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+Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas
+#30 in our series by Alexandre Dumas
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+Title: Histoire d'un casse-noisette
+ also contains "L'égoiste" and "Nicolas le philosophe"
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: February, 2004 [EBook #5104]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 29, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***
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+Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made
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+the preparation of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis
+disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
+l'autorisation de les utiliser pour préparer ce texte.
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+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+Histoire d'un casse-noisette
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE Où il est expliqué comment l'auteur fut contraint de
+raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.
+
+
+HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE
+
+Le parrain Drosselmayer
+
+L'arbre de Noël
+
+Le petit homme au manteau de bois
+
+Choses merveilleuses.
+
+La bataille
+
+La maladie
+
+Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate
+
+ Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
+ cette naissance donna à ses illustres parents.
+
+ Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine,
+ dame Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse
+ Pirlipate.
+
+ Comment le mécanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
+ parties du monde et en découvrirent une cinquième, sans trouver
+ la noisette Krakatuk.
+
+ Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien
+ et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser.
+
+L'oncle et le neveu
+
+La capitale
+
+Le royaume des poupées
+
+Le voyage
+
+Conclusion
+
+
+
+L'ÉGOÏSTE
+
+NICOLAS LE PHILOSOPHE
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Où il est expliqué comment l'auteur fut contraint de raconter
+l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.
+
+
+Il y avait une grande soirée d'enfants chez mon ami le comte de
+M..., et j'avais contribué, pour ma part, à grossir la bruyante
+et joyeuse réunion en y conduisant ma fille.
+
+Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais
+paternellement assisté à quatre ou cinq parties successives de
+colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tête
+tant soit peu brisée du sabbat que faisaient une vingtaine de
+charmants petits démons de huit à dix ans, lesquels criaient
+qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais à la
+recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et
+bien retiré, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le
+fil de mes idées interrompues.
+
+J'avais opéré ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur,
+me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invités, ce
+qui n'était pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils
+donnaient à leurs jeux, mais encore à ceux des parents, ce qui
+était une bien autre affaire. J'avais atteint le boudoir tant
+désiré, lorsque je m'aperçus, en y entrant, qu'il était
+momentanément transformé en réfectoire, et que des buffets
+gigantesques y étaient dressés tout chargés de pâtisseries et de
+rafraîchissements. Or, comme ces préparatifs gastronomiques
+m'étaient une nouvelle garantie que je ne serais pas dérang
+avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir était réserv
+à la collation, j'avisai un énorme fauteuil à la Voltaire, une
+véritable bergère Louis XV à dossier rembourré et à bras
+arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des
+véritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout
+ravi à cette idée que j'allais passer une heure seul en
+tête-à-tête avec mes pensées, chose si précieuse au milieu de ce
+tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous
+sommes incessamment entraînés.
+
+Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit résultat d'un
+bien-être si rare, au bout de dix minutes de méditation, j'étais
+profondément endormi.
+
+Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de
+ce qui se passait autour de moi, lorsque tout à coup je fus tir
+de mon sommeil par de bruyants éclats de rire. J'ouvris de
+grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant
+plafond de Boucher, tout semé d'Amours et de colombes, et
+j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'étais
+attaché à mon fauteuil avec non moins de solidité que l'était
+Gulliver sur le rivage de Lilliput.
+
+Je compris à l'instant même le désavantage de ma position;
+j'avais été surpris sur le territoire ennemi, et j'étais
+prisonnier de guerre.
+
+Ce qu'il y avait de mieux à faire dans ma situation, c'était d'en
+prendre bravement mon parti et de traiter à l'amiable de ma
+liberté.
+
+Ma première proposition fut de conduire le lendemain mes
+vainqueurs chez Félix, et de mettre toute sa boutique à leur
+disposition. Malheureusement le moment était mal choisi, je
+parlais à un auditoire qui m'écoutait la bouche bourrée de babas
+et les mains pleines de petit pâtés.
+
+Ma proposition fut donc honteusement repoussée.
+
+J'offris de réunir le lendemain toute l'honorable société dans un
+jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice composé d'un
+nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixé par
+les spectateurs eux-mêmes.
+
+Cette offre eut assez de succès près des petits garçons; mais les
+petites filles s'y opposèrent formellement, déclarant qu'elles
+avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne
+pouvaient supporter le bruit des pétards, et que l'odeur de la
+poudre les incommodait.
+
+J'allais ouvrir un troisième avis, lorsque j'entendis une petite
+voix flûtée qui glissait tout bas à l'oreille de ses compagnes
+ces mots qui me firent frémir:
+
+--Dites à papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli
+conte.
+
+Je voulus protester; mais à l'instant même ma voix fut couverte
+par ces cris:
+
+--Ah! oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte.
+
+--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me
+demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde! un
+conte! comme vous y allez. Demandez-moi l'_Iliade_,
+demandez-moi l'_Énéide_, demandez-moi la _Jérusalem délivrée_, et
+je passerai encore par là; mais un conte! Peste! Perrault est
+un bien autre homme qu'Homère, que Virgile et que le Tasse, et le
+_Petit Poucet_ une création bien autrement originale qu'Achille,
+Turnus ou Renaud.
+
+--Nous ne voulons point de poème épique, crièrent les enfants
+tout d'une voix, nous voulons un conte!
+
+--Mes chers enfants, si...
+
+--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte!
+
+--Mais, mes petits amis...
+
+--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte! nous voulons un
+conte! nous voulons un conte! reprirent en choeur toutes les
+voix, avec un accent qui n'admettait pas de réplique.
+
+--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.
+
+--Ah! c'est bien heureux! dirent mes persécuteurs.
+
+--Mais je vous préviens d'une chose, c'est que le conte que je
+vais vous raconter n'est pas de moi.
+
+--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse?
+
+J'avoue que je fus un peu humilié du peu d'insistance que mettait
+mon auditoire à avoir une oeuvre originale.
+
+--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur! dit une petite voix
+appartenant sans doute à une organisation plus curieuse que les
+autres.
+
+--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann?
+
+--Non, Monsieur, je ne le connais pas.
+
+--Et comment s'appelle-t-il, ton conte? demanda, du ton d'un
+gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du
+maître de la maison.
+
+--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, répondis-je en toute
+humilité. Le titre vous convient-il, mon cher Henri?
+
+--Hum! ça ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-là. Mais,
+n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arrêterons et
+tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en préviens,
+jusqu'à ce que tu nous en dises un qui nous amuse.
+
+--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-là. Si
+vous étiez de grandes personnes, à la bonne heure.
+
+--Voilà pourtant nos conditions, sinon, prisonnier à perpétuité.
+
+--Mon cher Henri, vous êtes un enfant charmant, élevé à ravir, et
+cela m'étonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme
+d'État très-distingué; déliez-moi, et je ferai tout ce que vous
+voudrez.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur.
+
+Au même instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se
+détendre; chacun avait mis la main à l'oeuvre de ma délivrance,
+et, au bout d'une demi-minute, j'étais rendu à liberté.
+
+Or, comme il faut tenir sa parole, même quand elle est donnée
+des enfants, j'invitai mes auditeurs à s'asseoir commodément,
+afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil,
+et, quand chacun eut pris sa place, je commençai ainsi:
+
+
+
+HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE
+
+
+
+Le parrain Drosselmayer
+
+
+Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un président
+fort considéré qu'on appelait M. le président Silberhaus, ce qui
+veut dire _maison d'argent._
+
+Ce président avait un fils et une fille.
+
+Le fils, âgé de neuf ans, s'appelait Fritz.
+
+La fille, âgée de sept ans et demi, s'appelait Marie.
+
+C'étaient deux jolis enfants, mais si différents de caractère et
+de visage, qu'on n'eût jamais cru que c'étaient le frère et la
+soeur.
+
+Fritz était un bon gros garçon, joufflu, rodomont, espiègle,
+frappant du pied à la moindre contrariété, convaincu que toutes
+les choses de ce monde étaient créées pour servir à son amusement
+ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au
+moment où le docteur, impatienté de ses cris et de ses pleurs, ou
+de ses trépignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index
+de la main droite à la hauteur de son sourcil froncé, disait ces
+seules paroles:
+
+--Monsieur Fritz!...
+
+Alors Fritz se sentait pris d'une énorme envie de rentrer sous
+terre.
+
+Quant à sa mère, il va sans dire qu'à quelque hauteur qu'elle
+levât le doigt ou même la main, Fritz n'y faisait aucune
+attention.
+
+Sa soeur Marie, tout au contraire, était une frêle et pâle
+enfant, aux longs cheveux bouclés naturellement et tombant sur
+ses petites épaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et
+rayonnante sur un vase d'albâtre. Elle était modeste, douce,
+affable, miséricordieuse à toutes les douleurs, même à celles de
+ses poupées; obéissante au premier signe de madame la présidente,
+et ne donnant jamais un démenti même à sa gouvernante,
+mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie était adorée de tout
+le monde.
+
+Or, le 24 décembre de l'année 17... était arrivé. Vous
+n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 décembre est la veille
+de la Noël, c'est-à-dire du jour où l'enfant Jésus est né dans
+une crèche, entre un âne et un boeuf. Maintenant, je vais vous
+expliquer une chose.
+
+Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays
+a ses habitudes, n'est-ce pas? et les plus instruits savent sans
+doute déjà que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommée
+pour ses joujoux, ses poupées et ses polichinelles, dont elle
+envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce
+qui fait que les enfants de Nuremberg doivent être les plus
+heureux enfants de la terre, à moins qu'ils ne soient comme les
+habitants d'Ostende, qui n'ont des huîtres que pour les regarder
+passer.
+
+Donc, l'Allemagne, étant un autre pays que la France, a d'autres
+habitudes qu'elle. En France, le premier jour de l'an est le
+jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désiraient
+fort que l'année commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en
+Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre, c'est-à-dire
+la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de
+l'autre côté du Rhin, d'une façon toute particulière: on plante
+dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table,
+et à toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut
+donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on
+le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon
+petit Jésus qui leur envoie leur part des présents qu'il à reçus
+des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un
+demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jésus que nous
+viennent tous les biens de ce monde.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorisés
+de Nuremberg, c'est-à-dire parmi ceux qui à la Noël recevaient le
+plus de joujoux de toutes façons, étaient les enfants du
+président Silberhaus; car, outre leur père et leur mère qui les
+adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et
+qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.
+
+Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet
+illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une
+place presque aussi distinguée que celle du président Silberhaus.
+
+Parrain Drosselmayer conseiller de médecine, n'était pas un joli
+garçon le moins du monde, tant s'en faut. C'était un grand homme
+sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voûté, ce qui
+faisait que, malgré ses longues jambes, il pouvait ramasser son
+mouchoir, s'il tombait à terre, presque sans se baisser. Il
+avait le visage ridé comme une pomme de reinette sur laquelle a
+passé la gelée d'avril. A la place de son oeil droit était un
+grand emplâtre noir; il était parfaitement chauve, inconvénient
+auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisée,
+qui était un fort ingénieux morceau de sa composition fait en
+verre filé; ce qui le forçait, par égard pour ce respectable
+couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras. Au
+reste, l'oeil qui lui restait était vif et brillant, et semblait
+faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade
+absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont
+parrain Drosselmayer désirait d'un seul regard embrasser tous les
+détails, ou s'arrêtait fixement sur les gens dont il voulait
+connaître les plus profondes pensées.
+
+Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit,
+était conseiller de médecine, au lieu de s'occuper, comme la
+plupart de ses confrères, à tuer correctement, et selon les
+règles, les gens vivants, n'était préoccupé que de rendre, au
+contraire, la vie aux choses mortes, c'est-à-dire qu'à force
+d'étudier le corps des hommes et des animaux, il était arriv
+connaître tous les ressorts de la machine, si bien qu'il
+fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui
+faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du
+clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient,
+qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui
+sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui
+mangeaient. Enfin, il en était même venu à faire prononcer aux
+poupées et aux polichinelles quelques mots peu compliqués, il est
+vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'était d'une voix
+monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que
+tout cela était le résultat d'une combinaison automatique, et
+qu'une combinaison automatique n'est toujours, à tout prendre,
+qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur.
+
+Cependant, malgré toutes ces tentatives infructueuses, parrain
+Drosselmayer ne désespérait point et disait fermement qu'il
+arriverait un jour à faire de vrais hommes, de vraies femmes, de
+vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons. Il va sans
+dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers
+essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande
+impatience.
+
+On doit comprendre qu'arrivé à ce degré de science en mécanique,
+parrain Drosselmayer était un homme précieux pour ses amis.
+Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du président
+Silberhaus, et, malgré le soin des horlogers ordinaires, ses
+aiguilles venaient-elles à cesser de marquer l'heure; son
+tic-tac, à s'interrompre; son mouvement, à s'arrêter; on envoyait
+prévenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitôt tout
+courant, car c'était un artiste ayant l'amour de son art,
+celui-là. Il se faisait conduire auprès de la morte qu'il
+ouvrait à l'instant même, enlevant le mouvement qu'il plaçait
+entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin
+de ses lèvres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa
+perruque de verre posée à terre, il tirait de sa poche une foule
+de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriqués lui-même et
+dont lui seul connaissait la propriété, choisissait les plus
+aigus, qu'il plongeait dans l'intérieur de la pendule,
+acuponcture qui faisait grand mal à la petite Marie, laquelle ne
+pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrît pas de ces
+opérations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille
+trépanée, qui, dès qu'elle était replacée dans son coffre, ou
+entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait à vivre,
+battre et à ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitôt
+l'existence à l'appartement, qui semblait avoir perdu son âme en
+perdant sa joyeuse pensionnaire.
+
+Il y a plus: sur la prière de la petite Marie, qui voyait avec
+peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation
+très-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer
+avait consenti à descendre des hauteurs de sa science pour
+fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche
+sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui,
+au métier qu'il avait fait depuis trois ans, était devenu
+très-frileux, se chauffait en véritable rentier le museau et les
+pattes, sans avoir autre chose à faire que de regarder son
+successeur, qui, une fois remonté, en avait pour une heure
+faire sa besogne gastronomique sans qu'on eût à s'occuper
+seulement de lui.
+
+Aussi, après le président, après la présidente, après Fritz et
+après Marie, Turc était bien certainement l'être de la maison qui
+aimait et vénérait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il
+faisait grande fête toutes les fois qu'il le voyait arriver,
+annonçant même quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le
+frétillement de sa queue, que le conseiller de médecine était en
+route pour venir, avant même que le digne parrain eût touché le
+marteau de la porte.
+
+Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noël, au moment o
+le crépuscule commençait à descendre, Fritz et Marie, qui, de
+toute la journée, n'avaient pu entrer dans le grand salon
+d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle
+manger.
+
+Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait
+près de la fenêtre, dont elle s'était approchée pour recueillir
+les derniers rayons du jour, les enfants étaient pris d'une
+espèce de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour
+solennel, on ne leur avait pas apporté de lumière; de sorte
+qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.
+
+--Mon frère, disait Marie, bien certainement papa et maman
+s'occupent de notre arbre de Noël; car, depuis le matin,
+j'entends un grand remue-ménage dans le salon, où il nous est
+défendu d'entrer.
+
+--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes à peu près que j'ai
+reconnu; à la manière dont Turc aboyait, que le parrain
+Drosselmayer entrait dans la maison.
+
+--O Dieu! s'écria Marie en frappant ses deux petites mains l'une
+contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain? Je
+suis sûre, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant
+d'arbres, avec une belle rivière qui coulera sur un gazon brod
+de fleurs. Sur cette rivière, il y aura des cygnes d'argent avec
+des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des
+massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.
+
+--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui était
+particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de
+ses plus graves défauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les
+cygnes ne mangent pas de massepains.
+
+--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de
+plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.
+
+Fritz se rengorgea.
+
+--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain
+Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec
+des soldats pour la garder, des canons pour la défendre, et des
+ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes.
+
+--Je n'aime pas les batailles, dit Marie. S'il apporte une
+forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je
+réclame les blessés pour en avoir soin.
+
+--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne
+sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prétexte que
+les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre,
+on nous les reprend aussitôt qu'il nous les a donnés, et qu'on
+les enferme tout au haut de la grande armoire vitrée où papa seul
+peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait,
+continua Fritz, que j'aime autant et même mieux les joujoux que
+nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer
+au moins jusqu'à ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux
+que nous apporte le parrain Drosselmayer.
+
+--Et moi aussi, répondit Marie; seulement, il ne faut pas répéter
+ce que tu viens de dire au parrain.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas
+autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de
+maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il
+faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.
+
+--Ah bah! dit Fritz.
+
+--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle
+Trudchen, qui, d'ordinaire, était fort silencieuse et ne prenait
+la parole que dans les grandes circonstances.
+
+--Voyons, dit vivement Marie pour empêcher Fritz de répondre
+quelque impertinence à la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce
+que nous donneront nos parents. Moi, j'ai confié à maman, mais
+la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rosé,
+ma poupée, devenait de plus en plus maladroite, malgré les
+sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupée qu'à se
+laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais
+sans laisser des traces très désagréables sur son visage; de
+sorte qu'il n'y a plus à penser à la conduire dans le monde, tant
+sa figure jure maintenant avec ses robes.
+
+--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laissé ignorer à papa qu'un
+vigoureux cheval alezan ferait très-bien dans mon écurie; de même
+que je l'ai prié d'observer qu'il n'y a pas d'armée bien
+organisée sans cavalerie légère, et qu'il manque un escadron de
+hussards pour compléter la division que je commande.
+
+A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable
+était venu de prendre une seconde fois la parole.
+
+--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien
+que c'est l'enfant Jésus qui donne et bénit tous ces beaux
+joujoux qu'on vous apporte. Ne désignez donc pas d'avance ceux
+que vous désirez, car il sait mieux que vous-mêmes ceux qui
+peuvent vous être agréables.
+
+--Ah! oui, dit Fritz, avec cela que, l'année passée, il ne m'a
+donné que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire,
+il m'eût été très agréable d'avoir un escadron de hussards.
+
+--Moi, dit Marie, je n'ai qu'à le remercier, car je ne demandais
+qu'une seule poupée, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche
+avec des pattes et un bec roses.
+
+Sur ces entrefaites, la nuit étant arrivée tout à fait, de sorte
+que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se
+tenaient toujours plus rapprochés l'un de l'autre, il leur
+semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs
+anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une
+musique douce et mélodieuse comme celle d'un orgue qui eût
+chanté, sous les sombres arceaux d'une cathédrale, la nativité de
+Notre-Seigneur. Au même instant, une vive lueur passa sur la
+muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'était l'enfant Jésus
+qui, après avoir déposé leurs joujoux dans le salon, s'envolait
+sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la
+même impatience qu'eux.
+
+Aussitôt une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et
+une telle lumière jaillit de l'appartement, que les enfants
+demeurèrent éblouis, n'ayant que la force de crier:
+
+--Ah! ah! ah!
+
+Alors le président et la présidente vinrent sur le seuil de la
+porte, prirent Fritz et Marie par la main.
+
+--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jésus
+vient de vous apporter.
+
+Les enfants entrèrent aussitôt dans le salon, et mademoiselle
+Trudchen, ayant posé son tricot sur la chaise qui était devant
+elle, les suivit.
+
+
+
+L'arbre de Noël
+
+
+Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et
+Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on
+vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a
+dit, en vous ouvrant un crédit illimité: «Venez, prenez,
+choisissez.» Alors vous vous êtes arrêtés haletants, les yeux
+ouverts, la bouche béante, et vous avez eu un de ces moments
+d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, même le
+jour où vous serez nommés académiciens, députés ou pairs de
+France. Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de
+Marie, quand ils entrèrent dans le salon et qu'ils virent l'arbre
+de Noël qui semblait sortir de la grande table couverte d'une
+nappe blanche, et tout chargé, outre ses pommes d'or, de fleurs
+en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de dragées et de
+pralines au lieu de fruits; le tout étincelant au feu de cent
+bougies cachées dans son feuillage, et qui le rendaient aussi
+éclatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les
+jours de fêtes publiques. A cet aspect, Fritz tenta plusieurs
+entrechats qu'il accomplit de manière à faire honneur
+M. Pochette, son maître de danse, tandis que Marie n'essayait pas
+même de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles à des
+perles liquides, roulaient sur son visage épanoui comme sur une
+rose de mai.
+
+Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux
+détails, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux
+de toute espèce, que Marie trouva une poupée double de grandeur
+de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie
+suspendue à une patère, de manière qu'elle en pût faire le tour,
+et que Fritz découvrit, rangé sur la table, un escadron de
+hussards vêtus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et montés
+sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la même table était
+attaché le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses
+écuries; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitôt le
+brillant Bucéphale qui lui était offert tout sellé et tout bridé,
+et, après lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre
+fois le tour de l'arbre de Noël, déclara-t-il, en remettant pied
+à terre, que, quoique ce fût un animal très sauvage et on ne peut
+plus rétif, il se faisait fort de le dompter de telle façon
+qu'avant un mois il serait doux comme un agneau.
+
+Mais, au moment où il mettait pied à terre, et où Marie venait de
+baptiser sa nouvelle poupée du nom de mademoiselle Clarchen, qui
+correspond en français au nom de Claire, comme celui de Roschen
+correspond en allemand à celui de Rose, on entendit pour la
+seconde fois le bruit argentin de la sonnette; les enfants se
+retournèrent du côté où venait ce bruit, c'est-à-dire vers un
+angle du salon.
+
+Alors ils virent une chose à laquelle ils n'avaient pas fait
+attention d'abord, attirés qu'ils avaient été par le brillant
+arbre de Noël qui tenait le beau milieu de la chambre: c'est que
+cet angle du salon était coupé par un paravent chinois, derrière
+lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui
+prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement
+quelque chose de nouveau et d'inaccoutumé. Les enfants se
+souvinrent alors en même temps qu'ils n'avaient pas encore aperçu
+le conseiller de médecine, et d'une même voix ils s'écrièrent:
+
+--Ah! parrain Drosselmayer!
+
+À ces mots, et comme si, en effet, il n'eût attendu que cette
+exclamation pour faire ce mouvement, le paravent se replia sur
+lui-même et laissa voir non seulement parrain Drosselmayer, mais
+encore! ...
+
+Au milieu d'une prairie verte et émaillée de fleurs, un
+magnifique château avec une quantité de fenêtres en glaces sur sa
+façade et deux belles tours dorées sur ses ailes. Au même
+moment, une sonnerie intérieure se fit entendre, les portes et
+les fenêtres s'ouvrirent, et l'on vit, dans les appartements
+éclairés de bougies hautes d'un demi-pouce, se promener de petits
+messieurs et de petites dames: les messieurs, magnifiquement
+vêtus d'habits brodés, de vestes et de culottes de soie, ayant
+l'épée au côté et le chapeau sous le bras; les dames
+splendidement habillées de robes de brocart avec de grands
+paniers, coiffées en racine droite et tenant à la main des
+éventails, avec lesquels elles se rafraîchissaient le visage
+comme si elles étaient accablées de chaleur. Dans le salon du
+milieu, qui semblait tout en feu à cause d'un lustre de cristal
+chargé de bougies, dansaient au bruit de cette sonnerie une foule
+d'enfants: les garçons, en veste ronde; les filles, en robe
+courte. En même temps, à la fenêtre d'un cabinet attenant, un
+monsieur, enveloppé d'un manteau de fourrure, et qui bien
+certainement ne pouvait être qu'un personnage ayant droit an
+moins au titre de sa transparence, se montrait, faisait des
+signes et disparaissait, et cela tandis que le parrain
+Drosselmayer lui-même, vêtu de sa redingote jaune, avec son
+emplâtre sur l'oeil et sa perruque de verre, ressemblant à s'y
+méprendre, mais haut de trois pouces à peine, sortait et rentrait
+comme pour inviter les promeneurs à entrer chez lui.
+
+Le premier moment fut pour les deux enfants tout à la surprise et
+à la joie; mais, après quelques minutes de contemplation, Fritz,
+qui se tenait les coudes appuyés sur la table, se leva, et,
+s'approchant impatiemment:
+
+--Mais, parrain Drosselmayer, lui dit-il, pourquoi entres-tu et
+sors-tu toujours par la même porte? Tu dois être fatigu
+d'entrer et de sortir toujours par le même endroit. Tiens,
+va-t'en par celle qui est là-bas, et tu rentreras par celle-ci.
+
+Et Fritz lui montrait de la main les portes des deux tours.
+
+--Mais cela ne se peut pas, répondit le parrain Drosselmayer.
+
+--Alors, reprit Fritz, fais-moi le plaisir de monter l'escalier,
+de te mettre à la fenêtre à la place de ce monsieur, et de dire
+ce monsieur d'aller à la porte à ta place.
+
+--Impossible, mon cher petit Fritz, dit encore le conseiller de
+médecine.
+
+--Alors les enfants ont dansé assez; il faut qu'ils se promènent
+tandis que les promeneurs danseront à leur tour.
+
+--Mais tu n'es pas raisonnable, éternel demandeur! s'écria le
+parrain qui commençait à se fâcher; comme la mécanique est faite,
+il faut qu'elle marche.
+
+--Alors, dit Fritz, je veux entrer dans le château.
+
+--Ah! pour cette fois, dit le président, tu es fou, mon cher
+enfant; tu vois bien qu'il est impossible que tu entres dans ce
+château, puisque les girouettes qui surmontent les plus hautes
+tours vont à peine à ton épaule.
+
+Frite se rendit à cette raison et se tut; mais, au bout d'un
+instant, voyant que les messieurs et les dames se promenaient
+sans cesse, que les enfants dansaient toujours, que le monsieur
+au manteau de fourrures se montrait et disparaissait
+intervalles égaux, et que le parrain Drosselmayer ne quittait pas
+sa porte, il dit d'un ton fort désillusionné:
+
+--Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent
+pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent
+toujours à faire la même chose, demain tu peux les reprendre, car
+je ne m'en soucie guère, et j'aime bien mieux mon cheval, qui
+court à ma volonté, mes hussards, qui manoeuvrent à mon
+commandement, qui vont à droite et à gauche, en avant, en
+arrière, et qui ne sont enfermés dans aucune maison, que tous tes
+pauvres petits bonshommes qui sont obligés de marcher comme la
+mécanique veut qu'ils marchent.
