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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 07:58:15 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat Ratu - -Author: Marcel Mültzer - -Illustrator: Raynolt - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51149] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. - - L'orthographe a été conservée. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - - - - AVEC LES POILUS - - Maman la Soupe - et son chat Ratu - - [Illustration] - - Texte par Marcel MÜLTZER - Illustrations de RAYNOLT - - R. ROGER et F. CHERNOVIZ, Éditeurs - - 95, Boulevard Raspail, PARIS - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage - 26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à XXVI._ - - - - -[Illustration: AVEC LES POILUS. - -Maman la Soupe -et son chat Ratu.] - - - - -I. _La fumée qui miaule._ - - -GRISATRE et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: il -ne restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol, -écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là , un pied de table, une cage -tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été -habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs -camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces -ruines. - ---«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,--lis ce qu'il y a sur cet écriteau -tombé par terre.» - -Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix: - -[Illustration] - ---«Au Rendez-vous des Rigolos.» - ---«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement, -et les pauvres gens ne devaient pas être gais!» - ---«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout -est bien mort!» - ---«Attends!--Vois donc cette petite fumée qui monte là -bas!...» - ---«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...» - ---«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!» - ---«La soupe? penses-tu?» - ---«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux -pommes de terre. Ça me donne faim!» - ---«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!» - ---«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a -personne!--Allons voir!» - -Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait. - ---«Nous devenons fous!» dit Roblin. - ---«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des -marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y -a...» - ---«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.--Allons -lui demander notre part!» - -Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée, -entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant -un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où -s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la -fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un -grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros -dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et -glissant vers la marmite des regards attendris. - -La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats: - ---«Bon! c'est des Français!» dit-elle. - ---«Bien sûr! dit Roblin.--On n'est pas des Boches!» - ---«Dame! reprit la femme,--en entendant descendre les marches, je -me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes -assassins?» - ---«Vos enfants?» - ---«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une -vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la -guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.--Voyez ce -qu'ils ont fait de mon pauvre village!» - ---«Pourquoi y restez-vous?» - ---«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je -n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où -sont nés mes enfants.» - -Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il -sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était -point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que, -debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant -au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête -intelligente et caressante. - ---«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu -vas me jeter par terre!--C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier -auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on -trouve en glanant parmi les décombres.» - ---«Il a faim!» - ---«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à -trois.» - ---«A quatre!» - ---«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.--Asseyez-vous sur ces escabeaux: la -soupe est cuite.» - -En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle -fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond -de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir -donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont -l'appétit la ravissait. - ---«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!» -dit Fiquet. - ---«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!» - ---«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?» - ---«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.» - ---«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas -loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les -caves de ce village, comme vous l'avez fait.» - ---«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des -bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont -là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de -charbon; et puis...» - ---«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!» - ---«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.--Allez chercher vos -camarades!» - ---«Alors, à tout à l'heure, Madame.» - ---«Pas Madame!--Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma -soupe qui vous a attirés.--Et vous, comment vous appelez-vous?» - ---«Roblin, Jean-Jacques.» - ---«Et vous?» - ---«Albert Fiquet.» - ---«Des parents?» - ---«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis -quincailliers à Orléans, et j'ai deux sÅ“urs, et un frère qui va à -l'école...» - ---«Et vous?» - ---«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet. - ---«Tu... tu n'as personne?» - ---«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à -l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est -venue. Voilà .» - ---«D'où es-tu?» - ---«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.» - ---«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave -femme, la gorge un peu serrée,--puisque tu es menuisier, tu me -raccommoderas ma porte.» - ---«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!--A tout à l'heure!...» - -Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait -s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté -d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -_II. Le baptême de Ratu._ - - -PEU à peu, les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café, -du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du -sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels -la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même -bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient -charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens -métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage. -Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons -d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les -chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs -vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans -les caves. - -[Illustration] - -Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin -s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques -camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave -femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle -nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur -cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon -bleu. - -On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. -Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air -précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec -défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, -disparaissant là , il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les -fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, -mais l'Å“il sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait -retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves -de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de -sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, -des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là -où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte -d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars -démunis de tant de choses essentielles! - -Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre -vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que -bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un -air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de -s'être acquitté d'une tâche difficile. - -A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer -les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne -savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, -comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il -participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa -part de toutes les bombances. - -Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était -la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et -maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et -cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet -ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une -cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu. - -... Qu'il n'avait jamais eu?--Un jour, en revenant d'un de ses voyages -de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de -Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et -les yeux bleus se regardaient mystérieusement. - ---«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a -faussé compagnie?» - ---«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis -je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...» - ---«Qu'est-ce qui est drôle?» - ---«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un -chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses -yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui -qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus -vieux que moi!--C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait -songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»--Je croyais qu'il lisait -dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage, -sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon -berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au -sucrier...» - ---«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.» - ---«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu -à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur -mes genoux.» - ---«Et moi aussi, en te voyant là , il me semble que le passé est encore -vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta -carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite, -mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte, -pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait -miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!» - -Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir -durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village -reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des -caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la -pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé. - ---«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la -Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village. -Connaissez-vous le chemin?» - ---«Je connais tout le pays; j'allais acheter les Å“ufs dans les fermes -avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.» - ---«Où est votre carriole?» - ---«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener -trois marmots et sa vieille mère paralysée.» - ---«Il faut donc partir à pied.» - ---«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.» - ---«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous -mettre en sûreté.» - ---«A quoi bon?» - ---«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de -la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit -tressaillir la pauvre femme.--Puisque j'ai une maman, continua Fiquet, -je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.» - -[Illustration] - ---«Pour quoi faire?» - ---«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.» - -Alors, la mère Soupe ne résista plus. - ---«Et Mimi? reprit-elle,--voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je -emmener cette malheureuse bête?» - ---«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;--il -est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai -dans ma musette.» - ---«Tu veux emmener Mimi à la guerre?» - ---«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a -tant de rats!» - ---«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!» - ---«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!» - ---«Allons, faites-en un chat de guerre!» - ---«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut -lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!» - ---«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.» - ---«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?--Il ne tourne -pas la tête.--Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!--Ratu! il vient! -il veut bien de ce nom-là .--Mimi, c'est son petit nom pour les dames, -et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de même sa marraine de guerre!» - -[Illustration] - ---«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en -t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...» - -La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa -affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer, -puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit -tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque -humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une -larme et d'un adieu. - -Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait -parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et -contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la -fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle -avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et -les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse, -et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman, -parce qu'il ressemblait un peu à son cadet... - ---«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.» - ---«On va vous faire escorte le plus loin possible!» - ---«Avec Ratu!» - ---«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec -moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.» - ---«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite -ficelle.» - -Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du -bois. On ne pouvait aller au delà . Toute l'escouade voulut l'embrasser -et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue -par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir -s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là -bas, -là -bas... - -Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en -aller la bonne vieille,--Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête, -et cria distinctement: - ---«Marraine! Marraine!» - ---«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que -l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant. - ---«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.» - ---«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec -émerveillement. - -[Illustration] - ---«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est -trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme. -C'est du demi-monde que ce chat-là .» - ---«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite -voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon. - ---«Quel chat! dit Le Kerkellen,--il trouve qu'on oublie trop tôt la -pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.» - ---«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.--Que va-t-elle devenir, -toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman -qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.» - ---«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal -Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!» - - - - -[Illustration] - -_III. Ratu dans la tranchée._ - - -BIENTÔT la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le -front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de -première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans la -musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il -criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la musette, pour -que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors commode de lui -donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de le distraire un -peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot: -marraine, n'était pas spécialement réservé à la mère Soupe. C'était un -cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: «Où es-tu? -Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que l'amitié inquiète. -Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet n'était pas là , mais -c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner tardait un peu trop. - -Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite -ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de -branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les -environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait -pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et -de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite -tache noire, si chère à la 2e escouade. - ---«Le voilà !» s'écria quelqu'un. - ---«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les -buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la -théorie du service en campagne!» - ---«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est -haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en -acquitte bien: Regarde comme il trotte!» - -[Illustration] - ---«C'est égal! Si les Boches le voyaient!» - -Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa -tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui... - -Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la -balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit -besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu -n'eut plus peur de rien. - -Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu l'honneur d'une balle, -spécialement tirée pour lui. - -Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son -mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons -d'armes. - ---«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,--sous -les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec -tranquillité! Quel Ratu!» - ---«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa -gueule?» - -Ce que c'était?--C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que -Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa -fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait -conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là . - -Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit. - ---«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?» - ---«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le -Kerkellen;--il nous apporte un bouchon pour nos bouches!» - ---«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des -bouchons en guise de rata!» - ---«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous -ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend -ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce -bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans -une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le -reste!» - ---«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!» - -C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en -voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais -c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: -Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui -fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, -car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui -faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, -qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. -Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir -hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il -rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou -des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs -de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de -promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet, -son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer -barbelés. - -Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène -affreuse à la 2e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte! - ---«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus -fier qu'indigné.--Quel carottier que notre Ratu!» - -[Illustration] - -La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement -une carotte à la 11e, pour que les choses se passassent honnêtement, -et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier -était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des -phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de -légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les -carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher -les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que -Ratu feignit de ne pas comprendre. - -Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, -faisait partie de la 1re escouade, pas très éloignée de la 2e, et le -cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à -quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans cÅ“ur comme son collègue -de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on -entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait -bien: - - --«La mont'ras-tu - La côte, Ratu? - Ta ra ta ta - T'auras du rata!» - -Et un peu après venait le second couplet: - - --«L'auras-tu, - Ratu - Ton rata? - Ratu, - Que fais-tu? - Ratu, - Que fais-tu?...» - -Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait -ainsi: - - --«Et Ratu - Rata - Son rata!» - -D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de -la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la -voix perçante du méchant cuisinier de la 11e, ajoutant à la chanson une -strophe bien inquiétante: - - --«Turlututu! - Plus de Ratu! - Qui qu'a vu Ratu? - Plus de Ratu, - Car de Ratu - J'ai fait du rata!» - -Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient -de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les -champs, mais point dans les tranchées françaises? - ---«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!» - ---«Gare au cuistot, en ce cas!» - ---«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de -l'ennemi.» - ---«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en -troisième ligne.» - ---«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut -trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.» - -A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant -le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de -terre? cela semblait bien lourd! - ---«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend -tout!--C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu -que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...» - ---«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.» - ---«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de -terre?» - ---«Alors quoi? dit Roblin,--il veut une bague?» - ---«Presque!--Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en -aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils -l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un -chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!» - -Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut -gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque: - - RATU LES COPAINS - CHAT DE GUERRE SONT PRIÉS - 1er POILU A LA 2e ESCOUADE DE NOUS RAPPORTER RATU, - 3e SECTION, 3e COMPAGNIE S'IL SE PERD. - 168e D'INFANTERIE NOUS RÉPONDONS - SECTEUR 48. POUR RATU. - -On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et -de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium -bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si -spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure -l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de -la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été -dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y -laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de -son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au -repos pendant un mois. - -Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra -aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son -nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait -consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait -point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses -victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère -noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour -voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait -à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le -remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait -avec ravissement. - -Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée -dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait -installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades -dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs -de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages -flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint -s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger -les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? -Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la -silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la -clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet -crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le -drapeau, le foyer, un chat?... - -Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole: - - _Le feu._ - - Je suis le feu qui danse et qui répand la joie. - Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts, - Déjà les hommes vénéraient - L'alerte flamme qui rougeoie - Et rôtit le repas longuement espéré. - Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire - Fait de trois pierres sur la terre, - Déjà pour eux était sacré. - - _Le chat._ - - Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière - Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron - Se marie en sourdine aux chansons coutumières - De l'eau qui bout dans le chaudron. - Que les traditions sont pour moi vénérables! - La pierre du foyer est tout mon horizon; - Un culte habite seul mon cÅ“ur impénétrable: - L'amour fervent de la Maison. - - _Le drapeau._ - - Au-dessus des hameaux, en le calme du soir, - De modestes fumées - Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs, - Emportent, résumées, - Les intimes vertus des honnêtes logis... - Que de forces morales, - Efforts quotidiens d'humbles cÅ“urs élargis, - Montent dans ces spirales - Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs! - Vous êtes rassemblées, - Ames de mon pays, franches comme des fleurs, - Dans ma vaste envolée! - En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus, - Souriants et sévères, - Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux - Persiste et persévère. - Le passé merveilleux dont vous êtes issus - Palpite dans mon aile, - O mes fils!--Défendez le glorieux tissu - De la France éternelle! - - _Le soldat._ - - Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi - Tout ce que j'aime vit et bouge, - Je te donne mon beau sang rouge - Comme les tuiles de mon toit. - Je te donne mon âme blanche - Comme la neige aux champs frileux. - Je te donne mon rêve bleu - Comme le ciel d'un beau dimanche. - Je me consacre et j'obéis - A l'orgueil d'être un point infime - De ta trame ardente et sublime, - Drapeau vivant de mon pays! - -[Illustration] - - - - -_IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat._ - - -TOUT de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,» -dit Le Kerkellen. - ---«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui -se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet. - ---«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà -dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on -nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.» - ---«Si quelqu'un allait le réclamer?» - ---«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re -escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous -laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps -en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet -n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.» - ---«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait -besoin de chocolat.» - ---«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la -1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous -les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait -porter un mot d'écrit.» - ---«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal. - -[Illustration] - -Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un -consentement.--Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal -écrivit: - -«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez -de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal -Bigeois.» - -Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour -intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec -une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut -fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts -de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette -devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier. - -Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; -mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces -persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi -chéri» par-là , en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il -comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au -seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau -vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait -aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, -portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son -moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup -d'Å“il un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:--«Que c'est -bête, les hommes!--Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, -je peux bien faire ça pour eux!»--Et puis il se mit à trotter comme un -lapin... - -Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de -chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant -stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri. - -Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit -bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux -brillants. - ---«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et -ils ont gardé la musette!» - ---«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son -collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la -musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la -ficelle et le chocolat viendra.» - -Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez -malaisé à attirer par la prise d'air:--«Faut croire qu'il y a beaucoup -de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres. - -Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, -chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous. - ---«Quel drôle de chocolat!» - ---«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!» - ---«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!» - -Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de -bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, -d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, -ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, -un autre paquet de chiffons... - ---«C'est un poilu qu'ils nous envoient!» - -[Illustration] - ---«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse, -nous apporter le chocolat!» - ---«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! -Il doit avoir la musette et le chocolat!» - -Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, -un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de -terre et les touffes de gazon! - -Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde -poussa un cri de colère: - ---«Un nègre!» - ---«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?» - ---«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils -sont soldats comme nous!» - ---«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?» - -Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques -horions: - ---«C'est li!»--dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le -considérait avec son air le plus sérieux. - ---«Quoi lui?» - ---«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.» - ---«Quoi, Fafandou?» - ---«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...» - ---«Qu'est-ce que c'est que tout ça?» - ---«Ça, c'est ça!»--répondit modestement le nègre en se désignant -lui-même. - ---«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme -chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.» - ---«Colala?» - ---«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!» - ---«Pauvre Colala!» - ---«D'où que tu viens?» - ---«Guet-n'dar.» - ---«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?» - ---«Sinigal.» - ---«C'est chez les Turcs?»--demanda Bigeois qui n'était pas très fort en -géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec -mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son -histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être. - ---«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se -débarrasser sur nous de leur nègre!» - ---«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre -de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!» - ---«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. -C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela -qu'il nous l'a amené.» - -Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit -museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, -pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et -un air un peu dégoûté. - -[Illustration] - ---«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un -négro comme toi!» - ---«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là -bas pas bons; pas -vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!--Pauvre Colala! -pas mangé beaucoup!» - ---«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie -chercher de quoi bouffer!--Ça doit avoir toujours faim, un grand corps -comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!--Enfin, tu auras ta part -aussi, puisque Ratu t'a invité!» - ---«Li, chef?» demanda Colala avec respect. - ---«Je te crois! C'est le général!» - -Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le -salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui -rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à -rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on -se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait -avec gaîté. - -Et c'est ainsi que la 2e escouade se passa de chocolat, mais acquit un -camarade de plus. - - - - -[Illustration] - -_V. Ratu fait des prisonniers._ - - -Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et -les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille -en avant des tranchées de première ligne.--Selon son habitude, Ratu -trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait -de l'Å“il le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur -de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient -silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et -sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où -quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade. - -[Illustration] - ---«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois. - ---«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet. - -Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on -est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de -derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien -ne bouge. Pas de Ratu. - -[Illustration] - ---«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne -silence prouve l'inquiétude,--c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a -devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.» - -Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là , la -gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt. -On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin -un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà !»--Mais Ratu -ne revient pas! - -[Illustration] - -Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle -besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela -ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.--Là , -trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur -détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser -bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs -lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français. - -Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas, -de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont -même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches, -attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?--Il faudrait quitter ce -trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les -Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux -vaut rester là . D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si -orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont -les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les -villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la -certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres -du monde?--Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La -lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous -les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se -cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien -fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris, -on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air -hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les -fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on, -ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est -terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que -les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres -du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les -rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et -la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer -des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les -enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses! -Charcuteries!... - ---«Miaou!» - ---«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement. - ---«C'est un chat qui miaule!» répond Karl. - ---«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, -avec de la gelée de groseille.» - ---«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl. - ---«Mais on a le chat.» - ---«On ne l'a pas non plus.» - ---«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là -haut, entre deux -feuilles de bardane.» - ---«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis -bien gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et -la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu. - -[Illustration] - -Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les -soldats s'écartent du pain posé sur le sol. - -Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque -inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache -pudiquement. - ---«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz. - ---«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné. - ---«Il est bien difficile!--Nous en mangeons, nous!» - ---«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme -il est râblé!» - ---«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, -empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé. - ---«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une -plaque d'identité?» - ---«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.» - ---«Es-tu sot, pour un Poméranien!--Si on le mange, ça nous fera un seul -bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: -juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim -après ce suave morceau délicat, cette friandise!--Tandis qu'en ne le -mangeant pas...» - ---«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation. - ---«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au -monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, -et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, -comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît -les soldats.» - ---«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» -reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre. - -Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas -entendu:--«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa -médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de -civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des -Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont -tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là -est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?--Eh -bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin -de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des -bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule -pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?» - ---«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase. - ---«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans. - ---«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être -prisonniers!» répondit Karl. - ---«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz. - ---«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos -salles à manger!» - ---«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté, -et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von -Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas -rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les -Français!» - ---«Le voilà !» dit Karl. - -Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les -énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et -levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué. - -Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui, -se contenta de lire la plaque d'aluminium:--«2e escouade, secteur 48» -s'écria-t-il,--c'est écrit en français!--Puisqu'il est venu jusqu'ici, -il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira, -d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner, -et en nous dissimulant le plus possible!» - -Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé, -flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se -laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours -providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils -risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes, -mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi -d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!! - -Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait -pris pour descendre dans le petit poste,--et d'un bond, fut dehors... - -Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes, -sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades -faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait! - ---«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais -se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se -débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre -pauvre petit baromètre?» - ---«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques -contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son -Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!» - -Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des -bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme sÅ“ur -Anne, ne voyait rien venir. - -Tout à coup, il frémit:--«Qu'est-ce qui nous arrive là ???»--Tout le -monde regarda.--«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais -devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...» - ---«C'est lui!» dit Bigeois. - ---«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,--Je vous le disais bien -qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris, -c'est lui qui prend!» - ---«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des -prisonniers!!!»--Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les -boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien -que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la -prouesse de Ratu. - -C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue -en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment -levés.--Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un -petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un Å“il narquois, ou bien -il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant -lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois -Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce -lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient -s'empêcher de penser:--«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que -nous!» - -Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: -C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en -voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien -restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce -fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de -toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre. - ---«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine. - ---«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.» - ---«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été -proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une -pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!» - ---«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. -C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien -travaillé pour un chat.» - ---«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.» - -Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un -joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la -2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque -d'identité. - -Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du -petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement -dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,--il -s'ennuie,--il veut sa gamelle!»--selon que le drelin din din était -allegro, ritenuto, ou agitato. - -Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car -chaque escouade tint à offrir la sienne,--si bien que Ratu, le -héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses -indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre. - -[Illustration] - - - - -_VI. Le concert et l'attaque._ - - -ON était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes. -Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit -beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut -improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches -sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit -l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent -pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu, -il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise -de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement, -d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention. - -[Illustration] - -Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes -volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec -un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et -de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il -jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et -toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe -d'une baïonnette.--Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un, -garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien -du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser, -lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France. -Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa -toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau, -elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les -bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe -d'une suprême élégance. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties, -et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres -ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains -étaient répétés en chÅ“ur, c'était magnifique. - -Le bon Colala tint absolument à être du concert:--«Moi, savoir chansons -Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»--Pour -se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit -comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect -pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un -jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et -prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable -chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et -de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents -et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à -vis, et la -bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, quand, à la -porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria: - ---«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent -du renfort!» - -Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la -commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa -cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant. -Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on -vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre -leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac -qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des -poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au -clown, il criait:--«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais -leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!» - -D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de -Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de ce -qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, quels -coups sourds ou déchirants faisaient sauter son cÅ“ur? Pourquoi Fiquet -ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être secoué si -longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer? -Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le principal, -pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, entourés des -camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix: - ---«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus, -et des vrais! Haut les cÅ“urs et vive la France!»--Cela, c'était le -caporal Bigeois qui le criait. - - --«Kouli, Kouli, panpan, - Timèlè, boum boum, - Vilains Kapouts, vélà Colala! - Boum boum, pan pan, zig, zig!» - -Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires -nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est -arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on -continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de -chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements, -roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches -de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables -et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme -ininterrompu? - -La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre -les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire: -toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan -vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les -musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là -dessus volent des -reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de -fumée grise, ou rousse, ou noire... - -[Illustration] - -Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si -près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons -et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos: -Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être -le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son -Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement -agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent -rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le -rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant -tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et, -vraiment oui,... en commençant un timide ronron!--Mais, badaboûm, -zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits -sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles -tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes -affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui -sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les -êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus, -il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques -de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt -tendues vers une détonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois, -c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il -fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé -du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent, -de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers -qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis, -qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet: -partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine -de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est -remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne -s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle, -il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose -plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend -un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées, -les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:--«Le -jour de gloire est arrivé!...»--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet -chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter -d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et -puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant -la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier -qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en -sa monture.--Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore -un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en -même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus -comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et -regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule... - -[Illustration] - -Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de -devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres -vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants -s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus -devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres, -c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie, -si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si -l'on en meurt,--c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et -Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là , contre eux; il -n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement. -Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien. -Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de -raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui -court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne -sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le -sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde -tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés, -blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est -extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu, -coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis -qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore -plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les -yeux de hibou lancent des éclairs... - -Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est -avec l'aide de Colala. - - - - -[Illustration] - -_VII. Ratu retrouve Fiquet._ - - -APRÈS avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils -étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on -s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient -à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à -Colala:--«Qu'est-ce que tu as là , sur le dos?»--Cette loque noirâtre, -ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était -resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le -pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu. -On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le -museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en -ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions. - ---«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse. - ---«Tu l'aimes donc, à présent?» - ---«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers. -Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!» - -Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête, -lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et -miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à -crier:--«Marraine! marraine!» - ---«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son -cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et -le pauvre gosse a disparu!» - ---«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu. - -Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement -les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de -lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses -amis. - ---«Où va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc! -marraine! marraine!» - ---«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire. -Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu -Fiquet, li pas bête.» - ---«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est -pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le -faire.» - -Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les -Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement -une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,--puis -trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, -hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, -tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes -laissées par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On -l'observait de loin, silencieusement. - -Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses -amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il -repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, -s'éloignant toujours vers l'arrière. - ---«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... -Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois. - -Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a -bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé -par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle -autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à -l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus -loin, elle se perd là , dans le sol bouleversé. - -[Illustration] - -Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, -et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes -et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il -disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, -puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa -patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe -couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette -touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant, -enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes, -et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien -doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du -sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent -pas la mort.--Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche -la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son -mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre -coins de l'horizon: - ---«Marraine! marraine! marraine!» - -[Illustration] - -Il voit passer tout là -bas des capotes bleues. Il part comme un trait. -Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en -faisant ronron, en les poussant avec son petit front. - ---«C'est Ratu!» dit un des soldats. - ---«Qu'est-ce qu'il nous veut?.» - ---«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!» - -En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet. -Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à -marcher. - ---«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a -besoin de nous.» - ---«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là . Il sait bien ce -qu'il veut dire.» - -Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste -de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle, -on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit -Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à -côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte. -Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à -l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas -sa place coutumière, dans la musette de son ami. - -[Illustration] - -Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud -et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa -cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il -disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de -son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi -beaucoup de succès dans les gares. - -Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, -chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait -honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en -gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son -poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, -trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il -était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!... - - - - -[Illustration] - -_VIII. Ratu à l'ambulance._ - - -ENFIN, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être -soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais -Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant -une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui -résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses -aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils -eurent apprécié sa politesse et sa propreté. - -Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on -voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut -le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:--«Il sera -bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre -où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.» - -Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la -tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, -semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des -interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, -par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir -Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et -que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un -seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se -mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, -revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:--«Ratu, rends-moi ma balle! -Apporte la balotte!»--et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite -gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait -prise. - -Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une -lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête -contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait -de mère Soupe. - -[Illustration] - -L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et -lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction -de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de -l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant -évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans -le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.--La lettre de mère -Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet -au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si -près l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère -Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son -lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux -de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, -lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, -qui riait d'un Å“il et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au -chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc, -était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la -première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse, -sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de -mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant -de béatitude. - -Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. -Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir -avec Ratu; et de douces heures coulaient. - -Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur -apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient -ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main -gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. -Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être -plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de -l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait -avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine -était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante -entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en -qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait -vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère... - -Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait -maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire -montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats -l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. -Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et -baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi -les tendres vers de François Coppée: - - ...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur, - Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une sÅ“ur, - Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile - Où l'intime bonheur loin des regards s'exile, - La petite maison que voilent les lilas, - Pour la première fois je me suis senti las!...» - - - - -_Apothéose._ - - -Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce -récit, un bien étrange cortège nuptial: - -La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la -croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.--Derrière eux venait -un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en -châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église, -bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui -s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était -douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu -avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à -toutes les épreuves! - -Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire. -Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque Colala, également -permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite -fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel -cavalier. - -Le reste du cortège était composé du major, des dames de la -Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron. - - ANCIENNE MAISON GERNERON, - FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR, - ENTREPRENEUR DE MENUISERIE. - -Telle fut l'inscription que l'on put lire désormais au-dessus de la -porte des réserves de bois où Madeleine avait joué pendant toute son -enfance. Fiquet, réformé, se servait à présent habilement de sa main -gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-maître, qui avait, lui aussi, -connu Madeleine toute gamine, prenaient en amitié le brave petit -Albert. C'était un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais -on l'initiait peu à peu au train-train de la besogne coutumière, et -Fiquet révélait une intelligence et une compétence professionnelle, -que l'on n'eût jamais pu lui soupçonner, étant donnés son âge et sa -modestie. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on -dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas -quitté Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour -des roses trémières, donnant l'exemple de l'allègre travail régulier. -La France était enfin paisible et l'Europe pacifiée. Les années -passèrent: des berceaux s'étaient ajoutés à ce petit cercle de gens -heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, goûtait un repos glorieux, -sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait -son âge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins -mécaniques, afin de faire rire les bébés de son bien-aimé Fiquet: les -vieux militaires ont toujours adoré les petits enfants! - - Les plus humbles labeurs font la France plus grande: - Nos devoirs scrupuleux - Sont la modeste offrande - Dont le trésor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus. - O cÅ“urs de la Patrie, - Avec idolâtrie - Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs - Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs! - - Marcel MÜLTZER. - - - - - TABLE - - Pages. - - I. La fumée qui miaule 5 - - II. Le baptême de Ratu 10 - - III. Ratu dans la tranchée 17 - - IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat 29 - - V. Ratu fait des prisonniers 34 - - VI. Le concert et l'attaque 42 - - VII. Ratu retrouve Fiquet 50 - - VIII. Ratu à l'ambulance 55 - - Apothéose 60 - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son -chat Ratu, by Marcel Mültzer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - -***** This file should be named 51149-0.txt or 51149-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51149/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/51149-0.zip b/old/51149-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index cde7048..0000000 --- a/old/51149-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51149-8.txt b/old/51149-8.txt deleted file mode 100644 index 3f2544c..0000000 --- a/old/51149-8.txt +++ /dev/null @@ -1,2213 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat -Ratu, by Marcel Mültzer - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat Ratu - -Author: Marcel Mültzer - -Illustrator: Raynolt - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51149] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. - - L'orthographe a été conservée. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - - - - AVEC LES POILUS - - Maman la Soupe - et son chat Ratu - - [Illustration] - - Texte par Marcel MÜLTZER - Illustrations de RAYNOLT - - R. ROGER et F. CHERNOVIZ, Éditeurs - - 95, Boulevard Raspail, PARIS - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage - 26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à XXVI._ - - - - -[Illustration: AVEC LES POILUS. - -Maman la Soupe -et son chat Ratu.] - - - - -I. _La fumée qui miaule._ - - -GRISATRE et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: il -ne restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol, -écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là, un pied de table, une cage -tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été -habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs -camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces -ruines. - ---«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,--lis ce qu'il y a sur cet écriteau -tombé par terre.» - -Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix: - -[Illustration] - ---«Au Rendez-vous des Rigolos.» - ---«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement, -et les pauvres gens ne devaient pas être gais!» - ---«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout -est bien mort!» - ---«Attends!--Vois donc cette petite fumée qui monte là-bas!...» - ---«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...» - ---«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!» - ---«La soupe? penses-tu?» - ---«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux -pommes de terre. Ça me donne faim!» - ---«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!» - ---«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a -personne!--Allons voir!» - -Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait. - ---«Nous devenons fous!» dit Roblin. - ---«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des -marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y -a...» - ---«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.--Allons -lui demander notre part!» - -Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée, -entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant -un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où -s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la -fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un -grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros -dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et -glissant vers la marmite des regards attendris. - -La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats: - ---«Bon! c'est des Français!» dit-elle. - ---«Bien sûr! dit Roblin.--On n'est pas des Boches!» - ---«Dame! reprit la femme,--en entendant descendre les marches, je -me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes -assassins?» - ---«Vos enfants?» - ---«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une -vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la -guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.--Voyez ce -qu'ils ont fait de mon pauvre village!» - ---«Pourquoi y restez-vous?» - ---«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je -n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où -sont nés mes enfants.» - -Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il -sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était -point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que, -debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant -au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête -intelligente et caressante. - ---«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu -vas me jeter par terre!--C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier -auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on -trouve en glanant parmi les décombres.» - ---«Il a faim!» - ---«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à -trois.» - ---«A quatre!» - ---«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.--Asseyez-vous sur ces escabeaux: la -soupe est cuite.» - -En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle -fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond -de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir -donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont -l'appétit la ravissait. - ---«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!» -dit Fiquet. - ---«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!» - ---«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?» - ---«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.» - ---«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas -loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les -caves de ce village, comme vous l'avez fait.» - ---«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des -bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont -là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de -charbon; et puis...» - ---«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!» - ---«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.--Allez chercher vos -camarades!» - ---«Alors, à tout à l'heure, Madame.» - ---«Pas Madame!--Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma -soupe qui vous a attirés.--Et vous, comment vous appelez-vous?» - ---«Roblin, Jean-Jacques.» - ---«Et vous?» - ---«Albert Fiquet.» - ---«Des parents?» - ---«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis -quincailliers à Orléans, et j'ai deux soeurs, et un frère qui va à -l'école...» - ---«Et vous?» - ---«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet. - ---«Tu... tu n'as personne?» - ---«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à -l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est -venue. Voilà.» - ---«D'où es-tu?» - ---«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.» - ---«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave -femme, la gorge un peu serrée,--puisque tu es menuisier, tu me -raccommoderas ma porte.» - ---«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!--A tout à l'heure!...» - -Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait -s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté -d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -_II. Le baptême de Ratu._ - - -PEU à peu, les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café, -du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du -sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels -la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même -bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient -charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens -métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage. -Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons -d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les -chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs -vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans -les caves. - -[Illustration] - -Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin -s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques -camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave -femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle -nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur -cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon -bleu. - -On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. -Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air -précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec -défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, -disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les -fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, -mais l'oeil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait -retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves -de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de -sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, -des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là -où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte -d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars -démunis de tant de choses essentielles! - -Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre -vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que -bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un -air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de -s'être acquitté d'une tâche difficile. - -A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer -les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne -savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, -comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il -participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa -part de toutes les bombances. - -Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était -la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et -maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et -cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet -ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une -cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu. - -... Qu'il n'avait jamais eu?--Un jour, en revenant d'un de ses voyages -de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de -Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et -les yeux bleus se regardaient mystérieusement. - ---«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a -faussé compagnie?» - ---«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis -je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...» - ---«Qu'est-ce qui est drôle?» - ---«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un -chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses -yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui -qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus -vieux que moi!--C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait -songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»--Je croyais qu'il lisait -dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage, -sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon -berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au -sucrier...» - ---«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.» - ---«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu -à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur -mes genoux.» - ---«Et moi aussi, en te voyant là, il me semble que le passé est encore -vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta -carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite, -mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte, -pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait -miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!» - -Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir -durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village -reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des -caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la -pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé. - ---«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la -Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village. -Connaissez-vous le chemin?» - ---«Je connais tout le pays; j'allais acheter les oeufs dans les fermes -avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.» - ---«Où est votre carriole?» - ---«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener -trois marmots et sa vieille mère paralysée.» - ---«Il faut donc partir à pied.» - ---«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.» - ---«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous -mettre en sûreté.» - ---«A quoi bon?» - ---«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de -la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit -tressaillir la pauvre femme.--Puisque j'ai une maman, continua Fiquet, -je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.» - -[Illustration] - ---«Pour quoi faire?» - ---«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.» - -Alors, la mère Soupe ne résista plus. - ---«Et Mimi? reprit-elle,--voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je -emmener cette malheureuse bête?» - ---«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;--il -est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai -dans ma musette.» - ---«Tu veux emmener Mimi à la guerre?» - ---«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a -tant de rats!» - ---«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!» - ---«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!» - ---«Allons, faites-en un chat de guerre!» - ---«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut -lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!» - ---«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.» - ---«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?--Il ne tourne -pas la tête.--Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!--Ratu! il vient! -il veut bien de ce nom-là.--Mimi, c'est son petit nom pour les dames, -et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de même sa marraine de guerre!» - -[Illustration] - ---«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en -t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...» - -La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa -affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer, -puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit -tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque -humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une -larme et d'un adieu. - -Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait -parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et -contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la -fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle -avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et -les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse, -et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman, -parce qu'il ressemblait un peu à son cadet... - ---«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.» - ---«On va vous faire escorte le plus loin possible!» - ---«Avec Ratu!» - ---«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec -moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.» - ---«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite -ficelle.» - -Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du -bois. On ne pouvait aller au delà. Toute l'escouade voulut l'embrasser -et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue -par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir -s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là-bas, -là-bas... - -Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en -aller la bonne vieille,--Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête, -et cria distinctement: - ---«Marraine! Marraine!» - ---«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que -l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant. - ---«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.» - ---«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec -émerveillement. - -[Illustration] - ---«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est -trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme. -C'est du demi-monde que ce chat-là.» - ---«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite -voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon. - ---«Quel chat! dit Le Kerkellen,--il trouve qu'on oublie trop tôt la -pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.» - ---«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.