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-The Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le pain dur
- Drame en trois actes
-
-Author: Paul Claudel
-
-Release Date: January 23, 2016 [EBook #51013]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive.
-
-
-
-
-PAUL CLAUDEL
-
-
-LE PAIN DUR
-
-DRAME EN TROIS ACTES
-
-
-nrf
-
-PARIS
-
-ÉDITIONS DE LA
-
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-
-35 & 37 RUE MADAME 1918
-
-
-
-NOTE
-
-_Dans ce drame, qui a, comme partie de son sujet la Rupture des
-barrières et la Rencontre des races, des Juifs ne pouvaient pas ne
-pas figurer. C'est à eux peut-être que ce congé de leur antique
-assujettissement rituel et juridique, leur relèvement de leur poste
-de témoins, posait la question la plus grave. Si Ali et sa fille
-paraissent au lecteur antipathiques,--pas plus que mes autres
-personnages,--je ne veux pas qu'on voie là de ma part l'indice d'aucun
-jugement général et sommaire. Ce sont là des figures commandées par le
-drame, rien de plus, et dont je n'ai été que le premier spectateur. Le
-fait Juif est trop grand et trop magnifique, le peuple Juif est trop
-important au regard de Dieu, pour qu'il soit possible d'en traiter de
-cette manière épisodique._
-
-_J'ajoute que c'est parmi les Juifs que j'ai rencontré quelques uns
-de mes meilleurs amis. Je ne voudrais faire de peine à aucun d'eux, à
-aucun de ces vrais Israélites dont les fils et les frères ont versé
-leur sang pour la France, et leur demande de ne pas juger de mes
-intentions hâtivement._
-
-_P. C._
-
-
-Et dixi: Non pascam vos: quod moritur, moriatur; et quod succiditur,
-succidatur: et reliqui devorent unusquisque carnem proximi sui.
-
-_Zach. proph._ XI, 9.
-
-Insipientes, incompositos, sine affectione, absque fœdere, sine
-misericordiâ.
-
-_Rom._ I, 31.
-
-
-
-PERSONNAGES
-
-
-TURELURE
-
-SICHEL
-
-LUMÎR
-
-LOUIS
-
-ALI HABENICHTS
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I
-
-_L'Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de Coûfontaine, telle
-qu'elle est décrite à l'acte I de «L'OTAGE». Tous les livres on été
-enlevés des rayons et on en voit des piles ça et là sur le plancher.
-Désordre et poussière; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés
-par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu, on le voit
-appuyé contre le mur. A sa place et au-dessus, le portrait du Roi
-Louis-Philippe, en uniforme de la Garde Nationale, grosses épaulettes
-et pantalon de Casimir blanc.--Au dehors, Novembre._
-
-_Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR[1] assises. LUMÎR en habit
-d'homme, grande redingote à brandebourgs. On entend TURELURE qui pérore
-dans la pièce voisine._
-
-_VOIX DE_ TURELURE--... la Monarchie constitutionnelle; traditionnelle
-par son principe, moderne par ses institutions!
-
-_(Applaudissements)._
-
-SICHEL--C'est moi qui ai trouvé cette phrase, ça a toujours du succès!
-Il place ça partout.
-
-_VOIX DE_ TURELURE--Te te te te te ... le développement des ressources
-nationales qui marche de pair avec le progrès des lumières et
-d'une sage liberté! Et ceci me ramène, Messieurs à l'événement qui
-fait l'objet de notre réunion. Aujourd'hui la voie ferrée touche
-Coûfontaine! Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges
-elle atteint le Rhin, elle rejoint l'Orient! Notre main au-delà des
-frontières va saisir celle que nous tend l'Allemagne fraternelle. Ah,
-pardonnez son émotion à un vieux militaire! Ce que notre jeunesse a
-rêvé, ce que n'ont pu faire nos armes et le génie d'un grand homme,
-la science le réalise! D'un pays à l'autre se fait en paix l'échange
-des produits, des idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos
-campagnes mêmes, quel avenir! Notre agriculture trouve des débouchés
-faciles, tout entre en exploitation, les villes encombrées se
-dépeuplent au profit des champs et leur envoient de joyeux bataillons
-de travailleurs! Plus de chômage, plus de bras inoccupés! L'industrie
-allume de toutes parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées
-des sucreries! Et moi aussi, Messieurs, moi-même, oui, je veux donner
-l'exemple. Cette terre, cette maison, ce bien héréditaire de notre
-antique famille, je veux les consacrer au développement de nos forces
-économiques. Ce monastère va devenir une papeterie. Là où jadis de
-bien intentionnés ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre vous se
-souviennent sans doute avec attendrissement, élevaient en l'honneur
-de la Divinité une voix respectable, mais inutile, va retentir le
-bruit joyeux des machines et des trémies. Le travail n'est-il pas la
-meilleure des prières, celle qui est la plus agréable au Créateur? Oui.
-Mais à qui devons-nous ces bienfaits? à qui, Messieurs? ne l'oublions
-pas: au Souverain réparateur, qui, sauvant la France de vaines
-agitations de la démagogie est venu définitivement implanter sur notre
-sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle par son principe,
-moderne par ses institutions!
-
-_(Silence. Puis faibles applaudissements)._
-
-SICHEL.--Il oublie qu'il l'a déjà dit.
-
-_VOIX DE_ TURELURE.--Messieurs, je lève mon verre en l'honneur de Sa
-Majesté Louis Philippe Premier, Roi des Français! Vive le Roi et son
-auguste famille!
-
-_(Applaudissements, brouhaha)._
-
-SICHEL--Vous me direz que cela ne vous rend pas vos dix mille francs.
-
-LUMÎR--Patience, je les aurai.
-
-SICHEL--Vous croyez que dix mille francs, ça ressort comme ça tout seul?
-
-LUMÎR--Monsieur le Comte est riche.
-
-SICHEL--Pas tant que vous le pensez. Son désordre égale son avarice,
-
-Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est un grand seigneur!
-
-Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a de l'argent comme ça à
-donner? Votre simplicité m'étonne.
-
-Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le déranger. Tout est
-retenu d'avance.
-
-Et ce n'est pas au moment qu'il va construire cette papeterie qu'il
-peut se passer de monnaie.
-
-LUMÎR--Je sais qu'il a touché de l'argent de votre père.
-
-SICHEL--Oui, vous savez cela? C'est vrai, il a touché vingt mille
-francs.
-
-LUMÎR--Pour la propriété de l'Arbre-Dormant.
-
-SICHEL--L'antique manoir des Coûfontaine!
-
-Un joli marché que fait mon père! Quelques pans de murs en ruine et des
-champs de sable! plus, un moulin.
-
-LUMÎR--Mais c'est là que l'embranchement de Rheims va s'accrocher.
-
-SICHEL--Vous êtes bien renseignée.
-
-LUMÎR--J'aurai donc ces vingt mille francs.
-
-SICHEL--C'est vingt mille francs maintenant qu'il vous faut?
-
-LUMÎR--Dix mille francs que j'ai prêtés,
-
-Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour l'échéance.
-
-SICHEL--Cela peut le tirer d'affaire?
-
-LUMÎR--Et lui permettre d'attendre la moisson qui sera belle,--il a
-plu,--
-
-Et ses rentrées pour fournitures au Corps d'occupation.
-
-SICHEL--C'est sérieux? Louis a fait quelque chose là-bas?
-
-LUMÎR--Trois cents hectares aux portes d'Alger conquis sur les marais
-de la Mitidja!
-
-Qui commenceront à rendre.
-
-Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux Juifs pour dix mille
-francs.
-
-SICHEL--Vous dites: notre père?
-
-LUMÎR--Louis m'épouse, vous le savez.
-
-SICHEL--Je le sais, il me l'a écrit.
-
-LUMÎR--Il vous écrit?
-
-SICHEL--Pauvre garçon! J'ai de la sympathie pour lui, il le sait.
-
-Je lui rends les services que je puis.
-
-LUMÎR--Vous lui devez bien cela.
-
-SICHEL--Comment est-ce que je lui dois bien cela?
-
-LUMÎR--Toute sa fortune a passé aux mains de votre père.
-
-SICHEL--Est-ce de ma faute ou celle de mon père,
-
-Si M. le Capitaine Louis-Napoléon Turelure-Coûfontaine
-
-S'est mis en tête de conquérir les marais de la Mitidja (trois cents
-hectares aux portes d'Alger)?
-
-Je dis qu'il doit de la reconnaissance au vieux Habenichts.
-
-Et d'ailleurs, l'argent n'est pas sorti de la famille.
-
-LUMÎR--Je le sais.
-
-SICHEL--_Votre père_, comme vous dites, n'est nullement étranger aux
-petites opérations du mien.
-
-LUMÎR--C'est pourquoi je dois avoir mes dix mille francs.
-
-SICHEL--Vous comptez pour cela sur mon aide?
-
-LUMÎR--Madame, je me permets de la solliciter.
-
-SICHEL--Je ne suis pas Madame.
-
-LUMÎR--Sichel...
-
-SICHEL--Je ne suis pas Sichel! C'est le vieux qui m'appelle ainsi. Il
-ne se souvient d'aucun nom,
-
-Moitié insolence, moitié imbécillité, et nous rebaptise tous,
-
-Si je peux dire.
-
-C'est ainsi que de mon père il a fait Ali Habenichts,--ça lui donne la
-juste pointe d'Orient et de Galicie, dit-il,--
-
-Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est en allemand
-
-Faucille dans le ciel clair du mois nouveau.
-
-Bon. Cela va bien comme ça.
-
-LUMÎR--Je sais que vous pouvez tout ici.
-
-SICHEL--Je suis la maîtresse, n'est-ce pas?
-
-LUMÎR--Si je ne le croyais pas, pourquoi serais-je ici?
-
-SICHEL--Vertueusement accompagnée de notre vieille tante de Grodno,
-l'ineffable Madame Kokloschkine.
-
-Vous êtes gentille dans ces habits d'homme.
-
-LUMÎR--C'est plus commode pour le voyage.
-
-SICHEL--C'est bien de me traiter ainsi en amie.
-
-Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne ferez qu'un mariage
-raisonnable.
-
-Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent.
-
-LUMÎR--Cet argent n'est pas à moi.
-
-SICHEL--Je vois. C'est une pauvre petite caisse révolutionnaire.
-
-C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et racheter au musée de
-Dresde le sabre de Sobieski.
-
-LUMÎR--Non point cette Pologne, Mademoiselle Habenichts, une autre.
-
-SICHEL--Quelle?
-
-LUMÎR, _baissant les yeux_.--Une nouvelle Pologne.
-
-SICHEL--Où cela?
-
-LUMÎR--Au delà d'ici. De ceux-là faite qui sont morts pour elle.
-
-SICHEL--Sans espérance.
-
-LUMÎR--Morts sans aucune espérance.
-
-_(Silence)._
-
-SICHEL--Pour vous, vous vivrez en contentement dans cette belle
-propriété, au soleil d'Algérie.
-
-LUMÎR--Tout d'abord, je dois reporter cet argent là-bas.
-
-SICHEL--Et il est tellement sûr que vous reviendrez?
-
-LUMÎR, _la regardant_.--Peut-être.
-
-_(Silence)._
-
-SICHEL, _pensive, les yeux baissés_.--Vous avez encore une patrie sur
-terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On
-ne vous a pas extirpés.
-
-Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de terre aussi large
-qu'une pièce d'or,
-
-Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire: c'est à nous, c'est
-nous, c'est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.
-
-Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem (bon Dieu! qui est-ce
-qui s'occupe de Jérusalem!)
-
-Et à cause de cela, il n'y a pas un homme vivant, si je sors de ceux de
-ma race,
-
-Qui me tende la main et me dise de son gré: «Viens. Sois à moi. Tu es
-ma femme.»
-
-Nous sommes refusés par toute l'humanité, et c'est de ce refus que nous
-sommes faits.
-
-Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci...
-
-_(Elle désigne le crucifix sans le regarder)._
-
-Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire qu'on ait commise.
-
-Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait souffrir qu'il se dise
-Dieu? C'est un blasphème, dit mon père.
-
-Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas de Dieu.
-
-LUMÎR--Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang!
-
-C'est une grande chose que le sang. Vous, devriez causer là-dessus avec
-ma tante, elle en sait long.
-
-A ce moment, c'a été pour vous comme une nouvelle naissance, dit-elle,
-une conception par dessus l'autre, un deuxième péché originel,
-l'inverse de la bénédiction d'Abraham.
-
-SICHEL--C'est de la mysticité à la manière de Grodno! Que parlez-vous
-de sang?
-
-Nous étions là avant vous et nous sommes les premiers-nés.
-
-Qui êtes-vous à côté de nous? Quand vous pouvez remonter à dix
-générations, issus de sangs plus entrecroisés que les chiens,
-
-Vous vous dites gentilshommes! Mais nous seuls sommes purs, en droite
-ligne depuis la création du monde!
-
-C'est à nous que vous devez tout et vous nous excluez.
-
-LUMÎR--Je ne demande pas à sortir de ma race.
-
-SICHEL--Et moi, je demande à sortir de la mienne, à m'arracher de ce
-ghetto où l'on nous tient étouffés!
-
-Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré dans le Messie.
-
-C'est leur rôle depuis la création du monde et ils n'ont pas changé,
-à part, debout sous l'arbre à sept branches, dans une foi et dans une
-espérance enragées!
-
-Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère qu'en moi-même, et je
-sais qu'il n'y a qu'une vie,
-
-Je suis une femme, et je veux avoir ma place avec le reste de
-l'humanité, et pour cela je suis prête à tout faire et à tout donner,
-et à tout trahir! Il n'est que temps!
-
-Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse? Réjouissez-vous qu'il y
-ait une frontière de moins. Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de
-judaïsme, il n'y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu
-et le même droit pour tous! Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à
-attendre, on nous a tous trompés et notre espérance a été vaine.
-
-C'est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n'en
-serai pas exclue.
-
-LUMÎR--Personne ne vous dispute votre Pair de France.
-
-SICHEL--Pourquoi donc êtes-vous ici?
-
-LUMÎR--Il ne dépend que de vous que je parte.
-
-SICHEL--Non. Monsieur le Comte est à cet âge où l'on veut être aimé
-pour soi-même.
-
-Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les femmes, ah! c'est un
-vrai Français!
-
-Excepté de l'argent.
-
-Fi! ne lui parlez point d'argent, c'est bas!
-
-LUMÎR--Sichel, si j'obtiens cet argent qui m'est dû,
-
-Je ne retourne pas à Alger.
-
---Vous voyez, je vous ai comprise.
-
-SICHEL--Je ne sais ce que vous dites.
-
-LUMÎR--C'est vous qui me poussez!
-
-Je dis que j'obtiendrai cet argent
-
-Par tous moyens. Je l'aurai.
-
-Et qu'il est dangereux pour vous que je reste.
-
-SICHEL--Que pensez-vous faire?
-
-LUMÎR--Croyez-vous que je ne connaisse pas le cœur d'un père comme
-Monsieur le Comte?
-
-Je suis la fiancée de son fils.
-
-SICHEL--Et certes, je vois que vous l'aimez!
-
-LUMÎR--L'honneur et le devoir avant tout.
-
-SICHEL--C'est l'honneur et le devoir qui vous poussent à capter un
-vieillard imbécile?
-
-LUMÎR--Oui.
-
-SICHEL--Et à trahir celui qui vous aime?
-
-LUMÎR--Montrez-moi les lettres que le capitaine vous a écrites.
-
-SICHEL--Je pense qu'il vous aime sincèrement.
-
-LUMÎR--Je l'aime aussi.
-
-SICHEL--Pas autant que ces dix mille francs à récupérer.
-
-LUMÎR--Je les lui ai donnés.
-
-SICHEL--Prêtés.
-
-LUMÎR--Je lui ai donné ma vie.
-
-SICHEL--Prêtée à de gros intérêts.
-
-LUMÎR--Nous avons fait assez. Je n'ai pas le droit d'être plus
-généreuse envers ce Français.
-
-C'est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant, tout sanglant de
-la brèche de Constantine.
-
-Et c'est moi ensuite qui l'ai soigné.
-
-C'est mon frère et moi qui l'aidions pendant qu'il commençait ses
-défrichements, et je tenais sa maison.
-
-Maintenant mon frère est mort et d'autres devoirs m'appellent.
-
-SICHEL--Je ne vous trouve point si belle.
-
-LUMÎR--Assez pour me faire épouser.
-
-SICHEL--Quels yeux! Quand vous les tenez baissés, tout est si fermé
-qu'on dirait que vous n'êtes plus là.
-
-Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles comme ceux d'un
-enfant, si sérieux que Monsieur le Comte lui-même en est décontenancé.
-
-Mais quand ils noircissent et se chargent de furie et qu'on voit l'âme
-là-dedans qui brûle...
-
-Ce sont de ces yeux-là sans doute qu'il est épris
-
-LUMÎR--Vous vous trompez. Ce ne sont pas mes yeux qu'il aime.
-
-_(Silence)._
-
-SICHEL--Lumîr, le Comte est vieux et je trouve qu'il a assez vécu.
-
-LUMÎR--Plût au ciel que son sort et cet injuste argent fussent entre
-mes mains!
-
-SICHEL--Ou entre les miennes, ainsi soit-il! Mais je pense que ce n'est
-pas aux morts d'enterrer éternellement ceux qui vivent.
-
-LUMÎR--Il est là et nous n'y pouvons rien.
-
-SICHEL--Plus que vous ne pensez.
-
-LUMÎR--Me conseillez-vous un crime?
-
-SICHEL--Je n'appelle pas cela un crime. Quand un homme nous refuse ce
-qu'il nous doit,
-
-Il dénonce tous nos traités avec lui, nous sommes en état de guerre.
-
-Chacun n'a plus qu'à se servir des armes qu'il peut, à ses risques et
-périls.
-
-Et le Comte une belle nuit recevrait une balle dans la tête, qui
-s'en étonnerait? Il est terrible avec les braconniers et tous ses
-domestiques le haïssent.
-
-LUMÎR, _avec un doux sourire_.--Exécutez-le donc vous-même.
-
-SICHEL--Tout le monde le peut, pas moi.
-
-Et d'ailleurs je suis une femme.
-
-LUMÎR--Je ne peux pas non plus.
-
-SICHEL--C'est vrai.
-
-Il y a d'autres moyens. Je le connais, voici deux ans que je n'ai pas
-autre chose à faire que de le regarder.
-
-Il est vieux. Il a peur, peur de la mort.
-
-Il fait le brave encore, mais le médecin dit que le ressort qui anime
-cette grande carcasse est limé.
-
-Avez-vous vu comme la peau de son crâne est mince? On voit déjà dessous
-la tête de mort:
-
-La même couleur jaunâtre, il y en a tout un tas près de la maison du
-jardinier.
-
-Une violence, une émotion, et claque la berloque!
-
-Il sait cela et il a peur. Il y a toujours moyen de faire avec un homme
-qui a peur.
-
-Presque tous les hommes ont peur de quelque chose.
-
-C'est pour cela qu'il n'ose me chasser.
-
-LUMÎR--Touchante union!
-
-SICHEL--Croyez-vous que ce soit par amour pour moi qu'il m'ait prise?
-Non, vous ne devineriez jamais! C'est pour m'empêcher de faire de la
-musique!
-
-Il est incapable de résister à un certain esprit de farce et de
-taquinerie.
-
-J'étais une artiste, connue dans le monde entier, vous savez mon nom.
-Croyez-vous que depuis deux ans il m'empêche de toucher à un piano?
-
-Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en esclavage comme les
-anciens Israélites.
-
-Et je pensais d'abord qu'il m'épouserait, mais j'ai dû bientôt renoncer
-à cet espoir enchanteur.
-
-Je vous dis qu'il ne consentira à mourir que s'il a le sentiment ainsi
-de jouer un tour à quelqu'un.
-
-Et je ne puis tirer un sou de lui: pas plus pour moi, que pour vous.
-
-LUMÎR--Qu'il meure, et le fils vous reste.
-
-SICHEL--Et à vous la sainte Pologne!
-
-LUMÎR--J'ai commis un crime et je dois le réparer.
-
-Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent trois fois sacré.
-
-Il faut que je le retrouve.
-
-Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée.
-
-SICHEL--Nous nous sommes clairement comprises, je crois?
-
-Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts aussi, toutes deux
-contre le mort.
-
-_(Entre Turelure)._
-
-[1] Prononcez _Loum-yir_
-
-
-SCÈNE II
-
-TURELURE--Eh bien! qui est-ce qui parle de mort?
-
-SICHEL--Nous discutons les principes du whist et le coup d'hier soir:
-les faibles et les fortes du mort.
-
-TURELURE--Ouais! pauvre homme! me voici bien encadré entre ces deux
-fines joueuses.
-
-Vous m'avez bien battu hier et ramené tout roulant, il ne m'est resté
-que les honneurs.
-
-SICHEL--Monsieur le Comte n'est pas près d'en manquer.
-
-TURELURE--Charmant! charmant! «Toujours l'honneur!» c'est ma devise.
-
-«Toujours l'amour!» comme disait le roi de Westphalie en levant son
-verre.
-
-De quoi les Allemands ont fait «Tschorlemorl», qui est un mélange bien
-frais de vin blanc et d'eau de Selz.
-
-SICHEL--Je vous laisse. Je crois que la Comtesse Lumîr a besoin de vous
-parler.
-
-TURELURE--Chère Comtesse! Que c'est aimable à vous d'être venue me
-rendre visite en cette pauvre maison! Une triste hospitalité!
-
-Les murs sont solides et j'ai eu la bêtise de faire réparer la toiture,
-il y a deux ans, mais tout est à l'abandon.
-
-Regardez ces piles de livres dont je ne peux parvenir à me débarrasser.
-Rien que pour les porter à Rheims on me prendra plus qu'ils ne valent.
-Je vas en faire du feu.
-
-Bon! tout cela va changer avec les machines et le chemin de fer. Cet
-étang, ce barrage que les moines ont fait là-haut pour leur poisson me
-donnera la force motrice.
-
-Ah! tout cela me coûte gros d'argent, vous pouvez le dire.
-
-J'ai dû vendre notre bien de famille, c'est dur.
-
-Votre père a fait une bonne affaire, Sichel! Il profite de mon
-dénuement.
-
-SICHEL--C'est conclu?
-
-TURELURE--Pas encore tout-à-fait. Il veut voir certains plans, prendre
-certaines sûretés. Ah, c'est un homme prudent!
-
-Vous le connaissez, Comtesse? Il a eu l'occasion d'obliger notre pauvre
-capitaine.
-
-LUMÎR--Il lui en est reconnaissant.
-
-TURELURE--Je le sais.
-
-Sichel,--Lumîr!--vous me permettez de vous appeler ainsi? ne vais-je
-pas être votre père? On l'aimera un peu, ce vieux papa?
-
-Que je suis heureux de vous voir causer ainsi comme des amies!
-
-Lumîr, cette petite femme sera une sœur pour vous.
-
-Et pour moi elle a été un ange! non, je dis vrai! un ange par le sens
-qu'elle a des affaires, et plus de force dans le petit doigt que le
-chien d'une carabine!
-
-C'est comme pour la musique, quelle artiste, si vous l'entendiez! dire
-que je ne puis plus obtenir d'elle qu'elle ouvre son piano!
-
-C'est l'art qui a été le premier lien entre nous.
-
-Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné sous ses phalanges
-de fer et cet ouragan de notes, on entend distinctement chacune d'elles!
-
-Ce petit doigt surtout, à l'extrémité de chaque main, ce petit doigt
-d'acier qui trouve tout-à-coup la touche et tous les points du clavier
-et la frappe avec une implacable ubiquité!
-
-J'étais enthousiasmé! Je me suis dit il faut que je fasse de ce petit
-doigt mon ministre et le Gouverneur général du vieux Turelure!
-
-Et voilà! C'est elle qui tire de cette vieille âme tout ce qui lui
-reste de musique.
-
-_(Il lui baise la main)._
-
-SICHEL--Cher Comte!
-
-Cher Toussaint!--Adieu, Lumîr! Courage!
-
-Et vous, Toussaint, je vous en prie, faites ce que vous pouvez! J'aime
-tant ce pauvre Louis.
-
-_(Elle sort)._
-
-
-SCÈNE III
-
-TURELURE, _lui envoyant un baiser._--Adieu, chère amie!--Adieu,
-charogne, puisses-tu crever!
-
-Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous écouter.
-
-LUMÎR--Je crains de tomber mal en ce jour de fête et parmi tant
-d'occupations.
-
-TURELURE--Je suis toujours occupé. Et d'ailleurs, l'inauguration est
-finie.
-
-Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux ramène vers Paris mes
-invités digérants. Ah, c'est une grande époque!
-
-Quelle levée de pioches sur toute la France! Quel fourmillement de
-brouettes!
-
-Quatre autres voies comme celle-ci partant de la capitale vers tous les
-coins du pays
-
-Permettent en quelques heures à tous les citoyens de s'unir sur le même
-forum.
-
-LUMÎR--La ligne du Midi atteint Lyon déjà et permettra à votre fils
-d'être ici en quelques heures.
-
-TURELURE--Quoi! C'est-i qu'il vient?
-
-LUMÎR--Je ne sais, je n'ai de lui aucune nouvelle.
-
-TURELURE--Je lui avais recommandé de rester là-bas! Je vous avais prié
-de lui écrire. Nous n'avons pas besoin de lui!
-
-LUMÎR--J'ai écrit.
-
-TURELURE--Je n'ai rien à lui dire! Je ne veux pas le voir.
