plus grande que lui et qui était toute chargée -des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds pourvus de barreaux -entourèrent le buste du bout d’homme qui l’emporta dans sa course, -involontairement. A la descente du trottoir, le chariot sursauta; puis -il vint heurter le trottoir suivant, avec une telle violence que son -contenu chancela et s’abattit. - -On le crut mort, ce contenu. On s’empressa autour de lui, avec la -hâte officieuse qu’ont les moutonnières foules. Mais, soudain, -le cul-de-jatte se redressa. Ses yeux étincelaient de rage, et -sa bouche grinçait. Il retroussa ses manches: de sérieux biceps -apparurent. Alors, à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes du -rassemblement. Et il clamait: - ---Tas de voyous! tas de crapules!... - -Voyous et crapules s’écartèrent, riant à gorge déployée. Il avait perdu -ses petites béquilles, en forme de fer à repasser, au moyen desquelles -il manœuvrait d’habitude avec aisance. Un gamin les lui présentait: il -menaça de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un torpilleur -qui évolue. Il distribua des coups sur des tibias et des mollets, tant -qu’il put, injuriant, jurant, sacrant. On allait se fâcher, lorsqu’un -sergent de ville sortit du kiosque aux voitures et dit: - ---De quoi? de quoi? - -Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire municipal. - -Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança ce simple mot: - ---Carabinier! - ---De quoi?--répéta l’agent, homme paisible. - ---Bien sûr!--expliqua le cul-de-jatte.--Si c’est maintenant que vous -venez m’arrêter, c’est un peu tard. - -Et de ricaner. - ---Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je vous mène au poste, en -cinq sec, vous savez, Picrate! - -Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le connaissait. Ce -renseignement intéressa les cochers qui étaient là, en station. Picrate -fit un effort manifeste pour se maîtriser. Il recula contre le mur -de la gare, tira de sa poche de quoi faire une cigarette, la roula, -l’alluma, la fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais regards. Le -sergent de ville leur conseilla de grimper sur leurs sièges: il avait -trouvé ce moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. Puis il réintégra -la petite cabine qu’il aimait, parce qu’elle était propice au doux -sommeil administratif. - -De leur siège inaccessible, les cochers ne craignaient point de narguer -Picrate. L’un disait: - ---Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton automobile? - -Un autre: - ---Et ton block-system? - -Un autre, plus méchant: - ---Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!... - -Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader -un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci, -de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants, -suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des -bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne -voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon, -descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant -son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le -siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin -que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à -l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de -mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se -garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche, -tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il -fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se -précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne -fut point aisé. - -Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper. -Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait, -le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans -regarder seulement Picrate. - -Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en -silence ou peut-être réfléchissait. - -Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en -allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut -délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement -de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La -Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car -l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa -montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant -qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les -yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite, -il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les -boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était -d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par -l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre -d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de -casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait. -Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de -la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa -main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à -l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie -médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa -moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du -mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que -grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa -la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit -mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue ... - -Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint -à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à -son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait -sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il -semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite, -à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des -lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs, -certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus -par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa -comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce -furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante; -Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau -d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses -d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des -élastiques: Picrate choisit. - -Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses, -telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur -la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec -l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient -de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son -estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de -fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes -en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de -condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles. -Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé -minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des -collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de -la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait -soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier -de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue -d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de -la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est -insensible aux chansons d’une petite fille, etc ... Ces photogravures -anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot, -appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes, -en éventail ... - -Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait -de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux -tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent, -car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut -narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout -entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina: - ---Eh bien?... - -Le cocher ne bronchait pas. - ---Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une curiosité?--hurla Picrate. - -Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail des cartes postales -illustrées. Allait-il, de nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte, -immobilisé par le bas, mais les poings agités. Cependant le cocher -souriait à la vaine exaspération de Picrate. - -Picrate lui jeta tout son mépris, en termes véhéments ... - ---Ne te dérange pas,--dit enfin le cocher, du haut de son siège, -sans bouger, sans décroiser les bras, sans que s’altérât sa quiète -physionomie. - -Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance souveraine que -Picrate subit le prestige d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut. - -Après un instant de silence, le cocher dit encore: - ---Ne te dérange pas. - -Picrate regardait fixement cet homme paisible; et ses bras pendirent et -son visage parut stupide. Un peu plus tard, il demanda: - ---Est-ce que tu étais là, tout à l’heure? - ---Quand ça? fit le cocher. - ---Tout à l’heure ... - -Et le cocher riait, en demandant à son tour: - ---Et toi? - -Certes, il riait, mais point méchamment, avec bonhomie. Si bien que -Picrate, au lieu de se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se -détendaient, et son cœur, après tant de colère inutile, s’amollissait. -Même, il lui vint aux yeux de l’émotion. - -Le cocher affirma: - ---Il n’y a pas de honte, tu sais!... - -Comme si cette petite phrase leur en donnait la permission, de lourdes -larmes se détachèrent des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues. -Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et demeura, la tête basse, -à considérer sur le sol de la philosophie douloureuse. - -Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres cochers étaient, dans les -caboulots voisins, à dîner. Un contrôleur notait les numéros des -fiacres qui stationnaient. Les vagues passants affairés ne faisaient -pas attention au dialogue furtif de ces deux bonshommes. Dans cette -foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. Le cocher descendit de -son siège et, s’approchant de Picrate mélancolique, lui déclara: - ---Je le savais bien, que tu n’étais pas une brute. - -Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua: - ---Plus souvent! Je n’ai pas toujours été cul-de-jatte. - ---J’en suis bien sûr,--répondit le cocher poliment. - -Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, à posséder des jambes, de -la dignité. - -Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu d’emphase et -d’exaltation, avec le pauvre désir d’étonner: - ---Tel que tu me vois, je suis ancien élève de l’École centrale. - -Et il insista: - ---Comme je te le dis! - -Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le moins du monde. Donc, -Picrate essaya de ce commentaire: - ---Je peux me qualifier d’ingénieur civil! - -Le cocher conclut simplement: - ---Ça te fait une belle jambe!... - ---Ça m’en a coûté deux!--s’écria Picrate. - -Et il voulut raconter son accident. Sorti de l’École, avec ce -titre somptueux d’ingénieur, il entre dans une compagnie de chemins -de fer en qualité de mécanicien, à douze cents francs par an. Une -nuit, il dégringole de sa machine et, sur les rails, il a les jambes -coupées. Voilà!... Picrate expliqua ce fait divers, au moyen de -termes techniques. Il s’aperçut bientôt que son interlocuteur se -désintéressait des détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans ce -récit mille et mille fois, n’éprouva pas le besoin de s’y éterniser. - ---Voilà!...--conclut-il. - -Et ils restèrent tous les deux en présence de cette constatation, dont -il n’y avait rien à tirer: Picrate n’avait plus de jambes. Ils se -turent ... - ---Et toi?--dit enfin Picrate, pour dire quelque chose. - ---Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher. - ---Comment te nommes-tu? - ---Siméon, si tu veux, pour abréger. - ---Il y a longtemps que tu conduis? - -Le cocher imita le ton de Picrate affirmant sa grandeur passée et -déclama: - ---Je n’ai pas toujours été cocher!... - ---Probable,--remarqua Picrate,--que tu n’es pas né avec un fouet! - ---Tel que tu me vois,--continua Siméon,--je suis ancien élève de la -Sorbonne et de l’École des hautes Études ... - ---Farceur!--cria Picrate, qui hésitait à rire de la plaisanterie ou à -s’en fâcher. - ---Et même, et même, je puis me qualifier, s’il me plaît, de philologue -et d’archiviste-paléographe. - -Picrate observa que la seule connaissance de ces mots révélait un -homme instruit: il crut à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne -compagnie et s’excusa: - ---Je vous demande pardon ... Je ne savais pas ... - ---Pourquoi pardon?... Est-ce ma philologie qui t’impose? Elle est loin, -ma philologie! Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut tutoyer mon -érudition. - ---Si vous voulez,--répondit Picrate, respectueux malgré lui. - -Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, noircie, durcie, gercée -par le cuir des guides. Picrate dit: - ---Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance. - -Haussant les épaules et sifflotant n’importe quoi du bout des lèvres, -Siméon remonta sur son siège, fut soigneux de se bien sangler dans sa -couverture et de ne pas s’asseoir sur un pli. Puis il parut, en somme, -méditer ... - -Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie entre eux continuât; -mais il n’osait pas en prier Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille -capote à boutons métalliques et son chapeau de toile cirée dévernie, -lui semblait plus majestueux qu’un roi. Il le contemplait. - -C’était, ce Siméon prestigieux, un homme d’une quarantaine d’années, -aux cheveux châtains qui commençaient à blanchir. Sa barbe, peu -fournie, allongeait l’ovale de son visage. Ses traits n’avaient rien -de caractéristique. Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins, -quelconques: nez moyen, bouche moyenne, yeux gris, comme dans les -signalements. Mais sa physionomie était singulière. Presque toujours, -il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce sourire signifiait de -la gaieté, de la moquerie, de l’affabilité, ou s’il ne résultait pas -de la forme des lèvres, un peu pincées naturellement et relevées au -coin. Car, en même temps que ses lèvres souriaient, il y avait dans son -regard de la gravité et, dans le pli des longues joues, de la tristesse -désespérée. Les gestes qu’il faisait n’avaient ni ampleur ni énergie; -il réduisait au minimum l’effort que toute activité réclame, et cela -lui donnait un air de judicieux dédain. Sa voix était variée, parfois -douce et chantante et parfois rude ... - -Un vieux «collignon» cramoisi revint de souper et, se léchant encore -les babines, adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités, qu’il -accompagnait d’un gros rire. Picrate fut choqué de voir que l’on -traitait si familièrement Siméon, déconcerté de voir que Siméon s’y -prêtait volontiers. - -Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes -ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait -les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux -lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot, -dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était -surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous -les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le -philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon -pussent coexister et faire bon ménage ... Par moments, le visage -de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain, -rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi -de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et -maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile. - -Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon -ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate -le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui, -qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable -surtout. - -En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de -tête, gentiment, et dit: - ---Au plaisir, Picrate! - -Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ... - -...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses -que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son -siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles -et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité -causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie -allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en -affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait -en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut -guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide. - -Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois, -en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait -sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès -d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille -bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit -avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la -respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune. -L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit -un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on -sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des -miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son -fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate -retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de -l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut -ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse -expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un -sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses -protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres, -s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder -avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux. - -Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la -police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui -qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre -à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever -les yeux vers lui. - -Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à -Picrate qui rougissait: - ---A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques? - -Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en -face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à -sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama -fièrement: - ---Je suis socialiste! - ---Ça ne m’étonne pas,--dit Siméon, qui souriait. - -Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua: - ---Et vous? - ---Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme -et de naïveté ... - -Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette -phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût -éclairée utilement. - -De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait -toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de -discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces -fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait -leur brièveté ... Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate -aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu -t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait -induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y -...» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était -rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son -caractère, qui était irascible à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui -avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue -une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se -figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,--ou, du moins, assez -heureux,--ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au -contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort -et le bonheur ...» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à -lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en -étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui ... - -Et, une autre fois, Siméon lui dit: - ---Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions et les miennes, entre -ta philosophie et la mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la -vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de mon siège élevé, -je regarde les choses de haut en bas; toi, tout proche du sol, tu les -regardes de bas en haut. - -Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait et s’attendrissait. - -A partir de ce jour, ils furent amis. - -C’était un doux soir de mars, lumineux et pur, où un peu de tiédeur -passait dans l’air léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon -disait à Picrate: - ---Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai à considérer les -choses et la vie du haut d’un siège élevé. - -Picrate fut ému. Très humble, il murmura: - ---Mais toi, Siméon, qui possèdes toute sagesse, qu’auras-tu à gagner en -ma compagnie? - ---Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol dont tu es si proche. Tu -me raconteras ce que tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et -les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir compte de ces toutes -petites choses. Parmi elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que -je néglige?... Allons prendre un verre, Picrate, provisoirement. - -...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie. -Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret. -Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite -heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la -banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui ... Ils -n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur -fut agréable à tous deux. - - - - -II - -HISTOIRE DE SIMÉON - - ---Si j’entreprends de te raconter mon histoire, Picrate, ce n’est pas -qu’elle me paraisse admirable ni singulière; seulement, il n’y en a pas -d’autre que je connaisse mieux. - -»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité dans une courte vie -humaine, même modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. Les -annalistes ont tort de n’enregistrer que des batailles, des entrevues -de souverains et des conclusions de traités: la destinée d’un pauvre -homme est plus significative et poignante ... - -»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre le Grand, de Charlemagne -et de Louis XIV, je suis né, voici quarante ans à peu près, dans une -petite ville beauceronne, composée d’une cathédrale et de quelques -maisons autour. Je ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement -silencieux que celui-là. - -»Ailleurs, dans la campagne, on entend des rumeurs confuses, des chants -d’oiseaux, des cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; on y -travaille, elle-même travaille à produire les moissons. Tandis que ma -ville natale est morte: elle était morte bien avant que je vinsse au -monde. Les gens qui continuent d’y demeurer ne vivent qu’à peine: on -les dirait soigneux de ne pas faire de bruit, comme dans une chambre -mortuaire. - -»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs moussus, ont de l’herbe -entre leurs pavés. Et il n’y passe guère personne qu’aux jours de -marché. - -»C’est une ville, pourtant, immémoriale et qui eut son temps de -magnificence. Cette cathédrale prodigieuse indique évidemment que -cette ville fut un centre de richesse et d’activité, autrefois, il y a -six siècles environ. Quand on la construisit, on ne disposait pas de -moyens commodes et expéditifs. La pierre en était prise à des carrières -éloignées. On transportait les blocs sur des chars que des hommes -traînaient au chant des cantiques. Le soir, on s’arrêtait et campait. -Et la Notre-Dame pour qui ces gens peinaient les gratifiait de miracles -suaves. Ainsi s’édifia cette masse énorme et gracieuse, où se résume -le labeur de plusieurs milliers d’existences anonymes. - -»Or, si l’on fouille au pied de cette cathédrale, on découvre les -fondations d’églises plus anciennes, toujours plus anciennes, à mesure -qu’on enfonce davantage dans le sol; les derniers vestiges que l’on -remarque proviennent, sans doute, d’un temple païen et d’un sanctuaire -druidique. - -»Ah! Picrate, tu te figures que je suis loin de mon propos? Mais cette -cathédrale a tant pesé sur mon enfance que j’en sens, aujourd’hui -encore, l’ombre fraîche et l’odorante humidité autour de moi. Picrate, -je ne saurais te rendre intelligible ma vie sans t’avoir expliqué cette -cathédrale!... - -»Ces ouvriers qui l’ont bâtie, ces gens qui vinrent y prier, il y a -six siècles, et ceux aussi qui avaient bâti, pour y prier, les églises -antérieures, faut-il dire qu’ils sont morts? Le trépas ne les a point -anéantis. Il ne reste rien de leurs corps qu’un peu de poussière -méconnaissable mêlée à la terre; et de l’aventure de leurs âmes dans -les paradis ou les purgatoires, je ne sais rien. Mais leur fantôme, -je l’affirme, est toujours là. Pas leur fantôme, si tu veux. Je ne te -parle point d’apparitions: ne prends pas mon récit pour un conte de -revenants! Quelque chose d’eux, que je ne sais nommer et qui ressemble -à eux-mêmes singulièrement, subsiste à jamais dans la vieille ville -qu’ils ont occupée. On ne les voit pas, et l’on vit en leur compagnie -sans apercevoir leur présence. Ce n’est peut-être que leur souvenir ... -Encore ce souvenir est-il étonnant en ceci qu’il échappe à la claire -conscience. Ainsi la plupart de mes compatriotes, qui ignorent tout du -passé, se souviennent d’eux et ne savent pas qu’ils ont existé. - -»Ces morts vivants, j’ai grandi parmi eux, pareil à eux. J’ai suivi, -dans les nefs de la cathédrale et dans la crypte noire, des processions -qu’ils menaient, occultes pèlerins. Et j’ai récité des prières qu’ils -me soufflaient, et j’ai fait les signes de croix qu’ils ont voulu. - -»La petite âme avec laquelle j’étais né, ils ne l’ont pas laissée -s’ouvrir, selon sa guise, à la vie nouvelle. Ils l’ont façonnée, -ils l’ont travaillée. Ah! que de fois, Picrate, quand une ingénue -velléité allait s’éveiller en moi, j’ai senti qu’ils étaient là, prêts -à contenir mes beaux élans! Alors je n’avais plus qu’à leur obéir -docilement. Ils m’avaient ravi ma force jeune, pour m’asservir mieux. - -»De ma mère, Picrate, je ne te dirai rien. Je ne l’ai pas connue. Elle -est morte très peu d’années après ma naissance: quelque effort que je -fasse, il m’est impossible de me la rappeler. Jamais on ne me parlait -d’elle, ni mon père ni ma grand’mère. A mes questions, plus tard, on -ne répondit que d’une manière évasive. J’ai soupçonné qu’il y avait un -mystère sur sa mort; j’ai deviné qu’avant de mourir, prématurément, -elle avait été frivole assez pour qu’en prissent ombrage la jalousie de -mon père et l’austérité de la famille. Quel fut son péché? je l’ignore. -Elle était Provençale. On l’avait exilée de sa gaie patrie dans la -sombre ville beauceronne, dans la vieille maison grise et morne de -mes grands-parents. J’imagine que son allégresse méridionale ne put -s’accoutumer à cette existence privée de soleil et de joie ... - -»Je ne possède nulle image de ses traits; je l’ignore autant que nul -être au monde. Et pourtant sa pensée m’obsède. Je songe souvent à elle. -Il me plaît de me la figurer plus frivole que peut-être elle ne le fut, -spirituellement jolie, coquette, désireuse de vivre. - -»Et moi, quand je naquis, j’étais sans doute pareil à elle; j’aurais -sans doute adoré vivre, si ma ville natale, par sa quotidienne -influence, ne m’en avait ôté le goût. - -»Il me semble que mes spontanéités enfantines étaient, en moi, la -persistance de sa frivolité. Une sévère discipline les étouffa. -Les fantômes de la cathédrale beauceronne n’ont point voulu que se -développât selon sa nature cet enfant qui, dans les veines, avait le -sang d’une gaie Provençale ... - -»Mon père était professeur au collège. Lui, je me le rappelle. Il ne -souriait jamais. Il portait une longue redingote noire, une cravate -noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de ma mère? Je ne sais; -je ne me représente pas qu’il lui eût été possible de s’habiller -autrement qu’en noir. La tristesse était dans sa complexion. Entre -lui et moi, il n’y eut aucune intimité. Du reste, il ne sortait guère -de son cabinet de travail, où je n’avais point accès. A table, il ne -m’adressait la parole que pour m’enseigner une bonne tenue et m’avertir -si je péchais contre les lois de la civilité. Il le faisait sans -rudesse, mollement, comme pour s’acquitter d’un devoir, d’une formalité -plutôt. Il s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il me fallait. -Il lui témoignait une extrême déférence, cérémonieuse même, et froide. - -»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois pas. Peut-être avais-je -le tort de lui trop évoquer le souvenir de sa femme. Pour la mémoire -de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du regret?... Quand il est -mort, j’avais sept ou huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces -questions troublantes et qui parfois, ensuite, m’ont angoissé. Le -souvenir de la petite Provençale lui était-il, malgré l’amertume, -voluptueux? Dans ces heures de solitude qu’il passait enfermé entre les -quatre murs de son cabinet, de quelle façon se souvenait-il de ses -deux ou trois ans de mariage? Il était rigoureusement pieux. Chaque -matin, été comme hiver, avant d’aller au collège, il assistait à la -messe. Je le vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête de son gros -paroissien noir. Avait-il des scrupules de conscience, des remords? Je -ne sais pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a toujours été fermée -... Est-ce que je l’aimais?... Non, Picrate, il m’est impossible de -croire que je l’aimais. - -»Il fut tué à la guerre, étant garde national, par une balle perdue, -sans avoir tiré lui-même un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté -que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il avait le pressentiment -certain de sa mort. Il nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux avec -plus d’émotion que d’habitude. Il dit: «Vous prierez pour moi et pour -que mes péchés me soient remis!» Il me souleva dans ses bras de telle -manière que mon visage fût à la hauteur du sien; il fixa son regard sur -mes veux et, avec une solennité singulière, une assurance dogmatique -et didactique, il énonça: «La vie ici-bas est par elle-même absurde et -affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à la vie céleste et de la -préparer.» - -»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette scène rapide. Mais je te -certifie, Picrate, que ces paroles me furent dites exactement telles -que je te les rapporte. Je ne les ai jamais oubliées; et, quand je les -répète ainsi, j’entends la voix sifflante et rèche qui les prononça. -Je me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont aucunement -déformées dans mon souvenir; elles y demeurent telles que les prononça -cet homme qui était mon père, qui allait mourir et qui le savait. - -»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, quelques secondes, -à regarder au fond de mes yeux, comme pour s’assurer que sa pensée -s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, sans plus m’embrasser, il me -déposa sur le sol, prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans -ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa grand’mère et il -partit. Je ne l’ai plus revu. - -»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais pas la raison de -cette emphase inaccoutumée. Grand’mère s’enferma dans sa chambre. Ma -bonne me recommanda d’être sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la -phrase me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis lors ... - -»J’étais si péniblement consterné que la mort de mon père n’ajouta -presque rien à ma tristesse. On me tint à l’écart des cérémonies -funèbres. L’absence de mon père ne modifia pas ma vie journalière: il -ne s’y mêlait que si peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase -restait. Elle me fut une compagne incessante. - -»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. Je ne l’ai -que longtemps après analysée, étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y -ai réfléchi des années durant, une chose m’échappe: je ne sais pas -avec une certitude parfaite quel était, au sujet de cette doctrine -chrétienne, le sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en termes -formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité mystique et piété -fervente? Éprouvait-il une consolante douceur à espérer les joies -définitives de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il qu’avec -désespoir à ce mépris violent de l’ici-bas?... Sa voix n’était ni -tendre ni féroce ... Nous étions là, pourtant, les yeux dans les -yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de nos existences. -Il a fait un immense effort pour que communiassent nos deux âmes -dans une identique foi: il m’a seulement appris par cœur une formule -impersonnelle qu’en effet j’ai, mot pour mot, retenue; son âme m’est -restée étrangère ... - -»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur et sa vertu redoutable. -Elle suffit à me gâter la joie de vivre. - -»Sur les murs jaunes et nus des couvents, les moines qui cheminent, en -cortège las, lisent de noires inscriptions où le siècle est dénigré -péremptoirement. Les trappistes, chaque fois qu’ils se rencontrent, -se doivent dire l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises -sont appropriées le mieux du monde à l’état qu’ils ont choisi. Elles -les réconfortent et les encouragent à persévérer dans leur farouche -renoncement. Les règles monastiques composent une discipline forte -et minutieuse, dont les détails sont cohérents, dont l’énergie est -efficace. Si tu acceptes le principe de la croyance, obéis. - -»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais vivre!... - -»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à qui l’on enseignait une -formule de mort. - -»Si le souvenir de la désolante parole avait pu s’effacer, sache -qu’elle m’était à chaque instant renouvelée, sinon en sa teneur même, -du moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie de mes journées. -C’est ainsi que je m’en imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de moi. - -»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec délices, comme je crois -que c’est, pour les autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée -avait l’inconvénient terrible d’une faute qui aventurait ma destinée -éternelle. Aucun plaisir n’était pour moi pur d’inquiétude et de -scrupule. - -»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une nonne. Elle consacrait des -heures longues à des lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle -m’associait soir et matin. Je ne les comprenais pas toutes. J’ai mille -et mille fois répété que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était -Dieu, sans trop savoir de quoi il retournait. Et même une confusion se -fit, dans ma puérile pensée, entre ce Verbe-là et ces autres--actifs, -passifs ou neutres--dont une pédagogie routinière m’enjoignait la -conjugaison. Que de fois, assis à ma table de travail, les jambes -ballantes, n’ai-je pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe qui -était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait la qualité divine! -Je rongeais le bois de mon porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais -des brindilles, que je trempais rêveusement dans l’encrier. Cependant -j’échafaudais de bizarres théologies, à dérouter un «Ange de l’École». - -»Mais je te fais grâce de ces dialectiques déraisonnables. - -»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter des bas et des brassières -pour les œuvres de charité. La grosse pelote de laine tombait de ses -genoux sur le tapis et là sautillait à chaque petit coup que la vieille -dame donnait de son aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre, -de tenir entre les mains la pelote épaisse et molle, de rester ainsi -longtemps à ne rien faire, à ne guère penser, tandis que bourdonnaient -des mouches dans les rideaux des fenêtres et que, sur les chevrotantes -lèvres, les _Pater_ et les _Ave_ du rosaire se marmonnaient. Si j’étais -sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir de ma présence, -tant son esprit demeurait ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être -s’assoupissait dans la monotone lenteur des _oremus_. Nous étions -proches à nous toucher; mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe: -seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout à fait étrangères, -parce que ma petite âme ne pouvait accompagner la sienne aux régions -supra-sensibles. - -»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les tableaux religieux, les -personnages, côte à côte, ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de -gestes mutuels; ils ne se regardent même pas les uns les autres. S’ils -sont groupés, c’est en vertu d’un pareil sentiment qui anime chacun -d’eux et tous les dirige vers Dieu. - -»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de vains et timides efforts -pour aller retrouver, si loin, là-haut, à l’infini où se joignent les -parallèles, l’âme de ma grand’mère. - -»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je poussais un grand soupir. -L’orante s’inclinait vers moi et me disait: - -»--Qu’est-ce, mon petit?... Joue! - -»Alors, comme ravi de la permission, je bondissais, et mon entrain me -lançait à de folles gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur moi, -le regard triste de ma grand’mère. Sans qu’elle fît à mes jeux une -objection, je voyais dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude -douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me rappeler que j’abusais -de la vie présente et négligeais mon éternité. Sans doute, aussi, -la pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi les signes d’une -allégresse condamnable, oui, de la gaieté maternelle, légère et païenne -un peu ... - -»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, une voix craintive et -dolente m’accablait de ces mots: - -»--Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon petit garçon. - -»Toute mon ardeur tombait. Je concevais qu’un bon petit garçon ne -joue pas. Je revenais à mon ennui sempiternel. Il me semblait que la -plus grande faute et celle qui compromettait le plus dangereusement -mon salut consistait à faire du bruit. J’identifiai le silence et la -sainteté. Mais le silence m’était insupportable. - -»En outre, il me faisait peur; la sainteté aussi. La sainteté, le -silence et la mort étaient liés dans ma puérile imagination. Le soir, -au fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux de la famille, -mon père lugubre, ma mère indistincte, des oncles et des tantes, des -aïeux et des aïeules dont je ne savais rien, sinon qu’ils avaient -autrefois vécu, dans cette chambre, et qu’il fallait prier pour eux, -afin de leur valoir le suprême repos. - -»Picrate, la maison de mon enfance était pleine de morts. Il y avait -aux murs, le long des glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits, -daguerréotypes miroitants où apparaissaient de pauvres visages, et -photographies à demi effacées par le temps. Des anecdotes relatives à -leur passage ancien sur la terre sanctifiaient chaque meuble. Un petit -fauteuil de tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à ma taille -et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle Bernard», un jour me devint -odieux, l’oncle Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en rêve, à -l’état de squelette. - -»Cette famille antérieure m’était quotidiennement rappelée par -l’énumération que ma prière en faisait. Aux princes héritiers on -enseigne leur généalogie, afin qu’elle leur soit un motif d’orgueil; -moi, j’ai connu mon ascendance à force de supplier Dieu que ses péchés -lui fussent remis. - -»Tous ces morts!... Il me semblait que ma grand’mère et moi n’étions -vivants que par hasard. La singularité de cet accident m’étonnait. -J’en vins à me figurer que nous avions été laissés ici-bas en vue de -quelque mission rédemptrice. - -»Ah! Picrate, je donnerai un libre cours à tout le lyrisme qui -m’oppresse!... Je n’imagine rien de plus pathétique au monde que ma vie -d’enfant. Si elle m’émeut ainsi, c’est peut-être de par l’inévitable -égoïsme; mais plutôt elle me paraît émouvante de résumer en sa durée -courte la millénaire angoisse humaine. Quand le soir tombait de la -cathédrale en nappes d’ombre, Picrate, je me sentais environné de -siècles morts, qui autour de moi subsistaient. Du fond des lointains -funèbres, des âmes abolies d’ancêtres anonymes, suscitées comme par un -prestige impérieux, s’agitaient en moi et me tourmentaient. - -»J’étais une tombe consciente de ses cadavres! - -»Seule me fut douce et bienfaisante l’église. J’y ai goûté des -heures délicieuses, certes dangereuses et qui alarmaient mon cœur -excessivement! Des heures de volupté charmante. - -»Les chants, l’alternative savamment ménagée de la musique et -du silence entretenaient ma ferveur. Le luxe des cérémonies me -divertissait. L’illumination de l’autel me ravissait. Et les vitraux -peints, éclairés de soleil, me composaient le plus beau des livres -d’images. - -»Tu sais, Picrate, l’objet de ces verrières magnifiques que des -artistes pieux ont placées au fenestrage des églises: elles étaient -destinées à l’enseignement du peuple. On célébrait l’office en latin; -les symboles de la liturgie ne sont point accessibles à l’intelligence -des pauvres diables; et même les sermons risquent de dépasser -l’entendement des multitudes. Les images sont mieux persuasives, et -leurs riches couleurs attirent l’attention du populaire. Enfin, les -vitraux eurent dans les églises médiévales un peu la même utilité -que, de nos jours, dans les casernes, les tableaux de la propagande -anti-alcoolique. - -»L’Évangile, la vie des saints, les dévotes légendes, figurés sur les -belles verrières éblouissantes, je les connus et les aimai. J’appris -ainsi l’aventure de saint Hubert et son histoire de chasse qui tourne -si bien à l’édification. Ce fut mon cher espoir de rencontrer, plus -tard, en quelque course forestière, un cerf porteur, entre ses amples -ramures, d’une croix lumineuse. Je rêvai d’être un saint, pour le -plaisir de tels incidents merveilleux. Cependant l’histoire de l’enfant -prodigue avait toutes mes préférences, à cause des jeunes filles -élégantes qui, penchées sur l’adolescent, le couronnent de roses et le -festoient. Leur geste souple et amical, la gentillesse de leur procédé, -la courtoisie de leurs manières me les rendaient plus sympathiques, -sans doute, que ne l’avait voulu l’artiste pieux. Une pareille -compagnie m’eût agréé tant et si bien que je ne fusse pas revenu vers -la demeure paternelle au mépris de telles félicités. Plutôt, j’aurais -gardé, de temps à autre, les cochons afin d’expier, par périodes, mes -délices ... Et je voyais encore, dans la transparence des vitres, -Roland qui donne de son épée illustre sur la roche de Roncevaux et qui -souffle, à s’en rompre le cou, l’appel du cor d’ivoire. Que j’eusse -volontiers suivi ce fier exemple! - -»Ainsi se mêlaient à mes piétés de profanes désirs, du reste vagues et -ingénus. Je n’osais pas m’y arrêter, craignant les perfides embûches du -Tentateur et sachant qu’il se dissimule, lui si laid, sous les dehors -les plus alliciants. - -»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice de ces modestes -fonctions quelques-uns des souvenirs qui me sont le plus précieux. -J’aimais surtout les messes matinales. Il faut dès l’aurore être -debout, s’habiller vite et se laver en hâte. L’eau est froide et vous -réveille bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. Les marchands -ouvrent à peine leurs boutiques. On sent qu’on se dévoue au service -du Seigneur, qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime: et -vous courez, heureux d’être pur et consacré aux divines tâches. Le -bedeau vous accueille avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus -silencieuse que jamais, vaste et sublime. - -»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en retombant sur son cadre, -un bruit sourd et bientôt perdu dans la déserte immensité des voûtes; -et alors le monde extérieur n’existait plus. Le soleil levant, radieux -aux vitres multicolores, semblait émané d’elles. La cathédrale était -la seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, et moi, -j’accomplissais une mission d’ange. - -»Qu’il m’était doux de revêtir le costume prescrit, la robe rouge, très -longue, et le surplis de batiste blanche orné de dentelle! Habillé -ainsi, je me croyais plus pur encore et plus digne de Dieu. - -»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais les péripéties de la -messe! Car la messe, Picrate, est, pour le vrai fidèle, un drame -terrible et glorieux. Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses mains -les saintes burettes et de verser dans le calice le vin qui, tout à -l’heure, à n’en point douter, sera le sang du Christ. - -»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, celui de l’élévation, -quand le prêtre, prenant l’hostie qui est le corps authentique du -Rédempteur, se tourne vers l’assistance et lui dévoile le mystère -incarné. Mais le spectacle est trop prodigieux pour les yeux humains: -ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient vers les dalles. -Et la solennité de l’acte est si extraordinaire qu’à peine en peut-on -supporter l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, je secoue la -sonnette argentine; et une sorte de terreur me saisit à percevoir ce -bruit dont je suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, de ce -vacarme frénétique par lequel je signale la présence de Dieu. - -»Tu me demanderas, Picrate, comment je me figurais Dieu. D’une manière -confuse, je l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout dire? J’avais -peur de lui plus que je ne l’aimais. Sa rigueur me décontenançait. Je -ne doutais pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, acquis la -certitude qu’il fût mort, et pour ne point ressusciter de longtemps, -j’aurais accueilli cette nouvelle avec satisfaction, pourvu que Satan, -son adversaire insidieux, disparût aussi. Tandis que j’éprouvais une -tendresse infinie pour la Sainte Vierge. - -»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, indulgente aux -erreurs que l’on commet sans méchanceté, prête à intercéder toujours en -faveur de qui l’implore. - -»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était la justice, et la -Vierge la charité. Ces deux principes ne s’accordent guère. Et c’est -pourquoi, dans les légendes, la Vierge brouille un peu les décrets de -la simple justice. Elle a recours à de fins stratagèmes pour épargner -à des larrons les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est déguisée -en nonne pour remplacer à la chapelle une nonne qu’avait emmenée son -galant; elle a substitué des mannequins spécieux à des misérables qu’on -allait pendre. - -»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. Je l’admirais, et sa -belle robe de soie dorée, et son diadème orné de pierreries. Je lui -apportais souvent l’hommage d’un petit cierge, dont il me plaisait que -s’ajoutât la jaune lueur aux feux des cires plus resplendissantes. Et -je récitais à Dieu les prières obligatoires; mais à elle je confiais -mes tristesses et mes ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger -tout cela ... - - - - -III - -PICRATE INTERROMPT LE RÉCIT - - -Depuis quelque temps. Picrate donnait tous les signes d’une irritation -violente. Il ne put contenir sa mauvaise humeur, il s’écria: - ---A bas la calotte! - -Cette devise éclatait inopinément. Siméon, surpris, demanda: - ---Compterais-tu, Picrate, parmi nos «libres penseurs»? - ---Que oui!--répliqua l’autre;--et je m’en flatte! - ---Tu as tort--reprit Siméon--de t’en flatter. Il est vain de -s’enorgueillir des opinions que l’on a, car de nulle chose nous -ne sommes moins les maîtres que de nos opinions. Elles nous sont -insinuées par les circonstances; et tantôt nous acceptons celles de nos -éducateurs naturels, tantôt nous réagissons contre leur influence. -Dans l’un comme l’autre cas, nous sommes incités par notre caractère, -par le hasard quotidien de la vie, à prendre tel ou tel parti. Le rôle -de notre raison n’est pas, en tout cela, considérable. Picrate, un -esprit humain n’est pas un endroit paisible où les idées font entre -elles de la logique. - ---A bas la calotte!--recommença Picrate,--mort aux curés! - ---Je vois--continua Siméon--que tu tiens à tes opinions. C’est une -assez bonne chose, qui parfois suscite des héros, des confesseurs et -des martyrs, toutes personnes qui résolument ont limité leur rêverie -et sacrifié à l’orgueil de la certitude le plaisir de la dialectique. -C’est un don. Le scepticisme en est un autre. Le dogmatisme est plus -fécond en actes d’énergie; le scepticisme est une source d’idéologies -plus belles. - -Picrate s’agitait. Siméon lui dit: - ---Tu es sur le point de crier encore: «A bas la calotte!» Cela est -convenu, enregistré. Ne te fatigue pas à de telles répétitions. -Laisse-moi plutôt te pourvoir de plusieurs motifs d’humilité. Cette -doctrine que tu préconises si fougueusement t’est commune avec une -quantité d’imbéciles. Elle est à la portée de bien du monde. As-tu vu -quelquefois, à la procession Dolet, la figure de tes camarades? Ne te -contrarie-t-elle pas? Ce sont des gens qui mangent du curé de la façon -la plus irréfléchie. Ils ont exprimé toute leur philosophie quand ils -ont prononcé ces quatre mots: «A bas la calotte!» - ---Mais enfin, ça veut dire quelque chose, ces quatre mots!--objecta -Picrate, avec impatience. - ---Quelque chose--répondit Siméon--de rudimentaire. Ils affirment qu’ils -sont libres penseurs. Je les crois, en effet, libres de toute pensée. -Par ailleurs, ils ressassent, en des estaminets, de vieilles diatribes -anticléricales, dépourvues d’intérêt ... Tu as, Picrate, de fâcheux -coreligionnaires ... - ---Je n’admets pas--gronda Picrate--que tu dises: «coreligionnaires», -puisque nous réprouvons, en principe, toute religion. A bas, -disons-nous, toutes les calottes! - ---Mais non!... Vous substituez un dogme à un autre. Vous avez une -religion: c’est bien là le comique de votre aventure. Une vieille -religion, traditionnelle presque autant que l’autre. Vous remontez -au delà de ce pauvre Dolet, que vous attifez si plaisamment en -précurseur. Et même il vous parut indispensable d’avoir vos martyrs: -c’est à quoi vous servit encore ce même Dolet, médiocre sire que -bientôt vous diviniserez. Il eut maille à partir avec des tribunaux -ecclésiastiques: telle fut l’origine, pour lui, d’une renommée sur -laquelle il ne comptait pas. Ses délits, de nos jours, relèveraient -de la correctionnelle, tout simplement, et il ne tirerait du fait de -sa condamnation banale aucun profit posthume. Mais vous avez organisé -sa légende et, en somme, son évangile ... Votre foi se contente -d’affirmations gratuites; elle se définit en peu de mots; elle se -refuse à toute discussion; elle est intolérante, cruelle, tracassière: -elle est une véritable religion ... - ---Secondement,--reprit Picrate, qui suivait son idée et n’écoutait pas -son interlocuteur,--secondement, si tu blagues la figure des libres -penseurs, c’est donc que tu n’as point regardé des Ignorantins?... - ---J’en ai vu de piteux,--dit Siméon,--je l’accorde. - ---Piteux?... Pouah! leur bedaine qui bombe sous la robe, leur frimousse -tondue, leurs cheveux trop longs, leurs yeux hypocrites qui lorgnent à -droite et à gauche, jamais en face!... N’est-ce pas une pitié de les -voir conduire, à travers les rues, le misérable troupeau des gamins -qu’on leur donne à éduquer, qu’ils abêtissent et rendent pareils à eux? -Pauvres petits êtres! On déforme leur intelligence, on leur impose une -croyance qu’ils n’ont pas choisie. C’est un abus de pouvoir, c’est un -viol! - ---Picrate, laisse-moi t’interrompre pour aller plus loin que toi dans -ce sens. - -»Un vieux maître que j’eus, et qui était un savant digne d’estime, a -écrit: «Heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!» C’est -une belle et morne parole, plus tragique de se trouver où il l’a -mise, dans la préface d’une histoire de la Scolastique. L’ouvrage -entier la commente, et de la plus émouvante manière. Car peut-être -sais-tu, Picrate, de quel poids ont pesé sur l’esprit de notre moyen -âge l’Ancien Testament et le Nouveau. Tout essor intuitif était -empêché par l’autorité du texte; toute hardiesse de la dialectique -était contenue par la rigueur du dogme. Ah! si jamais la lettre fut -meurtrière, c’est bien alors. Pour s’évader de cette discipline âpre -et jalouse, il fallut que l’on inventât un curieux stratagème mental: -ce procédé nommé allégorie et qui dédouble, en quelque sorte, la -pensée. De mauvais écrivains, depuis, l’ont employé pour le ridicule -ornement de leur style. Mais, au temps dont je te parle, sous le règne -de Philippe-Auguste ou de saint Louis, l’allégorie était un moyen -de libération prudente, auquel devaient recourir les plus audacieux -idéologues et qui devint la forme de leur jugement. On s’astreignait, -d’une part, aux servitudes nécessaires et, de l’autre, on manifestait -le plus possible d’indépendance. Certes, une telle contrainte est -funeste au fier épanouissement des âmes vives. Et c’est pourquoi -l’esprit médiéval nous apparaît comme si tourmenté, contourné, -souffrant, dénué d’allégresse et de joyeuse spontanéité ... Oui, -heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!... - ---Tu vois bien!--s’écria Picrate. - ---Je vois bien--reprit Siméon.--Oui, je vois bien qu’il est terrible -pour un peuple tel qu’était le nôtre au temps de Philippe-Auguste ou -de saint Louis, de subir la lourde oppression d’un culte oriental, -transcrit en latin par les successeurs ecclésiastiques des Césars -quelque mille ans plus tôt. Ce culte qui s’imposait si violemment -n’était pas fait pour nous; il n’était pas né sur notre sol, et il -ne répondait pas à nos aspirations particulières, à nos besoins. Il -venait du dehors, en conquérant; et sa tyrannie fut, à cause de cela, -plus gênante. Seulement, Picrate, disons: «Heureux les peuples qui -n’auraient pas de livres sacrés!...» Car ils en ont tous. Cherche -avec moi, dans l’histoire des civilisations. Eh bien?... il y a les -Grecs, que Renan définit: «le seul miracle de l’histoire». Platon, -dans son _Timée_, raconte à leur sujet une anecdote merveilleuse et -que je t’engage à méditer. Donc, Timée visita l’Égypte,--l’Égypte -millénaire, emmaillottée de traditions, comme de leurs bandelettes ses -momies.--Il rencontra le prêtre d’un temple très ancien. Ce vieil -homme lui dit: «Vous êtes des enfants, vous, les Grecs, vous êtes la -jeunesse du monde; tandis que nous, un immémorial passé nous accable. -Chez nous, rien ne s’est aboli au cours de la durée. Nos temples -et nos bibliothèques conservent éternellement les plus lointains -souvenirs. Vous avez eu, vous, le déluge de Deucalion qui ravagea et -rénova tout le pays; il ne laissa subsister que les pâtres, au sommet -des montagnes, les pâtres étrangers aux Muses et qui ne savent pas -l’histoire. Chez nous, le Nil déborde avec régularité; il épargne nos -monuments. Aussi sommes-nous vieux et êtes-vous, ô Grecs, des enfants -...» - -»Cet admirable discours, d’un si délicieux anarchisme, est poignant. -Songe, Picrate, qu’il nous fait remonter à plus de quatre siècles avant -notre ère: alors déjà l’on s’attristait de la vieillesse de la Terre! - -»Or, aujourd’hui, le soin des savants a trouvé que les Grecs eux-mêmes, -ce peuple privilégié, subit l’influence des civilisations orientales, -qu’il leur doit, en bonne partie, sa religion, que l’hellénisme n’est -pas autochtone comme il se vantait de l’être. - -»Ainsi s’atténue et se gâte le «seul miracle de l’histoire». Picrate, -il n’y a pas de miracle dans l’histoire. Un fait la domine toute: la -survivance des idées bien au delà des hommes qui les inventèrent -pour leur usage ou leur agrément. Après qu’elles n’ont plus de raison -d’être, après que sont morts leurs promoteurs, après qu’ont changé les -circonstances qui les légitimaient, elles demeurent, elles s’obstinent -à régner ... - ---Il faut qu’on les tue!--s’écria Picrate. - ---Seulement,--répliqua Siméon,--elles sont pareilles à ces monstres de -la Fable, que l’on ne peut tuer et qui renaissent de leurs cadavres -... M. Combes, ministre des Cultes et qui ne rêve que de les détruire -tous, a dit un jour une parole pleine de sens: «On ne supprime pas, -d’un trait de plume, quinze siècles d’histoire ...» La vérité, Picrate, -c’est qu’on ne supprime de l’histoire absolument rien. Certains faits -sont plus riches que d’autres en conséquences durables; les plus -menus augmentent quelque peu les complexités ultérieures. Il est vain -de prétendre, une fois, décréter: «Nous allons faire comme si le -christianisme n’avait point eu lieu.» C’est une simagrée. Il est fou de -vouloir vivre comme si d’innombrables générations humaines n’avaient -essayé, bien avant nous, mille et mille manières de vivre. - -»Que cette pensée soit mélancolique, je l’avoue. Que l’on puisse n’en -pas tenir compte, je le nie. - -»Un seul homme, vois-tu, Picrate, eut ici-bas le privilège de vivre -une vie neuve, de l’arranger à sa guise et d’en goûter la parfaite -fraîcheur: c’est Adam! - -»Je songe souvent à lui. J’imagine qu’il dut lui être exquis de vivre -sans que nulle hérédité lui donnât le sentiment qu’il ressassait. Il a -vu le premier lever de l’aube, il a vu le premier printemps. Il s’est -enivré des premières fleurs et du baiser de la première femme. Il lui -était impossible de rien prévoir; son ingénuité protégeait sa ferveur -du désastre de l’habitude, et il allait de surprise en surprise: il -put s’émerveiller sans cesse. La douleur même lui dut être charmante. -Il ignorait qu’elle fût la douleur; il ignorait la signification des -larmes: qui sait s’il ne leur trouva pas une saveur délicieuse? Il ne -dépendait que de soi; rien n’était, autour de lui, galvaudé. Chacune de -ses impressions lui appartenait et ne s’altérait pas d’un vieil usage -séculaire. Telle fut sa destinée unique. - -»Ses fils héritèrent de lui son expérience; il leur avait déjà gâté la -nouveauté de vivre. Lui-même n’en profita qu’une saison, sans doute. Il -s’accoutuma vite à ses entours. Il eut bientôt la certitude qu’un jour -suivrait une nuit achevée; l’aube cessa de l’étonner et dès lors perdit -son principal attrait. - -»La douceur de vivre la vie nouvelle est ce qu’on nomme, en -langage biblique, le paradis terrestre,--lequel ne pouvait être -qu’éphémère.--Adam fut chassé de ce beau paradis, c’est-à-dire -que l’habitude avait gâté son fin bonheur. La faute originelle, -irrémédiable, fut d’avoir vécu. Elle se transmit de génération en -génération, de par l’hérédité funeste. Et le paradis terrestre est -fermé pour jamais. D’aventureux rêveurs en ont cherché la porte, -inutilement. - -»Excuse-moi, Picrate, d’avoir recours à des symboles de l’ancienne Loi. -Fais-moi l’amitié de ne crier point, là-dessus: «A bas la calotte!» En -échange de quoi je te concède que cet Adam, que je suppose, est une -hypothèse désuète. Si tu y tiens, j’accorde qu’il fut une espèce de -brute, incapable de profiter de son incomparable privilège. Traitons-le -d’anthropopithèque et n’en parlons plus. - -»Mais, si je renonce volontiers aux termes de ma métaphore, je -n’abandonne pas mes conclusions, et j’insiste, Picrate, pour que tu -prennes conscience du passé. - ---Pas du tout!--s’écria Picrate.--Le passé, je le supprime. L’avenir -seul me préoccupe. Je suis un homme de progrès, et tu es un homme de -réaction. - ---Crois-tu? - ---Je ne crois pas, je suis sûr! - ---Cela revient au même,--fit observer Siméon;--entre tes assurances et -mes présomptions, il n’y a que la différence de nos tempéraments: la -certitude est l’opinion des nervoso-sanguins, comme le probabilisme -est la philosophie des lymphatiques. Omettons, si tu veux, les -particularités du vocabulaire et limitons à l’essentiel notre dispute -... Tu m’appelles réactionnaire et me traites de clérical. Ton -erreur me désole et m’amuse. Elle me prouve combien vous autres, les -libres-penseurs, êtes pourvus d’un caractère religieux. Votre secte -est intransigeante comme les sectes rivales, et vous dites aussi: -«Quiconque n’est point avec moi est contre moi.» C’est le point de -départ de tout évangile. - -»Tu me dis clérical parce que je m’applique à parler doucement des -vieux rêves humains, parce que j’embaume avec sollicitude le souvenir -de mes ferveurs et de mes puériles cosmologies. Que veux-tu?... Une -colère pareille à celle qui t’exalte serait la marque d’un moindre -détachement. - -»Mon nihilisme est souriant et se plaît à une sorte de déférence -impartiale et courtoise pour l’universelle erreur. - -»Tu me trouves une particulière indulgence à l’égard des dogmes que tu -combats. C’est esprit de justice, tout simplement. En présence d’un -clérical, je parlerais de tes dogmes avec aménité. Conclus que j’ai -le goût de la contradiction. Je l’avoue. Elle donne, au total, un -assez bon résultat; elle tient compte de la thèse et de l’antithèse et -dispose l’esprit à éviter les solutions catégoriques. - -»Enfin, si j’ai peut-être une légère préférence pour les dogmes les -plus anciens, c’est qu’ils ont passé depuis longtemps l’ère des -violences. Ils se sont assagis peu à peu; ils renoncent à l’offensive, -ayant assez à faire de se défendre. Ils ont cessé d’être provocants; -ils ne demandent plus qu’à être laissés tranquilles.... Ne les agacez -pas, ils dorment. - -»Mais si vous les éveillez en sursaut, ils vous grifferont. Voilà votre -fâcheuse imprudence, à vous autres, les énergumènes. - -»Je ne vous aime pas. Votre succès récent vous a rendus intrépides -et farouches; vos ardeurs m’offensent. Vous êtes à l’âge ingrat. La -sagesse de l’esprit et la douceur du geste ne vous sont pas encore -venues ... - ---Et moi--dit Picrate--je te déteste! - ---Tu as tort,--répliqua Siméon,--de me détester pour des divergences -d’opinion. Plus tard, Picrate, tu sauras que nulle idée ne vaut la -peine qu’on lui sacrifie un ami. Tant que la science ne sera pas -achevée, ni la bisbille des métaphysiciens terminée, aimons-nous -provisoirement, au delà des systèmes. - - - - -IV - -SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON - - -Siméon dit à Picrate, un soir: - ---Les jeunes hommes de Platon, qui méditaient de discourir sur quelque -thème ingénieux, choisissaient un paysage qui convînt à leurs propos. -Et, par exemple, pour épiloguer de l’âme immortelle et de ses destinées -magnifiques, un bois sacré auprès d’un fleuve aux belles rives leur -offrait l’asile charmant d’une ombre fraîche et peuplée de légendes. - -»Il m’aurait plu, Picrate, quand je voulais te raconter mon enfance -dévote et sans joie, de t’emmener vers le parvis d’une cathédrale -ancienne, d’installer ton chariot contre un arc-boutant de pierre -grise, roussie par endroits de soleil et lavée de pluies séculaires. Je -n’avais pas de cathédrale à ma portée; et toi, tu n’aurais pas toléré -ce voisinage clérical. - -»Mais aujourd’hui, pour te narrer ma vie de collège, quel paysage -conviendrait à la mélancolie de ce propos? Celui-ci, somme toute, -illogique, absurde et fou!... C’est un favorable hasard. Vois quel -désordre, ce soir de fête nationale, bouleverse autour de nous ce -carrefour et ce cabaret vulgaire où nous nous sommes réfugiés. Des -tambours, des clairons se font martiaux en pure perte. Cette foule -paraît secouée d’un étrange délire que ne motive pas suffisamment la -prise d’une Bastille, à l’époque des rois. Illuminations fâcheuses: les -couleurs en sont criardes et les courbes mal ordonnées. Il me semble -que les auteurs de nos programmes scolaires ont dû travailler au milieu -de ce vacarme inepte: ainsi s’expliquerait la merveilleuse incohérence -de leurs idées. - -»Ma grand’mère mourut, et je fus placé comme interne dans un lycée -parisien. Lequel? Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu sais -que l’uniformité de l’enseignement sur toute la surface du territoire -est la grande pensée--stupide!--d’un temps qui aima la centralisation. -Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos toquades variées et de nos -fougues, nous sommes, en ce pays, simplistes souverainement. Un -ministre, jadis, se réjouissait de déclarer, montre en main, qu’à cette -heure exacte tous les garçons de quatorze ou quinze ans, provençaux, -bretons, lorrains ou auvergnats, à qui leurs parents ou l’État -pouvaient offrir le luxe d’une éducation classique, composaient en -version latine: de cette manière, ils se préparaient tous identiquement -aux plus dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient à -rien du tout. Mais ils composaient en version latine, et cela suffisait -à ravir l’orgueil ministériel. On range, chez nous, les enfants dans -des classes numérotées, comme tel maniaque range sa bibliothèque selon -la reliure de ses livres: cela met des poèmes libertins à côté de -contes édifiants, du Royer-Collard à côté du _Thomas Graindorge_ de -Taine. Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner. - -»J’avais douze ans. Le peu de latin que je savais, un vicaire me -l’avait appris, qui ne possédait pas beaucoup de science en réserve. Je -connaissais l’_Epitome historiæ sacræ_, les soixante premières pages -de la grammaire, environ. Quant au reste, mon ignorance était absolue. -Seulement, j’avais, au cours de mes longues et mornes journées, un -peu plus réfléchi que la plupart des gamins de mon âge. Oh! réfléchi -... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout s’était affinée dans ma -solitude orpheline. La religion m’occupait, l’espoir des paradis et -la terreur des infernaux supplices. La maison natale, sombre et -silencieuse, que dominait l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait -peu à peu formé une âme analogue à la sienne, recueillie, craintive et -mélancolique. - -»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui demeurait dans le Midi et qui -n’avait nul souci de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon internat -parisien le débarrasserait d’un pupille gênant. - -»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais souvenirs. Il y a, dans -mon passé, des jours que rien ne me déciderait à revivre, quand même la -promesse d’une divine récompense, d’une féerie de voluptés, serait au -bout de l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument douloureux ont -été ceux de mon entrée au collège. C’est dans la cour carrée, encadrée -d’un promenoir monacal, de cet ancien couvent génovéfain que j’ai senti -l’amertume gagner mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là -que je suis devenu pessimiste et misanthrope. Il m’a fallu longtemps -ensuite pour adoucir l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force -de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou l’on soigne avec de la -philosophie sa peine, où l’on use de dialectique pour transformer en -badinage sa tristesse. - -»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; et, en moi-même, mon -inconscient cherchait le crime que j’expiais. Je n’apercevais pas de -terme à mon supplice. Des semaines, des années, des siècles, qu’en -savais-je? La durée avait perdu pour moi ses limites habituelles, -ses stades qui permettent de la mesurer, de la détailler. Elle -s’allongeait, indéterminée, devant ma nostalgie et l’exaspérait. - -»On doit distinguer, Picrate, deux sortes de tempéraments humains: -ceux qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du -temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; ils n’ont presque -pas de mérite à ne pas geindre. Ceux-là passent leur existence dans -un perpétuel martyre; l’attente les torture. Certains esprits, exacts -et nets, font à l’infortune sa part et, lucides, en voient le terme; -d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes en papier très sec, -où la vie s’inscrit avec justesse; et il y a des âmes en papier buvard, -où la moindre tache s’étend, s’étend et gâche tout. - -»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme en papier buvard, ah! -molle et sans résistance. Je me suis plus tard réformé, volontairement: -j’y eus beaucoup de mal. - -»Les camarades que le hasard me procurait me houspillèrent. Ma -gaucherie de solitaire, soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et -de leurs cris et de leur nombre, me désignait à leurs lazzi et me -laissait parmi eux sans défense. Mon costume provincial et négligé, mon -air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon orgueil les irritait et -augmentait leur rage de m’humilier. Ils me furent méchants et lâches. -Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il m’avait été possible de -les tuer, je les aurais tués. - -»Les enfants sont «déjà des hommes». C’est avec mes jeunes condisciples -de collège que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant, -je n’ai que vérifié mon diagnostic. - -»Chacun de ces garçons, séparé des autres et replacé dans sa famille, -avait sans doute ses gentillesses. Leur réunion formait une tourbe -affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes agglomérés. Ce qu’ils -ont de joli, c’est ce qu’ils ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils -ont de commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct trivial, -l’appétit vilain. Car voilà toute la psychologie des foules. Et de là, -Picrate, les inconvénients du parlementarisme. - -»Les heures sonnaient, lourdes et lentes, à une horloge lamentable. -Un carillon dont le mécanisme grinçait les aggravait de sa piteuse -jérémiade. Une note surtout, qui achevait la ritournelle, et qui se -traînait en plainte vibrante, me fendait l’âme. - -»Le lendemain de mon entrée dans ce lieu d’horreur, mon oncle vint -me voir. Il utilisait ce prétexte pour un bref séjour à Paris. La -«récréation» battait son plein. C’est-à-dire que mes camarades -menaient leur tapage, et que, moi, je m’étais relégué dans un coin -de la cour, guettant la minute de la délivrance: l’«étude», malgré -sa torpeur, m’était un refuge; là, au moins, je ne redoutais que le -pion, ses remontrances inutiles, ses encouragements à ne point flâner; -mes camarades me laissaient tranquille, et j’arrivais à m’isoler ... -Une porte de fer s’ouvrit. Un domestique sale hurla mon nom, tout de -travers. Cela suffit à exciter mille quolibets. En outre, un jeune -espiègle me ravit la petite toque fourrée, trop enfantine, que je -conservais d’autrefois. Ahuri, les mains crispées dans les poches de ma -veste, je restais là, ne sachant que faire, n’osant aller au parloir -tête nue, n’osant bouger. On me criait: «Au parloir, tout petiot! Maman -t’appelle!...» Je frissonnais de colère, de chagrin vague ... Mon -oncle m’aperçut et s’approcha. La scène l’avait égayé: un gros rire le -secouait. Je le vis et j’éclatai en sanglots. Il fut cordial et bourru. -Il me dit que je n’étais pas une petite fille, pour pleurer comme ça -... «Et je ne jouais donc pas avec mes copains?... Et qu’est-ce que -c’était que ces lamentations?... Voyons, voyons, un peu de courage, -mon bonhomme!...» Je sanglotais sans pouvoir me retenir. Et, plus -j’aurais voulu me maîtriser, à cause de l’humiliation d’être surpris -en si misérable posture, plus abondaient mes larmes sur mes joues, sur -mes mains, dans mon nez et dans ma bouche. Les exhortations de l’oncle -ne réussissaient qu’à m’impatienter davantage. A bout d’arguments, il -déclara: «C’est ta folle de grand’mère, avec ses dévotions, qui t’a -rendu petite fille à ce point!...» - ---Il avait raison!--affirma Picrate. - ---Peut-être; mais surtout il avait tort. Et il me fut odieux. Cette -façon de traiter ma pauvre grand’mère défunte m’offensa, comme un -outrage abominable. Dès lors, je m’attachai de tout mon cœur à la -mémoire de la disparue. L’oncle, les camarades, le lycée constituèrent -l’ennemi. Elle, au contraire, était l’amie très douce et très bonne; -et je m’attendris sur sa mort plus que le jour où je l’avais perdue. -Je me rappelai son visage, que la tristesse indélébile ornait d’un -charme pénétrant; je me rappelai sa voix, le toucher de ses mains -et sa démarche grave et silencieuse. Mille détails se précisèrent -et m’émurent: les nodosités de ses doigts, les rides de son front, -les papillottes blanches qui encadraient sa figure, le tremblement -perpétuel de ses lèvres minces et la lenteur de son regard. Il me -sembla que je ne l’avais point aimée comme elle le méritait, que je lui -avais mal témoigné mon affection déférente, que j’aurais dû dorloter -mieux ses vieux jours. Ce scrupule me tourmentait. J’oubliai tout le -reste. - -»Dans ma pensée, elle s’idéalisa bientôt, au point d’y devenir -presque une sainte auréolée, une compagne de la Sainte Vierge. Ma -piété redoubla, et elle unit dans un même sentiment ces deux célestes -personnes. Au fond de mon cœur elles eurent leur chapelle privilégiée, -où je les honorais secrètement comme, au temps des persécutions, les -chrétiens reléguaient au creux obscur des catacombes leur culte harcelé. - -»Ma vie quotidienne me fut moins pénible quand j’eus organisé, hors de -l’atteinte des barbares, ma rêverie. Et peu à peu leur méchanceté se -lassa. - -»Je devins une sorte de bon élève, afin de me préserver mieux de -l’ennemi. La révolte excite la férocité des vainqueurs; les esclaves -dociles ont moins à souffrir que les autres. Je crois qu’il y avait -dans mon calcul de la bassesse, de la servilité: n’est-ce pas la -conséquence naturelle d’une discipline quasi militaire appliquée à des -garçons que ne requinque nulle ardeur belliqueuse? - -»J’appris le grec et le latin. - -»Picrate, as-tu réfléchi quelquefois à la prodigieuse absurdité de -notre enseignement classique? - -»Alors, dis-moi, je t’en conjure, pourquoi les enfants mâles de ce -pays doivent passer les plus beaux jours de leur aimable adolescence à -étudier ces langues mortes? Dis-le-moi! - -»A étudier ces langues mortes et non, par exemple, le mède et -l’éthiopien!... Parce que la littérature latine et la grecque sont -riches en souveraines beautés? Heu! pour les cinq ou six volumes latins -qui méritent d’être lus, est-ce la peine, en vérité, de languir, des -années durant, sur des grammaires et des lexiques? Non!... Les grecs -sont, assurément, plus dignes d’un tel effort; mais, quoi qu’il en -soit, un fait domine cette discussion: sur vingt bacheliers, frais -émoulus de nos lycées, il n’y en a pas deux qui puissent lire une -églogue virgilienne; pas un,--tu m’entends, Picrate, pas un!--qui -puisse lire une tragédie de Sophocle!... Tel est le résultat final des -études classiques: le néant. Cette seule constatation devrait suffire à -éclairer nos pédagogues. Pas du tout! Ils s’acharnent. - -»On affirme que jadis les jeunes Français étudiaient volontiers ces -idiomes désuets et parvenaient à les bien entendre. Jadis, peut-être; -aujourd’hui, non. Et l’on continue néanmoins à prendre le grec et le -latin comme base de l’enseignement national. Voilà! - -»Il faut un prétexte. Alors, on dit que notre langue vient directement -du latin,--ce qui n’est pas vrai;--et que notre vocabulaire doit -beaucoup aux racines grecques,--mais je te demande à quoi peuvent -servir ces étymologies: «voix au loin», «écriture au loin», pour -l’intelligence des mots _téléphone_ ou _télégramme_? - -»Ces pitoyables arguments prêtant à rire, on inventa le cliché de ces -«vertus éducatives» que possèdent exclusivement, dit-on, le grec et -le latin,--l’une des plus comiques fariboles que l’on ait imaginées -pour légitimer un état de choses grotesque, mais auquel on tient -fort.--Selon ces messieurs, le grec et le latin jouiraient d’une -efficacité si merveilleuse qu’il serait inutile de les savoir jamais -pour profiter de les avoir appris, etc ... J’aurais honte, Picrate, -d’arrêter là-dessus ton esprit. - -»La vérité, c’est que l’on veut, coûte que coûte, épargner un désastre -à des spécialistes trop âgés pour recommencer leur carrière. Il y a -des marchands de grec et de latin qui, la clientèle abolie, seraient -dans la misère, pauvres diables! De même, on a depuis longtemps reconnu -la parfaite inutilité des sous-préfets; on ne supprimera pas les -sous-préfectures: que faire de bons jeunes hommes qui ne sont pas -capables d’autre chose que de parader en habit à broderies d’argent? -Et quand il n’existera plus d’autre raison d’écarter l’hypothèse du -désarmement général, celle-ci sera concluante: que faire de messieurs -les officiers, dès lors qu’on n’aura point de soldats à leur offrir? - -»On sacrifie, de cette manière, des milliers et des milliers -d’adolescents au corps estimable, mais restreint, des professeurs. Que -veux-tu?... - -»Note encore, Picrate, pour t’amuser, que les règlements universitaires -sont élaborés par des universitaires bien en place. Espères-tu que ces -braves gens pousseront l’amour de l’abnégation jusqu’à se suicider? -Soyons raisonnables, Picrate!... Songe à ces gros bonnets qui ont -vieilli et qui ont acquis tous les honneurs dans un état de choses où -les feues langues dominaient la culture classique. Déclareront-ils, -en supprimant les feues langues, cet état de choses ridicule et -suranné? Autant vaudrait, pour eux, se reconnaître périmés, archaïques -et, en quelque sorte, paléontologiques. Ils n’y sauraient souscrire -aucunement. J’imagine que, si l’on avait consulté la faune du terrain -tertiaire sur l’opportunité de passer au quaternaire, nous serions -toujours ichtyosaures ou plésiosaures, mon ami, sans plus! - -»Et voilà pourquoi les petits garçons de France continueront à -étudier--mais à ne point apprendre--le grec et le latin. Cela gaspille -leur jeunesse, mais conserve une suffisante actualité aux grands lamas -de l’_alma mater_! - -»Le goût excessif des littératures anciennes est un héritage de la -Renaissance. L’antiquité, que l’on retrouvait, séduisit alors les -délicats par sa récente nouveauté. Elle a perdu cet agrément. Au -sortir du moyen âge et de la discipline chrétienne, elle apparut comme -libératrice de la pensée, qui était lasse de sa longue soumission. -Elle a perdu cette raison d’être. Mal connue, elle sembla réaliser la -perfection de l’esprit humain. La méthode historique l’a remise à sa -place: elle n’est plus, pour nous, qu’une époque, entre bien d’autres, -qui eut ses qualités et ses tares. Elle a perdu, à n’être plus seule, -le meilleur de son prestige. - -»Les jésuites du Grand Siècle l’ont su transformer en une copieuse -matière pédagogique ... - ---Les jésuites!--s’écria Picrate;--tu vois, toujours eux!... - ---Toujours eux, Picrate! Ils ont fait de Virgile et d’Homère -des auteurs «classiques». Et nous vivons encore sous le régime -d’enseignement que les jésuites constituèrent selon les besoins des -petits grands seigneurs du Grand Siècle. Oui, c’est cela que notre -démocratie contemporaine offre à ses rejetons!... Sourions, Picrate, -avec un peu de tristesse. - -»Si jamais enseignement fut mal adapté à son objet, c’est bien -celui-là. Réfléchis. Tâche de te faire une idée nette des «vertus -éducatives» que peut avoir, pour la jeunesse d’aujourd’hui, une -littérature antérieure au christianisme, et qui, au point de vue -social, admet l’esclavage; au point de vue moral, admet, vante des -pratiques qui, de nos jours, relèvent de la correctionnelle ou des -assises; au point de vue scientifique, admet que la terre est le centre -du monde et l’homme la fin suprême de la terre; une littérature qui -contredit tous les principes fondamentaux de la pensée moderne. - -»Elle reste, je le sais, une assez belle littérature. Mais il est bien -curieux de voir notre démocratie occuper ses adolescents à de pareilles -vanités. La population de nos lycées n’est point aristocratique comme -la clientèle des jésuites d’autrefois. Elle se compose de candidats à -la lutte pour la vie, qui devront gagner leur pain quotidien, faire -leur trou, agir. Les doux enfants comprennent à merveille que tout ce -grec et ce latin ne leur seront de nul usage; en conséquence, ils ne -font rien, mais rien du tout. La proportion des «cancres» au regard -des «bons élèves» est énorme et devrait suffire à décourager le -professeur, si le professeur avait le souci d’autre chose que de «faire -sa classe» et de toucher, le mois fini, les appointements nécessaires à -l’entretien de sa famille et de lui. - -»Parmi les «bons élèves», il y a pas mal de benêts dont la docilité -stupide s’accommode de «_rosa_, la rose» comme de la liste des -sous-préfectures. Ils apprennent ce qu’on veut, ainsi que les canards -mangent n’importe quoi ... Il y a aussi des esprits délicats, des -rêveurs, qui se plaisent à de jolies combinaisons verbales, que ravit -l’étude des civilisations diverses et qui s’amusent à la discordance -des successives opinions humaines. Oh! les fins dilettantes que l’on -fait de ces jeunes hommes! Ils sont les seuls sur qui soit efficace -l’enseignement public,--et comme on les éloigne gentiment de toute -activité féconde!... Connais-tu, Picrate, ce mot si profond et -inquiétant de Sénèque: «Nous mourons d’un excès de littérature»?... Ce -fut le prélude de la décadence romaine ... Est-ce que nous ne sommes -pas un peu malades, Picrate, d’avoir un enseignement public qui n’est -bon qu’à former des littérateurs? - -»Je fus l’un de ces jeunes hommes. Et si, pour mon compte personnel, -j’ai le bonheur d’être arrivé à la plus agréable comme à la moins -novice des philosophies, il faut bien que je reconnaisse en moi un -citoyen des plus inutiles à l’État. - -»Singulier contact, celui de ma dévotion chrétienne avec le paganisme -de mes classiques auteurs! A quinze ans, mon intelligence était -analogue à cette étonnante cité d’Alexandrie où les cultes anciens et -nouveaux se rencontrèrent autrefois. Dangereuse rivalité de systèmes -contradictoires, d’idées hétérogènes! Petites concessions, tentatives -d’accord subtil, interlopes combinaisons ... Moi aussi, tel que les -sophistes d’alors, je tirais de mon mieux Homère à la doctrine de -Jésus; et de Virgile je faisais un sincère prophète qui avait annoncé -la Vierge et le Rédempteur. - -»Il n’était point aisé de maintenir, hélas! cet illusoire compromis. -Et, peu à peu, très doucement, mon christianisme s’éteignit et -disparut. Il ne m’est rien resté de lui qu’une habitude de pitié -respectueuse pour les croyances mortes, une façon découragée de voir la -vie, et le don de m’analyser avec scrupule. Il ne fit pas de bruit en -s’en allant, et je ne me suis aperçu de son absence que plus tard, tant -il s’était discrètement retiré. - -»Cependant je devenais un rhéteur païen, d’esprit cultivé, d’humeur -emphatique. En 1789, j’aurais commis l’erreur où tombèrent si -drôlement nos glorieux ancêtres, trop hantés de Plutarque, trop férus -de stoïcisme oratoire, et qui conçurent l’État sur le modèle, ou peu -s’en faut, de la République romaine. - -»Que faire, dans l’existence pratique, de ces bizarres résultats de mon -éducation? De la réalité vraie je ne savais rien; je n’avais été mis -en rapport qu’avec les livres. En fait de métier, je n’en connaissais -qu’un: celui de professeur; mes professeurs étaient les seuls hommes -que j’eusse vus dans l’exercice de leur métier. - -»Je fus ainsi voué fatalement au professorat. Et, en effet, Picrate, -notre enseignement classique ne peut former que des professeurs. Il -passe son temps à se recruter; il est, en quelque sorte, autophagique. -Il y a du déchet: on s’en moque. Un bon rhétoricien se destine -à l’enseignement, et c’est tout naturel: il se confine dans sa -spécialité. Le reste, il l’ignore. S’il ne veut pas avoir travaillé -pour rien, s’il désire utiliser la science dont on l’a pourvu, il est -logique, il est indispensable qu’il s’établisse professeur: ailleurs, -il n’aurait pas l’emploi de son classicisme. - -»Pédagogues de ce pays singulier, nous n’avons pas d’autre mission que -d’organiser, aussi peu mal que possible, notre lignée professionnelle, -de constituer notre stérile hérédité. Ainsi nous sommes une vaste -généalogie de pédagogues en pure perte!... - -»Cela, Picrate, est ridicule énormément. - -» ... Voilà comment ma destinée, au jour le jour, me conduisit à gorger -de grec et de latin de pauvres petits diables qui rechignaient à cette -nourriture. - - - - -V - -HISTOIRE DE PICRATE - - ---Siméon,--dit, un soir, Picrate,--une chose m’étonne. Tu as reçu -l’éducation la plus absurde, et tu es la sagesse même. Et moi, qui -fus élevé suivant les principes mêmes de la raison, je manque de -philosophie et vis au hasard, je l’avoue. C’est déconcertant! - ---C’est bien consolant, au contraire,--reprit Siméon,--puisque la -majeure partie de nos compatriotes sont élevés comme je le fus, à -l’écart de toute logique et au mépris du plus élémentaire bon sens. - ---Je ne sais pas--continua Picrate--comment j’ai pu ne pas devenir un -sage. Je suis coupable, ou bien des fatalités s’en mêlèrent. Ma mère -était la fille d’un intime ami d’Auguste Comte. Du reste, le disciple -renia le maître, quand celui-ci, cédant à l’influence exaltée d’une -femme qu’il aimait trop, tomba dans une fâcheuse religiosité; le -disciple demeura fidèle, sinon à l’homme, du moins à la doctrine: -il fut «comtien», jusqu’au X^e livre exclusivement. J’ai connu ce -grand-père. C’était un terrible bonhomme, si ferme dans ses opinions -qu’il vivait dans la crainte perpétuelle de transiger. A chacune de -ses phrases il ajoutait: «Je l’ai toujours dit et je ne me dédis pas!» -L’apostasie de son maître l’avait rendu très ombrageux. Il pouvait -bien paraître têtu. Je crois qu’il l’était, mais pour le bon motif. -Il pratiquait la religion de l’humanité avec rudesse, par principe -plutôt que par mol épanchement du cœur. Il fallait bien qu’il fût -féministe, puisque sa philosophie le lui commandait. Mais il avait, à -cause de madame de Vaux, une persistante rancune contre les femmes. -Il l’appelait, elle: «Cette aliénée!» et, pour commenter l’aventure -d’Auguste Comte, il narrait la légende d’Aristote, qui, dans ses vieux -jours, fut couvert de ridicule par la fantaisie d’une hétaïre. - -»J’avais une dizaine d’années lorsqu’il mourut. Quelques heures avant -son trépas, il voulut qu’on m’amenât à lui. Aussitôt il se hâta de me -faire une double démonstration. D’abord il m’enjoignit de regarder une -image coloriée, qu’il avait fabriquée lui-même avec un soin minutieux. -Elle représentait une belle dame, en toilette très somptueuse, parée -de bijoux, décolletée et les bras nus, les lèvres rouges, les yeux -câlins. Je ne pus qu’admirer cette jolie personne et ses attraits -évidents. Mais alors le vieillard austère souleva de l’ongle la robe. -Elle s’ouvrit en deux petits volets par le milieu. J’étais innocemment -curieux du contenu des magnifiques atours: que vis-je? Un hideux -squelette, qui se délabrait, qui portait encore des lambeaux de chair -saignante, et qui se disloquait d’une terrible façon! La surprise me -fut désagréable et la déception telle que, très longtemps ensuite, -j’ai eu peur des femmes. Pour rien au monde je n’aurais consenti à -ce qu’elles entr’ouvrissent devant moi leur robe. C’est bien là ce -qu’avait souhaité mon misogyne aïeul ... Ensuite, à vrai dire, je me -suis hasardé ... - ---Tu as bien fait, Picrate,--dit Siméon;--les plus succinctes voluptés -sont des consolations provisoires qu’il y a de l’orgueil à refuser. - ---Secondement, mon grand-père, ayant veillé à ce que l’on rangeât son -didactique emblème, ordonna qu’on me laissât seul avec lui quelques -instants. Je suppliai que l’on n’en fît rien. Mais on n’eût point -osé lui désobéir: mes parents s’éloignèrent. Le vieillard me dit, -d’une voix ferme: «Regarde-moi. Je vais mourir. Tu comprends? Je ne -respirerai plus; je serai une chose inerte et froide ...» La gravité -de ce discours m’imposait. En outre, je craignis que l’événement ne se -produisît sous mes yeux, en l’absence de mes parents: je tremblai. Mon -grand-père s’en aperçut, et il reprit: «Cela t’émeut, et c’est ce qu’il -ne faut point. La mort est la conclusion normale de la vie. Plus tard, -j’espère que tu le comprendras. Mais souviens-toi que tu as vu ton -grand-père rentrer dans le Grand Tout et qu’il n’en était pas troublé! -Maintenant, va.» Je ne me le fis pas dire deux fois et je me sauvai ... - ---Ton grand-père, Picrate, dont je respecte infiniment la mémoire, -était bien illogique,--fit observer Siméon.--D’ailleurs, il serait -malveillant de le lui reprocher, et je n’attribue point à l’inquiétude -de la mort prochaine cette légère incohérence: du moment qu’on s’est -mis en tête de démontrer deux choses à la fois, d’une manière un peu -saisissante, il est indispensable qu’on arrange les faits selon les -nécessités de la cause. Mais note qu’il insista sur le hideux squelette -de la belle dame et fit en sorte d’éluder l’horreur du sien, qui -menaçait. Il risquait de te donner l’illusion que les philosophes et -les belles dames ne se désagrègent point de même. Or, les fouilles -d’Antinoé révélèrent également décharnés et ratatinés, la bouche -ouverte comme pour un semblable cri d’angoisse, le cadavre de la -courtisane Thaïs et celui de l’anachorète Sérapion ... - ---J’y consens!--dit Picrate.--Quant à mon grand-père, il prétendit -échapper à l’offense de la décomposition souterraine, par le moyen -de la crémation. Cette pratique n’était pas encore usitée en France: -les cléricaux, alors régnant, s’y opposaient, afin sans doute de ne -point compliquer la tâche divine lorsqu’il faudrait, pour le dernier -jugement, ressusciter les corps ... - ---Peuh!--fit Siméon. - ---Mon grand-père fut expédié en Italie et, là, réduit en cendres. Cela -coûta fort cher, paraît-il; mais, de cette façon, le vieux lutteur -manifestait jusqu’au delà du tombeau ... - ---De l’urne, tu veux dire?... Que le vocabulaire est suranné! - ---De l’urne! J’ai conservé le souvenir de ses paroles dernières: -ainsi je lui assure la seule forme de survivance posthume qu’il ait -souhaitée. Pour ce qui est de la leçon, j’avoue qu’elle ne m’a profité -nullement. J’ai horreur de la mort; la certitude du néant ne me -réconforte pas. J’évite d’y penser. Si, par hasard, j’y pense, c’est la -migraine! - ---Infortuné Picrate! Tu aimes la vie? - ---Non! Mais je déteste la mort ... Ah! je ne vaux pas mon grand-père! -C’était un homme robuste, capable d’imposer autour de lui ses idées: -mes parents lui furent soumis corps et âme, et après son décès encore; -moi seul tournai mal, à cause de mon fâcheux caractère. - -»Mon père avait commencé par être ouvrier typographe. Il ne reçut, -enfant, d’autres leçons que celles de l’école primaire; il améliora -seul une instruction qui lui permit de jouer son rôle dans le -Positivisme militant. Ma mère fut sa collaboratrice dévouée. Ils -travaillèrent tous les deux à faire disparaître les vestiges derniers -de l’âge théologique. - -»Au 2 Décembre, mon père avait été proscrit. Le tyran ne supportait -pas, dans le pays qu’il opprimait, la présence d’un homme libre. Eugène -Dufour prit le chemin de l’exil. C’est à Bruxelles qu’il s’établit, -avec d’autres républicains irréductibles et vaillants, libres penseurs -décidés et citoyens intègres. Il était pauvre. Il n’avait pour vivre -que sa paye de prolétaire. Il laissa la blouse noire et le composteur; -la misère, en pays étranger, le menaçait ... Siméon, c’est une grande -satisfaction, disons le mot: c’est un motif d’orgueil pour moi, que -d’être le fils d’un ancien ouvrier typographe! L’imprimerie ... - ---Oui,--reprit Siméon;--il y a là-dessus deux pages de Michelet -qui sont fort belles, encore qu’un peu emphatiques. Il raconte -qu’il n’entre jamais dans un atelier de typographie sans émotion -respectueuse: il songe à la pensée humaine qui s’y prépare à prendre -son essor. L’ouvrier typographe se transforme à ses yeux en une sorte -de prêtre auguste. Je ne dénigre pas cette façon d’exagérer les choses: -Michelet lui doit le meilleur de sa poésie, qui est magnifique. -Toutefois, en ce qui concerne l’ouvrier typographe, n’omettons pas -qu’il imprime ce qu’on lui donne à imprimer,--bien du fatras, voire de -la pornographie. Je ne dis pas cela pour M. Dufour, évidemment. - ---Non, il faisait ce que l’on nomme «travaux de ville»: menus, -quittances, prospectus, cartes de visite, etc ... - -»Donc, à Bruxelles, la misère le guettait. Il l’évita. Et même, grâce à -la justice immanente qui corrige l’injustice des hommes, il réussit à -trouver un emploi. Il écrivit à Victor Hugo, sans le connaître, reçut -du grand poète une sublime réponse et, fort de ce témoignage d’estime, -se présenta chez un proscrit de marque. Sur la terre d’exil, les -inégalités sociales disparaissent: le proscrit célèbre, et d’ailleurs -riche, accueillit avec complaisance le travailleur aux mains noires, -l’engagea comme secrétaire,--logé, nourri, appointements fixes. C’est -ainsi que mon père entra dans la noble compagnie de ces ... - ---Républicains en exil ... - ---...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient l’intégrité de -l’idéal glorieux. Et c’est ainsi que, longtemps après, il rencontra mon -grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait pas été chassé de -France: Badinguet le voulut épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son -propre mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, avec sa fille, douce -Antigone, se retirer à Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis, -partagea leur infortune; la solitude, à Paris, lui pesait, et je crois -qu’il avait conçu quelque dépit d’être négligé par l’Empereur. - ---Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?... - ---C’était un homme réfléchi et qui n’agissait point à la légère. Eugène -Dufour épousa la fille du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en -exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je dois à cette circonstance -d’être inscrit sur les registres de l’État pour une petite rente qui -m’aide à vivre ... - ---Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, Picrate! Quand M. Paul -Deschanel, l’ancien Président de la Chambre, alors jeune homme -politique plein d’avenir, sollicita le suffrage des électeurs, il -rédigea ses affiches ainsi: - - PAUL DESCHANEL - - NÉ EN EXIL - -»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de foi de M. Deschanel -le père qu’il formulait en ces termes laconiques, que la sienne -propre. Car on est exilé pour ses opinions, mais on naît en exil -involontairement. Le mérite n’appartenait qu’au père d’avoir, malgré -les tristesses de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le chiffre de -la population française ... Le fils voulut signifier, sans doute, -qu’il serait fidèle à l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse -d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité de Napoléon IV. -Les électeurs le comprirent bien, et le Parlement compta un orateur -de plus, un orateur élégant et disert, et qui, de sa naissance -bruxelloise, n’a conservé nul accent belge ... Et toi, Picrate, -tu es récompensé pour les mérites paternels. Je n’y trouve rien à -redire,--sinon que tu hérites, en quelque sorte: ce qui est contraire, -il me semble, aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, lui, n’est -pas socialiste, et ce n’est donc qu’à toi que j’adresse cette timide -objection. - ---Je n’y avais pas songé,--dit Picrate.--D’ailleurs, tu sais notre -réponse en pareil cas: tant que la société collectiviste ne sera point -réalisée, il nous faut bien accepter les conditions de la vie actuelle. - ---Cela vous donne une assez belle latitude,--acquiesça Siméon.--Cela -permet, en outre, à certains de vos plus vaillants propagandistes de -capitaliser fort agréablement ... - ---Peut-être!...--fit Picrate, d’une manière évasive. Toujours est-il -qu’après le 4 Septembre, nous revînmes à Paris et prîmes un petit -appartement dans le quartier du Luxembourg. Mes souvenirs datent de -cette époque. Le reste me fut raconté maintes fois, durant les soirées -familiales. J’ai grandi, je me suis formé ma conscience d’homme, parmi -les narrations généreuses des proscrits. Mon grand-père récitait -volontiers ces vers de Hugo: - - J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme... - -»Il ne l’avait pas, lui, accepté, mais revendiqué. Ma mère me fit -comprendre que c’était encore plus beau. - -»Les superbes enseignements que j’ai reçus! Je ne puis, sans rougir, -y songer ... D’un mot je les résume: «Raison». Toute la doctrine -dérive de là. Mon père était la raison même, la raison faite homme, -la raison sans cesse agissante, présidant aux graves démarches de -la pensée, déterminant les moindres détails de la vie, organisant, -réglant, voulant ... Quand il avait dit: «C’est la raison!» chacun -s’inclinait. La raison lui servit à éloigner de notre demeure les -superstitions et les préjugés. Elle lui dicta la coupe de son costume. -Il s’habillait d’une façon très particulière, au mépris de la mode -et des usages courants. Son pantalon n’était ni trop large ni trop -étroit: il avait calculé les dimensions exactes qui assurent, autour -des jambes, une suffisante aération sans excès de flottement. Il -revêtait une blouse de lainage boutonnée au cou, aux poignets, serrée -à la taille d’une ceinture en caoutchouc. Il se coiffait, l’hiver, -d’une toque de drap, qui lui entrait jusqu’aux oreilles; l’été, d’un -chapeau vaste, aux grands bords ronds, en étoffe légère que tendait un -ingénieux système de joncs très fins. Sa chaussure, il la fabriquait -lui-même, ainsi que celle de ma mère et la mienne (j’avais alors des -pieds), conformément à des principes fixes: pas de talons, car il est -vain de se prétendre hausser; pas de tiges, qui gênent l’articulation -des chevilles, mais un juste agencement de courroies, afin que la -semelle n’abandonne pas la plante des pieds. Il portait la barbe et -les cheveux courts; et cependant, malgré son vœu de supprimer le poil -inutile, jamais il n’usa du rasoir, jugeant convenable qu’un menton -mâle fût velu. Il avait combiné pour ma mère un costume qui sacrifiait -à la raison toute coquetterie. Notre habitation, notre table étaient -soumises à des règlements analogues, la température de nos chambres -fixée avec précision, le menu de nos repas composé selon les théories -hygiéniques, la quantité du pain, de la viande, des légumes, du sel, -déterminée, au renouvellement de chaque décade, selon la saison, l’état -hygrométrique de l’atmosphère, le quartier de la lune et le poids de -nos individus, préliminairement vérifié, enregistré, comparé, trouvé -en baisse ou bien en hausse. Comme j’avais une propension fâcheuse à -engraisser, je devais rester sur mon appétit, ce qui m’affligeait, -je l’avoue. J’avoue aussi que l’extrême rigueur de cette existence -systématique m’importunait ... Oui, je rechignais aux préceptes de la -raison. Siméon, je n’ai qu’ensuite estimé mon père à sa valeur; je ne -l’ai vraiment admiré qu’après sa mort. C’est mon regret. - ---Que veux-tu, Picrate!--dit Siméon;--tu manquais de perspective. On -apprécie mal ce dont on pâtit. Cela explique que l’on juge avec plus -de sérénité la douleur d’autrui que sa propre douleur. Cela explique -qu’il y ait des consolateurs éloquents, capables d’arriver, dans leurs -discours, à la sérénité du stoïcisme, mais, quand il s’agit d’eux, -douillets ainsi que des femmes nerveuses. Cela explique qu’il y ait des -conquérants: ils évaluent à peu de prix l’existence humaine, tandis -que, d’une hauteur bien choisie, ils dominent les masses où se perdent -les souffrantes unités ... - -»Sois sans remords, Picrate. A peine te fut-il loisible d’échapper au -minutieux gouvernement de la raison, tu l’honoras comme il convient, -j’en suis sûr ... Reconnaissons-le, du reste: l’entreprise d’Eugène -Dufour, intéressante et méritoire, avait le tort d’omettre un fait -essentiel, à savoir que la raison est une chose et que la vie en est -une autre. Je ne dis pas seulement la vie humaine, mais la vie, ou, si -tu veux, la nature, ou, si tu veux, la réalité. Quand tu observes le -Cosmos, as-tu l’impression qu’il soit cohérent à ravir? Si l’accord -était si parfait entre le Cosmos et la raison, les philosophes, ces -professionnels détenteurs de la raison, depuis longtemps auraient -compris le Cosmos: il n’en est rien! On n’a pas encore déniché l’idée -directrice de ce monde où nous sommes logés. Les hypothèses que l’on a -faites là-dessus ont échoué très piteusement. L’une des plus jolies est -celle, sans doute, de ce subtil Bernardin de Saint-Pierre, qui consacra -toute l’ingéniosité de son esprit et de son cœur à essayer d’introduire -un peu d’ordre dans ce désordre. Il y prodigua les trésors de sa -mauvaise foi et de sa bonne volonté; ses explications prêtent à rire. -Il n’était pas un métaphysicien. Les métaphysiciens négligent, pour -plus de commodité, le détail des apparences: ils construisent de vastes -idéologies, dont le seul tort est de ne point s’adapter au concret. -Lui, attentif à ne rien oublier, examinait, tenait compte de tout, -et, à mesure qu’avançait son enquête, il imaginait l’interprétation -requise. Il tomba dans la saugrenuité. Son échec est bien lamentable: -d’abord pour lui, dont le zèle était digne d’un meilleur sort; et -puis pour l’intelligence humaine, qui s’est, en la personne de ce -commentateur, couverte de ridicule. La grosse bévue de Bernardin, ce -fut de croire que rien n’existe qui n’ait sa raison d’être. Partant de -ce principe faux, il devait aboutir à de comiques résultats. Pauvre -garçon, dupe de ce respect qu’il eut pour le Cosmos! - -»Picrate, si le monde, la vie et la réalité dépendaient de quelque -idée directrice, quelqu’un l’aurait bien aperçue, ne fût-ce que par -hasard, depuis cinq mille ans, au moins, qu’il y a des philosophes et -qui hasardent des systèmes. La vérité, je vais te la dire; mais ne la -répète pas, afin de ne décourager personne. Ne t’aventure pas à la -confier même aux roseaux du fleuve: ils sont bavards, ils l’ont prouvé. -Garde-la pour toi, dans le secret de ta mémoire. Et, si tu sens qu’elle -t’afflige excessivement, efforce-toi de n’y plus penser. Ce n’est pas -une opinion bonne à répandre: le jour où elle serait connue et adoptée, -il y aurait sous les cieux plus de tristesse qu’en cette nuit lugubre -où une voix qui courait sur les flots attesta que le grand Pan était -mort. Les cloches des églises, qui sonnent à la volée en l’honneur -de tel démiurge, s’immobiliseraient dans un farouche silence; et -elles sembleraient folles d’avoir jadis sonné. Les austères savants -regretteraient avec tant d’amertume la rigueur de leur discipline qu’on -les verrait, de rage, se frapper le front contre les murs de leurs -laboratoires. Les processions Dolet, décontenancées, se disloqueraient -et se réfugieraient, éparses, chez des marchands de vins, en vue de -noyer leur confusion dans les pots. Picrate, sois discret: - -»Cosmos, le roi Cosmos est absurde! - -»Ne me dis pas que tu étais sur le point de t’en douter. Si tu l’avais -seulement présumé, ton irascible humeur ne saurait s’excuser: car -l’irritation suppose un fond d’optimisme ... - -»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu la vanité de sa généreuse -tentative? Le monde, dans son magistral ensemble, est absurde. Et -cependant Eugène Dufour détache de ce Tout absurde cet épisode qu’est -la vie humaine et ce frêle incident qu’est une existence individuelle. -Et il décide de régler, selon les lois de ce qu’il nomme la raison, -l’existence d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de madame -Dufour et de tel disciple docile qu’il pourra recruter. Hélas! -autant vaudrait distinguer, dans un fleuve, une goutte d’eau et lui -conseiller en un langage persuasif de remonter vers sa source, vu -que le fleuve, mal dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au -fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos qu’Eugène Dufour -devait premièrement réformer. Et, sauf tout le respect que j’ai pour -l’intrépide confiance de ton père, mon cher Picrate, vois-tu ce -terrible croquis: d’une part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine, -et, de l’autre, ce prodigieux imbécile de Cosmos, gigantesque, immense -et qui rit bêtement?... - - - - -VI - -PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE - - -Siméon se tut. - -La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. Par-dessus le talus des -fortifications, il la regardait. Il s’amusait à suivre, grâce au repère -d’une lointaine cheminée, la montée lente et graduelle de Véga, que le -reste de la Lyre accompagne à distance pleine et qui semble entraîner -avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait s’apaiser en lui le -tumulte de son discours. Et il rêvait, heureux de la détente de ses -nerfs et du silence de son esprit. - -Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche un gros mouchoir de -coton bleu à carreaux et s’en essuyait les paupières. - ---Tu pleures, Picrate? - -Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la tête un signe de -dénégation, se mordit la lèvre et pleura encore. - ---Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, et ne regrette pas de -pleurer. Assure-moi seulement que tes larmes n’ont pas pour origine -quelque souffrance personnelle: nulle rage de dents ne t’éprouve, nulle -migraine ne t’accable?... Non! je le savais. Ton espoir s’identifie à -celui de l’humanité désabusée. Qu’il est grand et qu’il est pathétique! -Cher Picrate, enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton beau -jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ... - -Mais Picrate secoua, de droite à gauche, son buste large et refusa -sa main, sans mot dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et parut -bouder. Siméon reprit: - ---J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit religieux. Tu t’irrites -contre moi, ainsi que les chrétiens fervents maudissent les exégètes, -qui leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. Au moyen âge -et pourvu de quelque autorité en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler -et brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il est naturel que, -possédant une croyance, on la défende _unguibus et rostro_. Si j’en -possédais une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. Pauvre -vieil enfant chimérique, Picrate, j’ai des remords: peut-être ne -fallait-il pas te révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi, -tu croyais que la raison domine le jeu mouvant des apparences, et tu -considérais comme un insignifiant détail, dans l’universelle économie, -ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher contre toi-même, -d’assumer la responsabilité de ton cas et de te dire que l’ordre -général n’en était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ... -Et moi, voilà que je surviens, satanique, et que je dévaste le grand -ciel de ta raison pure. Je suis un méchant, il est juste que tu m’en -veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on la sèvre. Seules lui -sont encore bienfaisantes les bonnes nourrices babillardes, qui lui -chantonnent les douces complaintes infinies où les mots reviennent, qui -lui sont familiers ... Mais, vois, Picrate, il n’y a rien de changé. -Nous sommes ici deux camarades qui ont uni leur infortune et qui, en -ce petit cabaret, l’allègent, au moyen de liqueurs presque agréables. -Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement des étoiles semble -fiévreux d’un beau désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse -indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage à quelque mollesse. -N’aimes-tu pas ce paysage?... Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je me -réjouis de la belle nuit d’été, comme si les coïncidences auxquelles -nous devons son exquise douceur avaient été préméditées depuis -longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées par un concert de -causalités raisonnables, et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre -d’idées et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi m’en gâterait la -solitude, et la raison me la profanerait ... Je la préfère hasardeuse -et vaine, avec ses étoiles en folie et sa limpidité. - -»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il conviendrait de le vouloir -comprendre. Songe à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser. -Combien il est plus avantageux de se dire que tout cela n’a point de -sens, et de s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... Je -vois que tu ne pleures plus; tu es sage. - -»A présent, nous irons, chacun chez soi, nous coucher, parce qu’il -est tard. Tu dormiras. Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et demain je -veux te trouver souriant. L’affliction, de même que la joie, est un -sentiment excessif et dont le caractère absolu me choque: la vie ne -comporte pas cela. Pleurer, de même que rire, c’est simplifier par -trop. Seul le sourire convient à la diversité des circonstances ... Tu -dors, Picrate?... - ---Un peu ... - ---A la bonne heure! - - - - -VII - -SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE - - ---Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te continuer mon histoire. Tu -me l’as d’avance dénigrée. - ---Que non, Picrate! Tu me désoles par ta promptitude à mal conclure -... Quel motif nouveau de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... Ta -vie est ratée; il me semble que c’est un fait sur lequel tu avais déjà -des lumières: te voilà, dépourvu de jambes, qui bois une anisette -faubourienne en compagnie d’un cocher de fiacre. Ce n’est pas moi, -Picrate, qui te révèle la médiocrité d’un pareil sort. J’ai tâché de -t’expliquer ton échec,--et de telle façon qu’il n’y eût pas de ta faute -le moins du monde. J’ai rendu le Cosmos responsable! S’il est absurde, -tu n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut réformer, assuma -un rôle écrasant, mais généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta -biographie n’est pas diminuée; au contraire! Conçois de l’orgueil, -Picrate. Ton ascendance s’employa contre l’absurdité du réel. Que de -familles nobles et décorées de noms illustres envieraient de tels états -de service!... Vous êtes une lignée de grands rêveurs ... - ---Tu crois? Ce ne fut point une manie? - ---Une manie sublime! - ---Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. Il consacrait -son temps et son étude au bien public. Il n’espérait pas voir se -réaliser de son vivant le règne universel de la raison: le positivisme -distingue, dans l’histoire de l’humanité, des périodes si longues que -la patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité des moindres -causes, en vertu de l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout -se transforme.» Il considérait que les causes de ralentissement, dans -la marche du monde, sont innombrables et qu’il importe de multiplier -les causes de progrès, afin que celles-ci, les bonnes, l’emportent -sur celles-là, les mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il -organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité que je t’ai dite, -c’était surtout afin de constituer une sorte de famille modèle, qui pût -servir d’exemple. - -»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre homme!... Enfant, j’ai -donné des signes d’intelligence, Siméon. Mon père me disait: «Tu me -continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. Tu es mieux doué -que moi. Tu auras encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras -beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre modeste que j’ai -entreprise avec des moyens imparfaits ...» Et il me préparait à cette -activité mentale qui devait être si féconde! - -»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant chanté, pour m’endormir, je -ne sais quel noël flamand, fut chassée, comme capable de m’insinuer -avec le lait de fausses idées, du cléricalisme. On n’en trouva pas une -autre dont la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc au biberon. - ---Les Romains--dit Siméon--n’apportaient pas moins de vigilance à la -formation de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne pas donner -à l’enfant une nourrice dont le parler soit provincial ou incorrect -... Eugène Dufour ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit -le lait de tes biberons? Depuis que saint François, sur les collines -ombriennes, prêcha les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme -... - ---On préserva mon enfance des atteintes de la superstition, comme -d’autres parents veillent à garder leur fils du danger des épidémies. -On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux prêt à résister, en cas -de contagion. Tout jeune, j’ai appris que l’histoire humaine est la -lutte de deux classes d’hommes: les libres penseurs et les prêtres; et -que les libres penseurs sont les justes, les prêtres les méchants; et -que les prêtres persécutent les libres penseurs, mais qu’ils seront -enfin réduits à néant. J’ai appris que Socrate était libre penseur -et que des magistrats dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement -Galilée: _e pur si muove_ me fut raconté maintes fois. Le soir, après -notre frugal repas, mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante -vie de quelque grand homme: un inventeur, un philosophe, un savant. -Il choisissait, dans sa bibliothèque modique mais triée, un livre et -nous lisait des pages où flambaient les bûchers des inquisiteurs, des -tyrans. Il commentait cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse, -cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un costume simple. Et moi, -j’écoutais, attentif à ces récits émouvants; je guettais la maudite -intervention des prêtres et de leurs séides,--avec sécurité, car jamais -ils ne manquaient leur entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, la -voix de mon père s’animait, devenait violente, âpre, dure ... La nuit, -j’ai bien souvent rêvé que des tortionnaires d’Église m’avaient jeté -dans leurs cachots ou me conduisaient au supplice. Je criais que la -terre tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. Je hurlais que la -terre tourne: et nulle souffrance de ma chair en lambeaux ne m’aurait -fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, éveillé, je -m’interrogeais sur la qualité de ma certitude. Pour rien au monde je -n’eusse avoué mon doute: autant me rallier aux prêtres et renier les -libres penseurs. Mais j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même, -il m’était impossible de concevoir que ce grand voyage quotidien par -l’espace se fit à mon insu. Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et -je restais immobile, sur un pied, durant que la rotation vertigineuse -du globe tirait le sol sous mon soulier!... Mon père m’avait expliqué -_grosso modo_ le phénomène, au moyen d’une pomme qu’il promenait autour -d’une bougie allumée; seulement, mon imagination n’arrivait point à -élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures de la terre. Un jour, -aux environs de Paris, je remarquai la forme en dos d’âne des routes: -tu sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à droite et à gauche, -dans les ruisseaux. Je crus, un instant, saisir là une preuve évidente -que la terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte à mon -père: il me la démolit en un clin d’œil. J’ai beaucoup regretté la -perte de cet argument. Il ne me restait pas d’autre ressource que de -croire: je crus à la terre ronde et tournante ... - ---Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!... - ---Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance par l’étude; et toi, -l’étude t’obligeait à délaisser la tienne! - ---Mettons, Picrate, que la terre tourne, puisqu’on le dit, et puisque, -si elle ne tourne pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la fera -tourner ... - ---Mais elle tourne! - ---Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il n’y a plus d’héroïsme -à s’en apercevoir. Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la -terre vous composait une philosophie totale!... Les idées, somme toute, -ne valent que par la difficulté de les défendre. C’est le bienfait -des tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. Tu me dis -que la terre tourne, et cela m’est égal affreusement. Je regrette -l’Inquisition, grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et enivrante la -pensée que la terre tourne. - ---On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ... - ---Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, que la terre tourne; et -alors, que m’eût importé le reste?... - ---Siméon, tu préconisais la tolérance ... - ---Oui, par lassitude ... Mais continue ton histoire. - ---Nous appartenions à un groupe positiviste intitulé «la Raison du -VI^e». Mon père en était le président. Chaque semaine avaient lieu -des réunions familiales et instructives. Des conférences servaient à -la commémoration de l’Humanité, des origines obscures jusqu’à notre -temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, l’Ancien Régime, la -Révolution, l’Empire, la République ... L’orateur procédait à peu près -comme mon père à la maison,--c’était souvent lui l’orateur,--mais avec -plus de solennité. Je cède volontiers au charme de l’éloquence: ces -beaux discours me ravissaient. Au mois de janvier, nous célébrions -l’anniversaire d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite à -son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous apportions une couronne -d’immortelles, l’usage ne s’étant pas encore répandu de l’églantine -radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait autour d’une -table décente, vers la Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année -où il me fut loisible de manger au delà de mes strictes nécessités. -La discipline, en l’honneur du maître, se relâchait. J’ai conservé un -précieux souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, dont le luxe -m’émerveillait, de saumons mayonnaise qui firent mes délices. Au -dessert, quelques brèves allocutions donnaient une forme oratoire -à des idées qui m’étaient familières, telles que la suprématie -de la laïcité sur le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de -l’ère «théologique ou fictive», la grandeur d’Auguste Comte et -l’insigne médiocrité de ses adversaires ... Ensuite, on chantait. La -_Marseillaise_, d’abord. A cette époque dont je te parle, il ne faut -pas oublier que la _Marseillaise_ semblait encore une chose «avancée», -capable d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de grand cœur, -accentuant les mesures où «de la tyrannie l’étendard sanglant» est -flétri. La _Carmagnole_ et l’_Internationale_ ont aujourd’hui relégué -très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. Elles ne faisaient point partie -de notre répertoire: nous n’étions pas des hommes de désordre ... Après -la _Marseillaise_, nous chantions: - - Saint bienheureux dont la divine image... - ---Un cantique?... - ---Mais non! C’est le choral de la _Muette de Portici_. Nous le -détournions du sens frivole et vulgaire qu’on lui attribue: nous le -consacrions à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, ensuite, -folâtres sans grivoiserie, terminaient de la façon la plus aimable ces -bonnes journées joyeuses et commémoratives ... - -»Il fut décidé que je recevrais une instruction solide, exempte de -futilité, complète ou, comme disait mon père, «intégrale». Certes, -les programmes classiques étaient loin de répondre au vœu d’Eugène -Dufour. Il se chargea de me donner les premiers éléments du français, -de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, pour aller plus avant, -recourir à l’enseignement national, faute de mieux. En tout cas, on -me dirigea vers les sciences, afin que mon esprit positif ne fût -point altéré par les vanités littéraires. Eugène Dufour méprisait -la littérature. Il la considérait comme dangereuse et même un peu -perverse. Il disait: «La parole, écrite ou orale, est destinée à -l’expression pure et simple des faits réels; et ce qu’on appelle -littérature est le déguisement de la vérité.» Il s’emportait contre les -fictions des poètes; il les accusait d’avoir répandu, à toute époque, -des idées religieuses. Il traitait volontiers Homère de menteur, et il -ne voulait pas que son fils fût la dupe de ces fallacieux personnages. -Il ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, que sur la science. - ---Il y a longtemps qu’il est mort?--demanda Siméon. - ---Vingt-cinq ans,--répondit Picrate.--J’ai perdu, le même jour, mon -père et ma mère: ils furent tués tous les deux en chemin de fer, -le train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans plus tard, une -locomotive me broyait les jambes. Nous sommes trois victimes des -chemins de fer! - ---Vous êtes--reprit Siméon--trois déplorables victimes de la science. -Comment n’être point ému d’une telle rencontre?... Au temps de ma -dévotion, j’aurais expliqué cette double catastrophe comme un châtiment -du Ciel, infligé à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il m’est -impossible de ne pas voir, dans l’accident où succomba ton père, une -sorte de symbole narquois et désolant. Eugène Dufour comptait sur -la science et la raison. Sa vie, il l’avait organisée d’une manière -scientifique et rationnelle, réglée avec tant de rigoureuse minutie -qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. Il ne faisait pas -un geste qu’il n’eût, de le faire, un juste motif. Pour arriver à -cette précision quasi mathématique, il se privait de toute fantaisie, -de toute folie: c’est-à-dire qu’il se refusait le principal amusement -de vivre. Il fut austère comme un théorème. Il mit en branle une -formidable méthode, afin d’expulser de son destin le hasard,--lequel -lui semblait une sorte de dieu ou, du moins, de la graine de dieu. -Voilà! Et il put croire qu’il avait tout prévu. Seulement, une mouche -se posa sur le nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet employé -allait accomplir son office; ou bien une idée légère, le souvenir -d’une petite amie voluptueuse, que sais-je? effleura l’esprit du -mécanicien, hors de propos, quand il fallait renverser la vapeur. Et le -train dérailla, contrairement à ce qu’on attendait de lui. Et Eugène -Dufour fut tué! - -»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes de ne point me -le démontrer, tandis que je précipite mon discours en monologue -ininterrompu. Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. Mais l’infinie -multiplicité des causes, leur jeu complexe et le méli-mélo de leur -efficience embrouillent si bien les conditions de ce qui est que nous -pouvons nommer hasard, pour abréger, l’origine des choses. - -»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous autres hommes de science!... -As-tu remarqué, Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le professeur -de chimie annonce qu’il va faire une expérience. Il a théoriquement -établi qu’en vertu de telle et telle loi, d’une application certaine, -il faut qu’étant données telles et telles circonstances, tel phénomène -se produise: «Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; un -préparateur zélé le seconde et s’acquitte exactement des formalités -prescrites. Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et les -sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide blanc quelques gouttes -d’un autre liquide blanc: vous allez voir le mélange se transformer, -sous l’action de la chaleur, en un liquide pourpre d’un vif éclat -...» Les crédules élèves ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il -est vert, merveilleusement vert, comme une eau d’émeraude, comme une -perruche fondue!... Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! plus -ou moins; mais toujours un peu. Si bien qu’un illustre savant imagina -des règles fort minutieuses pour le calcul des inévitables erreurs que -chaque expérimentation comporte. Et il serait bon qu’un autre savant -calculât encore les inévitables erreurs qu’entraîne un tel calcul; et -ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, afin que la pauvre -humanité, beaucoup plus tard, le jour où la planète usée sera près de -se démolir et de rentrer dans le chaos, approche un peu d’un petit -commencement de vérité! Son effort patient mérite cette récompense -suprême ... - ---Alors, quoi?--dit Picrate,--la «banqueroute de la science»? - ---Picrate,--répondit Siméon,--le penseur auquel tu fais allusion -présentement eut le tort de combattre un dogmatisme au moyen d’un autre -dogmatisme et au profit de ce dernier dogmatisme. Cela manquait de -badinage. D’ailleurs, il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise -le scepticisme de Montaigne en faveur de la religion;--de Descartes, -qui fait semblant de douter pour affirmer ensuite plus librement;--et -de Kant lui-même, qui employa la raison pure à tout détruire afin de -faire la place nette aux constructions nouvelles qu’il projetait ... -Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, qui ont des âmes -d’architectes et ne rêvent que de bâtir ... - ---Mais toi,--reprit Picrate,--tu es un démolisseur acharné, tu ne veux -que démolir? - ---Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je regarde. Il me paraît que -les démolisseurs font, en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils -jettent par terre ne tenait plus et menaçait de dégringoler sur les -passants. Et puis, si l’on examine les décombres, on s’aperçoit que les -matériaux ne valaient rien; on se demande comment l’équilibre durait; -on vérifie qu’il serait vain de regretter une si vieille, caduque et -laide bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant aux architectes, -ils m’ont toujours l’air de préparer aux démolisseurs de la besogne. - ---De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la raison, la science; tu -nies tout!... - ---Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque la même chose, je -l’accorde ... On objectait aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous -peine de se contredire gravement, n’affirmer point leur scepticisme: -ils devaient douter de leur doute, s’ils étaient vraiment soucieux -d’éviter toute espèce de dogmatisme. On les taquinait ainsi:--Dire _Il -me semble_ ... n’est point assez. _Il me paraît qu’il me semble_ ... -recule la difficulté. _Je crois qu’il me paraît qu’il me semble_ ... la -recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans toute pensée qui se -formule une tare indélébile. - -»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont radieuses, qui boivent -les flots du soleil et se répandent en parfums, ne commettent aucune -erreur; elles bornent leur vie à _être_, elles évitent l’insanité de -_connaître_. - -»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit une sorte de maladie -fâcheuse qui atteint quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais -volontiers la conscience comme un accident analogue à la rouille -du seigle ou au phylloxéra de la vigne. Elle résulte de la mémoire -néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession d’instants sans -lien; l’individualité douloureuse ne réussirait pas à se constituer. -Picrate, je t’ai dit un jour--je m’en souviens et, toi, tu l’as sans -doute oublié--que la faute originelle, c’était le fait même de vivre. -J’entendais: vivre d’une vie individuelle. La faute originelle, c’est -la vie consciente de l’individualité que la mémoire crée. Le Tout, lui, -est indemne de cette faute; les splendides fleurs d’été, que notre -seule méditation détache du Tout, sont indemnes de souffrance et -d’erreur. Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? La mort, unique -rédemptrice!... - ---Tu es décourageant, Siméon! - ---Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes bavardages éperdus, -d’achever ton récit. Ton père et ta mère sont morts; tu étudies, au -lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. Tu en es là. -Ensuite? - ---Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès les examens de l’École -centrale. Je suis devenu ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort -commun, deux ou trois ans. Et puis mes jambes me lâchèrent, et ce -fut la débâcle. A quoi bon te raconter le détail de mes misères -successives?... Siméon, je ne voudrais pas te mentir, et je ne voudrais -pas non plus te mettre au courant de plusieurs aventures d’où je -sortis, coûte que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, tu ne -pourrais plus m’estimer, en dépit de ta dédaigneuse indulgence ... -J’ai commis de graves erreurs, Siméon ... De déchéance en déchéance, -me voici marchand de lacets, d’anneaux brisés, par les rues, presque -mendiant ... Quelquefois il me semble que je vais rencontrer Eugène -Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que veux-tu que je te dise? Je n’ai pas -eu de chance. Et puis, les femmes m’ont perdu. - ---Les femmes, Picrate? - ---Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je les désirais toutes; -j’en obtenais pas mal ... J’y gaspillai mon temps, mon argent, ma -réputation. J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament vif. -En outre, sentimental et jaloux ... Oh! je me suis, avec l’âge, bien -assagi. Mes jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant il m’est -resté de l’ardeur, malgré les avanies. L’été, les belles femmes dont -les robes me frôlent, quand elles marchent portant devant elles la -gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe légère, m’enivrent, Siméon, -me rendent fou; et je suis obligé de serrer mes poings contre le bord -de mon chariot pour ne pas saisir le bas de leur jupe, qui sautille -à chacun de leurs pas et marque le rythme de leur allure ... Il y en -a d’admirables, des femmes; et il y en a de bien attrayantes encore, -quoique imparfaites. J’ai calculé que j’en désire à peu près vingt pour -cent, à Paris. - ---C’est énorme, Picrate. - ---Et toi, Siméon? - ---Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais me prendre pour un -pessimiste, et je m’en affligeais. Je ne suis pas un pessimiste, ni un -optimiste non plus ... Seulement, tu songeais à tout autre chose déjà, -grâce à la bienheureuse frivolité de ton esprit. Tu es excellemment -doué pour n’être pas un logicien. Quel dommage qu’on ait voulu te -consacrer à la science, te soumettre aux disciplines de la raison!... - -»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, de propos délibéré, la -raison!... - -»Zénon d’Élée m’est précieux entre les philosophes pour avoir inventé -l’argument d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On dit: «La -tortue est partie la première; elle a quelque avance, si peu que ce -soit: eh! bien, Achille ne saurait aucunement la dépasser. La tortue -est le plus lent des quadrupèdes et Achille va comme le vent. Non, -Achille ne saurait dépasser jamais la tortue. Car--raisonnons!--il -faudra d’abord qu’Achille rattrape la tortue devant que de la dépasser. -Mais, tandis qu’Achille parcourra cette portion du stade, la tortue, -si lente qu’on la suppose, aura fait un petit bout de chemin. Ce petit -bout de chemin, Picrate, Achille le devra parcourir; cependant la -tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident? - -»Voilà ce que démontre la raison, de telle manière qu’on a vainement -essayé de trouver une faute dans cette argumentation stricte. La raison -démontre qu’Achille ne dépassera point la tortue ... A présent, faisons -une expérience. Va devant. Moi, je monte sur mon siège; je fouette mon -cheval. Tu te hâtes. Et moi, je n’ai pas plus tôt donné deux coups de -fouet à mon cheval que je suis déjà loin ... - -...Picrate vit s’éloigner Siméon, qui ne lui avait même pas dit adieu. -Il l’appela. Mais Siméon ne se retournait pas. Il était parti. Picrate -demeura penaud, décontenancé, triste et ne comprenant s’il avait irrité -son ami ou bien si son ami était soudain devenu fou ... - - - - -VIII - -SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON - - ---Pourquoi donc--demanda, le lendemain, Picrate à Siméon--t’es-tu sauvé -ainsi? - ---Pour rien,--répondit Siméon.--Parce que je me sentis soudain l’esprit -chimérique. Pour être déraisonnable. Pour me démontrer que je ne -suis pas un philosophe à système. Et, si je ne me trompe, aussi pour -te contrister. Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que je -n’aperçus point et qui n’en furent pas moins efficaces. D’ailleurs, -qu’importe?... Tu as la manie de vouloir tout expliquer, Picrate; -c’est un reste de tes superstitions positivistes: tu es atteint de la -recherche des causalités. Respectons, que diable, les faits! Ayons -conscience de notre inconscient!... - -»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut -charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue! - -»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et -véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée -d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour -mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures -qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres -gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois -encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile, -tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace, -d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui -moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison -que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se -répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la -petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un -rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des -poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme, -dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une -furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les -livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités -de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent -dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger. -Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et -qu’il convient de déjouer ses plans ... - -»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir -de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe -en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité -tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe: - -»--En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ... - -»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non -loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps. - -»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise -par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère -notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté. -L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse -remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes -élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au -collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents -avec du grec et du latin, je démissionnai. - -»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me -dura quelque cinq ans. - -»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh! -menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à -Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon. - -»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes -gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre -sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social, -presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté -paradoxale et pathétique!...» - -»Voilà comment je m’instituai philologue. - -»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes, -qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités -ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je -trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des -enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante -fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie -a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse! - -»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante, -tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est -pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle -vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le -mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de -grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues, -fait des rassemblements, se vend un sou. - -»Eloignons-nous de cette gourgandine. - -»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du -temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une -époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans -doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en -tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité, -telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et -des sages:--Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien -les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée, -chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;--Héraclite, -qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi -sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le -même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence -de l’Être;--Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche -d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna -l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais -accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le -pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller -molle et douce;--Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit -comme la substance des choses;--Socrate, personnage un peu baroque et -humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les -gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et, -polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le -prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;--Platon ... - -»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que -fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs -helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de -philologue. - -»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied -de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils -photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne -l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la -mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que -m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal, -qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un -simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en -un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent -Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon. - -»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était -hantée que d’écrivains et de philosophes ... - ---Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens -ont privé l’antiquité de son prestige?... - ---Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis: -je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je -choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos -et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de -moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela -s’arrange dans l’absolu!... - -» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur -domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence -et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme -ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares -la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable -folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante -s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur; -cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie, -hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La -destinée ne lui fut point injurieuse. - -»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette -pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la -galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une -fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê -n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas -d’elle! - -»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée! - -»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace -plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus -malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux -et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à -tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui, -à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne -vulgarité. - -»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est -à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités -blessantes la païenne idéologie. - -»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs -cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des -forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que -n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira--sans -les en avertir--un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les -textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah! -comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la -portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient -une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la -signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était -merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale -ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur -sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves. - -»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes -nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des -siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait -les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles -choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques. -Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte -que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et -tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder. -La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta -de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau -fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes -moines l’avaient enroulée. - -»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement -aperçue, on demeurait épris. - -»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique -émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits -gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se -ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur -accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs -entreprises. - -»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se -précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent -celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières -et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu, -l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous -la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et -d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs -classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On -les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité -... - -»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs. -Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par -trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note -que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la -_furia francese_ n’aurait point admis ces délais!... - -»Qu’ils sont comiques et touchants, ces moines que voici très assidus -à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna, -un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs -femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à -craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans -seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la -touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs -vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité. - -»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur -l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts, -copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des _oremus_? -Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la -foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si -la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de -quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le -premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes -parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient, -dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent -d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes -et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent: -s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points -discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve -bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais -s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit -pas perdre un feuillet pour ce détail ... - -»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur -importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots -n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui -se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de -lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres -leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec; -ils ne connaissent de latin que le _Pater_ et l’_Ave Maria_. Grand -bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient, -sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies -matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ... - -»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit -d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée -sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença -cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute -occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux -offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons, -les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures -dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et -vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur -de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des -cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait -pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il -n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile -de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable -au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine -s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très -longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame -le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples -et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «_Die -Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio_ ...» etc., Picrate. Et il -copie _Lysistrata_, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre -idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui -a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il -pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il -est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou -des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux -que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère -... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le -moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la -Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis, -protectrice, de le mener à bien. - -»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont -le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la -candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et -chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de -Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et -divins de Léonard. - -»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je -le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la -prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées -crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou -fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides -promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est -pleine de grâce. - -»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes -manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin -se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins -complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte; -et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués -familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et -cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un -philologue aux mains tremblantes et voluptueuses. - -»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards -humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant -de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée -très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura, -des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été, -jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un -instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des -années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres -quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y -tombe leur communique un bref embrasement ... - -»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où -on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les -classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif -d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire, -et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là -naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ -abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir -au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame -étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la -Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un -monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents, -le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur -les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent -leurs _ex libris_. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô -terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une -bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il -sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront. - -»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on -l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux -d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment -elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables. -Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire -d’Athênê!... - -»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as -compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines -astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se -forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne -sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils -ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles. -Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les -perfides ruses de leur science. - -»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une -méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des -confusions et des pièges. - -»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des -écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.» - -»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes -nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la -gangue qui l’enveloppe.» - -»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt -de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée, -pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient -l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi, -plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient -de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années -les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou -moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils -altèrent eux-mêmes ... - -»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale! - -»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer -avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui -en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite -imagination. - -»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!... - -»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste, -de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un -sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à -surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des -philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de -sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré. -Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il -fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré -ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses -réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa -lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois; -il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on -y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire -d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et -abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire. -Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde -en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite -intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait -eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les -bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce -compliqué réseau d’inexactitudes? - -»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et -enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction: -tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se -fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la -tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ... - -»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se -rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures -et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout, -discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le -pour et le contre dans une balance très juste et très sensible, -évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que -son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience -trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints -collègues, il lui arrive--que veux-tu?--d’éprouver un embarras cruel -et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi, -par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans -la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé -par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce -n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire -à une belle phrase!... - -»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et -philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je -t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à -l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences -appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur -de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport -et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as -perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que -le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène -Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix -à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les -rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du -progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais -il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance; -des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une -œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand -remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que -modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le -change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne. - -»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais _la Consolation -philologique_. - -»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de -passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces -besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux -le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une -compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement -... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie -à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils -souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et -poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes, -un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de -réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur -et leur esprit qui battait la campagne. - -»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie, -ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce -que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines -gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues -à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de -l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous -autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité -humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si -elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais, -et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul -intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question -sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes -douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences. -Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y -gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel. -Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de -scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô -endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies -les caractères!... - -»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade -plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris, -de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre -m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais, -depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de -l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre, -elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de -la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal -odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de -ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers -de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas -que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes -cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et -nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du -reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement. -Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de -l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai -pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,--une surtout, -blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement -l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse -si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté, -pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce -que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu -voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te -l’indique. - -»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences -farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point -théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de -faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me -joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment -leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ... - -»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre, -analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration, -d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour -de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de -ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon -labeur cette tâche: établir le texte du _Timée_. J’ai renié carrément -ce qui n’est pas le texte du _Timée_. Je me suis retranché de la vie. - -»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui, -les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de -souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses -lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme -habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre -murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes -cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur -m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail. - -»Je me rappelle un soir de septembre,--un ciel bleu vert où des lueurs -circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient, -les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs. -Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté -passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les -chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de -m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline -et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite, -de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent -plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé -d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves -voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à -bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive -et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en -suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une -note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut, -si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en -éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de -tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que -le monde croulait. - -»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!... -Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que -tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins -à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades -reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur -photographie «avant» et «après». - -»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt -qu’avait pour moi le texte du _Timée_. A vrai dire, j’aurais pu -tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme -«l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on -s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de -l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne -permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes -vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non -plus. - -»J’ai connu de charmants philologues. - -»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec -simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à -l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le -renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou -bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans -chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues -ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni -voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des -saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc, -mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu -dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades -opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes -luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une -surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de -la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates -ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des -fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue -des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur -des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent -marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans -le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la -Portiuncule. - -»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études -critiques de quelques philologues!... - -»L’un d’eux était un grand corps maigre et gauche, qui marchait en -rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée -sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux -jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes -mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle -inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où -il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré, -vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres, -parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous -avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux -qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une -image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut -pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie -effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un -brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ... -Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition -formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard, -que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il -n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce -Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le -vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort -que la mort!... - -»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été -philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée -ne lui vint-elle pas de préparer une édition du _Lancelot_? Elle serait -aujourd’hui précieuse. - -»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se -consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle. -Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser. -Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un -de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée -par cette phrase que j’ai retenue: - -»--L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre -pays?... - -»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre, -il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait -au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques, -encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis -longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une -quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen, -les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son -opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur: -certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il -déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était -point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le _Bodleianus -129_, qui contient le texte le moins altéré. - -»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins -et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours, -sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure -sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des -étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux -de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait _l’Iliade_ -d’Homère»!... - -»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le -gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde -extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement. - -»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il -se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il -était avec Lesbie!... - -»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne -l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est -le plus curieux ménage à trois que j’aie connu. - -»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe, -s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute -bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien -des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier -les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce -passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore -mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le -nombre!...» - -»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître -depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me -révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses -formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la -chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce -chapitre, ses regards s’allumaient. - -»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était -fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et -je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels -qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui -sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se -délectait ... - -»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la -philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal, -qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable -d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu -de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son -tempérament!... - -»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la -seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne -se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes -ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il -ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il -domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite -à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous -méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une -dame suggère d’autres idées que médicales! - -»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit -même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte -auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile -ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou -d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit! - -»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je -voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes -un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais. - -»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages -africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui -avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches. -La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est -installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le -sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent -posées: elles sont mortes. - -»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que -tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul -espoir,--songe à cela!--pas même l’un de ces espoirs inavoués que -tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une -sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où, -demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne -gardait rien du passé. Il usait sa vie. - -»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation -ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait -aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du -mal et du bien. - -»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était -né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français. -Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne -heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à -Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de -son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi -les savants. - -»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été -magnifique,--utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il -se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités. -En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il -rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes -particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et -il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie -spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te -dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles -qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions -chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au -delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort -d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable -désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il -s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances -transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut -être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au -travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif -et actif dont il s’était épris fougueusement. - -»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de -son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que -ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner -par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des -promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il -se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la -plus rigoureuse l’emploi de son temps. - -»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un -ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres -logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita. -Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une -heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me -répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de -l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter -les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume, -très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était -endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il -profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes -très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!» - -»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions -sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres -et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez -longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il -appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide. -Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en -temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à -répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis -à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais -son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de -ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était -droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation. -Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux -espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!... - -»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout -de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il -me signifia: - -»--Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune -abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ... - -»Il ajouta, pour lui-même: - -»--Et le reste pareillement. - -»Comme je voulais en avoir le cœur net, je m’aventurai: - -»--Maître, et la philologie? - -»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, sans doute, mais -surtout avec angoisse. Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je -crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son maxillaire sur le dos -de sa main ... - -»C’était un jour de la fin de l’automne, gris et humide, où il ventait -et où il faisait froid, une de ces journées de détresse morne où -l’ennui vous pèse, où la solitude vous étreint. Les petites filles -d’un orphelinat passèrent, deux à deux, en rangs, la tête coiffée -d’un bonnet noir, les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus le -tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à pleurer. J’eus la -sensation d’une telle tristesse, universellement répandue parmi toutes -les possibilités monotones de la vie, que j’en aurais crié. Je me -contins, et c’est à peine si je pus articuler ces mots: - -»--Et la philologie, maître? Répondez-moi!... - -»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ... - -»La grêle clochette d’un couvent ou d’un hôpital commença de tinter, -lamentable, agaçante. A ce signal, le vieillard se leva et, courtois -comme d’habitude, me demanda: - -»--Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne vous dérangez pas pour me -reconduire, s’il vous plaît!... - -»Nous sommes partis ensemble, lui à mon bras et moi nerveux, impatient -de sa lenteur. Il me dit: - -»--Vous allez un peu trop vite, je vous laisse ... - -»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: «Serviteur!...» où il -mettait toute sa politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais voulu -l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée le suivait, confuse de l’avoir -chagriné peut-être. Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table et -travaillant. - -»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai timidement. Il fut affable -et cérémonieux ainsi que toujours, et il ne fit aux incidents de la -veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés à notre banc, je -l’interrogeai sur un passage du _Phédon_; il m’exposa son opinion -volontiers. Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. Je -risquai: - -»--Cette philosophie est-elle la vôtre? - -»Il me répondit: - -»--La philosophie de Platon m’est indifférente!... - -»Et, comme désireux de couper court à d’autres questions, il ajouta: - -»--Je ne m’occupe que du texte de Platon. Cela est concret. Voilà tout! - -»Je lui dis: - -»--Maître, quand vous avez choisi Platon pour l’objet de vos études, -est-ce le philosophe ou le poète qui vous tenta?... - -»Il me répondit: - -»--Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte à corriger. D’ailleurs, -il ne s’agit pas, en l’occurrence, de tentation, veuillez le croire: -ces besognes auxquelles nous consacrons notre vain loisir n’admettent -nulle concupiscence, même spirituelle. - -»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir importuné par mes questions. -J’en conçus un vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il avait -dû, la veille, aller chez son médecin: ses yeux étaient plus malades. - -»--C’est une merveille!--s’écria-t-il;--le médecin voudrait m’interdire -l’usage de mes yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à la fin -de ma vie, à condition que j’aie la bonne grâce, évidemment, de ne me -pas éterniser!... - -»Je m’affligeais. Il reprit: - -»--L’homme de l’art pose cette alternative. Si je m’engage à ne lire -que mon journal, vingt minutes tous les matins, je garde assez de vue -pour me vanter de ne pas être aveugle; si je m’obstine à mon travail, -c’est une affaire réglée: dans six mois,--un, deux, trois, quatre, -cinq, six,--le noir! - -»Je m’écriai: - -»--Maître, maître!... - -»Il continua, riant presque: - -»--Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou cinq mois j’aurai terminé -mon travail; alors, vous comprenez, je m’en moque!... - -»--Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!... - -»Il répliqua: - -»--Pourquoi m’acharnerais-je à posséder des yeux inutiles? - -»Je lui citai ce vers poignant que prête à son Iphigénie moribonde -le poète ancien: «Il est doux de voir la lumière du jour!...» Il me -répondit en souriant: - -»--Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse et crédule; en -outre, à la veille de se marier. Il convient qu’elle s’imagine que -les paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant ce vieillard, des -maximes où se complaît l’âme d’une gentille fiancée, dont le père -est le Roi des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? Cette -parole de _l’Imitation_ me vaut mieux: «Qu’y a-t-il à voir? De l’eau, -de la terre, de l’air, du feu et les divers composés de ces quatre -éléments!...» - -»Je m’écriai: - -»--Maître, vous vous sacrifiez à la Science!... - -»Il me dit: - -»--Évitons l’emphase et méfions-nous de ces grands mots abstraits -auxquels on met des majuscules: car ils sont, en général, très pauvres -de signification. Qu’est-ce que la Science? Il existe des sciences -nombreuses, qui diffèrent les unes des autres par leur méthode et par -leur objet. Chacune d’elles a ses infirmités. Surtout je n’aperçois -aucune raison de penser qu’elles doivent jamais se réunir pour former -un tout cohérent: la Science. Il faudrait supposer que chacune d’elles -se puisse achever parfaitement et que leur totalité corresponde à la -totalité de ce qui est. Le hasard serait prodigieux!... Laissons de -côté la Science et les illusions de la petite Iphigénie. - -»--Maître, vous ne croyez pas à la Science? - -»Sans élever la voix, du même ton qu’il avait pour me dire bonjour ou -constater que deux heures allaient sonner, il me répondit: - -»--Non. - -»J’argumentai: - -»--Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, votre vie?... - -»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. Il se mura dans ce silence -auquel je m’étais heurté déjà. - -»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe étonnante bouleversa le monde -des philologues. Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur ma -destinée une véritable influence. Elle fut terrible; et si je suis -prêt à la trouver, avec toi, un peu comique maintenant, c’est que les -choses, à distance, perdent beaucoup de leur gravité. - -»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, -un jeune helléniste des plus distingués annonça une grande et bonne -nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, au cours de fouilles -qu’il pratiquait en Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un texte -fragmentaire du _Phédon_. - -»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le -composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient _byblos_ -et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait -de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des -guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à -fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées, -et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres -n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à -mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus -jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les -manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant. -La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient -négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient -depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est -dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê -égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de -la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut -l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle -imagina ce plus fin de ses stratagèmes. - -»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle -de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier -sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant -leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur -sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs -mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient -plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus, -au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne -leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de -quelques-uns de ses écrits. - -»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce -trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies -de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces -cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres: -de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des -autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine, -circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies! - -»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles! -Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par -exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres -et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le -conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le -vidait de ses entrailles,--comme un homme!--Mais afin que son cadavre -sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner, -on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur -habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de -quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait -des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux -inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette -excellente que ne méconnut pas Athênê. - -»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le -rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce -bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses, -autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des -cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil -de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps -et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier -divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la -résurrection,--oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!... - -»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et -mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent -point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise -dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et -Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je -ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante: -«Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...» - -»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du -_Phédon_. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté -à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était -donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au _Bodleianus_, que le -_Bodleianus_ est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse, -et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon! - -»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée -se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain, -parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent -verbeux, voire éloquents. - -»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays, -célébrèrent cet événement considérable. - -»Pendant quelques jours, les hellénistes eurent un air de fête, en -vérité. Leur existence morne et routinière était embellie. On les vit -souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon ne devait-il pas les -visiter? Platon lui-même, revenu des âges lointains, Platon!... Lui, -réellement lui!... Il leur faisait cette politesse. - -»Picrate, imagines-tu l’arrivée aux enfers d’un vieux philologue qui, -cinquante ans, n’a fait que travailler sur le texte des écrivains -antiques? Il n’a cure du dieu Pluton, ni des trois juges, Minos, Éaque -et Rhadamante. Il ne songe qu’à rencontrer les ombres vénérables et -sublimes des poètes, des historiens et des philosophes, à les voir, à -les entretenir, à les complimenter. Eh bien! cette fois, sur terre, -Platon faisait toutes les avances ... On allait connaître Platon! - -»Je partageai cet enthousiasme. Du moins, j’en ressentis quelque chose -... Il me sembla que mon vieux maître, lui, se réjouirait plus encore -et trouverait là sa récompense. - -»Je guettai sa venue au Jardin des Plantes. J’attendis que nous -fussions installés sur notre banc, pour lui annoncer la miraculeuse -nouvelle et assister à son plaisir. Qu’il m’eût été doux, Picrate, de -voir, à mes paroles, un peu de joie entrer dans l’âme du cher homme et -l’éclairer! Ce résultat de mon propos, je l’escomptais avec une sorte -d’égoïste ardeur. L’immensité de son découragement terrible m’avait -torturé au point d’exciter ma haine et ma fureur: j’en voulais à son -nihilisme,--non à lui! mais à son nihilisme,--comme à un ennemi qu’on -aperçoit qui vous gagne et vous conquerra. Dans mon désir d’imposer -au vieillard un motif de bonheur, il y avait, je crois, un peu de la -méchanceté qui pousse certaines gens à gâter le bonheur d’autrui parce -qu’il les offense. Oui, son désespoir définitif et adopté résolument -me provoquait!... - -»Je m’assis auprès de lui. Avec lenteur, ménageant l’effet, le -préparant, l’amenant de loin pour le faire éclater, je savourai -l’approche de cette minute où l’immobile visage, appuyé sur la canne -lourde, frémirait. Tel fut mon cabotinage passionné. L’immobile visage -semblait figé, mais j’épiais le sursaut final qui le secouerait, j’en -avais l’assurance. - -»Il ne broncha point. - -»Quel agacement j’éprouvais à le trouver invulnérable et comme cuirassé -de triple ataraxie! Je lui dis, piteux: - -»--Maître, c’est une grande nouvelle! _Plato redivivus._ Le monde -savant se réjouit. - -»Il répliqua, tout uniment, sans bouger: - -»--Le monde savant déchantera. - -»Je crus--ah! contre toute vraisemblance--qu’il se faisait un jeu de me -narguer. Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû et, sur le ton -pressant d’un interrogatoire, je lançai: - -»--Parce que? - -»Sans marquer le moindre étonnement de ma véhémence insolite, il me -répondit: - -»--Parce que le monde savant est frivole. Aussi bien, mon ami, vous -verrez. - -»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement. Je le compris -bientôt. Et alors, la lucidité de ses terribles certitudes m’épouvanta. - -»Picrate, je ne sais si la suite de mon récit ne te paraîtra pas -comique et dérisoire. Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique -des événements humains ne tient pas à la gravité des intérêts -débattus,--lesquels, au regard d’une pensée un peu haute, se valent -et ne valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il s’agisse du -texte du _Phédon_ ou de la conquête des empires, toutes choses qui se -résorbent dans l’espace et dans le temps, le drame n’est poignant que -par l’intensité continue d’un effort et la brutalité d’un échec, parce -qu’alors il est un emblématique épisode de la grande débâcle humaine. - -»Il arriva que, le premier émoi passé, les philologues réfléchirent. A -leur félicité naïve et sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de -jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils avaient fait un retour -sur eux-mêmes. Ils se demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir -besoin d’un hasard tel pour que le texte de Platon fût rétabli en sa -teneur exacte. Leur science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent -de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire que Platon ne revenait -qu’afin de confirmer leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir -d’être couverts désormais par l’autorité de Platon. Quel succès pour -leurs méthodes!... Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne me -trompe, reconstitua sur un fragment de son ossature, imagine, Picrate, -qu’on annonce à Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire, -désireux de contrôler son portrait. S’il dit: «Oui, je me reconnais; -c’est bien moi!» Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le dos -plus rond, le ventre moins bombé, les jambes plus courtes, les oreilles -moins évasées, la queue autrement faite que le supposa Cuvier, Cuvier -y perd sa réputation. Cuvier, en tout cas, passera de mauvais moments, -cependant que le redoutable archétype, signalé dans les glaces de -quelque pôle par des Esquimaux vagues, sera en route vers nos climats. -Le voyage est long. - -»Autant en advint de nos philologues. Leur archétype s’éternisait dans -les brouillards jaunes d’Albion. - -»Son possesseur ne se hâtait aucunement de le divulguer. Il n’était -point hélléniste assez pour le lire avec sûreté, le publier: il -s’adjoignit un technicien. Le temps durait. Et ces deux hommes -apparurent, de loin, dans le mystère de la distance, tels que des -prêtres sublimes qui accomplissent une cérémonie occulte. Ils -préparaient la redoutable épiphanie du Dieu ... Des prêtres, oui; -mais démoniaques bientôt. Et le Dieu,--ah! satanique! Les dévots qui -attendent une révélation se méfient, craignent l’erreur; et leur émoi -combine avec l’amour du Dieu la peur du Malin. - -»Le texte de Platon n’est pas le même selon le savant M. A., le subtil -M. B., le timide M. C., le compliqué M. D., le raisonnable M. E., -l’indolent M. F., et ce casse-cou de M. G. En temps ordinaire, chacun -de ces messieurs porte à la boutonnière son originalité, s’enorgueillit -de ne ressembler à personne et enfin ne dédaigne pas un peu de -fantaisie ingénieuse. Corriger un gros pataquès, ce n’est rien; certes, -une «jolie conjecture», bien hasardeuse, fait plus d’honneur à qui la -trouve. Et il y a, dans les académies, assez de place pour la grande -variété des philologues ... - -»L’hypothèse est libre, multiple, accueillante aux diversités. Mais la -vérité, non pas! Avec elle, point d’accommodements; c’est tout ou rien. -Elle est impérieuse, ennemie des nuances, brusque! - -»Eh bien! Picrate, on n’y songeait plus, à la vérité; on n’y songeait, -du moins, presque pas. Les militaires, pour peu que se prolonge l’ère -pacifique, oublient complètement l’éventualité de la guerre, qui est -pourtant la raison de leur discipline. Alors, ils s’occupent à des -parades, à de belles manœuvres où se déploie leur virtuosité ... -Les philologues, pareillement, insoucieux d’un retour offensif de -l’ennemi, s’amusaient à de bien charmants exercices, témoignaient d’une -magistrale audace en pure perte et hasardaient n’importe quoi avec -plaisir ... Or, tout à coup, la vérité, comme la guerre, éclate!... -On était si tranquille! Une pensée vaillante et généreuse vous anime -d’abord: l’espoir des galons à conquérir. Et puis on réfléchit que le -succès de l’aventure est douteux: on s’inquiète. Et puis on s’affole; -et puis on déteste cette calamité qui survient à l’improviste; et puis, -si l’on était libre, on s’esquiverait. Impossible: on est engagé!... -Ah! Picrate, comment t’expliquer cette haine que soulevèrent les deux -Londoniens maléfiques? - -»Réfugiés là-bas dans leur île, avec leur brandon de malheur, comme on -les maudissait, comme on les chargeait d’imprécations et de rancunes! -Comme on aurait voulu, au moyen de ces sortilèges meurtriers qui -franchissent toutes distances, les tuer!... Picrate, de bons et doux -vieillards qui ne feraient pas de mal à une mouche devinrent enragés -et féroces. J’en connais qui eussent percé d’un fin poignard, au cœur, -l’effigie de l’égyptologue et de son exécré complice. J’en connais qui -eussent, avec de fausses clés, des pinces-monseigneur et l’attirail des -malandrins, cambriolé le papyrus pour le détruire et pour se délivrer -de sa menace. Des velléités criminelles et absurdes hantèrent ces -pauvres âmes ingénues! - -»Chacun des bonshommes craignit, non moins qu’un échec personnel, le -triomphe insolent d’un collègue. Quel serait l’élu de Platon? A., B., -ou C., ou F.? Ah! qui? Mais, à coup sûr, un autre!... L’attente de -la vérité prochaine donnait à chacun des scrupules, une conscience -plus nette de ses torts, de ses libertés excessives. Subitement on -se rendait compte de sa désinvolture. _Mea culpa, mea culpa!_ Hélas! -par actions et par omissions, j’ai péché ... Si tard s’en repentir? -Oui, à l’heure du châtiment. A l’heure où survient Platon vengeur, les -mains irritées, jaloux d’arracher les broderies vertes des parures -académiques, les plaques, les cordons, les cravates des ordres -illustres sur les poitrines orgueilleuses! Dégradation, déchéance!... -Eloignez de moi, Platon, ce calice. S’il faut à votre colère des -victimes, Platon, prenez A., B., C., D., E., F., etc. Pas moi, pas moi! -Surtout, pas moi tout seul! S’il vous faut moi, n’épargnez personne; -principalement, n’épargnez pas un tel ni un tel. - -»Ah! Platon détestable!... Ce revenant!... Qu’est-ce qu’il avait, -à surgir de sa tombe? Est-ce que le passeur de l’onde stygienne -l’écartait de son bac? Avait-on négligé l’obole suprême du péage, -ou les sacrifices propitiatoires? Au Styx, Platon, au Styx! Tu dois -laisser tranquilles les vivants. Ce n’est pas la place des morts -ici-bas. Au Styx, les morts! Va-t’en boire l’eau du Léthé. Ce breuvage -convient aux défunts en peine d’oubli. Bois du Léthé: tu oublieras un -peu ton texte, auquel tu sembles attaché plus vaniteusement qu’il ne -sied à une ombre!... - -»Ils se tourmentaient ainsi. - -»J’allai trouver mon vieux maître. Je lui racontai la grande -tribulation des philologues. Il sourit un peu: - -»--Je vous l’avais dit. - -»Certes, ils déchantaient. Mais lui? - -»--Je me dépêche. Mes yeux me faussent compagnie. Je les fatigue, mais -j’emploie tout leur effort. J’ai besoin d’eux encore cinq semaines. Je -pense qu’ils pourront aller jusque-là. - -»Une question me tentait,--et je n’osais pas la formuler:--si Platon -était à la veille de tout démolir, pourquoi bâtir encore? si le -désastre était imminent, pourquoi s’acharner à augmenter les prochains -décombres? Je hasardai: - -»--Maître, vos collègues ne travaillent plus. Ils attendent. - -»Mon maître dit: - -»--Ils sont frivoles! - -»Avait-il donc en soi tant d’assurance? Était-ce l’orgueil qui -l’encourageait, la certitude de tenir la vérité?... - -»--Maître, vous n’avez pas d’inquiétude? - -»Il me répondit: - -»--Non. - -»Je compris toute son âme et son absolu détachement. - -»Les autres, cependant, s’agitaient. Ils publiaient, dans les -périodiques spéciaux, des articles prodigieux, où par avance -ils dénigraient le papyrus. Ils se voulaient garder, comme on -dit, à carreau. Ils indiquaient, ils démontraient--car tout se -démontre!--qu’un papyrus, somme toute, est sujet à caution, que -celui-ci précisément pourrait bien ne guère avoir d’importance. «On le -disait ancien: qui sait? Et puis l’antiquité d’une copie n’est pas une -irréfutable preuve de son excellence ... Une copie égyptienne, peuh!... -Etc ...» - -»Tandis qu’ils épiloguaient là-dessus avec une malveillance opiniâtre, -un beau jour, le texte parut. - -»Ah! Picrate, quelle débâcle!... - -»Rien, rien, rien! pas une seule, tu m’entends, pas une seule -conjecture ne se trouvait vérifiée, pas une! - -»Total et universel fiasco! Ni A. ni B. ni C. ni D. ni E. ni F. ni G. -ni personne, à Paris ni à Berlin, à Londres ni à Rome, à Madrid ni -ailleurs, n’avait deviné rien. - -»Des bêtises! Des calembours vains! Des calembredaines! Pas une -minute, pas une seule toute petite minute dans la série laborieuse -des années philologiques n’avait été utilement employée! Pas une idée -exacte n’était venue, une fois, se loger dans la tête appesantie -d’un helléniste zélé. Les quarts de siècle, les demi-siècles qu’ils -avaient, les uns et les autres, consacrés à la persévérante besogne, se -révélaient stériles, gâchés, nuls ... En pure perte, en pure perte!... -Que dis-je? Aux erreurs des scribes médiévaux, ils ajoutaient, jour par -jour, leurs âneries particulières, avec méthode, à force de réfléchir, -à la sueur de leurs fronts. Que n’avaient-ils, au lieu de cela, joué à -la manille, par exemple, ou au trictrac, ou profité de la facilité des -courtisanes, plutôt que d’offusquer, de leurs sottises, le beau visage -d’Athênê, plutôt que d’aboutir à ce résultat ridicule? - -»Ah! Picrate, Picrate, songe encore que leurs seins chétifs étaient -constellés des récompenses nationales, impériales et royales, des -croix de Sainte-Anne et de Saint-Ildefonse, du Soleil-Levant, du -Caroubier d’Or, de l’Étoile des Braves et du Christ de la République -d’Andorre!... Il fallut étouffer l’affaire, sous peine de nuire à la -respectabilité générale. On y parvint. - -»Mais que les premiers jours furent pénibles! - -»Je voulus voir mon maître, lui faire part de la catastrophe. Tout -de suite, quand je possédai le texte du papyrus, je vérifiai que ses -conjectures à lui, comme les miennes et comme celles de tous les -autres, étaient démenties. Et alors je fus épouvanté du sacrifice -inutile de ses yeux. Je résolus de l’arracher à cette duperie. Ou bien -fallait-il le laisser pénétrer dans la nuit et mourir sans connaître -la vérité lugubre?... Non, il devait savoir!... Plusieurs jours, je -le guettai. Il ne vint pas. Il travaillait, il se hâtait. Enfin, je -l’aperçus. Voilà! je lui crierais: «Maître, maître! Ce n’est pas la -peine. Brûlez vos notes, vos écrits, tout. Gardez vos yeux, vos pauvres -yeux presque usés à la tâche menteuse! Nous étions dupes!...» - -»Mais, quand je fus à son côté, le courage me fit défaut. Il devina. -Mon trouble; un pressentiment. Il me dit: - -»--Eh bien! ce papyrus?... - -»Alors, je ne pus contenir mes sanglots de rage. - -»--Gardez vos yeux, maître, gardez vos yeux!... - -»Il souriait. - -»Bientôt, il se leva: - -»--Excusez-moi. Je n’ai pas de temps à perdre. Au revoir ... Ou bien -m’accompagnez-vous, mon ami? - -»Une révolte me prit. Pourquoi ne m’interrogeait-il pas sur le papyrus -meurtrier? Pourquoi n’était-il pas curieux d’apprendre le détail de la -mauvaise aventure? Pourquoi souriait-il? - -»Mais il s’en allait. Je n’eus pas la charité suprême de le guider, de -lui économiser dix minutes de vue. Je le regardai qui s’éloignait, à -petits pas, craintivement, soigneux d’éviter les arbres et, sur le sol, -les flaques d’eau. Il s’éloignait, il s’éloignait; au bout de l’allée, -il disparut. Je sais qu’il rentra chez lui, qu’il se remit au travail, -que cela dura des jours et des jours. Il corrigeait les épreuves de son -livre. - -»Picrate, j’étais en ce temps-là un peu trop jeune encore pour -accueillir cette philosophie impassible et stoïquement sereine: on -n’arrive que peu à peu à la suprême désolation. L’image de mon maître -ne m’est qu’ensuite devenue un emblème d’apaisement. Il me semble -qu’aujourd’hui, s’il vivait, il pourrait me gagner à sa discipline. -Alors j’avais de farouches ardeurs qui secouaient ma forte musculature; -alors, en dépit des doctrines de désespoir et d’abnégation, il traînait -en moi d’invincibles désirs de vivre. Je les ai durement réduits, à -mesure que j’ai mieux aperçu qu’ils étaient la source de mes maux, à -mesure aussi que se calmait, en vieillissant, mon organisme. Maintenant -même, j’ai mes jours de déraison: la sagesse absolue n’appartient -qu’aux morts. Mon maître fut un sage parmi les hommes, parce qu’il -devança de quelques années le néant final ... - -»Après le krach de la philologie, les savants patentés, en fin -de compte, se reprirent. Ils devaient à l’État ce grand effort -d’inconséquence ... Messieurs, la science continue! - -»Mais moi, que faire?... Quand ma colère eut déchiré mes paperasses, -elle en jeta dans la cheminée les lambeaux, alluma le feu et regarda se -consumer ces ridicules choses avec plus de rage et de fureur blessée -qu’un amant acharné à réduire en cendres les trompeuses lettres de la -maîtresse décevante. Les flammes jaillissaient en chrysanthèmes de -lumière. Les feuillets, suscités par elles, s’envolaient, comme si les -animait éperdument la joie de s’anéantir. Moi, que cette allégresse -insolente irritait, je voulais empêcher leurs élans fous et, de mes -pincettes, je tapais sur le tas brûlant, je comprimais le foyer dense -où éclosaient les fleurs de feu mouvantes. Ah! que m’exaspérèrent ces -vestiges de mon labeur morne, quand je les vis exaltés soudain de ce -délire de délivrance!... - -»Et puis, les flammes pâlirent, et leur fièvre devint une langueur -qui s’abandonne et se gaspille. Il y avait de courtes recrudescences: -ainsi, dans une âme qui s’endort, remuent les velléités de la veille. -Plus d’une fois, je crus que la dernière embrasée avait lui; elle -tombait; une autre encore surgissait; et la dernière de toutes, -frêle, hésitante et furtive, je la vis sans plus croire qu’elle fût -la dernière, sans la discerner, comme il m’aurait plu de le faire, -parmi toutes les autres. Je ne suis pas sûr de me souvenir d’elle et -peut-être que je l’invente. Pourquoi me figurè-je qu’elle était plus -précieuse que les autres et contenait l’âme de mes années abolies? De -même, le dernier soupir des moribonds est pathétique, bien qu’il ne -soit qu’un soupir après tant d’autres, et qu’à chaque soupir de la -longue vie on meure un peu jusqu’à mourir tout à fait. La somme des -nombres décroît par unités successives; et la perte n’est pas plus -grande de l’ultime unité que des autres ... - -»Enfin, lorsque se fut consumée toute la substance vive, du feu courut -encore dans les feuillets noirs, qui craquaient, crépitaient avec un -bruit métallique. Des franges rouges bordèrent ces petites choses -défuntes. Mon écriture se dessina en blanc, nette, fine, sur les pages -brûlées, telle que je pus encore la lire. Elle me fut odieuse! Je -remuai, de mes pincettes, ce fatras obstiné: une légère fumée grise -monta. - -»Je pris dans un journal ces fragiles débris et prétendis les jeter par -la fenêtre, aux quatre vents. Il en vola de tous côtés, dehors, en -papillons laids. Et l’air de la rue me les renvoyait. Ils frôlèrent -mes mains et mon visage. Ils s’acharnèrent à rentrer chez moi. Ils -se blottirent dans les coins et les recoins, sous les meubles, entre -mes livres. Ils emplirent ma chambre de leur odeur âcre et mortuaire. -Je ne pouvais me défaire d’eux et, si je soufflais sur eux, ils -s’éparpillaient, jouaient, se multipliaient et me tourmentaient! - -»Je passai des jours détestables à lutter contre la résistance du néant. - -»Telle fut, Picrate, la fin de ma philologie. Athênê, déconcertante, me -repoussa. - -»Et, pour ne plus parler ensuite de cette vierge trop jalouse de soi, -glorifions le stratagème de sa virginité victorieuse. Vois comme elle -a déçu l’effort présomptueux des philologues; vois comme elle s’est -échappée avec mépris des lacs où ils pensaient la captiver. «Ah! -vous pensez m’avoir surprise? dit-elle à peu près. Eh bien, regardez -ce très petit espace de ma vérité, entre ces deux plis de mon voile -que j’écarte. Est-ce pareil à vos conjectures? Inutiles pédants et -vieillards fats, je n’écarterai pas davantage le voile où se complaît -ma nudité ...» - -»Au cours des siècles nombreux et divers, n’a-t-elle pas trouvé, -parmi les empressés dévots de son mystère, une âme digne d’elle et à -laquelle il lui fût doux de se révéler, sereine et belle et nue?... Qui -sait? Celui qu’elle favorisa peut-être de son indulgence ne la voulut -point trahir. Il nous est loisible de le supposer si ébloui de la -merveille et si intimement épris de sa possession qu’il la dissimula, -comme un amant veille à éloigner des regards d’autrui son bonheur. - -»J’imagine plutôt que la vierge antique n’a point eu de charitable -défaillance. Dans le silence des cloîtres, dans l’immobilité somnolente -des bibliothèques, dans le ventre embaumé des crocodiles millénaires, -au contact glacé des momies vieillissantes qui se décharnent et -noircissent, j’imagine qu’elle a gagné le désir âpre de la mort, le -goût nostalgique du néant, et que, pour en finir, elle a suscité ces -fléaux: les insectes rongeurs de livres, les conquérants destructeurs -de cloîtres, les Bédouins violateurs de tombeaux et les philologues -imbéciles. - -»O Athênê, tu as choisi la bonne part: elle ne te sera pas retirée! De -ton voile, tu as fait un linceul. Et puis, jalouse de ton cadavre après -avoir été jalouse de ton corps, tu as souhaité que s’en éparpillassent -et s’en perdissent les lambeaux précieux! O Athênê réduite à rien, -sois saluée de ceux que désole l’amertume de vivre et, pour plus tard, -l’horreur d’avoir vécu!... - -»Picrate, mon Picrate, que nous voici loin des réalités quotidiennes! -Revenons à moi, si tu veux. - -»Que te dirai-je?... Je n’ai plus qu’à te faire connaître ce dernier -épisode de ma vie: comment je suis devenu cocher. Cette aventure -n’est pas extraordinaire. Nombre de mes collègues furent autrefois -professeurs, magistrats, curés, banquiers, etc. Ils connurent les -avantages, et aussi les inconvénients, des professions dites, je ne -sais pourquoi, libérales; et ils en vinrent à ce métier vulgaire. - -»Je ne suis pas, Picrate, un égalitaire acharné. Il y aura toujours des -malins et des niais, de jolies femmes et de laides. Les législateurs -n’y peuvent rien. Du reste, il ne m’importe, quant à moi. Je fais -trop peu de cas des grandeurs humaines pour m’indigner de les voir -réservées à quelques veinards. Mais j’admire l’état de cette société -contemporaine qui se réclame de plusieurs révolutions, des grands -Principes, de la Déclaration des Droits de l’homme, que dis-je? et -du citoyen, qui inscrit sur ses monuments une devise où l’Égalité, -entre la Liberté et la Fraternité, fait figure,--et qui, cependant, -hiérarchise les métiers. - -»Notre bourgeoisie française, qui n’est pas, il faut le reconnaître, -unanime sur beaucoup d’idées, l’est sur celle-ci, par exemple, que -«l’on n’est pas cocher!...» Dogme, axiome! On est employé dans un -ministère, on gratte ici ou là du papier, on place du champagne, on -établit des polices d’assurance contre l’incendie; mais cocher, ah!... - -»De sorte qu’il me serait malaisé de faire croire que j’aie choisi -cette profession librement, sans être d’abord tombé dans l’infamie, -sans être non plus réduit à l’extrémité. C’est vrai, pourtant: mon -casier judiciaire est intact et je possédais un peu d’argent. Je -pouvais, à la rigueur, m’établir bourgeois. - -»Mais quoi! j’avais vu le krach de la philologie, et je -prévoyais,--aujourd’hui, comme je l’appelle de mes vœux!--le krach de -la respectabilité ... Oui, oui, les bonshommes de l’institut, j’avais -assisté à leur grande panique, puis à leur lamentable déconfiture. -J’avais vu se détraquer leur magnifique importance. Je crus qu’ils -allaient s’humilier, logiquement, se dévêtir de leurs glorioles et -demander pardon de leur prestige usurpé. Pas du tout! Ils firent, -comme disent les paysans madrés de Normandie, «mine de rien, mine de -peler des œufs»; ils prirent un petit air naïf et souriant: «Quoi? -qu’est-ce? qu’y a-t-il? Nous ne savons pas ce que vous voulez dire ... -Cet incident? Peuh!...» Ils subirent l’avanie avec tant de sérénité -maligne qu’ils parurent n’avoir point reçu cette gifle au tournant -de l’érudition. Ils continuèrent leur imposture et ils siègent dans -les académies, avec la même pompe qu’autrefois, la même dédaigneuse -affabilité, la même faconde molle et prétentieuse. Ils sont complices. -Si l’un d’eux avait triomphé, il eût démoli les autres. Mais, comme ils -se sentirent tous atteints, ils s’entendirent pour faire tous semblant -de n’être point touchés. Ils n’eurent pas besoin de pourparlers ni de -négociations: un pareil désir de surmonter la crise les animait; ils ne -bronchèrent pas. - -»Il faut les voir, dans les grandes séances!... J’ai plus de peine -à imaginer l’attitude qu’a chacun d’eux en présence de soi, dans le -silence de la solitude. - -» ... Est-ce tout? Ah! s’il n’y avait que la philologie, Picrate, -de flanquée à terre, on s’en pourrait consoler. Mais nous avons vu, -Picrate, toi et moi, les gens de cette époque convulsive, nous avons vu -la Guerre, le Boulangisme, le Panama,--et tout le reste!... - -»Aucune de ces histoires, où était engagé l’honneur de nos plus -magistrales corporations,--les juges, les militaires, les politiciens, -que sais-je?--aucune ne s’est liquidée. - -»Des non-lieu, des grâces, des amnisties: l’éponge! - -»Un peu de brouhaha, d’abord. Des imprudents jettent l’alarme. Et -puis, motus! L’affaire est classée. Quoi? qu’est-ce?... Rien du tout! -Il vous paraît, cependant ... vous croyez bien vous souvenir?... Non, -non: illusion, rêve, cauchemar. Éveillez-vous; regardez: l’ordre règne. -Regardez: les stratèges sont sur leurs chevaux, les politiciens à la -tribune, les juges au prétoire. Vous dormiez; évidemment, vous dormiez! - -»Picrate, imagine un chirurgien. Cet homme de l’art, examinant ce -ventre, y diagnostique des corruptions. Il l’ouvre. Il donne du -bistouri, des ciseaux. Et, à mesure qu’il avance dans son travail, -il découvre plus de bobo ... Il a peur! Il s’effraye lui-même de son -audace première. Vite, vite, il referme la plaie, il la recoud du -mieux qu’il peut; et il enclôt, avec la vieille maladie, les blessures -nouvelles dans ce ventre ... Eh bien! notre corps social, mon ami, est -couvert de ces cicatrices hâtives: dedans, cela pourrit horriblement!... - -»Imagine encore, Picrate, un indiscret mari qui est trop tôt rentré -chez lui. A l’improviste, il entr’ouvre sa porte et voit, sur un -canapé, son déshonneur qui s’amuse. Il regrette d’en avoir trop aperçu, -referme doucement la porte, affecte de tout oublier: son bonheur, que -dis-je? son honneur exige qu’il respecte avec assiduité cette fiction -consolante. - -»Moi, je veux bien. Seulement, que les cicatrisés me laissent -tranquille! Je ne refuse pas de rendre hommage à l’ingéniosité de -leur hypocrisie. Ce que je leur refuse, c’est la complicité de ma -déférence: moi, j’ai vu; je sais que j’ai vu; j’ai distinctement vu le -canapé folâtre; j’ai distinctement vu, à la faveur d’une imprudente -laparotomie, les entrailles rongées d’ulcères; j’ai vu cela. Je n’irai -pas le crier sur les toits, c’est tout ce que je puis faire pour -l’ordre social. - -»On raconte, Picrate, que, dans certaines villes d’eaux où le jeu -fleurit, il y a des employés fort experts à escamoter les victimes -de la malchance: un suicidé ne traîne pas longtemps sur le perron du -trente-et-quarante; il a disparu en quelques secondes. Les joueurs ne -sont pas attristés de ce spectacle répulsif, et ainsi les intérêts du -patron ne souffrent pas. Eh bien! un pareil travail de prestidigitation -nécessaire est quotidiennement exécuté, chez nous, par les gardiens -de l’ordre social. On supprime vite les cadavres, on lave les dalles, -on feint de rire et de baguenauder sur le lieu du crime. On cache les -turpitudes: elles n’en existent pas moins. - -»Alors, moi, que veux-tu? j’ai du dégoût. Quand je passe à côté des -Respectables, je me bouche le nez. - -» ... Picrate, je m’exalte, ce soir, un peu plus fort que de coutume. -Oui, je sors de mon caractère, s’il est question de ces gens et de ces -choses. Tu admires peut-être que je badine à propos de l’absurdité du -Cosmos et m’indigne si violemment au sujet de ces ridicules bonshommes -et de leur illusoire magnificence. C’est que, vois-tu, le Cosmos -n’importe guère, somme toute. Nous ne vivons pas dans le Cosmos, -à bien y réfléchir, mais en ce petit coin de terre où les hasards -nous ont logés: nos yeux ni nos désirs ne vont au delà d’un cercle -restreint. Tandis que la respectabilité est quotidiennement nocive! -Picrate, Picrate, elle détruit la précieuse merveille des existences -individuelles. Et s’il n’y a de philosophie que du général, il n’y a de -vie que du particulier. - -»N’as-tu pas vu cela mille et mille fois, des âmes qui n’ont pas fleuri -selon la spontanéité de leur nature, à cause de la respectabilité? -Ni l’audace des belles entreprises ni l’ardeur des grandes amours ne -résistent à l’oppression de ce dogme ... Tu allais t’élancer à de -délicieuses joies, tu allais obéir à ton instinct,--j’appelle ainsi -l’essence même de ton être,--tu allais conquérir un bonheur non pareil, -et la respectabilité te le défend!... Petite femme, petite femme, on -t’a fait signer un engagement solennel: tu appartiens à monsieur; -monsieur désormais a la libre disposition de toi, de ton corps, de tes -seins jolis et de tout le secret de ta pudeur. Et voilà que tu n’aimes -plus monsieur: tant pis pour toi, s’il t’aime ou seulement s’amuse à la -possession de tes rondeurs blanches. Tu ne peux plus lui refuser cela, -ni le donner à qui tu aimes, parce que cela--qui est toi--n’est plus à -toi. Que faire? Tu as signé. C’est, d’ailleurs, un contrat frauduleux -qu’on utilise contre toi. Quand tu as signé, tu ne savais pas de quoi -il retournait, tu ignorais absolument les réalités conjugales; en -outre, on avait négligé de t’apprendre comme le cœur des hommes et -des femmes est soumis à des changements capricieux et qu’une femme -n’est renseignée sur soi-même qu’un peu de temps après avoir cessé -d’être fille ... Iras-tu ailleurs, où tu aimes? Que non! à cause de la -respectabilité. Ou bien, alors, en cachette et de telle façon qu’en -soit flétri le charme de ton nouvel amour. - -»Il n’y a de baisers vilains que donnés à qui l’on n’aime pas. Il n’y -a de faute abominable que contre soi. Petite femme, tu es démoralisée -si tu cèdes à ton mari dont le voisinage a cessé de te plaire ... -Seulement, la respectabilité le veut! - -»Ah! combien j’ai pitié des victimes innombrables que fait la -respectabilité!... Je t’ai dit les petites femmes et leur misère. Ce -n’est pas tout. Je te voudrais citer encore ... ah! tout le monde, ah! -tous ceux comme toutes celles qui négligent de vivre selon soi, pour -mériter l’estime universelle. - - * * * * * - -Picrate interrompit Siméon: - ---C’est la base de la Société, Siméon, que tu sapes. Tu démolis la -Société! - ---Le beau malheur!--répliqua Siméon.--Qu’est-ce que c’est que la -Société, sinon la collection pure et simple des individus? Et qu’est-ce -que c’est que cette Société au nom de laquelle on persécute les -individus?... Mais je te range, toi, socialiste, avec les royalistes, -les impérialistes, les républicains de gouvernement,--les étatistes, -quels qu’ils soient! Encore la tyrannie d’un autocrate a-t-elle plus de -sens: elle sacrifie les citoyens à ce privilégié personnage; lui, du -moins, en profite. Vous, les socialistes, vous sacrifiez les individus -... à rien, à cette notion vague et vide et nulle de la Société, à -rien, je te dis, à rien! - ---Tu es un anarchiste!--s’écria Picrate. - ---Appelle, si tu veux, anarchisme--reprit Siméon--ma haine des -institutions meurtrières et mon souci de l’individualité précieuse ... - ---Tu détruis tout! - ---Oui, quant à moi! mais, par ailleurs, je suis une sorte -d’anarchiste, en effet, qui ne pratique pas. - -»Imagine, Picrate, ce qu’il naîtrait de beauté sur la terre, si -seulement on négligeait la respectabilité. Vois les âmes, toutes les -âmes redevenir sincères et recouvrer leur spontanéité charmante. Plus -de contraintes inutiles. Et les voilà, toutes les âmes, qui chantent de -plaisir, et qui se développent joliment et qui trouvent leur volupté. -Ah! comme elles chantent, les petites âmes humaines, désormais libres! -Ce sont, en vérité, des oiseaux que l’on a lâchés de leur volière ... - -»Mon doux Picrate, je ne suis pas un anarchiste dangereux. J’ai -renoncé, depuis toujours, à mes réformes magnifiques. Je n’avais pas -l’envergure d’un apôtre. Et je laisse le monde souffrir, n’y pouvant -rien. Mes mains n’ont pas la force qu’il faudrait et ma parole n’est -pas persuasive pour les masses. - -»Mais, si j’avais été Jésus, au lieu de dire aux hommes: «Aimez-vous -les uns les autres», je leur aurais crié: «Laissez-vous donc -tranquilles les uns les autres!...» Ce fut la grande erreur de Jésus. -Il ne vit pas l’imprudence qu’il y a, si je ne me trompe, à confondre -les individualités. Sous prétexte de bien s’aimer les uns les autres, -on se mêle passionnément des affaires du prochain; on l’asservit. -C’est, affirme-t-on, dans son intérêt. Ah! que de droits abusifs on -s’arroge sur autrui, sous couleur de l’aimer!... Les collectivités -organisent «le bien public»; et cela suffit pour que les individualités -succombent sous le faix de la tyrannie générale. - -»Oui, Picrate, c’est entendu; tu me répliques: «Solidarité!» Connu, -connu! C’est le vieil «amour du prochain» qu’on a laïcisé; et on lui -a donné ce nom, d’aspect scientifique et pédantesque. L’apôtre allait -disant: _Nos credimus caritati_. - -»Amour, charité, solidarité, fraternité même, que de crimes on a -commis, que de crimes plus graves on va commettre en votre nom! - -»Les devoirs envers le prochain, ce sont des droits que l’on prend sur -lui. Et moi, cette chose m’étonne et m’indigne qu’un être pense avoir -des droits sur un autre être ... - -»J’aurais traversé les villes et les bourgs, prêchant aux hommes: -«Laissez-vous tranquilles les uns les autres. Anéantissez l’ordre -social. Éparpillez-vous. Il y a pour tout le monde de la place sur -terre. Allez-vous-en, où vous voudrez, vivre selon la fantaisie de vos -moments!» Oui, tel serait mon évangile libérateur. - -»Et j’y ajouterais quelques miracles, si possible; les miracles -enfreignent excellemment les lois de l’univers: c’est d’un bel -anarchisme ... - -»Oh! non, ne t’attends pas, Picrate, à me voir, un jour, assumer -le rôle apostolique. Ceci m’empêche: oui, je sais que j’échouerais -tristement, car il y a dans les âmes humaines un désastreux instinct de -servitude; et nul n’affranchira ces vieux esclaves!... J’ai borné la -réforme à moi-même; elle m’a réussi: je suis un homme libre. - -»Seulement, moi, je n’ai plus grand’chose à faire de ma liberté. Cet -ancien philologue en rupture de ban n’est pas un admirable échantillon -qu’il me plaise d’offrir à ton examen. Je le regrette. Ne juge pas sur -mon exemple ma méthode. - -»J’emploie ma liberté de mon mieux. Telle qu’elle est, je la -préfère aux esclavages respectables. La vie que je mène a ceci -pour me contenter: elle ne suppose résolue aucune des questions -de la métaphysique, de la sociologie ni du reste. Elle implique -des négations, je le concède,--oui, la négation provisoire de ce -qu’affirment les autres avec une intrépidité offensante. Elle n’est pas -oppressive; elle dédaigne un chacun volontiers. - -»Les gens de Passy vont au Jardin des Plantes; ceux du Jardin des -Plantes vont à Passy. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, ainsi se -font des échanges frivoles entre les divers quartiers de cette ville. -Ces gens sont fous et j’aide leur folie. Je les promène, je les -véhicule, je les conduis à leurs amours, je les voiture à leurs désirs. -Et j’aime qu’ils ne trouvent pas que je vais assez vite. Je fouette -mon cheval au risque d’écraser les piétons nonchalants: gare, c’est la -folie qui passe, la belle folie humaine, gare, gare, et place à nous!... - ---Siméon,--dit Picrate,--tu es toqué! - ---Mais oui!--répliqua gaiement Siméon. - ---Et subversif!--continua Picrate. - ---Mais oui, mais oui! Plaçons des bombes sous les doctrines!... - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - -MARIE GALANDE - - -Picrate, qui demeurait aux Ternes, et Siméon, qui demeurait à -Levallois, avaient pris l’habitude de se retrouver, le matin, sur -les sept heures, à la terrasse d’un petit café de la barrière, pour -le déjeuner du réveil. Siméon, vu la saison chaude, remplaçait par -un veston d’alpaga sa houppelande et par un canotier son chapeau de -cuir bouilli. De telle sorte qu’on eût dit un bourgeois quelconque, -n’eût été son fouet qu’il portait comme une badine. Tandis que Picrate -absorbait un bol de café noir, puis un cognac, Siméon, sans hâte, -trempait dans du café au lait deux croissants. Il n’allait chercher -son fiacre qu’ensuite, quand il lui plaisait: car il était son maître, -ayant, sur ses économies, acheté ses instruments de travail,--fiacre -d’été, fiacre d’hiver et le cheval. - - * * * * * - -Il fait beau. C’est la fin de juillet. Après une soirée d’orage, il a -plu, la nuit, longuement, en déluge; et, ce matin, l’atmosphère est -allégée. Il traîne au ciel des bouts de nuages, mais haut, pacifiques -et qui s’en vont. Sur le sol, des flaques subsistent, de place en -place; elles n’ont pas fait de boue; elles sont là, dans les creux -de la route, comme dans des bassins minuscules. Un peu de vent les -ride; elles reflètent de la clarté mate. On respire de la fraîcheur. -On se hâte d’en jouir, car le soleil, qui déjà monte, est menaçant. -L’après-midi sera torride et lourd; on profite du doux relâche. Les -gens qui vont à leur travail ouvrent la bouche pour goûter l’air -délicieux. - -Picrate est arrivé, contre son habitude, avant Siméon. Il a mal dormi, -à cause de l’orage. Il se frotte les yeux; il est de méchante humeur. -Il a commandé son café noir; il le déguste, l’aimant très chaud. Il -guette Siméon, s’impatiente, calcule que son bol sera vide quand Siméon -viendra et que, pour tenir compagnie à ce camarade inexact, il lui -faudra un second café noir: ennui de dépenser trop. - -Siméon paraît. Il est dispos et presque joyeux. Il sourit et ses yeux -sont vifs. Picrate l’accueille par ces mots: - ---On a fait la grasse matinée?... - ---Pas du tout!--riposte Siméon.--Je me suis levé dès l’aube ... -Bonjour, Picrate ... Oui, et je me suis promené. C’était charmant. -Il y avait de la rosée. Les feuilles, au Bois, luisaient; et de -petites gouttes brillantes s’en détachaient, tombaient sur l’herbe -parmi d’autres. La terre buvait, peu à peu, tout cela. Et les -oiseaux menaient un grand vacarme dans les cimes. Certains, parfois, -descendaient et se plongeaient dans la mousse humide, pépiant et les -ailes frémissantes. Quel magnifique instinct de volupté anime ces -petits êtres, les précipite à leur plaisir et les fait palpiter à -toutes les occasions agréables! Je les ai longtemps admirés et je suis -revenu en flânant. Voilà. - -Picrate dit: - ---Tu t’intéresses à de petites choses. - ---Ce n’est pas une petite chose, Picrate, cette allégresse de la nature -matinale. Si tu avais été, comme moi, dès l’aurore, voir les oiseaux du -Bois s’éveiller et faire leurs ablutions pour la commençante journée, -tu n’aurais pas cette figure chagrine et mal contente. Qu’y a-t-il? - ---Rien ... j’ai sommeil. L’orage ne m’a pas laissé dormir. - ---Médiocre mélancolie, Picrate! Il ne faut pas s’affliger pour de tels -accidents. Participe à la douceur qui t’environne, et ris! Permets que -je t’offre un peu de café encore, en l’honneur du beau temps, et tâche -de te dérider. La vie, mon Picrate, est meilleure que tu ne l’imagines. -Allons, allons!... - -Et Siméon continua de bavarder. Picrate se désattristait. Une chanson, -gentille et bien rythmée, éclata soudain: - - Du mouron pour les p’tits... zoiseaux! - Régalez vos p’tits... zoiseaux! - -Les deux amis y furent attentifs. Ils se turent et regardèrent. On -ne voyait pas la chanteuse. Mais sa claire voix avait empli l’air de -gaieté. La chanson reprit, cette fois plus proche; et l’on eût dit -qu’elle naissait de l’atmosphère, comme les anciens se figuraient que -les abeilles sont produites par la chaleur de l’été. Picrate et Siméon, -charmés, guettaient le retour des notes vibrantes et, lorsque la -mélodie recommençait, souriaient et s’amusaient de la cadence. - -Puis, au tournant de la rue, parut la chanteuse, en plein soleil, -auréolée de cheveux de lumière, environnée de lumière vaporeuse, toute -jeune, son panier au bras, cambrée, la tête en arrière, et annonçant -éperdument le «mouron pour les petits oiseaux». On distinguait à -peine, dans l’éblouissement du soleil, son visage. Ce n’était que -blondeur chantante et approchante. La claire silhouette avait des pas -vifs et allègres qui marquaient le rythme accéléré du refrain. La voix -jeune riait. - -Puis, la chanteuse entra soudain dans l’ombre. Ses cheveux et sa -robe secouèrent le soleil; et il tomba comme de l’eau ruisselante, -à ses pieds. Dans l’ombre, elle devint, sembla-t-il, de joyeuse, -mélancolique, et de rapide, lente. Son allure s’apaisa et sa voix -s’alanguit. Son vêtement perdit le luxe de la lumière et elle fut un -papillon qui a plié ses ailes magnifiques et n’en montre plus que -l’envers incolore. Plutôt, elle se ternit comme ces mares des villages, -où le ciel se reflète un instant et qu’il laisse ensuite brunes et -obscures. Elle s’amusa de la métamorphose et en joua subtilement. Elle -se fit indolente, et chanta doucement, en traînant les mots de la -complainte, en minaudant sur les «petits oiseaux». Elle assourdit sa -voix et amollit la cadence des sons, à mesure qu’elle marchait moins -vite. - -Picrate et Siméon la regardaient et admiraient son bel enfantillage. -Siméon dit: - ---La petite folle! - ---Est-elle gentille!--répondit Picrate. - -Elle aperçut leurs yeux émerveillés et, inclinant la tête, un peu -narquoise, un peu câline elle continua de chanter, mais pour eux, et -modula l’air en sourdine. Elle s’arrêta devant eux, silencieuse. Elle -demeura immobile quelques secondes. Et Picrate lui demanda: - ---Veux-tu prendre le café avec nous? - -De la tête, elle fit signe que oui. Elle laissa glisser le long de son -bras, vers sa main, le panier de mouron et vint s’asseoir auprès des -deux amis. Elle déposa le panier, tendit à Picrate une main, l’autre à -Siméon, et, comme à de vieilles connaissances, dit: - ---Bonjour. Ça va?... - -Picrate s’informa de ses goûts: - ---Café noir, café au lait, autre chose? - ---Une prune!--répondit-elle. - -Elle considérait Picrate et Siméon, curieuse, étonnée. Elle dit à -Siméon: - ---Tu es cocher?... Je vois ça à ton fouet. Autrement, tu n’en as pas -l’air. Tu es rigolo, tu sais ... Et toi?--demanda-t-elle à Picrate. - ---Moi, négociant. - ---Ah!... Et qu’est-ce que tu vends? - ---Pas grand’ chose,--avoua-t-il, à cause de Siméon. - -Elle les examinait tous deux alternativement; et elle éclata de rire, -en petite fille mal élevée, mais de si naturelle façon que Siméon se -mit à rire, lui aussi. Picrate se fâchait: - ---On t’invite, et tu te moques de nous?... - ---Mais non, mais non!--fit-elle.--Je ne me moque pas. Je ris parce que -vous êtes rigolos; je vous gobe. - -L’arrivée de la prune, baignée d’alcool, la ravit. Elle battit des -mains et elle fit claquer sa langue. - ---Petite gourmande!--dit Picrate. - -Et il lui expliqua le danger de l’alcool pris à jeun. - ---Des bêtises!--répliqua-t-elle.--Moi, ça ne me grise pas; ça me -réchauffe les idées et ça me donne de la philosophie. - ---Tu es philosophe?--s’écria Picrate, gouailleur. - ---Tiens!--répliqua-t-elle,--comme une autre! - ---Qu’est-ce que c’est, ta philosophie? - ---Dame! de ne pas me faire des misères à propos de rien. De rire, -quoi?... C’est pas ça, la philosophie? - ---Tout à fait ça et rien de plus!--affirma Siméon, tandis que Picrate -plaisantait. - ---Bien sûr,--dit-elle.--Et qu’est-ce qu’il a, lui, à me chiner? - -Elle toisa Picrate, malicieuse, et affecta d’examiner le chariot de -bois hissé sur la banquette. Picrate fit semblant de ne rien remarquer. -Il roula une cigarette, en sifflant, et prit son air crâneur. - -Siméon s’était accoudé à la table et, le menton dans la paume de -sa main, contemplait le visage enfantin, rieur, les cheveux blonds -ébouriffés, d’une pâleur singulière, les doigts fins et longs, mal -entretenus, le corsage de toile bise qui dessinait le buste souple, et -surtout les yeux, qui étaient grands et d’un vert glauque. Les regards -de la jeune fille et ceux de Siméon se rencontrèrent. Siméon fut -intimidé, il sourit gauchement. Elle dit: - ---Tu me reconnaîtras! - ---Comment t’appelles-tu?--lui demanda Siméon. - ---Devine!--fit-elle. - ---Que sais-je? - ---C’est un nom d’île, à ce qu’il paraît. Et d’une île très loin, mais -je ne sais pas où. A l’école, on me l’a montrée sur la carte. Ça ne m’a -rien dit, moi, tu comprends ... Marie Galande, tu connais ça?... - -Picrate triompha: - ---Parbleu! c’est dans les Antilles! - -Et il rectifia: - ---Marie-Galante, du moins. - ---Galante ou Galande, moi, ça m’est égal ... Je suis une enfant -trouvée. On m’a ramassée rue Galande, proche Notre-Dame. Alors, on m’a -nommée Marie Galande, pour rire, il faut croire. C’est rigolo, j’y -pense quelquefois, à cette île!... - ---Tu fais bien!--reprit Siméon.--C’est une île très mémorable. -Elle vit une aventure merveilleuse, il y a cinq siècles passés ... -Imagines-tu cela, cinq siècles? Suppose que vingt-cinq petites filles -comme toi vivent l’une après l’autre, l’une survenant quand l’autre -est partie, le temps que tu as vécu: voilà cinq siècles à peu près. -Eh bien! avant la naissance de ces vingt-cinq petites filles, une -nuit, Marie-Galante,--l’île, par delà les Océans,--vit approcher une -petite lumière, presque au ras de l’eau, toute petite et si vacillante -qu’à chaque instant il semblait que les vagues allaient la mouiller -et l’éteindre. Elle sautait et s’enfonçait et revenait à la surface -... C’était une lanterne qu’avait mise au mât de sa barque fragile -Christophe Colomb. Marie-Galante, après le terrible voyage, lui fut -hospitalière, et, en reconnaissance, il lui donna le nom de sa barque, -la plus précieuse chose qu’il eût, la _Sainte-Marie_ ... - ---Il n’a pas fait naufrage? - ---Non ... Que veux-tu?... - ---C’est loin, dis? Et on y est nègre? - ---Très loin, si loin que je ne sais pas t’expliquer ces distances!... -Loin dans l’espace comme, dans le temps, l’histoire que je t’ai -racontée ... Et il y a des nègres, en effet ... - ---Tous les nègres viennent de là? - -Picrate riait. Elle se fâcha et dit: - ---Tu fais le malin, et tu n’en sais peut-être pas plus long que moi. - -Picrate s’esclaffait avec orgueil. Mais Siméon continua: - ---Non, pas tous; mais il y en a beaucoup, dans ton île, et des arbres -qui ne ressemblent pas à ceux d’ici, et de grandes fleurs rouges qui -sont du poison, et des oiseaux de paradis, et des singes ... - ---Je voudrais y aller!--dit-elle. - -Et elle fut rêveuse, une minute. Puis elle admira Siméon: - ---Tu es savant, toi! Pourquoi que tu ne t’établis pas maître d’école, -plutôt que cocher? - ---Et toi,--répondit Siméon,--Marie Galande qui es si gentille, pourquoi -n’es-tu pas autre chose qu’une petite marchande de mouron? - ---Ah!--dit-elle,--ça n’est pas l’occasion qui m’a manqué, mais j’ai -mauvaise tête ... - ---Tu aimes la liberté, petite Marie Galande? - ---Oui. - ---Et moi!... - -Ils devinrent silencieux, tandis que Picrate fumait et affectait -l’insouciance. Mais, à la dérobée, il regardait la jeune fille avec -entrain. Et, si leurs yeux se rencontraient, il souriait. Marie Galande -n’y fit guère attention. - ---Si j’aime ma liberté!...--reprit-elle.--Tiens, j’avais un ami. Je -l’ai quitté parce qu’on s’aimait trop: je n’étais plus libre ... - ---Il était méchant?--demanda Picrate. - ---Non! pas du tout!--répondit-elle.--Ça n’est pas lui qui m’enlevait ma -liberté. C’est moi, parce que je l’aimais trop. Je ne pensais plus qu’à -lui. Je me suis dit: «Ça ne vaut rien, ces affaires-là. Pense à toi, -Marie Galande, et même pas trop ...» Voilà. - -Picrate voulut objecter: - ---Si tu l’as quitté comme ça, c’est que tu ne l’aimais pas, évidemment. -Tu ne l’aimais pas!... - ---Je te dis que si!--répliqua-t-elle avec colère.--Je le sais mieux que -toi! J’en ai eu assez de chagrin!... - -Comme Picrate allait argumenter, elle tapa de ses deux mains rageuses -sur la table de tôle et répéta, pour qu’il se tût: - ---Je te dis que si! je te dis que si!... - -Elle fut sur le point de pleurer. Picrate consentit: - ---Je veux bien, moi. Qu’est-ce que ça peut me faire? - -Picrate vaincu, elle se calma peu à peu ... Un marchand de fleurs -passa. Siméon fit l’emplette d’une belle rose et l’offrit à Marie -Galande. Elle eut vite arraché les épines et fourré dans ses cheveux la -tige longue, de telle façon que s’inclinât vers sa tempe la rose, de -nuance plus vive que ses cheveux et de même couleur. Elle fut habile à -ce jeu de coquetterie et demanda: - ---Je suis jolie? - -Les yeux de Picrate et de Siméon lui répondirent. Elle se leva, reprit -à son bras son panier, tendit à Picrate sa main libre et dit: - ---Toi, tu es méchant!... - -Puis à Siméon, et dit: - ---Toi, tu es gentil!... - -Et elle s’éloigna. - ---On se reverra?