--Que va-t-elle devenir, -toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman -qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.» - ---«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal -Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!» - - - - -[Illustration] - -_III. Ratu dans la tranchée._ - - -BIENTÔT la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le -front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de -première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans la -musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il -criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la musette, pour -que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors commode de lui -donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de le distraire un -peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot: -marraine, n'était pas spécialement réservé à la mère Soupe. C'était un -cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: «Où es-tu? -Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que l'amitié inquiète. -Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet n'était pas là, mais -c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner tardait un peu trop. - -Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite -ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de -branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les -environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait -pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et -de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite -tache noire, si chère à la 2e escouade. - ---«Le voilà!» s'écria quelqu'un. - ---«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les -buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la -théorie du service en campagne!» - ---«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est -haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en -acquitte bien: Regarde comme il trotte!» - -[Illustration] - ---«C'est égal! Si les Boches le voyaient!» - -Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa -tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui... - -Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la -balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit -besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu -n'eut plus peur de rien. - -Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu l'honneur d'une balle, -spécialement tirée pour lui. - -Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son -mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons -d'armes. - ---«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,--sous -les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec -tranquillité! Quel Ratu!» - ---«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa -gueule?» - -Ce que c'était?--C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que -Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa -fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait -conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là. - -Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit. - ---«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?» - ---«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le -Kerkellen;--il nous apporte un bouchon pour nos bouches!» - ---«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des -bouchons en guise de rata!» - ---«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous -ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend -ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce -bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans -une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le -reste!» - ---«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!» - -C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en -voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais -c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: -Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui -fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, -car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui -faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, -qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. -Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir -hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il -rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou -des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs -de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de -promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet, -son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer -barbelés. - -Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène -affreuse à la 2e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte! - ---«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus -fier qu'indigné.--Quel carottier que notre Ratu!» - -[Illustration] - -La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement -une carotte à la 11e, pour que les choses se passassent honnêtement, -et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier -était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des -phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de -légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les -carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher -les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que -Ratu feignit de ne pas comprendre. - -Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, -faisait partie de la 1re escouade, pas très éloignée de la 2e, et le -cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à -quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans coeur comme son collègue -de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on -entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait -bien: - - --«La mont'ras-tu - La côte, Ratu? - Ta ra ta ta - T'auras du rata!» - -Et un peu après venait le second couplet: - - --«L'auras-tu, - Ratu - Ton rata? - Ratu, - Que fais-tu? - Ratu, - Que fais-tu?...» - -Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait -ainsi: - - --«Et Ratu - Rata - Son rata!» - -D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de -la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la -voix perçante du méchant cuisinier de la 11e, ajoutant à la chanson une -strophe bien inquiétante: - - --«Turlututu! - Plus de Ratu! - Qui qu'a vu Ratu? - Plus de Ratu, - Car de Ratu - J'ai fait du rata!» - -Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient -de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les -champs, mais point dans les tranchées françaises? - ---«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!» - ---«Gare au cuistot, en ce cas!» - ---«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de -l'ennemi.» - ---«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en -troisième ligne.» - ---«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut -trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.» - -A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant -le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de -terre? cela semblait bien lourd! - ---«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend -tout!--C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu -que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...» - ---«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.» - ---«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de -terre?» - ---«Alors quoi? dit Roblin,--il veut une bague?» - ---«Presque!--Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en -aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils -l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un -chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!» - -Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut -gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque: - - RATU LES COPAINS - CHAT DE GUERRE SONT PRIÉS - 1er POILU A LA 2e ESCOUADE DE NOUS RAPPORTER RATU, - 3e SECTION, 3e COMPAGNIE S'IL SE PERD. - 168e D'INFANTERIE NOUS RÉPONDONS - SECTEUR 48. POUR RATU. - -On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et -de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium -bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si -spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure -l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de -la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été -dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y -laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de -son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au -repos pendant un mois. - -Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra -aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son -nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait -consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait -point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses -victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère -noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour -voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait -à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le -remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait -avec ravissement. - -Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée -dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait -installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades -dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs -de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages -flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint -s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger -les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? -Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la -silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la -clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet -crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le -drapeau, le foyer, un chat?... - -Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole: - - _Le feu._ - - Je suis le feu qui danse et qui répand la joie. - Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts, - Déjà les hommes vénéraient - L'alerte flamme qui rougeoie - Et rôtit le repas longuement espéré. - Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire - Fait de trois pierres sur la terre, - Déjà pour eux était sacré. - - _Le chat._ - - Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière - Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron - Se marie en sourdine aux chansons coutumières - De l'eau qui bout dans le chaudron. - Que les traditions sont pour moi vénérables! - La pierre du foyer est tout mon horizon; - Un culte habite seul mon coeur impénétrable: - L'amour fervent de la Maison. - - _Le drapeau._ - - Au-dessus des hameaux, en le calme du soir, - De modestes fumées - Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs, - Emportent, résumées, - Les intimes vertus des honnêtes logis... - Que de forces morales, - Efforts quotidiens d'humbles coeurs élargis, - Montent dans ces spirales - Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs! - Vous êtes rassemblées, - Ames de mon pays, franches comme des fleurs, - Dans ma vaste envolée! - En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus, - Souriants et sévères, - Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux - Persiste et persévère. - Le passé merveilleux dont vous êtes issus - Palpite dans mon aile, - O mes fils!--Défendez le glorieux tissu - De la France éternelle! - - _Le soldat._ - - Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi - Tout ce que j'aime vit et bouge, - Je te donne mon beau sang rouge - Comme les tuiles de mon toit. - Je te donne mon âme blanche - Comme la neige aux champs frileux. - Je te donne mon rêve bleu - Comme le ciel d'un beau dimanche. - Je me consacre et j'obéis - A l'orgueil d'être un point infime - De ta trame ardente et sublime, - Drapeau vivant de mon pays! - -[Illustration] - - - - -_IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat._ - - -TOUT de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,» -dit Le Kerkellen. - ---«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui -se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet. - ---«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà -dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on -nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.» - ---«Si quelqu'un allait le réclamer?» - ---«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re -escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous -laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps -en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet -n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.» - ---«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait -besoin de chocolat.» - ---«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la -1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous -les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait -porter un mot d'écrit.» - ---«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal. - -[Illustration] - -Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un -consentement.--Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal -écrivit: - -«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez -de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal -Bigeois.» - -Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour -intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec -une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut -fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts -de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette -devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier. - -Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; -mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces -persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi -chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il -comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au -seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau -vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait -aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, -portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son -moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup -d'oeil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:--«Que c'est -bête, les hommes!--Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, -je peux bien faire ça pour eux!»--Et puis il se mit à trotter comme un -lapin... - -Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de -chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant -stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri. - -Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit -bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux -brillants. - ---«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et -ils ont gardé la musette!» - ---«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son -collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la -musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la -ficelle et le chocolat viendra.» - -Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez -malaisé à attirer par la prise d'air:--«Faut croire qu'il y a beaucoup -de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres. - -Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, -chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous. - ---«Quel drôle de chocolat!» - ---«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!» - ---«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!» - -Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de -bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, -d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, -ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, -un autre paquet de chiffons... - ---«C'est un poilu qu'ils nous envoient!» - -[Illustration] - ---«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse, -nous apporter le chocolat!» - ---«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! -Il doit avoir la musette et le chocolat!» - -Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, -un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de -terre et les touffes de gazon! - -Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde -poussa un cri de colère: - ---«Un nègre!» - ---«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?» - ---«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils -sont soldats comme nous!» - ---«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?» - -Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques -horions: - ---«C'est li!»--dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le -considérait avec son air le plus sérieux. - ---«Quoi lui?» - ---«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.» - ---«Quoi, Fafandou?» - ---«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...» - ---«Qu'est-ce que c'est que tout ça?» - ---«Ça, c'est ça!»--répondit modestement le nègre en se désignant -lui-même. - ---«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme -chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.» - ---«Colala?» - ---«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!» - ---«Pauvre Colala!» - ---«D'où que tu viens?» - ---«Guet-n'dar.» - ---«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?» - ---«Sinigal.» - ---«C'est chez les Turcs?»--demanda Bigeois qui n'était pas très fort en -géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec -mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son -histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être. - ---«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se -débarrasser sur nous de leur nègre!» - ---«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre -de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!» - ---«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. -C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela -qu'il nous l'a amené.» - -Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit -museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, -pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et -un air un peu dégoûté. - -[Illustration] - ---«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un -négro comme toi!» - ---«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas -vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!--Pauvre Colala! -pas mangé beaucoup!» - ---«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie -chercher de quoi bouffer!--Ça doit avoir toujours faim, un grand corps -comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!--Enfin, tu auras ta part -aussi, puisque Ratu t'a invité!» - ---«Li, chef?» demanda Colala avec respect. - ---«Je te crois! C'est le général!» - -Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le -salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui -rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à -rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on -se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait -avec gaîté. - -Et c'est ainsi que la 2e escouade se passa de chocolat, mais acquit un -camarade de plus. - - - - -[Illustration] - -_V. Ratu fait des prisonniers._ - - -Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et -les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille -en avant des tranchées de première ligne.--Selon son habitude, Ratu -trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait -de l'oeil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur -de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient -silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et -sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où -quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade. - -[Illustration] - ---«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois. - ---«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet. - -Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on -est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de -derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien -ne bouge. Pas de Ratu. - -[Illustration] - ---«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne -silence prouve l'inquiétude,--c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a -devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.» - -Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là, la -gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt. -On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin -un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà!»--Mais Ratu -ne revient pas! - -[Illustration] - -Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle -besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela -ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.--Là, -trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur -détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser -bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs -lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français. - -Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas, -de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont -même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches, -attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?--Il faudrait quitter ce -trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les -Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux -vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si -orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont -les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les -villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la -certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres -du monde?--Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La -lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous -les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se -cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien -fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris, -on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air -hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les -fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on, -ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est -terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que -les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres -du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les -rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et -la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer -des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les -enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses! -Charcuteries!... - ---«Miaou!» - ---«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement. - ---«C'est un chat qui miaule!» répond Karl. - ---«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, -avec de la gelée de groseille.» - ---«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl. - ---«Mais on a le chat.» - ---«On ne l'a pas non plus.» - ---«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là-haut, entre deux -feuilles de bardane.» - ---«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis -bien gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et -la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu. - -[Illustration] - -Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les -soldats s'écartent du pain posé sur le sol. - -Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque -inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache -pudiquement. - ---«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz. - ---«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné. - ---«Il est bien difficile!--Nous en mangeons, nous!» - ---«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme -il est râblé!» - ---«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, -empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé. - ---«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une -plaque d'identité?» - ---«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.» - ---«Es-tu sot, pour un Poméranien!--Si on le mange, ça nous fera un seul -bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: -juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim -après ce suave morceau délicat, cette friandise!--Tandis qu'en ne le -mangeant pas...» - ---«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation. - ---«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au -monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, -et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, -comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît -les soldats.» - ---«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» -reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre. - -Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas -entendu:--«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa -médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de -civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des -Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont -tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là -est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?--Eh -bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin -de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des -bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule -pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?» - ---«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase. - ---«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans. - ---«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être -prisonniers!» répondit Karl. - ---«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz. - ---«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos -salles à manger!» - ---«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté, -et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von -Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas -rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les -Français!» - ---«Le voilà!» dit Karl. - -Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les -énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et -levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué. - -Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui, -se contenta de lire la plaque d'aluminium:--«2e escouade, secteur 48» -s'écria-t-il,--c'est écrit en français!--Puisqu'il est venu jusqu'ici, -il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira, -d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner, -et en nous dissimulant le plus possible!» - -Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé, -flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se -laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours -providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils -risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes, -mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi -d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!! - -Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait -pris pour descendre dans le petit poste,--et d'un bond, fut dehors... - -Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes, -sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades -faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait! - ---«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais -se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se -débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre -pauvre petit baromètre?» - ---«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques -contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son -Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!» - -Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des -bouts de bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme soeur -Anne, ne voyait rien venir. - -Tout à coup, il frémit:--«Qu'est-ce qui nous arrive là???»--Tout le -monde regarda.--«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais -devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...» - ---«C'est lui!» dit Bigeois. - ---«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,--Je vous le disais bien -qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris, -c'est lui qui prend!» - ---«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des -prisonniers!!!»--Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les -boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien -que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la -prouesse de Ratu. - -C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue -en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment -levés.--Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un -petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un oeil narquois, ou bien -il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant -lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois -Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce -lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient -s'empêcher de penser:--«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que -nous!» - -Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: -C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en -voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien -restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce -fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de -toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre. - ---«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine. - ---«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.» - ---«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été -proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une -pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!» - ---«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. -C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien -travaillé pour un chat.» - ---«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.» - -Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un -joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la -2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque -d'identité. - -Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du -petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement -dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,--il -s'ennuie,--il veut sa gamelle!»