-
-LUMÎR--J'en tire bon augure pour le succès de ma requête.
-
-TURELURE, _sec._--Toujours ces dix mille francs?
-
-LUMÎR--Vingt mille, s'il vous plaît.
-
-TURELURE--Vingt mille, mon petit monsieur? Comme vous êtes gentille
-dans votre grande redingote!
-
-LUMÎR--Il a une grosse échéance. S'il ne peut l'honorer, on saisit tout.
-
-TURELURE--Est-il si mal en point? Ces usuriers sont de vrais arabes.
-
-LUMÎR--On dit que vous êtes d'accord avec eux. C'est ainsi que vous lui
-avez repris les biens de sa mère.
-
-TURELURE--C'est faux, je veux dire c'est vrai. Mais, où est le mal?
-
-Coûfontaine n'est pas à lui, ni à moi.
-
-C'est le bien de la famille. Où est le mal que j'aie voulu l'abriter
-des fantaisies d'un prodigue?
-
-LUMÎR--Ne le poussez pas au désespoir.
-
-TURELURE--Il lui reste l'armée. Il y retrouvera son grade.
-
-Je suis un père, que diable! Je l'aime. Dites-lui bien que je l'aime.
-Dites-lui que je m'intéresse à son avancement.
-
-LUMÎR--C'est de l'argent qu'il veut.
-
-TURELURE _avec dégoût_.--L'argent, ah!
-
-LUMÎR--Il est prêt à vous donner huit pour cent.
-
-TURELURE--Non! C'est un mauvais service à lui rendre que de
-l'encourager dans cette entreprise absurde. Il n'y a rien à faire en
-Algérie. Pas d'argent!
-
-LUMÎR, baissant les yeux.--Je voudrais le mien aussi.
-
-TURELURE--Ce n'est pas moi qui l'ai pris.
-
-LUMÎR, _levant les yeux sur lui_.--Faites cela pour moi, Monsieur le
-Comte!
-
-TURELURE--Bon. J'aime mieux ce ton-là.
-
-LUMÎR--Je ne vous croyais pas si méchant.
-
-TURELURE--Cent fois non! Je suis un bien bon homme. Doux, doux,
-flasque. Mou comme de la purée de citrouille.
-
-LUMÎR--Vous pouvez plaisanter, c'est plus vrai que vous ne vous en
-doutez.
-
-TURELURE--Quoi? Je ne vous fais pas peur? On m'a toujours dit que
-j'avais l'air d'un loup.
-
-LUMÎR, _avec douceur_.--Je vous trouve l'air d'un mouton. Un vrai
-Champenois. Et le bas de la figure est si drôle!
-
-Vos deux lèvres sont comme des marionnettes qui se poursuivent et qui
-disent tout ce que vous pensez quand vous n'y pensez pas.
-
-TURELURE, _vexé_.--Merci. Vous oubliez à qui vous parlez.
-
-LUMÎR--Monsieur le Comte, je sais ce que je vous dois.
-
-TURELURE--Et donc que je ne vous dois rien.
-
-LUMÎR--Je ne vous demande pas de me devoir quelque chose.
-
-TURELURE--Mademoiselle ma fille, mon petit bonhomme, il vaut mieux que
-je vous ôte aussitôt quelques idées de la tête.
-
-Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.
-
-LUMÎR--Vous m'avez fait espérer autre chose.
-
-TURELURE--La politique de Sa Majesté a changé.
-
-LUMÎR--Quoi! C'est une question de politique?
-
-TURELURE.--L'autre jour, nous n'étions pas au mieux avec votre
-souverain légitime,
-
-C'est le Czar que je veux dire.
-
-Une bonne petite conspiration à Varsovie... Eh, mon Dieu, il n'aurait
-pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe.
-
-LUMÎR--Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain
-légitime
-
-En lui donnant quelques indications bienveillantes.
-
-TURELURE--Comme vous dites. Eh bien! notre politique a changé. La
-Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers.
-
-LUMÎR--Comme les héros des Trois Glorieuses!
-
-TURELURE--Honneur à ces défenseurs de la Constitution!
-
-LUMÎR--Vous respectez les lois?
-
-TURELURE--Chacun son rôle. Le mien est de les faire.
-
-LUMÎR--C'est bien. Il ne me reste donc plus qu'à partir.
-
-TURELURE--Où cela?
-
-LUMÎR--Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour
-moi.
-
-TURELURE--Vous laissez ainsi votre fiancé?
-
-LUMÎR--Il n'est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d'abord à
-d'autres.
-
-TURELURE--C'est vous qui allez délivrer la Pologne, n'est-ce pas?
-
-LUMÎR--Oui.
-
-TURELURE--Le Czar n'a plus qu'à retenir une petite villa sur les bords
-du lac de Genève, quelque pension «_mit frühstück_». Voilà Mademoiselle
-qui se met en marche comme une armée.
-
-LUMÎR--Le jour est venu.
-
-TURELURE--C'est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses
-grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de
-lapin.
-
-_(Elle le regarde)._
-
-Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n'expriment rien et
-qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit? On ne
-sait jamais ce que vous pensez.
-
-LUMÎR--Rendez-moi cet argent.
-
-TURELURE--Non!
-
-LUMÎR--Croyez-vous que je n'aie pas assez d'ennemis sans vous?
-
-TURELURE--Je ne suis pas votre ennemi.
-
-LUMÎR--Non, je ne crois pas.
-
-Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup de gens dans votre vie qui
-vous aient dit: Turelure, j'ai confiance en vous?
-
-TURELURE--Ah, petite rusée! Comme tu sais trouver la place faible d'un
-vieux bonhomme!
-
-LUMÎR--Dois-je vraiment partir?
-
-TURELURE--Non!
-
-LUMÎR--Comte, vous êtes riche et je n'ai rien, et le peu que j'avais
-n'était pas même à moi.
-
-TURELURE--Ce Louis est un grand coquin!
-
-LUMÎR--L'argent des femmes--ce sont des femmes qui l'ont
-ramassé,--l'avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles,
-le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des
-martyrs! Pas un sou qui ne soit poissé de sang.
-
-TURELURE--Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja.
-
-LUMÎR--Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse!
-
-TURELURE--Je ne vous ai pas volée!
-
-LUMÎR--... Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa
-tartine dans son petit sac!
-
-TURELURE--Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois! J'ai aidé le
-capitaine tant que j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent.
-
-LUMÎR--Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous
-tiens quitte du reste.
-
-TURELURE--Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l'épouser.
-
-LUMÎR, _baissant les yeux_.--Naturellement, je ne puis l'épouser sans
-argent.
-
-TURELURE--Vous ne l'aimez donc pas?
-
-LUMÎR--Ma vie est trop courte pour que je m'attache tellement à aucun
-homme.
-
-TURELURE--Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d'idées dans
-l'esprit.
-
-LUMÎR--Je suis si jeune, j'étais fière qu'il eût besoin de moi.
-
-TURELURE--D'autres peuvent avoir besoin de vous!
-
-LUMÎR--Alors, laissez-moi le moyen de les aider.
-
-TURELURE.--Un autre qui n'est pas loin.
-
-LUMÎR--Qui?
-
-TURELURE--Pourquoi parler de vicomte; et toutes ces images héroïques et
-funèbres,
-
-Qui font tant de plaisir aux petits enfants? Que diable! C'est bon, la
-vie!
-
-LUMÎR--Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.
-
-TURELURE, _sévère_.--Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre
-pays?
-
-LUMÎR--Je ne sais. C'est une question que je ne me suis jamais posée.
-
-TURELURE--Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que
-dix mille francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que d'être
-honnête!
-
-Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir
-bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser
-mettre les fers aux pieds.
-
-Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu
-d'un grand champ de poireaux,
-
-Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à faire de vous?
-
-LUMÎR--On ne me demande pas davantage.
-
-TURELURE--Louis n'est pas de notre race. Ce n'est pas un Coûfontaine!
-Il n'a jamais su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense qu'à ses
-échéances.
-
-Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s'échauffe quand
-je vous entends. Que diable! C'est nous qui avons fait la révolution!
-
-LUMÎR--C'est la Révolution qui vous a faits.
-
-TURELURE--Je ne dis pas non. Mais la chose ne m'amuse plus autant. Et
-pourtant, faut le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments.
-
-Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré
-de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah,
-c'est un beau spectacle!
-
-On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs,
-des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l'Empire
-échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,
-
-Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside
-avec la dignité d'un chef d'institution et le sourire d'un banquier qui
-n'est pas absolument sûr de ses chiffres.
-
-C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance! Sa Majesté elle-même y
-est pour quelques anecdotes.
-
-Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur la Place du Carrousel!
-
-LUMÎR--C'est vous qui êtes la France?
-
-TURELURE--C'est vrai, pour le moment, c'est moi qui suis la France,
-pourquoi pas?
-
-LUMÎR--Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami.
-
-TURELURE--Ne dites pas çà, Mademoiselle! morbleu, vous me faites de la
-peine.
-
-LUMÎR--Le seul ami que j'avais m'est retiré.
-
-TURELURE--Il ne tient qu'à vous d'en retrouver un autre à la place, mon
-petit soldat!
-
-LUMÎR--Je ne vous entends pas.
-
-TURELURE, _larmoyant_.--Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai
-besoin d'un sentiment. Pardonnez à mon émotion.
-
-LUMÎR--Que vous êtes drôle! _(Elle sourit)_
-
-TURELURE--Je suis comme la France. Personne ne me comprend!
-
-LUMÎR--Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne?
-
-TURELURE--Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et
-Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et
-Ministre de ceci, et le diable sait quoi!
-
-Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose?
-
-Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si
-bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!
-
-C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on
-peut tout se permettre quand on connaît les planches.
-
-Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie! croyez-vous
-que je n'aimerais pas mieux autre chose?
-
-C'est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le
-Louvre.
-
-Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un peuple ne vit pas que de
-pain!
-
-C'est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les
-côtes!
-
-Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est amoureux, ça aime à rire,
-ça aime à sentir son maître!
-
-Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de tenir une pareille bête
-entre les jambes, c'est pas un veau.
-
-Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos,
-
-A peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu'il tombait par
-terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.
-
-Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui couper la tête? Je
-vous en fais juge.
-
-LUMÎR--Mais que voulez-vous que je vous dise?
-
-TURELURE--Il faut dire: c'est bien.
-
-LUMÎR--C'est bien, Monsieur le Comte, c'est tout à fait bien.
-
-TURELURE--Bon. Où en étais-je? Ah oui, ma femme.
-
-Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est pas vrai. Ah, c'était
-une sainte, Dieu ait son âme!
-
-LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
-
-TURELURE--Répétez un peu, comment avez-vous dit cela?
-
-LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
-
-TURELURE, _baissant la voix_.--Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle
-de sonorité dans cette pièce.
-
-Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre
-mariage.
-
-Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot
-entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,
-
-Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir!
-
-LUMÎR--On m'a raconté certaines choses.
-
-TURELURE--Elle était meilleure que moi, ce n'est pas une raison pour me
-mépriser.
-
-Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il? Le mépris est
-le masque des faibles.
-
-Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout.
-
-LUMÎR--Eh bien, c'est qu'elle était la plus faible, vous le lui avez
-bien fait voir.
-
-TURELURE--Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C'est mauvais.
-
-LUMÎR--Je vais le dire à Sichel.
-
-TURELURE--Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut
-pas, dont elle rage!
-
-Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se trouble et se dérobe.
-
-LUMÎR--Moi, je n'ai pas peur de vous!
-
-TURELURE--Je le sais, c'est délicieux. Il n'y a place que pour un
-sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme
-loyale.
-
-Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère,
-
-Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée,
-
-Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est vrai?
-
-LUMÎR--Les pauvres restent entre eux.
-
-TURELURE--Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s'entendaient si
-tellement bien entre eux autrefois
-
-Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors
-quelqu'un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un
-Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne.
-
-LUMÎR--Que signifie cet apologue?
-
-TURELURE--Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras.
-
-LUMÎR--C'est encore une plaisanterie.
-
-TURELURE--Oui, c'est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse.
-
-Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de la nation Française.
-
-Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.
-
-Faites-en usage.
-
-LUMÎR--Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte!
-
-TURELURE--Savez-vous ce qui me plaît en vous? c'est la tranquillité que
-je lis dans vos yeux bleus,
-
-La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction n'y touche, la
-stupidité délicieuse de la jeunesse!
-
-Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort!
-
-Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et
-d'engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine!
-
-LUMÎR--C'est sérieux, ce que vous dites?
-
-TURELURE--Qu'en pensez-vous?
-
-LUMÎR--Oui, je crois que c'est sérieux.
-
-TURELURE--Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette
-Sainte-Alliance des Saintes Monarchies
-
-Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot!
-
-Une femme, n'importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête,
-
-Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du
-monde avec!
-
-LUMÎR--Dites-moi, je ne suis pas pour vous n'importe laquelle?
-
-TURELURE--Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi! Dieu, que vous êtes
-jeune! Jeune et dangereuse en même temps, mais c'est ce danger que
-j'aime.
-
-Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier le temps! Faites-moi
-trouver intérêt à quelque chose hors de moi!
-
-Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n'a
-jamais cru.
-
-Faisons une étroite alliance entre nous!
-
-LUMÎR--Et vous me rendrez mes dix mille francs?
-
-TURELURE--Le lendemain de notre mariage!
-
-Avec tous les intérêts mon petit ange, _(chantant)_: Les intérêts
-composés, mon petit morceau de beurre en or!
-
-LUMÎR--Et que dira Sichel?
-
-TURELURE--Je n'ai pas peur de Sichel!
-
-_(Il lui prend la main)_
-
-_(Entre SICHEL)_
-
-LUMÎR, _regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait
-l'ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix_.--Que vous êtes vieux!
-Que vous êtes vilain!
-
-Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que d'être à vous!
-
-Ne pensez pas me faire peur.
-
-
-SCÈNE IV
-
-SICHEL--Monsieur le Comte...
-
-TURELURE--Vous étiez là?
-
-SICHEL--Monsieur le Comte, l'aubergiste du Pot d'Étain, à Fismes...
-
-TURELURE--Qu'il aille au diable!
-
-SICHEL--... Dit Qu'il a reçu un télégramme de Paris. Quelqu'un qui veut
-venir vous voir. D'urgence. On lui retient une voiture.
-
-TURELURE--Qui a signé le télégramme?
-
-SICHEL--Interrompu par le brouillard.
-
-TURELURE--Ce ne serait pas Louis, par hasard?
-
-SICHEL--Non, qui l'aurait prévenu?
-
-TURELURE--Prévenu de quoi, je vous prie? Il n'y a à le prévenir de rien.
-
-LUMÎR--Louis arrive! Quel bonheur!
-
-TURELURE--Non, Mademoiselle, je vous demande pardon, ce n'est pas un
-bonheur du tout.
-
-SICHEL--Grossoleil l'aubergiste, n'avait pas de chevaux libres. J'ai
-pensé bien faire d'envoyer notre voiture.
-
-TURELURE--Vous avez très mal fait. Le cheval est vieux et se passerait
-bien de ces quinze kilomètres sous la pluie.
-
-SICHEL--Réellement, vous devriez en acheter un autre.
-
-TURELURE (_sombre_)--Je suis vieux aussi.
-
-LUMÎR--Adieu, je vais faire préparer la chambre de Louis.--Adieu,
-Monsieur le Comte!
-
-_(Elle sort)_
-
-
-SCÈNE V
-
-SICHEL--Charmante enfant! Quel joli page! Je vois avec plaisir que vous
-êtes en termes excellents.
-
-Elle a obtenu ce qu'elle voulait.
-
-TURELURE--On obtient toujours de moi ce qu'on veut.
-
-SICHEL--Lorsque l'on sait s'y prendre.
-
-TURELURE--Qui a dit à Louis de venir?
-
-SICHEL--Mais je ne sais pas s'il vient.
-
-TURELURE--J'espère que non. J'ai horreur des scènes et des violences!
-Il n'y a rien de si dangereux pour moi.
-
-SICHEL--Avez-vous peur de lui?
-
-TURELURE--Je suis vieux et je n'aime pas les violences.
-
-SICHEL--Que craignez-vous quand Lumîr va au-devant de lui avec ces
-bonnes nouvelles?
-
-TURELURE--Ma fille chérie, crois-tu vraiment que je me suis laissé
-ainsi entortiller?
-
-SICHEL--Plus que tu ne penses peut-être, mon vieux Toussaint!
-
-TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi.
-
-SICHEL--Va, donne lui ces dix mille francs.
-
-TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi!
-
-SICHEL--Il ne songe pas à tuer son père.
-
-TURELURE--Nous verrons bien qui crèvera le premier.
-
-SICHEL--Tout de même vous êtes le plus vieux.
-
-TURELURE--Pas si vieux qu'il croit.
-
-_(Il rit sèchement)_
-
-SICHEL--Allons, parle, vieux loup, et ne fais pas l'idiot.
-
-TURELURE--Tu as entendu ces dernières paroles qu'elle disait?
-
-SICHEL--Oui, et elles étaient peu flatteuses, quoique vraies.
-
-TURELURE--Je pense que c'est pour toi qu'elle les disait. Il me semble
-qu'elle me serrait quelque peu les doigts en même temps.
-
-SICHEL--Alors, c'est ton mariage que tu m'annonces avec elle?
-
-TURELURE--Qui sait?
-
-_(Il rit)_
-
-SICHEL--C'est cela ce que tu vas mettre dans la main à ton fils?
-
-TURELURE--Ou peut-être lui écrire, quand il sera parti.
-
-SICHEL--L'âge rend les gens imbéciles.
-
-TURELURE--Une certaine imbécillité n'est pas inutile à l'agrément de
-l'existence.
-
-SICHEL--Non, tu en as ta part!
-
-TURELURE--Cette union immorale avec une Juive coûtait à ma conscience.
-
-SICHEL--A ta conscience?
-
-TURELURE--A ma conscience. J'ouvre les yeux enfin.
-
-J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.
-
-SICHEL--Il est vrai. Je n'ai pas su vous résister.
-
-TURELURE--Moi non plus. J'ai brisé votre carrière d'artiste.
-
-Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le meilleur moyen pour moi de
-les reconnaître est de ne pas essayer de les réparer.
-
-SICHEL--C'est un coup bien sensible pour moi.
-
-TURELURE--Vous m'en voyez transpercé.
-
-SICHEL--J'ai bien dit que l'âge t'a rendu idiot.
-
-TURELURE--Peut-être qu'il te rendra polie.
-
-SICHEL--Tu vivras toujours, n'est-ce pas?
-
-TURELURE--Je l'espère de toutes mes forces. L'expérience m'apprend que
-je survis à tout le monde.
-
-SICHEL--Ce n'est pas l'avis de ton médecin.
-
-TURELURE--J'en prendrai un autre.
-
-SICHEL--Ni de ton fils sans doute.
-
-TURELURE--Faudra bien qu'il s'y accoutume.
-
-SICHEL--Si tu meurs, ayant épousé cette petite,--si tu meurs, dis-je...
-
-TURELURE--J'ai bien entendu! ce n'est pas la peine de répéter.
-
-SICHEL--Je dis que si tu meurs...
-
-TURELURE--Non, je ne mourrai pas.
-
-SICHEL--Tu laisseras une riche héritière.
-
-TURELURE--Il ne peut pas l'épouser. Le Code le lui défend.
-
-SICHEL--Bah!
-
-TURELURE--Je n'aime pas les conjectures qui ont ma disparition pour
-point de départ.
-
-SICHEL--Je suis sûr que vous n'avez pris aucunes dispositions.
-
-TURELURE--J'ai bien le temps d'y songer.
-
-SICHEL--Tout revient en ce cas à votre fils.
-
-TURELURE--Non, ça serait trop bête!
-
-SICHEL--Ou bien alors vous laissez tout à votre épouse, dernière
-survivante.
-
-TURELURE--J'aurai un enfant d'elle.
-
-SICHEL--Peut-être.
-
-TURELURE--J'en aurai trois. J'ai lu cela dans ses yeux.
-
-SICHEL--Oui dà!
-
-TURELURE--Ce ne sera pas une hybridation comme la nôtre.
-
-SICHEL--Ne lui donne pas trop d'intérêt à ta disparition.
-
-TURELURE--C'est pourquoi je veux me couvrir.
-
-SICHEL--Ne te mets pas à sa merci.
-
-TURELURE--Je crois que je me ferai aimer de cette petite.
-
-SICHEL--... D'elle et de son amant.
-
-TURELURE--Va-t-en au diable!
-
-SICHEL--Que tu es simple! Ce voyage, n'est-ce pas? c'est une chose
-toute naturelle?
-
-Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette irruption du militaire,
-comme dans les comédies, l'arme au poing qui se présente à point nommé.
-
-TURELURE--Je me demande ce qu'il vient faire ici.
-
-SICHEL--Il vient réclamer ses dix mille francs,
-
-Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.
-
-TURELURE--Juste ce que j'ai reçu de ton père.
-
-SICHEL--Qui l'a prévenu, je me le demande?
-
-TURELURE--Toi, poison!
-
-SICHEL--Peut-être. Mais je crois que c'est plus simple.
-
-TURELURE--Tu penses que l'affaire est montée entre eux?
-
-SICHEL--Oui, Monsieur le Comte, je suis portée à le penser.
-
-Il veut sa part tout de suite et le reste plus tard.
-
-TURELURE--Eh bien, je lui donnerai ses vingt mille francs.
-
-SICHEL--Oui, mais alors elle est libre et peut se passer de vous.
-
-TURELURE--Eh bien, je ne les lui donnerai pas!
-
-SICHEL--Mais alors vous le poussez à bout et ce n'est pas sans danger!
-
-TURELURE--Eh bien, je ne l'attends pas et je pars pour Paris.
-
-SICHEL--C'est impossible. J'ai envoyé la voiture à Fisme.
-
-TURELURE--Je suis pris! Il ne me reste plus qu'à faire tête.
-
-SICHEL--Et procéder à ces choses que je vais vous dire.
-
-TURELURE, _ricânant._--Sois tranquille, tu seras dans mon testament.
-
-SICHEL--Il ne s'agit pas de testament, mais d'une espèce d'assurance.
-
-_(Silence)_
-
-TURELURE--A ton profit, je commence à comprendre.
-
-SICHEL--Supposez que nous trouvions un moyen de faire passer toute
-votre fortune à mon nom?
-
-TURELURE--Il y a une idée.
-
-SICHEL--Otez leur toute raison de désirer votre disparition.
-
-_(Silence)_
-
-TURELURE--Sichel, penses-tu qu'il veut me tuer?
-
-SICHEL--Que feriez-vous à sa place?
-
-TURELURE--Je n'aime pas sa figure. Je désire qu'il soit mort.
-
-SICHEL--Rendez-lui donc sa femme et son argent.
-
-TURELURE--Non, je ne les lui rendrai pas.
-
-SICHEL--Défendez-vous en ce cas.
-
-TURELURE--C'est une chose effrayante que de mourir!
-
-SICHEL--Mais non, c'est une chose très simple.
-
-TURELURE--Tu ne sais pas ce que je sais.
-
-_(Roulement de voiture au dehors)_
-
-SICHEL--Il me semble que j'entends la voiture.
-
-TURELURE--J'ai peur de la mort.
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME.
-
-
-SCÈNE I
-
-_La même pièce, le lendemain.--Une table est dressée autour de laquelle
-TURELURE, le CAPITAINE, ALI, SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien
-qu'il fasse jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au
-milieu de la table._
-
-TURELURE, _versant du vin à son fils_.--Capitaine, mon Capitaine, que
-dites-vous de ce vin de Bouzy?
-
-LOUIS--Je le reconnais. J'en ai bu bouteille avec vous le jour de mon
-départ pour Alger.
-
-TURELURE--C'est le vin de la montagne de Rheims dont Jean de La
-Fontaine buvait avec Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.
-
-Il a encore du degré et fait des jambes sur le verre comme le Bourgogne.
-
-Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout de même de la finesse.
-
-LOUIS--A votre santé, mon père!
-
-TURELURE--A la santé de ces dames!
-
-_(Ils boivent tous deux)_
-
-LOUIS--Quelle joie de se retrouver dans son pays! Vous avez bien fait
-de fermer les volets, mon père. On est plus entre soi.
-
-TURELURE--A mon âge un verre de vin vaut la peine d'être tranquillement
-dégusté. On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra.
-
-C'est pas non plus que je crache sur le Beaune, mais c'est un vin qu'il
-faut boire seul à mon âge.
-
-Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on vous apporte après
-dîner et que l'on met deux heures à finir judiciairement,
-
-Plein d'idées et de souvenirs puissants.
-
-ALI--Pour moi, je ne reçois que de l'eau, c'est le médecin qui le veut.
-
-LOUIS--Ça ne fait rien! à votre santé, Monsieur Habenichts!
-
-ALI--A votre santé, mon Capitaine!
-
-_(Il boit son eau)_
-
-LOUIS _la main sur le cœur_.--_Wohl bekommen!_ A la santé de mon
-bienfaiteur!
-
-ALI--Toujours à votre service.
-
-LOUIS--Et ne craignez rien. Vous serez, payé à l'échéance.
-
-ALI--J'en suis sûr! J'en suis sûr!
-
-TURELURE--Tout va bien! rien de tel qu'un bon dîner pour mettre les
-gens d'accord.
-
-Quant à moi je suis le plus heureux des hommes entre mon
-quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.
-
-ALI--Vous avez commencé vos travaux?
-
-TURELURE--Nous sommes en train de faire la fosse pour la roue,
-
-En plein dans le cimetière des moines.
