summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/51149-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/51149-8.txt')
-rw-r--r--old/51149-8.txt2213
1 files changed, 0 insertions, 2213 deletions
diff --git a/old/51149-8.txt b/old/51149-8.txt
deleted file mode 100644
index 3f2544c..0000000
--- a/old/51149-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,2213 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat
-Ratu, by Marcel Mültzer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat Ratu
-
-Author: Marcel Mültzer
-
-Illustrator: Raynolt
-
-Release Date: February 8, 2016 [EBook #51149]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.
-
- L'orthographe a été conservée.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
-
-
-
- AVEC LES POILUS
-
- Maman la Soupe
- et son chat Ratu
-
- [Illustration]
-
- Texte par Marcel MÜLTZER
- Illustrations de RAYNOLT
-
- R. ROGER et F. CHERNOVIZ, Éditeurs
-
- 95, Boulevard Raspail, PARIS
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage
- 26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à XXVI._
-
-
-
-
-[Illustration: AVEC LES POILUS.
-
-Maman la Soupe
-et son chat Ratu.]
-
-
-
-
-I. _La fumée qui miaule._
-
-
-GRISATRE et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: il
-ne restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol,
-écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là, un pied de table, une cage
-tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été
-habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs
-camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces
-ruines.
-
---«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,--lis ce qu'il y a sur cet écriteau
-tombé par terre.»
-
-Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix:
-
-[Illustration]
-
---«Au Rendez-vous des Rigolos.»
-
---«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement,
-et les pauvres gens ne devaient pas être gais!»
-
---«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout
-est bien mort!»
-
---«Attends!--Vois donc cette petite fumée qui monte là-bas!...»
-
---«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...»
-
---«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!»
-
---«La soupe? penses-tu?»
-
---«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux
-pommes de terre. Ça me donne faim!»
-
---«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!»
-
---«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a
-personne!--Allons voir!»
-
-Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait.
-
---«Nous devenons fous!» dit Roblin.
-
---«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des
-marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y
-a...»
-
---«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.--Allons
-lui demander notre part!»
-
-Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée,
-entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant
-un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où
-s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la
-fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un
-grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros
-dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et
-glissant vers la marmite des regards attendris.
-
-La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats:
-
---«Bon! c'est des Français!» dit-elle.
-
---«Bien sûr! dit Roblin.--On n'est pas des Boches!»
-
---«Dame! reprit la femme,--en entendant descendre les marches, je
-me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes
-assassins?»
-
---«Vos enfants?»
-
---«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une
-vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la
-guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.--Voyez ce
-qu'ils ont fait de mon pauvre village!»
-
---«Pourquoi y restez-vous?»
-
---«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je
-n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où
-sont nés mes enfants.»
-
-Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il
-sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était
-point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que,
-debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant
-au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête
-intelligente et caressante.
-
---«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu
-vas me jeter par terre!--C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier
-auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on
-trouve en glanant parmi les décombres.»
-
---«Il a faim!»
-
---«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à
-trois.»
-
---«A quatre!»
-
---«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.--Asseyez-vous sur ces escabeaux: la
-soupe est cuite.»
-
-En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle
-fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond
-de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir
-donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont
-l'appétit la ravissait.
-
---«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!»
-dit Fiquet.
-
---«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!»
-
---«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?»
-
---«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.»
-
---«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas
-loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les
-caves de ce village, comme vous l'avez fait.»
-
---«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des
-bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont
-là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de
-charbon; et puis...»
-
---«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!»
-
---«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.--Allez chercher vos
-camarades!»
-
---«Alors, à tout à l'heure, Madame.»
-
---«Pas Madame!--Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma
-soupe qui vous a attirés.--Et vous, comment vous appelez-vous?»
-
---«Roblin, Jean-Jacques.»
-
---«Et vous?»
-
---«Albert Fiquet.»
-
---«Des parents?»
-
---«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis
-quincailliers à Orléans, et j'ai deux soeurs, et un frère qui va à
-l'école...»
-
---«Et vous?»
-
---«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet.
-
---«Tu... tu n'as personne?»
-
---«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à
-l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est
-venue. Voilà.»