+
+Et, à ces mots, il tourna le dos à parrain Drosselmayer et à son
+château, s'élança vers la table, et rangea en bataille son
+escadron de hussards.
+
+Quant à Marie, elle s'était éloignée aussi tout doucement; car le
+mouvement régulier de toutes les petites poupées lui avait paru
+fort monotone. Seulement, comme c'était une charmante enfant,
+ayant tous les instincts du coeur, elle n'avait rien dit, de peur
+d'affliger le parrain Drosselmayer. En effet, à peine Fritz
+eut-il le dos tourné, que, d'un air piqué, le parrain
+Drosselmayer dit an président et à la présidente:
+
+--Allons, allons, un pareil chef-d'oeuvre n'est pas fait pour des
+enfants, et je m'en vais remettre mon château dans sa boîte et le
+remporter.
+
+Mais la présidente s'approcha de lui, et, réparant l'impolitesse
+de Fritz, elle se fit montrer dans de si grands détails le
+chef-d'oeuvre du parrain, se fit expliquer si catégoriquement la
+mécanique, loua si ingénieusement ses ressorts compliqués, que
+non-seulement elle arriva à effacer dans l'esprit du conseiller
+de médecine la mauvaise impression produite, mais encore que
+celui-ci tira des poches de sa redingote jaune une multitude de
+petits hommes et de petites femmes à peau brune, avec des yeux
+blancs et des pieds et des mains dorés. Outre leur mérite
+particulier, ces petits hommes et ces petites femmes avaient une
+excellente odeur, attendu qu'ils étaient en bois de cannelle.
+
+En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir
+de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort
+émerveillée en entrant, qu'elle avait demandé s'il lui serait
+permis de la mettre; mais Marie, malgré sa politesse ordinaire,
+ne répondit pas à mademoiselle Trudchen, tant elle était
+préoccupée d'un nouveau personnage qu'elle venait de découvrir
+parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie
+de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le héros
+principal de cette très-véridique histoire, dont mademoiselle
+Trudchen, Marie, Fritz, le président, la présidente et même le
+parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.
+
+
+
+Le petit homme au manteau de bois
+
+
+Marie, disons-nous, ne répondait pas à l'invitation de
+mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de découvrir
+l'instant même un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore
+aperçu.
+
+En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz
+avait démasqué, appuyé mélancoliquement au tronc de l'arbre de
+Noël, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de
+convenance, attendait que son tour vint d'être vu. Il y aurait
+bien eu quelque chose à dire sur la taille de ce petit bonhomme,
+auquel nous sommes peut-être trop pressé de donner l'épithète de
+charmant; car, outre que son buste, trop long et trop développé,
+ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes
+grêles, il avait la tête d'une grosseur si démesurée, qu'elle
+sortait de toutes les proportions indiquées non seulement par la
+nature, mais encore par les maîtres de dessin, qui en savent
+là-dessus bien plus que la nature.
+
+Mais, s'il y avait quelque défectuosité dans sa personne, cette
+défectuosité était rachetée par l'excellence de sa toilette, qui
+indiquait à la fois un homme d'éducation et de goût: il portait
+une polonaise en velours violet avec une quantité de brandebourgs
+et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus
+charmantes petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds
+d'un étudiant, et même d'un officier, car elles étaient tellement
+collantes, qu'elles semblaient peintes. Mais deux choses
+étranges pour un homme qui paraissait avoir en fashion des goûts
+si supérieurs, c'était d'avoir un laid et étroit manteau de bois,
+pareil à une queue qu'il s'était attachée au bas de la nuque et
+qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit bonnet de
+montagnard qu'il s'était ajusté sur la tête. Mais Marie, en
+voyant ces deux objets, qui formaient avec le reste du costume
+une si grande disparate, avait réfléchi que le parrain
+Drosselmayer portait lui-même, par-dessus sa redingote jaune, un
+petit collet qui n'avait guère meilleure façon que le manteau de
+bois du bonhomme à la polonaise, et qu'il couvrait parfois son
+chef d'un affreux et fatal bonnet, près duquel tous les bonnets
+de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui
+n'empêchait pas le parrain Drosselmayer de faire un excellent
+parrain. Elle se dit même à part soi que, le parrain
+Drosselmayer modelât-il entièrement sa toilette sur celle du
+petit homme au manteau de bois, il serait encore bien loin d'être
+aussi gentil et aussi gracieux que lui.
+
+On conçoit que toutes ces réflexions de Marie ne s'étaient pas
+faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait
+pris en amitié dès la première vue; or, plus elle l'examinait,
+plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bonté dans
+sa physionomie. Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait
+faire d'autre reproche que d'être un peu trop à fleur de tête,
+n'exprimaient que la sérénité et la bienveillance. La barbe de
+coton blanc frisé, qui s'étendait sur tout son menton, lui allait
+particulièrement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant
+sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-être, mais rouge et
+brillante. Aussi, après l'avoir considéré avec une affection
+croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher:
+
+--Oh! s'écria la jeune fille, dis-moi donc, bon père, à qui
+appartient ce cher petit bonhomme qui est adossé là, contre
+l'arbre de Noël.
+
+--A personne en particulier; à vous tous ensemble, répondit le
+président.
+
+--Comment cela, bon père? Je ne te comprends pas.
+
+--C'est le travailleur commun, reprit le président; c'est celui
+qui est chargé à l'avenir de casser pour vous toutes les
+noisettes que vous mangerez; et il appartient aussi bien à Fritz
+qu'à toi, et à toi qu'à Fritz.
+
+Et, en disant cela, le président l'enleva avec précaution de la
+place où il était posé, et, soulevant son étroit manteau de bois,
+il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa
+bouche, qui, en s'ouvrant, découvrit deux rangs de dents blanches
+et pointues. Alors Marie, sur l'invitation de son père, y fourra
+une noisette; et, knac! knac! le petit bonhomme cassa la
+noisette avec tant d'adresse, que la coquille brisée tomba en
+mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de
+Marie. La petite fille alors comprit que le coquet petit
+bonhomme était un descendant de cette race antique et vénérée des
+casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la
+ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et
+qu'il continuait à exercer l'honorable et philanthropique
+profession de ses ancêtres: et Marie, enchantée d'avoir fait
+cette découverte, se prit à sauter de joie. Sur quoi, le
+président lui dit:
+
+--Eh bien, ma bonne petite Marie, puisque le casse-noisette te
+plaît tant, quoiqu'il appartienne également à Fritz et à toi,
+c'est toi qui seras particulièrement chargée d'en avoir soin. Je
+le place donc sous ta protection.
+
+Et, à ces mots, le président remit le petit bonhomme à Marie, qui
+le prit dans ses bras et se mit aussitôt à lui faire exercer son
+métier, tout en choisissant cependant, tant c'était un bon coeur
+que celui de cette charmante enfant, les plus petites noisettes,
+afin que son protégé n'eût pas besoin d'ouvrir démesurément la
+bouche, ce qui ne lui seyait pas bien, et donnait une expression
+ridicule à sa physionomie. Alors mademoiselle Trudchen
+s'approcha pour jouir à son tour de la vue du petit bonhomme, et
+il fallut que, pour elle aussi, le casse-noisette remplit son
+office, ce qu'il fit gracieusement et sans rechigner le moins du
+monde, quoique mademoiselle Trudchen, comme on le sait, ne fût
+qu'une suivante.
+
+Mais, tout en continuant de dresser son alezan et de faire
+manoeuvrer ses hussards, Fritz avait entendu le _knac! knac!
+knac!_ et, à ce bruit vingt fois répété, il avait compris qu'il
+se passait quelque chose de nouveau. Il avait donc levé la tête,
+et avait tourné ses grands yeux interrogateurs vers le groupe
+composé du président, de Marie et de mademoiselle Trudchen, et,
+dans les bras de sa soeur, il avait aperçu le petit bonhomme an
+manteau de bois; alors il était descendu de cheval, et, sans se
+donner le temps de reconduire l'alezan à l'écurie, il était
+accouru auprès de Marie, et avait révélé sa présence par un
+joyeux éclat de rire que lui avait inspiré la grotesque figure
+que faisait le petit bonhomme en ouvrant sa grande bouche. Alors
+Fritz réclama sa part des noisettes que cassait le petit
+bonhomme, ce qui lui fut accordé; puis le droit de les lui faire
+casser lui-même, ce qui lui fut accordé encore, comme
+propriétaire par moitié. Seulement, tout au contraire de sa
+soeur, et malgré ses observations, Fritz choisit aussitôt, pour
+les lui fourrer dans la bouche, les noisettes les plus grosses et
+les plus dures, ce qui fit qu'à la cinquième ou sixième noisette
+fourrée ainsi par Fritz dans la bouche du petit bonhomme, on
+entendit tout à coup: Carrac! et que trois petites dents
+tombèrent des gencives du casse-noisette, dont le menton,
+démantibulé, devint à l'instant même débile et tremblotant comme
+celui d'un vieillard.
+
+--Ah! mon pauvre cher casse-noisette! s'écria Marie en
+arrachant le petit bonhomme des mains de Fritz.
+
+--En voilà un stupide imbécile! s'écria celui-ci; ça veut être
+casse-noisette, et cela a une mâchoire de verre: c'est un faux
+casse-noisette, et qui n'entend pas son métier. Passe-le-moi,
+Marie; il faut qu'il continue de m'en casser, dût-il y perdre le
+reste de ses dents, et dût son menton se disloquer tout à fait.
+Voyons, quel intérêt prends-tu à ce paresseux?
+
+--Non, non, non! s'écria Marie en serrant le petit bonhomme
+entre ses bras; non, tu n'auras plus mon pauvre casse-noisette,
+Vois donc comme il me regarde d'un air malheureux en me montrant
+sa pauvre mâchoire blessée. Fi! tu es un mauvais coeur, tu bats
+tes chevaux, et, l'autre jour encore, tu as fait fusiller un de
+tes soldats.
+
+--Je bats mes chevaux quand ils sont rétifs, répondit Fritz de
+son air le plus fanfaron; et, quant au soldat que j'ai fait
+fusiller l'autre jour, c'était un misérable vagabond dont je
+n'avais pu rien faire depuis un an qu'il était à mon service, et
+qui avait fini un beau matin par déserter avec armes et bagages,
+ce qui, dans tous les pays du monde, entraîne la peine de mort.
+D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne
+regardent pas les femmes. Je ne t'empêche pas de fouetter tes
+poupées, ne m'empêche donc pas de battre mes chevaux et de faire
+fusiller mes militaires. Maintenant je veux le casse-noisette.
+
+--O bon père! à mon secours! dit Marie enveloppant le petit
+bonhomme dans son mouchoir de poche, à mon secours! Fritz veut
+me prendre le casse-noisette.
+
+Aux cris de Marie, non-seulement le président se rapprocha du
+groupe des enfants dont il s'était éloigné, mais encore la
+présidente et le parrain Drosselmayer accoururent. Les deux
+enfants expliquèrent chacun leurs raisons: Marie, pour garder le
+casse-noisette, et Fritz, pour le reprendre; et, au grand
+étonnement de Marie, le parrain Drosselmayer, avec un sourire qui
+parut féroce à la petite fille, donna raison à Fritz.
+Heureusement pour le pauvre casse-noisette que le président et la
+présidente se rangèrent à l'avis de Marie.
+
+--Mon cher Fritz, dit le président, j'ai mis le casse-noisette
+sous la protection de votre soeur, et, autant que mon peu de
+connaissance en médecine me permet d'en juger en ce moment, je
+vois que le pauvre malheureux est fort endommagé et a grand
+besoin de soins; j'accorde donc, jusqu'à sa parfaite
+convalescence, plein pouvoir à Marie, et cela, sans que personne
+ait rien à y redire. D'ailleurs, toi qui es fort sur la
+discipline militaire, où as-tu jamais vu qu'un général fasse
+retourner au feu un soldat blessé à son service? Les blessés
+vont à l'hôpital jusqu'à ce qu'ils soient guéris, et, s'ils
+restent estropiés de leurs blessures, ils ont droit aux
+Invalides.
+
+Fritz voulut insister; mais le président leva son index à la
+hauteur de l'oeil droit, et laissa échapper ces deux mots:
+
+--Monsieur Fritz!
+
+Nous avons déjà dit quelle influence ces deux mots avaient sur le
+petit garçon; aussi, tout honteux de s'être attiré cette
+mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot; du
+côté de ta table où étaient les hussards, qui, après avoir pos
+leurs sentinelles perdues et établi leurs avant-postes, se
+retirèrent silencieusement dans leurs quartiers de nuit.
+
+Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du
+casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son
+mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban
+blanc détaché de sa robe de soie. De son côté, le petit
+bonhomme, très-pâle et très-effrayé d'abord, paraissait confiant
+dans la bonté de sa protectrice, et se rassurait peu à peu, en se
+sentant tout doucement bercé par elle. Alors Marie s'aperçut que
+le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins
+maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla
+même que l'oeil unique du conseiller de médecine avait pris une
+expression de malice et de méchanceté qu'elle n'avait pas
+l'habitude de lui voir. Cela fit qu'elle voulut s'éloigner de
+lui.
+
+Alors le parrain Drosselmayer se mit à rire aux éclats en disant:
+
+--Pardieu! ma chère filleule, je ne comprends pas comment une
+jolie petite fille comme toi peut être aussi aimable pour cet
+affreux petit bonhomme.
+
+Alors Marie se retourna; et, comme, dans son amour du prochain,
+le compliment que lui faisait son parrain n'établissait pas une
+compensation suffisante avec l'injuste attaque adressée à son
+casse-noisette, elle se sentit, contre son naturel; prisé d'une
+grande colère, et cette vague comparaison qu'elle avait déj
+faite de son parrain avec le petit homme au manteau de bois lui
+revenant à l'esprit:
+
+--Parrain Drosselmayer, dit-elle, vous êtes injuste envers mon
+pauvre petit casse-noisette, que vous appelez un affreux petit
+bonhomme; qui sait même si vous aviez sa jolie petite polonaise,
+sa jolie petite culotte et ses jolies petites bottes, qui sait si
+vous auriez aussi bon air que lui?
+
+A ces mots, les parents de Marie se mirent à rire, et le nez du
+conseiller de médecine s'allongea prodigieusement.
+
+Pourquoi le nez du conseiller de médecine s'était-il allong
+ainsi, et pourquoi le président et la présidente avaient-ils
+éclaté de rire? C'est ce dont Marie, étonnée de l'effet que sa
+réponse avait produit, essaya vainement de se rendre compte.
+
+Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, cet effet se
+rattachait sans doute à quelque cause mystérieuse et inconnue qui
+nous sera expliquée par la suite.
+
+
+
+Choses merveilleuses.
+
+
+Je ne sais, mes chers petits amis, si vous vous rappelez que je
+vous ai dit un mot de certaine grande armoire vitrée dans
+laquelle les enfants enfermaient leurs joujoux. Cette armoire se
+trouvait à droite en entrant dans le salon du président. Marie
+était encore au berceau, et Fritz marchait à peine seul quand le
+président avait fait faire cette armoire par un ébéniste fort
+habile, qui l'orna de carreaux si brillants, que les joujoux
+paraissaient dix fois plus beaux, rangés sur les tablettes, que
+lorsqu'on les tenait dans les mains. Sur le rayon d'en haut, que
+ni Marie ni même Fritz ne pouvaient atteindre, on mettait les
+chefs-d'oeuvre du parrain Drosselmayer. Immédiatement au-dessous
+était le rayon des livres d'images; enfin, les deux derniers
+rayons étaient abandonnés à Fritz et à Marie, qui les
+remplissaient comme ils l'entendaient. Cependant il arrivait
+presque toujours, par une convention tacite, que Fritz s'emparait
+du rayon supérieur pour en faire le cantonnement de ses troupes,
+et que Marie se réservait le rayon d'en bas pour ses poupées,
+leurs ménages et leurs lits. C'est ce qui était encore arrivé le
+jour de la Noël; Fritz rangea ses nouveaux venus sur la tablette
+supérieure, et Marie, après avoir relégué mademoiselle Rose dans
+un coin, avait donné sa chambre à coucher et son lit
+mademoiselle Claire, c'était le nom de la nouvelle poupée, et
+s'était invitée à passer chez elle une soirée de sucreries. Au
+reste, Mademoiselle Claire, en jetant les yeux autour d'elle, en
+voyant son ménage bien rangé sûr les tablettes, sa table chargée
+de bonbons et de pralines, et surtout son petit lit blanc avec
+son couvre-pieds de satin rose si frais et si joli, avait paru
+fort satisfaite de son nouvel appartement.
+
+Pendant tous ces arrangements, la soirée s'était fort avancée; il
+allait être minuit, et le parrain Drosselmayer était déjà parti
+depuis longtemps; qu'on n'avait pas encore pu arracher les
+enfants devant leur armoire.
+
+Contre l'habitude, ce fut Fritz qui rendit le premier aux
+raisonnements de ses parents, qui lui faisaient observer qu'il
+était temps de se coucher.
+
+--Au fait, dit-il, après l'exercice qu'ils ont fait toute l
+soirée, mes pauvres diables de hussards doivent être fatigués;
+or, je lès connais, ce sont de braves soldats qui connaissent
+leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai là; il n'y en
+aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me
+retirer.
+
+Et, à ces mots; après leur avoir donné le mot d'ordre pour qu'ils
+ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se
+retira effectivement.
+
+Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la présidente, qui
+avait hâte de rejoindre son mari qui était déjà passé dans sa
+chambre, l'invitait à se séparer de sa chère armoire:
+
+--Encore un instant, un tout petit instant; chère maman,
+dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de
+choses importantes à terminer; et, dès que j'aurai fini, je te
+promets que j'irai me coucher.
+
+Marie demandait cette grâce d'une voix si suppliante, d'ailleurs
+c'était une enfant à la fois si obéissante et si sage, que sa
+mère ne vit aucun inconvénient à lui accorder ce qu'elle
+désirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen était déj
+remontée pour préparer le coucher de la petite fille, de peur que
+celle-ci, dans la préoccupation que lui inspirait la vue de ses
+nouveaux joujoux, n'oubliât de souffler les bougies, la
+présidente s'acquitta elle-même de ce soin, ne laissant brûler
+que la lampe du plafond, laquelle répandait dans la chambre une
+douce et pâle lumière, et se retira à son tour en disant:
+
+--Rentre bientôt, chère petite Marie, car, si tu restais trop
+tard, tu serais fatiguée, et peut-être ne pourrais-tu plus te
+lever demain.
+
+Et, à ces mots, la présidente sortit du salon et ferma la porte
+derrière elle.
+
+Dès que Marie se trouva seule, elle en revint à la pensée qui la
+préoccupait avant toutes les autres, c'est-à-dire à son pauvre
+petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continué de porter
+sur son bras, enveloppé dans son mouchoir de poche. Elle le
+déposa doucement sur la table, le démaillotta et visita ses
+blessures. Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir,
+et paraissait fort mécontent.
+
+--Ah! cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en
+colère, je t'en prie, de ce que mon frère Fritz t'a fait tant de
+mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sûr;
+seulement, ses manières sont devenues un peu rudes, et son coeur
+s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat. C'est, du
+reste, un fort bon garçon, je puis te l'assurer, et je suis
+convaincue que, lorsque tu le connaîtras davantage, tu lui
+pardonneras. D'ailleurs, par compensation du mal que mon frère
+t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement,
+que, d'ici à quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien
+portant. Quant à te replacer les dents et à te rattacher le
+menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend
+très bien à ces sortes de choses.
+
+Mais Marie ne put achever son petit discours. Au moment où elle
+prononçait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette,
+auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il
+sortit de ses deux yeux verts un double éclair si brillant, que
+la petite fille, tout effrayée, s'arrêta et fit un pas en
+arrière. Mais, comme aussitôt la casse-noisette reprit sa
+bienveillante physionomie et son mélancolique sourire, elle pensa
+qu'elle avait été le jouet d'une illusion, et que la flamme de la
+lampe, agitée par quelque courant d'air, avait défiguré ainsi le
+petit bonhomme.
+
+Elle en vint même à se moquer d'elle-même et à se dire:
+
+--En vérité, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que
+cette figure de bois était capable de me faire des grimaces.
+Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son état
+l'exige.
+
+Et, à la suite de ce monologue intérieur, Marie reprit son
+protégé entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitrée, frappa
+à la porte qu'avait fermée Fritz, et dit à la poupée neuve:
+
+--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit à mon
+casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi
+du sofa; songe que tu te portes à merveille et que tu es pleine
+de santé, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies.
+D'ailleurs, une nuit est bientôt passée; le sofa est bon, et il
+n'y aura pas encore à Nuremberg beaucoup de poupées aussi bien
+couchées que toi.
+
+Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le
+mot; mais il sembla à Marie qu'elle prenait un air fort pincé et
+fort maussade. Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience,
+qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les ménagements
+convenables, ne fit pas davantage de façons avec elle, et, tirant
+le lit à elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le
+casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton.
+Alors elle réfléchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du
+caractère de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis
+quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise
+humeur quand elle lui avait emprunté son lit, et qu'il pourrait
+arriver malheur au blessé, si elle le laissait à la portée de
+cette impertinente personne. En conséquence, elle plaça le lit
+et le casse-noisette sur le rayon supérieur, tout contre le beau
+village où la cavalerie de Fritz était cantonnée; puis, ayant
+posé mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et
+s'apprêtait à aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa
+chambre à coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la
+pauvre enfant, commencèrent à se faire entendre une foule de
+petits bruits sourds derrière les fauteuils, derrière le poêle,
+derrière les armoires. La grande horloge attachée au mur, et que
+surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette
+dorée, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus
+fort, sans cependant se décider à sonner. Marie alors jeta les
+yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dorée avait abattu
+ses ailes de manière à couvrir entièrement l'horloge, et qu'elle
+avançait tant qu'elle pouvait sa hideuse tête de chat aux yeux
+ronds et au bec recourbé; et alors le ronronnement, devenant plus
+fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait à une voix,
+et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de
+la chouette:
+
+--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des
+souris a l'oreille fine. Boum, boum, boum, chantez seulement,
+chantez-lui sa vieille chanson. Boum, boum, boum, sonnez,
+clochettes, sonnez sa dernière heure, car bientôt ce sera fait de
+lui.
+
+Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et
+enroués.
+
+Marie avait très peur. Elle commençait à frissonner des pieds
+la tête, et elle allait s'enfuir, quand elle aperçut le parrain
+Drosselmayer assis sur la pendule à la place de la chouette, et
+dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place
+des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit. A cette vue, elle
+s'arrêta clouée à sa place par l'étonnement, et elle se mit
+crier en pleurant:
+
+--Parrain Drosselmayer, que fais-tu là-haut? Descends près de
+moi, et ne m'épouvante pas ainsi, méchant parrain Drosselmayer.
+
+Mais, à ces paroles, commencèrent à la ronde un sifflement aigu
+et un ricanement enragé; puis bientôt on entendit des milliers de
+petits pieds trotter derrière les murs, puis on vit des milliers
+de petites lumières qui scintillaient à travers les fentes des
+cloisons; quand je dis des milliers de petites lumières, je me
+trompe, c'étaient des milliers de petits yeux brillants. Et
+Marie s'aperçut que de tous côtés il y avait une population de
+souris qui s'apprêtait à entrer. En effet, au bout de cinq
+minutes, par les jointures des portes, par les fentes du
+plancher, des milliers de souris pénétrèrent dans la chambre, et
+trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencèrent à galoper
+deçà, delà, et bientôt se mirent en rang de la même façon que
+Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille.
+Ceci parut fort plaisant à Marie; et, comme elle ne ressentait
+pas pour les souris cette terreur naturelle et puérile
+qu'éprouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute
+infiniment à ce spectacle, lorsque tout à coup elle entendit un
+sifflement si terrible, si aigu et si prolongé, qu'un froid
+glacial lui passa sur le dos. Au même instant, à ses pieds, le
+plancher se souleva, et, poussé par une puissance souterraine, le
+roi des souris, avec ses sept têtes couronnées, apparut à ses
+pieds, au milieu du sable, du plâtre et de la terre broyée, et
+chacune de ces sept têtes commença à siffloter et à grignoter
+hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept
+têtes sortait à son tour. Aussitôt toute l'armée s'élança
+au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis
+aussitôt, tout en gardant leurs rangs, les régiments de souris se
+mirent à courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire
+vitrée, contre laquelle Marie, enveloppée de tous côtés, commença
+à battre en retraite. Nous l'avons dit, ce n'était cependant pas
+une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entourée de cette
+foule innombrable de souris, commandée par ce monstre à sept
+têtes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commença de
+battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa
+poitrine. Puis toute coup son sang parut s'arrêter, la
+respiration lui manqua; à demi évanouie, elle recula en
+chancelant; enfin, kling, kling, prrrr! et la glace de l'armoire
+vitrée, enfoncée par son coude, tomba sur le parquet, brisée en
+mille morceaux. Elle ressentit bien au moment même une vive
+douleur au bras gauche; mais, en même temps, son coeur se
+retrouva plus léger, car elle n'entendit plus ces horribles
+couics, couics, qui l'avaient si fort effrayée; en effet, tout
+était redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient
+disparu, et elle crut que, effrayées du bruit qu'avait fait la
+glace en se brisant, elles s'étaient réfugiées dans leurs trous.
+
+Mais voilà que, presque aussitôt, succédant à ce bruit, commença
+dans l'armoire une rumeur étrange, et que de toutes petites voix
+aiguës criaient de toutes leurs faibles forces: «Aux armes! aux
+armes! aux armes!» Et, en même temps, la sonnerie du château se
+mit à sonner, et l'on entendait murmurer de tous côtés: «Allons,
+alerte, alerte! levons-nous: c'est l'ennemi. Bataille,
+bataille, bataille!
+
+Marie se retourna. L'armoire était miraculeusement éclairée, et
+il s'y faisait un grand remue-ménage: tous les arlequins, les
+pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient
+deçà, delà, s'exhortant les uns les autres, tandis que les
+poupées faisaient de la charpie et préparaient des remèdes pour
+les blessés. Enfin, casse-noisette lui-même rejeta tout à coup
+ses couvertures et sauta à bas au lit sur ses deux pieds à la
+fois, en criant:
+
+--Knac! knac! knac! Stupide tas de souris, rentrez dans vos
+trous, ou, à l'instant même, vous allez avoir affaire à moi.