-
-Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à croire! Deux charrettes
-et il y en a encore un tas.
-
-Et au milieu, il y avait une espèce de puits Romain que nous avons
-curé, c'était déjà une espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait
-des serpents.
-
-Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure de bronze.
-
-ALI--Il faudra me montrer ça. Je suis amateur de tous ces bons dieux.
-
-LOUIS, _montrant le Christ_.--Vous devriez bien nous débarrasser de
-celui-ci.
-
-Ce n'est pas une chose à avoir chez soi.
-
-LUMÎR--Si j'avais un bien comme celui-ci, je n'en ferais pas une usine.
-
-LOUIS--Pourquoi donc? Il faut être de son temps.
-
-SICHEL--Lumîr a raison. On peut faire une usine partout. Mais un
-complexe comme celui-ci...
-
-ALI--On ne dit pas un complexe.
-
-SICHEL--C'est drôle, je ne peux pas vous voir sans parler allemand.
-
-Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, ces caves, ces greniers,
-
-On n'en fera pas une autre. C'est dommage de tailler là-dedans.
-
-Ça impressionne. C'est comme dans les romans.
-
-Tout est de l'époque. On ne travaille plus comme ça aujourd'hui.
-
-ALI--_Also!_ On me dit rien que les plombs une fois déjà aussi que vous
-avez arrachés,
-
-Vous en avez eu pour dix mille francs.
-
-TURELURE--C'est faux.
-
-_(Il boit)_
-
-LOUIS--Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine.
-
-Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout bazarder.
-
-Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y
-en a d'autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce
-que vous voulez!
-
-ALI--Des dattes.
-
-TURELURE--Des dettes.
-
-LOUIS--C'est gras, c'est fondant! Une fois que vous avez extirpé les
-palmiers nains et toute la saloperie,
-
-La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, comme un sabre au travers
-d'un marchand de cacaouettes! On n'en voit pas le fond.
-
-Ça vous donne du blé comme du plomb zéro et des raisins à tous les ceps
-comme des paquets de boyaux.
-
-TURELURE--Il n'y a pas d'autre terre que la terre de France.
-
-ALI--Un an de blé, un an de betteraves. Blé, betteraves. Reblé,
-rebetteraves. Et encore du blé, et encore des betteraves. Et toujours
-du blé et sempiternellement des betteraves.
-
-Trois pour cent dans les bonnes années. Tous les impôts à payer, toute
-la sacrée boutique du Gouvernement sur votre dos.
-
-Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la terre qui vous tient par
-les bottes, une betterave entre les autres.
-
-TURELURE--Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma
-terre de Dormant?
-
-SICHEL--Il n'y a pas de spectacle plus désolant qu'un champ de
-betteraves.
-
-LUMÎR--Ça fait butter les chevaux.
-
-LOUIS--Vous avez raison, père Ali! Eh, disons-le, sambleu, il n'y a de
-vraie propriété que celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement
-envie!
-
-Un bien qu'on a conquis les armes à la main et qu'on défend à coups de
-fusil!
-
-Une putain de terre qui vous fout la fièvre et dont vous êtes déterminé
-à faire ce qu'elle ne veut pas!
-
-TURELURE--C'est comme ça qu'on a pris la Pologne, hé, hé!
-
-ALI--Lisez l'histoire. Il n'y avait pas moyen de faire autrement que de
-la partager.
-
-TURELURE--Cette méchante Pologne! Oui, c'est elle qui a induit en
-tentation ses vertueux voisins. Ah, c'est là son grand crime qu'on ne
-peut lui pardonner!
-
---Vous ne dites rien, ma chère belle-fille?
-
-LUMÎR--Je cherche mon sac.
-
-TURELURE--Le voici. Il était sous ma serviette. Qu'il est lourd!
-Qu'est-ce qu'il y a dedans?
-
-LUMÎR, _reprenant le sac_.--Deux pistolets chargés.
-
-TURELURE--Otez l'un d'eux et faites une place pour mon cœur.
-
---Eh bien, père Ali, je crois qu'il est temps que nous en finissions et
-que nous réglions toutes ces affaires ensemble.
-
-LOUIS--Mon père, vous savez que j'ai besoin de vous parler.
-
-TURELURE--Est-ce tellement pressé?
-
-LOUIS--Oui, c'est tellement pressé.
-
-TURELURE--Eh bien, je suis à toi dès que j'aurai fini.
-
-_(Sortent TURELURE, ALI et SICHEL.)_
-
-
-SCÈNE II
-
-LOUIS, _à Lumîr_.--Bonjour, Mademoiselle.
-
-LUMÎR--A vos ordres, mon capitaine.
-
-LOUIS--Voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer ce qui se passe en ces
-lieux?
-
-LUMÎR--C'est Sichel qui vous a dit de venir?
-
-LOUIS--Elle-même.
-
-LUMÎR--Je sais que vous êtes en correspondance avec elle.
-
-LOUIS--Oui. Et vous voyez que je m'en trouve bien.
-
-LUMÎR, _dure_.--Louis, j'ai demandé à votre père cet argent que vous me
-devez, et celui qui vous est nécessaire.
-
-J'ai fait le siège du vieillard par tous les bouts et je crois que
-Sichel m'a aidée de son mieux.
-
-En vain.
-
-LOUIS--Il ne fallait pas demander d'argent. Il fallait que ce soit lui
-au contraire qui nous en offre.
-
-LUMÎR--On ne peut pas le tromper. Il sait très exactement où nous en
-sommes.
-
-LOUIS--C'est pourquoi vous avez essayé d'un autre moyen?
-
-LUMÎR--C'est vrai. Il a bien voulu m'offrir sa main hier soir.
-
-LOUIS--Et vous avez l'intention de l'accepter?
-
-LUMÎR--C'est un homme irrésistible.
-
-LOUIS--Que vous a-t-il proposé?
-
-LUMÎR--Il a mis son bras à mon service et m'offre de se faire le
-général et l'homme d'affaires de la Pologne.
-
-LOUIS, _riant aux éclats_.--Ah! ah! ah!
-
-LUMÎR--N'est-ce pas, c'est drôle?
-
-LOUIS--Le plus grand coquin a dans son cœur un stock des plus nobles
-sentiments,
-
-Dont il regrette de n'avoir jamais pu se servir.
-
-C'est comme neuf,
-
-LUMÎR--Croyez-vous que je sois incapable de m'en servir? Qui sait?
-
-Entre un vieillard et une jeune fille, la partie n'est pas égale. Je
-n'ai qu'à lui sourire d'une certaine manière que j'ai essayée et je
-vois qu'il la connait.
-
-Un vieillard et une jeune fille! des mains aussi fortes et délicates
-que celles de la mort.
-
-LOUIS--Ainsi, mon père m'a tout pris et maintenant, il me prend ma
-femme!
-
-LUMÎR--Vous n'aviez qu'à la défendre.
-
-LOUIS--Voyons, Lumîr, c'est ridicule! vous ne voulez pourtant pas me
-faire dire que je vous aime.
-
-Non! J'ai beau essayer, cela me reste dans la bouche.
-
-Et il n'est pas facile de vous dire ce qu'on veut, mais vous avez l'air
-tout de suite si loin quand vous le voulez.
-
-Mais nos vies à tous les trois depuis de longues années, la vôtre,
-celle de votre frère,
-
-Oui, elles furent tellement réunies, dans la souffrance, dans la lutte,
-dans l'espoir, dans la misère!
-
-Oui, mon enfant, et dans ce qui n'est pas considéré de ce côté-ci de la
-mer comme la stricte honnêteté.--Par les honnêtes gens comme mon père.
-
-Je tiens tellement à vous, mon bel ange lointain à mes côtés, est-il
-possible que nous soyons séparés?
-
-LUMÎR--Ce n'est pas ma faute.
-
-LOUIS--Vous m'avez sauvé la vie!
-
-LUMÎR--Ça suffit à vous donner tous les droits?
-
-LOUIS--Vous êtes toujours là quand je suis triste, quand j'ai la fièvre;
-
-Quand on est vaincu.
-
-Toujours calme, toujours jeune, forte, avisée, et toujours prête à
-partir dans les vingt minutes
-
-Pas une heure de votre temps depuis ces six années que vous ne m'ayez
-consacrée, à moi et à mon bien.
-
-Vous avez toujours cru aux possibilités de la Mitidja, ah, c'est un
-lien entre nous!
-
-LUMÎR--Je vous ai même donné tout ce que j'avais.
-
-LOUIS--Je le sais.
-
-LUMÎR--Et ce que je n'avais pas: ces dix mille francs sacrés.
-
-LOUIS--Je vous les rendrai.
-
-LUMÎR--Dans un mois, vous serez vendu et tout sera fini.
-
-LOUIS, _violemment_.--On ne me vendra pas ma terre!
-
-LUMÎR--L'échéance est le 30.
-
-LOUIS--Je vous dis qu'on ne me vendra pas!
-
-LUMÎR--Le pays pacifié, les chemins faits, la terre prête à rendre. Le
-moment est venu pour votre père et pour Ali de mettre la main dessus.
-
-LOUIS--N'essayez pas de me faire perdre la tête. Pour le moment, ce
-n'est pas ma terre que je suis venu sauver.
-
-C'est vous, mon enfant, ma sœur, vierge Lumîr, _contessina_, mon petit
-hussard!
-
-Ne dites pas qu'il n'est plus personne au monde qui m'aime pour autre
-chose que son propre intérêt.
-
-Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir et mon père, dès que je suis
-né, a mis tout son cœur à me détester.
-
-Je me souviens de ces yeux attentifs dont il me regardait, suivant
-chacun de mes mouvements.
-
-Et toujours plein de politesse. Toujours il me parlait comme à une
-grande personne.
-
-J'espérais qu'il y aurait quelque part un enfant et un camarade qui
-serait à moi seul, simplement parce qu'il m'aime le mieux,
-
-Quelqu'un pour écouter ce que je dis et avoir confiance en moi,
-
-Quelqu'un avec votre visage qui n'est pas tellement beau, mais il n'en
-est aucun autre qui ait du charme pour moi, et il me parle de tant de
-choses que je ne comprends pas,
-
-Un compagnon à voix basse qui vous prend dans ses bras et qui vous
-avoue qu'il est une femme,--un ami,
-
-Un seul, c'est assez d'un.
-
-LUMÎR, _les yeux baissés_.--Oui, je suis cela pour vous. Ne croyez pas
-que je suis insensible.
-
-LOUIS--Cependant, tu vas te vendre à mon ennemi, à ce père qui m'a fait!
-
-Nul ennemi ne vous a suffi si ce n'est précisément celui-là.
-
-LUMÎR--Louis, tout de même, j'existais avant de vous connaître. Et moi
-aussi, avant que vous soyez là,
-
-J'ai un père qui m'a fait.
-
-LOUIS--Vous l'aimiez, lui!
-
-LUMÎR--Mon père, mon frère et moi.
-
-LOUIS--Ici le monde s'arrête.
-
-LUMÎR--Mon frère, mon père! Tous deux sont morts et je reste seule, une
-même chose avec eux.
-
-LOUIS.--C'est vous-même que je veux épouser et non point votre frère et
-votre père.
-
-LUMÎR.--Je ne suis pas distincte. Mon père avec nous! Ses bras autour
-de moi et ma tête sur son épaule!
-
-Je n'ai pas eu d'autre patrie que lui! Son visage, ses yeux, son grand
-dénuement,
-
-Ces larmes que j'ai vu couler, cette sublime colère comme sur le champ
-de bataille, son cœur avec celui de son enfant!
-
-Et cet argent, mourant de faim, auquel il ne touchait pas, ce trésor de
-la patrie, sous sa veste râpée, cette suprême poignée de terre à nous,
-est-ce que je la laisserai périr?
-
-Je ne fais qu'un avec lui! Qui me prend, il nous prend tous ensemble!
-
-Quelle autre patrie que dans les yeux de mon père quand il me tenait
-ainsi serrée contre lui?
-
-Je reste seule.
-
-LOUIS--Il reste moi qui suis aussi seul que vous. Laissons le passé où
-il est.
-
-Il n'est meilleure patrie que celle qu'on se fait soi-même. Qu'est-ce
-que la Pologne? Nous sommes tous les deux assez forts pour le soleil
-d'Afrique.
-
-LUMÎR--Il y a un sillage derrière moi que la mer ne suffit pas à
-disperser.
-
-La Pologne, pour moi, c'est cette raie rose dans la neige, là-bas,
-pendant que nous fuyions,
-
-Chassés de notre pays par un autre plus fort,
-
-Cette raie dans la neige, éternellement!
-
-J'étais toute petite alors, blottie dans les fourrures de mon père.
-
-Et je me souviens aussi de cette réunion, la nuit, alors que la révolte
-commença.
-
-Mon père me prit dans mon lit et m'apporta au milieu de ces hommes
-armés, tous gentilshommes,
-
-Et il me leva tout debout comme il aimait à le faire, mes deux pieds
-dans ses fortes mains,
-
-Toute droite dans ma longue chemise blanche et mes cheveux bruns
-répandus,
-
-Comme une petite statue de l'Espérance et de la Victoire!
-
-Et tous ces hommes fiers autour de moi, les sabres dégainés, criant
-hourra!
-
-LOUIS--Eh bien! Que serait-il arrivé s'ils avaient réussi? Un pays
-comme celui que vous voyez autour de vous,
-
-Des journaux, des ministres, un parlement et toutes ces choses
-inexprimablement dégoûtantes,
-
-Le jeu des intérêts, l'opinion publique, l'essor des forces
-économiques. Pots de vin, raffineries, Sociétés par actions.
-
-Des hommes sur vous comme Toussaint Turelure et comme Ali Habenichts.
-
-Croyez-vous que je sois le fils ou le compatriote de ces gens-là? Il
-n'y a plus d'autre patrie que soi-même.
-
-La Pologne n'a pas réussi? Tant mieux! Il y a bien assez de patries
-comme cela!
-
-LUMÎR--Vous parlez comme Sichel.
-
-LOUIS--Son père vaut le mien.
-
-LUMÎR, _suave_.--Quand je l'aurai épousé...
-
-LOUIS--Plaît-il?
-
-LUMÎR--Quand j'aurai épousé le Comte de Coûfontaine, votre père,...
-
-LOUIS--Vous serez une belle-mère tout à fait charmante.
-
-LUMÎR--Je dis que quand j'aurai épousé votre père,
-
-Je serai bonne pour vous, Louis!
-
-Nous nous intéresserons à vous. Nous mettrons un peu d'argent dans vos
-cultures. Nous vous recommanderons au Gouverneur.
-
-LOUIS--Ce sera beau. Toutefois, il pourrait arriver quelque chose
-auparavant.
-
-LUMÎR--Quelque chose? Tu es bien incapable de rien faire, lâche!
-
-LOUIS--Je ne suis pas un lâche!
-
-LUMÎR--Tu veux une femme et tu es incapable de la défendre!
-
-Es-tu un homme? Est-ce que tu te laisseras, marcher sur le ventre
-jusqu'à la fin? Est-ce que tu te laisseras éternellement chevaucher par
-ce vieux cadavre?
-
-Ce n'est pas assez de tes biens? Tes biens que tu t'es faits toi-même
-sans qu'il y soit pour un sou!
-
-C'est ta femme qu'il veut à présent! C'est moi qu'il vient te prendre
-sous ton nez!
-
-LOUIS--Il ne l'aura pas.
-
-LUMÎR--Il a déjà tes biens. C'est lui qui fera la vendange cette année.
-
-Et toi, on te payera trois francs par jour pour les gros travaux et le
-sulfatage.
-
-LOUIS--Ne me rends pas fou!
-
-LUMÎR--Maintenant, c'est ta femme qu'il va prendre aussi et je suis à
-lui.
-
-LOUIS--Il ne l'a pas prise encore.
-
-LUMÎR--Il ne l'a pas prise encore?
-
-Lève-toi, _hombre_! lève-toi, je te dis!
-
-LOUIS--Malheur à toi, si je me lève!
-
-LUMÎR--Crois-tu que j'ai peur,
-
-Capitaine! Capitaine Louis Napoléon Turelure-Coûfontaine!
-
-Lève-toi, lève-toi que je te regarde! Coûfontaine, Coûfontaine...
-
-_(Elle rit aux éclats)._
-
-LOUIS, _sombre_.--_Adsum_.
-
-_(Il se lève)._
-
-LUMÎR--Tu es un lâche et je te crache à la figure!
-
-_(Silence)._
-
-LOUIS, _bas_.--Lumîr, assez.
-
-LUMÎR, _à mi-voix, entre ses dents_.--Lâche! lâche!
-
-LOUIS--Assez, petite furie!
-
-LUMÎR, _de même_.--Rends-moi mes dix mille francs, voleur!
-
-LOUIS--Tais-toi et laisse-moi réfléchir.
-
-LUMÎR--Louis! _Caballero!_ Écoute-moi, soldat de la Légion Étrangère!
-
-Tous les deux nous avons servi sur la terre d'Afrique, sous un drapeau
-qui n'est pas le nôtre, pour une cause qui ne nous intéresse pas,
-
-Pour l'honneur du Corps,
-
-Sans amis, sans argent, sans famille, sans maître, sans Dieu,
-
-Estimant que ce n'est pas trop de l'esclavage pour payer cette
-demi-liberté!
-
-Il reste l'Honneur!
-
-Si Dieu existait,
-
-Oui, si Dieu existait,
-
-_(Elle regarde le crucifix--d'une voix déchirante):_
-
-Si Dieu existait, il y aurait Dieu d'abord, mais il n'y a plus que des
-soldats dans le même rang et des hommes égaux, le devoir entre les
-camarades, la batterie des Hommes-sans-peur!
-
-Il y a l'honneur!
-
-Es-tu un lâche? Quand un camarade t'appelle au secours, est-ce que le
-premier devoir n'est pas de répondre? Il n'y a que nous au monde.
-
-Qui est ton père? Quel bien t'a-t-il fait?
-
-Quand tu étais par terre sur la brèche de Constantine avec trois balles
-dans la peau,
-
-Est-ce que mon frère a tellement réfléchi pour te charger sur son dos,
-
-Quand tu claquais des dents sous ton gourbi avec une sale fièvre,
-
-Est-ce une autre que j'ai laissée te soigner? Tu faisais sous toi et
-c'est moi qui te nettoyais comme un enfant.
-
-Qui a eu confiance en toi? Qui t'a prêté de l'argent? Pas un sou que
-nous ne t'ayons donné, ce qui était à nous et pas.
-
-Sans reçu, sans intérêts, en vrais militaires, en chics camarades, en
-hommes du même _çouf_.
-
-Mon frère est mort à ton service, maintenant, je suis seule.
-
-LOUIS--Il est cependant permis de réfléchir et de chercher sa voie.
-
-LUMÎR--Il n'est pas permis de réfléchir et il n'y a qu'une voie.
-
-LOUIS--Le cœur me lève à l'idée de porter la main sur le vieux Monsieur.
-
-LUMÎR, _doucement_--Louis, sauve-moi. Je suis seule sur la terre.
-
-LOUIS--Tu as confiance en moi?
-
-LUMÎR--Oui, j'ai confiance en toi.
-
-LOUIS--Donne-moi le sac.
-
-LUMÎR, _ouvre le sac et en tire deux pistolets_.--Fais attention!
-
-Il y a dedans deux pistolets, l'un grand, l'autre petit.
-
-Je les ai chargés moi-même ce matin.
-
-LOUIS--Bien.
-
-LUMÎR--Tu vois? Les amorces sont mises. Maintenant, écoute bien.
-
-Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle. Tu as entendu ce
-que je te dis?
-
-LOUIS--Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle.
-
-LUMÎR--Le petit, tu entends? Pas d'erreur.
-
-Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur suffira et qu'il n'y aura
-pas besoin d'en venir aux extrémités.
-
-Il vient de toucher 20.000 francs d'Ali. C'est Sichel qui me l'a dit.
-Il les a certainement sur lui.
-
-Il est vieux. Il est usé. Qui sait si l'émotion ne suffira pas? C'est
-une idée que Sichel m'a donnée.
-
-Elle est avec son père dans l'autre aile du bâtiment. Il n'y a personne
-dans celle-ci. Il n'y a rien à craindre d'elle.
-
-LOUIS--L'autre pistolet?
-
-LUMÎR--L'autre pistolet est chargé à balle.
-
-LOUIS--C'est bien.
-
-LUMÎR--Tous les deux sont au cran d'arrêt, mais on peut les armer avec
-une seule main.
-
-LOUIS--J'ai compris.
-
-LUMÎR--Je les remets tous les deux dans le sac.
-
-LOUIS--Mets le sac ici à ma droite.
-
-LUMÎR--Du cœur.
-
-_(Elle le regarde et lui sourit. Puis elle sort)._
-
-
-SCÈNE III
-
-_(Entre TURELURE)._
-
-TURELURE--Monsieur mon fils, me voici à vous, toutes affaires réglées
-avec le Barkoceba.
-
-Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais là pour prendre soin de
-votre héritage!
-
-_(Il essaye vivement de prendre le sac que LUMÎR a laissé sur la table.
-Le capitaine le lui retire. Tous les deux se regardent en silence)._
-
-LOUIS--Mon père, pourquoi me faites vous tort? Mon père, pourquoi me
-faites-vous la guerre?
-
-C'est bien, vous avez le dessus et me voici prêt à composer.
-
-TURELURE--Tu es mon fils unique et mes sentiments pour toi sont ceux du
-plus tendre intérêt.
-
-LOUIS--Quittez ce ton.
-
-TURELURE, _grinçant des dents_--Et toi, tu voudrais m'ôter la vie si tu
-le pouvais!
-
-LOUIS--Pourquoi faites-vous que je ne puisse aller nulle part sans que
-vous me barriez la route?
-
-TURELURE--Il ne fallait pas me réclamer cet argent de ta mère à ta
-majorité. Je ne pouvais te le laisser dissiper.
-
-Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse là pour le ramasser.
-
-LOUIS--Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie est dure. Je ne suis pas un
-homme de plaisir.
-
-TURELURE--Tu es un homme de chimère, donnant ce qu'il a pour ce qu'il
-n'a pas.
-
-LOUIS--Je suis un homme de conquête. Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni
-père ni mère. Tout ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même.
-
-TURELURE--Tu oublies la fortune que tu as reçue de moi.
-
-LOUIS--Reprise de force, mon père, à grand appareil de papier timbré.
-
-TURELURE--Ne t'étonne donc pas que j'essaie de la rattraper.
-
-LOUIS--Vous n'y êtes de rien. C'est le bien de ma mère qu'elle avait
-reconstitué à grand labeur.
-
-TURELURE--De rien? Tu dis que je ne suis de rien dans Coûfontaine?
-
-Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les os! qu'est-ce auprès
-de moi que ces comtes toujours absents, coupés de tous les sangs de
-France et d'Europe, ces produits de haras et de chenil?
-
-Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne terre de France fondre
-et frire comme du beurre sur le sable d'Afrique!
-
-Je suis plus Coûfontaine que toi!
-
-LOUIS--Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.
-
-TURELURE--Tu es Turelure, le front et le nez sont les miens.
-
-La bouche fine et dessinée est celle de ta mère. Quelque chose d'assez
-simple.
-
-LOUIS--C'est à cause de la bouche que vous me haïssez?
-
-TURELURE--Non, c'est à cause du nez et du front.
-
-LOUIS--Un père se réjouirait d'être ainsi continué.
-
-TURELURE--Qu'est-ce qu'il y a à continuer? Il n'y a pas besoin de deux
-Turelure. Et moi, à quoi est-ce que je sers, alors?
-
-LOUIS--Je ne suis pas Turelure.
-
-TURELURE--Tu l'es. Tu te sers de la même figure que moi et ton âme fait
-les mêmes plis.
-
-Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne me comprennes pas
-aussi! ça bouge ensemble.
-
-Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes yeux. (Bon, je ne te veux
-pas de mal). C'est cela qui nous fait du mal à tous les deux.
-
-Tu es le Turelure concurrent et successeur.
-
-Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de bénignité! Quoi! je me
-défends!
-
-LOUIS--J'ai mis exprès la mer entre vous et moi.
-
-TURELURE--En emportant mon bien.
-
-LOUIS--Vous dites que vous l'avez repris.
-
-TURELURE--Ma mort te le rendra. Je n'aime pas les gens qui sont
-intéressés à mon décès.
-
-LOUIS--Ce n'est pas à votre mort que je suis intéressé. Je viens à vous
-dans un sentiment de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez
-encore.
-
-Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur comme si je vous tenais à la
-gorge?
-
-Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais savoir de quoi je
-suis fait.
-
-Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi.
-
-Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas fini et qui ne pouvait
-venir à la vie que dans un autre
-
-Par le moyen de cette autre, ma mère.
-
-Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est comme si je vous
-voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais
-tout dessiner.
-
-TURELURE--Pour moi je n'éprouvais aucun besoin de te voir.
-
-LOUIS--N'est-ce pas? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on
-peut regarder de ses deux yeux,
-
-Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,
-
-La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les
-jambes,
-
-Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa!
-
-TURELURE--Il fallait que je fîsse de toi tout le but de mon existence?
-
-LOUIS--Quel a été le but de votre existence?
-
-TURELURE--Quel est le but d'un nageur, sinon de ne pas aller dessous?
-Pas le temps de réfléchir à autre chose.
-
-Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas le temps de faire la
-planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui
-ont bu un petit coup près de papa Turelure!
-
-Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est la mer qui m'a pris et
-qui ne m'a plus quitté.
-
-Je voulais vivre.