--selon que le drelin din din était -allegro, ritenuto, ou agitato. - -Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car -chaque escouade tint à offrir la sienne,--si bien que Ratu, le -héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses -indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre. - -[Illustration] - - - - -_VI. Le concert et l'attaque._ - - -ON était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes. -Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit -beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut -improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches -sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit -l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent -pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu, -il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise -de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement, -d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention. - -[Illustration] - -Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes -volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec -un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et -de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il -jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et -toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe -d'une baïonnette.--Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un, -garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien -du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser, -lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France. -Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa -toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau, -elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les -bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe -d'une suprême élégance. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties, -et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres -ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains -étaient répétés en choeur, c'était magnifique. - -Le bon Colala tint absolument à être du concert:--«Moi, savoir chansons -Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»--Pour -se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit -comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect -pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un -jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et -prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable -chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et -de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents -et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à-vis, et la -bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, quand, à la -porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria: - ---«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent -du renfort!» - -Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la -commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa -cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant. -Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on -vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre -leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac -qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des -poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au -clown, il criait:--«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais -leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!» - -D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de -Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de ce -qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, quels -coups sourds ou déchirants faisaient sauter son coeur? Pourquoi Fiquet -ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être secoué si -longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se rassurer? -Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le principal, -pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, entourés des -camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix: - ---«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus, -et des vrais! Haut les coeurs et vive la France!»--Cela, c'était le -caporal Bigeois qui le criait. - - --«Kouli, Kouli, panpan, - Timèlè, boum boum, - Vilains Kapouts, vélà Colala! - Boum boum, pan pan, zig, zig!» - -Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires -nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est -arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on -continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de -chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements, -roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches -de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables -et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme -ininterrompu? - -La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre -les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire: -toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan -vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les -musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des -reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de -fumée grise, ou rousse, ou noire... - -[Illustration] - -Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si -près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons -et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos: -Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être -le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son -Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement -agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent -rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le -rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant -tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et, -vraiment oui,... en commençant un timide ronron!--Mais, badaboûm, -zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits -sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles -tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes -affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui -sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les -êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus, -il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques -de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt -tendues vers une détonation, toute proche.--Rrrra-boum!--Cette fois, -c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il -fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé -du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent, -de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers -qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis, -qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet: -partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine -de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est -remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne -s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle, -il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose -plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend -un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées, -les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:--«Le -jour de gloire est arrivé!...»--Ratu devient plus calme, puisque Fiquet -chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter -d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et -puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant -la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier -qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en -sa monture.--Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore -un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en -même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus -comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et -regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule... - -[Illustration] - -Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de -devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres -vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants -s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus -devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres, -c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie, -si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si -l'on en meurt,--c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et -Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il -n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement. -Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien. -Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de -raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui -court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne -sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le -sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde -tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés, -blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est -extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu, -coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis -qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore -plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les -yeux de hibou lancent des éclairs... - -Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est -avec l'aide de Colala. - - - - -[Illustration] - -_VII. Ratu retrouve Fiquet._ - - -APRÈS avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils -étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on -s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient -à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à -Colala:--«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»--Cette loque noirâtre, -ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était -resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le -pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu. -On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le -museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en -ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions. - ---«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse. - ---«Tu l'aimes donc, à présent?» - ---«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers. -Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!» - -Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête, -lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et -miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à -crier:--«Marraine! marraine!» - ---«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son -cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et -le pauvre gosse a disparu!» - ---«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu. - -Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement -les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de -lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses -amis. - ---«Où va-t-il? demanda Bigeois.--Viens donc, mon Ratu! viens donc! -marraine! marraine!» - ---«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire. -Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu -Fiquet, li pas bête.» - ---«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est -pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le -faire.» - -Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les -Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement -une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,--puis -trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, -hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, -tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes -laissées par les combattants.--On se gardait bien de le troubler. On -l'observait de loin, silencieusement. - -Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses -amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;--puis il -repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, -s'éloignant toujours vers l'arrière. - ---«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... -Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois. - -Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a -bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé -par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle -autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à -l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus -loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé. - -[Illustration] - -Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, -et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes -et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il -disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, -puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa -patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe -couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette -touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant, -enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes, -et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien -doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du -sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent -pas la mort.--Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche -la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son -mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre -coins de l'horizon: - ---«Marraine! marraine! marraine!» - -[Illustration] - -Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait. -Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en -faisant ronron, en les poussant avec son petit front. - ---«C'est Ratu!» dit un des soldats. - ---«Qu'est-ce qu'il nous veut?.» - ---«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!» - -En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet. -Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à -marcher. - ---«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a -besoin de nous.» - ---«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce -qu'il veut dire.» - -Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste -de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle, -on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit -Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à -côté de son brancard, mais cette main était inerte, insensible, morte. -Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on l'évacua à -l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne quitta pas -sa place coutumière, dans la musette de son ami. - -[Illustration] - -Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud -et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa -cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il -disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de -son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi -beaucoup de succès dans les gares. - -Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, -chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait -honte au cuisinier de la 11e escouade, qui avait voulu le mettre en -gibelotte.--En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son -poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, -trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il -était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!... - - - - -[Illustration] - -_VIII. Ratu à l'ambulance._ - - -ENFIN, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être -soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais -Ratu s'était mis à ronronner, à se frotter à ses jambes en faisant -une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui -résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses -aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils -eurent apprécié sa politesse et sa propreté. - -Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on -voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut -le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:--«Il sera -bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre -où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.» - -Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la -tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, -semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des -interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, -par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir -Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et -que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un -seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se -mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, -revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:--«Ratu, rends-moi ma balle! -Apporte la balotte!»--et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite -gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait -prise. - -Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une -lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête -contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait -de mère Soupe. - -[Illustration] - -L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et -lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction -de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de -l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant -évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans -le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.--La lettre de mère -Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet -au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si -près l'un de l'autre.--Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère -Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son -lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux -de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, -lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, -qui riait d'un oeil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au -chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans son lit blanc, -était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un bien petit gars! Pour la -première fois, ils se sentaient unis par leur réciproque tendresse, -sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis en rond sur les genoux de -mère Soupe, faisait semblant de dormir, par discrétion, en ronronnant -de béatitude. - -Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. -Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir -avec Ratu; et de douces heures coulaient. - -Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur -apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient -ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main -gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. -Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être -plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de -l'encrier.--Cependant, Mme Gerneron, la tante de Madeleine, causait -avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine -était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante -entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en -qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,--mais il se faisait -vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère... - -Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait -maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire -montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats -l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. -Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et -baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi -les tendres vers de François Coppée: - - ...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur, - Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une soeur, - Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile - Où l'intime bonheur loin des regards s'exile, - La petite maison que voilent les lilas, - Pour la première fois je me suis senti las!...» - - - - -_Apothéose._ - - -Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce -récit, un bien étrange cortège nuptial: - -La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la -croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.--Derrière eux venait -un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en -châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église, -bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui -s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était -douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu -avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à -toutes les épreuves! - -Mme Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, permissionnaire. -Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque Colala, également -permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant une toute petite -fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir un si sensationnel -cavalier. - -Le reste du cortège était composé du major, des dames de la -Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron. - - ANCIENNE MAISON GERNERON, - FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR, - ENTREPRENEUR DE MENUISERIE. - -Telle fut l'inscription que l'on put lire désormais au-dessus de la -porte des réserves de bois où Madeleine avait joué pendant toute son -enfance. Fiquet, réformé, se servait à présent habilement de sa main -gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-maître, qui avait, lui aussi, -connu Madeleine toute gamine, prenaient en amitié le brave petit -Albert. C'était un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais -on l'initiait peu à peu au train-train de la besogne coutumière, et -Fiquet révélait une intelligence et une compétence professionnelle, -que l'on n'eût jamais pu lui soupçonner, étant donnés son âge et sa -modestie. - -[Illustration] - -[Illustration] - -Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on -dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas -quitté Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour -des roses trémières, donnant l'exemple de l'allègre travail régulier. -La France était enfin paisible et l'Europe pacifiée. Les années -passèrent: des berceaux s'étaient ajoutés à ce petit cercle de gens -heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, goûtait un repos glorieux, -sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait -son âge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins -mécaniques, afin de faire rire les bébés de son bien-aimé Fiquet: les -vieux militaires ont toujours adoré les petits enfants! - - Les plus humbles labeurs font la France plus grande: - Nos devoirs scrupuleux - Sont la modeste offrande - Dont le trésor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus. - O coeurs de la Patrie, - Avec idolâtrie - Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs - Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs! - - Marcel MÜLTZER. - - - - - TABLE - - Pages. - - I. La fumée qui miaule 5 - - II. Le baptême de Ratu 10 - - III. Ratu dans la tranchée 17 - - IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat 29 - - V. Ratu fait des prisonniers 34 - - VI. Le concert et l'attaque 42 - - VII. Ratu retrouve Fiquet 50 - - VIII. Ratu à l'ambulance 55 - - Apothéose 60 - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son -chat Ratu, by Marcel Mültzer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - -***** This file should be named 51149-8.txt or 51149-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51149/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Avec les Poilus, Maman la Soupe et son chat Ratu - -Author: Marcel Mültzer - -Illustrator: Raynolt - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51149] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<div class="texte600"> - - <p class="left"><a href="#tnote">Au lecteur</a></p> - - <p class="left"><a href="#table_des_chapitres">Table des chapitres</a></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="600" height="761" /> - <span class="link"><a href="images/x-couverture.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <hr class="small" /> - - <div class="figcenter" style="width: 252px;"> - <img src="images/page-2.jpg" alt="" title="" width="252" height="303" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-2.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p class="poilus">AVEC LES POILUS</p> - - <hr class="small2" /> - - <p class="center"><span class="titletop">Maman la Soupe</span><br /> - <span class="titlebottom">et son chat Ratu</span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 445px;"> - <img src="images/page-3.jpg" alt="" title="" width="445" height="314" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-3.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p class="marcel">Texte par Marcel <span class="smcap">Mültzer</span></p> - - <p class="marcel">Illustrations de <span class="smcap">Raynolt</span></p> - - <p class="roger">R. ROGER et F. CHERNOVIZ, Éditeurs</p> - - <p class="center">95, Boulevard Raspail, PARIS</p> - - <hr class="small" /> - - <p class="center"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> - - <i>26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à XXVI.</i></p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_1" id="ch_1"></a> - <img src="images/page-5a.jpg" alt="" title="" width="600" height="445" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-5a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h1><span class="h1top">Maman la Soupe</span><br /> - <span class="h1bottom">et son chat Ratu.</span></h1> - - <h2>I. <i>La fumée qui miaule.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-5b.jpg" width="241" height="168" alt=""/><span class="firstletter">G</span><span class="smcap">risatre</span> et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: - il ne restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol, - écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là, un pied de table, une cage - tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été - habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs - camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces - ruines.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span></p> - - <p>—«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,—lis ce qu'il y a sur cet écriteau - tombé par terre.»</p> - - <p>Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix:</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-6.jpg" alt="" title="" width="600" height="658" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-6.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Au Rendez-vous des Rigolos.»</p> - - <p>—«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement, - et les pauvres gens ne devaient pas être gais!»</p> - - <p>—«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout - est bien mort!»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> - - <p>—«Attends!—Vois donc cette petite fumée qui monte là-bas!...»</p> - - <p>—«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...»</p> - - <p>—«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!»</p> - - <p>—«La soupe? penses-tu?»</p> - - <p>—«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux - pommes de terre. Ça me donne faim!»</p> - - <p>—«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!»</p> - - <p>—«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a - personne!—Allons voir!»</p> - - <p>Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait.</p> - - <p>—«Nous devenons fous!» dit Roblin.</p> - - <p>—«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des - marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y - a...»</p> - - <p>—«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.—Allons - lui demander notre part!»</p> - - <p>Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée, - entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant - un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où - s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la - fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un - grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros - dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et - glissant vers la marmite des regards attendris.</p> - - <p>La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats:</p> - - <p>—«Bon! c'est des Français!» dit-elle.</p> - - <p>—«Bien sûr! dit Roblin.—On n'est pas des Boches!»</p> - - <p>—«Dame! reprit la femme,—en entendant descendre les marches, je - me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes - assassins?»</p> - - <p>—«Vos enfants?»</p> - - <p>—«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une - vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la - guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.—Voyez ce - qu'ils ont fait de mon pauvre village!»</p> - - <p>—«Pourquoi y restez-vous?»