+
+Mais, à cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie
+s'aperçut que les souris n'étaient pas rentrées dans leurs trous,
+mais bien qu'elles s'étaient, effrayées par le bruit du verre
+cassé, réfugiées sous les tables et sous les fauteuils; d'o
+elles commençaient à sortir.
+
+De son côté, casse-noisette, loin d'être effrayé par le
+sifflement, parut redoubler de courage.
+
+--Ah! misérable roi des souris, s'écria-t-il; c'est donc toi; tu
+acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps.
+Viens donc; et que cette nuit décide de nous deux. Et vous, mes
+bons amis, mes compagnons, mes frères, s'il est vrai que nous
+nous sommes liés de quelque tendresse dans la boutique de
+Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat. Allons, en avant!
+et qui m'aime me suive!
+
+Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un
+pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'écrièrent à haute
+voix:
+
+--Oui, seigneur, comptez sur nous, à la vie, à la mort! Nous
+vaincrons sous vos ordres, ou nous périrons avec vous.
+
+A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'écho dans le
+coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement électrisé,
+qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o
+il se trouvait, il s'élança du deuxième rayon. Marie, en voyant
+ce saut périlleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait
+manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui était dans
+le rayon inférieur, s'élança de son sofa, et reçut casse-noisette
+entre ses bras.
+
+--Ah! chère et bonne petite Claire, s'écria Marie en joignant
+ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai méconnue!
+
+Mais mademoiselle Claire, tout entière à la situation, disait au
+casse-noisette:
+
+--Comment, blessé et souffrant déjà comme vous l'êtes,
+Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers?
+Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre. Votre
+courage est connu, et ne peut rien gagner à fournir de nouvelles
+preuves.
+
+Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de
+retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son
+corsage de satin; mais celui-ci se mit à gigotter et à gambiller
+de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcée de le laisser
+échapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds
+avec une grâce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:
+
+--Princesse, soyez sûre que, quoique vous ayez à une certaine
+époque été injuste envers moi, je me souviendrai toujours de
+vous, même au milieu de la bataille.
+
+Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le
+saisissant par son petit bras, elle le força de se relever; puis,
+détachant avec vivacité sa ceinture tout étincelante de
+paillettes, elle en fit une écharpe qu'elle voulut passer au cou
+du jeune héros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en
+s'inclinant en témoignage de sa reconnaissance pour une si grande
+faveur, il détacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait
+pansé, le porta à ses lèvres, et, s'en étant ceint le corps,
+léger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit
+sabre du rayon où il était sur le plancher. Aussitôt les couics
+et les piaulements recommencèrent plus féroces que jamais, et le
+roi des souris, comme pour répondre au défi de casse-noisette,
+sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps
+d'armée, tandis qu'à droite et à gauche, les deux ailes
+commençaient à déborder les fauteuils où elles s'étaient
+retranchées.
+
+
+La bataille
+
+
+--Trompettes, sonnez la charge! Tambours, battez la générale!
+cria Casse-noisette.
+
+Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se
+mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie
+commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et
+rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps,
+un corps de musiciens s'organisa: c'étaient des figaros avec
+leurs guitares, des piféraris avec leurs musettes, des bergers
+suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui,
+quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne
+commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon
+l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute,
+monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant
+même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la
+paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les
+arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,
+s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put
+trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un
+cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,
+laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n'allât
+prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête
+de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se
+trouva le premier prêt.
+
+Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour
+l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous
+aveugle: ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins
+de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les
+autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les
+postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre
+boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux
+prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette
+qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne
+pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller
+comme des écrevisses dans un panier; mais, quels que fussent
+leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers,
+moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le
+couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et
+aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors,
+sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent
+délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les
+flancs et à se ranger quatre par quatre.
+
+Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques
+minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait
+maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et
+fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils
+à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle
+Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les
+voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme
+faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles
+descendaient.
+
+Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée
+tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au
+centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique;
+gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de
+charger; à droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un
+tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de
+s'établir une batterie de dix pièces de canon; en outre, une
+puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de
+chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans
+l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était
+trop avancé pour reculer; il donna le signal par un _couïc_ qui
+fut répété en choeur par toute son armée.
+
+En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret,
+répondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volée
+de mitraille.
+
+Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla
+pour charger; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait
+sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumée des canons qui
+s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du
+champ de bataille.
+
+Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du
+râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de
+Casse-Noisette dominant tout le fracas.
+
+--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous
+en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle,
+formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de
+peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par
+quatre, comme vous faites. Bravo! messieurs les soldats de
+plomb, bravo! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le
+faites, et la journée est à nous!
+
+Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la
+bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris,
+refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton,
+culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus
+pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient;
+c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse
+lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se
+défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait
+inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par
+masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de
+souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se
+réunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les
+avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui
+faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait
+avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier; le cuisinier
+enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les
+soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin,
+avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se
+mettre sous la protection de la batterie; mais le carré du
+lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en
+s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique; enfin
+le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,
+avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se
+retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute
+la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert.
+Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de
+cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille,
+ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En
+un instant le tabouret fut escaladé; les canonniers se firent
+tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson,
+et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais
+tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une
+volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa
+en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui
+apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de
+l'ennemi.
+
+Dès lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa
+plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner
+quelque relâche à ses troupes, il appela à lui la réserve.
+
+Aussitôt les bonshommes de pain d'épice et le corps de bonbons en
+sucre descendirent de l'armoire et donnèrent à leur tour.
+C'étaient des troupes fraîches, il est vrai, mais peu
+expérimentées: les bonshommes de pain d'épice surtout étaient
+fort maladroits, et, frappant à tort et à travers, estropiaient
+aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait
+ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune
+homogénéité: c'étaient des empereurs, des chevaliers, des
+Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et
+des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs
+mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse. Cependant
+leur concours produisit un utile résultat: à peine les souris
+eurent-elles goûté des bonshommes de pain d'épice et entamé le
+corps de bonbons, qu'elles abandonnèrent les soldats de plomb,
+dans lesquels elles avaient grand'peine à mordre, et les
+polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les
+cuisiniers, qui étaient simplement rembourrés d'étoupe et de son,
+pour se ruer sur la malheureuse réserve, qui, en un instant, fut
+entourée par des milliers de souris, et, après une défense
+héroïque, fut dévorée avec armes et bagages.
+
+Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour
+rallier son armée; mais le terrible spectacle de la réserve
+anéantie avait glacé les plus fiers courages. Paillasse était
+pâle comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une
+souris avait pénétré dans la bosse de Polichinelle, et, comme le
+renard du jeune Spartiate, lui dévorait les entrailles; enfin le
+colonel des hussards était prisonnier avec une partie de son
+régiment, et, grâce aux chevaux des malheureux captifs, un corps
+de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.
+
+Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortuné Casse-Noisette, de
+victoire; il ne s'agissait même plus de retraite, il ne
+s'agissait que de mourir. Casse-Noisette se mit à la tête d'un
+petit groupe d'hommes, décidés comme lui à vendre chèrement leur
+vie.
+
+Pendant ce temps, la désolation régnait parmi les poupées:
+mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras,
+et jetaient les hauts cris.
+
+--Hélas! disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir à la
+fleur de l'âge, moi, fille de roi, destinée à un si bel avenir?
+
+--Hélas! disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante
+au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservée que
+pour être rongée par d'immondes souris?
+
+Les autres poupées couraient éplorées, et leurs cris se mêlaient
+aux lamentations des deux poupées principales.
+
+Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal
+pour Casse-Noisette: il venait d'être abandonné du peu d'amis qui
+lui étaient restés fidèles. Les débris de l'escadron de hussards
+s'étaient réfugiés dans l'armoire; les soldats de plomb étaient
+entièrement tombés an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps
+que les artilleurs étaient trépassés; la garde civique était
+morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas.
+Casse-Noisette était accolé contre le rebord de l'armoire, qu'il
+tentait en vain d'escalader: il lui eût fallu pour cela l'aide de
+mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux
+avaient pris le parti de s'évanouir. Casse-Noisette fit un
+dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie
+du désespoir:
+
+--Un cheval! un cheval! ma couronne pour un cheval!
+
+Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans écho, ou
+plutôt elle le dénonça à l'ennemi. Deux tirailleurs se
+précipitèrent sur lui et le saisirent par son manteau de bois.
+Au même instant, on entendit la voix du roi des souris, qui
+criait par ses sept gueules:
+
+--Sur votre tête, prenez-le vivant! Songez que j'ai ma mère
+venger. Il faut que son supplice épouvante les Casse-Noisettes
+venir!
+
+Et, en même temps, le roi se précipita vers le prisonnier.
+
+Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible
+spectacle.
+
+--O mon pauvre Casse-Noisette! s'écria-t-elle en sanglotant; mon
+pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je
+donc périr ainsi!
+
+Et, en même temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre
+compte de ce qu'elle faisait, Marie détacha son soulier de son
+pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la
+mêlée, et cela si adroitement, que le terrible projectile
+atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussière. Au
+même instant, roi et armée, vainqueurs et vaincus, disparurent
+comme anéantis. Marie ressentit à son bras blessé une douleur
+plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour
+s'asseoir; mais les forces lui manquèrent, et elle tomba
+évanouie.
+
+
+
+La maladie
+
+
+Lorsque Marie se réveilla de son sommeil léthargique, elle était
+couchée dans son petit lit, et le soleil pénétrait radieux et
+brillant à travers ses carreaux couverts de givre. A côté d'elle
+était assis un étranger qu'elle reconnut bientôt pour le
+chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitôt qu'elle eut
+ouvert les yeux:
+
+--Elle est éveillée!
+
+Alors la présidente s'avança et considéra sa fille d'un regard
+inquiet et effrayé.
+
+--Ah! chère maman, s'écria la petite Marie en l'apercevant,
+toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre
+Casse-Noisette est-il sauvé?
+
+--Pour l'amour du ciel! ma chère Marie, ne dis plus ces
+sottises. Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont
+faire avec le casse-noisette? mais toi, méchante enfant, tu nous
+as fait à tous grand-peur. Et tout cela arrive cependant quand
+les enfants sont volontaires et ne veulent pas obéir à leurs
+parents. Tu as joué hier fort avant dans la nuit avec tes
+poupées; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une
+petite souris t'ait effrayée; enfin, dans ta terreur, tu as donn
+du coude dans l'armoire à glace, et tu t'es tellement coupé le
+bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de
+verre qui étaient restés dans ta blessure, prétend que tu as
+couru risque de te trancher l'artère et de mourir de la perte du
+sang. Dieu soit béni que je me sois réveillée, je ne sais
+quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laissée au
+salon, j'y sois rentrée. Pauvre enfant, tu étais étendue par
+terre, prés de l'armoire, et tout autour de toi, en désordre, les
+poupées, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb,
+les bonshommes de pain d'épice et les hussards de Fritz étendus
+pêle-mêle; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais
+Casse-Noisette. Mais, d'où vient que tu étais déchaussée du pied
+gauche, et que ton soulier était à trois ou quatre pas de toi?
+
+--Ah! petite mère, petite mère, répondit Marie en frissonnant
+encore à ce souvenir, c'était, vous le voyez bien, les traces de
+la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupées et les
+souris; et, ce qui m'a tant effrayée, c'est de voir que les
+souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre
+Casse-Noisette, qui commandait l'armée des poupées. C'est alors
+que je lançai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus
+ce qui s'est passé.
+
+Le chirurgien fit des yeux un signe à la présidente, et celle-ci
+dit doucement à Marie:
+
+--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi. Toutes les
+souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans
+l'armoire vitrée, joyeux et bien portant.
+
+Alors le président entra à son tour dans la chambre, et causa
+longtemps avec le chirurgien. Mais, de toutes ses paroles, Marie
+ne put entendre que celle-ci:
+
+--C'est du délire.
+
+À ces mots, Marie devina que l'on doutait de son récit, et comme,
+elle-même, maintenant que le jour était revenu, comprenait
+parfaitement que l'on prit tout ce qui lui était arrivé pour une
+fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant à tout ce
+qu'on voulait; car elle avait hâte de se lever pour faire une
+visite à son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il
+s'était retiré sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment,
+c'était tout ce qu'elle désirait savoir.
+
+Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer,
+cause de son bras blessé, et, quand elle voulait lire ou
+feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses
+yeux, qu'il fallait bientôt qu'elle renonçât à cette distraction.
+Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait
+avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mère venait
+s'asseoir près de son lit et lui racontait ou lui lisait des
+histoires.
+
+Or, un soir, la présidente venait justement de raconter la
+délicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit,
+et que le parrain Drosselmayer passa sa tête en disant:
+
+--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre
+malade.
+
+Mais, des que Marie aperçut le parrain Drosselmayer avec sa
+perruque de verre, son emplâtre sur l'oeil et sa redingote jaune,
+le souvenir de cette nuit, où Casse-Noisette perdit la fameuse
+bataille contre les souris, se présenta si vivement à son esprit,
+qu'involontairement elle cria au conseiller de médecine.
+
+--Oh! parrain Drosselmayer, tu as été horrible! je t'ai bien
+vu, va, quand tu étais à cheval sur la pendule, et que tu la
+couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pût pas sonner; car le
+bruit de l'heure aurait fait fuir les souris. Je t'ai bien
+entendu appeler le roi aux sept têtes. Pourquoi n'es-tu pas venu
+au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain
+Drosselmayer? Hélas! en ne venant pas, tu es cause que je suis
+blessée et dans mon lit!
+
+La présidente écoutait tout cela avec de grands yeux effarés; car
+elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le délire.
+Aussi elle lui demanda tout épouvantée:
+
+--Mais que dis-tu donc là, chère Marie? redeviens-tu folle?
+
+--Oh! que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait
+bien que je dis la vérité, lui.
+
+Mais le parrain, sans rien répondre, faisait d'affreuses
+grimaces, comme un homme qui eût été sur des charbons ardents;
+puis, tout à coup, il se mit à dire d'une voix nazillarde et
+monotone:
+
+ Perpendicule
+ Doit faire ronron.
+ Avance et recule,
+ Brillant escadron!
+ L'horloge plaintive
+ Va sonner minuit;
+ La chouette arrive
+ Et le roi s'enfuit,
+
+ Perpendicule
+ Doit faire ronron.
+ Avance et recule,
+ Brillant escadron!
+
+Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en
+plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que
+d'habitude. Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa
+mère n'eût été présente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'eût
+interrompu cette étrange chanson par un éclat de rire.--Sais-tu
+bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrêmement
+bouffon aujourd'hui? Tu fais des gestes comme mon vieux
+polichinelle, que j'ai jeté derrière le poêle, sans compter ta
+chanson, qui n'a pas le sens commun.
+
+Mais la présidente demeura fort sérieuse.
+
+--Cher monsieur le conseiller de médecine, dit-elle, voilà une
+singulière plaisanterie que celle que vous nous faites là, et qui
+me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade
+encore qu'elle ne l'est.
+
+--Bah! répondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous
+pas, chère présidente, cette petite chanson de l'horloger que
+j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos
+pendules?
+
+Et, en même temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui
+dit précipitamment:
+
+--Ne sois pas en colère, chère enfant, de ce que je n'ai pas
+arraché de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris;
+mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux
+me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.
+
+--Quelle histoire? demanda Marie.
+
+--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate. La
+connais-tu?
+
+--Non, mon cher petit parrain, répondit la jeune fille, que cette
+offre raccommodait à l'instant même avec le mécanicien. Raconte
+donc, raconte.
+
+--Cher conseiller, dit la présidente, j'espère que votre histoire
+ne sera pas aussi lugubre que votre chanson.
+
+--Oh! non, chère présidente, répondit le parrain Drosselmayer;
+elle est, au contraire, extrêmement plaisante.
+
+--Raconte donc, crièrent les enfants, raconte donc.
+
+Et le parrain Drosselmayer commença ainsi:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE
+
+
+
+Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
+cette naissance donna à ses illustres parents.
+
+
+Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui
+n'était ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavière, ni le
+Palatinat, et qui était gouverné par un roi.
+
+La femme de ce roi, qui, par conséquent, se trouvait être une
+reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par
+conséquent, princesse de naissance, et qui reçut le nom gracieux
+et distingué de Pirlipate.
+
+On fit aussitôt prévenir le roi de cet heureux événement. Il
+accourut tout essoufflé, et, en voyant cette jolie petite fille
+couchée dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'être
+père d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui,
+qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser
+en rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant:
+
+--Ah! grand Dieu! vous qui voyez tous les jours les anges,
+avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine?
+
+Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les
+généraux, les grands officiers, les présidents, les conseillers
+et les juges; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent
+à danser comme le roi, en disant:
+
+--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de
+si beau au monde que votre Pirlipatine.
+
+Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants,
+c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune flatterie; car,
+effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un
+plus bel enfant que la princesse Pirlipate. Sa petite figure
+semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les
+roses, et blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus
+étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les
+fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes,
+brillantes et frisées sur ses épaules, blanches comme l'albâtre.
+Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde,
+deux rangées de petites dents, ou plutôt de véritables perles,
+avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si
+vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue
+basse, avait voulu la regarder de trop près, que, quoiqu'il
+appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns:
+
+--Ah diantre!
+
+Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie,
+qu'il dit seulement:
+
+--Aïe! aïe! aïe!
+
+Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette
+grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu céder. Et
+la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _aïstes_
+soient demeurés, d'accord, le seul fait qui soit rest
+incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand
+chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait
+autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le charmant
+petit corps de Pirlipatine.
+
+Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des
+cieux. La reine seule était extrêmement inquiète et troublée,
+sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les
+esprits, c'est le soin avec lequel cette mère craintive faisait
+garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes
+étaient non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais
+encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours près
+de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait
+asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits.
+Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité,
+ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de
+ces six gardiennes était obligée de tenir un chat sur ses genoux,
+et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de
+ruminer.
+
+Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux
+que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir
+pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur
+leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât
+point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez
+inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de
+vous épargner le mal de tête qui ne pourrait manquer de résulter
+pour vous d'une pareille application.
+
+Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux
+couronnés se donnèrent le mot pour faire en même temps une visite
+au père futur de notre héroïne; car, à cette époque, la princesse
+Pirlipate n'était pas encore née; ils étaient accompagnés de
+princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de prétendants des
+plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils
+visitaient, et qui était un monarque des plus magnifiques, de
+faire une large percée à son trésor et de donner force tournois,
+carrousels et comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir
+appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome
+de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était
+arrivé, et que la conjonction des astres annonçait que l'année
+serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande
+tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son
+carrosse, il alla en personne prier, les uns après les autres,
+tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa
+capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se ménager
+le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il
+comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit
+annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un
+ton câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire
+tout ce qu'il voulait:
+
+--Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel
+point j'aime le boudin? n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublié?
+
+La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En
+effet, Sa Majesté entendait tout simplement, par ces paroles
+insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait
+maintes fois, à la très utile occupation de confectionner de ses
+mains royales la plus grande quantité possible de saucisses,
+d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition
+de son mari; car, quoique exerçant fort honorablement la
+profession de reine, elle était moins sensible aux compliments
+qu'on lui faisait sur la dignité avec laquelle elle portait le
+sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle
+faisait un pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta
+donc de faire une gracieuse révérence à son époux, en lui disant
+qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour
+toute autre chose.
+
+Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le
+chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles
+d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma
+un immense feu de bois de sandal. La reine mit son tablier de
+cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums
+s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit
+aussitôt dans les corridors, pénétra rapidement dans toutes les
+chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi
+tenait son conseil. Le roi était un gourmet; aussi cette odeur
+lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme
+c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître
+de lui, il résista quelque temps au sentiment d'attraction qui le
+poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fût son empire sur
+ses passions, il lui fallut céder au ravissement inexprimable
+qu'il éprouvait.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je
+reviens dans un instant; attendez-moi.
+
+Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course
+vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu
+du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue,
+et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit,
+quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée.
+
+Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard,
+découpé par morceaux, allait être rôti sur des grils d'argent; la
+reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante
+occupation, et les premières gouttes de graisse tombaient en
+chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se
+fit entendre qui disait:
+
+--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;
+
+ Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille:
+ Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
+ De ce friand rôti je désire ma part.
+
+La reine reconnut aussitôt la vois qui lui parlait ainsi: c'était
+celle de dame Souriçonne.
+
+Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle
+prétendait être alliée à la famille royale, et reine elle-même du
+royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la
+cuisine, une cour fort considérable.
+
+La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se
+refusant à reconnaître tout haut dame Souriçonne comme reine et
+comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de
+complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son
+mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait
+déroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance
+solennelle, elle ne voulut point refuser à sa jeune amie ce
+qu'elle demandait, et lui dit:
+
+--Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous
+y autorise, goûter mon lard tant que vous voudrez.
+
+Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant
+sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les
+morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les
+autres.
+
+Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que
+poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que
+répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant
+aussi, d'abord les sept fils de dame Souriçonne, puis ses
+parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins,
+effroyablement portés sur leur bouche, et qui s'en donnèrent sur
+le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière
+qu'elle fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce
+train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins.
+Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de
+dame Souriçonne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais
+exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgr
+les représentations de leur mère et de leur reine, sur le lard de
+leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris
+de la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses
+hôtes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le
+chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels
+accoururent armés de vergettes, d'éventails et de balais, et
+parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois.
+Mais la victoire, quoique complète, était trop tardive; à peine
+restait-il le quart du lard nécessaire à la confection des
+andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut,
+d'après les indications du mathématicien du roi, qu'on avait
+envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le
+grand chaudron à boudins et les deux grandes casseroles
+andouilles et à saucisses.
+
+Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les
+clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit arriver tous
+les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs
+héréditaires et tous les prétendants qui étaient dans le pays,
+vêtus de leurs plus magnifiques habits; les uns traînés dans des
+carrosses de cristal, les autres montés sur leurs chevaux de
+parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les
+reçut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse
+cordialité; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il
+s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la
+couronne sur la tête et le sceptre à la main, invitant les autres
+monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang
+parmi les têtes couronnées, les princes royaux, les ducs
+héréditaires ou les prétendants.
+
+La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant
+le potage et le relevé. Mais, au service des andouilles, on
+remarqua que le prince paraissait agité; à celui des saucisses,
+il pâlit considérablement; enfin, à celui des boudins, il leva
+les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une
+douleur terrible parut déchirer son âme; enfin il se renversa sur
+le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se
+désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun
+se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude.
+En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de
+la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque,
+qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus
+affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que
+les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui,
+eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et
+clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses
+esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible,
+qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:
+
+--Pas assez de lard! ...
+
+A ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se
+précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses
+sanglots:
+
+--O mon malheureux, infortuné et royal époux! Quel chagrin ne
+vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que
+vous m'avez déjà faites si souvent; mais vous voyez la coupable
+vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous
+conviendra.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda le roi; et que s'est-il donc pass
+qu'on ne m'a pas dit?
+
+--Hélas! hélas! répondit la reine, à qui son mari n'avait
+jamais parlé si rudement; hélas! c'est dame Souriçonne, avec ses
+sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a
+dévoré tout le lard!
+
+Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquèrent,
+elle tomba à la renverse, et s'évanouit.
+
+Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible:
+
+--Madame la surintendante, que signifie cela?
+
+Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-à-dire
+que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majesté aux
+prises avec toute la famille de dame Souriçonne, et qu'alors,
+son tour, elle avait appelé le chef, qui, avec l'aide de ses
+marmitons, était parvenu à faire rentrer tous les pillards sous
+l'âtre.
+
+Aussitôt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de
+lèse-majesté, rappela toute sa dignité et tout son calme,
+ordonnant, vu l'énormité du forfait, que son conseil intime fût
+rassemblé à l'instant même, et que l'affaire fut exposée à ses
+plus habiles conseillers.
+
+En conséquence, le conseil fut réuni, et l'on y décida, à la
+majorité des voix, que dame Souriçonne étant accusée d'avoir
+mangé le lard destiné aux saucisses, aux boudins et aux
+andouilles du roi, son procès lui serait fait, et que, si elle
+était coupable, elle serait à tout jamais exilée du royaume, elle
+et sa race, et que ce qu'elle y possédait de biens, terres,
+châteaux, pâlans, résidences royales, tout serait confisqué.
+
+Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses
+habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès,
+dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger
+son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle
+qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans
+compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les
+prétendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui
+fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille.
+
+Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien,
+et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut
+accordé.
+
+Alors il envoya une de ses meilleures voitures, précédée d'un
+courrier pour faire plus grande diligence, à un très-habile
+mécanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui
+s'appelait Christian-Élias Drosselmayer, invitant le susdit
+mécanicien à le venir trouver à l'instant même dans son palais,
+pour affaire urgente. Christian-Élias Drosselmayer obéit
+aussitôt; car c'était un homme véritablement artiste, qui ne
+doutait pas qu'un roi aussi renommé ne l'envoyât chercher pour
+lui confectionner quelque chef-d'oeuvre. Et, étant monté en
+voiture, il courut jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût en présence
+du roi. Il s'était même tellement pressé, qu'il n'avait pas eu
+le temps de se mettre un habit, et qu'il était venu avec la
+redingote jaune qu'il portait habituellement. Mais, au lieu de
+se fâcher de cet oubli de l'étiquette, le roi lui en sut gré;
+car, s'il avait commis une faute, l'illustre mécanicien l'avait
+commise pour obéir sans retard aux commandements de Sa Majesté.
+
+Le roi fit entrer Christian-Élias Drosselmayer dans son cabinet,
+et lui exposa la situation des choses; comment il était décid
+faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race
+souriquoise, et comment, prévenu par sa grande renommée, il avait
+jeté les yeux sur lui pour le faire l'exécuteur de sa justice;
+n'ayant qu'une crainte, c'est que le mécanicien, si habile qu'il
+fût, ne vit des difficultés insurmontables au projet que la
+colère royale avait conçu.