-
-Des vagues comme des montagnes! Il faut monter avec elles. Attention
-qu'elles ne vous versent pas sur la tête comme une charretée de
-cailloux! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.
-
-LOUIS--Vous voilà au sec.
-
-TURELURE--Oui. J'attends ce que tu as à me dire.
-
-LOUIS--Je sais que vous me tenez. Vous, m'avez suivi de loin avec une
-patience de chasseur.
-
-Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi
-et vous n'en avez pas oublié une.
-
-Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance, du 30.
-
-Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix.
-
-TURELURE--Il te reste l'armée que tu as désertée,
-
-Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours
-compter sur moi pour ton avancement,
-
-Pour un avancement raisonnable.
-
-LOUIS--Saisi, vendu.
-
-TURELURE--Il te reste les espérances.
-
-LOUIS--C'est vrai, il me reste l'espérance.
-
-TURELURE, _chantonnant_.
-
- _Quand papa lapin mourra,_
- _J'aurai sa belle culotte!_
- _Quand papa lapin mourra,_
- _J'aurai sa culotte de drap!_
-
-LOUIS--Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre
-sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez pas une
-racine, pas une pierre aussi grosse que le poing.
-
-C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y crever.
-
-TURELURE--Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre
-et de ton travail.
-
-Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui
-fait du fruit.
-
-Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît bien doux et sucré!
-
-LOUIS--Le «Chapeau de gendarme», n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord
-de la mer près du Camp-des-Zouaves?
-
-TURELURE--Tu l'as dit, mon petit enfant! c'est tout chocolat!
-
-Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allons y construire et matière à
-warrants!
-
-LOUIS--Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja?
-
-TURELURE--Rien du tout, mon capitaine! Pourquoi se donner tant de mal
-quand il n'y a qu'à attendre, les bras croisés?
-
-Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres.
-
-LOUIS--Écoutez, mon père, je ne vous demande rien; laissez moi
-seulement comme régisseur sur ma terre,
-
-Sur votre terre, veux-je dire.
-
-TURELURE--Non, le plus sur est d'arrêter les frais et risques,
-
-Et de laisser faire aux gens de cœur.
-
-LOUIS--C'est votre idée?
-
-TURELURE--Oui, mon fils, c'est mon idée.
-
-LOUIS--Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,
-
-Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir?
-
-TURELURE--Je n'ai peur que des optimistes.
-
-Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré;
-
-Quand on est hors de sa portée.
-
-LOUIS, _mettant la main sur le sac_--Vous n'êtes pas hors de ma portée.
-
-TURELURE--Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à
-Gribouille.
-
-LOUIS--Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui,
-regardez-moi, Monsieur, vous m'avez bien regardé?
-
-Et ne quittez pas cette table, je vous le défends! Ne bougez bras ni
-jambes, je vous dis! Fixe!
-
-Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C'est l'argent
-que vous a donné Habenix?
-
-TURELURE--Ne fais pas de bêtises.
-
-LOUIS--Et vous, ne faites pas le dévorant avec moi, je vous le
-conseille, Monsieur mon père!
-
-Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac?
-
-_Il ouvre le sac et en tire les deux pistolets qu'il arme et place
-soigneusement devant lui._
-
-TURELURE--Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût.
-
-Si tu tires, on viendra.
-
-LOUIS--Tout le monde est dans l'autre aile de la maison,
-
-Par les soins de Sichel.
-
-TURELURE--Par les soins de Sichel! je comprends. Quoi donc, c'est
-sérieux?
-
-LOUIS--Je n'ai pas le choix des moyens, je marche, je ne suis pas libre!
-
-Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il n'y a aucun moyen de
-reculer.
-
-Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je dois!
-
-Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le restitue, ou je
-perds l'honneur, je suis entièrement perdu!
-
-Je vous dis que je dois avoir cet argent.
-
---Ne bougez pas!--Mon père,
-
-Vous m'avez pris tout ce que j'avais.
-
-TURELURE--Tu n'avais rien du tout.
-
-LOUIS--Gardez-le.
-
-TURELURE--Mille grâces.
-
-LOUIS--Mais donnez-moi ces dix mille francs.
-
-TURELURE--Non. C'est non. Moi non plus, je ne peux pas, je ne peux pas
-te les donner.
-
-LOUIS--Ces dix mille francs qui ne sont pas à moi, ni à vous; et qui ne
-sont pas à celle-là même qui me les a prêtés.
-
-TURELURE--Eh bien, elle a pris ses risques.
-
-LOUIS--Je vous assure qu'il me faut ces dix mille francs et que je les
-aurai.--Ne remuez pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au cœur.
-
-TURELURE--Et qu'est-ce qui arrivera, pauvre bénêt, si tu lui rends ces
-dix mille francs?
-
-LOUIS--Cela m'est égal.
-
-TURELURE--Crois-tu qu'elle t'épousera, ruiné comme tu l'es?
-
-LOUIS--Je n'en sais rien.
-
-TURELURE--Jamais, je te dis! jamais! elle me l'a dit.
-
-LOUIS--Raison de plus pour que vous me donniez cet argent.
-
-TURELURE.--Elle fout le camp avec et c'est fini.
-
-LOUIS--Qu'est-ce que cela peut vous faire?
-
-TURELURE.--Ne vois-tu pas que si tu lui rends cet argent,
-
-Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas plus ton intérêt que le
-mien. Qu'est-ce que cela peut me faire, bougre d'égoïste?
-
-Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais d'argent que sur vu des
-notes.
-
-LOUIS--Son mari?
-
-TURELURE--Eh! Tu te crois toujours tout seul au milieu de tes
-jujubiers, espèce de sauvage!
-
-LOUIS--Ainsi, c'est sérieux et je le tiens de votre bouche même;
-
-Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu veux me chauffer ma femme!
-
-TURELURE--C'est toi qui la laisses aller.
-
-LOUIS--Vous lui avez demandé, n'est-ce pas?
-
-TURELURE--Bon, j'ai été repoussé avec perte.
-
-LOUIS--Laissez-la donc tranquille?
-
-TURELURE--Laisser une chose qu'il me faut? Je ne puis quand je le
-voudrais.
-
-_(Geste de LOUIS)._
-
-Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te servirait à rien. Tu n'auras
-pas ma fortune. Oui, je t'expliquerai! J'ai des arrangements avec
-Sichel, elle a tout, j'ai pris une assurance!
-
-LOUIS--Ne me provoquez pas!
-
-TURELURE--J'ai eu tort, j'ai fait le brave. Ce n'est pas ce que je
-voulais dire! Je me suis laissé entraîner.
-
-Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai
-ce que tu voudras!
-
-Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est
-vieux! les jours comptent.
-
-Ne me fais pas de mal, Louis!
-
-LOUIS--Donnez-moi ces dix mille francs.
-
-TURELURE--Je ne peux pas, Louis! Attends un peu! Aie pitié de moi, mon
-enfant! Cela ne m'est pas possible.
-
-LOUIS--Savez vous une chose, mon père? Savez-vous ce qu'elle m'a dit?
-
-Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas non plus, et
-elle ne l'est pas davantage.
-
-Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est pas à elle.
-
-TURELURE--Tout ce que j'ai, si elle veut, est à elle.
-
-LOUIS--Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas
-ce dépôt dont elle est saisie,
-
-Elle est prête à se laisser épouser.
-
-TURELURE--Louis, c'est une bonne parole. A cause de cela, je te
-pardonne tout le reste.
-
-Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de soleil dans ma vie.
-
-Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à dîner, l'autre jour. Il
-me faut ces bras-là.
-
-LOUIS--Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité?
-
-TURELURE--Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l'amour
-chez une femme.
-
-LOUIS--Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin.
-
-TURELURE--Louis, tu as eu tort de me dire qu'elle voulait m'épouser.
-
-LOUIS--Elle veut. Vous avez touché son cœur.
-
-TURELURE--Comment veux-tu que je fasse maintenant?
-
-Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur.
-
-LOUIS--C'est plus dur encore de mourir.
-
-TURELURE, _avec un gros soupir_.--C'est vrai, c'est encore plus dur de
-mourir.
-
-Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.
-
-LOUIS--Soyez sage.
-
-TURELURE--Non!
-
-Tu peux tout demander à un Français
-
-Excepté de faire le chapon et de renoncer à une femme par contrainte.
-
-Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français et tu ne peux pas
-me demander cela.
-
-Tu peux tuer ton père, si tu le veux.
-
-LOUIS--C'est votre dernier mot?
-
-TURELURE--Tue-moi si tu le veux...
-
-Non, ne me tue pas, j'ai peur!
-
-LOUIS--L'argent.
-
-TURELURE--C'est impossible! Tu ne crois pas en Dieu, Louis?
-
-LOUIS--Je n'y crois pas.
-
-TURELURE--Je suis perdu, je ne suis entouré que de figures impitoyables!
-
-Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces deux femmes qui me
-conduisent à la mort avec un sourire funèbre!
-
-LOUIS--Est-ce que vous y croyez?
-
-TURELURE--J'y crois! je suis le seul croyant et votre bestialité me
-fait horreur!
-
-Tu ne comprends pas un homme du vieux temps.
-
-J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon catholique à la manière de
-Voltaire!
-
-Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue pas! ne me tue pas, mon
-enfant!
-
-LOUIS, _le couchant en joue avec les deux pistolets_.--L'argent!
-
-TURELURE, _claquant des dents et essayant de tenir bon_.--Non. C'est
-impossible. Ne me tue pas!
-
-LOUIS--L'argent, voleur!
-
-TURELURE--Non!
-
-LOUIS--Mon argent, voleur! mon argent, voleur! les dix mille francs,
-voleur!
-
-_(Signe que non)._
-
-_(LOUIS tire à la fois avec les deux pistolets. Les deux coups ratent.
-TURELURE reste un moment immobile et les yeux révulsés. Puis la
-mâchoire s'avale et il s'affaisse sur un bras du fauteuil._
-
-_(LOUIS s'approche de lui, ouvre les vêtements, tâte le cœur, fouille
-dans les poches, prend l'argent, remet le corps en position. Lui-même,
-debout et les bras croisés le regarde fixement)._
-
-_(Entre LUMÎR)_
-
-
-SCÈNE IV
-
-LUMÎR--Je n'entendais plus rien. Je suis entré.
-
-LOUIS--Vous écoutiez à la porte?
-
-LUMÎR--Oui.
-
-_(A demi-voix)_
-
-Tu as tiré?
-
-LOUIS--Oui.
-
-Les deux coups à la fois.
-
-LUMÎR--Eh bien?
-
-LOUIS--Tous les deux ont raté.
-
-LUMÎR--Mais ton père...
-
-LOUIS--... Est mort. Oui, il est mort tout de même. Il est bien mort.
-Son misérable cœur s'est arrêté.
-
-LUMÎR--Cependant les amorces étaient fraîches, la poudre sèche et je
-sais charger.
-
-LOUIS--Tu auras oublié de souffler dans la cheminée. Ce sont de
-vieilles armes.
-
-LUMÎR--Tu lui as pris l'argent?
-
-LOUIS--Je l'ai. _(Il lui donne l'argent)._ Voici les dix mille francs.
-Pas besoin de quittance entre nous.
-
-LUMÎR--Louis, que faut-il que je te dise?
-
-LOUIS--J'ai tué mon père.
-
-LUMÎR--Tu l'as tué. C'est bien. Il n'y avait pas autre chose à faire.
-
-LOUIS.--Il fallait. Je n'étais pas libre.
-
-LUMÎR.--Je jure que cet argent était à moi et qu'il n'avait pas le
-droit de le garder, et que je n'étais pas libre de le lui laisser.
-
-LOUIS.--Il n'y a qu'à ne plus y penser.
-
-LUMÎR.--Comme il est jaune! comme il nous regarde avec ses vieux yeux
-rouges!
-
-LOUIS.--N'aie pas peur, il ne te fera rien. Le vieux _gentleman_ est
-tout-à-fait tranquille et jamais il n'a eu l'air si respectable.
-
-LUMÎR.--Louis!
-
-LOUIS--Crois-tu que j'aie regret de ce que j'ai fait? C'est fini, cela
-n'est plus, il n'y a plus qu'à ne pas y penser.
-
-Je n'étais pas libre.
-
-LUMÎR.--Tu as tiré les deux coups à la fois?
-
-LOUIS.--Oui, je n'aime pas les marivaudages.
-
-Compte ton argent, et moi, j'ai à vérifier quelque chose.
-
-_(Elle compte les billets, et lui pendant ce temps, dégageant la
-baguette d'une des armes, la plonge dans le canon du pistolet court et
-en fait tomber une balle: qu'il élève entre ses doigts)._
-
-Lumîr,
-
-Le premier pistolet aussi était chargé.
-
-_(Elle se retourne vers lui et rit)._
-
-
-
-ACTE TROISIÈME
-
-
-SCÈNE I
-
-_La même pièce qu'aux actes précédents. Au lever du rideau, SICHEL et
-LUMÎR, (Costume de femme) sont assises chacune à une table, écrivant
-sous la dictée de LOUIS qui se promène de long en large. Au milieu,
-à une autre table le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière des
-liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à tous les
-trois._
-
-_Deux jours ont passé depuis l'acte II._
-
-LOUIS--Attention, Sichel! Notre plus belle écriture de chancellerie, ma
-fille! et ne gâtez pas cette feuille de papier à tranche dorée, s'il
-vous plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes?--Je continue:
-
-«... Parmi les épreuves cruelles qui viennent de m'atteindre, je puise
-un grand réconfort...»
-
-_(A LUMÎR)_. Vous y êtes, Lumîr?
-
-«Keller, Boufarik.»
-
-_(A SICHEL)_. C'est mon copain là-bas, une espèce d'associé.
-
-_A LUMÎR_). «Mon vieux, ci-joint une traite de 2.000 francs sur Dumont,
-Zographos et Cie, sur laquelle tu paieras:
-
-A la ligne.
-
-Facture du 30 Juin, ci...»
-
-_(A SICHEL)_. «... un grand réconfort dans ce témoignage de l'estime et
-de la confiance que Sa Majesté n'a cessé de montrer...»
-
-_(A LUMÎR)_: ci. . . . . . . . . . . . . . 1.000 fr.
- 100 journées d'ouvriers à 2 fr. 50, ci 250 fr.
- Note Laparra . . . . . . . . . . . . . 380 fr.
- Frais divers . . . . . . . . . . . . . Mémoire.
-
-_(A SICHEL)_. «... à mon père».
-
-_(A LUMÎR)_. Faites le total.
-
-LUMÎR--Vous avez tort de laisser tant d'argent à Keller. Il va tout
-boire.
-
-LOUIS--Eh bien, qu'il boive à ma santé! On ne perd pas son père tous
-les jours!--ça va, Monsieur Mortdefroid?
-
-MORTDEFROID--Ce n'est pas facile de s'y retrouver.
-
-LOUIS--Pardon de vous avoir fait venir de si bonne heure, mais je
-n'aime pas que les choses traînent. Et le corps est levé à dix heures
-et demie sans faute, on va sonner à l'église dans un moment.
-
-A vos pièces, Sichel!
-
-«Veuillez agréer personnellement, Monsieur le Secrétaire, l'expression
-de ma haute considération et vous faire l'interprète auprès de sa
-Majesté...»
-
-_(A LUMÎR)_. «Et quant à ce petit Maltais qui nous embête...»
-
-_(A SICHEL)_--«... Des sentiments de reconnaissance, de dévouement et
-de profond respect avec lesquels je suis...» A la ligne, une ligne de
-blanc.
-
-_(A LUMÎR)_. «... Si tu ne parviens pas à m'en débarrasser avant mon
-retour...»
-
-_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté».
-
-SICHEL--Cela fait deux fois Majesté.
-
-LOUIS--Eh bien, ça lui fera plaisir!
-
-_(Il envoie un baiser au portrait du Roi Louis-Philippe)._
-
-_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté...» deux lignes de blanc, en lettres
-plus petites...
-
-_(A LUMÎR)_. «... Tu es un porc».
-
-_(A SICHEL)_. «... Le très humble et très obéissant serviteur».
-
-_(A LUMÎR)_. «... Mon père est mort, j'ai l'argent pour l'échéance. Je
-serai là le 20.» Relisez.
-
-Eh bien, Monsieur Mortdefroid?
-
-MORTDEFROID--Ce que je vois n'est pas fameux, mais ce n'est vraiment
-pas facile de s'y reconnaitre.
-
-Le défunt Comte avait la manie, des affaires et de la spéculation,
-auxquelles il ne s'entendait mie,
-
-Défiant comme un vieillard, simple et plein de foi comme un petit
-enfant,
-
-Tendant de toutes parts des fils où il s'empêtrait. Un vrai militaire!
-
-Et cette crise qui se déclare à la Bourse!
-
-LOUIS, _nasillard et bouffonnant_.--De sorte que si nous mettons d'un
-côté cette quittance et décharge générale de toutes les obligations,
-dettes, avals, participations, garanties et engagements quelconques,
-
-Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du père de Mademoiselle...
-
-SICHEL--Plus cette somme de 20.000 francs en argent liquide que mon
-père lui avait versée.
-
-LOUIS--... Que j'ai trouvée sur lui et dont je me suis permis de
-m'emparer, en ayant grand besoin.
-
-MORTDEFROID--... Si, disons-nous, nous mettons d'un côté cette
-quittance... C'était une bonne pensée de sa part, pauvre comte! une
-espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même de sa mort! Il voulait
-laisser une situation nette.
-
-LOUIS--Si, d'autre part, nous faisons état de cette reconnaissance
-forfaitaire de trois cent mille francs à payer en deux termes de six
-mois, que mon dit père, le même jour, a signée en faveur du dit père de
-Mademoiselle...
-
-MORTDEFROID--Je crois que les deux se balancent. Trois cent mille
-francs, c'est toutes les forces de votre actif. C'est une situation
-nette.
-
-LOUIS--Pour net, c'est net. Fort bien, je m'y attendais.
-
-_(A SICHEL)_. Je vous félicite, Mademoiselle. Donnez-moi tout cela que
-je signe.
-
-_(Il signe les lettres de SICHEL et celles de LUMÎR)._
-
-MORTDEFROID.--On peut tout plaider, naturellement. Il y a certaines
-choses suspectes: comptes fictifs, papiers antidatés, ce n'est
-pas difficile de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres
-aussi.--Mais allez faire la preuve.
-
-LOUIS.--Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid! Je vous charge de tout
-vendre et de tout liquider.
-
-_(A SICHEL)_. Nous ferons honneur à notre signature.--
-
-C'est une bonne affaire pour votre étude.
-
-MORTDEFROID.--Puis-je encore vous être utile en quelque chose?
-
-LOUIS.--Nous recauserons après l'enterrement, si vous le voulez bien.
-
-MORTDEFROID.--Serviteur, Monsieur le Comte!
-
-_(Il sort)._
-
-LOUIS, _à SICHEL_--C'est une belle dot, Mademoiselle, que mon père vous
-laisse.
-
-SICHEL--Vous avez reçu votre part.
-
-LOUIS--Ma part, rien de plus juste. Ces 20.000 francs providentiels et
-toute l'Afrique pour moi!
-
-SICHEL--Et votre fiancée.
-
-LOUIS--Et ma fiancée par-dessus le marché. C'est vrai, tonnerre! Je n'y
-pensais pas. Il y a de beaux jours pour nous.
-
-Et maintenant, aux affaires sérieuses! Est-ce que votre père est
-réveillé?
-
-SICHEL--Je ne sais. Je crois qu'il a passé une mauvaise nuit.
-
-LOUIS--Pas réveillé?
-
-Il faut qu'il se réveille. Tout le monde sur le pont! J'ai besoin de
-lui dans une heure. Et portez-lui ces lettres de faire-part. Dites-lui
-qu'il s'amuse à écrire les adresses en attendant. Voici la liste.
-Compris?
-
-_(Il lui donne les papiers)._
-
-_(Elle sort)._
-
-
-SCÈNE II
-
-LUMÎR, _posant sa plume_.--Il y a des choses que je ne comprends pas.
-
-LOUIS--Il y a des choses que tu ne comprends pas? Qu'est-ce que tu ne
-comprends pas, mon petit ange?
-
-LUMÎR--Ton père avait peur de toi. Comment a-t-il accepté ce tête à
-tête?
-
-LOUIS--Il n'a pu faire autrement. Il n'a pas pu résister. C'était
-intéressant de s'expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et
-suppliant.
-
-En outre, il me méprisait.
-
-C'était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche
-qui lui chauffait le cœur.
-
-LUMÎR--Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille
-francs?
-
-LOUIS--Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? Tous deux se tenaient par
-trop de liens et de communications. C'était une assurance à rebours.
-Il tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. Rien que ces bons
-petits vingt mille francs dont il n'a pas eu le courage de se séparer.
-
-LUMÎR--C'est une trouvaille de Sichel.
-
-LOUIS--Elle lui fait honneur.
-
-LUMÎR--Il pensait que s'il lui laissait toute sa fortune,...
-
-LOUIS--D'une part cela m'ôterait tout intérêt à sa mort à lui....
-
-LUMÎR--Et d'autre part, quand il viendrait à mourir,...
-
-LOUIS--Cela m'encouragerait à l'épouser. Oui, c'est bien son genre de
-plaisanteries.
-
-LUMÎR--Mais tu ne l'aimes pas, Louis, dis-moi?
-
-LOUIS--Si fait, _contessina_, elle seule.
-
-_(Il l'embrasse)._
-
-Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées.
-
-_(Il feint de vouloir l'embrasser de nouveau. Léger mouvement de
-répulsion)._
-
-Je vous dégoûte, Lumîr?
-
-LUMÎR--J'ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le
-meunier naïf et méchant.
-
-Non, vous êtes redevenu le même,--le même qu'avant.
-
-LOUIS--Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur.
-
-C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant que la chose
-dépendait de moi. Le cœur y était.
-
-Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement
-qui se prépare et qu'on recommence en rêve,
-
-Je sais que c'est une question de fermeté, de patience et de temps.
-
-LUMÎR--Quelles sont tes intentions?
-
-LOUIS--Repartir pour l'Algérie, le plus tôt possible, une fois la
-liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du
-couple.
-
-LUMÎR--Sans regret?
-
-LOUIS--Des regrets? Qu'ils gardent tous ces biens! C'est un soulagement
-pour moi.
-
-LUMÎR--Ainsi, rien ne s'est passé?
-
-LOUIS--Rien ne s'est passé.
-
-LUMÎR--Tu retournes en Algérie avec moi?
-
-LOUIS--Avec toi, si tu le veux.
-
-_(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non)._
-
-Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?
-
-LUMÎR--Non.
-
-LOUIS--C'est en Pologne que tu veux aller?
-
-LUMÎR _à voix basse, comme se parlant à elle-même_.--Oui ... en Pologne
-... partir...
-
-LOUIS--N'est-ce pas, de toutes manières, tu n'as jamais eu l'intention
-de revenir avec moi?
-
-_(Elle secoue la tête.)_
-
-Qui t'appelle dans cette Pologne?
-
-LUMÎR, _comme si elle avait l'esprit ailleurs_.--Un parent qui est
-malade m'appelle.
-
-LOUIS--Pourquoi essayes-tu de mentir?
-
-LUMÎR--Pourquoi me poses-tu des questions?
-
-_(Silence)._
-
-LOUIS--Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?
-
-LUMÎR--Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui
-n'en finit pas!
-
-Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte...
-
-Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu'un l'enlève, et tout
-cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l'espérance de
-l'humanité,
-
-Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l'a oublié là.
-
-Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce
-vieillard colorié qui n'est que joues et toupet!
-
-Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m'y
-sens étrangère!
-
-Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai aucune place. Les
-choses mêmes autour de moi, on dirait qu'elles ne me voient pas et que
-je n'y suis pas.
-
-LOUIS--Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité.
-
-LUMÎR--La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins,
-je suis éveillée pour ce court moment.
-
-LOUIS--La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons
-à y faire et qui attendent de nous l'existence.
-
-Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé.
-
-LUMÎR--Je n'ai point de goût à cette terre étrangère.
-
-LOUIS--La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous.
-
-LUMÎR--Je n'ai rien fait autrement que par loyauté,
-
-A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet
-argent.
-
-Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste
-univers!
-
-Unique et absolument seule.
-
-LOUIS, _amer_.--Il y a la patrie là-bas.
-
-LUMÎR--Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans
-avenir, sans amour!
-
-Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus
-effrayant que la mort,
-
-Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le
-sable, un peuple d'ombres nulles.
-
-Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,
-
-Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent
-en une langue étrangère.
-
-LOUIS--Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.
-
-LUMÎR _(petit sourire)_.--Autrefois?
-
-LOUIS--Je t'aime encore.
-
-LUMÎR--Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie.
-
-Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis
-avant-hier.
-
-LOUIS--Pour cette Lumîr.
-
-LUMÎR _(elle étend la main pour le toucher)_.--C'est vrai. Ah, pauvre
-ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi!
-
-LOUIS--Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche?
-
-LUMÎR--Tu parles de ce petit mensonge que j'ai fait, et de ce premier
-pistolet qui, effectivement, était chargé à balle?
-
-LOUIS--Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime
-et l'échafaud.
-
-LUMÎR.--Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part
-bientôt.
-
-LOUIS--Tu voulais me faire mourir?
-
-LUMÎR--Fallait-il que je te laisse à cette femme?
-
-LOUIS--Je ne veux pas épouser Sichel.
-
-LUMÎR--C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante.
-
-Et tu vois qu'elle a tout l'argent.
-
-LOUIS--Que m'importe l'argent?
-
-LUMÎR--Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas
-savoir ce que vaut l'argent.