-
---«D'où es-tu?»
-
---«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.»
-
---«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave
-femme, la gorge un peu serrée,--puisque tu es menuisier, tu me
-raccommoderas ma porte.»
-
---«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!--A tout à l'heure!...»
-
-Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait
-s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté
-d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-_II. Le baptême de Ratu._
-
-
-PEU à peu, les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café,
-du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du
-sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels
-la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même
-bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient
-charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens
-métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage.
-Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons
-d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les
-chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs
-vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans
-les caves.
-
-[Illustration]
-
-Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin
-s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques
-camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave
-femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle
-nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur
-cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon
-bleu.
-
-On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil.
-Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air
-précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec
-défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici,
-disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les
-fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village,
-mais l'oeil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait
-retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves
-de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de
-sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre,
-des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là
-où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte
-d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars
-démunis de tant de choses essentielles!
-
-Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre
-vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que
-bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un
-air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de
-s'être acquitté d'une tâche difficile.
-
-A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer
-les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne
-savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant,
-comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il
-participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa
-part de toutes les bombances.
-
-Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était
-la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et
-maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et
-cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet
-ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une
-cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.
-
-... Qu'il n'avait jamais eu?--Un jour, en revenant d'un de ses voyages
-de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de
-Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et
-les yeux bleus se regardaient mystérieusement.
-
---«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a
-faussé compagnie?»
-
---«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis
-je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...»
-
---«Qu'est-ce qui est drôle?»
-
---«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un
-chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses
-yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui
-qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus
-vieux que moi!--C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait
-songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»--Je croyais qu'il lisait
-dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage,
-sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon
-berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au
-sucrier...»
-
---«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.»
-
---«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu
-à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur
-mes genoux.»
-
---«Et moi aussi, en te voyant là, il me semble que le passé est encore
-vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta
-carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite,
-mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte,
-pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait
-miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!»
-
-Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir
-durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village
-reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des
-caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la
-pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé.
-
---«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la
-Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village.
-Connaissez-vous le chemin?»
-
---«Je connais tout le pays; j'allais acheter les oeufs dans les fermes
-avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.»
-
---«Où est votre carriole?»
-
---«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener
-trois marmots et sa vieille mère paralysée.»
-
---«Il faut donc partir à pied.»
-
---«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.»
-
---«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous
-mettre en sûreté.»
-
---«A quoi bon?»
-
---«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de
-la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit
-tressaillir la pauvre femme.--Puisque j'ai une maman, continua Fiquet,
-je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.»
-
-[Illustration]
-
---«Pour quoi faire?»
-
---«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.»
-
-Alors, la mère Soupe ne résista plus.
-
---«Et Mimi? reprit-elle,--voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je
-emmener cette malheureuse bête?»
-
---«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;--il
-est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai
-dans ma musette.»
-
---«Tu veux emmener Mimi à la guerre?»
-
---«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a
-tant de rats!»
-
---«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!»
-
---«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!»
-
---«Allons, faites-en un chat de guerre!»
-
---«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut
-lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!»
-
---«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.»
-
---«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?--Il ne tourne
-pas la tête.--Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!--Ratu! il vient!
-il veut bien de ce nom-là.--Mimi, c'est son petit nom pour les dames,
-et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de même sa marraine de guerre!»
-
-[Illustration]
-
---«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en
-t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...»
-
-La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa
-affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer,
-puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit
-tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque
-humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une
-larme et d'un adieu.
-
-Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait
-parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et
-contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la
-fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle
-avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et
-les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse,
-et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman,
-parce qu'il ressemblait un peu à son cadet...
-
---«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.»
-
---«On va vous faire escorte le plus loin possible!»
-
---«Avec Ratu!»
-
---«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec
-moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.»
-
---«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite
-ficelle.»
-
-Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du
-bois. On ne pouvait aller au delà. Toute l'escouade voulut l'embrasser
-et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue
-par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir
-s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là-bas,
-là-bas...
-
-Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en
-aller la bonne vieille,--Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête,
-et cria distinctement:
-
---«Marraine! Marraine!»
-
---«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que
-l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant.