+
+Mais Christian-Élias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit
+que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout
+le royaume.
+
+En effet, le même jour, il se mit à confectionner d'ingénieuses
+petites boîtes oblongues, dans l'intérieur desquelles il attacha,
+au bout d'un fil de fer, un morceau de lard. En tirant le lard,
+le voleur, quel qu'il fût, faisait tomber la porte derrière lui,
+et se trouvait prisonnier. En moins d'une semaine, cent boites
+pareilles étaient confectionnées et placées non-seulement sous
+l'âtre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du
+palais.
+
+Dame Souriçonne était infiniment trop sage et trop pénétrante,
+pour ne pas découvrir du premier coup d'oeil la ruse de maître
+Drosselmayer. Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et
+ses cousins, pour les prévenir du guet-apens qu'on tramait contre
+eux. Mais, après avoir eu l'air de l'écouter à cause du respect
+qu'ils devaient à son rang et de la condescendance que commandait
+son âge, ils se retirèrent en riant de ses terreurs, et, attirés
+par l'odeur du lard rôti, plus forte que toutes les
+représentations qu'on leur pouvait faire, ils se résolurent
+profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils
+sussent d'où.
+
+Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriçonne,
+dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent
+trente-cinq de ses parents à différents degrés, sans compter des
+milliers de ses sujets, étaient pris dans les souricières, et
+avaient été honteusement exécutés.
+
+Alors dame Souriçonne, avec les débris de sa cour et les restes
+de son peuple, résolut d'abandonner ces lieux ensanglantés par le
+massacre des siens. Le bruit de cette résolution transpira et
+parvint jusqu'au roi. Sa Majesté s'en félicita tout haut, et les
+poètes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis
+que les courtisans l'égalaient à Sésostris, à Alexandre et
+César.
+
+La reine seule était triste et inquiète; elle connaissait dame
+Souriçonne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la
+mort de ses fils et de ses proches sans vengeance. En effet, an
+moment où la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle
+avait commise, préparait pour lui, de ses propres mains, une
+purée de foie dont il était fort friand, dame Souriçonne parut
+tout à coup devant elle, et lui dit:
+
+--Tués par ton époux, sans crainte ni remords,
+
+ Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
+ Mais tremble, madame la reine!
+ Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
+ Et qui sera bientôt l'objet de ton amour,
+ Soit déjà celui de ma haine.
+
+ Ton époux a des forts, des canons, des soldats,
+ Des mécaniciens, des conseillers d'États,
+ Des ministres, des souricières.
+ La reine des souris n'a rien de tout cela;
+ Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l
+ Pour dévorer les héritières.
+
+Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis.
+Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue depuis quelques
+jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette
+prédiction, qu'elle laissa tomber la purée de foie dans le feu.
+
+Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de
+ses mets favoris; ce qui le mit fort en colère et le fit
+s'applaudir encore davantage du coup d'État qu'il avait si
+heureusement accompli.
+
+Il va sans dire que Christian-Élias Drosselmayer fut renvoyé avec
+une splendide récompense, et rentra triomphant à Nuremberg.
+
+
+
+Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine, dame
+Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse
+Pirlipate.
+
+
+Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi,
+n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin
+la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la
+vengeance de dame Souriçonne; car, d'après ce que dame Souriçonne
+avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'héritière de
+l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou
+tout au moins de sa beauté; ce qui, assure-t-on, pour une femme,
+est bien pis encore. Ce qui redoublait surtout l'inquiétude de
+la tendre mère, c'est que les machines de maître Drosselmayer ne
+pouvaient absolument rien contre l'expérience de dame Souriçonne.
+Il est vrai que l'astronome de la cour, qui était en même temps
+grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimât sa
+charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette
+affaire, prétendit avoir lu dans les astres, d'une manière
+certaine, que la famille de l'illustre chat Murr était seule en
+état de défendre le berceau de l'approche de dame Souriçonne.
+C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut forcée de
+tenir sans cesse sur ses genoux un des mâles de cette famille,
+qui, au reste, étaient attachés à la cour en qualité de
+secrétaires intimes de légation, et devait, par un grattement
+délicat et prolongé, adoucir à ces jeunes diplomates le pénible
+service qu'ils rendaient à l'État.
+
+Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes
+enfants, où l'on se réveille tout endormi, un soir, malgré tous
+les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour
+de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux
+surgardiennes intimes qui étaient assises au chevet de la
+princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles
+progressivement. Or, comme chacune absorbait ses propres
+sensations en elle-même, se gardant bien de les confier à ses
+compagnes, dans l'espérance que celles-ci ne s'apercevraient pas
+de son manque de vigilance, et veilleraient à sa place tandis
+qu'elle dormirait, il en résulta que les yeux se fermèrent
+successivement, que les mains qui grattaient les matous
+s'arrêtèrent à leur tour, et que les matous, n'étant plus
+grattés, profitèrent de la circonstance pour s'assoupir.
+
+Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet
+étrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes
+intimes s'éveilla en sursaut. Toutes les personnes qui
+l'entouraient semblaient tombées en léthargie; pas le moindre
+ronflement; les respirations elles-mêmes étaient arrêtées;
+partout régnait un silence de mort, au milieu duquel on
+n'entendait que le bruit du ver piquant le bois. Mais que devint
+la surgardienne intime, en voyant près d'elle une grande et
+horrible souris qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait
+plongé sa tête dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort
+occupée à ronger le visage de la princesse? Elle se leva en
+poussant un cri de terreur. A ce cri, tout le monde se réveilla;
+mais dame Souriçonne, car c'était bien elle, s'élança vers un des
+coins de la chambre. Les conseillers intimes de légation se
+précipitèrent après elles; hélas! il était trop tard: dame
+Souriçonne avait disparu par une fente du plancher. Au même
+instant, la princesse Pirlipate, réveillée par toute cette
+rumeur, se mit à pleurer. A ces cris, les gardiennes et les
+surgardiennes répondirent par des exclamations de joie.
+
+Dieu soit loué! disaient-elles. Puisque la princesse Pirlipate
+crie, c'est qu'elle n'est pas morte.
+
+Et alors elles accoururent au berceau; mais leur désespoir fut
+grand lorsqu'elles virent ce qu'était devenue cette délicate et
+charmante créature!
+
+En effet, à la place de ce visage blanc et rose, de cette petite
+tête aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, était
+plantée une immense et difforme tête sur un corps contrefait et
+ratatiné. Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur
+céleste, et s'épanouissaient verts, fixes et hagards, à fleur de
+tête. Sa petite bouche s'était étendue d'une oreille à l'autre,
+et son menton s'était couvert d'une barbe cotonneuse et frisée,
+on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais
+hideuse pour une jeune princesse.
+
+En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et
+les deux surgardiennes intimes se jetèrent la face contre terre,
+tandis que les six conseillers de légation regardaient s'il n'y
+avait pas quelque fenêtre ouverte pour gagner les toits.
+
+Le désespoir de la pauvre mère fut quelque chose d'affreux. On
+l'emporta évanouie dans la chambre royale.
+
+Mais c'est le malheureux père dont là douleur faisait surtout
+peine à voir, tant elle était morne et profonde. On fut oblig
+de mettre des cadenas à ses croisées pour qu'il ne se précipitât
+point par la fenêtre, et de ouater son appartement pour qu'il ne
+se brisât point la tête contre les murs. Il va sans dire qu'on
+lui retira son épée, et qu'on ne laissa traîner devant lui ni
+couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu.
+Cela était d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les
+deux ou trois premiers jours, ne cessant de répéter:
+
+--O monarque infortuné que je suis! ô destin cruel que tu es!
+
+Peut-être, au lieu d'accuser le destin, le roi eût-il dû penser
+que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait ét
+l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su
+manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude,
+et que, renonçant à la vengeance, il eût laissé dame Souriçonne
+et sa famille sous l'âtre, ce malheur qu'il déplorait ne serait
+point arrivé. Mais nous devons dire que les pensées du royal
+père de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction
+philosophique.
+
+Au contraire, dans la nécessité où se croient toujours les
+puissants de rejeter les calamités qui les frappent sur de plus
+petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mécanicien
+Christian-Élias Drosselmayer. Et, bien convaincu que, s'il lui
+faisait dire de revenir à la cour pour y être pendu ou décapité,
+celui-ci se garderait bien de se rendre à l'invitation, il le fit
+inviter, an contraire, à venir recevoir un nouvel ordre que Sa
+Majesté avait créé, rien que pour les hommes de lettres, les
+artistes et les mécaniciens.
+
+Maître Drosselmayer n'était pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un
+ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immédiatement
+en route; mais sa joie se changea bientôt en terreur: à la
+frontière du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparèrent
+de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'à la
+capitale.
+
+Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne
+voulut pas même recevoir maître Drosselmayer lorsqu'il arriva au
+palais; mais il le fit conduire immédiatement près du berceau de
+Pirlipate, faisant signifier au mécanicien que si, de ce jour en
+un mois, la princesse n'était point rendue à son état naturel, il
+lui ferait impitoyablement trancher la tête.
+
+Maître Drosselmayer n'avait point de prétention à l'héroïsme, et
+n'avait jamais compté mourir que de sa belle mort, comme on dit;
+aussi fut-il fort effrayé de la menace; mais, néanmoins, se
+confiant bientôt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne
+l'avait jamais empêché d'apprécier l'étendue, il se rassura
+quelque peu, et s'occupa immédiatement de la première et de la
+plus utile opération, qui était celle de s'assurer si le mal
+pouvait céder à un remède quelconque, ou était véritablement
+incurable, comme il avait cru le reconnaître dès le premier
+abord.
+
+A cet effet, il démonta fort adroitement d'abord la tête, puis,
+les uns après les autres, tous les membres de la princesse
+Pirlipate, détacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus
+son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore
+la construction intérieure. Mais, hélas! plus il pénétra dans
+le mystère de l'organisation pirlipatine, mieux il découvrit que
+plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et
+difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate,
+et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller,
+près du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter
+jusqu'à ce qu'elle eût repris sa première forme, à une profonde
+mélancolie.
+
+Déjà la quatrième semaine était commencée, et l'on en était
+arrivé au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra
+pour voir s'il ne s'était pas opéré quelque changement dans
+l'extérieur de la princesse, et, voyant qu'il était toujours le
+même, s'écria, en menaçant la mécanicien de son sceptre:
+
+--Christian-Élias Drosselmayer, prends garde à toi! tu n'as plus
+que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle était; et,
+si tu t'entêtes à ne pas la guérir, c'est dimanche prochain que
+tu seras décapité.
+
+Maître Drosselmayer, qui ne pouvait guérir la princesse, non
+point par entêtement, mais par impuissance, se mit à pleurer
+amèrement, regardant, avec ses yeux noyés de larmes, la princesse
+Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si
+elle eût été la plus jolie fille de la terre. Alors, à cette vue
+attendrissante, le mécanicien fut, pour la première fois, frapp
+du goût particulier que la princesse avait, depuis sa naissance,
+manifesté pour les noisettes, et de la singulière circonstance
+qui l'avait fait naître avec des dents. En effet, aussitôt sa
+transformation, elle s'était mise à crier, et elle avait continu
+de se livrer à cet exercice jusqu'au moment où, trouvant une
+aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et
+s'endormit tranquillement. Depuis ce temps-là, les deux
+surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs
+poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitôt qu'elle
+faisait la grimace.
+
+--O instinct de la nature! éternelle et impénétrable sympathie
+de tous les êtres créés! s'écria Christian-Élias Drosselmayer,
+tu m'indiques la porte qui mène à la découverte de tes mystères;
+j'y frapperai, et elle s'ouvrira!
+
+A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mécanicien se retourna
+et demanda à Sa Majesté la faveur d'être conduit à l'astronome de
+la cour; le roi y consentit, mais à la condition que ce serait
+sous bonne escorte. Maître Drosselmayer eût sans doute mieux
+aimé faire cette course seul; cependant, comme, dans cette
+circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre,
+il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher, et traverser
+les rues de la capitale escorté comme un malfaiteur.
+
+Arrivé chez l'astrologue, maître Drosselmayer se jeta dans ses
+bras, et tous deux s'embrassèrent avec des torrents de larmes,
+car ils étaient connaissances de vieille date, et s'aimaient
+fort; puis ils se retirèrent dans un cabinet écarté, et
+feuilletèrent ensemble une quantité innombrable de livres qui
+traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et
+d'une foule d'autres choses non moins mystérieuses. Enfin, la
+nuit étant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aidé de
+maître Drosselmayer, qui était lui-même fort habile en pareille
+matière, découvrit, malgré l'embarras des lignes qui
+s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui
+rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevînt aussi belle
+qu'elle l'avait été, elle n'avait qu'une chose à faire: c'était
+de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une
+enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit
+pouvait passer sur elle sans la rompre. En outre, il fallait que
+cette coquille fût brisée en présence de la princesse par les
+dents d'un jeune homme qui n'eût jamais été rasé, et qui n'eût
+encore porté que des bottes. Enfin, l'amande devait être
+présentée par lui à la princesse, les yeux fermés, et, les yeux
+fermés toujours, il devait alors faire sept pas à reculons et
+sans trébucher. Telle était la réponse des astres.
+
+Drosselmayer et l'astronome avaient travaillé sans relâche,
+durant trois jours et trois nuits, à éclaircir toute cette
+mystérieuse affaire. On en était précisément au samedi soir, et
+le roi achevait son dîner et entamait même le dessert, lorsque le
+mécanicien, qui devait être décapité le lendemain au point du
+jour, entra dans la salle à manger royale, plein de joie et
+d'allégresse, annonçant qu'il avait enfin trouvé le moyen de
+rendre à la princesse Pirlipate sa beauté perdue. À cette
+nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la
+plus touchante, et demanda quel était ce moyen.
+
+Le mécanicien fit part au roi du résultat de sa consultation avec
+l'astrologue.
+
+--Je le savais bien, maître Drosselmayer, s'écria le roi, que
+tout ce que vous en faisiez, ce n'était que par entêtement.
+Ainsi, c'est convenu; aussitôt après le dîner, on se mettra
+l'oeuvre. Ayez donc soin, très-cher mécanicien, que, dans dix
+minutes, le jeune homme non rasé soit là, chaussé de ses bottes,
+et la noisette Krakatuk à la main. Surtout veillez à ce que,
+d'ici là, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trébuche en
+faisant, comme une écrevisse, ses sept pas en arrière; mais, une
+fois l'opération achevée, dites-lui que je mets ma cave à sa
+disposition et qu'il pourra se griser tout à son aise.
+
+Mais, au grand étonnement du roi, maître Drosselmayer parut
+consterné en entendant ce discours; et, comme il gardait le
+silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et
+restait immobile à sa place, au lieu de se mettre en course pour
+exécuter ses ordres souverains. Mais le mécanicien, se jetant
+genoux:
+
+--Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouvé le moyen
+de guérir la princesse, et que ce moyen consiste à lui faire
+manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura ét
+cassée par un jeune homme à qui on n'aura jamais fait la barbe,
+et qui, depuis sa naissance, aura toujours porté des bottes; mais
+nous ne possédons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne
+savons pas où les trouver, et, selon toute probabilité, nous ne
+trouverons que bien difficilement la noisette et le
+casse-noisette.
+
+À ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la
+tête du mécanicien, en s'écriant:
+
+--Eh bien, va donc pour la mort!
+
+Mais la reine, de son côté, vint s'agenouiller prés de
+Drosselmayer, et fit observer à son auguste époux qu'en tranchant
+la tête au mécanicien, on perdait jusqu'à cette lueur d'espoir
+que l'on conservait en le laissant vivre; que toutes les
+probabilités étaient que celui qui avait trouvé l'horoscope
+trouverait la noisette et le casse-noisette; qu'on devait
+d'autant plus croire à cette nouvelle prédiction de l'astrologue,
+qu'aucune de ses prédictions ne s'était réalisée jusque-là, et
+qu'il fallait bien que ses prédictions se réalisassent un jour,
+puisque le roi, qui ne pouvait se tromper, l'avait nommé son
+grand augure; qu'enfin la princesse Pirlipate, ayant trois mois
+peine, n'était point en âge d'être mariée, et ne le serait
+probablement qu'à l'âge de quinze ans, que, par conséquent,
+maître Drosselmayer et son ami l'astrologue avaient quatorze ans
+et neuf mois devant eux pour chercher la noisette Krakatuk et le
+jeune homme qui devait la casser; que, par conséquent encore, on
+pouvait accorder à Christian-Élias Drosselmayer un délai, au bout
+duquel il reviendrait se remettre entre les mains du roi, qu'il
+fût ou non possesseur du double remède qui devait guérir la
+princesse: dans le premier cas, pour être décapité sans
+miséricorde; dans le second, pour être récompensé généreusement.
+
+Le roi, qui était un homme très-juste, et qui, ce jour-l
+surtout, avait parfaitement dîné de ses deux mets favoris,
+c'est-à-dire d'un plat de boudin et d'une purée de foie, prêta
+une oreille bienveillante à la prière de sa sensible et magnanime
+épouse, il décida donc qu'à l'instant même le mécanicien et
+l'astrologue se mettraient à la recherche de sa noisette et du
+casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait
+quatorze ans et neuf mois; mais cela, à la condition qu'
+l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en
+son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il fût
+fait d'eux selon son bon plaisir royal.
+
+Si, au contraire, ils rapportaient la noisette Krakatuk, qui
+devait rendre à la princesse Pirlipate sa beauté primitive, ils
+recevraient, l'astrologue, une pension viagère de mille thalers
+et une lunette d'honneur, et le mécanicien, une épée de diamants,
+l'ordre de l'Araignée d'or, qui était le grand ordre de l'État,
+et une redingote neuve.
+
+Quant au jeune homme qui devait casser la noisette, le roi en
+était moins inquiet, et prétendait qu'on parviendrait toujours
+se le procurer au moyen d'insertions réitérées dans les gazettes
+indigènes et étrangères.
+
+Touché de cette magnanimité, qui diminuait de moitié la
+difficulté de sa tâche, Christian-Élias Drosselmayer engagea sa
+parole qu'il trouverait la noisette Krakatuk, ou qu'il
+reviendrait, comme un autre Régulus, se remettre entre les mains
+du roi.
+
+Le soir même, le mécanicien et l'astrologue quittèrent la
+capitale du royaume pour commencer leurs recherches.
+
+
+
+Comment le mécanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
+parties du monde et en découvrirent une cinquième, sans trouver
+la noisette Krakatuk.
+
+
+Il y avait déjà quatorze ans et cinq mois que l'astrologue et le
+mécanicien erraient par les chemins, sans qu'ils eussent
+rencontré vestige de ce qu'ils cherchaient. Ils avaient visit
+d'abord l'Europe, puis ensuite l'Amérique, puis ensuite
+l'Afrique, puis ensuite l'Asie; ils avaient même découvert une
+cinquième partie du monde, que les savants ont appelée depuis la
+Nouvelle-Hollande, parce qu'elle avait été découverte par deux
+Allemands; mais, dans toute cette pérégrination, quoiqu'ils
+eussent vu bien des noisettes de différentes formes et de
+différentes grosseurs, ils n'avaient pas rencontré la noisette
+Krakatuk. Ils avaient cependant, dans une espérance, hélas!
+infructueuse, passé des années à la cour du roi des dattes et du
+prince des amandes; ils avaient consulté inutilement la célèbre
+académie des singes verts, et la fameuse société naturaliste des
+écureuils; puis enfin ils en étaient arrivés à tomber, écrasés de
+fatigue, sur la lisière de la grande forêt qui borde le pied des
+monts Himalaya, en se répétant, avec découragement, qu'ils
+n'avaient plus que cent vingt-deux jours pour trouver ce qu'ils
+avaient cherché inutilement pendant quatorze ans et cinq mois.
+
+Si je vous racontais, mes chers enfants, les aventures
+miraculeuses qui arrivèrent aux deux voyageurs pendant cette
+longue pérégrination, j'en aurais moi-même pour un mois au moins
+à vous réunir tous les soirs, ce qui finirait certainement par
+vous ennuyer. Je vous dirai donc seulement que Christian-Élias
+Drosselmayer, qui était le plus acharné à la recherche de la
+fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dépendait sa
+tête, s'étant livré à plus de fatigues et s'étant exposé à plus
+de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux,
+l'occasion d'un coup de soleil reçu sons l'équateur, et l'oeil
+droit, à la suite d'un coup de flèche que lui avait adressé un
+chef caraïbe; de plus, sa redingote jaune, qui n'était déjà plus
+neuve lorsqu'il était parti d'Allemagne, s'en allait
+littéralement en lambeaux. Sa situation était donc des plus
+déplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la
+vie, que, tout détérioré qu'il était par les avaries successives
+qui lui étaient arrivées, il voyait avec une terreur toujours
+croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi.
+
+Cependant, le mécanicien était homme d'honneur; il n'y avait pas
+à marchander avec une aussi solennelle que l'était la sienne. Il
+résolut donc, quelque chose qu'il pût lui en coûter, de se
+remettre en route dès le lendemain pour l'Allemagne. En effet,
+il n'y avait pas de temps à perdre, quatorze ans et cinq mois
+s'étaient écoulés, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent
+vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans
+la capitale du père de la princesse Pirlipate.
+
+Christian-Élias Drosselmayer fit donc part à son ami l'astrologue
+de sa généreuse résolution, et tous deux décidèrent qu'ils
+partiraient le lendemain matin.
+
+En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se
+remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils
+gagnèrent Alexandrie; à Alexandrie, ils s'embarquèrent pour
+Venise; puis, de Venise, ils gagnèrent le Tyrol, et, du Tyrol,
+ils descendirent dans le royaume du père de Pirlipate, espérant
+tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort,
+ou, tout au moins, tombé en enfance.
+
+Mais, hélas! il n'en était rien: en arrivant dans la capitale,
+le malheureux mécanicien apprit que le digne souverain,
+non-seulement n'avait perdu aucune de ses facultés
+intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais;
+il n'y avait donc aucune chance pour lui,--à moins que la
+princesse Pirlipate ne se fût guérie toute seule de sa laideur,
+ce qui n'était pas possible, ou que le coeur du roi ne se fût
+adouci, ce qui n'était pas probable,--d'échapper au sort affreux
+qui le menaçait.
+
+Il ne s'en présenta pas moins hardiment à la porte du palais; car
+il était soutenu par cette idée qu'il faisait une action
+héroïque, et demanda à parler au roi.
+
+Le roi, qui était un prince très-accessible et qui recevait tous
+ceux qui avaient affaire à lui, ordonna à son grand introducteur
+de lui amener les deux étrangers.
+
+Le grand introducteur fit alors observer à Sa Majesté que ces
+deux étrangers avaient fort mauvaise mine, et étaient on ne peut
+plus mal vêtus. Mais le roi répondit qu'il ne fallait pas juger
+le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine.
+
+Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la réalité de ces
+deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le
+mécanicien et l'astrologue.
+
+Le roi était toujours le même, et ils le reconnurent tout
+d'abord; mais ils étaient si changés, surtout le pauvre
+Christian-Élias Drosselmayer, qu'il furent obligés de se nommer.
+
+En voyant revenir d'eux-mêmes les deux voyageurs, le roi éprouva
+un mouvement de joie; car il était convenu qu'ils ne
+reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouvé la noisette
+Krakatuk; mais il fut bientôt détrompé, et le mécanicien, en se
+jetant à ses pieds, lui avoua que, malgré les recherches les plus
+consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui
+revenaient les mains vides.
+
+Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un tempérament un peu
+colérique, avait le fond du caractère excellent; il fut touché de
+cette ponctualité de Christian-Élias Drosselmayer à tenir sa
+parole, et il commua la peine de mort qu'il avait portée contre
+lui en celle d'une prison éternelle. Quant à l'astrologue, il se
+contenta de l'exiler.
+
+Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze
+ans et neuf mois de délai accordés par le roi fussent écoulés,
+maître Drosselmayer, qui avait au plus haut degré dans le coeur
+l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de
+ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg.
+
+Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y
+mettre aucune restriction.
+
+Maître Drosselmayer, qui n'avait que trois jours à lui, résolut
+de mettre le temps à profit, et, ayant trouvé par bonheur des
+places à la malle-poste, il partit à l'instant même.
+
+Or, comme l'astrologue était exilé, et qu'il lui était aussi égal
+d'aller à Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mécanicien.
+
+Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils étaient
+Nuremberg. Comme il ne restait à maître Drosselmayer d'autre
+parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frère, lequel
+était un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg,
+ce fut chez lui qu'il descendit.
+
+Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir
+ce pauvre Christian qu'il croyait mort. D'abord, il n'avait pas
+voulu le reconnaître, à cause de son front chauve et de son
+emplâtre sur l'oeil; mais le mécanicien lui montra sa fameuse
+redingote jaune, qui, toute déchirée qu'elle était, avait encore
+conservé en certains endroits quelque trace de sa couleur
+primitive, et, à l'appui de cette première preuve, il lui cita
+tant de circonstances secrètes, qui ne pouvaient être connues que
+de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc
+de se rendre à l'évidence.
+
+Alors, il lui demanda quelle cause l'avait éloigné si longtemps
+de sa ville natale, et dans quel pays il avait laissé ses
+cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient à sa redingote.
+
+Christian-Élias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un
+secret à son frère des événements qui lui étaient arrivés. Il
+commença donc par lui présenter son compagnon d'infortune; puis,
+cette formalité d'usage accomplie, il lui raconta tous ses
+malheurs, depuis A jusqu'à Z, et termina en disant qu'il n'avait
+que quelques heures à passer avec son frère, attendu que, n'ayant
+pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le
+lendemain dans une prison éternelle.
+
+Pendant tout ce récit de son frère, Christophe-Zacharias avait
+plus d'une fois secoué les doigts, tourné sur un pied et fait
+claquer sa langue. Dans toute autre circonstance, le mécanicien
+lui eût sans doute demandé ce que signifiaient ces signes; mais
+il était si préoccupé, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que
+lorsque son frère fit deux fois hum! hum! et trois fois oh!
+oh! oh! qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.
+
+--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable...
+Mais non... Mais si...