-
-LOUIS--Je t'ai rendu le tien.
-
-LUMÎR--Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.
-
-LOUIS--Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes.
-
-LUMÎR--Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais.
-
-LOUIS--Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai
-commencées m'attachent.
-
-LUMÎR, _doucement_.--Est-ce que c'est triste que je parte?
-
-LOUIS--Non, ce n'est pas triste.
-
-LUMÎR--Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, n'essaye pas de feindre! Je
-vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et
-ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux!
-
-LOUIS--De cela aussi, je viendrai à bout.
-
-LUMÎR--Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi?
-
-LOUIS--Ne me mets pas en colère! Ne me regarde pas ainsi de cet air de
-compassion et de mépris! J'aime mieux ton indifférence.
-
-LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
-
-LOUIS--N'est-ce pas un malheur de s'entendre parler ainsi par un bout
-de femme qu'on tordrait entre ses deux mains?
-
-Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne
-veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste.
-
-LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
-
-LOUIS--Lumîr, il y a tant de choses devant nous!
-
-LUMÎR--Non, il n'y a pas tant de choses devant nous.
-
-LOUIS, _doucement_.--Reste, je ne puis me passer de toi.
-
-LUMÎR, passionnément.--C'est vrai que tu ne peux te passer de moi?
-
-Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon?
-ah, ce n'était pas long à dire!
-
-C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais
-avoir. Un bonheur court.
-
-LOUIS--Il sera long si tu veux.
-
-LUMÎR--Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela
-vaudrait la peine de vivre.
-
-Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme.
-
-J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi.
-
-Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment.
-
-LOUIS--C'est bien ainsi.
-
-LUMÎR--Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu
-une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute
-rouge.
-
-LOUIS--Je t'aime comme tu es, _moj Kotku!_
-
-LUMÎR--Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de
-vivre.
-
-LOUIS--Il n'y en a qu'une seule pour moi.
-
-LUMÎR--C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais
-que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi
-maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!
-
-Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.
-
-Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.
-
-A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait,
-(_doucement_) parricide!
-
-Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.
-
-Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à
-l'autre.
-
-Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui
-s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre!
-
-N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la
-vie était longue.
-
-Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a
-moyen de la rendre plus courte encore.
-
-Si courte que l'éternité y tienne!
-
-LOUIS--Je n'ai que faire de l'éternité.
-
-LUMÎR--Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y
-tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant
-d'affaires!
-
-Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose
-que nous deux n'y tienne!
-
-Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en
-poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces
-choses à qui nous n'avons pas de proportion?
-
-Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.
-
-Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la
-terre de Ur, l'antique Consolation!
-
-Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin
-où nous nous serons aperçus face à face!
-
-Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons.
-
-Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein
-d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi.
-
-Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet
-autre qui seul existe.
-
-Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous
-le néant,
-
-Comme des braves!
-
-De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier!
-
-De se donner et de croire en un seul éclair!--Chacun de nous à l'autre
-et à cela seul!
-
-LOUIS--Que veux-tu de moi?
-
-LUMÎR--Je veux que tu m'accompagnes où je vais.
-
-LOUIS--En Pologne?
-
-LUMÎR--En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse,
-Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes.
-Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.
-
-LOUIS--Non, Lumîr.
-
-_(Silence)._
-
-LUMÎR--C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.
-
-LOUIS--Tu y tiens?
-
-LUMÎR--Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure
-auquel elle avait droit?
-
-Toi aussi, tu es un Turelure.
-
-Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.
-
-Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?
-
-LOUIS--Je puis me passer de toi.
-
-LUMÎR--Elle t'aime. Tu serres les dents?
-
-LOUIS--Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire.
-
-LUMÎR--Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et
-vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps
-avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle,
-le lierre dans du bois de chêne.
-
-LOUIS--C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort.
-
-LUMÎR--Vis heureux.
-
-LOUIS--Heureux ou non.
-
-LUMÎR--Adieu donc, frère!
-
-LOUIS--Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être
-vivant!
-
-LUMÎR--Vis. Je ne veux pas de toi...
-
-LOUIS--Penses-tu sauver la Pologne?
-
-LUMÎR--C'est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton
-père, tous les Juifs autour de nous.
-
-LOUIS--Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.
-
-LUMÎR--Non.
-
-_(Elle regarde le crucifix)._
-
-LOUIS--Si Dieu existait, il sauverait la Pologne.
-
-LUMÎR--Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit.
-
-LOUIS--De quoi s'agit-il donc?
-
-LUMÎR--De quitter Turelure et les siens.
-
-LOUIS--N'est-ce pas! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus? Il
-faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne!
-
-_(Silence)._
-
-Il faut interrompre la prescription? Il faut donner de l'occupation une
-fois de plus à ses bourreaux?
-
-_(Silence)._
-
-Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?
-
-LUMÎR--Ce sont les Français qui emploient de pareils mots.
-
-LOUIS--Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas?
-
-LUMÎR--Je vais vers ma patrie terrestre puisqu'il n'y en a point
-d'autres. Là où je ne sois plus une étrangère.
-
-Avec ceux-là qui sont d'une même race que moi, mes frères, dans une
-nuit profonde.
-
-Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout
-excepté de l'amour que l'on peut se donner l'un à l'autre, mon peuple
-dans les ténèbres!
-
-Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai
-pu donner, mon âme.
-
-Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les
-membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure
-humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre
-les dents!
-
-Si je vis, je ne puis être à tous.
-
-Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.
-
-LOUIS--Ceux qui t'appellent sont fous.
-
-LUMÎR--C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela
-ne fait rien.
-
-LOUIS--Et même si je t'avais épousée, tu pars et me préfères ces gens
-que tu ne connais pas?
-
-LUMÎR--Oui.
-
-LOUIS--Je fais donc bien de te laisser aller.
-
-LUMÎR--Non, frère. Même si ta vie est longue.
-
-Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui
-se donnait à toi.
-
-LOUIS--La consigne est de vivre.
-
-LUMÎR--La mienne est de mourir.
-
-Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s'être levés
-de si bonne heure.
-
-Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l'hiver,
-la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir.
-
-C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre de fer entre les deux
-murs d'une prison. Adieu!
-
-LOUIS--Sans aucun espoir.
-
-LUMÎR--Oui, adieu sans aucun espoir, dans le ciel et sur la terre!
-
-_(Elle sort)_
-
-
-SCÈNE III
-
-_(Entre SICHEL)_
-
-SICHEL--Voici les papiers que je vous rapporte. Mon père sera ici dans
-un moment.
-
-LOUIS--Je vous rends grâces.
-
-SICHEL--Louis;
-
-Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez que j'ai capté votre
-héritage.
-
-LOUIS--Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce pays en horreur.
-
-SICHEL--Louis, je vous jure que je ne vous ai pas fait tort, autant que
-vous le croyez.
-
-Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que votre père nous doit,
-exactement.
-
-Y compris ces 20.000 francs que vous avez reçus vous-même.
-
-Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, la valeur de ce bien de
-Coûfontaine.
-
-C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre rond.
-
-Est-ce trop pour ces années d'esclavage?
-
-Je ne dis que la vérité.
-
-LOUIS--Je ne vous en veux point du tout.
-
-SICHEL--Non, vous ne m'en voulez pas, c'est bien à vous.
-
-Mon avenir est détruit, mon protecteur est mort et je suis deshonorée.
-
-De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.
-
-LOUIS--Ce n'est pas moi qui ai tué mon père.
-
-_(Silence)_
-
-SICHEL--Ce n'est pas vous qui avez tué votre père. Non.
-
-Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main. Je suppose que la peur a
-suffi.
-
-Que regardez-vous dans la cour? Vous pourriez me regarder quand je vous
-parle.
-
-LOUIS--Je guette quelqu'un qui part.
-
-SICHEL--Qui cela?
-
-LOUIS--La Comtesse Lumîr.
-
-SICHEL--Lumîr part?
-
-LOUIS--Elle part, je pense et pour ne pas revenir.
-
-_(Silence)._
-
-SICHEL--Louis, ça me fait de la peine.
-
-LOUIS--Merçi bien.
-
-SICHEL--Moi, je serais restée.
-
-LOUIS--C'est sûr.
-
-SICHEL--Louis, ce qui se passe dans la cour est intéressant.
-
-Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main, qui mérite qu'on me
-regarde.
-
-LOUIS--Qu'est-ce que c'est?
-
-_(Elle lui donne le papier)._
-
-Je vois, la reconnaissance signée par mon père. Je l'ai déjà vue.
-
-_(Il fait le geste de la lui rendre)._
-
-SICHEL, _évitant de la reprendre_.--Je vous jure qu'il n'y a pas
-d'autres exemplaires.
-
-LOUIS--Reprenez-la.
-
-SICHEL--J'ai eu bien de la peine à l'obtenir de mon père.
-
-LOUIS--Reprenez-la.
-
-_(Il l'envoie en l'air d'une chiquenaude)._
-
-SICHEL, _la rattrapant au vol_.--Tout le monde m'accusera de vous avoir
-dépouillé.
-
-LOUIS--Dormant et Coûfontaine, il y a de quoi vous consoler.
-
-SICHEL--Eh quoi! m'accusez-vous aussi?
-
-LOUIS--Je vous enverrai des dattes au premier de l'an.
-
-SICHEL--Je suis une Juive, n'est-ce pas? Je ne tiens qu'à l'argent? Eh
-bien, regardez ce que je fais de celui-ci.
-
-_(Elle déchire le papier.--Silence.--Tous deux se regardent)._
-
-Voilà. Je vous ai tout rendu.
-
-Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité.
-
-LOUIS--Sichel, ce que vous venez de faire n'est pas bête du tout.
-
-SICHEL--N'est-ce pas? Je vole mon père, je le dépouille et me place à
-votre merci. Quelle astuce de ma part!
-
-LOUIS--Quel dommage que le mien soit mort!
-
-_(Bruit de roues dans la cour. LOUIS va à la fenêtre et reste
-longuement appuyé à la vitre)._
-
-SICHEL--Ce regret m'étonne.
-
-LOUIS--Oui. Je n'ai plus personne pour faire auprès de votre famille
-les démarches d'usage.
-
-SICHEL--Quelles démarches?
-
-LOUIS--C'est une situation embarrassante pour des jeunes gens bien
-élevés.
-
-SICHEL--Quelle situation?
-
-LOUIS--Croyez-vous donc que j'accepte ainsi votre générosité?
-Croyez-vous que j'accepte ainsi votre argent? Il est à vous, vous
-l'avez bien, gagné, c'est la volonté de mon père.
-
-Et j'ai quelque responsabilité, je le crains;
-
-Dans l'événement qui vous prive de votre protecteur.
-
-Oui, j'ai eu des torts envers le défunt. Je dois prendre égard de ses
-volontés.
-
-Me voici prêt à tout réparer en homme d'honneur.
-
-SICHEL--Où voulez-vous en venir?
-
-LOUIS--Mademoiselle Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander votre
-main.
-
-SICHEL--Louis, si vous vous moquez ... Capitaine, veux-je dire ...
-Monsieur le Comte, Monsieur le Capitaine....
-
-_(Elle balbutie.)_
-
-LOUIS--Vous me ferez payer cette moquerie? N'est-ce pas? C'est ce que
-vous voulez dire?
-
-SICHEL--Non, je ne vous menace pas.
-
-LOUIS--Et moi, je ne me moque pas.
-
-SICHEL--Louis, si vous m'épousez, quel scandale!
-
-LOUIS--Je n'ai pas peur. C'est cela même qui est drôle.
-
-SICHEL--Votre père...
-
-LOUIS--Je comble ses plus chers désirs. Quel lien entre nous ajouté
-à celui du sang. L'héritage complet! Il n'y manque quoi que ce soit.
-C'est le même homme qui continue.
-
-SICHEL--Tout de bon, vous me demandez de m'épouser?
-
-LOUIS--Oui, c'est une idée que j'ai comme ça.
-
-SICHEL--Et si je refusais?
-
-LOUIS--Vous ne refuserez pas. Il le faut. _Mekhtoub_. C'est préparé
-d'avance. Nous sommes faits l'un pour l'autre. C'est écrit comme sur du
-papier timbré.
-
-SICHEL--Croyez-vous que c'est pour en venir là que j'ai déchiré ce
-papier?
-
-LOUIS--Oui, je le crois tout à fait.
-
-SICHEL--Et quand cela serait encore?
-
-LOUIS--Cela prouve que vous me connaissez.
-
-SICHEL--Cela prouve que je vous aime.
-
-LOUIS--Cela prouve que vous me désirez, moi, mon nom, mon avenir et ma
-fortune.
-
-SICHEL--Tout ensemble! Pourquoi haïrais-je rien de ce qui est à vous?
-Oui, c'est tout cela ensemble que je veux! C'est tout cela qui est pour
-moi et dont je sais l'usage.
-
-Qu'en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde? Ce petit morceau de
-glace ardente? Regarde comme elle vient de te lâcher.
-
-Je sais, Je suis une Juive, j'ai tout machiné pour te prendre. N'est-ce
-pas? Pauvre innocent, j'ai tout préparé de bien loin contre toi.
-
-Et quand cela serait encore?
-
-Ai-je tant d'amis? Tant de ressources? Tant d'armes sur quoi compter?
-Ah, je n'ai que moi-même toute seule et je suis Juive.
-
-Et cette pierre écrasante sur nous à remonter, cette malédiction sur
-nous comme une mâchoire à desserrer!
-
-Voici tant de siècles que nous sommes séparés, de l'humanité! Tant de
-siècles chez nous que l'on est mis à part comme de l'or dans la bourse
-d'un avare? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui nous ont lâchés!
-Tant pis pour toi, mon beau capitaine! Je t'aime et tu verras que je
-suis la fille de la Faim et de la Soif! Tu es beau!
-
-Nous ne sommes pas blasés, nous autres!
-
-La porte s'est ouverte enfin! Ah, je renie ma race et mon sang!
-J'exècre le passé! Je marche dessus, je danse dessus, je crache dessus!
-
-Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu.
-
-Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras, si je ne puis te
-servir à rien.
-
-LOUIS--Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas ainsi les mains
-passionnément comme ces affreux petits chiens fiévreux et affectueux.
-
-Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement et tu ne me fais pas
-peur.
-
-Tu tires sur moi avec une lettre de change de mon père.
-
-C'est bien, j'honore la signature, il le faut.
-
-J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune part, et c'est moi qui
-ris le dernier.
-
-SICHEL--Tu m'insultes, c'est bon!
-
-LOUIS--Il faut que tout soit clair entre nous.
-
-SICHEL--Insulte, foule-moi sous tes pieds, je n'attends pas de toi
-autre chose.
-
-Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme une chose qu'on abhorre et
-dont on ne peut se passer!
-
-Tu m'insultes! Mais il y a longtemps qu'Israël boit l'humiliation comme
-de l'eau!
-
-Ai-je dit comme de l'eau? Non, pas comme de l'eau, mais comme du vin
-fort et qui coûte cher, qui chauffe et qui vous monte à la tête!
-
-Tu m'insultes! mais tout de même je suis ta femme et j'aurai de toi un
-enfant qui sera de mon sang et de ma race.
-
-LOUIS--Regarde-moi dans les yeux.
-
-SICHEL--Voilà, je te regarde.
-
-LOUIS--Tu ne me regardes pas, tu souris.
-
-SICHEL--Maintenant je te regarde.
-
-LOUIS--Tu ne me regardes pas, tu rougis, et tes yeux sont déjà
-ailleurs! Ah, c'est moi tout de même qui suis le maître!
-
-SICHEL--Crois-tu que je n'aie pas vu ce qu'il y a dans les tiens.
-
-Il est arrivé quelque chose depuis l'autre jour et tes yeux ne sont
-plus les mêmes.
-
-LOUIS--Il n'est rien arrivé.
-
-SICHEL, _bas et passant la langue sur ses lèvres_.--N'est-ce pas? tu as
-tué ton père?
-
-LOUIS--Je n'ai pas tué mon père.
-
-SICHEL--Je ne te demande rien. Je n'ai besoin de rien savoir. Mais ces
-yeux ne sont point ceux d'un homme qui a l'esprit en paix.
-
-LOUIS--Il n'y a pas besoin ni d'esprit ni de paix.
-
-SICHEL--Ah, si tu ne souffres pas la paix, tu n'en trouveras pas mieux
-que moi pour t'en guérir!
-
-Non, il n'y a pas besoin de paix! Ce serait trop commode pour
-ces cadavres qui nous entourent et qui ne nous empêcheront pas
-éternellement de vivre!
-
-Si tu n'as pas pu supporter ton père, nous ne supporterons pas
-davantage tous ces simulacres.
-
-Si tu connais ton Afrique, je connais la société, comme la carte qu'on
-étudie d'un pays qui sera à nous, avec ses chemins et ses rivières,
-toutes les cotes chiffrées!
-
-C'est nous qui sommes faits pour nous imposer et pour faire aux autres
-la loi.
-
-Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour
-eux, c'est à nous d'en profiter.
-
-LOUIS--Il me reste Sichel Habenichts.
-
-SICHEL--Il te reste Sichel Habenichts et il me reste ce parricide.
-
-Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois dedans et que tu m'y
-trouves avec toi.
-
-Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a le sang,--le sang
-d'un autre.
-
-Il y a assez de malheur et de péché en nous pour suffire à faire de
-l'amour! Ah, je t'apprendrai à me connaître et tu ne me haïras pas!
-
-Mon beau capitaine! Ah, que tu es sain encore à côté de moi! que tu es
-grand! que tu es fort et que je t'aime!
-
-Attends que je t'apprenne Paris!
-
-LOUIS--Je ne vais pas à Paris.
-
-SICHEL--Tu ne penses pas rester en ce trou?
-
-LOUIS--Si fait.
-
-SICHEL--Que feras-tu de moi ici?
-
-LOUIS--Ce que je pourrai, et il faudra marcher droit.
-
-SICHEL--Eh bien, nous nous présenterons aux élections.
-
-LOUIS--J'ai besoin de voir ton père.
-
-SICHEL--Je t'ai dit qu'il venait.
-
-LOUIS--Que dira-t-il de cette manière dont tu as servi ses intérêts?
-
-SICHEL--Nous savons mettre nos parents à la raison.
-
-LOUIS--J'ai vu cette affaire de l'achat de Dormant dans les papiers de
-mon père. Ce n'est encore qu'un projet?
-
-SICHEL--Oui, quoiqu'il ait reçu une avance de 20.000 francs.
-
-Cette somme que tu as trouvée sur lui.
-
-LOUIS--Le prix me semble bien bas.
-
-SICHEL--Il ne s'agit que d'une bicoque et de quelques terres maigres.
-
-LOUIS--Fameusement bien placées.
-
-SICHEL--Écoute. Vends-lui Dormant. Il y tient.
-
-LOUIS--Il faut qu'il y mette le prix.
-
-SICHEL--Je vais t'expliquer. C'est un bon tour de ton père. Ah, il
-avait des idées.
-
-LOUIS--Il n'aura pas Dormant à moins de cent mille francs. C'est le
-bien de mes ancêtres,
-
-SICHEL--Il les paiera. Mais je vais t'expliquer.
-
-Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement de Rheims avec les
-ateliers et les dépôts de locomotives. C'est à Châlons.
-
-Ton père venait d'arracher cela au Ministre des Travaux Publics. C'est
-un grand secret encore.
-
-LOUIS--Je vois.
-
-SICHEL--Et il avait acheté lui-même quelques terrains là-bas avec
-l'aide de mon oncle d'Epernay, le marchand de vins de Champagne, frère
-de mon père. C'est moi qui ai les papiers.
-
-LOUIS--Habenichts? Il n'y a pas de Habenichts à Epernay.
-
-SICHEL--Il ne s'appelle pas Habenichts. Il s'appelle Dumesloir. Roger
-Dumesloir. C'est un beau nom.
-
-
-SCÈNE IV
-
-_(Entre Ali HABENICHTS)._
-
-ALI HABENICHTS.--Monsieur le Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
-
-SICHEL--Ah, père, que je suis heureuse!
-
-_(Elle l'embrasse)._
-
-ALI HABENICHTS--Que s'est-il passé?
-
-LOUIS--C'est de mon père que vous portez le deuil?
-
-ALI--J'ai cru honnête de mettre ce que j'avais de plus noir.
-
-LOUIS--Ne regrettez rien.
-
-SICHEL--Père!
-
-_(Elle l'embrasse)_
-
-ALI--Mon enfant.
-
-LOUIS--Mademoiselle et moi, toutes choses examinées,
-
-Avons arrangé les termes entre nous d'une liquidation, ou dirai-je
-d'une consolidation?
-
-En d'autres termes, elle me fait abandon de votre créance et je
-l'épouse.
-
-ALI--Qu'entends-je?
-
-SICHEL--Mon père!
-
-_(Elle l'embrasse)._
-
-LOUIS--Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander la main de
-votre fille, s'il vous plaît.
-
-ALI--Monsieur le Comte, vous pensez sans doute que vous me faites un
-grand honneur?
-
-LOUIS--Le plaisir est pour moi.
-
-ALI--Mon père était un rabbin célèbre. _Also!_ S'il avait su que sa
-petite-fille épouserait un gentil et que ce sang se mélange au nôtre,
-
-Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur? Qu'en dis-tu,
-Sichel?
-
-SICHEL--Mon père, nos liens sont rompus.
-
-ALI--Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées!
-
-SICHEL--Le monde commence.
-
-LOUIS--Jetons-nous dans les bras les uns des autres.
-
-ALI--Vous êtes mon fils. Votre père était mon ami.
-
-L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici resserrée par un
-lien plus doux. Nous ne faisons plus qu'un.
-
-LOUIS--Bien dit, Monsieur mon père. Ah, que je suis pressé de donner le
-jour à un beau petit Habenichts!
-
-Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé un Turelure; voilà tout
-Israël qui débouche dedans. Le nom couvre tout.
-
-SICHEL--Va, je n'en serai pas indigne. Tu verras, je suis intelligente.
-On peut tout faire de moi.
-
-Et je prendrai la religion que tu voudras.
-
-LOUIS--Catholique.
-
-Tout le monde dit que je suis catholique.
-
-SICHEL--Précisément, c'est la religion que je préfère, elle est si
-pittoresque!
-
-ALI--Écoutez-la! Elle dit «religion» et «catholique» comme on dit une
-salle à manger Renaissance.
-
-Ça lui est bien égal! _Ganz wurst!_ C'est tout saucisse pour elle!
-
-LOUIS--Nous sommes d'accord?
-
-ALI--Je ratifie tout ce que ma fille a consentit ce matin. C'est cher!
-Tant pis! Ce sera sa dot.
-
-SICHEL--Père!
-
-ALI--Oui, je sais ce que tu veux me dire, mon enfant.
-
-SICHEL--J'ai parlé à Louis.
-
-ALI--Allons! Après ce que j'ai fait pour vous, je suis sûr que vous
-ne voudrez pas me contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à
-Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains à côté, cela me
-ferait perdre la face.
-
-Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a plus que la signature
-qui manque. Vous ne voudrez pas lui faire cette injure.
-
-LOUIS--Je n'ai pas consenti encore.
-
-ALI--En cas de revente avec une majoration au-dessus de 40 pour cent,
-vos droits à une ristourne sont prévus.
-
-LOUIS--Dormant est le berceau de ma famille.
-
-ALI--Si l'on forme une société, vous avez vingt parts de fondateur.
-
-SICHEL--Tu le sais bien, je t'ai fait tout lire. Fais cela pour mon
-père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir!
-
-LOUIS--Allons, je consens, où est le papier?
-
-ALI--Le voici?
-
-_(Il fouille fébrilement dans sa serviette)._
-
-LOUIS--Prenez votre temps.
-
-Quel âge avez-vous, père Ali?
-
-ALI--Soixante-dix ans, Monsieur le comte.
-
-LOUIS--Et toujours autant de gaieté et d'alacrité aux affaires?
-
-ALI--Toujours, Monsieur le Comte, toujours! Ah, je voudrais ne jamais
-mourir.
-
-Que diable ai-je fait de ce papier?
-
-_(Il tire différents objets de sa serviette)._
-
-Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la Sarre, ça, c'est le plan
-des nouvelles fortifications de Paris--ça, c'est mon contrat avec
-Blum--ça....
-
-_(Il tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal
-qu'il essaie de dissimuler)._
-
-LOUIS.--Qu'est-ce que c'est?
-
-ALI.--Excusez, Monsieur le Comte, c'est pour le médecin.
-
-LOUIS--Vous souffrez des rognons?
-
-ALI.--Un peu d'albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de
-ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!--Voilà
-le papier!
-
-LOUIS _lit le papier et signe, puis, lui frappant sur l'épaule._--Vous
-pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la
-chance de m'avoir pour gendre.
-
-_(Tous trois se donnent la main).[1]_
-
-Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander.
-
-ALI.--Tout ce que vous voudrez.
-
-LOUIS _montrant le crucifix._--Vous êtes amateur de curiosités,
-débarrassez-moi de cette horreur.
-
-ALI--Mais cela n'a aucune valeur! la pluie et le temps en ont fait une
-chose informe.
-
-SICHEL--Mon père, il est du Quinzième.
-
-ALI--Il est rompu en morceaux. On dit que c'est Madame votre mère qui
-l'a retrouvé et collectionné.
-
-LOUIS--Oui, elle était amateur de ce genre de choses.
-
-ALI--Je n'en veux pas.
-
-LOUIS--C'est du bronze massif comme une cloche.
-
-_(Il frappe dessus du doigt)._
-
-_(ALI frappe aussi modestement)._
-
-Allez-y donc, ne vous gênez pas!