</p> - - <p>—«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je - n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où - sont nés mes enfants.»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p> - - <p>Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il - sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était - point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que, - debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant - au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête - intelligente et caressante.</p> - - <p>—«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu - vas me jeter par terre!—C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier - auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on - trouve en glanant parmi les décombres.»</p> - - <p>—«Il a faim!»</p> - - <p>—«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à - trois.»</p> - - <p>—«A quatre!»</p> - - <p>—«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.—Asseyez-vous sur ces escabeaux: la - soupe est cuite.»</p> - - <p>En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle - fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond - de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir - donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont - l'appétit la ravissait.</p> - - <p>—«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!» - dit Fiquet.</p> - - <p>—«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!»</p> - - <p>—«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?»</p> - - <p>—«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.»</p> - - <p>—«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas - loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les - caves de ce village, comme vous l'avez fait.»</p> - - <p>—«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des - bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont - là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de - charbon; et puis...»</p> - - <p>—«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!»</p> - - <p>—«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.—Allez chercher vos - camarades!»</p> - - <p>—«Alors, à tout à l'heure, Madame.»</p> - - <p>—«Pas Madame!—Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma - soupe qui vous a attirés.—Et vous, comment vous appelez-vous?»</p> - - <p>—«Roblin, Jean-Jacques.»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> - - <p>—«Et vous?»</p> - - <p>—«Albert Fiquet.»</p> - - <p>—«Des parents?»</p> - - <p>—«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis - quincailliers à Orléans, et j'ai deux sœurs, et un frère qui va à - l'école...»</p> - - <p>—«Et vous?»</p> - - <p>—«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet.</p> - - <p>—«Tu... tu n'as personne?»</p> - - <p>—«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à - l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est - venue. Voilà.»</p> - - <p>—«D'où es-tu?»</p> - - <p>—«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.»</p> - - <p>—«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave - femme, la gorge un peu serrée,—puisque tu es menuisier, tu me - raccommoderas ma porte.»</p> - - <p>—«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!—A tout à l'heure!...»</p> - - <p>Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait - s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté - d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats...</p> - - <div class="figcenter3" style="width: 160px;"> - <img src="images/page-9.jpg" alt="" title="" width="160" height="266" /> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_2" id="ch_2"></a> - <img src="images/page-10a.jpg" alt="" title="" width="600" height="351" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-10a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h2><i>II. Le baptême de Ratu.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-10b.jpg" width="244" height="186" alt=""/><span class="firstletter">P</span><span class="smcap">eu à peu</span>, les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café, - du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du - sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels - la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même - bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient - charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens - métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage. - Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons - d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les - chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs - vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans - les caves.</p> - - <p>Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin - s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques - camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave - femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle - nourriture, mais les soldats <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> bénéficiaient de fins régals, car - leur cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon - bleu.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-11.jpg" alt="" title="" width="600" height="704" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-11.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> - - <p>On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. - Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air - précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec - défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, - disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les - fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, - mais l'œil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait - retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves de - l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de sardines - sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, des - petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là où - s'était élevée la mercerie de M<sup>lle</sup> Fafelle, quelle utile récolte - d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars - démunis de tant de choses essentielles!</p> - - <p>Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre - vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que - bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un - air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de - s'être acquitté d'une tâche difficile.</p> - - <p>A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer - les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne - savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, - comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il - participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa - part de toutes les bombances.</p> - - <p>Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était - la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et - maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et - cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet - ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une - cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.</p> - - <p>... Qu'il n'avait jamais eu?—Un jour, en revenant d'un de ses voyages - de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de - Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et - les yeux bleus se regardaient mystérieusement.</p> - - <p>—«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a - faussé compagnie?»</p> - - <p>—«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis - je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> - - <p>—«Qu'est-ce qui est drôle?»</p> - - <p>—«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un - chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses - yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui - qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus - vieux que moi!—C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait - songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»—Je croyais qu'il lisait - dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage, - sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon - berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au - sucrier...»</p> - - <p>—«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.»</p> - - <p>—«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu - à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur - mes genoux.»</p> - - <p>—«Et moi aussi, en te voyant là, il me semble que le passé est encore - vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta - carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite, - mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte, - pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait - miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!»</p> - - <p>Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir - durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village - reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des - caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la - pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé.</p> - - <p>—«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la - Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village. - Connaissez-vous le chemin?»</p> - - <p>—«Je connais tout le pays; j'allais acheter les œufs dans les - fermes avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.»</p> - - <p>—«Où est votre carriole?»</p> - - <p>—«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener - trois marmots et sa vieille mère paralysée.»</p> - - <p>—«Il faut donc partir à pied.»</p> - - <p>—«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.»</p> - - <p>—«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous - mettre en sûreté.»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p> - - <p>—«A quoi bon?»</p> - - <p>—«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de - la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit - tressaillir la pauvre femme.—Puisque j'ai une maman, continua Fiquet, - je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.»</p> - - <div class="floatleft" style="width: 300px"> - <img src="images/page-14.jpg" alt="" title="" width="300" height="496" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-14.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Pour quoi faire?»</p> - - <p>—«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.»</p> - - <p>Alors, la mère Soupe ne résista plus.</p> - - <p>—«Et Mimi? reprit-elle,—voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je - emmener cette malheureuse bête?»</p> - - <p>—«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;—il - est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai - dans ma musette.»</p> - - <p>—«Tu veux emmener Mimi à la guerre?»</p> - - <p>—«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a - tant de rats!»</p> - - <p>—«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!»</p> - - <p>—«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!»</p> - - <p>—«Allons, faites-en un chat de guerre!»</p> - - <p>—«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut - lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!»</p> - - <p>—«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> - - <div class="figcenter2" style="width: 600px;"> - <img src="images/page-15.jpg" alt="" title="" width="600" height="751" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-15.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?—Il ne tourne - <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> pas la tête.—Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a - entendu!—Ratu! il vient! il veut bien de ce nom-là.—Mimi, c'est son - petit nom pour les dames, et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de - même sa marraine de guerre!»</p> - - <p>—«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en - t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...»</p> - - <p>La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa - affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer, - puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit - tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque - humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une - larme et d'un adieu.</p> - - <p>Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait - parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et - contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la - fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle - avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et - les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse, - et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman, - parce qu'il ressemblait un peu à son cadet...</p> - - <p>—«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.»</p> - - <p>—«On va vous faire escorte le plus loin possible!»</p> - - <p>—«Avec Ratu!»</p> - - <p>—«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec - moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.»</p> - - <p>—«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite - ficelle.»</p> - - <p>Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du - bois. On ne pouvait aller au delà. Toute l'escouade voulut l'embrasser - et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue - par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir - s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là-bas, - là-bas...</p> - - <p>Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en - aller la bonne vieille,—Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête, - et cria distinctement:</p> - - <p>—«Marraine! Marraine!»</p> - - <p>—«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que - l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant.</p> - - <p>—«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span></p> - - <p>—«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec - émerveillement.</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 500px;"> - <img src="images/page-18.jpg" alt="" title="" width="500" height="585" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-18.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est - trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme. - C'est du demi-monde que ce chat-là.»</p> - - <p>—«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite - voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon.</p> - - <p>—«Quel chat! dit Le Kerkellen,—il trouve qu'on oublie trop tôt la - pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.»</p> - - <p>—«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.—Que va-t-elle devenir, - toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman - qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.»</p> - - <p>—«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal - Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!»</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_3" id="ch_3"></a> - <img src="images/page-19a.jpg" alt="" title="" width="600" height="689" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-19a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h2><i>III. Ratu dans la tranchée.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-19b.jpg" width="248" height="184" alt="" /><span class="firstletter">B</span><span class="smcap">ientôt</span>, la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le - front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de - première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans - la musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> voulait voir le - paysage, il criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la - musette, pour que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors - commode de lui donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de - le distraire un peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient - compris que le mot: marraine, n'était pas spécialement réservé à la - mère Soupe. C'était un cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, - signifie: «Où es-tu? Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que - l'amitié inquiète. Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet - n'était pas là, mais c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner - tardait un peu trop.</p> - - <p>Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite - ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de - branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les - environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait - pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et - de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite - tache noire, si chère à la 2<sup>e</sup> escouade.</p> - - <p>—«Le voilà!» s'écria quelqu'un.</p> - - <p>—«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les - buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la - théorie du service en campagne!»</p> - - <p>—«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est - haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en - acquitte bien: Regarde comme il trotte!»</p> - - <div class="figcenter2" style="width:454px;"> - <img src="images/page-20.jpg" alt="" title="" width="454" height="340" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-20.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«C'est égal! Si les Boches le voyaient!»</p> - - <p>Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa - tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui...</p> - - <p>Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la - balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit - besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu - n'eut plus peur de rien. <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu - l'honneur d'une balle, spécialement tirée pour lui.</p> - - <p>Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son - mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons - d'armes.</p> - - <p>—«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,—sous - les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec - tranquillité! Quel Ratu!»</p> - - <p>—«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa - gueule?»</p> - - <p>Ce que c'était?—C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que - Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa - fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait - conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là.</p> - - <p>Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit.</p> - - <p>—«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?»</p> - - <p>—«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le - Kerkellen;—il nous apporte un bouchon pour nos bouches!»</p> - - <p>—«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des - bouchons en guise de rata!»</p> - - <p>—«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous - ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend - ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce - bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans - une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le - reste!»</p> - - <p>—«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!»</p> - - <p>C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en - voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais - c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: - Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui - fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, car - Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui faire - chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, qu'il - dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. Bref, - Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir hommes - et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il rapporta, - de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou des navets, - qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs de culture - abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de promenade - mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> Fiquet, son - butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer - barbelés.</p> - - <p>Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11<sup>e</sup> vint faire une scène - affreuse à la 2<sup>e</sup> escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte!</p> - - <p>—«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus - fier qu'indigné.—Quel carottier que notre Ratu!»</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-22.jpg" alt="" title="" width="600" height="450" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-22.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>La 2<sup>e</sup> escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement - une carotte à la 11<sup>e</sup>, pour que les choses se passassent honnêtement, - et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier - était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des - phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de - légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les - carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher - les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que - Ratu feignit de ne pas comprendre.</p> - - <p>Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, - faisait <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> partie de la 1<sup>re</sup> escouade, pas très éloignée de la - 2<sup>e</sup>, et le cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit - camarade à quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans cœur comme - son collègue de la 11<sup>e</sup>. De temps en temps, principalement aux heures - des repas, on entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu - connaissait bien:</p> - - <div class="poem margin240"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">—«La mont'ras-tu</span><br /> - <span class="i2">La côte, Ratu?</span><br /> - <span class="i4">Ta ra ta ta</span><br /> - <span class="i2">T'auras du rata!»</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Et un peu après venait le second couplet:</p> - - <div class="poem margin240"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">—«L'auras-tu,</span><br /> - <span class="i4">Ratu</span><br /> - <span class="i2">Ton rata?</span><br /> - <span class="i4">Ratu,</span><br /> - <span class="i2">Que fais-tu?</span><br /> - <span class="i4">Ratu,</span><br /> - <span class="i2">Que fais-tu?...»</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait - ainsi:</p> - - <div class="poem margin240"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">—«Et Ratu</span><br /> - <span class="i4">Rata</span><br /> - <span class="i2">Son rata!»</span><br /> - </div> - </div> - - <p>D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de - la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la - voix perçante du méchant cuisinier de la 11<sup>e</sup>, ajoutant à la chanson - une strophe bien inquiétante:</p> - - <div class="poem margin240"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">—«Turlututu!</span><br /> - <span class="i2">Plus de Ratu!</span><br /> - <span class="i0">Qui qu'a vu Ratu?</span><br /> - <span class="i2">Plus de Ratu,</span><br /> - <span class="i4">Car de Ratu</span><br /> - <span class="i0">J'ai fait du rata!»</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient - de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les - champs, mais point dans les tranchées françaises?</p> - - <p>—«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!»</p> - - <p>—«Gare au cuistot, en ce cas!»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p> - - <p>—«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de - l'ennemi.»</p> - - <p>—«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en - troisième ligne.»</p> - - <p>—«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut - trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.»</p> - - <p>A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant - le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de - terre? cela semblait bien lourd!</p> - - <p>—«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend - tout!—C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu - que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...»</p> - - <p>—«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.»</p> - - <p>—«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de - terre?»</p> - - <p>—«Alors quoi? dit Roblin,—il veut une bague?»</p> - - <p>—«Presque!—Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en - aluminium, pour que la 11<sup>e</sup> escouade et les autres voient bien, s'ils - l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un - chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»</p> - - <p>Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut - gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:</p> - - <table summary="plaque" border="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="50%;" /> - <col width="50%;" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdctop">RATU</td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">LES COPAINS</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">CHAT DE GUERRE</span></td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">SONT PRIÉS</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">1</span><sup>er</sup> <span class="smcap2">POILU A LA 2</span><sup>e</sup> <span class="smcap2">ESCOUADE</span></td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">DE NOUS RAPPORTER RATU,</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">3</span><sup>e</sup> <span class="smcap2">SECTION, </span><span class="smcap2">3</span><sup>e</sup> <span class="smcap2">COMPAGNIE </span></td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">S'IL SE PERD.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">168</span><sup>e</sup> <span class="smcap2">D'INFANTERIE</span></td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">NOUS RÉPONDONS</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">SECTEUR 48.</span></td> - <td class="tdctop"><span class="smcap2">POUR RATU.</span></td> - </tr> - </tbody> - </table> - - <p>On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et - de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium - bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si - spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure - l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de - la 11<sup>e</sup>, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été - dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y - laisser tomber, <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême - de son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au - repos pendant un mois.</p> - - <p>Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra - aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son - nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait - consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait - point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses - victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère - noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour - voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait - à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le - remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait - avec ravissement.</p> - - <p>Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée - dans une ferme démolie. La 2<sup>e</sup> avait la garde du drapeau, qu'on avait - installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades - dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs - de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages - flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint - s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger - les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? - Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la - silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la - clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet - crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le - drapeau, le foyer, un chat?...</p> - - <p>Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:</p> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanza"> - <span class="i16"><i>Le feu</i></span><br /><br /> - <span class="i0">Je suis le feu qui danse et qui répand la joie.</span><br /> - <span class="i0">Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts,</span><br /> - <span class="i8">Déjà les hommes vénéraient</span><br /> - <span class="i8">L'alerte flamme qui rougeoie</span><br /> - <span class="i0">Et rôtit le repas longuement espéré.</span><br /> - <span class="i0">Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire</span><br /> - <span class="i8">Fait de trois pierres sur la terre,</span><br /> - <span class="i8">Déjà pour eux était sacré.</span><br /><br /> - <span class="i16"><i>Le chat.