+
+--Que ce serait bien le diable?... répéta le mécanicien.
+
+--Si... continua le marchand de jouets d'enfant.
+
+--Si... Quoi? demanda de nouveau maître Drosselmayer.
+
+Mais, au lieu de lui répondre, Christophe-Zacharias, qui, sans
+doute, pendant toutes ces demandes et ces réponses entrecoupées,
+avait rappelé ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit
+à danser en criant:
+
+--Frère, tu es sauvé! Frère, tu n'iras pas en prison! Frère, ou
+je me trompe fort, ou c'est moi qui possède la noisette Krakatuk.
+
+Et, sur ce, sans donner aucune autre explication à son frère
+ébahi, Christophe-Zacharias s'élança hors de l'appartement, et
+revint un instant après, rapportant une boîte dans laquelle était
+une grosse aveline dorée qu'il présenta au mécanicien.
+
+Celui-ci, qui n'osait croire à tant de bonheur, prit en hésitant
+la noisette, la tourna et la retourna de toute façon, l'examinant
+avec l'attention que méritait la chose, et, après l'examen,
+déclara qu'il se rangeait à l'avis de son frère, et qu'il serait
+fort étonné si cette aveline n'était pas la noisette Krakatuk;
+sur quoi, il la passa à l'astrologue, et lui demanda son opinion.
+
+Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne
+l'avait fait maître Drosselmayer, et, secouant la tête, il
+répondit:
+
+--Je serais de votre avis et, par conséquent, de celui de votre
+frère, si la noisette n'était pas dorée; mais je n'ai vu nulle
+part dans les astres que le fruit que nous cherchons dût être
+revêtu de cet ornement. D'ailleurs, comment votre frère
+aurait-il la noisette Krakatuk?
+
+--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment
+elle est tombée entre mes mains, et comment il se fait qu'elle
+ait cette dorure qui vous empêche de la reconnaître, et qui
+effectivement ne lui est pas naturelle.
+
+Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort
+judicieusement qu'après une course de quatorze ans et neuf mois,
+les voyageurs devaient être fatigués, il commença en ces termes:
+
+--Le jour même où le roi t'envoya chercher, sous prétexte de te
+donner la croix, un étranger arriva à Nuremberg, portant un sac
+de noisettes qu'il avait à vendre; mais les marchands de
+noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette
+denrée, lui cherchèrent querelle, justement devant la porte de ta
+boutique. L'étranger alors, pour se défendre plus facilement,
+posa à terre son sac de noisettes, et la bataille allait son
+train, à la grande satisfaction des gamins et des
+commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment chargé passa
+justement sur le sac de noisettes. En voyant cet accident,
+qu'ils attribuèrent à la justice du ciel, les marchands se
+regardèrent comme suffisamment vengés, et laissèrent l'étranger
+tranquille. Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes
+les noisettes étaient écrasées, à l'exception d'une seule, qu'il
+me présenta en souriant d'une façon singulière, et m'invitant
+l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour
+viendrait où je ne serais pas fâché du marché que j'aurais fait,
+si onéreux qu'il pût me paraître pour le moment. Je fouillai
+ma poche, et fut fort étonné d'y trouver un zwanziger tout pareil
+à celui que demandait cet homme. Cela me parut une coïncidence
+si singulière, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son côté,
+me donna la noisette, et disparut.
+
+«Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse
+que le prix qu'elle m'avait coûté, plus deux kreutzers, elle
+resta exposée pendant sept ou huit ans sans que personne
+manifestât l'envie d'en faire l'acquisition. C'est alors que je
+la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dépensai
+inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est restée
+jusqu'aujourd'hui sans acquéreur. En ce moment l'astronome,
+entre les mains duquel la noisette était restée, poussa un cri de
+joie. Tandis que maître Drosselmayer écoutait le récit de son
+frère, il avait, à l'aide d'un canif, gratté délicatement la
+dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il
+avait trouvé gravé en caractères chinois le mot KRAKATUK. Dès
+lors il n'y eut plus de doute, et l'identité de la noisette fut
+reconnue.
+
+
+
+Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien
+et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser.
+
+
+Christian-Élias Drosselmayer était si pressé d'annoncer an roi
+cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste
+l'instant même; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au
+moins jusqu'à ce que son fils fût rentré: or, le mécanicien
+accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'il n'avait
+pas vu son neveu depuis tantôt quinze ans, et qu'en rassemblant
+ses souvenirs, il se rappela que c'était, au moment où il avait
+quitté Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi,
+que lui, Élias, aimait de tout son coeur.
+
+En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans
+entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de
+lui en l'appelant son père.
+
+En effet, Zacharias, après l'avoir embrassé, le présenta à Élias,
+en disant au jeune homme:
+
+--Maintenant, embrasse ton oncle.
+
+Le jeune homme hésitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa
+redingote en lambeaux, son front chauve et son emplâtre sur
+l'oeil, n'avait rien de bien attrayant. Mais, comme son père vit
+cette hésitation et qu'il craignait qu'Élias n'en fût blessé, il
+poussa son fils par derrière, si bien que le jeune homme, tant
+bien que mal, se trouva dans les bras du mécanicien.
+
+Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune
+homme, avec une attention continue qui parut si singulière
+celui-ci, qu'il saisit le premier prétexte pour sortir, se
+trouvant mal à l'aise d'être regardé ainsi.
+
+Alors l'astrologue demanda à Zacharias sur son fils quelques
+détails que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit
+toute paternelle.
+
+Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure
+l'indiquait, dix-sept à dix-huit ans. Dès sa plus tendre
+jeunesse, il était si drôle et si gentil, que sa mère s'amusait
+le faire habiller comme les joujoux qui étaient dans la boutique,
+c'est-à-dire tantôt en étudiant, tantôt en postillon, tantôt en
+Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes;
+car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un
+peu grêle, les bottes faisaient valoir la qualité et cachaient le
+défaut.
+
+--Ainsi, demanda l'astrologue à Zacharias, votre fils n'a jamais
+porté que des bottes?
+
+Élias ouvrit de grands yeux.
+
+--Mon fils n'a jamais porté que des bottes, reprit le marchand de
+jouets d'enfant; et il continua: A l'âge de dix ans, je l'envoyai
+à l'université de Tubingen, où il est resté jusqu'à l'âge de
+dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de
+ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre. La
+seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser
+les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir
+permettre qu'un barbier lui touche le visage.
+
+--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa
+barbe?
+
+Élias ouvrait des yeux de plus en plus grands.
+
+--Jamais, répondit Zacharias.
+
+--Et, pendant ses vacances de l'université, continua
+l'astrologue, à quoi passait-il son temps?
+
+--Mais, dit le père, il se tenait dans la boutique avec son joli
+petit costume d'étudiant, et, par pure galanterie, cassait les
+noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans
+la boutique, et qui, à cause de cela, l'appelaient
+Casse-Noisette.
+
+--Casse-Noisette? s'écria le mécanicien.
+
+--Casse-Noisette? répéta à son tour l'astrologue.
+
+Puis tous deux se regardèrent, tandis que Zacharias les regardait
+tous deux.
+
+--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue à Zacharias, j'ai l'idée
+que votre fortune est faite.
+
+Le marchand de joujoux, qui n'avait pas écouté ce pronostic avec
+indifférence, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue
+remit cette explication au lendemain matin.
+
+Lorsque le mécanicien et l'astrologue rentrèrent dans leur
+chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant:
+
+--C'est lui! nous le tenons!
+
+--Vous croyez? demanda Élias avec le ton d'un homme qui doute,
+mais qui ne demande pas mieux que d'être convaincu.
+
+--Pardieu! si je le crois; il réunit toutes les qualités, ce me
+semble.
+
+--Récapitulons.
+
+--Il n'a jamais porté que des bottes.
+
+--C'est vrai.
+
+--Il n'a jamais été rasé.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Enfin, par galanterie on plutôt par vocation, il se tenait dans
+la boutique de son père pour casser les noisettes des jeunes
+filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul. D'ailleurs, si
+vous doutez encore, allons consulter les astres.
+
+Ils montèrent, en conséquence, sur la terrasse de la maison, et,
+ayant tiré l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il était
+destiné à une grande fortune.
+
+Cette prédiction, qui confirmait toutes les espérances de
+l'astrologue, fit que le mécanicien se rendit à son avis.
+
+--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que
+deux choses qu'il ne faut pas négliger.
+
+--Lesquelles? demanda Élias.
+
+--La première, c'est que vous adaptiez, à la nuque de votre
+neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la
+mâchoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression.
+
+--Rien de plus facile, répondit Élias, et c'est l'abc de la
+mécanique.
+
+--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant à la
+résidence, de cacher avec soin que nous avons amené avec nous le
+jeune homme destiné à casser la noix Krakatuk; car j'ai dans
+l'idée que, plus il y aura de dents cassées et de mâchoires
+démontées, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le
+roi offrira une précieuse récompense à qui réussira où tant
+d'autres auront échoué.
+
+--Mon cher ami, répondit le mécanicien, vous êtes un homme plein
+de sens. Allons nous coucher.
+
+Et, à ces mots, ayant quitté la terrasse et étant redescendus
+dans leur chambre, les deux amis se couchèrent, et, enfonçant
+leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus
+paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans
+et neuf mois.
+
+Le lendemain, dès le matin, les deux amis descendirent chez
+Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils
+avaient formés la veille. Or, comme Zacharias ne manquait pas
+d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se
+flattait que son fils devait être une des plus fortes mâchoires
+d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui
+tendait à faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette,
+mais encore le casse-noisette.
+
+Le jeune homme fut plus difficile à décider. Cette tresse qu'on
+devait lui appliquer à la nuque, en remplacement de la bourse
+élégante qu'il portait avec tant de grâce, l'inquiétait surtout
+particulièrement. Cependant l'astrologue, son oncle et son père
+lui firent de si belles promesses, qu'il se décida. En
+conséquence, comme Élias Drosselmayer s'était mis à l'oeuvre
+l'instant même, la tresse fut bientôt achevée et vissée
+solidement à la nuque de ce jeune homme plein d'espérance.
+Hâtons-nous de dire, pour satisfaire la curiosité de nos
+lecteurs, que cet appareil ingénieux réussit parfaitement bien,
+et que, dès le premier jour, notre habile mécanicien obtint les
+plus brillants résultats sur les noyaux d'abricot les plus durs
+et sur les noyaux de pêche les plus obstinés.
+
+Ces expériences faites, l'astrologue, le mécanicien et le jeune
+Drosselmayer se mirent immédiatement en route pour la résidence.
+Zacharias eût bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait
+quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent père se sacrifia
+et demeura à Nuremberg.
+
+
+
+Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.
+
+
+Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant
+la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer à l'auberge, et
+d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement
+dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouvé la
+noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser,
+comme il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.
+
+La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le
+conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait
+la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger
+pour le Moniteur royal une note officielle que les rédacteurs des
+autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en
+substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents
+pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'à se présenter au
+palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense
+considérable.
+
+C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut
+apprécier tout ce qu'un royaume contient de mâchoires. Les
+concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig
+d'établir un jury présidé par le dentiste de la couronne, lequel
+examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs
+trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée.
+
+Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première
+épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre résultat
+qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises.
+
+Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes
+nationales et étrangères furent couvertes de réclames. Le roi
+offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre
+de l'Araignée d'or à la mâchoire supérieure qui parviendrait
+briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr
+pour concourir.
+
+Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les
+corps savants d'Europe envoyèrent leurs représentants à cet
+important congrès. On y remarquait plusieurs membres de
+l'Académie française, et, entre autres, son secrétaire perpétuel,
+lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il
+s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses
+confrères.
+
+Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus
+désastreuse encore que la première. Les délégués des sociétés
+savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps
+auquel ils appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils
+y laissèrent leurs meilleures dents.
+
+Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des
+efforts qu'on avait faits pour l'entamer.
+
+Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup,
+et, comme il n'avait pas de descendant mâle, il fit publier, par
+une troisième insertion dans les gazettes nationales et
+étrangères, que la main de la princesse Pirlipate était accordée
+et la succession au trône acquise à celui qui briserait la
+noisette Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est
+que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de seize
+vingt-quatre ans.
+
+La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne.
+Les candidats arrivèrent de tous les coins de l'Europe; et il en
+serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi
+que de cette cinquième partie du monde qu'avaient découverte
+Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant
+été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au
+moment où ils lisaient la susdite annonce, l'épreuve était en
+train de s'accomplir ou même était déjà accomplie.
+
+Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment
+était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas
+possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était
+arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en
+était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès,
+quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales
+ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au
+bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des
+inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se
+fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva
+porté sur la liste le 11,375e et dernier.
+
+Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374
+concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat,
+et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq
+minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième
+année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé.
+
+Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains,
+c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue.
+
+C'était la première fois que ces deux illustres personnages
+revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau,
+et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en
+elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce
+n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle
+n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue
+effroyable.
+
+En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune
+importance. Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes
+grêles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatiné, pouvaient
+soutenir la monstrueuse tête qu'ils supportaient. Cette tête se
+composait des mêmes cheveux hérissés, des mêmes yeux verts, de la
+même bouche immense, du même menton cotonneux que nous avons dit;
+seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus.
+
+En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel
+frissonna et demanda au mécanicien et à l'astrologue s'ils
+étaient bien sûrs que l'amande de la noisette Krakatuk dût rendre
+la beauté à la princesse, attendu que, si elle demeurait dans
+l'état où elle se trouvait, il était disposé à tenter l'épreuve,
+pour la gloire de réussir où tant d'autres avaient échoué, mais
+laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au
+trône à qui voudrait bien les accepter. Il va sans dire que le
+mécanicien et l'astrologue rassurèrent leur filleul, lui
+affirmant que, la noisette une fois cassée, et l'amande une fois
+mangée, Pirlipate redeviendrait à l'instant même la plus belle
+princesse de la terre.
+
+Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glacé d'effroi le
+coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre
+garçon, sa présence à lui avait produit un effet tout contraire
+sur le coeur sensible de l'héritière de la couronne, et elle
+n'avait pu s'empêcher de s'écrier en le voyant:
+
+--Oh! que je voudrais bien que ce fût celui-ci qui cassât la
+noisette.
+
+Ce à quoi la surintendante de l'éducation de la princesse
+répondit:
+
+--Je crois devoir faire observer à Votre Altesse qu'il n'est
+point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous êtes
+dise tout haut son opinion en ces sortes de matières.
+
+En effet, Nathaniel était fait pour tourner la tête à toutes les
+princesses de la terre. Il avait une petite polonaise de velours
+violet à brandebourgs et à boutons d'or, que son oncle lui avait
+fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille,
+de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien
+collantes, qu'on les aurait crues peintes. Il n'y avait que
+cette malheureuse queue de bois vissée à sa nuque, qui gâtait un
+peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle
+Drosselmayer lui avait donné la forme d'un petit manteau, et cela
+pouvait, à la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou
+pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tâchait,
+vu la circonstance, d'introduire tout doucement à la cour.
+
+Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la
+princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des
+assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule
+personne, pas même le roi et la reine, qui ne désirât dans le
+fond de l'âme que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans
+laquelle il était engagé.
+
+De son côté, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance
+qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui. Arrivé devant
+l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse
+Pirlipate, puis les assistante; après quoi, il reçut du grand
+maître des cérémonies la noisette Krakatuk, la prit délicatement
+entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une
+muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de
+poing sur la tresse de bois, et CRIC! CRAC! brisa la coquille
+en plusieurs morceaux.
+
+Puis, aussitôt, il débarrassa adroitement l'amande des filaments
+qui y étaient attachés, et la présenta à la princesse, en lui
+tirant un gratte-pied aussi élégant que respectueux, après quoi
+il ferma les yeux et commença à marcher à reculons. Aussitôt la
+princesse avala l'amande, et, à l'instant même, ô miracle! le
+monstre difforme disparut, et fut remplacé par une jeune fille
+d'une angélique beauté. Son visage semblait tissu de flocons de
+soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux
+étaient d'étincelant azur, et ses boucles abondantes formées par
+des fils d'or retombaient sur ses épaules d'albâtre. Aussitôt
+les trompettes et les cymbales sonnèrent à tout rompre. Les cris
+de joie du peuple répondirent au bruit des instruments. Le roi,
+les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la
+naissance de Pirlipate, se mirent à danser à cloche-pied, et il
+fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui
+s'était évanouie de ravissement.
+
+Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer,
+qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission,
+faire les sept pas en arrière; pourtant il se maîtrisa avec une
+puissance qui donna les plus hautes espérances pour l'époque o
+il régnerait à son tour, et il allongeait précisément la jambe
+pour achever son septième pas, quand, tout à coup, la reine des
+souris perça le plancher, piaulant affreusement, et vint
+s'élancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment où le futur
+prince royal reposait le pied à terre, il lui appuya le talon en
+plein sur le corps, ce qui le fit trébucher de telle façon, que
+peu s'en fallut qu'il ne tombât.
+
+O fatalité! Au même instant, le beau jeune homme devin aussi
+difforme que l'avait été avant lui la princesse: ses jambes
+s'amincirent, son corps ratatiné pouvait à peine soutenir son
+énorme et hideuse tête, ses yeux, devinrent verts, hagards et
+fleur de tête; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et
+sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance
+blanche et molle, que plus tard on reconnut être du coton.
+
+Mais la cause de cet événement en avait été punie en même temps
+qu'elle le causait. Dame Souriçonne se tordait sanglante sur le
+plancher: sa méchanceté n'était donc pas restée impunie. En
+effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressée si violemment contre
+le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait
+été mortelle. Aussi, tout en se tordant, dame Souriçonne criait
+de toute la force de sa voix agonisante:
+
+ Krakatuk! Krakatuk! ô noisette si dure,
+ C'est à toi que je dois le trépas que j'endure.
+ Hi... hi... hi... hi...
+ Mais l'avenir me garde une revanche prête:
+ Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette!
+ Pi... pi... pi... pi...
+
+ Adieu la vie,
+ Trop tôt ravie!
+ Adieu le ciel,
+ Coupe de miel!
+ Adieu le monde,
+ Source féconde...
+ Ah! je me meurs!
+ Hi! pi pi! couic!!!
+
+Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas
+très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de
+versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier
+soupir!
+
+Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour,
+lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta,
+s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui,
+quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans
+un commun tombeau.
+
+Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et
+l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la
+princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que
+le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de
+la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le
+remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux
+Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que,
+oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria:
+
+--A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte!
+à la porte! à la porte!
+
+Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par
+les épaules et le poussa sur l'escalier.
+
+Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un
+casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au
+mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la
+lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de
+l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de
+la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila
+hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour
+en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien,
+l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette,
+quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la
+nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles
+et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait
+qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et
+roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce
+qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa
+difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand
+il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le
+prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame
+Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le
+roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur,
+Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame.
+
+En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer,
+qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils
+unique, y rentra en qualité de casse-noisette.
+
+Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que,
+lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami
+l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux
+illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui
+caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas
+voulu se séparer du sauveur de la princesse, et que le jeune
+Nathaniel était resté à la cour, comblé de gloire et d'honneur.
+
+Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa
+position avait de pénible, il ne souffla pas le mot, attendant de
+l'avenir le changement qui devait s'opérer en lui. Cependant,
+nous devons avouer que, malgré la douceur de son caractère et la
+philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son énorme
+bouche, une de ses plus grosses dents à l'oncle Drosselmayer,
+qui, l'étant venu chercher au moment où il y pensait le moins, et
+l'ayant séduit par ses belles promesses, était la seule et unique
+cause du malheur épouvantable qui lui était arrivé.
+
+Voilà, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et
+de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain
+Drosselmayer à la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit
+maintenant d'une chose difficile:
+
+«C'est une dure noisette à casser.
+
+
+
+L'oncle et le neveu
+
+
+Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes
+lectrices s'est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur
+arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance,
+ils doivent savoir, par expérience, que c'est une coupure
+particulièrement désagréable en ce qu'elle ne finit pas de
+guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans
+son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu'elle
+essayait de se lever; enfin elle se rétablit tout à fait et put
+sautiller par la chambre comme auparavant.
+
+Ou l'on est injuste envers notre petite héroïne, ou l'on
+comprendra facilement que sa première visite fut pour l'armoire
+vitrée: elle présentait un aspect des plus charmants: le carreau
+cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés
+scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs,
+brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de
+la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son
+royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce
+fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon où il
+était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu'il en
+avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori,
+une pensée qui s'était déjà plus d'une fois présentée à l'esprit
+de Marie revint lui serrer le coeur. Elle songea que tout ce que
+parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais
+l'histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu
+la reine des souris et son fils le prince régnant: dès lors elle
+comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune
+Drosselmayer de Nuremberg, l'agréable mais ensorcelé neveu du
+parrain; car, que l'ingénieux mécanicien de la cour du roi, père
+de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine
+Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais douté, du moment o
+elle l'avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote
+jaune; et cette conviction s'était encore raffermie, quand elle
+lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de
+soleil, et son oeil par un coup de flèche, ce qui avait nécessit
+l'invention de l'affreux emplâtre, et l'invention de l'ingénieuse
+perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette
+histoire.
+
+--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre
+Casse-Noisette? se disait Marie en face de l'armoire vitrée, et
+tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la
+bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit
+bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées,
+si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout
+le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi
+Casse-Noisette comme des soldats à un général; et cette
+insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de
+peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées,
+auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la
+vie, vivaient et remuaient réellement.
+
+Cependant, à la première vue du moins, il n'en était pas ainsi
+dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais
+Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure,
+attribuait tout cela à l'ensorcellement de la reine des souris et
+de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle
+continua bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire
+tout haut ce qu'elle avait commencé de lui dire tout bas.
+
+--Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en
+état de vous remuer, et empêché, par l'enchantement qui vous
+tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très-bien, mon
+cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement,
+et que vous connaissez à fond mes bonnes intentions à votre
+égard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En
+attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de
+venir à votre aide, et il est si adroit, qu'il faut espérer que,
+pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.
+
+Malgré l'éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea
+point; mais il sembla à Marie qu'un soupir passa tout doucement
+travers l'armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner
+bien bas, mais d'une façon si miraculeusement tendre, qu'il
+semblait à Marie qu'une voix douce comme une petite clochette
+d'argent disait:
+
+--Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi; Marie,
+moi!
+
+Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le
+frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-être
+singulier s'emparer d'elle.
+
+Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le
+conseiller de médecine Drosselmayer. Au bout d'un instant,
+mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la
+famille était rangée autour de la table, causant gaiement. Quant
+à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s'était
+assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors,
+dans un moment où tout le monde faisait silence, elle leva ses
+grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant
+fixement an visage:
+
+--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que
+mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de
+Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées,
+comme l'avait si bien prédit ton compagnon l'astrologue; mais tu
+sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des
+souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas
+venu à son aide quand tu étais en chouette, à cheval sur la
+pendule? et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?
+
+Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de
+rire de son père, de sa mère et de mademoiselle Trudchen, toute
+cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n'y
+eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent
+point.
+
+--Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle
+chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit?
+
+--Elle a l'imagination très-vive, répondit sa mère, et, au fond,
+ce ne sont que des rêves et des visions occasionnés par sa
+fièvre.
+
+--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards
+rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait être vrai, à moins
+qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi!
+ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle
+façon!
+
+Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer
+prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de
+douceur qu'auparavant:
+
+--Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en
+prenant aussi chaudement les intérêts de Casse-Noisette: tu auras
+beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour
+le pauvre disgracié; car le roi des souris, qui le tient pour le
+meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens
+possibles. Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien,
+c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidèle, et tout
+ira bien.
+
+Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y
+a plus, ce discours parut même si étrange au président, qu'il
+prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et,
+après lui avoir tâté le pouls:
+
+--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo à Basile, vous avez une
+grande fièvre, et je vous conseille d'aller vous coucher.
+
+
+
+La capitale
+
+
+Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter,
+comme la lune, brillant de tout son éclat, faisait glisser un
+rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et
+que, près de sa mère, dormait la petite Marie, celle-ci fut
+réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre,
+mêlé de sifflements aigus et de piaulements prolongés.
+
+--Hélas! s'écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir
+entendu pendant la fameuse soirée de la bataille; hélas! voil
+les souris qui reviennent Maman, maman, maman!
+
+Mais, quelques efforts qu'elle fît, sa voix s'éteignit dans sa
+bouche. Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni
+bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit; alors, en
+tournant ses yeux effrayés vers le coin de la chambre où l'on
+entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un
+passage à travers le mur, passant, par le trou qui allait
+s'élargissant, d'abord une de ses têtes, puis deux, puis trois,
+puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui,
+après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un
+vainqueur qui prend possession de sa conquête, s'élança d'un bond
+sur la table, qui était placée à côté du lit de la petite Marie.
+Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des
+escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant:
+
+--Hi hi hi! il faut que tu me donnes tes dragées et tes
+massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami
+Casse-Noisette.
+
+Puis, après avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre
+par le même trou qu'il avait fait pour entrer.
+
+Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le
+lendemain, elle se réveilla tonte pâle et le coeur tout serré, et
+cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de
+peur qu'on ne se moquât d'elle, ce qui lui était arrivé pendant
+la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit
+vis-à-vis de sa mère, soit vis-à-vis de Fritz; mais elle
+s'arrêta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la
+voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans
+tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de
+Casse-Noisette ses dragées et ses massepains; en conséquence,
+elle déposa, le soir du même jour tout ce qu'elle en possédait
+sur le bord de l'armoire.
+
+Le lendemain, la présidente dit:
+
+--En vérité, je ne sais, pas d'où viennent les souris qui ont
+tout à coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre
+Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces
+méchantes bêtes ont dévoré toutes les sucreries.
+
+La présidente faisait une erreur, c'est _gâté_ qu'elle aurait d
+dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas
+les massepains de son goût, les avait tellement grignotés, qu'on
+fut obligé de les jeter.
+
+Au reste, comme ce n'était pas non plus les bonbons que Marie
+préférait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice
+qu'avait exigé d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se
+contenterait de cette première contribution dont il l'avait
+frappée, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv
+Casse-Noisette à si bon marché.