-
-Avez-vous quelque chose de dur?
-
-_(ALI sort une clef de sa poche)_
-
-C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres à Dormant.
-
-_(LOUIS prenant la clef en décharge un grand coup sur la tête du
-Christ)._
-
-Ecoutez un peu comme cela sonne!
-
-ALI--Oui, les fondeurs n'étaient pas rares à cette époque.
-
-LOUIS--Qu'est-ce que vous m'en donnez?
-
-ALI--Trois francs le kilo. C'est le prix courant. Vous n'en trouverez
-pas plus autre part.
-
-LOUIS--Mais c'est du bronze ancien! Regardez!
-
-_(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)_
-
-Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on
-trouve de tout, même de l'or et de l'argent.
-
-ALI--Je vous en donne trois francs.
-
-LOUIS--Donnez-m'en cinq.
-
-ALI--Allons, je vous en donne quatre, mais c'est trop cher.
-
-Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. Quatre francs! Oui,
-c'est une mauvaise action que vous me faites faire.
-
-LOUIS--Eh bien, j'accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de
-cette horreur,
-
-J'estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd.
-
-[1] Ici s'unit le drame à la scène.
-
-
-
-FIN
-
-Hambourg, Octobre 1913.
-
-Bordeaux, Octobre 1914.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le pain dur, by Paul Claudel.
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- </head>
-
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le pain dur
- Drame en trois actes
-
-Author: Paul Claudel
-
-Release Date: January 23, 2016 [EBook #51013]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive.
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="cover">
-<img src="images/cover.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="author">PAUL CLAUDEL</p>
-
-
-<h1>LE PAIN DUR</h1>
-
-<h2>DRAME EN TROIS ACTES</h2>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="editor">nrf<br /><br />
-
-PARIS<br /><br />
-
-ÉDITIONS DE LA
-
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br /><br />
-
-
-35 &amp; 37 RUE MADAME 1918</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="toc">
-<p>
-
-<b>TABLE DES MATIÈRES</b><br /><br />
-
-<a href="#NOTE">NOTE</a><br />
-<a href="#PERSONNAGES">PERSONNAGES</a><br />
-<a href="#ACTE_PREMIER">ACTE PREMIER</a><br />
-<a href="#ACTE_DEUXIEME">ACTE DEUXIÈME</a><br />
-<a href="#ACTE_TROISIEME">ACTE TROISIÈME</a><br />
-
-</p>
-
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h2><a id="NOTE"></a>NOTE</h2>
-
-<div class="letter">
-<p><i>Dans ce drame, qui a, comme partie de son sujet la
-Rupture des barrières et la Rencontre des races, des Juifs
-ne pouvaient pas ne pas figurer. C'est à eux peut-être que
-ce congé de leur antique assujettissement rituel et juridique,
-leur relèvement de leur poste de témoins, posait la
-question la plus grave. Si Ali et sa fille paraissent au
-lecteur antipathiques,&mdash;pas plus que mes autres personnages,&mdash;je
-ne veux pas qu'on voie là de ma part l'indice
-d'aucun jugement général et sommaire. Ce sont là des
-figures commandées par le drame, rien de plus, et dont
-je n'ai été que le premier spectateur. Le fait Juif est trop
-grand et trop magnifique, le peuple Juif est trop important
-au regard de Dieu, pour qu'il soit possible d'en
-traiter de cette manière épisodique.</i></p>
-
-<p><i>J'ajoute que c'est parmi les Juifs que j'ai rencontré
-quelques uns de mes meilleurs amis. Je ne voudrais faire
-de peine à aucun d'eux, à aucun de ces vrais Israélites
-dont les fils et les frères ont versé leur sang pour la
-France, et leur demande de ne pas juger de mes intentions
-hâtivement.</i></p>
-
-<p class="signature"><i>P. C.</i></p>
-
-<p class="p6">Et dixi: Non pascam vos: quod
-moritur, moriatur; et quod succiditur,
-succidatur: et reliqui devorent unusquisque
-carnem proximi sui.</p>
-
-<p class="signature"><i>Zach. proph.</i> <span class="smcap">xi</span>, 9.</p>
-
-<p>Insipientes, incompositos, sine affectione,
-absque fœdere, sine misericordiâ.</p>
-
-<p class="signature"><i>Rom.</i> <span class="smcap">i</span>, 31.</p>
-
-</div>
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES</h2>
-
-
-<p class="center">TURELURE</p>
-
-<p class="center">SICHEL</p>
-
-<p class="center">LUMÎR</p>
-
-<p class="center">LOUIS</p>
-
-<p class="center">ALI HABENICHTS</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h2><a id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>L'Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de
-Coûfontaine, telle qu'elle est décrite à l'acte I de «L'OTAGE».
-Tous les livres on été enlevés des rayons et on
-en voit des piles ça et là sur le plancher. Désordre et
-poussière; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés
-par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu,
-on le voit appuyé contre le mur. A sa place et au-dessus,
-le portrait du Roi Louis-Philippe, en uniforme de la
-Garde Nationale, grosses épaulettes et pantalon de Casimir
-blanc.&mdash;Au dehors, Novembre.</i></p>
-
-<p><i>Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a><i> assises.
-LUMÎR en habit d'homme, grande redingote à brandebourgs.
-On entend TURELURE qui pérore dans la
-pièce voisine.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p><i>VOIX DE</i> TURELURE&mdash;... la Monarchie
-constitutionnelle; traditionnelle par son principe,
-moderne par ses institutions!</p>
-
-<p class="indic">(Applaudissements).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est moi qui ai trouvé cette
-phrase, ça a toujours du succès! Il place ça
-partout.</p>
-
-<p><i>VOIX DE</i> TURELURE&mdash;Te te te te te
-... le développement des ressources nationales qui
-marche de pair avec le progrès des lumières et
-d'une sage liberté! Et ceci me ramène, Messieurs
-à l'événement qui fait l'objet de notre réunion.
-Aujourd'hui la voie ferrée touche Coûfontaine!
-Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges
-elle atteint le Rhin, elle rejoint l'Orient! Notre
-main au-delà des frontières va saisir celle que nous
-tend l'Allemagne fraternelle. Ah, pardonnez son
-émotion à un vieux militaire! Ce que notre jeunesse
-a rêvé, ce que n'ont pu faire nos armes et le génie
-d'un grand homme, la science le réalise! D'un pays
-à l'autre se fait en paix l'échange des produits, des
-idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos
-campagnes mêmes, quel avenir! Notre agriculture
-trouve des débouchés faciles, tout entre en
-exploitation, les villes encombrées se dépeuplent
-au profit des champs et leur envoient de joyeux
-bataillons de travailleurs! Plus de chômage, plus
-de bras inoccupés! L'industrie allume de toutes
-parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées
-des sucreries! Et moi aussi, Messieurs, moi-même,
-oui, je veux donner l'exemple. Cette terre, cette
-maison, ce bien héréditaire de notre antique
-famille, je veux les consacrer au développement
-de nos forces économiques. Ce monastère va
-devenir une papeterie. Là où jadis de bien intentionnés
-ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre
-vous se souviennent sans doute avec attendrissement,
-élevaient en l'honneur de la Divinité une
-voix respectable, mais inutile, va retentir le bruit
-joyeux des machines et des trémies. Le travail
-n'est-il pas la meilleure des prières, celle qui est
-la plus agréable au Créateur? Oui. Mais à qui
-devons-nous ces bienfaits? à qui, Messieurs? ne
-l'oublions pas: au Souverain réparateur, qui,
-sauvant la France de vaines agitations de la
-démagogie est venu définitivement implanter sur
-notre sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle
-par son principe, moderne par ses
-institutions!</p>
-
-<p class="indic">(Silence. Puis faibles applaudissements).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il oublie qu'il l'a déjà dit.</p>
-
-<p><i>VOIX DE</i> TURELURE.&mdash;Messieurs,
-je lève mon verre en l'honneur de Sa Majesté
-Louis Philippe Premier, Roi des Français! Vive
-le Roi et son auguste famille!</p>
-
-<p class="indic">(Applaudissements, brouhaha).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous me direz que cela ne vous
-rend pas vos dix mille francs.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Patience, je les aurai.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous croyez que dix mille francs,
-ça ressort comme ça tout seul?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Monsieur le Comte est riche.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Pas tant que vous le pensez. Son
-désordre égale son avarice,</p>
-
-<p>Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est
-un grand seigneur!</p>
-
-<p>Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a
-de l'argent comme ça à donner? Votre simplicité
-m'étonne.</p>
-
-<p>Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le
-déranger. Tout est retenu d'avance.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas au moment qu'il va construire
-cette papeterie qu'il peut se passer de monnaie.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je sais qu'il a touché de l'argent
-de votre père.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui, vous savez cela? C'est vrai,
-il a touché vingt mille francs.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Pour la propriété de l'Arbre-Dormant.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;L'antique manoir des Coûfontaine!</p>
-
-<p>Un joli marché que fait mon père! Quelques
-pans de murs en ruine et des champs de sable!
-plus, un moulin.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mais c'est là que l'embranchement
-de Rheims va s'accrocher.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous êtes bien renseignée.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;J'aurai donc ces vingt mille
-francs.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est vingt mille francs maintenant
-qu'il vous faut?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Dix mille francs que j'ai prêtés,</p>
-
-<p>Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour
-l'échéance.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Cela peut le tirer d'affaire?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et lui permettre d'attendre la
-moisson qui sera belle,&mdash;il a plu,&mdash;</p>
-
-<p>Et ses rentrées pour fournitures au Corps
-d'occupation.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est sérieux? Louis a fait quelque
-chose là-bas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Trois cents hectares aux portes
-d'Alger conquis sur les marais de la Mitidja!</p>
-
-<p>Qui commenceront à rendre.</p>
-
-<p>Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux
-Juifs pour dix mille francs.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous dites: notre père?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis m'épouse, vous le savez.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je le sais, il me l'a écrit.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il vous écrit?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Pauvre garçon! J'ai de la sympathie
-pour lui, il le sait.</p>
-
-<p>Je lui rends les services que je puis.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous lui devez bien cela.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Comment est-ce que je lui dois
-bien cela?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Toute sa fortune a passé aux
-mains de votre père.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Est-ce de ma faute ou celle de
-mon père,</p>
-
-<p>Si M. le Capitaine Louis-Napoléon Turelure-Coûfontaine</p>
-
-<p>S'est mis en tête de conquérir les marais de la
-Mitidja (trois cents hectares aux portes d'Alger)?</p>
-
-<p>Je dis qu'il doit de la reconnaissance au vieux
-Habenichts.</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, l'argent n'est pas sorti de la
-famille.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je le sais.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;<i>Votre père</i>, comme vous dites,
-n'est nullement étranger aux petites opérations
-du mien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est pourquoi je dois avoir mes
-dix mille francs.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous comptez pour cela sur
-mon aide?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Madame, je me permets de la
-solliciter.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne suis pas Madame.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sichel...</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne suis pas Sichel! C'est le
-vieux qui m'appelle ainsi. Il ne se souvient d'aucun
-nom,</p>
-
-<p>Moitié insolence, moitié imbécillité, et nous
-rebaptise tous,</p>
-
-<p>Si je peux dire.</p>
-
-<p>C'est ainsi que de mon père il a fait Ali Habenichts,&mdash;ça
-lui donne la juste pointe d'Orient et
-de Galicie, dit-il,&mdash;</p>
-
-<p>Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est
-en allemand</p>
-
-<p>Faucille dans le ciel clair du mois nouveau.</p>
-
-<p>Bon. Cela va bien comme ça.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je sais que vous pouvez tout ici.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je suis la maîtresse, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Si je ne le croyais pas, pourquoi
-serais-je ici?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vertueusement accompagnée de
-notre vieille tante de Grodno, l'ineffable Madame
-Kokloschkine.</p>
-
-<p>Vous êtes gentille dans ces habits d'homme.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est plus commode pour le
-voyage.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est bien de me traiter ainsi en
-amie.</p>
-
-<p>Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne
-ferez qu'un mariage raisonnable.</p>
-
-<p>Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Cet argent n'est pas à moi.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je vois. C'est une pauvre petite
-caisse révolutionnaire.</p>
-
-<p>C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et
-racheter au musée de Dresde le sabre de Sobieski.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non point cette Pologne, Mademoiselle
-Habenichts, une autre.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Quelle?</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>baissant les yeux</i>.&mdash;Une nouvelle
-Pologne.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Où cela?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Au delà d'ici. De ceux-là faite qui
-sont morts pour elle.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Sans espérance.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Morts sans aucune espérance.</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Pour vous, vous vivrez en contentement
-dans cette belle propriété, au soleil
-d'Algérie.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tout d'abord, je dois reporter cet
-argent là-bas.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et il est tellement sûr que vous
-reviendrez?</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>la regardant</i>.&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>SICHEL, <i>pensive, les yeux baissés</i>.&mdash;Vous
-avez encore une patrie sur terre. Vous avez une
-place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On ne
-vous a pas extirpés.</p>
-
-<p>Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de
-terre aussi large qu'une pièce d'or,</p>
-
-<p>Sur laquelle nous puissions mettre le pied et
-dire: c'est à nous, c'est nous, c'est chez nous,
-cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.</p>
-
-<p>Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem
-(bon Dieu! qui est-ce qui s'occupe de Jérusalem!)</p>
-
-<p>Et à cause de cela, il n'y a pas un homme
-vivant, si je sors de ceux de ma race,</p>
-
-<p>Qui me tende la main et me dise de son gré:
-«Viens. Sois à moi. Tu es ma femme.»</p>
-
-<p>Nous sommes refusés par toute l'humanité, et
-c'est de ce refus que nous sommes faits.</p>
-
-<p>Et je sais, oui, il y a cette autre histoire,
-celui-ci...</p>
-
-<p class="indic">(Elle désigne le crucifix sans
-le regarder).</p>
-
-<p>Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire
-qu'on ait commise.</p>
-
-<p>Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait
-souffrir qu'il se dise Dieu? C'est un blasphème, dit
-mon père.</p>
-
-<p>Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas
-de Dieu.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Son sang est retombé sur le vôtre.
-Le sang!</p>
-
-<p>C'est une grande chose que le sang. Vous,
-devriez causer là-dessus avec ma tante, elle en sait
-long.</p>
-
-<p>A ce moment, c'a été pour vous comme une
-nouvelle naissance, dit-elle, une conception par
-dessus l'autre, un deuxième péché originel, l'inverse
-de la bénédiction d'Abraham.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est de la mysticité à la manière
-de Grodno! Que parlez-vous de sang?</p>
-
-<p>Nous étions là avant vous et nous sommes les
-premiers-nés.</p>
-
-<p>Qui êtes-vous à côté de nous? Quand vous
-pouvez remonter à dix générations, issus de sangs
-plus entrecroisés que les chiens,</p>
-
-<p>Vous vous dites gentilshommes! Mais nous
-seuls sommes purs, en droite ligne depuis la
-création du monde!</p>
-
-<p>C'est à nous que vous devez tout et vous nous
-excluez.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne demande pas à sortir de ma
-race.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et moi, je demande à sortir de
-la mienne, à m'arracher de ce ghetto où l'on nous
-tient étouffés!</p>
-
-<p>Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré
-dans le Messie.</p>
-
-<p>C'est leur rôle depuis la création du monde et
-ils n'ont pas changé, à part, debout sous l'arbre à
-sept branches, dans une foi et dans une espérance
-enragées!</p>
-
-<p>Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère
-qu'en moi-même, et je sais qu'il n'y a qu'une
-vie,</p>
-
-<p>Je suis une femme, et je veux avoir ma place
-avec le reste de l'humanité, et pour cela je suis
-prête à tout faire et à tout donner, et à tout trahir!
-Il n'est que temps!</p>
-
-<p>Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse?
-Réjouissez-vous qu'il y ait une frontière de moins.
-Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de judaïsme,
-il n'y a que des hommes et des femmes vivants,
-pas de Dieu et le même droit pour tous!
-Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à
-attendre, on nous a tous trompés et notre espérance
-a été vaine.</p>
-
-<p>C'est pourquoi les choses qui existent sont
-importantes et je n'en serai pas exclue.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Personne ne vous dispute votre
-Pair de France.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Pourquoi donc êtes-vous ici?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il ne dépend que de vous que je
-parte.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Non. Monsieur le Comte est à
-cet âge où l'on veut être aimé pour soi-même.</p>
-
-<p>Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les
-femmes, ah! c'est un vrai Français!</p>
-
-<p>Excepté de l'argent.</p>
-
-<p>Fi! ne lui parlez point d'argent, c'est bas!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sichel, si j'obtiens cet argent qui
-m'est dû,</p>
-
-<p>Je ne retourne pas à Alger.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, je vous ai comprise.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne sais ce que vous dites.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est vous qui me poussez!</p>
-
-<p>Je dis que j'obtiendrai cet argent</p>
-
-<p>Par tous moyens. Je l'aurai.</p>
-
-<p>Et qu'il est dangereux pour vous que je reste.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Que pensez-vous faire?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Croyez-vous que je ne connaisse
-pas le cœur d'un père comme Monsieur le Comte?</p>
-
-<p>Je suis la fiancée de son fils.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et certes, je vois que vous
-l'aimez!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;L'honneur et le devoir avant tout.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est l'honneur et le devoir qui
-vous poussent à capter un vieillard imbécile?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et à trahir celui qui vous aime?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Montrez-moi les lettres que le
-capitaine vous a écrites.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je pense qu'il vous aime sincèrement.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je l'aime aussi.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Pas autant que ces dix mille
-francs à récupérer.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je les lui ai donnés.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Prêtés.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je lui ai donné ma vie.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Prêtée à de gros intérêts.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Nous avons fait assez. Je n'ai pas
-le droit d'être plus généreuse envers ce Français.</p>
-
-<p>C'est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant,
-tout sanglant de la brèche de Constantine.</p>
-
-<p>Et c'est moi ensuite qui l'ai soigné.</p>
-
-<p>C'est mon frère et moi qui l'aidions pendant
-qu'il commençait ses défrichements, et je tenais
-sa maison.</p>
-
-<p>Maintenant mon frère est mort et d'autres
-devoirs m'appellent.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne vous trouve point si belle.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Assez pour me faire épouser.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Quels yeux! Quand vous les
-tenez baissés, tout est si fermé qu'on dirait que
-vous n'êtes plus là.</p>
-
-<p>Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles
-comme ceux d'un enfant, si sérieux que Monsieur
-le Comte lui-même en est décontenancé.</p>
-
-<p>Mais quand ils noircissent et se chargent de furie
-et qu'on voit l'âme là-dedans qui brûle...</p>
-
-<p>Ce sont de ces yeux-là sans doute qu'il est
-épris</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous vous trompez. Ce ne sont
-pas mes yeux qu'il aime.</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Lumîr, le Comte est vieux et je
-trouve qu'il a assez vécu.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Plût au ciel que son sort et cet
-injuste argent fussent entre mes mains!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ou entre les miennes, ainsi
-soit-il! Mais je pense que ce n'est pas aux morts
-d'enterrer éternellement ceux qui vivent.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il est là et nous n'y pouvons
-rien.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Plus que vous ne pensez.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Me conseillez-vous un crime?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je n'appelle pas cela un crime.
-Quand un homme nous refuse ce qu'il nous
-doit,</p>
-
-<p>Il dénonce tous nos traités avec lui, nous
-sommes en état de guerre.</p>
-
-<p>Chacun n'a plus qu'à se servir des armes qu'il
-peut, à ses risques et périls.</p>
-
-<p>Et le Comte une belle nuit recevrait une balle
-dans la tête, qui s'en étonnerait? Il est terrible
-avec les braconniers et tous ses domestiques le
-haïssent.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>avec un doux sourire</i>.&mdash;Exécutez-le
-donc vous-même.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tout le monde le peut, pas moi.</p>
-
-<p>Et d'ailleurs je suis une femme.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne peux pas non plus.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est vrai.</p>
-
-<p>Il y a d'autres moyens. Je le connais, voici
-deux ans que je n'ai pas autre chose à faire que
-de le regarder.</p>
-
-<p>Il est vieux. Il a peur, peur de la mort.</p>
-
-<p>Il fait le brave encore, mais le médecin dit que
-le ressort qui anime cette grande carcasse est
-limé.</p>
-
-<p>Avez-vous vu comme la peau de son crâne est
-mince? On voit déjà dessous la tête de mort:</p>
-
-<p>La même couleur jaunâtre, il y en a tout un
-tas près de la maison du jardinier.</p>
-
-<p>Une violence, une émotion, et claque la berloque!</p>
-
-<p>Il sait cela et il a peur. Il y a toujours moyen
-de faire avec un homme qui a peur.</p>
-
-<p>Presque tous les hommes ont peur de quelque
-chose.</p>
-
-<p>C'est pour cela qu'il n'ose me chasser.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Touchante union!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Croyez-vous que ce soit par
-amour pour moi qu'il m'ait prise? Non, vous ne
-devineriez jamais! C'est pour m'empêcher de faire
-de la musique!</p>
-
-<p>Il est incapable de résister à un certain esprit
-de farce et de taquinerie.</p>
-
-<p>J'étais une artiste, connue dans le monde entier,
-vous savez mon nom. Croyez-vous que depuis
-deux ans il m'empêche de toucher à un piano?</p>
-
-<p>Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en
-esclavage comme les anciens Israélites.</p>
-
-<p>Et je pensais d'abord qu'il m'épouserait, mais
-j'ai dû bientôt renoncer à cet espoir enchanteur.</p>
-
-<p>Je vous dis qu'il ne consentira à mourir que
-s'il a le sentiment ainsi de jouer un tour à quelqu'un.</p>
-
-<p>Et je ne puis tirer un sou de lui: pas plus
-pour moi, que pour vous.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Qu'il meure, et le fils vous reste.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et à vous la sainte Pologne!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;J'ai commis un crime et je dois
-le réparer.</p>
-
-<p>Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent
-trois fois sacré.</p>
-
-<p>Il faut que je le retrouve.</p>
-
-<p>Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Nous nous sommes clairement
-comprises, je crois?</p>
-
-<p>Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts
-aussi, toutes deux contre le mort.</p>
-
-<p class="indic">(Entre Turelure).</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Prononcez <i>Loum-yir</i></p></div>
-
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien! qui est-ce qui
-parle de mort?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Nous discutons les principes du
-whist et le coup d'hier soir: les faibles et les
-fortes du mort.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ouais! pauvre homme! me
-voici bien encadré entre ces deux fines joueuses.</p>
-
-<p>Vous m'avez bien battu hier et ramené tout
-roulant, il ne m'est resté que les honneurs.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Monsieur le Comte n'est pas
-près d'en manquer.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Charmant! charmant!
-«Toujours l'honneur!» c'est ma devise.</p>
-
-<p>«Toujours l'amour!» comme disait le roi de
-Westphalie en levant son verre.</p>
-
-<p>De quoi les Allemands ont fait «Tschorlemorl»,
-qui est un mélange bien frais de vin
-blanc et d'eau de Selz.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je vous laisse. Je crois que la
-Comtesse Lumîr a besoin de vous parler.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Chère Comtesse! Que
-c'est aimable à vous d'être venue me rendre
-visite en cette pauvre maison! Une triste hospitalité!</p>
-
-<p>Les murs sont solides et j'ai eu la bêtise de
-faire réparer la toiture, il y a deux ans, mais tout
-est à l'abandon.</p>
-
-<p>Regardez ces piles de livres dont je ne peux
-parvenir à me débarrasser. Rien que pour les
-porter à Rheims on me prendra plus qu'ils ne
-valent. Je vas en faire du feu.</p>
-
-<p>Bon! tout cela va changer avec les machines
-et le chemin de fer. Cet étang, ce barrage que les
-moines ont fait là-haut pour leur poisson me donnera
-la force motrice.</p>
-
-<p>Ah! tout cela me coûte gros d'argent, vous
-pouvez le dire.</p>
-
-<p>J'ai dû vendre notre bien de famille, c'est dur.</p>
-
-<p>Votre père a fait une bonne affaire, Sichel!
-Il profite de mon dénuement.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est conclu?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Pas encore tout-à-fait. Il
-veut voir certains plans, prendre certaines sûretés.
-Ah, c'est un homme prudent!</p>
-
-<p>Vous le connaissez, Comtesse? Il a eu l'occasion
-d'obliger notre pauvre capitaine.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il lui en est reconnaissant.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je le sais.</p>
-
-<p>Sichel,&mdash;Lumîr!&mdash;vous me permettez de vous
-appeler ainsi? ne vais-je pas être votre père? On
-l'aimera un peu, ce vieux papa?</p>
-
-<p>Que je suis heureux de vous voir causer ainsi
-comme des amies!</p>
-
-<p>Lumîr, cette petite femme sera une sœur pour
-vous.</p>
-
-<p>Et pour moi elle a été un ange! non, je dis
-vrai! un ange par le sens qu'elle a des affaires, et
-plus de force dans le petit doigt que le chien
-d'une carabine!</p>
-
-<p>C'est comme pour la musique, quelle artiste,
-si vous l'entendiez! dire que je ne puis plus obtenir
-d'elle qu'elle ouvre son piano!</p>
-
-<p>C'est l'art qui a été le premier lien entre nous.</p>
-
-<p>Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné
-sous ses phalanges de fer et cet ouragan
-de notes, on entend distinctement chacune d'elles!</p>
-
-<p>Ce petit doigt surtout, à l'extrémité de chaque
-main, ce petit doigt d'acier qui trouve tout-à-coup
-la touche et tous les points du clavier et la frappe
-avec une implacable ubiquité!</p>
-
-<p>J'étais enthousiasmé! Je me suis dit il faut que
-je fasse de ce petit doigt mon ministre et le Gouverneur
-général du vieux Turelure!</p>
-
-<p>Et voilà! C'est elle qui tire de cette vieille âme
-tout ce qui lui reste de musique.</p>
-
-<p class="indic">(Il lui baise la main).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Cher Comte!</p>
-
-<p>Cher Toussaint!&mdash;Adieu, Lumîr! Courage!</p>
-
-<p>Et vous, Toussaint, je vous en prie, faites ce que
-vous pouvez! J'aime tant ce pauvre Louis.</p>
-
-<p class="indic">(Elle sort).</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>TURELURE, <i>lui envoyant un baiser.</i>&mdash;Adieu,
-chère amie!&mdash;Adieu, charogne, puisses-tu
-crever!</p>
-
-<p>Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous
-écouter.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je crains de tomber mal en ce
-jour de fête et parmi tant d'occupations.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je suis toujours occupé.