--criait Picrate. - ---Oui, oui!--fit-elle. - -Et elle recommença, de sa voix claire et gaie, la chanson du «mouron -pour les petits oiseaux». Les deux camarades la regardaient et -l’écoutaient. Elle tourna au coin d’une rue, bientôt. Ils ne la virent -plus et entendirent, décroissant, le refrain monotone. - ---Elle est aussi un petit oiseau!--dit Siméon. - ---Bien!--répondit Picrate. - -Il était d’une terrible humeur. Il partit brusquement, sans permettre -que Siméon payât son deuxième café noir ni son cognac. Il grogna dans -ses moustaches: - ---Si j’avais encore mes jambes, ça ne se passerait pas comme ça ... Et -puis, si tu la veux, je te la laisse! - -Siméon dédaigna de répliquer. - - - - -II - -LES AMOURS DE SIMÉON - - -Elle revint les matins suivants, variable selon le temps qu’il faisait, -bien que sa chanson fût a la même et le même aussi son costume. Et -Siméon lui savait gré d’être changeante ainsi; il l’appelait: «Petite -Marie couleur du temps ...» - -Un jour, elle arriva toute trempée, par la pluie battante. Elle courait -et s’amusait à chanter le mouron, pour rien, sans regarder si des -clients lui faisaient signe; les rues étaient désertes. Siméon la -gronda: - ---Petite folle! les rhumes ... les bronchites ... - -Mais elle dit: - ---C’est bon, la pluie. J’aime ça. Les gouttes d’eau vous font froid -aux épaules, et ensuite chaud; on sent le chien mouillé ... Et ton -ami?--demanda-t-elle. - -Picrate n’était pas venu, à cause de l’averse, sans doute. - ---Tant mieux!--fit-elle;--je ne l’aime pas. - -Comme elle frissonnait, Siméon voulut qu’elle se réfugiât auprès du -fourneau de la cuisine. Elle se divertit des vapeurs qui montaient de -sa robe humide. La servante lui prêta un fichu de laine, et elle s’y -emmitoufla, douillette, avec des mines ... - -Et puis elle prit un punch, pour se réchauffer. Elle affirmait: - ---C’est rudement délicieux! - -A demi-voix, elle ajouta: - ---Merci ... - -Et ses yeux se firent très doux et gentils vers Siméon. Il s’attendrit -et eut peur de le laisser voir. - -Elle était pâle et tremblante; elle éternua. - ---Tu seras malade!--dit Siméon. - -Elle fit l’enfant gâtée et répondit: - ---Certainement. Un rhume, s’il vous plaît!... Et je mourrai ... Mais -oui, je mourrai: ça me changera ... Tu auras du chagrin? dis, un peu de -chagrin?... - -Siméon devint sérieux, non qu’il craignît cette extrémité: il -constatait seulement qu’il avait pour cette petite fille plus de goût -déjà qu’il n’osait se l’avouer à lui-même. - -Elle continuait son jeu mutin: - ---Un tout petit peu de peine pour Marie Galande qui est morte ... Et -c’est toute la peine que fera Marie Galande en mourant. - ---Tu n’as personne?--demanda Siméon. - ---En fait d’amoureux? Non, personne, pour le moment. Pas de parents -non plus, puisque je t’ai dit que je suis une enfant trouvée ... J’ai -bien ma grand’mère, avec qui je demeure: ce n’est pas ma grand’mère; je -l’appelle comme ça pour lui faire plaisir. Elle est vieille comme tout -... et pas bonne!... - ---Pourquoi restes-tu avec elle? - ---Parce qu’il faut bien qu’on me surveille. Ça m’empêche de faire trop -de bêtises ... J’en fais tout de même! - -La pluie avait cessé. Sur les vitres du cabaret, de grandes traînées -humides achevaient de couler et des gouttelettes parfois se détachaient -et se précipitaient, avec le reflet des maisons en miniature. Marie -Galande tâchait de se regarder au petit miroir de l’une d’elles, -puérilement: elle aperçut Picrate, qui traversait la rue, cahin-caha, -et charriait avec lui de la boue. Elle se recula et, riant aux éclats, -cria presque: - ---Un colimaçon! - -Et, tandis que Siméon, surpris de cette gaieté soudaine, se penchait -pour en vérifier la cause, elle continuait: - ---Tu sais, après l’orage, les colimaçons qu’on voit sortir de leurs -trous et traverser les chemins ... - -Siméon, malgré lui, s’égaya. Mais, de la rue, Picrate avait remarqué le -manège; et, quand ses yeux croisèrent ceux de Siméon, ils étincelaient -de fureur. Un instant, il fut sur le point de s’en retourner. Il -s’arrêta et disposa ses fers à repasser pour une volte. Puis il se -décida brusquement et, de son mieux, fonça sur le cabaret. Il en grimpa -les trois marches d’un seul coup; il se dirigea vers le comptoir et -mit toute sa violence à commander son café noir, sans s’occuper de ses -amis. Siméon l’appela: - ---Picrate, nous sommes ici! - -Il ne répondit pas. Marie Galande dit: - ---Laisse-le, s’il boude. - -Siméon insistait. Picrate déclara majestueusement: - ---Je ne veux pas être de trop. Si je gêne votre intimité!... - ---Viens donc, Picrate,--reprenait Siméon.--Nous sommes entrés à cause -de la pluie et nous te guettions ... - ---Et puis, tu sais,--dit Marie Galande impatientée,--on ne fait rien de -mal: faudrait pas avoir l’air ... - -Picrate haussa les épaules, avec mépris. Siméon dut apaiser Marie -Galande, qui se fâchait. Picrate resta devant le comptoir, comme qui -se dépêche et n’a point le cœur à baguenauder. Il trempa ses moustaches -dans le bol, se brûla, souffla et but à petits coups rapides. Il régla -et sortit, sans bonjour ni bonsoir, l’air farouche et digne à l’excès. - ---Il est fou!--décida Marie Galande. - ---C’est un pauvre diable,--répondit Siméon,--qui n’a pas eu de chance -dans la vie. Il serait volontiers coureur, et il manque de jambes. -Qui sait s’il ne t’aime pas? Il a le cœur sensible et le tempérament -prompt. Peut-être qu’il pleure, maintenant, par ta faute, tel que je le -connais ... - ---Vrai?--fit-elle. - -Marie Galande et Siméon, tous deux émus de sentiments divers et qu’ils -ne songeaient plus à exprimer, se turent. Siméon regardait, dehors, le -ciel s’éclaircir et le soleil luire déjà; Marie Galande, avec sa petite -cuiller, étendait sur la toile cirée de la table des gouttes de punch -en dessins nonchalants. Elle conclut tout haut: - ---Il ne serait pas vilain garçon, s’il avait des jambes ... - ---Certes!--dit Siméon;--je le crois digne d’être aimé. - ---Ça,--répliqua-t-elle,--c’est autre chose. Mais tu penses qu’il pleure -à cause de moi? - ---C’est possible,--répondit Siméon. - -Car il ne pouvait douter du désir de Picrate. Seulement, il aperçut -Marie rêveuse et troublée; il redouta qu’elle ne fût inquiète de -scrupules trop charitables et de projets qui lui déplurent. Il ajouta -très vite: - ---Je n’en sais rien; je n’en sais rien du tout ... - -Et il sentit que son cœur chavirait. Il voulut parler, pour interrompre -ce silence qui l’angoissait; et il dit: - ---Au revoir. Allons travailler!... - -A peine eut-il prononcé ces mots qu’il les regretta. Il lui sembla -que toute la journée sans elle serait longue et affreuse. Mais Marie -Galande s’était levée, avait repris son panier, rendu le châle à la -cuisinière. Elle partait. Siméon, quand il la quitta, fut touché de sa -gentillesse. - ---Tu es--lui dit-il sans y songer--une très bonne petite fille. - -Ensuite il se désola de cette phrase: Marie n’y verrait-elle pas un -encouragement à trop de bonté?... Siméon crut que son cœur se pinçait. -Et il épiloguait avec lui-même: - -«On cause, on bavarde; on ne sait pas si l’on répond à des paroles -énoncées ou bien à des pensées que l’on devine: on embrouille tout ... -Et de là vient le malentendu, plus redoutable si les âmes sont plus -proches et commencent à causer lorsque les lèvres continuent leur -bavardage ...» - -Cependant une voix profonde et impérieuse répétait en lui: «Je ne veux -pas! Je ne veux pas!...» Une autre ripostait: «Que t’importe? Cette -petite fille n’est pas ta maîtresse!...» Une autre riait; une ricanait. -Mais une autre encore dominait cette discordance, d’un murmure confus -où des mots d’amour balbutiaient; elle tremblait ... - -Et Siméon se dit, narquois envers lui-même: - -«Si tout le monde parle à la fois, dans mon subconscient, à qui vais-je -entendre?...» - -Jusqu’à la nuit tombée, il promena des gens à travers Paris. A chaque -instant, il croyait rencontrer Marie Galande. Il savait bien que ce -n’était pas elle; mais, occupé de son souvenir, il prêtait à maintes -femmes sa ressemblance. Et il se demandait: «L’aimé-je, en vérité?» -Aussitôt, les voix nombreuses et diverses résonnaient à qui mieux -mieux. Pour les obliger à se taire, il affirmait: «Je suis un vieux -fou!» Et il s’efforçait de divertir son attention. «_Turpe_, se -disait-il, parfois, _turpe senilis amor_!...» Mais il se sentait jeune, -avec émoi. - -La journée finie, il résolut d’aller, comme à l’ordinaire, rejoindre -Picrate. Car il aimait ce camarade, somme toute, et ne voulait pas se -l’être aliéné ... Picrate n’était pas à leur rendez-vous habituel. -Picrate n’était pas non plus chez lui. Siméon le chercha, l’attendit, -et l’aperçut enfin qui cheminait, la tête basse. Il l’approcha. -Picrate, en le découvrant, secoua ses poings et grogna; de bonnes -paroles l’amadouèrent un peu. Il consentit à revenir en arrière, à -s’attabler pour un bock et une anisette. Mais il demeura sombre et -silencieux. Tout le temps qu’ils furent à la terrasse du café, il ne -desserra guère les dents que pour fumer, boire et bâiller. Siméon -renonça bientôt à le tirer de son mutisme, et il pensait à part lui: -«Souffre-t-il ou veut-il m’en faire accroire?... Et, s’il souffre, -est-ce dans son orgueil ou dans son cœur?... Et cela, le sait-il -lui-même?... S’il ne voit pas plus clair en soi que je ne fais, je -l’interrogerais en vain ...» Mais il lui fut donné de voir, à plusieurs -reprises, le visage de son ami se contracter et ses paupières frémir -comme pour des larmes qui ne coulaient point. «Il ne sait pas lui-même -sa misère,--conclut Siméon;--moi, je la devine: elle est toute de -vanité blessée douloureusement ...» - -Siméon s’attrista de Picrate et eut pitié de lui. - -Quand ils se séparèrent, quand il eut la main de Picrate dans la sienne -et la sentit chaude de fièvre, cette pitié qu’il éprouvait augmenta -jusqu’à le gêner; il dit, à contre-cœur: - ---Tu sais, elle te trouve joli garçon!... - -Picrate eut un sursaut de joie et demanda: - ---Elle te l’a dit? - ---Certainement!--répondit Siméon;--je ne l’invente pas. - -Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. Picrate l’eût -prolongé volontiers. Siméon brusqua les adieux: - ---A demain,--fit-il,--à demain!... - -Tandis qu’il regagnait son logis, une voix chicaneuse discutait en -lui: «Elle n’a pas dit qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas -vilain, seulement; et encore, s’il avait des jambes!...» Il condamna -cette subtilité. D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise -d’images impures et qui le tourmentaient. En vain, ses pas scandaient -l’alternance de ces deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» que ses -lèvres bientôt articulèrent distinctement. Et sa tête lui pesa. - - * * * * * - -Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, il se réveilla dispos -et lucide. Les voix confuses du tréfonds de sa pensée se taisaient, et -il avait assez de silence dans l’esprit pour se parler à lui-même comme -à un interlocuteur attentif. Il se tenait des propos sages: - -«Hier, Siméon, tu battis la campagne. Crains de te perdre. A ton âge, -tu serais malhabile à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, Dieu soit -loué! Mais tu as été sur le point de croire que tu l’étais; et cette -simple erreur pouvait te mener à des bêtises. C’est la même chose, pour -un instant, d’être amoureux ou de se figurer qu’on l’est. Note que tu -risquais de le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore l’aventure -d’être heureux? Tu as l’expérience, cependant, de ces turlutaines: -tu ne t’en es tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie que -tu t’es composée et qui, tout compte fait, te réussit, est fragile: -veille à ne la point risquer ... Laisse cette petite fille, Siméon! -Elle est gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse et spontanée? -Laisse-la!... Picrate? Eh bien, Picrate et toi, cela fait deux. Renonce -à gouverner Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, quant à ce matin, -va prendre ton café au lait ... ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas -justement où tu rencontrerais cette petite fille et, sans doute, aussi -ce Picrate. Va, mon Siméon!...» - -Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne heure, sa voiture. La -matinée était belle, sereine et chaude. Il attela son cheval gaiement; -il lui parlait comme à un camarade et l’encourageait. Monté sur le -siège, il sortit. Il fit le tour de la place Péreire, suivit l’avenue -de Villiers, rebroussa chemin. Les clients dormaient ... Il n’en -avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes à peu près, la petite -arrivera ...» Il n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle -viendrait: il se méfia de lui-même et crut qu’il l’irait rejoindre. -N’irait-il pas?... Un couple embarrassé de valises et de cartons à -chapeaux l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux d’avouer -une destination lointaine: - ---Gare de Lyon!... - ---Très volontiers!--acquiesça Siméon, de telle sorte qu’il émerveilla -les voyageurs. - -Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier de sa bête, il -songeait: «Monsieur et Madame, vous êtes les instruments de la -destinée. Comment n’obtempérer point à vos désirs? Vous avez, sans le -savoir, reçu la mission de m’éloigner d’ici précisément à l’heure où -Marie Galande y apparaîtra, chantant au soleil le mouron des petits -oiseaux. Vous croyez que je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous -qui m’y conduisez.» - -Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie pénétrante comme -l’humidité d’automne tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta -sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle dit bonjour à Picrate ...» Puis -il pensa: «Ils causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, malin, -s’applique à lui faire pitié davantage ...» Siméon, sans le vouloir, -imaginait la scène. - -A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il marauda quelque temps. -Puis, soudain, la tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer toute -la journée loin de Marie Galande, sans la revoir. Il supputa qu’en -se dépêchant beaucoup il arriverait peut-être à temps, qui sait?... -Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle serait partie. -Impossible!... Impossible, à moins que Picrate ne l’eût retenue à -causer plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la cour?... Cette -seule idée suffisait à exalter Siméon. Et la rage le prit d’être -là-bas. Il galopait ... Une automobile risqua de le détruire: il -n’entendit même pas les injures de l’impatient chauffeur et des -passants ... Ensuite, des gens pressés que tentait son allure lui -firent signe. Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua son -fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant haut, il disait: - ---Place à l’amour!... Laissez passer l’amour!... Je suis un bien jeune -amoureux qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare! - -Il se narguait lui-même et, se narguant, se jouait à lui-même la -comédie, car il était cet amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne -suis-je pas un peu fou?--Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... A mesure -qu’il approchait, sa nervosité croissait. Il n’osait plus regarder -l’heure; il n’osait plus s’interroger sur les chances de l’entreprise -... Le cheval glissa; il le retint par les guides, tendues de toute sa -force. Il détesta la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. Il -la cingla de son fouet frénétique. - -...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande était partie,--depuis -combien de temps? il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il -commanda un café, par respect humain. Puis tel fut son poignant ennui -qu’il se déclara tout bas: «Je suis ridicule.» - -Il essaya de calmer le frémissement continu de ses nerfs. Ses mains -saisirent les guides avec impétuosité. Le cheval secoua la tête et, -las, se mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista de le voir si -vieux. - -«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?--se demandait-il.--Comme -d’habitude, un peu partout, au gré de fantaisies étrangères. Comme -d’habitude, nulle part, en somme!...» - -Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», qui, contre l’habitude, -l’affligea. Il se disait: «Nous irons nulle part, toute la matinée et -l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos destins. Pourquoi n’être -pas au soir déjà? Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et sans -ferveur?...» - -Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux et cordial, l’accueillit -le mieux du monde et le remercia: - ---Je te remercie de n’être pas venu, ce matin. - -Siméon sentit affluer le sang à ses joues et à ses tempes. - ---Pourquoi?--fit-il. - ---A cause de la petite,--répondit Picrate.--Je vois que tu me la -laisses: c’est gentil à toi ... Tu sais, je l’adore! Hier, j’ai cru -que tu voulais me la prendre. Maintenant, je peux bien te le dire: je -t’aurais tué, Siméon, si tu me l’avais prise ... Tu n’as pas besoin de -rire: c’est comme ça. Quand je suis toqué d’une femme, il me la faut, à -moi!... Mais, puisque tu y renonces ... Tu y renonces, n’est-ce pas?... - -Il parlait avec volubilité. Siméon répondit: - ---Je n’ai pas à y renoncer. Elle n’est pas à moi, pas plus à moi -qu’elle n’était hier à toi. Si elle s’est donnée à toi aujourd’hui ... - ---Tu n’y renonces pas?--lança Picrate. - ---Je te répète que, si elle s’est donnée à toi aujourd’hui, je n’ai pas -à y renoncer, pas plus que tu ne renonces à mes jambes: on renonce à ce -qu’on possède. La possèdes-tu?... - ---En tout cas, je la posséderai. - ---Eh bien! alors, mais alors seulement, tu pourras renoncer à elle. -Provisoirement, tu l’espères. Voilà. - ---Mais toi? - ---Moi, je ne renonce à rien, je te l’ai dit, devant que de posséder -rien ... Quant à espérer, non, tout compte fait, non!... - -Siméon s’étonna d’avoir ainsi ergoté sur des mots; et il comprit la -passion violente qui est au fond de la scolastique. Mais Picrate -s’inquiéta d’une telle taquinerie. Et il revint à son propos: il -réclamait une réponse nette, tandis que Siméon, par fine méchanceté, -s’obstinait à des circonlocutions. - -Alors Picrate se mit à geindre, à se lamenter sur son triste sort, à -se dire infirme et digne de pitié:--certes, il n’aurait pas attendu -de Siméon cette dureté de cœur; Siméon, sans doute, avait beau jeu à -rivaliser avec lui, à lui ravir ses amours ... Eh bien! il était las -de vivre, s’il ne trouvait même pas en son meilleur ami un peu de -commisération ... - ---Prends-la!--conclut-il.--Je te l’abandonne; prends-la! - -Il dit ces mots d’une si pathétique voix qu’il en fut ému lui-même -et fondit en larmes. Il bredouillait des plaintes dans son mouchoir. -Bientôt il sanglota. Siméon le voulut consoler. Il y tâcha longtemps en -vain. Puis, entre autres choses, il certifia que de Marie Galande il ne -se souciait guère ... - ---Guère?--mendia Picrate, pleurant toujours. - ---Guère; mais oui, guère!--reprit Siméon. - ---Guère, ou pas du tout?--précisa Picrate. - ---Pas du tout, si tu veux. - ---Oui, je le veux!--Et Picrate insistait:--Oui, je le veux! Mais je ne -veux pas que tu me le dises, je veux que ce soit vrai. Dis?... - -Siméon dut consentir à des affirmations réitérées, sous la menace -perpétuelle des sanglots de Picrate. - -Il ajouta: - ---D’ailleurs, tu l’as vue ce matin: tu dois bien savoir si tu as des -chances. As-tu le sentiment que tu lui plais? - ---Oui, beaucoup! - -Picrate s’était requinqué. Soudain, sa fatuité lui rendit son courage -et sa belle assurance. Ses yeux séchèrent tout seuls. Il se lissa les -moustaches, il fit bouffer ses cheveux et joua le joli garçon. Il -raconta la scène et la modifia, comme procèdent les amants vainqueurs, -à son avantage. - -Et Siméon pensait: - -«Pauvre Picrate un peu vil et très vaniteux ... au demeurant, bien -misérable!... Tu m’as vaincu par tes sanglots médiocres; et comme tu -triomphes, à présent, avec impertinence!... Oui, j’ai pitié de toi ...» - -Et il pensait encore: - -«... Quoique tu me dégoûtes un peu. Du reste, l’anecdote est cocasse. -Ma générosité n’est pas moins absurde que ta prétention. Tu revendiques -cette petite fille; moi, je te la donne ... Et elle n’appartient ni -à toi ni à moi; nous ne l’avons seulement pas consultée ... Ne se -fût-elle pas moquée de nous deux?...» - - * * * * * - -Le lendemain, Siméon décida qu’il verrait Marie Galande une dernière -fois. Il voulait liquider cette aventure; il accordait à son regret la -joie d’un adieu sentimental.--«A quoi bon?» se disait-il; et aussi: -«Pourquoi pas?...» Il croyait limiter à cette entrevue innocente la -permission qu’il avait prise d’être ému, tous ces jours, plus que de -raison. - -De bonne heure, il partit, afin de rencontrer Marie Galande sans que -Picrate le sût. Il remonta la rue par où, d’ordinaire, elle arrivait. -Mais ensuite, à droite ou à gauche?... Où demeurait-elle? et d’où -venait-elle, le matin, toute rose? Siméon l’ignorait. Il craignit de -s’engager dans une direction fausse. Il compta que le chant joyeux -l’avertirait, lui signalerait l’approche de Marie Galande. Il attendit, -l’oreille aux écoutes, devinant l’éclosion de la voix mélodieuse dans -la sérénité matinale de l’air. Il en était, par avance, charmé. Les -minutes s’écoulèrent, trop lentes à son gré, et puis trop rapides après -que l’heure probable de la belle apparition fut passée. Déjà Siméon -n’espérait plus, lorsque le chant se fit entendre, mais sans éclat, -presque morne, battant de l’aile lourdement, comme un oiseau mouillé. A -la reprise, il parut plus lointain.--Siméon s’en étonna;--toujours plus -lointain: Siméon courut après lui ... - -Siméon courait et, par instants, s’arrêtait, incertain de sa piste et -guettant l’indice intermittent du refrain, que l’espace et les rumeurs -de la rue dissipaient. - ---Bonjour, petite Marie Galande!--fit Siméon. - -Elle eut peur. Elle jeta autour d’elle des regards anxieux. - ---Il n’est pas là?--demanda-t-elle, éperdue. - ---Qui?... Mais non, personne n’est là que moi ... Pardonne-moi si je -t’ai fait peur. Je ne voulais que te dire bonjour ... - ---Toi!--dit-elle,--non, je n’ai pas peur de toi ... C’est l’autre, -ce Picrate!... J’ai horreur de lui. Je crois qu’il est le diable. Je -ne veux plus le voir. Jamais, jamais!... Tu sais qu’il m’aime? Hier, -il m’en a raconté, je ne peux pas te dire!... Moi, j’essayais d’être -gentille, parce que tu m’avais dit qu’il fallait ... - ---Comment?--fit Siméon.--Moi? Pas du tout!... - ---J’ai cru ... Je me suis donc trompée?... C’est drôle! je me figurais -... A cause de toi, ça m’aurait fait plaisir d’être bonne, et que tu me -complimentes, comme l’autre jour, quand tu m’as dit, en me quittant: -«Tu es une bonne petite fille ...» Oui, tu m’as dit ça si bien, avec -une voix si douce, que j’en ai pleuré presque ... C’est qu’on ne me -parle jamais ainsi, à moi. On ne m’accoste que pour de vilaines choses. -Toi, tu n’es pas comme les autres, et c’est pour ça que j’aurais voulu -t’obéir. - ---Mais non, mais non!--répétait Siméon,--je ne t’ai rien conseillé de -pareil. Pour qui me prends-tu? - ---Pour toi, que je ne connais pas bien. - ---Alors ... tu as cédé? - -Siméon, en prononçant ces mots, s’étranglait. - ---Non, non: je n’ai pas pu ... Il me caressait la main, et ça m’a donné -le frisson comme si je touchais une bête affreuse. Je me suis sauvée. -Toute la journée, j’ai cru qu’il me rattrapait et qu’avec ses mains il -tirait le bas de ma jupe. J’en ai encore mal à la tête ... Bien sûr que -je ne serais jamais retournée là-bas; et j’avais beaucoup de chagrin de -ne plus te voir. - ---Pourquoi? - ---Si tu ne le sais pas,--répondit-elle,--alors, moi non plus. - -Et elle eut un joli sourire qui éclaira tout son visage. Puis elle -rougit un peu et continua: - ---Ça ne te fait pas plaisir? - -Siméon, troublé, s’excusait: - ---Je suis vieux, petite Marie Galande; j’ai deux fois ton âge; et plus, -même! - -Elle dit: - ---Mais non, tu n’es pas vieux. Et d’abord, ça m’est bien égal!... Tu ne -veux pas qu’on soit amis? - -Elle lui prit le bras et ajouta: - ---Si, je sais que tu veux bien!... - -Ils firent, en silence, quelques pas. Tout à coup, elle se mit à -chanter le mouron, gaîment ... - ---Je suis consciencieuse, moi,--dit-elle;--je n’oublie pas mon métier. -Tandis que toi, tu es un drôle de cocher: tu n’as jamais ta voiture; -qu’est-ce que tu en fais?... - -Et ils bavardèrent, comme des amoureux aux primes jours. - -Marie Galande disait à Siméon: - ---Il y a quelque chose en toi qui vous étonne et vous intimide. On -n’a pas peur de toi, parce que tu es gentil et bon. Mais on n’ose pas -être comme tu ne voudrais pas. Tu imposes. Les premiers jours, je me -demandais ce que c’était. Ensuite, j’ai vu: c’est que tu as l’air -triste, même quand tu ris. Moi, j’aime ça, la tristesse: je trouve que -c’est plus beau que tout, je ne sais pas pourquoi ... - -Siméon répondait: - ---Ne dis pas cela, petite Marie Galande! N’aime pas la tristesse: elle -est un sentiment affreux. Écarte-la de ta pensée, qui est enfantine et -charmante. Il y a en toi quelque chose de très joli et d’infiniment -précieux: la gaieté! Toi, tu es gaie, même quand tu es triste. Tu as -une petite âme légère, chantante et dansante, comme la lumière sur -l’eau. - -Marie Galande reprenait: - ---Aime-moi gaie; et moi, je t’aime triste ... - -Et Siméon: - ---J’aurai la bonne part. Mais ne t’attriste pas à aimer ma tristesse. -Laisse que ta gaieté la dissipe ... - -Ainsi alternaient leurs mutuelles louanges. - -Ils allaient, au long des rues, d’un pas rapide, tant les exaltait -la ferveur dont ils étaient épris nouvellement. Quelquefois, ils se -regardaient, et une agréable gêne leur donnait à rougir. Marie Galande -oubliait de chanter le mouron; les gens ne songeaient pas à l’aborder: -le panier ne désemplissait pas. - -Siméon s’en aperçut et dit: - ---Petite Marie Galande, je t’empêche de gagner ta journée. Il faut que -je m’en aille. Autrement, les petits oiseaux vont mourir de faim!... - -Marie Galande devint sérieuse. Elle hésita: - ---Pas les petits oiseaux, la petite Marie Galande. Oui!... Mais je ne -veux pas que tu t’en ailles!... C’est vrai, il y a aussi ta voiture. -Quel ennui! - ---Au revoir,--fit Siméon. - ---Non, pas tout de suite. J’aurais trop de peine, si tu t’en allais. -Pas toi?... Reste: je n’ai pas faim ... - -Siméon lui dit, en tremblant: - ---Écoute: tu me vendras ton mouron ... tout le panier? - ---Qu’est-ce que tu en feras?--demanda-t-elle, rieuse. - ---Mais j’ai des quantités de petits oiseaux, chez moi! - -Elle le dévisagea, et, malicieuse, un doigt levé, elle répliqua: - ---Je sais très bien que tu inventes. Mais ça m’est égal. Seulement, tu -es donc riche? - -Le panier de mouron fut confié à quelque marchande de journaux: on le -prendrait, en passant, plus tard. - -Quand ils en furent délivrés, ils se sentirent penauds, et Siméon plus -que Marie Galande. Elle demanda: - ---Où irons-nous? - ---Je ne sais pas,--avoua Siméon. - -Ils se regardèrent alors, les yeux troublés et, comme Marie Galande -souriait d’un petit air entendu, Siméon se hâta de dire: - ---Nous irons dans les bois, si tu veux, nous promener ... - -Elle sembla confuse, un instant. Puis, répondant à elle-même, elle -décida: - ---Oui, c’est mieux! - -Siméon, gauchement, s’informait: - ---Mieux que quoi? - -Mais elle demeura silencieuse, la tête baissée; et, d’un geste tendre, -elle se mit au bras de Siméon, toute proche de lui. Ils prirent le -bateau, au Point-du-Jour, vers Meudon. - -Marie Galande aima l’horizon de belles collines, couvertes d’arbres, -au loin, comme d’une mousse. Elle se plut aux jeux de la lumière sur -l’espace large et au reflet du ciel dans l’eau. La chaleur rayonnait et -vibrait dans l’atmosphère épaissie. - -Un petit restaurant leur offrit le régal d’une friture renommée, et -puis un bifteck. Et Marie Galande battit des mains en l’honneur de ce -bon repas, des bateaux qui défilaient et de la compagnie de Siméon. -Mais elle détesta les sifflets criards des remorqueurs; elle se -bouchait les oreilles et disait: - ---Ils gâtent tout! - -Et Siméon s’amusait de la voir ... Ensuite, par les sentiers en lacets, -ils grimpèrent, Marie Galande au bras de Siméon, tous deux allègres en -dépit du soleil lourd. Ils arrivèrent au bois. - -Quand ils y furent entrés, la douceur de l’ombre les enchanta. Le -silence se fit autour d’eux. Ils ralentirent leur marche; et Marie -Galande devint songeuse, à se sentir environnée de calme immobile. - ---A quoi penses-tu?--lui demanda Siméon. - ---Je ne sais pas,--répondit-elle.--A tout!... - -Et, de son petit bras, elle eut un geste vers l’infini des feuillages. - -Puis elle dit, mettant un doigt sur ses lèvres: - ---Écoute ... Qu’est-ce que c’est?... - -Le bruit léger d’une source l’étonnait. Siméon proposa de chercher dans -l’herbe, derrière les broussailles, ce brin d’eau murmurante. Marie -Galande refusa: - ---C’est bien plus beau--dit-elle--quand on ne sait pas où c’est caché -... Tu ne trouves pas? - -Attentif à son gracieux enfantillage, Siméon veillait à ne la point -contrarier. - -Elle écoutait. Elle disait: - ---C’est drôle de penser que, quand on n’est pas là pour l’entendre, -la petite source fait le même bruit ... Elle travaille: elle est -consciencieuse. A quoi travaille-t-elle?... Est-elle gaie ou triste? -Tu ne sais pas?... Crois-tu qu’elle remue quand on n’est pas là?... -Peut-être que non et que tout ça n’est que par jeu?... - -Elle voulut que Siméon répondît. - ---Oui, par jeu, il me semble. Tu dois avoir raison ... - -Alors, encouragée, elle reprit: - ---Qu’est-ce que c’est que les fées? - ---Tu dois le savoir, puisque tu le demandes en ce moment où la présence -de l’une d’elles est probable. Il y en a de toutes sortes. Celle que -nous pressentons ici est l’âme de la petite source. - ---Qu’est-ce que c’est, l’âme? - ---Une petite fée qui est dans les choses qui remuent. - ---Seulement dans les choses qui remuent? - ---Dans les autres aussi: tu as raison. - ---Tu dis ça; mais ça n’est pas vrai, les fées?... - ---Si. Presque vrai!... Du reste, n’aie pas peur: on ne les voit jamais; -on devine qu’elles sont là, voilà tout. - -Marie Galande était rêveuse, inquiète de nouveautés qu’elle n’avait -pas prévues et qui transformaient son idée de la nature. Une sorte de -panthéisme vague naissait, peu à peu, dans son esprit, l’émerveillait -et le troublait. Elle toucha l’écorce d’un bouleau, avec précaution, -comme si elle avait soin de ne pas le blesser; et sa main se fit -caressante, afin de témoigner aux arbres qu’elle était émue d’amitié -pour eux. A ce contact, on eût dit qu’elle s’exaltait davantage. Sa -robe se prit à des ronces et y laissa de pauvres effilochures. Elle -cueillit des feuilles et les mit à ses cheveux. - -Elle s’inclina vers de fines mousses; elle en arrachait de petites -touffes et sur ses joues les appuyait. Elle trouva parmi l’herbe de -minuscules fleurs, jaunes et bleues, et s’attendrit en son cœur de leur -débilité. Elle brisa des tiges vertes, les pressa entre ses doigts, en -fit fluer la sève de lait blanc. Longtemps elle joua dans la minutie -nombreuse des végétations, les dévastant et enfonçant ses doigts -jusqu’à la terre humide, dont la fraîcheur lui plut. Elle avait oublié -Siméon, qui, sans bouger, la regardait en communion secrète avec la -nature. - -Puis elle se dressa, secoua d’un hochement de tête ses cheveux -enchevêtrés de feuilles; animée de soudaine ardeur, elle bondit comme -un chevreau qui s’égaye. Elle courut par le chemin, revint sur ses -pas, s’arrêta, rieuse, un peu folle, devant Siméon, repartit, revint, -et cela maintes fois, les bras écartés, arrondis. A chaque fugue, elle -s’avançait plus loin, ses retours étaient plus joyeux, son visage plus -coloré, ses yeux plus brillants. - -Hardie, elle poussa jusqu’à la lisière du bois. Là, elle vit, de cette -hauteur des collines, la plaine immense, illuminée de grand soleil. -C’était trop vaste: elle en fut décontenancée. Son allégresse tomba. -Ses bras devinrent mous et pendirent. Elle s’immobilisa, un instant, -comme si s’ébauchait en son esprit quelque pensée. Et puis, elle y -renonça: elle se tourna vers Siméon, sourit timidement, l’appela, comme -pour implorer son aide en présence de cette étendue où se perdait sa -rêverie. - ---Tu aimes ce paysage?--lui demanda-t-il. - ---Je ne sais pas,--répondit-elle:--j’aime mieux les arbres et l’herbe. -Ça, c’est trop loin. - -Elle s’assit. Avec son mouchoir, elle essuya son visage en sueur. -Elle n’était plus la petite dryade frénétique de tout à l’heure; elle -avouait qu’elle avait chaud, qu’elle se sentait un peu fatiguée. Elle -ouvrit son col, le rabattit, et défit même deux boutons de son corsage; -et Siméon vit la blancheur de ce cou flexible. Il recommandait: - ---Ne prends pas froid, petite folle! - -Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, lourds, bruns, soufrés aux -bords. Ils arrivaient en masses compactes et menaçaient le soleil, que -bientôt ils recouvrirent. Marie Galande s’amusait de leur stratégie. -Mais Siméon déclarait l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer. Ils -flânèrent longtemps encore, en dépit des conseils urgents de Siméon, -Marie Galande refusant de se hâter. - -Les premières gouttes de pluie survinrent quand ils prenaient le -bateau pour Paris. Puis le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux -du ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs blocs pesants. -Dans le vacarme formidable, Marie Galande fut pareille à un oiseau -qui se blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra contre lui. La -pluie redoubla, battit les toiles tendues en toit sur le bateau; et la -surface du fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse jusqu’au -milieu du pont. Marie Galande releva le bas de sa jupe, l’enroula -autour de ses jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils avaient -choisi la place la mieux garantie. Autour d’eux, l’inondation gagnait. -Siméon fut d’avis de se réfugier dans la cabine; Marie Galande n’y -voulut point consentir. Elle affirmait que c’était beau, plus beau que -tout au monde ... Ils étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis -que la dévastation céleste faisait rage. - ---Nous avons l’air de deux émigrants,--dit Siméon. - -Marie Galande s’informa ... - ---Des émigrants,--expliquait Siméon,--ce sont de pauvres gens qui s’en -vont chercher ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui les -attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. On leur a dit des -choses et des choses; ils ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent -au vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans curiosité vers -l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner. - ---Je voudrais aller avec eux! dit-elle. - ---Pourquoi?--demanda Siméon. - ---Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... Veux-tu? Imagine que -nous nous en allons, très loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus -loin que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, et que nous sommes -dans des pays impossibles!... Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au -monde que Siméon et Marie Galande. Tous les autres sont morts; on ne se -les rappelle plus. Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans -une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. Nous demeurerons dehors, -et jamais, jamais nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel que -Siméon aime Marie Galande, et Marie Galande Siméon. - -Elle dit ces derniers mots presque bas, et elle approcha peu à peu -son visage de celui de Siméon. Mais il avait les yeux fermés,--par -ordre,--et il ne vit pas qu’elle souhaitait un baiser. Elle se retira, -sans comprendre; et, quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée et -qui pleurait à petites larmes. - -Il s’affligea: - ---Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?... - -Elle répondit sèchement que ce n’était rien. Comme la pluie avait -cessé, elle s’aventura jusqu’à la balustrade du bateau, s’agenouilla -sur la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle suivait des yeux -le sillage rapide qui s’élargissait en flots divergents. Son regard -cherchait à se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, une bulle, -un remous, une ondulation que soulevait le glissement de la carène; et, -à mesure que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait un autre -et le filait. Elle déclara bientôt qu’elle était étourdie. Elle n’avait -plus d’entrain ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient -une vaste et morne draperie ... - -Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se sentit seul avec tant -d’amertume qu’il n’osait pas se rendre compte de son état. Il tâcha de -se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était impossible de songer -à rien sans que, par un détour, l’image lui revînt de la jeune fille -vite émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: les lumières -des rues, l’incendie de l’horizon crépusculaire et la naissance des -étoiles dans l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla que le -spectacle naturel ne lui était plus, elle absente, intelligible et que -tout cela se faisait en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se -rappela les paroles qu’elle disait, l’après-midi, lorsque la source, -au creux du bois, murmurait; et il pensa: - -«Non, petite Marie Galande, les choses, quand tu n’es pas là, ne -vivent plus. C’est toi, leur âme!... Si elles continuent à n’être pas -immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens ni de beauté: elles -t’attendent, et leur langueur n’est secouée que de réflexes vains. -Petite Marie Galande, tu es l’âme universelle!...» - -Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra chez lui. Dans l’obscurité -de sa chambre, il évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il -n’était pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la posséder ne le -tourmentait. A peine se fut-il interrogé sur ce mystère, qu’un trouble -inquiétant le saisit. Il appela: - ---Marie Galande! Marie Galande!... - -Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se précisait, et il voyait -Marie Galande toute proche, là, dans cette chambre close où il était -couché, Marie Galande qui riait et qui faisait des mines attrayantes. -Comme elle s’apprêtait, en image, à se dévêtir, il eut honte et il -écarta l’idée voluptueuse. - -Même, il la devina grêle et enfantine, de telle sorte qu’il s’attendrit -sur tant de gracieuse chétivité. - -Il se souvint de ses pauvres vêtements, de ses petites mains et de la -maigreur de ses bras, sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe -brune et son corsage bleu fané lui parurent tristes et lamentables. Il -médita de l’habiller de couleurs claires. - - * * * * * - -Le lendemain matin, il la retrouva, ainsi qu’ils en étaient convenus. -Elle fut gentille et simple, et affirma que, la veille, elle avait eu -plus de plaisir que jamais. Seulement, ce ne serait pas ainsi chaque -jour: il fallait être raisonnable. Le dimanche, oui, le dimanche, elle -voulait bien qu’on se promenât: à cette espérance, elle applaudissait. -En semaine, on se verrait le matin, peut-être une heure, mais pas plus, -avant d’aller au travail l’un et l’autre. Elle marquait de petits -gestes nets les articles de son programme. - -Siméon dut consentir. On n’était qu’au mardi encore: il énuméra et il -compta les jours de l’attente. Mais elle dit, d’un ton résolu: - ---Voilà ce que Marie Galande a décidé, monsieur Siméon! - -Ils rirent de «monsieur Siméon». - -Puis ils cheminèrent par des rues quelconques, sans trop savoir où ils -allaient. Une pauvresse, qui tenait un enfant dans ses bras, chanta, -pour mendier, une romance,--une romance ridicule à cause du sentiment -excessif et de la galanterie fade.--D’une fenêtre où il était -enchaîné, un perroquet l’accompagna de cris et de roulades forcenés: -il semblait rivaliser avec elle. Cette cacophonie amusait fort les -passants. Si la pauvresse se taisait, l’animal se taisait aussi; au -couplet suivant, il éclatait en vacarmes nouveaux. - -Marie Galande s’indigna: elle voulait que l’on rentrât ce perroquet -stupide et insolent qui ne laissait pas une chrétienne gagner sa vie. -Elle rageait quand le public s’esclaffait. - ---Est-ce Dieu permis! disait-elle. - -Siméon fit le geste de chercher quelques sous dans sa poche pour les -donner à la mendiante. Un peu timide, Marie Galande lui demanda: - ---Ça ne te fait rien que ce soit moi qui les lui donne? - -Il y avait plusieurs sous: elle admira la somme. En portant cette -aumône, elle rougit. Toute confuse, elle revint à Siméon, lui prit le -bras et l’entraîna. Comme elle était visiblement émue, elle expliqua: - ---Tu sais, moi, je n’ai pas l’habitude ... - -Elle sourit. Siméon s’attrista de ce petit visage puéril et doux, qui -souriait; et il comprit la pauvreté perpétuelle de Marie Galande, sa -pauvreté qui, de l’enfance, l’avait menée à ses vingt ans, au jour le -jour, sans nulles délices. - -A la devanture d’un magasin, dans ce faubourg, il y avait des robes -dressées sur des mannequins d’osier, d’autres étalées, et des chapeaux -avec des rubans et des fleurs. Siméon dit à Marie Galande: - ---Ne voudrais-tu pas qu’une fois je te fasse cadeau d’une robe comme en -voici?... Celle-ci, par exemple?... - -De son doigt appuyé sur la vitre, il en désignait une qui était bleue, -à volants, ornée de dentelle. Marie Galande se récria: - ---Tu veux rire? Est-ce que tu vois Marie Galande avec tout ce -fla-fla?... J’aurais l’air d’une dame, oui, drôlement!... - -Siméon s’excusa: - ---D’une demoiselle ... - ---C’est ça!--reprit Marie Galande, fort égayée,--d’une demoiselle!... -Est-ce que Marie Galande a l’air d’une demoiselle, voyons? Tu ne m’as -donc pas regardée? - -Il la regardait. Il la trouvait jolie. Il se la figurait, en -demoiselle, ravissante. Elle eut une petite moue de dépit. - ---Si tu veux me donner quelque chose,--fit-elle,--achète-moi un pain de -seigle et une tablette de chocolat. Tu veux? - -Elle s’étonna de ses prodigalités, car il offrait une boîte entière de -chocolats pralinés, dans du papier d’argent. Et puis, un bouquet de -violettes l’enchanta. Mais alors elle dit: - ---Maintenant, c’est tout, pour aujourd’hui. Je crois que tu n’es pas si -riche que ça, et que tu te gênes pour me gâter ... - - * * * * * - -Les autres matins, ce furent diverses friandises; et même, un jour, -une petite broche qui ressemblait à du corail. Marie Galande, toute en -joie, se souvenait: - ---Et il paraît que ça porte bonheur!... - -Siméon, scrupuleux, objecta: - ---Écoute, j’ai bien peur que ce ne soit pas du vrai corail ... - ---Tu n’as pas besoin de me le dire,--répliqua-t-elle,--si je m’y -trompe: je ne m’y connais pas beaucoup. - ---Oui, mais ça ne te portera pas bonheur. - ---Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!--supplia-t-elle.--Si ce n’est pas -du vrai bonheur, tant pis. A ça non plus je ne me connais pas beaucoup. -Si je crois que c’est du bonheur, ça suffit!... - -Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre à travers Paris, se -remémorait tant de sagesse. Et les propos qu’il se tenait à lui-même -signifiaient: - -«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne réfléchit pas, s’est -élevée très haut dans le sentiment de la relativité. Les philosophes -ne vont guère plus avant ... Cette petite fille croit aux sortilèges -du corail, c’est un hommage qu’elle rend au mystère dernier des -choses. Elle y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider -le problème, soit qu’elle devine qu’il est insoluble, soit qu’il lui -plaise de n’y point songer. Que je préfère à la fausse science des -positivistes son hypothèse provisoire!... Cette petite fille a, sur -les philosophes, cet avantage de s’être fait une philosophie à sa -convenance. Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur organiser -un système du monde. Mais leur raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes -et, sans doute, la moins importante dans le total de ce qu’ils sont. -De sorte que les voilà pourvus de systèmes du monde qui conviennent à -leur raison et n’intéressent pas le reste de l’être qu’ils sont. Et -ils ne savent qu’en faire. Évidemment! Il n’y a rien à faire, pour -la vie, d’un système du monde que la raison toute seule a fabriqué. -Ils affirment, en manière d’excuse, que leur raison, c’est la raison -même et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants orgueilleux qui ne -voient pas qu’ils sont dupes de leur orgueil! Que Marie Galande fut -plus sage, en confiant à la vie le soin de lui composer le microcosme -qu’il lui fallait!...» - -Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue à l’humanité très -ancienne, du temps qu’avec ses instincts et ses désirs spontanés -l’humanité organisait en hâte la notion récente qu’elle avait de -l’univers entr’aperçu ... - -«Petite Marie Galande,--disait-il, empruntant la forme de -l’invocation,--tu as encore le sentiment de la fraternité naturelle: -auprès des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on te laissait -parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses fables pour signifier que tu -n’es pas indifférente aux épisodes pathétiques de leur croissance et -de leurs frondaisons annuelles. Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois -feuillu, errer avec un visage intelligent et amical ... Et, peu à peu, -tu arrangerais de plus nombreuses idéologies, plus savantes de jour en -jour et aussi plus froides, à mesure que ta pensée entrerait mieux dans -la complication des phénomènes et que diminuerait la ferveur du premier -contact. Tu célèbres d’abord par des gambades et des danses ta prise -de possession du réel. Et te voici qui introduis bientôt des symboles -dans l’allégresse de tes cérémonies. Et puis je t’imagine qui formules -des apophthegmes. Et enfin, retirée loin des apparences, que tu dis -illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative et raisonneuse, ô -petite Marie Galande analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il -de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude et dans l’espoir de ta -connaissance parfaite? Ah! sans doute avant que se fût, en ton esprit, -desséchée la fleur de ton émoi!...» - -Mais toujours revenait à Siméon l’idée de Marie Galande très pauvre. -Il s’émerveillait de la voir, par sa pauvreté même, préservée de -l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, et, par la pauvreté -lointaine de ses ascendants, laissée toute neuve pour la découverte de -la vie un peu plus douce. - -Et il retournait à lui-même, disant: «On a posé la question tout -de travers. La question n’est pas de savoir--en général et dans -l’absolu--si la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! ce problème!... -La question n’est que de savoir s’il vaut la peine que Marie Galande, -grâce à des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, grâce à -de tendres paroles, soit plus heureuse, un instant, quelquefois ...» - -Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. Il le voulut -réaliser; il s’occupa de cette œuvre, désormais, avec une passion -minutieuse et attentive. - -«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur qu’il faut demander la -raison d’être de la vie ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé -à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis dépourvu de toute -aptitude à être heureux. Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle -que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande sera heureuse par -le soin de mon activité incessante, comme je l’eusse été avec plaisir -si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... Ah! que je me -fusse aimé moi-même volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras de -ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé d’emploi égoïste ... «Trop -tard! trop tard!...» me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour toi, -il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; je saurai vaincre la -méchanceté taquine des Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance -la réussite de ton bonheur ...» - -Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui parlait peu, craignant -d’interrompre d’un mot le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle -suivait; et il craignait encore d’être malhabile en ses propos, tant il -avait le souci de ne point aggraver de sa pensée vieille cette jeune -pensée qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie de l’entendre -et de la regarder. Mais, de loin, mieux à l’aise, il lui adressait -mille et mille discours où entrait toute sa méditation continuelle; et -il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. Parfois aussi s’instituaient -de familières causeries, dont il était le double interlocuteur. Il -disait: «Il me semble que ces souliers-là feront très bien; veux-tu -cependant que nous cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante, -ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà de beaux éclairs au café; -aimes-tu mieux les babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer -pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait amèrement d’avoir gâché -sa vie avant qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait à présent. -Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne savais pas. Je n’avais que moi: pour -moi tout seul, à quoi bon m’appliquer?...» - -De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir ses journées, -maintenant il ne souhaitait que de les aménager bien. Même, il -apportait plus de zèle à son métier, afin que ses recettes lui -permissent de mieux choyer Marie Galande. - -Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse pour Marie Galande. On -eût dit que cette petite fille avait éveillé en lui de merveilleuses -puissances de bonté. Il la chérissait paternellement; et il dut bientôt -se rendre compte qu’il avait, pour elle, aussi de l’amour. - - * * * * * - -Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le samedi de la semaine -qu’ils avaient si bien inaugurée par leur promenade à Meudon. - -Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se figura qu’elle souffrait -de quelque chagrin. Il n’osait pas lui demander la cause de tant de -mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant inquiet: - ---Ce n’est rien,--dit-elle.--Tu sais, quelquefois, on est gai sans -qu’on sache pourquoi; on n’a pas de raison d’être plus gai que -d’habitude. On ne le remarque pas, mon Siméon, parce que c’est -agréable. Mais, si on est triste sans qu’on sache pourquoi, on le -remarque et ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande injustice; -et on voudrait bien s’empêcher!... On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu -veux? Le cœur est drôle. - -En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. Triste, elle réclamait -une amitié plus compatissante. Elle s’appuyait contre Siméon. Elle -lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils marchaient, -nonchalamment, au hasard, sans presque causer. De temps en temps, elle -levait les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle touchait de sa -joue l’épaule de Siméon,--ce joli geste en guise de parole. - -Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune corps, gracieux avec -abandon. Il voyait, à la dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous -l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et la petite poitrine -ronde emplir le corsage, se gonfler et se hausser ou s’alanguir selon -l’alternative du souffle léger. Les cheveux blonds, plus d’une fois, -touchèrent son cou, et cette caresse le fit frémir. - -Ils suivaient des rues faubouriennes, si étroites que le soleil n’y -entrait pas, ils longeaient des maisons vieilles, grises ou jaunes et -qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux fenêtres pendaient -de pauvres loques, du linge, des vêtements de toile, accrochés à des -cordes transversales. - -Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, malgré la lumière, était -triste. Des arbres malingres, déjà tout dépouillés par l’excès de la -chaleur estivale, dressaient de distance en distance leur silhouette -régulière. Loin, par delà les talus et les terrains vagues, des -échoppes et puis de hautes bâtisses s’entassaient. - -La détresse du lieu contrastait avec la fête du soleil si violemment -que Siméon s’en affligeait: il voulut distraire de ce spectacle -Marie Galande. Il avait goûté le charme des rues pauvres et leur -demi-obscurité. Mais, maintenant, il foulait des feuilles séchées qui -craquaient, et son émoi, dans la splendeur du jour, le tourmentait -fort. Le silence où son amie s’obstinait le gêna. - ---Petite Marie Galande,--fit-il,--c’est demain dimanche et congé. Où -irons-nous? As-tu choisi? - ---Non,--dit-elle,--je ne sais pas. - -Sa voix était si douce, un peu plaintive et toute frêle, qu’il l’aima -bien davantage. Il prit entre ses deux mains la main de Marie Galande. -Marie Galande le regarda si gentiment, et elle mit dans son regard tant -de gratitude et de joie soudaine qu’il eut peur de la trop aimer. Et -vite il demanda: - ---Veux-tu que nous retournions au bois, comme l’autre jour? - ---Non,--répondit-elle;--il ne faut pas recommencer ce qui a si bien -réussi. Peut-être que ça manquerait: et alors, tout serait gâté. - -Elle fut quelque temps silencieuse; et Siméon ne savait pas si elle -continuait, en soi, sa pensée comme un écho prolonge les derniers sons -d’une mélodie, ou si elle était attentive à quelque nouvelle idée. Elle -parut hésiter à dire ce qu’elle désirait. Puis elle se décida et, en -rougissant, timide, avoua: - ---Ce que je voudrais pour demain, devine! Mais je suis sûre que tu ne -devineras pas. Voici. Je voudrais, je voudrais ... Ça t’ennuiera!... Je -voudrais que tu me conduises à la fête de Ménilmontant ... - ---Convenu!--dit Siméon. - ---Oui, mais ... ce n’est pas tout ... Le plus grave, c’est maintenant; -écoute!... Consulter une somnambule sur mon avenir ... - -Siméon ne répondit pas tout de suite. Elle se résigna: - ---Je me doutais que tu ne voudrais pas. - -Il ne demandait pas mieux; seulement, ces somnambules sont des -farceuses: elles inventent ... - ---Elles inventent, elles inventent!... En tout cas, moi j’ai confiance. -Et ça me plairait qu’on me révèle mon avenir. - -Marie Galande s’exaltait. Ses yeux brillaient, de joie d’abord et -ensuite de crainte. Elle frissonna ... - ---Parce que, vois-tu, je ne suis pas tranquille. J’ai au fond du cœur -qu’il va m’arriver quelque chose. Ça, j’en suis sûre. Mais je ne sais -pas si c’est du bien ou du mal ... La somnambule trouvera. - -Elle était agitée. Elle allait de la plus vive allégresse à la plus -sombre rêverie. Cajoleuse, elle risqua: - ---Je crois que tu ne m’aimes pas beaucoup ... Tu ne m’as jamais -embrassée!... - -Comme Siméon, troublé, ne se hâtait guère, elle dit: - ---Aujourd’hui que j’ai du chagrin, il faut qu’on m’embrasse. - -Siméon, gauchement, demanda: - ---Quel chagrin as-tu, petite Marie Galande? - ---Embrasse-moi et je te dirai!... - -Elle se dégagea, fit volte-face et, preste, se campa devant Siméon, de -telle sorte qu’il vint à elle malgré lui. Elle tendit sa joue et, quand -Siméon s’apprêtait à lui baiser la joue, d’un prompt mouvement elle -posa ses lèvres sur les lèvres de Siméon. L’instant que leur baiser -dura leur fut une éternité ... - -Puis ils se dégagèrent, leurs yeux s’ouvrirent; et ils semblèrent -étonnés de se voir, si proches, et cependant déliés l’un de -l’autre:--deux êtres!... - -Ce fut un éclair. Marie Galande, la première, reprit conscience de soi. -Elle souriait, tandis que l’extase immobilisait encore Siméon. Alors, -mutine, elle lança: - ---Voilà. Mon chagrin, c’était que tu ne m’embrasses pas! - -Comme Siméon ne revenait pas de son trouble, Marie Galande fut, pour -rire, courroucée. - ---Ce n’était pas,--dit-elle,--très doux, très doux? - ---Oh! si, très doux!...--répondit-il. - ---Seulement?... - ---Seulement, tu es une petite fille, Marie Galande, presque une enfant; -et moi, je suis presque vieux. Je pensais t’aimer ... pas de cette -façon-là ... - ---Et tu m’aimes de cette façon-là?--fit-elle en battant des -mains.--C’est dit, c’est dit! Tu ne peux plus dire que non!... - -Elle saisit le bras de Siméon. Gaie, elle l’entraîna. Pour éviter le -silence où elle savait bien que son ami s’égarerait comme parmi des -ombres indéfinies, elle parlait, un peu au hasard. - -Elle s’interrompit d’un bavardage et dit avec une moue dépitée: - ---Ça me fait de la peine que tu sois triste, après que tu m’as -embrassée. Même, je trouve que ce n’est pas très poli. - -Elle ne voulut pas lui laisser le temps de répondre, et, de l’embarras -où elle le vit, elle se mit à rire gentiment. Elle recommença, pour -occuper les trop poignantes minutes, ses vains propos: - ---Oui,--disait-elle,--tu es très vieux, très vieux. On ne peut plus -compter ton âge, tant tu es vieux! Et Marie Galande est une si petite -fille qu’on a envie de l’envoyer à l’école et, si elle n’est pas sage, -de lui mettre un bonnet d’âne et un écriteau. N’est-ce pas? - -Elle éclata de rire. Elle tirait à elle Siméon pour démontrer qu’elle -était forte et pour qu’il sentît, contre son bras, un jeune corps de -femme frémissante. Elle s’écria: - ---Comme c’est bête, ce qu’on dit! Les baisers valent mieux. - -Siméon chancelait; il la serra contre lui ... Ils cheminaient -lentement. Un passant qui les vit détourna la tête par obligeance. Un -cantonnier les interpella: - ---Un joli temps, les amoureux, pour les amours! Allez, allez, vous ne -faites pas de mal ... - -Marie Galande acquiesça; et elle dit à Siméon: - ---C’est vrai, qu’on est des amoureux. Est-ce que ce n’est pas agréable? -Écoute, Siméon, puisque je t’aime ... - -Elle se fit très câline. Soudain, elle poussa un cri d’effroi. - ---Qu’est-ce?--demanda Siméon. - -Mais elle ne répondait pas. Elle tressaillait. Sa voix s’arrêtait à sa -gorge. Siméon vit, à quelque distance, Picrate qui déambulait à grands -coups frénétiques de ses poings qui frappaient le sol. Il s’éloignait. -Marie Galande put articuler: - ---Sauvons-nous! Vite, vite!... - -Siméon dut la suivre. Ils gagnèrent une petite rue. Siméon s’efforçait -de tranquilliser Marie Galande: - ---Calme-toi, petite. Il ne nous a pas vus: il s’en allait ... - -Marie Galande voulait encore se sauver: - ---Viens,--disait-elle d’une voix essoufflée.--Peut-être qu’il court -après nous. S’il nous rattrapait!... - ---Mais non. Tu as bien remarqué qu’il s’en allait ... Et puis, il ne va -pas vite, le pauvre Picrate ... Et puis, pourquoi as-tu si peur de lui? -Il n’est pas méchant. - ---Il est méchant!--répliquait Marie Galande.--Il est le diable. S’il -nous rattrapait, ce serait une chose effrayante!... - -Il fallut longtemps pour l’apaiser. Après que sa terreur se fut calmée, -elle pleura et, parmi ses larmes, sourit. - ---Maintenant,--dit-elle,--je crois qu’il est tard: il faut que j’aille -prendre mon panier. Toi, tu iras à ta voiture. Au revoir ... Je -pensais, tout à l’heure, qu’on pourrait avancer le dimanche d’un jour -et être, aujourd’hui, toute la journée ensemble ... - ---Veux-tu?--suppliait Siméon. - ---Non,--répondit-elle,--non. - -Elle réfléchissait. Elle semblait combiner ceci et cela et n’être pas -sûre de son désir. Siméon la pressait ... Et puis, elle décida: - ---Non! Nous avons dit demain. Probablement que c’est mieux. Si tout est -préparé pour demain, et pas pour aujourd’hui ... - ---Mais--objecta Siméon--nous n’avons rien préparé ... - ---Oh! pas nous, pas nous!... Il n’y a pas que les gens, qui préparent. -S’il n’y avait qu’eux!... S’il n’y avait qu’eux, Siméon, je pense qu’il -ne leur arriverait pas de mal ... - ---Alors, qui? - ---Je ne sais pas ... Les fées et les diables!... Non, demain! - -Quand ils se séparèrent, elle prétendit que Siméon lui donnât encore -un baiser. Elle y apporta toute sa tendresse fougueuse et gaie. Puis -elle se sauva, courut. Siméon la regardait partir et ne point se -retourner. Il sentait une belle ivresse le posséder et son cœur battre. - -Vers le soir, le souvenir importun de Picrate le hanta. Depuis une -semaine bientôt, il négligeait de le rencontrer, craignant des -questions pénibles, des colères fâcheuses. Il s’était dit qu’il -laisserait Picrate oublier Marie Galande. En outre, il se demandait -s’il n’éprouvait pas quelques remords à l’endroit de ce camarade ... - -Le souvenir de Picrate le tourmenta. Il se mêla au souvenir de Marie -Galande, et de manière à le gâter. Il fut impérieux ensuite ... Et -Siméon, son fiacre reconduit, résolut d’aller voir Picrate. - -Il n’était pas au petit café de naguère, où ils causaient. Chez lui, -de si bonne heure?... Siméon tenta l’aventure. Au fond d’une cour et -d’un couloir, il reconnut la porte. A peine eut-il frappé qu’il le -regretta: l’idée d’une interminable conversation, gênée de réticences, -de mensonges, lui fit horreur. Mais une voix véhémente cria: - ---Entrez!... Eh bien! entrez, quoi?... - -Siméon ouvrit la porte. Mais, aussitôt qu’il l’aperçut, Picrate rugit: - ---Va-t’en! va-t’en!... Va-t’en, ou je fais un malheur!... Va-t’en tout -de suite!... - -Il se congestionnait. Toute sa face était secouée de sa fureur, ses -cheveux tressautaient de ses mouvements convulsifs. Il avait les poings -fermés, les coudes bandés, prêts à se détendre en terrible ressort. -Son buste, en avant, voulait bondir; l’infirmité le tenait au sol ... -Siméon fit mine d’entrer, Picrate alors laissa s’exalter sa rage. Il -hurla: - ---Si tu entres, je vais te tuer! - -Siméon s’efforça de l’adoucir: - ---Je ne te comprends pas ... Pourquoi? que t’ai-je fait?... - -Mais Picrate ne permit pas qu’il en dît plus long. Pâle, livide, d’une -voix qui sifflait entre ses dents, il répéta: - ---Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te tue!... - -Et ses mains fouillaient à l’intérieur du chariot ... - ---Alors, Picrate, adieu!--dit Siméon. - -Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte derrière -lui, il entendit le souffle rauque de Picrate qui haletait comme une -forge. - -Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses yeux cette vision -qu’il avait eue de Picrate. Les images se succédaient, et la scène -se reconstituait avec netteté: la chambre, petite et en désordre, -qu’éclairait seulement une lampe placée sur une chaise; Picrate par -terre, disposant à plat devant lui des séries de cartes postales -illustrées, afin, sans doute, de les classer. Et puis l’éclat de -sa fureur, quand il reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa -surexcitation démente ... - -Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme il y avait alors dans son -cœur de la joie, il lui semblait--sans qu’il le sût--que tout, sur -terre, ne devait être que joie. Il en voulut à Picrate de lui enlaidir, -si peu que ce fût, son bel horizon. Il lui chercha chicane, à part lui, -le dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint en aide. - - * * * * * - -Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier qu’il faisait beau -temps. Il ouvrit ses persiennes: les flots du matin l’inondèrent, et -la fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, ses joues. Le ciel -était parfaitement pur de nuages; une vapeur légère en adoucissait le -bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en gloire. - -Marie Galande devait le retrouver, sur les onze heures, au coin de -telle et telle rue. L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait -... Une malice de lui-même envers soi s’amusait à brouiller les -noms de ces rues, à les confondre avec d’autres, à lui offrir divers -rendez-vous inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, inscrivit -sur son carnet: «Au coin des rues telle et telle»; et même, flâneur, il -esquissa le plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à onze -heures, il avait le loisir de travailler: sa conscience lui prescrivait -d’aller prendre sa voiture et de gagner au moins la nourriture de son -cheval, le remisage de son fiacre. Mais une invincible nonchalance -l’amollissait, et, dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger. -Il consacra toute sa matinée à prévoir que Marie Galande arriverait -sans nul retard, à craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait -la venue de Marie Galande. Et cet instant de la rencontre signifiait -à lui seul assez de félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie -de Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son trouble qu’en -hâte il retournait aux tendresses initiales. La voix de Marie Galande -le caressait et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus s’il -éprouvait de la souffrance ou de la volupté. - -Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très bas: - ---Bonjour, mon amoureux! - -Elle ajouta, bientôt: - ---N’est-ce pas que nous irons consulter la somnambule?... - -Elle fit l’enfant, capricieuse. Elle affirma qu’on s’amuserait -beaucoup. Seulement, la somnambule, le souci de l’avenir et le projet -de savoir plus loin que l’heure où l’on était l’empêchaient de se -consacrer toute à sa joie. Nerveuse, elle augurait du bien, du mal, et -se perdait en cette incertitude ... A peine le déjeuner, dans un petit -restaurant, lui donna-t-il quelque distraction. Elle disait: - ---Ça vaut mieux d’être renseignée. Au moins, on ne risque pas -d’imaginer des choses et des choses. Par exemple, selon qu’on doit -vivre très vieille ou un tout petit peu, il faut qu’on s’arrange -autrement. Je me figure que, si les gens étaient sûrs du temps qu’ils -vivront, ils ne feraient pas tant de sottises ... Ce n’est pas ton avis? - -Siméon répondait que oui, mais qu’il ne croyait pas aux somnambules, et -il disait encore que Marie Galande vivrait jusqu’à un très grand âge ... - ---Oh! je n’y tiens pas,--répliquait-elle.--Ce que je veux, c’est savoir -... Et si tu m’aimeras! et si c’est bon pour toi de m’aimer!... - -Le vacarme des orgues de Barbarie et des pianos mécaniques annonçait de -loin la fête. Cette cacophonie, dans le désert des rues dominicales, -se répandait, toujours plus distincte, plus véhémente. A la première -bouffée de la folle musique, survenue par le dédale des maisons, Marie -Galande avait écouté, comme si son destin là-bas s’affirmait. Et comme -si son destin l’appelait, elle se dépêcha, traînant à son bras Siméon. - ---Viens,--disait-elle.--Autant vaut savoir tout de suite. Et puis, si -c’est bon, nous n’aurons plus qu’à rire et à rire. - -Siméon s’efforçait de lui faire entendre qu’elle attachait trop -d’importance à de tels présages. Il redoutait une imprudence de la -somnambule: - ---Ce ne sont que des bêtises!--déclarait-il. - -Peu à peu, la musique augmentait. Il s’en perdait, par-ci par-là, des -lambeaux, accrochés sans doute à l’obstacle d’un mur, d’une cheminée. -Et puis, les instruments divers se mêlaient; et leur confusion, qui -s’aggravait en même temps que leur violence, fut infernale quand -Marie Galande et Siméon débouchèrent sur le boulevard. Cela criait, -hurlait, meuglait, emplissait les oreilles ... Quelle bête en délire -produisait cette clameur formidable? Marie Galande, une seconde, -hésita; l’approche du monstre l’épouvantait. Siméon la vit, toute -pâle, qui regardait devant elle, avec une sorte d’effroi douloureux. -Et puis, dans le tumulte discordant, elle reconnut des ritournelles -familières, des bouts de petites chansons dont elle avait appris les -paroles, jadis, d’un camelot qui les vendait et, pour le même prix, -enseignait la façon de les chanter. Il lui sembla que ces pauvres airs -lui faisaient accueil; elle en murmura des bribes ... - -Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les bêtes en étaient -fringantes, et d’aucunes, cabrées, étonnaient par la régularité de -leur allure cependant. Il y avait là-dessus des hommes et des femmes -qui menaient un grand tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple -parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche allégresse, -prétentieuse, et qui vise à l’effet. Triste gaieté, qui se moque, se -vante et se travaille au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres âmes -qui n’ont plus la naïveté du beau rire!... - -Marie Galande était fascinée par le spectacle étourdissant de ce -manège. Les paillettes et les paillons brillaient au soleil et -fuyaient, emportés dans le tourbillon général. Et fuyait aussi l’orgue -forcené: son tintamarre s’en allait, on l’entendait moins; puis il -revenait, avec des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et s’en -allait et revenait, infatigable. Marie Galande admirait tout cela; -Siméon lui offrit de monter l’un de ces chevaux si bien dressés et -caparaçonnés: - ---Pas maintenant,--dit-elle.--Après, peut-être; nous verrons. - -Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, par la foule, jetés -d’un brouhaha dans un autre. Les gongs, les sonnettes, les cloches, -les grosses caisses se succédaient; et les boniments, les parades, -les pitreries compliquaient le tohu-bohu. Pour l’odeur, elle était -fournie par la friture des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines -fades; et la foule y collaborait; des cages de fauves, par endroits, y -mêlaient encore leur spécialité. - -Marie Galande s’attardait à examiner des clowns. Elle riait de leur -maladresse savante, de leurs gifles et de leurs calembredaines. -Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule et manœuvra si bien -qu’une prophétesse extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, et -d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau tigrée, et d’autres qui -avalent des sabres ou mangent du feu, étaient peintes sur des affiches -prometteuses. Marie Galande n’eut point envie de les connaître. Elle -contempla des loteries et voulut essayer sa chance. Les lots étaient -engageants,--des porcelaines coloriées, de la verrerie,--et l’on -choisissait parmi des séries variées de bibelots. Mais la grosse -affaire, pour Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance du -hasard ou sa mauvaise volonté. - ---Nous allons bien voir! disait-elle. - -Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine des lendemains. Une -première fois, elle perdit. Siméon lui expliqua de son mieux que cet -accident n’était pas une calamité; tout au plus, si elle tenait à -chercher là des présages, avait-elle le droit de conclure qu’un bonheur -lui échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui surviennent, un de -moins, petite aventure!... - -Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, et maintes fois -perdit, et affirma: - ---Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!... - ---Mais non, pas tous!--dit Siméon.--Regarde combien il reste de lots -devant toi, et de jolis ... Et le marchand, sois-en sûre, en a bien -d’autres en provision. Tu n’imagines pas, petite Marie Galande, quelle -infinie réserve de bonheurs il y a dans la vie: c’est innombrable! Il y -en a tant que tu en auras beaucoup. Joue encore, tu gagneras. - -Elle hocha la tête: elle ne comptait plus sur la faveur du hasard. -Siméon regardait s’attrister cette petite fille qui se croyait en -présence de sa destinée et qui la consultait. - -Au douzième coup, Marie Galande gagna. Son visage s’illumina de joie. -Elle cria: - ---Bravo! bravo!... - -Elle battit des mains et négligea d’abord de s’intéresser à son lot, -qu’elle devait choisir entre les plus désirables: la chance lui était -venue!... - ---Catégorie A,--dit l’auxiliaire du Sort. - -Marie Galande hésita. Mais un ingénieux presse-papier lui parut digne -de sa préférence. C’était une boule de verre, emplie d’eau et close -hermétiquement, où un petit village se voyait: deux ou trois maisons, -un arbre, un chien, deux paysans; les paysans, l’un rouge et l’autre -bleu, étaient aussi grands que les maisons. Or, pourvu que l’on -retournât la boule quelque temps, il suffisait ensuite de la ramener à -sa juste position pour qu’une neige abondante et menue se précipitât -sur le village, comme sur les véritables villages tombe la neige -véritable. Elle couvrait le sol, se posait aux branches de l’arbre, -coiffait d’un capuchon les paysans et menaçait d’ensevelir leur chien. - ---Brrr!--fit Marie Galande. - -Et elle s’étonna de l’invention. Siméon prit part à son jeu. - ---Quand le charmant hiver viendra,--dit-il,--nous irons voir dans la -campagne la belle neige ... - -Elle répliqua: - ---Pourquoi dis-tu que l’hiver est charmant? J’y ai si froid! - ---Le prochain hiver, petite Marie Galande, tu n’auras point à -souffrir!... - ---Pourquoi?--fit-elle, effarouchée.--Est-ce que je serai morte? - ---Petite folle, petite folle, quelles idées as-tu en tête? Tu n’auras à -souffrir de rien, parce que j’aurai soin de toi. - -Mais déjà elle n’écoutait plus. Attentive à sa seule pensée, elle -demanda, pour en finir avec ses calculs: - ---Un bonheur sur douze, est-ce beaucoup? - ---Beaucoup, beaucoup!--dit Siméon. - -Elle découvrit la baraque d’une somnambule. Son cœur bondit. Sans plus -parler, elle s’approcha. Sur le tréteau, l’impresario de la pythonisse -annonçait que cette dame avait la science infuse et, dans les lignes de -la main, discernait des choses merveilleuses; d’ailleurs, elle n’était -pas moins habile à interroger les cartes, à interpréter les rêves, à -traduire les signes inclus dans le marc de café. - -Marie Galande écoutait avec stupeur le monologue du charlatan. Quelques -sornettes un peu poussées la mirent en défiance. Mais l’homme tourna -ses hâbleries vers la fatalité, la mort et les plus émouvants problèmes. - ---Entrons-nous?--demanda Marie Galande à Siméon. - -Siméon vit qu’elle avait peur. Elle le dit bientôt: - ---Écoute, je n’ose pas ... - -Et ils s’éloignèrent. - -Elle avouait: - ---Peut-être que ça vaut mieux de ne pas savoir?... - -Siméon l’encourageait à écarter les idées sombres. - ---Pourquoi,--lui disait-il,--as-tu cette crainte de l’avenir? - ---Parce que je suis heureuse à présent!--répondit-elle.--Avant, je ne -pensais à rien ... C’est l’habitude qui me manque ... - ---Tu es heureuse? - ---Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? Méchant! Je suis heureuse avec -toi. Seulement, d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut pas -parler: chut!... - -Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un air mystérieux. Elle fut -la première, cependant, à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses -yeux se firent tendres et doux; elle dit: - ---Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi ne m’aimes-tu pas -davantage? Ce n’est pas très gentil! - -Siméon n’osait pas lui répondre. Elle bouda ... Siméon réfléchit qu’il -était vieux, qu’il avait gaspillé toute sa vie en pure perte: il -s’affligea de n’avoir pas été plus économe de sa vie. Marie Galande, -à son bras, se faisait traîner comme les enfants las d’une promenade -... Siméon voulut qu’elle s’intéressât à la fête qui, autour d’eux, -s’exaspérait. Elle s’y refusa; elle s’abandonnait à sa langueur. «Les -chevaux de bois?...» Elle se fâcha: - ---Je ne suis pas une petite fille! Tu te trompes, si tu crois que je -suis une petite fille! Tu es méchant!... - -La journée tournait mal. Siméon détesta la frénésie de ces musiques -endiablées qui, depuis deux heures, le torturaient: il lui sembla -qu’elles chantaient le désespoir de vivre. La foule, augmentée, -remuante, acharnée à ce plaisir vulgaire, lui parut célébrer le rite -d’une ignoble religion, toute de folie et de vacarme. Le soleil tombait -d’aplomb sur les innombrables têtes et y cuisait de la démence. - ---Allons-nous-en!--dit Marie Galande.--J’en ai assez, de tout ce bruit. -Et toi?... - -Ils profitèrent d’un intervalle entre deux baraques de planches pour -s’esquiver. Il leur fut agréable d’avoir un peu d’espace devant eux et -de ne plus participer à ce tumulte de la joie exubérante. - -Mais la musique les poursuivait. - -Quand elle les eut enfin laissés, Siméon demanda: - ---Où allons-nous? - ---Ça m’est égal!--répondit Marie Galande.--Nous irons où tu voudras. -Comment saurais-je où tu veux aller? - -Siméon la pria de n’avoir point d’amertume: s’il l’avait offensée ou -peinée, c’était sans le vouloir. Marie Galande reprit: - ---Tu as probablement une amie, et je te gêne. - ---Je n’ai pas d’autre amie que toi,--dit Siméon. - ---Oh! moi ...--fit-elle;--qu’est-ce que c’est?... Si tu n’as point -d’autre amie que moi, pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage?... - ---Je t’aime beaucoup,--affirma-t-il. - ---Alors, si tu m’aimes beaucoup, aime-moi! - -Elle cessa d’être irritée. Elle fut enjôleuse. - ---Tu n’as pas encore vu--disait-elle--que, moi, je t’aime tant que je -voudrais que tu me prennes dans tes bras ... comme on fait, tu sais ... -C’est toujours moi qui te demande ce que tu devrais demander. Est-ce -que tu me trouves laide? Non, n’est-ce pas, tu ne me trouves pas laide, -et tu aurais du plaisir à me tenir dans tes bras?... Dis-le moi!... -Non, ne me dis rien: je sais! Seulement, tu te figures que tu es vieux; -tu te racontes des histoires tristes et qui te donnent du chagrin ... -Mais tu n’es pas vieux, si tu m’aimes ... Que j’ai eu de peine à ce que -tu m’accordes un baiser!... Tu te rappelles?... Eh! bien, aujourd’hui, -il me faut tous les baisers, tous, tous! Voilà, je te l’ai dit; -maintenant, fais comme tu voudras ... - -Siméon la serra contre lui. Avec ferveur, il entoura de son bras -frémissant la taille de Marie Galande. Sa main, sur la hanche de la -jeune fille, tremblait. - ---Allons chez toi,--dit Marie Galande.--Ce sera si doux d’être tous les -deux! Je n’ai jamais été seule avec toi. Viens! - -Ils respiraient difficilement, tant les serrait à la gorge l’angoisse -de la pudeur et de la volupté. Ils allaient, d’un pas rapide et -fiévreux. - ---Tu ne me dis rien?--chuchota Marie Galande. - ---Je t’aime, petite Marie Galande, je t’aime!... - ---Dis-moi que tu es content et que tu n’as pas d’autre idée que d’être -content; dis-le moi. - ---Je te le dis, petite Marie Galande. Je t’aime, et c’est tout ... - -Ils ne parlèrent pas davantage. A mesure qu’ils approchaient, leur émoi -les précipitait avec plus de hâte vers l’asile de leur tendresse ... -Siméon sentait battre ses tempes. Marie Galande croyait porter entre -ses bras un trésor ineffable. La rue était déserte. - -Ils arrivèrent. Ils entraient ... Marie Galande s’affaissa sur le -seuil, poussant un cri d’oiseau blessé. Une décharge de revolver avait -retenti. Et puis une autre ... Et puis un bruit de roulettes folles, en -fuite sur le pavé ... - -Siméon s’efforça de relever Marie Galande. Elle avait les yeux -chavirés, la bouche ouverte affreusement. - - - - -III - -UN MEURTRE - - -Que Marie Galande fût tuée, ce fait n’entra pas tout de suite dans -l’esprit de Siméon. Du moins, s’il la vit morte, il ne conçut point -aisément que ce dût être définitif. Son intelligence, frappée de -stupeur, semblait avoir des portions paralysées et d’autres où les -idées viraient, viraient comme les ailes d’un moulin sous la tempête. - -Il avait senti Marie Galande défaillir, glisser le long de lui. Le -petit bras, qu’il serrait, avait frémi d’une convulsion brève et puis -s’était arraché de lui, entraîné par le poids du corps. Le corps avait -tourné, puis était tombé sur le flanc. - -Siméon s’efforça auprès de cette chose inerte. Il appela Marie Galande. -Ses mains s’effarèrent de la mollesse du cadavre. S’il tirait les -épaules, la tête se renversait en arrière. Il arrondit ses bras comme -un berceau, pour la soutenir toute; il ne le put. Alors: il eut un -immense besoin de secours, et il cria qu’on vînt à l’aide. - -On vint: la concierge, des locataires ... Siméon se redressa. Il eut -pleine confiance dans l’initiative de ces gens qui, plus habiles que -lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il s’inclinait, son crâne, -brûlant et lourd, menaçait de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta -contre le mur. - -Mais déjà Marie Galande était soulevée par deux hommes. La -déposerait-on chez la concierge ou la mènerait-on chez le pharmacien, -tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit que le pharmacien valait -mieux. Les porteurs obéirent. Comme ils se mettaient en marche, Siméon -vit la tête de Marie Galande qui pendait et se balançait misérablement. -De ses deux mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il suivit -le cortège. Dans le creux de ses paumes s’appuyaient les cheveux de -l’amie. Mais le cou se ployait douloureusement et parfois, selon -l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. Siméon mit tous -ses soins à lui épargner les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans -saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, la lueur verte -d’un bocal illuminé fut sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur -rouge l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas conscience de ce qu’il -faisait. Il agissait sans le savoir: il accompagnait un cortège. - -Marie Galande fut couchée sur deux chaises. Quelqu’un dit qu’elle -était morte. Il entendit ce mot et ne le comprit guère. Il regardait -vaguement des curieux qui étaient là, derrière les vitres de la -pharmacie. Un sergent de ville entra, puis un autre. Et il y eut des -pourparlers, auxquels Siméon ne se mêla point. On s’aperçut qu’il -était blessé à l’oreille et saignait: on le pansa. On lui demanda qui -était cette jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il répondit -machinalement et, comme l’agent inscrivait ses réponses, il rectifia -l’orthographe de son nom. Et puis, il trembla de tous ses muscles, -et il eut froid au visage. On lui tendit une potion, qu’il but. Il -s’assit. Dans un demi-rêve, il remarqua que l’on emportait de nouveau -Marie Galande. Il ne savait pas où; il n’était pas sûr que ce fût réel. -Brusquement, l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on emportait -Marie Galande, il fallait soutenir sa pauvre petite nuque. Mais il -ne put bouger. Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa volonté -n’allait pas jusqu’à ses membres; ses velléités, courtes et faibles, -remuaient dans son cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la -manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie Galande à sa place. Quand -ils passèrent l’étroite porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps, -à droite ou à gauche; un bras, se dégageant de la pose qu’on lui avait -donnée, bougea, tomba, pendit: un sursaut terrible secoua Siméon. -Cependant il ne réussit point à prier que l’on fît attention, que l’on -ouvrît les deux battants de la porte. Les paroles se multipliaient dans -son esprit; et il ne disait rien. - -A cause de la foule qui était dehors, il ne vit pas ce qu’il advenait -de Marie Galande. Il observa confusément qu’on s’en allait ... La rue -était vide ... Ses idées s’embrouillèrent et il perdit la notion de -tout ... - -Plus tard, en quittant la pharmacie, il se demanda ce qu’il ferait. -Il hésita: la question fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs. -Il ne la résolut point, et partit au hasard. Sa tête brûlait; ses -yeux étaient cerclés de souffrance et, chaque fois que ses paupières -cillaient, une vive douleur lui tirait les tempes. La nuit l’étonna, -les becs de gaz allumés lui semblèrent étranges, absurdes. A sa montre, -il vérifia qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un cauchemar le -tourmentait. Pour s’assurer qu’il veillait, il tapa sur le mur qu’il -longeait et s’y écorcha les doigts. - -Aussitôt, comme à un signal, l’image de Marie Galande se présenta: -l’image dernière, la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? La -soudaineté de l’hallucination parut à Siméon singulière. Mais, au -trouble profond de son cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un -prestige: cette image de Marie Galande, il la sentit vraie. Il en eut -un choc nerveux; une sueur froide le mouilla. - -Où était Marie Galande? Il la chercha dans la confusion de ses -souvenirs. Peu à peu, la scène tragique se reconstitua. Mais on avait -pris Marie Galande; on l’avait emportée!... Siméon souffrit intimement, -à la pensée que d’autres la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils -fait du petit corps misérable? Où, à présent, le retrouver, pour le -revoir, pour lui dire adieu? Où, dans la nuit, sinistre désormais?... - -Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner le pharmacien, les -gens du voisinage. Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès qu’il -était entré dans une rue, il la suivait, hanté par l’idée fixe; et puis -il devenait attentif un instant et, de nouveau, se perdait. Il erra -longtemps, comme au milieu d’une forêt compliquée. Il courait quand il -arriva chez le pharmacien. - ---A la Morgue,--lui répondit-on. - -Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. La Morgue! Il -tressaillit, ses dents claquèrent. Il se révolta, et c’est au -pharmacien qu’il fit part de sa colère: - ---Pourquoi?--disait-il.--Pourquoi? On n’a point à la reconnaître: j’ai -donné son nom, son adresse!... - ---Que voulez-vous? Décédée sur la voie publique: c’est le règlement. - -Il protestait encore. Par pitié de son désespoir, on ne lui répondait -pas. - -En sortant, il cria: - ---Je saurai bien l’en tirer! - -Il n’eut, dès lors, d’autre idée que d’être là-bas, au plus vite. A -grands pas chancelants, il se dirigea vers Paris. Il s’effraya de la -longueur du chemin, de la médiocrité de son allure, que n’accélérait -point à son gré l’intensité de son désir. Un fiacre passait: il le -prit. Il s’étonna d’être en fiacre, autrement que sur le siège et les -guides en main. Les plus futiles circonstances augmentaient le désordre -de son esprit: il pensa qu’il devenait fou ... - -Il n’avait point osé dire au cocher: «la Morgue»; il s’était fait -conduire à Notre-Dame seulement. Les derniers pas, il y suffirait. Mais -bientôt il lui sembla qu’il se retardait, avec de telles irrésolutions. -Il voulut avertir le cocher de son erreur; il ne le put: ses lèvres se -refusaient à prononcer l’odieuse syllabe,--et elle ne cessait de se -prononcer en lui. - -Le clair de lune rayonnait. La nuit limpide, sur les espaces -découverts, sur les places, sur le fleuve, versait une lumière calme. -Mais les rues étaient mi-parties d’ombre et de jour, nettement séparés. -Et Siméon, dans les coins noirs, épiait une terreur vague. - -Quand il fut auprès de l’Hôtel-Dieu, la proximité de la maladie, de -la douleur, le gêna. Il vit, à des fenêtres, des lueurs de lampes, de -veilleuses, dont la mélancolie était poignante. Ensuite la silhouette -vaste et précise de Notre-Dame émergea, pâle, blanche, spectrale. Elle -lui fit peur ... - -Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta que la course fût -achevée. Le fiacre parti, Siméon se demanda s’il oserait aller plus -loin, seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y songeait, il -avançait, comme mû par une force impérieuse. - -Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, de biais, le petit bâtiment -sinistre, sournois, qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme -une bête qui va bondir, le repaire de la mort ignoble était là, -casemate perfide, prison de cadavres. La lune coulait là-dessus, en -clartés blêmes ... - -Marie Galande était là! - -Siméon trouva les portes fermées. Il gravit les marches; il appliqua -ses mains aux battants clos. Une rage le prit de son impuissance. Il -descendit les marches; il parcourut la façade ennemie, sur toute sa -longueur, à droite et à gauche: il la vit impénétrable, gardée contre -lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au fond de son âme, criait: -«Marie Galande! Marie Galande!...» - -Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. Son premier geste fut -de la tirer. Mais il ne la touchait pas, se figurant que les cadavres -allaient tous se réveiller et se précipiter pour lui ouvrir. - -Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses yeux, il y avait -le dessin très net et l’édifice abominable qui contenait Marie -Galande,--ah! oui, la pauvre petite Marie Galande, son corps svelte et -charmant, qui avait vingt ans, qui était en fleur, et qui chantait et -qui chantait éperdument;--oui, là, parmi l’atrocité des cadavres, Marie -Galande jeune et belle. - -Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande se dévidaient dans sa -pensée, mêlées à des visions sanguinolentes ... - -Le retour, à pied, par les rues nocturnes, fut long, pénible, tous les -cent pas découragé. La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du moins, -elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. Siméon n’avait pas dîné: -la faim le harcela. Il eut de tels moments de faiblesse et de vertige -qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un bec de gaz, une muraille, -avant de continuer sa route ... - -Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible fut de passer le seuil -où Marie Galande était tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on -lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, sur la pierre du seuil, -des gouttes de sang. Il frotta une allumette et crut voir qu’on avait -lavé à grande eau ... Il frissonna; et il s’affligea du sang de Marie -Galande, perdu au ruisseau: il l’eût conservé pour la pieuse douleur -quotidienne. - -Le vestibule de sa maison lui fit horreur. Quand il eut refermé la -porte derrière lui, il regretta de n’être pas resté dehors, dehors à -tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de rentrer seul, ici,--oui, -seul ici où il venait, à la fin du jour précédent, avec Marie Galande, -pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!... Il grimpa, le plus vite -qu’il put, son escalier. Dans sa chambre, il revit en imagination -l’amie câline et tendre; il entendit la voix cajoleuse ... Et alors, -il pleura; il pleura longtemps et sans contrainte, abondamment; et, à -mesure qu’il pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses muscles se -relâcher et son peu de force l’abandonner, au point qu’il s’endormit -sur le fauteuil où il s’était abattu ... - -Pendant son court sommeil, il rêva de Marie Galande. Il se promenait -avec elle dans les quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il -lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de ses reparties, et -à ses moindres propos il attribuait une signification profonde et -révélatrice. Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient. -Il l’entendait se moquer gentiment: «Tu es très vieux, oui, tu es très -vieux, disait-elle; et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le vieux -bonhomme!...» Et des aventures s’organisaient, où Marie Galande avait -un rôle principal ... Enfin, dans le soleil matinal que son rêve lui -suscitait, retentit le chant de naguère, à pleine voix: - - Du mouron pour les p’tits... zoiseaux! - Régalez vos p’tits... zoiseaux! - -si distinctement et si fort qu’il s’éveilla. - -Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil matinal entrait à flots, -pareil à celui que rêvait Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait -bouger. Une seconde, il attendit la reprise du chant allègre. Une -seconde, il eut la certitude que la mélodie allait s’épanouir encore -dans la lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres idées -l’assaillirent. Quelque temps, il put hésiter entre les deux séries -d’images, qui se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt, les -mauvaises eurent chassé les douces. Les mauvaises, hardies, intenses, -fulgurantes, fondaient sur lui avec la violence d’une grêle que fouette -l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent là! Siméon les vit, toutes -proches, à les toucher. - -Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut sur le point de discerner -tout le détail de la catastrophe; son attention minutieuse, excitée -soudain, scrutait les épisodes divers du drame; elle cherchait, elle -fouillait ... Siméon s’emparait de son chagrin. Mais l’idée fixe -survint, lancinante:--revoir Marie Galande; une fois encore, examiner -le cher visage; une suprême fois, emplir ses yeux de cette forme qui -était à la veille de disparaître!... - -A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de lui le hideux spectacle -des noyés au ventre énorme, des tués que leurs blessures défiguraient. -Sur une table d’exhibition, des morceaux, raccordés pour le mieux, se -tuméfiaient. La chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre, -violacée par endroits et marbrée, commençait à pourrir. - -Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime dont les journaux -parlaient et qui ne possédait plus ni bras ni jambes, ni nez, ni -cheveux, ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé cette chose dans un -égout, à l’état de charogne; on l’avait apportée là. Les badauds se -pressaient aux vitres et regardaient. De petites ouvrières jouissaient -de ce frisson exquis; de fins voyous faisaient de plaisantes remarques: -la vie, en face de la mort, riait. - -Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas trouver Marie Galande; et, ne -la trouvant pas, il craignit de l’avoir méconnue dans la collection des -cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra. - -Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre et lui conseilla de -s’adresser au bureau. Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie. -Siméon dut traverser encore la foule, incessamment plus nombreuse, -aguichée et mise en émoi par la truculente ignominie du lieu. Un -collégien vantait à un autre collégien les seins d’une morte, droits -sous le suaire. Siméon tressaillit de l’impudeur, à la pensée que Marie -Galande pouvait être ainsi offerte aux regards de chacun. Son instinct -se révolta. - -Il avait la tête perdue dans l’horreur et l’ivresse morne de la mort. -Il lui semblait que tout le sang de son corps affluait à son front et -que son front éclaterait de cette plénitude brûlante. - -Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son tour. Une vieille, -démantibulée, sanglotait des renseignements parmi des jérémiades -inutiles. Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, quelques mots -et négligeait le reste, avec patience. Quand il eut tout ce qu’il lui -fallait, la vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, changea -de feuille et reçut un autre témoignage, celui d’un indifférent qui, -paisible, constatait diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions -était identique, administrativement,--sauf les larmes insignifiantes -de la vieille qui gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux du -revers de ses grosses mains. On dut l’avertir qu’on n’avait plus besoin -d’elle; et, docile, toujours geignante, elle s’en fut. - -Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, sentit que -se modifiait sa souffrance. Tiré hors de lui-même par la vue de -ces misères d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, il -s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de parler, il ne sut que dire. -Il balbutia. Le plus difficile fut de déterminer «à quel titre» il -prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; témoin seulement?... - ---Vous étiez son amant, sans doute?--ajouta le fonctionnaire. - -Siméon, somme toute, aima mieux admettre cela que d’entrer en des -distinctions subtiles. Et il se tut ... - -Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, peu éclairée: un -amphithéâtre, avec des bancs en gradins pour l’auditoire. Une odeur -de chlore, de camphre. Au milieu, une table longue; de grands linges -ramenés, en plis pareils, sur deux corps dont ils prennent la forme un -peu et dissimulent l’individualité. Il y a deux corps parallèlement -posés, identiques d’aspect sous le suaire. L’homme qui conduit Siméon -ferme un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, murmure qu’il s’est -trompé, ne se presse pas. Siméon regarde les deux silhouettes funèbres: -il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande. - -L’homme découvre le visage, le visage de Marie Galande. Siméon ne sait -pas s’il la reconnaît: une brume envahit ses yeux. L’homme attend. -Marie Galande est si pâle qu’à peine se détache-t-elle sur la blancheur -du linge. Il faut que Siméon s’approche. Plus il s’approche et plus -fort bat son cœur, au point de lui faire mal à chaque coup; l’angoisse -l’étrangle plus haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, encadrent -la petite figure. Les cils, sur les paupières abaissées, mettent une -ombre courte. Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs reprises, -s’approche. De tout près, il aperçoit, dans la commissure des lèvres, -un filet de sang, mince comme un cheveu et qui prolonge la ligne -délicate de la bouche. Les joues, même aux pommettes, sont décolorées. - ---Elle ne doit pas avoir beaucoup changé?--dit l’homme, qui volontiers -causerait. - -Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, le blesse. Il ne répond -pas. Changée?... Simplement, ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et -la raison de Siméon chancelle, quand il constate que, trait pour trait, -voici Marie Galande et qu’il ne la reconnaît plus guère ... - -Siméon rêve ... Siméon se persuade qu’il la revoit, vivante, jeune, qui -chante, qui chante à plein gosier «le mouron pour les petits oiseaux». -Il ferme les yeux, un instant: c’est assez pour qu’il évoque Marie -Galande, son panier d’herbe aux bras, par les faubourgs, dans le soleil -qui l’auréole de clarté. - -Marie Galande!... - -L’homme reprend: - ---Elle ne doit pas avoir changé. Elle n’a pas souffert; elle est morte -tout de suite, frappée au cœur ... - -Siméon s’informe. C’est une grande chose, qu’elle n’ait pas souffert. -Est-ce qu’elle n’a pas souffert, vraiment?... - -L’homme veut démontrer son dire ... La blessure en témoigne. Et il ne -demande qu’à le prouver: - ---Voyez plutôt!... - -Et il écarte le suaire, à gauche. La gorge apparaît, blanche comme les -joues ... Ah! Siméon ne peut y regarder. Pudique, il saisit le coin -du suaire et recouvre la poitrine de Marie Galande. Ce corps enfantin, -ce corps joli, Marie Galande allait le lui donner. Elle lui en avait -promis la volupté, quand tous les deux ils revenaient à la maison, -fervents, avec la hâte du désir qui les animait. Siméon se la figure, -rose de marcher vite, exaltée de belle ardeur, gentille et qui va -donner son corps à qui l’aime ... A présent, tout cela est fini ... -Siméon n’aura pas eu cette félicité; il n’aura vu de Marie Galande que -son visage et ses mains, comme le premier venu les put voir ... - -A l’imaginer dévêtue, Siméon s’épouvante. Il rudoie l’homme; il lui dit: - ---Non, non, non!... - -L’autre obéit et se tient coi. - -Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas garde. Il ne songe pas à -détacher ses yeux de l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume; -il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui trouve. Même il -s’apaise à contempler ce calme et cette infinie sérénité. C’est -le repos définitif et absolu; c’est la douceur d’être au delà des -inquiétudes et des regrets: le seul repos ... Elle semble dormir, -après avoir oublié tout!... Et Siméon, quelques secondes, n’a plus de -révolte, son idée de la mort s’est dégagée des circonstances funestes. -Comme si la tranquillité suprême de Marie Galande le gagnait, il -s’abandonne à la fatalité. - -Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge pas, c’est à cause d’un -rêve qu’elle poursuit, qui est ineffable et continu et qui, n’ayant -point d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage ... Qu’elle est -lointaine, qu’elle est sublime!... Ah! trop sublime et trop lointaine, -pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais si allègrement à -la vie! - -La pensée de Siméon va et vient, d’une image à l’autre, et tantôt -admire et tantôt s’afflige. La tristesse même, au lieu de le harceler -comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il ne s’indigne plus; sa -frénésie est tombée. - -Soudain, son regard s’arrête aux narines du masque mort. Elles sont -fines et bien dessinées, la mort les a pincées strictement. Et la -bouche est close. Et la petite poitrine ne se soulève pas. Eh! oui, -Siméon le sait bien, que Marie Galande ne respire plus. Il le sait; -et cependant il souffre de le vérifier encore. De le vérifier et de -le sentir! Il en est oppressé. Il en éprouve une sensation cruelle -d’étouffement. Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il va -suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle l’étreint de telle sorte -qu’il a hâte de n’être plus là!... - -Il fait le geste de vouloir partir. L’homme, relève le suaire; et le -visage de Marie Galande a disparu trop vite. - -Au moment où le linge recouvre le visage de Marie Galande, Siméon -s’aperçoit que, dans son esprit, un grand nuage est descendu, qui voile -l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner encore ... Il -est trop tard. L’homme, avec ses clés à la main, comme un gardien de -prison, s’est mis en route; les clés tintent; il ouvre la porte. Il -faut s’en aller et laisser là Marie Galande en compagnie de ce cadavre -qui est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge pareil. Siméon -cède. Il sort. Ses idées se mêlent, s’embrouillent et ne font pas -de bruit dans sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines qui se -touchent sans le savoir et se rencontrent sans se blesser l’une l’autre -... - -Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre de goûter l’air libre -et pur. Le soleil l’éblouit; et pourtant ses yeux se réjouirent de la -lumière. Ses membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré lui, à -reprendre possession de la vie. - -Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des fleurs qu’en charretée -une femme poussait devant elle: du mimosa, du muguet, des violettes, -de quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel arome. Mais il se -rappela les violettes qu’il donnait à Marie Galande; et il n’osa plus -se délecter de celles qu’il y avait encore sur son chemin ... - - - - -IV - -LA MORT DU SOUVENIR - - -Siméon fut appelé chez le commissaire de police: il trouva, quand il -revint de la Morgue, la convocation «très urgente» qui, depuis le -matin, l’attendait. Il détesta cette corvée. - -Le commissaire était un petit homme frétillant, dépourvu de politesse -et qui ne disait rien sans avoir l’air préoccupé de soupçons terribles. -Ses courtes phrases n’avaient d’autre intérêt que de paraître pleines -de perfidies. Il eut une telle manière d’interroger Siméon sur -les motifs de son retard que Siméon se crut coupable d’une faute -mystérieuse. Il fallut raconter la scène du crime en détail. Siméon n’y -put être que médiocre et, comme il n’ajoutait rien au récit des autres -témoins, le commissaire en manifesta de l’impatience. Il objecta: - ---Vous omettez quelque chose. - -Siméon fil un geste vague. Le commissaire reprit: - ---Est-ce que vous n’avez pas été blessé, vous-même?... à l’oreille, -derrière l’oreille?... Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez; -c’est important pour vous: ça vous sauve! - -Siméon restait ahuri. Le commissaire lui expliqua brièvement que, -sauf cette circonstance, la police pouvait avoir contre lui les plus -légitimes soupçons,--hé, hé!... - ---Vous avez bien quelque idée de l’assassin? - -Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui ... N’avait-on pas arrêté -Picrate?... «Quelque idée de l’assassin?...» Mais oui! Picrate, sans -nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble Picrate!... Siméon -qui, dans tout cela, depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut -l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine lui monta du cœur au -cerveau. Ah! ce Picrate de malheur, il le livrerait!... - ---Vous avez bien quelque idée de l’assassin? - ---Non, pas du tout!--répondit Siméon.--Je n’ai rien vu. - -Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, et s’il avait le droit -de le faire. N’était-ce pas impie envers Marie Galande, lâchement tuée -par le misérable? Mais il se souvint de la sérénité qu’il y avait sur -le visage de la petite morte. Non, Marie Galande ne réclamait point -d’être vengée. Une autre pensée que celle-là entretenait son extase -dernière; un autre rêve, indemne des passions communes. - ---Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux rien vous dire. - -Siméon sut que l’on faisait une enquête, que la vieille chez qui -Marie Galande demeurait ne pouvait être inquiétée: impotente, elle ne -bougeait pas de son fauteuil depuis des mois. - -Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition de la justice. En -outre, voulait-il, puisque Marie Galande était son amie, assumer -diverses charges, telles que les frais d’enterrement, de sépulture?... -Il devait, en ce cas, prévenir l’administration ... - -Siméon remercia. Certes, il lui serait doux d’épargner à Marie Galande -l’ignominie des funérailles misérables et, dans la détresse où son -activité sombrait, il escompta quelque pieux divertissement à choyer -Marie Galande morte, comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui -donner, vivante, toute la joie. - ---Quand sera-ce?--fit-il. - -Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie Galande serait, par -ses soins, conduite pour y dormir son éternelle nuit de sommeil -ininterrompu ... Une petite tombe qu’il fleurirait des fleurs de la -saison et qu’à l’automne il nettoierait des feuilles que les arbres -jettent. - ---Ce sera--dit le commissaire--un de ces jours, après l’autopsie ... - -A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, bouleversée. Ah! cela encore, -ce dernier outrage,--il le fallait? - ---Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin? - -Car, pour préserver de l’injure odieuse le corps sacré de la victime, -Siméon livrait volontiers Picrate ... - ---Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin,--dit le -commissaire,--pour établir qu’elle est morte de sa blessure, et non à -l’occasion de sa blessure, par l’effet d’un autre accident ... - -Et il développa son commentaire. Mais Siméon n’écoutait plus. Il voyait -le pauvre petit corps manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne. -Tout le cauchemar lui revint, des cadavres affreux, de la Morgue, de -la chair meurtrie, en lambeaux ... C’était fini de l’espèce de douceur -qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie où dormirait Marie -Galande. - - * * * * * - -Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, faute de pouvoir rester -en place, vagabondait de rue en rue, comme font les chiens égarés, -une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, celle-là; gênante et -sotte. Il lui sembla qu’une traîtrise était éparse autour de lui et, -incessamment, le menaçait. Il eut peur des ténèbres et des coins -obscurs, des portes béantes où peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le -voie; et lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que les becs de gaz -dessinaient et qui s’allongeaient à chacun de ses pas jusqu’à se perdre -au loin, démesurée, absurde; et si, par le fait de deux lumières un peu -distantes, se dédoublait son ombre, il croyait l’ennemi tout proche et -prêt à sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que son cauchemar -suscitait. - -Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; et il n’était pas -sûr que tel ou tel ne fût pas dément au point de l’étrangler entre ses -doigts, si peut-être un regard importun l’y incitait. Il détournait les -yeux, et il tremblait alors de manquer de vigilance. - -Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte général des rues. Il -y discernait les signes évidents d’une présence hostile; puis des -glissements, des fuites, des murmures, des décharges de revolvers -dissimulés parmi la foule, et des sifflements de balles, qui -l’atteindraient comme l’autre avait atteint Marie Galande au cœur. - -Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta -contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches -raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de -si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de -ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en -vérité?... - -Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses -nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui -furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le -persécuta. - -Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances -spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa -tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons -divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il -projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul -atome ne touchait sans la blesser. - -Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation -précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant. -C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante, -battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque -dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux -quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige ... Et n’était-ce -pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et -s’engouffrait dans un soupirail?... - -Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut -que Picrate était partout ... Comme s’il allait ainsi conjurer le -sortilège néfaste, il prononça: - ---Picrate! Picrate!... - -Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une -vipère, d’un gnome, d’un démon ... «C’est le diable, le diable!...» -Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas -dans les oreilles de Siméon. - -Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant! -D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!... Quand le Picrate -qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il -affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à -le vouloir détruire ... - -Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette -main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se -sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui. - - * * * * * - -Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut -veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire -de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas. -De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On -ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit: - ---Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent. - -Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre -moyen persuasif: - ---Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le -coupable expie son forfait?... - -Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle, -des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers -Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il -se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et -que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de -lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle -et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures, -qui sont tracassières et implacables ... S’il n’avait point aimé Marie -Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette -petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et -belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle -continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la -limpidité du jour ... Évidemment, évidemment!... Siméon conclut qu’il a -tué Marie Galande ... - -Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses, -passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui -n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de -l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard -suffit,--tel cercueil! - -...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât -d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!... Oui, -c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il -résistait, elle bouda, fut exigeante ... - -Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en -afflige, demande pardon, revendique tous les torts,--et ne peut pas les -supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient -même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son -amour naissant ... Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne -pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue, -s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de -tout!... Siméon se débat contre la logique des faits. - -Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire -intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en -repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se -dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire. - -Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des -épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure. -Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!... -Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux -êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir -qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à -Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu, -obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas -fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur -les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée -par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il -la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans -antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un -petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée. -Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate, -et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse -accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce -but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!... - -Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La -complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni -ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve -et sans incertitude:--et la voilà! - -Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable -des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs -pour tuer cette petite fille!... Il eut pitié d’elle. Il se la figura -qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de -l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs, -tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres -... Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit -qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde -et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa -fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne -en prévision de l’événement suprême. - -Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les -hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il -le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le -jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre -d’heures qui était fixé. - -Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables -possibilités!... Cependant, elle fait la moue et rit ... - -A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril -imminent?... Peut-être!... Siméon se rappelle l’inquiétude qui la -tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait -à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme -elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle -était curieuse du lendemain!... La somnambule lui dira de quoi il -retourne ... Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments -qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait -diligence: elle est appelée, elle court!... - -Innocente,--qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait -mensonger de l’amour. - - * * * * * - -...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps -avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On -sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été. -L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante -de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur -âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines, -à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à -jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un -astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets, -dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange, -irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et -lointains prestiges. - -Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à -peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait -plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable -des nuées. - -Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi, -pour ces heures funèbres, la nature environnante. - -Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était -pas là ... Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil, -d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on -le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le -savait pas ... Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait -à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le -cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte -qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait -plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la -terre pudique. - -L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout -près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La -Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il -semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais -écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer -soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle, -avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les -rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle -de vie usée, en peine de s’abolir ... - -Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait -Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des -arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!... L’une -dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes -jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour -les corps, l’autre pour les âmes ... Oui, deux navires en partance -éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu -leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs -infinis de néant!... Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à -battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel, -criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah! -quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les -horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée -emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent, -comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut -voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps, -laissant le reste ... - -Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit -quelques pas attentifs dans la réalité. - -Il aperçut le corbillard. - -Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil -de Marie Galande ... Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la -porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une draperie noire -se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du -bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs -allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint -de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses -mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes ... - -Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail -des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du -char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en -disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs. - -Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs, -et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste -accomplissement. - -Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et -puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue -et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil ... - -Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à -droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie -Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps: - -«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de -toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...» - -Il lui parlait ainsi et l’exhortait. - -Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine -pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut -froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse -mal vêtue. - -La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds -glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les -genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait -dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait ... Souffrir -ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... Il connut -que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux -douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une -l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie -Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens -qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des -regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite -sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait -en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait -d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le -calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant. - -La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil -à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil, -cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla -que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée -l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie. - -Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre -ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son -chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade -qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au -cœur une blessure, et il se lamentait. - -Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt -brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son -lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un -employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs -pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté -de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie -noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les -croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de -sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même, -et il pleura Marie Galande!... - -Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher -tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses -qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur -le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés: -comment en interrompre la terrible promptitude?... - -Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un -croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne -chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux -planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour -l’identique éternité, une pose incommode ou laide!... - -Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain -le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans -rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités. - -Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le -cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent -creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou. - -Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait -l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de -Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses -quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la -gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête, -quelque chose bougea. - -Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière -partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura. - -Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un -désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se -tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité -de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant -pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre. - -Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la -rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage -violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la -repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la -tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses -mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles -s’étaient déchirés. - -Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable -rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances. - -Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place. - -Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son -chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents, -examina des couronnes, des fleurs. - -Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le -cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à -faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers -de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de -l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre -et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres -innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus, -scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un -terroir immonde de chair corrompue. - -Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il -tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier. -Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans -les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs -feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à -s’exhaler ... - -La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, seul parmi la -débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci -agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas -des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie -d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?... - -Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle -le rassura. On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna, sous -la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et -qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort -partout, arrivée à ses fins ou les préparant. - - * * * * * - -Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de -belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier -baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on -refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en -auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse; -ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au -rire enfantin:--il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée. - -Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait -à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si -présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui -parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère, -mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses -phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut -inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire; -il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait, -le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que -l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu -nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà -la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des -sons épars et dont le sens était perdu. - -Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie -Galande vivait ... Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient -si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt -qu’un peu de cendre dans la main?... Hélas! il avait gaspillé son -bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un -avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si -pauvre désormais. - -Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté -jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il -entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande -morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle. -L’image était précise, nette. - -Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse, -l’étudie ... Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut -la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il -contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le -plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de -figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du -visage de Marie Galande. - -Siméon se félicite d’une telle variété, d’une telle richesse multiple -... Et il a peur de s’égarer dans ce désordre ... Car ces divers -moments ne se suivent pas, ne dérivent pas les uns des autres par -les nuances habituelles. Il manque des intermédiaires; les séries -sont incomplètes, et leur caprice fuit toute contrainte ... Siméon -s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. Plus il s’efforce, -et plus étourdiment se dispersent les apparences. Il s’applique à les -dénombrer: elles se sauvent; à les reconnaître: elles se transforment. -Il se fatigue à cette lutte avec lui-même, où il est dupe de lui-même. -Un artifice malveillant de son imagination le taquine, le harcèle. - -Et voici que se substitue aux claires et gentilles visions la soudaine -épouvante. Voici Marie Galande morte, blême sinistrement, du sang -aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par les médecins légistes -ouverte, tailladée; et la voici qui, dans la terre, se décompose!... -Siméon clôt les paupières, il refuse de regarder, mais le funèbre -spectacle s’est fixé en lui. - -De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter une hantise. La -hantise demeure; elle le nargue. - -Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la hideuse mort avec la vie! -Il lui semble que celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver -du contact malsain de la mort le doux fantôme en qui palpite encore -l’illusion fervente de la vie?... Siméon s’évertue à chasser les -idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, il tâche de conjurer -le maléfice: «Allez-vous-en! Ne touchez pas à cette forme belle! -Éloignez-vous!...» Et il a recours à tous les stratagèmes pour isoler -de ce fatras monstrueux une Marie Galande d’autrefois qui, au soleil -matinal, chante le mouron des petits oiseaux et sourit. - -Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle se défait et s’anéantit. -Siméon la cherche en vain. Puis, brusquement, comme un coup de couteau -dans le cœur, la voilà! Siméon croit la posséder; il concentre sur -elle son attention: elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule, -grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son tourment. - -Les jours suivants, l’image se simplifia, se dessécha et prit -une rigidité singulière, glaciale. Au lieu de se mouvoir dans le -décor environnant, elle parut liée aux objets voisins, soumise à -d’invariables attitudes, privée d’initiative et comme paralysée. Elle -ne bougeait plus; elle semblait pétrifiée, changée en statue peinte. -Et muette!... - -Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans doute, s’il réveille en -lui le souvenir des paysages où elle fut. Les arbres parmi lesquels, -joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il recommence la -promenade de Meudon. Le bateau, le fleuve, l’horizon de collines -vertes et rousses ... Mais le temps est gris, le ciel chagrin; les -nuages s’embrouillent, pèsent languissamment sur l’atmosphère molle -et fade. Il n’y a plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau ne -soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente ... Oui, c’est ici -qu’ils descendirent, c’est ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce -raidillon. Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait au bras de -Siméon, déclarant que la côte, en vérité, la fatiguait. Aujourd’hui, -Siméon peine davantage à gagner le bois. - -Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande le choisit pour la -fraîcheur de son aspect. Quand ils y furent entrés, elle se mit à -parler bas, à cause du recueillement que l’ombre des arbres et leur -silence lui imposaient. Et voici la source que Marie Galande écouta, -soudain rêveuse ... «Oui, petite Marie Galande, la source, après que -tu partis, continua son vain murmure. Il n’y a pas, dans les sources -ni ailleurs, de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent -quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau qui coule--mécaniquement!...» - -Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont Marie Galande toucha -l’écorce, en sœur des arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il -a reconnu les branches auxquelles elle arrachait des feuilles, dans sa -joie familière et splendide; et les buissons qui arrachèrent des fils -à sa pauvre robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la terre -qu’elle s’émut de sentir froide sur ses paumes ... - -Les arbres, la mousse, la terre!... - -Et elle?... Et elle--n’est plus là!... Son fantôme? Non plus! Ce n’est -point elle ni seulement son fantôme, cette indistincte silhouette qui, -par instants, se dessine et, maladroite, singe les jolis gestes abolis, -et puis s’évanouit sans avoir remué une feuille ... - -Marie Galande!... Siméon la désire et l’appelle ... Rien, rien! C’est -fini de Marie Galande. - -Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe au cimetière et à la fosse -lugubre où se corrompt le cadavre. Et en lui-même, dans son esprit, il -sent qu’une autre fosse est close où se corrompt, se desagrège et tombe -en pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie Marie Galande; mais -il lui reste l’épouvante et le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne -garde pas son dépôt. - - - - -V - -PICRATE ET SIMÉON - - -Siméon, quelque temps, resta sous le coup de la douleur qui l’avait -assailli. Son esprit continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, en -plein jour, le harcelaient. - -Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises alarmes. Il monta de -nouveau sur le siège de son fiacre, tint les guides et mania le fouet, -et conduisit de rue en rue le vain désir des gens. - -Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide séparait son existence -en deux: le jadis et le maintenant,--le jadis lointain, reculé -brusquement et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, et ce -ridicule aujourd’hui qui émerge on ne sait d’où, qui n’est pas un -lendemain, qui surgit et qui choque par sa réalité crue. - -Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître -dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le -siège de ce fiacre. - -Le même,--sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa -pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!... - -Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des -divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand -il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une -telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien -délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement. -Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie. - -Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge. -Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible -ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui -apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y -promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre -de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie -volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme -se lève parmi les ruines environnantes. - -Il habite ce lieu funèbre. - - * * * * * - -Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre -nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau. - -Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son -négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les -cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert -de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux -regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous -côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit; -ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe, -la poitrine bombée, l’air provocant. - -Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate, -qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable -s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est -imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace -d’éclater. - -De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En -Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux; -leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment -des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui -le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au -pilori,--Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à -cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a -le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que -Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?... - -Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée, -il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule. -Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle: - ---Tu veux encore te sauver, canaille?... - -Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux, -comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de -cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une -voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate -au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille -incertitudes l’envahiraient!... Cependant il longe le trottoir où -Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement: -des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les -ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait -un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la -rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une -porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé. - -Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde -ces gens et qui se tait. - - * * * * * - -Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue -en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon -discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune -médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate, -qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les -badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le -drôle à son remords et n’y plus penser. - -Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait -à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans -l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le -négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?... -Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir -torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin: -oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait! - -Le remords, le remords,--était-ce le remords? - - -La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute, -quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît -arrêter. Voilà tout: il avait peur! - -Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait, -le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas, -évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien, -s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait. - -«Il faut que je me venge,--pensa-t-il,--sans faire semblant d’être -impartial; ou bien que je renonce à me venger ...» - -Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il méprisa cette fureur -qui l’excitait hors de l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa -pensée. - -Mais le souvenir de Picrate tenait bon; Siméon ne sut le chasser. Et il -fallut, le soir, que Siméon cherchât Picrate, tant devenait impérieux -le désir de le tourmenter. Il le guetta sur les huit heures, comme -jadis, et il le vit qui rentrait se coucher, probablement ... Il se -précipita vers lui: - ---Ah! te voilà!--lui cria-t-il. - -La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un mouvement brusque et tel -que si elle allait tomber en arrière, le cou rompu. Dans les yeux de -Picrate, Siméon put apercevoir une épouvante folle de bête traquée, -éperdue. Il en éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même -en continuant la kyrielle des insultes et des menaces que sa colère -proférait: - ---Canaille! assassin! tu n’es pas encore en prison? Je vais t’y -conduire, moi, misérable!... - -Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, sa voix était moins -exaltée. Il lui parut bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame et -dont le sens lui échappait. Il balbutia. - -Picrate prit alors le dessus, habilement. - ---Si tu veux que nous discutions,--dit-il,--viens chez moi, plutôt que -de faire du scandale dehors. - -Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession de toute son énergie, il -commandait. - ---Viens! - -Et il se mit en branle, résolument. Il avançait et ne s’occupait pas -de savoir si l’autre le suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait -d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, ne trouvait rien que -rester coi, stupide. Et puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut -vite fait de le rattraper. Mais Picrate répétait: - ---Viens! - -Il le suivit docilement. - -Quand ils furent entrés dans la chambre de Picrate, la porte fermée, -Siméon s’effraya des quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient -seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande ... Pourquoi -n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses doigts, derrière son dos, en -firent le geste machinal ... - -Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la recherche de sa lampe. Il -l’alluma. Le décor qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de ce -dernier jour qu’il était venu là, Picrate le chassant avec des cris -de haine; il l’entendit encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je -te tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te tuerai, je te tuerai -... Lequel tuera l’autre?...» Des phrases enragées sonnaient dans -son esprit ... L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait pas -lequel; mais l’un des deux, cela sans aucun doute! L’idée du meurtre -l’envahissait. - -«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!...» Oui; et Picrate, bêtement, -avait tué Marie Galande. Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande -au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer ... «Va-t’en, ou bien je te -tuerai!» Cette phrase, tout à coup, prit une signification nouvelle. -Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir ou être tué, et -qu’il était parti; or, s’il avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait -pas Marie Galande. Marie Galande vivrait!... Et Siméon s’émerveilla -de l’hypothèse; mais il souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux -combinaisons louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla devant le -souvenir de Marie Galande pour lui demander pardon. - -Cependant Picrate achevait ses préparatifs. - ---Eh bien!--dit-il à Siméon,--parle, à présent. - -Cette voix brève et rude rappela Siméon de très loin. Certes, il devait -parler, puisqu’il n’était pas venu pour autre chose. Seulement, il ne -sut que dire, une seconde, tant il y avait en lui de trouble et de -confusion. Mais il lança, presque au hasard: - ---Pourquoi l’as-tu tuée? - ---Qui ai-je tué?--répliqua Picrate. - -C’était trop de cynisme; Picrate abusait. Siméon s’approcha de lui, se -pencha vers lui, le regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes ses -forces: - ---Marie Galande!... Marie Galande!... Tu as tué Marie Galande. Voilà -qui tu as tué! Marie Galande!... - -Picrate se secoua, se débattit comme s’il luttait contre des bras -puissants. Mais Siméon négligeait de le toucher. Simplement, la volonté -farouche de Siméon le ligotait; il répondit: - ---Laisse-moi. Tu es fou! - -Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma. - ---Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu m’entends bien? Marie -Galande!... Je t’ai vu. - -Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. Ses yeux se -fermaient à demi. Son insolence l’abandonnait; et il fut lamentable -bientôt, comme une chiffe que le vent maltraite. - -Il atteignit une bouteille de rhum, un petit verre et puis, par -habitude, un autre; il les emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un -d’eux. - -Il s’efforça de nier encore; seulement, il n’avait pas d’énergie et il -articulait à peine cette pauvre jérémiade: - ---Non, non ... tu te trompes. Ce n’est pas moi. Je t’assure que ce -n’est pas moi. Pourquoi aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde. -Siméon, je t’assure, je te garantis ... - -Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter encore la colère de Siméon qui -vociféra: - ---Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que tu l’as tuée! - -Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de Picrate, Siméon criait -davantage. Ce fut une grande clameur accusatrice qui étouffait la -plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait comme un cyclone. -Picrate, là-dessous, tremblait ainsi qu’une frêle feuille et oscillait -ainsi qu’un arbuste noueux quand ses racines sont à bout de résistance. - ---Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!... - -Picrate redouta que les voisins n’entendissent l’effroyable parole. De -ses deux mains il battit l’air en signe d’imposer silence, et, de sa -voix un peu ressuscitée, il gémit: - ---Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire ... On va t’entendre: -c’est comme si tu me livrais. Tais-toi! - -Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son exaspération redoublait. -Alors Picrate le saisit par les pans de sa jaquette, le tira vers lui, -le fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. Siméon se tut et, -sans violence, dit: - ---Lâche-moi. - -Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se -relevât. Et puis il affecta d’être généreux: - ---Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti? - -Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa -cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon -l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon -gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série -des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un -petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but, -deux fois. - -Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste -et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches; -finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant, -augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son -visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une -contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon -l’examinait sans relâche, il ronchonna: - ---Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas. - -Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les -ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci -que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il -tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit -au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des -calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par -l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps, -il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du -crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait -les épaules et revenait à ses écritures. - -Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien, -dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en -recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus -que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta -et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater -lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter -avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de -colère. - -Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait. -L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable -souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la -bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de -grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa -volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes. -L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience: -à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et -douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement -agonisait. - -Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate. -Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il -l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il -se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce -meurtrier ... Il crut partir et demeura. - -Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait -moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles -fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus -autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu -à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait -l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que -Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement, -inclinait à quelque pitié. - -Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri -lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles -balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes -postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment, -s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et, -parmi des sanglots, on l’entendit implorer: - ---Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!... - -Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie. -Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement. -Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient -fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes -furieux. Mais Picrate allait ressassant: - ---Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ... - -Siméon l’interrompit: - ---Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as -visé, pour la tuer; tu l’as tuée. - -Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia: - ---Non, non, non, non, non! - -Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe de sa manche; mais il -scandait sa négation de sursauts brefs de tout son corps. - ---Ne mens pas! ne mens pas!--commanda Siméon.--Explique-toi, je le veux! - -Son ordre était catégorique au point que Picrate dut obéir. Il se -dressa, lentement, et ses yeux noyés de larmes parurent offusqués par -la lumière. Sa bouche contractée prononçait mal; il geignit plutôt -qu’il ne dit: - ---Ce n’est pas elle que je voulais tuer ... - ---Qui donc? - ---Toi!... Oui, c’est toi que je voulais tuer ... - -Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. Il sentit une -étrange émotion le gagner, à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît -pourquoi, de la douceur ... Dans sa tête, les idées vacillaient ... -Il s’attendrit ... Picrate, avec inquiétude, épiait sur le visage de -Siméon l’effet de ses paroles; et il croyait déjà triompher lorsque -Siméon se ravisa: - ---Ce n’est pas vrai: tu mens encore! - ---Je te défends de m’insulter!--essaya Picrate. - ---Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie Galande!--répliqua Siméon. -(Il insistait sur chaque syllabe et détaillait avec vigueur son -réquisitoire.)--Tu l’as tuée par jalousie, voilà tout. Oui, par dépit -plutôt que par amour. - ---Si, je l’aimais!--hurla Picrate.--Je l’aimais, je l’aimais! Tu n’as -pas le droit de dire que je ne l’aimais pas!... - -Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. Il réfléchit et, d’une -voix plus indulgente, reprit: - ---Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons que tu l’aimais. C’est un -mot vague et dont tu peux, comme les autres, te servir ... Seulement, -tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le tempérament et le -caractère et la fatuité de ce qu’on appelle homme à femmes, oui, oui! -et tu es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. Tu as commis un -crime, faute de posséder tous les moyens de séduction dont a besoin -l’homme à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, tu es ridicule -surtout! - -Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut répondre. Siméon ne le lui -permit pas: - ---Ah! joli cœur!... Mais laisse-moi ce fatras d’orgueil imbécile. Comme -ça, je te plaindrai. - -Ils se turent tous deux. Dans le silence, Picrate, obéissant malgré -lui, se dépouillait de son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait lui -était infiniment chère. A ce dernier espoir de compassion promise il -s’accrochait avec assurance ... Il vint à Siméon et lui tendit la main, -disant: - ---Siméon, plains-moi et pardonne-moi. - -Siméon le vit simple désormais, et véridique: il accepta cette main -meurtrière. - ---Siméon,--continuait Picrate,--puisque tu devines et comprends, toi, -tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien -... Méprise-moi; mais sans me haïr ... Je te supplie d’avoir pitié -de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de -longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis. - -Siméon répondit à Picrate: - ---Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, s’il te faut que je te -plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu -d’horreur et de dégoût; mais je te plains! - - * * * * * - -...Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente, -inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en -chacune de ses minutes, nécessaire. - -De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois -la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente -couvre de terribles remous. - -Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:--un matelas sur le -plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là, -tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le -désastre de leurs existences. - -Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne -songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble, -aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli, -d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée -les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout -cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne -cherchaient à le savoir ... - ---Siméon,--dit Picrate,--puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?... - -Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans -le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde; -le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent, -s’élargirent, et enfin moururent. - ---Siméon,--reprit Picrate,--je l’aimais trop pour ne pas la tuer!... - -Et, dans le silence encore ému de ses lamentations stridentes, il jeta -ces cris, coup sur coup: - ---Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais trop!... - -Et puis: - ---Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue parce qu’on aime! - -Et puis: - ---Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil effet? - -Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme si Picrate ne parlait pas -à lui, et seulement proférait, en clameurs farouches, sa désolation. -Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des nuits d’orage, appels -perdus et qui ne font que propager au loin leur frénésie. - -Mais Picrate continuait: - ---Après que je l’eus tuée, après que je sus qu’elle était morte, -j’éprouvai, Siméon, une sorte de joie telle qu’en donne la certitude de -posséder une femme ... Ah! quelle femme!... Désirée, convoitée et qui -se refusait ... Une sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, comme -d’un triomphe des sens, où l’on engage tout son être et qui paraissait -impossible!... Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible -certitude! - -Siméon dit: - ---C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une -certitude; tout l’attrait de la mort est là!... Une bizarre -certitude,--rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards -que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et -analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille -inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il -vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la -cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont -inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel -Gribouille!... - -»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites -délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse -merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille -à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités -du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse -lamentable de nos cœurs,--nos cœurs inconstants et pusillanimes qui -sont vite au bout de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent -pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité -suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser -prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que -d’éterniser cette minute glorieuse. - -»Éterniser, éterniser,--et la minute passe. Éterniser quelque chose -d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est -plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!... -Romance, aubade, sérénade. - -»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond -de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure -qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation -de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de -l’individu par delà le temps et le temps. - -»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance -qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément -des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!... Admets -seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment -n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte -d’amour, duquel nous sommes nés? - -»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie -de l’amour ... Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas -laisser défaillir la minute. - -»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de -la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai, -y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains, -enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés. -Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent -qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour; -ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la -mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps ... Crédules -au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà! - -»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans -l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution -de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se -privent de ceci, de cela, qui était la vie,--la vie vaille que vaille! - -»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils travaillent ensemble. Le -meurtre de soi, le meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les deux: -nuances, nuances; mais le meurtre! - -»On a figuré l’amour avec un arc et des flèches. Interprétation -gentille du symbole: c’est la douce blessure que les yeux de la belle -font au cœur du galant. Un arc et des flèches pour tuer, oui! Ces armes -sont aujourd’hui surannées: donnons au symbole d’amour un couteau de -boucher, un revolver. - -»Les beaux amants utilisent aussi le poison ... - -Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure. - ---Mais moi,--fit-il,--je n’étais pas l’amant de Marie Galande. Alors, -pourquoi l’ai-je tuée? - ---Tu étais son amant par le désir, par l’imagination. Tu avais la -volonté d’être son amant. Tu étais son amant plus que moi. - ---Tu étais, en réalité, son amant. - ---Tais-toi,--gronda Siméon;--ce n’est pas vrai! - -Mais Picrate continuait, selon de grossières logiques: - ---Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, puisque vous vous aimiez -tous les deux? Tandis que moi ... - -Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, se déguisait en bel -amant, à part soi, quand Siméon, brutal et rieur, lui répondit: - ---C’est que tu es une brute!... - -Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule lui vint: les beaux amants -meurent ensemble: or, il survivait à Marie Galande, lui. - ---Siméon,--s’écria-t-il,--Siméon, j’aurais peut-être dû mourir? - -Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, que Siméon le -trouva ridicule et fut narquois en demandant: - ---Pourquoi? Pour être un bel amant!... Tu cherches une attitude, -Picrate. Oui, tu voudrais bien dénicher quelque stratagème qui pût -orner ton personnage un peu. Je le conçois ... Il serait plus simple, -pourtant, d’y renoncer ... A ta place, il me semble que je serais -cynique, tout bonnement! - -Mais Picrate se récusait: - ---Non, non, j’aurais dû mourir, je le sens. - ---Surtout,--répliqua Siméon,--tu aurais dû, s’il te fallait une victime -absolument, te choisir, toi, de préférence. Tu étais le seul bel amant -de l’aventure! - ---Tu te railles de moi,--dit Picrate.--Tu veux encore m’humilier, -m’avilir ... - ---Tu aurais tort d’être orgueilleux! - ---Je n’ai pas l’intention d’être orgueilleux. Mais enfin, que dois-je -faire? Je te demande de me dire ce que je dois faire. Et toi, au -lieu de me répondre, au lieu de m’aider, tu n’as d’autre soin que -de me tourmenter davantage ... On le dirait ... Moi, cependant, je -consentais à t’obéir ... Je t’obéirai, Siméon, si tu veux avoir pitié -de moi. J’accepterais tout!... Dans l’état où je suis, il n’y a plus -de sacrifice qui me coûte. Je suis abreuvé de douleur. Si tu m’avais -conseillé de mourir, je serais mort,--tu l’as vu? - -Il insista: - ---Je serais mort! Tu n’avais qu’à l’ordonner. - -Il poussa un soupir et, sans perdre de temps, ajouta: - ---Mais je comprends bien qu’il faut vivre! - -Et Siméon faillit éclater de rire, nerveusement, lorsque Picrate -affirma, en secouant la tête: - ---Il faut vivre, il faut vivre!... - -Et Picrate, comme éperdu, reprit: - ---Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi comment vivre! C’est trop de -sarcasmes: tu peux bien te rendre compte de ma misère. Tu es un sage, -toi. Je te conjure de m’indiquer un moyen de vivre,--toi qui as lu les -philosophes!... - -Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, il cria, d’une voix -sifflante: - ---Les philosophes, les philosophes!... Est-ce que nous n’allons pas -appeler les philosophes à la rescousse? - -Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre moquerie, sentait sa -peau se glacer, comme si quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon -criait: - ---Les philosophes à la rescousse! On les réclame pour organiser -l’existence d’un assassin qui n’a point, à proprement parler, de -remords, mais qui trouve des difficultés pourtant à juger confortable -l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée et d’Athènes,--et y compris les délicats -sophistes, eux surtout! habiles à démontrer que le noir est blanc comme -le blanc est noir;--ceux d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et -prophètes; ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; n’oublions pas -Scot Erigène; n’oublions pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la -poudre, notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui fut un voleur -mais un logicien; ni ce Jérémie Bentham qui inventa le calcul des -petits bonheurs; ni ces autres qui composèrent des méthodes pour -parvenir à la vie agréable; ni les métaphysiciens allemands!... - -»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, choisis!... - -»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de tristes ou de gais? -Il y en a qui te conseillent la joie; il y en a qui préconisent -le désespoir. Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers ont -l’inconvénient de vous laisser un peu le bec dans l’eau; mais ils ont -aussi l’avantage d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... Rien, -rien? Tu fais la moue? Je te comprends: tu veux des dogmatiques; ces -essayistes qui tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il te faut, -puisque tu es à la recherche d’une éthique ... - -»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou les gais? Nous avons à ta -disposition d’aimables drilles pour te prêcher un bon estomac, la belle -humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te démontreront, clair comme le -jour, que le monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu est bon: s’il -n’était pas bon, qui le serait? Or, c’est Dieu qui a fait le monde: si -ce n’était lui, qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, un -excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de plus évident?... Écoute bien: tu -n’as qu’à te laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux velléités -de ta nature humaine. Elle t’engage à ne te point chagriner. Ah! -couronnons de lierre et de violettes nos cheveux et profitons de ce -fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité qu’ont les femmes. -Tout cela en vertu d’un syllogisme avantageux autant que péremptoire! - -»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la vie au point que, ces -dialectiques, tu les traites légèrement. Je le devine, je le sais. -Tu dis: «Avec de la dialectique ingénieuse, que ne prouve-t-on?...» -C’est à quoi servent, justement, les dialecticiens. Ils travaillent -à installer sur des formules honorables nos prédilections. Que -n’utilises-tu ces gens? - -»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes plus chers instincts. C’est une -crise. Elle passera: ensuite, tu feras comme les amis. Que diable!... -Mais, en attendant, tu repousses les complaisances de la méthode -déductive. Tu as le souci des réalités,--et foin des théorèmes: Dieu -lui-même ne t’est pas une garantie, et tu écartes les prémisses où il -figure avec son imperturbable excellence. - -»Des réalités? Donc, à nous la méthode expérimentale! Un philosophe -anglais a écrit: «J’affirme que présentement, et à toute heure du -jour,--du jour et de la nuit,--tous les hommes sont absolument -heureux!...» - -»Tu as bien entendu? Tous les hommes! Après cela, n’essaye pas de -t’excepter, sous le prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate -qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point connu. Tu es homme: du -moment que tous les hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a point -à chicaner là-dessus. «Tous les hommes sont absolument heureux.» Un -philosophe anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; nul ne -l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a vérifié. - -»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. S’il t’intéresse, -Picrate, je le chercherai ... Ah! le crâne optimiste!... Il m’a -toujours séduit, par sa belle intrépidité. D’autres sont timides et se -contentent d’affirmer que le bien, somme toute, l’emporte sur le mal. -Nous nous méfions de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que -l’on réserve à l’infortune un petit coin de la réalité pour qu’aussitôt -nous nous y logions. Mais «tous les hommes sont absolument heureux». -Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! le brave cœur de philosophe! Il -en faudrait de tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient leurs -doctrines comme du quinquina. C’est réconfortant, c’est tonique, ça -vous remonte. On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. On -ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme quotidien comme on fait -des haltères ou de la gymnastique suédoise. A quelles _performances_ -on arriverait bientôt, Picrate, et quels biceps intellectuels on -obtiendrait, quelle santé morale!... - -»C’est dommage que ces optimistes ne soient pas mieux persuasifs; c’est -dommage qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; c’est dommage -que l’on ne puisse vanter un peu cette existence, louer un peu cet -ici-bas sans dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas illusion. -Grande misère de notre état!... Car toi-même, Picrate, avec ton fort -tempérament, tu ne t’y laisses prendre mie ... - -»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les gaillards nous déprisent la -vie un peu congrûment, tôpe là! nous aurons du dégoût pour la vie, le -cœur léger ... Oui, nous prendrons le deuil de toute joie et trouverons -quelque repos dans la certitude de n’être pas dupes. - -»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques marais où la lumière -meurt, tocsin:--c’est le décor!... - -»Giacomo Leopardi, «sombre amant de la Mort», consacra son génie à -démontrer l’infinie vanité de tout. Il mit en vers la doctrine de -l’universelle _infelicità_ et prononça de telles paroles de néant, -qu’après les avoir lues on est plein d’amertume et d’ennui. Il disait -que le monde est un peu de fange. La maladie tourmentait son corps et -le déformait; les trente-neuf ans qu’il vécut lui furent un quotidien -supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu de beauté, il n’eut -en amour que des déceptions, dont pantelaient son cœur et son orgueil. -Sa poésie maudit tout le réel et tout le possible ... Cependant il se -laissa vivre et même se soigna pour se prolonger. Dans ses poèmes, -s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère donc pour la dernière fois!» -Il vivait dans l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient -peut-être un dédommagement délicieux,--bien qu’il sût et eût établi la -nullité d’une telle hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer -pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort prît les devants, tant -se montrait le «sombre amant» peu empressé. - -»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, le choléra sévit à Naples. -Il en fut singulièrement troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle -hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... Il mourut un -soir d’été, à l’heure où flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui -son ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce jeune homme, Paolina. -Quelques instants avant la crise, il projetait des promenades au -Vésuve, des parties de campagne, que sais-je!... Et puis, mourant, il -dit à Paolina: - -»--Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore la lumière! - -»Ainsi la doctrine de l’_infelicità_, ni la souffrance perpétuelle -de la chair et de l’esprit n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi. -Les derniers mots de son agonie trahissent l’amour et le regret de la -lumière!... - -»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, mais un poète lyrique. -Bon! Voici notre Arthur Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple -racine du principe de raison suffisante. - -»C’était un petit homme à favoris, au museau rasé, aux yeux perçants, -au nez crochu. Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: «L’essence -de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi pas? Accordons-lui ça ... Mais -prenez garde: volonté, donc désir; et le désir implique un besoin, donc -une privation, donc une souffrance. - -»Conséquemment, si la volonté est l’essence de tout, la souffrance est -au fond de tout. C’est cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur -le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste et Çakya-Mouni!... - -»A cause de cette volonté, nous allons nous jeter à l’eau. - -»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer réagissait, quant à -lui. Il avait du goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,--tra -déri déra!--et pour la bière, dont il buvait des chopes en se régalant -de saucisses grillées. Et puis, il trouvait un fameux plaisir à -injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, il n’en concluait pas moins -que la vie est mauvaise, puisque ainsi le voulait sa philosophie. Mais, -ayant découvert des divertissements acceptables, provisoirement il -vivait et se tenait en belle humeur. - -»Je te raconterai, Picrate, une histoire. C’était à Londres, il y a -quelques années. Imagine du brouillard jaune qui dégage une odeur fade; -des pianos mécaniques s’acharnent et mènent à la diable la valse de -la volonté forcenée ... Une jeune fille, une quelconque jeune fille, -blonde probablement et adonnée au rêve, lut Schopenhauer, par hasard. -Ce lui fut une révélation pathétique. Elle connut que la souffrance est -en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint dans l’être universel. -Oui, de par ce raisonnement que je t’ai dit: volonté, désir, besoin, -privation, souffrance!... La petite Anglaise en fut ébaubie et -désolée. La logique du philosophe l’avait convaincue tout de suite, -et si parfaitement que l’idée ne lui vint même pas de demander à -d’autres dialecticiens des arguments contraires: elle ignorait que les -dialecticiens ont des logiques de rechange à la disposition d’un chacun -... Et Schopenhauer commentait, de la façon la plus poignante, sa -théorie abstraite. A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts chauds -de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé une raison nouvelle d’être -sûre que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. - -»Elle en conçut un vif chagrin. - -»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme se prête excellemment -au langage rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants et subtils, où -elle reprenait pour son compte la pensée schopenhauerienne. Elle la -développa et la paraphrasa et l’illustra de métaphores émouvantes. - -»Quand elle eut assez de poèmes pour en faire un volume, elle choisit -un imprimeur et lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les épreuves -avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au frontispice une vignette fût -gravée, qui représentait le coin d’une rue londonienne, d’une rue -déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour tout ornement. Et ce -coin de rue lui plaisait, pour sa grande détresse. - -»Le matin du jour où parut le recueil de ces mélancoliques poèmes, la -petite Anglaise se pendit au bec de gaz qui était le seul ornement de -ce coin de rue dont la vignette parait le frontispice du livre. Elle -attestait ainsi qu’elle avait pris au sérieux la dialectique de son -maître. - -»Schopenhauer l’eût blâmée. Il jouait, lui, de la clarinette,--tra déri -déra!--mangeait des saucisses. Et, pour qu’on ne vint pas l’accuser -d’illogisme parce qu’il omettait de se pendre, il organisait un -raisonnement préservatif. Il disait: «Comme le blasphème est, en -matière religieuse, le plus éclatant hommage que l’on puisse rendre à -l’existence de Dieu, le suicide est l’affirmation la plus manifeste du -«vouloir vivre»: ah! vous estimez donc la vie grandement, que vous vous -pendez pour elle? c’est trop d’honneur que vous lui faites, en vérité; -plutôt, laissez-vous vivre, par mépris!...» Et il préludait--tra déri -déra!--très gaillardement à sa chanson matinale. - -»Mais moi, je songe à la petite main de cette jeune fille londonienne -qui tournait les pages du livre désespérant ... Au fait, est-ce que -j’y songe? Et toi, Picrate, y songes-tu?... Cette jeune fille était -mal armée, la pauvrette, pour la vie. Et voilà qu’elle est morte: qu’y -pouvons-nous?... Les moralistes composent des systèmes à l’usage de -qui les voudra bien employer. Schopenhauer a travaillé pour quelques -personnes. Il n’était pas, lui, de ce groupe. Il aimait mieux la -clarinette. On n’est point forcé de se fournir chez soi, de manger son -fonds. Que diable! Il y a des marchands de vin sobres jusqu’à ne boire -que de l’eau. - -Picrate soupira. Siméon se tut un instant, puis demanda: - ---Eh bien! que choisis-tu? Les pessimistes ou les optimistes? -Décide-toi. C’est une affaire de goût. Le goût, vois-tu, Picrate, le -goût! Il faut avoir du goût, premièrement: on appelle bon goût le goût -que l’on a. Mais tu hésites. - -»Ah! je devine, je devine. Tu n’es pas un esprit léger, frivole. Tu as -été positiviste, en ta jeunesse. Et il en résulte que tu ne sais pas te -décider au hasard ... Pauvre Picrate, qui as écarté de ton entendement -le hasard! Que tu es dépourvu de fantaisie, Picrate!... Je te dis, avec -bonne grâce: «Choisis, Picrate!...» Et toi, tu ne sais pas choisir. Tu -réclames des motifs, hé! hé!... - -»Nous recourrons à la métaphysique; s’il te plaît. Les métaphysiciens -ont énoncé des choses et des choses, concernant la raison dernière de -tout ... Ils sont menteurs, par exemple!... - -»Oh! menteurs, c’est un bien gros mot. Disons qu’ils ont le sentiment -de leurs responsabilités sociales. - -»Ils vous démolissent, autour d’eux, un peu tout,--le reste aussi. Ils -vous invitent à douter des opinions universelles. Ils vous démontrent, -clair comme le jour, que l’on n’a dit que des bêtises, avant eux; ils -vous démontrent encore que c’est la faute de l’humaine raison, laquelle -est un instrument pitoyable. Voici des ruines et des ruines: ces -messieurs ont passé par là. - -»Une grande plaine ... Imagine, Picrate, une grande plaine, qui -va jusqu’à l’horizon. Il y avait là des tours splendides, fières -de leur isolement ... Dégringolées! De méconnaissables pierres. A -peine, en les étudiant, te sera-t-il possible d’apercevoir que ces -décombres-ci proviennent du spiritualisme, ceux-là du matérialisme -et ceux-là du panthéisme ... Ah! c’est ici que Spinoza demeurait?... -Et là Leibnitz?... Mais il fait un froid de chien, dans cette plaine -que n’abrite absolument rien. Le vent siffle et le soir tombe. Où -coucherons-nous?... - -»Le bon philosophe qui t’accompagne ne veut pas que tu t’enrhumes. Il a -soin de tes poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, tu geins; toi, -tu as peur et tu relèves ton collet. - -»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon philosophe va te rebâtir -une maisonnette. Il prend des moellons par-ci, des briques par-là, des -poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de ce vent! Il a pitié de -toi ... Là: entrez; couchez-vous!... Il te borde dans ton lit; pour -t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. Tu n’as point -eu froid, pendant qu’après avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il -t’apporte un chaud lait de poule. - -»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. Que veux-tu? Ça vaut -toujours mieux que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe qui -t’héberge comme il peut. - -»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes perdaient, un jour, -le sentiment de leurs responsabilités sociales, qu’est-ce que -deviendraient leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, au -monde, que de dire la vérité, qu’est-ce qu’ils diraient? Ils ne -diraient rien que de négatif. A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un -seul d’entre eux suffirait à tout détruire. - -»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce qu’il leur en coûterait -d’être véridiques imprudemment. Jadis, on a fait des exemples. On -vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs libres, libertins, -abstracteurs de quintessence, gens capables de découvrir,--par mégarde, -qui sait?--des parcelles de vérité mal consolante. Des parcelles ou, -comme disent les chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup -pour que saute la machine considérable et tant fragile de notre petit -bonheur. On les a dressés! Et ils mentent;--ils mentent, avec toute la -circonspection désirable. - -»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus d’influence sur la -philosophie de Descartes que la pure et simple logique. - -»Quand on cessa de brûler sur des fagots les métaphysiciens, ils -étaient sages, ils avaient pris de bonnes habitudes. - -»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, a composé une _Critique -de la Raison pure_ qui ne dénigre pas seulement les dires de -tous les autres philosophes, mais encore dénigre par avance tout -ce qu’un philosophe pourra jamais aventurer; bref, il établit, -péremptoirement, que la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom -d’une certaine «raison pratique», il affirma tout ce qu’il avait -nié, ah! mais, catégoriquement. Il l’affirma, comme cela, sans -preuves, sans prétextes, et démontra qu’il y aurait crime et, mieux, -contradiction--crime devant la logique!--à le vouloir démontrer un -peu. A grands coups de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il -avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de nuit passe, ululant sa -complainte: «Gens de la bicoque, dormez,--tout est calme!...» - -»Pour achever cette _Critique de la Raison pratique_,--laquelle, -d’ailleurs, n’est pas du tout une critique, mais un travail de maçon -qu’on presse,--il fallait à Emmanuel Kant quelque temps. Intervalle -très dangereux, si le lecteur du précédent volume en adopte les -conclusions sans deviner qu’on les modifiera bientôt du tout au tout. -Emmanuel Kant en eut le frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la -redoutable _Critique de la Raison pure_ un chapitre où, d’avance, il -annonce, il résume la réconfortante _Raison pratique_. - -»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... Emmanuel Kant s’effraya -pour son lecteur. Et même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on le -connaît, on se figure mal ce bourgeois de Kœnigsberg signataire, -pendant plusieurs mois, d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade. -C’était un homme méthodique. En redingote brune et gilet jaune, il -sortait quotidiennement à cinq heures du soir, tapant; les autres -bourgeois de Kœnigsberg, quand ils le voyaient passer, mettaient leur -montre à l’heure. Il n’aimait pas le changement. A la veste d’un jeune -homme qui lui faisait de fréquentes visites, un bouton manquait. -Emmanuel Kant s’était accoutumé à cette boutonnière oisive. Et il -causait avec le jeune homme très volontiers. Or, un jour, le jeune -homme fit recoudre le bouton qui manquait à sa veste. Emmanuel Kant, -lorsqu’il le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut troublé, -déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un homme de changement; ses -manies, je les considère comme un hommage qu’il rendait à ses idées -conservatrices. Et je pense qu’il détestait la _Critique de la Raison -pure_; il l’avait écrite malgré lui, sous l’empire de son génie, et -tout de suite il la biffa. - -»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le sais, non, tu n’y -tenais point. Mais aujourd’hui, dans le grand marasme où tu es, il -se pourrait que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur Dieu les -philosophes. Ils vous le disloquent facilement. Sacrilège!... Oh! ne -criez pas! Ils appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom flatteur -à des syllogismes, au total des possibilités, à la somme des réalités, -à n’importe quoi,--même à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié. -Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que vous avez à vous plaindre qu’on -vous a défait votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, à vrai dire: -spiritualisé!... méconnaissable! - -»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs façons respectueuses. Ils -casseraient tout, s’ils le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on -n’avait eu soin de brûler leurs prédécesseurs. - -»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait sur ses bases. La -morale théorique, s’entend: car, pour la vie quotidienne, il y a les -codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas seulement sur ses bases; -mais on ne lui trouvait plus de bases. Quelle aventure!... Une base, -une base au moins, pour la morale, s’il vous plaît! On cherche de -tous les côtés: rien! Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme -anodin; sur terre, les gouvernements ont reçu des crocs-en-jambes; dans -l’homme,--eh! bien, dans l’homme, on remarque de l’égoïsme. Hélas! oui, -de l’égoïsme évident: et le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui, -ne l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! Qu’importe? La -morale sera fondée sur l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide. -Seulement,--disent les philosophes, et les voici qui s’emploient de -tout cœur à exposer cela,--seulement ayez la complaisance d’observer -que l’égoïsme «bien entendu» consiste à beaucoup aimer le prochain: -sans quoi le prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous est -indispensable.--Je ferai semblant de l’aimer!--Point! Car il n’est de -comédie si réussie que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain -réellement, et ... dans votre intérêt, mais aimez-le! - -»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, c’est tout le système de -ces Anglais que l’on appelle philosophes utilitaristes. - - * * * * * - -Picrate, pendant que parlait Siméon, crut voir que sa lampe baissait. -Il s’approcha, vérifia que le pétrole était épuisé. Il la voulut -remplir et d’abord l’éteignit. - -Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. Les carreaux blêmirent -et la désolation de l’aube naissante se devina. - -Siméon dit: - ---Et nous avons encore Nietzsche. A ta place, je m’établirais -_Uebermensch_!... - -Il se tut. Picrate, qui s’apprêtait à la tâche facile de mettre du -pétrole dans sa lampe et de la rallumer, regarda le triste et pauvre -éveil de l’aube et sentit le froid l’envahir. Ses doigts tremblaient -... Entre les buées nocturnes, un ciel verdâtre avait honte de naître. - -Siméon reprit: - ---Les Grecs de Périclès ont fait boire la ciguë à Socrate, qui n’était -pas bien dangereux, quant à lui. Mais il y avait alors, par la Grèce, -un tas de philosophes interlopes. Ils allaient de ville en ville, -discourant avec ingéniosité. Ils s’étaient pourvus, en Asie Mineure -et partout, dans les écoles ioniennes, éléates et autres, des plus -spécieuses doctrines, et ils les répandaient avec leur éloquence -de conférenciers agréables. Les Grecs de Périclès reconnurent le -danger que les dieux couraient, leurs dieux et leur éthique et leurs -traditions. Ils prirent, au hasard, ce philosophe de Socrate, curieux -bonhomme, et le collèrent en prison, pour faire un exemple. C’est à -peu près ainsi, plus tard, que les Juifs clouèrent au gibet Jésus, -révolutionnaire ingénu. Socrate, quand il eut avalé le poison, ne se -plaignit pas. Tandis que le froid mortel gagnait ses jambes, il parlait -encore d’un Dieu singulier, peu conforme aux dieux de l’Olympe. Un -petit nombre de disciples l’écoutaient: il pouvait raconter ce que bon -lui semblait, ainsi à huis clos. Athènes, cependant, célébrait les -dieux anciens et agissait au gré des méthodes ancestrales. - -»Les philosophes se le tinrent pour dit. - -Picrate avait rallumé sa lampe. Siméon criait: - ---Je te défie de me citer un philosophe, digne du nom de philosophe, -dont le système, dégagé des indispensables mensonges, ne soit une -bible de néant. C’est au néant qu’ils aboutissent tous. Au néant!... -Tu réclames une certitude, Picrate! En voici une; seulement, aie la -discrétion de n’en point demander une autre. La voici, cette seule -certitude:--deux et deux font quatre. - -»Qu’elle est pathétique, dans son désert universel!... Oh! je la veux -attentivement protéger. Si, par malheur, elle s’éteignait, on ne -posséderait plus, ici-bas, de certitude aucune. - -»Qu’elle est pathétique ... et bête comme tout!... Deux et deux font -quatre,--mon Dieu oui: puisque j’appelle quatre deux et deux. - -»Deux quoi? N’insistons pas. Deux. - -»Disons plutôt: A est A. Picrate, salue ici le principe d’identité. Je -te le présente: c’est lui. D’ailleurs, il n’y a rien à en tirer. Il est -stérile absolument. Ni toi ni moi ni personne ne le persuaderait de -faire des petits. Il n’a point les idées à ça. - -»Et puis? C’est tout! A est A. Si seulement A n’était point A, nous -verrions un peu ... Mais A est A. Regarde bien cet «A est A»: tu -contemples la somme des certitudes. - - * * * * * - -Picrate se lamentait comme un petit enfant qui a trop mal à ses -gencives. Il gémit: - ---Siméon, je n’ai rien à faire de cet «A est A». Siméon, tu es terrible -et méchant. Tu n’as pas eu pitié de moi. Tu me laisses dans ce néant!... - -Il sanglotait et le geste de ses bras désignait vaguement l’infinité -vide. Il continua sa plainte: - ---Tu as tout dévasté ... en moi ... et hors de moi ... Je veux mourir, -à présent; je ne veux plus que mourir ... - -A peine eut-il prononcé ces mots de désespoir balbutiant, qu’il y -devint attentif. D’une voix nette il ajouta: - ---Si je mourais?... - -Siméon restait silencieux. - ---Si je mourais?--reprit Picrate.--Ah! parle-moi, parle-moi. Il ne -t’est plus permis d’éluder cette question suprême que je te pose. C’est -toi qui m’as amené là. Parle! - -Il fut impérieux. Siméon, brusque, répondit: - ---Meurs, s’il te convient de mourir. - ---Eh! bien! je mourrai!--dit Picrate. - -Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre fit un mouvement. Picrate -soudain s’agita: - ---Tu me le conseilles?--demanda-t-il à Siméon. - ---Je ne te le conseille pas,--répliqua Siméon;--je n’ai pas à te -conseiller. Cette médiocre solution n’importe guère et tu t’exagères -beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu veux. Ou bien ne meurs -pas. Tu es à moitié mort déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt -un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a une différence réelle -entre l’incessant éparpillement dont les secondes successives marquent -les épisodes et le dernier éparpillement des molécules charnelles ou -mentales. Ah! si la mort était une soudaine disparition de quelque -chose, alors, Picrate, il faudrait voir!... - ---Est-ce que tu crois à la vie future? - ---Je te dis--continua Siméon--que, si quelque chose -disparaissait,--j’entends: si quelque chose était et puis tout à coup -n’était plus,--alors nous épiloguerions utilement sur l’opportunité de -l’aventure. Certes!... Mais il n’est pas moins hasardeux de prétendre -ceci que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer sur le -non-être, faute de renseignements sur l’être. Quand je te parle du -néant, c’est un mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de sens -par lui-même; il désigne la négation de je ne sais quoi que serait -son contraire. Et de la mort, pareillement, je n’ai rien à te dire; -pas plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne t’expliquerait la -nuit. Mais il me semble qu’il y a, dans ce qu’on nomme «vie», assez -de décomposition perpétuelle pour qu’on ne doive pas caractériser -tout à fait autrement ce qu’on nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu -de cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la pourriture d’un corps -humain? Qu’est-ce que c’est que la matière? Je m’embrouille dans la -diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu sentiras la vie tout -imprégnée de l’odeur de la mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque -d’Orcagna--ou de quelque autre--figure cette allégorie. De beaux -seigneurs, parés d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes et -souples, coiffés de chapeaux merveilleux, approchent, cavaliers, de -trois cercueils où des cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent -ou se détournent; les beaux seigneurs se bouchent le nez. Ces beaux -seigneurs et leurs chevaux me paraissent simplistes autant que -délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le nez et reniflent en -face de la vie comme en face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et -là, bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la maison de Jupiter. -C’est-à-dire que, dans la maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit -plus vil que rien. - -Picrate se débattit: - ---Si tu me donnes de la répugnance pour la mort comme pour la vie, -Siméon, que ferai-je? - ---Tu feras, Picrate, ce que tu voudras. - ---Que ferai-je? que ferai-je?--répétait Picrate. - -Siméon négligea de répondre, et les gémissements de Picrate tombèrent -dans le silence. - -Bientôt, Siméon remua, prit son chapeau, sa canne. - ---Adieu, Picrate,--dit-il, la main tendue. - -Picrate redressa la tête, qu’il avait inclinée vers le sol, et se -récria de toutes ses forces: - ---Ne t’en va pas! ne t’en va pas! Je te supplie de ne pas t’en aller. -Tu ne peux pas me laisser tout seul, ainsi, dans ce désastre. Ce serait -lâche et cruel. Je ne peux pas rester ici tout seul. Tu vois bien que -j’ai peur. La police viendra; je serai pris!... - -Il frissonna; sa bouche se contractait. - ---Si l’on m’arrête, je suis perdu! Est-ce que tu crois qu’ils me -condamneront à mort?... - -Ses doigts tremblèrent. - ---J’aimerais mieux me tuer tout de suite ... Réponds-moi! J’ai peur de -la guillotine ... - -Ses épaules furent secouées; son cou se gonfla. - ---Réponds! Réponds! - ---Mais non! Crime passionnel: le bagne; à peine le bagne,--répondit -Siméon, comme qui évalue tout au juste et ne veut rien -exagérer.--Peut-être même t’acquittera-t-on ... - ---Je refuse! je refuse!--hurla Picrate.--Je refuse d’être acquitté. Le -bagne, oui, le bagne. C’est bien. J’irai au bagne. J’aime mieux aller -au bagne que d’être ici, dans ce désastre, dans ce désastre!... Qu’on -m’arrête! Qu’est-ce qu’ils ont à ne pas m’arrêter? Ils sont fous, ma -parole, fous!... - -Picrate saisit violemment ses deux poignées et, de long en large, dans -la chambre étroite, il fit rouler son chariot, à grand bruit ... Et -puis, il stoppa soudain et parut calme ... Il réfléchit et, d’une voix -tranquille, annonça: - ---J’ai pris ma résolution. - -Siméon l’écoutait et le regardait. - ---Tu peux t’en aller, Siméon. Moi, je vais me livrer à la police. Je -vais leur dire que c’est moi qui ai tué Marie Galande. Ils m’enverront -au bagne. Voilà. - -Siméon dit: - ---Réfléchis encore. Du moment qu’on ne t’a point arrêté jusqu’à -présent, tu peux très bien leur échapper. - ---Ce n’est pas cela!...--répliqua Picrate. - ---Alors? - ---C’est que je ne trouve pas autre chose à faire. J’irai au bagne ... -C’est que tu m’as vidé de tout espoir, de tout désir, de toute idée!... - -Siméon se récusait. Picrate dit: - ---Je ne songe pas à te le reprocher, Siméon. Pourquoi?... Ne t’imagine -pas que tu sois responsable du parti que je prends. Je l’aurais pris -sans toi. Plus tard, peut-être. Il n’importe! Je l’aurais pris mal, -stupidement, par instinct de bête traquée et qui a peur. De cette -façon, c’est beaucoup mieux ... - -Picrate bavardait, bavardait. Une sorte de sérénité singulière lui -vint, et les traits de son visage, peu à peu, se détendirent. Il -sourit, en disant: - ---Au moins, c’est vrai, ce que tu m’as raconté? Il n’y a rien, n’est-ce -pas? rien, rien? - -Siméon se taisait. Picrate conclut: - ---Absolument rien!... J’aime autant ça. S’il y avait la moindre petite -chose, ça m’ennuierait!... Mais rien!... Oui, A est A. Tant pis pour -«A est A»! N’est-ce pas, Siméon, que nous pouvons bien négliger «A est -A»?... J’irai au bagne. Adieu, Siméon. - -Siméon voulut répliquer. - ---Mon pauvre Siméon,--dit Picrate,--ne te mets pas en peine. Mais -comment peux-tu vivre, toi, dans ce désastre?... Adieu. Ou plutôt non; -pas tout de suite: nous sortirons ensemble. Tu me conduiras, un bout de -chemin. Veux-tu?... - ---Qui sait--hasarda Siméon--si tu n’oublierais pas, avec le temps, -assez pour te reprendre à vivre? - -Mais Picrate haussa les épaules: - ---Attends-moi!... - -Il s’aperçut que le jour luisait. La lumière de sa lampe semblait une -petite veilleuse. Il la souffla. Le ciel morne d’un matin pluvieux -entra dans la chambre. - - - - -VI - -ÉPILOGUE - - -Picrate s’apprêtait. - -Il avait enlevé son veston, ouvert le col de sa chemise. A grande eau, -il se lavait. Sa cuvette était installée par terre, devant un morceau -de miroir. Ses mains, son éponge, sa tête penchée barbotaient dans -l’eau, éclaboussant le mur, le plancher, Siméon ... Il se frotta d’une -serviette, avec entrain. - -La fraîcheur de l’ablution lui fut agréable. - ---C’est bon,--dit-il;--et ça m’étonne que le ciel ne veuille pas en -faire autant. Quelle figure!... - -Il souleva le petit rideau de la fenêtre. - ---Regarde-moi cette figure. On se débarbouille, que diable! quand on -est ainsi couvert de nuages, de suie, de fumée. Connais-tu rien de -plus misérable qu’un matin? Ça rechigne à naître, ça grogne ... - ---Il y a--repartit Siméon--des matins sublimes. On dirait qu’ils ne -savent rien des précédents jours. Et telle est leur splendide innocence -qu’on dirait qu’ils commencent la vie et l’inaugurent. Des matins de -création, des aubes du monde, des aurores de l’ici-bas nouveau. De -vierges et naïfs matins!... - ---Je ne tiens pas à y penser ...--murmura Picrate. - ---Penses-y,--insistait Siméon.--De vrais matins initiaux!... C’est -comme si la vie s’était baignée aux léthéennes ondes et surgissait, -éblouissante de jeunesse, hors des abîmes oubliés. _Incipit vita nova -..._ - ---Oui, oui,--reprit Picrate;--je me rappelle. C’est dans un tel matin -rayonnant que nous apparut cette petite fille, avec le soleil à ses -cheveux blonds, Marie Galande!... - ---Marie Galande!--répéta Siméon. - ---Elle chantait,--continua Picrate.--Ah! l’étonnante chanson de vie -nouvelle! Une chanson légère et merveilleuse, toute pleine de bel -espoir. - -Ils se turent tous deux. A son miroir, Picrate achevait sa toilette, -arrangeait ses cheveux, cirait ses moustaches. Il soupira: - ---Marie Galande est morte. Je vais au bagne. Toi, que deviendras-tu? -J’ai pitié de toi. - -Il voulut ranger un peu sa chambre. Ce ne fut pas une besogne -compliquée. Ses anneaux brisés, ses lacets et le stock de ses cartes -postales, qu’il assembla, firent un tas au fond d’une armoire. - ---On ferme!--disait-il.--Cessation de commerce! - -Il examina les murs, le lit, le plancher, le décor de son existence -passée. Il s’attendrit: - ---Que c’est pauvre et laid, tout cela! Pourtant, j’ai vécu, des années -nombreuses, entre ces murs. - -Il parut hésiter, comme si quelque chose le retenait qu’il avait peine -à rompre. Il pleura. - ---Siméon, dis-moi pourquoi je pleure. Je n’abandonne rien que d’affreux -et de douloureux. Alors, je ne sais pas pourquoi j’ai cette tristesse -... - -Et puis, il dit encore: - ---La clarinette de Schopenhauer était, sans doute, la plus désolante -musique. Imagines-tu d’autres musiques pareillement appropriées à -l’absurdité de la vie?... Il me semble que je l’entends qui entame -des romances gaies, avec des roulades, des trilles et de prétentieux -trémolos. N’est-ce pas? C’est un air sautillant, allègre et ridicule, -pour accompagner mon départ. La clarinette de Schopenhauer rit et se -moque. Ah! Siméon, Siméon, que j’ai envie de rire, moi aussi, de rire -et de me moquer!... Seulement, le courage me fait défaut; je n’arrive -pas à considérer avec détachement cette petite aventure qui est la -mienne! Je pleure sur moi. - ---Il est bien naturel, Picrate,--dit Siméon,--que tu pleures sur -toi, puisque tu es toi. Mais ta douleur est un peu de la douleur -universelle; et tu pleures sur tout au monde, sans le savoir. - -Picrate s’essuya les yeux, vérifia que rien ne traînait plus par sa -chambre ... - ---C’est pourtant bien plus vite fait de se -tuer!--balbutia-t-il.--J’aurais mieux fait de me tuer, Siméon!... - -Il n’attendit pas de réponse, et, gagnant la porte: - ---Allons!--dit-il.--Passe le premier. - -Siméon sortit. Picrate le suivait. Au moment de fermer la porte -derrière lui, Picrate, deux secondes, tergiversa. Puis, il tira la -porte violemment et, quand elle battit en se fermant, il gémit; sa -plainte dura le même temps que le bruit de la porte dans le couloir. - -Dehors, Picrate et Siméon marchèrent l’un près de l’autre. Il bruinait. -Au ciel, de grandes nuées s’échevelaient, arrachées par le vent. La -tristesse du jour se condensait en humidité froide. Tantôt Picrate -se hâtait, comme si le poussait un intense désir; et tantôt il -ralentissait l’allure de son chariot, comme si le désir l’abandonnait. -Le long du trottoir, les boutiques n’étaient pas encore ouvertes. -Seuls, les boulangers étaient à l’ouvrage. Quand on passait devant les -soupiraux de leurs caves, on sentait une odeur de pain chaud. - -Siméon s’appliquait à marcher ainsi qu’il le fallait pour ne précéder -point Picrate. Il ne voulait pas le conduire, mais l’accompagner -seulement. - -Une crèmerie était de mine engageante. Picrate dit à Siméon: - ---Si nous mangions un peu? Cette occasion ne se trouvera plus. Entrons! - -Ils s’installèrent. Picrate regardait, autour de lui, les murs blancs, -les jarres de lait et les œufs dans leurs corbeilles, la crémière -aussi, son tablier blanc, ses fausses manches de toile et ses mains -rouges d’être bien lavées. Une impression de confort, de placidité, de -calme, lui fut douce et l’étonna. - -Un chat paresseux, à peine éveillé, vint et, le dos en voûte, frôla -nonchalamment le pied de la table. Picrate laissa pendre sa main; le -chat, câlin, s’y caressa. - ---Mon pauvre Siméon,--fit Picrate,--c’est la dernière fois que le café -au lait nous est à tous les deux versé dans de si proches tasses. J’en -ai du chagrin!... - -Siméon s’affligeait, à part lui. - ---C’est drôle,--reprit Picrate,--que toute ta philosophie t’abandonne -depuis que j’y veux céder ... La responsabilité sociale, Siméon?... Tu -me prends pour une petite Anglaise qui est victime de Schopenhauer? -Tu as peur de ce disciple imprévu que ta désespérance a rencontré?... -Siméon, Siméon, du courage!... - -A travers les carreaux, Picrate regardait les gens passer, très vite -presque tous, de pauvres gens que des besognes matinales réclamaient. -Il les voyait comme de très loin. Le spectacle de la vie était pour lui -maintenant plus étrange que de coutume. Il assistait à la commençante -journée avec détachement. - -Il dit à Siméon: - ---Ces gens qui passent font, tous les matins, à la même heure, ce même -chemin qu’ils font aujourd’hui. A quoi bon? C’est la volonté, n’est-ce -pas, qui les tracasse? - ---Si tu veux,--répondit Siméon. - ---Oui, oui: la volonté. Désir, besoin, souffrance. Comment ne se -mettent-ils pas en grève? - ---Contre qui?--demanda Siméon. - ---En grève,--répliqua Picrate,--en grève contre la volonté!... Moi, je -me mets en grève contre la volonté. Je refuse de me mêler à ce complot -que fomente, avec le désir et la souffrance, la volonté. Je m’évade. -Je tire mon épingle du jeu. Là-bas, il y aura des règlements stupides -et d’affreux gardes-chiourme; ils seront les instruments de la volonté; -c’est affaire à eux: moi, j’abdique. Je ferai ce qu’ils commanderont. -Toute l’infamie retombe sur eux. Moi, je n’y suis pour rien ... Qu’ils -s’arrangent! Cela n’est pas mon affaire!... - ---Schopenhauer t’aurait blâmé,--dit Siméon. - -Picrate reprit: - ---Mais toi, quand tu te consacrais autrefois à la philologie, est-ce -que tu n’étais pas en rébellion contre la volonté? A présent même, -quand tu annihiles, à conduire de rue en rue ton fiacre et tes clients -de rencontre, ton intelligence, ton rêve et toute l’ardeur de ton -individualité, que fais-tu, Siméon, que refuser d’être complice de la -volonté? - ---Oui,--répondit Siméon,--je me gaspille en pure perte, afin que la -volonté n’ait de moi rien qu’elle utilise. - -Picrate s’exaltait: - ---Réagissons contre la volonté! - -Il développa ce thème avec emphase. - ---Tu y dépenses trop d’orgueil,--observa Siméon.--Crains d’être dupe et -ne sois pas la victime de toi-même pour faire la nique à la volonté. -Cette révolte va te coûter cher. Le dédain suffit. - -Picrate s’excusait: - ---Je ne suis pas de nature dédaigneuse ... - -Dans leurs tasses, le café au lait fumait et son arôme avait du -charme. Picrate n’y fut pas indifférent. Il se chauffait les doigts à -la faïence et, les narines ouvertes, il aspirait cette tiédeur bien -odorante. Une brioche qu’il trempa dans le café au lait le régala. -Cette gourmandise le disposait à capituler. - ---C’est excellent!--dit-il. - -Ensuite, il ajouta, mi-sérieux et mi-narquois, regardant Siméon dans -les yeux: - ---Écoute, Siméon, si tu me trouves un motif, ou même simplement un -assez bon prétexte de vivre, je n’irai point au bagne!... Je rentrerai -chez moi. Tu comprends? - -Siméon tressaillit. Éperdu, il chercha. Ses idées s’embrouillaient et, -dans leur confusion vaine, il ne trouvait rien. - ---Parce que ... tu conçois que je ne vais pas accepter de vivre pour la -saveur de ce café au lait!... - ---Pourquoi?--demanda Siméon. - -Picrate avait un air de défi. Siméon se tut ... - ---Eh bien?--fit Picrate.--Rien? - -Après un silence, Siméon répondit avec effroi: - ---Non, rien!... - ---Allons-nous-en!--dit Picrate. - -Ils sortirent. Dans la rue, les boutiques ouvraient. Les concierges -battaient leurs tapis. Des contrevents claquaient aux murs. Les -passants étaient plus nombreux. Ils évitaient le chariot de Picrate. -Siméon se rangeait et ne suivait pas sans difficulté Picrate, qui -lançait à grands coups son chariot. - ---Réfléchis, Picrate! - -Mais Picrate haussa les épaules et ne s’arrêta point. - -A quelque distance, Siméon aperçut le drapeau du commissariat, la -lanterne rouge ... - ---Alors, adieu, Picrate! - ---Adieu, Siméon! - -Ils se donnèrent une brusque poignée de main. Siméon se détourna. -Tandis qu’il s’éloignait, le bruit de roues que faisait le chariot -de Picrate l’émut péniblement. Et puis il ne discerna plus rien dans -le tumulte de la rue; et, sans savoir où il allait, il continua son -chemin. - - - - - TABLE - - - PREMIÈRE PARTIE - - Page - - I. La rencontre 1 - - II. Histoire de Siméon 21 - - III. Picrate interrompt le récit 41 - - IV. Suite de l’histoire de Siméon 53 - - V. Histoire de Picrate 71 - - VI. Picrate pleure et Siméon le console 87 - - VII. Suite de l’histoire de Picrate 91 - - VIII. Suite de l’histoire de Siméon 109 - - - DEUXIÈME PARTIE - - I. Marie Galande 184 - - II. Les amours de Siméon 196 - - III. Un meurtre 259 - - IV. La mort du souvenir 277 - - V. Picrate et Siméon 304 - - VI. Epilogue 354 - - - - - 2-0-04.--Tours, imprimerie E. Arrault et C^{ie}. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Picrate et Siméon, by Andre? Beaunier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON *** - -***** This file should be named 51162-0.txt or 51162-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/6/51162/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Beaunier - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Picrate et Siméon - -Author: Andre? Beaunier - -Release Date: February 9, 2016 [EBook #51162] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 xlarge"><b>PICRATE <span class="smcap lowercase">ET</span> SIMÉON</b></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<p class="pc4 mid"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p> - -<hr class="d1" /> - -<table id="ta1" summary="adv1"> - - <tr> - <td class="tdl"><i>Les Dupont-Leterrier</i>, roman</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl"><i>Notes sur la Russie</i></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl"><i>Bonshommes de Paris</i></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl"><i>La Poésie nouvelle</i></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl"><i>Les Trois Legrand</i>, roman</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc1">EN PRÉPARATION:</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl"><i>Le Fils du Roi</i>, roman</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br /> -5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i><br /> -</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc reduct">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays<br /> -y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 font1 mid"><b>ANDRÉ BEAUNIER</b></p> - -<hr class="d3" /> - -<h1>PICRATE <span class="smcap lowercase">ET</span> SIMÉON</h1> - -<hr class="d4" /> - -<p class="pc">TROISIÈME MILLE</p> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pc4 large">PARIS</p> -<p class="pc1 mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p> -<p class="pc1 lmid font1"><b>EUGÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR</b></p> -<p class="pc1">11, RUE DE GRENELLE, 11</p> - -<hr class="d6" /> - -<p class="pc">1905</p> -<p class="pc reduct">Tous droits réservés</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 xlarge">PICRATE ET SIMÉON</p> - -<hr class="full" /> - -<p class="pc4 large">PREMIÈRE PARTIE</p> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">LA RENCONTRE</p> - - -<p>On entendit crier:</p> - -<p>—Arrêtez-le! arrêtez-le!...</p> - -<p>Et encore:</p> - -<p>—Arrêtez-moi! arrêtez-moi!...</p> - -<p>Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur -et de la blague.</p> - -<p>Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, -étonna. Les gens qui se trouvaient au -bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare -Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au -long du trottoir, un cul-de-jatte qui avait pris -le mors aux dents. Il filait vite. Le buste penché -en avant, il ramait à droite et à gauche et, -de ses mains trop courtes, tâchait, mais en -vain, de s’agripper au sol qui lui échappait. Il<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> -criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: -«Arrêtez-le!» et, craintifs, se garaient sur son -vertigineux passage. Il renversa un jeune pâtissier, -fit peur à un chien qui le poursuivit en -aboyant, saisit la basque d’une redingote flottante: -le porteur de ce vêtement dégringola. Le -cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le -chariot fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, -cette fois, son voyageur à reculons. Et -la course reprit, frénétique.</p> - -<p>Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se -tassa pour faire obstacle ou, mieux, tampon. -Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, -il s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans -le cœur humain les velléités charitables et le -naturel instinct de la conservation. Devant le -kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte -emballé butta contre une petite table -plus grande que lui et qui était toute chargée -des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds -pourvus de barreaux entourèrent le buste du -bout d’homme qui l’emporta dans sa course, -involontairement. A la descente du trottoir, -le chariot sursauta; puis il vint heurter le trottoir -suivant, avec une telle violence que son -contenu chancela et s’abattit.</p> - -<p>On le crut mort, ce contenu. On s’empressa -autour de lui, avec la hâte officieuse qu’ont les -moutonnières foules. Mais, soudain, le cul-de-jatte<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -se redressa. Ses yeux étincelaient de -rage, et sa bouche grinçait. Il retroussa ses -manches: de sérieux biceps apparurent. Alors, -à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes -du rassemblement. Et il clamait:</p> - -<p>—Tas de voyous! tas de crapules!...</p> - -<p>Voyous et crapules s’écartèrent, riant à -gorge déployée. Il avait perdu ses petites béquilles, -en forme de fer à repasser, au moyen -desquelles il manœuvrait d’habitude avec aisance. -Un gamin les lui présentait: il menaça -de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un -torpilleur qui évolue. Il distribua des coups sur -des tibias et des mollets, tant qu’il put, injuriant, -jurant, sacrant. On allait se fâcher, -lorsqu’un sergent de ville sortit du kiosque aux -voitures et dit:</p> - -<p>—De quoi? de quoi?</p> - -<p>Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire -municipal.</p> - -<p>Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança -ce simple mot:</p> - -<p>—Carabinier!</p> - -<p>—De quoi?—répéta l’agent, homme paisible.</p> - -<p>—Bien sûr!—expliqua le cul-de-jatte.—Si -c’est maintenant que vous venez m’arrêter, -c’est un peu tard.</p> - -<p>Et de ricaner.</p> - -<p>—Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -vous mène au poste, en cinq sec, vous savez, -Picrate!</p> - -<p>Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le -connaissait. Ce renseignement intéressa les -cochers qui étaient là, en station. Picrate fit un -effort manifeste pour se maîtriser. Il recula -contre le mur de la gare, tira de sa poche de -quoi faire une cigarette, la roula, l’alluma, la -fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais -regards. Le sergent de ville leur conseilla de -grimper sur leurs sièges: il avait trouvé ce -moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. -Puis il réintégra la petite cabine qu’il aimait, -parce qu’elle était propice au doux sommeil -administratif.</p> - -<p>De leur siège inaccessible, les cochers ne -craignaient point de narguer Picrate. L’un disait:</p> - -<p>—Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton -automobile?</p> - -<p>Un autre:</p> - -<p>—Et ton block-system?</p> - -<p>Un autre, plus méchant:</p> - -<p>—Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!...</p> - -<p>Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le -fallait, à escalader un fiacre, afin de se mettre -au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci, de son -fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En -peu d’instants, suivi de son chariot comme un<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -colimaçon de sa coquille, mais leste des bras -comme un singe, il eut accompli son ascension. -Le cocher, qui ne voulait pas le jeter bas et -qui cherchait à se délivrer de ce démon, descendit -de l’autre côté sur la chaussée, en toute -hâte, abandonnant son fouet. Picrate saisit le -fouet et, drôlement enchâssé entre le siège et -le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, -aussi loin que ses bras, bien allongés, pouvaient -aller. Et il vociférait, à l’adresse de tout le -monde, et de la destinée, et de la providence, -de mortelles injures. On méprisa les injures; -même on en rit, et, pour se garer des coups -de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main -gauche, tint les guides, prêt à utiliser le fiacre -comme un char de combat. Il fallut qu’on se -précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on -se précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât -sur le trottoir. Ce ne fut point aisé.</p> - -<p>Un attroupement se forma, que le sergent de -ville eut peine à dissiper. Ensuite, cet effort -ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait, le -fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à -son kiosque sans regarder seulement Picrate.</p> - -<p>Picrate avait conscience de la limite de ses -forces; il s’irritait en silence ou peut-être réfléchissait.</p> - -<p>Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de -fiacres furent pris et s’en allèrent. La file se<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate -fut délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de -réparer le dérèglement de sa toilette. Il serra -sa cravate, qui appartenait au genre dit «La -Vallière», mais dont les coques se refusèrent -à bouffer congrûment, car l’usage l’avait réduite -à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que -sa montre n’avait pas souffert de cette agitation -saugrenue et, pendant qu’il y était, la -remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant -sous les yeux, pour le consulter, le cadran du -kiosque aux voitures. Ensuite, il serra la boucle -de son gilet et fut heureux de constater que les -boutons ne branlaient pas; ceux du veston non -plus. Ce costume était d’une étoffe élimée, -noire probablement à l’origine, mais devenue -par l’inclémence des saisons verte, jaune et -mordorée, tout à fait propre d’ailleurs, lavée, -brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni -de casquette. Son abondante chevelure frisée, -épaisse, le garantissait. Au fond de son gousset -il trouva un petit miroir de forme ronde et -de la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua -contre la paume de sa main gauche et le promena -devant son visage, du nord au sud, de -l’est à l’ouest, cependant que de sa main droite -il insistait pour que la raie médiane de ses -cheveux fût correcte en toute sa longueur et -pour que sa moustache se retroussât pareillement<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -à droite et à gauche. Il eut du mal, à -cause de l’humidité. Picrate était fier de son -poil, encore que grisonnant, et il le soignait. Au -moyen d’un peu de salive, il précisa la ligne de -ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, -il fit mousser au-dessus des oreilles les deux -ailes de sa toison crépue ...</p> - -<p>Ayant achevé ce manège de bienséance et -de coquetterie, Picrate revint à des pensées -plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât -à son commerce. Et alors il puisa, dans -une sorte de giberne qu’il avait sur le ventre, -des choses innombrables: il semblait une -sarigue; il semblait aussi un prestidigitateur -singulier qui du néant suscite, à sa convenance, -les objets les plus divers. Ce furent d’abord -des lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes -et les autres noirs, certains en soie ou en -coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus par -le milieu de leur longueur, assez haut, et de -la main les caressa comme une tresse de -femme aimée; puis il se les mit autour du cou. -Ce furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient -une chaîne brillante; Picrate se la mit -autour du cou et devint analogue à quelque -bedeau d’église ou appariteur en Sorbonne. -Et ce furent enfin des liasses d’images variées. -Le stock était réparti en plusieurs paquets sous -des élastiques: Picrate choisit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p> - -<p>Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient -des scènes religieuses, telles que la -Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur -saignant sur la robe bleue du Sauveur, l’Assomption -de la Vierge, la Crèche avec l’âne et -le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles -n’étaient de vente qu’à la porte des églises: il -les fourra de nouveau sur son estomac. -D’autres, au revers de cartes postales, représentaient -de fâcheuses frivolités, décolletages -excessifs, voire nudités complètes en des poses -peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était -livré à de condamnables facéties, touchant -l’amour et ses pratiques habituelles. Picrate -n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des -cafés, passé minuit. Pour l’après-midi, dans les -quartiers honnêtes, il avait des collections intermédiaires, -aussi éloignées de la mysticité -que de la pornographie. Les monuments de -Paris, par exemple. Et il avait soin de bien -approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce -quartier de l’Europe, la gare Saint-Lazare était -tout indiquée, la statue d’Alexandre Dumas père, -le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de -la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise -Thomas qui est insensible aux chansons -d’une petite fille, etc ... Ces photogravures anodines, -Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur -du chariot, appuyées sur le bas de son corps; il<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -en prit à la main quelques-unes, en éventail ...</p> - -<p>Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur -éventuel. Satisfait de ces justes préparatifs, il -regardait vaguement en face. Ses yeux tombèrent -sur le cocher qui était en tête de file, et -flamboyèrent, car ce cocher l’examinait avec -une insistance amusée, qui lui parut narquoise, -blessante. Il sentit que sa haine de la corporation -tout entière se réveillait et se concentrait -sur cet homme. Il fulmina:</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>Le cocher ne bronchait pas.</p> - -<p>—Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une -curiosité?—hurla Picrate.</p> - -<p>Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail -des cartes postales illustrées. Allait-il, de -nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte, immobilisé -par le bas, mais les poings agités. -Cependant le cocher souriait à la vaine exaspération -de Picrate.</p> - -<p>Picrate lui jeta tout son mépris, en termes -véhéments ...</p> - -<p>—Ne te dérange pas,—dit enfin le cocher, -du haut de son siège, sans bouger, sans décroiser -les bras, sans que s’altérât sa quiète -physionomie.</p> - -<p>Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance -souveraine que Picrate subit le prestige -d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p> - -<p>Après un instant de silence, le cocher dit -encore:</p> - -<p>—Ne te dérange pas.</p> - -<p>Picrate regardait fixement cet homme paisible; -et ses bras pendirent et son visage parut -stupide. Un peu plus tard, il demanda:</p> - -<p>—Est-ce que tu étais là, tout à l’heure?</p> - -<p>—Quand ça? fit le cocher.</p> - -<p>—Tout à l’heure ...</p> - -<p>Et le cocher riait, en demandant à son tour:</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>Certes, il riait, mais point méchamment, -avec bonhomie. Si bien que Picrate, au lieu de -se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se détendaient, -et son cœur, après tant de colère -inutile, s’amollissait. Même, il lui vint aux yeux -de l’émotion.</p> - -<p>Le cocher affirma:</p> - -<p>—Il n’y a pas de honte, tu sais!...</p> - -<p>Comme si cette petite phrase leur en donnait -la permission, de lourdes larmes se détachèrent -des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues. -Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et -demeura, la tête basse, à considérer sur le sol -de la philosophie douloureuse.</p> - -<p>Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres -cochers étaient, dans les caboulots voisins, à -dîner. Un contrôleur notait les numéros des -fiacres qui stationnaient. Les vagues passants<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -affairés ne faisaient pas attention au dialogue -furtif de ces deux bonshommes. Dans cette -foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. -Le cocher descendit de son siège et, s’approchant -de Picrate mélancolique, lui déclara:</p> - -<p>—Je le savais bien, que tu n’étais pas une -brute.</p> - -<p>Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua:</p> - -<p>—Plus souvent! Je n’ai pas toujours été -cul-de-jatte.</p> - -<p>—J’en suis bien sûr,—répondit le cocher -poliment.</p> - -<p>Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, -à posséder des jambes, de la dignité.</p> - -<p>Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu -d’emphase et d’exaltation, avec le pauvre -désir d’étonner:</p> - -<p>—Tel que tu me vois, je suis ancien élève -de l’École centrale.</p> - -<p>Et il insista:</p> - -<p>—Comme je te le dis!</p> - -<p>Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le -moins du monde. Donc, Picrate essaya de ce -commentaire:</p> - -<p>—Je peux me qualifier d’ingénieur civil!</p> - -<p>Le cocher conclut simplement:</p> - -<p>—Ça te fait une belle jambe!...</p> - -<p>—Ça m’en a coûté deux!—s’écria Picrate.</p> - -<p>Et il voulut raconter son accident. Sorti de<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -l’École, avec ce titre somptueux d’ingénieur, -il entre dans une compagnie de chemins de fer -en qualité de mécanicien, à douze cents francs -par an. Une nuit, il dégringole de sa machine -et, sur les rails, il a les jambes coupées. -Voilà!... Picrate expliqua ce fait divers, au -moyen de termes techniques. Il s’aperçut bientôt -que son interlocuteur se désintéressait des -détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans -ce récit mille et mille fois, n’éprouva pas le -besoin de s’y éterniser.</p> - -<p>—Voilà!...—conclut-il.</p> - -<p>Et ils restèrent tous les deux en présence de -cette constatation, dont il n’y avait rien à tirer: -Picrate n’avait plus de jambes. Ils se turent ...</p> - -<p>—Et toi?—dit enfin Picrate, pour dire -quelque chose.</p> - -<p>—Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher.</p> - -<p>—Comment te nommes-tu?</p> - -<p>—Siméon, si tu veux, pour abréger.</p> - -<p>—Il y a longtemps que tu conduis?</p> - -<p>Le cocher imita le ton de Picrate affirmant -sa grandeur passée et déclama:</p> - -<p>—Je n’ai pas toujours été cocher!...</p> - -<p>—Probable,—remarqua Picrate,—que -tu n’es pas né avec un fouet!</p> - -<p>—Tel que tu me vois,—continua Siméon,—je -suis ancien élève de la Sorbonne et de l’École -des hautes Études ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span></p> - -<p>—Farceur!—cria Picrate, qui hésitait à -rire de la plaisanterie ou à s’en fâcher.</p> - -<p>—Et même, et même, je puis me qualifier, -s’il me plaît, de philologue et d’archiviste-paléographe.</p> - -<p>Picrate observa que la seule connaissance -de ces mots révélait un homme instruit: il crut -à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne -compagnie et s’excusa:</p> - -<p>—Je vous demande pardon ... Je ne savais -pas ...</p> - -<p>—Pourquoi pardon?... Est-ce ma philologie -qui t’impose? Elle est loin, ma philologie! -Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut -tutoyer mon érudition.</p> - -<p>—Si vous voulez,—répondit Picrate, respectueux -malgré lui.</p> - -<p>Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, -noircie, durcie, gercée par le cuir des guides. -Picrate dit:</p> - -<p>—Je suis très heureux d’avoir fait votre -connaissance.</p> - -<p>Haussant les épaules et sifflotant n’importe -quoi du bout des lèvres, Siméon remonta sur -son siège, fut soigneux de se bien sangler -dans sa couverture et de ne pas s’asseoir sur -un pli. Puis il parut, en somme, méditer ...</p> - -<p>Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie -entre eux continuât; mais il n’osait pas en prier<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille capote -à boutons métalliques et son chapeau de toile -cirée dévernie, lui semblait plus majestueux -qu’un roi. Il le contemplait.</p> - -<p>C’était, ce Siméon prestigieux, un homme -d’une quarantaine d’années, aux cheveux châtains -qui commençaient à blanchir. Sa barbe, -peu fournie, allongeait l’ovale de son visage. -Ses traits n’avaient rien de caractéristique. -Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins, quelconques: -nez moyen, bouche moyenne, yeux -gris, comme dans les signalements. Mais sa -physionomie était singulière. Presque toujours, -il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce -sourire signifiait de la gaieté, de la moquerie, de -l’affabilité, ou s’il ne résultait pas de la forme -des lèvres, un peu pincées naturellement et -relevées au coin. Car, en même temps que ses -lèvres souriaient, il y avait dans son regard de -la gravité et, dans le pli des longues joues, de -la tristesse désespérée. Les gestes qu’il faisait -n’avaient ni ampleur ni énergie; il réduisait au -minimum l’effort que toute activité réclame, et -cela lui donnait un air de judicieux dédain. Sa -voix était variée, parfois douce et chantante et -parfois rude ...</p> - -<p>Un vieux «collignon» cramoisi revint de -souper et, se léchant encore les babines, -adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -qu’il accompagnait d’un gros rire. Picrate -fut choqué de voir que l’on traitait si familièrement -Siméon, déconcerté de voir que Siméon -s’y prêtait volontiers.</p> - -<p>Siméon, dérangé de son repos, consacrait à -l’allumage de ses lanternes ces minutes sacrifiées -et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait -les récits du vieux avec complaisance. Il -les approuvait. Le vieux lui tapait sur le ventre, -et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot, -dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. -Et Picrate en était surpris. Il ne savait -pas si le Siméon qu’il avait présentement sous -les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, -l’érudit, le philologue, était réel; mais il ne concevait -pas que ces deux Siméon pussent -coexister et faire bon ménage ... Par moments, -le visage de Siméon reprenait son air sérieux -et pensif, et puis, soudain, rigolait: Picrate -se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi -de constater que Siméon l’avait si prestement -lâché, tout à l’heure, et maintenant s’attardait -avec ce camarade imbécile.</p> - -<p>Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, -dit une adresse. Siméon ferma la portière, grimpa -sur son siège, assembla les guides. Picrate -le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans -faire attention à lui, qui le laissait au pied de son -mur, petit homme ridicule et négligeable surtout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p> - -<p>En fouettant son cheval pour démarrer, -Siméon fit à Picrate un signe de tête, gentiment, -et dit:</p> - -<p>—Au plaisir, Picrate!</p> - -<p>Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ...</p> - -<p>...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, -au hasard des courses que Siméon faisait. Et -Siméon ne manquait pas de descendre de son -siège pour serrer la main de Picrate, lui demander -de ses nouvelles et l’interroger sur le -résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité -causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. -Siméon, dès que la causerie allait s’épanouir, -devenait soudain moins chaleureux. Picrate -s’en affligea d’abord et bientôt espéra comprendre -que Siméon l’étudiait en vue d’une -amitié véritable. Donc il se surveilla, mais -alors parut guindé, prétentieux, et s’affligea -d’être timide.</p> - -<p>Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois, -en dispute avec des mendiants. -Chacun de ces pauvres diables avait sa -place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, -qui auprès d’un pilier. Or, Picrate s’était -octroyé la place d’une vieille bossue, qu’on -appelait la «mère Millions», à cause d’un réel -petit avoir qu’elle accumulait depuis des années, -patiemment. Les autres la respectaient, -en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -fortune. L’impertinence de Picrate indigna. Peu -s’en fallut qu’on ne lui fit un mauvais parti; -mais on devait, en présence des paroissiens -dont on sollicitait la générosité, garder l’attitude -confite et geignarde des miséreux. La vieille -n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de -son fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses -pieds, l’insulta. Picrate retroussa ses manches. -Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de -l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit -par sa robe et fut ainsi traîné par elle dans -l’église. Il y eut du scandale. Un suisse expulsa -le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa -hallebarde. Un sergent de ville survint qui emmena -Picrate au poste, en dépit de ses protestations. -Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité -comme les autres, s’il n’avait vu, tout à coup, -Siméon, qui stationnait là, le regarder avec son -grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.</p> - -<p>Une semonce du commissaire fut le seul châtiment -qu’il reçut de la police. Que lui importait, -du reste? La grosse affaire était pour lui qu’il -avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait -plus prétendre à l’amitié de Siméon, qu’il -n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever les yeux -vers lui.</p> - -<p>Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, -la mine enjouée, et dit à Picrate qui rougissait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p> - -<p>—A propos, Picrate, quelles sont tes opinions -politiques?</p> - -<p>Picrate hésita d’abord à répondre, tant il -avait honte de lui-même en face de Siméon. -Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait -à sa notion de l’État fut telle qu’il ne se -put contenir: et il proclama fièrement:</p> - -<p>—Je suis socialiste!</p> - -<p>—Ça ne m’étonne pas,—dit Siméon, qui -souriait.</p> - -<p>Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il -risqua:</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>—Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, -étant dénué d’optimisme et de naïveté ...</p> - -<p>Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate -dut se contenter de cette phrase mystérieuse et -par trop concise, qu’un petit commentaire eût -éclairée utilement.</p> - -<p>De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un -hasard fâcheux venait toujours interrompre, -Picrate conservait ainsi des lambeaux de discours, -des maximes, des réflexions, hélas! -incomplètes. Ces fragments lui étaient, certes, -précieux. Il y rêvait; il regrettait leur brièveté ... -Quelques-uns exprimaient une idée entière: -Picrate aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, -un soir, lui avait dit: «Tu t’irrites de tout, -Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, -dans ton cas! Songes-y ...» Picrate y avait -songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était -rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, -il agissait selon son caractère, qui était irascible -à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui avait -dit: «Les femmes jolies prennent, en général, -pour amie assidue une femme sans beauté, -afin de paraître encore plus jolies et de se -figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,—ou, -du moins, assez heureux,—ont intérêt -à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au -contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à -toujours comparer ton sort et le bonheur ...» -Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à -lui-même, que le bonheur était sa préoccupation -perpétuelle. Il s’en étonna, mais vérifia que -c’était plus fort que lui ...