-
---«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.»
-
---«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec
-émerveillement.
-
-[Illustration]
-
---«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est
-trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme.
-C'est du demi-monde que ce chat-là.»
-
---«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite
-voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon.
-
---«Quel chat! dit Le Kerkellen,--il trouve qu'on oublie trop tôt la
-pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.»
-
---«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.--Que va-t-elle devenir,
-toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman
-qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.»
-
---«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal
-Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!»
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-_III. Ratu dans la tranchée._
-
-
-BIENTÔT la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le
-front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de
-première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans la
-musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il
-criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la musette, pour
-que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors commode de lui
-donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de le distraire un
-peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot:
-marraine, n'était pas spécialement réservé à la mère Soupe. C'était un
-cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: «Où es-tu?
-Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que l'amitié inquiète.
-Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet n'était pas là, mais
-c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner tardait un peu trop.
-
-Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite
-ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de
-branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les
-environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait
-pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et
-de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite
-tache noire, si chère à la 2e escouade.
-
---«Le voilà!» s'écria quelqu'un.
-
---«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les
-buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la
-théorie du service en campagne!»
-
---«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est
-haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en
-acquitte bien: Regarde comme il trotte!»
-
-[Illustration]
-
---«C'est égal! Si les Boches le voyaient!»
-
-Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa
-tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui...
-
-Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la
-balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit
-besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu
-n'eut plus peur de rien.
-
-Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu l'honneur d'une balle,
-spécialement tirée pour lui.
-
-Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son
-mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons
-d'armes.
-
---«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,--sous
-les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec
-tranquillité! Quel Ratu!»
-
---«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa
-gueule?»
-
-Ce que c'était?--C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que
-Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa
-fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait
-conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là.
-
-Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit.
-
---«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?»
-
---«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le
-Kerkellen;--il nous apporte un bouchon pour nos bouches!»
-
---«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des
-bouchons en guise de rata!»
-
---«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous
-ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend
-ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce
-bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans
-une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le
-reste!»
-
---«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!»
-
-C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en
-voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais
-c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons:
-Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui
-fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités,
-car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui
-faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies,
-qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin.
-Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir
-hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il
-rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou
-des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs
-de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de
-promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet,
-son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer
-barbelés.
-
-Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène
-affreuse à la 2e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte!
-
---«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus
-fier qu'indigné.--Quel carottier que notre Ratu!»
-
-[Illustration]
-
-La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement
-une carotte à la 11e, pour que les choses se passassent honnêtement,
-et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier
-était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des
-phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de
-légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les
-carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher
-les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que
-Ratu feignit de ne pas comprendre.
-
-Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section,
-faisait partie de la 1re escouade, pas très éloignée de la 2e, et le
-cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à
-quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans coeur comme son collègue
-de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on
-entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait
-bien:
-
- --«La mont'ras-tu
- La côte, Ratu?
- Ta ra ta ta
- T'auras du rata!»
-
-Et un peu après venait le second couplet:
-
- --«L'auras-tu,
- Ratu
- Ton rata?
- Ratu,
- Que fais-tu?
- Ratu,
- Que fais-tu?...»
-
-Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait
-ainsi:
-
- --«Et Ratu
- Rata
- Son rata!»
-
-D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de
-la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la
-voix perçante du méchant cuisinier de la 11e, ajoutant à la chanson une
-strophe bien inquiétante:
-
- --«Turlututu!
- Plus de Ratu!
- Qui qu'a vu Ratu?
- Plus de Ratu,
- Car de Ratu
- J'ai fait du rata!»
-
-Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient
-de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les
-champs, mais point dans les tranchées françaises?
-
---«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!»
-
---«Gare au cuistot, en ce cas!»
-
---«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de
-l'ennemi.»
-
---«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en
-troisième ligne.»
-
---«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut
-trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.»
-
-A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant
-le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de
-terre? cela semblait bien lourd!
-
---«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend
-tout!--C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu
-que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...»
-
---«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.»
-
---«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de
-terre?»
-
---«Alors quoi? dit Roblin,--il veut une bague?»