-Et d'ailleurs, l'inauguration est finie.</p>
-
-<p>Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux
-ramène vers Paris mes invités digérants.
-Ah, c'est une grande époque!</p>
-
-<p>Quelle levée de pioches sur toute la France!
-Quel fourmillement de brouettes!</p>
-
-<p>Quatre autres voies comme celle-ci partant de
-la capitale vers tous les coins du pays</p>
-
-<p>Permettent en quelques heures à tous les
-citoyens de s'unir sur le même forum.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;La ligne du Midi atteint Lyon
-déjà et permettra à votre fils d'être ici en quelques
-heures.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quoi! C'est-i qu'il vient?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne sais, je n'ai de lui aucune
-nouvelle.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je lui avais recommandé
-de rester là-bas! Je vous avais prié de lui écrire.
-Nous n'avons pas besoin de lui!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;J'ai écrit.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je n'ai rien à lui dire! Je
-ne veux pas le voir.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;J'en tire bon augure pour le succès
-de ma requête.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>sec.</i>&mdash;Toujours ces dix mille
-francs?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vingt mille, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vingt mille, mon petit
-monsieur? Comme vous êtes gentille dans votre
-grande redingote!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il a une grosse échéance. S'il ne
-peut l'honorer, on saisit tout.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Est-il si mal en point?
-Ces usuriers sont de vrais arabes.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;On dit que vous êtes d'accord
-avec eux. C'est ainsi que vous lui avez repris les
-biens de sa mère.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est faux, je veux dire
-c'est vrai. Mais, où est le mal?</p>
-
-<p>Coûfontaine n'est pas à lui, ni à moi.</p>
-
-<p>C'est le bien de la famille. Où est le mal que
-j'aie voulu l'abriter des fantaisies d'un prodigue?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ne le poussez pas au désespoir.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il lui reste l'armée. Il y
-retrouvera son grade.</p>
-
-<p>Je suis un père, que diable! Je l'aime. Dites-lui
-bien que je l'aime. Dites-lui que je m'intéresse
-à son avancement.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est de l'argent qu'il veut.</p>
-
-<p>TURELURE <i>avec dégoût</i>.&mdash;L'argent, ah!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il est prêt à vous donner huit
-pour cent.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non! C'est un mauvais
-service à lui rendre que de l'encourager dans cette
-entreprise absurde. Il n'y a rien à faire en Algérie.
-Pas d'argent!</p>
-
-<p>LUMÎR, baissant les yeux.&mdash;Je voudrais le
-mien aussi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ce n'est pas moi qui l'ai
-pris.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>levant les yeux sur lui</i>.&mdash;Faites
-cela pour moi, Monsieur le Comte!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Bon. J'aime mieux ce
-ton-là.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne vous croyais pas si méchant.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Cent fois non! Je suis un
-bien bon homme. Doux, doux, flasque. Mou
-comme de la purée de citrouille.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous pouvez plaisanter, c'est
-plus vrai que vous ne vous en doutez.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quoi? Je ne vous fais pas
-peur? On m'a toujours dit que j'avais l'air d'un
-loup.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>avec douceur</i>.&mdash;Je vous trouve l'air
-d'un mouton. Un vrai Champenois. Et le bas de
-la figure est si drôle!</p>
-
-<p>Vos deux lèvres sont comme des marionnettes
-qui se poursuivent et qui disent tout ce que vous
-pensez quand vous n'y pensez pas.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>vexé</i>.&mdash;Merci. Vous oubliez à
-qui vous parlez.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Monsieur le Comte, je sais ce que
-je vous dois.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Et donc que je ne vous dois
-rien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne vous demande pas de me
-devoir quelque chose.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Mademoiselle ma fille, mon
-petit bonhomme, il vaut mieux que je vous ôte
-aussitôt quelques idées de la tête.</p>
-
-<p>Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous m'avez fait espérer autre
-chose.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;La politique de Sa Majesté a
-changé.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Quoi! C'est une question de politique?</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;L'autre jour, nous n'étions
-pas au mieux avec votre souverain légitime,</p>
-
-<p>C'est le Czar que je veux dire.</p>
-
-<p>Une bonne petite conspiration à Varsovie...
-Eh, mon Dieu, il n'aurait pas été si mauvais de
-lui faire sentir la pointe.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et au besoin, on gagnait la
-reconnaissance de mon souverain légitime</p>
-
-<p>En lui donnant quelques indications bienveillantes.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Comme vous dites. Eh
-bien! notre politique a changé. La Pologne ne
-nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des
-émeutiers.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Comme les héros des Trois Glorieuses!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Honneur à ces défenseurs
-de la Constitution!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous respectez les lois?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Chacun son rôle. Le mien
-est de les faire.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est bien. Il ne me reste donc
-plus qu'à partir.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Où cela?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Là-bas. Il faut que je rende mes
-comptes, pour mon frère et pour moi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous laissez ainsi votre
-fiancé?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il n'est pas mon fiancé tant que
-ça. Je me dois d'abord à d'autres.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est vous qui allez délivrer
-la Pologne, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Le Czar n'a plus qu'à
-retenir une petite villa sur les bords du lac de
-Genève, quelque pension «<i>mit frühstück</i>». Voilà
-Mademoiselle qui se met en marche comme une
-armée.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Le jour est venu.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est elle qui va venir à
-bout de trois Empires avec ses grands yeux bleus
-et ses petites mains dans son manchon en imitation
-de lapin.</p>
-
-<p class="indic">(Elle le regarde).</p>
-
-<p>Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces
-yeux qui n'expriment rien et qui sont parfaitement
-incapables de comprendre quoi que ce soit?
-On ne sait jamais ce que vous pensez.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Rendez-moi cet argent.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Croyez-vous que je n'aie pas assez
-d'ennemis sans vous?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je ne suis pas votre ennemi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, je ne crois pas.</p>
-
-<p>Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup
-de gens dans votre vie qui vous aient dit:
-Turelure, j'ai confiance en vous?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ah, petite rusée! Comme
-tu sais trouver la place faible d'un vieux bonhomme!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Dois-je vraiment partir?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Comte, vous êtes riche et je n'ai
-rien, et le peu que j'avais n'était pas même à moi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ce Louis est un grand
-coquin!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;L'argent des femmes&mdash;ce sont
-des femmes qui l'ont ramassé,&mdash;l'avarice des
-mères et des veuves, la dot des jeunes filles, le
-pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits
-et des martyrs! Pas un sou qui ne soit
-poissé de sang.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tout cela sert à défricher
-les jujubiers de la Mitidja.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il est lâche de me voler ainsi,
-abusant de ma faiblesse!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je ne vous ai pas volée!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;... Comme un homme qui vole
-une petite fille, lui prenant sa tartine dans son
-petit sac!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je ne vous ai rien volé,
-sacré bout de bois! J'ai aidé le capitaine tant que
-j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Rendez-moi mon argent à moi,
-Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du
-reste.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Mais il est ruiné dans ce
-cas et vous ne pouvez l'épouser.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>baissant les yeux</i>.&mdash;Naturellement,
-je ne puis l'épouser sans argent.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous ne l'aimez donc pas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ma vie est trop courte pour que
-je m'attache tellement à aucun homme.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous avez raison. Il ne
-vous aime pas. Il a trop d'idées dans l'esprit.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je suis si jeune, j'étais fière qu'il
-eût besoin de moi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;D'autres peuvent avoir
-besoin de vous!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Alors, laissez-moi le moyen de
-les aider.</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Un autre qui n'est pas
-loin.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Qui?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Pourquoi parler de vicomte;
-et toutes ces images héroïques et funèbres,</p>
-
-<p>Qui font tant de plaisir aux petits enfants?
-Que diable! C'est bon, la vie!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne puis rester que si mon
-argent part à ma place.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>sévère</i>.&mdash;Lumîr, répondez-moi.
-Aimez-vous réellement votre pays?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne sais. C'est une question
-que je ne me suis jamais posée.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, tout de même,
-vous valez plus pour votre pays que dix mille
-francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que
-d'être honnête!</p>
-
-<p>Il y a autre chose à faire de la vie quand on est
-jeune que de mourir bêtement comme dans les
-versions latines, ou autrement de se laisser mettre
-les fers aux pieds.</p>
-
-<p>Quand vous vous serez laissé enterrer toute
-vive à Boufarik, au milieu d'un grand champ de
-poireaux,</p>
-
-<p>Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à
-faire de vous?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;On ne me demande pas davantage.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Louis n'est pas de notre
-race. Ce n'est pas un Coûfontaine! Il n'a jamais
-su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense
-qu'à ses échéances.</p>
-
-<p>Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon
-vieux sang s'échauffe quand je vous entends. Que
-diable! C'est nous qui avons fait la révolution!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est la Révolution qui vous a
-faits.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je ne dis pas non. Mais la
-chose ne m'amuse plus autant. Et pourtant, faut
-le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments.</p>
-
-<p>Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement
-du tambour, entouré de toute sa cour et des
-représentants de la Propriété Française, ah, c'est
-un beau spectacle!</p>
-
-<p>On voit se coudoyer des régicides, des nobles
-renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes,
-une douzaine de vieux cornards de l'Empire
-échappés à tous les champs de bataille,
-Victor Cousin,</p>
-
-<p>Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même
-qui nous préside avec la dignité d'un chef
-d'institution et le sourire d'un banquier qui n'est
-pas absolument sûr de ses chiffres.</p>
-
-<p>C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance!
-Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.</p>
-
-<p>Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur
-la Place du Carrousel!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est vous qui êtes la France?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est vrai, pour le moment,
-c'est moi qui suis la France, pourquoi pas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et moi, je suis la Pologne, sans
-aucun ami.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ne dites pas çà, Mademoiselle!
-morbleu, vous me faites de la peine.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Le seul ami que j'avais m'est
-retiré.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il ne tient qu'à vous d'en
-retrouver un autre à la place, mon petit soldat!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne vous entends pas.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>larmoyant</i>.&mdash;Écoutez-moi,
-Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai besoin d'un sentiment.
-Pardonnez à mon émotion.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Que vous êtes drôle! <i>(Elle sourit)</i></p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je suis comme la France.
-Personne ne me comprend!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mais pourquoi voulez-vous que
-je vous comprenne?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Est-ce ma faute si je suis
-Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand
-Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et
-Ministre de ceci, et le diable sait quoi!</p>
-
-<p>Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre
-chose?</p>
-
-<p>Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant,
-c'est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et
-qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!</p>
-
-<p>C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son
-rôle avec aplomb et l'on peut tout se permettre
-quand on connaît les planches.</p>
-
-<p>Mais il y a autre chose à faire que de jouer la
-comédie! croyez-vous que je n'aimerais pas mieux
-autre chose?</p>
-
-<p>C'est comme la France quand elle se jetait sur
-Versailles ou sur le Louvre.</p>
-
-<p>Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un
-peuple ne vit pas que de pain!</p>
-
-<p>C'est de la mitraille et du plomb et de grands
-coups de pied dans les côtes!</p>
-
-<p>Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est
-amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son
-maître!</p>
-
-<p>Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de
-tenir une pareille bête entre les jambes, c'est pas
-un veau.</p>
-
-<p>Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos,</p>
-
-<p>A peine avait-elle commencé à danser un petit
-peu qu'il tombait par terre sans aucun mouvement
-ou bruit, comme un gros boulot de coton.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui
-couper la tête? Je vous en fais juge.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mais que voulez-vous que je
-vous dise?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il faut dire: c'est bien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est bien, Monsieur le Comte,
-c'est tout à fait bien.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Bon. Où en étais-je? Ah
-oui, ma femme.</p>
-
-<p>Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est
-pas vrai. Ah, c'était une sainte, Dieu ait son âme!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sygne de Coûfontaine.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Répétez un peu, comment
-avez-vous dit cela?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sygne de Coûfontaine.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>baissant la voix</i>.&mdash;Sygne
-de Coûfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans
-cette pièce.</p>
-
-<p>Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant
-tout le temps de notre mariage.</p>
-
-<p>Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont
-neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle
-douceur toujours dans ses manières,</p>
-
-<p>Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait
-à me voir!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;On m'a raconté certaines choses.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Elle était meilleure que
-moi, ce n'est pas une raison pour me mépriser.</p>
-
-<p>Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi
-cela sert-il? Le mépris est le masque des faibles.</p>
-
-<p>Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de
-tout.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Eh bien, c'est qu'elle était la plus
-faible, vous le lui avez bien fait voir.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il ne faut pas être le plus
-faible avec moi. C'est mauvais.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je vais le dire à Sichel.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ah, elle voudrait bien être
-la plus forte, mais elle ne peut pas, dont elle
-rage!</p>
-
-<p>Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se
-trouble et se dérobe.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Moi, je n'ai pas peur de vous!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je le sais, c'est délicieux. Il
-n'y a place que pour un sentiment dans votre petit
-cœur fervent et dur, dans votre petite âme loyale.</p>
-
-<p>Ce que vous ont dit les gens de votre race, le
-père, le frère,</p>
-
-<p>Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont
-pas de la Race Sacrée,</p>
-
-<p>Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est
-vrai?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Les pauvres restent entre eux.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, les gens de la Race
-Sacrée, ils s'entendaient si tellement bien entre
-eux autrefois</p>
-
-<p>Que pour leur imposer la paix il leur fallait
-aller chercher au dehors quelqu'un qui fût absolument
-incapable de les comprendre. Jamais un
-Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Que signifie cet apologue?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Donnez-moi votre main,
-et je vous offre mon bras.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est encore une plaisanterie.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Oui, c'est une plaisanterie,
-mais une plaisanterie sérieuse.</p>
-
-<p>Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de
-la nation Française.</p>
-
-<p>Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président
-du Conseil des Ministres.</p>
-
-<p>Faites-en usage.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Quel honneur pour moi, Monsieur
-le Comte!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Savez-vous ce qui me plaît
-en vous? c'est la tranquillité que je lis dans vos
-yeux bleus,</p>
-
-<p>La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction
-n'y touche, la stupidité délicieuse de la
-jeunesse!</p>
-
-<p>Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort!</p>
-
-<p>Il est encore temps de faire une grande bêtise
-avant de mourir et d'engager mes cheveux blancs
-au service de mon capitaine!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est sérieux, ce que vous dites?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui, je crois que c'est sérieux.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quel meilleur adieu à faire
-à mon temps et à cette Sainte-Alliance des Saintes
-Monarchies</p>
-
-<p>Que de leur lancer avant de mourir ce gentil
-petit brûlot!</p>
-
-<p>Une femme, n'importe laquelle, quand elle
-vous a une idée dans la tête,</p>
-
-<p>Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu
-aux quatre coins du monde avec!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Dites-moi, je ne suis pas pour
-vous n'importe laquelle?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, Lumîr. Ah, regardez-moi
-ainsi! Dieu, que vous êtes jeune! Jeune et
-dangereuse en même temps, mais c'est ce danger
-que j'aime.</p>
-
-<p>Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier
-le temps! Faites-moi trouver intérêt à quelque
-chose hors de moi!</p>
-
-<p>Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et
-à quoi personne n'a jamais cru.</p>
-
-<p>Faisons une étroite alliance entre nous!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et vous me rendrez mes dix
-mille francs?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Le lendemain de notre
-mariage!</p>
-
-<p>Avec tous les intérêts mon petit ange, <i>(chantant)</i>:
-Les intérêts composés, mon petit morceau
-de beurre en or!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et que dira Sichel?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je n'ai pas peur de Sichel!</p>
-
-<p class="indic">(Il lui prend la main)</p>
-
-<p class="indic">(Entre SICHEL)</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>regardant SICHEL et gardant la
-main de TURELURE, qui voudrait l'ôter, avec un
-aimable sourire, à demi-voix</i>.&mdash;Que vous êtes
-vieux! Que vous êtes vilain!</p>
-
-<p>Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que
-d'être à vous!</p>
-
-<p>Ne pensez pas me faire peur.</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>SICHEL&mdash;Monsieur le Comte...</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous étiez là?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Monsieur le Comte, l'aubergiste
-du Pot d'Étain, à Fismes...</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qu'il aille au diable!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;... Dit Qu'il a reçu un télégramme
-de Paris. Quelqu'un qui veut venir vous voir.
-D'urgence. On lui retient une voiture.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qui a signé le télégramme?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Interrompu par le brouillard.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ce ne serait pas Louis,
-par hasard?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Non, qui l'aurait prévenu?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Prévenu de quoi, je vous
-prie? Il n'y a à le prévenir de rien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis arrive! Quel bonheur!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, Mademoiselle, je
-vous demande pardon, ce n'est pas un bonheur
-du tout.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Grossoleil l'aubergiste, n'avait
-pas de chevaux libres. J'ai pensé bien faire
-d'envoyer notre voiture.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous avez très mal fait. Le
-cheval est vieux et se passerait bien de ces quinze
-kilomètres sous la pluie.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Réellement, vous devriez en
-acheter un autre.</p>
-
-<p>TURELURE (<i>sombre</i>)&mdash;Je suis vieux aussi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Adieu, je vais faire préparer la
-chambre de Louis.&mdash;Adieu, Monsieur le Comte!</p>
-
-<p class="indic">(Elle sort)</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>SICHEL&mdash;Charmante enfant! Quel joli page!
-Je vois avec plaisir que vous êtes en termes excellents.</p>
-
-<p>Elle a obtenu ce qu'elle voulait.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;On obtient toujours de moi
-ce qu'on veut.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Lorsque l'on sait s'y prendre.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qui a dit à Louis de venir?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mais je ne sais pas s'il vient.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'espère que non. J'ai horreur
-des scènes et des violences! Il n'y a rien de si
-dangereux pour moi.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Avez-vous peur de lui?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je suis vieux et je n'aime
-pas les violences.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Que craignez-vous quand Lumîr
-va au-devant de lui avec ces bonnes nouvelles?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ma fille chérie, crois-tu
-vraiment que je me suis laissé ainsi entortiller?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Plus que tu ne penses peut-être,
-mon vieux Toussaint!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quand il me tuerait, il
-n'aura pas un sou de moi.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Va, donne lui ces dix mille
-francs.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quand il me tuerait, il
-n'aura pas un sou de moi!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il ne songe pas à tuer son père.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Nous verrons bien qui crèvera
-le premier.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tout de même vous êtes le plus
-vieux.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Pas si vieux qu'il croit.</p>
-
-<p class="indic">(Il rit sèchement)</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Allons, parle, vieux loup, et ne
-fais pas l'idiot.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu as entendu ces dernières
-paroles qu'elle disait?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui, et elles étaient peu flatteuses,
-quoique vraies.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je pense que c'est pour toi
-qu'elle les disait. Il me semble qu'elle me serrait
-quelque peu les doigts en même temps.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Alors, c'est ton mariage que tu
-m'annonces avec elle?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qui sait?</p>
-
-<p class="indic">(Il rit)</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est cela ce que tu vas mettre
-dans la main à ton fils?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ou peut-être lui écrire,
-quand il sera parti.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;L'âge rend les gens imbéciles.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Une certaine imbécillité
-n'est pas inutile à l'agrément de l'existence.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Non, tu en as ta part!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Cette union immorale avec
-une Juive coûtait à ma conscience.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;A ta conscience?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;A ma conscience. J'ouvre
-les yeux enfin.</p>
-
-<p>J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il est vrai. Je n'ai pas su vous
-résister.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Moi non plus. J'ai brisé
-votre carrière d'artiste.</p>
-
-<p>Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le
-meilleur moyen pour moi de les reconnaître est
-de ne pas essayer de les réparer.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est un coup bien sensible
-pour moi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Vous m'en voyez transpercé.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;J'ai bien dit que l'âge t'a rendu
-idiot.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Peut-être qu'il te rendra
-polie.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tu vivras toujours, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je l'espère de toutes mes
-forces. L'expérience m'apprend que je survis à
-tout le monde.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ce n'est pas l'avis de ton médecin.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'en prendrai un autre.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ni de ton fils sans doute.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Faudra bien qu'il s'y accoutume.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Si tu meurs, ayant épousé cette
-petite,&mdash;si tu meurs, dis-je...</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'ai bien entendu! ce n'est
-pas la peine de répéter.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je dis que si tu meurs...</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, je ne mourrai pas.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tu laisseras une riche héritière.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il ne peut pas l'épouser.
-Le Code le lui défend.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Bah!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je n'aime pas les conjectures
-qui ont ma disparition pour point de départ.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je suis sûr que vous n'avez pris
-aucunes dispositions.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'ai bien le temps d'y
-songer.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tout revient en ce cas à votre
-fils.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, ça serait trop bête!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ou bien alors vous laissez tout à
-votre épouse, dernière survivante.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'aurai un enfant d'elle.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'en aurai trois. J'ai lu cela
-dans ses yeux.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui dà!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ce ne sera pas une hybridation
-comme la nôtre.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ne lui donne pas trop d'intérêt
-à ta disparition.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est pourquoi je veux me
-couvrir.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ne te mets pas à sa merci.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je crois que je me ferai
-aimer de cette petite.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;... D'elle et de son amant.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Va-t-en au diable!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Que tu es simple! Ce voyage,
-n'est-ce pas? c'est une chose toute naturelle?</p>
-
-<p>Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette
-irruption du militaire, comme dans les comédies,
-l'arme au poing qui se présente à point nommé.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je me demande ce qu'il
-vient faire ici.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il vient réclamer ses dix mille
-francs,</p>
-
-<p>Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Juste ce que j'ai reçu de
-ton père.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Qui l'a prévenu, je me le demande?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Toi, poison!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Peut-être. Mais je crois que c'est
-plus simple.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu penses que l'affaire est
-montée entre eux?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui, Monsieur le Comte, je suis
-portée à le penser.</p>
-
-<p>Il veut sa part tout de suite et le reste plus
-tard.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, je lui donnerai ses
-vingt mille francs.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui, mais alors elle est libre et
-peut se passer de vous.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, je ne les lui donnerai
-pas!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mais alors vous le poussez à
-bout et ce n'est pas sans danger!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, je ne l'attends pas
-et je pars pour Paris.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est impossible. J'ai envoyé la
-voiture à Fisme.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je suis pris! Il ne me reste
-plus qu'à faire tête.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et procéder à ces choses que je
-vais vous dire.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>ricânant.</i>&mdash;Sois tranquille,
-tu seras dans mon testament.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il ne s'agit pas de testament,
-mais d'une espèce d'assurance.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;A ton profit, je commence
-à comprendre.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Supposez que nous trouvions
-un moyen de faire passer toute votre fortune à
-mon nom?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il y a une idée.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Otez leur toute raison de désirer
-votre disparition.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Sichel, penses-tu qu'il
-veut me tuer?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Que feriez-vous à sa place?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je n'aime pas sa figure.
-Je désire qu'il soit mort.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Rendez-lui donc sa femme et
-son argent.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, je ne les lui rendrai
-pas.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Défendez-vous en ce cas.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est une chose effrayante
-que de mourir!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mais non, c'est une chose très
-simple.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu ne sais pas ce que je
-sais.</p>
-
-<p class="indic">(Roulement de voiture au dehors)</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il me semble que j'entends la
-voiture.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'ai peur de la mort.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>La même pièce, le lendemain.&mdash;Une table est dressée
-autour de laquelle TURELURE, le CAPITAINE, ALI,
-SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien qu'il fasse
-jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au
-milieu de la table.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>TURELURE, <i>versant du vin à son fils</i>.&mdash;Capitaine,
-mon Capitaine, que dites-vous de ce
-vin de Bouzy?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je le reconnais. J'en ai bu bouteille
-avec vous le jour de mon départ pour Alger.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est le vin de la montagne
-de Rheims dont Jean de La Fontaine buvait avec
-Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.</p>
-
-<p>Il a encore du degré et fait des jambes sur le
-verre comme le Bourgogne.</p>
-
-<p>Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout
-de même de la finesse.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;A votre santé, mon père!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;A la santé de ces dames!</p>
-
-<p class="indic">(Ils boivent tous deux)</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Quelle joie de se retrouver dans
-son pays! Vous avez bien fait de fermer les volets,
-mon père. On est plus entre soi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;A mon âge un verre de
-vin vaut la peine d'être tranquillement dégusté.