</p> - -<p>Et, une autre fois, Siméon lui dit:</p> - -<p>—Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions -et les miennes, entre ta philosophie et la -mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la -vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de -mon siège élevé, je regarde les choses de haut -en bas; toi, tout proche du sol, tu les regardes -de bas en haut.</p> - -<p>Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait -et s’attendrissait.</p> - -<p>A partir de ce jour, ils furent amis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span></p> - -<p>C’était un doux soir de mars, lumineux et -pur, où un peu de tiédeur passait dans l’air -léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon -disait à Picrate:</p> - -<p>—Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai -à considérer les choses et la vie du haut -d’un siège élevé.</p> - -<p>Picrate fut ému. Très humble, il murmura:</p> - -<p>—Mais toi, Siméon, qui possèdes toute -sagesse, qu’auras-tu à gagner en ma compagnie?</p> - -<p>—Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol -dont tu es si proche. Tu me raconteras ce que -tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et -les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir -compte de ces toutes petites choses. Parmi -elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que je -néglige?... Allons prendre un verre, Picrate, -provisoirement.</p> - -<p>...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, -la journée finie. Leur rendez-vous était -aux Batignolles, dans un modeste cabaret. Ils -cassaient une croûte dans du café noir et causaient, -une petite heure, avant de s’en aller -chacun chez soi. On hissait Picrate sur la banquette, -avec son chariot; Siméon s’asseyait en -face de lui ... Ils n’avaient de famille ni l’un -ni l’autre, et leur amitié réciproque leur fut -agréable à tous deux.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">HISTOIRE DE SIMÉON</p> - -<p>—Si j’entreprends de te raconter mon histoire, -Picrate, ce n’est pas qu’elle me paraisse -admirable ni singulière; seulement, il n’y en a -pas d’autre que je connaisse mieux.</p> - -<p>»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité -dans une courte vie humaine, même -modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. -Les annalistes ont tort de n’enregistrer -que des batailles, des entrevues de souverains -et des conclusions de traités: la destinée d’un -pauvre homme est plus significative et poignante ...</p> - -<p>»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre -le Grand, de Charlemagne et de Louis XIV, je -suis né, voici quarante ans à peu près, dans -une petite ville beauceronne, composée d’une -cathédrale et de quelques maisons autour. Je<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement -silencieux que celui-là.</p> - -<p>»Ailleurs, dans la campagne, on entend des -rumeurs confuses, des chants d’oiseaux, des -cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; -on y travaille, elle-même travaille à produire les -moissons. Tandis que ma ville natale est morte: -elle était morte bien avant que je vinsse au -monde. Les gens qui continuent d’y demeurer -ne vivent qu’à peine: on les dirait soigneux de -ne pas faire de bruit, comme dans une chambre -mortuaire.</p> - -<p>»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs -moussus, ont de l’herbe entre leurs pavés. Et -il n’y passe guère personne qu’aux jours de -marché.</p> - -<p>»C’est une ville, pourtant, immémoriale et -qui eut son temps de magnificence. Cette cathédrale -prodigieuse indique évidemment que cette -ville fut un centre de richesse et d’activité, -autrefois, il y a six siècles environ. Quand on la -construisit, on ne disposait pas de moyens -commodes et expéditifs. La pierre en était prise -à des carrières éloignées. On transportait les -blocs sur des chars que des hommes traînaient -au chant des cantiques. Le soir, on s’arrêtait et -campait. Et la Notre-Dame pour qui ces gens -peinaient les gratifiait de miracles suaves. Ainsi -s’édifia cette masse énorme et gracieuse, où<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -se résume le labeur de plusieurs milliers d’existences -anonymes.</p> - -<p>»Or, si l’on fouille au pied de cette cathédrale, -on découvre les fondations d’églises plus -anciennes, toujours plus anciennes, à mesure -qu’on enfonce davantage dans le sol; les derniers -vestiges que l’on remarque proviennent, sans -doute, d’un temple païen et d’un sanctuaire -druidique.</p> - -<p>»Ah! Picrate, tu te figures que je suis loin -de mon propos? Mais cette cathédrale a tant -pesé sur mon enfance que j’en sens, aujourd’hui -encore, l’ombre fraîche et l’odorante humidité -autour de moi. Picrate, je ne saurais te rendre -intelligible ma vie sans t’avoir expliqué cette -cathédrale!...</p> - -<p>»Ces ouvriers qui l’ont bâtie, ces gens qui -vinrent y prier, il y a six siècles, et ceux aussi -qui avaient bâti, pour y prier, les églises antérieures, -faut-il dire qu’ils sont morts? Le trépas -ne les a point anéantis. Il ne reste rien de -leurs corps qu’un peu de poussière méconnaissable -mêlée à la terre; et de l’aventure de leurs -âmes dans les paradis ou les purgatoires, je -ne sais rien. Mais leur fantôme, je l’affirme, est -toujours là. Pas leur fantôme, si tu veux. Je ne -te parle point d’apparitions: ne prends pas mon -récit pour un conte de revenants! Quelque chose -d’eux, que je ne sais nommer et qui ressemble<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -à eux-mêmes singulièrement, subsiste à jamais -dans la vieille ville qu’ils ont occupée. On ne -les voit pas, et l’on vit en leur compagnie sans -apercevoir leur présence. Ce n’est peut-être que -leur souvenir ... Encore ce souvenir est-il étonnant -en ceci qu’il échappe à la claire conscience. -Ainsi la plupart de mes compatriotes, qui -ignorent tout du passé, se souviennent d’eux et -ne savent pas qu’ils ont existé.</p> - -<p>»Ces morts vivants, j’ai grandi parmi eux, -pareil à eux. J’ai suivi, dans les nefs de la -cathédrale et dans la crypte noire, des processions -qu’ils menaient, occultes pèlerins. Et j’ai -récité des prières qu’ils me soufflaient, et j’ai -fait les signes de croix qu’ils ont voulu.</p> - -<p>»La petite âme avec laquelle j’étais né, ils -ne l’ont pas laissée s’ouvrir, selon sa guise, à -la vie nouvelle. Ils l’ont façonnée, ils l’ont travaillée. -Ah! que de fois, Picrate, quand une ingénue -velléité allait s’éveiller en moi, j’ai senti -qu’ils étaient là, prêts à contenir mes beaux -élans! Alors je n’avais plus qu’à leur obéir docilement. -Ils m’avaient ravi ma force jeune, pour -m’asservir mieux.</p> - -<p>»De ma mère, Picrate, je ne te dirai rien. Je -ne l’ai pas connue. Elle est morte très peu -d’années après ma naissance: quelque effort -que je fasse, il m’est impossible de me la rappeler. -Jamais on ne me parlait d’elle, ni mon père<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -ni ma grand’mère. A mes questions, plus tard, -on ne répondit que d’une manière évasive. J’ai -soupçonné qu’il y avait un mystère sur sa mort; -j’ai deviné qu’avant de mourir, prématurément, -elle avait été frivole assez pour qu’en prissent -ombrage la jalousie de mon père et l’austérité -de la famille. Quel fut son péché? je l’ignore. -Elle était Provençale. On l’avait exilée de sa -gaie patrie dans la sombre ville beauceronne, -dans la vieille maison grise et morne de mes -grands-parents. J’imagine que son allégresse -méridionale ne put s’accoutumer à cette existence -privée de soleil et de joie ...</p> - -<p>»Je ne possède nulle image de ses traits; je -l’ignore autant que nul être au monde. Et pourtant -sa pensée m’obsède. Je songe souvent à -elle. Il me plaît de me la figurer plus frivole -que peut-être elle ne le fut, spirituellement -jolie, coquette, désireuse de vivre.</p> - -<p>»Et moi, quand je naquis, j’étais sans doute -pareil à elle; j’aurais sans doute adoré vivre, si -ma ville natale, par sa quotidienne influence, -ne m’en avait ôté le goût.</p> - -<p>»Il me semble que mes spontanéités enfantines -étaient, en moi, la persistance de sa frivolité. Une -sévère discipline les étouffa. Les fantômes de la -cathédrale beauceronne n’ont point voulu que se -développât selon sa nature cet enfant qui, dans -les veines, avait le sang d’une gaie Provençale ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p> - -<p>»Mon père était professeur au collège. Lui, -je me le rappelle. Il ne souriait jamais. Il portait -une longue redingote noire, une cravate -noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de -ma mère? Je ne sais; je ne me représente pas -qu’il lui eût été possible de s’habiller autrement -qu’en noir. La tristesse était dans sa -complexion. Entre lui et moi, il n’y eut aucune -intimité. Du reste, il ne sortait guère de son -cabinet de travail, où je n’avais point accès. A -table, il ne m’adressait la parole que pour m’enseigner -une bonne tenue et m’avertir si je péchais -contre les lois de la civilité. Il le faisait -sans rudesse, mollement, comme pour s’acquitter -d’un devoir, d’une formalité plutôt. Il -s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il -me fallait. Il lui témoignait une extrême déférence, -cérémonieuse même, et froide.</p> - -<p>»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois -pas. Peut-être avais-je le tort de lui trop évoquer -le souvenir de sa femme. Pour la mémoire -de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du -regret?... Quand il est mort, j’avais sept ou -huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces -questions troublantes et qui parfois, ensuite, -m’ont angoissé. Le souvenir de la petite Provençale -lui était-il, malgré l’amertume, voluptueux? -Dans ces heures de solitude qu’il passait -enfermé entre les quatre murs de son cabinet,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -de quelle façon se souvenait-il de ses deux ou -trois ans de mariage? Il était rigoureusement -pieux. Chaque matin, été comme hiver, avant -d’aller au collège, il assistait à la messe. Je le -vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête -de son gros paroissien noir. Avait-il des scrupules -de conscience, des remords? Je ne sais -pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a -toujours été fermée ... Est-ce que je l’aimais?... -Non, Picrate, il m’est impossible de croire que -je l’aimais.</p> - -<p>»Il fut tué à la guerre, étant garde national, -par une balle perdue, sans avoir tiré lui-même -un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté -que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il -avait le pressentiment certain de sa mort. Il -nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux -avec plus d’émotion que d’habitude. Il dit: -«Vous prierez pour moi et pour que mes péchés -me soient remis!» Il me souleva dans ses -bras de telle manière que mon visage fût à la -hauteur du sien; il fixa son regard sur mes -veux et, avec une solennité singulière, une assurance -dogmatique et didactique, il énonça: -«La vie ici-bas est par elle-même absurde et -affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à -la vie céleste et de la préparer.»</p> - -<p>»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette -scène rapide. Mais je te certifie, Picrate, que<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -ces paroles me furent dites exactement telles -que je te les rapporte. Je ne les ai jamais -oubliées; et, quand je les répète ainsi, j’entends -la voix sifflante et rèche qui les prononça. Je -me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont -aucunement déformées dans mon souvenir; -elles y demeurent telles que les prononça cet -homme qui était mon père, qui allait mourir et -qui le savait.</p> - -<p>»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, -quelques secondes, à regarder au fond -de mes yeux, comme pour s’assurer que sa -pensée s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, -sans plus m’embrasser, il me déposa sur le sol, -prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans -ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa -grand’mère et il partit. Je ne l’ai plus revu.</p> - -<p>»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais -pas la raison de cette emphase inaccoutumée. -Grand’mère s’enferma dans sa -chambre. Ma bonne me recommanda d’être -sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la phrase -me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis -lors ...</p> - -<p>»J’étais si péniblement consterné que la mort -de mon père n’ajouta presque rien à ma tristesse. -On me tint à l’écart des cérémonies -funèbres. L’absence de mon père ne modifia -pas ma vie journalière: il ne s’y mêlait que si<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase restait. -Elle me fut une compagne incessante.</p> - -<p>»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. -Je ne l’ai que longtemps après analysée, -étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y ai réfléchi -des années durant, une chose m’échappe: je -ne sais pas avec une certitude parfaite quel -était, au sujet de cette doctrine chrétienne, le -sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en -termes formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité -mystique et piété fervente? Éprouvait-il -une consolante douceur à espérer les joies définitives -de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il -qu’avec désespoir à ce mépris violent de -l’ici-bas?... Sa voix n’était ni tendre ni féroce ... -Nous étions là, pourtant, les yeux dans les -yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de -nos existences. Il a fait un immense effort pour -que communiassent nos deux âmes dans une -identique foi: il m’a seulement appris par -cœur une formule impersonnelle qu’en effet j’ai, -mot pour mot, retenue; son âme m’est restée -étrangère ...</p> - -<p>»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur -et sa vertu redoutable. Elle suffit à me gâter la -joie de vivre.</p> - -<p>»Sur les murs jaunes et nus des couvents, -les moines qui cheminent, en cortège las, lisent -de noires inscriptions où le siècle est dénigré<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -péremptoirement. Les trappistes, chaque fois -qu’ils se rencontrent, se doivent dire l’un à -l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises -sont appropriées le mieux du monde à l’état -qu’ils ont choisi. Elles les réconfortent et les -encouragent à persévérer dans leur farouche -renoncement. Les règles monastiques composent -une discipline forte et minutieuse, dont les -détails sont cohérents, dont l’énergie est efficace. -Si tu acceptes le principe de la croyance, -obéis.</p> - -<p>»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais -vivre!...</p> - -<p>»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à -qui l’on enseignait une formule de mort.</p> - -<p>»Si le souvenir de la désolante parole avait -pu s’effacer, sache qu’elle m’était à chaque instant -renouvelée, sinon en sa teneur même, du -moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie -de mes journées. C’est ainsi que je m’en -imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de -moi.</p> - -<p>»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec -délices, comme je crois que c’est, pour les -autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée -avait l’inconvénient terrible d’une faute qui -aventurait ma destinée éternelle. Aucun plaisir -n’était pour moi pur d’inquiétude et de scrupule.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p> - -<p>»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une -nonne. Elle consacrait des heures longues à des -lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle -m’associait soir et matin. Je ne les comprenais -pas toutes. J’ai mille et mille fois répété que le -Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu, sans -trop savoir de quoi il retournait. Et même une -confusion se fit, dans ma puérile pensée, entre -ce Verbe-là et ces autres—actifs, passifs ou -neutres—dont une pédagogie routinière m’enjoignait -la conjugaison. Que de fois, assis à ma -table de travail, les jambes ballantes, n’ai-je -pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe -qui était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait -la qualité divine! Je rongeais le bois de mon -porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais des -brindilles, que je trempais rêveusement dans -l’encrier. Cependant j’échafaudais de bizarres -théologies, à dérouter un «Ange de l’École».</p> - -<p>»Mais je te fais grâce de ces dialectiques -déraisonnables.</p> - -<p>»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter -des bas et des brassières pour les œuvres de -charité. La grosse pelote de laine tombait de -ses genoux sur le tapis et là sautillait à chaque -petit coup que la vieille dame donnait de son -aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre, -de tenir entre les mains la pelote épaisse et -molle, de rester ainsi longtemps à ne rien faire,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -à ne guère penser, tandis que bourdonnaient -des mouches dans les rideaux des fenêtres et -que, sur les chevrotantes lèvres, les <i>Pater</i> et -les <i>Ave</i> du rosaire se marmonnaient. Si j’étais -sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir -de ma présence, tant son esprit demeurait -ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être -s’assoupissait dans la monotone lenteur des -<i>oremus</i>. Nous étions proches à nous toucher; -mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe: -seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout -à fait étrangères, parce que ma petite âme ne -pouvait accompagner la sienne aux régions -supra-sensibles.</p> - -<p>»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les -tableaux religieux, les personnages, côte à côte, -ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de gestes -mutuels; ils ne se regardent même pas les uns -les autres. S’ils sont groupés, c’est en vertu -d’un pareil sentiment qui anime chacun d’eux -et tous les dirige vers Dieu.</p> - -<p>»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de -vains et timides efforts pour aller retrouver, si -loin, là-haut, à l’infini où se joignent les parallèles, -l’âme de ma grand’mère.</p> - -<p>»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je -poussais un grand soupir. L’orante s’inclinait -vers moi et me disait:</p> - -<p>»—Qu’est-ce, mon petit?... Joue!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p> - -<p>»Alors, comme ravi de la permission, je -bondissais, et mon entrain me lançait à de folles -gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur -moi, le regard triste de ma grand’mère. Sans -qu’elle fît à mes jeux une objection, je voyais -dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude -douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me -rappeler que j’abusais de la vie présente et -négligeais mon éternité. Sans doute, aussi, la -pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi -les signes d’une allégresse condamnable, oui, -de la gaieté maternelle, légère et païenne un -peu ...</p> - -<p>»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, -une voix craintive et dolente m’accablait -de ces mots:</p> - -<p>»—Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon -petit garçon.</p> - -<p>»Toute mon ardeur tombait. Je concevais -qu’un bon petit garçon ne joue pas. Je revenais -à mon ennui sempiternel. Il me semblait que -la plus grande faute et celle qui compromettait -le plus dangereusement mon salut consistait à -faire du bruit. J’identifiai le silence et la sainteté. -Mais le silence m’était insupportable.</p> - -<p>»En outre, il me faisait peur; la sainteté -aussi. La sainteté, le silence et la mort étaient -liés dans ma puérile imagination. Le soir, au -fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -de la famille, mon père lugubre, ma mère -indistincte, des oncles et des tantes, des aïeux -et des aïeules dont je ne savais rien, sinon -qu’ils avaient autrefois vécu, dans cette chambre, -et qu’il fallait prier pour eux, afin de leur -valoir le suprême repos.</p> - -<p>»Picrate, la maison de mon enfance était -pleine de morts. Il y avait aux murs, le long des -glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits, -daguerréotypes miroitants où apparaissaient -de pauvres visages, et photographies -à demi effacées par le temps. Des anecdotes -relatives à leur passage ancien sur la terre -sanctifiaient chaque meuble. Un petit fauteuil de -tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à -ma taille et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle -Bernard», un jour me devint odieux, l’oncle -Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en -rêve, à l’état de squelette.</p> - -<p>»Cette famille antérieure m’était quotidiennement -rappelée par l’énumération que ma -prière en faisait. Aux princes héritiers on enseigne -leur généalogie, afin qu’elle leur soit un -motif d’orgueil; moi, j’ai connu mon ascendance -à force de supplier Dieu que ses péchés lui fussent -remis.</p> - -<p>»Tous ces morts!... Il me semblait que ma -grand’mère et moi n’étions vivants que par -hasard. La singularité de cet accident m’étonnait.<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -J’en vins à me figurer que nous avions -été laissés ici-bas en vue de quelque mission -rédemptrice.</p> - -<p>»Ah! Picrate, je donnerai un libre cours à -tout le lyrisme qui m’oppresse!... Je n’imagine -rien de plus pathétique au monde que ma vie -d’enfant. Si elle m’émeut ainsi, c’est peut-être -de par l’inévitable égoïsme; mais plutôt elle me -paraît émouvante de résumer en sa durée courte -la millénaire angoisse humaine. Quand le soir -tombait de la cathédrale en nappes d’ombre, -Picrate, je me sentais environné de siècles -morts, qui autour de moi subsistaient. Du fond -des lointains funèbres, des âmes abolies d’ancêtres -anonymes, suscitées comme par un prestige -impérieux, s’agitaient en moi et me tourmentaient.</p> - -<p>»J’étais une tombe consciente de ses cadavres!</p> - -<p>»Seule me fut douce et bienfaisante l’église. -J’y ai goûté des heures délicieuses, certes dangereuses -et qui alarmaient mon cœur excessivement! -Des heures de volupté charmante.</p> - -<p>»Les chants, l’alternative savamment ménagée -de la musique et du silence entretenaient -ma ferveur. Le luxe des cérémonies me divertissait. -L’illumination de l’autel me ravissait. Et -les vitraux peints, éclairés de soleil, me composaient -le plus beau des livres d’images.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p> - -<p>»Tu sais, Picrate, l’objet de ces verrières -magnifiques que des artistes pieux ont placées -au fenestrage des églises: elles étaient destinées -à l’enseignement du peuple. On célébrait -l’office en latin; les symboles de la liturgie ne -sont point accessibles à l’intelligence des pauvres -diables; et même les sermons risquent de -dépasser l’entendement des multitudes. Les -images sont mieux persuasives, et leurs riches -couleurs attirent l’attention du populaire. Enfin, -les vitraux eurent dans les églises médiévales -un peu la même utilité que, de nos jours, dans -les casernes, les tableaux de la propagande -anti-alcoolique.</p> - -<p>»L’Évangile, la vie des saints, les dévotes -légendes, figurés sur les belles verrières éblouissantes, -je les connus et les aimai. J’appris ainsi -l’aventure de saint Hubert et son histoire de -chasse qui tourne si bien à l’édification. Ce fut -mon cher espoir de rencontrer, plus tard, en -quelque course forestière, un cerf porteur, -entre ses amples ramures, d’une croix lumineuse. -Je rêvai d’être un saint, pour le plaisir -de tels incidents merveilleux. Cependant l’histoire -de l’enfant prodigue avait toutes mes préférences, -à cause des jeunes filles élégantes qui, -penchées sur l’adolescent, le couronnent de -roses et le festoient. Leur geste souple et amical, -la gentillesse de leur procédé, la courtoisie<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -de leurs manières me les rendaient plus -sympathiques, sans doute, que ne l’avait voulu -l’artiste pieux. Une pareille compagnie m’eût -agréé tant et si bien que je ne fusse pas revenu -vers la demeure paternelle au mépris de telles -félicités. Plutôt, j’aurais gardé, de temps à -autre, les cochons afin d’expier, par périodes, -mes délices ... Et je voyais encore, dans la transparence -des vitres, Roland qui donne de son -épée illustre sur la roche de Roncevaux et qui -souffle, à s’en rompre le cou, l’appel du cor -d’ivoire. Que j’eusse volontiers suivi ce fier -exemple!</p> - -<p>»Ainsi se mêlaient à mes piétés de profanes -désirs, du reste vagues et ingénus. Je n’osais -pas m’y arrêter, craignant les perfides embûches -du Tentateur et sachant qu’il se dissimule, -lui si laid, sous les dehors les plus alliciants.</p> - -<p>»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice -de ces modestes fonctions quelques-uns -des souvenirs qui me sont le plus précieux. -J’aimais surtout les messes matinales. Il faut -dès l’aurore être debout, s’habiller vite et se -laver en hâte. L’eau est froide et vous réveille -bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. -Les marchands ouvrent à peine leurs boutiques. -On sent qu’on se dévoue au service du Seigneur, -qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime:<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -et vous courez, heureux d’être pur et consacré -aux divines tâches. Le bedeau vous accueille -avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus -silencieuse que jamais, vaste et sublime.</p> - -<p>»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en -retombant sur son cadre, un bruit sourd et bientôt -perdu dans la déserte immensité des voûtes; -et alors le monde extérieur n’existait plus. Le -soleil levant, radieux aux vitres multicolores, -semblait émané d’elles. La cathédrale était la -seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, -et moi, j’accomplissais une mission d’ange.</p> - -<p>»Qu’il m’était doux de revêtir le costume -prescrit, la robe rouge, très longue, et le surplis -de batiste blanche orné de dentelle! Habillé -ainsi, je me croyais plus pur encore et -plus digne de Dieu.</p> - -<p>»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais -les péripéties de la messe! Car la messe, Picrate, -est, pour le vrai fidèle, un drame terrible et glorieux. -Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses -mains les saintes burettes et de verser dans le -calice le vin qui, tout à l’heure, à n’en point -douter, sera le sang du Christ.</p> - -<p>»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, -celui de l’élévation, quand le prêtre, -prenant l’hostie qui est le corps authentique -du Rédempteur, se tourne vers l’assistance et -lui dévoile le mystère incarné. Mais le spectacle<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -est trop prodigieux pour les yeux humains: -ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient -vers les dalles. Et la solennité de l’acte -est si extraordinaire qu’à peine en peut-on supporter -l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, -je secoue la sonnette argentine; et une sorte de -terreur me saisit à percevoir ce bruit dont je -suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, -de ce vacarme frénétique par lequel je signale -la présence de Dieu.</p> - -<p>»Tu me demanderas, Picrate, comment je -me figurais Dieu. D’une manière confuse, je -l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout -dire? J’avais peur de lui plus que je ne l’aimais. -Sa rigueur me décontenançait. Je ne doutais -pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, -acquis la certitude qu’il fût mort, et pour ne -point ressusciter de longtemps, j’aurais accueilli -cette nouvelle avec satisfaction, pourvu -que Satan, son adversaire insidieux, disparût -aussi. Tandis que j’éprouvais une tendresse infinie -pour la Sainte Vierge.</p> - -<p>»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, -indulgente aux erreurs que l’on -commet sans méchanceté, prête à intercéder -toujours en faveur de qui l’implore.</p> - -<p>»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était -la justice, et la Vierge la charité. Ces deux principes -ne s’accordent guère. Et c’est pourquoi,<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -dans les légendes, la Vierge brouille un peu les -décrets de la simple justice. Elle a recours à de -fins stratagèmes pour épargner à des larrons -les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est -déguisée en nonne pour remplacer à la chapelle -une nonne qu’avait emmenée son galant; -elle a substitué des mannequins spécieux à des -misérables qu’on allait pendre.</p> - -<p>»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. -Je l’admirais, et sa belle robe de soie -dorée, et son diadème orné de pierreries. Je -lui apportais souvent l’hommage d’un petit -cierge, dont il me plaisait que s’ajoutât la jaune -lueur aux feux des cires plus resplendissantes. -Et je récitais à Dieu les prières obligatoires; -mais à elle je confiais mes tristesses et mes -ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger -tout cela ...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">PICRATE INTERROMPT LE RÉCIT</p> - -<p>Depuis quelque temps. Picrate donnait tous -les signes d’une irritation violente. Il ne put -contenir sa mauvaise humeur, il s’écria:</p> - -<p>—A bas la calotte!</p> - -<p>Cette devise éclatait inopinément. Siméon, -surpris, demanda:</p> - -<p>—Compterais-tu, Picrate, parmi nos «libres -penseurs»?</p> - -<p>—Que oui!—répliqua l’autre;—et je m’en -flatte!</p> - -<p>—Tu as tort—reprit Siméon—de t’en -flatter. Il est vain de s’enorgueillir des opinions -que l’on a, car de nulle chose nous ne sommes -moins les maîtres que de nos opinions. Elles -nous sont insinuées par les circonstances; et -tantôt nous acceptons celles de nos éducateurs<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -naturels, tantôt nous réagissons contre leur -influence. Dans l’un comme l’autre cas, nous -sommes incités par notre caractère, par le hasard -quotidien de la vie, à prendre tel ou tel parti. -Le rôle de notre raison n’est pas, en tout cela, -considérable. Picrate, un esprit humain n’est -pas un endroit paisible où les idées font entre -elles de la logique.</p> - -<p>—A bas la calotte!—recommença Picrate,—mort -aux curés!</p> - -<p>—Je vois—continua Siméon—que tu -tiens à tes opinions. C’est une assez bonne -chose, qui parfois suscite des héros, des confesseurs -et des martyrs, toutes personnes qui -résolument ont limité leur rêverie et sacrifié à -l’orgueil de la certitude le plaisir de la dialectique. -C’est un don. Le scepticisme en est un -autre. Le dogmatisme est plus fécond en actes -d’énergie; le scepticisme est une source d’idéologies -plus belles.</p> - -<p>Picrate s’agitait. Siméon lui dit:</p> - -<p>—Tu es sur le point de crier encore: «A -bas la calotte!» Cela est convenu, enregistré. -Ne te fatigue pas à de telles répétitions. Laisse-moi -plutôt te pourvoir de plusieurs motifs d’humilité. -Cette doctrine que tu préconises si fougueusement -t’est commune avec une quantité -d’imbéciles. Elle est à la portée de bien du -monde. As-tu vu quelquefois, à la procession<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -Dolet, la figure de tes camarades? Ne te contrarie-t-elle -pas? Ce sont des gens qui mangent -du curé de la façon la plus irréfléchie. Ils ont -exprimé toute leur philosophie quand ils ont -prononcé ces quatre mots: «A bas la calotte!»</p> - -<p>—Mais enfin, ça veut dire quelque chose, -ces quatre mots!—objecta Picrate, avec impatience.</p> - -<p>—Quelque chose—répondit Siméon—de -rudimentaire. Ils affirment qu’ils sont libres -penseurs. Je les crois, en effet, libres de toute -pensée. Par ailleurs, ils ressassent, en des estaminets, -de vieilles diatribes anticléricales, dépourvues -d’intérêt ... Tu as, Picrate, de fâcheux -coreligionnaires ...</p> - -<p>—Je n’admets pas—gronda Picrate—que -tu dises: «coreligionnaires», puisque -nous réprouvons, en principe, toute religion. A -bas, disons-nous, toutes les calottes!</p> - -<p>—Mais non!... Vous substituez un dogme -à un autre. Vous avez une religion: c’est bien -là le comique de votre aventure. Une vieille religion, -traditionnelle presque autant que l’autre. -Vous remontez au delà de ce pauvre Dolet, que -vous attifez si plaisamment en précurseur. Et -même il vous parut indispensable d’avoir vos -martyrs: c’est à quoi vous servit encore ce -même Dolet, médiocre sire que bientôt vous -diviniserez. Il eut maille à partir avec des tribunaux<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -ecclésiastiques: telle fut l’origine, pour -lui, d’une renommée sur laquelle il ne comptait -pas. Ses délits, de nos jours, relèveraient de -la correctionnelle, tout simplement, et il ne -tirerait du fait de sa condamnation banale aucun -profit posthume. Mais vous avez organisé sa -légende et, en somme, son évangile ... Votre -foi se contente d’affirmations gratuites; elle se -définit en peu de mots; elle se refuse à toute -discussion; elle est intolérante, cruelle, tracassière: -elle est une véritable religion ...</p> - -<p>—Secondement,—reprit Picrate, qui suivait -son idée et n’écoutait pas son interlocuteur,—secondement, -si tu blagues la figure -des libres penseurs, c’est donc que tu n’as point -regardé des Ignorantins?...</p> - -<p>—J’en ai vu de piteux,—dit Siméon,—je -l’accorde.</p> - -<p>—Piteux?... Pouah! leur bedaine qui bombe -sous la robe, leur frimousse tondue, leurs cheveux -trop longs, leurs yeux hypocrites qui lorgnent -à droite et à gauche, jamais en face!... -N’est-ce pas une pitié de les voir conduire, -à travers les rues, le misérable troupeau des -gamins qu’on leur donne à éduquer, qu’ils -abêtissent et rendent pareils à eux? Pauvres -petits êtres! On déforme leur intelligence, on -leur impose une croyance qu’ils n’ont pas choisie. -C’est un abus de pouvoir, c’est un viol!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p> - -<p>—Picrate, laisse-moi t’interrompre pour -aller plus loin que toi dans ce sens.</p> - -<p>»Un vieux maître que j’eus, et qui était un -savant digne d’estime, a écrit: «Heureux les -peuples qui n’ont pas de livres sacrés!» C’est -une belle et morne parole, plus tragique de se -trouver où il l’a mise, dans la préface d’une -histoire de la Scolastique. L’ouvrage entier la -commente, et de la plus émouvante manière. -Car peut-être sais-tu, Picrate, de quel poids ont -pesé sur l’esprit de notre moyen âge l’Ancien -Testament et le Nouveau. Tout essor intuitif -était empêché par l’autorité du texte; toute -hardiesse de la dialectique était contenue par -la rigueur du dogme. Ah! si jamais la lettre fut -meurtrière, c’est bien alors. Pour s’évader de -cette discipline âpre et jalouse, il fallut que l’on -inventât un curieux stratagème mental: ce -procédé nommé allégorie et qui dédouble, en -quelque sorte, la pensée. De mauvais écrivains, -depuis, l’ont employé pour le ridicule ornement -de leur style. Mais, au temps dont je te parle, -sous le règne de Philippe-Auguste ou de saint -Louis, l’allégorie était un moyen de libération -prudente, auquel devaient recourir les plus -audacieux idéologues et qui devint la forme de -leur jugement. On s’astreignait, d’une part, aux -servitudes nécessaires et, de l’autre, on manifestait -le plus possible d’indépendance. Certes,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -une telle contrainte est funeste au fier épanouissement -des âmes vives. Et c’est pourquoi -l’esprit médiéval nous apparaît comme si tourmenté, -contourné, souffrant, dénué d’allégresse -et de joyeuse spontanéité ... Oui, heureux les -peuples qui n’ont pas de livres sacrés!...</p> - -<p>—Tu vois bien!—s’écria Picrate.</p> - -<p>—Je vois bien—reprit Siméon.—Oui, je -vois bien qu’il est terrible pour un peuple tel -qu’était le nôtre au temps de Philippe-Auguste -ou de saint Louis, de subir la lourde oppression -d’un culte oriental, transcrit en latin par -les successeurs ecclésiastiques des Césars -quelque mille ans plus tôt. Ce culte qui s’imposait -si violemment n’était pas fait pour nous; il -n’était pas né sur notre sol, et il ne répondait -pas à nos aspirations particulières, à nos -besoins. Il venait du dehors, en conquérant; et -sa tyrannie fut, à cause de cela, plus gênante. -Seulement, Picrate, disons: «Heureux les -peuples qui n’auraient pas de livres sacrés!...» -Car ils en ont tous. Cherche avec moi, dans l’histoire -des civilisations. Eh bien?... il y a les -Grecs, que Renan définit: «le seul miracle de -l’histoire». Platon, dans son <i>Timée</i>, raconte à -leur sujet une anecdote merveilleuse et que je -t’engage à méditer. Donc, Timée visita l’Égypte,—l’Égypte -millénaire, emmaillottée de traditions, -comme de leurs bandelettes ses momies.—Il<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -rencontra le prêtre d’un temple très -ancien. Ce vieil homme lui dit: «Vous êtes des -enfants, vous, les Grecs, vous êtes la jeunesse -du monde; tandis que nous, un immémorial -passé nous accable. Chez nous, rien ne s’est -aboli au cours de la durée. Nos temples et nos -bibliothèques conservent éternellement les plus -lointains souvenirs. Vous avez eu, vous, le -déluge de Deucalion qui ravagea et rénova tout -le pays; il ne laissa subsister que les pâtres, -au sommet des montagnes, les pâtres étrangers -aux Muses et qui ne savent pas l’histoire. Chez -nous, le Nil déborde avec régularité; il épargne -nos monuments. Aussi sommes-nous vieux et -êtes-vous, ô Grecs, des enfants ...»</p> - -<p>»Cet admirable discours, d’un si délicieux -anarchisme, est poignant. Songe, Picrate, qu’il -nous fait remonter à plus de quatre siècles avant -notre ère: alors déjà l’on s’attristait de la -vieillesse de la Terre!</p> - -<p>»Or, aujourd’hui, le soin des savants a -trouvé que les Grecs eux-mêmes, ce peuple privilégié, -subit l’influence des civilisations orientales, -qu’il leur doit, en bonne partie, sa religion, -que l’hellénisme n’est pas autochtone comme -il se vantait de l’être.</p> - -<p>»Ainsi s’atténue et se gâte le «seul miracle -de l’histoire». Picrate, il n’y a pas de miracle -dans l’histoire. Un fait la domine toute: la survivance<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -des idées bien au delà des hommes qui -les inventèrent pour leur usage ou leur agrément. -Après qu’elles n’ont plus de raison d’être, -après que sont morts leurs promoteurs, après -qu’ont changé les circonstances qui les légitimaient, -elles demeurent, elles s’obstinent à -régner ...</p> - -<p>—Il faut qu’on les tue!—s’écria Picrate.</p> - -<p>—Seulement,—répliqua Siméon,—elles -sont pareilles à ces monstres de la Fable, que -l’on ne peut tuer et qui renaissent de leurs -cadavres ... M. Combes, ministre des Cultes et -qui ne rêve que de les détruire tous, a dit un -jour une parole pleine de sens: «On ne supprime -pas, d’un trait de plume, quinze siècles -d’histoire ...» La vérité, Picrate, c’est qu’on ne -supprime de l’histoire absolument rien. Certains -faits sont plus riches que d’autres en conséquences -durables; les plus menus augmentent -quelque peu les complexités ultérieures. Il est -vain de prétendre, une fois, décréter: «Nous -allons faire comme si le christianisme n’avait -point eu lieu.» C’est une simagrée. Il est fou de -vouloir vivre comme si d’innombrables générations -humaines n’avaient essayé, bien avant -nous, mille et mille manières de vivre.</p> - -<p>»Que cette pensée soit mélancolique, je -l’avoue. Que l’on puisse n’en pas tenir compte, -je le nie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p> - -<p>»Un seul homme, vois-tu, Picrate, eut ici-bas -le privilège de vivre une vie neuve, de -l’arranger à sa guise et d’en goûter la parfaite -fraîcheur: c’est Adam!</p> - -<p>»Je songe souvent à lui. J’imagine qu’il dut -lui être exquis de vivre sans que nulle hérédité -lui donnât le sentiment qu’il ressassait. Il a vu -le premier lever de l’aube, il a vu le premier -printemps. Il s’est enivré des premières fleurs -et du baiser de la première femme. Il lui était -impossible de rien prévoir; son ingénuité -protégeait sa ferveur du désastre de l’habitude, -et il allait de surprise en surprise: il put s’émerveiller -sans cesse. La douleur même lui dut -être charmante. Il ignorait qu’elle fût la douleur; -il ignorait la signification des larmes: qui -sait s’il ne leur trouva pas une saveur délicieuse? -Il ne dépendait que de soi; rien n’était, -autour de lui, galvaudé. Chacune de ses impressions -lui appartenait et ne s’altérait pas -d’un vieil usage séculaire. Telle fut sa destinée -unique.</p> - -<p>»Ses fils héritèrent de lui son expérience; -il leur avait déjà gâté la nouveauté de vivre. -Lui-même n’en profita qu’une saison, sans doute. -Il s’accoutuma vite à ses entours. Il eut bientôt -la certitude qu’un jour suivrait une nuit -achevée; l’aube cessa de l’étonner et dès lors -perdit son principal attrait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p> - -<p>»La douceur de vivre la vie nouvelle est ce -qu’on nomme, en langage biblique, le paradis -terrestre,—lequel ne pouvait être qu’éphémère.—Adam -fut chassé de ce beau paradis, -c’est-à-dire que l’habitude avait gâté son fin -bonheur. La faute originelle, irrémédiable, fut -d’avoir vécu. Elle se transmit de génération en -génération, de par l’hérédité funeste. Et le paradis -terrestre est fermé pour jamais. D’aventureux -rêveurs en ont cherché la porte, inutilement.</p> - -<p>»Excuse-moi, Picrate, d’avoir recours à des -symboles de l’ancienne Loi. Fais-moi l’amitié -de ne crier point, là-dessus: «A bas la calotte!» -En échange de quoi je te concède que cet -Adam, que je suppose, est une hypothèse -désuète. Si tu y tiens, j’accorde qu’il fut une -espèce de brute, incapable de profiter de son -incomparable privilège. Traitons-le d’anthropopithèque -et n’en parlons plus.</p> - -<p>»Mais, si je renonce volontiers aux termes -de ma métaphore, je n’abandonne pas mes conclusions, -et j’insiste, Picrate, pour que tu -prennes conscience du passé.</p> - -<p>—Pas du tout!—s’écria Picrate.—Le passé, -je le supprime. L’avenir seul me préoccupe. Je -suis un homme de progrès, et tu es un homme -de réaction.</p> - -<p>—Crois-tu?</p> - -<p>—Je ne crois pas, je suis sûr!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p> - -<p>—Cela revient au même,—fit observer -Siméon;—entre tes assurances et mes présomptions, -il n’y a que la différence de nos -tempéraments: la certitude est l’opinion des -nervoso-sanguins, comme le probabilisme est -la philosophie des lymphatiques. Omettons, si -tu veux, les particularités du vocabulaire et -limitons à l’essentiel notre dispute ... Tu -m’appelles réactionnaire et me traites de clérical. -Ton erreur me désole et m’amuse. Elle me -prouve combien vous autres, les libres-penseurs, -êtes pourvus d’un caractère religieux. -Votre secte est intransigeante comme les sectes -rivales, et vous dites aussi: «Quiconque n’est -point avec moi est contre moi.» C’est le point -de départ de tout évangile.</p> - -<p>»Tu me dis clérical parce que je m’applique à -parler doucement des vieux rêves humains, parce -que j’embaume avec sollicitude le souvenir de -mes ferveurs et de mes puériles cosmologies. Que -veux-tu?... Une colère pareille à celle qui t’exalte -serait la marque d’un moindre détachement.</p> - -<p>»Mon nihilisme est souriant et se plaît à une -sorte de déférence impartiale et courtoise pour -l’universelle erreur.</p> - -<p>»Tu me trouves une particulière indulgence -à l’égard des dogmes que tu combats. C’est -esprit de justice, tout simplement. En présence -d’un clérical, je parlerais de tes dogmes avec<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -aménité. Conclus que j’ai le goût de la contradiction. -Je l’avoue. Elle donne, au total, un -assez bon résultat; elle tient compte de la -thèse et de l’antithèse et dispose l’esprit à -éviter les solutions catégoriques.</p> - -<p>»Enfin, si j’ai peut-être une légère préférence -pour les dogmes les plus anciens, c’est qu’ils -ont passé depuis longtemps l’ère des violences. -Ils se sont assagis peu à peu; ils renoncent à -l’offensive, ayant assez à faire de se défendre. -Ils ont cessé d’être provocants; ils ne demandent -plus qu’à être laissés tranquilles.... Ne les -agacez pas, ils dorment.</p> - -<p>»Mais si vous les éveillez en sursaut, ils vous -grifferont. Voilà votre fâcheuse imprudence, à -vous autres, les énergumènes.</p> - -<p>»Je ne vous aime pas. Votre succès récent -vous a rendus intrépides et farouches; vos -ardeurs m’offensent. Vous êtes à l’âge ingrat. -La sagesse de l’esprit et la douceur du geste ne -vous sont pas encore venues ...</p> - -<p>—Et moi—dit Picrate—je te déteste!</p> - -<p>—Tu as tort,—répliqua Siméon,—de me -détester pour des divergences d’opinion. Plus -tard, Picrate, tu sauras que nulle idée ne vaut -la peine qu’on lui sacrifie un ami. Tant que la -science ne sera pas achevée, ni la bisbille des -métaphysiciens terminée, aimons-nous provisoirement, -au delà des systèmes.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON</p> - -<p>Siméon dit à Picrate, un soir:</p> - -<p>—Les jeunes hommes de Platon, qui méditaient -de discourir sur quelque thème ingénieux, -choisissaient un paysage qui convînt à leurs -propos. Et, par exemple, pour épiloguer de -l’âme immortelle et de ses destinées magnifiques, -un bois sacré auprès d’un fleuve aux -belles rives leur offrait l’asile charmant d’une -ombre fraîche et peuplée de légendes.</p> - -<p>»Il m’aurait plu, Picrate, quand je voulais te -raconter mon enfance dévote et sans joie, de -t’emmener vers le parvis d’une cathédrale -ancienne, d’installer ton chariot contre un arc-boutant -de pierre grise, roussie par endroits de -soleil et lavée de pluies séculaires. Je n’avais -pas de cathédrale à ma portée; et toi, tu<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -n’aurais pas toléré ce voisinage clérical.</p> - -<p>»Mais aujourd’hui, pour te narrer ma vie de -collège, quel paysage conviendrait à la mélancolie -de ce propos? Celui-ci, somme toute, -illogique, absurde et fou!... C’est un favorable -hasard. Vois quel désordre, ce soir de fête -nationale, bouleverse autour de nous ce carrefour -et ce cabaret vulgaire où nous nous -sommes réfugiés. Des tambours, des clairons -se font martiaux en pure perte. Cette foule -paraît secouée d’un étrange délire que ne motive -pas suffisamment la prise d’une Bastille, à -l’époque des rois. Illuminations fâcheuses: les -couleurs en sont criardes et les courbes mal -ordonnées. Il me semble que les auteurs de nos -programmes scolaires ont dû travailler au milieu -de ce vacarme inepte: ainsi s’expliquerait la -merveilleuse incohérence de leurs idées.</p> - -<p>»Ma grand’mère mourut, et je fus placé -comme interne dans un lycée parisien. Lequel? -Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu -sais que l’uniformité de l’enseignement sur toute -la surface du territoire est la grande pensée—stupide!—d’un -temps qui aima la centralisation. -Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos -toquades variées et de nos fougues, nous -sommes, en ce pays, simplistes souverainement. -Un ministre, jadis, se réjouissait de -déclarer, montre en main, qu’à cette heure<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -exacte tous les garçons de quatorze ou quinze -ans, provençaux, bretons, lorrains ou auvergnats, -à qui leurs parents ou l’État pouvaient -offrir le luxe d’une éducation classique, composaient -en version latine: de cette manière, ils -se préparaient tous identiquement aux plus -dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient -à rien du tout. Mais ils composaient -en version latine, et cela suffisait à ravir l’orgueil -ministériel. On range, chez nous, les -enfants dans des classes numérotées, comme -tel maniaque range sa bibliothèque selon la -reliure de ses livres: cela met des poèmes -libertins à côté de contes édifiants, du Royer-Collard -à côté du <i>Thomas Graindorge</i> de Taine. -Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner.</p> - -<p>»J’avais douze ans. Le peu de latin que je -savais, un vicaire me l’avait appris, qui ne -possédait pas beaucoup de science en réserve. -Je connaissais l’<i>Epitome historiæ sacræ</i>, les -soixante premières pages de la grammaire, environ. -Quant au reste, mon ignorance était -absolue. Seulement, j’avais, au cours de mes -longues et mornes journées, un peu plus réfléchi -que la plupart des gamins de mon âge. Oh! -réfléchi ... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout -s’était affinée dans ma solitude orpheline. -La religion m’occupait, l’espoir des paradis et -la terreur des infernaux supplices. La maison<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -natale, sombre et silencieuse, que dominait -l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait -peu à peu formé une âme analogue à la sienne, -recueillie, craintive et mélancolique.</p> - -<p>»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui -demeurait dans le Midi et qui n’avait nul souci -de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon -internat parisien le débarrasserait d’un pupille -gênant.</p> - -<p>»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais -souvenirs. Il y a, dans mon passé, des jours -que rien ne me déciderait à revivre, quand -même la promesse d’une divine récompense, -d’une féerie de voluptés, serait au bout de -l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument -douloureux ont été ceux de mon entrée au collège. -C’est dans la cour carrée, encadrée d’un -promenoir monacal, de cet ancien couvent -génovéfain que j’ai senti l’amertume gagner -mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là -que je suis devenu pessimiste et misanthrope. -Il m’a fallu longtemps ensuite pour adoucir -l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force -de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou -l’on soigne avec de la philosophie sa peine, où -l’on use de dialectique pour transformer en -badinage sa tristesse.</p> - -<p>»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; -et, en moi-même, mon inconscient cherchait<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -le crime que j’expiais. Je n’apercevais -pas de terme à mon supplice. Des semaines, -des années, des siècles, qu’en savais-je? La -durée avait perdu pour moi ses limites habituelles, -ses stades qui permettent de la mesurer, -de la détailler. Elle s’allongeait, indéterminée, -devant ma nostalgie et l’exaspérait.</p> - -<p>»On doit distinguer, Picrate, deux sortes -de tempéraments humains: ceux qui souffrent -et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du -temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; -ils n’ont presque pas de mérite à ne pas -geindre. Ceux-là passent leur existence dans -un perpétuel martyre; l’attente les torture. -Certains esprits, exacts et nets, font à l’infortune -sa part et, lucides, en voient le terme; -d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes -en papier très sec, où la vie s’inscrit avec justesse; -et il y a des âmes en papier buvard, où -la moindre tache s’étend, s’étend et gâche -tout.</p> - -<p>»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme -en papier buvard, ah! molle et sans résistance. -Je me suis plus tard réformé, volontairement: -j’y eus beaucoup de mal.</p> - -<p>»Les camarades que le hasard me procurait -me houspillèrent. Ma gaucherie de solitaire, -soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et -de leurs cris et de leur nombre, me désignait à<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> -leurs lazzi et me laissait parmi eux sans défense. -Mon costume provincial et négligé, -mon air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon -orgueil les irritait et augmentait leur rage de -m’humilier. Ils me furent méchants et lâches. -Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il -m’avait été possible de les tuer, je les aurais -tués.</p> - -<p>»Les enfants sont «déjà des hommes». -C’est avec mes jeunes condisciples de collège -que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant, -je n’ai que vérifié mon diagnostic.</p> - -<p>»Chacun de ces garçons, séparé des autres -et replacé dans sa famille, avait sans doute ses -gentillesses. Leur réunion formait une tourbe -affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes -agglomérés. Ce qu’ils ont de joli, c’est ce qu’ils -ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils ont de -commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct -trivial, l’appétit vilain. Car voilà toute la -psychologie des foules. Et de là, Picrate, les -inconvénients du parlementarisme.</p> - -<p>»Les heures sonnaient, lourdes et lentes, à -une horloge lamentable. Un carillon dont le -mécanisme grinçait les aggravait de sa piteuse -jérémiade. Une note surtout, qui achevait la -ritournelle, et qui se traînait en plainte vibrante, -me fendait l’âme.</p> - -<p>»Le lendemain de mon entrée dans ce lieu<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -d’horreur, mon oncle vint me voir. Il utilisait -ce prétexte pour un bref séjour à Paris. La -«récréation» battait son plein. C’est-à-dire -que mes camarades menaient leur tapage, et -que, moi, je m’étais relégué dans un coin de la -cour, guettant la minute de la délivrance: -l’«étude», malgré sa torpeur, m’était un -refuge; là, au moins, je ne redoutais que le -pion, ses remontrances inutiles, ses encouragements -à ne point flâner; mes camarades me -laissaient tranquille, et j’arrivais à m’isoler ... -Une porte de fer s’ouvrit. Un domestique sale -hurla mon nom, tout de travers. Cela suffit à -exciter mille quolibets. En outre, un jeune espiègle -me ravit la petite toque fourrée, trop -enfantine, que je conservais d’autrefois. Ahuri, -les mains crispées dans les poches de ma veste, -je restais là, ne sachant que faire, n’osant -aller au parloir tête nue, n’osant bouger. On -me criait: «Au parloir, tout petiot! Maman -t’appelle!...» Je frissonnais de colère, de chagrin -vague ... Mon oncle m’aperçut et s’approcha. -La scène l’avait égayé: un gros rire -le secouait. Je le vis et j’éclatai en sanglots. Il -fut cordial et bourru. Il me dit que je n’étais -pas une petite fille, pour pleurer comme ça ... -«Et je ne jouais donc pas avec mes copains?... -Et qu’est-ce que c’était que ces lamentations?... -Voyons, voyons, un peu de<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -courage, mon bonhomme!...» Je sanglotais -sans pouvoir me retenir. Et, plus j’aurais voulu -me maîtriser, à cause de l’humiliation d’être -surpris en si misérable posture, plus abondaient -mes larmes sur mes joues, sur mes mains, -dans mon nez et dans ma bouche. Les exhortations -de l’oncle ne réussissaient qu’à m’impatienter -davantage. A bout d’arguments, il -déclara: «C’est ta folle de grand’mère, avec -ses dévotions, qui t’a rendu petite fille à ce -point!...»</p> - -<p>—Il avait raison!—affirma Picrate.</p> - -<p>—Peut-être; mais surtout il avait tort. Et il -me fut odieux. Cette façon de traiter ma pauvre -grand’mère défunte m’offensa, comme un outrage -abominable. Dès lors, je m’attachai de tout -mon cœur à la mémoire de la disparue. L’oncle, -les camarades, le lycée constituèrent l’ennemi. -Elle, au contraire, était l’amie très douce et -très bonne; et je m’attendris sur sa mort plus -que le jour où je l’avais perdue. Je me rappelai -son visage, que la tristesse indélébile ornait -d’un charme pénétrant; je me rappelai sa voix, -le toucher de ses mains et sa démarche grave -et silencieuse. Mille détails se précisèrent et -m’émurent: les nodosités de ses doigts, les -rides de son front, les papillottes blanches qui -encadraient sa figure, le tremblement perpétuel -de ses lèvres minces et la lenteur de son<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -regard. Il me sembla que je ne l’avais point -aimée comme elle le méritait, que je lui avais mal -témoigné mon affection déférente, que j’aurais -dû dorloter mieux ses vieux jours. Ce scrupule -me tourmentait. J’oubliai tout le reste.</p> - -<p>»Dans ma pensée, elle s’idéalisa bientôt, au -point d’y devenir presque une sainte auréolée, -une compagne de la Sainte Vierge. Ma piété -redoubla, et elle unit dans un même sentiment -ces deux célestes personnes. Au fond de mon -cœur elles eurent leur chapelle privilégiée, où -je les honorais secrètement comme, au temps -des persécutions, les chrétiens reléguaient -au creux obscur des catacombes leur culte -harcelé.</p> - -<p>»Ma vie quotidienne me fut moins pénible -quand j’eus organisé, hors de l’atteinte des -barbares, ma rêverie. Et peu à peu leur méchanceté -se lassa.</p> - -<p>»Je devins une sorte de bon élève, afin de -me préserver mieux de l’ennemi. La révolte -excite la férocité des vainqueurs; les esclaves -dociles ont moins à souffrir que les autres. Je -crois qu’il y avait dans mon calcul de la bassesse, -de la servilité: n’est-ce pas la conséquence -naturelle d’une discipline quasi militaire -appliquée à des garçons que ne requinque -nulle ardeur belliqueuse?</p> - -<p>»J’appris le grec et le latin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span></p> - -<p>»Picrate, as-tu réfléchi quelquefois à la prodigieuse -absurdité de notre enseignement classique?</p> - -<p>»Alors, dis-moi, je t’en conjure, pourquoi -les enfants mâles de ce pays doivent passer les -plus beaux jours de leur aimable adolescence à -étudier ces langues mortes? Dis-le-moi!</p> - -<p>»A étudier ces langues mortes et non, par -exemple, le mède et l’éthiopien!... Parce que -la littérature latine et la grecque sont riches -en souveraines beautés? Heu! pour les cinq -ou six volumes latins qui méritent d’être lus, -est-ce la peine, en vérité, de languir, des années -durant, sur des grammaires et des lexiques? -Non!... Les grecs sont, assurément, plus dignes -d’un tel effort; mais, quoi qu’il en soit, -un fait domine cette discussion: sur vingt bacheliers, -frais émoulus de nos lycées, il n’y en -a pas deux qui puissent lire une églogue virgilienne; -pas un,—tu m’entends, Picrate, pas -un!—qui puisse lire une tragédie de Sophocle!... -Tel est le résultat final des études -classiques: le néant. Cette seule constatation -devrait suffire à éclairer nos pédagogues. Pas -du tout! Ils s’acharnent.</p> - -<p>»On affirme que jadis les jeunes Français -étudiaient volontiers ces idiomes désuets et parvenaient -à les bien entendre. Jadis, peut-être; -aujourd’hui, non. Et l’on continue néanmoins à<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -prendre le grec et le latin comme base de l’enseignement -national. Voilà!</p> - -<p>»Il faut un prétexte. Alors, on dit que notre -langue vient directement du latin,—ce qui -n’est pas vrai;—et que notre vocabulaire doit -beaucoup aux racines grecques,—mais je te -demande à quoi peuvent servir ces étymologies: -«voix au loin», «écriture au loin», pour l’intelligence -des mots <i>téléphone</i> ou <i>télégramme</i>?</p> - -<p>»Ces pitoyables arguments prêtant à rire, -on inventa le cliché de ces «vertus éducatives» -que possèdent exclusivement, dit-on, -le grec et le latin,—l’une des plus comiques -fariboles que l’on ait imaginées pour légitimer -un état de choses grotesque, mais auquel on -tient fort.—Selon ces messieurs, le grec et le -latin jouiraient d’une efficacité si merveilleuse -qu’il serait inutile de les savoir jamais pour profiter -de les avoir appris, etc ... J’aurais honte, -Picrate, d’arrêter là-dessus ton esprit.</p> - -<p>»La vérité, c’est que l’on veut, coûte que -coûte, épargner un désastre à des spécialistes -trop âgés pour recommencer leur carrière. Il y -a des marchands de grec et de latin qui, la -clientèle abolie, seraient dans la misère, pauvres -diables! De même, on a depuis longtemps -reconnu la parfaite inutilité des sous-préfets; -on ne supprimera pas les sous-préfectures: -que faire de bons jeunes hommes qui ne sont<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -pas capables d’autre chose que de parader en -habit à broderies d’argent? Et quand il n’existera -plus d’autre raison d’écarter l’hypothèse -du désarmement général, celle-ci sera concluante: -que faire de messieurs les officiers, -dès lors qu’on n’aura point de soldats à leur -offrir?</p> - -<p>»On sacrifie, de cette manière, des milliers -et des milliers d’adolescents au corps estimable, -mais restreint, des professeurs. Que veux-tu?...</p> - -<p>»Note encore, Picrate, pour t’amuser, que -les règlements universitaires sont élaborés par -des universitaires bien en place. Espères-tu que -ces braves gens pousseront l’amour de l’abnégation -jusqu’à se suicider? Soyons raisonnables, -Picrate!... Songe à ces gros bonnets qui -ont vieilli et qui ont acquis tous les honneurs -dans un état de choses où les feues langues dominaient -la culture classique. Déclareront-ils, -en supprimant les feues langues, cet état de -choses ridicule et suranné? Autant vaudrait, -pour eux, se reconnaître périmés, archaïques -et, en quelque sorte, paléontologiques. Ils n’y -sauraient souscrire aucunement. J’imagine que, -si l’on avait consulté la faune du terrain tertiaire -sur l’opportunité de passer au quaternaire, -nous serions toujours ichtyosaures ou -plésiosaures, mon ami, sans plus!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p> - -<p>»Et voilà pourquoi les petits garçons de -France continueront à étudier—mais à ne -point apprendre—le grec et le latin. Cela gaspille -leur jeunesse, mais conserve une suffisante -actualité aux grands lamas de l’<i>alma -mater</i>!</p> - -<p>»Le goût excessif des littératures anciennes -est un héritage de la Renaissance. L’antiquité, -que l’on retrouvait, séduisit alors les délicats -par sa récente nouveauté. Elle a perdu cet agrément. -Au sortir du moyen âge et de la discipline -chrétienne, elle apparut comme libératrice -de la pensée, qui était lasse de sa longue soumission. -Elle a perdu cette raison d’être. Mal -connue, elle sembla réaliser la perfection de -l’esprit humain. La méthode historique l’a remise -à sa place: elle n’est plus, pour nous, -qu’une époque, entre bien d’autres, qui eut ses -qualités et ses tares. Elle a perdu, à n’être plus -seule, le meilleur de son prestige.</p> - -<p>»Les jésuites du Grand Siècle l’ont su transformer -en une copieuse matière pédagogique ...</p> - -<p>—Les jésuites!—s’écria Picrate;—tu -vois, toujours eux!...</p> - -<p>—Toujours eux, Picrate! Ils ont fait de Virgile -et d’Homère des auteurs «classiques». Et -nous vivons encore sous le régime d’enseignement -que les jésuites constituèrent selon les -besoins des petits grands seigneurs du Grand<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -Siècle. Oui, c’est cela que notre démocratie -contemporaine offre à ses rejetons!... Sourions, -Picrate, avec un peu de tristesse.</p> - -<p>»Si jamais enseignement fut mal adapté à -son objet, c’est bien celui-là. Réfléchis. Tâche -de te faire une idée nette des «vertus éducatives» -que peut avoir, pour la jeunesse d’aujourd’hui, -une littérature antérieure au christianisme, -et qui, au point de vue social, admet -l’esclavage; au point de vue moral, admet, -vante des pratiques qui, de nos jours, relèvent -de la correctionnelle ou des assises; au point -de vue scientifique, admet que la terre est le -centre du monde et l’homme la fin suprême de -la terre; une littérature qui contredit tous les -principes fondamentaux de la pensée moderne.</p> - -<p>»Elle reste, je le sais, une assez belle littérature. -Mais il est bien curieux de voir notre -démocratie occuper ses adolescents à de pareilles -vanités. La population de nos lycées -n’est point aristocratique comme la clientèle -des jésuites d’autrefois. Elle se compose de -candidats à la lutte pour la vie, qui devront -gagner leur pain quotidien, faire leur trou, agir. -Les doux enfants comprennent à merveille que -tout ce grec et ce latin ne leur seront de nul -usage; en conséquence, ils ne font rien, mais -rien du tout. La proportion des «cancres» au -regard des «bons élèves» est énorme et devrait<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -suffire à décourager le professeur, si le professeur -avait le souci d’autre chose que de -«faire sa classe» et de toucher, le mois fini, -les appointements nécessaires à l’entretien de -sa famille et de lui.</p> - -<p>»Parmi les «bons élèves», il y a pas mal -de benêts dont la docilité stupide s’accommode -de «<i>rosa</i>, la rose» comme de la liste des sous-préfectures. -Ils apprennent ce qu’on veut, ainsi -que les canards mangent n’importe quoi ... Il -y a aussi des esprits délicats, des rêveurs, -qui se plaisent à de jolies combinaisons verbales, -que ravit l’étude des civilisations diverses -et qui s’amusent à la discordance des successives -opinions humaines. Oh! les fins dilettantes -que l’on fait de ces jeunes hommes! -Ils sont les seuls sur qui soit efficace l’enseignement -public,—et comme on les éloigne gentiment -de toute activité féconde!... Connais-tu, -Picrate, ce mot si profond et inquiétant de -Sénèque: «Nous mourons d’un excès de littérature»?... -Ce fut le prélude de la décadence -romaine ... Est-ce que nous ne sommes pas un -peu malades, Picrate, d’avoir un enseignement -public qui n’est bon qu’à former des littérateurs?</p> - -<p>»Je fus l’un de ces jeunes hommes. Et si, -pour mon compte personnel, j’ai le bonheur -d’être arrivé à la plus agréable comme à la<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -moins novice des philosophies, il faut bien que -je reconnaisse en moi un citoyen des plus inutiles -à l’État.</p> - -<p>»Singulier contact, celui de ma dévotion -chrétienne avec le paganisme de mes classiques -auteurs! A quinze ans, mon intelligence -était analogue à cette étonnante cité d’Alexandrie -où les cultes anciens et nouveaux se rencontrèrent -autrefois. Dangereuse rivalité de -systèmes contradictoires, d’idées hétérogènes! -Petites concessions, tentatives d’accord subtil, -interlopes combinaisons ... Moi aussi, tel que -les sophistes d’alors, je tirais de mon mieux -Homère à la doctrine de Jésus; et de Virgile je -faisais un sincère prophète qui avait annoncé la -Vierge et le Rédempteur.</p> - -<p>»Il n’était point aisé de maintenir, hélas! -cet illusoire compromis. Et, peu à peu, très -doucement, mon christianisme s’éteignit et disparut. -Il ne m’est rien resté de lui qu’une habitude -de pitié respectueuse pour les croyances -mortes, une façon découragée de voir la vie, -et le don de m’analyser avec scrupule. Il ne fit -pas de bruit en s’en allant, et je ne me suis -aperçu de son absence que plus tard, tant il -s’était discrètement retiré.</p> - -<p>»Cependant je devenais un rhéteur païen, -d’esprit cultivé, d’humeur emphatique. En 1789, -j’aurais commis l’erreur où tombèrent si drôlement<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -nos glorieux ancêtres, trop hantés de -Plutarque, trop férus de stoïcisme oratoire, et -qui conçurent l’État sur le modèle, ou peu s’en -faut, de la République romaine.</p> - -<p>»Que faire, dans l’existence pratique, de ces -bizarres résultats de mon éducation? De la réalité -vraie je ne savais rien; je n’avais été mis -en rapport qu’avec les livres. En fait de métier, -je n’en connaissais qu’un: celui de professeur; -mes professeurs étaient les seuls hommes -que j’eusse vus dans l’exercice de leur métier.</p> - -<p>»Je fus ainsi voué fatalement au professorat. -Et, en effet, Picrate, notre enseignement classique -ne peut former que des professeurs. Il -passe son temps à se recruter; il est, en quelque -sorte, autophagique. Il y a du déchet: on -s’en moque. Un bon rhétoricien se destine à -l’enseignement, et c’est tout naturel: il se confine -dans sa spécialité. Le reste, il l’ignore. -S’il ne veut pas avoir travaillé pour rien, s’il -désire utiliser la science dont on l’a pourvu, il -est logique, il est indispensable qu’il s’établisse -professeur: ailleurs, il n’aurait pas l’emploi de -son classicisme.</p> - -<p>»Pédagogues de ce pays singulier, nous -n’avons pas d’autre mission que d’organiser, -aussi peu mal que possible, notre lignée professionnelle, -de constituer notre stérile hérédité.<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -Ainsi nous sommes une vaste généalogie de -pédagogues en pure perte!...</p> - -<p>»Cela, Picrate, est ridicule énormément.</p> - -<p>» ... Voilà comment ma destinée, au jour le -jour, me conduisit à gorger de grec et de latin -de pauvres petits diables qui rechignaient à -cette nourriture.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">HISTOIRE DE PICRATE</p> - -<p>—Siméon,—dit, un soir, Picrate,—une -chose m’étonne. Tu as reçu l’éducation la plus -absurde, et tu es la sagesse même. Et moi, qui -fus élevé suivant les principes mêmes de la -raison, je manque de philosophie et vis au -hasard, je l’avoue. C’est déconcertant!</p> - -<p>—C’est bien consolant, au contraire,—reprit -Siméon,—puisque la majeure partie de -nos compatriotes sont élevés comme je le fus, -à l’écart de toute logique et au mépris du plus -élémentaire bon sens.</p> - -<p>—Je ne sais pas—continua Picrate—comment -j’ai pu ne pas devenir un sage. Je suis -coupable, ou bien des fatalités s’en mêlèrent. -Ma mère était la fille d’un intime ami d’Auguste -Comte. Du reste, le disciple renia le maître,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -quand celui-ci, cédant à l’influence exaltée -d’une femme qu’il aimait trop, tomba dans une -fâcheuse religiosité; le disciple demeura fidèle, -sinon à l’homme, du moins à la doctrine: il fut -«comtien», jusqu’au X<sup>e</sup> livre exclusivement. -J’ai connu ce grand-père. C’était un terrible -bonhomme, si ferme dans ses opinions qu’il -vivait dans la crainte perpétuelle de transiger. -A chacune de ses phrases il ajoutait: «Je l’ai -toujours dit et je ne me dédis pas!» L’apostasie -de son maître l’avait rendu très ombrageux. -Il pouvait bien paraître têtu. Je crois -qu’il l’était, mais pour le bon motif. Il pratiquait -la religion de l’humanité avec rudesse, par -principe plutôt que par mol épanchement du -cœur. Il fallait bien qu’il fût féministe, puisque -sa philosophie le lui commandait. Mais il avait, -à cause de madame de Vaux, une persistante -rancune contre les femmes. Il l’appelait, elle: -«Cette aliénée!» et, pour commenter l’aventure -d’Auguste Comte, il narrait la légende -d’Aristote, qui, dans ses vieux jours, fut couvert -de ridicule par la fantaisie d’une hétaïre.</p> - -<p>»J’avais une dizaine d’années lorsqu’il mourut. -Quelques heures avant son trépas, il voulut -qu’on m’amenât à lui. Aussitôt il se hâta de me -faire une double démonstration. D’abord il -m’enjoignit de regarder une image coloriée, -qu’il avait fabriquée lui-même avec un soin<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -minutieux. Elle représentait une belle dame, en -toilette très somptueuse, parée de bijoux, décolletée -et les bras nus, les lèvres rouges, les yeux -câlins. Je ne pus qu’admirer cette jolie personne -et ses attraits évidents. Mais alors le -vieillard austère souleva de l’ongle la robe. -Elle s’ouvrit en deux petits volets par le milieu. -J’étais innocemment curieux du contenu des -magnifiques atours: que vis-je? Un hideux -squelette, qui se délabrait, qui portait encore -des lambeaux de chair saignante, et qui se disloquait -d’une terrible façon! La surprise me -fut désagréable et la déception telle que, très -longtemps ensuite, j’ai eu peur des femmes. -Pour rien au monde je n’aurais consenti à ce -qu’elles entr’ouvrissent devant moi leur robe. -C’est bien là ce qu’avait souhaité mon misogyne -aïeul ... Ensuite, à vrai dire, je me suis hasardé ...</p> - -<p>—Tu as bien fait, Picrate,—dit Siméon;—les -plus succinctes voluptés sont des consolations -provisoires qu’il y a de l’orgueil à refuser.</p> - -<p>—Secondement, mon grand-père, ayant -veillé à ce que l’on rangeât son didactique emblème, -ordonna qu’on me laissât seul avec lui -quelques instants. Je suppliai que l’on n’en fît -rien. Mais on n’eût point osé lui désobéir: mes -parents s’éloignèrent. Le vieillard me dit, d’une -voix ferme: «Regarde-moi. Je vais mourir. Tu -comprends? Je ne respirerai plus; je serai une<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -chose inerte et froide ...» La gravité de ce discours -m’imposait. En outre, je craignis que -l’événement ne se produisît sous mes yeux, en -l’absence de mes parents: je tremblai. Mon -grand-père s’en aperçut, et il reprit: «Cela -t’émeut, et c’est ce qu’il ne faut point. La mort -est la conclusion normale de la vie. Plus tard, -j’espère que tu le comprendras. Mais souviens-toi -que tu as vu ton grand-père rentrer dans -le Grand Tout et qu’il n’en était pas troublé! -Maintenant, va.» Je ne me le fis pas dire deux -fois et je me sauvai ...</p> - -<p>—Ton grand-père, Picrate, dont je respecte -infiniment la mémoire, était bien illogique,—fit -observer Siméon.—D’ailleurs, il serait malveillant -de le lui reprocher, et je n’attribue -point à l’inquiétude de la mort prochaine cette -légère incohérence: du moment qu’on s’est mis -en tête de démontrer deux choses à la fois, -d’une manière un peu saisissante, il est indispensable -qu’on arrange les faits selon les nécessités -de la cause. Mais note qu’il insista sur le -hideux squelette de la belle dame et fit en sorte -d’éluder l’horreur du sien, qui menaçait. Il -risquait de te donner l’illusion que les philosophes -et les belles dames ne se désagrègent -point de même. Or, les fouilles d’Antinoé révélèrent -également décharnés et ratatinés, la -bouche ouverte comme pour un semblable cri<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -d’angoisse, le cadavre de la courtisane Thaïs et -celui de l’anachorète Sérapion ...</p> - -<p>—J’y consens!—dit Picrate.—Quant à -mon grand-père, il prétendit échapper à l’offense -de la décomposition souterraine, par le moyen -de la crémation. Cette pratique n’était pas -encore usitée en France: les cléricaux, alors -régnant, s’y opposaient, afin sans doute de ne -point compliquer la tâche divine lorsqu’il faudrait, -pour le dernier jugement, ressusciter les -corps ...</p> - -<p>—Peuh!—fit Siméon.</p> - -<p>—Mon grand-père fut expédié en Italie et, -là, réduit en cendres. Cela coûta fort cher, -paraît-il; mais, de cette façon, le vieux lutteur -manifestait jusqu’au delà du tombeau ...</p> - -<p>—De l’urne, tu veux dire?... Que le vocabulaire -est suranné!</p> - -<p>—De l’urne! J’ai conservé le souvenir de -ses paroles dernières: ainsi je lui assure la -seule forme de survivance posthume qu’il ait -souhaitée. Pour ce qui est de la leçon, j’avoue -qu’elle ne m’a profité nullement. J’ai horreur de -la mort; la certitude du néant ne me réconforte -pas. J’évite d’y penser. Si, par hasard, j’y pense, -c’est la migraine!</p> - -<p>—Infortuné Picrate! Tu aimes la vie?</p> - -<p>—Non! Mais je déteste la mort ... Ah! je ne -vaux pas mon grand-père! C’était un homme<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -robuste, capable d’imposer autour de lui ses -idées: mes parents lui furent soumis corps et -âme, et après son décès encore; moi seul tournai -mal, à cause de mon fâcheux caractère.</p> - -<p>»Mon père avait commencé par être ouvrier -typographe. Il ne reçut, enfant, d’autres leçons -que celles de l’école primaire; il améliora seul -une instruction qui lui permit de jouer son rôle -dans le Positivisme militant. Ma mère fut sa -collaboratrice dévouée. Ils travaillèrent tous -les deux à faire disparaître les vestiges derniers -de l’âge théologique.</p> - -<p>»Au 2 Décembre, mon père avait été proscrit. -Le tyran ne supportait pas, dans le pays -qu’il opprimait, la présence d’un homme libre. -Eugène Dufour prit le chemin de l’exil. C’est à -Bruxelles qu’il s’établit, avec d’autres républicains -irréductibles et vaillants, libres penseurs -décidés et citoyens intègres. Il était pauvre. Il -n’avait pour vivre que sa paye de prolétaire. Il -laissa la blouse noire et le composteur; la misère, -en pays étranger, le menaçait ... Siméon, c’est -une grande satisfaction, disons le mot: c’est -un motif d’orgueil pour moi, que d’être le fils -d’un ancien ouvrier typographe! L’imprimerie ...</p> - -<p>—Oui,—reprit Siméon;—il y a là-dessus -deux pages de Michelet qui sont fort belles, -encore qu’un peu emphatiques. Il raconte qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -n’entre jamais dans un atelier de typographie -sans émotion respectueuse: il songe à la pensée -humaine qui s’y prépare à prendre son essor. -L’ouvrier typographe se transforme à ses yeux -en une sorte de prêtre auguste. Je ne dénigre -pas cette façon d’exagérer les choses: Michelet -lui doit le meilleur de sa poésie, qui est magnifique. -Toutefois, en ce qui concerne l’ouvrier -typographe, n’omettons pas qu’il imprime ce -qu’on lui donne à imprimer,—bien du fatras, -voire de la pornographie. Je ne dis pas cela -pour M. Dufour, évidemment.</p> - -<p>—Non, il faisait ce que l’on nomme «travaux -de ville»: menus, quittances, prospectus, -cartes de visite, etc ...</p> - -<p>»Donc, à Bruxelles, la misère le guettait. Il -l’évita. Et même, grâce à la justice immanente -qui corrige l’injustice des hommes, il réussit à -trouver un emploi. Il écrivit à Victor Hugo, -sans le connaître, reçut du grand poète une -sublime réponse et, fort de ce témoignage -d’estime, se présenta chez un proscrit de marque. -Sur la terre d’exil, les inégalités sociales -disparaissent: le proscrit célèbre, et d’ailleurs -riche, accueillit avec complaisance le travailleur -aux mains noires, l’engagea comme secrétaire,—logé, -nourri, appointements fixes. -C’est ainsi que mon père entra dans la noble -compagnie de ces ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> - -<p>—Républicains en exil ...</p> - -<p>—...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient -l’intégrité de l’idéal glorieux. Et c’est -ainsi que, longtemps après, il rencontra mon -grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait -pas été chassé de France: Badinguet le voulut -épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son propre -mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, -avec sa fille, douce Antigone, se retirer à -Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis, -partagea leur infortune; la solitude, à Paris, -lui pesait, et je crois qu’il avait conçu quelque -dépit d’être négligé par l’Empereur.</p> - -<p>—Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?...</p> - -<p>—C’était un homme réfléchi et qui n’agissait -point à la légère. Eugène Dufour épousa la fille -du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en -exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je -dois à cette circonstance d’être inscrit sur les -registres de l’État pour une petite rente qui -m’aide à vivre ...</p> - -<p>—Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, -Picrate! Quand M. Paul Deschanel, l’ancien -Président de la Chambre, alors jeune homme -politique plein d’avenir, sollicita le suffrage -des électeurs, il rédigea ses affiches ainsi:</p> - -<p class="pc1 mid">PAUL DESCHANEL</p> -<p class="pc lmid">NÉ EN EXIL</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p> - -<p class="p1">»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de -foi de M. Deschanel le père qu’il formulait en -ces termes laconiques, que la sienne propre. -Car on est exilé pour ses opinions, mais on -naît en exil involontairement. Le mérite n’appartenait -qu’au père d’avoir, malgré les tristesses -de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le -chiffre de la population française ... Le fils voulut -signifier, sans doute, qu’il serait fidèle à -l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse -d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité -de Napoléon IV. Les électeurs le comprirent -bien, et le Parlement compta un orateur -de plus, un orateur élégant et disert, et -qui, de sa naissance bruxelloise, n’a conservé -nul accent belge ... Et toi, Picrate, tu es récompensé -pour les mérites paternels. Je n’y trouve -rien à redire,—sinon que tu hérites, en quelque -sorte: ce qui est contraire, il me semble, -aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, -lui, n’est pas socialiste, et ce n’est donc qu’à -toi que j’adresse cette timide objection.</p> - -<p>—Je n’y avais pas songé,—dit Picrate.—D’ailleurs, -tu sais notre réponse en pareil cas: -tant que la société collectiviste ne sera point -réalisée, il nous faut bien accepter les conditions -de la vie actuelle.</p> - -<p>—Cela vous donne une assez belle latitude,—acquiesça -Siméon.—Cela permet, en outre,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> -à certains de vos plus vaillants propagandistes -de capitaliser fort agréablement ...</p> - -<p>—Peut-être!...—fit Picrate, d’une manière -évasive. Toujours est-il qu’après le 4 Septembre, -nous revînmes à Paris et prîmes un -petit appartement dans le quartier du Luxembourg. -Mes souvenirs datent de cette époque. -Le reste me fut raconté maintes fois, durant -les soirées familiales. J’ai grandi, je me suis -formé ma conscience d’homme, parmi les -narrations généreuses des proscrits. Mon grand-père -récitait volontiers ces vers de Hugo:</p> - -<p class="p1 reduct">J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme...</p> - -<p class="p1">»Il ne l’avait pas, lui, accepté, mais revendiqué. -Ma mère me fit comprendre que c’était -encore plus beau.</p> - -<p>»Les superbes enseignements que j’ai reçus! -Je ne puis, sans rougir, y songer ... D’un mot je -les résume: «Raison». Toute la doctrine dérive -de là. Mon père était la raison même, la -raison faite homme, la raison sans cesse agissante, -présidant aux graves démarches de la -pensée, déterminant les moindres détails de la -vie, organisant, réglant, voulant ... Quand il -avait dit: «C’est la raison!» chacun s’inclinait. -La raison lui servit à éloigner de notre -demeure les superstitions et les préjugés. Elle -lui dicta la coupe de son costume. Il s’habillait<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> -d’une façon très particulière, au mépris de la -mode et des usages courants. Son pantalon -n’était ni trop large ni trop étroit: il avait calculé -les dimensions exactes qui assurent, autour -des jambes, une suffisante aération sans -excès de flottement. Il revêtait une blouse de -lainage boutonnée au cou, aux poignets, serrée -à la taille d’une ceinture en caoutchouc. Il se -coiffait, l’hiver, d’une toque de drap, qui lui -entrait jusqu’aux oreilles; l’été, d’un chapeau -vaste, aux grands bords ronds, en étoffe légère -que tendait un ingénieux système de joncs très -fins. Sa chaussure, il la fabriquait lui-même, -ainsi que celle de ma mère et la mienne (j’avais -alors des pieds), conformément à des principes -fixes: pas de talons, car il est vain de se prétendre -hausser; pas de tiges, qui gênent l’articulation -des chevilles, mais un juste agencement -de courroies, afin que la semelle n’abandonne -pas la plante des pieds. Il portait la -barbe et les cheveux courts; et cependant, malgré -son vœu de supprimer le poil inutile, jamais -il n’usa du rasoir, jugeant convenable qu’un -menton mâle fût velu. Il avait combiné pour ma -mère un costume qui sacrifiait à la raison toute -coquetterie. Notre habitation, notre table étaient -soumises à des règlements analogues, la température -de nos chambres fixée avec précision, le -menu de nos repas composé selon les théories<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -hygiéniques, la quantité du pain, de la viande, -des légumes, du sel, déterminée, au renouvellement -de chaque décade, selon la saison, -l’état hygrométrique de l’atmosphère, le quartier -de la lune et le poids de nos individus, -préliminairement vérifié, enregistré, comparé, -trouvé en baisse ou bien en hausse. Comme -j’avais une propension fâcheuse à engraisser, -je devais rester sur mon appétit, ce qui m’affligeait, -je l’avoue. J’avoue aussi que l’extrême -rigueur de cette existence systématique m’importunait ... -Oui, je rechignais aux préceptes de -la raison. Siméon, je n’ai qu’ensuite estimé mon -père à sa valeur; je ne l’ai vraiment admiré -qu’après sa mort. C’est mon regret.</p> - -<p>—Que veux-tu, Picrate!—dit Siméon;—tu -manquais de perspective. On apprécie mal -ce dont on pâtit. Cela explique que l’on juge -avec plus de sérénité la douleur d’autrui que sa -propre douleur. Cela explique qu’il y ait des -consolateurs éloquents, capables d’arriver, -dans leurs discours, à la sérénité du stoïcisme, -mais, quand il s’agit d’eux, douillets ainsi que -des femmes nerveuses. Cela explique qu’il y -ait des conquérants: ils évaluent à peu de prix -l’existence humaine, tandis que, d’une hauteur -bien choisie, ils dominent les masses où se -perdent les souffrantes unités ...</p> - -<p>»Sois sans remords, Picrate. A peine te fut-il<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -loisible d’échapper au minutieux gouvernement -de la raison, tu l’honoras comme il convient, -j’en suis sûr ... Reconnaissons-le, du -reste: l’entreprise d’Eugène Dufour, intéressante -et méritoire, avait le tort d’omettre un -fait essentiel, à savoir que la raison est une -chose et que la vie en est une autre. Je ne dis -pas seulement la vie humaine, mais la vie, ou, -si tu veux, la nature, ou, si tu veux, la réalité. -Quand tu observes le Cosmos, as-tu l’impression -qu’il soit cohérent à ravir? Si l’accord -était si parfait entre le Cosmos et la raison, les -philosophes, ces professionnels détenteurs de -la raison, depuis longtemps auraient compris -le Cosmos: il n’en est rien! On n’a pas encore -déniché l’idée directrice de ce monde où nous -sommes logés. Les hypothèses que l’on a -faites là-dessus ont échoué très piteusement. -L’une des plus jolies est celle, sans doute, de ce -subtil Bernardin de Saint-Pierre, qui consacra -toute l’ingéniosité de son esprit et de son -cœur à essayer d’introduire un peu d’ordre -dans ce désordre. Il y prodigua les trésors de -sa mauvaise foi et de sa bonne volonté; ses -explications prêtent à rire. Il n’était pas un -métaphysicien. Les métaphysiciens négligent, -pour plus de commodité, le détail des apparences: -ils construisent de vastes idéologies, -dont le seul tort est de ne point s’adapter au<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -concret. Lui, attentif à ne rien oublier, examinait, -tenait compte de tout, et, à mesure -qu’avançait son enquête, il imaginait l’interprétation -requise. Il tomba dans la saugrenuité. -Son échec est bien lamentable: d’abord pour -lui, dont le zèle était digne d’un meilleur sort; -et puis pour l’intelligence humaine, qui s’est, -en la personne de ce commentateur, couverte -de ridicule. La grosse bévue de Bernardin, ce -fut de croire que rien n’existe qui n’ait sa raison -d’être. Partant de ce principe faux, il -devait aboutir à de comiques résultats. Pauvre -garçon, dupe de ce respect qu’il eut pour le -Cosmos!</p> - -<p>»Picrate, si le monde, la vie et la réalité -dépendaient de quelque idée directrice, quelqu’un -l’aurait bien aperçue, ne fût-ce que par -hasard, depuis cinq mille ans, au moins, qu’il y a -des philosophes et qui hasardent des systèmes. -La vérité, je vais te la dire; mais ne la répète -pas, afin de ne décourager personne. Ne t’aventure -pas à la confier même aux roseaux du -fleuve: ils sont bavards, ils l’ont prouvé. -Garde-la pour toi, dans le secret de ta mémoire. -Et, si tu sens qu’elle t’afflige excessivement, -efforce-toi de n’y plus penser. Ce n’est pas -une opinion bonne à répandre: le jour où elle -serait connue et adoptée, il y aurait sous les -cieux plus de tristesse qu’en cette nuit lugubre<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -où une voix qui courait sur les flots attesta que -le grand Pan était mort. Les cloches des -églises, qui sonnent à la volée en l’honneur de -tel démiurge, s’immobiliseraient dans un farouche -silence; et elles sembleraient folles -d’avoir jadis sonné. Les austères savants regretteraient -avec tant d’amertume la rigueur de leur -discipline qu’on les verrait, de rage, se frapper -le front contre les murs de leurs laboratoires. -Les processions Dolet, décontenancées, se disloqueraient -et se réfugieraient, éparses, chez -des marchands de vins, en vue de noyer leur -confusion dans les pots. Picrate, sois discret:</p> - -<p>»Cosmos, le roi Cosmos est absurde!</p> - -<p>»Ne me dis pas que tu étais sur le point de -t’en douter. Si tu l’avais seulement présumé, -ton irascible humeur ne saurait s’excuser: car -l’irritation suppose un fond d’optimisme ...</p> - -<p>»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu -la vanité de sa généreuse tentative? Le -monde, dans son magistral ensemble, est absurde. -Et cependant Eugène Dufour détache -de ce Tout absurde cet épisode qu’est la vie -humaine et ce frêle incident qu’est une existence -individuelle. Et il décide de régler, selon -les lois de ce qu’il nomme la raison, l’existence -d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de -madame Dufour et de tel disciple docile qu’il -pourra recruter. Hélas! autant vaudrait distinguer,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -dans un fleuve, une goutte d’eau et -lui conseiller en un langage persuasif de remonter -vers sa source, vu que le fleuve, mal -dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au -fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos -qu’Eugène Dufour devait premièrement réformer. -Et, sauf tout le respect que j’ai pour -l’intrépide confiance de ton père, mon cher -Picrate, vois-tu ce terrible croquis: d’une -part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine, -et, de l’autre, ce prodigieux imbécile -de Cosmos, gigantesque, immense et qui rit -bêtement?...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE</p> - -<p>Siméon se tut.</p> - -<p>La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. -Par-dessus le talus des fortifications, il la regardait. -Il s’amusait à suivre, grâce au repère -d’une lointaine cheminée, la montée lente et -graduelle de Véga, que le reste de la Lyre accompagne -à distance pleine et qui semble entraîner -avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait -s’apaiser en lui le tumulte de son discours. Et -il rêvait, heureux de la détente de ses nerfs et -du silence de son esprit.</p> - -<p>Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche -un gros mouchoir de coton bleu à carreaux et -s’en essuyait les paupières.</p> - -<p>—Tu pleures, Picrate?</p> - -<p>Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -tête un signe de dénégation, se mordit la lèvre -et pleura encore.</p> - -<p>—Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, -et ne regrette pas de pleurer. Assure-moi seulement -que tes larmes n’ont pas pour origine -quelque souffrance personnelle: nulle rage de -dents ne t’éprouve, nulle migraine ne t’accable?... -Non! je le savais. Ton espoir s’identifie -à celui de l’humanité désabusée. Qu’il est -grand et qu’il est pathétique! Cher Picrate, -enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton -beau jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ...</p> - -<p>Mais Picrate secoua, de droite à gauche, -son buste large et refusa sa main, sans mot -dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et -parut bouder. Siméon reprit:</p> - -<p>—J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit -religieux. Tu t’irrites contre moi, ainsi que les -chrétiens fervents maudissent les exégètes, qui -leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. -Au moyen âge et pourvu de quelque autorité -en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler et -brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il -est naturel que, possédant une croyance, on -la défende <i>unguibus et rostro</i>. Si j’en possédais -une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. -Pauvre vieil enfant chimérique, Picrate, -j’ai des remords: peut-être ne fallait-il pas te<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi, -tu croyais que la raison domine le jeu mouvant -des apparences, et tu considérais comme un -insignifiant détail, dans l’universelle économie, -ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher -contre toi-même, d’assumer la responsabilité -de ton cas et de te dire que l’ordre général n’en -était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ... -Et moi, voilà que je surviens, satanique, et -que je dévaste le grand ciel de ta raison pure. -Je suis un méchant, il est juste que tu m’en -veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on -la sèvre. Seules lui sont encore bienfaisantes -les bonnes nourrices babillardes, qui lui chantonnent -les douces complaintes infinies où les -mots reviennent, qui lui sont familiers ... Mais, -vois, Picrate, il n’y a rien de changé. Nous -sommes ici deux camarades qui ont uni leur -infortune et qui, en ce petit cabaret, l’allègent, -au moyen de liqueurs presque agréables. -Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement -des étoiles semble fiévreux d’un beau -désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse -indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage -à quelque mollesse. N’aimes-tu pas ce paysage?... -Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je -me réjouis de la belle nuit d’été, comme si les -coïncidences auxquelles nous devons son exquise -douceur avaient été préméditées depuis<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées -par un concert de causalités raisonnables, -et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre d’idées -et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi -m’en gâterait la solitude, et la raison me la profanerait ... -Je la préfère hasardeuse et vaine, -avec ses étoiles en folie et sa limpidité.</p> - -<p>»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il -conviendrait de le vouloir comprendre. Songe -à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser. -Combien il est plus avantageux de se -dire que tout cela n’a point de sens, et de -s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... -Je vois que tu ne pleures plus; tu es -sage.</p> - -<p>»A présent, nous irons, chacun chez soi, -nous coucher, parce qu’il est tard. Tu dormiras. -Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et -demain je veux te trouver souriant. L’affliction, -de même que la joie, est un sentiment excessif -et dont le caractère absolu me choque: la -vie ne comporte pas cela. Pleurer, de même -que rire, c’est simplifier par trop. Seul le sourire -convient à la diversité des circonstances ... -Tu dors, Picrate?...</p> - -<p>—Un peu ...</p> - -<p>—A la bonne heure!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE</p> - -<p>—Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te -continuer mon histoire. Tu me l’as d’avance -dénigrée.</p> - -<p>—Que non, Picrate! Tu me désoles par ta -promptitude à mal conclure ... Quel motif nouveau -de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... -Ta vie est ratée; il me semble que c’est un fait -sur lequel tu avais déjà des lumières: te voilà, -dépourvu de jambes, qui bois une anisette faubourienne -en compagnie d’un cocher de fiacre. -Ce n’est pas moi, Picrate, qui te révèle la médiocrité -d’un pareil sort. J’ai tâché de t’expliquer -ton échec,—et de telle façon qu’il n’y eût pas -de ta faute le moins du monde. J’ai rendu -le Cosmos responsable! S’il est absurde, tu -n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -réformer, assuma un rôle écrasant, mais -généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta -biographie n’est pas diminuée; au contraire! -Conçois de l’orgueil, Picrate. Ton ascendance -s’employa contre l’absurdité du réel. Que de -familles nobles et décorées de noms illustres -envieraient de tels états de service!... Vous êtes -une lignée de grands rêveurs ...</p> - -<p>—Tu crois? Ce ne fut point une manie?</p> - -<p>—Une manie sublime!</p> - -<p>—Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. -Il consacrait son temps et son étude -au bien public. Il n’espérait pas voir se réaliser -de son vivant le règne universel de la raison: -le positivisme distingue, dans l’histoire de -l’humanité, des périodes si longues que la -patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité -des moindres causes, en vertu de -l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, -tout se transforme.» Il considérait que les -causes de ralentissement, dans la marche du -monde, sont innombrables et qu’il importe de -multiplier les causes de progrès, afin que celles-ci, -les bonnes, l’emportent sur celles-là, les -mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il -organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité -que je t’ai dite, c’était surtout afin de -constituer une sorte de famille modèle, qui pût -servir d’exemple.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p> - -<p>»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre -homme!... Enfant, j’ai donné des signes d’intelligence, -Siméon. Mon père me disait: «Tu me -continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. -Tu es mieux doué que moi. Tu auras -encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras -beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre -modeste que j’ai entreprise avec des moyens -imparfaits ...» Et il me préparait à cette activité -mentale qui devait être si féconde!</p> - -<p>»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant -chanté, pour m’endormir, je ne sais quel noël -flamand, fut chassée, comme capable de -m’insinuer avec le lait de fausses idées, du -cléricalisme. On n’en trouva pas une autre dont -la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc -au biberon.</p> - -<p>—Les Romains—dit Siméon—n’apportaient -pas moins de vigilance à la formation -de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne -pas donner à l’enfant une nourrice dont le parler -soit provincial ou incorrect ... Eugène Dufour -ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit -le lait de tes biberons? Depuis que saint -François, sur les collines ombriennes, prêcha -les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme ...</p> - -<p>—On préserva mon enfance des atteintes de -la superstition, comme d’autres parents veillent<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -à garder leur fils du danger des épidémies. -On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux -prêt à résister, en cas de contagion. Tout jeune, -j’ai appris que l’histoire humaine est la lutte de -deux classes d’hommes: les libres penseurs et -les prêtres; et que les libres penseurs sont les -justes, les prêtres les méchants; et que les prêtres -persécutent les libres penseurs, mais qu’ils -seront enfin réduits à néant. J’ai appris que -Socrate était libre penseur et que des magistrats -dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement -Galilée: <i>e pur si muove</i> me fut raconté -maintes fois. Le soir, après notre frugal repas, -mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante -vie de quelque grand homme: un inventeur, un -philosophe, un savant. Il choisissait, dans sa -bibliothèque modique mais triée, un livre et -nous lisait des pages où flambaient les bûchers -des inquisiteurs, des tyrans. Il commentait -cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse, -cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un -costume simple. Et moi, j’écoutais, attentif à -ces récits émouvants; je guettais la maudite -intervention des prêtres et de leurs séides,—avec -sécurité, car jamais ils ne manquaient leur -entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, -la voix de mon père s’animait, devenait -violente, âpre, dure ... La nuit, j’ai bien souvent -rêvé que des tortionnaires d’Église<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -m’avaient jeté dans leurs cachots ou me conduisaient -au supplice. Je criais que la terre -tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. -Je hurlais que la terre tourne: et nulle souffrance -de ma chair en lambeaux ne m’aurait -fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, -éveillé, je m’interrogeais sur la qualité -de ma certitude. Pour rien au monde je -n’eusse avoué mon doute: autant me rallier -aux prêtres et renier les libres penseurs. Mais -j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même, -il m’était impossible de concevoir que ce grand -voyage quotidien par l’espace se fit à mon insu. -Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et je restais -immobile, sur un pied, durant que la rotation -vertigineuse du globe tirait le sol sous mon -soulier!... Mon père m’avait expliqué <i>grosso -modo</i> le phénomène, au moyen d’une pomme -qu’il promenait autour d’une bougie allumée; -seulement, mon imagination n’arrivait point à -élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures -de la terre. Un jour, aux environs de Paris, je -remarquai la forme en dos d’âne des routes: tu -sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à -droite et à gauche, dans les ruisseaux. Je crus, -un instant, saisir là une preuve évidente que la -terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte -à mon père: il me la démolit en un clin -d’œil. J’ai beaucoup regretté la perte de cet<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -argument. Il ne me restait pas d’autre ressource -que de croire: je crus à la terre ronde et tournante ...</p> - -<p>—Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!...</p> - -<p>—Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance -par l’étude; et toi, l’étude t’obligeait à délaisser -la tienne!</p> - -<p>—Mettons, Picrate, que la terre tourne, -puisqu’on le dit, et puisque, si elle ne tourne -pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la -fera tourner ...</p> - -<p>—Mais elle tourne!</p> - -<p>—Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il -n’y a plus d’héroïsme à s’en apercevoir. -Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la -terre vous composait une philosophie totale!... -Les idées, somme toute, ne valent que par la -difficulté de les défendre. C’est le bienfait des -tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. -Tu me dis que la terre tourne, et cela -m’est égal affreusement. Je regrette l’Inquisition, -grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et -enivrante la pensée que la terre tourne.</p> - -<p>—On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ...</p> - -<p>—Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, -que la terre tourne; et alors, que m’eût importé -le reste?...</p> - -<p>—Siméon, tu préconisais la tolérance ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p> - -<p>—Oui, par lassitude ... Mais continue ton -histoire.</p> - -<p>—Nous appartenions à un groupe positiviste -intitulé «la Raison du VI<sup>e</sup>». Mon père en était -le président. Chaque semaine avaient lieu des -réunions familiales et instructives. Des conférences -servaient à la commémoration de l’Humanité, -des origines obscures jusqu’à notre -temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen -Age, l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, -la République ... L’orateur procédait à peu près -comme mon père à la maison,—c’était souvent -lui l’orateur,—mais avec plus de solennité. -Je cède volontiers au charme de l’éloquence: -ces beaux discours me ravissaient. Au -mois de janvier, nous célébrions l’anniversaire -d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite -à son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous -apportions une couronne d’immortelles, l’usage -ne s’étant pas encore répandu de l’églantine -radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait -autour d’une table décente, vers la -Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année où -il me fut loisible de manger au delà de mes -strictes nécessités. La discipline, en l’honneur -du maître, se relâchait. J’ai conservé un précieux -souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, -dont le luxe m’émerveillait, de saumons -mayonnaise qui firent mes délices. Au dessert,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -quelques brèves allocutions donnaient une -forme oratoire à des idées qui m’étaient familières, -telles que la suprématie de la laïcité sur -le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de -l’ère «théologique ou fictive», la grandeur -d’Auguste Comte et l’insigne médiocrité de ses -adversaires ... Ensuite, on chantait. La <i>Marseillaise</i>, -d’abord. A cette époque dont je te parle, -il ne faut pas oublier que la <i>Marseillaise</i> semblait -encore une chose «avancée», capable -d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de -grand cœur, accentuant les mesures où «de la -tyrannie l’étendard sanglant» est flétri. La -<i>Carmagnole</i> et l’<i>Internationale</i> ont aujourd’hui -relégué très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. -Elles ne faisaient point partie de notre répertoire: -nous n’étions pas des hommes de désordre ... -Après la <i>Marseillaise</i>, nous chantions:</p> - -<p class="p1 reduct">Saint bienheureux dont la divine image...</p> - -<p class="p1">—Un cantique?...</p> - -<p>—Mais non! C’est le choral de la <i>Muette de -Portici</i>. Nous le détournions du sens frivole et -vulgaire qu’on lui attribue: nous le consacrions -à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, -ensuite, folâtres sans grivoiserie, terminaient -de la façon la plus aimable ces bonnes journées -joyeuses et commémoratives ...</p> - -<p>»Il fut décidé que je recevrais une instruction<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -solide, exempte de futilité, complète ou, -comme disait mon père, «intégrale». Certes, -les programmes classiques étaient loin de -répondre au vœu d’Eugène Dufour. Il se chargea -de me donner les premiers éléments du français, -de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, -pour aller plus avant, recourir à l’enseignement -national, faute de mieux. En tout cas, on me -dirigea vers les sciences, afin que mon esprit -positif ne fût point altéré par les vanités littéraires. -Eugène Dufour méprisait la littérature. -Il la considérait comme dangereuse et même -un peu perverse. Il disait: «La parole, écrite -ou orale, est destinée à l’expression pure et -simple des faits réels; et ce qu’on appelle littérature -est le déguisement de la vérité.» Il -s’emportait contre les fictions des poètes; il les -accusait d’avoir répandu, à toute époque, des -idées religieuses. Il traitait volontiers Homère -de menteur, et il ne voulait pas que son fils -fût la dupe de ces fallacieux personnages. Il -ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, -que sur la science.</p> - -<p>—Il y a longtemps qu’il est mort?—demanda -Siméon.</p> - -<p>—Vingt-cinq ans,—répondit Picrate.—J’ai -perdu, le même jour, mon père et ma mère: -ils furent tués tous les deux en chemin de fer, le -train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> -plus tard, une locomotive me broyait les jambes. -Nous sommes trois victimes des chemins de -fer!</p> - -<p>—Vous êtes—reprit Siméon—trois déplorables -victimes de la science. Comment n’être -point ému d’une telle rencontre?... Au temps -de ma dévotion, j’aurais expliqué cette double -catastrophe comme un châtiment du Ciel, infligé -à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il -m’est impossible de ne pas voir, dans l’accident -où succomba ton père, une sorte de symbole -narquois et désolant. Eugène Dufour comptait -sur la science et la raison. Sa vie, il l’avait -organisée d’une manière scientifique et rationnelle, -réglée avec tant de rigoureuse minutie -qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. -Il ne faisait pas un geste qu’il n’eût, de -le faire, un juste motif. Pour arriver à cette -précision quasi mathématique, il se privait de -toute fantaisie, de toute folie: c’est-à-dire -qu’il se refusait le principal amusement de vivre. -Il fut austère comme un théorème. Il mit en -branle une formidable méthode, afin d’expulser -de son destin le hasard,—lequel lui semblait -une sorte de dieu ou, du moins, de la graine -de dieu. Voilà! Et il put croire qu’il avait tout -prévu. Seulement, une mouche se posa sur le -nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet -employé allait accomplir son office; ou bien une<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -idée légère, le souvenir d’une petite amie voluptueuse, -que sais-je? effleura l’esprit du mécanicien, -hors de propos, quand il fallait renverser -la vapeur. Et le train dérailla, contrairement à -ce qu’on attendait de lui. Et Eugène Dufour fut -tué!</p> - -<p>»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes -de ne point me le démontrer, tandis que -je précipite mon discours en monologue ininterrompu. -Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. -Mais l’infinie multiplicité des causes, leur jeu -complexe et le méli-mélo de leur efficience -embrouillent si bien les conditions de ce qui est -que nous pouvons nommer hasard, pour abréger, -l’origine des choses.</p> - -<p>»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous -autres hommes de science!... As-tu remarqué, -Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le -professeur de chimie annonce qu’il va faire une -expérience. Il a théoriquement établi qu’en -vertu de telle et telle loi, d’une application certaine, -il faut qu’étant données telles et telles -circonstances, tel phénomène se produise: -«Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; -un préparateur zélé le seconde et -s’acquitte exactement des formalités prescrites. -Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et -les sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide -blanc quelques gouttes d’un autre liquide<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -blanc: vous allez voir le mélange se transformer, -sous l’action de la chaleur, en un liquide -pourpre d’un vif éclat ...» Les crédules élèves -ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il est -vert, merveilleusement vert, comme une eau -d’émeraude, comme une perruche fondue!... -Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! -plus ou moins; mais toujours un peu. Si bien -qu’un illustre savant imagina des règles fort -minutieuses pour le calcul des inévitables -erreurs que chaque expérimentation comporte. -Et il serait bon qu’un autre savant calculât -encore les inévitables erreurs qu’entraîne un -tel calcul; et ainsi de suite, jusqu’à la consommation -des siècles, afin que la pauvre humanité, -beaucoup plus tard, le jour où la planète usée -sera près de se démolir et de rentrer dans le -chaos, approche un peu d’un petit commencement -de vérité! Son effort patient mérite cette -récompense suprême ...</p> - -<p>—Alors, quoi?—dit Picrate,—la «banqueroute -de la science»?</p> - -<p>—Picrate,—répondit Siméon,—le penseur -auquel tu fais allusion présentement eut le -tort de combattre un dogmatisme au moyen -d’un autre dogmatisme et au profit de ce dernier -dogmatisme. Cela manquait de badinage. D’ailleurs, -il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise -le scepticisme de Montaigne en faveur de la<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -religion;—de Descartes, qui fait semblant de -douter pour affirmer ensuite plus librement;—et -de Kant lui-même, qui employa la raison -pure à tout détruire afin de faire la place nette -aux constructions nouvelles qu’il projetait ... -Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, -qui ont des âmes d’architectes et ne -rêvent que de bâtir ...</p> - -<p>—Mais toi,—reprit Picrate,—tu es un -démolisseur acharné, tu ne veux que démolir?</p> - -<p>—Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je -regarde. Il me paraît que les démolisseurs font, -en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils -jettent par terre ne tenait plus et menaçait de -dégringoler sur les passants. Et puis, si l’on -examine les décombres, on s’aperçoit que les -matériaux ne valaient rien; on se demande comment -l’équilibre durait; on vérifie qu’il serait -vain de regretter une si vieille, caduque et laide -bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant -aux architectes, ils m’ont toujours l’air de préparer -aux démolisseurs de la besogne.</p> - -<p>—De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la -raison, la science; tu nies tout!...</p> - -<p>—Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque -la même chose, je l’accorde ... On objectait -aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous peine -de se contredire gravement, n’affirmer point -leur scepticisme: ils devaient douter de leur<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -doute, s’ils étaient vraiment soucieux d’éviter -toute espèce de dogmatisme. On les taquinait -ainsi:—Dire <i>Il me semble</i> ... n’est point assez. -<i>Il me paraît qu’il me semble</i> ... recule la difficulté. -<i>Je crois qu’il me paraît qu’il me semble</i> ... -la recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans -toute pensée qui se formule une tare indélébile.</p> - -<p>»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont -radieuses, qui boivent les flots du soleil et se -répandent en parfums, ne commettent aucune -erreur; elles bornent leur vie à <i>être</i>, elles évitent -l’insanité de <i>connaître</i>.</p> - -<p>»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit -une sorte de maladie fâcheuse qui atteint -quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais -volontiers la conscience comme un accident -analogue à la rouille du seigle ou au phylloxéra -de la vigne. Elle résulte de la mémoire -néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession -d’instants sans lien; l’individualité -douloureuse ne réussirait pas à se constituer. -Picrate, je t’ai dit un jour—je m’en souviens -et, toi, tu l’as sans doute oublié—que la faute -originelle, c’était le fait même de vivre. J’entendais: -vivre d’une vie individuelle. La faute -originelle, c’est la vie consciente de l’individualité -que la mémoire crée. Le Tout, lui, est -indemne de cette faute; les splendides fleurs -d’été, que notre seule méditation détache du<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> -Tout, sont indemnes de souffrance et d’erreur. -Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? -La mort, unique rédemptrice!...</p> - -<p>—Tu es décourageant, Siméon!</p> - -<p>—Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes -bavardages éperdus, d’achever ton récit. Ton -père et ta mère sont morts; tu étudies, au -lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. -Tu en es là. Ensuite?</p> - -<p>—Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès -les examens de l’École centrale. Je suis devenu -ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort commun, -deux ou trois ans. Et puis mes jambes -me lâchèrent, et ce fut la débâcle. A quoi bon -te raconter le détail de mes misères successives?... -Siméon, je ne voudrais pas te mentir, -et je ne voudrais pas non plus te mettre au courant -de plusieurs aventures d’où je sortis, coûte -que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, -tu ne pourrais plus m’estimer, en dépit de ta -dédaigneuse indulgence ... J’ai commis de -graves erreurs, Siméon ... De déchéance en -déchéance, me voici marchand de lacets, d’anneaux -brisés, par les rues, presque mendiant ... -Quelquefois il me semble que je vais rencontrer -Eugène Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que -veux-tu que je te dise? Je n’ai pas eu de chance. -Et puis, les femmes m’ont perdu.</p> - -<p>—Les femmes, Picrate?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p> - -<p>—Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je -les désirais toutes; j’en obtenais pas mal ... J’y -gaspillai mon temps, mon argent, ma réputation. -J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament -vif. En outre, sentimental et jaloux ... -Oh! je me suis, avec l’âge, bien assagi. Mes -jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant -il m’est resté de l’ardeur, malgré les avanies. -L’été, les belles femmes dont les robes -me frôlent, quand elles marchent portant devant -elles la gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe -légère, m’enivrent, Siméon, me rendent fou; -et je suis obligé de serrer mes poings contre -le bord de mon chariot pour ne pas saisir le bas -de leur jupe, qui sautille à chacun de leurs pas -et marque le rythme de leur allure ... Il y en a -d’admirables, des femmes; et il y en a de bien -attrayantes encore, quoique imparfaites. J’ai -calculé que j’en désire à peu près vingt pour -cent, à Paris.</p> - -<p>—C’est énorme, Picrate.</p> - -<p>—Et toi, Siméon?