-
---«Presque!--Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en
-aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils
-l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un
-chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»
-
-Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut
-gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:
-
- RATU LES COPAINS
- CHAT DE GUERRE SONT PRIÉS
- 1er POILU A LA 2e ESCOUADE DE NOUS RAPPORTER RATU,
- 3e SECTION, 3e COMPAGNIE S'IL SE PERD.
- 168e D'INFANTERIE NOUS RÉPONDONS
- SECTEUR 48. POUR RATU.
-
-On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et
-de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium
-bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si
-spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure
-l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de
-la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été
-dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y
-laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de
-son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au
-repos pendant un mois.
-
-Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra
-aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son
-nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait
-consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait
-point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses
-victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère
-noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour
-voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait
-à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le
-remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait
-avec ravissement.
-
-Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée
-dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait
-installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades
-dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs
-de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages
-flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint
-s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger
-les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac?
-Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la
-silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la
-clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet
-crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le
-drapeau, le foyer, un chat?...
-
-Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:
-
- _Le feu._
-
- Je suis le feu qui danse et qui répand la joie.
- Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts,
- Déjà les hommes vénéraient
- L'alerte flamme qui rougeoie
- Et rôtit le repas longuement espéré.
- Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire
- Fait de trois pierres sur la terre,
- Déjà pour eux était sacré.
-
- _Le chat._
-
- Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière
- Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron
- Se marie en sourdine aux chansons coutumières
- De l'eau qui bout dans le chaudron.
- Que les traditions sont pour moi vénérables!
- La pierre du foyer est tout mon horizon;
- Un culte habite seul mon coeur impénétrable:
- L'amour fervent de la Maison.
-
- _Le drapeau._
-
- Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,
- De modestes fumées
- Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs,
- Emportent, résumées,
- Les intimes vertus des honnêtes logis...
- Que de forces morales,
- Efforts quotidiens d'humbles coeurs élargis,
- Montent dans ces spirales
- Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!
- Vous êtes rassemblées,
- Ames de mon pays, franches comme des fleurs,
- Dans ma vaste envolée!
- En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,
- Souriants et sévères,
- Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux
- Persiste et persévère.
- Le passé merveilleux dont vous êtes issus
- Palpite dans mon aile,
- O mes fils!--Défendez le glorieux tissu
- De la France éternelle!
-
- _Le soldat._
-
- Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi
- Tout ce que j'aime vit et bouge,
- Je te donne mon beau sang rouge
- Comme les tuiles de mon toit.
- Je te donne mon âme blanche
- Comme la neige aux champs frileux.
- Je te donne mon rêve bleu
- Comme le ciel d'un beau dimanche.
- Je me consacre et j'obéis
- A l'orgueil d'être un point infime
- De ta trame ardente et sublime,
- Drapeau vivant de mon pays!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat._
-
-
-TOUT de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,»
-dit Le Kerkellen.
-
---«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui
-se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet.
-
---«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà
-dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on
-nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.»
-
---«Si quelqu'un allait le réclamer?»
-
---«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re
-escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous
-laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps
-en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet
-n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.»
-
---«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait
-besoin de chocolat.»
-
---«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la
-1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous
-les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait
-porter un mot d'écrit.»
-
---«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal.
-
-[Illustration]
-
-Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un
-consentement.--Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal
-écrivit:
-
-«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez
-de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal
-Bigeois.»
-
-Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour
-intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec
-une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut
-fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts
-de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette
-devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.
-
-Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson;
-mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces
-persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi
-chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il
-comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au
-seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau
-vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait
-aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable,
-portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son
-moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup
-d'oeil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:--«Que c'est
-bête, les hommes!--Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama,
-je peux bien faire ça pour eux!»--Et puis il se mit à trotter comme un
-lapin...
-
-Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de
-chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant
-stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri.
-
-Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit
-bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux
-brillants.
-
---«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et
-ils ont gardé la musette!»
-
---«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son
-collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la
-musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la
-ficelle et le chocolat viendra.»
-
-Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez
-malaisé à attirer par la prise d'air:--«Faut croire qu'il y a beaucoup
-de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres.
