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J'avais atteint le boudoir tant +désiré, lorsque je m'aperçus, en y entrant, qu'il était +momentanément transformé en réfectoire, et que des buffets +gigantesques y étaient dressés tout chargés de pâtisseries et de +rafraîchissements. Or, comme ces préparatifs gastronomiques +m'étaient une nouvelle garantie que je ne serais pas dérang +avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir était réserv +à la collation, j'avisai un énorme fauteuil à la Voltaire, une +véritable bergère Louis XV à dossier rembourré et à bras +arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des +véritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout +ravi à cette idée que j'allais passer une heure seul en +tête-à-tête avec mes pensées, chose si précieuse au milieu de ce +tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous +sommes incessamment entraînés. + +Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit résultat d'un +bien-être si rare, au bout de dix minutes de méditation, j'étais +profondément endormi. + +Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de +ce qui se passait autour de moi, lorsque tout à coup je fus tir +de mon sommeil par de bruyants éclats de rire. J'ouvris de +grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant +plafond de Boucher, tout semé d'Amours et de colombes, et +j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'étais +attaché à mon fauteuil avec non moins de solidité que l'était +Gulliver sur le rivage de Lilliput. + +Je compris à l'instant même le désavantage de ma position; +j'avais été surpris sur le territoire ennemi, et j'étais +prisonnier de guerre. + +Ce qu'il y avait de mieux à faire dans ma situation, c'était d'en +prendre bravement mon parti et de traiter à l'amiable de ma +liberté. + +Ma première proposition fut de conduire le lendemain mes +vainqueurs chez Félix, et de mettre toute sa boutique à leur +disposition. Malheureusement le moment était mal choisi, je +parlais à un auditoire qui m'écoutait la bouche bourrée de babas +et les mains pleines de petit pâtés. + +Ma proposition fut donc honteusement repoussée. + +J'offris de réunir le lendemain toute l'honorable société dans un +jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice composé d'un +nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixé par +les spectateurs eux-mêmes. + +Cette offre eut assez de succès près des petits garçons; mais les +petites filles s'y opposèrent formellement, déclarant qu'elles +avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne +pouvaient supporter le bruit des pétards, et que l'odeur de la +poudre les incommodait. + +J'allais ouvrir un troisième avis, lorsque j'entendis une petite +voix flûtée qui glissait tout bas à l'oreille de ses compagnes +ces mots qui me firent frémir: + +--Dites à papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli +conte. + +Je voulus protester; mais à l'instant même ma voix fut couverte +par ces cris: + +--Ah! oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte. + +--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me +demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde! un +conte! comme vous y allez. Demandez-moi l'_Iliade_, +demandez-moi l'_Énéide_, demandez-moi la _Jérusalem délivrée_, et +je passerai encore par là; mais un conte! Peste! Perrault est +un bien autre homme qu'Homère, que Virgile et que le Tasse, et le +_Petit Poucet_ une création bien autrement originale qu'Achille, +Turnus ou Renaud. + +--Nous ne voulons point de poème épique, crièrent les enfants +tout d'une voix, nous voulons un conte! + +--Mes chers enfants, si... + +--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte! + +--Mais, mes petits amis... + +--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte! nous voulons un +conte! nous voulons un conte! reprirent en choeur toutes les +voix, avec un accent qui n'admettait pas de réplique. + +--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte. + +--Ah! c'est bien heureux! dirent mes persécuteurs. + +--Mais je vous préviens d'une chose, c'est que le conte que je +vais vous raconter n'est pas de moi. + +--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse? + +J'avoue que je fus un peu humilié du peu d'insistance que mettait +mon auditoire à avoir une oeuvre originale. + +--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur! dit une petite voix +appartenant sans doute à une organisation plus curieuse que les +autres. + +--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann? + +--Non, Monsieur, je ne le connais pas. + +--Et comment s'appelle-t-il, ton conte? demanda, du ton d'un +gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du +maître de la maison. + +--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, répondis-je en toute +humilité. Le titre vous convient-il, mon cher Henri? + +--Hum! ça ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-là. Mais, +n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arrêterons et +tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en préviens, +jusqu'à ce que tu nous en dises un qui nous amuse. + +--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-là. Si +vous étiez de grandes personnes, à la bonne heure. + +--Voilà pourtant nos conditions, sinon, prisonnier à perpétuité. + +--Mon cher Henri, vous êtes un enfant charmant, élevé à ravir, et +cela m'étonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme +d'État très-distingué; déliez-moi, et je ferai tout ce que vous +voudrez. + +--Parole d'honneur? + +--Parole d'honneur. + +Au même instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se +détendre; chacun avait mis la main à l'oeuvre de ma délivrance, +et, au bout d'une demi-minute, j'étais rendu à liberté. + +Or, comme il faut tenir sa parole, même quand elle est donnée +des enfants, j'invitai mes auditeurs à s'asseoir commodément, +afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil, +et, quand chacun eut pris sa place, je commençai ainsi: + + + +HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE + + + +Le parrain Drosselmayer + + +Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un président +fort considéré qu'on appelait M. le président Silberhaus, ce qui +veut dire _maison d'argent._ + +Ce président avait un fils et une fille. + +Le fils, âgé de neuf ans, s'appelait Fritz. + +La fille, âgée de sept ans et demi, s'appelait Marie. + +C'étaient deux jolis enfants, mais si différents de caractère et +de visage, qu'on n'eût jamais cru que c'étaient le frère et la +soeur. + +Fritz était un bon gros garçon, joufflu, rodomont, espiègle, +frappant du pied à la moindre contrariété, convaincu que toutes +les choses de ce monde étaient créées pour servir à son amusement +ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au +moment où le docteur, impatienté de ses cris et de ses pleurs, ou +de ses trépignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index +de la main droite à la hauteur de son sourcil froncé, disait ces +seules paroles: + +--Monsieur Fritz!... + +Alors Fritz se sentait pris d'une énorme envie de rentrer sous +terre. + +Quant à sa mère, il va sans dire qu'à quelque hauteur qu'elle +levât le doigt ou même la main, Fritz n'y faisait aucune +attention. + +Sa soeur Marie, tout au contraire, était une frêle et pâle +enfant, aux longs cheveux bouclés naturellement et tombant sur +ses petites épaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et +rayonnante sur un vase d'albâtre. Elle était modeste, douce, +affable, miséricordieuse à toutes les douleurs, même à celles de +ses poupées; obéissante au premier signe de madame la présidente, +et ne donnant jamais un démenti même à sa gouvernante, +mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie était adorée de tout +le monde. + +Or, le 24 décembre de l'année 17... était arrivé. Vous +n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 décembre est la veille +de la Noël, c'est-à-dire du jour où l'enfant Jésus est né dans +une crèche, entre un âne et un boeuf. Maintenant, je vais vous +expliquer une chose. + +Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays +a ses habitudes, n'est-ce pas? et les plus instruits savent sans +doute déjà que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommée +pour ses joujoux, ses poupées et ses polichinelles, dont elle +envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce +qui fait que les enfants de Nuremberg doivent être les plus +heureux enfants de la terre, à moins qu'ils ne soient comme les +habitants d'Ostende, qui n'ont des huîtres que pour les regarder +passer. + +Donc, l'Allemagne, étant un autre pays que la France, a d'autres +habitudes qu'elle. En France, le premier jour de l'an est le +jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désiraient +fort que l'année commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en +Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre, c'est-à-dire +la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de +l'autre côté du Rhin, d'une façon toute particulière: on plante +dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table, +et à toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut +donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on +le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon +petit Jésus qui leur envoie leur part des présents qu'il à reçus +des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un +demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jésus que nous +viennent tous les biens de ce monde. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorisés +de Nuremberg, c'est-à-dire parmi ceux qui à la Noël recevaient le +plus de joujoux de toutes façons, étaient les enfants du +président Silberhaus; car, outre leur père et leur mère qui les +adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et +qu'ils appelaient parrain Drosselmayer. + +Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet +illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une +place presque aussi distinguée que celle du président Silberhaus. + +Parrain Drosselmayer conseiller de médecine, n'était pas un joli +garçon le moins du monde, tant s'en faut. C'était un grand homme +sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voûté, ce qui +faisait que, malgré ses longues jambes, il pouvait ramasser son +mouchoir, s'il tombait à terre, presque sans se baisser. Il +avait le visage ridé comme une pomme de reinette sur laquelle a +passé la gelée d'avril. A la place de son oeil droit était un +grand emplâtre noir; il était parfaitement chauve, inconvénient +auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisée, +qui était un fort ingénieux morceau de sa composition fait en +verre filé; ce qui le forçait, par égard pour ce respectable +couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras. Au +reste, l'oeil qui lui restait était vif et brillant, et semblait +faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade +absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont +parrain Drosselmayer désirait d'un seul regard embrasser tous les +détails, ou s'arrêtait fixement sur les gens dont il voulait +connaître les plus profondes pensées. + +Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit, +était conseiller de médecine, au lieu de s'occuper, comme la +plupart de ses confrères, à tuer correctement, et selon les +règles, les gens vivants, n'était préoccupé que de rendre, au +contraire, la vie aux choses mortes, c'est-à-dire qu'à force +d'étudier le corps des hommes et des animaux, il était arriv +connaître tous les ressorts de la machine, si bien qu'il +fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui +faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du +clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient, +qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui +sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui +mangeaient. Enfin, il en était même venu à faire prononcer aux +poupées et aux polichinelles quelques mots peu compliqués, il est +vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'était d'une voix +monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que +tout cela était le résultat d'une combinaison automatique, et +qu'une combinaison automatique n'est toujours, à tout prendre, +qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur. + +Cependant, malgré toutes ces tentatives infructueuses, parrain +Drosselmayer ne désespérait point et disait fermement qu'il +arriverait un jour à faire de vrais hommes, de vraies femmes, de +vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons. Il va sans +dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers +essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande +impatience. + +On doit comprendre qu'arrivé à ce degré de science en mécanique, +parrain Drosselmayer était un homme précieux pour ses amis. +Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du président +Silberhaus, et, malgré le soin des horlogers ordinaires, ses +aiguilles venaient-elles à cesser de marquer l'heure; son +tic-tac, à s'interrompre; son mouvement, à s'arrêter; on envoyait +prévenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitôt tout +courant, car c'était un artiste ayant l'amour de son art, +celui-là. Il se faisait conduire auprès de la morte qu'il +ouvrait à l'instant même, enlevant le mouvement qu'il plaçait +entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin +de ses lèvres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa +perruque de verre posée à terre, il tirait de sa poche une foule +de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriqués lui-même et +dont lui seul connaissait la propriété, choisissait les plus +aigus, qu'il plongeait dans l'intérieur de la pendule, +acuponcture qui faisait grand mal à la petite Marie, laquelle ne +pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrît pas de ces +opérations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille +trépanée, qui, dès qu'elle était replacée dans son coffre, ou +entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait à vivre, +battre et à ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitôt +l'existence à l'appartement, qui semblait avoir perdu son âme en +perdant sa joyeuse pensionnaire. + +Il y a plus: sur la prière de la petite Marie, qui voyait avec +peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation +très-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer +avait consenti à descendre des hauteurs de sa science pour +fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche +sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui, +au métier qu'il avait fait depuis trois ans, était devenu +très-frileux, se chauffait en véritable rentier le museau et les +pattes, sans avoir autre chose à faire que de regarder son +successeur, qui, une fois remonté, en avait pour une heure +faire sa besogne gastronomique sans qu'on eût à s'occuper +seulement de lui. + +Aussi, après le président, après la présidente, après Fritz et +après Marie, Turc était bien certainement l'être de la maison qui +aimait et vénérait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il +faisait grande fête toutes les fois qu'il le voyait arriver, +annonçant même quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le +frétillement de sa queue, que le conseiller de médecine était en +route pour venir, avant même que le digne parrain eût touché le +marteau de la porte. + +Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noël, au moment o +le crépuscule commençait à descendre, Fritz et Marie, qui, de +toute la journée, n'avaient pu entrer dans le grand salon +d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle +manger. + +Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait +près de la fenêtre, dont elle s'était approchée pour recueillir +les derniers rayons du jour, les enfants étaient pris d'une +espèce de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour +solennel, on ne leur avait pas apporté de lumière; de sorte +qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur. + +--Mon frère, disait Marie, bien certainement papa et maman +s'occupent de notre arbre de Noël; car, depuis le matin, +j'entends un grand remue-ménage dans le salon, où il nous est +défendu d'entrer. + +--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes à peu près que j'ai +reconnu; à la manière dont Turc aboyait, que le parrain +Drosselmayer entrait dans la maison. + +--O Dieu! s'écria Marie en frappant ses deux petites mains l'une +contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain? Je +suis sûre, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant +d'arbres, avec une belle rivière qui coulera sur un gazon brod +de fleurs. Sur cette rivière, il y aura des cygnes d'argent avec +des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des +massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier. + +--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui était +particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de +ses plus graves défauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les +cygnes ne mangent pas de massepains. + +--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de +plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais. + +Fritz se rengorgea. + +--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain +Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec +des soldats pour la garder, des canons pour la défendre, et des +ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes. + +--Je n'aime pas les batailles, dit Marie. S'il apporte une +forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je +réclame les blessés pour en avoir soin. + +--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne +sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prétexte que +les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre, +on nous les reprend aussitôt qu'il nous les a donnés, et qu'on +les enferme tout au haut de la grande armoire vitrée où papa seul +peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait, +continua Fritz, que j'aime autant et même mieux les joujoux que +nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer +au moins jusqu'à ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux +que nous apporte le parrain Drosselmayer. + +--Et moi aussi, répondit Marie; seulement, il ne faut pas répéter +ce que tu viens de dire au parrain. + +--Pourquoi? + +--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas +autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de +maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il +faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas. + +--Ah bah! dit Fritz. + +--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle +Trudchen, qui, d'ordinaire, était fort silencieuse et ne prenait +la parole que dans les grandes circonstances. + +--Voyons, dit vivement Marie pour empêcher Fritz de répondre +quelque impertinence à la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce +que nous donneront nos parents. Moi, j'ai confié à maman, mais +la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rosé, +ma poupée, devenait de plus en plus maladroite, malgré les +sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupée qu'à se +laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais +sans laisser des traces très désagréables sur son visage; de +sorte qu'il n'y a plus à penser à la conduire dans le monde, tant +sa figure jure maintenant avec ses robes. + +--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laissé ignorer à papa qu'un +vigoureux cheval alezan ferait très-bien dans mon écurie; de même +que je l'ai prié d'observer qu'il n'y a pas d'armée bien +organisée sans cavalerie légère, et qu'il manque un escadron de +hussards pour compléter la division que je commande. + +A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable +était venu de prendre une seconde fois la parole. + +--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien +que c'est l'enfant Jésus qui donne et bénit tous ces beaux +joujoux qu'on vous apporte. Ne désignez donc pas d'avance ceux +que vous désirez, car il sait mieux que vous-mêmes ceux qui +peuvent vous être agréables. + +--Ah! oui, dit Fritz, avec cela que, l'année passée, il ne m'a +donné que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire, +il m'eût été très agréable d'avoir un escadron de hussards. + +--Moi, dit Marie, je n'ai qu'à le remercier, car je ne demandais +qu'une seule poupée, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche +avec des pattes et un bec roses. + +Sur ces entrefaites, la nuit étant arrivée tout à fait, de sorte +que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se +tenaient toujours plus rapprochés l'un de l'autre, il leur +semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs +anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une +musique douce et mélodieuse comme celle d'un orgue qui eût +chanté, sous les sombres arceaux d'une cathédrale, la nativité de +Notre-Seigneur. Au même instant, une vive lueur passa sur la +muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'était l'enfant Jésus +qui, après avoir déposé leurs joujoux dans le salon, s'envolait +sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la +même impatience qu'eux. + +Aussitôt une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et +une telle lumière jaillit de l'appartement, que les enfants +demeurèrent éblouis, n'ayant que la force de crier: + +--Ah! ah! ah! + +Alors le président et la présidente vinrent sur le seuil de la +porte, prirent Fritz et Marie par la main. + +--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jésus +vient de vous apporter. + +Les enfants entrèrent aussitôt dans le salon, et mademoiselle +Trudchen, ayant posé son tricot sur la chaise qui était devant +elle, les suivit. + + + +L'arbre de Noël + + +Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et +Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on +vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a +dit, en vous ouvrant un crédit illimité: «Venez, prenez, +choisissez.» Alors vous vous êtes arrêtés haletants, les yeux +ouverts, la bouche béante, et vous avez eu un de ces moments +d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, même le +jour où vous serez nommés académiciens, députés ou pairs de +France. Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de +Marie, quand ils entrèrent dans le salon et qu'ils virent l'arbre +de Noël qui semblait sortir de la grande table couverte d'une +nappe blanche, et tout chargé, outre ses pommes d'or, de fleurs +en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de dragées et de +pralines au lieu de fruits; le tout étincelant au feu de cent +bougies cachées dans son feuillage, et qui le rendaient aussi +éclatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les +jours de fêtes publiques. A cet aspect, Fritz tenta plusieurs +entrechats qu'il accomplit de manière à faire honneur +M. Pochette, son maître de danse, tandis que Marie n'essayait pas +même de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles à des +perles liquides, roulaient sur son visage épanoui comme sur une +rose de mai. + +Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux +détails, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux +de toute espèce, que Marie trouva une poupée double de grandeur +de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie +suspendue à une patère, de manière qu'elle en pût faire le tour, +et que Fritz découvrit, rangé sur la table, un escadron de +hussards vêtus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et montés +sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la même table était +attaché le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses +écuries; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitôt le +brillant Bucéphale qui lui était offert tout sellé et tout bridé, +et, après lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre +fois le tour de l'arbre de Noël, déclara-t-il, en remettant pied +à terre, que, quoique ce fût un animal très sauvage et on ne peut +plus rétif, il se faisait fort de le dompter de telle façon +qu'avant un mois il serait doux comme un agneau. + +Mais, au moment où il mettait pied à terre, et où Marie venait de +baptiser sa nouvelle poupée du nom de mademoiselle Clarchen, qui +correspond en français au nom de Claire, comme celui de Roschen +correspond en allemand à celui de Rose, on entendit pour la +seconde fois le bruit argentin de la sonnette; les enfants se +retournèrent du côté où venait ce bruit, c'est-à-dire vers un +angle du salon. + +Alors ils virent une chose à laquelle ils n'avaient pas fait +attention d'abord, attirés qu'ils avaient été par le brillant +arbre de Noël qui tenait le beau milieu de la chambre: c'est que +cet angle du salon était coupé par un paravent chinois, derrière +lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui +prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement +quelque chose de nouveau et d'inaccoutumé. Les enfants se +souvinrent alors en même temps qu'ils n'avaient pas encore aperçu +le conseiller de médecine, et d'une même voix ils s'écrièrent: + +--Ah! parrain Drosselmayer! + +À ces mots, et comme si, en effet, il n'eût attendu que cette +exclamation pour faire ce mouvement, le paravent se replia sur +lui-même et laissa voir non seulement parrain Drosselmayer, mais +encore! ... + +Au milieu d'une prairie verte et émaillée de fleurs, un +magnifique château avec une quantité de fenêtres en glaces sur sa +façade et deux belles tours dorées sur ses ailes. Au même +moment, une sonnerie intérieure se fit entendre, les portes et +les fenêtres s'ouvrirent, et l'on vit, dans les appartements +éclairés de bougies hautes d'un demi-pouce, se promener de petits +messieurs et de petites dames: les messieurs, magnifiquement +vêtus d'habits brodés, de vestes et de culottes de soie, ayant +l'épée au côté et le chapeau sous le bras; les dames +splendidement habillées de robes de brocart avec de grands +paniers, coiffées en racine droite et tenant à la main des +éventails, avec lesquels elles se rafraîchissaient le visage +comme si elles étaient accablées de chaleur. Dans le salon du +milieu, qui semblait tout en feu à cause d'un lustre de cristal +chargé de bougies, dansaient au bruit de cette sonnerie une foule +d'enfants: les garçons, en veste ronde; les filles, en robe +courte. En même temps, à la fenêtre d'un cabinet attenant, un +monsieur, enveloppé d'un manteau de fourrure, et qui bien +certainement ne pouvait être qu'un personnage ayant droit an +moins au titre de sa transparence, se montrait, faisait des +signes et disparaissait, et cela tandis que le parrain +Drosselmayer lui-même, vêtu de sa redingote jaune, avec son +emplâtre sur l'oeil et sa perruque de verre, ressemblant à s'y +méprendre, mais haut de trois pouces à peine, sortait et rentrait +comme pour inviter les promeneurs à entrer chez lui. + +Le premier moment fut pour les deux enfants tout à la surprise et +à la joie; mais, après quelques minutes de contemplation, Fritz, +qui se tenait les coudes appuyés sur la table, se leva, et, +s'approchant impatiemment: + +--Mais, parrain Drosselmayer, lui dit-il, pourquoi entres-tu et +sors-tu toujours par la même porte? Tu dois être fatigu +d'entrer et de sortir toujours par le même endroit. Tiens, +va-t'en par celle qui est là-bas, et tu rentreras par celle-ci. + +Et Fritz lui montrait de la main les portes des deux tours. + +--Mais cela ne se peut pas, répondit le parrain Drosselmayer. + +--Alors, reprit Fritz, fais-moi le plaisir de monter l'escalier, +de te mettre à la fenêtre à la place de ce monsieur, et de dire +ce monsieur d'aller à la porte à ta place. + +--Impossible, mon cher petit Fritz, dit encore le conseiller de +médecine. + +--Alors les enfants ont dansé assez; il faut qu'ils se promènent +tandis que les promeneurs danseront à leur tour. + +--Mais tu n'es pas raisonnable, éternel demandeur! s'écria le +parrain qui commençait à se fâcher; comme la mécanique est faite, +il faut qu'elle marche. + +--Alors, dit Fritz, je veux entrer dans le château. + +--Ah! pour cette fois, dit le président, tu es fou, mon cher +enfant; tu vois bien qu'il est impossible que tu entres dans ce +château, puisque les girouettes qui surmontent les plus hautes +tours vont à peine à ton épaule. + +Frite se rendit à cette raison et se tut; mais, au bout d'un +instant, voyant que les messieurs et les dames se promenaient +sans cesse, que les enfants dansaient toujours, que le monsieur +au manteau de fourrures se montrait et disparaissait +intervalles égaux, et que le parrain Drosselmayer ne quittait pas +sa porte, il dit d'un ton fort désillusionné: + +--Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent +pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent +toujours à faire la même chose, demain tu peux les reprendre, car +je ne m'en soucie guère, et j'aime bien mieux mon cheval, qui +court à ma volonté, mes hussards, qui manoeuvrent à mon +commandement, qui vont à droite et à gauche, en avant, en +arrière, et qui ne sont enfermés dans aucune maison, que tous tes +pauvres petits bonshommes qui sont obligés de marcher comme la +mécanique veut qu'ils marchent. + +Et, à ces mots, il tourna le dos à parrain Drosselmayer et à son +château, s'élança vers la table, et rangea en bataille son +escadron de hussards. + +Quant à Marie, elle s'était éloignée aussi tout doucement; car le +mouvement régulier de toutes les petites poupées lui avait paru +fort monotone. Seulement, comme c'était une charmante enfant, +ayant tous les instincts du coeur, elle n'avait rien dit, de peur +d'affliger le parrain Drosselmayer. En effet, à peine Fritz +eut-il le dos tourné, que, d'un air piqué, le parrain +Drosselmayer dit an président et à la présidente: + +--Allons, allons, un pareil chef-d'oeuvre n'est pas fait pour des +enfants, et je m'en vais remettre mon château dans sa boîte et le +remporter. + +Mais la présidente s'approcha de lui, et, réparant l'impolitesse +de Fritz, elle se fit montrer dans de si grands détails le +chef-d'oeuvre du parrain, se fit expliquer si catégoriquement la +mécanique, loua si ingénieusement ses ressorts compliqués, que +non-seulement elle arriva à effacer dans l'esprit du conseiller +de médecine la mauvaise impression produite, mais encore que +celui-ci tira des poches de sa redingote jaune une multitude de +petits hommes et de petites femmes à peau brune, avec des yeux +blancs et des pieds et des mains dorés. Outre leur mérite +particulier, ces petits hommes et ces petites femmes avaient une +excellente odeur, attendu qu'ils étaient en bois de cannelle. + +En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir +de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort +émerveillée en entrant, qu'elle avait demandé s'il lui serait +permis de la mettre; mais Marie, malgré sa politesse ordinaire, +ne répondit pas à mademoiselle Trudchen, tant elle était +préoccupée d'un nouveau personnage qu'elle venait de découvrir +parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie +de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le héros +principal de cette très-véridique histoire, dont mademoiselle +Trudchen, Marie, Fritz, le président, la présidente et même le +parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires. + + + +Le petit homme au manteau de bois + + +Marie, disons-nous, ne répondait pas à l'invitation de +mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de découvrir +l'instant même un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore +aperçu. + +En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz +avait démasqué, appuyé mélancoliquement au tronc de l'arbre de +Noël, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de +convenance, attendait que son tour vint d'être vu. Il y aurait +bien eu quelque chose à dire sur la taille de ce petit bonhomme, +auquel nous sommes peut-être trop pressé de donner l'épithète de +charmant; car, outre que son buste, trop long et trop développé, +ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes +grêles, il avait la tête d'une grosseur si démesurée, qu'elle +sortait de toutes les proportions indiquées non seulement par la +nature, mais encore par les maîtres de dessin, qui en savent +là-dessus bien plus que la nature. + +Mais, s'il y avait quelque défectuosité dans sa personne, cette +défectuosité était rachetée par l'excellence de sa toilette, qui +indiquait à la fois un homme d'éducation et de goût: il portait +une polonaise en velours violet avec une quantité de brandebourgs +et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus +charmantes petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds +d'un étudiant, et même d'un officier, car elles étaient tellement +collantes, qu'elles semblaient peintes. Mais deux choses +étranges pour un homme qui paraissait avoir en fashion des goûts +si supérieurs, c'était d'avoir un laid et étroit manteau de bois, +pareil à une queue qu'il s'était attachée au bas de la nuque et +qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit bonnet de +montagnard qu'il s'était ajusté sur la tête. Mais Marie, en +voyant ces deux objets, qui formaient avec le reste du costume +une si grande disparate, avait réfléchi que le parrain +Drosselmayer portait lui-même, par-dessus sa redingote jaune, un +petit collet qui n'avait guère meilleure façon que le manteau de +bois du bonhomme à la polonaise, et qu'il couvrait parfois son +chef d'un affreux et fatal bonnet, près duquel tous les bonnets +de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui +n'empêchait pas le parrain Drosselmayer de faire un excellent +parrain. Elle se dit même à part soi que, le parrain +Drosselmayer modelât-il entièrement sa toilette sur celle du +petit homme au manteau de bois, il serait encore bien loin d'être +aussi gentil et aussi gracieux que lui. + +On conçoit que toutes ces réflexions de Marie ne s'étaient pas +faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait +pris en amitié dès la première vue; or, plus elle l'examinait, +plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bonté dans +sa physionomie. Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait +faire d'autre reproche que d'être un peu trop à fleur de tête, +n'exprimaient que la sérénité et la bienveillance. La barbe de +coton blanc frisé, qui s'étendait sur tout son menton, lui allait +particulièrement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant +sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-être, mais rouge et +brillante. Aussi, après l'avoir considéré avec une affection +croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher: + +--Oh! s'écria la jeune fille, dis-moi donc, bon père, à qui +appartient ce cher petit bonhomme qui est adossé là, contre +l'arbre de Noël. + +--A personne en particulier; à vous tous ensemble, répondit le +président. + +--Comment cela, bon père? Je ne te comprends pas. + +--C'est le travailleur commun, reprit le président; c'est celui +qui est chargé à l'avenir de casser pour vous toutes les +noisettes que vous mangerez; et il appartient aussi bien à Fritz +qu'à toi, et à toi qu'à Fritz. + +Et, en disant cela, le président l'enleva avec précaution de la +place où il était posé, et, soulevant son étroit manteau de bois, +il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa +bouche, qui, en s'ouvrant, découvrit deux rangs de dents blanches +et pointues. Alors Marie, sur l'invitation de son père, y fourra +une noisette; et, knac! knac! le petit bonhomme cassa la +noisette avec tant d'adresse, que la coquille brisée tomba en +mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de +Marie. La petite fille alors comprit que le coquet petit +bonhomme était un descendant de cette race antique et vénérée des +casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la +ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et +qu'il continuait à exercer l'honorable et philanthropique +profession de ses ancêtres: et Marie, enchantée d'avoir fait +cette découverte, se prit à sauter de joie. Sur quoi, le +président lui dit: + +--Eh bien, ma bonne petite Marie, puisque le casse-noisette te +plaît tant, quoiqu'il appartienne également à Fritz et à toi, +c'est toi qui seras particulièrement chargée d'en avoir soin. Je +le place donc sous ta protection. + +Et, à ces mots, le président remit le petit bonhomme à Marie, qui +le prit dans ses bras et se mit aussitôt à lui faire exercer son +métier, tout en choisissant cependant, tant c'était un bon coeur +que celui de cette charmante enfant, les plus petites noisettes, +afin que son protégé n'eût pas besoin d'ouvrir démesurément la +bouche, ce qui ne lui seyait pas bien, et donnait une expression +ridicule à sa physionomie. Alors mademoiselle Trudchen +s'approcha pour jouir à son tour de la vue du petit bonhomme, et +il fallut que, pour elle aussi, le casse-noisette remplit son +office, ce qu'il fit gracieusement et sans rechigner le moins du +monde, quoique mademoiselle Trudchen, comme on le sait, ne fût +qu'une suivante. + +Mais, tout en continuant de dresser son alezan et de faire +manoeuvrer ses hussards, Fritz avait entendu le _knac! knac! +knac!_ et, à ce bruit vingt fois répété, il avait compris qu'il +se passait quelque chose de nouveau. Il avait donc levé la tête, +et avait tourné ses grands yeux interrogateurs vers le groupe +composé du président, de Marie et de mademoiselle Trudchen, et, +dans les bras de sa soeur, il avait aperçu le petit bonhomme an +manteau de bois; alors il était descendu de cheval, et, sans se +donner le temps de reconduire l'alezan à l'écurie, il était +accouru auprès de Marie, et avait révélé sa présence par un +joyeux éclat de rire que lui avait inspiré la grotesque figure +que faisait le petit bonhomme en ouvrant sa grande bouche. Alors +Fritz réclama sa part des noisettes que cassait le petit +bonhomme, ce qui lui fut accordé; puis le droit de les lui faire +casser lui-même, ce qui lui fut accordé encore, comme +propriétaire par moitié. Seulement, tout au contraire de sa +soeur, et malgré ses observations, Fritz choisit aussitôt, pour +les lui fourrer dans la bouche, les noisettes les plus grosses et +les plus dures, ce qui fit qu'à la cinquième ou sixième noisette +fourrée ainsi par Fritz dans la bouche du petit bonhomme, on +entendit tout à coup: Carrac! et que trois petites dents +tombèrent des gencives du casse-noisette, dont le menton, +démantibulé, devint à l'instant même débile et tremblotant comme +celui d'un vieillard. + +--Ah! mon pauvre cher casse-noisette! s'écria Marie en +arrachant le petit bonhomme des mains de Fritz. + +--En voilà un stupide imbécile! s'écria celui-ci; ça veut être +casse-noisette, et cela a une mâchoire de verre: c'est un faux +casse-noisette, et qui n'entend pas son métier. Passe-le-moi, +Marie; il faut qu'il continue de m'en casser, dût-il y perdre le +reste de ses dents, et dût son menton se disloquer tout à fait. +Voyons, quel intérêt prends-tu à ce paresseux? + +--Non, non, non! s'écria Marie en serrant le petit bonhomme +entre ses bras; non, tu n'auras plus mon pauvre casse-noisette, +Vois donc comme il me regarde d'un air malheureux en me montrant +sa pauvre mâchoire blessée. Fi! tu es un mauvais coeur, tu bats +tes chevaux, et, l'autre jour encore, tu as fait fusiller un de +tes soldats. + +--Je bats mes chevaux quand ils sont rétifs, répondit Fritz de +son air le plus fanfaron; et, quant au soldat que j'ai fait +fusiller l'autre jour, c'était un misérable vagabond dont je +n'avais pu rien faire depuis un an qu'il était à mon service, et +qui avait fini un beau matin par déserter avec armes et bagages, +ce qui, dans tous les pays du monde, entraîne la peine de mort. +D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne +regardent pas les femmes. Je ne t'empêche pas de fouetter tes +poupées, ne m'empêche donc pas de battre mes chevaux et de faire +fusiller mes militaires. Maintenant je veux le casse-noisette. + +--O bon père! à mon secours! dit Marie enveloppant le petit +bonhomme dans son mouchoir de poche, à mon secours! Fritz veut +me prendre le casse-noisette. + +Aux cris de Marie, non-seulement le président se rapprocha du +groupe des enfants dont il s'était éloigné, mais encore la +présidente et le parrain Drosselmayer accoururent. Les deux +enfants expliquèrent chacun leurs raisons: Marie, pour garder le +casse-noisette, et Fritz, pour le reprendre; et, au grand +étonnement de Marie, le parrain Drosselmayer, avec un sourire qui +parut féroce à la petite fille, donna raison à Fritz. +Heureusement pour le pauvre casse-noisette que le président et la +présidente se rangèrent à l'avis de Marie. + +--Mon cher Fritz, dit le président, j'ai mis le casse-noisette +sous la protection de votre soeur, et, autant que mon peu de +connaissance en médecine me permet d'en juger en ce moment, je +vois que le pauvre malheureux est fort endommagé et a grand +besoin de soins; j'accorde donc, jusqu'à sa parfaite +convalescence, plein pouvoir à Marie, et cela, sans que personne +ait rien à y redire. D'ailleurs, toi qui es fort sur la +discipline militaire, où as-tu jamais vu qu'un général fasse +retourner au feu un soldat blessé à son service? Les blessés +vont à l'hôpital jusqu'à ce qu'ils soient guéris, et, s'ils +restent estropiés de leurs blessures, ils ont droit aux +Invalides. + +Fritz voulut insister; mais le président leva son index à la +hauteur de l'oeil droit, et laissa échapper ces deux mots: + +--Monsieur Fritz! + +Nous avons déjà dit quelle influence ces deux mots avaient sur le +petit garçon; aussi, tout honteux de s'être attiré cette +mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot; du +côté de ta table où étaient les hussards, qui, après avoir pos +leurs sentinelles perdues et établi leurs avant-postes, se +retirèrent silencieusement dans leurs quartiers de nuit. + +Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du +casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son +mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban +blanc détaché de sa robe de soie. De son côté, le petit +bonhomme, très-pâle et très-effrayé d'abord, paraissait confiant +dans la bonté de sa protectrice, et se rassurait peu à peu, en se +sentant tout doucement bercé par elle. Alors Marie s'aperçut que +le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins +maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla +même que l'oeil unique du conseiller de médecine avait pris une +expression de malice et de méchanceté qu'elle n'avait pas +l'habitude de lui voir. Cela fit qu'elle voulut s'éloigner de +lui. + +Alors le parrain Drosselmayer se mit à rire aux éclats en disant: + +--Pardieu! ma chère filleule, je ne comprends pas comment une +jolie petite fille comme toi peut être aussi aimable pour cet +affreux petit bonhomme. + +Alors Marie se retourna; et, comme, dans son amour du prochain, +le compliment que lui faisait son parrain n'établissait pas une +compensation suffisante avec l'injuste attaque adressée à son +casse-noisette, elle se sentit, contre son naturel; prisé d'une +grande colère, et cette vague comparaison qu'elle avait déj +faite de son parrain avec le petit homme au manteau de bois lui +revenant à l'esprit: + +--Parrain Drosselmayer, dit-elle, vous êtes injuste envers mon +pauvre petit casse-noisette, que vous appelez un affreux petit +bonhomme; qui sait même si vous aviez sa jolie petite polonaise, +sa jolie petite culotte et ses jolies petites bottes, qui sait si +vous auriez aussi bon air que lui? + +A ces mots, les parents de Marie se mirent à rire, et le nez du +conseiller de médecine s'allongea prodigieusement. + +Pourquoi le nez du conseiller de médecine s'était-il allong +ainsi, et pourquoi le président et la présidente avaient-ils +éclaté de rire? C'est ce dont Marie, étonnée de l'effet que sa +réponse avait produit, essaya vainement de se rendre compte. + +Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, cet effet se +rattachait sans doute à quelque cause mystérieuse et inconnue qui +nous sera expliquée par la suite. + + + +Choses merveilleuses. + + +Je ne sais, mes chers petits amis, si vous vous rappelez que je +vous ai dit un mot de certaine grande armoire vitrée dans +laquelle les enfants enfermaient leurs joujoux. Cette armoire se +trouvait à droite en entrant dans le salon du président. Marie +était encore au berceau, et Fritz marchait à peine seul quand le +président avait fait faire cette armoire par un ébéniste fort +habile, qui l'orna de carreaux si brillants, que les joujoux +paraissaient dix fois plus beaux, rangés sur les tablettes, que +lorsqu'on les tenait dans les mains. Sur le rayon d'en haut, que +ni Marie ni même Fritz ne pouvaient atteindre, on mettait les +chefs-d'oeuvre du parrain Drosselmayer. Immédiatement au-dessous +était le rayon des livres d'images; enfin, les deux derniers +rayons étaient abandonnés à Fritz et à Marie, qui les +remplissaient comme ils l'entendaient. Cependant il arrivait +presque toujours, par une convention tacite, que Fritz s'emparait +du rayon supérieur pour en faire le cantonnement de ses troupes, +et que Marie se réservait le rayon d'en bas pour ses poupées, +leurs ménages et leurs lits. C'est ce qui était encore arrivé le +jour de la Noël; Fritz rangea ses nouveaux venus sur la tablette +supérieure, et Marie, après avoir relégué mademoiselle Rose dans +un coin, avait donné sa chambre à coucher et son lit +mademoiselle Claire, c'était le nom de la nouvelle poupée, et +s'était invitée à passer chez elle une soirée de sucreries. Au +reste, Mademoiselle Claire, en jetant les yeux autour d'elle, en +voyant son ménage bien rangé sûr les tablettes, sa table chargée +de bonbons et de pralines, et surtout son petit lit blanc avec +son couvre-pieds de satin rose si frais et si joli, avait paru +fort satisfaite de son nouvel appartement. + +Pendant tous ces arrangements, la soirée s'était fort avancée; il +allait être minuit, et le parrain Drosselmayer était déjà parti +depuis longtemps; qu'on n'avait pas encore pu arracher les +enfants devant leur armoire. + +Contre l'habitude, ce fut Fritz qui rendit le premier aux +raisonnements de ses parents, qui lui faisaient observer qu'il +était temps de se coucher. + +--Au fait, dit-il, après l'exercice qu'ils ont fait toute l +soirée, mes pauvres diables de hussards doivent être fatigués; +or, je lès connais, ce sont de braves soldats qui connaissent +leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai là; il n'y en +aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me +retirer. + +Et, à ces mots; après leur avoir donné le mot d'ordre pour qu'ils +ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se +retira effectivement. + +Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la présidente, qui +avait hâte de rejoindre son mari qui était déjà passé dans sa +chambre, l'invitait à se séparer de sa chère armoire: + +--Encore un instant, un tout petit instant; chère maman, +dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de +choses importantes à terminer; et, dès que j'aurai fini, je te +promets que j'irai me coucher. + +Marie demandait cette grâce d'une voix si suppliante, d'ailleurs +c'était une enfant à la fois si obéissante et si sage, que sa +mère ne vit aucun inconvénient à lui accorder ce qu'elle +désirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen était déj +remontée pour préparer le coucher de la petite fille, de peur que +celle-ci, dans la préoccupation que lui inspirait la vue de ses +nouveaux joujoux, n'oubliât de souffler les bougies, la +présidente s'acquitta elle-même de ce soin, ne laissant brûler +que la lampe du plafond, laquelle répandait dans la chambre une +douce et pâle lumière, et se retira à son tour en disant: + +--Rentre bientôt, chère petite Marie, car, si tu restais trop +tard, tu serais fatiguée, et peut-être ne pourrais-tu plus te +lever demain. + +Et, à ces mots, la présidente sortit du salon et ferma la porte +derrière elle. + +Dès que Marie se trouva seule, elle en revint à la pensée qui la +préoccupait avant toutes les autres, c'est-à-dire à son pauvre +petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continué de porter +sur son bras, enveloppé dans son mouchoir de poche. Elle le +déposa doucement sur la table, le démaillotta et visita ses +blessures. Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir, +et paraissait fort mécontent. + +--Ah! cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en +colère, je t'en prie, de ce que mon frère Fritz t'a fait tant de +mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sûr; +seulement, ses manières sont devenues un peu rudes, et son coeur +s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat. C'est, du +reste, un fort bon garçon, je puis te l'assurer, et je suis +convaincue que, lorsque tu le connaîtras davantage, tu lui +pardonneras. D'ailleurs, par compensation du mal que mon frère +t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement, +que, d'ici à quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien +portant. Quant à te replacer les dents et à te rattacher le +menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend +très bien à ces sortes de choses. + +Mais Marie ne put achever son petit discours. Au moment où elle +prononçait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette, +auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il +sortit de ses deux yeux verts un double éclair si brillant, que +la petite fille, tout effrayée, s'arrêta et fit un pas en +arrière. Mais, comme aussitôt la casse-noisette reprit sa +bienveillante physionomie et son mélancolique sourire, elle pensa +qu'elle avait été le jouet d'une illusion, et que la flamme de la +lampe, agitée par quelque courant d'air, avait défiguré ainsi le +petit bonhomme. + +Elle en vint même à se moquer d'elle-même et à se dire: + +--En vérité, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que +cette figure de bois était capable de me faire des grimaces. +Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son état +l'exige. + +Et, à la suite de ce monologue intérieur, Marie reprit son +protégé entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitrée, frappa +à la porte qu'avait fermée Fritz, et dit à la poupée neuve: + +--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit à mon +casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi +du sofa; songe que tu te portes à merveille et que tu es pleine +de santé, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies. +D'ailleurs, une nuit est bientôt passée; le sofa est bon, et il +n'y aura pas encore à Nuremberg beaucoup de poupées aussi bien +couchées que toi. + +Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le +mot; mais il sembla à Marie qu'elle prenait un air fort pincé et +fort maussade. Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience, +qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les ménagements +convenables, ne fit pas davantage de façons avec elle, et, tirant +le lit à elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le +casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton. +Alors elle réfléchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du +caractère de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis +quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise +humeur quand elle lui avait emprunté son lit, et qu'il pourrait +arriver malheur au blessé, si elle le laissait à la portée de +cette impertinente personne. En conséquence, elle plaça le lit +et le casse-noisette sur le rayon supérieur, tout contre le beau +village où la cavalerie de Fritz était cantonnée; puis, ayant +posé mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et +s'apprêtait à aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa +chambre à coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la +pauvre enfant, commencèrent à se faire entendre une foule de +petits bruits sourds derrière les fauteuils, derrière le poêle, +derrière les armoires. La grande horloge attachée au mur, et que +surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette +dorée, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus +fort, sans cependant se décider à sonner. Marie alors jeta les +yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dorée avait abattu +ses ailes de manière à couvrir entièrement l'horloge, et qu'elle +avançait tant qu'elle pouvait sa hideuse tête de chat aux yeux +ronds et au bec recourbé; et alors le ronronnement, devenant plus +fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait à une voix, +et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de +la chouette: + +--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des +souris a l'oreille fine. Boum, boum, boum, chantez seulement, +chantez-lui sa vieille chanson. Boum, boum, boum, sonnez, +clochettes, sonnez sa dernière heure, car bientôt ce sera fait de +lui. + +Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et +enroués. + +Marie avait très peur. Elle commençait à frissonner des pieds +la tête, et elle allait s'enfuir, quand elle aperçut le parrain +Drosselmayer assis sur la pendule à la place de la chouette, et +dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place +des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit. A cette vue, elle +s'arrêta clouée à sa place par l'étonnement, et elle se mit +crier en pleurant: + +--Parrain Drosselmayer, que fais-tu là-haut? Descends près de +moi, et ne m'épouvante pas ainsi, méchant parrain Drosselmayer. + +Mais, à ces paroles, commencèrent à la ronde un sifflement aigu +et un ricanement enragé; puis bientôt on entendit des milliers de +petits pieds trotter derrière les murs, puis on vit des milliers +de petites lumières qui scintillaient à travers les fentes des +cloisons; quand je dis des milliers de petites lumières, je me +trompe, c'étaient des milliers de petits yeux brillants. Et +Marie s'aperçut que de tous côtés il y avait une population de +souris qui s'apprêtait à entrer. En effet, au bout de cinq +minutes, par les jointures des portes, par les fentes du +plancher, des milliers de souris pénétrèrent dans la chambre, et +trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencèrent à galoper +deçà, delà, et bientôt se mirent en rang de la même façon que +Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille. +Ceci parut fort plaisant à Marie; et, comme elle ne ressentait +pas pour les souris cette terreur naturelle et puérile +qu'éprouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute +infiniment à ce spectacle, lorsque tout à coup elle entendit un +sifflement si terrible, si aigu et si prolongé, qu'un froid +glacial lui passa sur le dos. Au même instant, à ses pieds, le +plancher se souleva, et, poussé par une puissance souterraine, le +roi des souris, avec ses sept têtes couronnées, apparut à ses +pieds, au milieu du sable, du plâtre et de la terre broyée, et +chacune de ces sept têtes commença à siffloter et à grignoter +hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept +têtes sortait à son tour. Aussitôt toute l'armée s'élança +au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis +aussitôt, tout en gardant leurs rangs, les régiments de souris se +mirent à courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire +vitrée, contre laquelle Marie, enveloppée de tous côtés, commença +à battre en retraite. Nous l'avons dit, ce n'était cependant pas +une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entourée de cette +foule innombrable de souris, commandée par ce monstre à sept +têtes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commença de +battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa +poitrine. Puis toute coup son sang parut s'arrêter, la +respiration lui manqua; à demi évanouie, elle recula en +chancelant; enfin, kling, kling, prrrr! et la glace de l'armoire +vitrée, enfoncée par son coude, tomba sur le parquet, brisée en +mille morceaux. Elle ressentit bien au moment même une vive +douleur au bras gauche; mais, en même temps, son coeur se +retrouva plus léger, car elle n'entendit plus ces horribles +couics, couics, qui l'avaient si fort effrayée; en effet, tout +était redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient +disparu, et elle crut que, effrayées du bruit qu'avait fait la +glace en se brisant, elles s'étaient réfugiées dans leurs trous. + +Mais voilà que, presque aussitôt, succédant à ce bruit, commença +dans l'armoire une rumeur étrange, et que de toutes petites voix +aiguës criaient de toutes leurs faibles forces: «Aux armes! aux +armes! aux armes!» Et, en même temps, la sonnerie du château se +mit à sonner, et l'on entendait murmurer de tous côtés: «Allons, +alerte, alerte! levons-nous: c'est l'ennemi. Bataille, +bataille, bataille! + +Marie se retourna. L'armoire était miraculeusement éclairée, et +il s'y faisait un grand remue-ménage: tous les arlequins, les +pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient +deçà, delà, s'exhortant les uns les autres, tandis que les +poupées faisaient de la charpie et préparaient des remèdes pour +les blessés. Enfin, casse-noisette lui-même rejeta tout à coup +ses couvertures et sauta à bas au lit sur ses deux pieds à la +fois, en criant: + +--Knac! knac! knac! Stupide tas de souris, rentrez dans vos +trous, ou, à l'instant même, vous allez avoir affaire à moi. + +Mais, à cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie +s'aperçut que les souris n'étaient pas rentrées dans leurs trous, +mais bien qu'elles s'étaient, effrayées par le bruit du verre +cassé, réfugiées sous les tables et sous les fauteuils; d'o +elles commençaient à sortir. + +De son côté, casse-noisette, loin d'être effrayé par le +sifflement, parut redoubler de courage. + +--Ah! misérable roi des souris, s'écria-t-il; c'est donc toi; tu +acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps. +Viens donc; et que cette nuit décide de nous deux. Et vous, mes +bons amis, mes compagnons, mes frères, s'il est vrai que nous +nous sommes liés de quelque tendresse dans la boutique de +Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat. Allons, en avant! +et qui m'aime me suive! + +Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un +pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'écrièrent à haute +voix: + +--Oui, seigneur, comptez sur nous, à la vie, à la mort! Nous +vaincrons sous vos ordres, ou nous périrons avec vous. + +A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'écho dans le +coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement électrisé, +qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o +il se trouvait, il s'élança du deuxième rayon. Marie, en voyant +ce saut périlleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait +manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui était dans +le rayon inférieur, s'élança de son sofa, et reçut casse-noisette +entre ses bras. + +--Ah! chère et bonne petite Claire, s'écria Marie en joignant +ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai méconnue! + +Mais mademoiselle Claire, tout entière à la situation, disait au +casse-noisette: + +--Comment, blessé et souffrant déjà comme vous l'êtes, +Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers? +Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre. Votre +courage est connu, et ne peut rien gagner à fournir de nouvelles +preuves. + +Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de +retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son +corsage de satin; mais celui-ci se mit à gigotter et à gambiller +de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcée de le laisser +échapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds +avec une grâce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit: + +--Princesse, soyez sûre que, quoique vous ayez à une certaine +époque été injuste envers moi, je me souviendrai toujours de +vous, même au milieu de la bataille. + +Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le +saisissant par son petit bras, elle le força de se relever; puis, +détachant avec vivacité sa ceinture tout étincelante de +paillettes, elle en fit une écharpe qu'elle voulut passer au cou +du jeune héros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en +s'inclinant en témoignage de sa reconnaissance pour une si grande +faveur, il détacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait +pansé, le porta à ses lèvres, et, s'en étant ceint le corps, +léger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit +sabre du rayon où il était sur le plancher. Aussitôt les couics +et les piaulements recommencèrent plus féroces que jamais, et le +roi des souris, comme pour répondre au défi de casse-noisette, +sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps +d'armée, tandis qu'à droite et à gauche, les deux ailes +commençaient à déborder les fauteuils où elles s'étaient +retranchées. + + +La bataille + + +--Trompettes, sonnez la charge! Tambours, battez la générale! +cria Casse-noisette. + +Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se +mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie +commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et +rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps, +un corps de musiciens s'organisa: c'étaient des figaros avec +leurs guitares, des piféraris avec leurs musettes, des bergers +suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui, +quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne +commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon +l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute, +monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant +même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la +paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les +arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins, +s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put +trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un +cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche, +laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n'allât +prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête +de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se +trouva le premier prêt. + +Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour +l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous +aveugle: ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins +de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les +autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les +postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre +boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux +prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette +qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne +pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller +comme des écrevisses dans un panier; mais, quels que fussent +leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers, +moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le +couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et +aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors, +sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent +délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les +flancs et à se ranger quatre par quatre. + +Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques +minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait +maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et +fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils +à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle +Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les +voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme +faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles +descendaient. + +Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée +tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au +centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique; +gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de +charger; à droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un +tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de +s'établir une batterie de dix pièces de canon; en outre, une +puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de +chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans +l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était +trop avancé pour reculer; il donna le signal par un _couïc_ qui +fut répété en choeur par toute son armée. + +En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret, +répondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volée +de mitraille. + +Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla +pour charger; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait +sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumée des canons qui +s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du +champ de bataille. + +Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du +râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de +Casse-Noisette dominant tout le fracas. + +--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous +en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle, +formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de +peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par +quatre, comme vous faites. Bravo! messieurs les soldats de +plomb, bravo! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le +faites, et la journée est à nous! + +Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la +bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris, +refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton, +culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus +pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient; +c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse +lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se +défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait +inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par +masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de +souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se +réunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les +avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui +faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait +avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier; le cuisinier +enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les +soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin, +avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se +mettre sous la protection de la batterie; mais le carré du +lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en +s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique; enfin +le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches, +avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se +retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute +la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert. +Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de +cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille, +ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En +un instant le tabouret fut escaladé; les canonniers se firent +tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson, +et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais +tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une +volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa +en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui +apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de +l'ennemi. + +Dès lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa +plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner +quelque relâche à ses troupes, il appela à lui la réserve. + +Aussitôt les bonshommes de pain d'épice et le corps de bonbons en +sucre descendirent de l'armoire et donnèrent à leur tour. +C'étaient des troupes fraîches, il est vrai, mais peu +expérimentées: les bonshommes de pain d'épice surtout étaient +fort maladroits, et, frappant à tort et à travers, estropiaient +aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait +ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune +homogénéité: c'étaient des empereurs, des chevaliers, des +Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et +des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs +mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse. Cependant +leur concours produisit un utile résultat: à peine les souris +eurent-elles goûté des bonshommes de pain d'épice et entamé le +corps de bonbons, qu'elles abandonnèrent les soldats de plomb, +dans lesquels elles avaient grand'peine à mordre, et les +polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les +cuisiniers, qui étaient simplement rembourrés d'étoupe et de son, +pour se ruer sur la malheureuse réserve, qui, en un instant, fut +entourée par des milliers de souris, et, après une défense +héroïque, fut dévorée avec armes et bagages. + +Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour +rallier son armée; mais le terrible spectacle de la réserve +anéantie avait glacé les plus fiers courages. Paillasse était +pâle comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une +souris avait pénétré dans la bosse de Polichinelle, et, comme le +renard du jeune Spartiate, lui dévorait les entrailles; enfin le +colonel des hussards était prisonnier avec une partie de son +régiment, et, grâce aux chevaux des malheureux captifs, un corps +de cavalerie souriquoise venait de s'organiser. + +Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortuné Casse-Noisette, de +victoire; il ne s'agissait même plus de retraite, il ne +s'agissait que de mourir. Casse-Noisette se mit à la tête d'un +petit groupe d'hommes, décidés comme lui à vendre chèrement leur +vie. + +Pendant ce temps, la désolation régnait parmi les poupées: +mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras, +et jetaient les hauts cris. + +--Hélas! disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir à la +fleur de l'âge, moi, fille de roi, destinée à un si bel avenir? + +--Hélas! disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante +au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservée que +pour être rongée par d'immondes souris? + +Les autres poupées couraient éplorées, et leurs cris se mêlaient +aux lamentations des deux poupées principales. + +Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal +pour Casse-Noisette: il venait d'être abandonné du peu d'amis qui +lui étaient restés fidèles. Les débris de l'escadron de hussards +s'étaient réfugiés dans l'armoire; les soldats de plomb étaient +entièrement tombés an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps +que les artilleurs étaient trépassés; la garde civique était +morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas. +Casse-Noisette était accolé contre le rebord de l'armoire, qu'il +tentait en vain d'escalader: il lui eût fallu pour cela l'aide de +mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux +avaient pris le parti de s'évanouir. Casse-Noisette fit un +dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie +du désespoir: + +--Un cheval! un cheval! ma couronne pour un cheval! + +Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans écho, ou +plutôt elle le dénonça à l'ennemi. Deux tirailleurs se +précipitèrent sur lui et le saisirent par son manteau de bois. +Au même instant, on entendit la voix du roi des souris, qui +criait par ses sept gueules: + +--Sur votre tête, prenez-le vivant! Songez que j'ai ma mère +venger. Il faut que son supplice épouvante les Casse-Noisettes +venir! + +Et, en même temps, le roi se précipita vers le prisonnier. + +Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible +spectacle. + +--O mon pauvre Casse-Noisette! s'écria-t-elle en sanglotant; mon +pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je +donc périr ainsi! + +Et, en même temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre +compte de ce qu'elle faisait, Marie détacha son soulier de son +pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la +mêlée, et cela si adroitement, que le terrible projectile +atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussière. Au +même instant, roi et armée, vainqueurs et vaincus, disparurent +comme anéantis. Marie ressentit à son bras blessé une douleur +plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour +s'asseoir; mais les forces lui manquèrent, et elle tomba +évanouie. + + + +La maladie + + +Lorsque Marie se réveilla de son sommeil léthargique, elle était +couchée dans son petit lit, et le soleil pénétrait radieux et +brillant à travers ses carreaux couverts de givre. A côté d'elle +était assis un étranger qu'elle reconnut bientôt pour le +chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitôt qu'elle eut +ouvert les yeux: + +--Elle est éveillée! + +Alors la présidente s'avança et considéra sa fille d'un regard +inquiet et effrayé. + +--Ah! chère maman, s'écria la petite Marie en l'apercevant, +toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre +Casse-Noisette est-il sauvé? + +--Pour l'amour du ciel! ma chère Marie, ne dis plus ces +sottises. Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont +faire avec le casse-noisette? mais toi, méchante enfant, tu nous +as fait à tous grand-peur. Et tout cela arrive cependant quand +les enfants sont volontaires et ne veulent pas obéir à leurs +parents. Tu as joué hier fort avant dans la nuit avec tes +poupées; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une +petite souris t'ait effrayée; enfin, dans ta terreur, tu as donn +du coude dans l'armoire à glace, et tu t'es tellement coupé le +bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de +verre qui étaient restés dans ta blessure, prétend que tu as +couru risque de te trancher l'artère et de mourir de la perte du +sang. Dieu soit béni que je me sois réveillée, je ne sais +quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laissée au +salon, j'y sois rentrée. Pauvre enfant, tu étais étendue par +terre, prés de l'armoire, et tout autour de toi, en désordre, les +poupées, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb, +les bonshommes de pain d'épice et les hussards de Fritz étendus +pêle-mêle; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais +Casse-Noisette. Mais, d'où vient que tu étais déchaussée du pied +gauche, et que ton soulier était à trois ou quatre pas de toi? + +--Ah! petite mère, petite mère, répondit Marie en frissonnant +encore à ce souvenir, c'était, vous le voyez bien, les traces de +la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupées et les +souris; et, ce qui m'a tant effrayée, c'est de voir que les +souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre +Casse-Noisette, qui commandait l'armée des poupées. C'est alors +que je lançai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus +ce qui s'est passé. + +Le chirurgien fit des yeux un signe à la présidente, et celle-ci +dit doucement à Marie: + +--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi. Toutes les +souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans +l'armoire vitrée, joyeux et bien portant. + +Alors le président entra à son tour dans la chambre, et causa +longtemps avec le chirurgien. Mais, de toutes ses paroles, Marie +ne put entendre que celle-ci: + +--C'est du délire. + +À ces mots, Marie devina que l'on doutait de son récit, et comme, +elle-même, maintenant que le jour était revenu, comprenait +parfaitement que l'on prit tout ce qui lui était arrivé pour une +fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant à tout ce +qu'on voulait; car elle avait hâte de se lever pour faire une +visite à son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il +s'était retiré sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment, +c'était tout ce qu'elle désirait savoir. + +Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer, +cause de son bras blessé, et, quand elle voulait lire ou +feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses +yeux, qu'il fallait bientôt qu'elle renonçât à cette distraction. +Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait +avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mère venait +s'asseoir près de son lit et lui racontait ou lui lisait des +histoires. + +Or, un soir, la présidente venait justement de raconter la +délicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit, +et que le parrain Drosselmayer passa sa tête en disant: + +--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre +malade. + +Mais, des que Marie aperçut le parrain Drosselmayer avec sa +perruque de verre, son emplâtre sur l'oeil et sa redingote jaune, +le souvenir de cette nuit, où Casse-Noisette perdit la fameuse +bataille contre les souris, se présenta si vivement à son esprit, +qu'involontairement elle cria au conseiller de médecine. + +--Oh! parrain Drosselmayer, tu as été horrible! je t'ai bien +vu, va, quand tu étais à cheval sur la pendule, et que tu la +couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pût pas sonner; car le +bruit de l'heure aurait fait fuir les souris. Je t'ai bien +entendu appeler le roi aux sept têtes. Pourquoi n'es-tu pas venu +au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain +Drosselmayer? Hélas! en ne venant pas, tu es cause que je suis +blessée et dans mon lit! + +La présidente écoutait tout cela avec de grands yeux effarés; car +elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le délire. +Aussi elle lui demanda tout épouvantée: + +--Mais que dis-tu donc là, chère Marie? redeviens-tu folle? + +--Oh! que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait +bien que je dis la vérité, lui. + +Mais le parrain, sans rien répondre, faisait d'affreuses +grimaces, comme un homme qui eût été sur des charbons ardents; +puis, tout à coup, il se mit à dire d'une voix nazillarde et +monotone: + + Perpendicule + Doit faire ronron. + Avance et recule, + Brillant escadron! + L'horloge plaintive + Va sonner minuit; + La chouette arrive + Et le roi s'enfuit, + + Perpendicule + Doit faire ronron. + Avance et recule, + Brillant escadron! + +Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en +plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que +d'habitude. Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa +mère n'eût été présente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'eût +interrompu cette étrange chanson par un éclat de rire.--Sais-tu +bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrêmement +bouffon aujourd'hui? Tu fais des gestes comme mon vieux +polichinelle, que j'ai jeté derrière le poêle, sans compter ta +chanson, qui n'a pas le sens commun. + +Mais la présidente demeura fort sérieuse. + +--Cher monsieur le conseiller de médecine, dit-elle, voilà une +singulière plaisanterie que celle que vous nous faites là, et qui +me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade +encore qu'elle ne l'est. + +--Bah! répondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous +pas, chère présidente, cette petite chanson de l'horloger que +j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos +pendules? + +Et, en même temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui +dit précipitamment: + +--Ne sois pas en colère, chère enfant, de ce que je n'ai pas +arraché de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris; +mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux +me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire. + +--Quelle histoire? demanda Marie. + +--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate. La +connais-tu? + +--Non, mon cher petit parrain, répondit la jeune fille, que cette +offre raccommodait à l'instant même avec le mécanicien. Raconte +donc, raconte. + +--Cher conseiller, dit la présidente, j'espère que votre histoire +ne sera pas aussi lugubre que votre chanson. + +--Oh! non, chère présidente, répondit le parrain Drosselmayer; +elle est, au contraire, extrêmement plaisante. + +--Raconte donc, crièrent les enfants, raconte donc. + +Et le parrain Drosselmayer commença ainsi: + + + + +HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE + + + +Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie +cette naissance donna à ses illustres parents. + + +Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui +n'était ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavière, ni le +Palatinat, et qui était gouverné par un roi. + +La femme de ce roi, qui, par conséquent, se trouvait être une +reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par +conséquent, princesse de naissance, et qui reçut le nom gracieux +et distingué de Pirlipate. + +On fit aussitôt prévenir le roi de cet heureux événement. Il +accourut tout essoufflé, et, en voyant cette jolie petite fille +couchée dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'être +père d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui, +qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser +en rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant: + +--Ah! grand Dieu! vous qui voyez tous les jours les anges, +avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine? + +Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les +généraux, les grands officiers, les présidents, les conseillers +et les juges; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent +à danser comme le roi, en disant: + +--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de +si beau au monde que votre Pirlipatine. + +Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants, +c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune flatterie; car, +effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un +plus bel enfant que la princesse Pirlipate. Sa petite figure +semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les +roses, et blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus +étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les +fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes, +brillantes et frisées sur ses épaules, blanches comme l'albâtre. +Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde, +deux rangées de petites dents, ou plutôt de véritables perles, +avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si +vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue +basse, avait voulu la regarder de trop près, que, quoiqu'il +appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns: + +--Ah diantre! + +Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie, +qu'il dit seulement: + +--Aïe! aïe! aïe! + +Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette +grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu céder. Et +la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _aïstes_ +soient demeurés, d'accord, le seul fait qui soit rest +incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand +chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait +autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le charmant +petit corps de Pirlipatine. + +Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des +cieux. La reine seule était extrêmement inquiète et troublée, +sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les +esprits, c'est le soin avec lequel cette mère craintive faisait +garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes +étaient non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais +encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours près +de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait +asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits. +Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité, +ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de +ces six gardiennes était obligée de tenir un chat sur ses genoux, +et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de +ruminer. + +Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux +que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir +pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur +leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât +point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez +inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de +vous épargner le mal de tête qui ne pourrait manquer de résulter +pour vous d'une pareille application. + +Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux +couronnés se donnèrent le mot pour faire en même temps une visite +au père futur de notre héroïne; car, à cette époque, la princesse +Pirlipate n'était pas encore née; ils étaient accompagnés de +princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de prétendants des +plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils +visitaient, et qui était un monarque des plus magnifiques, de +faire une large percée à son trésor et de donner force tournois, +carrousels et comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir +appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome +de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était +arrivé, et que la conjonction des astres annonçait que l'année +serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande +tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son +carrosse, il alla en personne prier, les uns après les autres, +tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa +capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se ménager +le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il +comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit +annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un +ton câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire +tout ce qu'il voulait: + +--Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel +point j'aime le boudin? n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublié? + +La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En +effet, Sa Majesté entendait tout simplement, par ces paroles +insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait +maintes fois, à la très utile occupation de confectionner de ses +mains royales la plus grande quantité possible de saucisses, +d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition +de son mari; car, quoique exerçant fort honorablement la +profession de reine, elle était moins sensible aux compliments +qu'on lui faisait sur la dignité avec laquelle elle portait le +sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle +faisait un pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta +donc de faire une gracieuse révérence à son époux, en lui disant +qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour +toute autre chose. + +Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le +chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles +d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma +un immense feu de bois de sandal. La reine mit son tablier de +cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums +s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit +aussitôt dans les corridors, pénétra rapidement dans toutes les +chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi +tenait son conseil. Le roi était un gourmet; aussi cette odeur +lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme +c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître +de lui, il résista quelque temps au sentiment d'attraction qui le +poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fût son empire sur +ses passions, il lui fallut céder au ravissement inexprimable +qu'il éprouvait. + +--Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je +reviens dans un instant; attendez-moi. + +Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course +vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu +du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue, +et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit, +quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée. + +Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard, +découpé par morceaux, allait être rôti sur des grils d'argent; la +reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante +occupation, et les premières gouttes de graisse tombaient en +chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se +fit entendre qui disait: + +--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard; + + Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille: + Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille, + De ce friand rôti je désire ma part. + +La reine reconnut aussitôt la vois qui lui parlait ainsi: c'était +celle de dame Souriçonne. + +Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle +prétendait être alliée à la famille royale, et reine elle-même du +royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la +cuisine, une cour fort considérable. + +La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se +refusant à reconnaître tout haut dame Souriçonne comme reine et +comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de +complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son +mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait +déroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance +solennelle, elle ne voulut point refuser à sa jeune amie ce +qu'elle demandait, et lui dit: + +--Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous +y autorise, goûter mon lard tant que vous voudrez. + +Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant +sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les +morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les +autres. + +Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que +poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que +répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant +aussi, d'abord les sept fils de dame Souriçonne, puis ses +parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins, +effroyablement portés sur leur bouche, et qui s'en donnèrent sur +le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière +qu'elle fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce +train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins. +Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de +dame Souriçonne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais +exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgr +les représentations de leur mère et de leur reine, sur le lard de +leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris +de la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses +hôtes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le +chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels +accoururent armés de vergettes, d'éventails et de balais, et +parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois. +Mais la victoire, quoique complète, était trop tardive; à peine +restait-il le quart du lard nécessaire à la confection des +andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut, +d'après les indications du mathématicien du roi, qu'on avait +envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le +grand chaudron à boudins et les deux grandes casseroles +andouilles et à saucisses. + +Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les +clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit arriver tous +les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs +héréditaires et tous les prétendants qui étaient dans le pays, +vêtus de leurs plus magnifiques habits; les uns traînés dans des +carrosses de cristal, les autres montés sur leurs chevaux de +parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les +reçut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse +cordialité; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il +s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la +couronne sur la tête et le sceptre à la main, invitant les autres +monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang +parmi les têtes couronnées, les princes royaux, les ducs +héréditaires ou les prétendants. + +La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant +le potage et le relevé. Mais, au service des andouilles, on +remarqua que le prince paraissait agité; à celui des saucisses, +il pâlit considérablement; enfin, à celui des boudins, il leva +les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une +douleur terrible parut déchirer son âme; enfin il se renversa sur +le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se +désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun +se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude. +En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de +la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque, +qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus +affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que +les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui, +eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et +clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses +esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible, +qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots: + +--Pas assez de lard! ... + +A ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se +précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses +sanglots: + +--O mon malheureux, infortuné et royal époux! Quel chagrin ne +vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que +vous m'avez déjà faites si souvent; mais vous voyez la coupable +vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous +conviendra. + +--Qu'est-ce à dire? demanda le roi; et que s'est-il donc pass +qu'on ne m'a pas dit? + +--Hélas! hélas! répondit la reine, à qui son mari n'avait +jamais parlé si rudement; hélas! c'est dame Souriçonne, avec ses +sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a +dévoré tout le lard! + +Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquèrent, +elle tomba à la renverse, et s'évanouit. + +Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible: + +--Madame la surintendante, que signifie cela? + +Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-à-dire +que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majesté aux +prises avec toute la famille de dame Souriçonne, et qu'alors, +son tour, elle avait appelé le chef, qui, avec l'aide de ses +marmitons, était parvenu à faire rentrer tous les pillards sous +l'âtre. + +Aussitôt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de +lèse-majesté, rappela toute sa dignité et tout son calme, +ordonnant, vu l'énormité du forfait, que son conseil intime fût +rassemblé à l'instant même, et que l'affaire fut exposée à ses +plus habiles conseillers. + +En conséquence, le conseil fut réuni, et l'on y décida, à la +majorité des voix, que dame Souriçonne étant accusée d'avoir +mangé le lard destiné aux saucisses, aux boudins et aux +andouilles du roi, son procès lui serait fait, et que, si elle +était coupable, elle serait à tout jamais exilée du royaume, elle +et sa race, et que ce qu'elle y possédait de biens, terres, +châteaux, pâlans, résidences royales, tout serait confisqué. + +Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses +habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès, +dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger +son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle +qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans +compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les +prétendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui +fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille. + +Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien, +et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut +accordé. + +Alors il envoya une de ses meilleures voitures, précédée d'un +courrier pour faire plus grande diligence, à un très-habile +mécanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui +s'appelait Christian-Élias Drosselmayer, invitant le susdit +mécanicien à le venir trouver à l'instant même dans son palais, +pour affaire urgente. Christian-Élias Drosselmayer obéit +aussitôt; car c'était un homme véritablement artiste, qui ne +doutait pas qu'un roi aussi renommé ne l'envoyât chercher pour +lui confectionner quelque chef-d'oeuvre. Et, étant monté en +voiture, il courut jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût en présence +du roi. Il s'était même tellement pressé, qu'il n'avait pas eu +le temps de se mettre un habit, et qu'il était venu avec la +redingote jaune qu'il portait habituellement. Mais, au lieu de +se fâcher de cet oubli de l'étiquette, le roi lui en sut gré; +car, s'il avait commis une faute, l'illustre mécanicien l'avait +commise pour obéir sans retard aux commandements de Sa Majesté. + +Le roi fit entrer Christian-Élias Drosselmayer dans son cabinet, +et lui exposa la situation des choses; comment il était décid +faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race +souriquoise, et comment, prévenu par sa grande renommée, il avait +jeté les yeux sur lui pour le faire l'exécuteur de sa justice; +n'ayant qu'une crainte, c'est que le mécanicien, si habile qu'il +fût, ne vit des difficultés insurmontables au projet que la +colère royale avait conçu. + +Mais Christian-Élias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit +que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout +le royaume. + +En effet, le même jour, il se mit à confectionner d'ingénieuses +petites boîtes oblongues, dans l'intérieur desquelles il attacha, +au bout d'un fil de fer, un morceau de lard. En tirant le lard, +le voleur, quel qu'il fût, faisait tomber la porte derrière lui, +et se trouvait prisonnier. En moins d'une semaine, cent boites +pareilles étaient confectionnées et placées non-seulement sous +l'âtre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du +palais. + +Dame Souriçonne était infiniment trop sage et trop pénétrante, +pour ne pas découvrir du premier coup d'oeil la ruse de maître +Drosselmayer. Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et +ses cousins, pour les prévenir du guet-apens qu'on tramait contre +eux. Mais, après avoir eu l'air de l'écouter à cause du respect +qu'ils devaient à son rang et de la condescendance que commandait +son âge, ils se retirèrent en riant de ses terreurs, et, attirés +par l'odeur du lard rôti, plus forte que toutes les +représentations qu'on leur pouvait faire, ils se résolurent +profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils +sussent d'où. + +Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriçonne, +dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent +trente-cinq de ses parents à différents degrés, sans compter des +milliers de ses sujets, étaient pris dans les souricières, et +avaient été honteusement exécutés. + +Alors dame Souriçonne, avec les débris de sa cour et les restes +de son peuple, résolut d'abandonner ces lieux ensanglantés par le +massacre des siens. Le bruit de cette résolution transpira et +parvint jusqu'au roi. Sa Majesté s'en félicita tout haut, et les +poètes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis +que les courtisans l'égalaient à Sésostris, à Alexandre et +César. + +La reine seule était triste et inquiète; elle connaissait dame +Souriçonne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la +mort de ses fils et de ses proches sans vengeance. En effet, an +moment où la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle +avait commise, préparait pour lui, de ses propres mains, une +purée de foie dont il était fort friand, dame Souriçonne parut +tout à coup devant elle, et lui dit: + +--Tués par ton époux, sans crainte ni remords, + + Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts; + Mais tremble, madame la reine! + Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour, + Et qui sera bientôt l'objet de ton amour, + Soit déjà celui de ma haine. + + Ton époux a des forts, des canons, des soldats, + Des mécaniciens, des conseillers d'États, + Des ministres, des souricières. + La reine des souris n'a rien de tout cela; + Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l + Pour dévorer les héritières. + +Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis. +Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue depuis quelques +jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette +prédiction, qu'elle laissa tomber la purée de foie dans le feu. + +Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de +ses mets favoris; ce qui le mit fort en colère et le fit +s'applaudir encore davantage du coup d'État qu'il avait si +heureusement accompli. + +Il va sans dire que Christian-Élias Drosselmayer fut renvoyé avec +une splendide récompense, et rentra triomphant à Nuremberg. + + + +Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine, dame +Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse +Pirlipate. + + +Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi, +n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin +la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la +vengeance de dame Souriçonne; car, d'après ce que dame Souriçonne +avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'héritière de +l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou +tout au moins de sa beauté; ce qui, assure-t-on, pour une femme, +est bien pis encore. Ce qui redoublait surtout l'inquiétude de +la tendre mère, c'est que les machines de maître Drosselmayer ne +pouvaient absolument rien contre l'expérience de dame Souriçonne. +Il est vrai que l'astronome de la cour, qui était en même temps +grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimât sa +charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette +affaire, prétendit avoir lu dans les astres, d'une manière +certaine, que la famille de l'illustre chat Murr était seule en +état de défendre le berceau de l'approche de dame Souriçonne. +C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut forcée de +tenir sans cesse sur ses genoux un des mâles de cette famille, +qui, au reste, étaient attachés à la cour en qualité de +secrétaires intimes de légation, et devait, par un grattement +délicat et prolongé, adoucir à ces jeunes diplomates le pénible +service qu'ils rendaient à l'État. + +Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes +enfants, où l'on se réveille tout endormi, un soir, malgré tous +les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour +de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux +surgardiennes intimes qui étaient assises au chevet de la +princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles +progressivement. Or, comme chacune absorbait ses propres +sensations en elle-même, se gardant bien de les confier à ses +compagnes, dans l'espérance que celles-ci ne s'apercevraient pas +de son manque de vigilance, et veilleraient à sa place tandis +qu'elle dormirait, il en résulta que les yeux se fermèrent +successivement, que les mains qui grattaient les matous +s'arrêtèrent à leur tour, et que les matous, n'étant plus +grattés, profitèrent de la circonstance pour s'assoupir. + +Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet +étrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes +intimes s'éveilla en sursaut. Toutes les personnes qui +l'entouraient semblaient tombées en léthargie; pas le moindre +ronflement; les respirations elles-mêmes étaient arrêtées; +partout régnait un silence de mort, au milieu duquel on +n'entendait que le bruit du ver piquant le bois. Mais que devint +la surgardienne intime, en voyant près d'elle une grande et +horrible souris qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait +plongé sa tête dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort +occupée à ronger le visage de la princesse? Elle se leva en +poussant un cri de terreur. A ce cri, tout le monde se réveilla; +mais dame Souriçonne, car c'était bien elle, s'élança vers un des +coins de la chambre. Les conseillers intimes de légation se +précipitèrent après elles; hélas! il était trop tard: dame +Souriçonne avait disparu par une fente du plancher. Au même +instant, la princesse Pirlipate, réveillée par toute cette +rumeur, se mit à pleurer. A ces cris, les gardiennes et les +surgardiennes répondirent par des exclamations de joie. + +Dieu soit loué! disaient-elles. Puisque la princesse Pirlipate +crie, c'est qu'elle n'est pas morte. + +Et alors elles accoururent au berceau; mais leur désespoir fut +grand lorsqu'elles virent ce qu'était devenue cette délicate et +charmante créature! + +En effet, à la place de ce visage blanc et rose, de cette petite +tête aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, était +plantée une immense et difforme tête sur un corps contrefait et +ratatiné. Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur +céleste, et s'épanouissaient verts, fixes et hagards, à fleur de +tête. Sa petite bouche s'était étendue d'une oreille à l'autre, +et son menton s'était couvert d'une barbe cotonneuse et frisée, +on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais +hideuse pour une jeune princesse. + +En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et +les deux surgardiennes intimes se jetèrent la face contre terre, +tandis que les six conseillers de légation regardaient s'il n'y +avait pas quelque fenêtre ouverte pour gagner les toits. + +Le désespoir de la pauvre mère fut quelque chose d'affreux. On +l'emporta évanouie dans la chambre royale. + +Mais c'est le malheureux père dont là douleur faisait surtout +peine à voir, tant elle était morne et profonde. On fut oblig +de mettre des cadenas à ses croisées pour qu'il ne se précipitât +point par la fenêtre, et de ouater son appartement pour qu'il ne +se brisât point la tête contre les murs. Il va sans dire qu'on +lui retira son épée, et qu'on ne laissa traîner devant lui ni +couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu. +Cela était d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les +deux ou trois premiers jours, ne cessant de répéter: + +--O monarque infortuné que je suis! ô destin cruel que tu es! + +Peut-être, au lieu d'accuser le destin, le roi eût-il dû penser +que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait ét +l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su +manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude, +et que, renonçant à la vengeance, il eût laissé dame Souriçonne +et sa famille sous l'âtre, ce malheur qu'il déplorait ne serait +point arrivé. Mais nous devons dire que les pensées du royal +père de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction +philosophique. + +Au contraire, dans la nécessité où se croient toujours les +puissants de rejeter les calamités qui les frappent sur de plus +petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mécanicien +Christian-Élias Drosselmayer. Et, bien convaincu que, s'il lui +faisait dire de revenir à la cour pour y être pendu ou décapité, +celui-ci se garderait bien de se rendre à l'invitation, il le fit +inviter, an contraire, à venir recevoir un nouvel ordre que Sa +Majesté avait créé, rien que pour les hommes de lettres, les +artistes et les mécaniciens. + +Maître Drosselmayer n'était pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un +ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immédiatement +en route; mais sa joie se changea bientôt en terreur: à la +frontière du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparèrent +de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'à la +capitale. + +Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne +voulut pas même recevoir maître Drosselmayer lorsqu'il arriva au +palais; mais il le fit conduire immédiatement près du berceau de +Pirlipate, faisant signifier au mécanicien que si, de ce jour en +un mois, la princesse n'était point rendue à son état naturel, il +lui ferait impitoyablement trancher la tête. + +Maître Drosselmayer n'avait point de prétention à l'héroïsme, et +n'avait jamais compté mourir que de sa belle mort, comme on dit; +aussi fut-il fort effrayé de la menace; mais, néanmoins, se +confiant bientôt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne +l'avait jamais empêché d'apprécier l'étendue, il se rassura +quelque peu, et s'occupa immédiatement de la première et de la +plus utile opération, qui était celle de s'assurer si le mal +pouvait céder à un remède quelconque, ou était véritablement +incurable, comme il avait cru le reconnaître dès le premier +abord. + +A cet effet, il démonta fort adroitement d'abord la tête, puis, +les uns après les autres, tous les membres de la princesse +Pirlipate, détacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus +son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore +la construction intérieure. Mais, hélas! plus il pénétra dans +le mystère de l'organisation pirlipatine, mieux il découvrit que +plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et +difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate, +et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller, +près du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter +jusqu'à ce qu'elle eût repris sa première forme, à une profonde +mélancolie. + +Déjà la quatrième semaine était commencée, et l'on en était +arrivé au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra +pour voir s'il ne s'était pas opéré quelque changement dans +l'extérieur de la princesse, et, voyant qu'il était toujours le +même, s'écria, en menaçant la mécanicien de son sceptre: + +--Christian-Élias Drosselmayer, prends garde à toi! tu n'as plus +que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle était; et, +si tu t'entêtes à ne pas la guérir, c'est dimanche prochain que +tu seras décapité. + +Maître Drosselmayer, qui ne pouvait guérir la princesse, non +point par entêtement, mais par impuissance, se mit à pleurer +amèrement, regardant, avec ses yeux noyés de larmes, la princesse +Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si +elle eût été la plus jolie fille de la terre. Alors, à cette vue +attendrissante, le mécanicien fut, pour la première fois, frapp +du goût particulier que la princesse avait, depuis sa naissance, +manifesté pour les noisettes, et de la singulière circonstance +qui l'avait fait naître avec des dents. En effet, aussitôt sa +transformation, elle s'était mise à crier, et elle avait continu +de se livrer à cet exercice jusqu'au moment où, trouvant une +aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et +s'endormit tranquillement. Depuis ce temps-là, les deux +surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs +poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitôt qu'elle +faisait la grimace. + +--O instinct de la nature! éternelle et impénétrable sympathie +de tous les êtres créés! s'écria Christian-Élias Drosselmayer, +tu m'indiques la porte qui mène à la découverte de tes mystères; +j'y frapperai, et elle s'ouvrira! + +A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mécanicien se retourna +et demanda à Sa Majesté la faveur d'être conduit à l'astronome de +la cour; le roi y consentit, mais à la condition que ce serait +sous bonne escorte. Maître Drosselmayer eût sans doute mieux +aimé faire cette course seul; cependant, comme, dans cette +circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre, +il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher, et traverser +les rues de la capitale escorté comme un malfaiteur. + +Arrivé chez l'astrologue, maître Drosselmayer se jeta dans ses +bras, et tous deux s'embrassèrent avec des torrents de larmes, +car ils étaient connaissances de vieille date, et s'aimaient +fort; puis ils se retirèrent dans un cabinet écarté, et +feuilletèrent ensemble une quantité innombrable de livres qui +traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et +d'une foule d'autres choses non moins mystérieuses. Enfin, la +nuit étant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aidé de +maître Drosselmayer, qui était lui-même fort habile en pareille +matière, découvrit, malgré l'embarras des lignes qui +s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui +rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevînt aussi belle +qu'elle l'avait été, elle n'avait qu'une chose à faire: c'était +de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une +enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit +pouvait passer sur elle sans la rompre. En outre, il fallait que +cette coquille fût brisée en présence de la princesse par les +dents d'un jeune homme qui n'eût jamais été rasé, et qui n'eût +encore porté que des bottes. Enfin, l'amande devait être +présentée par lui à la princesse, les yeux fermés, et, les yeux +fermés toujours, il devait alors faire sept pas à reculons et +sans trébucher. Telle était la réponse des astres. + +Drosselmayer et l'astronome avaient travaillé sans relâche, +durant trois jours et trois nuits, à éclaircir toute cette +mystérieuse affaire. On en était précisément au samedi soir, et +le roi achevait son dîner et entamait même le dessert, lorsque le +mécanicien, qui devait être décapité le lendemain au point du +jour, entra dans la salle à manger royale, plein de joie et +d'allégresse, annonçant qu'il avait enfin trouvé le moyen de +rendre à la princesse Pirlipate sa beauté perdue. À cette +nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la +plus touchante, et demanda quel était ce moyen. + +Le mécanicien fit part au roi du résultat de sa consultation avec +l'astrologue. + +--Je le savais bien, maître Drosselmayer, s'écria le roi, que +tout ce que vous en faisiez, ce n'était que par entêtement. +Ainsi, c'est convenu; aussitôt après le dîner, on se mettra +l'oeuvre. Ayez donc soin, très-cher mécanicien, que, dans dix +minutes, le jeune homme non rasé soit là, chaussé de ses bottes, +et la noisette Krakatuk à la main. Surtout veillez à ce que, +d'ici là, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trébuche en +faisant, comme une écrevisse, ses sept pas en arrière; mais, une +fois l'opération achevée, dites-lui que je mets ma cave à sa +disposition et qu'il pourra se griser tout à son aise. + +Mais, au grand étonnement du roi, maître Drosselmayer parut +consterné en entendant ce discours; et, comme il gardait le +silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et +restait immobile à sa place, au lieu de se mettre en course pour +exécuter ses ordres souverains. Mais le mécanicien, se jetant +genoux: + +--Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouvé le moyen +de guérir la princesse, et que ce moyen consiste à lui faire +manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura ét +cassée par un jeune homme à qui on n'aura jamais fait la barbe, +et qui, depuis sa naissance, aura toujours porté des bottes; mais +nous ne possédons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne +savons pas où les trouver, et, selon toute probabilité, nous ne +trouverons que bien difficilement la noisette et le +casse-noisette. + +À ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la +tête du mécanicien, en s'écriant: + +--Eh bien, va donc pour la mort! + +Mais la reine, de son côté, vint s'agenouiller prés de +Drosselmayer, et fit observer à son auguste époux qu'en tranchant +la tête au mécanicien, on perdait jusqu'à cette lueur d'espoir +que l'on conservait en le laissant vivre; que toutes les +probabilités étaient que celui qui avait trouvé l'horoscope +trouverait la noisette et le casse-noisette; qu'on devait +d'autant plus croire à cette nouvelle prédiction de l'astrologue, +qu'aucune de ses prédictions ne s'était réalisée jusque-là, et +qu'il fallait bien que ses prédictions se réalisassent un jour, +puisque le roi, qui ne pouvait se tromper, l'avait nommé son +grand augure; qu'enfin la princesse Pirlipate, ayant trois mois +peine, n'était point en âge d'être mariée, et ne le serait +probablement qu'à l'âge de quinze ans, que, par conséquent, +maître Drosselmayer et son ami l'astrologue avaient quatorze ans +et neuf mois devant eux pour chercher la noisette Krakatuk et le +jeune homme qui devait la casser; que, par conséquent encore, on +pouvait accorder à Christian-Élias Drosselmayer un délai, au bout +duquel il reviendrait se remettre entre les mains du roi, qu'il +fût ou non possesseur du double remède qui devait guérir la +princesse: dans le premier cas, pour être décapité sans +miséricorde; dans le second, pour être récompensé généreusement. + +Le roi, qui était un homme très-juste, et qui, ce jour-l +surtout, avait parfaitement dîné de ses deux mets favoris, +c'est-à-dire d'un plat de boudin et d'une purée de foie, prêta +une oreille bienveillante à la prière de sa sensible et magnanime +épouse, il décida donc qu'à l'instant même le mécanicien et +l'astrologue se mettraient à la recherche de sa noisette et du +casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait +quatorze ans et neuf mois; mais cela, à la condition qu' +l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en +son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il fût +fait d'eux selon son bon plaisir royal. + +Si, au contraire, ils rapportaient la noisette Krakatuk, qui +devait rendre à la princesse Pirlipate sa beauté primitive, ils +recevraient, l'astrologue, une pension viagère de mille thalers +et une lunette d'honneur, et le mécanicien, une épée de diamants, +l'ordre de l'Araignée d'or, qui était le grand ordre de l'État, +et une redingote neuve. + +Quant au jeune homme qui devait casser la noisette, le roi en +était moins inquiet, et prétendait qu'on parviendrait toujours +se le procurer au moyen d'insertions réitérées dans les gazettes +indigènes et étrangères. + +Touché de cette magnanimité, qui diminuait de moitié la +difficulté de sa tâche, Christian-Élias Drosselmayer engagea sa +parole qu'il trouverait la noisette Krakatuk, ou qu'il +reviendrait, comme un autre Régulus, se remettre entre les mains +du roi. + +Le soir même, le mécanicien et l'astrologue quittèrent la +capitale du royaume pour commencer leurs recherches. + + + +Comment le mécanicien et l'astrologue parcoururent les quatre +parties du monde et en découvrirent une cinquième, sans trouver +la noisette Krakatuk. + + +Il y avait déjà quatorze ans et cinq mois que l'astrologue et le +mécanicien erraient par les chemins, sans qu'ils eussent +rencontré vestige de ce qu'ils cherchaient. Ils avaient visit +d'abord l'Europe, puis ensuite l'Amérique, puis ensuite +l'Afrique, puis ensuite l'Asie; ils avaient même découvert une +cinquième partie du monde, que les savants ont appelée depuis la +Nouvelle-Hollande, parce qu'elle avait été découverte par deux +Allemands; mais, dans toute cette pérégrination, quoiqu'ils +eussent vu bien des noisettes de différentes formes et de +différentes grosseurs, ils n'avaient pas rencontré la noisette +Krakatuk. Ils avaient cependant, dans une espérance, hélas! +infructueuse, passé des années à la cour du roi des dattes et du +prince des amandes; ils avaient consulté inutilement la célèbre +académie des singes verts, et la fameuse société naturaliste des +écureuils; puis enfin ils en étaient arrivés à tomber, écrasés de +fatigue, sur la lisière de la grande forêt qui borde le pied des +monts Himalaya, en se répétant, avec découragement, qu'ils +n'avaient plus que cent vingt-deux jours pour trouver ce qu'ils +avaient cherché inutilement pendant quatorze ans et cinq mois. + +Si je vous racontais, mes chers enfants, les aventures +miraculeuses qui arrivèrent aux deux voyageurs pendant cette +longue pérégrination, j'en aurais moi-même pour un mois au moins +à vous réunir tous les soirs, ce qui finirait certainement par +vous ennuyer. Je vous dirai donc seulement que Christian-Élias +Drosselmayer, qui était le plus acharné à la recherche de la +fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dépendait sa +tête, s'étant livré à plus de fatigues et s'étant exposé à plus +de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux, +l'occasion d'un coup de soleil reçu sons l'équateur, et l'oeil +droit, à la suite d'un coup de flèche que lui avait adressé un +chef caraïbe; de plus, sa redingote jaune, qui n'était déjà plus +neuve lorsqu'il était parti d'Allemagne, s'en allait +littéralement en lambeaux. Sa situation était donc des plus +déplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la +vie, que, tout détérioré qu'il était par les avaries successives +qui lui étaient arrivées, il voyait avec une terreur toujours +croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi. + +Cependant, le mécanicien était homme d'honneur; il n'y avait pas +à marchander avec une aussi solennelle que l'était la sienne. Il +résolut donc, quelque chose qu'il pût lui en coûter, de se +remettre en route dès le lendemain pour l'Allemagne. En effet, +il n'y avait pas de temps à perdre, quatorze ans et cinq mois +s'étaient écoulés, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent +vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans +la capitale du père de la princesse Pirlipate. + +Christian-Élias Drosselmayer fit donc part à son ami l'astrologue +de sa généreuse résolution, et tous deux décidèrent qu'ils +partiraient le lendemain matin. + +En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se +remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils +gagnèrent Alexandrie; à Alexandrie, ils s'embarquèrent pour +Venise; puis, de Venise, ils gagnèrent le Tyrol, et, du Tyrol, +ils descendirent dans le royaume du père de Pirlipate, espérant +tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort, +ou, tout au moins, tombé en enfance. + +Mais, hélas! il n'en était rien: en arrivant dans la capitale, +le malheureux mécanicien apprit que le digne souverain, +non-seulement n'avait perdu aucune de ses facultés +intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais; +il n'y avait donc aucune chance pour lui,--à moins que la +princesse Pirlipate ne se fût guérie toute seule de sa laideur, +ce qui n'était pas possible, ou que le coeur du roi ne se fût +adouci, ce qui n'était pas probable,--d'échapper au sort affreux +qui le menaçait. + +Il ne s'en présenta pas moins hardiment à la porte du palais; car +il était soutenu par cette idée qu'il faisait une action +héroïque, et demanda à parler au roi. + +Le roi, qui était un prince très-accessible et qui recevait tous +ceux qui avaient affaire à lui, ordonna à son grand introducteur +de lui amener les deux étrangers. + +Le grand introducteur fit alors observer à Sa Majesté que ces +deux étrangers avaient fort mauvaise mine, et étaient on ne peut +plus mal vêtus. Mais le roi répondit qu'il ne fallait pas juger +le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine. + +Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la réalité de ces +deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le +mécanicien et l'astrologue. + +Le roi était toujours le même, et ils le reconnurent tout +d'abord; mais ils étaient si changés, surtout le pauvre +Christian-Élias Drosselmayer, qu'il furent obligés de se nommer. + +En voyant revenir d'eux-mêmes les deux voyageurs, le roi éprouva +un mouvement de joie; car il était convenu qu'ils ne +reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouvé la noisette +Krakatuk; mais il fut bientôt détrompé, et le mécanicien, en se +jetant à ses pieds, lui avoua que, malgré les recherches les plus +consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui +revenaient les mains vides. + +Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un tempérament un peu +colérique, avait le fond du caractère excellent; il fut touché de +cette ponctualité de Christian-Élias Drosselmayer à tenir sa +parole, et il commua la peine de mort qu'il avait portée contre +lui en celle d'une prison éternelle. Quant à l'astrologue, il se +contenta de l'exiler. + +Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze +ans et neuf mois de délai accordés par le roi fussent écoulés, +maître Drosselmayer, qui avait au plus haut degré dans le coeur +l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de +ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg. + +Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y +mettre aucune restriction. + +Maître Drosselmayer, qui n'avait que trois jours à lui, résolut +de mettre le temps à profit, et, ayant trouvé par bonheur des +places à la malle-poste, il partit à l'instant même. + +Or, comme l'astrologue était exilé, et qu'il lui était aussi égal +d'aller à Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mécanicien. + +Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils étaient +Nuremberg. Comme il ne restait à maître Drosselmayer d'autre +parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frère, lequel +était un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg, +ce fut chez lui qu'il descendit. + +Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir +ce pauvre Christian qu'il croyait mort. D'abord, il n'avait pas +voulu le reconnaître, à cause de son front chauve et de son +emplâtre sur l'oeil; mais le mécanicien lui montra sa fameuse +redingote jaune, qui, toute déchirée qu'elle était, avait encore +conservé en certains endroits quelque trace de sa couleur +primitive, et, à l'appui de cette première preuve, il lui cita +tant de circonstances secrètes, qui ne pouvaient être connues que +de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc +de se rendre à l'évidence. + +Alors, il lui demanda quelle cause l'avait éloigné si longtemps +de sa ville natale, et dans quel pays il avait laissé ses +cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient à sa redingote. + +Christian-Élias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un +secret à son frère des événements qui lui étaient arrivés. Il +commença donc par lui présenter son compagnon d'infortune; puis, +cette formalité d'usage accomplie, il lui raconta tous ses +malheurs, depuis A jusqu'à Z, et termina en disant qu'il n'avait +que quelques heures à passer avec son frère, attendu que, n'ayant +pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le +lendemain dans une prison éternelle. + +Pendant tout ce récit de son frère, Christophe-Zacharias avait +plus d'une fois secoué les doigts, tourné sur un pied et fait +claquer sa langue. Dans toute autre circonstance, le mécanicien +lui eût sans doute demandé ce que signifiaient ces signes; mais +il était si préoccupé, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que +lorsque son frère fit deux fois hum! hum! et trois fois oh! +oh! oh! qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations. + +--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable... +Mais non... Mais si... + +--Que ce serait bien le diable?... répéta le mécanicien. + +--Si... continua le marchand de jouets d'enfant. + +--Si... Quoi? demanda de nouveau maître Drosselmayer. + +Mais, au lieu de lui répondre, Christophe-Zacharias, qui, sans +doute, pendant toutes ces demandes et ces réponses entrecoupées, +avait rappelé ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit +à danser en criant: + +--Frère, tu es sauvé! Frère, tu n'iras pas en prison! Frère, ou +je me trompe fort, ou c'est moi qui possède la noisette Krakatuk. + +Et, sur ce, sans donner aucune autre explication à son frère +ébahi, Christophe-Zacharias s'élança hors de l'appartement, et +revint un instant après, rapportant une boîte dans laquelle était +une grosse aveline dorée qu'il présenta au mécanicien. + +Celui-ci, qui n'osait croire à tant de bonheur, prit en hésitant +la noisette, la tourna et la retourna de toute façon, l'examinant +avec l'attention que méritait la chose, et, après l'examen, +déclara qu'il se rangeait à l'avis de son frère, et qu'il serait +fort étonné si cette aveline n'était pas la noisette Krakatuk; +sur quoi, il la passa à l'astrologue, et lui demanda son opinion. + +Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne +l'avait fait maître Drosselmayer, et, secouant la tête, il +répondit: + +--Je serais de votre avis et, par conséquent, de celui de votre +frère, si la noisette n'était pas dorée; mais je n'ai vu nulle +part dans les astres que le fruit que nous cherchons dût être +revêtu de cet ornement. D'ailleurs, comment votre frère +aurait-il la noisette Krakatuk? + +--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment +elle est tombée entre mes mains, et comment il se fait qu'elle +ait cette dorure qui vous empêche de la reconnaître, et qui +effectivement ne lui est pas naturelle. + +Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort +judicieusement qu'après une course de quatorze ans et neuf mois, +les voyageurs devaient être fatigués, il commença en ces termes: + +--Le jour même où le roi t'envoya chercher, sous prétexte de te +donner la croix, un étranger arriva à Nuremberg, portant un sac +de noisettes qu'il avait à vendre; mais les marchands de +noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette +denrée, lui cherchèrent querelle, justement devant la porte de ta +boutique. L'étranger alors, pour se défendre plus facilement, +posa à terre son sac de noisettes, et la bataille allait son +train, à la grande satisfaction des gamins et des +commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment chargé passa +justement sur le sac de noisettes. En voyant cet accident, +qu'ils attribuèrent à la justice du ciel, les marchands se +regardèrent comme suffisamment vengés, et laissèrent l'étranger +tranquille. Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes +les noisettes étaient écrasées, à l'exception d'une seule, qu'il +me présenta en souriant d'une façon singulière, et m'invitant +l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour +viendrait où je ne serais pas fâché du marché que j'aurais fait, +si onéreux qu'il pût me paraître pour le moment. Je fouillai +ma poche, et fut fort étonné d'y trouver un zwanziger tout pareil +à celui que demandait cet homme. Cela me parut une coïncidence +si singulière, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son côté, +me donna la noisette, et disparut. + +«Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse +que le prix qu'elle m'avait coûté, plus deux kreutzers, elle +resta exposée pendant sept ou huit ans sans que personne +manifestât l'envie d'en faire l'acquisition. C'est alors que je +la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dépensai +inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est restée +jusqu'aujourd'hui sans acquéreur. En ce moment l'astronome, +entre les mains duquel la noisette était restée, poussa un cri de +joie. Tandis que maître Drosselmayer écoutait le récit de son +frère, il avait, à l'aide d'un canif, gratté délicatement la +dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il +avait trouvé gravé en caractères chinois le mot KRAKATUK. Dès +lors il n'y eut plus de doute, et l'identité de la noisette fut +reconnue. + + + +Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien +et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser. + + +Christian-Élias Drosselmayer était si pressé d'annoncer an roi +cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste +l'instant même; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au +moins jusqu'à ce que son fils fût rentré: or, le mécanicien +accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'il n'avait +pas vu son neveu depuis tantôt quinze ans, et qu'en rassemblant +ses souvenirs, il se rappela que c'était, au moment où il avait +quitté Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi, +que lui, Élias, aimait de tout son coeur. + +En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans +entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de +lui en l'appelant son père. + +En effet, Zacharias, après l'avoir embrassé, le présenta à Élias, +en disant au jeune homme: + +--Maintenant, embrasse ton oncle. + +Le jeune homme hésitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa +redingote en lambeaux, son front chauve et son emplâtre sur +l'oeil, n'avait rien de bien attrayant. Mais, comme son père vit +cette hésitation et qu'il craignait qu'Élias n'en fût blessé, il +poussa son fils par derrière, si bien que le jeune homme, tant +bien que mal, se trouva dans les bras du mécanicien. + +Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune +homme, avec une attention continue qui parut si singulière +celui-ci, qu'il saisit le premier prétexte pour sortir, se +trouvant mal à l'aise d'être regardé ainsi. + +Alors l'astrologue demanda à Zacharias sur son fils quelques +détails que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit +toute paternelle. + +Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure +l'indiquait, dix-sept à dix-huit ans. Dès sa plus tendre +jeunesse, il était si drôle et si gentil, que sa mère s'amusait +le faire habiller comme les joujoux qui étaient dans la boutique, +c'est-à-dire tantôt en étudiant, tantôt en postillon, tantôt en +Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes; +car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un +peu grêle, les bottes faisaient valoir la qualité et cachaient le +défaut. + +--Ainsi, demanda l'astrologue à Zacharias, votre fils n'a jamais +porté que des bottes? + +Élias ouvrit de grands yeux. + +--Mon fils n'a jamais porté que des bottes, reprit le marchand de +jouets d'enfant; et il continua: A l'âge de dix ans, je l'envoyai +à l'université de Tubingen, où il est resté jusqu'à l'âge de +dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de +ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre. La +seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser +les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir +permettre qu'un barbier lui touche le visage. + +--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa +barbe? + +Élias ouvrait des yeux de plus en plus grands. + +--Jamais, répondit Zacharias. + +--Et, pendant ses vacances de l'université, continua +l'astrologue, à quoi passait-il son temps? + +--Mais, dit le père, il se tenait dans la boutique avec son joli +petit costume d'étudiant, et, par pure galanterie, cassait les +noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans +la boutique, et qui, à cause de cela, l'appelaient +Casse-Noisette. + +--Casse-Noisette? s'écria le mécanicien. + +--Casse-Noisette? répéta à son tour l'astrologue. + +Puis tous deux se regardèrent, tandis que Zacharias les regardait +tous deux. + +--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue à Zacharias, j'ai l'idée +que votre fortune est faite. + +Le marchand de joujoux, qui n'avait pas écouté ce pronostic avec +indifférence, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue +remit cette explication au lendemain matin. + +Lorsque le mécanicien et l'astrologue rentrèrent dans leur +chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant: + +--C'est lui! nous le tenons! + +--Vous croyez? demanda Élias avec le ton d'un homme qui doute, +mais qui ne demande pas mieux que d'être convaincu. + +--Pardieu! si je le crois; il réunit toutes les qualités, ce me +semble. + +--Récapitulons. + +--Il n'a jamais porté que des bottes. + +--C'est vrai. + +--Il n'a jamais été rasé. + +--C'est encore vrai. + +--Enfin, par galanterie on plutôt par vocation, il se tenait dans +la boutique de son père pour casser les noisettes des jeunes +filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette. + +--C'est encore vrai. + +--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul. D'ailleurs, si +vous doutez encore, allons consulter les astres. + +Ils montèrent, en conséquence, sur la terrasse de la maison, et, +ayant tiré l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il était +destiné à une grande fortune. + +Cette prédiction, qui confirmait toutes les espérances de +l'astrologue, fit que le mécanicien se rendit à son avis. + +--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que +deux choses qu'il ne faut pas négliger. + +--Lesquelles? demanda Élias. + +--La première, c'est que vous adaptiez, à la nuque de votre +neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la +mâchoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression. + +--Rien de plus facile, répondit Élias, et c'est l'abc de la +mécanique. + +--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant à la +résidence, de cacher avec soin que nous avons amené avec nous le +jeune homme destiné à casser la noix Krakatuk; car j'ai dans +l'idée que, plus il y aura de dents cassées et de mâchoires +démontées, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le +roi offrira une précieuse récompense à qui réussira où tant +d'autres auront échoué. + +--Mon cher ami, répondit le mécanicien, vous êtes un homme plein +de sens. Allons nous coucher. + +Et, à ces mots, ayant quitté la terrasse et étant redescendus +dans leur chambre, les deux amis se couchèrent, et, enfonçant +leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus +paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans +et neuf mois. + +Le lendemain, dès le matin, les deux amis descendirent chez +Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils +avaient formés la veille. Or, comme Zacharias ne manquait pas +d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se +flattait que son fils devait être une des plus fortes mâchoires +d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui +tendait à faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette, +mais encore le casse-noisette. + +Le jeune homme fut plus difficile à décider. Cette tresse qu'on +devait lui appliquer à la nuque, en remplacement de la bourse +élégante qu'il portait avec tant de grâce, l'inquiétait surtout +particulièrement. Cependant l'astrologue, son oncle et son père +lui firent de si belles promesses, qu'il se décida. En +conséquence, comme Élias Drosselmayer s'était mis à l'oeuvre +l'instant même, la tresse fut bientôt achevée et vissée +solidement à la nuque de ce jeune homme plein d'espérance. +Hâtons-nous de dire, pour satisfaire la curiosité de nos +lecteurs, que cet appareil ingénieux réussit parfaitement bien, +et que, dès le premier jour, notre habile mécanicien obtint les +plus brillants résultats sur les noyaux d'abricot les plus durs +et sur les noyaux de pêche les plus obstinés. + +Ces expériences faites, l'astrologue, le mécanicien et le jeune +Drosselmayer se mirent immédiatement en route pour la résidence. +Zacharias eût bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait +quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent père se sacrifia +et demeura à Nuremberg. + + + +Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate. + + +Le premier soin du mécanicien et de l'astrologue, en arrivant +la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer à l'auberge, et +d'aller annoncer au palais que après l'avoir cherchée inutilement +dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouvé la +noix Krakatuk à Nuremberg; mais de celui qui la devait casser, +comme il était convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot. + +La joie fut grande au palais. Aussitôt le roi envoya chercher le +conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait +la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rédiger +pour le Moniteur royal une note officielle que les rédacteurs des +autres gazettes seraient forcés de répéter, et qui portait en +substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents +pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'à se présenter au +palais, et, l'opération faite, recevraient une récompense +considérable. + +C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut +apprécier tout ce qu'un royaume contient de mâchoires. Les +concurrents étaient en si grand nombre, qu'on fut oblig +d'établir un jury présidé par le dentiste de la couronne, lequel +examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs +trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'était gâtée. + +Trois mille cinq cents candidats furent admis à cette première +épreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre résultat +qu'un nombre indéfini de dents brisées et de mandibules démises. + +Il fallut donc se décider à faire un second appel. Les gazettes +nationales et étrangères furent couvertes de réclames. Le roi +offrait la place de président perpétuel de l'Académie et l'ordre +de l'Araignée d'or à la mâchoire supérieure qui parviendrait +briser la noisette Krakatuk. On n'avait pas besoin d'être lettr +pour concourir. + +Cette seconde épreuve fournit cinq mille concurrents. Tous les +corps savants d'Europe envoyèrent leurs représentants à cet +important congrès. On y remarquait plusieurs membres de +l'Académie française, et, entre autres, son secrétaire perpétuel, +lequel ne put concourir, à cause de l'absence de ses dents, qu'il +s'était brisées en essayant de déchirer les oeuvres de ses +confrères. + +Cette seconde épreuve, qui dura quinze jours, fut, hélas! plus +désastreuse encore que la première. Les délégués des sociétés +savantes, entre autres, s'obstinèrent, pour l'honneur du corps +auquel ils appartenaient, à vouloir briser la noisette; mais ils +y laissèrent leurs meilleures dents. + +Quant à la noisette, sa coquille ne portait pas même la trace des +efforts qu'on avait faits pour l'entamer. + +Le roi était au désespoir; il résolut de frapper un grand coup, +et, comme il n'avait pas de descendant mâle, il fit publier, par +une troisième insertion dans les gazettes nationales et +étrangères, que la main de la princesse Pirlipate était accordée +et la succession au trône acquise à celui qui briserait la +noisette Krakatuk. Le seul article qui fût obligatoire, c'est +que, cette fois, les concurrents devaient être âgés de seize +vingt-quatre ans. + +La promesse d'une pareille récompense remua toute l'Allemagne. +Les candidats arrivèrent de tous les coins de l'Europe; et il en +serait même venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi +que de cette cinquième partie du monde qu'avaient découverte +Élias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant +été limité, les lecteurs n'eussent judicieusement réfléchi qu'au +moment où ils lisaient la susdite annonce, l'épreuve était en +train de s'accomplir ou même était déjà accomplie. + +Cette fois, le mécanicien et l'astrologue pensèrent que le moment +était venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'était pas +possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il était +arrivé à mettre, une récompense plus belle que celle qu'il en +était venu à offrir. Seulement, confiants dans le succès, +quoique, cette fois, une foule de princes aux mâchoires royales +ou impériales se fussent présentés, ils ne se présentèrent au +bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des +inscriptions et belles-lettres), qu'au moment où il allait se +fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva +porté sur la liste le 11,375e et dernier. + +Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374 +concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat, +et le dix-neuvième jour de l'épreuve, à onze heures trente-cinq +minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzième +année, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appelé. + +Le jeune homme se présenta accompagné de ses parrains, +c'est-à-dire du mécanicien et de l'astrologue. + +C'était la première fois que ces deux illustres personnages +revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitté son berceau, +et, depuis ce temps, il s'était fait de grands changements en +elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce +n'était point à son avantage: lorsqu'ils la quittèrent, elle +n'était qu'affreuse; depuis ce temps, elle était devenue +effroyable. + +En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune +importance. Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes +grêles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatiné, pouvaient +soutenir la monstrueuse tête qu'ils supportaient. Cette tête se +composait des mêmes cheveux hérissés, des mêmes yeux verts, de la +même bouche immense, du même menton cotonneux que nous avons dit; +seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus. + +En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel +frissonna et demanda au mécanicien et à l'astrologue s'ils +étaient bien sûrs que l'amande de la noisette Krakatuk dût rendre +la beauté à la princesse, attendu que, si elle demeurait dans +l'état où elle se trouvait, il était disposé à tenter l'épreuve, +pour la gloire de réussir où tant d'autres avaient échoué, mais +laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au +trône à qui voudrait bien les accepter. Il va sans dire que le +mécanicien et l'astrologue rassurèrent leur filleul, lui +affirmant que, la noisette une fois cassée, et l'amande une fois +mangée, Pirlipate redeviendrait à l'instant même la plus belle +princesse de la terre. + +Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glacé d'effroi le +coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre +garçon, sa présence à lui avait produit un effet tout contraire +sur le coeur sensible de l'héritière de la couronne, et elle +n'avait pu s'empêcher de s'écrier en le voyant: + +--Oh! que je voudrais bien que ce fût celui-ci qui cassât la +noisette. + +Ce à quoi la surintendante de l'éducation de la princesse +répondit: + +--Je crois devoir faire observer à Votre Altesse qu'il n'est +point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous êtes +dise tout haut son opinion en ces sortes de matières. + +En effet, Nathaniel était fait pour tourner la tête à toutes les +princesses de la terre. Il avait une petite polonaise de velours +violet à brandebourgs et à boutons d'or, que son oncle lui avait +fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille, +de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien +collantes, qu'on les aurait crues peintes. Il n'y avait que +cette malheureuse queue de bois vissée à sa nuque, qui gâtait un +peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle +Drosselmayer lui avait donné la forme d'un petit manteau, et cela +pouvait, à la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou +pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tâchait, +vu la circonstance, d'introduire tout doucement à la cour. + +Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la +princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des +assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule +personne, pas même le roi et la reine, qui ne désirât dans le +fond de l'âme que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans +laquelle il était engagé. + +De son côté, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance +qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui. Arrivé devant +l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse +Pirlipate, puis les assistante; après quoi, il reçut du grand +maître des cérémonies la noisette Krakatuk, la prit délicatement +entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une +muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de +poing sur la tresse de bois, et CRIC! CRAC! brisa la coquille +en plusieurs morceaux. + +Puis, aussitôt, il débarrassa adroitement l'amande des filaments +qui y étaient attachés, et la présenta à la princesse, en lui +tirant un gratte-pied aussi élégant que respectueux, après quoi +il ferma les yeux et commença à marcher à reculons. Aussitôt la +princesse avala l'amande, et, à l'instant même, ô miracle! le +monstre difforme disparut, et fut remplacé par une jeune fille +d'une angélique beauté. Son visage semblait tissu de flocons de +soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux +étaient d'étincelant azur, et ses boucles abondantes formées par +des fils d'or retombaient sur ses épaules d'albâtre. Aussitôt +les trompettes et les cymbales sonnèrent à tout rompre. Les cris +de joie du peuple répondirent au bruit des instruments. Le roi, +les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la +naissance de Pirlipate, se mirent à danser à cloche-pied, et il +fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui +s'était évanouie de ravissement. + +Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer, +qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission, +faire les sept pas en arrière; pourtant il se maîtrisa avec une +puissance qui donna les plus hautes espérances pour l'époque o +il régnerait à son tour, et il allongeait précisément la jambe +pour achever son septième pas, quand, tout à coup, la reine des +souris perça le plancher, piaulant affreusement, et vint +s'élancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment où le futur +prince royal reposait le pied à terre, il lui appuya le talon en +plein sur le corps, ce qui le fit trébucher de telle façon, que +peu s'en fallut qu'il ne tombât. + +O fatalité! Au même instant, le beau jeune homme devin aussi +difforme que l'avait été avant lui la princesse: ses jambes +s'amincirent, son corps ratatiné pouvait à peine soutenir son +énorme et hideuse tête, ses yeux, devinrent verts, hagards et +fleur de tête; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et +sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance +blanche et molle, que plus tard on reconnut être du coton. + +Mais la cause de cet événement en avait été punie en même temps +qu'elle le causait. Dame Souriçonne se tordait sanglante sur le +plancher: sa méchanceté n'était donc pas restée impunie. En +effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressée si violemment contre +le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait +été mortelle. Aussi, tout en se tordant, dame Souriçonne criait +de toute la force de sa voix agonisante: + + Krakatuk! Krakatuk! ô noisette si dure, + C'est à toi que je dois le trépas que j'endure. + Hi... hi... hi... hi... + Mais l'avenir me garde une revanche prête: + Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette! + Pi... pi... pi... pi... + + Adieu la vie, + Trop tôt ravie! + Adieu le ciel, + Coupe de miel! + Adieu le monde, + Source féconde... + Ah! je me meurs! + Hi! pi pi! couic!!! + +Le dernier soupir de dame Souriçonne n'était peut-être pas +très-bien rimé; mais, s'il est permis de faire une faute de +versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier +soupir! + +Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour, +lequel prit dame Souriçonne par la queue et l'emporta, +s'engageant à la réunir aux malheureux débris de sa famille, qui, +quinze ans et quelques mois auparavant, avaient été enterrés dans +un commun tombeau. + +Comme, au milieu de tout cela, personne que le mécanicien et +l'astrologue ne s'était occupé de Nathaniel Drosselmayer, la +princesse, qui ignorait l'accident qui était arrivé, ordonna que +le jeune héros fût amené devant elle; car, malgré la semonce de +la surintendante de son éducation, elle avait hâte de le +remercier. Mais, à peine eut-elle aperçu le malheureux +Nathaniel, qu'elle cacha sa tête dans ses deux mains, et que, +oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'écria: + +--A la porte, à la porte, l'horrible Casse-Noisette! à la porte! +à la porte! à la porte! + +Aussitôt le grand maréchal du palais prit le pauvre Nathaniel par +les épaules et le poussa sur l'escalier. + +Le roi, plein de rage de ce qu'on avait osé lui proposer un +casse-noisette pour gendre, s'en prit à l'astrologue et au +mécanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la +lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de +l'épée en diamant, du grand ordre royal de l'Araignée d'or et de +la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila +hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour +en franchir les frontières. Il fallut obéir. Le mécanicien, +l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette, +quittèrent la capitale et traversèrent la frontière. Mais, à la +nuit venue, les deux savants consultèrent de nouveau les étoiles +et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait +qu'il était, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et +roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce +qui serait laissé à son choix; et cela arriverait quand sa +difformité aurait disparu; et sa difformité disparaîtrait, quand +il aurait commandé en chef un combat, dans lequel serait tué le +prince que, après la mort de ses sept premiers fils, dame +Souriçonne avait mis au monde avec sept têtes, et qui était le +roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgré sa laideur, +Casse-Noisette serait parvenu à se faire aimer d'une jolie dame. + +En attendant ces brillantes destinées, Nathaniel Drosselmayer, +qui était sorti de la boutique paternelle en qualité de fils +unique, y rentra en qualité de casse-noisette. + +Il va sans dire que son père ne le reconnut aucunement et que, +lorsqu'il demanda à son frère le mécanicien et à son ami +l'astrologue ce qu'était devenu son fils bien-aimé, les deux +illustres personnages répondirent, avec cet aplomb qui +caractérise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas +voulu se séparer du sauveur de la princesse, et que le jeune +Nathaniel était resté à la cour, comblé de gloire et d'honneur. + +Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa +position avait de pénible, il ne souffla pas le mot, attendant de +l'avenir le changement qui devait s'opérer en lui. Cependant, +nous devons avouer que, malgré la douceur de son caractère et la +philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son énorme +bouche, une de ses plus grosses dents à l'oncle Drosselmayer, +qui, l'étant venu chercher au moment où il y pensait le moins, et +l'ayant séduit par ses belles promesses, était la seule et unique +cause du malheur épouvantable qui lui était arrivé. + +Voilà, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et +de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain +Drosselmayer à la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit +maintenant d'une chose difficile: + +«C'est une dure noisette à casser. + + + +L'oncle et le neveu + + +Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes +lectrices s'est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur +arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance, +ils doivent savoir, par expérience, que c'est une coupure +particulièrement désagréable en ce qu'elle ne finit pas de +guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans +son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu'elle +essayait de se lever; enfin elle se rétablit tout à fait et put +sautiller par la chambre comme auparavant. + +Ou l'on est injuste envers notre petite héroïne, ou l'on +comprendra facilement que sa première visite fut pour l'armoire +vitrée: elle présentait un aspect des plus charmants: le carreau +cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés +scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs, +brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de +la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son +royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce +fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon où il +était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu'il en +avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori, +une pensée qui s'était déjà plus d'une fois présentée à l'esprit +de Marie revint lui serrer le coeur. Elle songea que tout ce que +parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais +l'histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu +la reine des souris et son fils le prince régnant: dès lors elle +comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune +Drosselmayer de Nuremberg, l'agréable mais ensorcelé neveu du +parrain; car, que l'ingénieux mécanicien de la cour du roi, père +de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine +Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais douté, du moment o +elle l'avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote +jaune; et cette conviction s'était encore raffermie, quand elle +lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de +soleil, et son oeil par un coup de flèche, ce qui avait nécessit +l'invention de l'affreux emplâtre, et l'invention de l'ingénieuse +perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette +histoire. + +--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre +Casse-Noisette? se disait Marie en face de l'armoire vitrée, et +tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la +bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit +bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées, +si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout +le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi +Casse-Noisette comme des soldats à un général; et cette +insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de +peine à Marie, qu'elle était certaine que ces poupées, +auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la +vie, vivaient et remuaient réellement. + +Cependant, à la première vue du moins, il n'en était pas ainsi +dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais +Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure, +attribuait tout cela à l'ensorcellement de la reine des souris et +de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle +continua bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire +tout haut ce qu'elle avait commencé de lui dire tout bas. + +--Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en +état de vous remuer, et empêché, par l'enchantement qui vous +tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très-bien, mon +cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement, +et que vous connaissez à fond mes bonnes intentions à votre +égard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En +attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de +venir à votre aide, et il est si adroit, qu'il faut espérer que, +pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra. + +Malgré l'éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea +point; mais il sembla à Marie qu'un soupir passa tout doucement +travers l'armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner +bien bas, mais d'une façon si miraculeusement tendre, qu'il +semblait à Marie qu'une voix douce comme une petite clochette +d'argent disait: + +--Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi; Marie, +moi! + +Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le +frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-être +singulier s'emparer d'elle. + +Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le +conseiller de médecine Drosselmayer. Au bout d'un instant, +mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la +famille était rangée autour de la table, causant gaiement. Quant +à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s'était +assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors, +dans un moment où tout le monde faisait silence, elle leva ses +grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant +fixement an visage: + +--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que +mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de +Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées, +comme l'avait si bien prédit ton compagnon l'astrologue; mais tu +sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des +souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas +venu à son aide quand tu étais en chouette, à cheval sur la +pendule? et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu? + +Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de +rire de son père, de sa mère et de mademoiselle Trudchen, toute +cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n'y +eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent +point. + +--Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle +chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit? + +--Elle a l'imagination très-vive, répondit sa mère, et, au fond, +ce ne sont que des rêves et des visions occasionnés par sa +fièvre. + +--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards +rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait être vrai, à moins +qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi! +ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle +façon! + +Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer +prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de +douceur qu'auparavant: + +--Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en +prenant aussi chaudement les intérêts de Casse-Noisette: tu auras +beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour +le pauvre disgracié; car le roi des souris, qui le tient pour le +meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens +possibles. Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien, +c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidèle, et tout +ira bien. + +Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y +a plus, ce discours parut même si étrange au président, qu'il +prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et, +après lui avoir tâté le pouls: + +--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo à Basile, vous avez une +grande fièvre, et je vous conseille d'aller vous coucher. + + + +La capitale + + +Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter, +comme la lune, brillant de tout son éclat, faisait glisser un +rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et +que, près de sa mère, dormait la petite Marie, celle-ci fut +réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre, +mêlé de sifflements aigus et de piaulements prolongés. + +--Hélas! s'écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir +entendu pendant la fameuse soirée de la bataille; hélas! voil +les souris qui reviennent Maman, maman, maman! + +Mais, quelques efforts qu'elle fît, sa voix s'éteignit dans sa +bouche. Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni +bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit; alors, en +tournant ses yeux effrayés vers le coin de la chambre où l'on +entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un +passage à travers le mur, passant, par le trou qui allait +s'élargissant, d'abord une de ses têtes, puis deux, puis trois, +puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui, +après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un +vainqueur qui prend possession de sa conquête, s'élança d'un bond +sur la table, qui était placée à côté du lit de la petite Marie. +Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des +escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant: + +--Hi hi hi! il faut que tu me donnes tes dragées et tes +massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami +Casse-Noisette. + +Puis, après avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre +par le même trou qu'il avait fait pour entrer. + +Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le +lendemain, elle se réveilla tonte pâle et le coeur tout serré, et +cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de +peur qu'on ne se moquât d'elle, ce qui lui était arrivé pendant +la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit +vis-à-vis de sa mère, soit vis-à-vis de Fritz; mais elle +s'arrêta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la +voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans +tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de +Casse-Noisette ses dragées et ses massepains; en conséquence, +elle déposa, le soir du même jour tout ce qu'elle en possédait +sur le bord de l'armoire. + +Le lendemain, la présidente dit: + +--En vérité, je ne sais, pas d'où viennent les souris qui ont +tout à coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre +Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces +méchantes bêtes ont dévoré toutes les sucreries. + +La présidente faisait une erreur, c'est _gâté_ qu'elle aurait d +dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas +les massepains de son goût, les avait tellement grignotés, qu'on +fut obligé de les jeter. + +Au reste, comme ce n'était pas non plus les bonbons que Marie +préférait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice +qu'avait exigé d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se +contenterait de cette première contribution dont il l'avait +frappée, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv +Casse-Noisette à si bon marché. + +Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit +suivante, elle se réveilla en entendant piauler et siffloter +ses oreilles. + +Hélas! c'était encore le roi des souris, dont les yeux +étincelaient plus horriblement que la nuit précédente, et qui, de +sa même voix entremêlée de sifflements et de piaulements, lui +dit: + +--Il faut que ta me donnes tes poupées en sucre et en biscuit, +petite fillette, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette. + +Et, là-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et +disparut par son trou. + +Le lendemain, Marie, fort affligée, s'en alla droit à l'armoire +vitrée, et, arrivée là elle jeta un regard mélancolique sur ses +poupées en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur était bien +naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures +que celles que possédait la petite Marie. + +--Hélas! dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher +monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver! +Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien +dur. + +Mais, à ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable, +que Marie, qui croyait toujours voir les mâchoires du roi des +souris s'ouvrir pour le dévorer, résolut de faire encore ce +sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme. Le soir même, +elle mit donc les poupées de sucre et de biscuit sur le bord de +l'armoire, comme la veille elle y avait mis les dragées et les +massepains. Baisant cependant, en manière d'adieu, les uns après +les autres, ses bergers, ses bergères et leurs moutons, cachant +derrière toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies +qu'elle aimait particulièrement. + +--Ah! c'est trop fort! s'écria le lendemain la présidente; il +faut décidément que d'affreuses souris aient établi leur domicile +dans l'armoire vitrée, car toutes les poupées de là pauvre Marie +sont dévorées, + +A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie; +mais presque aussitôt elles se séchèrent, firent place à un doux +sourire, car intérieurement elle se disait: + +--Qu'importent bergers, bergères et moutons, puisque +Casse-Noisette est sauvé! + +--Mais, dit Fritz, qui avait assisté d'un air réfléchi à toute la +conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a +un excellent conseiller de légation gris, que l'on pourrait +envoyer chercher, et qui mettra bientôt fin à tout ceci en +croquant les souris les unes après les autres, et, après les +souris, dame Souriçonne elle-même, et le roi des souris comme +madame sa mère. + +--Oui, répondit la présidente; mais ton conseiller de légation, +en sautant sur les tables et les cheminées, me mettra eu morceaux +mes tasses et mes verres. + +--Ah! ouiche! dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller +de légation du boulanger est un gaillard trop adroit pour +commettre de pareilles bévues, et je voudrais bien pouvoir +marcher sur le bord des gouttières et sur la crête des toits avec +autant d'adresse et de solidité que lui. + +--Pas de chats dans la maison! pas de chats ici! s'écria la +présidente, qui ne pouvait pas les souffrir. + +--Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque +chose de bon à prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au +lieu d'un chat, d'employer des souricières. + +--Pardieu! s'écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c'est +parrain Drosselmayer qui les a inventées. + +Tout le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions +faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun +instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente +souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d'un +morceau de lard, et tendue à l'endroit même où les souris avaient +fait un si grand dégât la nuit précédente. + +Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des +souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de +le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir, +et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée +par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras +et sur son visage; puis, au même instant, ce piaulement et ce +sifflement qu'elle connaissait si bien retentit à ses oreilles. +L'affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux +scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes, +comme s'il était prêt à dévorer la pauvre Marie. + +--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je +n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je +ne serai pas pris: je m'en moque. Mais il faut que tu me donnes +tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement, +prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette. + +On comprend qu'après une telle exigence, Marie se réveilla le +lendemain l'âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes. +Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui +dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris +s'était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente +sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le +salon, et, s'avançant en sanglotant vers l'armoire vitrée: + +--Hélas! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o +donc cela s'arrêtera-t-il? Quand j'aurai donné au roi des souris +mes jolis livres d'images à déchirer, et ma belle petite robe de +soie, dont l'enfant Jésus m'a fait cadeau le jour de Noël, +mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les +jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai +plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place. +Hélas! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon +bon et cher monsieur Drosselmayer? que dois-je donc faire? Et +tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperçut +que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour o +Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de +joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cess +de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caressé ni +embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu'elle +n'avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce +moment, voyant qu'il était blessé, et craignant que sa blessure +ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se +mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au +cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu'elle sentit tout à coup +que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main! Elle le +reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite +et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et, +force de mouvements, finit à grand'peine par articuler ces mots: + +--Ah! très-chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi, +que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas +vous faire! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images +et votre robe de soie; procurez-moi seulement une épée, mais une +bonne épée, et je me charge du resté. + +Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles +devinrent inintelligibles, sa voix s'éteignit tout à fait, et ses +yeux, un moment animés par l'expression de la plus douce +mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n'éprouva +aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle était +bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui +faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie. +Une seule chose l'inquiétait, c'était de savoir où elle +trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme; +Marie résolut alors de s'ouvrir de son embarras à Fritz, que, +part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle +l'amena donc devant l'armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui +était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit +par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui. La +seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d'apprendre +que bien réellement ses hussards avaient manqué de coeur au plus +fort de la bataille; aussi demanda-t-il à Marie si l'accusation +était bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable +de mentir, sur son affirmation, il s'élança vers l'armoire, et +fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande +honte. Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le régiment dans +la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres +tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de +jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis, +se retournant vers Marie: + +--Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon, +je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier à la réforme, +avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui +avait fini son temps de service, je présume qu'il n'a plus besoin +de son sabre, lequel était une excellente lame. + +Restait à trouver le major; on se mit à sa recherche, et on le +découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une +petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon +de l'armoire. Comme l'avait pensé Fritz, il ne fit aucune +difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et +qui fat, à l'instant même, passé au cou de Casse-Noisette. + +La frayeur qu'éprouvait Marie l'empêcha de s'endormir la nuit +suivante; aussi était-elle si bien éveillée, qu'elle entendit +sonner les douze coups de l'horloge du salon. A peine la +vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières +rumeurs retentirent du côté de l'armoire, et qu'on entendit un +grand cliquetis d'épées, comme si deux adversaires acharnés en +venaient aux mains. Tout à coup l'un des deux combattants fit +_couic!_ + +--Le roi des souris! s'écria Marie pleine de joie et de terreur +à la fois. + +Rien ne bougea d'abord; mais bientôt on frappa doucement, bien +doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces +paroles: + +--Bien chère demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse +nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie. + +Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute +hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette +était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une +bougie dans sa main gauche. Aussitôt qu'il aperçut Marie, il +fléchit le genou devant elle et dit: + +--C'est vous seule, ô Madame, qui m'avez animé du courage +chevaleresque que je viens de déployer, et qui avez donné à mon +bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce +misérable roi des souris est là, baigné dans son sang. +Voulez-vous, ô Madame, ne pas dédaigner les trophées de la +victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera dévou +jusqu'à la mort? + +Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les +sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passées en +guise de bracelets, et les offrit à Marie, qui les accepta avec +joie. + +Alors Casse-Noisette, encouragé par cette bienveillance, se +releva et continua ainsi: + +--Ah! ma chère demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu +mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous +faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner +seulement pendant quelques pas. Oh! faites-le, faites-le, ma +chère demoiselle, je vous en supplie! + +Marie n'hésita pas un instant à suivre Casse-Noisette, sachant +combien elle avait de droits à sa reconnaissance, et étant bien +certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle. + +--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais +il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien +longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi. + +--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court, +quoiqu'il soit le plus difficile. + +Et, à ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit. + + + +Le royaume des poupées + + +Tous deux arrivèrent bientôt devant une vieille et immense +armoire située dans un corridor tout près de la porte, et qui +servait de garde-robe. Là, Casse-Noisette s'arrêta, et Marie +remarqua, à son grand étonnement, que les battants de l'armoire, +ordinairement si bien fermés, étaient tout grands ouverts, de +façon qu'elle voyait à merveille la pelisse de voyage de son +père, qui était en peau de renard, et qui se trouvait suspendue +en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort +adroitement le long des lisières, et, en s'aidant des +brandebourgs jusqu'à ce qu'il pût atteindre à la grande houppe +qui, attachée par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette +pelisse, Casse-Noisette en tira aussitôt un charmant escalier de +bois de cèdre, qu'il dressa de façon à ce que sa base touchât la +terre et à ce que son extrémité supérieure se perdit dans la +manche de la pelisse. + +--Et maintenant, ma chère demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la +bonté de me donner la main et de monter avec moi. + +Marie obéit; et à peine eut-elle regardé par la manche, qu'une +étincelante lumière brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout +à coup transportée au milieu d'une prairie embaumée, et qui +scintillait comme si elle eût été toute parsemée de pierres +précieuses. + +--O mon Dieu! s'écria Marie tout éblouie, où sommes-nous donc, +mon cher monsieur Drosselmayer? + +--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais +nous ne nous y arrêterons pas, si vous le voulez bien, et nous +allons tout de suite passer par cette porte. + +Alors, seulement, Marie aperçut en levant les yeux une admirable +porte par laquelle on sortait de la prairie. Elle semblait être +construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun; +mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte +n'était formée que de conserves à la fleur d'orange, de pralines +et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi, à ce que lui apprit +Casse-Noisette, cette porte était appelée la porte des Pralines. + +Cette porte donnait sur une grande galerie supportée par des +colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vêtus +de rouge faisaient une musique, sinon des plus mélodieuses, du +moins des plus originales. Marie avait tant de hâte d'arriver, +qu'elle ne s'apercevait même pas qu'elle marchait sur un pavé de +pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du +marbre. Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et à peine +fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environnée des plus +délicieux parfums, lesquels s'échappaient d'une charmante petite +forêt qui s'ouvrait devant elle. Cette forêt, qui eût été sombre +sans la quantité de lumières qu'elle contenait, était éclairée +d'une façon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement +les fruits d'or et d'argent qui étaient suspendus aux branches +ornées de rubans et de bouquets et pareilles à de joyeux mariés. + +--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'écria Marie, quel est ce +charmant endroit, je vous prie? + +--Nous sommes dans la forêt de Noël, Mademoiselle, dit +Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres +auxquels l'enfant Jésus suspend ses présents. + +--Oh! continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arrêter ici un +instant? On y est si bien et il y sent ai bon! + +Aussitôt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs +bergers et bergères, chasseurs et chasseresses sortirent de la +forêt, si délicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre +raffiné. Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat +incrusté d'angélique, sur lequel ils disposèrent un coussin de +jujube, et invitèrent fort poliment Marie à s'y asseoir. A peine +y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opéras, les +bergers et les bergères, les chasseurs et les chasseresses +prirent leurs positions, et commencèrent à danser un charmant +ballet accompagné de cors, dans lesquels les chasseurs +soufflaient d'une façon très-mâle, ce qui colora leur visage de +manière que leurs joues semblaient faites de conserves de roses. +Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson. + +--Pardonnez-moi, chère demoiselle Silberhaus, dit alors +Casse-Noisette en tendant la main à Marie, pardonnez-moi de vous +avoir offert un si chétif ballet; mais ces marauds-là ne savent +que répéter éternellement le même pas qu'ils ont déjà fait cent +fois, Quant aux chasseurs, ils ont soufflé dans leurs cors comme +des fainéants, et je vous réponds qu'ils auront affaire à moi. +Mais laissons là ces drôles, et continuons la promenade, si elle +vous plaît. + +--J'ai cependant trouvé tout cela bien charmant, dit Marie se +rendant à l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon +cher monsieur Drosselmayer, que vous êtes injuste pour nos petite +danseurs. + +Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et +votre indulgence leur sera comptée." Puis ils continuèrent leur +chemin, et arrivèrent sur les bords d'une rivière qui semblait +exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air. + +--Ceci, dit Casse-Noisette sans même attendre que Marie +l'interrogeât, est la rivière Orange. C'est une des plus petites +du royaume; car, excepté sa bonne odeur, elle ne peut être +comparée au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi +qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette +dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes. + +Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons, +les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun; +seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles +resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et +blancs. + +--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un +gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel. +Les habitants en sont assez agréables à voir; seulement, on les +trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours +mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua +Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter +tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A +la capitale, à la capitale! + +Casse-Noisette s'avança alors tenant toujours Marie par la main, +mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie, +pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme +un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses +se répandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur +rose. Maria remarqua que c'était l'odeur et le reflet d'un +fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une +charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d'argent, +ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant +entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette +harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu'il parait, faisait +sautiller autour d'eux des poissons de diamant. + +--Ah! s'écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain +Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite +fille qui caressait les cygnes. + + + +Le voyage + + +Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors +le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses +flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries +étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d'or. Douze +charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade +et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et +portèrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette, +dans le char, qui se mit à cheminer sur l'eau. + +C'était, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait +se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de +voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums, +flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avançant traînée par +des dauphins d'or, qui relevaient la tête et lançaient en l'air +des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie +diaprée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Enfin, pour que +la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait +de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui +chantaient: + + «Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose? Est-ce + la fée Mab ou la reine Titania? Répondez, petits poissons qui + scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides; + répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l'eau; + répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme + des fleurs volantes. + +Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut +derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs +petite parasols garnis de sonnettes, à l'ombre desquels ils +abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots, +souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague +qui passait devant elle. + +Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et +s'approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu'elle n'en fut plus +qu'à la longueur d'une rame, les douze Maures sautèrent, les uns +à l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils +portèrent, sur un tapis d'angélique tout parsemé de pastilles de +menthe, Marie et Casse-Noisette. + +Restait à traverser un petit bosquet, plus joli peut-être encore +que la forêt de Noël, tant chaque arbre brillait et étincelait de +sa propre essence. Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout, +c'étaient les fruits pendus aux branches, et qui n'étaient pas +seulement d'une couleur et d'une transparence singulières, les +les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des +rubis, mais encore d'un parfum étrange. + +--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et +au delà de cette lisière est la capitale. + +Et, en effet, Marie écarta les dernières branches, et resta +stupéfaite en voyant l'étendue, la magnificence et l'originalit +de la ville qui s'élevait devant elle, sur une pelouse de fleurs. +Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus +vives couleurs, mais encore, pour la forme des bâtiments, il n'y +avait point à espérer d'en rencontrer de pareils sur la terre. +Quant aux remparts et aux portes, ils étaient entièrement +construits avec des fruits glacés qui brillaient an soleil de +leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre +cristallisé qui les recouvrait! À la porte principale, et qui +fut celle par laquelle ils firent leur entrée, des soldats +d'argent leur présentèrent les armes, et un petit homme, +enveloppé d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou +de Casse-Noisette en lui disant: + +--Oh! cher prince, vous voilà donc enfin! Soyez le bienvenu +Confiturembourg. + +Marie s'étonna un peu du titre pompeux qu'on donnait +Casse-Noisette; mais elle fut bientôt distraite de son étonnement +par une rumeur formée d'une telle quantité de voix qui +jacassaient en même temps, qu'elle demanda à Casse-Noisette s'il +y avait, dans la capitale du royaume des poupées, quelque émeute +ou quelque fête. + +--Il n'y a rien de tout cela, chère demoiselle Silberhaus, +répondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville +joyeuse et peuplée qui fait grand bruit à la surface de la terre; +et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour +aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil +tout ce que je vous demande. + +Marie, poussée à la fois par sa propre curiosité et par +l'invitation si polie de Casse-Noisette, hâta sa marche, et se +trouva bientôt sur la place du grand marché, qui avait un des +plus magnifiques aspects qui se pût voir. Toutes les maisons +d'alentour étaient en sucreries, montées à jour, avec galeries +sur galeries; et, au milieu de la place, s'élevait, en forme +d'obélisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle +s'élançaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat +et de sirop de groseille. Quant aux bassins, ils étaient remplis +d'une crème si fouettée et si appétissante, que beaucoup de gens +très bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut, +en mangeaient publiquement à la cuiller. Mais ce qu'il y avait +de plus agréable et de plus récréatif à la fois, c'étaient de +charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par +milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant +pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie +avait entendu. Il y avait là, outre les habitants de la +capitale, des hommes de tous les pays: Arméniens, Juifs, Grecs, +Tyroliens, officiers, soldats, prédicateurs, capucins, bergers et +polichinelles; enfin toute espèce de gens, de bateleurs et de +sauteurs, comme on en rencontre dans le monde. + +Bientôt le tumulte redoubla à l'entrée d'une rue qui donnait sur +la place, et le peuple s'écarta pour laisser passer un cortège. +C'était le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin, +accompagné de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept +cents esclaves; mais, en ce moment même, il se trouva, par +hasard, que, par la rue parallèle, arriva le Grand Sultan +cheval, lequel était accompagné de trois cents janissaires. Les +deux souverains avaient toujours été quelque peu rivaux et, par +conséquent, ennemis; ce qui faisait que les gens de leurs suites +se rencontraient rarement sans que cette rencontre amenât quelque +rixe. Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement, +quand ces deux puissants monarques se trouvèrent en face l'un de +l'autre; d'abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle +essayèrent de se tirer les gens du pays; mais bientôt on entendit +les cris de fureur et de désespoir: un jardinier qui se sauvait +avait abattu, avec le manche de sa bêche, la tête d'un bramine +fort considéré dans sa caste, et le Grand Sultan lui-même avait +renversé de son cheval un polichinelle alarmé qui avait pass +entre les jambes de son quadrupède; le brouhaha allait en +augmentant, quand l'homme à la robe de chambre de brocart, qui, +la porte de la ville, avait salué Casse-Noisette du titre de +prince, grimpa d'un seul élan tout en haut de la brioche, et, +ayant sonné trois fois d'une cloche claire, bruyante et +argentine, s'écria trois fois: + +--Confiseur! confiseur! confiseur! + +Aussitôt le tumulte s'apaisa; les deux cortèges embrouillés se +débrouillèrent; on brossa le Grand Sultan qui était couvert de +poussière; on remit la tête au bramine, en lui recommandant de ne +pas éternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se décollât; +puis, le calme rétabli, les allures joyeuses recommencèrent, et +chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop +de groseille à la fontaine, et manger de la crème à pleines +cuillers dans ses bassins. + +--Mais, mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est +donc la cause de l'influence exercée sur ce petit peuple par ce +mot trois fois répété: + +«Confiseur, confiseur, confiseur? + +--Il faut vous dire, Mademoiselle, répondit Casse-Noisette, que +le peuple de Confiturembourg croit, par expérience, à la +métempsycose, et est soumis à l'influence supérieure d'un +principe appelé confiseur, lequel principe lui donne, selon son +caprice, et en le soumettant à une cuisson plus ou moins +prolongée, la forme qui lui plaît. Or, comme chacun croit +toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se +soucie d'en changer; voilà d'où vient l'influence magique de ce +mot _confiseur_, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot, +prononcé par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand +tumulte, comme vous venez de le voir: chacun, à l'instant même, +oublie les choses terrestres, les côtes enfoncées et les bosses +la tête; puis, rentrant en lui-même, se dit: «Mon Dieu! +qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir? + +Tout en causant ainsi, on était arrivé en face d'un palais +répandant une lueur rose et surmonté de cent tourelles élégantes +et aériennes; les murs en étaient parsemés de bouquets de +violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui +rehaussaient de couleurs variées le fond rosé sur lequel il se +détachait. La grande coupole du milieu était parsemée de +milliers d'étoiles d'or et d'argent. + +--Oh! mon Dieu, s'écria Marie, quel est donc ce merveilleux +édifice? + +--C'est le palais des Massepains, répondit Casse-Noisette, +c'est-à-dire l'un des monuments les plus remarquables de la +capitale du royaume des poupées. + +Cependant, toute perdue qu'elle était dans son admiration +contemplative, Marie ne s'en aperçut pas moins que la toiture +d'une des grandes tours manquait entièrement, et que des petits +bonshommes de pain d'épice, montés sur un échafaudage de +cannelle, étaient occupés à la rétablir. Elle allait questionner +Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son +intention: + +--Hélas! dit-il, il y a peu de temps que ce palais a été menac +de grandes dégradations, si ce n'est d'une ruine entière. Le +géant Bouche-Friande mordit légèrement cette tour, et il avait +même déjà commencé de grignoter la coupole, lorsque les +Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de +la ville, nommé Nougat, et une grande portion de la forêt +Angélique; moyennant quoi, il consentit à s'éloigner, sans avoir +fait d'autres dégâts que celui que vous voyez. + +Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique. + +Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-mêmes, et douze petits +pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe +aromatique, allumés en guise de flambeaux; leurs têtes étaient +composées d'une perle; six d'entre eux avaient le corps fait de +rubis et six autres d'émeraudes, et avec cela ils trottaient fort +joliment sur deux petits pieds d'or ciselés avec le plus grand +soin et dans le goût de Benvenuto Cellini. + +Ils étaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de +mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupée, mais si splendidement +vêtues, si richement parées, que Marie ne put méconnaître en +elles les princesses royales de Confiturembourg. Toutes quatre, +en apercevant Casse-Noisette, s'élancèrent à son cou avec la plus +tendre effusion, s'écriant en même temps et d'une seule voix: + +--O mon prince! mon excellent prince! ... O mon frère! mon +excellent frère! + +Casse-Noisette paraissait fort touché; il essuya les nombreuses +larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main +il dit pathétiquement, en s'adressant aux quatre princesses: + +--Mes chères soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je +vous présente; c'est la fille de M. le président Silberhaus, de +Nuremberg, homme fort considéré dans la ville qu'il habite. +C'est elle qui a sauvé ma vie; car, si, au moment où je venais de +perdre la bataille, elle n'avait pas jeté sa pantoufle an roi des +souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bonté de me +prêter le sabre d'un major mis à la retraite par son frère, je +serais maintenant couché dans le tombeau, ou, qui pis est encore, +dévoré par le roi des souris. Ah! chère demoiselle Silberhaus, +s'écria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus +maîtriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi +qu'elle était, n'était pas digne de dénouer les cordons de vos +jolis petits souliers. + +--Oh! non, non, bien certainement, répétèrent en choeur les +quatre princesses. + +Et, se jetant au cou de Marie, elles s'écrièrent: + +--O noble libératrice de notre cher et bien-aimé prince et frère! +ô excellente demoiselle Silberhaus! + +Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonflé de joie ne leur +permettait pas de développer davantage, les quatre princesses +conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'intérieur du palais, +les forcèrent de s'asseoir sur de charmants petits canapés en +bois de cèdre et du Brésil, parsemés de fleurs d'or, disant +qu'elles voulaient elles-mêmes préparer leur repas. En +conséquence, elles allèrent chercher une quantité de petite vases +et de petites écuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des +cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres +ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apportèrent les +plus beaux fruits et les plus délicieuses sucreries que Marie eût +jamais vus, et commencèrent à se trémousser de telle façon, que +Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg +s'entendaient merveilleusement à faire la cuisine. Or, comme +Marie s'entendait aussi très-bien à ces sortes de choses, elle +souhaitait intérieurement de prendre une part active à ce qui se +passait; alors, comme si elle eût pu deviner le voeu intérieur de +Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui +tendit un petit mortier d'or et lui dit: + +--Chère libératrice de mon frère, pilez-moi, je vous prie, de ce +sucre candi. + +Marie s'empressa de se rendre à l'invitation, et, tandis qu'elle +frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une +mélodie charmante, Casse-Noisette se mit à raconter dans le plus +grand détail toutes ses aventures; mais, chose étrange, il +semblait à Marie, pendant ce récit, que peu à peu les mots du +jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient +plus qu'indistinctement à son oreille; bientôt, elle se vit +enveloppée comme d'une légère vapeur; puis la vapeur se changea +en une gaze d'argent, qui s'épaissit de plus en plus autour +d'elle, et qui peu à peu lui déroba la vue de Casse-Noisette et +des princesses ses soeurs. Alors des chants étranges, qui lui +rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence +de rose, se firent entendre mêlés au murmure croissant des eaux; +puis il sembla à Marie que les vagues passaient sous elle et la +soulevaient en se gonflant. Elle sentit qu'elle montait haut, +plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou! et, +paff! qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer. + + + +Conclusion + + +On ne fait pas une chute de quelques mille pieds sans se +réveiller; aussi Marie se réveilla, et, en se réveillant, se +retrouva dans son petit lit. Il faisait grand jour, et sa mère +était près d'elle, lui disant: + +--Est-il possible d'être aussi paresseuse que tu l'es? Voyons, +réveillons-nous; habillons-nous bien vite, car le déjeuner nous +attend. + +--Oh! chère petite mère, dit Marie eu ouvrant ses grands yeux +étonnés, où donc m'a conduit cette nuit le jeune M. Drosselmayer, +et quelles admirables choses ne m'a-t-il pas fait voir? + +Alors Marie raconta tout ce que nous venons de raconter +nous-même, et, lorsqu'elle eut fini, sa mère lui dit: + +--Tu as fait là un bien long et bien charmant rêve, chère petite +Marie; mais, maintenant que tu es réveillée, il faudrait oublier +tout cela, et venir faire ton premier déjeuner. + +Mais Marie, tout en s'habillant, persista à soutenir que ce +n'était point un rêve, et qu'elle avait bien réellement va tout +cela. Sa mère alors alla vers l'armoire, prit Casse-Noisette, +qui était, comme d'habitude, sur son troisième rayon, rapporta +la petite fille, et lui dit: + +--Comment peux-tu t'imaginer, folle enfant, que cette poupée, qui +est composée de bois et de drap, puisse avoir la vie, le +mouvement et la réflexion? + +--Mais, chère maman, reprit avec impatience la petite Marie, je +sais parfaitement, moi, que Casse-Noisette n'est autre que le +jeune M. Drosselmayer, neveu du parrain. + +Alors Marie entendit un grand éclat de rire derrière elle. + +C'étaient le président, Fritz et mademoiselle Trudchen qui s'en +donnaient à coeur joie à ses dépens. + +--Ah! s'écria Marie, ne voilà-t-il pas que tu te moques aussi de +mon Casse-Noisette, cher papa? Il a cependant respectueusement +parlé de toi, quand nous sommes entrés dans le palais de +Massepains, et qu'il m'a présentée aux princesses ses soeurs. + +Les éclats de rire redoublèrent de telle façon, que Marie comprit +qu'il lui fallait donner une preuve de la vérité de ce qu'elle +avait dit, sous peine d'être traitée comme une folle. + +Elle passa alors dans la chambre voisine, et y prit une petite +cassette dans laquelle elle avait soigneusement enfermé les sept +couronnes du roi des souris; puis elle revint en disant: + +--Tiens, chère maman, voici cependant les couronnes du roi des +souris, que Casse-Noisette m'a données la nuit dernière en signe +de sa victoire. + +La présidente alors, pleine de surprise, prit et regarda ces +petites couronnes, qui, en métal inconnu et fort brillant, +étaient ciselées avec une finesse dont les mains humaines +n'eussent point été capables. Le président lui-même ne pouvait +cesser de les examiner, et les jugeait si précieuses, que, +quelles que fussent les instances de Fritz, qui se dressait sur +la pointe des pieds pour les voir, et qui demandait à les +toucher, il ne voulut pas lui en confier une seule. + +Alors le président et la présidente se mirent à presser Marie de +leur dire d'où venaient ces petites couronnes; mais elle ne +pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit; et, quand son +père, impatienté de ce qu'il croyait un entêtement de sa part, +l'eut appelée menteuse, elle se mit à fondre en larmes et +s'écrier: + +--Hélas! pauvre enfant que je suis, que voulez-vous que je vous +dise? + +En ce moment, la porte s'ouvrit; le conseiller de médecine parut, +et s'écria à son tour: + +--Mais qu'y a-t-il donc? et qu'a-t-on fait à ma filleule Marie, +qu'elle pleure, qu'elle sanglote ainsi? Qu'est-ce que c'est? +qu'est-ce c'est donc? + +Le président instruisit le nouveau venu de tout ce qui était +arrivé, et, le récit terminé, il lui montra les couronnes; mais +peine les eut-il vues, qu'il se mit à rire. + +--Ah! ah! dit-il, la plaisanterie est bonne! ce sont les sept +couronnes que je portais à la chaîne de ma montre, il y a +quelques années, et dont je fis présent à ma filleule le jour du +deuxième anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous +pas, cher président? + +Mais le président et la présidente eurent beau chercher dans leur +mémoire, ils n'avaient gardé aucun souvenir de ce fait; +cependant, s'en rapportant à ce que disait le parrain, leurs +figures reprirent peu à peu leur expression de bonté ordinaire; +ce que voyant Marie, elle s'élança vers le conseiller de médecine +en s'écriant: + +--Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc +que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn +ces sept couronnes. + +Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son +front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle façon, que le +président, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses +jambes, lui dit: + +--Écoute-moi, ma chère enfant, car c'est sérieusement que je te +parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de +côté ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire +que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre +ami le conseiller de médecine, je te préviens que je jetterai +non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres +poupées, mademoiselle Claire comprise, par la fenêtre. + +La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles +choses dont son imagination était remplie; mais mes jeunes +lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que, +lorsqu'on a voyagé une fois dans un pays aussi attrayant que le +royaume des poupées, et qu'on a vu une ville aussi succulente que +Confiturembourg, ne l'eût-on vue qu'une heure, on ne perd pas +facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler à son +frère de toute son histoire. Mais Marie avait perdu toute sa +confiance du moment où elle avait osé dire que ses hussards +avaient pris la fuite; en conséquence, convaincu, sur +l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit +ses officiers les grades qu'il leur avait enlevés, et permit +ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la +garde, réhabilitation qui n'empêcha pas Marie de croire ce qu'il +lui plut sur leur courage. + +Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les +souvenirs du royaume des poupées l'assiégeaient sans cesse, et, +lorsqu'elle arrêtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait +tout, comme si elle eût été encore ou dans la forêt de Noël, ou +sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de +Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant +avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout +ses réflexions intérieures, et que tout le monde l'appelait la +petite rêveuse. + +Mais, un jour que le conseiller de médecine, sa perruque de verre +posée sur le parquet, sa langue passée dans le coin de sa bouche, +les manches de sa redingote jaune retroussée, réparait, à l'aide +d'un long instrument pointu, quelque chose qui était désorganis +dans une pendule, il arriva que Marie, qui était assise près de +l'armoire vitrée, et qui, selon son habitude, regardait +Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rêveries, que, +oubliant tout à coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer, +mais encore sa mère, étaient là, il lui échappa involontairement +de s'écrier: + +--Ah! cher monsieur Drosselmayer! si vous n'étiez pas un +bonhomme de bois, comme le soutient mon père, et si vous existiez +véritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate, +et que je ne vous délaisserais pas parce que, pour m'obliger, +vous auriez cessé d'être un charmant jeune homme; car je vous +aime véritablement, moi, ah!... + +Mais à peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par +la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout évanouie +du haut de sa chaise à terre. + +Quand elle revint à elle, Marie se trouvait entre les bras de sa +mère, qui lui dit: + +--Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le +demande, soit assez bête pour se laisser tomber en bas de sa +chaise, et cela juste au moment où le neveu de M. Drosselmayer, +qui a terminé ses voyages, vient d'arriver à Nuremberg?... +Voyons, essuie tes yeux et sois gentille. + +En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte, +qui s'ouvrait en ce moment, elle aperçut le conseiller de +médecine, sa perruque de verre sur la tête, son chapeau sous le +bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air +satisfait, et tenait par la main un jeune homme très-petit, mais +fort bien tourné et tout à fait joli. + +Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge, +brodé d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrés avec +le plus beau vernis. Il avait à son jabot un charmant bouquet de +fleurs, et était très-coquettement frisé et poudré, tandis que +derrière son dos pendait une tresse nattée avec la plus grande +perfection. En outre, la petite épée qu'il avait au cote +semblait être toute de pierres précieuses, et le chapeau qu'il +portait sous le bras était tissu de la plus fine soie. + +Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connaître +sur-le-champ; car à peine fut-il entré, qu'il déposa aux pieds de +Marie une quantité de magnifiques joujoux, mais principalement +les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle +eût mangés de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait +goûtés dans le royaume des poupées. Quant à Fritz, le neveu du +conseiller de médecine, comme s'il eût pu deviner les goûts +guerriers du fils du président, il lui apportait un sabre du plus +fin damas. Ce n'est pas tout. A table, et lorsqu'on fut arriv +au dessert, l'aimable créature cassa des noisettes pour toute la +société; les plus dures ne lui résistaient pas une seconde: de la +main droite, il les plaçait entre ses dents; de la gauche, il +tirait sa tresse, et, crac! la noisette tombait en morceaux. + +Marie était devenue fort rouge quand elle avait aperçu ce joli +petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le +dîner fini, il l'invita à passer avec lui dans la chambre +l'armoire vitrée. + +--Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le +parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les +horloges de mon ami le président vont bien. + +Les deux jeunes gens entrèrent au salon; mais à peine le jeune +Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre +et lui parla ainsi: + +--Oh! mon excellente demoiselle Silberhaus! vous voyez ici +vos pieds l'heureux Drosselmayer, à qui vous sauvâtes la vie +cette même place. Vous eûtes, en outre, la bonté de dire que +vous ne m'eussiez pas repoussé comme l'a fait la vilaine +princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'étais devenu +affreux. Or, comme le sort qu'avait jeté sur moi la reine des +souris devait perdre toute son influence du jour où, malgré ma +laide figure, je serais aimé d'une jeune et jolie personne, je +cessai à l'instant même d'être un stupide casse-noisette, et je +repris ma forme première, qui n'est pas désagréable, comme voua +pouvez le voir. Ainsi donc, ma chère demoiselle, si vous êtes +toujours dans les mêmes sentiments à mon égard, faites-moi la +grâce de m'accorder votre main bien-aimée, partagez mon trône et +ma couronne, et régnez avec moi sur le royaume des poupées; car, +à cette, heure, j'en suis redevenu le roi. + +Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit: + +--Vous êtes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez +avec cela un charmant royaume, orné de palais magnifiques, et +peuplé de sujets très gais, je vous accepte, sauf la ratification +de mes parents, pour mon fiancé. + +Là-dessus, comme la porte du salon s'était ouverte tout +doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils +étaient préoccupés de leurs sentiments, le président, la +présidente et le parrain Drosselmayer s'avancèrent, criant bravo +de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une +cerise, mais ce qui ne déconcerta nullement le jeune homme, +lequel s'avança vers le président et la présidente, et, avec un +salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il +sollicitait la main de Marie, qui lui fut accordée à l'instant. + +Le même jour, Marie fut fiancée au jeune Drosselmayer, à la +condition que le mariage ne se ferait que dans un an. + +Au bout d'un an, le fiancé revint chercher sa femme dans une +petite voiture de nacre incrustée d'or et d'argent, traînée par +des chevaux qui n'étaient pas plus gros que des moutons, et qui +valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs +pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de +Massepains, où ils furent mariés par le chapelain du château, et +où vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles, +de diamants et de pierreries éblouissantes, dansèrent à leur +noce. Si bien qu'à l'heure qu'il est, Marie est encore reine du +beau royaume où l'on aperçoit partout de brillantes forêts de +Noël, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des +palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus +transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses +magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux +pour les voir. + + +FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE. + + + + +L'ÉGOÏSTE + + + + +Carl avait hérité, de son père, d'une ferme avec ses troupeaux, +son bétail et ses récoltes; les granges les étables et les +bûchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose étrange +dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul désir +était d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme +s'il eût été le plus pauvre paysan du village. Il était connu +pour être le moins généreux de tous les fermiers de la contrée, +et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait ét +travailler chez lui. Son personnel changeait continuellement, +parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se +décourageaient promptement et le quittaient. Ceci l'inquiétait +fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur. Amil était +une excellente ménagère, et s'occupait sans cesse du bien-être de +Carl; quoiqu'elle s'efforçât, de son côté, de compenser la +parcimonie de son frère par sa générosité, elle ne pouvait pas +grand'chose, car il y regardait de trop près. + +Carl était si égoïste, qu'il dînait toujours seul, parce qu'il +était alors sûr d'avoir son dîner bien chaud, et de n'avoir que +lui seul à servir; tandis que sa soeur, ayant mangé un morceau +part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui. Il donnait +pour raison qu'il n'aimait pas à faire attendre, n'étant pas sûr +de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver +exactement à l'heure qu'il avait fixée lui-même pour son dîner. +Il est donc bien avéré que Carl était égoïste; c'est une qualit +peu enviable. + +Amil était recherchée par un homme très-bien posé pour faire son +chemin dans le monde; néanmoins, Carl lui battait froid, parce +qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de +gages. Vous devez comprendre qu'ils n'étaient pas fort bons +amis, car le motif de la froideur de Carl était trop apparent +pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins +clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis! Il +disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse; +mais, hélas! ces amis-là étaient, au contraire, ses plus grands +ennemis. + +Un matin qu'en contemplation devant un champ de blé, dont les +épis dorés se balançaient autour de lui, il calculait ce que ce +champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout à coup la terre +remuer sous ses pieds. + +--Ce doit être une énorme taupe, se dit-il en reculant, tout prêt +à assommer la bête, dès qu'elle paraîtrait. + +Mais la terre s'amoncela bientôt en masses si impétueuses, que +maître Carl fut renversé, et se trouva fort penaud d'avoir voulu +jauger sa récolte. + +Son épouvante augmenta considérablement, lorsqu'il vit s'élever +de terre, non une taupe, mais un gnome de l'aspect le plus +étrange, vêtu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume +flottant à son bonnet. Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne +présageait rien de bon. + +--Comment vous portez-vous, fermier? dit-il avec un sourire +sardonique qui déplut singulièrement à Carl. + +--Qui êtes-vous, au nom du ciel? fit Carl suffoqué. + +--Je n'ai rien à faire avec le nom du ciel, répliqua le gnome; +car je suis un esprit malfaisant. + +--J'espère que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal? +dit humblement Carl. + +--En vérité, je n'en sais rien! Je me propose seulement de +moissonner votre blé cette nuit, au clair de la lune, parce que +mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une +quantité de blé tout à fait surnaturelle; en général, je récolte +chez ceux qui sont le plus en état de me faire cette offrande. + +--Oh! mon cher Monsieur, s'écria Carl, je suis le fermier le +plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur à ma charge, et +j'ai éprouvé de terribles et nombreuses pertes. + +--Mais, enfin, vous êtes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas? dit +le gnome. + +--Oui, Monsieur, balbutia Carl. + +--Ces énormes rangées de tas de blé, qui ressemblent à une petite +ville, vous appartiennent-elles, oui on non? dit le gnome. + +--Oui, Monsieur, répliqua encore Carl. + +--Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres +labourables, ces beaux troupeaux et ce riche bétail qui couvrent +le flanc de la montagne, sont aussi à vous, je crois? + +--Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il était +terrifié de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa +fortune. + +--Vous, un pauvre homme? Oh! fi! dit le gnome en menaçant du +doigt le misérable Carl d'un air de reproche. Si vous continuez +à me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de +main, que vos monstrueuses histoires deviennent véritables... +Fi! fi! fi! + +En prononçant le dernier _fi_, il se rejeta dans la terre, mais +le trou ne se ferma pas; en conséquence, Carl vociféra ses +supplications à tue-tête, criant miséricorde à son étrange +visiteur, qui ne daigna pas même lui répondre. + +Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme +il en approchait, en traversant le fourré, il aperçut le galant +de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin. Une +pensée lui vint alors à l'esprit; une pensée égoïste, bien +entendu. Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche, +il se précipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la +manière la plus amicale, il l'invita à dîner avec lui. O +merveille des merveilles!... Il va sans dire que, malgré son +extrême surprise, Wilhelm accepta de très bonne grâce. Après le +repas, l'idée lumineuse de Carl vit le jour, à l'étonnement +toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm. Et que pensez-vous +que fût cette idée? Rien autre chose, sinon d'échanger sa grande +pièce de blé mûr, prête à être coupée, pour une de celles de +Wilhelm, où la moisson était moins copieuse. Après un débat +très-empressé de sa part, et de grandes démonstrations de bonne +volonté et de gaieté, ce curieux marché fut conclu, et Wilhelm +s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en était +parti. + +Carl se coucha, rassuré par le transport qu'il avait fait, au +trop confiant Wilhelm, du blé qui devait être récolté au clair de +la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons. + +Il ouvrit les yeux dès la pointe du jour; car le gnome avait +hanté son sommeil. Il se hâta de s'habiller, et sortit dans les +champs pour voir le résultat des travaux nocturnes du gnome: le +blé était debout, agité par la brise matinale. + +--Probablement, pensa Carl, j'aurai rêvé. + +Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le +champ qu'il avait reçu en échange de son blé menacé; mais de +quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque +entièrement dépouillé, et l'affreux petit gnome, achevant sa +besogne, en jetant les dernières gerbes dans un obscur abîme +creusé profondément en terre. + +--Juste ciel! que faites-vous? s'écria-t-il. Il me semble que +vous aviez dit que vous moissonneriez ce champ là-bas? + +--J'ai dit, répondit le gnome, que j'allais récolter votre blé, +vous; or, à moins que je n'aie mal compris, le champ dont vous +parlez est à Wilhelm, n'est-il pas vrai? + +--Oui, malheureux que je suis! + +Et, tombant à genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda +grâce; mais celui-ci, nonobstant ses prières, enleva la dernière +gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui pût +signaler l'endroit où une si abondante récolte avait ét +engloutie. + +--Maintenant, comme vous voyez, j'ai fermé la porte de ma grange, +dit le gnome en ricanant. À présent, je vais aller me reposer; +bonjour, Carl! + +Et il s'éloigna d'un air calme et satisfait. + +Carl erra ça et là, à moitié fou, oubliant jusqu'à son dîner. +Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez lui, et, sans +vouloir répondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla +se coucher en boudant. Mais il avait à peine posé sa pauvre tête +bouleversée sur l'oreiller, qu'une voix vint le réveiller, et lui +dit: + +--Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous; +ainsi réveillez-vous et m'écoutez. + +Il sortit sa tête de dessous les couvertures, et vit que sa +chambre était illuminée par une vive clarté, qui lui montra le +gnome assis sur le parquet de la chambre. + +--Ah! misérable! s'écria-t-il, viens-tu me voler mon repos, +comme tu m'as volé mon blé? Va-t'en, ou bien j'assouvirai ma +vengeance sur toi. + +--Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!... Ne +sais-tu pas, stupide garçon, que je ne suis qu'une ombre? Autant +vaudrait essayer d'étreindre l'air que de tenter de m'étreindre, +moi; d'ailleurs, je ne suis venu ici que pour te promettre des +richesses sans fin; car vous êtes un homme selon mon coeur: +n'êtes-vous pas personnel et malin à un degré merveilleux? +Écoutez-moi donc, mon bon Carl. Venez me trouver demain au soir, +avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un trésor dont +l'excessive abondance dépasse toute imagination humaine. +Débarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui aime votre +soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui +l'aideraient à se tirer d'affaire, et à vous en défaire. Le prix +qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour +vous, et, lorsque je vous aurai fait connaître le trésor dont je +vous parle, vous en viendrez à dédaigner les sommes minimes que +vous réalisez par les moyens ordinaires. Bonne nuit, faites de +jolis rêves! + +La lumière s'évanouit et le gnome partit. + +--Ah! dit Carl, ah! c'est délicieux! ah! + +Et il retomba dans son premier sommeil. + +Le jour suivant, tout le monde crut que Carl était devenu fou; +seulement, son naturel intéressé prenant le dessus, il ne céda +pas la moindre pièce de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui +était, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement +avec lui; pourtant l'excès de sa surprise le faisait douter de la +réalité de la transaction. Enfin tout fut prêt, et le jour fix +pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste, +par-dessus le marché, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la +ferme. Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-là, et, +après avoir embrassé sa soeur, il la laissa entre les mains de +quelques parents et partit. Il trouva le gnome assis sur une +barrière comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire. + +--Vous êtes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en +suis fort aise, car il faut que nous soyons arrivés au pied des +montagnes que vous voyez là-bas, avant le lever de la lune. + +À ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils +poursuivirent leur chemin jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au +bord d'un lac sur la surface duquel, au profond étonnement de +Carl, le gnome se mit à trotter comme si elle eût été gelée. + +--Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui +hésitait à le suivre. + +Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par là, celui-ci +plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le +gnome avait depuis longtemps atteinte. Lorsqu'il y arriva à son +tour, il se trouvait dans un état fort désagréable; ses dents +claquaient, et l'eau qui découlait de ses vêtements reproduisait +à ses pieds en miniature le lac d'où il sortait. + +--Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre, +que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forcé de +renoncer à votre connaissance. + +--Renoncer à ma connaissance, dites-vous? fit le gnome en +ricanant. Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir. +Vous avez de votre plein gré plongé dans le lac enchanté, ce qui +vous attache à moi pour un certain laps de temps. Je vous +tiendrais au bout de la plus forte chaîne, que je ne serais pas +plus sûr que vous me suivrez. Ainsi donc, marchez et songez à la +récompense. + +Carl fut un peu étourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperçut +bientôt que tout était exactement vrai; car, dès que le gnome se +remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance +irrésistible, à le suivre. Bientôt, ils se trouvèrent sur le +versant d'une montagne très-escarpée; le gnome glissa le long de +cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre +l'équilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente +avec beaucoup moins de dignité, et surtout avec une telle +impétuosité, que de droite et de gauche de grosses pierres se +déplaçaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dégringolaient +dans les affreux précipices qui l'environnaient. Ses vêtements +étaient dans un état déplorable; les points des coutures +cédaient, de grands morceaux de son manteau étaient arrachés; car +il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se +dégager des ronces et des épines qui s'attachaient sans cesse +lui, retenant des parcelles de sa chair à mesure que la rapidit +de sa fuite l'éloignait d'elles. A la fin, il roula comme un +paquet au pied de la montagne, où il trouva le gnome, qui se +réjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage. + +Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme +son sang bouillait d'une rage concentrée, il s'écria: + +--Brutal gnome! je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous +me porterez; je suis meurtri des pieds à la tête; voyez comme +vous m'avez arrangé! + +--Ah! c'est excellent! fit le gnome sans s'émouvoir. Nous +allons voir, mon garçon! Quant à moi, je sois parfaitement à mon +aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connaîtrez +davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les +malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami. + +Cet horrible _venez_ commençait à avoir pour Carl une terrible +signification; mais, de même qu'auparavant, il fut forcé d'obéir. +Il marcha toujours, toujours, jusqu'à ce que ses dents +claquassent de froid; il s'aperçut alors que le riant et chaud +paysage était devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'après +la quantité de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il +voyait autour de lui, qu'une grande mer devait être proche; +transi au point de pouvoir à peine se traîner, il conjura le +gnome de prendre quelques instants de repos; à la fin, ce dernier +s'assit. + +--Je ne m'arrête que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que +l'immobilité prolongée serait pour vous chose dangereuse. + +A ces mots, il exhiba une pipe qui paraissait beaucoup trop +grande pour avoir jamais pu entrer dans sa poche; il l'alluma, et +commença de fumer tout comme s'il était installé confortablement +au coin du feu, chez Carl. Le pauvre Carl le regarda faire +pendant quelque temps, avec ses dents qui s'entrechoquaient, et +ses membres endoloris; ensuite, il le pria de lui laisser aspirer +une ou deux chaudes bouffées de sa pipe embrasée. + +--Je n'oserais pas, Carl: c'est du tabac de démon, beaucoup trop +fort pour vous. Chauffez vos doigts à la fumée, si vous pouvez. +Je ne puis comprendre ce qui vous manque; moi, je me trouve +parfaitement à mon aise; mais vous n'êtes pas philosophe! + +Carl gémit, et ne répondit rien à l'imperturbable fumeur. + +Après avoir fumé très longtemps, le gnome secoua sur le bout de +sa botte les cendres de sa pipe, et dit à Carl, grelottant, avec +le sourire le plus affectueux: + +--Mon bon ami, vous avez, en vérité, bien mauvaise mine! +peut-être ferions-nous bien de nous remettre à marcher. + +Il se leva sur-le-champ, et le pauvre Carl le suivit en +trébuchant. + +--Nous aurons plus chaud tout à l'heure, mon cher ami, fit-il en +se tournant vers Carl, qui poussa un grognement sourd en manière +de réplique; car il sentait son impuissance à se soustraire à son +sort. + +Ils eurent, en effet, bientôt plus chaud; la glace disparut, la +terre était couverte de verdure, émaillée en profusion de fleurs +embaumées; des guirlandes de ceps de vigne, couverts de grappes +ravissantes, groupées sur les branches étendues, séduisaient +l'oeil. Ils gravirent la montagne péniblement... c'est-à-dire +péniblement pour Carl; car, pour le gnome, descendre ou monter +était aussi facile l'un que l'autre. A la fin, la montagne +devint aride et desséchée; les cendres craquaient sous leurs +pieds, et des vapeurs nauséabondes s'échappaient de la terre +crevassée. + +--Je serais curieux de savoir où nous allons maintenant, se dit +Carl en grommelant. + +Il avait fini par découvrir que parler à ce démon était une peine +inutile et une perte de temps. Son incertitude ne dura pas +longtemps, car les mugissements d'un énorme volcan retentirent +bientôt à ses oreilles, et des pierres plurent sur sa tête et sur +ses épaules. Il se traîna de rocher en rocher, exposé à chaque +instant aux plus grands périls; la terre se dérobait sous ses pas +d'une manière effrayante, la famée l'étouffait et l'aveuglait, +tandis que l'éternel refrain du gnome: «Avancez! avancez! +auquel il lui était impossible de résister, achevait de le +désespérer. A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il +faisait; il sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la +montagne et roulait jusqu'au bas. Un bruyant clapotement, et la +sensation de l'eau froide, lui annoncèrent qu'il venait de tomber +au milieu des vagues de la mer; l'instinct de la conservation le +fit s'efforcer de remonter à la surface. En reparaissant à fleur +d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les +vagues le ballottaient à sa portée. + +--Étendez la main, bon gnome! fit-il d'une voix défaillante, je +vais enfoncer. + +--Bah! répondit le gnome, du courage, mon ami! il faut que vous +vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit +peine à m'empêcher de trop me fatiguer. Charité bien ordonnée +commence par soi-même, comme vous savez, c'est le premier point; +le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort +et ferme, dans le cas, bien entendu, où vous voudriez vous en +donner la peine. Votre bail avec moi est fini, à moins que vous +ne vouliez le renouveler de bonne volonté, par vos actions ou par +vos souhaits; adieu! + +Les vagues mugissantes emportèrent en un instant le gnome +railleur hors de vue, et Carl resta seul à lutter contre les +flots. Il nagea donc jusqu'à ce qu'il arrivât en vue du rivage; +alors, par bonheur, il aperçut quelques débris de bois pourri qui +flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu à une +vieille digue; il s'y attacha d'une étreinte désespérée, et se +mit à pousser de grands cris, espérant voir arriver, du rivage, +son secours. Les cris de Carl à demi submergé finirent par +attirer l'attention des enfants d'un pêcheur qui jouaient sur la +berge; insoucieux du danger, ils poussèrent une barque dans +l'eau, et se dirigèrent vers l'homme qui semblait près de se +noyer. Après bien des efforts infructueux, ces courageux enfants +parvinrent à tirer Carl dans leur bateau. + +--Merci! merci! balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui +n'avaient point hésité à risquer leur vie pour sauver la sienne. + +--Ne nous remerciez pas, dit le petit garçon; vous ne savez pas +combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur +l'occasion de vous délivrer d'une mort certaine; c'est à nous +être reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne +action; voilà, du moins, ce que nous enseigne notre bon père. + +--Je voudrais que le mien m'eût donné les mêmes enseignements, +pensa Carl. + +Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose +leur donner; car tout son or avait été perdu au milieu de son +voyage aventureux avec le perfide gnome. + +Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus âgé que +ceux qui l'avaient délivré, offrit de traverser les hautes +montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'à sa maison, qui se +trouvait à une très-grande distance, assurait le petit paysan; ce +qui confondit Carl de surprise. + +Déguenillé et les pieds blessés, Carl se mit en route avec son +jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive +sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes +sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en +voyant ce simple enfant, sans souci de lui-même, mettre un si +grand espace entre soi et son village, pour obliger un étranger +pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons +montagnardes pour égayer la longueur du chemin afin qu'il ne +sentît ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient +quelque endroit bien tranquille, s'asseyant à l'ombre à ses +côtés, le jeune paysan étalait le contenu de son bissac, et +partageait gaiement ses provisions avec le voyageur. + +A la fin, le chemin devint si facile et si directement tracé, que +le complaisant conducteur de Carl se disposa à le quitter pour +retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait +absolument laisser à Carl le contenu de son havresac, de crainte +que celui-ci ne souffrît de la faim. Carl ne voulut point y +consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait +de sa nourriture? Tout en persistant dans son refus, il +l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit à descendre la +montagne.--Carl avait appris à penser aux autres. + +Il voyagea bien des jours à travers les vallées, apaisant sa faim +avec les mûres sauvages des haies, étanchant sa soif dans l'eau +vive des ruisseaux; enfin, il arriva près d'un village composé de +chaumières éparses. La fatigue et le manque de nourriture +avaient énervé sa constitution jadis si robuste; il se traîna en +chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vînt à son +secours; mais il ne vit personne, excepté une jolie fille blonde +qui était assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain +trempé dans du lait. Il essaya de s'approcher d'elle; mais, +incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son +long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque +ses pieds, et en entendant gémir l'étranger hâve et misérable; +elle lui souleva la tête, et sa pâleur livide, ainsi que sa +maigreur, lui ayant dévoilé les causes de sa souffrance, elle +porta la jatte de lait à ses lèvres et l'y maintint jusqu'à ce +qu'il eût avalé tout ce qu'elle contenait avec l'avidité de la +faim. Cette enfant, sans penser un seul instant à autre chose +qu'à la détresse de Carl mourant d'inanition, avait +volontairement et avec joie sacrifié son déjeuner.--Souviens-toi +de cela, Carl!--Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranimé, il se +remit en route, le coeur pénétré de l'exemple qu'il avait reçu. + +Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin +entre lui et sa maison... Sa maison! ah! le coeur lui manquait +quand il se rappelait que ce n'était plus sa maison; elle +appartenait à son ami et à sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre +traités avec un si froid égoïsme jusqu'au dernier moment de leur +séparation, alors que sa tête était remplie du mirage des +promesses dorées de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait +posséder bientôt des richesses immenses, alors enfin qu'il +s'efforçait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une +assez grande distance pour qu'il ne pût être question de rien +partager avec eux, quand même ils viendraient à tomber dans le +besoin. Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bontés dont +il avait été l'objet de toutes parts sans l'appât d'aucune +récompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il +aurait peu droit de faire appel à leur charité, lui qui s'était +rendu indigne de leur amitié; et il soupirait en songeant à ce +qu'il avait été jadis. + +La nuit le surprit dans une lande inculte et désolée, et, pour +compléter sa misère, la neige se mit à tomber en gros flocons qui +l'aveuglaient. Il boutonna étroitement sa redingote en lambeaux, +et lutta contre la bourrasque glacée, qui tourbillonnait autour +de lui avec une sorte de violence vengeresse. A la fin, la neige +glacée s'amoncela sur ses pieds transis, il avança plus +lentement, et sa marche devint de plus en plus pénible. +L'ouragan redoublant d'impétuosité, il commença à chanceler; il +s'arrêta un instant comme anéanti par le vent furieux, puis il +s'affaissa et fut bientôt à demi enseveli sous une couche de +neige. + +Un tintement de grelots domina le bruit de la tempête; il +annonçait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement était +amorti par la neige épaisse, à ce point qu'on eût pu douter de sa +présence, si une lanterne, placée à l'intérieur, n'eût répandu au +loin sa brillante lumière. La voiture atteignit en peu de +minutes l'endroit où Carl était étendu; le cheval se cabra +l'aspect de cette forme humaine étendue à terre; le voyageur +descendit, releva l'étranger gelé, et, après quelques vigoureux +efforts, il le déposa sain et sauf dans son chariot, et gagna +toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin +les lumières. Là, des soins actifs rappelèrent Carl à la vie, et +le premier visage qui s'offrit à ses regards fut celui de son +excellent beau-frère Wilhelm, qui n'avait pu reconnaître, dans le +voyageur mourant, isolé et déguenillé, son frère Carl, si riche +et si égoïste; celui-ci, après une explication de quelques mots, +découvrit qu'il avait voyagé, avec le gnome, pendant plus d'une +année, ce qui lui parut inconcevable; toutefois, Wilhelm lui +affirma que rien n'était plus réel, et l'assura en même temps +qu'il était disposé à le recevoir dans sa maison, et à lui +accorder, avec l'oubli complet de ses fautes passées, tout ce que +l'affection sincère est toujours prête à donner. Cette assurance +fut un baume salutaire pour les blessures physiques et morales de +Carl repentant. Wilhelm partit, le laissant reposer ses membres +endoloris dans le lit doux et commode des villageois. + +Le matin du jour suivant, la honte au visage, Carl s'achemina +vers le seuil bien connu de son ancienne demeure; mais son pied +avait à peine touché la première marche de l'escalier, que sa +soeur accourut se jeter dans ses bras et l'embrasser; il cacha sa +figure dans le sein de cette généreuse femme et pleura +abondamment. + +Le gnome, qui n'avait pas cessé de le suivre, avec l'espoir qu'il +retomberait en son pouvoir, s'arrêta soudain à ce touchant +spectacle; et, tandis qu'il les contemplait tous deux d'un air de +dépit, il devint graduellement de moins en moins visible +l'oeil, jusqu'à ce qu'il s'évanouit tout à fait. + +Le démon de l'égoïsme était parti pour jamais, et Carl rendit de +sincères actions de grâces à Dieu, pour la terrible épreuve qui +avait causé ce changement, et lui avait démontré qu'en s'occupant +charitablement des intérêts et du bien-être des autres, il +travaillait pour lui-même, et concourait le plus efficacement +son propre bonheur. Il avait donc, en réalité, découvert un +trésor mille fois plus précieux que tout l'or de la terre. + + +FIN DE L'ÉGOÏSTE + + + + +NICOLAS LE PHILOSOPHE + + + + +Après avoir servi son maître pendant sept ans, Nicolas lui dit: + +--Maître, j'ai fait mon temps, je voudrais bien retourner près de +ma mère; donnez-moi mes gages. + +--Tu m'as servi fidèlement comme intelligence et probité, +répondit le maître de Nicolas; la récompense sera en rapport avec +le service. + +Et il lui donna un lingot d'or, qui pouvait bien peser cinq ou +six livres. Nicolas tira son mouchoir de sa poche, y enveloppa +le lingot, le chargea sur son épaule et se mit en route pour la +maison paternelle. + +En cheminant et en mettant toujours une jambe devant l'autre, il +finit par croiser un cavalier qui venait à lui, joyeux et frais, +et monté sur un beau cheval. + +--Oh! dit tout haut Nicolas, la belle chose que d'avoir un +cheval! On monte dessus, on est dans sa selle comme sur un +fauteuil, on avance sans s'en apercevoir, et l'on n'use pas ses +souliers. + +Le cavalier, qui l'avait entendu, lui cria: + +--Hé! Nicolas, pourquoi vas-tu donc à pied? + +--Ah! ne m'en parlez point, répondit Nicolas; ça me fait +d'autant plus de peine, que j'ai là, sur l'épaule, un lingot d'or +qui me pèse tellement, que je ne sais à quoi tient que je ne le +jette dans le fossé. + +--Veux-tu faire un échange? demanda le cavalier. + +--Lequel? fit Nicolas. + +--Je te donne mon cheval, donne-moi ton lingot d'or. + +--De tout mon coeur, dit Nicolas; mais, je vous préviens, il est +lourd en diable. + +--Bon! ce n'est point là ce qui empêchera le marché de se faire, +dit le cavalier. + +Et il descendit de son cheval, prit le lingot d'or, aida Nicolas +à monter sur la bête et lui mit la bride en main. + +--Quand tu voudras aller doucement, dit le cavalier, tu tireras +la bride à toi en disant: «Oh!» Quand ta voudras aller vite, tu +lâcheras la bride en disant: «Hop! + +Le cavalier, devenu piéton, s'en alla avec son lingot; Nicolas, +devenu cavalier, continua son chemin avec son cheval. + +Nicolas ne se possédait pas de joie en se sentant si carrément +assis sur sa selle; il alla d'abord au pas, car il était assez +médiocre cavalier, puis au trot, puis il s'enhardit et pensa +qu'il n'y aurait pas de mal à faire un petit temps de galop. + +Il lâcha donc la bride et fit clapper sa langue en criant: + +--Hop! hop! + +Le cheval fit un bond, et Nicolas roula à dix pas de lui. + +Puis, débarrassé de son cavalier, le cheval partit à fond de +train, et Dieu sait où il se fût arrêté, si un paysan qui +conduisait une vache ne lui eût barré le chemin. + +Nicolas se releva, et, tout froissé, se mit à courir après le +cheval, que le paysan tenait par la bride; mais, tout triste de +sa déconfiture, il dit au brave homme: + +--Merci, mon ami!... C'est une sotte chose que d'aller à cheval, +surtout quand on a une rosse comme celle-ci, qui rue, et, en +ruant, vous démonte son homme de manière à lui casser le cou. +Quant à moi, je sais bien une chose, c'est que jamais je ne +remonterai dessus. Ah! continua Nicolas avec un soupir, +j'aimerais bien mieux une vache; on la suit à son aise par +derrière, et l'on a, en outre, son lait par-dessus le marché, +sans compter le beurre et le fromage. Foi de Nicolas! je +donnerais bien des choses pour avoir une vache comme la vôtre. + +--Eh bien, dit le paysan, puisqu'elle vous plaît tant, prenez-la; +je consens à l'échanger contre votre cheval. + +Nicolas fut transporté de joie: il prit la vache par son licol; +le paysan enfourcha le cheval et disparut. + +Et Nicolas se remit en route, chassant la vache devant lui, et +songeant à l'admirable marché qu'il qu'il venait de faire. + +Il arriva à une auberge, et, dans sa joie, il mangea tout ce +qu'il avait emporté de chez son maître, c'est-à-dire un excellent +morceau de pain et de fromage; puis, comme il avait deux liards +dans sa poche, il se fit servir un demi-verre de bière et +continua de conduire sa vache du côté de son village + +Vers midi, la chaleur devint étouffante, et, juste en ce moment, +Nicolas se trouvait au milieu d'une lande qui avait bien encore +deux lieues de longueur. + +La chaleur était si insupportable, que le pauvre Nicolas en +tirait la langue de trois pouces hors de la bouche. + +--Il y a un remède à cela, se dit Nicolas: je vais traire ma +vache et me régaler de lait. + +Il attacha la vache à un arbre desséché, et, comme il n'avait pas +de seau, il posa à terre son bonnet de cuir; mais, quelque peine +qu'il se donnât, il ne put faire sortir une goutte de lait de la +mamelle de la bête. + +Ce n'était pas que la vache n'eût point de lait, mais Nicolas s'y +prenait mal, si mal, que la bête rua, comme on dit, en _vache_, +et, d'un de ses pieds de derrière, lui donna un tel coup à la +tête, qu'elle le renversa, et qu'il fut quelque temps à rouler +droite et à gauche, sans parvenir à se remettre sur ses pieds. + +Par bonheur, un charcutier vint à passer avec sa charrette, où il +y avait un porc. + +--Eh! eh! demanda le charcutier, qu'y a-t-il donc, mon ami? +es-tu ivre? + +--Non pas, dit Nicolas, au contraire, je meurs de soif. + +--Cela ne serait pas une raison: nul n'est plus altéré qu'un +ivrogne; au reste, et à tout hasard, mon pauvre garçon, bois un +coup. + +Il aida Nicolas à se remettre sur ses pieds et lui présenta sa +gourde. + +Nicolas l'approcha de sa bouche et y but une large gorgée. + +Puis, ayant reprit ses sens: + +--Voulez-vous me dire, demanda-t-il au charcutier, pourquoi ma +vache ne donne pas de lait? + +Le charcutier se garda bien de lui dire que c'était parce qu'il +ne savait point la traire. + +--Ta vache est vieille, lui dit-il, et n'est plus bonne à rien. + +--Pas même à tuer? demanda Nicolas. + +--Qui diable veux-tu qui mange de la vieille vache? Autant +manger de la vache enragée! + +--Ah! dit Nicolas, si j'avais un joli petit porc comme celui-ci, +à la bonne heure! cela est bon depuis les pieds jusqu'à la tête: +avec la chair, on fait du salé; avec les entrailles, on fait des +andouillettes; avec le sang, on fait du boudin. + +--Écoute, dit le charcutier, pour t'obliger... mais c'est +purement et simplement pour t'obliger... je te donnerai mon +porc, si ta veux me donner ta vache. + +--Que Dieu te récompense, brave homme! dit Nicolas. + +Et, remettant sa vache au charcutier, il descendit le porc de la +charrette et prit le bout de la corde pour le conduire. + +Nicolas continua sa route en songeant combien tout allait selon +ses désirs. + +Il n'avait pas fait cinq cents pas, qu'un jeune garçon le +rattrapa. Celui-ci portait sous son bras une oie grasse. + +Pour passer le temps, Nicolas commença à parler de son bonheur et +des échanges favorables qu'il avait faits. + +De son côté, le jeune garçon lui raconta qu'il portait son oie +pour festin de baptême. + +--Pèse-moi cela par le cou, dit-il à Nicolas. Hein! est-ce +lourd! Il est vrai que voilà huit semaines qu'on l'engraisse +avec des châtaignes. Celui qui mordra là-dedans devra s'essuyer +la graisse des deux côtés du menton. + +--Oui, dit Nicolas en la soupesant d'une main, elle a son poids; +mais mon cochon pèse bien vingt oies comme la tienne. + +Le jeune garçon regarda de tous côtés d'un air pensif, et en +secouant la tête: + +--Écoute, dît-il à Nicolas, je ne te connais que depuis dix +minutes, mais tu m'as l'air d'un brave garçon; il faut que ta +saches une chose, c'est qu'il se pourrait qu'à l'endroit de ton +cochon, tout ne fût pas bien en ordre: dans le village que je +viens de traverser, on en a volé un au percepteur. Je crains +fort que ce ne soit justement celui que tu mènes. Ils ont requis +la maréchaussée et envoyé des gens pour poursuivre le voleur, et, +tu comprends, ce serait une mauvaise affaire pour toi si l'on te +trouvait conduisant ce cochon. Le moins qu'il pût t'arriver, ce +serait d'être conduit en prison jusqu'au moment où l'affaire +serait éclaircie. + +A ces mots, la peur saisit Nicolas. + +--Jésus Dieu! dit-il, tire-moi de ce mauvais pas, mon garçon; tu +connais ce pays que j'ai quitté depuis quinze ans, de sorte que +tu as plus de défense que moi. Donne-moi ton oie et prends mon +cochon. + +--Diable! fit le jeune garçon, je joue gros jeu; cependant, je +ne puis laisser un camarade dans l'embarras. + +Et, donnant son oie à Nicolas, il prit le cochon par la corde, et +se jeta avec lui dans un chemin de traverse. + +Nicolas continua sa route, débarrassé de ses craintes, et portant +gaiement son oie sous son bras. + +--En y réfléchissant bien, se disait-il, je viens, outre la +crainte dont je suis débarrassé, de faire un marché excellent. +D'abord, voilà une oie qui va me donner un rôti délicieux, et +qui, tout en rôtissant, me donnera une masse de graisse avec +laquelle je ferai des tartines pendant trois mois, sans compter +les plumes blanches qui me confectionneront un bon oreiller, sur +lequel, dès demain au soir, je vais dormir sans être bercé. Oh! +c'est ma mère qui sera contente, elle qui aime tant l'oie! + +Il achevait à peine ces paroles, qu'il se trouva côte à côte avec +un homme qui portait un objet enfermé dans sa cravate, qu'il +tenait pendue à la main. + +Cet objet gigottait de telle façon, et imprimait à la cravate de +tels balancements, qu'il était évident que c'était un animal +vivant, et que cet animal regrettait fort sa liberté. + +--Qu'avez-vous donc là, compagnon? demanda Nicolas. + +--Où, là? fit le voyageur. + +--Dans votre cravate. + +--Oh! ce n'est rien, répondit le voyageur en riant. + +Puis, regardant autour de lui pour voir si personne n'était +portée d'entendre ce qu'il allait dire: + +--C'est une perdrix que je viens de prendre au collet, dit-il; +seulement, je suis arrivé à temps pour la prendre vivante. Et +vous, que portez-vous là? + +--Vous le voyez bien, c'est une oie, et une belle, j'espère. + +Et, tout fier de son oie, Nicolas la montra au braconnier. + +Celui-ci regarda l'oie d'un air de dédain, la prit et la flaira. + +--Hum! dit-il, quand comptez-vous la manger? + +--Demain au soir, avec ma mère. + +--Bien du plaisir! dit en riant le braconnier. + +--Je m'en promets, en effet, du plaisir; mais pourquoi riez-vous? + +--Je ris, parce que votre oie est bonne à manger aujourd'hui, et +encore, encore, en supposant que vous aimiez les oies faisandées. + +--Diable! vous croyez? fit Nicolas. + +--Mon cher ami, sachez cela pour votre gouverne: quand on achète +une oie, on l'achète vivante; de cette façon-là, on la tue quand +on veut, et on la mange quand il convient: croyez-moi, si vous +voulez tirer de votre oie un parti quelconque, faites-la rôtir +la première auberge que vous rencontrerez sur votre chemin, et +mangez-la jusqu'au dernier morceau. + +--Non, dit Nicolas; mais faisons mieux: prenez mon oie, qui est +morte, et donnez-moi votre perdrix, qui est vivante: je la tuerai +demain au matin, et elle sera bonne à manger demain au soir. + +--Un autre te demanderait du retour; mais, moi, je suis bon +compagnon; quoique ma perdrix soit vivante et que ton oie soit +morte, je te donne ma perdrix troc pour troc. + +Nicolas prit la perdrix, la mit dans son mouchoir, qu'il noua par +les quatre coins, et, pressé d'arriver le plus tôt possible, il +laissa son compagnon entrer dans une auberge pour y manger son +oie, et continua sa route à travers le village. + +Au bout du village, il trouva un rémouleur. + +Le rémouleur chantait, tout en repassant des couteaux et des +ciseaux, le premier couplet d'une chanson que connaissait +Nicolas. + +Nicolas s'arrêta et se mit à chanter le second couplet. + +Le rémouleur chanta le troisième. + +--Bon! lui dit Nicolas, du moment que vous êtes gai, c'est que +vous étés content. + +--Ma foi, oui! répondit le rémouleur; le métier va bien, et, +chaque fois que je mets la main à la pierre, il en tombe une +pièce d'argent. Mais que portez-vous donc là qui frétille ainsi +dans votre cravate? + +--C'est une perdrix vivante. + +--Ah!... Où l'avez-vous prise? + +--Je ne l'ai pas prise, je l'ai eue en échange d'une oie. + +--Et l'oie? + +--Je l'avais eue en échange d'un cochon. + +--Et le cochon? + +--Je l'avais en en échange d'une vache. + +--Et la vache? + +--Je l'avais eue en échange d'un cheval. + +--Et le cheval? + +--Je l'avais eu en échange d'un lingot d'or. + +--Et ce lingot d'or? + +--C'était le prix de mes sept années de service. + +--Peste! vous avez toujours su vous tirer d'affaire! + +--Oui, jusqu'aujourd'hui, cela a assez bien marché; seulement, +une fois rentré chez ma mère, il me faudrait un état dans le +genre du vôtre. + +--Ah! en effet, c'est un crâne état. + +--Est-il bien difficile? + +--Vous voyez: il n'y a qu'à faire tourner la meule et en +approcher les couteaux ou les ciseaux qu'on veut affûter. + +--Oui; mais il faut une pierre. + +--Tenez, dit le rémouleur en poussant une vieille meule du pied, +en voilà une qui a rapporté plus d'argent qu'elle ne pèse, et +cependant elle pèse lourd! + +--Et ça coûte cher, n'est-ce pas, une pierre comme celle-là? + +--Dame! assez cher, fit le rémouleur; mais, moi, je suis bon +garçon: donnez-moi votre perdrix, je vous donnerai ma meule. Ça +vous va-t-il? + +--Parbleu! est-ce que cela se demande? dit Nicolas; puisque +j'aurai de l'argent chaque fois que je mettrai la main à la +pierre, de quoi m'inquiéterais-je maintenant? + +Et il donna sa perdrix au rémouleur, et prit la vieille meule que +l'autre avait mise au rebut. + +Puis, la pierre sous le bras, il partit, le coeur plein de joie +et les yeux brillants de satisfaction. + +--Il faut que je sois né coiffé! se dit Nicolas; je n'ai qu' +souhaiter pour que mon souhait soit exaucé! + +Cependant, après avoir fait une lieue ou deux, comme il était en +marche depuis le point du jour, il commença, alourdi par le poids +de la meule, à se sentir très fatigué; la faim aussi le +tourmentait, ayant mangé le matin ses provisions de toute la +journée, tant sa joie était grande, on se le rappelle, d'avoir +troqué sa vache pour un cheval! A la fin, la fatigue prit +tellement le dessus, que, de dix pas en dix pas, il était forc +de s'arrêter; la meule aussi lui pesait de plus en plus, car elle +semblait s'alourdir au fur et à mesure que ses forces +diminuaient. + +Il arriva, eu marchant comme une tortue, au bord d'une fontaine +où bouillonnait une eau aussi limpide que le ciel qu'elle +reflétait; c'était une source dont on ne voyait pas le fond. + +--Allons, s'écria Nicolas, il est dit que j'aurai de la chance +jusqu'au bout; au moment où j'allais mourir de soif, voilà une +fontaine! + +Et, posant sa meule an bord de la source, Nicolas se mit à plat +ventre, et but à sa soif pendant cinq minutes. + +Mais, en se relevant, le genou lui glissa; il voulut se retenir +la meule, et, en se retenant, il poussa la pierre, qui tomba +l'eau et disparut dans les profondeurs de la source. + +--En vérité! dit Nicolas demeurant un instant à genoux pour +prononcer son action de grâce, le bon Dieu est réellement bien +bon de m'avoir débarrassé de cette lourde et maussade pierre, +sans que j'aie le plus petit reproche à me faire. + +Et, allégé de tout fardeau, les mains et les poches vides, mais +le coeur joyeux, il reprit, tout courant, le chemin de la maison +de sa mère. + + +FIN + + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE *** + +This file should be named 5104-8.txt or 5104-8.zip + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +https://gutenberg.org or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. 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