</p> - -<p>—Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais -me prendre pour un pessimiste, et je m’en affligeais. -Je ne suis pas un pessimiste, ni un optimiste -non plus ... Seulement, tu songeais à tout -autre chose déjà, grâce à la bienheureuse frivolité -de ton esprit. Tu es excellemment doué -pour n’être pas un logicien. Quel dommage<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -qu’on ait voulu te consacrer à la science, te -soumettre aux disciplines de la raison!...</p> - -<p>»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, -de propos délibéré, la raison!...</p> - -<p>»Zénon d’Élée m’est précieux entre les -philosophes pour avoir inventé l’argument -d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On -dit: «La tortue est partie la première; elle a -quelque avance, si peu que ce soit: eh! bien, -Achille ne saurait aucunement la dépasser. La -tortue est le plus lent des quadrupèdes et -Achille va comme le vent. Non, Achille ne saurait -dépasser jamais la tortue. Car—raisonnons!—il -faudra d’abord qu’Achille rattrape -la tortue devant que de la dépasser. Mais, tandis -qu’Achille parcourra cette portion du stade, -la tortue, si lente qu’on la suppose, aura fait -un petit bout de chemin. Ce petit bout de chemin, -Picrate, Achille le devra parcourir; cependant -la tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident?</p> - -<p>»Voilà ce que démontre la raison, de telle -manière qu’on a vainement essayé de trouver -une faute dans cette argumentation stricte. La -raison démontre qu’Achille ne dépassera point -la tortue ... A présent, faisons une expérience. -Va devant. Moi, je monte sur mon siège; je -fouette mon cheval. Tu te hâtes. Et moi, je n’ai -pas plus tôt donné deux coups de fouet à mon -cheval que je suis déjà loin ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span></p> - -<p>...Picrate vit s’éloigner Siméon, qui ne lui -avait même pas dit adieu. Il l’appela. Mais -Siméon ne se retournait pas. Il était parti. -Picrate demeura penaud, décontenancé, triste -et ne comprenant s’il avait irrité son ami ou -bien si son ami était soudain devenu fou ...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON</p> - -<p>—Pourquoi donc—demanda, le lendemain, -Picrate à Siméon—t’es-tu sauvé -ainsi?</p> - -<p>—Pour rien,—répondit Siméon.—Parce -que je me sentis soudain l’esprit chimérique. -Pour être déraisonnable. Pour me démontrer -que je ne suis pas un philosophe à système. -Et, si je ne me trompe, aussi pour te contrister. -Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que -je n’aperçus point et qui n’en furent pas moins -efficaces. D’ailleurs, qu’importe?... Tu as la -manie de vouloir tout expliquer, Picrate; c’est -un reste de tes superstitions positivistes: tu es -atteint de la recherche des causalités. Respectons, -que diable, les faits! Ayons conscience de -notre inconscient!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p> - -<p>»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période -de ma vie qui fut charmante, infiniment -paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!</p> - -<p>»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est -un métier pénible et véritablement fastidieux si -l’on n’est soutenu par quelque idée d’apostolat. -Or, le moyen de se croire un apôtre quand on -a pour mission d’apprendre aux petits Français -d’aujourd’hui des littératures qui ont cessé de -les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... -Pauvres gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je -pas leur bourreau? Je vois encore leurs mines -affligées, leurs attitudes de résignation difficile, -tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner -sur des épîtres d’Horace, d’une vulgarité non -pareille, et sur des harangues de Démosthène, -qui moi-même m’assomment. Dehors, il fait -beau. C’est l’exquise saison que la lumière n’est -pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se -répand en ondes égales sur le frémissant miracle -des plaines. Dans la petite salle hideuse -où nous sommes enclos, mes victimes et moi, -un rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe -sur le plancher. Des poussières y jouent, vont -et viennent, s’éclairent un instant comme, dans -l’étendue céleste, les astres tour à tour passent -et reçoivent une furtive illumination ... Les -puérils captifs regardent, par-dessus les livres -pédantesques, ce peu de soleil qui les visite.<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -Et des velléités de libre joie s’éveillent en eux. -Leurs seize ou dix-sept ans battent dans leurs -veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir -bouger. Moi, je leur explique, hélas! que -Philippe est aux portes d’Athènes et qu’il convient -de déjouer ses plans ...</p> - -<p>»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins -poussa un tel soupir de frénétique ennui, -de détresse, d’horreur, que toute la classe en -frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une -agréable cité tourangelle ... Je me levai; je pris -mon chapeau; je dis à ma classe:</p> - -<p>»—En voilà assez. Fermez vos livres. Allons -nous promener ...</p> - -<p>»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long -des chemins forestiers, non loin de l’indolente -Loire, la douceur du printemps.</p> - -<p>»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire -n’est point admise par l’Administration. -Le proviseur, au lycée, attendait avec colère -notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus -tancé, admonesté. L’inspecteur d’Académie, -furieux, réclama du ministère que je fusse -remplacé par un fonctionnaire sérieux et -capable de rétablir parmi mes élèves la discipline ... -On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce -au collège de Ploërmel et, comme j’étais -las de tourmenter des adolescents avec du grec -et du latin, je démissionnai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p> - -<p>»C’est alors que je consacrai mon existence -à la philologie; ce zèle me dura quelque cinq -ans.</p> - -<p>»Je possédais de menues rentes que m’avait -léguées ma grand’mère; oh! menues, mais -suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je -revins à Paris et demeurai dans le quartier du -Panthéon.</p> - -<p>»Je me disais: «Nous sommes, nous autres -philologues, les chastes gardiens, les vestales de -la culture gréco-latine. L’inutilité de notre sacerdoce -est absolue et peut sembler, dans le présent -état social, presque insolente. Mais à cette -inutilité même il y a quelque beauté paradoxale -et pathétique!...»</p> - -<p>»Voilà comment je m’instituai philologue.</p> - -<p>»C’est un métier parfait pour des gens qui -ne sont pas des utopistes, qui ont perdu le goût -d’agir et renoncent à influer sur les réalités -ambiantes. C’est un refuge pour les découragés -de leur temps ... Je trouve absurde et coupable -même d’infliger ces vieilleries à des enfants, -naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec -une confiante fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, -offre aux âmes timides, que la vie a déçues, -des joies gentilles et calmes, appropriées -à leur délicatesse!</p> - -<p>»L’actualité a des inconvénients. Elle est -criarde, exubérante, tumultueuse. On ne saurait<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -l’apprécier avec détachement: on y est -pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes -et grossières; elle vous bouleverse, avec -son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: -le mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité -vous donne de grosses sensations, triviales -et confuses. Elle s’aboie dans les rues, -fait des rassemblements, se vend un sou.</p> - -<p>»Eloignons-nous de cette gourgandine.</p> - -<p>»Que l’antiquité, au contraire, est belle et -sereine! La patine du temps lui confère une -dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une -époque réelle, où des hommes vécurent, analogues -à nous, laids sans doute et sujets à de -quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, -en tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. -Mais l’antiquité, telle qu’à distance elle -se transfigure, c’est la réunion des poètes et -des sages:—Homère, qui interrogeait la Muse: -«Muse, dis-moi combien les Akhéens possédaient -de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée, -chantait: «Les Akhéens avaient trois -cents vaisseaux»;—Héraclite, qui, s’affligeant -sur la fuite perpétuelle de tout, définissait -ainsi sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne -se baigne pas deux fois dans le même fleuve», -et, le premier, songeait à faire du Devenir -l’essence de l’Être;—Démocrite, qui dédia sa -longue existence à la recherche d’un stratagème<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna -l’héritage de son père, prit le bâton du -voyageur, affronta le mauvais accueil de -l’étranger, supporta de dures fatigues, afin -qu’au retour le pain bis lui parût délicieux et -la pierre qui lui servait d’oreiller molle et -douce;—Anaxagore, qui méprisa la matière -et devina l’esprit comme la substance des -choses;—Socrate, personnage un peu baroque -et humoriste impénitent, qui, de son -bâton mis en travers, arrêtait les gens dans la -rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs -idées et, polémisant avec les sophistes, usa de -leur dialectique si bien qu’on le prit pour -l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;—Platon ...</p> - -<p>»Tu excuseras, Picrate, cette énumération -désordonnée. Il fallait que fussent dits quelques -noms anciens et rappelés quelques souvenirs -helléniques, si je voulais te préparer à comprendre -mes ferveurs de philologue.</p> - -<p>»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai -cure de rencontrer au pied de l’Acropole des -touristes anglais et des dames munies d’appareils -photographiques. Il me serait pénible de -trouver moins noble que je ne l’imagine la ligne -des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique -la mer dont Eschyle a vanté le sourire -innombrable!... D’ailleurs, que m’importe l’authenticité -de ces choses? Je n’exige, pour mon<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> -idéal, qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il -faut qu’il ne soit pas un simple conte forgé par -un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en un -coin privilégié du monde, il y eut quelques -années où vécurent Périclès, Anaxagore, Sophocle, -Euripide et Platon.</p> - -<p>»Picrate, l’antiquité est une époque sans -seconde, où la terre n’était hantée que d’écrivains -et de philosophes ...</p> - -<p>—Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que -les travaux des historiens ont privé l’antiquité -de son prestige?...</p> - -<p>—Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, -que je me contredis: je ne néglige ni l’une ni -l’autre des deux faces de la vérité; je choisis -l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens -divers propos et veille à ce que chacun d’eux -soit cohérent. Tu ne peux exiger de moi davantage: -je ne suis pas un doctrinaire; et songe -que tout cela s’arrange dans l’absolu!...</p> - -<p>» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent -au monde leur domination brutale, l’antiquité -s’enveloppa dans le linceul du silence -et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit -la morte, comme ces ingénieux insectes que de -mauvais enfants taquinent. Les barbares la -bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas -exciter leur détestable folie en résistant. Ils -l’oublièrent. La barbarie triomphante s’épanouit,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -régna, constitua ses empires de frénésie et de -fureur; cependant, la pensée sereine et pure -d’Athênê, qui semblait abolie, hibernait dans -l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. -La destinée ne lui fut point injurieuse.</p> - -<p>»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche -soit difficile de cette pensée persistante! Parce -que de sots pédagogues risquèrent de la galvauder, -ne te figure pas que le sacrilège soit -accompli. C’est une fausse image d’Athênê -qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê -n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment -il ne s’agit pas d’elle!</p> - -<p>»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!</p> - -<p>»Tandis que les barbares sévissent inutilement, -elle prévoit la menace plus dangereuse -des pédants et des pédagogues, et qu’il sera -plus malaisé de déjouer leur malice. Alors elle -s’avise de dissimuler mieux et de bien travestir -le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, -à tout prix, donner le change à ces barbares -nouveaux et inquiétants qui, à la brutalité des -autres, substitueront l’irrévérence de leur -insigne vulgarité.</p> - -<p>»Elle prit pour auxiliaires les moines très -sots et innocents. C’est à eux qu’incomba la -tâche singulière de préserver des familiarités -blessantes la païenne idéologie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p> - -<p>»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent -la cachette de leurs cellules et la sécurité de -leurs couvents, construits parfois comme des -forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne -force, de retraite que n’envahisse la multitude -malfaisante ... La destinée leur inspira—sans -les en avertir—un stratagème bien meilleur: -ce fut de déguiser les textes anciens jusqu’à les -rendre méconnaissables à peu près. Ah! comme -ils s’employèrent volontiers à cette œuvre -excellente, dont la portée leur échappait! Instruments -de la destinée, ils accomplissaient -une formidable besogne et ne songeaient point -à se demander la signification secrète qu’elle -pouvait avoir. Cette besogne leur était merveilleusement -indifférente: cela n’affaiblissait -pas leur fatale ardeur. Ainsi les abeilles font -leur miel, sans savoir qu’il ne leur sert de rien. -Voilà comme la destinée se procure de parfaits -esclaves.</p> - -<p>»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque -copie, des fautes nouvelles défiguraient un peu -plus le texte premier. Cela dura des siècles. La -plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On -préférait les copies récentes: on n’avait pas -encore le respect des vieilles choses. Ainsi -se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages -antiques. Les contemporains étaient insoucieux -dos bonnes lettres, de sorte que le lent travail<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -des moines put s’effectuer sans trouble ... Et -tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance -voulut y regarder. La curieuse ne trouva pas -Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta de la -surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers -le manteau fallacieux et hermétique des contresens -et des erreurs où les chastes moines -l’avaient enroulée.</p> - -<p>»Telle cependant, elle était encore si belle -que, de l’avoir seulement aperçue, on demeurait -épris.</p> - -<p>»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent -des jours de magnifique émoi ... Mais ils furent -intempérants; et la hâte de leurs appétits gâta -leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse -attentive. Ils se ruèrent, étant pressés. -Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur -accorda des privautés illusoires et, souriante, -se gardait de leurs entreprises.</p> - -<p>»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits -de la Renaissance se précipitent sur toutes -les copies des œuvres antiques. Ils choisissent -celles dont l’écriture leur est le plus commode -à lire, les dernières et donc les plus corrompues. -Ils ont à leur disposition, depuis peu, -l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout -ce qui leur tombe sous la main, de Sophocle, -d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et -d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -princeps des auteurs classiques, que se disputent -les bibliophiles, sont très médiocres. On -les réimprima; elles fixèrent pour longtemps -la vulgate de l’antiquité ...</p> - -<p>»La subtile Athênê trompa, de cette façon, -le désir de ses adorateurs. Pénélope ouvragère -usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait -par trop tardé, il eût fallu que la modestie de -Pénélope succombât. Et note que les amoureux -de cette dame furent étonnants de longanimité: -la <i>furia francese</i> n’aurait point admis -ces délais!...</p> - -<p>»Qu’ils sont comiques et touchants, ces -moines que voici très assidus à leur office de -gardiens de l’âme païenne! La destinée les -désigna, un peu comme les jaloux sultans asiatiques -confient la vertu de leurs femmes à des -serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait -rien à craindre des moines; ils vivaient en sa -compagnie familière, sans seulement savoir -qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la -touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, -Picrate, docile à leurs vaines manigances et qui -s’amuse de leur quiète placidité.</p> - -<p>»Les vois-tu, les bons petits moines très -ignorants, assis sur l’escabeau de bois, penchés -sur le pupitre, un calame entre les doigts, -copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant -des <i>oremus</i>? Ils ont acheté, aux frais<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -du couvent, du parchemin très cher à la foire -de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et -immaculées. Si la communauté manquait -d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de -quelque volume inutile, des pages; et ils effacent -de leur mieux le premier grimoire, afin -d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes -parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. -Ils emploient, dans la même intention, -des signes abréviatifs, qui leur permettent -d’entasser beaucoup de texte sur une modique -étendue. Ils sont économes et pourtant s’appliquent -à une belle exécution. Jamais ils ne raturent: -s’ils se trompent et le remarquent, ils -posent de petits points discrets sous les mots -erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve -bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs -lettres initiales. Mais s’il y a, dans le parchemin, -des trous, ils en font le tour: on ne doit pas -perdre un feuillet pour ce détail ...</p> - -<p>»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce -qu’ils transcrivent. Que leur importe? C’est une -tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots -n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs -d’aujourd’hui se moquent de ce qu’ils -composent: ils gagnent leur vie au mille de -lettres. Les copistes dévots du moyen âge -gagnaient au mille de lettres leur vie future ... -Et quelquefois ils ignorent absolument le grec;<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -ils ne connaissent de latin que le <i>Pater</i> et l’<i>Ave -Maria</i>. Grand bonheur pour eux! Ils évitent -ainsi d’être choqués. Ils le seraient, sans nul -doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies -matérialistes et des élégies licencieuses. -Ils n’en savent rien ...</p> - -<p>»J’ai rencontré au cours de mes recherches, -Picrate, un manuscrit d’Aristophane bien plaisant. -Une comédie des plus obscènes y est placée -sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais -oui!... Le moine commença cette copie le jour -de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était -toute occupée de ce pieux anniversaire. Il -avait assisté, depuis l’aube, aux offices nombreux -et aux belles cérémonies; il avait -chanté les répons, les litanies, entendu les -exhortations du prieur, avivé de lectures -dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir -venu, il était las et vainement tentait de -soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur -de l’encens demeurait attachée à la bure de sa -robe, et le murmure des cantiques continuait -dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait -pas; mais son intelligence ne voulait -plus méditer ... Il sent qu’il n’est plus bon qu’à -un travail matériel. Il se souvient de l’évangile -de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative -Marie est plus agréable au Seigneur que Marthe -avec toute son activité. Le pauvre moine<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une -contemplation très longue; et il se met à la -besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame -le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui -dédie, en termes simples et candides, les pages -qu’il recouvrira de son écriture soignée: «<i>Die -Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio</i> ...» -etc., Picrate. Et il copie <i>Lysistrata</i>, -qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre -idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement -souillée, car on ne lui a point enseigné -le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin -qu’il pût servir de copiste diligent. Et il s’applique -à ne rien oublier. Il est soucieux de -chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux -ou des pratiques messéantes, il les trace -avec le même zèle scrupuleux que s’il s’agissait -des louanges de Jésus, très agréables à sa -Mère ... Ensuite, plusieurs jours après, quand -il eut achevé son œuvre, le moine inscrivit sur -le parchemin blanc deux lignes, où il remercia -la Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail -et lui avait permis, protectrice, de le mener -à bien.</p> - -<p>»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des -fautes tutélaires dont le moine la vêt pudiquement, -la Vierge Marie indulgente sourit à la -candeur de son fidèle. Ce double sourire de -la beauté païenne et chrétienne, Picrate, ressemble<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -à celui de Joconde, de Monna Lisa, de -Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les -tableaux profanes et divins de Léonard.</p> - -<p>»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi -l’ombre médiévale. Je le compare tout ensemble -à ces lueurs de l’aube qui devancent la prochaine -aurore et à ces reflets indécis qui subsistent -dans les nuées crépusculaires. Annonciateur -du jour ou de la nuit, commencement -ou fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à -la douceur des timides promesses la mélancolie -aimable du souvenir, et son incertitude est -pleine de grâce.</p> - -<p>»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces -vieux volumes manuscrits dont le dos se disjoint -et dont les feuillets de vélin se recroquevillent. -L’âme antique y fut ensevelie par les -soins complaisants d’une autre âme qui, elle -aussi, depuis, est morte; et le sourire des deux -vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués familièrement. -Je les ouvris avec respect, craintif de -les offenser et cependant curieux de leur ravir -le secret qu’ils contiennent. Je fus un philologue -aux mains tremblantes et voluptueuses.</p> - -<p>»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles -nuls regards humains ne s’étaient portés -après que les eut tracées un moine ignorant de -leur signification. N’est-ce point émouvant de -se dire qu’une pensée très ancienne fut déposée<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -là par qui la méconnut et qu’elle y demeura, -des siècles durant, lettre morte, telle que si elle -n’eût pas été, jusqu’à moi qui surviens et soudain -l’éveille et lui donne la vie, un instant, et -puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, -pour des années ou à jamais? Ainsi, dans un -foyer qui se consume, les cendres quelquefois -se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle -qui y tombe leur communique un bref embrasement ...</p> - -<p>»L’ami de ces volumes désuets n’omet point -d’évoquer aussi le temps où on les composa et -les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires -les classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne -le goût administratif d’aujourd’hui. Peu -importe: ils ont leur individualité, leur histoire, -et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures -variées. Celui-là naquit à l’époque de -Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ -abandonna pour la première fois son royaume -afin d’aller reconquérir au Christ le royaume de -Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame -étaient encore toutes blanches et l’on posait les -vitraux peints de la Sainte-Chapelle. Il séjourna -longtemps, parmi d’autres, au fond d’un monastère -silencieux. Un roi de France, qui pressurait -les couvents, le posséda. Sur la reliure sont -empreintes des armoiries; et, sur les pages de -garde, diverses gens signèrent leurs noms ou<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -collèrent leurs <i>ex libris</i>. Et il n’appartient plus -à personne, mais, ô terreur! à tous. Il est à -la disposition des érudits. Les rayons d’une -bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité -hasardeuse. Il sera peut-être volé; en -tout cas, des paléographes le manieront.</p> - -<p>»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a -tirée de ses retraites; on l’a divulguée ... Ah! -Picrate, je veux te conter les périls nombreux -d’Athênê, et comment son intégrité farouche -fut menacée, et comment elle esquiva, l’industrieuse -et la pudique, les tentatives redoutables. -Picrate, je vais te dire les embûches des savants -et la victoire d’Athênê!...</p> - -<p>»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. -Les Renaissants, tu l’as compris, étaient trop -fougueux et ardents pour triompher de ses fines -astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié -du dernier siècle, se forme une plus dangereuse -armée. Ce sont les philologues!... Ils ne sont -pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge -se dissimule. Ils ont flairé la fraude spécieuse -et juré de dévêtir Athênê de ses voiles. Aux -ruses naïves et involontaires des moines ils vont -opposer les perfides ruses de leur science.</p> - -<p>»Ils sont pourvus d’une patience à toute -épreuve. Ils possèdent une méthode déliée, qui -leur permet de ne s’embrouiller point au milieu -des confusions et des pièges.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span></p> - -<p>»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous -trompe; le texte des écrivains antiques nous -fut légué sous une forme mensongère.»</p> - -<p>»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons -découvrir ces fautes nombreuses, les corriger, -restituer le texte primitif, le dégager de la -gangue qui l’enveloppe.»</p> - -<p>»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils -s’avisèrent bientôt de les classer, de telle -sorte que certains, de mauvaise lignée, pussent -être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres -et multiplient l’erreur initiale. Certains, au contraire, -sont plus dignes de foi, plus anciens, -plus proches des origines: c’est à eux qu’il -convient de s’adresser. Mais avec précaution! -Plusieurs centaines d’années les séparent du -texte primitif; une série d’intermédiaires, plus -ou moins imbéciles, leur a fourni une tradition -sans cesse altérée qu’ils altèrent eux-mêmes ...</p> - -<p>»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!</p> - -<p>»Les règles en sont minutieuses; en outre, -il faut les appliquer avec tact. C’est un art -charmant, qui se donne pour une science, qui -en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande -beaucoup d’adroite imagination.</p> - -<p>»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de -jugement!...</p> - -<p>»En premier lieu, il sied de bien établir la<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> -psychologie du copiste, de discerner le genre -d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un -sot complet et un ignorant absolu, ses bévues -seront très faciles à surprendre, grâce à leur -énormité superbe: un tel homme est béni des -philologues; il ne les induit pas en erreur, sa -bêtise est un gage de sa bonne foi. Mais il y a -le copiste un peu intelligent, à demi lettré. -Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui -nulle confiance. Il fait le malin, prend avec son -auteur des libertés, arrange à son gré ce qui -ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute -ici ou là ses réflexions personnelles, approuve, -conteste, enrichit d’une glose sa lecture, que -sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, -quelquefois; il accomplit sa petite œuvre de -faussaire avec tant d’art que l’on y coupe. Il -vous présente un texte qui, somme toute, se -laisse lire d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, -on ne trouve qu’incohérence et abracadabrance: -alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire. -Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: -très souvent, un texte absurde en apparence -contient plus de vérité qu’un texte tout de suite -intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un -stupide copiste ait eu pour minute le texte d’un -fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les bévues de -l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment -démêler ce compliqué réseau d’inexactitudes?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p> - -<p>»Chaque copiste a ses manies particulières, -ses infirmités spéciales et enfin sa pathologie. -On distingue des sortes nombreuses de distraction: -tel passe des mots, et tel en agglutine -deux, par hasard; tel se fatigue au bout de -quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt -la tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse -tout ...</p> - -<p>»Le philologue éminent considère avec sérénité -ce chaos. Il ne se rebute jamais. Il domine -la situation. Quand il a travaillé des heures et -des heures, compulsé ceci et cela, cela encore -et cela surtout, discuté avec lui-même, avec -l’auteur, avec son interprète, pesé le pour et le -contre dans une balance très juste et très sensible, -évoqué toutes les hypothèses possibles, -d’autres encore, vérifié que son désir de précaution -ne l’a pas rendu trop timide, son impatience -trop audacieux, interrogé les commentateurs, -réfuté maints et maints collègues, il lui -arrive—que veux-tu?—d’éprouver un embarras -cruel et d’être dans le doute irrémédiablement. -Mais il lui arrive aussi, par bonheur, -d’aboutir à une solution très plausible. Et il est -dans la joie!... Oh! presque rien: un verbe, -un adjectif qu’il a remplacé par un verbe ou un -adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... -Ce n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien -un petit mot peut nuire à une belle phrase!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p> - -<p>»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point -élevée aux calmes et philosophiques régions -de l’inutilité ... En quelque sorte, je t’en complimente. -C’est que tu es un optimiste et crois -encore à l’efficacité de l’action. Tu appartiens -à l’ordre des sciences appliquées. Tu as une -âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur -de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, -voies de transport et travaux de canalisation. -Tu es le zélateur du progrès. Tu y as perdu tes -deux jambes, et il te serait insupportable de -penser que le jeu n’en valait pas la chandelle. -Disciple, en outre, d’Eugène Dufour et des positivistes -de naguère, tu attaches beaucoup de prix -à la causalité, tu te préoccupes des efficiences -et tu évalues les rendements. Tu ajoutes à tes -intrépidités de nature la notion du progrès ... -Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! -Mais il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont -point une telle assurance; des âmes inquiètes, et -qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une -œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, -et qui craignent un grand remuement; des âmes -mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que -modérés; des âmes enclines au désespoir, et -qui tâchent de se donner le change ... A ces -âmes, Picrate, la philologie est bonne.</p> - -<p>»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais -<i>la Consolation philologique</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p> - -<p>»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique -du tour servent de passe-temps à de vieux capitaines -retraités. Ils se divertissent à ces -besognes de leurs nostalgies martiales; ils y -consacrent de leur mieux le zèle que jadis ils -employaient à traîner derrière leur cheval une -compagnie de soldats énergiques, ou à ranger -le magasin d’habillement ... Les petits garçons -qui approchent de l’adolescence sont en proie -à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit -pas l’intensité; ils souffrent et présument qu’ils -s’ennuient; leur malaise est vague et poignant: -on leur donne, pour détourner leur attention -d’eux-mêmes, un jouet quelconque et, par -exemple, un bilboquet. La difficulté de réussir -à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique -ardeur et leur esprit qui battait la -campagne.</p> - -<p>»Ah! sois le bilboquet des grands enfants -malades, bonne philologie, ingénieuse et délicate -occupation pour les âmes en peine!... -Parce que tu as en vue, somme toute, la découverte -de la vérité, certaines gens te veulent -identifier à la Science. Ils disent que tu contribues -à la conquête des temps nouveaux. Ils -exagèrent, ayant l’habitude de l’emphase ... -Bonne philologie, nous n’en demandons pas -tant, nous autres! La Science, affirme-t-on, -prépare l’universelle félicité humaine. Tu la<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: -si elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, -tu es inutile, et tu le sais, et n’est-ce pas là -l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec -nul intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a -des hommes et une question sociale et des -gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes -douleurs. Ta splendide sérénité provient -de ce dédain des contingences. Tes ennemis -vont insinuant que tu manques de cœur. -Il se pourrait: tu y gagnes une admirable ataraxie ... -Tu es un précieux exercice spirituel. -Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de -la vie sans faire de scandale. On ne t’en donne -point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô -endormeuse, le choc des réalités brutales; et, -ô tonique, tu fortifies les caractères!...</p> - -<p>»Picrate, quand j’eus recours aux soins de -cette Dame, j’étais malade plus que je n’aimerais -te le conter. Un immense dégoût m’avait -pris, de l’existence journalière. Que te dirai-je? -le sentiment de vivre m’exaspérait. Les causes? -Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais, -depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs -doctrines et de l’une après l’autre je -m’étais féru; et puis, l’une après l’autre, elles -se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte -qu’au lieu de la fleur merveilleuse je ne possédais -plus qu’une chose flétrie, mal odorante et<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent -l’odeur de ces morts successives, au point d’incommoder -ma tête ... Si je me sers de métaphores -pour te révéler mes tristesses, Picrate, -ce n’est pas que je te refuse ma confidence. -Mais à quoi bon ternir de turpitudes cet entretien? -Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; -et nulle intimité n’exige un tel abandon -des pudeurs principales. Du reste, il t’est -loisible d’interpréter la métaphore humainement. -Mets-y du rêve et de la sensualité, de -l’amour et de la jalousie, de l’orgueil et de la -faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai -pareillement adorées, croyant toujours adorer -la même,—une surtout, blanche et langoureuse, -et qui avait une voix si câline qu’à seulement -l’écouter on était enseveli en elle. Je -l’ai entourée d’une tendresse si perpétuelle -que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté, -pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour -vivre de sa vie, parce que, moi, je n’avais pas -songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu voudras: -mon aventure est celle de la plupart, -avec des vilenies, je te l’indique.</p> - -<p>»Une rancune singulière contre tout m’incitait -à des violences farouches, et peu s’en -fallut que mon nihilisme ne demeurât point -théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, -alors, avaient le goût de faire éclater des<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de -me joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils -généralisaient indûment leurs opinions individuelles -et abusaient de leur désespérance ...</p> - -<p>»Je me suis enfermé, Picrate, dans une -étroite et vulgaire chambre, analogue aux -cellules des moines, sauf quelques meubles -Restauration, d’un acajou plaqué, que je tenais -de ma famille. J’ai rassemblé autour de moi -Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les -recensions de ses manuscrits, tout l’attirail de -sa critique. J’ai assigné à mon labeur cette -tâche: établir le texte du <i>Timée</i>. J’ai renié -carrément ce qui n’est pas le texte du <i>Timée</i>. -Je me suis retranché de la vie.</p> - -<p>»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement -philologique. Ah! oui, les premiers temps, -erraient dans ma cellule des bouffées mortelles -de souvenirs, comme, les nuits d’été, vous -arrivent des aromes de roses lointaines et que -l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un -fantôme habitait avec moi. Je l’avais, sans le -vouloir, enclos entre les quatre murs de mon -réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais -sur mes cheveux son souffle et sur mon front -ses belles mains. Cette douceur m’était si alarmante -que vite je m’acharnais à mon travail.</p> - -<p>»Je me rappelle un soir de septembre,—un -ciel bleu vert où des lueurs circulent ... Dans<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient, -les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers -étaient noirs. Les platanes embaumaient. -Des vols d’hirondelles ivres de légèreté -passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements -stridents; les chauves-souris faisaient -leurs cent tours. J’eus l’imprudence de m’abandonner -au charme délicieux de l’heure, de -négliger ma discipline et de laisser le cher -fantôme m’environner de ses caresses ... -Ensuite, de lourds nuages couvrirent le ciel, -et les feuillages immobiles furent plus pesants. -La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, -chargé d’orage. En gouttes rares et larges, la -pluie tomba. Des effluves voluptueux montèrent -du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit -à bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle -romance italienne, lascive et pâmée. Et mon -âme, emportée au cours de cette mélodie -d’extase, en suivait la folie vibrante et s’exaltait -à quelquefois la devancer. Une note, soudain, -parut émerger du milieu des autres et -s’éleva si haut, si haut, s’amenuisant, qu’une -terreur me prit de la voir se briser en éclats et -se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. -Un coup de tonnerre retentit, qui tua -la frêle note au ciel!... Il me sembla que le -monde croulait.</p> - -<p>»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -tragique accident!... Picrate, si je t’ai conté -cette anecdote un peu niaise, c’est afin que -tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité -lorsque j’en vins à me soigner par la -philologie. Ainsi, après la guérison, les malades -reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède -au moyen de leur photographie «avant» -et «après».</p> - -<p>»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader -de l’extrême intérêt qu’avait pour moi -le texte du <i>Timée</i>. A vrai dire, j’aurais pu tout -aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des -logogriphes, comme «l’Œdipe» de tel «café -de l’Univers». L’essentiel est que l’on s’applique: -c’est le premier point du régime. Ce -travail, à cause de l’attention qu’il exige, m’absorba. -Tant de minutie indispensable ne permet -pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en -resultedes vertus aimables, qui ne font pas de -bruit, pas beaucoup de besogne non plus.</p> - -<p>»J’ai connu de charmants philologues.</p> - -<p>»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et -joli, s’il racontait, avec simplicité, leurs existences. -Comme les saints, presque tous ont, à -l’origine de leur vocation grave, une petite période -de péché. Le renoncement implique que -l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou -bien il est dépourvu de valeur. De pauvres -diables, qui sont nés sans chimère et qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues -ou bureaucrates et continuent jusques -au dernier jour à n’être ni voluptueux ni chimériques. -Il y a aussi des saints de ce modèle, -des saints médiocres. Mais François d’Assise, -avant que de vêtir le froc, mena, par les chemins -d’Ombrie, une vie très folâtre et même -un peu dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher -en compagnie de camarades opulents, -ordonner avec eux de riches cortèges, se parer -d’étoffes luxueuses et jouir de la beauté des -femmes. C’était une âme d’une surprenante -gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la -rigueur de la règle, ni la fatigue des méditations, -ni le prestige des stigmates ne vinrent à -bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant -des fâcheuses souillures, se spiritualisa. -Comme la chair, encore émue des voluptés de -naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur -des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais -sans épines, furent marqués de sang; les -feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans -le petit jardin qui est au creux de la vallée -d’Assise, non loin de la Portiuncule.</p> - -<p>»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de -sang parmi les études critiques de quelques -philologues!...</p> - -<p>»L’un d’eux était un grand corps maigre et -gauche, qui marchait en rasant les murs comme<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée -sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient -de fins cheveux jaunes, et qu’allongeait une -barbiche. Il avait les plus frémissantes mains -que j’aie connues. Il semblait importuné d’une -perpétuelle inquiétude, et l’on prenait pour de -la timidité maladive le silence où il s’enfermait. -A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, -effaré, vers sa lointaine solitude. Il me supportait -mieux que d’autres, parce que je limitais la -causerie à des questions de grammaire. Nous -avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et -je n’ai vu ses yeux qu’une fois. Ils se levèrent -du livre et regardèrent devant eux une image -illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il -n’y en eut pas d’autres, verts ainsi qu’une eau -profonde, et d’une mélancolie effrayante! Je -me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il -fit un brusque effort, écarta le rêve et s’inclina -de nouveau sur le livre ... Il est mort très jeune, -laissant une œuvre abondante, d’une érudition -formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on -m’a raconté, plus tard, que son adolescence avait -été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il n’eût -le sort d’un grand amoureux légendaire et, par -exemple, de ce Paolo que Dante Alighieri -montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le -vent les emporte tous deux, unis par leur amour -coupable et plus fort que la mort!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> - -<p>»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo -Malatesta, s’il avait été philologue, eût évité la -fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée -ne lui vint-elle pas de préparer une édition du -<i>Lancelot</i>? Elle serait aujourd’hui précieuse.</p> - -<p>»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste -excellent. Il se consacrait à Catulle. Et rien au -monde n’existait pour lui que Catulle. Son ignorance -de tout le reste lui permettait de ne point -se disperser. Aux environs de 1880, un jour, -comme nous causions, il interrompit l’un de -mes propos où la République, je ne sais comment, -se trouvait nommée par cette phrase -que j’ai retenue:</p> - -<p>»—L’empereur Napoléon III n’est donc -plus sur le trône de votre pays?...</p> - -<p>»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III -était mort en Angleterre, il y avait sept ans: il -m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait au -fond d’un collège, dans une petite chambre -aux fenêtres gothiques, encadrées de lierre et -bordées de géraniums. Il vivait là depuis longtemps -et oubliait que le monde s’étend hors des -limites d’une quotidienne promenade. En suivant -les fraîches allées de Magdalen, les rives -du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait -son opinion sur les mérites respectifs des manuscrits -divers de son auteur: certains étaient -ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -déblatérait contre leurs abominables vices, il -me disait qu’il n’était point leur dupe; d’autres -avaient son adoration: ainsi le <i>Bodleianus 129</i>, -qui contient le texte le moins altéré.</p> - -<p>»Oxford est une ville docte et agréable, -composée de palais, de jardins et de pelouses. -Sur les murailles sculptées des chapelles et des -tours, sur les crénelures des faîtes, les feuillages -mêlent leur verdure sombre aux tons gris -et roux des pierres anciennes. Je regrette que -des étudiants nombreux en gâtent le silence. -Autrement, il serait très doux de s’y installer, -en bon humaniste, à «courre d’un trait <i>l’Iliade</i> -d’Homère»!...</p> - -<p>»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. -Les élèves ne le gênaient pas, et d’ailleurs -rien ne le gênait: il négligeait le monde -extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté -d’isolement.</p> - -<p>»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que -non pas!... Et même il se plaisait à des discours -licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il -était avec Lesbie!...</p> - -<p>»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du -reste, nulle jalousie ne l’animait contre ce -rival; et ils vivaient en bonne intelligence; -c’est le plus curieux ménage à trois que j’aie -connu.</p> - -<p>»Mon ami s’accommodait sans peine du<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> -partage et, si je ne me trompe, s’en flattait à -part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute -bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de -cœur oblige à bien des complaisances. Il poussait -la désinvolture jusqu’à s’approprier les -mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. -Il avait adopté ce passionné poème: «Donne-moi -mille baisers, puis cent et puis encore -mille; donne-moi tant de baisers que nous -n’en sachions plus le nombre!...»</p> - -<p>»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit -pas de me connaître depuis une heure pour -me mettre au courant de sa liaison. Même, il me -révéla sans pudeur les charmes particuliers de -la belle, me raconta ses formes ni grêles ni -lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, -la chaleur de son corps et l’entrain de son -abandon. Quand il était sur ce chapitre, ses -regards s’allumaient.</p> - -<p>»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai -l’assurance qu’il lui était fidèle et n’accordait -qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et je conserve -de lui le souvenir de l’un des hommes -les plus sensuels qui m’aient livré leur confidence ... -Il y a des vers de Catulle qui sont fort -innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, -dont il se délectait ...</p> - -<p>»Je le condamne pour cela. Il faisait un -mauvais usage de la philologie. Je veux dire qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> -la détournait de son objet principal, qui est -l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui -fut redevable d’une diversion très avantageuse: -Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il avait -prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de -son tempérament!...</p> - -<p>»Mais un véritable philologue ne se prodigue -pas ainsi. Attentif à la seule correction du -texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne -se monte pas la tête; il est calme et indifférent -aux luxures d’Athènes ou de Rome. Il ne -se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus -qu’il ne prend parti pour Eschine contre Démosthène -ou réciproquement. Il domine ces choses; -il ne s’occupe que des phrases, et il les traite à -peu près comme un digne médecin ses plus -belles clientes: nous méprisons, Picrate, le -docteur à qui le négligé indispensable d’une -dame suggère d’autres idées que médicales!</p> - -<p>»Le véritable philologue a de si chastes -yeux qu’il ne s’aperçoit même pas des tendresses -incluses dans les vieux livres. Le texte -auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, -pédantesque, imbécile ou luxurieux: n’importe! -c’est du grec contemporain de Périclès ou -d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!</p> - -<p>»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut -mon vieux maître: et je voudrais, pour te -parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -un langage de gratitude et de vénération. -Je l’admirais et je l’aimais.</p> - -<p>»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi -de ces paysages africains où jadis se dressaient -des capitales musulmanes, et qui avaient -de beaux jardins, des citadelles et des fontaines -fraîches. La vie y fut passionnée et superbe. -Tout a disparu; le désert s’est installé sur la -ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant -le sable, quelques pierres des monuments, on -ne sait plus où elles furent posées: elles sont -mortes.</p> - -<p>»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, -je voudrais que tu comprisses bien ce mot ... -Il ne subsistait plus en lui nul espoir,—songe -à cela!—pas même l’un de ces espoirs inavoués -que tous les hommes cachent au fond -d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une sorte -de raison vague de ne pas mourir, afin d’être -là pour le cas où, demain, qui sait?... Il n’attendait -rien de l’avenir, pas plus qu’il ne gardait -rien du passé. Il usait sa vie.</p> - -<p>»Certains pessimistes sont des gens à peu -près joyeux. Leur indignation ne prouve que -leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait -aucunement. Je pense qu’il avait cessé de -croire à la distinction du mal et du bien.</p> - -<p>»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait -pas de patrie. Il était né dans la Pologne russe<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -d’une mère italienne et d’un père français. Il -étudia dans les universités allemandes et vint -à Paris de bonne heure. Il enseigna quelque -temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à -Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt -dernières années de son existence, dans une -solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi -les savants.</p> - -<p>»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai -su qu’elle avait été magnifique,—utopiste et -métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il se -figura que les synthèses idéologiques correspondent -à des réalités. En outre, les doctrines -de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il rêva -d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous -les microcosmes particuliers dans une même -possession du Cosmos idéal et réel. Et il échafauda -les grands palais dialectiques de sa philanthropie -spirituelle; il construisit, en blocs -d’idées, ses phalanstères. Que te dirai-je? Il -eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est -point elles qui le déçurent; mais davantage la -part qu’il prit à des révolutions chez nous. Il -vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire -au delà de ses appétits journaliers. Il me -semble aussi que le seul effort d’une si lucide -pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable -désastre ... Mon maître fut la victime d’une -double illusion lorsqu’il s’imagina que les métaphysiques<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> -concordent avec des substances -transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, -et le réveil lui dut être rude!... Dès lors, -comme si un grand coup de vent avait passé au -travers de son âme, saccageant tout, il renonça -au double rêve intuitif et actif dont il s’était -épris fougueusement.</p> - -<p>»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces -grandes envolées de son audace juvénile? Personne -n’eut moins l’air d’un Prométhée que -ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le -voyant trottiner par les rues, pour un quelconque -petit vieillard qui occupe à des promenades -vaines le désœuvrement de ses derniers jours. -Cependant il se dépêchait, soucieux de l’heure, -car il avait réglé de la façon la plus rigoureuse -l’emploi de son temps.</p> - -<p>»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le -rez-de-chaussée d’un ancien hôtel seigneurial, -déchu de sa splendeur et divisé en pauvres logements. -Je ne suis jamais entré chez lui; jamais -il ne m’y invita. Je le rencontrais au Jardin des -Plantes, où, chaque après-midi, d’une heure à -deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», -et il me répondait: «Je vous salue!» Il me -donnait le bras, s’excusait de l’importunité -grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire -éviter les flaques d’eau. Car il était d’une -extrême propreté. Son costume, très élimé,<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -toujours le même quelle que fût la saison, -n’était endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. -Il n’y voyait guère, et il profitait de ma -conduite pour se couvrir les yeux de grosses -lunettes très noires, à peine transparentes: -«Économisons, disait-il, notre vue!»</p> - -<p>»Nous suivions, tous les jours, les mêmes -allées; nous nous asseyions sur un banc, du -côté des ours, un banc moins élevé que les -autres et qu’il avait choisi. C’était le seul où -ses jambes fussent assez longues pour toucher -le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il -appuyât son menton sur ses deux mains, au -sommet de sa canne solide. Et il restait là, -immobile, la tête en avant, silencieux. De temps -en temps, il se soulevait un peu, tirait de sa -poche un chronomètre à répétition qu’il faisait -sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis -à l’heure. Mais nous avons encore quelques -minutes ...» Je regardais son fin visage, entièrement -rasé. Deux longues rides descendaient -de ses narines jusqu’au bas de ses joues. La -ligne de sa bouche était droite, nettement marquée, -et n’indiquait ni amertume ni résignation. -Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, -quelque trace des vieux espoirs ou la souffrance -de l’échec. Non, rien!...</p> - -<p>»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère -m’irrita. Je hasardai un bout de phrase sur<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix -calme, il me signifia:</p> - -<p>»—Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes -non plus. Aucune abstraction n’importe. -Cela est nul et non avenu ...</p> - -<p>»Il ajouta, pour lui-même:</p> - -<p>»—Et le reste pareillement.</p> - -<p>»Comme je voulais en avoir le cœur net, je -m’aventurai:</p> - -<p>»—Maître, et la philologie?</p> - -<p>»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, -sans doute, mais surtout avec angoisse. -Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je -crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son -maxillaire sur le dos de sa main ...</p> - -<p>»C’était un jour de la fin de l’automne, gris -et humide, où il ventait et où il faisait froid, une -de ces journées de détresse morne où l’ennui -vous pèse, où la solitude vous étreint. Les -petites filles d’un orphelinat passèrent, deux à -deux, en rangs, la tête coiffée d’un bonnet noir, -les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus -le tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à -pleurer. J’eus la sensation d’une telle tristesse, -universellement répandue parmi toutes les possibilités -monotones de la vie, que j’en aurais -crié. Je me contins, et c’est à peine si je pus -articuler ces mots:</p> - -<p>»—Et la philologie, maître? Répondez-moi!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span></p> - -<p>»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ...</p> - -<p>»La grêle clochette d’un couvent ou d’un -hôpital commença de tinter, lamentable, agaçante. -A ce signal, le vieillard se leva et, courtois -comme d’habitude, me demanda:</p> - -<p>»—Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne -vous dérangez pas pour me reconduire, s’il -vous plaît!...</p> - -<p>»Nous sommes partis ensemble, lui à mon -bras et moi nerveux, impatient de sa lenteur. -Il me dit:</p> - -<p>»—Vous allez un peu trop vite, je vous -laisse ...</p> - -<p>»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: -«Serviteur!...» où il mettait toute sa -politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais -voulu l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée -le suivait, confuse de l’avoir chagriné peut-être. -Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table -et travaillant.</p> - -<p>»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai -timidement. Il fut affable et cérémonieux ainsi -que toujours, et il ne fit aux incidents de la -veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés -à notre banc, je l’interrogeai sur un passage -du <i>Phédon</i>; il m’exposa son opinion volontiers. -Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. -Je risquai:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p> - -<p>»—Cette philosophie est-elle la vôtre?</p> - -<p>»Il me répondit:</p> - -<p>»—La philosophie de Platon m’est indifférente!...</p> - -<p>»Et, comme désireux de couper court à -d’autres questions, il ajouta:</p> - -<p>»—Je ne m’occupe que du texte de Platon. -Cela est concret. Voilà tout!</p> - -<p>»Je lui dis:</p> - -<p>»—Maître, quand vous avez choisi Platon -pour l’objet de vos études, est-ce le philosophe -ou le poète qui vous tenta?...</p> - -<p>»Il me répondit:</p> - -<p>»—Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte -à corriger. D’ailleurs, il ne s’agit pas, en l’occurrence, -de tentation, veuillez le croire: ces besognes -auxquelles nous consacrons notre vain -loisir n’admettent nulle concupiscence, même -spirituelle.</p> - -<p>»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir -importuné par mes questions. J’en conçus un -vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il -avait dû, la veille, aller chez son médecin: ses -yeux étaient plus malades.</p> - -<p>»—C’est une merveille!—s’écria-t-il;—le -médecin voudrait m’interdire l’usage de mes -yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à -la fin de ma vie, à condition que j’aie la bonne -grâce, évidemment, de ne me pas éterniser!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p> - -<p>»Je m’affligeais. Il reprit:</p> - -<p>»—L’homme de l’art pose cette alternative. -Si je m’engage à ne lire que mon journal, vingt -minutes tous les matins, je garde assez de vue -pour me vanter de ne pas être aveugle; si je -m’obstine à mon travail, c’est une affaire réglée: -dans six mois,—un, deux, trois, quatre, cinq, -six,—le noir!</p> - -<p>»Je m’écriai:</p> - -<p>»—Maître, maître!...</p> - -<p>»Il continua, riant presque:</p> - -<p>»—Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou -cinq mois j’aurai terminé mon travail; alors, -vous comprenez, je m’en moque!...</p> - -<p>»—Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!...</p> - -<p>»Il répliqua:</p> - -<p>»—Pourquoi m’acharnerais-je à posséder -des yeux inutiles?</p> - -<p>»Je lui citai ce vers poignant que prête à son -Iphigénie moribonde le poète ancien: «Il est -doux de voir la lumière du jour!...» Il me répondit -en souriant:</p> - -<p>»—Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse -et crédule; en outre, à la veille de se -marier. Il convient qu’elle s’imagine que les -paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant -ce vieillard, des maximes où se complaît l’âme -d’une gentille fiancée, dont le père est le Roi<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? -Cette parole de <i>l’Imitation</i> me vaut mieux: -«Qu’y a-t-il à voir? De l’eau, de la terre, de -l’air, du feu et les divers composés de ces quatre -éléments!...»</p> - -<p>»Je m’écriai:</p> - -<p>»—Maître, vous vous sacrifiez à la -Science!...</p> - -<p>»Il me dit:</p> - -<p>»—Évitons l’emphase et méfions-nous de -ces grands mots abstraits auxquels on met des -majuscules: car ils sont, en général, très -pauvres de signification. Qu’est-ce que la -Science? Il existe des sciences nombreuses, -qui diffèrent les unes des autres par leur méthode -et par leur objet. Chacune d’elles a ses -infirmités. Surtout je n’aperçois aucune raison -de penser qu’elles doivent jamais se réunir -pour former un tout cohérent: la Science. Il -faudrait supposer que chacune d’elles se puisse -achever parfaitement et que leur totalité corresponde -à la totalité de ce qui est. Le hasard -serait prodigieux!... Laissons de côté la Science -et les illusions de la petite Iphigénie.</p> - -<p>»—Maître, vous ne croyez pas à la -Science?</p> - -<p>»Sans élever la voix, du même ton qu’il -avait pour me dire bonjour ou constater que -deux heures allaient sonner, il me répondit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p> - -<p>»—Non.</p> - -<p>»J’argumentai:</p> - -<p>»—Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, -votre vie?...</p> - -<p>»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. -Il se mura dans ce silence auquel je m’étais -heurté déjà.</p> - -<p>»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe -étonnante bouleversa le monde des philologues. -Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur -ma destinée une véritable influence. Elle fut -terrible; et si je suis prêt à la trouver, avec -toi, un peu comique maintenant, c’est que les -choses, à distance, perdent beaucoup de leur -gravité.</p> - -<p>»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions -et Belles-Lettres, un jeune helléniste des -plus distingués annonça une grande et bonne -nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, -au cours de fouilles qu’il pratiquait en -Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un -texte fragmentaire du <i>Phédon</i>.</p> - -<p>»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne -Égypte. On le composait d’une plante -admirable, que les Grecs nommaient <i>byblos</i> et -qui abonde dans le Delta. La racine de cette -plante servait de nourriture aux gens du -commun. Avec les fleurs on faisait des guirlandes -pour les autels des dieux. On employait<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -les fibres à fabriquer des tissus solides, voiles -de navires, étoffes variées, et des cordages et -même des chaussures, enfin du papier. Les -livres n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: -on les développait à mesure qu’on les -lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus -jusqu’à notre époque; ils se cassent et -se détériorent quand on les manie, l’écriture -en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant. -La plupart ont disparu, soit que leurs -possesseurs primitifs aient négligé d’en prendre -soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient -depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs -de tombeaux. C’est dans les sarcophages, -en effet, que se réfugia, précautionneuse, -Athênê égyptienne, le sol de ce pays ayant la -noble qualité de garantir de la corruption les -objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut -l’intention subtile et narquoise de la Vierge -antique lorsqu’elle imagina ce plus fin de ses -stratagèmes.</p> - -<p>»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante -sollicitude, que celle de ces gens qui voulaient -avoir auprès d’eux, pour dormir leur -dernier sommeil indéfini, les beaux livres où -leur âme s’était exaltée durant leur vie éphémère. -On entourait leurs corps de bandelettes, -on leur sanglait étroitement les bras, on appuyait -sur leurs cuisses leurs mains rigides.<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span> -Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient -plus les papyrus mémorables et que leurs -yeux n’éveilleraient plus, au long des lignes régulières, -la virtuelle pensée. Athênê égyptienne -leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux -amour superflu de quelques-uns de ses écrits.</p> - -<p>»Mais elle devina que les voleurs de livres -s’empareraient de ce trésor et le gaspilleraient. -Or, écoute! On entourait les momies de cartonnages -qu’ensuite on recouvrait de peintures. -Eh bien! ces cartonnages sont faits de papyrus -collés les uns contre les autres: de sorte qu’il -suffit de les détacher avec prudence les uns des -autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, -comptes de cuisine, circulaires ou prospectus, -des poèmes, Picrate, et des philosophies!</p> - -<p>»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê -eut recours aux crocodiles! Cet animal méchant -et glouton jouissait, en certains nomes et, par -exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait -ses temples, ses prêtres et ses adorateurs. -Quand il mourait, on le momifiait devant que de -le conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. -Et, pour cela, on le vidait de ses entrailles,—comme -un homme!—Mais afin que -son cadavre sacré conservât bon air et put encore, -si j’ose dire, plastronner, on ne manquait -pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur -habile restitue des formes replètes à la<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -perruche, hélas! défunte, de quelque vieille -fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on -employait des papyrus, on les lui fourrait dans -le corps en guise de boyaux inaltérables. Ces -ventres de reptiles amphibies étaient une cachette -excellente que ne méconnut pas Athênê.</p> - -<p>»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un -cortège, réglé selon le rite, conduit au seuil de -l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce bourgeois -de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis -les pleureuses, autour de la momie luisante de -peinture neuve. Des chants et des cris. Une -liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent -le deuil de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils -dissimulent pour longtemps et sauvegardent -les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier -divin, qu’a tracé sur le cartonnage un -artisan, c’est le symbole de la résurrection,—oui, -le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...</p> - -<p>»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces -papyrus fragmentaires et mortuaires des poésies -de Bacchylide que maints siècles ne lurent -point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre -de sournoise dialectique, les mimes -d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et Ménandre ... -De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais -mieux quand je ne savais de ce comique que ce -vers dont la mélancolie est ravissante: «Celui -que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span></p> - -<p>»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: -on possédait un papyrus du <i>Phédon</i>. Il est possible -que tu éprouves, Picrate, de la difficulté à -t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce -papyrus nous était donné comme antérieur -d’onze ou douze siècles au <i>Bodleianus</i>, que le -<i>Bodleianus</i> est le plus ancien manuscrit de -Platon que l’on connaisse, et que ce papyrus -enfin devait être à peu près contemporain -de Platon!</p> - -<p>»Le jeune savant ayant fait cette communication, -la sérieuse assemblée se félicita. Les -bonshommes las s’animèrent; leurs visages, -soudain, parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. -Les spécialistes furent verbeux, voire -éloquents.</p> - -<p>»L’Europe érudite s’agita. Les journaux -doctes, en tous pays, célébrèrent cet événement -considérable.</p> - -<p>»Pendant quelques jours, les hellénistes -eurent un air de fête, en vérité. Leur existence -morne et routinière était embellie. On les vit -souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon -ne devait-il pas les visiter? Platon lui-même, -revenu des âges lointains, Platon!... Lui, réellement -lui!... Il leur faisait cette politesse.</p> - -<p>»Picrate, imagines-tu l’arrivée aux enfers -d’un vieux philologue qui, cinquante ans, n’a -fait que travailler sur le texte des écrivains<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -antiques? Il n’a cure du dieu Pluton, ni des -trois juges, Minos, Éaque et Rhadamante. Il -ne songe qu’à rencontrer les ombres vénérables -et sublimes des poètes, des historiens et des -philosophes, à les voir, à les entretenir, à les -complimenter. Eh bien! cette fois, sur terre, -Platon faisait toutes les avances ... On allait -connaître Platon!</p> - -<p>»Je partageai cet enthousiasme. Du moins, -j’en ressentis quelque chose ... Il me sembla que -mon vieux maître, lui, se réjouirait plus encore -et trouverait là sa récompense.</p> - -<p>»Je guettai sa venue au Jardin des Plantes. -J’attendis que nous fussions installés sur notre -banc, pour lui annoncer la miraculeuse nouvelle -et assister à son plaisir. Qu’il m’eût été -doux, Picrate, de voir, à mes paroles, un peu -de joie entrer dans l’âme du cher homme et -l’éclairer! Ce résultat de mon propos, je l’escomptais -avec une sorte d’égoïste ardeur. -L’immensité de son découragement terrible -m’avait torturé au point d’exciter ma haine et -ma fureur: j’en voulais à son nihilisme,—non à -lui! mais à son nihilisme,—comme à un ennemi -qu’on aperçoit qui vous gagne et vous conquerra. -Dans mon désir d’imposer au vieillard -un motif de bonheur, il y avait, je crois, un peu -de la méchanceté qui pousse certaines gens à -gâter le bonheur d’autrui parce qu’il les offense.<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -Oui, son désespoir définitif et adopté résolument -me provoquait!...</p> - -<p>»Je m’assis auprès de lui. Avec lenteur, -ménageant l’effet, le préparant, l’amenant de -loin pour le faire éclater, je savourai l’approche -de cette minute où l’immobile visage, appuyé sur -la canne lourde, frémirait. Tel fut mon cabotinage -passionné. L’immobile visage semblait -figé, mais j’épiais le sursaut final qui le secouerait, -j’en avais l’assurance.</p> - -<p>»Il ne broncha point.</p> - -<p>»Quel agacement j’éprouvais à le trouver -invulnérable et comme cuirassé de triple ataraxie! -Je lui dis, piteux:</p> - -<p>»—Maître, c’est une grande nouvelle! -<i>Plato redivivus.</i> Le monde savant se réjouit.</p> - -<p>»Il répliqua, tout uniment, sans bouger:</p> - -<p>»—Le monde savant déchantera.</p> - -<p>»Je crus—ah! contre toute vraisemblance—qu’il -se faisait un jeu de me narguer. -Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû -et, sur le ton pressant d’un interrogatoire, je -lançai:</p> - -<p>»—Parce que?</p> - -<p>»Sans marquer le moindre étonnement de -ma véhémence insolite, il me répondit:</p> - -<p>»—Parce que le monde savant est frivole. -Aussi bien, mon ami, vous verrez.</p> - -<p>»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement.<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -Je le compris bientôt. Et alors, la lucidité -de ses terribles certitudes m’épouvanta.</p> - -<p>»Picrate, je ne sais si la suite de mon -récit ne te paraîtra pas comique et dérisoire. -Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique des -événements humains ne tient pas à la gravité -des intérêts débattus,—lesquels, au regard -d’une pensée un peu haute, se valent et ne -valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il -s’agisse du texte du <i>Phédon</i> ou de la conquête -des empires, toutes choses qui se résorbent -dans l’espace et dans le temps, le drame n’est -poignant que par l’intensité continue d’un effort -et la brutalité d’un échec, parce qu’alors -il est un emblématique épisode de la grande -débâcle humaine.</p> - -<p>»Il arriva que, le premier émoi passé, les -philologues réfléchirent. A leur félicité naïve et -sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de -jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils -avaient fait un retour sur eux-mêmes. Ils se -demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir -besoin d’un hasard tel pour que le texte de -Platon fût rétabli en sa teneur exacte. Leur -science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent -de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire -que Platon ne revenait qu’afin de confirmer -leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir -d’être couverts désormais par l’autorité de<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -Platon. Quel succès pour leurs méthodes!... -Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne -me trompe, reconstitua sur un fragment de son -ossature, imagine, Picrate, qu’on annonce à -Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire, -désireux de contrôler son portrait. S’il -dit: «Oui, je me reconnais; c’est bien moi!» -Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le -dos plus rond, le ventre moins bombé, les -jambes plus courtes, les oreilles moins évasées, -la queue autrement faite que le supposa Cuvier, -Cuvier y perd sa réputation. Cuvier, en tout -cas, passera de mauvais moments, cependant -que le redoutable archétype, signalé dans les -glaces de quelque pôle par des Esquimaux -vagues, sera en route vers nos climats. Le -voyage est long.</p> - -<p>»Autant en advint de nos philologues. Leur -archétype s’éternisait dans les brouillards -jaunes d’Albion.</p> - -<p>»Son possesseur ne se hâtait aucunement -de le divulguer. Il n’était point hélléniste assez -pour le lire avec sûreté, le publier: il s’adjoignit -un technicien. Le temps durait. Et ces deux -hommes apparurent, de loin, dans le mystère -de la distance, tels que des prêtres sublimes -qui accomplissent une cérémonie occulte. -Ils préparaient la redoutable épiphanie du -Dieu ... Des prêtres, oui; mais démoniaques<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -bientôt. Et le Dieu,—ah! satanique! Les -dévots qui attendent une révélation se méfient, -craignent l’erreur; et leur émoi combine avec -l’amour du Dieu la peur du Malin.</p> - -<p>»Le texte de Platon n’est pas le même selon -le savant M. A., le subtil M. B., le timide M. C., -le compliqué M. D., le raisonnable M. E., l’indolent -M. F., et ce casse-cou de M. G. En -temps ordinaire, chacun de ces messieurs -porte à la boutonnière son originalité, s’enorgueillit -de ne ressembler à personne et enfin -ne dédaigne pas un peu de fantaisie ingénieuse. -Corriger un gros pataquès, ce n’est rien; -certes, une «jolie conjecture», bien hasardeuse, -fait plus d’honneur à qui la trouve. Et -il y a, dans les académies, assez de place pour -la grande variété des philologues ...</p> - -<p>»L’hypothèse est libre, multiple, accueillante -aux diversités. Mais la vérité, non pas! -Avec elle, point d’accommodements; c’est tout -ou rien. Elle est impérieuse, ennemie des -nuances, brusque!</p> - -<p>»Eh bien! Picrate, on n’y songeait plus, à -la vérité; on n’y songeait, du moins, presque -pas. Les militaires, pour peu que se prolonge -l’ère pacifique, oublient complètement l’éventualité -de la guerre, qui est pourtant la raison -de leur discipline. Alors, ils s’occupent à des -parades, à de belles manœuvres où se déploie<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -leur virtuosité ... Les philologues, pareillement, -insoucieux d’un retour offensif de l’ennemi, -s’amusaient à de bien charmants exercices, témoignaient -d’une magistrale audace en pure -perte et hasardaient n’importe quoi avec -plaisir ... Or, tout à coup, la vérité, comme la -guerre, éclate!... On était si tranquille! Une -pensée vaillante et généreuse vous anime -d’abord: l’espoir des galons à conquérir. Et -puis on réfléchit que le succès de l’aventure est -douteux: on s’inquiète. Et puis on s’affole; et -puis on déteste cette calamité qui survient à -l’improviste; et puis, si l’on était libre, on s’esquiverait. -Impossible: on est engagé!... Ah! -Picrate, comment t’expliquer cette haine que -soulevèrent les deux Londoniens maléfiques?</p> - -<p>»Réfugiés là-bas dans leur île, avec leur -brandon de malheur, comme on les maudissait, -comme on les chargeait d’imprécations et de -rancunes! Comme on aurait voulu, au moyen -de ces sortilèges meurtriers qui franchissent -toutes distances, les tuer!... Picrate, de bons -et doux vieillards qui ne feraient pas de mal à -une mouche devinrent enragés et féroces. J’en -connais qui eussent percé d’un fin poignard, au -cœur, l’effigie de l’égyptologue et de son exécré -complice. J’en connais qui eussent, avec de -fausses clés, des pinces-monseigneur et l’attirail -des malandrins, cambriolé le papyrus pour<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -le détruire et pour se délivrer de sa menace. -Des velléités criminelles et absurdes hantèrent -ces pauvres âmes ingénues!</p> - -<p>»Chacun des bonshommes craignit, non -moins qu’un échec personnel, le triomphe insolent -d’un collègue. Quel serait l’élu de Platon? -A., B., ou C., ou F.? Ah! qui? Mais, à coup sûr, -un autre!... L’attente de la vérité prochaine -donnait à chacun des scrupules, une conscience -plus nette de ses torts, de ses libertés excessives. -Subitement on se rendait compte de sa -désinvolture. <i>Mea culpa, mea culpa!</i> Hélas! -par actions et par omissions, j’ai péché ... Si -tard s’en repentir? Oui, à l’heure du châtiment. -A l’heure où survient Platon vengeur, les mains -irritées, jaloux d’arracher les broderies vertes -des parures académiques, les plaques, les cordons, -les cravates des ordres illustres sur -les poitrines orgueilleuses! Dégradation, déchéance!... -Eloignez de moi, Platon, ce calice. -S’il faut à votre colère des victimes, Platon, prenez -A., B., C., D., E., F., etc. Pas moi, pas moi! -Surtout, pas moi tout seul! S’il vous faut moi, -n’épargnez personne; principalement, n’épargnez -pas un tel ni un tel.</p> - -<p>»Ah! Platon détestable!... Ce revenant!... -Qu’est-ce qu’il avait, à surgir de sa tombe? -Est-ce que le passeur de l’onde stygienne l’écartait -de son bac? Avait-on négligé l’obole suprême<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -du péage, ou les sacrifices propitiatoires? -Au Styx, Platon, au Styx! Tu dois laisser -tranquilles les vivants. Ce n’est pas la place des -morts ici-bas. Au Styx, les morts! Va-t’en boire -l’eau du Léthé. Ce breuvage convient aux défunts -en peine d’oubli. Bois du Léthé: tu oublieras -un peu ton texte, auquel tu sembles -attaché plus vaniteusement qu’il ne sied à une -ombre!...</p> - -<p>»Ils se tourmentaient ainsi.</p> - -<p>»J’allai trouver mon vieux maître. Je lui -racontai la grande tribulation des philologues. -Il sourit un peu:</p> - -<p>»—Je vous l’avais dit.</p> - -<p>»Certes, ils déchantaient. Mais lui?</p> - -<p>»—Je me dépêche. Mes yeux me faussent -compagnie. Je les fatigue, mais j’emploie tout -leur effort. J’ai besoin d’eux encore cinq semaines. -Je pense qu’ils pourront aller jusque-là.</p> - -<p>»Une question me tentait,—et je n’osais pas -la formuler:—si Platon était à la veille de tout -démolir, pourquoi bâtir encore? si le désastre -était imminent, pourquoi s’acharner à augmenter -les prochains décombres? Je hasardai:</p> - -<p>»—Maître, vos collègues ne travaillent -plus. Ils attendent.</p> - -<p>»Mon maître dit:</p> - -<p>»—Ils sont frivoles!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p> - -<p>»Avait-il donc en soi tant d’assurance? -Était-ce l’orgueil qui l’encourageait, la certitude -de tenir la vérité?...</p> - -<p>»—Maître, vous n’avez pas d’inquiétude?</p> - -<p>»Il me répondit:</p> - -<p>»—Non.</p> - -<p>»Je compris toute son âme et son absolu -détachement.</p> - -<p>»Les autres, cependant, s’agitaient. Ils publiaient, -dans les périodiques spéciaux, des articles -prodigieux, où par avance ils dénigraient le -papyrus. Ils se voulaient garder, comme on dit, -à carreau. Ils indiquaient, ils démontraient—car -tout se démontre!—qu’un papyrus, somme -toute, est sujet à caution, que celui-ci précisément -pourrait bien ne guère avoir d’importance. -«On le disait ancien: qui sait? Et puis -l’antiquité d’une copie n’est pas une irréfutable -preuve de son excellence ... Une copie égyptienne, -peuh!... Etc ...»</p> - -<p>»Tandis qu’ils épiloguaient là-dessus avec -une malveillance opiniâtre, un beau jour, le -texte parut.</p> - -<p>»Ah! Picrate, quelle débâcle!...</p> - -<p>»Rien, rien, rien! pas une seule, tu m’entends, -pas une seule conjecture ne se trouvait -vérifiée, pas une!</p> - -<p>»Total et universel fiasco! Ni A. ni B. ni C. -ni D. ni E. ni F. ni G. ni personne, à Paris ni à<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -Berlin, à Londres ni à Rome, à Madrid ni ailleurs, -n’avait deviné rien.</p> - -<p>»Des bêtises! Des calembours vains! Des -calembredaines! Pas une minute, pas une seule -toute petite minute dans la série laborieuse des -années philologiques n’avait été utilement employée! -Pas une idée exacte n’était venue, une -fois, se loger dans la tête appesantie d’un helléniste -zélé. Les quarts de siècle, les demi-siècles -qu’ils avaient, les uns et les autres, -consacrés à la persévérante besogne, se révélaient -stériles, gâchés, nuls ... En pure perte, -en pure perte!... Que dis-je? Aux erreurs des -scribes médiévaux, ils ajoutaient, jour par jour, -leurs âneries particulières, avec méthode, à -force de réfléchir, à la sueur de leurs fronts. -Que n’avaient-ils, au lieu de cela, joué à la manille, -par exemple, ou au trictrac, ou profité de -la facilité des courtisanes, plutôt que d’offusquer, -de leurs sottises, le beau visage d’Athênê, -plutôt que d’aboutir à ce résultat ridicule?</p> - -<p>»Ah! Picrate, Picrate, songe encore que -leurs seins chétifs étaient constellés des récompenses -nationales, impériales et royales, des -croix de Sainte-Anne et de Saint-Ildefonse, du -Soleil-Levant, du Caroubier d’Or, de l’Étoile des -Braves et du Christ de la République d’Andorre!... -Il fallut étouffer l’affaire, sous peine de -nuire à la respectabilité générale. On y parvint.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p> - -<p>»Mais que les premiers jours furent pénibles!</p> - -<p>»Je voulus voir mon maître, lui faire part de -la catastrophe. Tout de suite, quand je possédai -le texte du papyrus, je vérifiai que ses conjectures -à lui, comme les miennes et comme celles -de tous les autres, étaient démenties. Et alors -je fus épouvanté du sacrifice inutile de ses yeux. -Je résolus de l’arracher à cette duperie. Ou bien -fallait-il le laisser pénétrer dans la nuit et mourir -sans connaître la vérité lugubre?... Non, il devait -savoir!... Plusieurs jours, je le guettai. Il ne -vint pas. Il travaillait, il se hâtait. Enfin, je l’aperçus. -Voilà! je lui crierais: «Maître, maître! Ce -n’est pas la peine. Brûlez vos notes, vos écrits, -tout. Gardez vos yeux, vos pauvres yeux presque -usés à la tâche menteuse! Nous étions dupes!...»</p> - -<p>»Mais, quand je fus à son côté, le courage -me fit défaut. Il devina. Mon trouble; un pressentiment. -Il me dit:</p> - -<p>»—Eh bien! ce papyrus?...</p> - -<p>»Alors, je ne pus contenir mes sanglots de -rage.</p> - -<p>»—Gardez vos yeux, maître, gardez vos -yeux!...</p> - -<p>»Il souriait.</p> - -<p>»Bientôt, il se leva:</p> - -<p>»—Excusez-moi. Je n’ai pas de temps à -perdre. Au revoir ... Ou bien m’accompagnez-vous, -mon ami?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p> - -<p>»Une révolte me prit. Pourquoi ne m’interrogeait-il -pas sur le papyrus meurtrier? Pourquoi -n’était-il pas curieux d’apprendre le détail -de la mauvaise aventure? Pourquoi souriait-il?</p> - -<p>»Mais il s’en allait. Je n’eus pas la charité -suprême de le guider, de lui économiser dix -minutes de vue. Je le regardai qui s’éloignait, -à petits pas, craintivement, soigneux d’éviter -les arbres et, sur le sol, les flaques d’eau. Il -s’éloignait, il s’éloignait; au bout de l’allée, il -disparut. Je sais qu’il rentra chez lui, qu’il se -remit au travail, que cela dura des jours et -des jours. Il corrigeait les épreuves de son livre.</p> - -<p>»Picrate, j’étais en ce temps-là un peu trop -jeune encore pour accueillir cette philosophie -impassible et stoïquement sereine: on n’arrive -que peu à peu à la suprême désolation. L’image -de mon maître ne m’est qu’ensuite devenue un -emblème d’apaisement. Il me semble qu’aujourd’hui, -s’il vivait, il pourrait me gagner à sa -discipline. Alors j’avais de farouches ardeurs -qui secouaient ma forte musculature; alors, en -dépit des doctrines de désespoir et d’abnégation, -il traînait en moi d’invincibles désirs de vivre. -Je les ai durement réduits, à mesure que j’ai -mieux aperçu qu’ils étaient la source de mes -maux, à mesure aussi que se calmait, en vieillissant, -mon organisme. Maintenant même, -j’ai mes jours de déraison: la sagesse absolue<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -n’appartient qu’aux morts. Mon maître fut un -sage parmi les hommes, parce qu’il devança de -quelques années le néant final ...</p> - -<p>»Après le krach de la philologie, les savants -patentés, en fin de compte, se reprirent. Ils -devaient à l’État ce grand effort d’inconséquence ... -Messieurs, la science continue!</p> - -<p>»Mais moi, que faire?... Quand ma colère -eut déchiré mes paperasses, elle en jeta dans -la cheminée les lambeaux, alluma le feu et -regarda se consumer ces ridicules choses avec -plus de rage et de fureur blessée qu’un amant -acharné à réduire en cendres les trompeuses -lettres de la maîtresse décevante. Les flammes -jaillissaient en chrysanthèmes de lumière. Les -feuillets, suscités par elles, s’envolaient, comme -si les animait éperdument la joie de s’anéantir. -Moi, que cette allégresse insolente irritait, je -voulais empêcher leurs élans fous et, de mes -pincettes, je tapais sur le tas brûlant, je comprimais -le foyer dense où éclosaient les fleurs -de feu mouvantes. Ah! que m’exaspérèrent ces -vestiges de mon labeur morne, quand je les vis -exaltés soudain de ce délire de délivrance!...</p> - -<p>»Et puis, les flammes pâlirent, et leur fièvre -devint une langueur qui s’abandonne et se gaspille. -Il y avait de courtes recrudescences: -ainsi, dans une âme qui s’endort, remuent les -velléités de la veille. Plus d’une fois, je crus<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -que la dernière embrasée avait lui; elle tombait; -une autre encore surgissait; et la dernière -de toutes, frêle, hésitante et furtive, je la -vis sans plus croire qu’elle fût la dernière, sans -la discerner, comme il m’aurait plu de le faire, -parmi toutes les autres. Je ne suis pas sûr de -me souvenir d’elle et peut-être que je l’invente. -Pourquoi me figurè-je qu’elle était plus précieuse -que les autres et contenait l’âme de -mes années abolies? De même, le dernier soupir -des moribonds est pathétique, bien qu’il ne -soit qu’un soupir après tant d’autres, et qu’à -chaque soupir de la longue vie on meure un peu -jusqu’à mourir tout à fait. La somme des nombres -décroît par unités successives; et la perte -n’est pas plus grande de l’ultime unité que des -autres ...</p> - -<p>»Enfin, lorsque se fut consumée toute la -substance vive, du feu courut encore dans les -feuillets noirs, qui craquaient, crépitaient avec -un bruit métallique. Des franges rouges bordèrent -ces petites choses défuntes. Mon écriture -se dessina en blanc, nette, fine, sur les pages -brûlées, telle que je pus encore la lire. Elle me -fut odieuse! Je remuai, de mes pincettes, ce -fatras obstiné: une légère fumée grise monta.</p> - -<p>»Je pris dans un journal ces fragiles débris -et prétendis les jeter par la fenêtre, aux quatre -vents. Il en vola de tous côtés, dehors, en<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -papillons laids. Et l’air de la rue me les renvoyait. -Ils frôlèrent mes mains et mon visage. -Ils s’acharnèrent à rentrer chez moi. Ils se blottirent -dans les coins et les recoins, sous les -meubles, entre mes livres. Ils emplirent ma -chambre de leur odeur âcre et mortuaire. Je ne -pouvais me défaire d’eux et, si je soufflais sur -eux, ils s’éparpillaient, jouaient, se multipliaient -et me tourmentaient!</p> - -<p>»Je passai des jours détestables à lutter -contre la résistance du néant.</p> - -<p>»Telle fut, Picrate, la fin de ma philologie. -Athênê, déconcertante, me repoussa.</p> - -<p>»Et, pour ne plus parler ensuite de cette -vierge trop jalouse de soi, glorifions le stratagème -de sa virginité victorieuse. Vois comme -elle a déçu l’effort présomptueux des philologues; -vois comme elle s’est échappée avec -mépris des lacs où ils pensaient la captiver. -«Ah! vous pensez m’avoir surprise? dit-elle à -peu près. Eh bien, regardez ce très petit espace -de ma vérité, entre ces deux plis de mon voile -que j’écarte. Est-ce pareil à vos conjectures? -Inutiles pédants et vieillards fats, je n’écarterai -pas davantage le voile où se complaît ma -nudité ...»</p> - -<p>»Au cours des siècles nombreux et divers, -n’a-t-elle pas trouvé, parmi les empressés dévots -de son mystère, une âme digne d’elle et à<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -laquelle il lui fût doux de se révéler, sereine et -belle et nue?... Qui sait? Celui qu’elle favorisa -peut-être de son indulgence ne la voulut point -trahir. Il nous est loisible de le supposer si -ébloui de la merveille et si intimement épris de -sa possession qu’il la dissimula, comme un -amant veille à éloigner des regards d’autrui -son bonheur.</p> - -<p>»J’imagine plutôt que la vierge antique n’a -point eu de charitable défaillance. Dans le -silence des cloîtres, dans l’immobilité somnolente -des bibliothèques, dans le ventre embaumé -des crocodiles millénaires, au contact glacé -des momies vieillissantes qui se décharnent et -noircissent, j’imagine qu’elle a gagné le désir -âpre de la mort, le goût nostalgique du néant, -et que, pour en finir, elle a suscité ces fléaux: -les insectes rongeurs de livres, les conquérants -destructeurs de cloîtres, les Bédouins violateurs -de tombeaux et les philologues imbéciles.</p> - -<p>»O Athênê, tu as choisi la bonne part: elle -ne te sera pas retirée! De ton voile, tu as fait -un linceul. Et puis, jalouse de ton cadavre -après avoir été jalouse de ton corps, tu as -souhaité que s’en éparpillassent et s’en perdissent -les lambeaux précieux! O Athênê -réduite à rien, sois saluée de ceux que désole -l’amertume de vivre et, pour plus tard, l’horreur -d’avoir vécu!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p> - -<p>»Picrate, mon Picrate, que nous voici loin -des réalités quotidiennes! Revenons à moi, si -tu veux.</p> - -<p>»Que te dirai-je?... Je n’ai plus qu’à te faire -connaître ce dernier épisode de ma vie: -comment je suis devenu cocher. Cette aventure -n’est pas extraordinaire. Nombre de mes collègues -furent autrefois professeurs, magistrats, -curés, banquiers, etc. Ils connurent les avantages, -et aussi les inconvénients, des professions -dites, je ne sais pourquoi, libérales; et -ils en vinrent à ce métier vulgaire.</p> - -<p>»Je ne suis pas, Picrate, un égalitaire -acharné. Il y aura toujours des malins et des -niais, de jolies femmes et de laides. Les législateurs -n’y peuvent rien. Du reste, il ne m’importe, -quant à moi. Je fais trop peu de cas -des grandeurs humaines pour m’indigner de -les voir réservées à quelques veinards. Mais -j’admire l’état de cette société contemporaine -qui se réclame de plusieurs révolutions, des -grands Principes, de la Déclaration des Droits -de l’homme, que dis-je? et du citoyen, qui inscrit -sur ses monuments une devise où l’Égalité, -entre la Liberté et la Fraternité, fait figure,—et -qui, cependant, hiérarchise les métiers.</p> - -<p>»Notre bourgeoisie française, qui n’est pas, -il faut le reconnaître, unanime sur beaucoup -d’idées, l’est sur celle-ci, par exemple, que<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -«l’on n’est pas cocher!...» Dogme, axiome! -On est employé dans un ministère, on gratte -ici ou là du papier, on place du champagne, -on établit des polices d’assurance contre l’incendie; -mais cocher, ah!...</p> - -<p>»De sorte qu’il me serait malaisé de faire -croire que j’aie choisi cette profession librement, -sans être d’abord tombé dans l’infamie, -sans être non plus réduit à l’extrémité. C’est -vrai, pourtant: mon casier judiciaire est intact -et je possédais un peu d’argent. Je pouvais, à -la rigueur, m’établir bourgeois.</p> - -<p>»Mais quoi! j’avais vu le krach de la philologie, -et je prévoyais,—aujourd’hui, comme -je l’appelle de mes vœux!—le krach de la -respectabilité ... Oui, oui, les bonshommes de -l’institut, j’avais assisté à leur grande panique, -puis à leur lamentable déconfiture. J’avais vu -se détraquer leur magnifique importance. Je -crus qu’ils allaient s’humilier, logiquement, se -dévêtir de leurs glorioles et demander pardon -de leur prestige usurpé. Pas du tout! Ils firent, -comme disent les paysans madrés de Normandie, -«mine de rien, mine de peler des œufs»; -ils prirent un petit air naïf et souriant: -«Quoi? qu’est-ce? qu’y a-t-il? Nous ne -savons pas ce que vous voulez dire ... Cet incident? -Peuh!...» Ils subirent l’avanie avec tant -de sérénité maligne qu’ils parurent n’avoir<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -point reçu cette gifle au tournant de l’érudition. -Ils continuèrent leur imposture et ils siègent -dans les académies, avec la même pompe qu’autrefois, -la même dédaigneuse affabilité, la -même faconde molle et prétentieuse. Ils sont -complices. Si l’un d’eux avait triomphé, il eût -démoli les autres. Mais, comme ils se sentirent -tous atteints, ils s’entendirent pour faire tous -semblant de n’être point touchés. Ils n’eurent -pas besoin de pourparlers ni de négociations: -un pareil désir de surmonter la crise les animait; -ils ne bronchèrent pas.</p> - -<p>»Il faut les voir, dans les grandes séances!... -J’ai plus de peine à imaginer l’attitude qu’a -chacun d’eux en présence de soi, dans le silence -de la solitude.</p> - -<p>» ... Est-ce tout? Ah! s’il n’y avait que la -philologie, Picrate, de flanquée à terre, on s’en -pourrait consoler. Mais nous avons vu, Picrate, -toi et moi, les gens de cette époque convulsive, -nous avons vu la Guerre, le Boulangisme, le -Panama,—et tout le reste!...</p> - -<p>»Aucune de ces histoires, où était engagé -l’honneur de nos plus magistrales corporations,—les -juges, les militaires, les politiciens, que -sais-je?—aucune ne s’est liquidée.</p> - -<p>»Des non-lieu, des grâces, des amnisties: -l’éponge!</p> - -<p>»Un peu de brouhaha, d’abord. Des imprudents<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -jettent l’alarme. Et puis, motus! L’affaire -est classée. Quoi? qu’est-ce?... Rien du tout! -Il vous paraît, cependant ... vous croyez bien -vous souvenir?... Non, non: illusion, rêve, -cauchemar. Éveillez-vous; regardez: l’ordre -règne. Regardez: les stratèges sont sur leurs -chevaux, les politiciens à la tribune, les juges -au prétoire. Vous dormiez; évidemment, vous -dormiez!</p> - -<p>»Picrate, imagine un chirurgien. Cet homme -de l’art, examinant ce ventre, y diagnostique -des corruptions. Il l’ouvre. Il donne du bistouri, -des ciseaux. Et, à mesure qu’il avance -dans son travail, il découvre plus de bobo ... Il -a peur! Il s’effraye lui-même de son audace -première. Vite, vite, il referme la plaie, il la -recoud du mieux qu’il peut; et il enclôt, avec -la vieille maladie, les blessures nouvelles dans -ce ventre ... Eh bien! notre corps social, mon -ami, est couvert de ces cicatrices hâtives: -dedans, cela pourrit horriblement!...</p> - -<p>»Imagine encore, Picrate, un indiscret -mari qui est trop tôt rentré chez lui. A l’improviste, -il entr’ouvre sa porte et voit, sur un -canapé, son déshonneur qui s’amuse. Il regrette -d’en avoir trop aperçu, referme doucement la -porte, affecte de tout oublier: son bonheur, -que dis-je? son honneur exige qu’il respecte -avec assiduité cette fiction consolante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> - -<p>»Moi, je veux bien. Seulement, que les cicatrisés -me laissent tranquille! Je ne refuse -pas de rendre hommage à l’ingéniosité de leur -hypocrisie. Ce que je leur refuse, c’est la complicité -de ma déférence: moi, j’ai vu; je sais -que j’ai vu; j’ai distinctement vu le canapé -folâtre; j’ai distinctement vu, à la faveur d’une -imprudente laparotomie, les entrailles rongées -d’ulcères; j’ai vu cela. Je n’irai pas le crier sur -les toits, c’est tout ce que je puis faire pour -l’ordre social.</p> - -<p>»On raconte, Picrate, que, dans certaines -villes d’eaux où le jeu fleurit, il y a des employés -fort experts à escamoter les victimes de -la malchance: un suicidé ne traîne pas longtemps -sur le perron du trente-et-quarante; il a -disparu en quelques secondes. Les joueurs ne -sont pas attristés de ce spectacle répulsif, et -ainsi les intérêts du patron ne souffrent pas. Eh -bien! un pareil travail de prestidigitation nécessaire -est quotidiennement exécuté, chez nous, -par les gardiens de l’ordre social. On supprime -vite les cadavres, on lave les dalles, on feint de -rire et de baguenauder sur le lieu du crime. On -cache les turpitudes: elles n’en existent pas -moins.</p> - -<p>»Alors, moi, que veux-tu? j’ai du dégoût. -Quand je passe à côté des Respectables, je -me bouche le nez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p> - -<p>» ... Picrate, je m’exalte, ce soir, un peu -plus fort que de coutume. Oui, je sors de mon -caractère, s’il est question de ces gens et de ces -choses. Tu admires peut-être que je badine à -propos de l’absurdité du Cosmos et m’indigne -si violemment au sujet de ces ridicules bonshommes -et de leur illusoire magnificence. C’est -que, vois-tu, le Cosmos n’importe guère, somme -toute. Nous ne vivons pas dans le Cosmos, à -bien y réfléchir, mais en ce petit coin de terre -où les hasards nous ont logés: nos yeux ni nos -désirs ne vont au delà d’un cercle restreint. -Tandis que la respectabilité est quotidiennement -nocive! Picrate, Picrate, elle détruit la -précieuse merveille des existences individuelles. -Et s’il n’y a de philosophie que du général, -il n’y a de vie que du particulier.</p> - -<p>»N’as-tu pas vu cela mille et mille fois, des -âmes qui n’ont pas fleuri selon la spontanéité de -leur nature, à cause de la respectabilité? Ni -l’audace des belles entreprises ni l’ardeur des -grandes amours ne résistent à l’oppression de -ce dogme ... Tu allais t’élancer à de délicieuses -joies, tu allais obéir à ton instinct,—j’appelle -ainsi l’essence même de ton être,—tu allais -conquérir un bonheur non pareil, et la respectabilité -te le défend!... Petite femme, petite femme, -on t’a fait signer un engagement solennel: tu -appartiens à monsieur; monsieur désormais a<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -la libre disposition de toi, de ton corps, de tes -seins jolis et de tout le secret de ta pudeur. Et -voilà que tu n’aimes plus monsieur: tant pis -pour toi, s’il t’aime ou seulement s’amuse à la -possession de tes rondeurs blanches. Tu ne -peux plus lui refuser cela, ni le donner à qui tu -aimes, parce que cela—qui est toi—n’est -plus à toi. Que faire? Tu as signé. C’est, d’ailleurs, -un contrat frauduleux qu’on utilise contre -toi. Quand tu as signé, tu ne savais pas de quoi -il retournait, tu ignorais absolument les réalités -conjugales; en outre, on avait négligé de t’apprendre -comme le cœur des hommes et des -femmes est soumis à des changements capricieux -et qu’une femme n’est renseignée sur soi-même -qu’un peu de temps après avoir cessé -d’être fille ... Iras-tu ailleurs, où tu aimes? Que -non! à cause de la respectabilité. Ou bien, alors, -en cachette et de telle façon qu’en soit flétri le -charme de ton nouvel amour.</p> - -<p>»Il n’y a de baisers vilains que donnés à qui -l’on n’aime pas. Il n’y a de faute abominable -que contre soi. Petite femme, tu es démoralisée -si tu cèdes à ton mari dont le voisinage a cessé -de te plaire ... Seulement, la respectabilité le -veut!</p> - -<p>»Ah! combien j’ai pitié des victimes innombrables -que fait la respectabilité!... Je t’ai dit -les petites femmes et leur misère. Ce n’est pas<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> -tout. Je te voudrais citer encore ... ah! tout le -monde, ah! tous ceux comme toutes celles qui -négligent de vivre selon soi, pour mériter l’estime -universelle.</p> - -<p class="p2">Picrate interrompit Siméon:</p> - -<p>—C’est la base de la Société, Siméon, que -tu sapes. Tu démolis la Société!</p> - -<p>—Le beau malheur!—répliqua Siméon.—Qu’est-ce -que c’est que la Société, sinon la -collection pure et simple des individus? Et -qu’est-ce que c’est que cette Société au nom de -laquelle on persécute les individus?... Mais je -te range, toi, socialiste, avec les royalistes, les -impérialistes, les républicains de gouvernement,—les -étatistes, quels qu’ils soient! -Encore la tyrannie d’un autocrate a-t-elle plus -de sens: elle sacrifie les citoyens à ce privilégié -personnage; lui, du moins, en profite. -Vous, les socialistes, vous sacrifiez les individus ... -à rien, à cette notion vague et vide et -nulle de la Société, à rien, je te dis, à rien!</p> - -<p>—Tu es un anarchiste!—s’écria Picrate.</p> - -<p>—Appelle, si tu veux, anarchisme—reprit -Siméon—ma haine des institutions meurtrières -et mon souci de l’individualité précieuse ...</p> - -<p>—Tu détruis tout!</p> - -<p>—Oui, quant à moi! mais, par ailleurs, je<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -suis une sorte d’anarchiste, en effet, qui ne pratique -pas.</p> - -<p>»Imagine, Picrate, ce qu’il naîtrait de beauté -sur la terre, si seulement on négligeait la respectabilité. -Vois les âmes, toutes les âmes -redevenir sincères et recouvrer leur spontanéité -charmante. Plus de contraintes inutiles. Et les -voilà, toutes les âmes, qui chantent de plaisir, -et qui se développent joliment et qui trouvent -leur volupté. Ah! comme elles chantent, les -petites âmes humaines, désormais libres! Ce -sont, en vérité, des oiseaux que l’on a lâchés -de leur volière ...</p> - -<p>»Mon doux Picrate, je ne suis pas un anarchiste -dangereux. J’ai renoncé, depuis toujours, -à mes réformes magnifiques. Je n’avais pas -l’envergure d’un apôtre. Et je laisse le monde -souffrir, n’y pouvant rien. Mes mains n’ont pas -la force qu’il faudrait et ma parole n’est pas -persuasive pour les masses.</p> - -<p>»Mais, si j’avais été Jésus, au lieu de dire -aux hommes: «Aimez-vous les uns les autres», -je leur aurais crié: «Laissez-vous donc tranquilles -les uns les autres!...» Ce fut la grande -erreur de Jésus. Il ne vit pas l’imprudence qu’il -y a, si je ne me trompe, à confondre les individualités. -Sous prétexte de bien s’aimer les -uns les autres, on se mêle passionnément des -affaires du prochain; on l’asservit. C’est, affirme-t-on,<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -dans son intérêt. Ah! que de droits -abusifs on s’arroge sur autrui, sous couleur de -l’aimer!... Les collectivités organisent «le bien -public»; et cela suffit pour que les individualités -succombent sous le faix de la tyrannie -générale.</p> - -<p>»Oui, Picrate, c’est entendu; tu me répliques: -«Solidarité!» Connu, connu! C’est le -vieil «amour du prochain» qu’on a laïcisé; et -on lui a donné ce nom, d’aspect scientifique et -pédantesque. L’apôtre allait disant: <i>Nos credimus -caritati</i>.</p> - -<p>»Amour, charité, solidarité, fraternité même, -que de crimes on a commis, que de crimes -plus graves on va commettre en votre nom!</p> - -<p>»Les devoirs envers le prochain, ce sont des -droits que l’on prend sur lui. Et moi, cette -chose m’étonne et m’indigne qu’un être pense -avoir des droits sur un autre être ...</p> - -<p>»J’aurais traversé les villes et les bourgs, -prêchant aux hommes: «Laissez-vous tranquilles -les uns les autres. Anéantissez l’ordre -social. Éparpillez-vous. Il y a pour tout le -monde de la place sur terre. Allez-vous-en, où -vous voudrez, vivre selon la fantaisie de vos -moments!» Oui, tel serait mon évangile libérateur.</p> - -<p>»Et j’y ajouterais quelques miracles, si possible; -les miracles enfreignent excellemment<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -les lois de l’univers: c’est d’un bel anarchisme ...</p> - -<p>»Oh! non, ne t’attends pas, Picrate, à me -voir, un jour, assumer le rôle apostolique. -Ceci m’empêche: oui, je sais que j’échouerais -tristement, car il y a dans les âmes humaines -un désastreux instinct de servitude; et nul -n’affranchira ces vieux esclaves!... J’ai borné -la réforme à moi-même; elle m’a réussi: je suis -un homme libre.</p> - -<p>»Seulement, moi, je n’ai plus grand’chose à -faire de ma liberté. Cet ancien philologue en -rupture de ban n’est pas un admirable échantillon -qu’il me plaise d’offrir à ton examen. Je -le regrette. Ne juge pas sur mon exemple ma -méthode.</p> - -<p>»J’emploie ma liberté de mon mieux. Telle -qu’elle est, je la préfère aux esclavages respectables. -La vie que je mène a ceci pour me contenter: -elle ne suppose résolue aucune des -questions de la métaphysique, de la sociologie -ni du reste. Elle implique des négations, je le -concède,—oui, la négation provisoire de ce -qu’affirment les autres avec une intrépidité -offensante. Elle n’est pas oppressive; elle -dédaigne un chacun volontiers.</p> - -<p>»Les gens de Passy vont au Jardin des -Plantes; ceux du Jardin des Plantes vont à -Passy. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, ainsi<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -se font des échanges frivoles entre les divers -quartiers de cette ville. Ces gens sont fous et -j’aide leur folie. Je les promène, je les véhicule, -je les conduis à leurs amours, je les voiture -à leurs désirs. Et j’aime qu’ils ne trouvent pas -que je vais assez vite. Je fouette mon cheval -au risque d’écraser les piétons nonchalants: -gare, c’est la folie qui passe, la belle folie -humaine, gare, gare, et place à nous!...</p> - -<p>—Siméon,—dit Picrate,—tu es toqué!</p> - -<p>—Mais oui!—répliqua gaiement Siméon.</p> - -<p>—Et subversif!—continua Picrate.</p> - -<p>—Mais oui, mais oui! Plaçons des bombes -sous les doctrines!...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid">DEUXIÈME PARTIE</p> - -<hr class="d2" /> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">MARIE GALANDE</p> - -<p>Picrate, qui demeurait aux Ternes, et Siméon, -qui demeurait à Levallois, avaient pris l’habitude -de se retrouver, le matin, sur les sept -heures, à la terrasse d’un petit café de la barrière, -pour le déjeuner du réveil. Siméon, vu la -saison chaude, remplaçait par un veston -d’alpaga sa houppelande et par un canotier son -chapeau de cuir bouilli. De telle sorte qu’on -eût dit un bourgeois quelconque, n’eût été son -fouet qu’il portait comme une badine. Tandis -que Picrate absorbait un bol de café noir, puis -un cognac, Siméon, sans hâte, trempait dans -du café au lait deux croissants. Il n’allait -chercher son fiacre qu’ensuite, quand il lui -plaisait: car il était son maître, ayant, sur -ses économies, acheté ses instruments de<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> -travail,—fiacre d’été, fiacre d’hiver et le -cheval.</p> - -<p class="p2">Il fait beau. C’est la fin de juillet. Après une -soirée d’orage, il a plu, la nuit, longuement, -en déluge; et, ce matin, l’atmosphère est -allégée. Il traîne au ciel des bouts de nuages, -mais haut, pacifiques et qui s’en vont. Sur le -sol, des flaques subsistent, de place en place; -elles n’ont pas fait de boue; elles sont là, dans -les creux de la route, comme dans des bassins -minuscules. Un peu de vent les ride; elles -reflètent de la clarté mate. On respire de la -fraîcheur. On se hâte d’en jouir, car le soleil, -qui déjà monte, est menaçant. L’après-midi -sera torride et lourd; on profite du doux relâche. -Les gens qui vont à leur travail ouvrent -la bouche pour goûter l’air délicieux.</p> - -<p>Picrate est arrivé, contre son habitude, avant -Siméon. Il a mal dormi, à cause de l’orage. Il -se frotte les yeux; il est de méchante humeur. -Il a commandé son café noir; il le déguste, -l’aimant très chaud. Il guette Siméon, -s’impatiente, calcule que son bol sera vide -quand Siméon viendra et que, pour tenir -compagnie à ce camarade inexact, il lui faudra -un second café noir: ennui de dépenser trop.</p> - -<p>Siméon paraît. Il est dispos et presque joyeux. -Il sourit et ses yeux sont vifs. Picrate l’accueille<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -par ces mots:</p> - -<p>—On a fait la grasse matinée?...</p> - -<p>—Pas du tout!—riposte Siméon.—Je me -suis levé dès l’aube ... Bonjour, Picrate ... Oui, -et je me suis promené. C’était charmant. Il y -avait de la rosée. Les feuilles, au Bois, luisaient; -et de petites gouttes brillantes s’en détachaient, -tombaient sur l’herbe parmi d’autres. -La terre buvait, peu à peu, tout cela. Et les -oiseaux menaient un grand vacarme dans les -cimes. Certains, parfois, descendaient et se -plongeaient dans la mousse humide, pépiant et -les ailes frémissantes. Quel magnifique instinct -de volupté anime ces petits êtres, les précipite -à leur plaisir et les fait palpiter à toutes les -occasions agréables! Je les ai longtemps admirés -et je suis revenu en flânant. Voilà.</p> - -<p>Picrate dit:</p> - -<p>—Tu t’intéresses à de petites choses.</p> - -<p>—Ce n’est pas une petite chose, Picrate, -cette allégresse de la nature matinale. Si tu -avais été, comme moi, dès l’aurore, voir les -oiseaux du Bois s’éveiller et faire leurs ablutions -pour la commençante journée, tu n’aurais -pas cette figure chagrine et mal contente. Qu’y -a-t-il?</p> - -<p>—Rien ... j’ai sommeil. L’orage ne m’a pas -laissé dormir.</p> - -<p>—Médiocre mélancolie, Picrate! Il ne faut<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -pas s’affliger pour de tels accidents. Participe -à la douceur qui t’environne, et ris! Permets -que je t’offre un peu de café encore, en l’honneur -du beau temps, et tâche de te dérider. La -vie, mon Picrate, est meilleure que tu ne l’imagines. -Allons, allons!...</p> - -<p>Et Siméon continua de bavarder. Picrate se -désattristait. Une chanson, gentille et bien -rythmée, éclata soudain:</p> - -<p class="pp8 p1">Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!<br /> -Régalez vos p’tits... zoiseaux!</p> - -<p class="p1">Les deux amis y furent attentifs. Ils se turent -et regardèrent. On ne voyait pas la chanteuse. -Mais sa claire voix avait empli l’air de gaieté. -La chanson reprit, cette fois plus proche; et -l’on eût dit qu’elle naissait de l’atmosphère, -comme les anciens se figuraient que les abeilles -sont produites par la chaleur de l’été. Picrate -et Siméon, charmés, guettaient le retour des -notes vibrantes et, lorsque la mélodie recommençait, -souriaient et s’amusaient de la -cadence.</p> - -<p>Puis, au tournant de la rue, parut la chanteuse, -en plein soleil, auréolée de cheveux de -lumière, environnée de lumière vaporeuse, -toute jeune, son panier au bras, cambrée, la -tête en arrière, et annonçant éperdument le -«mouron pour les petits oiseaux». On distinguait<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -à peine, dans l’éblouissement du soleil, -son visage. Ce n’était que blondeur chantante -et approchante. La claire silhouette avait des -pas vifs et allègres qui marquaient le rythme -accéléré du refrain. La voix jeune riait.</p> - -<p>Puis, la chanteuse entra soudain dans l’ombre. -Ses cheveux et sa robe secouèrent le soleil; et -il tomba comme de l’eau ruisselante, à ses -pieds. Dans l’ombre, elle devint, sembla-t-il, -de joyeuse, mélancolique, et de rapide, lente. -Son allure s’apaisa et sa voix s’alanguit. Son -vêtement perdit le luxe de la lumière et elle fut -un papillon qui a plié ses ailes magnifiques et -n’en montre plus que l’envers incolore. Plutôt, -elle se ternit comme ces mares des villages, où -le ciel se reflète un instant et qu’il laisse ensuite -brunes et obscures. Elle s’amusa de la métamorphose -et en joua subtilement. Elle se fit -indolente, et chanta doucement, en traînant -les mots de la complainte, en minaudant sur -les «petits oiseaux». Elle assourdit sa voix et -amollit la cadence des sons, à mesure qu’elle -marchait moins vite.</p> - -<p>Picrate et Siméon la regardaient et admiraient -son bel enfantillage. Siméon dit:</p> - -<p>—La petite folle!</p> - -<p>—Est-elle gentille!—répondit Picrate.</p> - -<p>Elle aperçut leurs yeux émerveillés et, inclinant -la tête, un peu narquoise, un peu câline<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -elle continua de chanter, mais pour eux, et modula -l’air en sourdine. Elle s’arrêta devant eux, -silencieuse. Elle demeura immobile quelques secondes. -Et Picrate lui demanda:</p> - -<p>—Veux-tu prendre le café avec nous?</p> - -<p>De la tête, elle fit signe que oui. Elle laissa -glisser le long de son bras, vers sa main, le -panier de mouron et vint s’asseoir auprès des -deux amis. Elle déposa le panier, tendit à Picrate -une main, l’autre à Siméon, et, comme à de -vieilles connaissances, dit:</p> - -<p>—Bonjour. Ça va?...</p> - -<p>Picrate s’informa de ses goûts:</p> - -<p>—Café noir, café au lait, autre chose?</p> - -<p>—Une prune!—répondit-elle.</p> - -<p>Elle considérait Picrate et Siméon, curieuse, -étonnée. Elle dit à Siméon:</p> - -<p>—Tu es cocher?... Je vois ça à ton fouet. -Autrement, tu n’en as pas l’air. Tu es rigolo, -tu sais ... Et toi?—demanda-t-elle à Picrate.</p> - -<p>—Moi, négociant.</p> - -<p>—Ah!... Et qu’est-ce que tu vends?</p> - -<p>—Pas grand’ chose,—avoua-t-il, à cause -de Siméon.</p> - -<p>Elle les examinait tous deux alternativement; -et elle éclata de rire, en petite fille mal élevée, -mais de si naturelle façon que Siméon se mit à -rire, lui aussi. Picrate se fâchait:</p> - -<p>—On t’invite, et tu te moques de nous?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p> - -<p>—Mais non, mais non!—fit-elle.—Je ne -me moque pas. Je ris parce que vous êtes -rigolos; je vous gobe.</p> - -<p>L’arrivée de la prune, baignée d’alcool, la -ravit. Elle battit des mains et elle fit claquer sa -langue.</p> - -<p>—Petite gourmande!—dit Picrate.</p> - -<p>Et il lui expliqua le danger de l’alcool pris à -jeun.</p> - -<p>—Des bêtises!—répliqua-t-elle.—Moi, ça -ne me grise pas; ça me réchauffe les idées et -ça me donne de la philosophie.</p> - -<p>—Tu es philosophe?—s’écria Picrate, -gouailleur.</p> - -<p>—Tiens!—répliqua-t-elle,—comme une -autre!</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est, ta philosophie?</p> - -<p>—Dame! de ne pas me faire des misères à -propos de rien. De rire, quoi?... C’est pas ça, -la philosophie?</p> - -<p>—Tout à fait ça et rien de plus!—affirma -Siméon, tandis que Picrate plaisantait.</p> - -<p>—Bien sûr,—dit-elle.—Et qu’est-ce qu’il -a, lui, à me chiner?</p> - -<p>Elle toisa Picrate, malicieuse, et affecta d’examiner -le chariot de bois hissé sur la banquette. -Picrate fit semblant de ne rien remarquer. Il -roula une cigarette, en sifflant, et prit son air -crâneur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p> - -<p>Siméon s’était accoudé à la table et, le menton -dans la paume de sa main, contemplait le visage -enfantin, rieur, les cheveux blonds ébouriffés, -d’une pâleur singulière, les doigts fins et longs, -mal entretenus, le corsage de toile bise qui dessinait -le buste souple, et surtout les yeux, qui -étaient grands et d’un vert glauque. Les regards -de la jeune fille et ceux de Siméon se rencontrèrent. -Siméon fut intimidé, il sourit gauchement. -Elle dit:</p> - -<p>—Tu me reconnaîtras!</p> - -<p>—Comment t’appelles-tu?—lui demanda -Siméon.</p> - -<p>—Devine!—fit-elle.</p> - -<p>—Que sais-je?</p> - -<p>—C’est un nom d’île, à ce qu’il paraît. Et -d’une île très loin, mais je ne sais pas où. A -l’école, on me l’a montrée sur la carte. Ça ne -m’a rien dit, moi, tu comprends ... Marie Galande, -tu connais ça?...</p> - -<p>Picrate triompha:</p> - -<p>—Parbleu! c’est dans les Antilles!</p> - -<p>Et il rectifia:</p> - -<p>—Marie-Galante, du moins.</p> - -<p>—Galante ou Galande, moi, ça m’est égal ... -Je suis une enfant trouvée. On m’a ramassée -rue Galande, proche Notre-Dame. Alors, on m’a -nommée Marie Galande, pour rire, il faut croire. -C’est rigolo, j’y pense quelquefois, à cette île!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span></p> - -<p>—Tu fais bien!—reprit Siméon.