-
-Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire,
-chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous.
-
---«Quel drôle de chocolat!»
-
---«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!»
-
---«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!»
-
-Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de
-bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré,
-d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe,
-ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe,
-un autre paquet de chiffons...
-
---«C'est un poilu qu'ils nous envoient!»
-
-[Illustration]
-
---«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse,
-nous apporter le chocolat!»
-
---«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide!
-Il doit avoir la musette et le chocolat!»
-
-Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air,
-un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de
-terre et les touffes de gazon!
-
-Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde
-poussa un cri de colère:
-
---«Un nègre!»
-
---«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?»
-
---«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils
-sont soldats comme nous!»
-
---«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?»
-
-Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques
-horions:
-
---«C'est li!»--dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le
-considérait avec son air le plus sérieux.
-
---«Quoi lui?»
-
---«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.»
-
---«Quoi, Fafandou?»
-
---«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...»
-
---«Qu'est-ce que c'est que tout ça?»
-
---«Ça, c'est ça!»--répondit modestement le nègre en se désignant
-lui-même.
-
---«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme
-chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.»
-
---«Colala?»
-
---«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!»
-
---«Pauvre Colala!»
-
---«D'où que tu viens?»
-
---«Guet-n'dar.»
-
---«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?»
-
---«Sinigal.»
-
---«C'est chez les Turcs?»--demanda Bigeois qui n'était pas très fort en
-géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec
-mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son
-histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être.
-
---«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se
-débarrasser sur nous de leur nègre!»
-
---«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre
-de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!»
-
---«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut.
-C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela
-qu'il nous l'a amené.»
-
-Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit
-museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger,
-pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et
-un air un peu dégoûté.
-
-[Illustration]
-
---«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un
-négro comme toi!»
-
---«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas
-vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!--Pauvre Colala!
-pas mangé beaucoup!»
-
---«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie
-chercher de quoi bouffer!--Ça doit avoir toujours faim, un grand corps
-comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!--Enfin, tu auras ta part
-aussi, puisque Ratu t'a invité!»
-
---«Li, chef?» demanda Colala avec respect.
-
---«Je te crois! C'est le général!»
-
-Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le
-salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui
-rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à
-rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on
-se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait
-avec gaîté.
-
-Et c'est ainsi que la 2e escouade se passa de chocolat, mais acquit un
-camarade de plus.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-_V. Ratu fait des prisonniers._
-
-
-Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et
-les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille
-en avant des tranchées de première ligne.--Selon son habitude, Ratu
-trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait
-de l'oeil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur
-de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient
-silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et
-sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où
-quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade.
-
-[Illustration]
-
---«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois.
-
---«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet.
-
-Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on
-est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de
-derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien
-ne bouge. Pas de Ratu.
-
-[Illustration]
-
---«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne
-silence prouve l'inquiétude,--c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a
-devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.»
-
-Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là, la
-gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt.
-On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin
-un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà!»--Mais Ratu
-ne revient pas!
-
-[Illustration]
-
-Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle
-besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela
-ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.--Là,
-trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur
-détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser
-bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs
-lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français.
-
-Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas,
-de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont
-même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches,
-attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?--Il faudrait quitter ce
-trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les
-Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux
-vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si
-orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont
-les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les
-villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la
-certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres
-du monde?--Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La
-lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous
-les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se
-cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien
-fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris,
-on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air
-hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les
-fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on,
-ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est
-terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que
-les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres
-du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les
-rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et
-la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer
-des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les
-enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses!
-Charcuteries!...
-
---«Miaou!»
-
---«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement.
-
---«C'est un chat qui miaule!» répond Karl.
-
---«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet,
-avec de la gelée de groseille.»
-
---«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl.
-
---«Mais on a le chat.»
-
---«On ne l'a pas non plus.»
-
---«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là-haut, entre deux
-feuilles de bardane.»
-
---«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis
-bien gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et
-la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu.
-
-[Illustration]
-
-Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les
-soldats s'écartent du pain posé sur le sol.
-
-Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque
-inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache
-pudiquement.
-
---«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz.
-
---«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné.
-
---«Il est bien difficile!--Nous en mangeons, nous!»