+
+Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit
+suivante, elle se réveilla en entendant piauler et siffloter
+ses oreilles.
+
+Hélas! c'était encore le roi des souris, dont les yeux
+étincelaient plus horriblement que la nuit précédente, et qui, de
+sa même voix entremêlée de sifflements et de piaulements, lui
+dit:
+
+--Il faut que ta me donnes tes poupées en sucre et en biscuit,
+petite fillette, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.
+
+Et, là-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et
+disparut par son trou.
+
+Le lendemain, Marie, fort affligée, s'en alla droit à l'armoire
+vitrée, et, arrivée là elle jeta un regard mélancolique sur ses
+poupées en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur était bien
+naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures
+que celles que possédait la petite Marie.
+
+--Hélas! dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher
+monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver!
+Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien
+dur.
+
+Mais, à ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable,
+que Marie, qui croyait toujours voir les mâchoires du roi des
+souris s'ouvrir pour le dévorer, résolut de faire encore ce
+sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme. Le soir même,
+elle mit donc les poupées de sucre et de biscuit sur le bord de
+l'armoire, comme la veille elle y avait mis les dragées et les
+massepains. Baisant cependant, en manière d'adieu, les uns après
+les autres, ses bergers, ses bergères et leurs moutons, cachant
+derrière toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies
+qu'elle aimait particulièrement.
+
+--Ah! c'est trop fort! s'écria le lendemain la présidente; il
+faut décidément que d'affreuses souris aient établi leur domicile
+dans l'armoire vitrée, car toutes les poupées de là pauvre Marie
+sont dévorées,
+
+A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie;
+mais presque aussitôt elles se séchèrent, firent place à un doux
+sourire, car intérieurement elle se disait:
+
+--Qu'importent bergers, bergères et moutons, puisque
+Casse-Noisette est sauvé!
+
+--Mais, dit Fritz, qui avait assisté d'un air réfléchi à toute la
+conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a
+un excellent conseiller de légation gris, que l'on pourrait
+envoyer chercher, et qui mettra bientôt fin à tout ceci en
+croquant les souris les unes après les autres, et, après les
+souris, dame Souriçonne elle-même, et le roi des souris comme
+madame sa mère.
+
+--Oui, répondit la présidente; mais ton conseiller de légation,
+en sautant sur les tables et les cheminées, me mettra eu morceaux
+mes tasses et mes verres.
+
+--Ah! ouiche! dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller
+de légation du boulanger est un gaillard trop adroit pour
+commettre de pareilles bévues, et je voudrais bien pouvoir
+marcher sur le bord des gouttières et sur la crête des toits avec
+autant d'adresse et de solidité que lui.
+
+--Pas de chats dans la maison! pas de chats ici! s'écria la
+présidente, qui ne pouvait pas les souffrir.
+
+--Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque
+chose de bon à prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au
+lieu d'un chat, d'employer des souricières.
+
+--Pardieu! s'écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c'est
+parrain Drosselmayer qui les a inventées.
+
+Tout le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions
+faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun
+instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente
+souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d'un
+morceau de lard, et tendue à l'endroit même où les souris avaient
+fait un si grand dégât la nuit précédente.
+
+Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des
+souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de
+le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir,
+et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée
+par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras
+et sur son visage; puis, au même instant, ce piaulement et ce
+sifflement qu'elle connaissait si bien retentit à ses oreilles.
+L'affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux
+scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes,
+comme s'il était prêt à dévorer la pauvre Marie.
+
+--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je
+n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je
+ne serai pas pris: je m'en moque. Mais il faut que tu me donnes
+tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement,
+prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette.
+
+On comprend qu'après une telle exigence, Marie se réveilla le
+lendemain l'âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes.
+Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui
+dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris
+s'était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente
+sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le
+salon, et, s'avançant en sanglotant vers l'armoire vitrée:
+
+--Hélas! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o
+donc cela s'arrêtera-t-il? Quand j'aurai donné au roi des souris
+mes jolis livres d'images à déchirer, et ma belle petite robe de
+soie, dont l'enfant Jésus m'a fait cadeau le jour de Noël,
+mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les
+jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai
+plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place.
+Hélas! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon
+bon et cher monsieur Drosselmayer? que dois-je donc faire? Et
+tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperçut
+que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour o
+Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de
+joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cess
+de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caressé ni
+embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu'elle
+n'avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce
+moment, voyant qu'il était blessé, et craignant que sa blessure
+ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se
+mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au
+cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup
+que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le
+reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite
+et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et,
+force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots:
+
+--Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi,
+que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas
+vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images
+et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une
+bonne épée, et je me charge du resté.
+
+Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles
+devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses
+yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce
+mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva
+aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était
+bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui
+faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie.
+Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle
+trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme;
+Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que,
+part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle
+l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui
+était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit
+par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La
+seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre
+que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus
+fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation
+était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable
+de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et
+fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande
+honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans
+la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres
+tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de
+jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis,
+se retournant vers Marie:
+
+--Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon,
+je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme,
+avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui
+avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin
+de son sabre, lequel était une excellente lame.
+
+Restait à trouver le major; on se mit à sa recherche, et on le
+découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une
+petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon
+de l'armoire. Comme l'avait pensé Fritz, il ne fit aucune
+difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et
+qui fat, à l'instant même, passé au cou de Casse-Noisette.
+
+La frayeur qu'éprouvait Marie l'empêcha de s'endormir la nuit
+suivante; aussi était-elle si bien éveillée, qu'elle entendit
+sonner les douze coups de l'horloge du salon. A peine la
+vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières
+rumeurs retentirent du côté de l'armoire, et qu'on entendit un
+grand cliquetis d'épées, comme si deux adversaires acharnés en
+venaient aux mains. Tout à coup l'un des deux combattants fit
+_couic!_
+
+--Le roi des souris! s'écria Marie pleine de joie et de terreur
+à la fois.
+
+Rien ne bougea d'abord; mais bientôt on frappa doucement, bien
+doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces
+paroles:
+
+--Bien chère demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse
+nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.
+
+Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute
+hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette
+était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une
+bougie dans sa main gauche. Aussitôt qu'il aperçut Marie, il
+fléchit le genou devant elle et dit:
+
+--C'est vous seule, ô Madame, qui m'avez animé du courage
+chevaleresque que je viens de déployer, et qui avez donné à mon
+bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce
+misérable roi des souris est là, baigné dans son sang.
+Voulez-vous, ô Madame, ne pas dédaigner les trophées de la
+victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera dévou
+jusqu'à la mort?
+
+Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les
+sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passées en
+guise de bracelets, et les offrit à Marie, qui les accepta avec
+joie.
+
+Alors Casse-Noisette, encouragé par cette bienveillance, se
+releva et continua ainsi:
+
+--Ah! ma chère demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu
+mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous
+faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner
+seulement pendant quelques pas. Oh! faites-le, faites-le, ma
+chère demoiselle, je vous en supplie!
+
+Marie n'hésita pas un instant à suivre Casse-Noisette, sachant
+combien elle avait de droits à sa reconnaissance, et étant bien
+certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.
+
+--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais
+il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien
+longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi.
+
+--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court,
+quoiqu'il soit le plus difficile.
+
+Et, à ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.
+
+
+
+Le royaume des poupées
+
+
+Tous deux arrivèrent bientôt devant une vieille et immense
+armoire située dans un corridor tout près de la porte, et qui
+servait de garde-robe. Là, Casse-Noisette s'arrêta, et Marie
+remarqua, à son grand étonnement, que les battants de l'armoire,
+ordinairement si bien fermés, étaient tout grands ouverts, de
+façon qu'elle voyait à merveille la pelisse de voyage de son
+père, qui était en peau de renard, et qui se trouvait suspendue
+en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort
+adroitement le long des lisières, et, en s'aidant des
+brandebourgs jusqu'à ce qu'il pût atteindre à la grande houppe
+qui, attachée par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette
+pelisse, Casse-Noisette en tira aussitôt un charmant escalier de
+bois de cèdre, qu'il dressa de façon à ce que sa base touchât la
+terre et à ce que son extrémité supérieure se perdit dans la
+manche de la pelisse.
+
+--Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la
+bonté de me donner la main et de monter avec moi.
+
+Marie obéit; et à peine eut-elle regardé par la manche, qu'une
+étincelante lumière brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout
+à coup transportée au milieu d'une prairie embaumée, et qui
+scintillait comme si elle eût été toute parsemée de pierres
+précieuses.
+
+--O mon Dieu! s'écria Marie tout éblouie, où sommes-nous donc,
+mon cher monsieur Drosselmayer?
+
+--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais
+nous ne nous y arrêterons pas, si vous le voulez bien, et nous
+allons tout de suite passer par cette porte.
+
+Alors, seulement, Marie aperçut en levant les yeux une admirable
+porte par laquelle on sortait de la prairie. Elle semblait être
+construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun;
+mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte
+n'était formée que de conserves à la fleur d'orange, de pralines
+et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi, à ce que lui apprit
+Casse-Noisette, cette porte était appelée la porte des Pralines.
+
+Cette porte donnait sur une grande galerie supportée par des
+colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vêtus
+de rouge faisaient une musique, sinon des plus mélodieuses, du
+moins des plus originales. Marie avait tant de hâte d'arriver,
+qu'elle ne s'apercevait même pas qu'elle marchait sur un pavé de
+pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du
+marbre. Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et à peine
+fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environnée des plus
+délicieux parfums, lesquels s'échappaient d'une charmante petite
+forêt qui s'ouvrait devant elle. Cette forêt, qui eût été sombre
+sans la quantité de lumières qu'elle contenait, était éclairée
+d'une façon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement
+les fruits d'or et d'argent qui étaient suspendus aux branches
+ornées de rubans et de bouquets et pareilles à de joyeux mariés.
+
+--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'écria Marie, quel est ce
+charmant endroit, je vous prie?
+
+--Nous sommes dans la forêt de Noël, Mademoiselle, dit
+Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres
+auxquels l'enfant Jésus suspend ses présents.
+
+--Oh! continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arrêter ici un
+instant? On y est si bien et il y sent ai bon!
+
+Aussitôt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs
+bergers et bergères, chasseurs et chasseresses sortirent de la
+forêt, si délicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre
+raffiné. Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat
+incrusté d'angélique, sur lequel ils disposèrent un coussin de
+jujube, et invitèrent fort poliment Marie à s'y asseoir. A peine
+y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opéras, les
+bergers et les bergères, les chasseurs et les chasseresses
+prirent leurs positions, et commencèrent à danser un charmant
+ballet accompagné de cors, dans lesquels les chasseurs
+soufflaient d'une façon très-mâle, ce qui colora leur visage de
+manière que leurs joues semblaient faites de conserves de roses.
+Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.
+
+--Pardonnez-moi, chère demoiselle Silberhaus, dit alors
+Casse-Noisette en tendant la main à Marie, pardonnez-moi de vous
+avoir offert un si chétif ballet; mais ces marauds-là ne savent
+que répéter éternellement le même pas qu'ils ont déjà fait cent
+fois, Quant aux chasseurs, ils ont soufflé dans leurs cors comme
+des fainéants, et je vous réponds qu'ils auront affaire à moi.
+Mais laissons là ces drôles, et continuons la promenade, si elle
+vous plaît.
+
+--J'ai cependant trouvé tout cela bien charmant, dit Marie se
+rendant à l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon
+cher monsieur Drosselmayer, que vous êtes injuste pour nos petite
+danseurs.
+
+Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et
+votre indulgence leur sera comptée." Puis ils continuèrent leur
+chemin, et arrivèrent sur les bords d'une rivière qui semblait
+exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air.
+
+--Ceci, dit Casse-Noisette sans même attendre que Marie
+l'interrogeât, est la rivière Orange. C'est une des plus petites
+du royaume; car, excepté sa bonne odeur, elle ne peut être
+comparée au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi
+qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette
+dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.
+
+Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons,
+les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun;
+seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles
+resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et
+blancs.
+
+--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un
+gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel.
+Les habitants en sont assez agréables à voir; seulement, on les
+trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours
+mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua
+Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter
+tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A
+la capitale, à la capitale!
+
+Casse-Noisette s'avança alors tenant toujours Marie par la main,
+mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie,
+pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme
+un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses
+se répandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur
+rose. Maria remarqua que c'était l'odeur et le reflet d'un
+fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une
+charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d'argent,
+ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant
+entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette
+harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu'il parait, faisait
+sautiller autour d'eux des poissons de diamant.
+
+--Ah! s'écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain
+Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite
+fille qui caressait les cygnes.
+
+
+
+Le voyage
+
+
+Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors
+le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses
+flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries
+étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d'or. Douze
+charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade
+et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et
+portèrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette,
+dans le char, qui se mit à cheminer sur l'eau.
+
+C'était, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait
+se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de
+voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums,
+flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avançant traînée par
+des dauphins d'or, qui relevaient la tête et lançaient en l'air
+des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie
+diaprée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Enfin, pour que
+la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait
+de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui
+chantaient:
+
+ «Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose? Est-ce
+ la fée Mab ou la reine Titania? Répondez, petits poissons qui
+ scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides;
+ répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l'eau;
+ répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme
+ des fleurs volantes.
+
+Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut
+derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs
+petite parasols garnis de sonnettes, à l'ombre desquels ils
+abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots,
+souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague
+qui passait devant elle.
+
+Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et
+s'approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu'elle n'en fut plus
+qu'à la longueur d'une rame, les douze Maures sautèrent, les uns
+à l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils
+portèrent, sur un tapis d'angélique tout parsemé de pastilles de
+menthe, Marie et Casse-Noisette.
+
+Restait à traverser un petit bosquet, plus joli peut-être encore
+que la forêt de Noël, tant chaque arbre brillait et étincelait de
+sa propre essence. Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout,
+c'étaient les fruits pendus aux branches, et qui n'étaient pas
+seulement d'une couleur et d'une transparence singulières, les
+les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des
+rubis, mais encore d'un parfum étrange.
+
+--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et
+au delà de cette lisière est la capitale.
+
+Et, en effet, Marie écarta les dernières branches, et resta
+stupéfaite en voyant l'étendue, la magnificence et l'originalit
+de la ville qui s'élevait devant elle, sur une pelouse de fleurs.
+Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus
+vives couleurs, mais encore, pour la forme des bâtiments, il n'y
+avait point à espérer d'en rencontrer de pareils sur la terre.
+Quant aux remparts et aux portes, ils étaient entièrement
+construits avec des fruits glacés qui brillaient an soleil de
+leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre
+cristallisé qui les recouvrait! À la porte principale, et qui
+fut celle par laquelle ils firent leur entrée, des soldats
+d'argent leur présentèrent les armes, et un petit homme,
+enveloppé d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou
+de Casse-Noisette en lui disant:
+
+--Oh! cher prince, vous voilà donc enfin! Soyez le bienvenu
+Confiturembourg.
+
+Marie s'étonna un peu du titre pompeux qu'on donnait
+Casse-Noisette; mais elle fut bientôt distraite de son étonnement
+par une rumeur formée d'une telle quantité de voix qui
+jacassaient en même temps, qu'elle demanda à Casse-Noisette s'il
+y avait, dans la capitale du royaume des poupées, quelque émeute
+ou quelque fête.
+
+--Il n'y a rien de tout cela, chère demoiselle Silberhaus,
+répondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville
+joyeuse et peuplée qui fait grand bruit à la surface de la terre;
+et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour
+aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil
+tout ce que je vous demande.
+
+Marie, poussée à la fois par sa propre curiosité et par
+l'invitation si polie de Casse-Noisette, hâta sa marche, et se
+trouva bientôt sur la place du grand marché, qui avait un des
+plus magnifiques aspects qui se pût voir. Toutes les maisons
+d'alentour étaient en sucreries, montées à jour, avec galeries
+sur galeries; et, au milieu de la place, s'élevait, en forme
+d'obélisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle
+s'élançaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat
+et de sirop de groseille. Quant aux bassins, ils étaient remplis
+d'une crème si fouettée et si appétissante, que beaucoup de gens
+très bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut,
+en mangeaient publiquement à la cuiller. Mais ce qu'il y avait
+de plus agréable et de plus récréatif à la fois, c'étaient de
+charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par
+milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant
+pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie
+avait entendu. Il y avait là, outre les habitants de la
+capitale, des hommes de tous les pays: Arméniens, Juifs, Grecs,
+Tyroliens, officiers, soldats, prédicateurs, capucins, bergers et
+polichinelles; enfin toute espèce de gens, de bateleurs et de
+sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.
+
+Bientôt le tumulte redoubla à l'entrée d'une rue qui donnait sur
+la place, et le peuple s'écarta pour laisser passer un cortège.
+C'était le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin,
+accompagné de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept
+cents esclaves; mais, en ce moment même, il se trouva, par
+hasard, que, par la rue parallèle, arriva le Grand Sultan
+cheval, lequel était accompagné de trois cents janissaires. Les
+deux souverains avaient toujours été quelque peu rivaux et, par
+conséquent, ennemis; ce qui faisait que les gens de leurs suites
+se rencontraient rarement sans que cette rencontre amenât quelque
+rixe. Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement,
+quand ces deux puissants monarques se trouvèrent en face l'un de
+l'autre; d'abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle
+essayèrent de se tirer les gens du pays; mais bientôt on entendit
+les cris de fureur et de désespoir: un jardinier qui se sauvait
+avait abattu, avec le manche de sa bêche, la tête d'un bramine
+fort considéré dans sa caste, et le Grand Sultan lui-même avait
+renversé de son cheval un polichinelle alarmé qui avait pass
+entre les jambes de son quadrupède; le brouhaha allait en
+augmentant, quand l'homme à la robe de chambre de brocart, qui,
+la porte de la ville, avait salué Casse-Noisette du titre de
+prince, grimpa d'un seul élan tout en haut de la brioche, et,
+ayant sonné trois fois d'une cloche claire, bruyante et
+argentine, s'écria trois fois:
+
+--Confiseur! confiseur! confiseur!
+
+Aussitôt le tumulte s'apaisa; les deux cortèges embrouillés se
+débrouillèrent; on brossa le Grand Sultan qui était couvert de
+poussière; on remit la tête au bramine, en lui recommandant de ne
+pas éternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se décollât;
+puis, le calme rétabli, les allures joyeuses recommencèrent, et
+chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop
+de groseille à la fontaine, et manger de la crème à pleines
+cuillers dans ses bassins.
+
+--Mais, mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est
+donc la cause de l'influence exercée sur ce petit peuple par ce
+mot trois fois répété:
+
+«Confiseur, confiseur, confiseur?
+
+--Il faut vous dire, Mademoiselle, répondit Casse-Noisette, que
+le peuple de Confiturembourg croit, par expérience, à la
+métempsycose, et est soumis à l'influence supérieure d'un
+principe appelé confiseur, lequel principe lui donne, selon son
+caprice, et en le soumettant à une cuisson plus ou moins
+prolongée, la forme qui lui plaît. Or, comme chacun croit
+toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se
+soucie d'en changer; voilà d'où vient l'influence magique de ce
+mot _confiseur_, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot,
+prononcé par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand
+tumulte, comme vous venez de le voir: chacun, à l'instant même,
+oublie les choses terrestres, les côtes enfoncées et les bosses
+la tête; puis, rentrant en lui-même, se dit: «Mon Dieu!
+qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir?
+
+Tout en causant ainsi, on était arrivé en face d'un palais
+répandant une lueur rose et surmonté de cent tourelles élégantes
+et aériennes; les murs en étaient parsemés de bouquets de
+violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui
+rehaussaient de couleurs variées le fond rosé sur lequel il se
+détachait. La grande coupole du milieu était parsemée de
+milliers d'étoiles d'or et d'argent.
+
+--Oh! mon Dieu, s'écria Marie, quel est donc ce merveilleux
+édifice?
+
+--C'est le palais des Massepains, répondit Casse-Noisette,
+c'est-à-dire l'un des monuments les plus remarquables de la
+capitale du royaume des poupées.
+
+Cependant, toute perdue qu'elle était dans son admiration
+contemplative, Marie ne s'en aperçut pas moins que la toiture
+d'une des grandes tours manquait entièrement, et que des petits
+bonshommes de pain d'épice, montés sur un échafaudage de
+cannelle, étaient occupés à la rétablir. Elle allait questionner
+Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son
+intention:
+
+--Hélas! dit-il, il y a peu de temps que ce palais a été menac
+de grandes dégradations, si ce n'est d'une ruine entière. Le
+géant Bouche-Friande mordit légèrement cette tour, et il avait
+même déjà commencé de grignoter la coupole, lorsque les
+Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de
+la ville, nommé Nougat, et une grande portion de la forêt
+Angélique; moyennant quoi, il consentit à s'éloigner, sans avoir
+fait d'autres dégâts que celui que vous voyez.
+
+Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique.
+
+Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-mêmes, et douze petits
+pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe
+aromatique, allumés en guise de flambeaux; leurs têtes étaient
+composées d'une perle; six d'entre eux avaient le corps fait de
+rubis et six autres d'émeraudes, et avec cela ils trottaient fort
+joliment sur deux petits pieds d'or ciselés avec le plus grand
+soin et dans le goût de Benvenuto Cellini.
+
+Ils étaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de
+mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupée, mais si splendidement
+vêtues, si richement parées, que Marie ne put méconnaître en
+elles les princesses royales de Confiturembourg. Toutes quatre,
+en apercevant Casse-Noisette, s'élancèrent à son cou avec la plus
+tendre effusion, s'écriant en même temps et d'une seule voix:
+
+--O mon prince! mon excellent prince! ... O mon frère! mon
+excellent frère!
+
+Casse-Noisette paraissait fort touché; il essuya les nombreuses
+larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main
+il dit pathétiquement, en s'adressant aux quatre princesses:
+
+--Mes chères soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je
+vous présente; c'est la fille de M. le président Silberhaus, de
+Nuremberg, homme fort considéré dans la ville qu'il habite.
+C'est elle qui a sauvé ma vie; car, si, au moment où je venais de
+perdre la bataille, elle n'avait pas jeté sa pantoufle an roi des
+souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bonté de me
+prêter le sabre d'un major mis à la retraite par son frère, je
+serais maintenant couché dans le tombeau, ou, qui pis est encore,
+dévoré par le roi des souris. Ah! chère demoiselle Silberhaus,
+s'écria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus
+maîtriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi
+qu'elle était, n'était pas digne de dénouer les cordons de vos
+jolis petits souliers.
+
+--Oh! non, non, bien certainement, répétèrent en choeur les
+quatre princesses.
+
+Et, se jetant au cou de Marie, elles s'écrièrent:
+
+--O noble libératrice de notre cher et bien-aimé prince et frère!
+ô excellente demoiselle Silberhaus!
+
+Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonflé de joie ne leur
+permettait pas de développer davantage, les quatre princesses
+conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'intérieur du palais,
+les forcèrent de s'asseoir sur de charmants petits canapés en
+bois de cèdre et du Brésil, parsemés de fleurs d'or, disant
+qu'elles voulaient elles-mêmes préparer leur repas. En
+conséquence, elles allèrent chercher une quantité de petite vases
+et de petites écuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des
+cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres
+ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apportèrent les
+plus beaux fruits et les plus délicieuses sucreries que Marie eût
+jamais vus, et commencèrent à se trémousser de telle façon, que
+Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg
+s'entendaient merveilleusement à faire la cuisine. Or, comme
+Marie s'entendait aussi très-bien à ces sortes de choses, elle
+souhaitait intérieurement de prendre une part active à ce qui se
+passait; alors, comme si elle eût pu deviner le voeu intérieur de
+Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui
+tendit un petit mortier d'or et lui dit:
+
+--Chère libératrice de mon frère, pilez-moi, je vous prie, de ce
+sucre candi.
+
+Marie s'empressa de se rendre à l'invitation, et, tandis qu'elle
+frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une
+mélodie charmante, Casse-Noisette se mit à raconter dans le plus
+grand détail toutes ses aventures; mais, chose étrange, il
+semblait à Marie, pendant ce récit, que peu à peu les mots du
+jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient
+plus qu'indistinctement à son oreille; bientôt, elle se vit
+enveloppée comme d'une légère vapeur; puis la vapeur se changea
+en une gaze d'argent, qui s'épaissit de plus en plus autour
+d'elle, et qui peu à peu lui déroba la vue de Casse-Noisette et
+des princesses ses soeurs. Alors des chants étranges, qui lui
+rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence
+de rose, se firent entendre mêlés au murmure croissant des eaux;
+puis il sembla à Marie que les vagues passaient sous elle et la
+soulevaient en se gonflant. Elle sentit qu'elle montait haut,
+plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou! et,
+paff! qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer.
+
+
+
+Conclusion
+
+
+On ne fait pas une chute de quelques mille pieds sans se
+réveiller; aussi Marie se réveilla, et, en se réveillant, se
+retrouva dans son petit lit. Il faisait grand jour, et sa mère
+était près d'elle, lui disant:
+
+--Est-il possible d'être aussi paresseuse que tu l'es? Voyons,
+réveillons-nous; habillons-nous bien vite, car le déjeuner nous
+attend.
+
+--Oh! chère petite mère, dit Marie eu ouvrant ses grands yeux
+étonnés, où donc m'a conduit cette nuit le jeune M. Drosselmayer,
+et quelles admirables choses ne m'a-t-il pas fait voir?
+
+Alors Marie raconta tout ce que nous venons de raconter
+nous-même, et, lorsqu'elle eut fini, sa mère lui dit:
+
+--Tu as fait là un bien long et bien charmant rêve, chère petite
+Marie; mais, maintenant que tu es réveillée, il faudrait oublier
+tout cela, et venir faire ton premier déjeuner.
+
+Mais Marie, tout en s'habillant, persista à soutenir que ce
+n'était point un rêve, et qu'elle avait bien réellement va tout
+cela. Sa mère alors alla vers l'armoire, prit Casse-Noisette,
+qui était, comme d'habitude, sur son troisième rayon, rapporta
+la petite fille, et lui dit:
+
+--Comment peux-tu t'imaginer, folle enfant, que cette poupée, qui
+est composée de bois et de drap, puisse avoir la vie, le
+mouvement et la réflexion?