—C’est -une île très mémorable. Elle vit une aventure -merveilleuse, il y a cinq siècles passés ... Imagines-tu -cela, cinq siècles? Suppose que vingt-cinq -petites filles comme toi vivent l’une après -l’autre, l’une survenant quand l’autre est partie, -le temps que tu as vécu: voilà cinq siècles à peu -près. Eh bien! avant la naissance de ces vingt-cinq -petites filles, une nuit, Marie-Galante,—l’île, -par delà les Océans,—vit approcher une -petite lumière, presque au ras de l’eau, toute -petite et si vacillante qu’à chaque instant il semblait -que les vagues allaient la mouiller et -l’éteindre. Elle sautait et s’enfonçait et revenait -à la surface ... C’était une lanterne qu’avait -mise au mât de sa barque fragile Christophe -Colomb. Marie-Galante, après le terrible voyage, -lui fut hospitalière, et, en reconnaissance, il lui -donna le nom de sa barque, la plus précieuse -chose qu’il eût, la <i>Sainte-Marie</i> ...</p> - -<p>—Il n’a pas fait naufrage?</p> - -<p>—Non ... Que veux-tu?...</p> - -<p>—C’est loin, dis? Et on y est nègre?</p> - -<p>—Très loin, si loin que je ne sais pas t’expliquer -ces distances!... Loin dans l’espace -comme, dans le temps, l’histoire que je t’ai -racontée ... Et il y a des nègres, en effet ...</p> - -<p>—Tous les nègres viennent de là?</p> - -<p>Picrate riait. Elle se fâcha et dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<p>—Tu fais le malin, et tu n’en sais peut-être -pas plus long que moi.</p> - -<p>Picrate s’esclaffait avec orgueil. Mais Siméon -continua:</p> - -<p>—Non, pas tous; mais il y en a beaucoup, -dans ton île, et des arbres qui ne ressemblent -pas à ceux d’ici, et de grandes fleurs rouges qui -sont du poison, et des oiseaux de paradis, et des -singes ...</p> - -<p>—Je voudrais y aller!—dit-elle.</p> - -<p>Et elle fut rêveuse, une minute. Puis elle -admira Siméon:</p> - -<p>—Tu es savant, toi! Pourquoi que tu ne -t’établis pas maître d’école, plutôt que cocher?</p> - -<p>—Et toi,—répondit Siméon,—Marie -Galande qui es si gentille, pourquoi n’es-tu pas -autre chose qu’une petite marchande de mouron?</p> - -<p>—Ah!—dit-elle,—ça n’est pas l’occasion -qui m’a manqué, mais j’ai mauvaise tête ...</p> - -<p>—Tu aimes la liberté, petite Marie Galande?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Et moi!...</p> - -<p>Ils devinrent silencieux, tandis que Picrate -fumait et affectait l’insouciance. Mais, à la dérobée, -il regardait la jeune fille avec entrain. Et, -si leurs yeux se rencontraient, il souriait. Marie -Galande n’y fit guère attention.</p> - -<p>—Si j’aime ma liberté!...—reprit-elle.—Tiens,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -j’avais un ami. Je l’ai quitté parce qu’on -s’aimait trop: je n’étais plus libre ...</p> - -<p>—Il était méchant?—demanda Picrate.</p> - -<p>—Non! pas du tout!—répondit-elle.—Ça -n’est pas lui qui m’enlevait ma liberté. C’est -moi, parce que je l’aimais trop. Je ne pensais -plus qu’à lui. Je me suis dit: «Ça ne vaut rien, -ces affaires-là. Pense à toi, Marie Galande, et -même pas trop ...» Voilà.</p> - -<p>Picrate voulut objecter:</p> - -<p>—Si tu l’as quitté comme ça, c’est que tu ne -l’aimais pas, évidemment. Tu ne l’aimais pas!...</p> - -<p>—Je te dis que si!—répliqua-t-elle avec -colère.—Je le sais mieux que toi! J’en ai eu -assez de chagrin!...</p> - -<p>Comme Picrate allait argumenter, elle tapa -de ses deux mains rageuses sur la table de tôle -et répéta, pour qu’il se tût:</p> - -<p>—Je te dis que si! je te dis que si!...</p> - -<p>Elle fut sur le point de pleurer. Picrate consentit:</p> - -<p>—Je veux bien, moi. Qu’est-ce que ça peut -me faire?</p> - -<p>Picrate vaincu, elle se calma peu à peu ... Un -marchand de fleurs passa. Siméon fit l’emplette -d’une belle rose et l’offrit à Marie Galande. Elle -eut vite arraché les épines et fourré dans ses -cheveux la tige longue, de telle façon que s’inclinât -vers sa tempe la rose, de nuance plus vive<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -que ses cheveux et de même couleur. Elle fut -habile à ce jeu de coquetterie et demanda:</p> - -<p>—Je suis jolie?</p> - -<p>Les yeux de Picrate et de Siméon lui répondirent. -Elle se leva, reprit à son bras son panier, -tendit à Picrate sa main libre et dit:</p> - -<p>—Toi, tu es méchant!...</p> - -<p>Puis à Siméon, et dit:</p> - -<p>—Toi, tu es gentil!...</p> - -<p>Et elle s’éloigna.</p> - -<p>—On se reverra?—criait Picrate.</p> - -<p>—Oui, oui!—fit-elle.</p> - -<p>Et elle recommença, de sa voix claire et -gaie, la chanson du «mouron pour les petits -oiseaux». Les deux camarades la regardaient -et l’écoutaient. Elle tourna au coin d’une rue, -bientôt. Ils ne la virent plus et entendirent, -décroissant, le refrain monotone.</p> - -<p>—Elle est aussi un petit oiseau!—dit -Siméon.</p> - -<p>—Bien!—répondit Picrate.</p> - -<p>Il était d’une terrible humeur. Il partit brusquement, -sans permettre que Siméon payât -son deuxième café noir ni son cognac. Il grogna -dans ses moustaches:</p> - -<p>—Si j’avais encore mes jambes, ça ne se -passerait pas comme ça ... Et puis, si tu la -veux, je te la laisse!</p> - -<p>Siméon dédaigna de répliquer.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">LES AMOURS DE SIMÉON</p> - -<p>Elle revint les matins suivants, variable selon -le temps qu’il faisait, bien que sa chanson fût -a la même et le même aussi son costume. Et -Siméon lui savait gré d’être changeante ainsi; -il l’appelait: «Petite Marie couleur du temps ...»</p> - -<p>Un jour, elle arriva toute trempée, par la -pluie battante. Elle courait et s’amusait à chanter -le mouron, pour rien, sans regarder si des -clients lui faisaient signe; les rues étaient -désertes. Siméon la gronda:</p> - -<p>—Petite folle! les rhumes ... les bronchites ...</p> - -<p>Mais elle dit:</p> - -<p>—C’est bon, la pluie. J’aime ça. Les gouttes -d’eau vous font froid aux épaules, et ensuite -chaud; on sent le chien mouillé ... Et ton ami?—demanda-t-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<p>Picrate n’était pas venu, à cause de l’averse, -sans doute.</p> - -<p>—Tant mieux!—fit-elle;—je ne l’aime pas.</p> - -<p>Comme elle frissonnait, Siméon voulut qu’elle -se réfugiât auprès du fourneau de la cuisine. -Elle se divertit des vapeurs qui montaient de -sa robe humide. La servante lui prêta un fichu -de laine, et elle s’y emmitoufla, douillette, avec -des mines ...</p> - -<p>Et puis elle prit un punch, pour se réchauffer. -Elle affirmait:</p> - -<p>—C’est rudement délicieux!</p> - -<p>A demi-voix, elle ajouta:</p> - -<p>—Merci ...</p> - -<p>Et ses yeux se firent très doux et gentils vers -Siméon. Il s’attendrit et eut peur de le laisser -voir.</p> - -<p>Elle était pâle et tremblante; elle éternua.</p> - -<p>—Tu seras malade!—dit Siméon.</p> - -<p>Elle fit l’enfant gâtée et répondit:</p> - -<p>—Certainement. Un rhume, s’il vous plaît!... -Et je mourrai ... Mais oui, je mourrai: ça me -changera ... Tu auras du chagrin? dis, un peu -de chagrin?...</p> - -<p>Siméon devint sérieux, non qu’il craignît cette -extrémité: il constatait seulement qu’il avait -pour cette petite fille plus de goût déjà qu’il -n’osait se l’avouer à lui-même.</p> - -<p>Elle continuait son jeu mutin:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p> - -<p>—Un tout petit peu de peine pour Marie -Galande qui est morte ... Et c’est toute la peine -que fera Marie Galande en mourant.</p> - -<p>—Tu n’as personne?—demanda Siméon.</p> - -<p>—En fait d’amoureux? Non, personne, pour -le moment. Pas de parents non plus, puisque -je t’ai dit que je suis une enfant trouvée ... J’ai -bien ma grand’mère, avec qui je demeure: ce -n’est pas ma grand’mère; je l’appelle comme -ça pour lui faire plaisir. Elle est vieille comme -tout ... et pas bonne!...</p> - -<p>—Pourquoi restes-tu avec elle?</p> - -<p>—Parce qu’il faut bien qu’on me surveille. -Ça m’empêche de faire trop de bêtises ... J’en -fais tout de même!</p> - -<p>La pluie avait cessé. Sur les vitres du cabaret, -de grandes traînées humides achevaient -de couler et des gouttelettes parfois se détachaient -et se précipitaient, avec le reflet des -maisons en miniature. Marie Galande tâchait -de se regarder au petit miroir de l’une d’elles, -puérilement: elle aperçut Picrate, qui traversait -la rue, cahin-caha, et charriait avec lui de -la boue. Elle se recula et, riant aux éclats, cria -presque:</p> - -<p>—Un colimaçon!</p> - -<p>Et, tandis que Siméon, surpris de cette gaieté -soudaine, se penchait pour en vérifier la cause, -elle continuait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p> - -<p>—Tu sais, après l’orage, les colimaçons -qu’on voit sortir de leurs trous et traverser les -chemins ...</p> - -<p>Siméon, malgré lui, s’égaya. Mais, de la rue, -Picrate avait remarqué le manège; et, quand -ses yeux croisèrent ceux de Siméon, ils étincelaient -de fureur. Un instant, il fut sur le point -de s’en retourner. Il s’arrêta et disposa ses fers -à repasser pour une volte. Puis il se décida -brusquement et, de son mieux, fonça sur le -cabaret. Il en grimpa les trois marches d’un -seul coup; il se dirigea vers le comptoir et mit -toute sa violence à commander son café noir, -sans s’occuper de ses amis. Siméon l’appela:</p> - -<p>—Picrate, nous sommes ici!</p> - -<p>Il ne répondit pas. Marie Galande dit:</p> - -<p>—Laisse-le, s’il boude.</p> - -<p>Siméon insistait. Picrate déclara majestueusement:</p> - -<p>—Je ne veux pas être de trop. Si je gêne -votre intimité!...</p> - -<p>—Viens donc, Picrate,—reprenait Siméon.—Nous -sommes entrés à cause de la pluie et -nous te guettions ...</p> - -<p>—Et puis, tu sais,—dit Marie Galande impatientée,—on -ne fait rien de mal: faudrait -pas avoir l’air ...</p> - -<p>Picrate haussa les épaules, avec mépris. -Siméon dut apaiser Marie Galande, qui se fâchait.<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -Picrate resta devant le comptoir, comme -qui se dépêche et n’a point le cœur à baguenauder. -Il trempa ses moustaches dans le bol, -se brûla, souffla et but à petits coups rapides. -Il régla et sortit, sans bonjour ni bonsoir, l’air -farouche et digne à l’excès.</p> - -<p>—Il est fou!—décida Marie Galande.</p> - -<p>—C’est un pauvre diable,—répondit -Siméon,—qui n’a pas eu de chance dans la vie. -Il serait volontiers coureur, et il manque de -jambes. Qui sait s’il ne t’aime pas? Il a le cœur -sensible et le tempérament prompt. Peut-être -qu’il pleure, maintenant, par ta faute, tel que je -le connais ...</p> - -<p>—Vrai?—fit-elle.</p> - -<p>Marie Galande et Siméon, tous deux émus de -sentiments divers et qu’ils ne songeaient plus à -exprimer, se turent. Siméon regardait, dehors, -le ciel s’éclaircir et le soleil luire déjà; Marie -Galande, avec sa petite cuiller, étendait sur la -toile cirée de la table des gouttes de punch en -dessins nonchalants. Elle conclut tout haut:</p> - -<p>—Il ne serait pas vilain garçon, s’il avait -des jambes ...</p> - -<p>—Certes!—dit Siméon;—je le crois -digne d’être aimé.</p> - -<p>—Ça,—répliqua-t-elle,—c’est autre chose. -Mais tu penses qu’il pleure à cause de moi?</p> - -<p>—C’est possible,—répondit Siméon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p> - -<p>Car il ne pouvait douter du désir de Picrate. -Seulement, il aperçut Marie rêveuse et troublée; -il redouta qu’elle ne fût inquiète de scrupules -trop charitables et de projets qui lui déplurent. -Il ajouta très vite:</p> - -<p>—Je n’en sais rien; je n’en sais rien du -tout ...</p> - -<p>Et il sentit que son cœur chavirait. Il voulut -parler, pour interrompre ce silence qui l’angoissait; -et il dit:</p> - -<p>—Au revoir. Allons travailler!...</p> - -<p>A peine eut-il prononcé ces mots qu’il les -regretta. Il lui sembla que toute la journée sans -elle serait longue et affreuse. Mais Marie Galande -s’était levée, avait repris son panier, -rendu le châle à la cuisinière. Elle partait. Siméon, -quand il la quitta, fut touché de sa -gentillesse.</p> - -<p>—Tu es—lui dit-il sans y songer—une -très bonne petite fille.</p> - -<p>Ensuite il se désola de cette phrase: Marie -n’y verrait-elle pas un encouragement à trop -de bonté?... Siméon crut que son cœur se -pinçait. Et il épiloguait avec lui-même:</p> - -<p>«On cause, on bavarde; on ne sait pas si -l’on répond à des paroles énoncées ou bien à -des pensées que l’on devine: on embrouille -tout ... Et de là vient le malentendu, plus redoutable -si les âmes sont plus proches et commencent<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -à causer lorsque les lèvres continuent -leur bavardage ...»</p> - -<p>Cependant une voix profonde et impérieuse -répétait en lui: «Je ne veux pas! Je ne veux -pas!...» Une autre ripostait: «Que t’importe? -Cette petite fille n’est pas ta maîtresse!...» -Une autre riait; une ricanait. Mais une autre -encore dominait cette discordance, d’un murmure -confus où des mots d’amour balbutiaient; -elle tremblait ...</p> - -<p>Et Siméon se dit, narquois envers lui-même:</p> - -<p>«Si tout le monde parle à la fois, dans mon -subconscient, à qui vais-je entendre?...»</p> - -<p>Jusqu’à la nuit tombée, il promena des gens -à travers Paris. A chaque instant, il croyait -rencontrer Marie Galande. Il savait bien que ce -n’était pas elle; mais, occupé de son souvenir, -il prêtait à maintes femmes sa ressemblance. -Et il se demandait: «L’aimé-je, en vérité?» -Aussitôt, les voix nombreuses et diverses résonnaient -à qui mieux mieux. Pour les obliger à se -taire, il affirmait: «Je suis un vieux fou!» Et il -s’efforçait de divertir son attention. «<i>Turpe</i>, -se disait-il, parfois, <i>turpe senilis amor</i>!...» -Mais il se sentait jeune, avec émoi.</p> - -<p>La journée finie, il résolut d’aller, comme à -l’ordinaire, rejoindre Picrate. Car il aimait ce -camarade, somme toute, et ne voulait pas se -l’être aliéné ... Picrate n’était pas à leur rendez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -habituel. Picrate n’était pas non plus -chez lui. Siméon le chercha, l’attendit, et -l’aperçut enfin qui cheminait, la tête basse. Il -l’approcha. Picrate, en le découvrant, secoua -ses poings et grogna; de bonnes paroles l’amadouèrent -un peu. Il consentit à revenir en arrière, -à s’attabler pour un bock et une anisette. -Mais il demeura sombre et silencieux. Tout le -temps qu’ils furent à la terrasse du café, il ne -desserra guère les dents que pour fumer, boire -et bâiller. Siméon renonça bientôt à le tirer -de son mutisme, et il pensait à part lui: -«Souffre-t-il ou veut-il m’en faire accroire?... -Et, s’il souffre, est-ce dans son orgueil ou dans -son cœur?... Et cela, le sait-il lui-même?... -S’il ne voit pas plus clair en soi que je ne fais, -je l’interrogerais en vain ...» Mais il lui fut -donné de voir, à plusieurs reprises, le visage -de son ami se contracter et ses paupières frémir -comme pour des larmes qui ne coulaient -point. «Il ne sait pas lui-même sa misère,—conclut -Siméon;—moi, je la devine: elle est -toute de vanité blessée douloureusement ...»</p> - -<p>Siméon s’attrista de Picrate et eut pitié de lui.</p> - -<p>Quand ils se séparèrent, quand il eut la -main de Picrate dans la sienne et la sentit -chaude de fièvre, cette pitié qu’il éprouvait -augmenta jusqu’à le gêner; il dit, à contre-cœur:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p> - -<p>—Tu sais, elle te trouve joli garçon!...</p> - -<p>Picrate eut un sursaut de joie et demanda:</p> - -<p>—Elle te l’a dit?</p> - -<p>—Certainement!—répondit Siméon;—je -ne l’invente pas.</p> - -<p>Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. -Picrate l’eût prolongé volontiers. Siméon -brusqua les adieux:</p> - -<p>—A demain,—fit-il,—à demain!...</p> - -<p>Tandis qu’il regagnait son logis, une voix -chicaneuse discutait en lui: «Elle n’a pas dit -qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas -vilain, seulement; et encore, s’il avait des -jambes!...» Il condamna cette subtilité. -D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise -d’images impures et qui le tourmentaient. En -vain, ses pas scandaient l’alternance de ces -deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» -que ses lèvres bientôt articulèrent distinctement. -Et sa tête lui pesa.</p> - -<p class="p2">Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, -il se réveilla dispos et lucide. Les voix confuses -du tréfonds de sa pensée se taisaient, et il avait -assez de silence dans l’esprit pour se parler à -lui-même comme à un interlocuteur attentif. Il -se tenait des propos sages:</p> - -<p>«Hier, Siméon, tu battis la campagne. -Crains de te perdre. A ton âge, tu serais malhabile<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, -Dieu soit loué! Mais tu as été sur le point de -croire que tu l’étais; et cette simple erreur pouvait -te mener à des bêtises. C’est la même -chose, pour un instant, d’être amoureux ou de -se figurer qu’on l’est. Note que tu risquais de -le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore -l’aventure d’être heureux? Tu as l’expérience, -cependant, de ces turlutaines: tu ne t’en es -tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie -que tu t’es composée et qui, tout compte fait, -te réussit, est fragile: veille à ne la point risquer ... -Laisse cette petite fille, Siméon! Elle est -gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse -et spontanée? Laisse-la!... Picrate? Eh bien, -Picrate et toi, cela fait deux. Renonce à gouverner -Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, -quant à ce matin, va prendre ton café au lait ... -ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas justement -où tu rencontrerais cette petite fille et, -sans doute, aussi ce Picrate. Va, mon Siméon!...»</p> - -<p>Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne -heure, sa voiture. La matinée était belle, sereine -et chaude. Il attela son cheval gaiement; il lui -parlait comme à un camarade et l’encourageait. -Monté sur le siège, il sortit. Il fit le tour de la -place Péreire, suivit l’avenue de Villiers, rebroussa -chemin. Les clients dormaient ... Il n’en<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes -à peu près, la petite arrivera ...» Il -n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle -viendrait: il se méfia de lui-même et crut -qu’il l’irait rejoindre. N’irait-il pas?... Un couple -embarrassé de valises et de cartons à chapeaux -l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux -d’avouer une destination lointaine:</p> - -<p>—Gare de Lyon!...</p> - -<p>—Très volontiers!—acquiesça Siméon, de -telle sorte qu’il émerveilla les voyageurs.</p> - -<p>Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier -de sa bête, il songeait: «Monsieur et Madame, -vous êtes les instruments de la destinée. -Comment n’obtempérer point à vos désirs? -Vous avez, sans le savoir, reçu la mission de -m’éloigner d’ici précisément à l’heure où Marie -Galande y apparaîtra, chantant au soleil le -mouron des petits oiseaux. Vous croyez que -je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous -qui m’y conduisez.»</p> - -<p>Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie -pénétrante comme l’humidité d’automne -tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta -sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle -dit bonjour à Picrate ...» Puis il pensa: «Ils -causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, -malin, s’applique à lui faire pitié davantage ...» -Siméon, sans le vouloir, imaginait la scène.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span></p> - -<p>A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il -marauda quelque temps. Puis, soudain, la -tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer -toute la journée loin de Marie Galande, sans -la revoir. Il supputa qu’en se dépêchant beaucoup -il arriverait peut-être à temps, qui sait?... -Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle -serait partie. Impossible!... Impossible, à -moins que Picrate ne l’eût retenue à causer -plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la -cour?... Cette seule idée suffisait à exalter -Siméon. Et la rage le prit d’être là-bas. Il galopait ... -Une automobile risqua de le détruire: il -n’entendit même pas les injures de l’impatient -chauffeur et des passants ... Ensuite, des gens -pressés que tentait son allure lui firent signe. -Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua -son fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant -haut, il disait:</p> - -<p>—Place à l’amour!... Laissez passer -l’amour!... Je suis un bien jeune amoureux -qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare!</p> - -<p>Il se narguait lui-même et, se narguant, se -jouait à lui-même la comédie, car il était cet -amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne suis-je -pas un peu fou?—Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... -A mesure qu’il approchait, sa nervosité -croissait. Il n’osait plus regarder l’heure; -il n’osait plus s’interroger sur les chances de<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -l’entreprise ... Le cheval glissa; il le retint par -les guides, tendues de toute sa force. Il détesta -la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. -Il la cingla de son fouet frénétique.</p> - -<p>...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande -était partie,—depuis combien de temps? -il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il -commanda un café, par respect humain. Puis -tel fut son poignant ennui qu’il se déclara tout -bas: «Je suis ridicule.»</p> - -<p>Il essaya de calmer le frémissement continu -de ses nerfs. Ses mains saisirent les guides avec -impétuosité. Le cheval secoua la tête et, las, se -mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista -de le voir si vieux.</p> - -<p>«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?—se -demandait-il.—Comme d’habitude, un peu -partout, au gré de fantaisies étrangères. -Comme d’habitude, nulle part, en somme!...»</p> - -<p>Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», -qui, contre l’habitude, l’affligea. Il se disait: -«Nous irons nulle part, toute la matinée -et l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos -destins. Pourquoi n’être pas au soir déjà? -Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et -sans ferveur?...»</p> - -<p>Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux -et cordial, l’accueillit le mieux du monde et le -remercia:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> - -<p>—Je te remercie de n’être pas venu, ce -matin.</p> - -<p>Siméon sentit affluer le sang à ses joues et -à ses tempes.</p> - -<p>—Pourquoi?—fit-il.</p> - -<p>—A cause de la petite,—répondit Picrate.—Je -vois que tu me la laisses: c’est gentil à -toi ... Tu sais, je l’adore! Hier, j’ai cru que tu -voulais me la prendre. Maintenant, je peux -bien te le dire: je t’aurais tué, Siméon, si tu -me l’avais prise ... Tu n’as pas besoin de rire: -c’est comme ça. Quand je suis toqué d’une -femme, il me la faut, à moi!... Mais, puisque tu -y renonces ... Tu y renonces, n’est-ce pas?...</p> - -<p>Il parlait avec volubilité. Siméon répondit:</p> - -<p>—Je n’ai pas à y renoncer. Elle n’est pas à -moi, pas plus à moi qu’elle n’était hier à toi. Si -elle s’est donnée à toi aujourd’hui ...</p> - -<p>—Tu n’y renonces pas?—lança Picrate.</p> - -<p>—Je te répète que, si elle s’est donnée à toi -aujourd’hui, je n’ai pas à y renoncer, pas plus -que tu ne renonces à mes jambes: on renonce -à ce qu’on possède. La possèdes-tu?...</p> - -<p>—En tout cas, je la posséderai.</p> - -<p>—Eh bien! alors, mais alors seulement, tu -pourras renoncer à elle. Provisoirement, tu -l’espères. Voilà.</p> - -<p>—Mais toi?</p> - -<p>—Moi, je ne renonce à rien, je te l’ai dit,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -devant que de posséder rien ... Quant à espérer, -non, tout compte fait, non!...</p> - -<p>Siméon s’étonna d’avoir ainsi ergoté sur des -mots; et il comprit la passion violente qui est -au fond de la scolastique. Mais Picrate s’inquiéta -d’une telle taquinerie. Et il revint à son -propos: il réclamait une réponse nette, tandis -que Siméon, par fine méchanceté, s’obstinait à -des circonlocutions.</p> - -<p>Alors Picrate se mit à geindre, à se lamenter -sur son triste sort, à se dire infirme et digne -de pitié:—certes, il n’aurait pas attendu de -Siméon cette dureté de cœur; Siméon, sans -doute, avait beau jeu à rivaliser avec lui, à lui -ravir ses amours ... Eh bien! il était las de -vivre, s’il ne trouvait même pas en son meilleur -ami un peu de commisération ...</p> - -<p>—Prends-la!—conclut-il.—Je te l’abandonne; -prends-la!</p> - -<p>Il dit ces mots d’une si pathétique voix qu’il -en fut ému lui-même et fondit en larmes. Il -bredouillait des plaintes dans son mouchoir. -Bientôt il sanglota. Siméon le voulut consoler. -Il y tâcha longtemps en vain. Puis, entre autres -choses, il certifia que de Marie Galande il ne se -souciait guère ...</p> - -<p>—Guère?—mendia Picrate, pleurant toujours.</p> - -<p>—Guère; mais oui, guère!—reprit Siméon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p> - -<p>—Guère, ou pas du tout?—précisa Picrate.</p> - -<p>—Pas du tout, si tu veux.</p> - -<p>—Oui, je le veux!—Et Picrate insistait:—Oui, -je le veux! Mais je ne veux pas que tu -me le dises, je veux que ce soit vrai. Dis?...</p> - -<p>Siméon dut consentir à des affirmations réitérées, -sous la menace perpétuelle des sanglots -de Picrate.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—D’ailleurs, tu l’as vue ce matin: tu dois -bien savoir si tu as des chances. As-tu le sentiment -que tu lui plais?</p> - -<p>—Oui, beaucoup!</p> - -<p>Picrate s’était requinqué. Soudain, sa fatuité -lui rendit son courage et sa belle assurance. -Ses yeux séchèrent tout seuls. Il se lissa les -moustaches, il fit bouffer ses cheveux et joua -le joli garçon. Il raconta la scène et la modifia, -comme procèdent les amants vainqueurs, à son -avantage.</p> - -<p>Et Siméon pensait:</p> - -<p>«Pauvre Picrate un peu vil et très vaniteux ... -au demeurant, bien misérable!... Tu m’as -vaincu par tes sanglots médiocres; et comme -tu triomphes, à présent, avec impertinence!... -Oui, j’ai pitié de toi ...»</p> - -<p>Et il pensait encore:</p> - -<p>«... Quoique tu me dégoûtes un peu. Du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> -l’anecdote est cocasse. Ma générosité n’est pas -moins absurde que ta prétention. Tu revendiques -cette petite fille; moi, je te la donne ... -Et elle n’appartient ni à toi ni à moi; nous ne -l’avons seulement pas consultée ... Ne se fût-elle -pas moquée de nous deux?...»</p> - -<p class="p2">Le lendemain, Siméon décida qu’il verrait -Marie Galande une dernière fois. Il voulait -liquider cette aventure; il accordait à son -regret la joie d’un adieu sentimental.—«A -quoi bon?» se disait-il; et aussi: «Pourquoi -pas?...» Il croyait limiter à cette entrevue -innocente la permission qu’il avait prise d’être -ému, tous ces jours, plus que de raison.</p> - -<p>De bonne heure, il partit, afin de rencontrer -Marie Galande sans que Picrate le sût. Il -remonta la rue par où, d’ordinaire, elle arrivait. -Mais ensuite, à droite ou à gauche?... Où -demeurait-elle? et d’où venait-elle, le matin, -toute rose? Siméon l’ignorait. Il craignit de -s’engager dans une direction fausse. Il compta -que le chant joyeux l’avertirait, lui signalerait -l’approche de Marie Galande. Il attendit, l’oreille -aux écoutes, devinant l’éclosion de la voix -mélodieuse dans la sérénité matinale de l’air. -Il en était, par avance, charmé. Les minutes -s’écoulèrent, trop lentes à son gré, et puis trop -rapides après que l’heure probable de la belle<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> -apparition fut passée. Déjà Siméon n’espérait -plus, lorsque le chant se fit entendre, mais -sans éclat, presque morne, battant de l’aile -lourdement, comme un oiseau mouillé. A la -reprise, il parut plus lointain.—Siméon s’en -étonna;—toujours plus lointain: Siméon -courut après lui ...</p> - -<p>Siméon courait et, par instants, s’arrêtait, -incertain de sa piste et guettant l’indice intermittent -du refrain, que l’espace et les rumeurs -de la rue dissipaient.</p> - -<p>—Bonjour, petite Marie Galande!—fit -Siméon.</p> - -<p>Elle eut peur. Elle jeta autour d’elle des -regards anxieux.</p> - -<p>—Il n’est pas là?—demanda-t-elle, éperdue.</p> - -<p>—Qui?... Mais non, personne n’est là que -moi ... Pardonne-moi si je t’ai fait peur. Je ne -voulais que te dire bonjour ...</p> - -<p>—Toi!—dit-elle,—non, je n’ai pas peur -de toi ... C’est l’autre, ce Picrate!... J’ai horreur -de lui. Je crois qu’il est le diable. Je ne veux -plus le voir. Jamais, jamais!... Tu sais qu’il -m’aime? Hier, il m’en a raconté, je ne peux -pas te dire!... Moi, j’essayais d’être gentille, -parce que tu m’avais dit qu’il fallait ...</p> - -<p>—Comment?—fit Siméon.—Moi? Pas du -tout!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p> - -<p>—J’ai cru ... Je me suis donc trompée?... -C’est drôle! je me figurais ... A cause de toi, -ça m’aurait fait plaisir d’être bonne, et que tu -me complimentes, comme l’autre jour, quand -tu m’as dit, en me quittant: «Tu es une bonne -petite fille ...» Oui, tu m’as dit ça si bien, avec -une voix si douce, que j’en ai pleuré presque ... -C’est qu’on ne me parle jamais ainsi, à moi. -On ne m’accoste que pour de vilaines choses. -Toi, tu n’es pas comme les autres, et c’est pour -ça que j’aurais voulu t’obéir.</p> - -<p>—Mais non, mais non!—répétait Siméon,—je -ne t’ai rien conseillé de pareil. Pour qui -me prends-tu?</p> - -<p>—Pour toi, que je ne connais pas bien.</p> - -<p>—Alors ... tu as cédé?</p> - -<p>Siméon, en prononçant ces mots, s’étranglait.</p> - -<p>—Non, non: je n’ai pas pu ... Il me caressait -la main, et ça m’a donné le frisson comme si -je touchais une bête affreuse. Je me suis sauvée. -Toute la journée, j’ai cru qu’il me rattrapait -et qu’avec ses mains il tirait le bas de ma -jupe. J’en ai encore mal à la tête ... Bien sûr -que je ne serais jamais retournée là-bas; et -j’avais beaucoup de chagrin de ne plus te voir.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Si tu ne le sais pas,—répondit-elle,—alors, -moi non plus.</p> - -<p>Et elle eut un joli sourire qui éclaira tout<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -son visage. Puis elle rougit un peu et continua:</p> - -<p>—Ça ne te fait pas plaisir?</p> - -<p>Siméon, troublé, s’excusait:</p> - -<p>—Je suis vieux, petite Marie Galande; j’ai -deux fois ton âge; et plus, même!</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Mais non, tu n’es pas vieux. Et d’abord, -ça m’est bien égal!... Tu ne veux pas qu’on -soit amis?</p> - -<p>Elle lui prit le bras et ajouta:</p> - -<p>—Si, je sais que tu veux bien!...</p> - -<p>Ils firent, en silence, quelques pas. Tout à -coup, elle se mit à chanter le mouron, gaîment ...</p> - -<p>—Je suis consciencieuse, moi,—dit-elle;—je -n’oublie pas mon métier. Tandis que toi, -tu es un drôle de cocher: tu n’as jamais ta -voiture; qu’est-ce que tu en fais?...</p> - -<p>Et ils bavardèrent, comme des amoureux -aux primes jours.</p> - -<p>Marie Galande disait à Siméon:</p> - -<p>—Il y a quelque chose en toi qui vous étonne -et vous intimide. On n’a pas peur de toi, parce -que tu es gentil et bon. Mais on n’ose pas être -comme tu ne voudrais pas. Tu imposes. Les -premiers jours, je me demandais ce que c’était. -Ensuite, j’ai vu: c’est que tu as l’air triste, -même quand tu ris. Moi, j’aime ça, la tristesse:<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -je trouve que c’est plus beau que tout, je ne -sais pas pourquoi ...</p> - -<p>Siméon répondait:</p> - -<p>—Ne dis pas cela, petite Marie Galande! -N’aime pas la tristesse: elle est un sentiment -affreux. Écarte-la de ta pensée, qui est enfantine -et charmante. Il y a en toi quelque chose -de très joli et d’infiniment précieux: la gaieté! -Toi, tu es gaie, même quand tu es triste. Tu as -une petite âme légère, chantante et dansante, -comme la lumière sur l’eau.</p> - -<p>Marie Galande reprenait:</p> - -<p>—Aime-moi gaie; et moi, je t’aime triste ...</p> - -<p>Et Siméon:</p> - -<p>—J’aurai la bonne part. Mais ne t’attriste -pas à aimer ma tristesse. Laisse que ta gaieté -la dissipe ...</p> - -<p>Ainsi alternaient leurs mutuelles louanges.</p> - -<p>Ils allaient, au long des rues, d’un pas rapide, -tant les exaltait la ferveur dont ils étaient épris -nouvellement. Quelquefois, ils se regardaient, -et une agréable gêne leur donnait à rougir. -Marie Galande oubliait de chanter le mouron; -les gens ne songeaient pas à l’aborder: le -panier ne désemplissait pas.</p> - -<p>Siméon s’en aperçut et dit:</p> - -<p>—Petite Marie Galande, je t’empêche de gagner -ta journée. Il faut que je m’en aille. Autrement, -les petits oiseaux vont mourir de faim!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p> - -<p>Marie Galande devint sérieuse. Elle hésita:</p> - -<p>—Pas les petits oiseaux, la petite Marie -Galande. Oui!... Mais je ne veux pas que tu t’en -ailles!... C’est vrai, il y a aussi ta voiture. Quel -ennui!</p> - -<p>—Au revoir,—fit Siméon.</p> - -<p>—Non, pas tout de suite. J’aurais trop de -peine, si tu t’en allais. Pas toi?... Reste: je -n’ai pas faim ...</p> - -<p>Siméon lui dit, en tremblant:</p> - -<p>—Écoute: tu me vendras ton mouron ... -tout le panier?</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu en feras?—demanda-t-elle, -rieuse.</p> - -<p>—Mais j’ai des quantités de petits oiseaux, -chez moi!</p> - -<p>Elle le dévisagea, et, malicieuse, un doigt -levé, elle répliqua:</p> - -<p>—Je sais très bien que tu inventes. Mais ça -m’est égal. Seulement, tu es donc riche?</p> - -<p>Le panier de mouron fut confié à quelque -marchande de journaux: on le prendrait, en -passant, plus tard.</p> - -<p>Quand ils en furent délivrés, ils se sentirent -penauds, et Siméon plus que Marie Galande. -Elle demanda:</p> - -<p>—Où irons-nous?</p> - -<p>—Je ne sais pas,—avoua Siméon.</p> - -<p>Ils se regardèrent alors, les yeux troublés<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -et, comme Marie Galande souriait d’un petit air -entendu, Siméon se hâta de dire:</p> - -<p>—Nous irons dans les bois, si tu veux, -nous promener ...</p> - -<p>Elle sembla confuse, un instant. Puis, répondant -à elle-même, elle décida:</p> - -<p>—Oui, c’est mieux!</p> - -<p>Siméon, gauchement, s’informait:</p> - -<p>—Mieux que quoi?</p> - -<p>Mais elle demeura silencieuse, la tête baissée; -et, d’un geste tendre, elle se mit au bras -de Siméon, toute proche de lui. Ils prirent le -bateau, au Point-du-Jour, vers Meudon.</p> - -<p>Marie Galande aima l’horizon de belles collines, -couvertes d’arbres, au loin, comme d’une -mousse. Elle se plut aux jeux de la lumière sur -l’espace large et au reflet du ciel dans l’eau. La -chaleur rayonnait et vibrait dans l’atmosphère -épaissie.</p> - -<p>Un petit restaurant leur offrit le régal d’une -friture renommée, et puis un bifteck. Et Marie -Galande battit des mains en l’honneur de ce bon -repas, des bateaux qui défilaient et de la compagnie -de Siméon. Mais elle détesta les sifflets -criards des remorqueurs; elle se bouchait les -oreilles et disait:</p> - -<p>—Ils gâtent tout!</p> - -<p>Et Siméon s’amusait de la voir ... Ensuite, -par les sentiers en lacets, ils grimpèrent, Marie<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -Galande au bras de Siméon, tous deux allègres -en dépit du soleil lourd. Ils arrivèrent au bois.</p> - -<p>Quand ils y furent entrés, la douceur de l’ombre -les enchanta. Le silence se fit autour d’eux. -Ils ralentirent leur marche; et Marie Galande -devint songeuse, à se sentir environnée de -calme immobile.</p> - -<p>—A quoi penses-tu?—lui demanda Siméon.</p> - -<p>—Je ne sais pas,—répondit-elle.—A -tout!...</p> - -<p>Et, de son petit bras, elle eut un geste vers -l’infini des feuillages.</p> - -<p>Puis elle dit, mettant un doigt sur ses -lèvres:</p> - -<p>—Écoute ... Qu’est-ce que c’est?...</p> - -<p>Le bruit léger d’une source l’étonnait. Siméon -proposa de chercher dans l’herbe, derrière les -broussailles, ce brin d’eau murmurante. Marie -Galande refusa:</p> - -<p>—C’est bien plus beau—dit-elle—quand -on ne sait pas où c’est caché ... Tu ne trouves -pas?</p> - -<p>Attentif à son gracieux enfantillage, Siméon -veillait à ne la point contrarier.</p> - -<p>Elle écoutait. Elle disait:</p> - -<p>—C’est drôle de penser que, quand on n’est -pas là pour l’entendre, la petite source fait le -même bruit ... Elle travaille: elle est consciencieuse.<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -A quoi travaille-t-elle?... Est-elle gaie -ou triste? Tu ne sais pas?... Crois-tu qu’elle -remue quand on n’est pas là?... Peut-être que -non et que tout ça n’est que par jeu?...</p> - -<p>Elle voulut que Siméon répondît.</p> - -<p>—Oui, par jeu, il me semble. Tu dois avoir -raison ...</p> - -<p>Alors, encouragée, elle reprit:</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est que les fées?</p> - -<p>—Tu dois le savoir, puisque tu le demandes -en ce moment où la présence de l’une d’elles -est probable. Il y en a de toutes sortes. Celle -que nous pressentons ici est l’âme de la petite -source.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est, l’âme?</p> - -<p>—Une petite fée qui est dans les choses qui -remuent.</p> - -<p>—Seulement dans les choses qui remuent?</p> - -<p>—Dans les autres aussi: tu as raison.</p> - -<p>—Tu dis ça; mais ça n’est pas vrai, les fées?...</p> - -<p>—Si. Presque vrai!... Du reste, n’aie pas -peur: on ne les voit jamais; on devine qu’elles -sont là, voilà tout.</p> - -<p>Marie Galande était rêveuse, inquiète de nouveautés -qu’elle n’avait pas prévues et qui transformaient -son idée de la nature. Une sorte de -panthéisme vague naissait, peu à peu, dans son -esprit, l’émerveillait et le troublait. Elle toucha -l’écorce d’un bouleau, avec précaution, comme<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -si elle avait soin de ne pas le blesser; et -sa main se fit caressante, afin de témoigner -aux arbres qu’elle était émue d’amitié pour eux. -A ce contact, on eût dit qu’elle s’exaltait davantage. -Sa robe se prit à des ronces et y laissa -de pauvres effilochures. Elle cueillit des feuilles -et les mit à ses cheveux.</p> - -<p>Elle s’inclina vers de fines mousses; elle en -arrachait de petites touffes et sur ses joues les -appuyait. Elle trouva parmi l’herbe de minuscules -fleurs, jaunes et bleues, et s’attendrit en -son cœur de leur débilité. Elle brisa des tiges -vertes, les pressa entre ses doigts, en fit fluer -la sève de lait blanc. Longtemps elle joua dans -la minutie nombreuse des végétations, les dévastant -et enfonçant ses doigts jusqu’à la terre -humide, dont la fraîcheur lui plut. Elle avait -oublié Siméon, qui, sans bouger, la regardait -en communion secrète avec la nature.</p> - -<p>Puis elle se dressa, secoua d’un hochement -de tête ses cheveux enchevêtrés de feuilles; -animée de soudaine ardeur, elle bondit comme -un chevreau qui s’égaye. Elle courut par le -chemin, revint sur ses pas, s’arrêta, rieuse, un -peu folle, devant Siméon, repartit, revint, et -cela maintes fois, les bras écartés, arrondis. A -chaque fugue, elle s’avançait plus loin, ses -retours étaient plus joyeux, son visage plus -coloré, ses yeux plus brillants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p> - -<p>Hardie, elle poussa jusqu’à la lisière du bois. -Là, elle vit, de cette hauteur des collines, la -plaine immense, illuminée de grand soleil. C’était -trop vaste: elle en fut décontenancée. Son allégresse -tomba. Ses bras devinrent mous et pendirent. -Elle s’immobilisa, un instant, comme si -s’ébauchait en son esprit quelque pensée. Et -puis, elle y renonça: elle se tourna vers Siméon, -sourit timidement, l’appela, comme pour implorer -son aide en présence de cette étendue -où se perdait sa rêverie.</p> - -<p>—Tu aimes ce paysage?—lui demanda-t-il.</p> - -<p>—Je ne sais pas,—répondit-elle:—j’aime -mieux les arbres et l’herbe. Ça, c’est trop loin.</p> - -<p>Elle s’assit. Avec son mouchoir, elle essuya -son visage en sueur. Elle n’était plus la petite -dryade frénétique de tout à l’heure; elle avouait -qu’elle avait chaud, qu’elle se sentait un peu -fatiguée. Elle ouvrit son col, le rabattit, et -défit même deux boutons de son corsage; et -Siméon vit la blancheur de ce cou flexible. Il -recommandait:</p> - -<p>—Ne prends pas froid, petite folle!</p> - -<p>Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, -lourds, bruns, soufrés aux bords. Ils arrivaient -en masses compactes et menaçaient le soleil, -que bientôt ils recouvrirent. Marie Galande -s’amusait de leur stratégie. Mais Siméon déclarait -l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer.<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> -Ils flânèrent longtemps encore, en dépit des -conseils urgents de Siméon, Marie Galande refusant -de se hâter.</p> - -<p>Les premières gouttes de pluie survinrent -quand ils prenaient le bateau pour Paris. Puis -le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux du -ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs -blocs pesants. Dans le vacarme formidable, -Marie Galande fut pareille à un oiseau qui se -blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra -contre lui. La pluie redoubla, battit les toiles -tendues en toit sur le bateau; et la surface du -fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse -jusqu’au milieu du pont. Marie Galande releva -le bas de sa jupe, l’enroula autour de ses -jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils -avaient choisi la place la mieux garantie. Autour -d’eux, l’inondation gagnait. Siméon fut d’avis -de se réfugier dans la cabine; Marie Galande -n’y voulut point consentir. Elle affirmait que -c’était beau, plus beau que tout au monde ... Ils -étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis -que la dévastation céleste faisait rage.</p> - -<p>—Nous avons l’air de deux émigrants,—dit -Siméon.</p> - -<p>Marie Galande s’informa ...</p> - -<p>—Des émigrants,—expliquait Siméon,—ce -sont de pauvres gens qui s’en vont chercher -ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -les attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. -On leur a dit des choses et des choses; ils -ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent au -vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans -curiosité vers l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner.</p> - -<p>—Je voudrais aller avec eux! dit-elle.</p> - -<p>—Pourquoi?—demanda Siméon.</p> - -<p>—Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... -Veux-tu? Imagine que nous nous en allons, très -loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus loin -que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, -et que nous sommes dans des pays impossibles!... -Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au -monde que Siméon et Marie Galande. Tous les -autres sont morts; on ne se les rappelle plus. -Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans -une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. -Nous demeurerons dehors, et jamais, jamais -nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel -que Siméon aime Marie Galande, et Marie -Galande Siméon.</p> - -<p>Elle dit ces derniers mots presque bas, et -elle approcha peu à peu son visage de celui de -Siméon. Mais il avait les yeux fermés,—par -ordre,—et il ne vit pas qu’elle souhaitait un -baiser. Elle se retira, sans comprendre; et, -quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée -et qui pleurait à petites larmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> - -<p>Il s’affligea:</p> - -<p>—Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?...</p> - -<p>Elle répondit sèchement que ce n’était rien. -Comme la pluie avait cessé, elle s’aventura jusqu’à -la balustrade du bateau, s’agenouilla sur -la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle -suivait des yeux le sillage rapide qui s’élargissait -en flots divergents. Son regard cherchait à -se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, -une bulle, un remous, une ondulation que soulevait -le glissement de la carène; et, à mesure -que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait -un autre et le filait. Elle déclara bientôt -qu’elle était étourdie. Elle n’avait plus d’entrain -ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient -une vaste et morne draperie ...</p> - -<p>Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se -sentit seul avec tant d’amertume qu’il n’osait -pas se rendre compte de son état. Il tâcha de -se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était -impossible de songer à rien sans que, par un -détour, l’image lui revînt de la jeune fille vite -émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: -les lumières des rues, l’incendie de l’horizon -crépusculaire et la naissance des étoiles dans -l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla -que le spectacle naturel ne lui était plus, elle -absente, intelligible et que tout cela se faisait -en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se rappela<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> -les paroles qu’elle disait, l’après-midi, -lorsque la source, au creux du bois, murmurait; -et il pensa:</p> - -<p>«Non, petite Marie Galande, les choses, -quand tu n’es pas là, ne vivent plus. C’est toi, -leur âme!... Si elles continuent à n’être pas -immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens -ni de beauté: elles t’attendent, et leur langueur -n’est secouée que de réflexes vains. Petite -Marie Galande, tu es l’âme universelle!...»</p> - -<p>Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra -chez lui. Dans l’obscurité de sa chambre, il -évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il n’était -pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la -posséder ne le tourmentait. A peine se fut-il -interrogé sur ce mystère, qu’un trouble inquiétant -le saisit. Il appela:</p> - -<p>—Marie Galande! Marie Galande!...</p> - -<p>Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se -précisait, et il voyait Marie Galande toute proche, -là, dans cette chambre close où il était -couché, Marie Galande qui riait et qui faisait -des mines attrayantes. Comme elle s’apprêtait, -en image, à se dévêtir, il eut honte et il écarta -l’idée voluptueuse.</p> - -<p>Même, il la devina grêle et enfantine, de telle -sorte qu’il s’attendrit sur tant de gracieuse -chétivité.</p> - -<p>Il se souvint de ses pauvres vêtements, de<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> -ses petites mains et de la maigreur de ses bras, -sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe -brune et son corsage bleu fané lui parurent -tristes et lamentables. Il médita de l’habiller -de couleurs claires.</p> - -<p class="p2">Le lendemain matin, il la retrouva, ainsi qu’ils -en étaient convenus. Elle fut gentille et simple, -et affirma que, la veille, elle avait eu plus de -plaisir que jamais. Seulement, ce ne serait pas -ainsi chaque jour: il fallait être raisonnable. Le -dimanche, oui, le dimanche, elle voulait bien -qu’on se promenât: à cette espérance, elle -applaudissait. En semaine, on se verrait le -matin, peut-être une heure, mais pas plus, -avant d’aller au travail l’un et l’autre. Elle marquait -de petits gestes nets les articles de son -programme.</p> - -<p>Siméon dut consentir. On n’était qu’au mardi -encore: il énuméra et il compta les jours de -l’attente. Mais elle dit, d’un ton résolu:</p> - -<p>—Voilà ce que Marie Galande a décidé, -monsieur Siméon!</p> - -<p>Ils rirent de «monsieur Siméon».</p> - -<p>Puis ils cheminèrent par des rues quelconques, -sans trop savoir où ils allaient. Une pauvresse, -qui tenait un enfant dans ses bras, -chanta, pour mendier, une romance,—une -romance ridicule à cause du sentiment excessif<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -et de la galanterie fade.—D’une fenêtre où il -était enchaîné, un perroquet l’accompagna de -cris et de roulades forcenés: il semblait rivaliser -avec elle. Cette cacophonie amusait fort -les passants. Si la pauvresse se taisait, l’animal -se taisait aussi; au couplet suivant, il éclatait -en vacarmes nouveaux.</p> - -<p>Marie Galande s’indigna: elle voulait que -l’on rentrât ce perroquet stupide et insolent qui -ne laissait pas une chrétienne gagner sa vie. -Elle rageait quand le public s’esclaffait.</p> - -<p>—Est-ce Dieu permis! disait-elle.</p> - -<p>Siméon fit le geste de chercher quelques sous -dans sa poche pour les donner à la mendiante. -Un peu timide, Marie Galande lui demanda:</p> - -<p>—Ça ne te fait rien que ce soit moi qui les -lui donne?</p> - -<p>Il y avait plusieurs sous: elle admira la -somme. En portant cette aumône, elle rougit. -Toute confuse, elle revint à Siméon, lui prit le -bras et l’entraîna. Comme elle était visiblement -émue, elle expliqua:</p> - -<p>—Tu sais, moi, je n’ai pas l’habitude ...</p> - -<p>Elle sourit. Siméon s’attrista de ce petit -visage puéril et doux, qui souriait; et il comprit -la pauvreté perpétuelle de Marie Galande, sa -pauvreté qui, de l’enfance, l’avait menée à ses -vingt ans, au jour le jour, sans nulles délices.</p> - -<p>A la devanture d’un magasin, dans ce faubourg,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> -il y avait des robes dressées sur des -mannequins d’osier, d’autres étalées, et des -chapeaux avec des rubans et des fleurs. Siméon -dit à Marie Galande:</p> - -<p>—Ne voudrais-tu pas qu’une fois je te fasse -cadeau d’une robe comme en voici?... Celle-ci, -par exemple?...</p> - -<p>De son doigt appuyé sur la vitre, il en désignait -une qui était bleue, à volants, ornée de -dentelle. Marie Galande se récria:</p> - -<p>—Tu veux rire? Est-ce que tu vois Marie -Galande avec tout ce fla-fla?... J’aurais l’air -d’une dame, oui, drôlement!...</p> - -<p>Siméon s’excusa:</p> - -<p>—D’une demoiselle ...</p> - -<p>—C’est ça!—reprit Marie Galande, fort -égayée,—d’une demoiselle!... Est-ce que -Marie Galande a l’air d’une demoiselle, voyons? -Tu ne m’as donc pas regardée?</p> - -<p>Il la regardait. Il la trouvait jolie. Il se la figurait, -en demoiselle, ravissante. Elle eut une -petite moue de dépit.</p> - -<p>—Si tu veux me donner quelque chose,—fit-elle,—achète-moi -un pain de seigle et une -tablette de chocolat. Tu veux?</p> - -<p>Elle s’étonna de ses prodigalités, car il offrait -une boîte entière de chocolats pralinés, dans -du papier d’argent. Et puis, un bouquet de violettes -l’enchanta. Mais alors elle dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span></p> - -<p>—Maintenant, c’est tout, pour aujourd’hui. -Je crois que tu n’es pas si riche que ça, et que -tu te gênes pour me gâter ...</p> - -<p class="p2">Les autres matins, ce furent diverses friandises; -et même, un jour, une petite broche qui -ressemblait à du corail. Marie Galande, toute -en joie, se souvenait:</p> - -<p>—Et il paraît que ça porte bonheur!...</p> - -<p>Siméon, scrupuleux, objecta:</p> - -<p>—Écoute, j’ai bien peur que ce ne soit pas -du vrai corail ...</p> - -<p>—Tu n’as pas besoin de me le dire,—répliqua-t-elle,—si -je m’y trompe: je ne m’y -connais pas beaucoup.</p> - -<p>—Oui, mais ça ne te portera pas bonheur.</p> - -<p>—Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!—supplia-t-elle.—Si -ce n’est pas du vrai bonheur, -tant pis. A ça non plus je ne me connais pas -beaucoup. Si je crois que c’est du bonheur, ça -suffit!...</p> - -<p>Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre -à travers Paris, se remémorait tant de sagesse. -Et les propos qu’il se tenait à lui-même signifiaient:</p> - -<p>«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne -réfléchit pas, s’est élevée très haut dans le -sentiment de la relativité. Les philosophes ne -vont guère plus avant ... Cette petite fille croit<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -aux sortilèges du corail, c’est un hommage -qu’elle rend au mystère dernier des choses. Elle -y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider -le problème, soit qu’elle devine qu’il est -insoluble, soit qu’il lui plaise de n’y point songer. -Que je préfère à la fausse science des positivistes -son hypothèse provisoire!... Cette petite -fille a, sur les philosophes, cet avantage de -s’être fait une philosophie à sa convenance. -Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur -organiser un système du monde. Mais leur -raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes et, -sans doute, la moins importante dans le total -de ce qu’ils sont. De sorte que les voilà pourvus -de systèmes du monde qui conviennent à leur -raison et n’intéressent pas le reste de l’être -qu’ils sont. Et ils ne savent qu’en faire. Évidemment! -Il n’y a rien à faire, pour la vie, -d’un système du monde que la raison toute -seule a fabriqué. Ils affirment, en manière -d’excuse, que leur raison, c’est la raison même -et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants -orgueilleux qui ne voient pas qu’ils sont dupes -de leur orgueil! Que Marie Galande fut plus -sage, en confiant à la vie le soin de lui composer -le microcosme qu’il lui fallait!...»</p> - -<p>Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue -à l’humanité très ancienne, du temps qu’avec -ses instincts et ses désirs spontanés l’humanité<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -organisait en hâte la notion récente qu’elle -avait de l’univers entr’aperçu ...</p> - -<p>«Petite Marie Galande,—disait-il, empruntant -la forme de l’invocation,—tu as encore -le sentiment de la fraternité naturelle: auprès -des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on -te laissait parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses -fables pour signifier que tu n’es pas -indifférente aux épisodes pathétiques de leur -croissance et de leurs frondaisons annuelles. -Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois feuillu, -errer avec un visage intelligent et amical ... Et, -peu à peu, tu arrangerais de plus nombreuses -idéologies, plus savantes de jour en jour et -aussi plus froides, à mesure que ta pensée -entrerait mieux dans la complication des phénomènes -et que diminuerait la ferveur du premier -contact. Tu célèbres d’abord par des -gambades et des danses ta prise de possession -du réel. Et te voici qui introduis bientôt des -symboles dans l’allégresse de tes cérémonies. Et -puis je t’imagine qui formules des apophthegmes. -Et enfin, retirée loin des apparences, que tu -dis illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative -et raisonneuse, ô petite Marie Galande -analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il -de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude -et dans l’espoir de ta connaissance parfaite? -Ah! sans doute avant que se fût, en ton<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -esprit, desséchée la fleur de ton émoi!...»</p> - -<p>Mais toujours revenait à Siméon l’idée de -Marie Galande très pauvre. Il s’émerveillait de -la voir, par sa pauvreté même, préservée de -l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, -et, par la pauvreté lointaine de ses ascendants, -laissée toute neuve pour la découverte de la -vie un peu plus douce.</p> - -<p>Et il retournait à lui-même, disant: «On a -posé la question tout de travers. La question -n’est pas de savoir—en général et dans l’absolu—si -la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! -ce problème!... La question n’est que de savoir -s’il vaut la peine que Marie Galande, grâce à -des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, -grâce à de tendres paroles, soit plus -heureuse, un instant, quelquefois ...»</p> - -<p>Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. -Il le voulut réaliser; il s’occupa de cette -œuvre, désormais, avec une passion minutieuse -et attentive.</p> - -<p>«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur -qu’il faut demander la raison d’être de la vie -ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé -à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis -dépourvu de toute aptitude à être heureux. -Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle -que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande -sera heureuse par le soin de mon activité<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> -incessante, comme je l’eusse été avec plaisir -si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... -Ah! que je me fusse aimé moi-même -volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras -de ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé -d’emploi égoïste ... «Trop tard! trop tard!...» -me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour -toi, il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; -je saurai vaincre la méchanceté taquine des -Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance -la réussite de ton bonheur ...»</p> - -<p>Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui -parlait peu, craignant d’interrompre d’un mot -le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle -suivait; et il craignait encore d’être malhabile -en ses propos, tant il avait le souci de ne point -aggraver de sa pensée vieille cette jeune pensée -qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie -de l’entendre et de la regarder. Mais, de loin, -mieux à l’aise, il lui adressait mille et mille -discours où entrait toute sa méditation continuelle; -et il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. -Parfois aussi s’instituaient de familières causeries, -dont il était le double interlocuteur. Il -disait: «Il me semble que ces souliers-là -feront très bien; veux-tu cependant que nous -cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante, -ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà -de beaux éclairs au café; aimes-tu mieux les<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span> -babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer -pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait -amèrement d’avoir gâché sa vie avant -qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait -à présent. Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne -savais pas. Je n’avais que moi: pour moi tout -seul, à quoi bon m’appliquer?...»</p> - -<p>De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir -ses journées, maintenant il ne souhaitait -que de les aménager bien. Même, il apportait -plus de zèle à son métier, afin que ses recettes -lui permissent de mieux choyer Marie Galande.</p> - -<p>Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse -pour Marie Galande. On eût dit que cette petite -fille avait éveillé en lui de merveilleuses puissances -de bonté. Il la chérissait paternellement; -et il dut bientôt se rendre compte qu’il -avait, pour elle, aussi de l’amour.</p> - -<p class="p2">Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le -samedi de la semaine qu’ils avaient si bien inaugurée -par leur promenade à Meudon.</p> - -<p>Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se -figura qu’elle souffrait de quelque chagrin. Il -n’osait pas lui demander la cause de tant de -mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant -inquiet:</p> - -<p>—Ce n’est rien,—dit-elle.—Tu sais, quelquefois, -on est gai sans qu’on sache pourquoi;<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -on n’a pas de raison d’être plus gai que d’habitude. -On ne le remarque pas, mon Siméon, -parce que c’est agréable. Mais, si on est triste -sans qu’on sache pourquoi, on le remarque et -ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande -injustice; et on voudrait bien s’empêcher!... -On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu veux? Le -cœur est drôle.</p> - -<p>En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. -Triste, elle réclamait une amitié plus compatissante. -Elle s’appuyait contre Siméon. Elle -lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils -marchaient, nonchalamment, au hasard, sans -presque causer. De temps en temps, elle levait -les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle -touchait de sa joue l’épaule de Siméon,—ce -joli geste en guise de parole.</p> - -<p>Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune -corps, gracieux avec abandon. Il voyait, à la -dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous -l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et -la petite poitrine ronde emplir le corsage, se -gonfler et se hausser ou s’alanguir selon l’alternative -du souffle léger. Les cheveux blonds, -plus d’une fois, touchèrent son cou, et cette -caresse le fit frémir.</p> - -<p>Ils suivaient des rues faubouriennes, si -étroites que le soleil n’y entrait pas, ils longeaient -des maisons vieilles, grises ou jaunes et<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux -fenêtres pendaient de pauvres loques, du linge, -des vêtements de toile, accrochés à des cordes -transversales.</p> - -<p>Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, -malgré la lumière, était triste. Des arbres malingres, -déjà tout dépouillés par l’excès de la chaleur -estivale, dressaient de distance en distance -leur silhouette régulière. Loin, par delà les -talus et les terrains vagues, des échoppes et -puis de hautes bâtisses s’entassaient.</p> - -<p>La détresse du lieu contrastait avec la fête -du soleil si violemment que Siméon s’en affligeait: -il voulut distraire de ce spectacle Marie -Galande. Il avait goûté le charme des rues -pauvres et leur demi-obscurité. Mais, maintenant, -il foulait des feuilles séchées qui craquaient, -et son émoi, dans la splendeur du jour, -le tourmentait fort. Le silence où son amie -s’obstinait le gêna.</p> - -<p>—Petite Marie Galande,—fit-il,—c’est -demain dimanche et congé. Où irons-nous? -As-tu choisi?</p> - -<p>—Non,—dit-elle,—je ne sais pas.</p> - -<p>Sa voix était si douce, un peu plaintive et -toute frêle, qu’il l’aima bien davantage. Il prit -entre ses deux mains la main de Marie Galande. -Marie Galande le regarda si gentiment, et elle -mit dans son regard tant de gratitude et de joie<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -soudaine qu’il eut peur de la trop aimer. Et vite -il demanda:</p> - -<p>—Veux-tu que nous retournions au bois, -comme l’autre jour?</p> - -<p>—Non,—répondit-elle;—il ne faut pas -recommencer ce qui a si bien réussi. Peut-être -que ça manquerait: et alors, tout serait gâté.</p> - -<p>Elle fut quelque temps silencieuse; et Siméon -ne savait pas si elle continuait, en soi, sa -pensée comme un écho prolonge les derniers -sons d’une mélodie, ou si elle était attentive à -quelque nouvelle idée. Elle parut hésiter à dire -ce qu’elle désirait. Puis elle se décida et, en -rougissant, timide, avoua:</p> - -<p>—Ce que je voudrais pour demain, devine! -Mais je suis sûre que tu ne devineras pas. Voici. -Je voudrais, je voudrais ... Ça t’ennuiera!... Je -voudrais que tu me conduises à la fête de Ménilmontant ...</p> - -<p>—Convenu!—dit Siméon.</p> - -<p>—Oui, mais ... ce n’est pas tout ... Le plus -grave, c’est maintenant; écoute!... Consulter -une somnambule sur mon avenir ...</p> - -<p>Siméon ne répondit pas tout de suite. Elle se -résigna:</p> - -<p>—Je me doutais que tu ne voudrais pas.</p> - -<p>Il ne demandait pas mieux; seulement, ces -somnambules sont des farceuses: elles inventent ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p> - -<p>—Elles inventent, elles inventent!... En tout -cas, moi j’ai confiance. Et ça me plairait qu’on -me révèle mon avenir.</p> - -<p>Marie Galande s’exaltait. Ses yeux brillaient, -de joie d’abord et ensuite de crainte. Elle frissonna ...</p> - -<p>—Parce que, vois-tu, je ne suis pas tranquille. -J’ai au fond du cœur qu’il va m’arriver -quelque chose. Ça, j’en suis sûre. Mais je ne -sais pas si c’est du bien ou du mal ... La somnambule -trouvera.</p> - -<p>Elle était agitée. Elle allait de la plus vive -allégresse à la plus sombre rêverie. Cajoleuse, -elle risqua:</p> - -<p>—Je crois que tu ne m’aimes pas beaucoup ... -Tu ne m’as jamais embrassée!...</p> - -<p>Comme Siméon, troublé, ne se hâtait guère, -elle dit:</p> - -<p>—Aujourd’hui que j’ai du chagrin, il faut -qu’on m’embrasse.</p> - -<p>Siméon, gauchement, demanda:</p> - -<p>—Quel chagrin as-tu, petite Marie Galande?</p> - -<p>—Embrasse-moi et je te dirai!...</p> - -<p>Elle se dégagea, fit volte-face et, preste, se -campa devant Siméon, de telle sorte qu’il vint -à elle malgré lui. Elle tendit sa joue et, quand -Siméon s’apprêtait à lui baiser la joue, d’un -prompt mouvement elle posa ses lèvres sur les<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -lèvres de Siméon. L’instant que leur baiser dura -leur fut une éternité ...</p> - -<p>Puis ils se dégagèrent, leurs yeux s’ouvrirent; -et ils semblèrent étonnés de se voir, si proches, -et cependant déliés l’un de l’autre:—deux -êtres!...</p> - -<p>Ce fut un éclair. Marie Galande, la première, -reprit conscience de soi. Elle souriait, tandis -que l’extase immobilisait encore Siméon. Alors, -mutine, elle lança:</p> - -<p>—Voilà. Mon chagrin, c’était que tu ne -m’embrasses pas!</p> - -<p>Comme Siméon ne revenait pas de son -trouble, Marie Galande fut, pour rire, courroucée.</p> - -<p>—Ce n’était pas,—dit-elle,—très doux, -très doux?</p> - -<p>—Oh! si, très doux!...—répondit-il.</p> - -<p>—Seulement?...</p> - -<p>—Seulement, tu es une petite fille, Marie -Galande, presque une enfant; et moi, je suis -presque vieux. Je pensais t’aimer ... pas de cette -façon-là ...</p> - -<p>—Et tu m’aimes de cette façon-là?—fit-elle -en battant des mains.—C’est dit, c’est dit! Tu -ne peux plus dire que non!...</p> - -<p>Elle saisit le bras de Siméon. Gaie, elle l’entraîna. -Pour éviter le silence où elle savait -bien que son ami s’égarerait comme parmi des<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> -ombres indéfinies, elle parlait, un peu au hasard.</p> - -<p>Elle s’interrompit d’un bavardage et dit avec -une moue dépitée:</p> - -<p>—Ça me fait de la peine que tu sois triste, -après que tu m’as embrassée. Même, je trouve -que ce n’est pas très poli.</p> - -<p>Elle ne voulut pas lui laisser le temps de répondre, -et, de l’embarras où elle le vit, elle se -mit à rire gentiment. Elle recommença, pour -occuper les trop poignantes minutes, ses vains -propos:</p> - -<p>—Oui,—disait-elle,—tu es très vieux, très -vieux. On ne peut plus compter ton âge, tant -tu es vieux! Et Marie Galande est une si petite -fille qu’on a envie de l’envoyer à l’école et, -si elle n’est pas sage, de lui mettre un bonnet -d’âne et un écriteau. N’est-ce pas?</p> - -<p>Elle éclata de rire. Elle tirait à elle Siméon -pour démontrer qu’elle était forte et pour qu’il -sentît, contre son bras, un jeune corps de -femme frémissante. Elle s’écria:</p> - -<p>—Comme c’est bête, ce qu’on dit! Les baisers -valent mieux.</p> - -<p>Siméon chancelait; il la serra contre lui ... Ils -cheminaient lentement. Un passant qui les vit -détourna la tête par obligeance. Un cantonnier -les interpella:</p> - -<p>—Un joli temps, les amoureux, pour les -amours! Allez, allez, vous ne faites pas de mal ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p> - -<p>Marie Galande acquiesça; et elle dit à -Siméon:</p> - -<p>—C’est vrai, qu’on est des amoureux. Est-ce -que ce n’est pas agréable? Écoute, Siméon, -puisque je t’aime ...</p> - -<p>Elle se fit très câline. Soudain, elle poussa -un cri d’effroi.</p> - -<p>—Qu’est-ce?—demanda Siméon.</p> - -<p>Mais elle ne répondait pas. Elle tressaillait. -Sa voix s’arrêtait à sa gorge. Siméon vit, à -quelque distance, Picrate qui déambulait à -grands coups frénétiques de ses poings qui -frappaient le sol. Il s’éloignait. Marie Galande -put articuler:</p> - -<p>—Sauvons-nous! Vite, vite!...</p> - -<p>Siméon dut la suivre. Ils gagnèrent une petite -rue. Siméon s’efforçait de tranquilliser Marie -Galande:</p> - -<p>—Calme-toi, petite. Il ne nous a pas vus: il -s’en allait ...</p> - -<p>Marie Galande voulait encore se sauver:</p> - -<p>—Viens,—disait-elle d’une voix essoufflée.—Peut-être -qu’il court après nous. S’il nous -rattrapait!...</p> - -<p>—Mais non. Tu as bien remarqué qu’il s’en -allait ... Et puis, il ne va pas vite, le pauvre -Picrate ... Et puis, pourquoi as-tu si peur de lui? -Il n’est pas méchant.</p> - -<p>—Il est méchant!—répliquait Marie Galande.—Il<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -est le diable. S’il nous rattrapait, ce serait -une chose effrayante!...</p> - -<p>Il fallut longtemps pour l’apaiser. Après que -sa terreur se fut calmée, elle pleura et, parmi -ses larmes, sourit.</p> - -<p>—Maintenant,—dit-elle,—je crois qu’il -est tard: il faut que j’aille prendre mon panier. -Toi, tu iras à ta voiture. Au revoir ... Je pensais, -tout à l’heure, qu’on pourrait avancer le dimanche -d’un jour et être, aujourd’hui, toute la journée -ensemble ...</p> - -<p>—Veux-tu?—suppliait Siméon.</p> - -<p>—Non,—répondit-elle,—non.</p> - -<p>Elle réfléchissait. Elle semblait combiner -ceci et cela et n’être pas sûre de son désir. -Siméon la pressait ... Et puis, elle décida:</p> - -<p>—Non! Nous avons dit demain. Probablement -que c’est mieux. Si tout est préparé pour -demain, et pas pour aujourd’hui ...</p> - -<p>—Mais—objecta Siméon—nous n’avons -rien préparé ...</p> - -<p>—Oh! pas nous, pas nous!... Il n’y a pas -que les gens, qui préparent. S’il n’y avait -qu’eux!... S’il n’y avait qu’eux, Siméon, je -pense qu’il ne leur arriverait pas de mal ...</p> - -<p>—Alors, qui?</p> - -<p>—Je ne sais pas ... Les fées et les diables!... -Non, demain!</p> - -<p>Quand ils se séparèrent, elle prétendit que<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -Siméon lui donnât encore un baiser. Elle y -apporta toute sa tendresse fougueuse et gaie. -Puis elle se sauva, courut. Siméon la regardait -partir et ne point se retourner. Il sentait une -belle ivresse le posséder et son cœur battre.</p> - -<p>Vers le soir, le souvenir importun de Picrate -le hanta. Depuis une semaine bientôt, il négligeait -de le rencontrer, craignant des questions -pénibles, des colères fâcheuses. Il s’était dit -qu’il laisserait Picrate oublier Marie Galande. -En outre, il se demandait s’il n’éprouvait -pas quelques remords à l’endroit de ce camarade ...</p> - -<p>Le souvenir de Picrate le tourmenta. Il se -mêla au souvenir de Marie Galande, et de -manière à le gâter. Il fut impérieux ensuite ... -Et Siméon, son fiacre reconduit, résolut d’aller -voir Picrate.</p> - -<p>Il n’était pas au petit café de naguère, où ils -causaient. Chez lui, de si bonne heure?... -Siméon tenta l’aventure. Au fond d’une cour et -d’un couloir, il reconnut la porte. A peine eut-il -frappé qu’il le regretta: l’idée d’une interminable -conversation, gênée de réticences, de -mensonges, lui fit horreur. Mais une voix véhémente -cria:</p> - -<p>—Entrez!... Eh bien! entrez, quoi?...</p> - -<p>Siméon ouvrit la porte. Mais, aussitôt qu’il -l’aperçut, Picrate rugit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span></p> - -<p>—Va-t’en! va-t’en!... Va-t’en, ou je fais un -malheur!... Va-t’en tout de suite!...</p> - -<p>Il se congestionnait. Toute sa face était -secouée de sa fureur, ses cheveux tressautaient -de ses mouvements convulsifs. Il avait les -poings fermés, les coudes bandés, prêts à se -détendre en terrible ressort. Son buste, en -avant, voulait bondir; l’infirmité le tenait au -sol ... Siméon fit mine d’entrer, Picrate alors -laissa s’exalter sa rage. Il hurla:</p> - -<p>—Si tu entres, je vais te tuer!</p> - -<p>Siméon s’efforça de l’adoucir:</p> - -<p>—Je ne te comprends pas ... Pourquoi? que -t’ai-je fait?...</p> - -<p>Mais Picrate ne permit pas qu’il en dît plus -long. Pâle, livide, d’une voix qui sifflait entre -ses dents, il répéta:</p> - -<p>—Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te -tue!...</p> - -<p>Et ses mains fouillaient à l’intérieur du chariot ...</p> - -<p>—Alors, Picrate, adieu!—dit Siméon.</p> - -<p>Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à -fermer la porte derrière lui, il entendit le souffle -rauque de Picrate qui haletait comme une -forge.</p> - -<p>Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses -yeux cette vision qu’il avait eue de Picrate. Les -images se succédaient, et la scène se reconstituait<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -avec netteté: la chambre, petite et en -désordre, qu’éclairait seulement une lampe -placée sur une chaise; Picrate par terre, disposant -à plat devant lui des séries de cartes -postales illustrées, afin, sans doute, de les -classer. Et puis l’éclat de sa fureur, quand il -reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa -surexcitation démente ...</p> - -<p>Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme -il y avait alors dans son cœur de la joie, il lui -semblait—sans qu’il le sût—que tout, sur -terre, ne devait être que joie. Il en voulut à -Picrate de lui enlaidir, si peu que ce fût, son bel -horizon. Il lui chercha chicane, à part lui, le -dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint -en aide.</p> - -<p class="p2">Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier -qu’il faisait beau temps. Il ouvrit ses persiennes: -les flots du matin l’inondèrent, et la -fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, -ses joues. Le ciel était parfaitement pur de -nuages; une vapeur légère en adoucissait le -bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en -gloire.</p> - -<p>Marie Galande devait le retrouver, sur les -onze heures, au coin de telle et telle rue. -L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait ... -Une malice de lui-même envers soi s’amusait à<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> -brouiller les noms de ces rues, à les confondre -avec d’autres, à lui offrir divers rendez-vous -inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, -inscrivit sur son carnet: «Au coin des rues -telle et telle»; et même, flâneur, il esquissa le -plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à -onze heures, il avait le loisir de travailler: -sa conscience lui prescrivait d’aller prendre -sa voiture et de gagner au moins la nourriture -de son cheval, le remisage de son fiacre. Mais -une invincible nonchalance l’amollissait, et, -dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger. -Il consacra toute sa matinée à prévoir que -Marie Galande arriverait sans nul retard, à -craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait -la venue de Marie Galande. Et cet instant -de la rencontre signifiait à lui seul assez de -félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie de -Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son -trouble qu’en hâte il retournait aux tendresses -initiales. La voix de Marie Galande le caressait -et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus -s’il éprouvait de la souffrance ou de la volupté.</p> - -<p>Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très -bas:</p> - -<p>—Bonjour, mon amoureux!</p> - -<p>Elle ajouta, bientôt:</p> - -<p>—N’est-ce pas que nous irons consulter la -somnambule?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p> - -<p>Elle fit l’enfant, capricieuse. Elle affirma -qu’on s’amuserait beaucoup. Seulement, la somnambule, -le souci de l’avenir et le projet de -savoir plus loin que l’heure où l’on était l’empêchaient -de se consacrer toute à sa joie. Nerveuse, -elle augurait du bien, du mal, et se perdait -en cette incertitude ... A peine le déjeuner, -dans un petit restaurant, lui donna-t-il quelque -distraction. Elle disait:</p> - -<p>—Ça vaut mieux d’être renseignée. Au moins, -on ne risque pas d’imaginer des choses et des -choses. Par exemple, selon qu’on doit vivre -très vieille ou un tout petit peu, il faut qu’on -s’arrange autrement. Je me figure que, si les -gens étaient sûrs du temps qu’ils vivront, ils ne -feraient pas tant de sottises ... Ce n’est pas ton -avis?</p> - -<p>Siméon répondait que oui, mais qu’il ne -croyait pas aux somnambules, et il disait encore -que Marie Galande vivrait jusqu’à un très grand -âge ...</p> - -<p>—Oh! je n’y tiens pas,—répliquait-elle.—Ce -que je veux, c’est savoir ... Et si tu m’aimeras! -et si c’est bon pour toi de m’aimer!...</p> - -<p>Le vacarme des orgues de Barbarie et des -pianos mécaniques annonçait de loin la fête. -Cette cacophonie, dans le désert des rues dominicales, -se répandait, toujours plus distincte, -plus véhémente. A la première bouffée de la<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -folle musique, survenue par le dédale des maisons, -Marie Galande avait écouté, comme si son -destin là-bas s’affirmait. Et comme si son -destin l’appelait, elle se dépêcha, traînant à son -bras Siméon.</p> - -<p>—Viens,—disait-elle.—Autant vaut savoir -tout de suite. Et puis, si c’est bon, nous -n’aurons plus qu’à rire et à rire.</p> - -<p>Siméon s’efforçait de lui faire entendre qu’elle -attachait trop d’importance à de tels présages. -Il redoutait une imprudence de la somnambule:</p> - -<p>—Ce ne sont que des bêtises!—déclarait-il.</p> - -<p>Peu à peu, la musique augmentait. Il s’en -perdait, par-ci par-là, des lambeaux, accrochés -sans doute à l’obstacle d’un mur, d’une cheminée. -Et puis, les instruments divers se mêlaient; -et leur confusion, qui s’aggravait en -même temps que leur violence, fut infernale -quand Marie Galande et Siméon débouchèrent -sur le boulevard. Cela criait, hurlait, meuglait, -emplissait les oreilles ... Quelle bête en délire -produisait cette clameur formidable? Marie -Galande, une seconde, hésita; l’approche du -monstre l’épouvantait. Siméon la vit, toute -pâle, qui regardait devant elle, avec une sorte -d’effroi douloureux. Et puis, dans le tumulte -discordant, elle reconnut des ritournelles familières, -des bouts de petites chansons dont<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -elle avait appris les paroles, jadis, d’un camelot -qui les vendait et, pour le même prix, -enseignait la façon de les chanter. Il lui -sembla que ces pauvres airs lui faisaient accueil; -elle en murmura des bribes ...</p> - -<p>Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les -bêtes en étaient fringantes, et d’aucunes, cabrées, -étonnaient par la régularité de leur -allure cependant. Il y avait là-dessus des -hommes et des femmes qui menaient un grand -tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple -parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche -allégresse, prétentieuse, et qui vise à l’effet. -Triste gaieté, qui se moque, se vante et se travaille -au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres -âmes qui n’ont plus la naïveté du beau rire!...</p> - -<p>Marie Galande était fascinée par le spectacle -étourdissant de ce manège. Les paillettes et -les paillons brillaient au soleil et fuyaient, emportés -dans le tourbillon général. Et fuyait -aussi l’orgue forcené: son tintamarre s’en allait, -on l’entendait moins; puis il revenait, avec -des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et -s’en allait et revenait, infatigable. Marie Galande -admirait tout cela; Siméon lui offrit de monter -l’un de ces chevaux si bien dressés et caparaçonnés:</p> - -<p>—Pas maintenant,—dit-elle.—Après, -peut-être; nous verrons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></p> - -<p>Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, -par la foule, jetés d’un brouhaha dans un autre. -Les gongs, les sonnettes, les cloches, les grosses -caisses se succédaient; et les boniments, les -parades, les pitreries compliquaient le tohu-bohu. -Pour l’odeur, elle était fournie par la friture -des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines -fades; et la foule y collaborait; des cages -de fauves, par endroits, y mêlaient encore leur -spécialité.</p> - -<p>Marie Galande s’attardait à examiner des -clowns. Elle riait de leur maladresse savante, -de leurs gifles et de leurs calembredaines. -Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule -et manœuvra si bien qu’une prophétesse -extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, -et d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau -tigrée, et d’autres qui avalent des sabres ou -mangent du feu, étaient peintes sur des affiches -prometteuses. Marie Galande n’eut point envie -de les connaître. Elle contempla des loteries et -voulut essayer sa chance. Les lots étaient engageants,—des -porcelaines coloriées, de la -verrerie,—et l’on choisissait parmi des séries -variées de bibelots. Mais la grosse affaire, pour -Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance -du hasard ou sa mauvaise volonté.</p> - -<p>—Nous allons bien voir! disait-elle.</p> - -<p>Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -des lendemains. Une première fois, elle perdit. -Siméon lui expliqua de son mieux que cet accident -n’était pas une calamité; tout au plus, -si elle tenait à chercher là des présages, avait-elle -le droit de conclure qu’un bonheur lui -échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui -surviennent, un de moins, petite aventure!...</p> - -<p>Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, -et maintes fois perdit, et affirma:</p> - -<p>—Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!...</p> - -<p>—Mais non, pas tous!—dit Siméon.—Regarde -combien il reste de lots devant toi, et de -jolis ... Et le marchand, sois-en sûre, en a bien -d’autres en provision. Tu n’imagines pas, petite -Marie Galande, quelle infinie réserve de bonheurs -il y a dans la vie: c’est innombrable! Il -y en a tant que tu en auras beaucoup. Joue -encore, tu gagneras.</p> - -<p>Elle hocha la tête: elle ne comptait plus sur -la faveur du hasard. Siméon regardait s’attrister -cette petite fille qui se croyait en présence -de sa destinée et qui la consultait.</p> - -<p>Au douzième coup, Marie Galande gagna. Son -visage s’illumina de joie. Elle cria:</p> - -<p>—Bravo! bravo!...</p> - -<p>Elle battit des mains et négligea d’abord de -s’intéresser à son lot, qu’elle devait choisir -entre les plus désirables: la chance lui était -venue!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span></p> - -<p>—Catégorie A,—dit l’auxiliaire du Sort.</p> - -<p>Marie Galande hésita. Mais un ingénieux -presse-papier lui parut digne de sa préférence. -C’était une boule de verre, emplie d’eau et close -hermétiquement, où un petit village se voyait: -deux ou trois maisons, un arbre, un chien, deux -paysans; les paysans, l’un rouge et l’autre bleu, -étaient aussi grands que les maisons. Or, -pourvu que l’on retournât la boule quelque -temps, il suffisait ensuite de la ramener à sa -juste position pour qu’une neige abondante et -menue se précipitât sur le village, comme sur -les véritables villages tombe la neige véritable. -Elle couvrait le sol, se posait aux branches de -l’arbre, coiffait d’un capuchon les paysans et -menaçait d’ensevelir leur chien.</p> - -<p>—Brrr!—fit Marie Galande.</p> - -<p>Et elle s’étonna de l’invention. Siméon prit -part à son jeu.</p> - -<p>—Quand le charmant hiver viendra,—dit-il,—nous -irons voir dans la campagne la belle -neige ...</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p>—Pourquoi dis-tu que l’hiver est charmant? -J’y ai si froid!</p> - -<p>—Le prochain hiver, petite Marie Galande, -tu n’auras point à souffrir!...</p> - -<p>—Pourquoi?—fit-elle, effarouchée.—Est-ce -que je serai morte?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p> - -<p>—Petite folle, petite folle, quelles idées as-tu -en tête? Tu n’auras à souffrir de rien, parce -que j’aurai soin de toi.</p> - -<p>Mais déjà elle n’écoutait plus. Attentive à sa -seule pensée, elle demanda, pour en finir avec -ses calculs:</p> - -<p>—Un bonheur sur douze, est-ce beaucoup?</p> - -<p>—Beaucoup, beaucoup!—dit Siméon.</p> - -<p>Elle découvrit la baraque d’une somnambule. -Son cœur bondit. Sans plus parler, elle s’approcha. -Sur le tréteau, l’impresario de la -pythonisse annonçait que cette dame avait la -science infuse et, dans les lignes de la main, -discernait des choses merveilleuses; d’ailleurs, -elle n’était pas moins habile à interroger les -cartes, à interpréter les rêves, à traduire les -signes inclus dans le marc de café.</p> - -<p>Marie Galande écoutait avec stupeur le monologue -du charlatan. Quelques sornettes un -peu poussées la mirent en défiance. Mais -l’homme tourna ses hâbleries vers la fatalité, -la mort et les plus émouvants problèmes.</p> - -<p>—Entrons-nous?—demanda Marie Galande -à Siméon.</p> - -<p>Siméon vit qu’elle avait peur. Elle le dit -bientôt:</p> - -<p>—Écoute, je n’ose pas ...</p> - -<p>Et ils s’éloignèrent.</p> - -<p>Elle avouait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p> - -<p>—Peut-être que ça vaut mieux de ne pas -savoir?...</p> - -<p>Siméon l’encourageait à écarter les idées -sombres.</p> - -<p>—Pourquoi,—lui disait-il,—as-tu cette -crainte de l’avenir?</p> - -<p>—Parce que je suis heureuse à présent!—répondit-elle.—Avant, -je ne pensais à rien ... -C’est l’habitude qui me manque ...</p> - -<p>—Tu es heureuse?</p> - -<p>—Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? -Méchant! Je suis heureuse avec toi. Seulement, -d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut -pas parler: chut!...</p> - -<p>Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un -air mystérieux. Elle fut la première, cependant, -à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses -yeux se firent tendres et doux; elle dit:</p> - -<p>—Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi -ne m’aimes-tu pas davantage? Ce n’est pas -très gentil!</p> - -<p>Siméon n’osait pas lui répondre. Elle -bouda ... Siméon réfléchit qu’il était vieux, qu’il -avait gaspillé toute sa vie en pure perte: il -s’affligea de n’avoir pas été plus économe de -sa vie. Marie Galande, à son bras, se faisait -traîner comme les enfants las d’une promenade ... -Siméon voulut qu’elle s’intéressât à la -fête qui, autour d’eux, s’exaspérait. Elle s’y<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -refusa; elle s’abandonnait à sa langueur. -«Les chevaux de bois?...» Elle se fâcha:</p> - -<p>—Je ne suis pas une petite fille! Tu te -trompes, si tu crois que je suis une petite fille! -Tu es méchant!...</p> - -<p>La journée tournait mal. Siméon détesta la -frénésie de ces musiques endiablées qui, depuis -deux heures, le torturaient: il lui sembla qu’elles -chantaient le désespoir de vivre. La foule, -augmentée, remuante, acharnée à ce plaisir -vulgaire, lui parut célébrer le rite d’une ignoble -religion, toute de folie et de vacarme. Le soleil -tombait d’aplomb sur les innombrables têtes -et y cuisait de la démence.</p> - -<p>—Allons-nous-en!—dit Marie Galande.—J’en -ai assez, de tout ce bruit. Et toi?...</p> - -<p>Ils profitèrent d’un intervalle entre deux -baraques de planches pour s’esquiver. Il leur -fut agréable d’avoir un peu d’espace devant -eux et de ne plus participer à ce tumulte de la -joie exubérante.</p> - -<p>Mais la musique les poursuivait.</p> - -<p>Quand elle les eut enfin laissés, Siméon -demanda:</p> - -<p>—Où allons-nous?</p> - -<p>—Ça m’est égal!—répondit Marie Galande.—Nous -irons où tu voudras. Comment saurais-je -où tu veux aller?</p> - -<p>Siméon la pria de n’avoir point d’amertume:<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -s’il l’avait offensée ou peinée, c’était sans le -vouloir. Marie Galande reprit:</p> - -<p>—Tu as probablement une amie, et je te gêne.</p> - -<p>—Je n’ai pas d’autre amie que toi,—dit -Siméon.</p> - -<p>—Oh! moi ...—fit-elle;—qu’est-ce que -c’est?... Si tu n’as point d’autre amie que moi, -pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage?...</p> - -<p>—Je t’aime beaucoup,—affirma-t-il.</p> - -<p>—Alors, si tu m’aimes beaucoup, aime-moi!</p> - -<p>Elle cessa d’être irritée. Elle fut enjôleuse.</p> - -<p>—Tu n’as pas encore vu—disait-elle—que, -moi, je t’aime tant que je voudrais que tu -me prennes dans tes bras ... comme on fait, tu -sais ... C’est toujours moi qui te demande ce que -tu devrais demander. Est-ce que tu me trouves -laide? Non, n’est-ce pas, tu ne me trouves pas -laide, et tu aurais du plaisir à me tenir dans tes -bras?... Dis-le moi!... Non, ne me dis rien: je -sais! Seulement, tu te figures que tu es vieux; -tu te racontes des histoires tristes et qui te -donnent du chagrin ... Mais tu n’es pas vieux, -si tu m’aimes ... Que j’ai eu de peine à ce que -tu m’accordes un baiser!... Tu te rappelles?... -Eh! bien, aujourd’hui, il me faut tous les baisers, -tous, tous! Voilà, je te l’ai dit; maintenant, -fais comme tu voudras ...</p> - -<p>Siméon la serra contre lui. Avec ferveur, il -entoura de son bras frémissant la taille de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -Marie Galande. Sa main, sur la hanche de la -jeune fille, tremblait.</p> - -<p>—Allons chez toi,—dit Marie Galande.—Ce -sera si doux d’être tous les deux! Je n’ai -jamais été seule avec toi. Viens!</p> - -<p>Ils respiraient difficilement, tant les serrait -à la gorge l’angoisse de la pudeur et de la volupté. -Ils allaient, d’un pas rapide et fiévreux.</p> - -<p>—Tu ne me dis rien?—chuchota Marie -Galande.</p> - -<p>—Je t’aime, petite Marie Galande, je t’aime!...</p> - -<p>—Dis-moi que tu es content et que tu n’as -pas d’autre idée que d’être content; dis-le moi.</p> - -<p>—Je te le dis, petite Marie Galande. Je t’aime, -et c’est tout ...</p> - -<p>Ils ne parlèrent pas davantage. A mesure -qu’ils approchaient, leur émoi les précipitait -avec plus de hâte vers l’asile de leur tendresse ... -Siméon sentait battre ses tempes. -Marie Galande croyait porter entre ses bras -un trésor ineffable. La rue était déserte.</p> - -<p>Ils arrivèrent. Ils entraient ... Marie Galande -s’affaissa sur le seuil, poussant un cri d’oiseau -blessé. Une décharge de revolver avait retenti. -Et puis une autre ... Et puis un bruit de roulettes -folles, en fuite sur le pavé ...</p> - -<p>Siméon s’efforça de relever Marie Galande. -Elle avait les yeux chavirés, la bouche ouverte -affreusement.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">UN MEURTRE</p> - -<p>Que Marie Galande fût tuée, ce fait n’entra -pas tout de suite dans l’esprit de Siméon. Du -moins, s’il la vit morte, il ne conçut point aisément -que ce dût être définitif. Son intelligence, -frappée de stupeur, semblait avoir des portions -paralysées et d’autres où les idées viraient, -viraient comme les ailes d’un moulin sous la -tempête.</p> - -<p>Il avait senti Marie Galande défaillir, glisser -le long de lui. Le petit bras, qu’il serrait, avait -frémi d’une convulsion brève et puis s’était -arraché de lui, entraîné par le poids du corps. -Le corps avait tourné, puis était tombé sur le -flanc.</p> - -<p>Siméon s’efforça auprès de cette chose inerte. -Il appela Marie Galande. Ses mains s’effarèrent<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -de la mollesse du cadavre. S’il tirait les épaules, -la tête se renversait en arrière. Il arrondit ses -bras comme un berceau, pour la soutenir toute; -il ne le put. Alors: il eut un immense besoin -de secours, et il cria qu’on vînt à l’aide.</p> - -<p>On vint: la concierge, des locataires ... -Siméon se redressa. Il eut pleine confiance dans -l’initiative de ces gens qui, plus habiles que -lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il -s’inclinait, son crâne, brûlant et lourd, menaçait -de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta contre -le mur.</p> - -<p>Mais déjà Marie Galande était soulevée par -deux hommes. La déposerait-on chez la concierge -ou la mènerait-on chez le pharmacien, -tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit -que le pharmacien valait mieux. Les porteurs -obéirent. Comme ils se mettaient en marche, -Siméon vit la tête de Marie Galande qui pendait -et se balançait misérablement. De ses deux -mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il -suivit le cortège. Dans le creux de ses paumes -s’appuyaient les cheveux de l’amie. Mais le cou -se ployait douloureusement et parfois, selon -l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. -Siméon mit tous ses soins à lui épargner -les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans -saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, -la lueur verte d’un bocal illuminé fut<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur rouge -l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas -conscience de ce qu’il faisait. Il agissait sans le -savoir: il accompagnait un cortège.</p> - -<p>Marie Galande fut couchée sur deux chaises. -Quelqu’un dit qu’elle était morte. Il entendit -ce mot et ne le comprit guère. Il regardait -vaguement des curieux qui étaient là, derrière -les vitres de la pharmacie. Un sergent de ville -entra, puis un autre. Et il y eut des pourparlers, -auxquels Siméon ne se mêla point. On -s’aperçut qu’il était blessé à l’oreille et saignait: -on le pansa. On lui demanda qui était cette -jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il -répondit machinalement et, comme l’agent inscrivait -ses réponses, il rectifia l’orthographe -de son nom. Et puis, il trembla de tous ses -muscles, et il eut froid au visage. On lui tendit -une potion, qu’il but. Il s’assit. Dans un demi-rêve, -il remarqua que l’on emportait de nouveau -Marie Galande. Il ne savait pas où; il -n’était pas sûr que ce fût réel. Brusquement, -l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on -emportait Marie Galande, il fallait soutenir sa -pauvre petite nuque. Mais il ne put bouger. -Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa -volonté n’allait pas jusqu’à ses membres; ses -velléités, courtes et faibles, remuaient dans son -cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> -manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie -Galande à sa place. Quand ils passèrent l’étroite -porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps, -à droite ou à gauche; un bras, se dégageant -de la pose qu’on lui avait donnée, bougea, -tomba, pendit: un sursaut terrible secoua -Siméon. Cependant il ne réussit point à prier -que l’on fît attention, que l’on ouvrît les deux -battants de la porte. Les paroles se multipliaient -dans son esprit; et il ne disait rien.</p> - -<p>A cause de la foule qui était dehors, il ne vit -pas ce qu’il advenait de Marie Galande. Il -observa confusément qu’on s’en allait ... La -rue était vide ... Ses idées s’embrouillèrent et -il perdit la notion de tout ...</p> - -<p>Plus tard, en quittant la pharmacie, il se -demanda ce qu’il ferait. Il hésita: la question -fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs. Il ne -la résolut point, et partit au hasard. Sa tête -brûlait; ses yeux étaient cerclés de souffrance -et, chaque fois que ses paupières cillaient, une -vive douleur lui tirait les tempes. La nuit -l’étonna, les becs de gaz allumés lui semblèrent -étranges, absurdes. A sa montre, il vérifia -qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un -cauchemar le tourmentait. Pour s’assurer qu’il -veillait, il tapa sur le mur qu’il longeait et s’y -écorcha les doigts.</p> - -<p>Aussitôt, comme à un signal, l’image de<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -Marie Galande se présenta: l’image dernière, -la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? -La soudaineté de l’hallucination parut à Siméon -singulière. Mais, au trouble profond de son -cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un -prestige: cette image de Marie Galande, il la -sentit vraie. Il en eut un choc nerveux; une -sueur froide le mouilla.</p> - -<p>Où était Marie Galande? Il la chercha dans -la confusion de ses souvenirs. Peu à peu, la -scène tragique se reconstitua. Mais on avait pris -Marie Galande; on l’avait emportée!... Siméon -souffrit intimement, à la pensée que d’autres -la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils fait -du petit corps misérable? Où, à présent, le -retrouver, pour le revoir, pour lui dire adieu? -Où, dans la nuit, sinistre désormais?...</p> - -<p>Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner -le pharmacien, les gens du voisinage. -Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès -qu’il était entré dans une rue, il la suivait, hanté -par l’idée fixe; et puis il devenait attentif un -instant et, de nouveau, se perdait. Il erra longtemps, -comme au milieu d’une forêt compliquée. -Il courait quand il arriva chez le pharmacien.</p> - -<p>—A la Morgue,—lui répondit-on.</p> - -<p>Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. -La Morgue! Il tressaillit, ses dents claquèrent.<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -Il se révolta, et c’est au pharmacien -qu’il fit part de sa colère:</p> - -<p>—Pourquoi?—disait-il.—Pourquoi? On -n’a point à la reconnaître: j’ai donné son -nom, son adresse!...</p> - -<p>—Que voulez-vous? Décédée sur la voie -publique: c’est le règlement.</p> - -<p>Il protestait encore. Par pitié de son désespoir, -on ne lui répondait pas.</p> - -<p>En sortant, il cria:</p> - -<p>—Je saurai bien l’en tirer!</p> - -<p>Il n’eut, dès lors, d’autre idée que d’être là-bas, -au plus vite. A grands pas chancelants, il -se dirigea vers Paris. Il s’effraya de la longueur -du chemin, de la médiocrité de son allure, que -n’accélérait point à son gré l’intensité de son -désir. Un fiacre passait: il le prit. Il s’étonna -d’être en fiacre, autrement que sur le siège et les -guides en main. Les plus futiles circonstances -augmentaient le désordre de son esprit: il -pensa qu’il devenait fou ...</p> - -<p>Il n’avait point osé dire au cocher: «la -Morgue»; il s’était fait conduire à Notre-Dame -seulement. Les derniers pas, il y suffirait. Mais -bientôt il lui sembla qu’il se retardait, avec de -telles irrésolutions. Il voulut avertir le cocher -de son erreur; il ne le put: ses lèvres se refusaient -à prononcer l’odieuse syllabe,—et elle -ne cessait de se prononcer en lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span></p> - -<p>Le clair de lune rayonnait. La nuit limpide, -sur les espaces découverts, sur les places, sur -le fleuve, versait une lumière calme. Mais les -rues étaient mi-parties d’ombre et de jour, -nettement séparés. Et Siméon, dans les coins -noirs, épiait une terreur vague.</p> - -<p>Quand il fut auprès de l’Hôtel-Dieu, la proximité -de la maladie, de la douleur, le gêna. Il -vit, à des fenêtres, des lueurs de lampes, de -veilleuses, dont la mélancolie était poignante. -Ensuite la silhouette vaste et précise de Notre-Dame -émergea, pâle, blanche, spectrale. Elle -lui fit peur ...</p> - -<p>Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta -que la course fût achevée. Le fiacre parti, Siméon -se demanda s’il oserait aller plus loin, -seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y -songeait, il avançait, comme mû par une force -impérieuse.</p> - -<p>Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, -de biais, le petit bâtiment sinistre, sournois, -qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme -une bête qui va bondir, le repaire de la mort -ignoble était là, casemate perfide, prison de -cadavres. La lune coulait là-dessus, en clartés -blêmes ...</p> - -<p>Marie Galande était là!</p> - -<p>Siméon trouva les portes fermées. Il gravit -les marches; il appliqua ses mains aux battants<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -clos. Une rage le prit de son impuissance. Il -descendit les marches; il parcourut la façade -ennemie, sur toute sa longueur, à droite et à -gauche: il la vit impénétrable, gardée contre -lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au -fond de son âme, criait: «Marie Galande! -Marie Galande!...»</p> - -<p>Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. -Son premier geste fut de la tirer. Mais il ne -la touchait pas, se figurant que les cadavres -allaient tous se réveiller et se précipiter pour -lui ouvrir.</p> - -<p>Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses -yeux, il y avait le dessin très net et l’édifice -abominable qui contenait Marie Galande,—ah! -oui, la pauvre petite Marie Galande, son -corps svelte et charmant, qui avait vingt ans, -qui était en fleur, et qui chantait et qui chantait -éperdument;—oui, là, parmi l’atrocité des -cadavres, Marie Galande jeune et belle.</p> - -<p>Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande -se dévidaient dans sa pensée, mêlées à -des visions sanguinolentes ...</p> - -<p>Le retour, à pied, par les rues nocturnes, -fut long, pénible, tous les cent pas découragé. -La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du -moins, elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. -Siméon n’avait pas dîné: la faim le harcela. -Il eut de tels moments de faiblesse et de<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> -vertige qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un -bec de gaz, une muraille, avant de continuer sa -route ...</p> - -<p>Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible -fut de passer le seuil où Marie Galande était -tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on -lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, -sur la pierre du seuil, des gouttes de sang. Il -frotta une allumette et crut voir qu’on avait -lavé à grande eau ... Il frissonna; et il s’affligea -du sang de Marie Galande, perdu au ruisseau: -il l’eût conservé pour la pieuse douleur quotidienne.</p> - -<p>Le vestibule de sa maison lui fit horreur. -Quand il eut refermé la porte derrière lui, il -regretta de n’être pas resté dehors, dehors à -tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de -rentrer seul, ici,—oui, seul ici où il venait, à -la fin du jour précédent, avec Marie Galande, -pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!... Il -grimpa, le plus vite qu’il put, son escalier. Dans -sa chambre, il revit en imagination l’amie câline -et tendre; il entendit la voix cajoleuse ... -Et alors, il pleura; il pleura longtemps et sans -contrainte, abondamment; et, à mesure qu’il -pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses -muscles se relâcher et son peu de force l’abandonner, -au point qu’il s’endormit sur le fauteuil -où il s’était abattu ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p> - -<p>Pendant son court sommeil, il rêva de Marie -Galande. Il se promenait avec elle dans les -quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il -lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de -ses reparties, et à ses moindres propos il attribuait -une signification profonde et révélatrice. -Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient. -Il l’entendait se moquer gentiment: -«Tu es très vieux, oui, tu es très vieux, disait-elle; -et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le -vieux bonhomme!...» Et des aventures s’organisaient, -où Marie Galande avait un rôle principal ... -Enfin, dans le soleil matinal que son -rêve lui suscitait, retentit le chant de naguère, -à pleine voix:</p> - -<p class="pp8 p1">Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!<br /> -Régalez vos p’tits... zoiseaux!</p> - -<p class="pn1">si distinctement et si fort qu’il s’éveilla.</p> - -<p>Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil -matinal entrait à flots, pareil à celui que rêvait -Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait -bouger. Une seconde, il attendit la reprise du -chant allègre. Une seconde, il eut la certitude -que la mélodie allait s’épanouir encore dans la -lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres -idées l’assaillirent. Quelque temps, il -put hésiter entre les deux séries d’images, qui -se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt,<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -les mauvaises eurent chassé les douces. Les -mauvaises, hardies, intenses, fulgurantes, fondaient -sur lui avec la violence d’une grêle que -fouette l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent -là! Siméon les vit, toutes proches, à les toucher.</p> - -<p>Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut -sur le point de discerner tout le détail de la catastrophe; -son attention minutieuse, excitée -soudain, scrutait les épisodes divers du drame; -elle cherchait, elle fouillait ... Siméon s’emparait -de son chagrin. Mais l’idée fixe survint, -lancinante:—revoir Marie Galande; une fois -encore, examiner le cher visage; une suprême -fois, emplir ses yeux de cette forme qui était à -la veille de disparaître!...</p> - -<p>A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de -lui le hideux spectacle des noyés au ventre -énorme, des tués que leurs blessures défiguraient. -Sur une table d’exhibition, des morceaux, -raccordés pour le mieux, se tuméfiaient. La -chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre, -violacée par endroits et marbrée, commençait -à pourrir.</p> - -<p>Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime -dont les journaux parlaient et qui ne possédait -plus ni bras ni jambes, ni nez, ni cheveux, -ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé -cette chose dans un égout, à l’état de charogne;<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -on l’avait apportée là. Les badauds se pressaient -aux vitres et regardaient. De petites -ouvrières jouissaient de ce frisson exquis; de -fins voyous faisaient de plaisantes remarques: -la vie, en face de la mort, riait.</p> - -<p>Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas -trouver Marie Galande; et, ne la trouvant pas, -il craignit de l’avoir méconnue dans la collection -des cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra.</p> - -<p>Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre -et lui conseilla de s’adresser au bureau. -Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie. -Siméon dut traverser encore la foule, incessamment -plus nombreuse, aguichée et mise en -émoi par la truculente ignominie du lieu. Un collégien -vantait à un autre collégien les seins -d’une morte, droits sous le suaire. Siméon tressaillit -de l’impudeur, à la pensée que Marie Galande -pouvait être ainsi offerte aux regards de -chacun. Son instinct se révolta.</p> - -<p>Il avait la tête perdue dans l’horreur et -l’ivresse morne de la mort. Il lui semblait que -tout le sang de son corps affluait à son front et -que son front éclaterait de cette plénitude brûlante.</p> - -<p>Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son -tour. Une vieille, démantibulée, sanglotait des -renseignements parmi des jérémiades inutiles.<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> -Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, -quelques mots et négligeait le reste, avec patience. -Quand il eut tout ce qu’il lui fallait, la -vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, -changea de feuille et reçut un autre témoignage, -celui d’un indifférent qui, paisible, constatait -diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions -était identique, administrativement,—sauf -les larmes insignifiantes de la vieille qui -gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux -du revers de ses grosses mains. On dut l’avertir -qu’on n’avait plus besoin d’elle; et, docile, toujours -geignante, elle s’en fut.</p> - -<p>Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, -sentit que se modifiait sa souffrance. -Tiré hors de lui-même par la vue de ces misères -d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, -il s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de -parler, il ne sut que dire. Il balbutia. Le plus -difficile fut de déterminer «à quel titre» il -prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; -témoin seulement?...</p> - -<p>—Vous étiez son amant, sans doute?—ajouta -le fonctionnaire.</p> - -<p>Siméon, somme toute, aima mieux admettre -cela que d’entrer en des distinctions subtiles. -Et il se tut ...</p> - -<p>Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, -peu éclairée: un amphithéâtre, avec des bancs<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -en gradins pour l’auditoire. Une odeur de chlore, -de camphre. Au milieu, une table longue; de -grands linges ramenés, en plis pareils, sur deux -corps dont ils prennent la forme un peu et -dissimulent l’individualité. Il y a deux corps -parallèlement posés, identiques d’aspect sous -le suaire. L’homme qui conduit Siméon ferme -un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, -murmure qu’il s’est trompé, ne se presse pas. -Siméon regarde les deux silhouettes funèbres: -il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande.</p> - -<p>L’homme découvre le visage, le visage de -Marie Galande. Siméon ne sait pas s’il la reconnaît: -une brume envahit ses yeux. L’homme -attend. Marie Galande est si pâle qu’à peine se -détache-t-elle sur la blancheur du linge. Il faut -que Siméon s’approche. Plus il s’approche et -plus fort bat son cœur, au point de lui faire -mal à chaque coup; l’angoisse l’étrangle plus -haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, -encadrent la petite figure. Les cils, sur les -paupières abaissées, mettent une ombre courte. -Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs -reprises, s’approche. De tout près, il aperçoit, -dans la commissure des lèvres, un filet de sang, -mince comme un cheveu et qui prolonge la -ligne délicate de la bouche. Les joues, même -aux pommettes, sont décolorées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span></p> - -<p>—Elle ne doit pas avoir beaucoup changé?—dit -l’homme, qui volontiers causerait.</p> - -<p>Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, -le blesse. Il ne répond pas. Changée?... Simplement, -ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et -la raison de Siméon chancelle, quand il constate -que, trait pour trait, voici Marie Galande et -qu’il ne la reconnaît plus guère ...</p> - -<p>Siméon rêve ... Siméon se persuade qu’il la -revoit, vivante, jeune, qui chante, qui chante à -plein gosier «le mouron pour les petits -oiseaux». Il ferme les yeux, un instant: c’est -assez pour qu’il évoque Marie Galande, son -panier d’herbe aux bras, par les faubourgs, -dans le soleil qui l’auréole de clarté.</p> - -<p>Marie Galande!...</p> - -<p>L’homme reprend:</p> - -<p>—Elle ne doit pas avoir changé. Elle n’a pas -souffert; elle est morte tout de suite, frappée -au cœur ...</p> - -<p>Siméon s’informe. C’est une grande chose, -qu’elle n’ait pas souffert. Est-ce qu’elle n’a pas -souffert, vraiment?...</p> - -<p>L’homme veut démontrer son dire ... La blessure -en témoigne. Et il ne demande qu’à le -prouver:</p> - -<p>—Voyez plutôt!...</p> - -<p>Et il écarte le suaire, à gauche. La gorge -apparaît, blanche comme les joues ... Ah!<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> -Siméon ne peut y regarder. Pudique, il saisit le -coin du suaire et recouvre la poitrine de Marie -Galande. Ce corps enfantin, ce corps joli, -Marie Galande allait le lui donner. Elle lui en -avait promis la volupté, quand tous les deux -ils revenaient à la maison, fervents, avec la -hâte du désir qui les animait. Siméon se la -figure, rose de marcher vite, exaltée de belle -ardeur, gentille et qui va donner son corps à -qui l’aime ... A présent, tout cela est fini ... -Siméon n’aura pas eu cette félicité; il n’aura vu -de Marie Galande que son visage et ses mains, -comme le premier venu les put voir ...</p> - -<p>A l’imaginer dévêtue, Siméon s’épouvante. Il -rudoie l’homme; il lui dit:</p> - -<p>—Non, non, non!...</p> - -<p>L’autre obéit et se tient coi.</p> - -<p>Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas -garde. Il ne songe pas à détacher ses yeux de -l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume; -il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui -trouve. Même il s’apaise à contempler ce calme -et cette infinie sérénité. C’est le repos définitif -et absolu; c’est la douceur d’être au delà des -inquiétudes et des regrets: le seul repos ... Elle -semble dormir, après avoir oublié tout!... Et -Siméon, quelques secondes, n’a plus de révolte, -son idée de la mort s’est dégagée des circonstances -funestes. Comme si la tranquillité suprême<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -de Marie Galande le gagnait, il s’abandonne -à la fatalité.</p> - -<p>Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge -pas, c’est à cause d’un rêve qu’elle poursuit, qui -est ineffable et continu et qui, n’ayant point -d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage ... -Qu’elle est lointaine, qu’elle est sublime!... -Ah! trop sublime et trop lointaine, -pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais -si allègrement à la vie!</p> - -<p>La pensée de Siméon va et vient, d’une -image à l’autre, et tantôt admire et tantôt s’afflige. -La tristesse même, au lieu de le harceler -comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il -ne s’indigne plus; sa frénésie est tombée.</p> - -<p>Soudain, son regard s’arrête aux narines du -masque mort. Elles sont fines et bien dessinées, -la mort les a pincées strictement. Et la -bouche est close. Et la petite poitrine ne se -soulève pas. Eh! oui, Siméon le sait bien, que -Marie Galande ne respire plus. Il le sait; et -cependant il souffre de le vérifier encore. De le -vérifier et de le sentir! Il en est oppressé. Il en -éprouve une sensation cruelle d’étouffement. -Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il -va suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle -l’étreint de telle sorte qu’il a hâte de n’être -plus là!...</p> - -<p>Il fait le geste de vouloir partir. L’homme,<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> -relève le suaire; et le visage de Marie Galande a -disparu trop vite.</p> - -<p>Au moment où le linge recouvre le visage de -Marie Galande, Siméon s’aperçoit que, dans son -esprit, un grand nuage est descendu, qui voile -l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner -encore ... Il est trop tard. L’homme, avec -ses clés à la main, comme un gardien de prison, -s’est mis en route; les clés tintent; il -ouvre la porte. Il faut s’en aller et laisser là -Marie Galande en compagnie de ce cadavre qui -est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge -pareil. Siméon cède. Il sort. Ses idées se mêlent, -s’embrouillent et ne font pas de bruit dans -sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines -qui se touchent sans le savoir et se rencontrent -sans se blesser l’une l’autre ...</p> - -<p>Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre -de goûter l’air libre et pur. Le soleil l’éblouit; et -pourtant ses yeux se réjouirent de la lumière. Ses -membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré -lui, à reprendre possession de la vie.</p> - -<p>Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des -fleurs qu’en charretée une femme poussait devant -elle: du mimosa, du muguet, des violettes, de -quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel -arome. Mais il se rappela les violettes qu’il donnait -à Marie Galande; et il n’osa plus se délecter -de celles qu’il y avait encore sur son chemin ...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">LA MORT DU SOUVENIR</p> - -<p>Siméon fut appelé chez le commissaire de -police: il trouva, quand il revint de la Morgue, -la convocation «très urgente» qui, depuis le -matin, l’attendait. Il détesta cette corvée.</p> - -<p>Le commissaire était un petit homme frétillant, -dépourvu de politesse et qui ne disait rien sans -avoir l’air préoccupé de soupçons terribles. -Ses courtes phrases n’avaient d’autre intérêt -que de paraître pleines de perfidies. Il eut une -telle manière d’interroger Siméon sur les motifs -de son retard que Siméon se crut coupable d’une -faute mystérieuse. Il fallut raconter la scène du -crime en détail. Siméon n’y put être que médiocre -et, comme il n’ajoutait rien au récit des -autres témoins, le commissaire en manifesta de -l’impatience. Il objecta:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p> - -<p>—Vous omettez quelque chose.</p> - -<p>Siméon fil un geste vague. Le commissaire -reprit:</p> - -<p>—Est-ce que vous n’avez pas été blessé, -vous-même?... à l’oreille, derrière l’oreille?... -Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez; -c’est important pour vous: ça vous sauve!</p> - -<p>Siméon restait ahuri. Le commissaire lui -expliqua brièvement que, sauf cette circonstance, -la police pouvait avoir contre lui les plus -légitimes soupçons,—hé, hé!...</p> - -<p>—Vous avez bien quelque idée de l’assassin?</p> - -<p>Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui ... -N’avait-on pas arrêté Picrate?... «Quelque -idée de l’assassin?...» Mais oui! Picrate, sans -nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble -Picrate!... Siméon qui, dans tout cela, -depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut -l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine -lui monta du cœur au cerveau. Ah! ce Picrate -de malheur, il le livrerait!...</p> - -<p>—Vous avez bien quelque idée de l’assassin?</p> - -<p>—Non, pas du tout!—répondit Siméon.—Je -n’ai rien vu.</p> - -<p>Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, -et s’il avait le droit de le faire. N’était-ce -pas impie envers Marie Galande, lâchement<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -tuée par le misérable? Mais il se souvint de la -sérénité qu’il y avait sur le visage de la petite -morte. Non, Marie Galande ne réclamait point -d’être vengée. Une autre pensée que celle-là -entretenait son extase dernière; un autre rêve, -indemne des passions communes.</p> - -<p>—Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux -rien vous dire.</p> - -<p>Siméon sut que l’on faisait une enquête, que -la vieille chez qui Marie Galande demeurait ne -pouvait être inquiétée: impotente, elle ne bougeait -pas de son fauteuil depuis des mois.