-
---«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme
-il est râblé!»
-
---«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans,
-empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé.
-
---«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une
-plaque d'identité?»
-
---«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.»
-
---«Es-tu sot, pour un Poméranien!--Si on le mange, ça nous fera un seul
-bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes:
-juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim
-après ce suave morceau délicat, cette friandise!--Tandis qu'en ne le
-mangeant pas...»
-
---«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation.
-
---«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au
-monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent,
-et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous,
-comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît
-les soldats.»
-
---«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!»
-reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre.
-
-Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas
-entendu:--«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa
-médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de
-civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des
-Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont
-tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là
-est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?--Eh
-bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin
-de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des
-bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule
-pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?»
-
---«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase.
-
---«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans.
-
---«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être
-prisonniers!» répondit Karl.
-
---«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz.
-
---«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos
-salles à manger!»
-
---«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté,
-et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von
-Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas
-rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les
-Français!»
-
---«Le voilà!» dit Karl.
-
-Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les
-énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et
-levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué.
-
-Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui,
-se contenta de lire la plaque d'aluminium:--«2e escouade, secteur 48»
-s'écria-t-il,--c'est écrit en français!--Puisqu'il est venu jusqu'ici,
-il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira,
-d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner,
-et en nous dissimulant le plus possible!»
-
-Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé,
-flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se
-laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours
-providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils
-risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes,
-mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi
-d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!!
-
-Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait
-pris pour descendre dans le petit poste,--et d'un bond, fut dehors...
-
-Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes,
-sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades
-faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait!
-
---«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais
-se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se
-débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre
-pauvre petit baromètre?»
-
---«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques
-contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son
-Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!»
-
-Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des
-bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme soeur
-Anne, ne voyait rien venir.
-
-Tout à coup, il frémit:--«Qu'est-ce qui nous arrive là???»--Tout le
-monde regarda.--«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais
-devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...»
-
---«C'est lui!» dit Bigeois.
-
---«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,--Je vous le disais bien
-qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris,
-c'est lui qui prend!»
-
---«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des
-prisonniers!!!»--Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les
-boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien
-que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la
-prouesse de Ratu.
-
-C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue
-en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment
-levés.--Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un
-petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un oeil narquois, ou bien
-il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant
-lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois
-Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce
-lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient
-s'empêcher de penser:--«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que
-nous!»
-
-Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu:
-C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en
-voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien
-restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce
-fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de
-toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.
-
---«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine.
-
---«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»
-
---«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été
-proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une
-pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»
-
---«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée.
-C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien
-travaillé pour un chat.»
-
---«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»
-
-Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un
-joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la
-2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque
-d'identité.
-
-Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du
-petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement
-dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,--il
-s'ennuie,--il veut sa gamelle!»--selon que le drelin din din était
-allegro, ritenuto, ou agitato.
-
-Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car
-chaque escouade tint à offrir la sienne,--si bien que Ratu, le
-héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses
-indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_VI. Le concert et l'attaque._
-
-
-ON était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes.
-Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit
-beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut
-improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches
-sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit
-l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent
-pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu,
-il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise
-de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement,
-d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.
-
-[Illustration]
-
-Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes
-volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec
-un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et
-de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il
-jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et
-toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe
-d'une baïonnette.--Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un,
-garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien
-du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser,
-lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France.
-Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa
-toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau,
-elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les
-bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe
-d'une suprême élégance.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties,
-et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres
-ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains
-étaient répétés en choeur, c'était magnifique.
-
-Le bon Colala tint absolument à être du concert:--«Moi, savoir chansons
-Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»--Pour
-se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit
-comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect
-pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un
-jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et
-prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable
-chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et
-de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents
-et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à-vis, et la
-bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, quand, à la
-porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria:
-
---«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent
-du renfort!»
-
-Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la
-commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa
-cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant.
-Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on
-vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre
-leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac
-qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des
-poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au
-clown, il criait:--«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais
-leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!»