</i></span><br /><br /> - <span class="i0">Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière</span><br /> - <span class="i0">Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron</span><br /> - <span class="i0">Se marie en sourdine aux chansons coutumières</span><br /> - <span class="i8">De l'eau qui bout dans le chaudron.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> - <span class="i0">Que les traditions sont pour moi vénérables!</span><br /> - <span class="i0">La pierre du foyer est tout mon horizon;</span><br /> - <span class="i0">Un culte habite seul mon cœur impénétrable:</span><br /> - <span class="i8">L'amour fervent de la Maison.</span><br /><br /> - <span class="i16"><i>Le drapeau.</i></span><br /><br /> - <span class="i0">Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,</span><br /> - <span class="i10">De modestes fumées</span><br /> - <span class="i0">Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs,</span><br /> - <span class="i10">Emportent, résumées,</span><br /> - <span class="i0">Les intimes vertus des honnêtes logis...</span><br /> - <span class="i10">Que de forces morales,</span><br /> - <span class="i0">Efforts quotidiens d'humbles cœurs élargis,</span><br /> - <span class="i10">Montent dans ces spirales</span><br /> - <span class="i0">Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!</span><br /> - <span class="i10">Vous êtes rassemblées,</span><br /> - <span class="i0">Ames de mon pays, franches comme des fleurs,</span><br /> - <span class="i10">Dans ma vaste envolée!</span><br /> - <span class="i0">En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,</span><br /> - <span class="i10">Souriants et sévères,</span><br /> - <span class="i0">Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux</span><br /> - <span class="i10">Persiste et persévère.</span><br /> - <span class="i0">Le passé merveilleux dont vous êtes issus</span><br /> - <span class="i10">Palpite dans mon aile,</span><br /> - <span class="i0">O mes fils!—Défendez le glorieux tissu</span><br /> - <span class="i10">De la France éternelle!</span><br /><br /> - <span class="i16"><i>Le soldat.</i></span><br /><br /> - <span class="i8">Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi</span><br /> - <span class="i8">Tout ce que j'aime vit et bouge,</span><br /> - <span class="i8">Je te donne mon beau sang rouge</span><br /> - <span class="i8">Comme les tuiles de mon toit.</span><br /> - <span class="i8">Je te donne mon âme blanche</span><br /> - <span class="i8">Comme la neige aux champs frileux.</span><br /> - <span class="i8">Je te donne mon rêve bleu</span><br /> - <span class="i8">Comme le ciel d'un beau dimanche.</span><br /> - <span class="i8">Je me consacre et j'obéis</span><br /> - <span class="i8">A l'orgueil d'être un point infime</span><br /> - <span class="i8">De ta trame ardente et sublime,</span><br /> - <span class="i8">Drapeau vivant de mon pays!</span><br /> - </div> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-27.jpg" alt="" title="" width="600" height="772" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-27.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> - - <h2><a name="ch_4" id="ch_4"></a><i>IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-29a.jpg" width="230" height="157" alt="" /><span class="firstletter">T</span><span class="smcap">out</span> de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,» - dit Le Kerkellen.</p> - - <p>—«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1<sup>re</sup> escouade - qui se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet.</p> - - <p>—«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà - dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on - nous oublie, et la 1<sup>re</sup> escouade s'approprie notre chocolat.»</p> - - <p>—«Si quelqu'un allait le réclamer?»</p> - - <p>—«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1<sup>re</sup> - escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous - laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps - en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet - n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.»</p> - - <p>—«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait - besoin de chocolat.»</p> - - <div class="floatright" style="width: 288px"> - <img src="images/page-29b.jpg" alt="" title="" width="288" height="187" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-29b.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de - la 1<sup>re</sup> escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et - va tous les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il - pourrait porter un mot d'écrit.»</p> - - <p>—«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal.</p> - - <p>Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un - consentement.—Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal - écrivit:</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> - - <p>«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez - de chocolat disponible, aux poilus de la 2<sup>e</sup> escouade. Signé: Caporal - Bigeois.»</p> - - <p>Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour - intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec - une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut - fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts - de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette - devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.</p> - - <p>Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; - mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces - persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi - chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il - comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au - seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau - vers l'abri de la 2<sup>e</sup> escouade, il comprit que c'était là qu'il devait - aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, - portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son - moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup - d'œil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:—«Que c'est - bête, les hommes!—Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, - je peux bien faire ça pour eux!»—Et puis il se mit à trotter comme un - lapin...</p> - - <p>Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de - chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant - stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri.</p> - - <p>Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit - bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux - brillants.</p> - - <p>—«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et - ils ont gardé la musette!»</p> - - <p>—«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son - collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la - musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la - ficelle et le chocolat viendra.»</p> - - <p>Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez - malaisé à attirer par la prise d'air:—«Faut croire qu'il y a beaucoup - de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres.</p> - - <p>Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, - chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous.</p> - - <p>—«Quel drôle de chocolat!»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-31.jpg" alt="" title="" width="600" height="704" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-31.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!»</p> - - <p>—«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!»</p> - - <p>Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de - bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, - d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, - ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, - un autre paquet de chiffons...</p> - - <p>—«C'est un poilu qu'ils nous envoient!»</p> - - <p>—«C'en est un de la 1<sup>re</sup> escouade, qui vient lui-même, par - politesse, nous apporter le chocolat!»</p> - - <p>—«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! - Il doit avoir la musette et le chocolat!»</p> - - <p>Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, - un corps <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de - terre et les touffes de gazon!</p> - - <p>Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde - poussa un cri de colère:</p> - - <p>—«Un nègre!»</p> - - <p>—«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?»</p> - - <p>—«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils - sont soldats comme nous!»</p> - - <p>—«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?»</p> - - <p>Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques - horions:</p> - - <p>—«C'est li!»—dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le - considérait avec son air le plus sérieux.</p> - - <p>—«Quoi lui?»</p> - - <p>—«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.»</p> - - <p>—«Quoi, Fafandou?»</p> - - <p>—«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...»</p> - - <p>—«Qu'est-ce que c'est que tout ça?»</p> - - <p>—«Ça, c'est ça!»—répondit modestement le nègre en se désignant - lui-même.</p> - - <p>—«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme - chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.»</p> - - <p>—«Colala?»</p> - - <p>—«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!»</p> - - <p>—«Pauvre Colala!»</p> - - <p>—«D'où que tu viens?»</p> - - <p>—«Guet-n'dar.»</p> - - <p>—«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?»</p> - - <p>—«Sinigal.»</p> - - <p>—«C'est chez les Turcs?»—demanda Bigeois qui n'était pas très fort en - géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec - mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son - histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être.</p> - - <p>—«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1<sup>re</sup> escouade, de - se débarrasser sur nous de leur nègre!»</p> - - <p>—«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre - de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p> - - <p>—«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. - C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela - qu'il nous l'a amené.»</p> - - <div class="floatright" style="width: 318px"> - <img src="images/page-33.jpg" alt="" title="" width="318" height="305" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-33.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit - museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, - pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et - un air un peu dégoûté.</p> - - <p>—«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un - négro comme toi!»</p> - - <p>—«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas - vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!—Pauvre Colala! - pas mangé beaucoup!»</p> - - <p>—«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie - chercher de quoi bouffer!—Ça doit avoir toujours faim, un grand corps - comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!—Enfin, tu auras ta part - aussi, puisque Ratu t'a invité!»</p> - - <p>—«Li, chef?» demanda Colala avec respect.</p> - - <p>—«Je te crois! C'est le général!»</p> - - <p>Précipitamment, le grand diable noir épouvanté, se mit debout, fit le - salut militaire au petit diablotin noir assis par terre, qui ne le lui - rendit pas, et l'escouade éclata de rire. Alors le bon Colala se mit à - rire aussi, de toutes ses dents blanches, soit qu'il eût compris qu'on - se moquait de lui, soit qu'il fût content de voir qu'on l'accueillait - avec gaîté.</p> - - <p>Et c'est ainsi que la 2<sup>e</sup> escouade se passa de chocolat, mais acquit un - camarade de plus.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_5" id="ch_5"></a> - <img src="images/page-34a.jpg" alt="" title="" width="600" height="540" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-34a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h2><i>V. Ratu fait des prisonniers.</i></h2> - - <div class="floatright2" style="width: 158px"> - <img src="images/page-34b.jpg" alt="" title="" width="158" height="268" /> - </div> - - <p>Un jour, le caporal Bigeois, Ratu, Fiquet, Roblin, Le Kerkellen et - les autres poilus de l'escouade, étaient allés faire une patrouille - en avant des tranchées de première ligne.—Selon son habitude, Ratu - trottinait, tantôt à côté de l'un, tantôt à côté de l'autre: il suivait - de l'œil le vol des mouches, et semblait humer avec plaisir l'odeur - de l'air où déjà perçait un peu de printemps. Les soldats marchaient - silencieusement, scrutant du regard le moindre pli de terrain, et - sondant de leurs baïonnettes les creux du sol envahis de ronces, où - quelque Allemand aurait pu se mettre en embuscade.</p> - - <p>—«Il est temps de rentrer,» dit le caporal Bigeois.</p> - - <p>—«Où est donc Ratu?» demanda Fiquet.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> - - <p>Pas de Ratu! On l'appelle, sans pourtant trop élever la voix, car on - est à proximité des lignes ennemies: on s'attend à le voir surgir de - derrière une motte de terre, ou bondir hors d'un trou d'obus:... Rien - ne bouge. Pas de Ratu.</p> - - <p>—«Bah! s'écrie Bigeois, voulant rassurer ses hommes dont le morne - silence prouve l'inquiétude,—c'est l'heure de la soupe, Ratu nous a - devancés vers la tranchée; nous allons le trouver attablé à sa gamelle.»</p> - - <div class="floatright" style="width: 231px"> - <img src="images/page-35a.jpg" alt="" title="" width="231" height="199" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-35a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Pas plus de Ratu dans la tranchée que par les champs. Ce jour-là, la - gamelle paraît bien amère, et les parties de cartes sont sans intérêt. - On tend l'oreille à chaque instant, croyant toujours entendre de loin - un petit miaulement bien connu, qui veut dire: «Me voilà!»—Mais Ratu - ne revient pas!</p> - - <p>Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle - besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela - ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.—Là, - trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur - détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser - bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs - lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français.</p> - - <div class="floatleft" style="width: 447px"> - <img src="images/page-35b.jpg" alt="" title="" width="447" height="414" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-35b.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Ils ont grand' faim. Leur mauvais <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> pain s'épuise. Ils parlent - tout bas, de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt - ils n'ont même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, - farouches, attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?—Il faudrait - quitter ce trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant - déguerpir, les Français les cribleraient de balles: ce serait la mort - certaine. Mieux vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre - leur régiment, si orgueilleux au commencement de la guerre, si las - aujourd'hui? Où sont les hymnes triomphales du début, les grandioses - bombances dans les villages incendiés, où l'on était à la fois ivre - de vin, ivre de la certitude qu'une victoire colossale et immédiate - attendait les maîtres du monde?—Aujourd'hui, les maîtres du monde - ont l'oreille basse. La lutte se prolonge, chaque jour la victoire - est plus lointaine: tous les compagnons de la mobilisation ont été - tués. On a reculé. On se cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas - chassés; on est même bien fatigué de se cramponner; on n'en a presque - plus la force: mal nourris, on n'ose plus croire aux belles paroles - que les chefs jettent d'un air hargneux. Ils prétendent qu'on est - victorieux partout, sur tous les fronts. Alors, pourquoi sont-ils si - furieux, pourquoi recule-t-on, ayant de plus en plus faim? Quand on - est victorieux, la guerre est terminée; la guerre dure, c'est donc - qu'on n'a pas la victoire, que les chefs mentent, que l'on ne peut plus - croire à rien. Les lettres du pays ne parlent que de misère, de famine, - de fusillades dans les rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à - manger où la bière et la choucroute étaient si succulentes, où il était - si doux de jouer des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que - la femme et les enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! - Délicatesses! Charcuteries!...</p> - - <p>—«Miaou!»</p> - - <p>—«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement.</p> - - <p>—«C'est un chat qui miaule!» répond Karl.</p> - - <p>—«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, - avec de la gelée de groseille.»</p> - - <p>—«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl.</p> - - <p>—«Mais on a le chat.»</p> - - <p>—«On ne l'a pas non plus.»</p> - - <p>—«Essayons de l'attraper. Je vois son nez, là-haut, entre deux - feuilles de bardane.»</p> - - <p>—«Petit ange, douce petite fleur du bon Dieu! Viens voir tes amis bien - <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> gentils!» chantonne Hans doucement, de sa voix la plus câline et - la plus engageante, en tendant son reste de pain moisi vers Ratu.</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-37.jpg" alt="" title="" width="600" height="778" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-37.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Ratu saute dans le petit poste. Pour le laisser s'approcher, les - soldats s'écartent du pain posé sur le sol.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> - - <p>Ratu sent le pain. Cette odeur lui semble abominable, presque - inconvenante. Il se met à gratter autour du pain, et le cache - pudiquement.</p> - - <p>—«Qu'est-ce qu'il croit donc que tu lui offres!» demande Fritz.</p> - - <p>—«C'est pourtant du pain KK!» répond Hans, étonné.</p> - - <p>—«Il est bien difficile!—Nous en mangeons, nous!»</p> - - <p>—«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme - il est râblé!»</p> - - <p>—«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, - empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé.</p> - - <p>—«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une - plaque d'identité?»</p> - - <p>—«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.»</p> - - <p>—«Es-tu sot, pour un Poméranien!—Si on le mange, ça nous fera un seul - bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: - juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim - après ce suave morceau délicat, cette friandise!—Tandis qu'en ne le - mangeant pas...»</p> - - <p>—«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation.</p> - - <p>—«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au - monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, - et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, - comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît - les soldats.»</p> - - <p>—«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» - reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre.</p> - - <p>Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas - entendu:—«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa - médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de - civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des - Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont - tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là - est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?—Eh - bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin - de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des - bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule - pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?»</p> - - <p>—«Voilà une idée splendide, Karl!» s'écrièrent Hans et Fritz en extase.</p> - - <p>—«Seulement, on serait prisonniers!» ajouta Hans.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> - - <p>—«Prisonniers gros et rouges, à l'abri du 75, ce n'est pas être - prisonniers!» répondit Karl.</p> - - <p>—«C'est être heureux comme dans le ciel!» gazouilla Fritz.</p> - - <p>—«Et puis nous serions sûrs de revoir un jour les buffets de nos - salles à manger!»</p> - - <p>—«Mais comment nous rendre? Vois-tu qu'on se trompe de côté, - et qu'on retombe entre les pattes de Herr lieutenant Otto von - Schlassenkornenflüth, qui nous brûlera la cervelle pour n'avoir pas - rejoint plus tôt!... Il nous faudrait un guide pour trouver les - Français!»</p> - - <p>—«Le voilà!» dit Karl.</p> - - <p>Il s'était approché de Ratu, qui, méfiant, trouvant bien osées les - énormes mains qui prétendaient le toucher, avait sorti ses griffes et - levé sa patte, regardant droit dans les yeux Karl interloqué.</p> - - <p>Karl, pour ne pas mettre en fuite le chat, et tout son espoir avec lui, - se contenta de lire la plaque d'aluminium:—«2<sup>e</sup> escouade, secteur 48» - s'écria-t-il,—c'est écrit en français!—Puisqu'il est venu jusqu'ici, - il saura bien retrouver ses patrons. Nous le suivrons quand il sortira, - d'assez près pour ne pas le perdre, d'assez loin pour ne pas le gêner, - et en nous dissimulant le plus possible!»</p> - - <p>Ratu en avait assez, d'entendre parler allemand. Il s'était levé, - flairait un peu partout, d'un air dégoûté. Les trois soldats se - laissaient renifler sans oser bouger, puisque Ratu était le secours - providentiel qui pouvait les sauver à jamais. Évidemment, ils - risquaient de recevoir en route des balles françaises ou allemandes, - mais ce n'était qu'un petit moment à passer, qui serait suivi - d'innombrables gamelles débordantes de graisse, dégustées en sécurité!!!</p> - - <p>Ratu terminait son inspection. Il regarda vers le chemin qu'il avait - pris pour descendre dans le petit poste,—et d'un bond, fut dehors...</p> - - <p>Fiquet, Bigeois, Roblin et les autres soldats étaient bien tristes, - sans leur petit compagnon, dont l'intelligence et les gambades - faisaient la joie de la tranchée. Comme il leur manquait!</p> - - <p>—«Te rappelles-tu, Roblin, qu'il prédisait le temps sans jamais - se tromper? Quand il passait sa patte derrière son oreille en se - débarbouillant, on était sûr d'avoir de la pluie. Où est-il, notre - pauvre petit baromètre?»</p> - - <p>—«Et comme il jouait bien à Colin-Maillard! On mettait les masques - contre les gaz asphyxiants, et il savait toujours reconnaître son - Fiquet, malgré sa figure de carnaval! C'était un si bon garçon de chat!»</p> - - <p>Fiquet ne quittait plus le périscope qu'il s'était fabriqué avec des - bouts de <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> bois et des cassons de miroir. Il regardait, mais comme - sœur Anne, ne voyait rien venir.</p> - - <p>Tout à coup, il frémit:—«Qu'est-ce qui nous arrive là???»—Tout le - monde regarda.—«Ça m'a bien l'air de Boches qui font «kamarades», mais - devant, il y a quelque chose de noir qui trottine!...»</p> - - <p>—«C'est lui!» dit Bigeois.</p> - - <p>—«C'est notre Ratu! s'écria Le Kerkellen,—Je vous le disais bien - qu'il était trop rusé pour se laisser prendre! Au lieu d'être pris, - c'est lui qui prend!»</p> - - <p>—«V'là qu'il fait des prisonniers, à cette heure!... Ratu a fait des - prisonniers!!!»—Cela courut de tranchée à tranchée, passa par les - boyaux de communication, gagna les postes d'écoute, et je crois bien - que sur toute la ligne du front, de Belgique en Alsace, on sut la - prouesse de Ratu.</p> - - <p>C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue - en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment - levés.—Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un - petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un œil narquois, ou - bien il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant - lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois - Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce - lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient - s'empêcher de penser:—«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que - nous!»</p> - - <p>Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: - C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en - voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien - restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce - fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de - toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.</p> - - <p>—«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine.</p> - - <p>—«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»</p> - - <p>—«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été - proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une - pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»</p> - - <p>—«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. - C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien - travaillé pour un chat.»</p> - - <p>—«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»</p> - - <p>Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un - joujou <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à - la 2<sup>e</sup> escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque - d'identité.</p> - - <p>Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du - petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement - dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,—il - s'ennuie,—il veut sa gamelle!»—selon que le drelin din din était - allegro, ritenuto, ou agitato.</p> - - <p>Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car - chaque escouade tint à offrir la sienne,—si bien que Ratu, le - héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses - indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.</p> - - <div class="figcenter3" style="width:364px;"> - <img src="images/page-41.jpg" alt="" title="" width="364" height="268" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-41.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> - - <h2><a name="ch_6" id="ch_6"></a><i>VI. Le concert et l'attaque.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-42a.jpg" width="219" height="156" alt="" /><span class="firstletter">O</span><span class="smcap">n</span> était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes. - Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit - beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut - improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches - sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit - l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent - pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu, - il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise - de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement, - d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.</p> - - <div class="floatright" style="width: 219px"> - <img src="images/page-42b.jpg" alt="" title="" width="219" height="478" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-42b.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes - volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec - un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et - de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il - jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et - toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe - d'une baïonnette.—Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un, - garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, - électricien du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par - ordre du Kaiser, lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le - moral de la France. Les réponses de la marraine flottaient entre - Corneille et Cambronne. Sa toilette était superbe: un panier empanaché - de poireaux pour chapeau, elle étalait sur les cerceaux d'une cage à - poulets, les bergers et les bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis - courte-pointe, devenue robe d'une suprême élégance.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> - - <p>Ensuite, des athlètes en caleçons firent de mirobolantes acrobaties, - et vint le tour des chanteurs. Les uns savaient chanter, les autres - ne savaient pas. Ils eurent tous énormément de succès. Les refrains - étaient répétés en chœur, c'était magnifique.</p> - - <p>Le bon Colala tint absolument à être du concert:—«Moi, savoir chansons - Sinigal! Beaux chansons! Beaux tam-tams! Bamboulas jolies!»—Pour - se mettre en costume national, il voulut se déshabiller. On lui fit - comprendre qu'il ne pouvait pas mettre le costume complet, par respect - pour les officiers. Alors il s'affubla de restes de plumeaux, se fit un - jupon de mouchoirs à carreaux obligeamment prêtés par les camarades, et - prenant pour tam-tam une vieille bassine, il commença une interminable - chanson indigène, entrecoupée de «Kéou, toubabs!» (bonjour, blancs!) et - de danses étranges, piétinements rythmés, accompagnés de cris stridents - et modulés. La commère ne put se tenir de lui faire vis-à-vis, et la - bamboula devenait frénétique et gagnait les spectateurs, <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> quand, à - la porte de la grange, un soldat parut, un peu pâle, et s'écria:</p> - - <p>—«On vient de téléphoner: les Boches attaquent, les nôtres demandent - du renfort!»