+
+--Mais, chère maman, reprit avec impatience la petite Marie, je
+sais parfaitement, moi, que Casse-Noisette n'est autre que le
+jeune M. Drosselmayer, neveu du parrain.
+
+Alors Marie entendit un grand éclat de rire derrière elle.
+
+C'étaient le président, Fritz et mademoiselle Trudchen qui s'en
+donnaient à coeur joie à ses dépens.
+
+--Ah! s'écria Marie, ne voilà-t-il pas que tu te moques aussi de
+mon Casse-Noisette, cher papa? Il a cependant respectueusement
+parlé de toi, quand nous sommes entrés dans le palais de
+Massepains, et qu'il m'a présentée aux princesses ses soeurs.
+
+Les éclats de rire redoublèrent de telle façon, que Marie comprit
+qu'il lui fallait donner une preuve de la vérité de ce qu'elle
+avait dit, sous peine d'être traitée comme une folle.
+
+Elle passa alors dans la chambre voisine, et y prit une petite
+cassette dans laquelle elle avait soigneusement enfermé les sept
+couronnes du roi des souris; puis elle revint en disant:
+
+--Tiens, chère maman, voici cependant les couronnes du roi des
+souris, que Casse-Noisette m'a données la nuit dernière en signe
+de sa victoire.
+
+La présidente alors, pleine de surprise, prit et regarda ces
+petites couronnes, qui, en métal inconnu et fort brillant,
+étaient ciselées avec une finesse dont les mains humaines
+n'eussent point été capables. Le président lui-même ne pouvait
+cesser de les examiner, et les jugeait si précieuses, que,
+quelles que fussent les instances de Fritz, qui se dressait sur
+la pointe des pieds pour les voir, et qui demandait à les
+toucher, il ne voulut pas lui en confier une seule.
+
+Alors le président et la présidente se mirent à presser Marie de
+leur dire d'où venaient ces petites couronnes; mais elle ne
+pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit; et, quand son
+père, impatienté de ce qu'il croyait un entêtement de sa part,
+l'eut appelée menteuse, elle se mit à fondre en larmes et
+s'écrier:
+
+--Hélas! pauvre enfant que je suis, que voulez-vous que je vous
+dise?
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit; le conseiller de médecine parut,
+et s'écria à son tour:
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? et qu'a-t-on fait à ma filleule Marie,
+qu'elle pleure, qu'elle sanglote ainsi? Qu'est-ce que c'est?
+qu'est-ce c'est donc?
+
+Le président instruisit le nouveau venu de tout ce qui était
+arrivé, et, le récit terminé, il lui montra les couronnes; mais
+peine les eut-il vues, qu'il se mit à rire.
+
+--Ah! ah! dit-il, la plaisanterie est bonne! ce sont les sept
+couronnes que je portais à la chaîne de ma montre, il y a
+quelques années, et dont je fis présent à ma filleule le jour du
+deuxième anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous
+pas, cher président?
+
+Mais le président et la présidente eurent beau chercher dans leur
+mémoire, ils n'avaient gardé aucun souvenir de ce fait;
+cependant, s'en rapportant à ce que disait le parrain, leurs
+figures reprirent peu à peu leur expression de bonté ordinaire;
+ce que voyant Marie, elle s'élança vers le conseiller de médecine
+en s'écriant:
+
+--Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc
+que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn
+ces sept couronnes.
+
+Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son
+front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle façon, que le
+président, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses
+jambes, lui dit:
+
+--Écoute-moi, ma chère enfant, car c'est sérieusement que je te
+parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de
+côté ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire
+que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre
+ami le conseiller de médecine, je te préviens que je jetterai
+non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres
+poupées, mademoiselle Claire comprise, par la fenêtre.
+
+La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles
+choses dont son imagination était remplie; mais mes jeunes
+lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que,
+lorsqu'on a voyagé une fois dans un pays aussi attrayant que le
+royaume des poupées, et qu'on a vu une ville aussi succulente que
+Confiturembourg, ne l'eût-on vue qu'une heure, on ne perd pas
+facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler à son
+frère de toute son histoire. Mais Marie avait perdu toute sa
+confiance du moment où elle avait osé dire que ses hussards
+avaient pris la fuite; en conséquence, convaincu, sur
+l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit
+ses officiers les grades qu'il leur avait enlevés, et permit
+ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la
+garde, réhabilitation qui n'empêcha pas Marie de croire ce qu'il
+lui plut sur leur courage.
+
+Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les
+souvenirs du royaume des poupées l'assiégeaient sans cesse, et,
+lorsqu'elle arrêtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait
+tout, comme si elle eût été encore ou dans la forêt de Noël, ou
+sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de
+Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant
+avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout
+ses réflexions intérieures, et que tout le monde l'appelait la
+petite rêveuse.
+
+Mais, un jour que le conseiller de médecine, sa perruque de verre
+posée sur le parquet, sa langue passée dans le coin de sa bouche,
+les manches de sa redingote jaune retroussée, réparait, à l'aide
+d'un long instrument pointu, quelque chose qui était désorganis
+dans une pendule, il arriva que Marie, qui était assise près de
+l'armoire vitrée, et qui, selon son habitude, regardait
+Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rêveries, que,
+oubliant tout à coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer,
+mais encore sa mère, étaient là, il lui échappa involontairement
+de s'écrier:
+
+--Ah! cher monsieur Drosselmayer! si vous n'étiez pas un
+bonhomme de bois, comme le soutient mon père, et si vous existiez
+véritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate,
+et que je ne vous délaisserais pas parce que, pour m'obliger,
+vous auriez cessé d'être un charmant jeune homme; car je vous
+aime véritablement, moi, ah!...
+
+Mais à peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par
+la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout évanouie
+du haut de sa chaise à terre.
+
+Quand elle revint à elle, Marie se trouvait entre les bras de sa
+mère, qui lui dit:
+
+--Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le
+demande, soit assez bête pour se laisser tomber en bas de sa
+chaise, et cela juste au moment où le neveu de M. Drosselmayer,
+qui a terminé ses voyages, vient d'arriver à Nuremberg?...
+Voyons, essuie tes yeux et sois gentille.
+
+En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte,
+qui s'ouvrait en ce moment, elle aperçut le conseiller de
+médecine, sa perruque de verre sur la tête, son chapeau sous le
+bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air
+satisfait, et tenait par la main un jeune homme très-petit, mais
+fort bien tourné et tout à fait joli.
+
+Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge,
+brodé d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrés avec
+le plus beau vernis. Il avait à son jabot un charmant bouquet de
+fleurs, et était très-coquettement frisé et poudré, tandis que
+derrière son dos pendait une tresse nattée avec la plus grande
+perfection. En outre, la petite épée qu'il avait au cote
+semblait être toute de pierres précieuses, et le chapeau qu'il
+portait sous le bras était tissu de la plus fine soie.
+
+Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connaître
+sur-le-champ; car à peine fut-il entré, qu'il déposa aux pieds de
+Marie une quantité de magnifiques joujoux, mais principalement
+les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle
+eût mangés de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait
+goûtés dans le royaume des poupées. Quant à Fritz, le neveu du
+conseiller de médecine, comme s'il eût pu deviner les goûts
+guerriers du fils du président, il lui apportait un sabre du plus
+fin damas. Ce n'est pas tout. A table, et lorsqu'on fut arriv
+au dessert, l'aimable créature cassa des noisettes pour toute la
+société; les plus dures ne lui résistaient pas une seconde: de la
+main droite, il les plaçait entre ses dents; de la gauche, il
+tirait sa tresse, et, crac! la noisette tombait en morceaux.
+
+Marie était devenue fort rouge quand elle avait aperçu ce joli
+petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le
+dîner fini, il l'invita à passer avec lui dans la chambre
+l'armoire vitrée.
+
+--Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le
+parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les
+horloges de mon ami le président vont bien.
+
+Les deux jeunes gens entrèrent au salon; mais à peine le jeune
+Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre
+et lui parla ainsi:
+
+--Oh! mon excellente demoiselle Silberhaus! vous voyez ici
+vos pieds l'heureux Drosselmayer, à qui vous sauvâtes la vie
+cette même place. Vous eûtes, en outre, la bonté de dire que
+vous ne m'eussiez pas repoussé comme l'a fait la vilaine
+princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'étais devenu
+affreux. Or, comme le sort qu'avait jeté sur moi la reine des
+souris devait perdre toute son influence du jour où, malgré ma
+laide figure, je serais aimé d'une jeune et jolie personne, je
+cessai à l'instant même d'être un stupide casse-noisette, et je
+repris ma forme première, qui n'est pas désagréable, comme voua
+pouvez le voir. Ainsi donc, ma chère demoiselle, si vous êtes
+toujours dans les mêmes sentiments à mon égard, faites-moi la
+grâce de m'accorder votre main bien-aimée, partagez mon trône et
+ma couronne, et régnez avec moi sur le royaume des poupées; car,
+à cette, heure, j'en suis redevenu le roi.
+
+Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit:
+
+--Vous êtes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez
+avec cela un charmant royaume, orné de palais magnifiques, et
+peuplé de sujets très gais, je vous accepte, sauf la ratification
+de mes parents, pour mon fiancé.
+
+Là-dessus, comme la porte du salon s'était ouverte tout
+doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils
+étaient préoccupés de leurs sentiments, le président, la
+présidente et le parrain Drosselmayer s'avancèrent, criant bravo
+de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une
+cerise, mais ce qui ne déconcerta nullement le jeune homme,
+lequel s'avança vers le président et la présidente, et, avec un
+salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il
+sollicitait la main de Marie, qui lui fut accordée à l'instant.
+
+Le même jour, Marie fut fiancée au jeune Drosselmayer, à la
+condition que le mariage ne se ferait que dans un an.
+
+Au bout d'un an, le fiancé revint chercher sa femme dans une
+petite voiture de nacre incrustée d'or et d'argent, traînée par
+des chevaux qui n'étaient pas plus gros que des moutons, et qui
+valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs
+pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de
+Massepains, où ils furent mariés par le chapelain du château, et
+où vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles,
+de diamants et de pierreries éblouissantes, dansèrent à leur
+noce. Si bien qu'à l'heure qu'il est, Marie est encore reine du
+beau royaume où l'on aperçoit partout de brillantes forêts de
+Noël, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des
+palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus
+transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses
+magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux
+pour les voir.
+
+
+FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.
+
+
+
+
+L'ÉGOÏSTE
+
+
+
+
+Carl avait hérité, de son père, d'une ferme avec ses troupeaux,
+son bétail et ses récoltes; les granges les étables et les
+bûchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose étrange
+dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul désir
+était d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme
+s'il eût été le plus pauvre paysan du village. Il était connu
+pour être le moins généreux de tous les fermiers de la contrée,
+et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait ét
+travailler chez lui. Son personnel changeait continuellement,
+parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se
+décourageaient promptement et le quittaient. Ceci l'inquiétait
+fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur. Amil était
+une excellente ménagère, et s'occupait sans cesse du bien-être de
+Carl; quoiqu'elle s'efforçât, de son côté, de compenser la
+parcimonie de son frère par sa générosité, elle ne pouvait pas
+grand'chose, car il y regardait de trop près.
+
+Carl était si égoïste, qu'il dînait toujours seul, parce qu'il
+était alors sûr d'avoir son dîner bien chaud, et de n'avoir que
+lui seul à servir; tandis que sa soeur, ayant mangé un morceau
+part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui. Il donnait
+pour raison qu'il n'aimait pas à faire attendre, n'étant pas sûr
+de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver
+exactement à l'heure qu'il avait fixée lui-même pour son dîner.
+Il est donc bien avéré que Carl était égoïste; c'est une qualit
+peu enviable.
+
+Amil était recherchée par un homme très-bien posé pour faire son
+chemin dans le monde; néanmoins, Carl lui battait froid, parce
+qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de
+gages. Vous devez comprendre qu'ils n'étaient pas fort bons
+amis, car le motif de la froideur de Carl était trop apparent
+pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins
+clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis! Il
+disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse;
+mais, hélas! ces amis-là étaient, au contraire, ses plus grands
+ennemis.
+
+Un matin qu'en contemplation devant un champ de blé, dont les
+épis dorés se balançaient autour de lui, il calculait ce que ce
+champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout à coup la terre
+remuer sous ses pieds.
+
+--Ce doit être une énorme taupe, se dit-il en reculant, tout prêt
+à assommer la bête, dès qu'elle paraîtrait.
+
+Mais la terre s'amoncela bientôt en masses si impétueuses, que
+maître Carl fut renversé, et se trouva fort penaud d'avoir voulu
+jauger sa récolte.
+
+Son épouvante augmenta considérablement, lorsqu'il vit s'élever
+de terre, non une taupe, mais un gnome de l'aspect le plus
+étrange, vêtu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume
+flottant à son bonnet. Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne
+présageait rien de bon.
+
+--Comment vous portez-vous, fermier? dit-il avec un sourire
+sardonique qui déplut singulièrement à Carl.
+
+--Qui êtes-vous, au nom du ciel? fit Carl suffoqué.
+
+--Je n'ai rien à faire avec le nom du ciel, répliqua le gnome;
+car je suis un esprit malfaisant.
+
+--J'espère que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal?
+dit humblement Carl.
+
+--En vérité, je n'en sais rien! Je me propose seulement de
+moissonner votre blé cette nuit, au clair de la lune, parce que
+mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une
+quantité de blé tout à fait surnaturelle; en général, je récolte
+chez ceux qui sont le plus en état de me faire cette offrande.
+
+--Oh! mon cher Monsieur, s'écria Carl, je suis le fermier le
+plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur à ma charge, et
+j'ai éprouvé de terribles et nombreuses pertes.
+
+--Mais, enfin, vous êtes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas? dit
+le gnome.
+
+--Oui, Monsieur, balbutia Carl.
+
+--Ces énormes rangées de tas de blé, qui ressemblent à une petite
+ville, vous appartiennent-elles, oui on non? dit le gnome.
+
+--Oui, Monsieur, répliqua encore Carl.
+
+--Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres
+labourables, ces beaux troupeaux et ce riche bétail qui couvrent
+le flanc de la montagne, sont aussi à vous, je crois?
+
+--Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il était
+terrifié de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa
+fortune.
+
+--Vous, un pauvre homme? Oh! fi! dit le gnome en menaçant du
+doigt le misérable Carl d'un air de reproche. Si vous continuez
+à me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de
+main, que vos monstrueuses histoires deviennent véritables...
+Fi! fi! fi!
+
+En prononçant le dernier _fi_, il se rejeta dans la terre, mais
+le trou ne se ferma pas; en conséquence, Carl vociféra ses
+supplications à tue-tête, criant miséricorde à son étrange
+visiteur, qui ne daigna pas même lui répondre.
+
+Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme
+il en approchait, en traversant le fourré, il aperçut le galant
+de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin. Une
+pensée lui vint alors à l'esprit; une pensée égoïste, bien
+entendu. Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche,
+il se précipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la
+manière la plus amicale, il l'invita à dîner avec lui. O
+merveille des merveilles!... Il va sans dire que, malgré son
+extrême surprise, Wilhelm accepta de très bonne grâce. Après le
+repas, l'idée lumineuse de Carl vit le jour, à l'étonnement
+toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm. Et que pensez-vous
+que fût cette idée? Rien autre chose, sinon d'échanger sa grande
+pièce de blé mûr, prête à être coupée, pour une de celles de
+Wilhelm, où la moisson était moins copieuse. Après un débat
+très-empressé de sa part, et de grandes démonstrations de bonne
+volonté et de gaieté, ce curieux marché fut conclu, et Wilhelm
+s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en était
+parti.
+
+Carl se coucha, rassuré par le transport qu'il avait fait, au
+trop confiant Wilhelm, du blé qui devait être récolté au clair de
+la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.
+
+Il ouvrit les yeux dès la pointe du jour; car le gnome avait
+hanté son sommeil. Il se hâta de s'habiller, et sortit dans les
+champs pour voir le résultat des travaux nocturnes du gnome: le
+blé était debout, agité par la brise matinale.
+
+--Probablement, pensa Carl, j'aurai rêvé.
+
+Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le
+champ qu'il avait reçu en échange de son blé menacé; mais de
+quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque
+entièrement dépouillé, et l'affreux petit gnome, achevant sa
+besogne, en jetant les dernières gerbes dans un obscur abîme
+creusé profondément en terre.
+
+--Juste ciel! que faites-vous? s'écria-t-il. Il me semble que
+vous aviez dit que vous moissonneriez ce champ là-bas?
+
+--J'ai dit, répondit le gnome, que j'allais récolter votre blé,
+vous; or, à moins que je n'aie mal compris, le champ dont vous
+parlez est à Wilhelm, n'est-il pas vrai?
+
+--Oui, malheureux que je suis!
+
+Et, tombant à genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda
+grâce; mais celui-ci, nonobstant ses prières, enleva la dernière
+gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui pût
+signaler l'endroit où une si abondante récolte avait ét
+engloutie.
+
+--Maintenant, comme vous voyez, j'ai fermé la porte de ma grange,
+dit le gnome en ricanant. À présent, je vais aller me reposer;
+bonjour, Carl!
+
+Et il s'éloigna d'un air calme et satisfait.
+
+Carl erra ça et là, à moitié fou, oubliant jusqu'à son dîner.
+Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez lui, et, sans
+vouloir répondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla
+se coucher en boudant. Mais il avait à peine posé sa pauvre tête
+bouleversée sur l'oreiller, qu'une voix vint le réveiller, et lui
+dit:
+
+--Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous;
+ainsi réveillez-vous et m'écoutez.
+
+Il sortit sa tête de dessous les couvertures, et vit que sa
+chambre était illuminée par une vive clarté, qui lui montra le
+gnome assis sur le parquet de la chambre.
+
+--Ah! misérable! s'écria-t-il, viens-tu me voler mon repos,
+comme tu m'as volé mon blé? Va-t'en, ou bien j'assouvirai ma
+vengeance sur toi.
+
+--Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!... Ne
+sais-tu pas, stupide garçon, que je ne suis qu'une ombre? Autant
+vaudrait essayer d'étreindre l'air que de tenter de m'étreindre,
+moi; d'ailleurs, je ne suis venu ici que pour te promettre des
+richesses sans fin; car vous êtes un homme selon mon coeur:
+n'êtes-vous pas personnel et malin à un degré merveilleux?
+Écoutez-moi donc, mon bon Carl. Venez me trouver demain au soir,
+avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un trésor dont
+l'excessive abondance dépasse toute imagination humaine.
+Débarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui aime votre
+soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui
+l'aideraient à se tirer d'affaire, et à vous en défaire. Le prix
+qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour
+vous, et, lorsque je vous aurai fait connaître le trésor dont je
+vous parle, vous en viendrez à dédaigner les sommes minimes que
+vous réalisez par les moyens ordinaires. Bonne nuit, faites de
+jolis rêves!
+
+La lumière s'évanouit et le gnome partit.
+
+--Ah! dit Carl, ah! c'est délicieux! ah!
+
+Et il retomba dans son premier sommeil.
+
+Le jour suivant, tout le monde crut que Carl était devenu fou;
+seulement, son naturel intéressé prenant le dessus, il ne céda
+pas la moindre pièce de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui
+était, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement
+avec lui; pourtant l'excès de sa surprise le faisait douter de la
+réalité de la transaction. Enfin tout fut prêt, et le jour fix
+pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste,
+par-dessus le marché, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la
+ferme. Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-là, et,
+après avoir embrassé sa soeur, il la laissa entre les mains de
+quelques parents et partit. Il trouva le gnome assis sur une
+barrière comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire.
+
+--Vous êtes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en
+suis fort aise, car il faut que nous soyons arrivés au pied des
+montagnes que vous voyez là-bas, avant le lever de la lune.
+
+À ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils
+poursuivirent leur chemin jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au
+bord d'un lac sur la surface duquel, au profond étonnement de
+Carl, le gnome se mit à trotter comme si elle eût été gelée.
+
+--Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui
+hésitait à le suivre.
+
+Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par là, celui-ci
+plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le
+gnome avait depuis longtemps atteinte. Lorsqu'il y arriva à son
+tour, il se trouvait dans un état fort désagréable; ses dents
+claquaient, et l'eau qui découlait de ses vêtements reproduisait
+à ses pieds en miniature le lac d'où il sortait.
+
+--Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre,
+que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forcé de
+renoncer à votre connaissance.
+
+--Renoncer à ma connaissance, dites-vous? fit le gnome en
+ricanant. Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir.
+Vous avez de votre plein gré plongé dans le lac enchanté, ce qui
+vous attache à moi pour un certain laps de temps. Je vous
+tiendrais au bout de la plus forte chaîne, que je ne serais pas
+plus sûr que vous me suivrez. Ainsi donc, marchez et songez à la
+récompense.
+
+Carl fut un peu étourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperçut
+bientôt que tout était exactement vrai; car, dès que le gnome se
+remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance
+irrésistible, à le suivre. Bientôt, ils se trouvèrent sur le
+versant d'une montagne très-escarpée; le gnome glissa le long de
+cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre
+l'équilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente
+avec beaucoup moins de dignité, et surtout avec une telle
+impétuosité, que de droite et de gauche de grosses pierres se
+déplaçaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dégringolaient
+dans les affreux précipices qui l'environnaient. Ses vêtements
+étaient dans un état déplorable; les points des coutures
+cédaient, de grands morceaux de son manteau étaient arrachés; car
+il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se
+dégager des ronces et des épines qui s'attachaient sans cesse
+lui, retenant des parcelles de sa chair à mesure que la rapidit
+de sa fuite l'éloignait d'elles. A la fin, il roula comme un
+paquet au pied de la montagne, où il trouva le gnome, qui se
+réjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.
+
+Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme
+son sang bouillait d'une rage concentrée, il s'écria:
+
+--Brutal gnome! je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous
+me porterez; je suis meurtri des pieds à la tête; voyez comme
+vous m'avez arrangé!
+
+--Ah! c'est excellent! fit le gnome sans s'émouvoir. Nous
+allons voir, mon garçon! Quant à moi, je sois parfaitement à mon
+aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connaîtrez
+davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les
+malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami.
+
+Cet horrible _venez_ commençait à avoir pour Carl une terrible
+signification; mais, de même qu'auparavant, il fut forcé d'obéir.
+Il marcha toujours, toujours, jusqu'à ce que ses dents
+claquassent de froid; il s'aperçut alors que le riant et chaud
+paysage était devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'après
+la quantité de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il
+voyait autour de lui, qu'une grande mer devait être proche;
+transi au point de pouvoir à peine se traîner, il conjura le
+gnome de prendre quelques instants de repos; à la fin, ce dernier
+s'assit.
+
+--Je ne m'arrête que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que
+l'immobilité prolongée serait pour vous chose dangereuse.
+
+A ces mots, il exhiba une pipe qui paraissait beaucoup trop
+grande pour avoir jamais pu entrer dans sa poche; il l'alluma, et
+commença de fumer tout comme s'il était installé confortablement
+au coin du feu, chez Carl. Le pauvre Carl le regarda faire
+pendant quelque temps, avec ses dents qui s'entrechoquaient, et
+ses membres endoloris; ensuite, il le pria de lui laisser aspirer
+une ou deux chaudes bouffées de sa pipe embrasée.
+
+--Je n'oserais pas, Carl: c'est du tabac de démon, beaucoup trop
+fort pour vous. Chauffez vos doigts à la fumée, si vous pouvez.
+Je ne puis comprendre ce qui vous manque; moi, je me trouve
+parfaitement à mon aise; mais vous n'êtes pas philosophe!
+
+Carl gémit, et ne répondit rien à l'imperturbable fumeur.
+
+Après avoir fumé très longtemps, le gnome secoua sur le bout de
+sa botte les cendres de sa pipe, et dit à Carl, grelottant, avec
+le sourire le plus affectueux:
+
+--Mon bon ami, vous avez, en vérité, bien mauvaise mine!
+peut-être ferions-nous bien de nous remettre à marcher.
+
+Il se leva sur-le-champ, et le pauvre Carl le suivit en
+trébuchant.
+
+--Nous aurons plus chaud tout à l'heure, mon cher ami, fit-il en
+se tournant vers Carl, qui poussa un grognement sourd en manière
+de réplique; car il sentait son impuissance à se soustraire à son
+sort.
+
+Ils eurent, en effet, bientôt plus chaud; la glace disparut, la
+terre était couverte de verdure, émaillée en profusion de fleurs
+embaumées; des guirlandes de ceps de vigne, couverts de grappes
+ravissantes, groupées sur les branches étendues, séduisaient
+l'oeil. Ils gravirent la montagne péniblement... c'est-à-dire
+péniblement pour Carl; car, pour le gnome, descendre ou monter
+était aussi facile l'un que l'autre. A la fin, la montagne
+devint aride et desséchée; les cendres craquaient sous leurs
+pieds, et des vapeurs nauséabondes s'échappaient de la terre
+crevassée.
+
+--Je serais curieux de savoir où nous allons maintenant, se dit
+Carl en grommelant.
+
+Il avait fini par découvrir que parler à ce démon était une peine
+inutile et une perte de temps. Son incertitude ne dura pas
+longtemps, car les mugissements d'un énorme volcan retentirent
+bientôt à ses oreilles, et des pierres plurent sur sa tête et sur
+ses épaules. Il se traîna de rocher en rocher, exposé à chaque
+instant aux plus grands périls; la terre se dérobait sous ses pas
+d'une manière effrayante, la famée l'étouffait et l'aveuglait,
+tandis que l'éternel refrain du gnome: «Avancez! avancez!
+auquel il lui était impossible de résister, achevait de le
+désespérer. A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il
+faisait; il sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la
+montagne et roulait jusqu'au bas. Un bruyant clapotement, et la
+sensation de l'eau froide, lui annoncèrent qu'il venait de tomber
+au milieu des vagues de la mer; l'instinct de la conservation le
+fit s'efforcer de remonter à la surface. En reparaissant à fleur
+d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les
+vagues le ballottaient à sa portée.
+
+--Étendez la main, bon gnome! fit-il d'une voix défaillante, je
+vais enfoncer.