-
-D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de
-Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de ce
-qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, quels
-coups sourds ou déchirants faisaient sauter son coeur? Pourquoi Fiquet
-ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être secoué si
-longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer?
-Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le principal,
-pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, entourés des
-camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix:
-
---«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus,
-et des vrais! Haut les coeurs et vive la France!»--Cela, c'était le
-caporal Bigeois qui le criait.
-
- --«Kouli, Kouli, panpan,
- Timèlè, boum boum,
- Vilains Kapouts, vélà Colala!
- Boum boum, pan pan, zig, zig!»
-
-Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires
-nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est
-arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on
-continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de
-chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements,
-roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches
-de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables
-et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme
-ininterrompu?
-
-La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre
-les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire:
-toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan
-vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les
-musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des
-reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de
-fumée grise, ou rousse, ou noire...
-
-[Illustration]
-
-Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si
-près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons
-et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos:
-Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être
-le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son
-Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement
-agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent
-rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le
-rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant
-tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et,
-vraiment oui,... en commençant un timide ronron!--Mais, badaboûm,
-zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits
-sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles
-tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes
-affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui
-sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les
-êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus,
-il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques
-de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt
-tendues vers une détonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois,
-c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il
-fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé
-du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent,
-de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers
-qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis,
-qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet:
-partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine
-de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est
-remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne
-s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle,
-il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose
-plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend
-un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées,
-les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:--«Le
-jour de gloire est arrivé!...»--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet
-chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter
-d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et
-puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant
-la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier
-qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en
-sa monture.--Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore
-un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en
-même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus
-comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et
-regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule...
-
-[Illustration]
-
-Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de
-devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres
-vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants
-s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus
-devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres,
-c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie,
-si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si
-l'on en meurt,--c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et
-Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il
-n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement.
-Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien.
-Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de
-raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui
-court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne
-sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le
-sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde
-tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés,
-blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est
-extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu,
-coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis
-qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore
-plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les
-yeux de hibou lancent des éclairs...
-
-Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est
-avec l'aide de Colala.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-_VII. Ratu retrouve Fiquet._
-
-
-APRÈS avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils
-étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on
-s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient
-à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à
-Colala:--«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»--Cette loque noirâtre,
-ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était
-resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le
-pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu.
-On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le
-museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en
-ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions.
-
---«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse.
-
---«Tu l'aimes donc, à présent?»
-
---«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers.
-Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!»
-
-Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête,
-lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et
-miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à
-crier:--«Marraine! marraine!»
-
---«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son
-cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et
-le pauvre gosse a disparu!»
-
---«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu.
-
-Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement
-les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de
-lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses
-amis.
-
---«Où va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc!
-marraine! marraine!»
-
---«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire.
-Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu
-Fiquet, li pas bête.»
-
---«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est
-pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le
-faire.»
-
-Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les
-Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement
-une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,--puis
-trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore,
-hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée,
-tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes
-laissées par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On
-l'observait de loin, silencieusement.
-
-Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses
-amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il
-repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation,
-s'éloignant toujours vers l'arrière.
-
---«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!...
-Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.
-
-Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a
-bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé
-par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle
-autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à
-l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus
-loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.
-
-[Illustration]
-
-Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête,
-et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes
-et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il
-disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore,
-puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa
-patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe
-couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette
-touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant,
-enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes,
-et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien
-doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du
-sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent
-pas la mort.--Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche
-la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son
-mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre
-coins de l'horizon:
-
---«Marraine! marraine! marraine!»
-
-[Illustration]
-
-Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait.
-Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en
-faisant ronron, en les poussant avec son petit front.
-
---«C'est Ratu!» dit un des soldats.
-
---«Qu'est-ce qu'il nous veut?.»
-
---«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!»
-
-En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet.
-Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à
-marcher.
-
---«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a
-besoin de nous.»
-
---«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce
-qu'il veut dire.»
-
-Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste
-de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle,
-on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit
-Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à
-côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte.
-Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à
-l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas
-sa place coutumière, dans la musette de son ami.
-
-[Illustration]
-
-Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud
-et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa
-cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il
-disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de
-son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi
-beaucoup de succès dans les gares.