</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-43.jpg" alt="" title="" width="600" height="767" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-43.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Tout le monde bondit au dehors: le Kaiser, le clown, les acrobates, la - commère, Colala, Ratu, les officiers, le public, chacun regagnait sa - cagna, prenait ses armes, son sac, et se harnachait tout en courant. - Je vous assure qu'on ne perdit pas de temps; comme on était, on - vola au secours des camarades: les athlètes tâchaient de remettre - leurs pantalons en marchant, Colala s'efforçait de sangler son sac - qui glissait sur sa peau nue, la commère oubliait qu'elle avait des - poireaux sur la tête, et le bras du Kaiser avait repoussé. Quant au - clown, il criait:—«Les Boches vont me prendre pour le choléra, je vais - leur fiche la frousse, rien qu'avec ma figure de massacre!»</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-45.jpg" alt="" title="" width="600" height="374" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-45.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>D'un saut, Ratu avait pris sa place de combat dans la musette de - Fiquet. Il ouvrait de grands yeux, s'étonnant, puis s'inquiétant de - ce qu'il entendait: quels bruits étranges volaient de toutes parts, - quels coups sourds ou déchirants faisaient sauter son cœur? Pourquoi - Fiquet ne s'arrêtait-il pas de courir? C'était désagréable d'être - secoué si longtemps. Fallait-il avoir peur de ce tintamarre, ou se - rassurer? Peut-être était-ce le concert qui continuait. En somme, le - principal, pour Ratu, c'était d'être avec Fiquet, tout contre lui, - entourés des camarades de l'escouade, dont il reconnaissait les voix:</p> - - <p>—«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus, - et des vrais! Haut les cœurs et vive la France!»—Cela, c'était le - caporal Bigeois qui le criait.</p> - - <div class="poem margin200"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">—«Kouli, Kouli, panpan,</span><br /> - <span class="i2">Timèlè, boum boum,</span><br /> - <span class="i2">Vilains Kapouts, vélà Colala!</span><br /> - <span class="i2">Boum boum, pan pan, zig, zig!»</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires - nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est - arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on - continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de - chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements, - roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches - de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables - et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme - ininterrompu?</p> - - <p>La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre - <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire: - toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan - vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les - musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des - reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de - fumée grise, ou rousse, ou noire...</p> - - <div class="floatright" style="width: 451px"> - <img src="images/page-47.jpg" alt="" title="" width="451" height="281" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-47.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si - près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons - et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du - dos: Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut - être le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre - son Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, - solidement agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet - n'en savent rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de - Fiquet le rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, - en poussant tendrement son petit museau contre cette joue et cette - oreille, et, vraiment oui,... en commençant un timide ronron!—Mais, - badaboûm, zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! - Les bruits sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses - oreilles tournent éperdument dans toutes les directions, comme des - girouettes affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents - qui sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir - les êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne - plus, il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les - disques de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, - tantôt tendues vers une détonation, toute proche.—Rrrra-boum!—Cette - fois, c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce - qu'il fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> - du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent, - de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers qui - vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis, qui ne - s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet: partout - des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine de se - sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est remonté - sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne s'aperçoit - de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle, il - s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose plus - le caresser du <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend - un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées, - les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:—«Le - jour de gloire est arrivé!...»—Ratu devient plus calme, puisque Fiquet - chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter - d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et - puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant - la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier - qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en - sa monture.—Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore - un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en - même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus - comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et - regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule...</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-48.jpg" alt="" title="" width="600" height="719" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-48.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de - devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres - vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants - s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus - devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres, - c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie, - si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si - l'on en meurt,—c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et - Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il - n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement. - Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien. - Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de - raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui - court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne - sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le - sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde - tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés, - blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est - extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu, - coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis - qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore - plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les - yeux de hibou lancent des éclairs...</p> - - <p>Pour la seconde fois, Ratu fait des prisonniers, mais cette fois, c'est - avec l'aide de Colala.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_7" id="ch_7"></a> - <img src="images/page-50a.jpg" alt="" title="" width="600" height="404" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-50a.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h2><i>VII. Ratu retrouve Fiquet.</i></h2> - - <p class="noindent"><img class="imagelettrine" src="images/page-50b.jpg" width="224" height="156" alt="" /><span class="firstletter">A</span><span class="smcap">près</span> avoir refoulé les Allemands bien au delà des lignes dont ils - étaient partis, après avoir nettoyé et retourné leurs tranchées, on - s'y installa sommairement, et l'on se compta. Beaucoup manquaient - à l'appel. Fiquet avait disparu. Le caporal Bigeois dit à - Colala:—«Qu'est-ce que tu as là, sur le dos?»—Cette loque noirâtre, - ratatinée sur le sac, c'était Ratu, comme diminué de volume; Ratu était - resté accroché à Colala, qui l'avait rapporté sans s'en apercevoir. Le - pauvre chat avait les yeux à demi fermés, sa langue pendait un peu. - On le crut mort. On le détacha du sac avec précaution. On lui lava le - museau. Il n'était qu'évanoui. C'était un petit coup de sang comme en - ont souvent les chats noirs, à la suite de trop fortes émotions.</p> - - <p>—«Li pas mouri?» demanda Colala avec angoisse.</p> - - <p>—«Tu l'aimes donc, à présent?»</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> - - <p>—«Ratu ami Colala. Ratu monté sur Colala pour faire prisonniers. - Colala pas kapout! Ratu fétiche, porté bonheur à Colala!»</p> - - <p>Peu à peu, Ratu revenait à lui; il tourna languissamment la tête, - lécha son museau qu'on avait mouillé, ouvrit tout grands les yeux, et - miaula faiblement. Puis il renifla l'air autour de lui, et se mit à - crier:—«Marraine! marraine!»</p> - - <p>—«Ça n'est plus la mère Soupe qu'il appelle, dit Bigeois. C'est son - cri pour dire: «Où es-tu? viens vite!» C'est Fiquet qu'il réclame, et - le pauvre gosse a disparu!»</p> - - <p>—«Marraine! marraine!» criait toujours désespérément Ratu.</p> - - <p>Il se leva du coin où il était couché, se mit à sentir attentivement - les bandes molletières de Colala, puis à flairer le sol tout autour de - lui, comme cherchant une piste, s'éloignant peu à peu du groupe de ses - amis.</p> - - <p>—«Où va-t-il? demanda Bigeois.—Viens donc, mon Ratu! viens donc! - marraine! marraine!»</p> - - <p>—«Li laisser faire, cap'ral, dit Colala. Li griot, li savoir faire. - Li sentir nègre, li chercher place où sauté sur Colala, place où perdu - Fiquet, li pas bête.»</p> - - <p>—«C'est vrai, approuva Bigeois. Ce que fait un chien de chasse n'est - pas impossible pour Ratu, bien plus malin qu'un chien. Laissons-le - faire.»</p> - - <p>Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les - Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement - une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,—puis - trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, - hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, - tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes - laissées par les combattants.—On se gardait bien de le troubler. On - l'observait de loin, silencieusement.</p> - - <p>Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses - amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;—puis il - repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, - s'éloignant toujours vers l'arrière.</p> - - <p>—«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... - Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.</p> - - <p>Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a - bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé - par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle - autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à - l'heure, où il a perdu la piste de <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> Fiquet. Cette piste ne va pas - plus loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-52.jpg" alt="" title="" width="600" height="662" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-52.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, - et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes - et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il - disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, - puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa - patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe - couleur <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! - Cette touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre - enfant, enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses - griffes, et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir - bien doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à - peu du sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne - sent pas la mort.—Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu - lèche la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son - mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre - coins de l'horizon:</p> - - <div class="floatright" style="width: 434px"> - <img src="images/page-53.jpg" alt="" title="" width="434" height="473" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-53.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>—«Marraine! marraine! marraine!»</p> - - <p>Il voit passer tout là-bas des capotes bleues. Il part comme un trait. - Il se frotte aux jambes des brancardiers, d'un air suppliant, en - faisant ronron, en les poussant avec son petit front.</p> - - <p>—«C'est Ratu!» dit un des soldats.</p> - - <p>—«Qu'est-ce qu'il nous veut?.»</p> - - <p>—«On dirait qu'il nous fait signe de le suivre!»</p> - - <p>En effet, Ratu s'est remis à trottiner vers l'entonnoir où gît Fiquet. - Il s'arrête de temps en temps, regarde les brancardiers, et se remet à - marcher.</p> - - <p>—«Sûrement, il nous conduit vers un bonhomme de son escouade, qui a - besoin de nous.»</p> - - <p>—«Suivons-le; ce n'est pas une bête que ce chat-là. Il sait bien ce - qu'il veut dire.»</p> - - <p>Les brancardiers achevèrent donc ce qu'avait commencé Ratu. Au poste - de secours, patiemment, longuement, par la respiration artificielle, - on regonfla, on ranima les poumons trop longtemps comprimés du petit - Fiquet. Il revint à lui, et vit Ratu qui lui léchait la main, assis à - côté de son brancard, mais cette <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> main était inerte, insensible, - morte. Fiquet avait le bras droit si massacré par une balle, qu'on - l'évacua à l'arrière. Ratu, durant tout le voyage en chemin de fer, ne - quitta pas sa place coutumière, dans la musette de son ami.</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-54.jpg" alt="" title="" width="600" height="499" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-54.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Aux arrêts, les dames qui distribuaient aux blessés du café chaud - et des gâteaux, s'étonnaient quand Ratu mettait le nez hors de sa - cachette. Fiquet n'avait pas la force de raconter leur histoire. Il - disait seulement: «Il m'a sauvé la vie,» en caressant la petite tête de - son chat. Les dames allaient chercher du lait pour Ratu, qui eut ainsi - beaucoup de succès dans les gares.</p> - - <p>Il avait laissé sa renommée grandissante à la ligne de feu. Ratu, - chat de guerre, était devenu célèbre, et tout le monde faisait honte - au cuisinier de la 11<sup>e</sup> escouade, qui avait voulu le mettre en - gibelotte.—En gibelotte! un chat sanitaire, ayant sauvé la vie à son - poilu! Un chat décoré de la croix de guerre, ayant fait, à lui seul, - trois prisonniers boches, et en ayant ramené quinze, un jour qu'il - était à cheval sur un Sénégalais! Ce chat sublime, en gibelotte!!!...</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 600px;"><a name="ch_8" id="ch_8"></a> - <img src="images/page-55.jpg" alt="" title="" width="600" height="771" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-55.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <h2><i>VIII. Ratu à l'ambulance.</i></h2> - - <p>Enfin, Fiquet était parvenu à la ville où sa blessure devait être - soignée. Le Major avait fait les gros yeux en voyant Ratu, mais Ratu - s'était mis à ronronner, à se frotter à ses <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> jambes en faisant - une petite mine si drôle, si futée, que le Major n'avait pas pu lui - résister. Les dames de la Croix-Rouge avaient été touchées de ses - aventures, et même les infirmiers le trouvèrent charmant, dès qu'ils - eurent apprécié sa politesse et sa propreté.</p> - - <p>Quand il fallut sonder la plaie de Fiquet, et en extraire la balle, on - voulut éloigner Ratu: il poussa de tels cris de désespoir qu'il fallut - le ramener, car Fiquet s'agitait et sa température montait:—«Il sera - bien sage, Monsieur le Major, je vous le promets. Laissez-le se mettre - où il voudra, vous verrez qu'il n'en bougera plus.»</p> - - <p>Ratu s'installa donc sur la planchette à médicaments, au-dessus de la - tête de Fiquet, sans renverser aucune fiole, et surveilla l'opération, - semblable à un sphinx de marbre noir, divinité protectrice des - interventions chirurgicales. Ce fut à peine s'il répondit, sans bouger, - par un faible miaulement plaintif, au gémissement que ne put retenir - Fiquet, au moment le plus pénible. Mais quand la balle fut extraite, et - que l'infirmière la déposa, bien lavée, sur la couverture, Ratu d'un - seul bond sauta par-dessus Fiquet, fit rouler la balle par terre, et se - mit à la poursuivre dans tous les coins, comme ivre de joie. Fiquet, - revenu à lui, n'eut qu'à dire doucement:—«Ratu, rends-moi ma balle! - Apporte la balotte!»—et Ratu obéissant prit la balle dans sa petite - gueule, et la rapporta sur la couverture blanche, là même où il l'avait - prise.</p> - - <p>Fiquet entra en convalescence. Il eut un jour une grande surprise: une - lettre. Ratu, dès qu'elle fut ouverte, la flaira, poussant sa tête - contre la feuille: avant Fiquet, il avait reconnu que la lettre venait - de mère Soupe.</p> - - <p>L'excellente femme s'était rappelé l'adresse militaire de Fiquet, et - lui donnait de ses nouvelles; mais quelle ne fut pas la stupéfaction - de Fiquet en apprenant que mère Soupe habitait la rue voisine de - l'ambulance. C'était d'ailleurs tout simple: civils et blessés étant - évacués vers la ville la plus proche de la zone, et recueillis dans - le même faubourg paisible d'écoles et de couvents.—La lettre de mère - Soupe avait fait bien du chemin, perdu bien du temps, cherchant Fiquet - au secteur, et revenant à son point de départ, pour réunir deux amis si - près l'un de l'autre.—Une dame de la Croix-Rouge alla chercher mère - Soupe, qui bientôt entra dans la salle de l'ambulance: Fiquet, de son - lit, ne pouvait lui tendre qu'un bras, mais Ratu était déjà dans ceux - de sa «Marraine», dont il embrassait le cou avec ses petites pattes, - lui mettant son bonnet de travers et l'empêchant de courir à Fiquet, - qui riait d'un œil et pleurait de l'autre. Enfin elle s'assit au - chevet d'Albert: ce tout jeune homme si pâle dans <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> son lit blanc, était-ce un poilu? Ce n'était plus qu'un - bien petit gars! Pour la première fois, ils se sentaient unis par leur - réciproque tendresse, sans que rien gênât leur émotion: Ratu, assis - en rond sur les genoux de mère Soupe, faisait semblant de dormir, par - discrétion, en ronronnant de béatitude.</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-57.jpg" alt="" title="" width="600" height="776" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-57.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> - - <p>Mère Soupe fut attachée à l'ambulance, comme raccommodeuse de linge. - Elle apportait son ouvrage dans le jardin, où Fiquet venait s'asseoir - avec Ratu; et de douces heures coulaient.</p> - - <p>Une jeune fille venait parfois avec sa tante, voir les blessés, leur - apporter des friandises, écrire les lettres de ceux qui ne le savaient - ou ne le pouvaient pas. Elle entreprit d'apprendre à écrire de la main - gauche au pauvre Fiquet, dont le bras droit était désormais inerte. - Madeleine, c'était le nom de la jeune fille, faisait exprès d'être - plus maladroite que son élève, et l'on riait beaucoup, autour de - l'encrier.—Cependant, M<sup>me</sup> Gerneron, la tante de Madeleine, causait - avec maman Soupe, en ourlant les serviettes de l'ambulance: Madeleine - était orpheline, ses parents lui avaient laissé une importante - entreprise de menuiserie, que M. Gerneron dirigeait de son mieux, en - qualité de gérant, et de tuteur de Madeleine,—mais il se faisait - vieux, et ce serait bien malheureux de vendre une maison si prospère...</p> - - <p>Tout près des deux dames, sur le banc voisin, Madeleine faisait - maintenant la lecture à tout un cercle de blessés. Sa voix claire - montait comme une fine musique cristalline. Tous les soldats - l'écoutaient attentivement, la regardant sans qu'elle s'en aperçût. - Seul, Fiquet ne la regardait pas. Il était assis à côté d'elle, et - baissait les yeux. Ratu, posé en face de la lectrice, écoutait aussi - les tendres vers de François Coppée:</p> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">...«Tandis que vous parliez avec tant de douceur,</span><br /> - <span class="i0">Tout à coup, j'ai rêvé vaguement d'une sœur,</span><br /> - <span class="i0">Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile</span><br /> - <span class="i0">Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,</span><br /> - <span class="i0">La petite maison que voilent les lilas,</span><br /> - <span class="i0">Pour la première fois je me suis senti las!...»</span><br /> - </div> - </div> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> - - <h2><a name="ch_9" id="ch_9"></a><i>Apothéose.</i></h2> - - <p>Un beau jour, on vit sortir d'une église de la ville où se termine ce - récit, un bien étrange cortège nuptial:</p> - - <p>La charmante petite mariée était au bras d'un soldat, porteur de la - croix de guerre. C'étaient Madeleine et Albert.—Derrière eux venait - un bon vieux Monsieur, M. Gerneron, accompagnant la mère Soupe, en - châle tapis. De dessous son châle, sitôt qu'elle fut hors de l'église, - bondit quelque chose de noir au bout d'un ruban bleu. C'était Ratu, qui - s'était tenu si bien caché pendant la cérémonie, que nul ne s'était - douté de sa présence. Mais Fiquet pouvait-il se marier sans Ratu? Ratu - avait bien mérité d'être de toutes les fêtes, après avoir pris part à - toutes les épreuves!</p> - - <p>M<sup>me</sup> Gerneron venait ensuite avec le caporal Bigeois, - permissionnaire. Et enfin, comme garçon d'honneur, le gigantesque - Colala, également permissionnaire, riait de toutes ses dents, escortant - une toute petite fille, cousine de Madeleine, rouge d'orgueil d'avoir - un si sensationnel cavalier.</p> - - <p>Le reste du cortège était composé du major, des dames de la - Croix-Rouge, des amis de Madeleine et de la famille Gerneron.</p> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanza"> - <span class="i2 smcap">ANCIENNE MAISON GERNERON,</span><br /> - <span class="i0 smcap">FIQUET, GENDRE ET SUCCESSEUR,</span><br /> - <span class="i2 smcap">ENTREPRENEUR DE MENUISERIE.</span><br /> - </div> - </div> - - <p>Telle fut l'inscription que l'on put lire désormais au-dessus de la - porte des réserves de bois où Madeleine avait joué pendant toute son - enfance. Fiquet, réformé, se servait à présent habilement de sa main - gauche. M. Gerneron, et le vieux contre-maître, qui avait, lui aussi, - connu Madeleine toute gamine, prenaient en amitié le brave petit - Albert. C'était un chef bien jeune pour une si importante maison. Mais - on l'initiait peu à peu au train-train de la besogne coutumière, et - Fiquet révélait une intelligence et une compétence <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> - professionnelle, que l'on n'eût jamais pu lui - soupçonner, étant donnés son âge et sa modestie.</p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-61.jpg" alt="" title="" width="600" height="788" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-61.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> - - <div class="figcenter2" style="width:600px;"> - <img src="images/page-63.jpg" alt="" title="" width="600" height="779" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-63.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <p>Dans le petit jardin de la menuiserie, quand il faisait beau temps, on - dressait la table. Naturellement, maman Soupe et Ratu n'avaient pas - quitté Fiquet. On vivait en famille. Les abeilles voltigeaient autour - des roses trémières, donnant l'exemple de l'allègre travail régulier. - La France était enfin paisible et l'Europe pacifiée. Les années - passèrent: des berceaux s'étaient ajoutés à ce petit cercle de gens - heureux. Ratu, chat de guerre en retraite, goûtait un repos glorieux, - sous les lauriers de la menuiserie, mais bien souvent il oubliait - son âge, pour courir comme un fou autour des balles et des lapins - mécaniques, afin de faire rire les bébés de son bien-aimé Fiquet: les - vieux militaires ont toujours adoré les petits enfants!</p> - - <div class="poem margin160"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Les plus humbles labeurs font la France plus grande:</span><br /> - <span class="i8">Nos devoirs scrupuleux</span><br /> - <span class="i8">Sont la modeste offrande</span><br /> - <span class="i0">Dont le trésor s'unit aux plis rouges, blancs, bleus.</span><br /> - <span class="i8">O cœurs de la Patrie,</span><br /> - <span class="i8">Avec idolâtrie</span><br /> - <span class="i0">Tendons tous nos efforts ainsi qu'on tend des fleurs</span><br /> - <span class="i0">Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!</span><br /> - </div> - </div> - - <p class="right">Marcel <span class="smcap">Mültzer</span>.</p> - - <hr class="small" /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> - - <div class="figcenter2" style="width:252px;"><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a> - <img src="images/page-64a.jpg" alt="" title="" width="252" height="154" /> - </div> - - <table summary="table_des_chapitres" border="0"> - <colgroup span="3"> - <col width="8%;" /> - <col width="84%;" /> - <col width="8%;" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">I</td> - <td class="tdltop">La fumée qui miaule.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">5</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">II</td> - <td class="tdltop">Le baptême de Ratu.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">10</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">III</td> - <td class="tdltop">Ratu dans la tranchée.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">17</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">IV</td> - <td class="tdltop">Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">29</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">V</td> - <td class="tdltop">Ratu fait des prisonniers.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">34</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VI</td> - <td class="tdltop">Le concert et l'attaque.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">42</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VII</td> - <td class="tdltop">Ratu retrouve Fiquet.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">50</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">VIII</td> - <td class="tdltop">Ratu à l'ambulance.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">55</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop">IX</td> - <td class="tdltop">Apothéose.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">60</a></td> - </tr> - </tbody> - </table> - - <div class="figcenter2" style="width:468px;"> - <img src="images/page-64b.jpg" alt="" title="" width="468" height="510" /> - <span class="link"><a href="images/x-page-64.jpg"> - <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" title="" width="18" height="14" /></a></span> - </div> - - <hr class="small2" /> - - <div class="tnote"><a name="tnote" id="tnote"></a> - <h2 class="notes">Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale.</p> - - <p>L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier.</p> - - <p>Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées.</p> - </div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Avec les Poilus, Maman la Soupe et son -chat Ratu, by Marcel Mültzer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVEC LES POILUS, MAMAN LA SOUPE *** - -***** This file should be named 51149-h.htm or 51149-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51149/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51149-h/images/agrandissement.jpg b/old/51149-h/images/agrandissement.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5a9bcf3..0000000 --- a/old/51149-h/images/agrandissement.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51149-h/images/couverture.jpg b/old/51149-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fad4ec3..0000000 --- a/old/51149-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51149-h/images/cover.jpg b/old/51149-h/images/cover.jpg Binary files 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