+
+--Bah! répondit le gnome, du courage, mon ami! il faut que vous
+vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit
+peine à m'empêcher de trop me fatiguer. Charité bien ordonnée
+commence par soi-même, comme vous savez, c'est le premier point;
+le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort
+et ferme, dans le cas, bien entendu, où vous voudriez vous en
+donner la peine. Votre bail avec moi est fini, à moins que vous
+ne vouliez le renouveler de bonne volonté, par vos actions ou par
+vos souhaits; adieu!
+
+Les vagues mugissantes emportèrent en un instant le gnome
+railleur hors de vue, et Carl resta seul à lutter contre les
+flots. Il nagea donc jusqu'à ce qu'il arrivât en vue du rivage;
+alors, par bonheur, il aperçut quelques débris de bois pourri qui
+flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu à une
+vieille digue; il s'y attacha d'une étreinte désespérée, et se
+mit à pousser de grands cris, espérant voir arriver, du rivage,
+son secours. Les cris de Carl à demi submergé finirent par
+attirer l'attention des enfants d'un pêcheur qui jouaient sur la
+berge; insoucieux du danger, ils poussèrent une barque dans
+l'eau, et se dirigèrent vers l'homme qui semblait près de se
+noyer. Après bien des efforts infructueux, ces courageux enfants
+parvinrent à tirer Carl dans leur bateau.
+
+--Merci! merci! balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui
+n'avaient point hésité à risquer leur vie pour sauver la sienne.
+
+--Ne nous remerciez pas, dit le petit garçon; vous ne savez pas
+combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur
+l'occasion de vous délivrer d'une mort certaine; c'est à nous
+être reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne
+action; voilà, du moins, ce que nous enseigne notre bon père.
+
+--Je voudrais que le mien m'eût donné les mêmes enseignements,
+pensa Carl.
+
+Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose
+leur donner; car tout son or avait été perdu au milieu de son
+voyage aventureux avec le perfide gnome.
+
+Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus âgé que
+ceux qui l'avaient délivré, offrit de traverser les hautes
+montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'à sa maison, qui se
+trouvait à une très-grande distance, assurait le petit paysan; ce
+qui confondit Carl de surprise.
+
+Déguenillé et les pieds blessés, Carl se mit en route avec son
+jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive
+sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes
+sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en
+voyant ce simple enfant, sans souci de lui-même, mettre un si
+grand espace entre soi et son village, pour obliger un étranger
+pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons
+montagnardes pour égayer la longueur du chemin afin qu'il ne
+sentît ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient
+quelque endroit bien tranquille, s'asseyant à l'ombre à ses
+côtés, le jeune paysan étalait le contenu de son bissac, et
+partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.
+
+A la fin, le chemin devint si facile et si directement tracé, que
+le complaisant conducteur de Carl se disposa à le quitter pour
+retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait
+absolument laisser à Carl le contenu de son havresac, de crainte
+que celui-ci ne souffrît de la faim. Carl ne voulut point y
+consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait
+de sa nourriture? Tout en persistant dans son refus, il
+l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit à descendre la
+montagne.--Carl avait appris à penser aux autres.
+
+Il voyagea bien des jours à travers les vallées, apaisant sa faim
+avec les mûres sauvages des haies, étanchant sa soif dans l'eau
+vive des ruisseaux; enfin, il arriva près d'un village composé de
+chaumières éparses. La fatigue et le manque de nourriture
+avaient énervé sa constitution jadis si robuste; il se traîna en
+chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vînt à son
+secours; mais il ne vit personne, excepté une jolie fille blonde
+qui était assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain
+trempé dans du lait. Il essaya de s'approcher d'elle; mais,
+incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son
+long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque
+ses pieds, et en entendant gémir l'étranger hâve et misérable;
+elle lui souleva la tête, et sa pâleur livide, ainsi que sa
+maigreur, lui ayant dévoilé les causes de sa souffrance, elle
+porta la jatte de lait à ses lèvres et l'y maintint jusqu'à ce
+qu'il eût avalé tout ce qu'elle contenait avec l'avidité de la
+faim. Cette enfant, sans penser un seul instant à autre chose
+qu'à la détresse de Carl mourant d'inanition, avait
+volontairement et avec joie sacrifié son déjeuner.--Souviens-toi
+de cela, Carl!--Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranimé, il se
+remit en route, le coeur pénétré de l'exemple qu'il avait reçu.
+
+Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin
+entre lui et sa maison... Sa maison! ah! le coeur lui manquait
+quand il se rappelait que ce n'était plus sa maison; elle
+appartenait à son ami et à sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre
+traités avec un si froid égoïsme jusqu'au dernier moment de leur
+séparation, alors que sa tête était remplie du mirage des
+promesses dorées de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait
+posséder bientôt des richesses immenses, alors enfin qu'il
+s'efforçait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une
+assez grande distance pour qu'il ne pût être question de rien
+partager avec eux, quand même ils viendraient à tomber dans le
+besoin. Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bontés dont
+il avait été l'objet de toutes parts sans l'appât d'aucune
+récompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il
+aurait peu droit de faire appel à leur charité, lui qui s'était
+rendu indigne de leur amitié; et il soupirait en songeant à ce
+qu'il avait été jadis.
+
+La nuit le surprit dans une lande inculte et désolée, et, pour
+compléter sa misère, la neige se mit à tomber en gros flocons qui
+l'aveuglaient. Il boutonna étroitement sa redingote en lambeaux,
+et lutta contre la bourrasque glacée, qui tourbillonnait autour
+de lui avec une sorte de violence vengeresse. A la fin, la neige
+glacée s'amoncela sur ses pieds transis, il avança plus
+lentement, et sa marche devint de plus en plus pénible.
+L'ouragan redoublant d'impétuosité, il commença à chanceler; il
+s'arrêta un instant comme anéanti par le vent furieux, puis il
+s'affaissa et fut bientôt à demi enseveli sous une couche de
+neige.
+
+Un tintement de grelots domina le bruit de la tempête; il
+annonçait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement était
+amorti par la neige épaisse, à ce point qu'on eût pu douter de sa
+présence, si une lanterne, placée à l'intérieur, n'eût répandu au
+loin sa brillante lumière. La voiture atteignit en peu de
+minutes l'endroit où Carl était étendu; le cheval se cabra
+l'aspect de cette forme humaine étendue à terre; le voyageur
+descendit, releva l'étranger gelé, et, après quelques vigoureux
+efforts, il le déposa sain et sauf dans son chariot, et gagna
+toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin
+les lumières. Là, des soins actifs rappelèrent Carl à la vie, et
+le premier visage qui s'offrit à ses regards fut celui de son
+excellent beau-frère Wilhelm, qui n'avait pu reconnaître, dans le
+voyageur mourant, isolé et déguenillé, son frère Carl, si riche
+et si égoïste; celui-ci, après une explication de quelques mots,
+découvrit qu'il avait voyagé, avec le gnome, pendant plus d'une
+année, ce qui lui parut inconcevable; toutefois, Wilhelm lui
+affirma que rien n'était plus réel, et l'assura en même temps
+qu'il était disposé à le recevoir dans sa maison, et à lui
+accorder, avec l'oubli complet de ses fautes passées, tout ce que
+l'affection sincère est toujours prête à donner. Cette assurance
+fut un baume salutaire pour les blessures physiques et morales de
+Carl repentant. Wilhelm partit, le laissant reposer ses membres
+endoloris dans le lit doux et commode des villageois.
+
+Le matin du jour suivant, la honte au visage, Carl s'achemina
+vers le seuil bien connu de son ancienne demeure; mais son pied
+avait à peine touché la première marche de l'escalier, que sa
+soeur accourut se jeter dans ses bras et l'embrasser; il cacha sa
+figure dans le sein de cette généreuse femme et pleura
+abondamment.
+
+Le gnome, qui n'avait pas cessé de le suivre, avec l'espoir qu'il
+retomberait en son pouvoir, s'arrêta soudain à ce touchant
+spectacle; et, tandis qu'il les contemplait tous deux d'un air de
+dépit, il devint graduellement de moins en moins visible
+l'oeil, jusqu'à ce qu'il s'évanouit tout à fait.
+
+Le démon de l'égoïsme était parti pour jamais, et Carl rendit de
+sincères actions de grâces à Dieu, pour la terrible épreuve qui
+avait causé ce changement, et lui avait démontré qu'en s'occupant
+charitablement des intérêts et du bien-être des autres, il
+travaillait pour lui-même, et concourait le plus efficacement
+son propre bonheur. Il avait donc, en réalité, découvert un
+trésor mille fois plus précieux que tout l'or de la terre.
+
+
+FIN DE L'ÉGOÏSTE
+
+
+
+
+NICOLAS LE PHILOSOPHE
+
+
+
+
+Après avoir servi son maître pendant sept ans, Nicolas lui dit:
+
+--Maître, j'ai fait mon temps, je voudrais bien retourner près de
+ma mère; donnez-moi mes gages.
+
+--Tu m'as servi fidèlement comme intelligence et probité,
+répondit le maître de Nicolas; la récompense sera en rapport avec
+le service.
+
+Et il lui donna un lingot d'or, qui pouvait bien peser cinq ou
+six livres. Nicolas tira son mouchoir de sa poche, y enveloppa
+le lingot, le chargea sur son épaule et se mit en route pour la
+maison paternelle.
+
+En cheminant et en mettant toujours une jambe devant l'autre, il
+finit par croiser un cavalier qui venait à lui, joyeux et frais,
+et monté sur un beau cheval.
+
+--Oh! dit tout haut Nicolas, la belle chose que d'avoir un
+cheval! On monte dessus, on est dans sa selle comme sur un
+fauteuil, on avance sans s'en apercevoir, et l'on n'use pas ses
+souliers.
+
+Le cavalier, qui l'avait entendu, lui cria:
+
+--Hé! Nicolas, pourquoi vas-tu donc à pied?
+
+--Ah! ne m'en parlez point, répondit Nicolas; ça me fait
+d'autant plus de peine, que j'ai là, sur l'épaule, un lingot d'or
+qui me pèse tellement, que je ne sais à quoi tient que je ne le
+jette dans le fossé.
+
+--Veux-tu faire un échange? demanda le cavalier.
+
+--Lequel? fit Nicolas.
+
+--Je te donne mon cheval, donne-moi ton lingot d'or.
+
+--De tout mon coeur, dit Nicolas; mais, je vous préviens, il est
+lourd en diable.
+
+--Bon! ce n'est point là ce qui empêchera le marché de se faire,
+dit le cavalier.
+
+Et il descendit de son cheval, prit le lingot d'or, aida Nicolas
+à monter sur la bête et lui mit la bride en main.
+
+--Quand tu voudras aller doucement, dit le cavalier, tu tireras
+la bride à toi en disant: «Oh!» Quand ta voudras aller vite, tu
+lâcheras la bride en disant: «Hop!
+
+Le cavalier, devenu piéton, s'en alla avec son lingot; Nicolas,
+devenu cavalier, continua son chemin avec son cheval.
+
+Nicolas ne se possédait pas de joie en se sentant si carrément
+assis sur sa selle; il alla d'abord au pas, car il était assez
+médiocre cavalier, puis au trot, puis il s'enhardit et pensa
+qu'il n'y aurait pas de mal à faire un petit temps de galop.
+
+Il lâcha donc la bride et fit clapper sa langue en criant:
+
+--Hop! hop!
+
+Le cheval fit un bond, et Nicolas roula à dix pas de lui.
+
+Puis, débarrassé de son cavalier, le cheval partit à fond de
+train, et Dieu sait où il se fût arrêté, si un paysan qui
+conduisait une vache ne lui eût barré le chemin.
+
+Nicolas se releva, et, tout froissé, se mit à courir après le
+cheval, que le paysan tenait par la bride; mais, tout triste de
+sa déconfiture, il dit au brave homme:
+
+--Merci, mon ami!... C'est une sotte chose que d'aller à cheval,
+surtout quand on a une rosse comme celle-ci, qui rue, et, en
+ruant, vous démonte son homme de manière à lui casser le cou.
+Quant à moi, je sais bien une chose, c'est que jamais je ne
+remonterai dessus. Ah! continua Nicolas avec un soupir,
+j'aimerais bien mieux une vache; on la suit à son aise par
+derrière, et l'on a, en outre, son lait par-dessus le marché,
+sans compter le beurre et le fromage. Foi de Nicolas! je
+donnerais bien des choses pour avoir une vache comme la vôtre.
+
+--Eh bien, dit le paysan, puisqu'elle vous plaît tant, prenez-la;
+je consens à l'échanger contre votre cheval.
+
+Nicolas fut transporté de joie: il prit la vache par son licol;
+le paysan enfourcha le cheval et disparut.
+
+Et Nicolas se remit en route, chassant la vache devant lui, et
+songeant à l'admirable marché qu'il qu'il venait de faire.
+
+Il arriva à une auberge, et, dans sa joie, il mangea tout ce
+qu'il avait emporté de chez son maître, c'est-à-dire un excellent
+morceau de pain et de fromage; puis, comme il avait deux liards
+dans sa poche, il se fit servir un demi-verre de bière et
+continua de conduire sa vache du côté de son village
+
+Vers midi, la chaleur devint étouffante, et, juste en ce moment,
+Nicolas se trouvait au milieu d'une lande qui avait bien encore
+deux lieues de longueur.
+
+La chaleur était si insupportable, que le pauvre Nicolas en
+tirait la langue de trois pouces hors de la bouche.
+
+--Il y a un remède à cela, se dit Nicolas: je vais traire ma
+vache et me régaler de lait.
+
+Il attacha la vache à un arbre desséché, et, comme il n'avait pas
+de seau, il posa à terre son bonnet de cuir; mais, quelque peine
+qu'il se donnât, il ne put faire sortir une goutte de lait de la
+mamelle de la bête.
+
+Ce n'était pas que la vache n'eût point de lait, mais Nicolas s'y
+prenait mal, si mal, que la bête rua, comme on dit, en _vache_,
+et, d'un de ses pieds de derrière, lui donna un tel coup à la
+tête, qu'elle le renversa, et qu'il fut quelque temps à rouler
+droite et à gauche, sans parvenir à se remettre sur ses pieds.
+
+Par bonheur, un charcutier vint à passer avec sa charrette, où il
+y avait un porc.
+
+--Eh! eh! demanda le charcutier, qu'y a-t-il donc, mon ami?
+es-tu ivre?
+
+--Non pas, dit Nicolas, au contraire, je meurs de soif.
+
+--Cela ne serait pas une raison: nul n'est plus altéré qu'un
+ivrogne; au reste, et à tout hasard, mon pauvre garçon, bois un
+coup.
+
+Il aida Nicolas à se remettre sur ses pieds et lui présenta sa
+gourde.
+
+Nicolas l'approcha de sa bouche et y but une large gorgée.
+
+Puis, ayant reprit ses sens:
+
+--Voulez-vous me dire, demanda-t-il au charcutier, pourquoi ma
+vache ne donne pas de lait?
+
+Le charcutier se garda bien de lui dire que c'était parce qu'il
+ne savait point la traire.
+
+--Ta vache est vieille, lui dit-il, et n'est plus bonne à rien.
+
+--Pas même à tuer? demanda Nicolas.
+
+--Qui diable veux-tu qui mange de la vieille vache? Autant
+manger de la vache enragée!
+
+--Ah! dit Nicolas, si j'avais un joli petit porc comme celui-ci,
+à la bonne heure! cela est bon depuis les pieds jusqu'à la tête:
+avec la chair, on fait du salé; avec les entrailles, on fait des
+andouillettes; avec le sang, on fait du boudin.
+
+--Écoute, dit le charcutier, pour t'obliger... mais c'est
+purement et simplement pour t'obliger... je te donnerai mon
+porc, si ta veux me donner ta vache.
+
+--Que Dieu te récompense, brave homme! dit Nicolas.
+
+Et, remettant sa vache au charcutier, il descendit le porc de la
+charrette et prit le bout de la corde pour le conduire.
+
+Nicolas continua sa route en songeant combien tout allait selon
+ses désirs.
+
+Il n'avait pas fait cinq cents pas, qu'un jeune garçon le
+rattrapa. Celui-ci portait sous son bras une oie grasse.
+
+Pour passer le temps, Nicolas commença à parler de son bonheur et
+des échanges favorables qu'il avait faits.
+
+De son côté, le jeune garçon lui raconta qu'il portait son oie
+pour festin de baptême.
+
+--Pèse-moi cela par le cou, dit-il à Nicolas. Hein! est-ce
+lourd! Il est vrai que voilà huit semaines qu'on l'engraisse
+avec des châtaignes. Celui qui mordra là-dedans devra s'essuyer
+la graisse des deux côtés du menton.
+
+--Oui, dit Nicolas en la soupesant d'une main, elle a son poids;
+mais mon cochon pèse bien vingt oies comme la tienne.
+
+Le jeune garçon regarda de tous côtés d'un air pensif, et en
+secouant la tête:
+
+--Écoute, dît-il à Nicolas, je ne te connais que depuis dix
+minutes, mais tu m'as l'air d'un brave garçon; il faut que ta
+saches une chose, c'est qu'il se pourrait qu'à l'endroit de ton
+cochon, tout ne fût pas bien en ordre: dans le village que je
+viens de traverser, on en a volé un au percepteur. Je crains
+fort que ce ne soit justement celui que tu mènes. Ils ont requis
+la maréchaussée et envoyé des gens pour poursuivre le voleur, et,
+tu comprends, ce serait une mauvaise affaire pour toi si l'on te
+trouvait conduisant ce cochon. Le moins qu'il pût t'arriver, ce
+serait d'être conduit en prison jusqu'au moment où l'affaire
+serait éclaircie.
+
+A ces mots, la peur saisit Nicolas.
+
+--Jésus Dieu! dit-il, tire-moi de ce mauvais pas, mon garçon; tu
+connais ce pays que j'ai quitté depuis quinze ans, de sorte que
+tu as plus de défense que moi. Donne-moi ton oie et prends mon
+cochon.
+
+--Diable! fit le jeune garçon, je joue gros jeu; cependant, je
+ne puis laisser un camarade dans l'embarras.
+
+Et, donnant son oie à Nicolas, il prit le cochon par la corde, et
+se jeta avec lui dans un chemin de traverse.
+
+Nicolas continua sa route, débarrassé de ses craintes, et portant
+gaiement son oie sous son bras.
+
+--En y réfléchissant bien, se disait-il, je viens, outre la
+crainte dont je suis débarrassé, de faire un marché excellent.
+D'abord, voilà une oie qui va me donner un rôti délicieux, et
+qui, tout en rôtissant, me donnera une masse de graisse avec
+laquelle je ferai des tartines pendant trois mois, sans compter
+les plumes blanches qui me confectionneront un bon oreiller, sur
+lequel, dès demain au soir, je vais dormir sans être bercé. Oh!
+c'est ma mère qui sera contente, elle qui aime tant l'oie!
+
+Il achevait à peine ces paroles, qu'il se trouva côte à côte avec
+un homme qui portait un objet enfermé dans sa cravate, qu'il
+tenait pendue à la main.
+
+Cet objet gigottait de telle façon, et imprimait à la cravate de
+tels balancements, qu'il était évident que c'était un animal
+vivant, et que cet animal regrettait fort sa liberté.
+
+--Qu'avez-vous donc là, compagnon? demanda Nicolas.
+
+--Où, là? fit le voyageur.
+
+--Dans votre cravate.
+
+--Oh! ce n'est rien, répondit le voyageur en riant.
+
+Puis, regardant autour de lui pour voir si personne n'était
+portée d'entendre ce qu'il allait dire:
+
+--C'est une perdrix que je viens de prendre au collet, dit-il;
+seulement, je suis arrivé à temps pour la prendre vivante. Et
+vous, que portez-vous là?
+
+--Vous le voyez bien, c'est une oie, et une belle, j'espère.
+
+Et, tout fier de son oie, Nicolas la montra au braconnier.
+
+Celui-ci regarda l'oie d'un air de dédain, la prit et la flaira.
+
+--Hum! dit-il, quand comptez-vous la manger?
+
+--Demain au soir, avec ma mère.
+
+--Bien du plaisir! dit en riant le braconnier.
+
+--Je m'en promets, en effet, du plaisir; mais pourquoi riez-vous?
+
+--Je ris, parce que votre oie est bonne à manger aujourd'hui, et
+encore, encore, en supposant que vous aimiez les oies faisandées.
+
+--Diable! vous croyez? fit Nicolas.
+
+--Mon cher ami, sachez cela pour votre gouverne: quand on achète
+une oie, on l'achète vivante; de cette façon-là, on la tue quand
+on veut, et on la mange quand il convient: croyez-moi, si vous
+voulez tirer de votre oie un parti quelconque, faites-la rôtir
+la première auberge que vous rencontrerez sur votre chemin, et
+mangez-la jusqu'au dernier morceau.
+
+--Non, dit Nicolas; mais faisons mieux: prenez mon oie, qui est
+morte, et donnez-moi votre perdrix, qui est vivante: je la tuerai
+demain au matin, et elle sera bonne à manger demain au soir.
+
+--Un autre te demanderait du retour; mais, moi, je suis bon
+compagnon; quoique ma perdrix soit vivante et que ton oie soit
+morte, je te donne ma perdrix troc pour troc.
+
+Nicolas prit la perdrix, la mit dans son mouchoir, qu'il noua par
+les quatre coins, et, pressé d'arriver le plus tôt possible, il
+laissa son compagnon entrer dans une auberge pour y manger son
+oie, et continua sa route à travers le village.
+
+Au bout du village, il trouva un rémouleur.
+
+Le rémouleur chantait, tout en repassant des couteaux et des
+ciseaux, le premier couplet d'une chanson que connaissait
+Nicolas.
+
+Nicolas s'arrêta et se mit à chanter le second couplet.
+
+Le rémouleur chanta le troisième.
+
+--Bon! lui dit Nicolas, du moment que vous êtes gai, c'est que
+vous étés content.
+
+--Ma foi, oui! répondit le rémouleur; le métier va bien, et,
+chaque fois que je mets la main à la pierre, il en tombe une
+pièce d'argent. Mais que portez-vous donc là qui frétille ainsi
+dans votre cravate?
+
+--C'est une perdrix vivante.
+
+--Ah!... Où l'avez-vous prise?
+
+--Je ne l'ai pas prise, je l'ai eue en échange d'une oie.
+
+--Et l'oie?
+
+--Je l'avais eue en échange d'un cochon.
+
+--Et le cochon?
+
+--Je l'avais en en échange d'une vache.
+
+--Et la vache?
+
+--Je l'avais eue en échange d'un cheval.
+
+--Et le cheval?
+
+--Je l'avais eu en échange d'un lingot d'or.
+
+--Et ce lingot d'or?
+
+--C'était le prix de mes sept années de service.
+
+--Peste! vous avez toujours su vous tirer d'affaire!
+
+--Oui, jusqu'aujourd'hui, cela a assez bien marché; seulement,
+une fois rentré chez ma mère, il me faudrait un état dans le
+genre du vôtre.
+
+--Ah! en effet, c'est un crâne état.
+
+--Est-il bien difficile?
+
+--Vous voyez: il n'y a qu'à faire tourner la meule et en
+approcher les couteaux ou les ciseaux qu'on veut affûter.
+
+--Oui; mais il faut une pierre.
+
+--Tenez, dit le rémouleur en poussant une vieille meule du pied,
+en voilà une qui a rapporté plus d'argent qu'elle ne pèse, et
+cependant elle pèse lourd!
+
+--Et ça coûte cher, n'est-ce pas, une pierre comme celle-là?
+
+--Dame! assez cher, fit le rémouleur; mais, moi, je suis bon
+garçon: donnez-moi votre perdrix, je vous donnerai ma meule. Ça
+vous va-t-il?
+
+--Parbleu! est-ce que cela se demande? dit Nicolas; puisque
+j'aurai de l'argent chaque fois que je mettrai la main à la
+pierre, de quoi m'inquiéterais-je maintenant?
+
+Et il donna sa perdrix au rémouleur, et prit la vieille meule que
+l'autre avait mise au rebut.
+
+Puis, la pierre sous le bras, il partit, le coeur plein de joie
+et les yeux brillants de satisfaction.
+
+--Il faut que je sois né coiffé! se dit Nicolas; je n'ai qu'
+souhaiter pour que mon souhait soit exaucé!
+
+Cependant, après avoir fait une lieue ou deux, comme il était en
+marche depuis le point du jour, il commença, alourdi par le poids
+de la meule, à se sentir très fatigué; la faim aussi le
+tourmentait, ayant mangé le matin ses provisions de toute la
+journée, tant sa joie était grande, on se le rappelle, d'avoir
+troqué sa vache pour un cheval! A la fin, la fatigue prit
+tellement le dessus, que, de dix pas en dix pas, il était forc
+de s'arrêter; la meule aussi lui pesait de plus en plus, car elle
+semblait s'alourdir au fur et à mesure que ses forces
+diminuaient.
+
+Il arriva, eu marchant comme une tortue, au bord d'une fontaine
+où bouillonnait une eau aussi limpide que le ciel qu'elle
+reflétait; c'était une source dont on ne voyait pas le fond.
+
+--Allons, s'écria Nicolas, il est dit que j'aurai de la chance
+jusqu'au bout; au moment où j'allais mourir de soif, voilà une
+fontaine!
+
+Et, posant sa meule an bord de la source, Nicolas se mit à plat
+ventre, et but à sa soif pendant cinq minutes.
+
+Mais, en se relevant, le genou lui glissa; il voulut se retenir
+la meule, et, en se retenant, il poussa la pierre, qui tomba
+l'eau et disparut dans les profondeurs de la source.
+
+--En vérité! dit Nicolas demeurant un instant à genoux pour
+prononcer son action de grâce, le bon Dieu est réellement bien
+bon de m'avoir débarrassé de cette lourde et maussade pierre,
+sans que j'aie le plus petit reproche à me faire.
+
+Et, allégé de tout fardeau, les mains et les poches vides, mais
+le coeur joyeux, il reprit, tout courant, le chemin de la maison
+de sa mère.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***
+
+This file should be named 5104-8.txt or 5104-8.zip
+
+Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+https://gutenberg.org or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
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+PMB 113
+1739 University Ave.
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+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
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+
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+***
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