</p> - -<p>Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition -de la justice. En outre, voulait-il, puisque Marie -Galande était son amie, assumer diverses -charges, telles que les frais d’enterrement, de -sépulture?... Il devait, en ce cas, prévenir -l’administration ...</p> - -<p>Siméon remercia. Certes, il lui serait doux -d’épargner à Marie Galande l’ignominie des -funérailles misérables et, dans la détresse où -son activité sombrait, il escompta quelque pieux -divertissement à choyer Marie Galande morte, -comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui -donner, vivante, toute la joie.</p> - -<p>—Quand sera-ce?—fit-il.</p> - -<p>Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie -Galande serait, par ses soins, conduite pour y -dormir son éternelle nuit de sommeil ininterrompu ...<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -Une petite tombe qu’il fleurirait des -fleurs de la saison et qu’à l’automne il nettoierait -des feuilles que les arbres jettent.</p> - -<p>—Ce sera—dit le commissaire—un de -ces jours, après l’autopsie ...</p> - -<p>A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, -bouleversée. Ah! cela encore, ce dernier outrage,—il -le fallait?</p> - -<p>—Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin?</p> - -<p>Car, pour préserver de l’injure odieuse le -corps sacré de la victime, Siméon livrait volontiers -Picrate ...</p> - -<p>—Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin,—dit -le commissaire,—pour établir qu’elle -est morte de sa blessure, et non à l’occasion -de sa blessure, par l’effet d’un autre accident ...</p> - -<p>Et il développa son commentaire. Mais Siméon -n’écoutait plus. Il voyait le pauvre petit corps -manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne. -Tout le cauchemar lui revint, des cadavres -affreux, de la Morgue, de la chair meurtrie, en -lambeaux ... C’était fini de l’espèce de douceur -qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie -où dormirait Marie Galande.</p> - -<p class="p2">Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, -faute de pouvoir rester en place, vagabondait -de rue en rue, comme font les chiens égarés,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> -une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, -celle-là; gênante et sotte. Il lui sembla qu’une -traîtrise était éparse autour de lui et, incessamment, -le menaçait. Il eut peur des ténèbres -et des coins obscurs, des portes béantes où -peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le voie; et -lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que -les becs de gaz dessinaient et qui s’allongeaient -à chacun de ses pas jusqu’à se perdre au loin, -démesurée, absurde; et si, par le fait de deux -lumières un peu distantes, se dédoublait son -ombre, il croyait l’ennemi tout proche et prêt à -sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que -son cauchemar suscitait.</p> - -<p>Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; -et il n’était pas sûr que tel ou tel ne -fût pas dément au point de l’étrangler entre -ses doigts, si peut-être un regard importun l’y -incitait. Il détournait les yeux, et il tremblait -alors de manquer de vigilance.</p> - -<p>Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte -général des rues. Il y discernait les signes évidents -d’une présence hostile; puis des glissements, -des fuites, des murmures, des décharges -de revolvers dissimulés parmi la foule, et des -sifflements de balles, qui l’atteindraient comme -l’autre avait atteint Marie Galande au cœur.</p> - -<p>Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. -Il argumenta contre sa lâcheté. Il se fit<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -de vaillants discours et des reproches raisonnables: -craignait-il tant de mourir? et fallait-il -céder à de si mesquines alarmes? et n’avait-il -donc souci que de lui-même, de ses vains -périls, cependant que Marie Galande, elle, -était morte en vérité?...</p> - -<p>Il ne sut se convaincre; il ne put dompter -la folle agitation de ses nerfs. Les grelots et -les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui furent -un odieux et redoutable tintamarre, une -taquinerie qui le persécuta.</p> - -<p>Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. -Ses puissances spirituelles étaient multipliées: -en même temps que le possédait sa tristesse -intime, il percevait avec plus d’acuité que -jamais les sons divers et les nuances de la -nuit; sa douleur clamait en lui, mais il projetait -au dehors une attentive et minutieuse sensibilité -que nul atome ne touchait sans la blesser.</p> - -<p>Cette inquiétude éparse et nombreuse se -concentra sur l’évocation précise de Picrate. -C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant. C’était -lui la malignité des phénomènes. C’était lui la -folie errante, battant le pavé, tintinnabulant au -cou des chevaux, se décelant brusque dans les -regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs -qui clignent aux quinquets, et s’esquivant -comme tombe un prestige ... Et n’était-ce pas -lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -et se ruait et s’engouffrait dans un soupirail?...</p> - -<p>Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate -le voyait. Il lui parut que Picrate était partout ... -Comme s’il allait ainsi conjurer le sortilège -néfaste, il prononça:</p> - -<p>—Picrate! Picrate!...</p> - -<p>Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces -déconcertantes d’une vipère, d’un gnome, d’un -démon ... «C’est le diable, le diable!...» -Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; -et ils tintèrent en glas dans les oreilles de -Siméon.</p> - -<p>Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux -et malfaisant! D’un coup de talon, comme -une bête, un reptile!... Quand le Picrate qu’évoquait -la fièvre de Siméon recouvrait une forme -humaine, il affectait un air goguenard; et Siméon -s’acharnait, avec plus de hâte, à le vouloir détruire ...</p> - -<p>Dans une rue déserte, une pierreuse accosta -Siméon. Au contact de cette main sur la sienne, -il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se -sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, -il rentra chez lui.</p> - -<p class="p2">Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à -des formalités; il dut veiller à des préparatifs. -Il fut appelé derechef chez le commissaire de -police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -n’avançait pas. De plus en plus, on s’étonnait de -la rareté de ses renseignements. On ne lui cachait -pas que son attitude déplaisait. On lui dit:</p> - -<p>—Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches -aboutissent.</p> - -<p>Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer -sur lui d’un autre moyen persuasif:</p> - -<p>—Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez -sans doute que le coupable expie son forfait?...</p> - -<p>Et même on lui insinua qu’il avait, dans -cette aventure criminelle, des responsabilités. -Envers la justice? il ne lui importait. Envers -Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore -venue. D’abord, il se rebiffa contre une telle accusation, -que démentait son désespoir et que -niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau -de douleur et de lent martyre s’ouvrait à -sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle -et le suivrait, d’étape en étape, menée par les -fatalités intérieures, qui sont tracassières et -implacables ... S’il n’avait point aimé Marie Galande, -s’il n’avait point permis que Marie Galande -l’aimât, cette petite fille, aujourd’hui même, emplirait -de sa chanson joyeuse et belle les rues -mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle -continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, -dans le soleil et la limpidité du jour ... Évidemment, -évidemment!... Siméon conclut qu’il a -tué Marie Galande ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span></p> - -<p>Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter -d’obligations diverses, passer à la préfecture -de police, parlementer avec des employés qui -n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, -prendre de l’argent, choisir une place au cimetière, -décider que tel corbillard suffit,—tel -cercueil!</p> - -<p>...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie -Galande se contentât d’une simple amitié. C’est -elle qui a voulu tout autre chose!... Oui, c’est -elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez -lui; comme il résistait, elle bouda, fut exigeante ...</p> - -<p>Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse -Marie Galande: il s’en afflige, demande pardon, -revendique tous les torts,—et ne peut pas les -supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; -il se souvient même qu’ayant vu Picrate épris -d’elle, il se jura de renoncer à son amour naissant ... -Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait -et ne pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte -d’une dernière entrevue, s’émouvoir d’elle -plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause -de tout!... Siméon se débat contre la logique -des faits.</p> - -<p>Pénible lutte, où il succombe! Il invente les -arguments de l’adversaire intime et les siens -propres; il les évalue; il se favorise et s’en repent, -triche à son détriment et incrimine sa<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> -mauvaise foi. Il se dédouble et devient une farouche -antinomie, acharnée à se détruire.</p> - -<p>Et puis, à force d’être attentif à la déduction -rigoureuse des épisodes, il n’envisage plus que -la nécessité tragique de l’aventure. Qu’elle fut -de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!... -Voici: il y avait Picrate et -Marie Galande. Les existences de ces deux -êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et -l’on ne pouvait prévoir qu’elles dussent jamais -se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à -Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui -n’amenât, peu à peu, obscurément, sûrement, -la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas -fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un -geste qui n’influât sur les journées ultérieures, -qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée par -Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant -précis où il la tuait. Et, si l’on imagine, dans -les dix ans, dans les vingt ans antérieurs, de -Marie Galande et de Picrate, quelque chose de -changé, un petit incident modifié le moins du -monde, la catastrophe est éludée. Dans les dix -ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de -Picrate, et encore dans la durée millénaire du -Cosmos! Comme si la prodigieuse accumulation -des siècles et la minutie de leur détail tendaient -à ce but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie -Galande tuée par Picrate!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p> - -<p>Telle est l’adresse singulière du Destin, son -étonnante sûreté. La complexité de l’œuvre -n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni -ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il -la manigance sans trêve et sans incertitude:—et -la voilà!</p> - -<p>Siméon vit alors Marie Galande toute petite, -dans la série interminable des causes. Ah! quel -déploiement fou de moyens compliqués et excessifs -pour tuer cette petite fille!... Il eut -pitié d’elle. Il se la figura qui s’achemine, sans -le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de -l’importance aux plus futiles incidents, aux -plus frivoles déplaisirs, tandis qu’approche la -minute pathétique qui écrase toutes les autres ... -Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; -elle croit qu’elle est libre d’aller plus -vite ou plus lentement; elle s’attarde et baguenaude; -et, quand elle court, il lui semble qu’elle -cède à sa fantaisie. Mais elle a justement l’allure -que sa destinée lui assigne en prévision -de l’événement suprême.</p> - -<p>Elle ne sera point inexacte au rendez-vous -que lui ont donné les hasards. Elle muse: il -fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il le -fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la -distance, depuis le jour qu’elle est née et -malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre -d’heures qui était fixé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p> - -<p>Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent -les formidables possibilités!... Cependant, elle -fait la moue et rit ...</p> - -<p>A-t-elle deviné confusément, dans le secret -de sa pensée, le péril imminent?... Peut-être!... -Siméon se rappelle l’inquiétude qui la tourmentait, -aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement -la possédait à mesure que diminuait -l’intervalle entre elle et la mort. Comme elle -calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! -Comme elle était curieuse du lendemain!... -La somnambule lui dira de quoi il retourne ... -Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs -pressentiments qui l’avertissent de ne pas s’informer -davantage. Alors elle fait diligence: -elle est appelée, elle court!...</p> - -<p>Innocente,—qui, pour se mettre en route -vers la mort, subit l’attrait mensonger de -l’amour.</p> - -<p class="p2">...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre -que le beau temps avait soudain fait -place à des brouillards avant-coureurs d’automne. -On sentait le froid menaçant; on devinait -la déchéance fatale de l’été. L’atmosphère, -épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette -frissonnante de la vie et le nombreux aspect -des choses. L’humidité avait une odeur âcre, -elle poissait aux mains; elle s’attachait, en<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -goutelettes fines, à la surface duveteuse des -étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à jamais. -Derrière le rideau de brume, le soleil semblait -le fantôme d’un astre mort qui se consume et -va s’éteindre. Les gens et les objets, dans ce -mystère palpable, intervenu brusquement, -avaient l’air étrange, irréel, comme si les évoquaient -pour de brefs instants de vagues et -lointains prestiges.</p> - -<p>Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa -en une pluie menue qu’à peine apercevait-on, -mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait -plus, et le visage du ciel apparut chargé de la -tristesse incomparable des nuées.</p> - -<p>Siméon s’étonnait confusément de ce deuil -opportun qui avait saisi, pour ces heures funèbres, -la nature environnante.</p> - -<p>Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: -le corbillard n’était pas là ... Il n’eut pas le -courage d’entrer, de voir le cercueil, d’assister -peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on -le corps, fermait-on le cercueil, où -en était cette besogne? Il ne le savait pas ... -Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait -à son désir de regarder encore Marie -Galande. Il avait laissé le cadavre intact et -craignait de le retrouver moins beau, de telle -sorte qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. -Il ne le verrait plus. Il le reprendrait,<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span> -caché dans le cercueil, pour le confier à la -terre pudique.</p> - -<p>L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner -ni se tenir tout près. Il circula, passa le -pont et, de l’autre rive, surveilla. La Seine -coulait mollement, en masse glauque et lourde: -à l’examiner, il semblait que l’on dût, en s’y -jetant, ne point tomber au fond, mais écraser -seulement la surface complaisante, la creuser -et y demeurer soutenu par la vigueur élastique -de l’eau; on serait emporté par elle, avec un -bercement continu, pour dormir; et, après le -voyage, entre les rives sinueuses, la vastité de -la mer s’ouvrirait, immense réceptacle de vie -usée, en peine de s’abolir ...</p> - -<p>Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, -Siméon voyait Notre-Dame, gigantesque, attachée -au sol par le grappin prodigieux des -arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste -d’une foi!... L’une dans l’eau et l’autre -dans la terre, il contempla ces deux poupes -jumelles des deux navires: la Morgue et la -Basilique. L’une pour les corps, l’autre pour -les âmes ... Oui, deux navires en partance -éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils -attendaient d’avoir reçu leurs passagers innombrables -devant que de s’éloigner vers leurs -infinis de néant!... Une cloche, dans les tours -de Notre-Dame, se mit à battre, forcenée. La<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel, -criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des -retardataires. Ah! quel désir immodéré de -fuir, de rompre les amarres et de gagner les -horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. -Leur frénésie multipliée emplit le ciel d’une -clameur vibrante. Et, quand elles se turent, -comme lasses d’un tel effort de leur exaltation -déchaînée, Siméon crut voir les deux navires -s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de -corps, laissant le reste ...</p> - -<p>Il redouta cette hallucination, passa ses mains -sur ses yeux et fit quelques pas attentifs dans -la réalité.</p> - -<p>Il aperçut le corbillard.</p> - -<p>Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour -recevoir le cercueil de Marie Galande ... Non; -il fut là. Les croque-morts parurent à la porte -du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une -draperie noire se retroussait pour laisser libres -les poignées de métal: l’aspect du bois nu -blessait, comme peu chaste et presque indécent. -Les porteurs allongeaient le pas, cadençaient -leur allure souple. Siméon se souvint de -Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, -sitôt morte; et ses mains aussi se souvinrent -des cheveux appuyés sur leurs paumes ...</p> - -<p>Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, -le cercueil, le travail des croque-morts<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> -qui refoulaient le cercueil sur les planches du -char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient -la draperie, en disposaient les plis et -accrochaient une couronne de fleurs.</p> - -<p>Siméon n’avait pas la notion d’autre chose -que de ces actes successifs, et il lui semblait que -son rôle était d’en contrôler le juste accomplissement.</p> - -<p>Le char remua, partit. Une seconde, Siméon -ne songea point à suivre. Et puis il avança, -comme si une corde qui devait le tirer s’était -tendue et l’entraînait avec le corbillard et le -cercueil ...</p> - -<p>Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la -couronne oscillait à droite et à gauche: Siméon -se désolait des cahots qui secouaient Marie -Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit -corps:</p> - -<p>«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. -Ce sera fini de toute ton agitation. Tu -n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...»</p> - -<p>Il lui parlait ainsi et l’exhortait.</p> - -<p>Les passants saluaient. Des femmes firent -le signe de la croix. La fine pluie continuait, -lente, incessante, et peu à peu pénétrait. -Siméon eut froid. Son âme surtout eut froid; et -elle grelotta comme une pauvresse mal vêtue.</p> - -<p>La route fut longue et fastidieuse; sur le sol<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> -humide, ses pieds glissaient. A cause de la -fatigue, il eut peur de tomber sur les genoux. -Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude -le jetait dans un infini de détresse et -d’épouvante où il se perdait ... Souffrir ainsi et -souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... -Il connut que l’amour est d’abord -ceci: le dédoublement de la douleur en deux -douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et -se dorlotent l’une l’autre. Pour mener le deuil -de Marie Galande, Siméon regretta Marie Galande; -et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur -tragique. Les gens qui saluaient ou se -signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. -Des regards de commisération lui déplurent. -Il repoussa cette distraite sympathie: il détesta -cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait -en lui de désir, malgré la morne lassitude, se -concentra sur le souhait d’une souffrance -immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le -calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et -d’un cadavre émouvant.</p> - -<p>La pensée de Siméon, dolente, exténuée, -allait et venait du cercueil à lui-même et confondait, -avec la morte qui était dans le cercueil, -cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. -Et il lui sembla que ces funérailles étaient les funérailles -de lui-même. Sa pensée l’abandonnait -et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p> - -<p>Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, -sans distinguer entre ces deux tristesses. -Il n’apercevait plus nettement le motif -de son chagrin; mais quelque chose, en lui, -gémissait, comme un enfant malade qui ne sait -pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se -sentait au cœur une blessure, et il se lamentait.</p> - -<p>Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi -les ifs, les tombes. L’arrêt brusque du corbillard -lui fut un choc révélateur qui secoua son -lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la -pierre, le trou béant, un employé pourvu des -insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent -leurs pèlerines comme qui, pour soulever un -fardeau, veut avoir la liberté de ses bras. Ils -décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie -noire; et le cercueil apparut, de nouveau, -nu, chétif et pitoyable. Les croque-morts s’en -emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre -de sa misère la misère de Marie Galande; -il cessa de geindre sur lui-même, et il pleura -Marie Galande!...</p> - -<p>Une terrible agitation le prit, une âpre velléité -d’agir, d’empêcher tout cela!... Il lui -sembla qu’il avait lâchement permis des choses -qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse -où son grand malheur le laissait, et les événements -s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés: comment<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -en interrompre la terrible promptitude?...</p> - -<p>Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la -profondeur. Un croque-mort le heurta, faillit -tomber; et Siméon craignit que ne chavirât le -cercueil: si le front de Marie Galande se cognait -aux planches, si le pauvre petit corps se déplaçait -et affectait, pour l’identique éternité, une -pose incommode ou laide!...</p> - -<p>Siméon redouta cet effet de son intervention -maladroite. Il eut soudain le sentiment cruel -de son impuissance et, dès lors, assista, sans -rébellion vaine, au strict accomplissement des -nécessités.</p> - -<p>Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, -leur glissement sur le cercueil, un peu -de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent -creux; et puis, la pierre qu’on place sur -le trou.</p> - -<p>Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, -avançait, diminuait l’espace ouvert, allait -enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de -Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la -pierre s’appuya de ses quatre bords contre le -châssis de briques préparé pour la recevoir, la -gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent -et, dans sa tête, quelque chose bougea.</p> - -<p>Le corbillard, les croque-morts, les maçons, -le gardien du cimetière partirent, l’œuvre faite. -Siméon demeura.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p> - -<p>Il lui semblait qu’un effroyable écroulement -s’était produit, qu’un désastre illimité avait -englouti, autour de ce coin de terre où il se -tenait immobile près de Marie Galande invisible, -toute l’immensité de l’univers. Il frissonna. -Il restait debout au milieu de ce néant -pathétique et ne discernait plus rien, même pas -la pierre.</p> - -<p>Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec -la forme nette et la rigueur géométrique du -rectangle; il la sentit pesante. Une rage violente -le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer -d’elle, de la repousser et d’entrer dans -la fosse, pour délivrer Marie Galande, la tirer -à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit -ce geste. Ses mains frémissaient, et il crut -qu’aux parois de la pierre ses ongles s’étaient -déchirés.</p> - -<p>Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut -toute leur implacable rudesse pour qu’il redevînt -docile aux circonstances.</p> - -<p>Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de -cette place.</p> - -<p>Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il -se détourna, mit son chapeau, longea des -tombes et des tombes, lut des noms indifférents, -examina des couronnes, des fleurs.</p> - -<p>Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait -pas de quitter le cimetière. Il se promenait et<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -oubliait qu’il n’avait plus rien à faire en ce lieu. -Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers -de tombes entrevues évoquèrent en elle une -idée prodigieuse de l’universelle mort: une -idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre -et la terre étaient translucides à ses regards, -il devina les cadavres innombrables, couchés -là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus, -scandaleux, et si proches les uns des autres -qu’ils formaient un terroir immonde de chair -corrompue.</p> - -<p>Une odeur de mort lui monta aux narines. -Il retint son souffle; il tâcha de respirer le moins -possible l’air pestilentiel du charnier. Son -dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa -le pas et, dans les sentiers étroits, évita de -frôler les cyprès, de remuer leurs feuillages -touffus où il flairait des nids affreux de miasmes -prêts à s’exhaler ...</p> - -<p>La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, -seul parmi la débâcle commune. Les formes -vivantes qu’il apercevait, celles-ci agenouillées, -celles-là qui déambulaient en silence, -n’était-ce pas des ombres insidieuses, émanées -du sol et qui jouaient la comédie d’exister, -avant d’être absorbées de nouveau par le sol?...</p> - -<p>Dehors, Siméon vit des hommes et des -femmes, dont la vérité matérielle le rassura. -On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna,<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> -sous la parure des vêtements, les horribles -germes de la mort, cachés et qui font en -secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que -la mort partout, arrivée à ses fins ou les préparant.</p> - -<p class="p2">Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie -Galande, il évoqua de belles heures dont la -lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier -baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, -disait-elle, pour qu’on refusât de la câliner, ses -cheveux blonds que le soleil éclaire en auréole; -ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie -gracieuse; ses lèvres qu’une moue gentille -relève et qui bientôt s’abandonnent au rire -enfantin:—il se la figura telle qu’il l’avait le -plus aimée.</p> - -<p>Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une -douceur exquise se mêlait à sa tristesse. Marie -Galande lui était si proche, il la sentait si présente, -si véritablement là, toute jeune, toute -gaie, qu’il lui parlait et qu’il entendait sa voix! -C’étaient les dialogues de naguère, mot pour -mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque -chose à ses phrases, Marie Galande, comme -déconcertée, se taisait. Il voulut inscrire les -propos d’elle qu’il avait conservés intacts en -sa mémoire; il les prit sous la dictée du fantôme. -Pendant qu’il les enregistrait, le ton, l’accent<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> -lui revenaient avec une si intense justesse que -l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils -furent peu nombreux, les propos de Marie Galande -que n’avait point altérés déjà la rouille -du temps. Des autres, Siméon ne gardait que -des bribes, des sons épars et dont le sens était -perdu.</p> - -<p>Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il -ne devait, quand Marie Galande vivait ... Ah! -savait-il que ces journées délicieuses seraient -si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui -laisseraient bientôt qu’un peu de cendre dans -la main?... Hélas! il avait gaspillé son bonheur -à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner -comme un avare circonspect! Il se désola -d’avoir été prodigue et de rester si pauvre -désormais.</p> - -<p>Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait -avec une âpreté jalouse. Il décida qu’il -veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il entretiendrait -dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. -Marie Galande morte subsisterait ainsi, -pourvue par lui d’une réalité spirituelle. L’image -était précise, nette.</p> - -<p>Il l’examine longuement, afin d’en imprégner -sa mémoire. Il l’analyse, l’étudie ... Elle bouge. -Et, par instants, elle s’échappe. Il veut la ressaisir. -Un jeu de physionomie se substitue à -celui qu’il contemplait. Il ne sait lequel choisir.<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> -Le plus vif a pour lui le plus d’attrait, mais ne -dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de -figures analogues, non identiques. Oui, ce sont -des moments divers du visage de Marie Galande.</p> - -<p>Siméon se félicite d’une telle variété, d’une -telle richesse multiple ... Et il a peur de s’égarer -dans ce désordre ... Car ces divers moments ne -se suivent pas, ne dérivent pas les uns des -autres par les nuances habituelles. Il manque -des intermédiaires; les séries sont incomplètes, -et leur caprice fuit toute contrainte ... Siméon -s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. -Plus il s’efforce, et plus étourdiment se dispersent -les apparences. Il s’applique à les dénombrer: -elles se sauvent; à les reconnaître: elles -se transforment. Il se fatigue à cette lutte avec -lui-même, où il est dupe de lui-même. Un artifice -malveillant de son imagination le taquine, -le harcèle.</p> - -<p>Et voici que se substitue aux claires et gentilles -visions la soudaine épouvante. Voici Marie -Galande morte, blême sinistrement, du sang -aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par -les médecins légistes ouverte, tailladée; et la -voici qui, dans la terre, se décompose!... Siméon -clôt les paupières, il refuse de regarder, -mais le funèbre spectacle s’est fixé en lui.</p> - -<p>De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> -une hantise. La hantise demeure; elle le -nargue.</p> - -<p>Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la -hideuse mort avec la vie! Il lui semble que -celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver -du contact malsain de la mort le doux -fantôme en qui palpite encore l’illusion fervente -de la vie?... Siméon s’évertue à chasser les -idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, -il tâche de conjurer le maléfice: «Allez-vous-en! -Ne touchez pas à cette forme belle! Éloignez-vous!...» -Et il a recours à tous les stratagèmes -pour isoler de ce fatras monstrueux une -Marie Galande d’autrefois qui, au soleil matinal, -chante le mouron des petits oiseaux et sourit.</p> - -<p>Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle -se défait et s’anéantit. Siméon la cherche en -vain. Puis, brusquement, comme un coup de -couteau dans le cœur, la voilà! Siméon croit la -posséder; il concentre sur elle son attention: -elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule, -grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son -tourment.</p> - -<p>Les jours suivants, l’image se simplifia, se -dessécha et prit une rigidité singulière, glaciale. -Au lieu de se mouvoir dans le décor environnant, -elle parut liée aux objets voisins, soumise -à d’invariables attitudes, privée d’initiative et -comme paralysée. Elle ne bougeait plus; elle<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -semblait pétrifiée, changée en statue peinte. -Et muette!...</p> - -<p>Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans -doute, s’il réveille en lui le souvenir des paysages -où elle fut. Les arbres parmi lesquels, -joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il -recommence la promenade de Meudon. Le -bateau, le fleuve, l’horizon de collines vertes et -rousses ... Mais le temps est gris, le ciel chagrin; -les nuages s’embrouillent, pèsent languissamment -sur l’atmosphère molle et fade. Il n’y a -plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau -ne soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente ... -Oui, c’est ici qu’ils descendirent, c’est -ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce raidillon. -Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait -au bras de Siméon, déclarant que la côte, en -vérité, la fatiguait. Aujourd’hui, Siméon peine -davantage à gagner le bois.</p> - -<p>Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande -le choisit pour la fraîcheur de son aspect. -Quand ils y furent entrés, elle se mit à parler -bas, à cause du recueillement que l’ombre des -arbres et leur silence lui imposaient. Et voici la -source que Marie Galande écouta, soudain rêveuse ... -«Oui, petite Marie Galande, la source, -après que tu partis, continua son vain murmure. -Il n’y a pas, dans les sources ni ailleurs, -de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau -qui coule—mécaniquement!...»</p> - -<p>Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont -Marie Galande toucha l’écorce, en sœur des -arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il -a reconnu les branches auxquelles elle arrachait -des feuilles, dans sa joie familière et splendide; -et les buissons qui arrachèrent des fils à sa pauvre -robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la -terre qu’elle s’émut de sentir froide sur ses -paumes ...</p> - -<p>Les arbres, la mousse, la terre!...</p> - -<p>Et elle?... Et elle—n’est plus là!... Son -fantôme? Non plus! Ce n’est point elle ni seulement -son fantôme, cette indistincte silhouette -qui, par instants, se dessine et, maladroite, -singe les jolis gestes abolis, et puis s’évanouit -sans avoir remué une feuille ...</p> - -<p>Marie Galande!... Siméon la désire et l’appelle ... -Rien, rien! C’est fini de Marie Galande.</p> - -<p>Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe -au cimetière et à la fosse lugubre où se corrompt -le cadavre. Et en lui-même, dans son -esprit, il sent qu’une autre fosse est close -où se corrompt, se desagrège et tombe en -pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie -Marie Galande; mais il lui reste l’épouvante et -le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne garde -pas son dépôt.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">PICRATE ET SIMÉON</p> - -<p>Siméon, quelque temps, resta sous le coup -de la douleur qui l’avait assailli. Son esprit -continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, -en plein jour, le harcelaient.</p> - -<p>Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises -alarmes. Il monta de nouveau sur le siège de -son fiacre, tint les guides et mania le fouet, et -conduisit de rue en rue le vain désir des gens.</p> - -<p>Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide -séparait son existence en deux: le jadis et le -maintenant,—le jadis lointain, reculé brusquement -et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, -et ce ridicule aujourd’hui qui émerge on -ne sait d’où, qui n’est pas un lendemain, qui -surgit et qui choque par sa réalité crue.</p> - -<p>Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> -même homme, de reconnaître dans le passé ce -même individu qu’il est encore; oui, le même, -sur le siège de ce fiacre.</p> - -<p>Le même,—sauf ce grand désespoir qui -avait dévasté son cœur et sa pensée! sauf cette -idée de néant dont il était plein!...</p> - -<p>Certes, jadis, quand il se faisait cocher par -mépris des divertissements auxquels s’adonne -la stérile activité humaine, quand il acceptait, à -bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale -d’une telle abnégation, certes il n’était pas la -dupe d’illusions bien délicieuses. Il se croyait -alors au terme dernier du renoncement. Point! -Il était capable encore de céder à la promesse -d’une joie.</p> - -<p>Désormais, il est délivré de tout espoir, de -tout mensonge. Nulle velléité d’être heureux ou -d’imaginer un bonheur possible ne l’atteindra. -Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui -apparaissent comme un vaste champ de deuil -et de décombres; et il s’y promène, vêtu d’un -linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre -de sa pensée; les murs en sont mornes -et le plafond bas: il s’y réfugie volontiers. C’est -l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un -fantôme se lève parmi les ruines environnantes.</p> - -<p>Il habite ce lieu funèbre.</p> - -<p class="p2">Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -avec son fiacre nonchalant, il rencontre -Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.</p> - -<p>Picrate, contre les grilles des Tuileries, est -installé pour son négoce. Les anneaux brisés, -les lacets de soie, de fil et de crin, les cartes -postales illustrées s’offrent au client. Picrate -est couvert de son stock. Mais il frise nerveusement -ses moustaches. Ses yeux regardent -le sol avec insistance et, soudain mobiles, -lancent de tous côtés leur inquiétude. Picrate -voit Siméon. Sa courte personne frémit; ses -mains prestes attrapent les deux poignées de -bois; et il se campe, la poitrine bombée, l’air -provocant.</p> - -<p>Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège -dévisage Picrate, qu’un tremblement secoue. -Entre ces deux hommes, une haine formidable -s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques -une décharge est imminente, leur rage de -se détruire l’un l’autre augmente et menace -d’éclater.</p> - -<p>De la gorge de Picrate, des mots veulent -sortir et ne peuvent pas. En Siméon bientôt -s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux; -leur tumulte ne permet pas que l’un -d’eux prédomine et, au détriment des autres, -se manifeste. Siméon subit des velléités brutales -qui le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il -examine Picrate, au pilori,—Picrate, qui n’est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -pas? garde cette attitude guindée à cause -d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; -il a le cou pris dans cette chose qui -l’exhibe et le supplicie. Est-ce que Siméon n’a -pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?...</p> - -<p>Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, -s’esquive. Tête baissée, il fait volte-face et -tâche, allant vite, de se perdre dans la foule. -Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le -suit et l’interpelle:</p> - -<p>—Tu veux encore te sauver, canaille?...</p> - -<p>Picrate essaye de ne pas répondre et continue -son chemin, peureux, comme un chat -qu’un chien relance et qui cherche un soupirail -de cave où s’introduire. Siméon s’apprête à -descendre de son siège: une voiture de laitier -l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate -au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en -vient à ses doigts, mille incertitudes l’envahiraient!... -Cependant il longe le trottoir où Picrate -navigue et perd, à trop se hâter, des -bribes de son chargement: des cartes postales -tombent de son chariot; de bonnes âmes les -ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et -se dépêche. Il se fait un attroupement, qui voit -Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la -rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, -Picrate a guigné une porte des Tuileries: il s’y -enfourne, il est sauvé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span></p> - -<p>Les badauds applaudissent au stratagème et -narguent Siméon, qui regarde ces gens et qui -se tait.</p> - -<p class="p2">Ensuite, ayant repris la file, chargé des -clients et dispersé de rue en rue l’irritation -mesquine qui se mêlait à sa grande colère, -Siméon discerna le ridicule lamentable de la -scène. Il s’accusa de rancune médiocre et -de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier -Picrate, qu’il le tuât, oui! mais courir -après ce cul-de-jatte, ameuter les badauds -autour d’une dispute imbécile, autant valait -abandonner le drôle à son remords et n’y plus -penser.</p> - -<p>Seulement, le drôle était-il en proie au -remords? Ah! qu’importait à Siméon? Pourtant, -il avait beau se dire qu’un tel détail, dans -l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il -ne pouvait le négliger; la question, taquine, le -gêna: Picrate souffrait-il?... Siméon voulut -que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir -torturé quelques minutes. Il revit les traits -convulsés de l’assassin: oui, Picrate, pendant -ces minutes, expiait!</p> - -<p>Le remords, le remords,—était-ce le remords?</p> - - -<p>La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique -seule le mit en déroute, quand il s’enfuit et<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît arrêter. -Voilà tout: il avait peur!</p> - -<p>Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette -peur qui le harcelait, le giflait et le secouait? -Siméon se le demanda; il apprécia le cas, -évalua le crime, observa les circonstances et -puis, sans décider rien, s’étonna de ce rôle -de justicier qu’il assumait.</p> - -<p>«Il faut que je me venge,—pensa-t-il,—sans -faire semblant d’être impartial; ou bien -que je renonce à me venger ...»</p> - -<p>Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il -méprisa cette fureur qui l’excitait hors de -l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa -pensée.</p> - -<p>Mais le souvenir de Picrate tenait bon; -Siméon ne sut le chasser. Et il fallut, le soir, -que Siméon cherchât Picrate, tant devenait -impérieux le désir de le tourmenter. Il le guetta -sur les huit heures, comme jadis, et il le vit qui -rentrait se coucher, probablement ... Il se précipita -vers lui:</p> - -<p>—Ah! te voilà!—lui cria-t-il.</p> - -<p>La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un -mouvement brusque et tel que si elle allait -tomber en arrière, le cou rompu. Dans les -yeux de Picrate, Siméon put apercevoir une -épouvante folle de bête traquée, éperdue. Il en -éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> -en continuant la kyrielle des insultes et -des menaces que sa colère proférait:</p> - -<p>—Canaille! assassin! tu n’es pas encore en -prison? Je vais t’y conduire, moi, misérable!...</p> - -<p>Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, -sa voix était moins exaltée. Il lui parut -bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame -et dont le sens lui échappait. Il balbutia.</p> - -<p>Picrate prit alors le dessus, habilement.</p> - -<p>—Si tu veux que nous discutions,—dit-il,—viens -chez moi, plutôt que de faire du scandale -dehors.</p> - -<p>Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession -de toute son énergie, il commandait.</p> - -<p>—Viens!</p> - -<p>Et il se mit en branle, résolument. Il avançait -et ne s’occupait pas de savoir si l’autre le -suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait -d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, -ne trouvait rien que rester coi, stupide. Et -puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut vite -fait de le rattraper. Mais Picrate répétait:</p> - -<p>—Viens!</p> - -<p>Il le suivit docilement.</p> - -<p>Quand ils furent entrés dans la chambre de -Picrate, la porte fermée, Siméon s’effraya des -quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient -seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande ... -Pourquoi n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -doigts, derrière son dos, en firent le geste -machinal ...</p> - -<p>Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la -recherche de sa lampe. Il l’alluma. Le décor -qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de -ce dernier jour qu’il était venu là, Picrate le -chassant avec des cris de haine; il l’entendit -encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je te -tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te -tuerai, je te tuerai ... Lequel tuera l’autre?...» -Des phrases enragées sonnaient dans son esprit ... -L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait -pas lequel; mais l’un des deux, cela sans -aucun doute! L’idée du meurtre l’envahissait.</p> - -<p>«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!...» -Oui; et Picrate, bêtement, avait tué Marie Galande. -Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande -au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer ... -«Va-t’en, ou bien je te tuerai!» Cette phrase, -tout à coup, prit une signification nouvelle. -Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir -ou être tué, et qu’il était parti; or, s’il -avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait pas -Marie Galande. Marie Galande vivrait!... Et -Siméon s’émerveilla de l’hypothèse; mais il -souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux combinaisons -louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla -devant le souvenir de Marie Galande -pour lui demander pardon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span></p> - -<p>Cependant Picrate achevait ses préparatifs.</p> - -<p>—Eh bien!—dit-il à Siméon,—parle, à -présent.</p> - -<p>Cette voix brève et rude rappela Siméon de -très loin. Certes, il devait parler, puisqu’il -n’était pas venu pour autre chose. Seulement, -il ne sut que dire, une seconde, tant il y avait -en lui de trouble et de confusion. Mais il lança, -presque au hasard:</p> - -<p>—Pourquoi l’as-tu tuée?</p> - -<p>—Qui ai-je tué?—répliqua Picrate.</p> - -<p>C’était trop de cynisme; Picrate abusait. -Siméon s’approcha de lui, se pencha vers lui, le -regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes -ses forces:</p> - -<p>—Marie Galande!... Marie Galande!... Tu -as tué Marie Galande. Voilà qui tu as tué! Marie -Galande!...</p> - -<p>Picrate se secoua, se débattit comme s’il -luttait contre des bras puissants. Mais Siméon -négligeait de le toucher. Simplement, la volonté -farouche de Siméon le ligotait; il répondit:</p> - -<p>—Laisse-moi. Tu es fou!</p> - -<p>Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma.</p> - -<p>—Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu -m’entends bien? Marie Galande!... Je t’ai vu.</p> - -<p>Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. -Ses yeux se fermaient à demi. Son insolence -l’abandonnait; et il fut lamentable bientôt,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -comme une chiffe que le vent maltraite.</p> - -<p>Il atteignit une bouteille de rhum, un petit -verre et puis, par habitude, un autre; il les -emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un d’eux.</p> - -<p>Il s’efforça de nier encore; seulement, il -n’avait pas d’énergie et il articulait à peine cette -pauvre jérémiade:</p> - -<p>—Non, non ... tu te trompes. Ce n’est pas -moi. Je t’assure que ce n’est pas moi. Pourquoi -aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde. -Siméon, je t’assure, je te garantis...</p> - -<p>Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter -encore la colère de Siméon qui vociféra:</p> - -<p>—Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que -tu l’as tuée!</p> - -<p>Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de -Picrate, Siméon criait davantage. Ce fut une -grande clameur accusatrice qui étouffait la -plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait -comme un cyclone. Picrate, là-dessous, tremblait -ainsi qu’une frêle feuille et oscillait ainsi -qu’un arbuste noueux quand ses racines sont -à bout de résistance.</p> - -<p>—Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!...</p> - -<p>Picrate redouta que les voisins n’entendissent -l’effroyable parole. De ses deux mains il battit -l’air en signe d’imposer silence, et, de sa voix -un peu ressuscitée, il gémit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p> - -<p>—Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire ... -On va t’entendre: c’est comme si tu me livrais. -Tais-toi!</p> - -<p>Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son -exaspération redoublait. Alors Picrate le saisit -par les pans de sa jaquette, le tira vers lui, le -fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. -Siméon se tut et, sans violence, dit:</p> - -<p>—Lâche-moi.</p> - -<p>Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, -permit que Siméon se relevât. Et puis il affecta -d’être généreux:</p> - -<p>—Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi -n’es-tu pas déjà parti?</p> - -<p>Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant -le nœud de sa cravate, veillant à la symétrie -des boucles et les tapotant. Siméon l’examinait -avec mépris et ne bougeait pas. Cette -immobilité de Siméon gêna Picrate. Picrate ne -savait que faire. Quand il eut épuisé la série -des menues occupations que sa toilette lui pouvait -offrir, il lampa un petit verre encore. Siméon -l’imita, machinalement: il se baissa et but, -deux fois.</p> - -<p>Quelques secondes de silence s’écoulèrent. -Picrate boutonnait sa veste et la déboutonnait, -arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches; -finalement, il se trouva désœuvré. Sa -nervosité, d’instant en instant, augmentait, et<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -des tics bizarres contractaient les muscles de -son visage, lançaient à droite et à gauche ses -mains. Il cherchait une contenance, en hâte, et -ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon -l’examinait sans relâche, il ronchonna:</p> - -<p>—Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries -pas.</p> - -<p>Alors, il prit le tas de ses cartes postales et -fit semblant de les ranger. Il les brouillait plutôt -et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci que de -paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet -de papier qu’il tira de sa poche et qu’avec sa -paume il repassa d’abord, il inscrivit au crayon -des chiffres. Il comptait ses collections et se -livrait à des calculs inutiles que l’on eût dit fort -mal commodes, à en juger par l’opiniâtre froncement -de ses muscles sourciliers. De temps en -temps, il levait la tête, pour réfléchir, combiner -des nombres. La pointe du crayon sur la langue, -il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait -les épaules et revenait à ses écritures.</p> - -<p>Siméon, debout, suivait la pauvre comédie -de Picrate sans que rien, dans son attitude ou -son visage, révélât les impressions qu’il en -recevait. Cette impassibilité singulière bientôt -troubla Picrate plus que nuls reproches et -invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta et -laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation -faillit éclater lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -le regard de Siméon et lutter avec lui -d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit -de colère.</p> - -<p>Mais, peu à peu, cette présence du guetteur -ennemi le fascinait. L’embarras, le sentiment -d’être gauche devint une insupportable souffrance -qui paralysait les doigts du malheureux, -lui tordait la bouche, lui serrait la gorge et, -dans ses yeux, faisait danser de grandes lueurs -éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. -Sa volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus -nettes ni distinctes. L’épouvante d’un vide -absurde le réduisait au minimum de conscience: -à peine subsistait-il de son individualité un reste -misérable et douloureux, qui menaçait de se -dissoudre et palpitait et durement agonisait.</p> - -<p>Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il -infligeait à Picrate. Ce n’était pas un châtiment -qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il l’épiait -par curiosité, par bravade et machinalement. -Un instant, il se demanda ce qu’il faisait dans -cette chambre, en compagnie de ce meurtrier ... -Il crut partir et demeura.</p> - -<p>Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. -Cependant il le voyait moins cynique, moins -armé de mensonge et qui renonçait à ses viles -fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne -le détestait plus autant. Ils eurent tous les deux -la gorge sèche, burent encore; et, peu à peu,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que -se détraquait l’énergie de Picrate, la haine de -Siméon s’atténuait; et, tandis que Picrate tombait -à n’être que panique et vertige, Siméon, -vaguement, inclinait à quelque pitié.</p> - -<p>Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il -poussa un cri lamentable, un gémissement -puéril et forcené. Ses mains fébriles balayèrent, -sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes -postales et le carnet et le crayon: tout cela, -dispersé violemment, s’éparpilla sur le plancher. -Il plia son coude, y appuya son front; et, -parmi des sanglots, on l’entendit implorer:</p> - -<p>—Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!...</p> - -<p>Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait -pas une nouvelle comédie. Certes sa mimique -n’était pas feinte; il se tortillait affreusement. -Son front sur son coude et son bassin dans son -chariot, seuls, étaient fixes; entre ces deux -extrémités, le corps se démenait avec des spasmes -furieux. Mais Picrate allait ressassant:</p> - -<p>—Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ...</p> - -<p>Siméon l’interrompit:</p> - -<p>—Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme -par hasard, à guetter. Tu as visé, pour la tuer; -tu l’as tuée.</p> - -<p>Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, -nia:</p> - -<p>—Non, non, non, non, non!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span></p> - -<p>Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe -de sa manche; mais il scandait sa négation de -sursauts brefs de tout son corps.</p> - -<p>—Ne mens pas! ne mens pas!—commanda -Siméon.—Explique-toi, je le veux!</p> - -<p>Son ordre était catégorique au point que -Picrate dut obéir. Il se dressa, lentement, et -ses yeux noyés de larmes parurent offusqués -par la lumière. Sa bouche contractée prononçait -mal; il geignit plutôt qu’il ne dit:</p> - -<p>—Ce n’est pas elle que je voulais tuer ...</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p>—Toi!... Oui, c’est toi que je voulais tuer ...</p> - -<p>Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. -Il sentit une étrange émotion le gagner, -à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît pourquoi, -de la douceur ... Dans sa tête, les idées vacillaient ... -Il s’attendrit ... Picrate, avec inquiétude, -épiait sur le visage de Siméon l’effet de ses -paroles; et il croyait déjà triompher lorsque -Siméon se ravisa:</p> - -<p>—Ce n’est pas vrai: tu mens encore!</p> - -<p>—Je te défends de m’insulter!—essaya -Picrate.</p> - -<p>—Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie -Galande!—répliqua Siméon. (Il insistait sur -chaque syllabe et détaillait avec vigueur son -réquisitoire.)—Tu l’as tuée par jalousie, voilà -tout. Oui, par dépit plutôt que par amour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p> - -<p>—Si, je l’aimais!—hurla Picrate.—Je -l’aimais, je l’aimais! Tu n’as pas le droit de -dire que je ne l’aimais pas!...</p> - -<p>Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. -Il réfléchit et, d’une voix plus indulgente, -reprit:</p> - -<p>—Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons -que tu l’aimais. C’est un mot vague et dont tu -peux, comme les autres, te servir ... Seulement, -tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le -tempérament et le caractère et la fatuité de ce -qu’on appelle homme à femmes, oui, oui! et tu -es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. -Tu as commis un crime, faute de posséder tous -les moyens de séduction dont a besoin l’homme -à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, -tu es ridicule surtout!</p> - -<p>Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut -répondre. Siméon ne le lui permit pas:</p> - -<p>—Ah! joli cœur!... Mais laisse-moi ce fatras -d’orgueil imbécile. Comme ça, je te plaindrai.</p> - -<p>Ils se turent tous deux. Dans le silence, -Picrate, obéissant malgré lui, se dépouillait de -son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait -lui était infiniment chère. A ce dernier espoir -de compassion promise il s’accrochait avec assurance ... -Il vint à Siméon et lui tendit la main, -disant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span></p> - -<p>—Siméon, plains-moi et pardonne-moi.</p> - -<p>Siméon le vit simple désormais, et véridique: -il accepta cette main meurtrière.</p> - -<p>—Siméon,—continuait Picrate,—puisque -tu devines et comprends, toi, tu peux me -plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, -ce n’est rien ... Méprise-moi; mais sans me -haïr ... Je te supplie d’avoir pitié de moi, à -cause de toute ma douleur, qui est immense, -qui date de longtemps et qui, au jour le jour, -m’a rendu vil comme je suis.</p> - -<p>Siméon répondit à Picrate:</p> - -<p>—Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, -s’il te faut que je te plaigne, oui, je te plains -autant qu’homme qui vive. Avec un peu d’horreur -et de dégoût; mais je te plains!</p> - -<p class="p2">...Les heures passaient; l’affreuse nuit -s’écoulait, vive et lente, inégale d’allure, et -tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en chacune -de ses minutes, nécessaire.</p> - -<p>De puissants mouvements la soulevaient; -telle se gonfle quelquefois la lourde masse de la -mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente -couvre de terribles remous.</p> - -<p>Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:—un -matelas sur le plancher. Picrate s’appuyait -le dos contre le mur. Et ils étaient là, -tous les deux, face à face, dans le désordre de<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -cette chambre, dans le désastre de leurs existences.</p> - -<p>Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui -Siméon; et Siméon ne songeait pas à fuir Picrate. -Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble, -aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, -d’oubli, d’accoutumance. Leur volonté -n’était pour rien ici: seule, la destinée les immobilisait, -les confrontait; et ils devaient subir -jusqu’au bout cette exigence de la destinée. A -quelles fins? Ils ne le savaient ni ne cherchaient -à le savoir ...</p> - -<p>—Siméon,—dit Picrate,—puisque je -l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?...</p> - -<p>Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. -Cette parole tomba dans le silence où ils étaient, -comme une pierre dans une eau profonde; le -silence en fut strié de frémissantes ondes qui -s’espacèrent, s’élargirent, et enfin moururent.</p> - -<p>—Siméon,—reprit Picrate,—je l’aimais -trop pour ne pas la tuer!...</p> - -<p>Et, dans le silence encore ému de ses lamentations -stridentes, il jeta ces cris, coup sur coup:</p> - -<p>—Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais -trop!...</p> - -<p>Et puis:</p> - -<p>—Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue -parce qu’on aime!</p> - -<p>Et puis:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil -effet?</p> - -<p>Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme -si Picrate ne parlait pas à lui, et seulement proférait, -en clameurs farouches, sa désolation. -Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des -nuits d’orage, appels perdus et qui ne font que -propager au loin leur frénésie.</p> - -<p>Mais Picrate continuait:</p> - -<p>—Après que je l’eus tuée, après que je sus -qu’elle était morte, j’éprouvai, Siméon, une -sorte de joie telle qu’en donne la certitude de -posséder une femme ... Ah! quelle femme!... -Désirée, convoitée et qui se refusait ... Une -sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, -comme d’un triomphe des sens, où l’on engage -tout son être et qui paraissait impossible!... -Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible -certitude!</p> - -<p>Siméon dit:</p> - -<p>—C’est cela: c’est cela justement. Il y a -dans la mort une certitude; tout l’attrait de la -mort est là!... Une bizarre certitude,—rudimentaire, -en somme: la simple négation des -hasards que la vie comporte. Enfantillage, mais -si spontané, si naturel et analogue au reste des -gamineries humaines! La vie a mille et mille -inconvénients: on la supprime, c’est le plus -commode remède. Il vous vient à l’idée tout de<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -suite; on n’a pas à se tracasser la cervelle pour -le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux -l’ont inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, -Gribouille, l’essentiel Gribouille!...</p> - -<p>»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils -s’aiment et quelles parfaites délices ils goûtent -à communier d’âme et de corps! L’ivresse merveilleuse -de leurs pâmoisons les gagne et les -exalte et les éveille à de nouveaux désirs. Chose -fragile, leur amour! Il y a les malignités du sort, -les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse -lamentable de nos cœurs,—nos cœurs -inconstants et pusillanimes qui sont vite au bout -de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent -pas que leur ferveur décline, et, quand ils -ont atteint la félicité suprême, ils ne rêvent que -de n’en point déchoir. Faute d’oser prétendre -à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament -que d’éterniser cette minute glorieuse.</p> - -<p>»Éterniser, éterniser,—et la minute passe. -Éterniser quelque chose d’humain! C’est le -paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne -m’est plus, si la minute passe. Plus ne m’est -rien, si passe la minute!... Romance, aubade, -sérénade.</p> - -<p>»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et -mieux: l’instinct profond de l’être. L’extase -d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne -dure qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -chose: la perpétuation de l’espèce, comme disent -ces darwiniens; disons: la prolongation -de l’individu par delà le temps et le temps.</p> - -<p>»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure -t’étonner de l’importance qu’ont, en chaque -individu, les velléités amoureuses. A cet agrément -des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? -Certes, certes!... Admets seulement l’hérédité, -qui est un fait assez plausible. Comment n’hériterions-nous -point de nos pères cette inclination -vers l’acte d’amour, duquel nous sommes -nés?</p> - -<p>»Volupté brève et projet de durer! C’est -l’irrémédiable antinomie de l’amour ... Voilà -pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne -pas laisser défaillir la minute.</p> - -<p>»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas -contre la déchéance de la minute d’autre recours -que dans la mort. La plupart, il est vrai, -y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment -bien; et certains, enlacés étroitement, se tuent -plutôt que d’être par la vie désenlacés. Ils disent -qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils -disent qu’ils ne veulent pas exposer au péril -des lendemains leur bel amour; ils disent qu’ils -veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la -mort, qui est seule éternelle et seule intangible -au temps ... Crédules au lyrisme de leur émoi, -Picrate, ils se tuent: voilà!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p> - -<p>»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter -l’averse, s’est trempé dans l’eau jusqu’aux cheveux. -Les beaux amants, pour éviter une diminution -de leur extase, se plongent dans le -néant. Le néant? Du moins, ils se privent de -ceci, de cela, qui était la vie,—la vie vaille -que vaille!</p> - -<p>»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils -travaillent ensemble. Le meurtre de soi, le -meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les -deux: nuances, nuances; mais le meurtre!</p> - -<p>»On a figuré l’amour avec un arc et des -flèches. Interprétation gentille du symbole: c’est -la douce blessure que les yeux de la belle font -au cœur du galant. Un arc et des flèches pour -tuer, oui! Ces armes sont aujourd’hui surannées: -donnons au symbole d’amour un couteau -de boucher, un revolver.</p> - -<p>»Les beaux amants utilisent aussi le poison ...</p> - -<p>Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure.</p> - -<p>—Mais moi,—fit-il,—je n’étais pas l’amant -de Marie Galande. Alors, pourquoi l’ai-je tuée?</p> - -<p>—Tu étais son amant par le désir, par -l’imagination. Tu avais la volonté d’être son -amant. Tu étais son amant plus que moi.</p> - -<p>—Tu étais, en réalité, son amant.</p> - -<p>—Tais-toi,—gronda Siméon;—ce n’est -pas vrai!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span></p> - -<p>Mais Picrate continuait, selon de grossières -logiques:</p> - -<p>—Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, -puisque vous vous aimiez tous les deux? Tandis -que moi ...</p> - -<p>Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, -se déguisait en bel amant, à part soi, quand -Siméon, brutal et rieur, lui répondit:</p> - -<p>—C’est que tu es une brute!...</p> - -<p>Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule -lui vint: les beaux amants meurent ensemble: -or, il survivait à Marie Galande, lui.</p> - -<p>—Siméon,—s’écria-t-il,—Siméon, j’aurais -peut-être dû mourir?</p> - -<p>Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, -que Siméon le trouva ridicule et fut -narquois en demandant:</p> - -<p>—Pourquoi? Pour être un bel amant!... Tu -cherches une attitude, Picrate. Oui, tu voudrais -bien dénicher quelque stratagème qui pût orner -ton personnage un peu. Je le conçois ... Il -serait plus simple, pourtant, d’y renoncer ... A -ta place, il me semble que je serais cynique, -tout bonnement!</p> - -<p>Mais Picrate se récusait:</p> - -<p>—Non, non, j’aurais dû mourir, je le -sens.</p> - -<p>—Surtout,—répliqua Siméon,—tu aurais -dû, s’il te fallait une victime absolument, te<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> -choisir, toi, de préférence. Tu étais le seul -bel amant de l’aventure!</p> - -<p>—Tu te railles de moi,—dit Picrate.—Tu -veux encore m’humilier, m’avilir ...</p> - -<p>—Tu aurais tort d’être orgueilleux!</p> - -<p>—Je n’ai pas l’intention d’être orgueilleux. -Mais enfin, que dois-je faire? Je te demande de -me dire ce que je dois faire. Et toi, au lieu de -me répondre, au lieu de m’aider, tu n’as d’autre -soin que de me tourmenter davantage ... On le -dirait ... Moi, cependant, je consentais à t’obéir ... -Je t’obéirai, Siméon, si tu veux avoir pitié de -moi. J’accepterais tout!... Dans l’état où je -suis, il n’y a plus de sacrifice qui me coûte. Je -suis abreuvé de douleur. Si tu m’avais conseillé -de mourir, je serais mort,—tu l’as vu?</p> - -<p>Il insista:</p> - -<p>—Je serais mort! Tu n’avais qu’à l’ordonner.</p> - -<p>Il poussa un soupir et, sans perdre de temps, -ajouta:</p> - -<p>—Mais je comprends bien qu’il faut vivre!</p> - -<p>Et Siméon faillit éclater de rire, nerveusement, -lorsque Picrate affirma, en secouant la -tête:</p> - -<p>—Il faut vivre, il faut vivre!...</p> - -<p>Et Picrate, comme éperdu, reprit:</p> - -<p>—Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi -comment vivre! C’est trop de sarcasmes: tu<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -peux bien te rendre compte de ma misère. Tu -es un sage, toi. Je te conjure de m’indiquer -un moyen de vivre,—toi qui as lu les philosophes!...</p> - -<p>Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, -il cria, d’une voix sifflante:</p> - -<p>—Les philosophes, les philosophes!... Est-ce -que nous n’allons pas appeler les philosophes -à la rescousse?</p> - -<p>Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre -moquerie, sentait sa peau se glacer, comme si -quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon -criait:</p> - -<p>—Les philosophes à la rescousse! On les -réclame pour organiser l’existence d’un assassin -qui n’a point, à proprement parler, de remords, -mais qui trouve des difficultés pourtant -à juger confortable l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée -et d’Athènes,—et y compris les délicats sophistes, -eux surtout! habiles à démontrer que le -noir est blanc comme le blanc est noir;—ceux -d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et prophètes; -ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; -n’oublions pas Scot Erigène; n’oublions -pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la poudre, -notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui -fut un voleur mais un logicien; ni ce Jérémie -Bentham qui inventa le calcul des petits bonheurs; -ni ces autres qui composèrent des<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -méthodes pour parvenir à la vie agréable; ni -les métaphysiciens allemands!...</p> - -<p>»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, -choisis!...</p> - -<p>»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de -tristes ou de gais? Il y en a qui te conseillent -la joie; il y en a qui préconisent le désespoir. -Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers -ont l’inconvénient de vous laisser un peu le -bec dans l’eau; mais ils ont aussi l’avantage -d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... -Rien, rien? Tu fais la moue? Je te comprends: -tu veux des dogmatiques; ces essayistes qui -tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il -te faut, puisque tu es à la recherche d’une -éthique ...</p> - -<p>»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou -les gais? Nous avons à ta disposition d’aimables -drilles pour te prêcher un bon estomac, la -belle humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te -démontreront, clair comme le jour, que le -monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu -est bon: s’il n’était pas bon, qui le serait? Or, -c’est Dieu qui a fait le monde: si ce n’était lui, -qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, -un excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de -plus évident?... Écoute bien: tu n’as qu’à te -laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux -velléités de ta nature humaine. Elle t’engage à<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -ne te point chagriner. Ah! couronnons de lierre -et de violettes nos cheveux et profitons de ce -fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité -qu’ont les femmes. Tout cela en vertu d’un -syllogisme avantageux autant que péremptoire!</p> - -<p>»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la -vie au point que, ces dialectiques, tu les traites -légèrement. Je le devine, je le sais. Tu dis: -«Avec de la dialectique ingénieuse, que ne -prouve-t-on?...» C’est à quoi servent, justement, -les dialecticiens. Ils travaillent à installer -sur des formules honorables nos prédilections. -Que n’utilises-tu ces gens?</p> - -<p>»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes -plus chers instincts. C’est une crise. Elle passera: -ensuite, tu feras comme les amis. Que -diable!... Mais, en attendant, tu repousses les -complaisances de la méthode déductive. Tu -as le souci des réalités,—et foin des théorèmes: -Dieu lui-même ne t’est pas une garantie, -et tu écartes les prémisses où il figure avec son -imperturbable excellence.</p> - -<p>»Des réalités? Donc, à nous la méthode -expérimentale! Un philosophe anglais a écrit: -«J’affirme que présentement, et à toute heure -du jour,—du jour et de la nuit,—tous les -hommes sont absolument heureux!...»</p> - -<p>»Tu as bien entendu? Tous les hommes! -Après cela, n’essaye pas de t’excepter, sous le<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate -qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point -connu. Tu es homme: du moment que tous les -hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a -point à chicaner là-dessus. «Tous les hommes -sont absolument heureux.» Un philosophe -anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; -nul ne l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a -vérifié.</p> - -<p>»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. -S’il t’intéresse, Picrate, je le chercherai ... -Ah! le crâne optimiste!... Il m’a toujours séduit, -par sa belle intrépidité. D’autres sont timides -et se contentent d’affirmer que le bien, somme -toute, l’emporte sur le mal. Nous nous méfions -de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que -l’on réserve à l’infortune un petit coin de la -réalité pour qu’aussitôt nous nous y logions. -Mais «tous les hommes sont absolument heureux». -Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! -le brave cœur de philosophe! Il en faudrait de -tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient -leurs doctrines comme du quinquina. C’est -réconfortant, c’est tonique, ça vous remonte. -On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. -On ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme -quotidien comme on fait des haltères -ou de la gymnastique suédoise. A quelles -<i>performances</i> on arriverait bientôt, Picrate, et<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> -quels biceps intellectuels on obtiendrait, quelle -santé morale!...</p> - -<p>»C’est dommage que ces optimistes ne -soient pas mieux persuasifs; c’est dommage -qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; -c’est dommage que l’on ne puisse vanter un peu -cette existence, louer un peu cet ici-bas sans -dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas -illusion. Grande misère de notre état!... Car -toi-même, Picrate, avec ton fort tempérament, -tu ne t’y laisses prendre mie ...</p> - -<p>»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les -gaillards nous déprisent la vie un peu congrûment, -tôpe là! nous aurons du dégoût pour la -vie, le cœur léger ... Oui, nous prendrons le -deuil de toute joie et trouverons quelque repos -dans la certitude de n’être pas dupes.</p> - -<p>»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques -marais où la lumière meurt, tocsin:—c’est -le décor!...</p> - -<p>»Giacomo Leopardi, «sombre amant de -la Mort», consacra son génie à démontrer l’infinie -vanité de tout. Il mit en vers la doctrine -de l’universelle <i>infelicità</i> et prononça de telles -paroles de néant, qu’après les avoir lues on est -plein d’amertume et d’ennui. Il disait que le -monde est un peu de fange. La maladie tourmentait -son corps et le déformait; les trente-neuf -ans qu’il vécut lui furent un quotidien<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu -de beauté, il n’eut en amour que des -déceptions, dont pantelaient son cœur et son -orgueil. Sa poésie maudit tout le réel et tout -le possible ... Cependant il se laissa vivre et -même se soigna pour se prolonger. Dans ses -poèmes, s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère -donc pour la dernière fois!» Il vivait dans -l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient -peut-être un dédommagement délicieux,—bien -qu’il sût et eût établi la nullité d’une telle -hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer -pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort -prît les devants, tant se montrait le «sombre -amant» peu empressé.</p> - -<p>»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, -le choléra sévit à Naples. Il en fut singulièrement -troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle -hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... -Il mourut un soir d’été, à l’heure où -flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui son -ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce -jeune homme, Paolina. Quelques instants avant -la crise, il projetait des promenades au Vésuve, -des parties de campagne, que sais-je!... Et -puis, mourant, il dit à Paolina:</p> - -<p>»—Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore -la lumière!</p> - -<p>»Ainsi la doctrine de l’<i>infelicità</i>, ni la souffrance<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -perpétuelle de la chair et de l’esprit -n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi. Les -derniers mots de son agonie trahissent l’amour -et le regret de la lumière!...</p> - -<p>»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, -mais un poète lyrique. Bon! Voici notre Arthur -Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple -racine du principe de raison suffisante.</p> - -<p>»C’était un petit homme à favoris, au museau -rasé, aux yeux perçants, au nez crochu. -Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: -«L’essence de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi -pas? Accordons-lui ça ... Mais prenez -garde: volonté, donc désir; et le désir implique -un besoin, donc une privation, donc une souffrance.</p> - -<p>»Conséquemment, si la volonté est l’essence -de tout, la souffrance est au fond de tout. C’est -cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur -le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste -et Çakya-Mouni!...</p> - -<p>»A cause de cette volonté, nous allons nous -jeter à l’eau.</p> - -<p>»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer -réagissait, quant à lui. Il avait du -goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,—tra -déri déra!—et pour la bière, dont -il buvait des chopes en se régalant de saucisses -grillées. Et puis, il trouvait un fameux<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span> -plaisir à injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, -il n’en concluait pas moins que la vie est mauvaise, -puisque ainsi le voulait sa philosophie. -Mais, ayant découvert des divertissements acceptables, -provisoirement il vivait et se tenait -en belle humeur.</p> - -<p>»Je te raconterai, Picrate, une histoire. -C’était à Londres, il y a quelques années. Imagine -du brouillard jaune qui dégage une odeur -fade; des pianos mécaniques s’acharnent et -mènent à la diable la valse de la volonté forcenée ... -Une jeune fille, une quelconque jeune fille, -blonde probablement et adonnée au rêve, lut -Schopenhauer, par hasard. Ce lui fut une révélation -pathétique. Elle connut que la souffrance -est en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint -dans l’être universel. Oui, de par ce raisonnement -que je t’ai dit: volonté, désir, besoin, -privation, souffrance!... La petite Anglaise en -fut ébaubie et désolée. La logique du philosophe -l’avait convaincue tout de suite, et si parfaitement -que l’idée ne lui vint même pas de -demander à d’autres dialecticiens des arguments -contraires: elle ignorait que les dialecticiens ont -des logiques de rechange à la disposition d’un -chacun ... Et Schopenhauer commentait, de la -façon la plus poignante, sa théorie abstraite. -A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts -chauds de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span> -une raison nouvelle d’être sûre que la vie ne -vaut pas la peine d’être vécue.</p> - -<p>»Elle en conçut un vif chagrin.</p> - -<p>»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme -se prête excellemment au langage -rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants -et subtils, où elle reprenait pour son compte la -pensée schopenhauerienne. Elle la développa -et la paraphrasa et l’illustra de métaphores -émouvantes.</p> - -<p>»Quand elle eut assez de poèmes pour en -faire un volume, elle choisit un imprimeur et -lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les -épreuves avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au -frontispice une vignette fût gravée, qui représentait -le coin d’une rue londonienne, d’une rue -déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour -tout ornement. Et ce coin de rue lui plaisait, -pour sa grande détresse.</p> - -<p>»Le matin du jour où parut le recueil de ces -mélancoliques poèmes, la petite Anglaise se -pendit au bec de gaz qui était le seul ornement -de ce coin de rue dont la vignette parait le -frontispice du livre. Elle attestait ainsi qu’elle -avait pris au sérieux la dialectique de son -maître.</p> - -<p>»Schopenhauer l’eût blâmée. Il jouait, lui, de -la clarinette,—tra déri déra!—mangeait des -saucisses. Et, pour qu’on ne vint pas l’accuser<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -d’illogisme parce qu’il omettait de se pendre, -il organisait un raisonnement préservatif. Il -disait: «Comme le blasphème est, en matière -religieuse, le plus éclatant hommage que l’on -puisse rendre à l’existence de Dieu, le suicide -est l’affirmation la plus manifeste du «vouloir -vivre»: ah! vous estimez donc la vie grandement, -que vous vous pendez pour elle? c’est -trop d’honneur que vous lui faites, en vérité; -plutôt, laissez-vous vivre, par mépris!...» Et -il préludait—tra déri déra!—très gaillardement -à sa chanson matinale.</p> - -<p>»Mais moi, je songe à la petite main de cette -jeune fille londonienne qui tournait les pages -du livre désespérant ... Au fait, est-ce que j’y -songe? Et toi, Picrate, y songes-tu?... Cette -jeune fille était mal armée, la pauvrette, pour -la vie. Et voilà qu’elle est morte: qu’y pouvons-nous?... -Les moralistes composent des systèmes -à l’usage de qui les voudra bien employer. -Schopenhauer a travaillé pour quelques personnes. -Il n’était pas, lui, de ce groupe. Il aimait -mieux la clarinette. On n’est point forcé de se -fournir chez soi, de manger son fonds. Que -diable! Il y a des marchands de vin sobres jusqu’à -ne boire que de l’eau.</p> - -<p>Picrate soupira. Siméon se tut un instant, -puis demanda:</p> - -<p>—Eh bien! que choisis-tu? Les pessimistes<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -ou les optimistes? Décide-toi. C’est une affaire -de goût. Le goût, vois-tu, Picrate, le goût! Il -faut avoir du goût, premièrement: on appelle -bon goût le goût que l’on a. Mais tu hésites.</p> - -<p>»Ah! je devine, je devine. Tu n’es pas un -esprit léger, frivole. Tu as été positiviste, en ta -jeunesse. Et il en résulte que tu ne sais pas te -décider au hasard ... Pauvre Picrate, qui as -écarté de ton entendement le hasard! Que tu es -dépourvu de fantaisie, Picrate!... Je te dis, avec -bonne grâce: «Choisis, Picrate!...» Et toi, tu -ne sais pas choisir. Tu réclames des motifs, -hé! hé!...</p> - -<p>»Nous recourrons à la métaphysique; s’il te -plaît. Les métaphysiciens ont énoncé des choses -et des choses, concernant la raison dernière de -tout ... Ils sont menteurs, par exemple!...</p> - -<p>»Oh! menteurs, c’est un bien gros mot. Disons -qu’ils ont le sentiment de leurs responsabilités -sociales.</p> - -<p>»Ils vous démolissent, autour d’eux, un peu -tout,—le reste aussi. Ils vous invitent à douter -des opinions universelles. Ils vous démontrent, -clair comme le jour, que l’on n’a dit que -des bêtises, avant eux; ils vous démontrent -encore que c’est la faute de l’humaine raison, -laquelle est un instrument pitoyable. Voici des -ruines et des ruines: ces messieurs ont passé -par là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span></p> - -<p>»Une grande plaine ... Imagine, Picrate, une -grande plaine, qui va jusqu’à l’horizon. Il y -avait là des tours splendides, fières de leur isolement ... -Dégringolées! De méconnaissables -pierres. A peine, en les étudiant, te sera-t-il -possible d’apercevoir que ces décombres-ci -proviennent du spiritualisme, ceux-là du matérialisme -et ceux-là du panthéisme ... Ah! c’est -ici que Spinoza demeurait?... Et là Leibnitz?... -Mais il fait un froid de chien, dans cette plaine -que n’abrite absolument rien. Le vent siffle -et le soir tombe. Où coucherons-nous?...</p> - -<p>»Le bon philosophe qui t’accompagne ne -veut pas que tu t’enrhumes. Il a soin de tes -poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, -tu geins; toi, tu as peur et tu relèves ton -collet.</p> - -<p>»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon -philosophe va te rebâtir une maisonnette. Il -prend des moellons par-ci, des briques par-là, -des poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de -ce vent! Il a pitié de toi ... Là: entrez; couchez-vous!... -Il te borde dans ton lit; pour -t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. -Tu n’as point eu froid, pendant qu’après -avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il t’apporte -un chaud lait de poule.</p> - -<p>»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. -Que veux-tu? Ça vaut toujours mieux<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe -qui t’héberge comme il peut.</p> - -<p>»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes -perdaient, un jour, le sentiment de leurs responsabilités -sociales, qu’est-ce que deviendraient -leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, -au monde, que de dire la vérité, qu’est-ce -qu’ils diraient? Ils ne diraient rien que de négatif. -A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un seul -d’entre eux suffirait à tout détruire.</p> - -<p>»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce -qu’il leur en coûterait d’être véridiques imprudemment. -Jadis, on a fait des exemples. On -vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs -libres, libertins, abstracteurs de quintessence, -gens capables de découvrir,—par mégarde, -qui sait?—des parcelles de vérité mal -consolante. Des parcelles ou, comme disent les -chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup -pour que saute la machine considérable -et tant fragile de notre petit bonheur. On les a -dressés! Et ils mentent;—ils mentent, avec -toute la circonspection désirable.</p> - -<p>»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus -d’influence sur la philosophie de Descartes que -la pure et simple logique.</p> - -<p>»Quand on cessa de brûler sur des fagots -les métaphysiciens, ils étaient sages, ils avaient -pris de bonnes habitudes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p> - -<p>»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, -a composé une <i>Critique de la Raison pure</i> qui -ne dénigre pas seulement les dires de tous -les autres philosophes, mais encore dénigre par -avance tout ce qu’un philosophe pourra jamais -aventurer; bref, il établit, péremptoirement, que -la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom -d’une certaine «raison pratique», il affirma tout -ce qu’il avait nié, ah! mais, catégoriquement. -Il l’affirma, comme cela, sans preuves, sans prétextes, -et démontra qu’il y aurait crime et, mieux, -contradiction—crime devant la logique!—à -le vouloir démontrer un peu. A grands coups -de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il -avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de -nuit passe, ululant sa complainte: «Gens de -la bicoque, dormez,—tout est calme!...»</p> - -<p>»Pour achever cette <i>Critique de la Raison -pratique</i>,—laquelle, d’ailleurs, n’est pas du -tout une critique, mais un travail de maçon -qu’on presse,—il fallait à Emmanuel Kant -quelque temps. Intervalle très dangereux, si le -lecteur du précédent volume en adopte les -conclusions sans deviner qu’on les modifiera -bientôt du tout au tout. Emmanuel Kant en eut le -frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la -redoutable <i>Critique de la Raison pure</i> un chapitre -où, d’avance, il annonce, il résume la réconfortante -<i>Raison pratique</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span></p> - -<p>»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... -Emmanuel Kant s’effraya pour son lecteur. Et -même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on -le connaît, on se figure mal ce bourgeois de -Kœnigsberg signataire, pendant plusieurs mois, -d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade. -C’était un homme méthodique. En redingote -brune et gilet jaune, il sortait quotidiennement -à cinq heures du soir, tapant; les autres bourgeois -de Kœnigsberg, quand ils le voyaient -passer, mettaient leur montre à l’heure. Il n’aimait -pas le changement. A la veste d’un jeune -homme qui lui faisait de fréquentes visites, un -bouton manquait. Emmanuel Kant s’était accoutumé -à cette boutonnière oisive. Et il causait -avec le jeune homme très volontiers. Or, un -jour, le jeune homme fit recoudre le bouton qui -manquait à sa veste. Emmanuel Kant, lorsqu’il -le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut -troublé, déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un -homme de changement; ses manies, je les considère -comme un hommage qu’il rendait à ses -idées conservatrices. Et je pense qu’il détestait -la <i>Critique de la Raison pure</i>; il l’avait écrite -malgré lui, sous l’empire de son génie, et tout -de suite il la biffa.</p> - -<p>»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le -sais, non, tu n’y tenais point. Mais aujourd’hui, -dans le grand marasme où tu es, il se pourrait<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span> -que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur -Dieu les philosophes. Ils vous le disloquent -facilement. Sacrilège!... Oh! ne criez pas! Ils -appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom -flatteur à des syllogismes, au total des possibilités, -à la somme des réalités, à n’importe quoi,—même -à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié. -Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que -vous avez à vous plaindre qu’on vous a défait -votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, -à vrai dire: spiritualisé!... méconnaissable!</p> - -<p>»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs -façons respectueuses. Ils casseraient tout, s’ils -le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on n’avait -eu soin de brûler leurs prédécesseurs.</p> - -<p>»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait -sur ses bases. La morale théorique, s’entend: -car, pour la vie quotidienne, il y a les -codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas -seulement sur ses bases; mais on ne lui trouvait -plus de bases. Quelle aventure!... Une -base, une base au moins, pour la morale, s’il -vous plaît! On cherche de tous les côtés: rien! -Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme -anodin; sur terre, les gouvernements -ont reçu des crocs-en-jambes; dans l’homme,—eh! -bien, dans l’homme, on remarque de -l’égoïsme. Hélas! oui, de l’égoïsme évident: et -le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui, ne<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span> -l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! -Qu’importe? La morale sera fondée sur -l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide. -Seulement,—disent les philosophes, et les -voici qui s’emploient de tout cœur à exposer -cela,—seulement ayez la complaisance d’observer -que l’égoïsme «bien entendu» consiste -à beaucoup aimer le prochain: sans quoi le -prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous -est indispensable.—Je ferai semblant de l’aimer!—Point! -Car il n’est de comédie si réussie -que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain -réellement, et ... dans votre intérêt, mais -aimez-le!</p> - -<p>»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, -c’est tout le système de ces Anglais que l’on -appelle philosophes utilitaristes.</p> - -<p class="p2">Picrate, pendant que parlait Siméon, crut -voir que sa lampe baissait. Il s’approcha, vérifia -que le pétrole était épuisé. Il la voulut remplir -et d’abord l’éteignit.</p> - -<p>Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. -Les carreaux blêmirent et la désolation de l’aube -naissante se devina.</p> - -<p>Siméon dit:</p> - -<p>—Et nous avons encore Nietzsche. A ta -place, je m’établirais <i>Uebermensch</i>!...</p> - -<p>Il se tut. Picrate, qui s’apprêtait à la tâche<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> -facile de mettre du pétrole dans sa lampe et -de la rallumer, regarda le triste et pauvre éveil -de l’aube et sentit le froid l’envahir. Ses doigts -tremblaient ... Entre les buées nocturnes, un -ciel verdâtre avait honte de naître.</p> - -<p>Siméon reprit:</p> - -<p>—Les Grecs de Périclès ont fait boire la -ciguë à Socrate, qui n’était pas bien dangereux, -quant à lui. Mais il y avait alors, par la -Grèce, un tas de philosophes interlopes. Ils -allaient de ville en ville, discourant avec ingéniosité. -Ils s’étaient pourvus, en Asie Mineure -et partout, dans les écoles ioniennes, éléates et -autres, des plus spécieuses doctrines, et ils les -répandaient avec leur éloquence de conférenciers -agréables. Les Grecs de Périclès reconnurent -le danger que les dieux couraient, leurs -dieux et leur éthique et leurs traditions. Ils prirent, -au hasard, ce philosophe de Socrate, curieux -bonhomme, et le collèrent en prison, pour -faire un exemple. C’est à peu près ainsi, plus -tard, que les Juifs clouèrent au gibet Jésus, -révolutionnaire ingénu. Socrate, quand il eut -avalé le poison, ne se plaignit pas. Tandis que -le froid mortel gagnait ses jambes, il parlait -encore d’un Dieu singulier, peu conforme aux -dieux de l’Olympe. Un petit nombre de disciples -l’écoutaient: il pouvait raconter ce que -bon lui semblait, ainsi à huis clos. Athènes,<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> -cependant, célébrait les dieux anciens et agissait -au gré des méthodes ancestrales.</p> - -<p>»Les philosophes se le tinrent pour dit.</p> - -<p>Picrate avait rallumé sa lampe. Siméon criait:</p> - -<p>—Je te défie de me citer un philosophe, -digne du nom de philosophe, dont le système, -dégagé des indispensables mensonges, ne soit -une bible de néant. C’est au néant qu’ils aboutissent -tous. Au néant!... Tu réclames une certitude, -Picrate! En voici une; seulement, aie la -discrétion de n’en point demander une autre. -La voici, cette seule certitude:—deux et deux -font quatre.</p> - -<p>»Qu’elle est pathétique, dans son désert universel!... -Oh! je la veux attentivement protéger. -Si, par malheur, elle s’éteignait, on ne posséderait -plus, ici-bas, de certitude aucune.</p> - -<p>»Qu’elle est pathétique ... et bête comme -tout!... Deux et deux font quatre,—mon Dieu -oui: puisque j’appelle quatre deux et deux.</p> - -<p>»Deux quoi? N’insistons pas. Deux.</p> - -<p>»Disons plutôt: A est A. Picrate, salue ici le -principe d’identité. Je te le présente: c’est lui. -D’ailleurs, il n’y a rien à en tirer. Il est stérile -absolument. Ni toi ni moi ni personne ne le persuaderait -de faire des petits. Il n’a point les -idées à ça.</p> - -<p>»Et puis? C’est tout! A est A. Si seulement -A n’était point A, nous verrions un peu ... Mais<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -A est A. Regarde bien cet «A est A»: tu contemples -la somme des certitudes.</p> - -<p class="p2">Picrate se lamentait comme un petit enfant -qui a trop mal à ses gencives. Il gémit:</p> - -<p>—Siméon, je n’ai rien à faire de cet «A est A». -Siméon, tu es terrible et méchant. Tu n’as pas -eu pitié de moi. Tu me laisses dans ce néant!...</p> - -<p>Il sanglotait et le geste de ses bras désignait -vaguement l’infinité vide. Il continua sa plainte:</p> - -<p>—Tu as tout dévasté ... en moi ... et hors de -moi ... Je veux mourir, à présent; je ne veux -plus que mourir ...</p> - -<p>A peine eut-il prononcé ces mots de désespoir -balbutiant, qu’il y devint attentif. D’une -voix nette il ajouta:</p> - -<p>—Si je mourais?...</p> - -<p>Siméon restait silencieux.</p> - -<p>—Si je mourais?—reprit Picrate.—Ah! -parle-moi, parle-moi. Il ne t’est plus permis -d’éluder cette question suprême que je te pose. -C’est toi qui m’as amené là. Parle!</p> - -<p>Il fut impérieux. Siméon, brusque, répondit:</p> - -<p>—Meurs, s’il te convient de mourir.</p> - -<p>—Eh! bien! je mourrai!—dit Picrate.</p> - -<p>Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre -fit un mouvement. Picrate soudain s’agita:</p> - -<p>—Tu me le conseilles?—demanda-t-il à -Siméon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span></p> - -<p>—Je ne te le conseille pas,—répliqua Siméon;—je -n’ai pas à te conseiller. Cette médiocre -solution n’importe guère et tu t’exagères -beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu -veux. Ou bien ne meurs pas. Tu es à moitié mort -déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt -un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a -une différence réelle entre l’incessant éparpillement -dont les secondes successives marquent -les épisodes et le dernier éparpillement des molécules -charnelles ou mentales. Ah! si la mort -était une soudaine disparition de quelque chose, -alors, Picrate, il faudrait voir!...</p> - -<p>—Est-ce que tu crois à la vie future?</p> - -<p>—Je te dis—continua Siméon—que, si -quelque chose disparaissait,—j’entends: si -quelque chose était et puis tout à coup n’était -plus,—alors nous épiloguerions utilement sur -l’opportunité de l’aventure. Certes!... Mais -il n’est pas moins hasardeux de prétendre ceci -que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer -sur le non-être, faute de renseignements -sur l’être. Quand je te parle du néant, c’est un -mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de -sens par lui-même; il désigne la négation de je -ne sais quoi que serait son contraire. Et de la -mort, pareillement, je n’ai rien à te dire; pas -plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne -t’expliquerait la nuit. Mais il me semble qu’il y<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -a, dans ce qu’on nomme «vie», assez de décomposition -perpétuelle pour qu’on ne doive -pas caractériser tout à fait autrement ce qu’on -nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu de -cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la -pourriture d’un corps humain? Qu’est-ce que -c’est que la matière? Je m’embrouille dans la -diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu -sentiras la vie tout imprégnée de l’odeur de la -mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque -d’Orcagna—ou de quelque autre—figure -cette allégorie. De beaux seigneurs, parés -d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes -et souples, coiffés de chapeaux merveilleux, -approchent, cavaliers, de trois cercueils où des -cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent -ou se détournent; les beaux seigneurs se -bouchent le nez. Ces beaux seigneurs et leurs -chevaux me paraissent simplistes autant que -délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le -nez et reniflent en face de la vie comme en -face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et là, -bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la -maison de Jupiter. C’est-à-dire que, dans la -maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit plus vil -que rien.</p> - -<p>Picrate se débattit:</p> - -<p>—Si tu me donnes de la répugnance pour la -mort comme pour la vie, Siméon, que ferai-je?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span></p> - -<p>—Tu feras, Picrate, ce que tu voudras.</p> - -<p>—Que ferai-je? que ferai-je?—répétait -Picrate.</p> - -<p>Siméon négligea de répondre, et les gémissements -de Picrate tombèrent dans le silence.</p> - -<p>Bientôt, Siméon remua, prit son chapeau, sa -canne.</p> - -<p>—Adieu, Picrate,—dit-il, la main tendue.</p> - -<p>Picrate redressa la tête, qu’il avait inclinée -vers le sol, et se récria de toutes ses forces:</p> - -<p>—Ne t’en va pas! ne t’en va pas! Je te supplie -de ne pas t’en aller. Tu ne peux pas me -laisser tout seul, ainsi, dans ce désastre. Ce serait -lâche et cruel. Je ne peux pas rester ici -tout seul. Tu vois bien que j’ai peur. La police -viendra; je serai pris!...</p> - -<p>Il frissonna; sa bouche se contractait.</p> - -<p>—Si l’on m’arrête, je suis perdu! Est-ce que -tu crois qu’ils me condamneront à mort?...</p> - -<p>Ses doigts tremblèrent.</p> - -<p>—J’aimerais mieux me tuer tout de suite... -Réponds-moi! J’ai peur de la guillotine...</p> - -<p>Ses épaules furent secouées; son cou se -gonfla.</p> - -<p>—Réponds! Réponds!</p> - -<p>—Mais non! Crime passionnel: le bagne; à -peine le bagne,—répondit Siméon, comme -qui évalue tout au juste et ne veut rien exagérer.—Peut-être -même t’acquittera-t-on ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span></p> - -<p>—Je refuse! je refuse!—hurla Picrate.—Je -refuse d’être acquitté. Le bagne, oui, le -bagne. C’est bien. J’irai au bagne. J’aime mieux -aller au bagne que d’être ici, dans ce désastre, -dans ce désastre!... Qu’on m’arrête! Qu’est-ce -qu’ils ont à ne pas m’arrêter? Ils sont fous, -ma parole, fous!...</p> - -<p>Picrate saisit violemment ses deux poignées -et, de long en large, dans la chambre étroite, -il fit rouler son chariot, à grand bruit... Et puis, -il stoppa soudain et parut calme... Il réfléchit -et, d’une voix tranquille, annonça:</p> - -<p>—J’ai pris ma résolution.</p> - -<p>Siméon l’écoutait et le regardait.</p> - -<p>—Tu peux t’en aller, Siméon. Moi, je vais -me livrer à la police. Je vais leur dire que c’est -moi qui ai tué Marie Galande. Ils m’enverront -au bagne. Voilà.</p> - -<p>Siméon dit:</p> - -<p>—Réfléchis encore. Du moment qu’on ne -t’a point arrêté jusqu’à présent, tu peux très -bien leur échapper.</p> - -<p>—Ce n’est pas cela!...—répliqua Picrate.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—C’est que je ne trouve pas autre chose à -faire. J’irai au bagne... C’est que tu m’as vidé -de tout espoir, de tout désir, de toute idée!...</p> - -<p>Siméon se récusait. Picrate dit:</p> - -<p>—Je ne songe pas à te le reprocher, Siméon.<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -Pourquoi?... Ne t’imagine pas que tu sois responsable -du parti que je prends. Je l’aurais -pris sans toi. Plus tard, peut-être. Il n’importe! -Je l’aurais pris mal, stupidement, par instinct -de bête traquée et qui a peur. De cette façon, -c’est beaucoup mieux...</p> - -<p>Picrate bavardait, bavardait. Une sorte de -sérénité singulière lui vint, et les traits de son -visage, peu à peu, se détendirent. Il sourit, en -disant:</p> - -<p>—Au moins, c’est vrai, ce que tu m’as raconté? -Il n’y a rien, n’est-ce pas? rien, rien?</p> - -<p>Siméon se taisait. Picrate conclut:</p> - -<p>—Absolument rien!... J’aime autant ça. -S’il y avait la moindre petite chose, ça m’ennuierait!... -Mais rien!... Oui, A est A. Tant pis -pour «A est A»! N’est-ce pas, Siméon, que -nous pouvons bien négliger «A est A»?... J’irai -au bagne. Adieu, Siméon.</p> - -<p>Siméon voulut répliquer.</p> - -<p>—Mon pauvre Siméon,—dit Picrate,—ne -te mets pas en peine. Mais comment peux-tu -vivre, toi, dans ce désastre?... Adieu. Ou plutôt -non; pas tout de suite: nous sortirons ensemble. -Tu me conduiras, un bout de chemin. -Veux-tu?...</p> - -<p>—Qui sait—hasarda Siméon—si tu n’oublierais -pas, avec le temps, assez pour te reprendre -à vivre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p> - -<p>Mais Picrate haussa les épaules:</p> - -<p>—Attends-moi!...</p> - -<p>Il s’aperçut que le jour luisait. La lumière de -sa lampe semblait une petite veilleuse. Il la -souffla. Le ciel morne d’un matin pluvieux entra -dans la chambre.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch">ÉPILOGUE</p> - -<p>Picrate s’apprêtait.</p> - -<p>Il avait enlevé son veston, ouvert le col de sa -chemise. A grande eau, il se lavait. Sa cuvette -était installée par terre, devant un morceau de -miroir. Ses mains, son éponge, sa tête penchée -barbotaient dans l’eau, éclaboussant le mur, le -plancher, Siméon... Il se frotta d’une serviette, -avec entrain.</p> - -<p>La fraîcheur de l’ablution lui fut agréable.</p> - -<p>—C’est bon,—dit-il;—et ça m’étonne que -le ciel ne veuille pas en faire autant. Quelle -figure!...</p> - -<p>Il souleva le petit rideau de la fenêtre.</p> - -<p>—Regarde-moi cette figure. On se débarbouille, -que diable! quand on est ainsi couvert -de nuages, de suie, de fumée. Connais-tu rien<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -de plus misérable qu’un matin? Ça rechigne à -naître, ça grogne...</p> - -<p>—Il y a—repartit Siméon—des matins -sublimes. On dirait qu’ils ne savent rien des -précédents jours. Et telle est leur splendide -innocence qu’on dirait qu’ils commencent la vie -et l’inaugurent. Des matins de création, des -aubes du monde, des aurores de l’ici-bas nouveau. -De vierges et naïfs matins!...</p> - -<p>—Je ne tiens pas à y penser ...—murmura -Picrate.</p> - -<p>—Penses-y,—insistait Siméon.—De vrais -matins initiaux!... C’est comme si la vie s’était -baignée aux léthéennes ondes et surgissait, -éblouissante de jeunesse, hors des abîmes oubliés. -<i>Incipit vita nova...</i></p> - -<p>—Oui, oui,—reprit Picrate;—je me rappelle. -C’est dans un tel matin rayonnant que -nous apparut cette petite fille, avec le soleil à -ses cheveux blonds, Marie Galande!...</p> - -<p>—Marie Galande!—répéta Siméon.</p> - -<p>—Elle chantait,—continua Picrate.—Ah! -l’étonnante chanson de vie nouvelle! Une chanson -légère et merveilleuse, toute pleine de bel -espoir.</p> - -<p>Ils se turent tous deux. A son miroir, Picrate -achevait sa toilette, arrangeait ses cheveux, -cirait ses moustaches. Il soupira:</p> - -<p>—Marie Galande est morte. Je vais au<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -bagne. Toi, que deviendras-tu? J’ai pitié de toi.</p> - -<p>Il voulut ranger un peu sa chambre. Ce ne -fut pas une besogne compliquée. Ses anneaux -brisés, ses lacets et le stock de ses cartes postales, -qu’il assembla, firent un tas au fond d’une -armoire.</p> - -<p>—On ferme!—disait-il.—Cessation de -commerce!</p> - -<p>Il examina les murs, le lit, le plancher, le décor -de son existence passée. Il s’attendrit:</p> - -<p>—Que c’est pauvre et laid, tout cela! Pourtant, -j’ai vécu, des années nombreuses, entre -ces murs.</p> - -<p>Il parut hésiter, comme si quelque chose le -retenait qu’il avait peine à rompre. Il pleura.</p> - -<p>—Siméon, dis-moi pourquoi je pleure. Je -n’abandonne rien que d’affreux et de douloureux. -Alors, je ne sais pas pourquoi j’ai cette -tristesse...</p> - -<p>Et puis, il dit encore:</p> - -<p>—La clarinette de Schopenhauer était, sans -doute, la plus désolante musique. Imagines-tu -d’autres musiques pareillement appropriées à -l’absurdité de la vie?... Il me semble que je l’entends -qui entame des romances gaies, avec des -roulades, des trilles et de prétentieux trémolos. -N’est-ce pas? C’est un air sautillant, allègre et -ridicule, pour accompagner mon départ. La -clarinette de Schopenhauer rit et se moque.<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> -Ah! Siméon, Siméon, que j’ai envie de rire, -moi aussi, de rire et de me moquer!... Seulement, -le courage me fait défaut; je n’arrive pas -à considérer avec détachement cette petite -aventure qui est la mienne! Je pleure sur moi.</p> - -<p>—Il est bien naturel, Picrate,—dit Siméon,—que -tu pleures sur toi, puisque tu es toi. Mais -ta douleur est un peu de la douleur universelle; -et tu pleures sur tout au monde, sans le savoir.</p> - -<p>Picrate s’essuya les yeux, vérifia que rien ne -traînait plus par sa chambre...</p> - -<p>—C’est pourtant bien plus vite fait de se tuer!—balbutia-t-il.—J’aurais -mieux fait de me -tuer, Siméon!...</p> - -<p>Il n’attendit pas de réponse, et, gagnant la -porte:</p> - -<p>—Allons!—dit-il.—Passe le premier.</p> - -<p>Siméon sortit. Picrate le suivait. Au moment -de fermer la porte derrière lui, Picrate, deux -secondes, tergiversa. Puis, il tira la porte violemment -et, quand elle battit en se fermant, il -gémit; sa plainte dura le même temps que le -bruit de la porte dans le couloir.</p> - -<p>Dehors, Picrate et Siméon marchèrent l’un -près de l’autre. Il bruinait. Au ciel, de grandes -nuées s’échevelaient, arrachées par le vent. La -tristesse du jour se condensait en humidité -froide. Tantôt Picrate se hâtait, comme si le -poussait un intense désir; et tantôt il ralentissait<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span> -l’allure de son chariot, comme si le désir -l’abandonnait. Le long du trottoir, les boutiques -n’étaient pas encore ouvertes. Seuls, les boulangers -étaient à l’ouvrage. Quand on passait -devant les soupiraux de leurs caves, on sentait -une odeur de pain chaud.</p> - -<p>Siméon s’appliquait à marcher ainsi qu’il le -fallait pour ne précéder point Picrate. Il ne -voulait pas le conduire, mais l’accompagner -seulement.</p> - -<p>Une crèmerie était de mine engageante. -Picrate dit à Siméon:</p> - -<p>—Si nous mangions un peu? Cette occasion -ne se trouvera plus. Entrons!</p> - -<p>Ils s’installèrent. Picrate regardait, autour de -lui, les murs blancs, les jarres de lait et les -œufs dans leurs corbeilles, la crémière aussi, -son tablier blanc, ses fausses manches de toile -et ses mains rouges d’être bien lavées. Une -impression de confort, de placidité, de calme, -lui fut douce et l’étonna.</p> - -<p>Un chat paresseux, à peine éveillé, vint et, le -dos en voûte, frôla nonchalamment le pied de la -table. Picrate laissa pendre sa main; le chat, -câlin, s’y caressa.</p> - -<p>—Mon pauvre Siméon,—fit Picrate,—c’est -la dernière fois que le café au lait nous est -à tous les deux versé dans de si proches -tasses. J’en ai du chagrin!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span></p> - -<p>Siméon s’affligeait, à part lui.</p> - -<p>—C’est drôle,—reprit Picrate,—que toute -ta philosophie t’abandonne depuis que j’y veux -céder ... La responsabilité sociale, Siméon?... -Tu me prends pour une petite Anglaise qui est -victime de Schopenhauer? Tu as peur de ce -disciple imprévu que ta désespérance a rencontré?... -Siméon, Siméon, du courage!...</p> - -<p>A travers les carreaux, Picrate regardait les -gens passer, très vite presque tous, de pauvres -gens que des besognes matinales réclamaient. -Il les voyait comme de très loin. Le spectacle -de la vie était pour lui maintenant plus étrange -que de coutume. Il assistait à la commençante -journée avec détachement.</p> - -<p>Il dit à Siméon:</p> - -<p>—Ces gens qui passent font, tous les matins, -à la même heure, ce même chemin qu’ils font -aujourd’hui. A quoi bon? C’est la volonté, n’est-ce -pas, qui les tracasse?</p> - -<p>—Si tu veux,—répondit Siméon.</p> - -<p>—Oui, oui: la volonté. Désir, besoin, souffrance. -Comment ne se mettent-ils pas en -grève?</p> - -<p>—Contre qui?—demanda Siméon.</p> - -<p>—En grève,—répliqua Picrate,—en grève -contre la volonté!... Moi, je me mets en grève -contre la volonté. Je refuse de me mêler à ce -complot que fomente, avec le désir et la souffrance,<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span> -la volonté. Je m’évade. Je tire mon épingle -du jeu. Là-bas, il y aura des règlements stupides -et d’affreux gardes-chiourme; ils seront -les instruments de la volonté; c’est affaire à -eux: moi, j’abdique. Je ferai ce qu’ils commanderont. -Toute l’infamie retombe sur eux. Moi, je -n’y suis pour rien... Qu’ils s’arrangent! Cela -n’est pas mon affaire!...</p> - -<p>—Schopenhauer t’aurait blâmé,—dit Siméon.</p> - -<p>Picrate reprit:</p> - -<p>—Mais toi, quand tu te consacrais autrefois -à la philologie, est-ce que tu n’étais pas en rébellion -contre la volonté? A présent même, quand -tu annihiles, à conduire de rue en rue ton fiacre -et tes clients de rencontre, ton intelligence, ton -rêve et toute l’ardeur de ton individualité, -que fais-tu, Siméon, que refuser d’être complice -de la volonté?</p> - -<p>—Oui,—répondit Siméon,—je me gaspille -en pure perte, afin que la volonté n’ait de moi -rien qu’elle utilise.</p> - -<p>Picrate s’exaltait:</p> - -<p>—Réagissons contre la volonté!</p> - -<p>Il développa ce thème avec emphase.</p> - -<p>—Tu y dépenses trop d’orgueil,—observa -Siméon.—Crains d’être dupe et ne sois pas la -victime de toi-même pour faire la nique à la -volonté. Cette révolte va te coûter cher. Le -dédain suffit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span></p> - -<p>Picrate s’excusait:</p> - -<p>—Je ne suis pas de nature dédaigneuse...</p> - -<p>Dans leurs tasses, le café au lait fumait et son -arôme avait du charme. Picrate n’y fut pas -indifférent. Il se chauffait les doigts à la faïence -et, les narines ouvertes, il aspirait cette tiédeur -bien odorante. Une brioche qu’il trempa dans -le café au lait le régala. Cette gourmandise le -disposait à capituler.</p> - -<p>—C’est excellent!—dit-il.</p> - -<p>Ensuite, il ajouta, mi-sérieux et mi-narquois, -regardant Siméon dans les yeux:</p> - -<p>—Écoute, Siméon, si tu me trouves un motif, -ou même simplement un assez bon prétexte de -vivre, je n’irai point au bagne!... Je rentrerai -chez moi. Tu comprends?</p> - -<p>Siméon tressaillit. Éperdu, il chercha. Ses -idées s’embrouillaient et, dans leur confusion -vaine, il ne trouvait rien.</p> - -<p>—Parce que... tu conçois que je ne vais pas -accepter de vivre pour la saveur de ce café au -lait!...</p> - -<p>—Pourquoi?—demanda Siméon.</p> - -<p>Picrate avait un air de défi. Siméon se tut...</p> - -<p>—Eh bien?—fit Picrate.—Rien?</p> - -<p>Après un silence, Siméon répondit avec effroi:</p> - -<p>—Non, rien!...</p> - -<p>—Allons-nous-en!—dit Picrate.</p> - -<p>Ils sortirent. Dans la rue, les boutiques ouvraient.<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span> -Les concierges battaient leurs tapis. -Des contrevents claquaient aux murs. Les passants -étaient plus nombreux. Ils évitaient le -chariot de Picrate. Siméon se rangeait et ne suivait -pas sans difficulté Picrate, qui lançait à -grands coups son chariot.</p> - -<p>—Réfléchis, Picrate!</p> - -<p>Mais Picrate haussa les épaules et ne s’arrêta -point.</p> - -<p>A quelque distance, Siméon aperçut le drapeau -du commissariat, la lanterne rouge ...</p> - -<p>—Alors, adieu, Picrate!</p> - -<p>—Adieu, Siméon!</p> - -<p>Ils se donnèrent une brusque poignée de main. -Siméon se détourna. Tandis qu’il s’éloignait, le -bruit de roues que faisait le chariot de Picrate -l’émut péniblement. Et puis il ne discerna plus -rien dans le tumulte de la rue; et, sans savoir -où il allait, il continua son chemin.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">TABLE</h2> - -<hr class="d3" /> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc1">PREMIÈRE PARTIE</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2"> </td> - <td class="tdc2"><span class="small">Page</span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl">La rencontre</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl">Histoire de Siméon</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_21">21</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl">Picrate interrompt le récit</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_41">41</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl">Suite de l’histoire de Siméon</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_53">53</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl">Histoire de Picrate</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_71">71</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl">Picrate pleure et Siméon le console</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_87">87</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdl">Suite de l’histoire de Picrate</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_91">91</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdl">Suite de l’histoire de Siméon</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_109">109</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdc1">DEUXIÈME PARTIE</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl">Marie Galande</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_184">184</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl">Les amours de Siméon</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_196">196</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl">Un meurtre</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_259">259</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl">La mort du souvenir</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_277">277</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl">Picrate et Siméon</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_304">304</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl">Epilogue</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_354">354</a></td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d7" /> - -<p class="pc reduct">2-0-04.—Tours, imprimerie E. Arrault et C<sup>ie</sup>.</p> -</div> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Picrate et Siméon, by Andre? Beaunier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICRATE ET SIMÉON *** - -***** This file should be named 51162-h.htm or 51162-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/6/51162/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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