-
-Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu,
-chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait
-honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en
-gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son
-poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul,
-trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il
-était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-_VIII. Ratu à l'ambulance._
-
-
-ENFIN, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être
-soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais
-Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant
-une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui
-résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses
-aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils
-eurent apprécié sa politesse et sa propreté.
-
-Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on
-voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut
-le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:--«Il sera
-bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre
-où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»
-
-Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la
-tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération,
-semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des
-interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger,
-par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir
-Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et
-que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un
-seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se
-mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet,
-revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:--«Ratu, rends-moi ma balle!
-Apporte la balotte!»--et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite
-gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait
-prise.
-
-Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une
-lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête
-contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait
-de mère Soupe.
-
-[Illustration]
-
-L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et
-lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction
-de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de
-l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant
-évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans
-le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.--La lettre de mère
-Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet
-au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si
-près l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère
-Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son
-lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux
-de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes,
-lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet,
-qui riait d'un oeil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au
-chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc,
-était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la
-première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse,
-sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de
-mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant
-de béatitude.
-
-Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge.
-Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir
-avec Ratu; et de douces heures coulaient.
-
-Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur
-apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient
-ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main
-gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte.
-Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être
-plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de
-l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait
-avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine
-était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante
-entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en
-qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait
-vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...
-
-Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait
-maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire
-montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats
-l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût.
-Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et
-baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi
-les tendres vers de François Coppée:
-
- ...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur,
- Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une soeur,
- Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile
- Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,
- La petite maison que voilent les lilas,
- Pour la première fois je me suis senti las!...»
-
-
-
-
-_Apothéose._
-
-
-Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce
-récit, un bien étrange cortège nuptial:
-
-La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la
-croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.--Derrière eux venait
-un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en
-châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église,
-bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui
-s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était
-douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu
-avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à
-toutes les épreuves!
-
-Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire.
-Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque Colala, également
-permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite
-fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel
-cavalier.
-
-Le reste du cortège était composé du major, des dames de la
-Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron.
-
- ANCIENNE MAISON GERNERON,
- FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR,
- ENTREPRENEUR DE MENUISERIE.
-
-Telle fut l'inscription que l'on put lire désormais au-dessus de la
-porte des réserves de bois où Madeleine avait joué pendant toute son
-enfance. Fiquet, réformé, se servait à présent habilement de sa main
-gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-maître, qui avait, lui aussi,
-connu Madeleine toute gamine, prenaient en amitié le brave petit
-Albert. C'était un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais
-on l'initiait peu à peu au train-train de la besogne coutumière, et
-Fiquet révélait une intelligence et une compétence professionnelle,
-que l'on n'eût jamais pu lui soupçonner, étant donnés son âge et sa
-modestie.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on
-dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas
-quitté Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour
-des roses trémières, donnant l'exemple de l'allègre travail régulier.
-La France était enfin paisible et l'Europe pacifiée. Les années
-passèrent: des berceaux s'étaient ajoutés à ce petit cercle de gens
-heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, goûtait un repos glorieux,
-sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait
-son âge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins
-mécaniques, afin de faire rire les bébés de son bien-aimé Fiquet: les
-vieux militaires ont toujours adoré les petits enfants!
-
- Les plus humbles labeurs font la France plus grande:
- Nos devoirs scrupuleux
- Sont la modeste offrande
- Dont le trésor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus.
- O coeurs de la Patrie,
- Avec idolâtrie
- Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs
- Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!
-
- Marcel MÜLTZER.
-
-
-
-
- TABLE
-
- Pages.
-
- I. La fumée qui miaule 5
-
- II. Le baptême de Ratu 10
-
- III. Ratu dans la tranchée 17
-
- IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat 29
-
- V. Ratu fait des prisonniers 34
-
- VI. Le concert et l'attaque 42
-
- VII. Ratu retrouve Fiquet 50
-
- VIII. Ratu à l'ambulance 55
-
- Apothéose 60
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son
-chat Ratu, by Marcel Mültzer
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE ***
-
-***** This file should be named 51149-8.txt or 51149-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51149/
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-