-On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra.</p>
-
-<p>C'est pas non plus que je crache sur le
-Beaune, mais c'est un vin qu'il faut boire seul à
-mon âge.</p>
-
-<p>Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on
-vous apporte après dîner et que l'on met deux
-heures à finir judiciairement,</p>
-
-<p>Plein d'idées et de souvenirs puissants.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Pour moi, je ne reçois que de l'eau,
-c'est le médecin qui le veut.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ça ne fait rien! à votre santé,
-Monsieur Habenichts!</p>
-
-<p>ALI&mdash;A votre santé, mon Capitaine!</p>
-
-<p class="indic">(Il boit son eau)</p>
-
-<p>LOUIS <i>la main sur le cœur</i>.&mdash;<i>Wohl
-bekommen!</i> A la santé de mon bienfaiteur!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Toujours à votre service.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et ne craignez rien. Vous serez,
-payé à l'échéance.</p>
-
-<p>ALI&mdash;J'en suis sûr! J'en suis sûr!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tout va bien! rien de tel
-qu'un bon dîner pour mettre les gens d'accord.</p>
-
-<p>Quant à moi je suis le plus heureux des
-hommes entre mon quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Vous avez commencé vos travaux?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Nous sommes en train de
-faire la fosse pour la roue,</p>
-
-<p>En plein dans le cimetière des moines.</p>
-
-<p>Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à
-croire! Deux charrettes et il y en a encore un tas.</p>
-
-<p>Et au milieu, il y avait une espèce de puits
-Romain que nous avons curé, c'était déjà une
-espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait
-des serpents.</p>
-
-<p>Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure
-de bronze.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Il faudra me montrer ça. Je suis amateur
-de tous ces bons dieux.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>montrant le Christ</i>.&mdash;Vous devriez
-bien nous débarrasser de celui-ci.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une chose à avoir chez soi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Si j'avais un bien comme celui-ci,
-je n'en ferais pas une usine.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pourquoi donc? Il faut être de son
-temps.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Lumîr a raison. On peut faire
-une usine partout. Mais un complexe comme
-celui-ci...</p>
-
-<p>ALI&mdash;On ne dit pas un complexe.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;C'est drôle, je ne peux pas vous
-voir sans parler allemand.</p>
-
-<p>Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres,
-ces caves, ces greniers,</p>
-
-<p>On n'en fera pas une autre. C'est dommage de
-tailler là-dedans.</p>
-
-<p>Ça impressionne. C'est comme dans les romans.</p>
-
-<p>Tout est de l'époque. On ne travaille plus
-comme ça aujourd'hui.</p>
-
-<p>ALI&mdash;<i>Also!</i> On me dit rien que les plombs
-une fois déjà aussi que vous avez arrachés,</p>
-
-<p>Vous en avez eu pour dix mille francs.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est faux.</p>
-
-<p class="indic">(Il boit)</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Voilà le chemin de fer qui va toucher
-Coûfontaine.</p>
-
-<p>Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout
-bazarder.</p>
-
-<p>Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille
-terre, quand il y en a d'autres, toutes neuves et
-toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous
-voulez!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Des dattes.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Des dettes.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est gras, c'est fondant! Une fois
-que vous avez extirpé les palmiers nains et
-toute la saloperie,</p>
-
-<p>La charrue entre là-dedans sans aucun bruit,
-comme un sabre au travers d'un marchand de
-cacaouettes! On n'en voit pas le fond.</p>
-
-<p>Ça vous donne du blé comme du plomb zéro
-et des raisins à tous les ceps comme des paquets
-de boyaux.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il n'y a pas d'autre terre
-que la terre de France.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Un an de blé, un an de betteraves.
-Blé, betteraves. Reblé, rebetteraves. Et encore du
-blé, et encore des betteraves. Et toujours du blé
-et sempiternellement des betteraves.</p>
-
-<p>Trois pour cent dans les bonnes années. Tous
-les impôts à payer, toute la sacrée boutique du
-Gouvernement sur votre dos.</p>
-
-<p>Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la
-terre qui vous tient par les bottes, une betterave
-entre les autres.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Pourquoi donc est-ce que
-vous avez tellement envie de ma terre de Dormant?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il n'y a pas de spectacle plus désolant
-qu'un champ de betteraves.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ça fait butter les chevaux.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous avez raison, père Ali! Eh,
-disons-le, sambleu, il n'y a de vraie propriété que
-celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement
-envie!</p>
-
-<p>Un bien qu'on a conquis les armes à la main
-et qu'on défend à coups de fusil!</p>
-
-<p>Une putain de terre qui vous fout la fièvre et
-dont vous êtes déterminé à faire ce qu'elle ne
-veut pas!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est comme ça qu'on a
-pris la Pologne, hé, hé!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Lisez l'histoire. Il n'y avait pas moyen
-de faire autrement que de la partager.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Cette méchante Pologne!
-Oui, c'est elle qui a induit en tentation ses vertueux
-voisins. Ah, c'est là son grand crime qu'on
-ne peut lui pardonner!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne dites rien, ma chère belle-fille?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je cherche mon sac.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Le voici. Il était sous ma
-serviette. Qu'il est lourd! Qu'est-ce qu'il y a dedans?</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>reprenant le sac</i>.&mdash;Deux pistolets
-chargés.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Otez l'un d'eux et faites
-une place pour mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, père Ali, je crois qu'il est temps
-que nous en finissions et que nous réglions toutes
-ces affaires ensemble.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mon père, vous savez que j'ai
-besoin de vous parler.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Est-ce tellement pressé?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui, c'est tellement pressé.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, je suis à toi dès
-que j'aurai fini.</p>
-
-<p class="indic">(Sortent TURELURE, ALI et SICHEL.)</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LOUIS, <i>à Lumîr</i>.&mdash;Bonjour, Mademoiselle.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;A vos ordres, mon capitaine.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Voulez-vous avoir la bonté de
-m'expliquer ce qui se passe en ces lieux?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est Sichel qui vous a dit de
-venir?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Elle-même.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je sais que vous êtes en correspondance
-avec elle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui. Et vous voyez que je m'en
-trouve bien.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>dure</i>.&mdash;Louis, j'ai demandé à
-votre père cet argent que vous me devez, et celui
-qui vous est nécessaire.</p>
-
-<p>J'ai fait le siège du vieillard par tous les bouts
-et je crois que Sichel m'a aidée de son mieux.</p>
-
-<p>En vain.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il ne fallait pas demander d'argent.
-Il fallait que ce soit lui au contraire qui nous
-en offre.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;On ne peut pas le tromper. Il
-sait très exactement où nous en sommes.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est pourquoi vous avez essayé
-d'un autre moyen?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est vrai. Il a bien voulu m'offrir
-sa main hier soir.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et vous avez l'intention de l'accepter?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est un homme irrésistible.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Que vous a-t-il proposé?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il a mis son bras à mon service
-et m'offre de se faire le général et l'homme d'affaires
-de la Pologne.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>riant aux éclats</i>.&mdash;Ah! ah! ah!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;N'est-ce pas, c'est drôle?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le plus grand coquin a dans son
-cœur un stock des plus nobles sentiments,</p>
-
-<p>Dont il regrette de n'avoir jamais pu se servir.</p>
-
-<p>C'est comme neuf,</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Croyez-vous que je sois incapable
-de m'en servir? Qui sait?</p>
-
-<p>Entre un vieillard et une jeune fille, la partie
-n'est pas égale. Je n'ai qu'à lui sourire d'une certaine
-manière que j'ai essayée et je vois qu'il la
-connait.</p>
-
-<p>Un vieillard et une jeune fille! des mains aussi
-fortes et délicates que celles de la mort.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ainsi, mon père m'a tout pris et
-maintenant, il me prend ma femme!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous n'aviez qu'à la défendre.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Voyons, Lumîr, c'est ridicule!
-vous ne voulez pourtant pas me faire dire que je
-vous aime.</p>
-
-<p>Non! J'ai beau essayer, cela me reste dans la
-bouche.</p>
-
-<p>Et il n'est pas facile de vous dire ce qu'on veut,
-mais vous avez l'air tout de suite si loin quand
-vous le voulez.</p>
-
-<p>Mais nos vies à tous les trois depuis de longues
-années, la vôtre, celle de votre frère,</p>
-
-<p>Oui, elles furent tellement réunies, dans la
-souffrance, dans la lutte, dans l'espoir, dans la misère!</p>
-
-<p>Oui, mon enfant, et dans ce qui n'est pas
-considéré de ce côté-ci de la mer comme la stricte
-honnêteté.&mdash;Par les honnêtes gens comme mon
-père.</p>
-
-<p>Je tiens tellement à vous, mon bel ange lointain
-à mes côtés, est-il possible que nous soyons
-séparés?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ce n'est pas ma faute.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous m'avez sauvé la vie!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ça suffit à vous donner tous les
-droits?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous êtes toujours là quand je
-suis triste, quand j'ai la fièvre;</p>
-
-<p>Quand on est vaincu.</p>
-
-<p>Toujours calme, toujours jeune, forte, avisée,
-et toujours prête à partir dans les vingt minutes</p>
-
-<p>Pas une heure de votre temps depuis ces six
-années que vous ne m'ayez consacrée, à moi et à
-mon bien.</p>
-
-<p>Vous avez toujours cru aux possibilités de la
-Mitidja, ah, c'est un lien entre nous!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je vous ai même donné tout ce
-que j'avais.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je le sais.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et ce que je n'avais pas: ces
-dix mille francs sacrés.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous les rendrai.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Dans un mois, vous serez vendu
-et tout sera fini.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>violemment</i>.&mdash;On ne me vendra
-pas ma terre!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;L'échéance est le 30.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous dis qu'on ne me vendra
-pas!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Le pays pacifié, les chemins
-faits, la terre prête à rendre. Le moment est venu
-pour votre père et pour Ali de mettre la main
-dessus.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;N'essayez pas de me faire perdre
-la tête. Pour le moment, ce n'est pas ma terre
-que je suis venu sauver.</p>
-
-<p>C'est vous, mon enfant, ma sœur, vierge
-Lumîr, <i>contessina</i>, mon petit hussard!</p>
-
-<p>Ne dites pas qu'il n'est plus personne au
-monde qui m'aime pour autre chose que son
-propre intérêt.</p>
-
-<p>Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir
-et mon père, dès que je suis né, a mis tout son
-cœur à me détester.</p>
-
-<p>Je me souviens de ces yeux attentifs dont il
-me regardait, suivant chacun de mes mouvements.</p>
-
-<p>Et toujours plein de politesse. Toujours il me
-parlait comme à une grande personne.</p>
-
-<p>J'espérais qu'il y aurait quelque part un enfant
-et un camarade qui serait à moi seul, simplement
-parce qu'il m'aime le mieux,</p>
-
-<p>Quelqu'un pour écouter ce que je dis et avoir
-confiance en moi,</p>
-
-<p>Quelqu'un avec votre visage qui n'est pas tellement
-beau, mais il n'en est aucun autre qui ait
-du charme pour moi, et il me parle de tant de
-choses que je ne comprends pas,</p>
-
-<p>Un compagnon à voix basse qui vous prend
-dans ses bras et qui vous avoue qu'il est une
-femme,&mdash;un ami,</p>
-
-<p>Un seul, c'est assez d'un.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>les yeux baissés</i>.&mdash;Oui, je suis
-cela pour vous. Ne croyez pas que je suis insensible.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Cependant, tu vas te vendre à
-mon ennemi, à ce père qui m'a fait!</p>
-
-<p>Nul ennemi ne vous a suffi si ce n'est précisément
-celui-là.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis, tout de même, j'existais
-avant de vous connaître. Et moi aussi, avant que
-vous soyez là,</p>
-
-<p>J'ai un père qui m'a fait.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous l'aimiez, lui!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mon père, mon frère et moi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ici le monde s'arrête.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mon frère, mon père! Tous
-deux sont morts et je reste seule, une même chose
-avec eux.</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;C'est vous-même que je veux
-épouser et non point votre frère et votre père.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Je ne suis pas distincte. Mon
-père avec nous! Ses bras autour de moi et ma
-tête sur son épaule!</p>
-
-<p>Je n'ai pas eu d'autre patrie que lui! Son
-visage, ses yeux, son grand dénuement,</p>
-
-<p>Ces larmes que j'ai vu couler, cette sublime
-colère comme sur le champ de bataille, son cœur
-avec celui de son enfant!</p>
-
-<p>Et cet argent, mourant de faim, auquel il ne
-touchait pas, ce trésor de la patrie, sous sa veste
-râpée, cette suprême poignée de terre à nous,
-est-ce que je la laisserai périr?</p>
-
-<p>Je ne fais qu'un avec lui! Qui me prend, il
-nous prend tous ensemble!</p>
-
-<p>Quelle autre patrie que dans les yeux de mon
-père quand il me tenait ainsi serrée contre lui?</p>
-
-<p>Je reste seule.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il reste moi qui suis aussi seul
-que vous. Laissons le passé où il est.</p>
-
-<p>Il n'est meilleure patrie que celle qu'on se fait
-soi-même. Qu'est-ce que la Pologne? Nous
-sommes tous les deux assez forts pour le soleil
-d'Afrique.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il y a un sillage derrière moi que
-la mer ne suffit pas à disperser.</p>
-
-<p>La Pologne, pour moi, c'est cette raie rose dans
-la neige, là-bas, pendant que nous fuyions,</p>
-
-<p>Chassés de notre pays par un autre plus fort,</p>
-
-<p>Cette raie dans la neige, éternellement!</p>
-
-<p>J'étais toute petite alors, blottie dans les fourrures
-de mon père.</p>
-
-<p>Et je me souviens aussi de cette réunion, la
-nuit, alors que la révolte commença.</p>
-
-<p>Mon père me prit dans mon lit et m'apporta
-au milieu de ces hommes armés, tous gentilshommes,</p>
-
-<p>Et il me leva tout debout comme il aimait à le
-faire, mes deux pieds dans ses fortes mains,</p>
-
-<p>Toute droite dans ma longue chemise blanche
-et mes cheveux bruns répandus,</p>
-
-<p>Comme une petite statue de l'Espérance et de
-la Victoire!</p>
-
-<p>Et tous ces hommes fiers autour de moi, les
-sabres dégainés, criant hourra!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Eh bien! Que serait-il arrivé s'ils
-avaient réussi? Un pays comme celui que vous
-voyez autour de vous,</p>
-
-<p>Des journaux, des ministres, un parlement et
-toutes ces choses inexprimablement dégoûtantes,</p>
-
-<p>Le jeu des intérêts, l'opinion publique, l'essor
-des forces économiques. Pots de vin, raffineries,
-Sociétés par actions.</p>
-
-<p>Des hommes sur vous comme Toussaint Turelure
-et comme Ali Habenichts.</p>
-
-<p>Croyez-vous que je sois le fils ou le compatriote
-de ces gens-là? Il n'y a plus d'autre patrie
-que soi-même.</p>
-
-<p>La Pologne n'a pas réussi? Tant mieux! Il y a
-bien assez de patries comme cela!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous parlez comme Sichel.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Son père vaut le mien.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>suave</i>.&mdash;Quand je l'aurai épousé...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Plaît-il?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Quand j'aurai épousé le Comte
-de Coûfontaine, votre père,...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous serez une belle-mère tout à
-fait charmante.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je dis que quand j'aurai épousé
-votre père,</p>
-
-<p>Je serai bonne pour vous, Louis!</p>
-
-<p>Nous nous intéresserons à vous. Nous mettrons
-un peu d'argent dans vos cultures. Nous
-vous recommanderons au Gouverneur.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ce sera beau. Toutefois, il pourrait
-arriver quelque chose auparavant.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Quelque chose? Tu es bien incapable
-de rien faire, lâche!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne suis pas un lâche!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu veux une femme et tu es
-incapable de la défendre!</p>
-
-<p>Es-tu un homme? Est-ce que tu te laisseras,
-marcher sur le ventre jusqu'à la fin? Est-ce que
-tu te laisseras éternellement chevaucher par ce
-vieux cadavre?</p>
-
-<p>Ce n'est pas assez de tes biens? Tes biens que
-tu t'es faits toi-même sans qu'il y soit pour un
-sou!</p>
-
-<p>C'est ta femme qu'il veut à présent! C'est moi
-qu'il vient te prendre sous ton nez!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il ne l'aura pas.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il a déjà tes biens. C'est lui qui
-fera la vendange cette année.</p>
-
-<p>Et toi, on te payera trois francs par jour pour
-les gros travaux et le sulfatage.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ne me rends pas fou!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Maintenant, c'est ta femme qu'il
-va prendre aussi et je suis à lui.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il ne l'a pas prise encore.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il ne l'a pas prise encore?</p>
-
-<p>Lève-toi, <i>hombre</i>! lève-toi, je te dis!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Malheur à toi, si je me lève!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Crois-tu que j'ai peur,</p>
-
-<p>Capitaine! Capitaine Louis Napoléon Turelure-Coûfontaine!</p>
-
-<p>Lève-toi, lève-toi que je te regarde! Coûfontaine,
-Coûfontaine...</p>
-
-<p class="indic">(Elle rit aux éclats).</p>
-
-<p>LOUIS, <i>sombre</i>.&mdash;<i>Adsum</i>.</p>
-
-<p class="indic">(Il se lève).</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu es un lâche et je te crache à
-la figure!</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>LOUIS, <i>bas</i>.&mdash;Lumîr, assez.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>à mi-voix, entre ses dents</i>.&mdash;Lâche!
-lâche!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Assez, petite furie!</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>de même</i>.&mdash;Rends-moi mes dix mille
-francs, voleur!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tais-toi et laisse-moi réfléchir.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis! <i>Caballero!</i> Écoute-moi,
-soldat de la Légion Étrangère!</p>
-
-<p>Tous les deux nous avons servi sur la terre
-d'Afrique, sous un drapeau qui n'est pas le nôtre,
-pour une cause qui ne nous intéresse pas,</p>
-
-<p>Pour l'honneur du Corps,</p>
-
-<p>Sans amis, sans argent, sans famille, sans
-maître, sans Dieu,</p>
-
-<p>Estimant que ce n'est pas trop de l'esclavage
-pour payer cette demi-liberté!</p>
-
-<p>Il reste l'Honneur!</p>
-
-<p>Si Dieu existait,</p>
-
-<p>Oui, si Dieu existait,</p>
-
-<p class="indic">(Elle regarde le crucifix&mdash;d'une
-voix déchirante):</p>
-
-<p>Si Dieu existait, il y aurait Dieu d'abord, mais
-il n'y a plus que des soldats dans le même rang et
-des hommes égaux, le devoir entre les camarades,
-la batterie des Hommes-sans-peur!</p>
-
-<p>Il y a l'honneur!</p>
-
-<p>Es-tu un lâche? Quand un camarade t'appelle
-au secours, est-ce que le premier devoir n'est pas
-de répondre? Il n'y a que nous au monde.</p>
-
-<p>Qui est ton père? Quel bien t'a-t-il fait?</p>
-
-<p>Quand tu étais par terre sur la brèche de Constantine
-avec trois balles dans la peau,</p>
-
-<p>Est-ce que mon frère a tellement réfléchi pour
-te charger sur son dos,</p>
-
-<p>Quand tu claquais des dents sous ton gourbi
-avec une sale fièvre,</p>
-
-<p>Est-ce une autre que j'ai laissée te soigner? Tu
-faisais sous toi et c'est moi qui te nettoyais
-comme un enfant.</p>
-
-<p>Qui a eu confiance en toi? Qui t'a prêté de
-l'argent? Pas un sou que nous ne t'ayons donné,
-ce qui était à nous et pas.</p>
-
-<p>Sans reçu, sans intérêts, en vrais militaires, en
-chics camarades, en hommes du même <i>çouf</i>.</p>
-
-<p>Mon frère est mort à ton service, maintenant,
-je suis seule.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il est cependant permis de réfléchir
-et de chercher sa voie.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il n'est pas permis de réfléchir et
-il n'y a qu'une voie.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le cœur me lève à l'idée de porter
-la main sur le vieux Monsieur.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>doucement</i>&mdash;Louis, sauve-moi. Je
-suis seule sur la terre.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu as confiance en moi?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui, j'ai confiance en toi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Donne-moi le sac.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>ouvre le sac et en tire deux pistolets</i>.&mdash;Fais
-attention!</p>
-
-<p>Il y a dedans deux pistolets, l'un grand, l'autre
-petit.</p>
-
-<p>Je les ai chargés moi-même ce matin.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Bien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu vois? Les amorces sont mises.
-Maintenant, écoute bien.</p>
-
-<p>Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle.
-Tu as entendu ce que je te dis?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le petit est chargé à blanc, il n'y
-a pas de balle.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Le petit, tu entends? Pas d'erreur.</p>
-
-<p>Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur
-suffira et qu'il n'y aura pas besoin d'en venir aux
-extrémités.</p>
-
-<p>Il vient de toucher 20.000 francs d'Ali. C'est
-Sichel qui me l'a dit. Il les a certainement sur lui.</p>
-
-<p>Il est vieux. Il est usé. Qui sait si l'émotion ne
-suffira pas? C'est une idée que Sichel m'a donnée.</p>
-
-<p>Elle est avec son père dans l'autre aile du bâtiment.
-Il n'y a personne dans celle-ci. Il n'y a rien
-à craindre d'elle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;L'autre pistolet?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;L'autre pistolet est chargé à
-balle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est bien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tous les deux sont au cran d'arrêt,
-mais on peut les armer avec une seule main.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;J'ai compris.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je les remets tous les deux dans
-le sac.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mets le sac ici à ma droite.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Du cœur.</p>
-
-<p class="indic">(Elle le regarde et lui sourit.
-Puis elle sort).</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="indic">(Entre TURELURE).</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Monsieur mon fils, me
-voici à vous, toutes affaires réglées avec le Barkoceba.</p>
-
-<p>Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais
-là pour prendre soin de votre héritage!</p>
-
-<p class="indic">(Il essaye vivement de prendre le
-sac que LUMÎR a laissé sur la
-table. Le capitaine le lui retire.
-Tous les deux se regardent en
-silence).</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mon père, pourquoi me faites
-vous tort? Mon père, pourquoi me faites-vous la
-guerre?</p>
-
-<p>C'est bien, vous avez le dessus et me voici
-prêt à composer.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu es mon fils unique et
-mes sentiments pour toi sont ceux du plus tendre
-intérêt.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Quittez ce ton.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>grinçant des dents</i>&mdash;Et toi,
-tu voudrais m'ôter la vie si tu le pouvais!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pourquoi faites-vous que je ne
-puisse aller nulle part sans que vous me barriez la
-route?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il ne fallait pas me réclamer
-cet argent de ta mère à ta majorité. Je ne
-pouvais te le laisser dissiper.</p>
-
-<p>Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse
-là pour le ramasser.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie
-est dure. Je ne suis pas un homme de plaisir.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu es un homme de chimère,
-donnant ce qu'il a pour ce qu'il n'a pas.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je suis un homme de conquête.
-Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni père ni mère. Tout
-ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu oublies la fortune que
-tu as reçue de moi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Reprise de force, mon père, à
-grand appareil de papier timbré.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ne t'étonne donc pas que
-j'essaie de la rattraper.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous n'y êtes de rien. C'est le
-bien de ma mère qu'elle avait reconstitué à grand
-labeur.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;De rien? Tu dis que je ne
-suis de rien dans Coûfontaine?</p>
-
-<p>Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les
-os! qu'est-ce auprès de moi que ces comtes toujours
-absents, coupés de tous les sangs de
-France et d'Europe, ces produits de haras et de
-chenil?</p>
-
-<p>Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne
-terre de France fondre et frire comme du beurre
-sur le sable d'Afrique!</p>
-
-<p>Je suis plus Coûfontaine que toi!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu es Turelure, le front et
-le nez sont les miens.</p>
-
-<p>La bouche fine et dessinée est celle de ta
-mère. Quelque chose d'assez simple.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est à cause de la bouche que
-vous me haïssez?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, c'est à cause du nez
-et du front.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Un père se réjouirait d'être ainsi
-continué.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Qu'est-ce qu'il y a à continuer?
-Il n'y a pas besoin de deux Turelure. Et
-moi, à quoi est-ce que je sers, alors?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne suis pas Turelure.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu l'es. Tu te sers de la
-même figure que moi et ton âme fait les mêmes
-plis.</p>
-
-<p>Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne
-me comprennes pas aussi! ça bouge ensemble.</p>
-
-<p>Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes
-yeux. (Bon, je ne te veux pas de mal). C'est cela
-qui nous fait du mal à tous les deux.</p>
-
-<p>Tu es le Turelure concurrent et successeur.</p>
-
-<p>Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de
-bénignité! Quoi! je me défends!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;J'ai mis exprès la mer entre vous
-et moi.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;En emportant mon bien.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous dites que vous l'avez repris.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ma mort te le rendra. Je
-n'aime pas les gens qui sont intéressés à mon
-décès.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ce n'est pas à votre mort que je
-suis intéressé. Je viens à vous dans un sentiment
-de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez
-encore.</p>
-
-<p>Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur
-comme si je vous tenais à la gorge?</p>
-
-<p>Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais
-savoir de quoi je suis fait.</p>
-
-<p>Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas
-fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre</p>
-
-<p>Par le moyen de cette autre, ma mère.</p>
-
-<p>Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est
-comme si je vous voyais pour la première fois. Oui,
-je vous vois en plein et je pourrais tout dessiner.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Pour moi je n'éprouvais
-aucun besoin de te voir.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;N'est-ce pas? un enfant, c'est
-comme un autre soi-même que l'on peut regarder
-de ses deux yeux,</p>
-
-<p>Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,</p>
-
-<p>La conscience hors de vous qui s'anime et qui
-agite les bras et les jambes,</p>
-
-<p>Une conséquence vivante sur laquelle tu ne
-peux plus rien, papa!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il fallait que je fîsse de
-toi tout le but de mon existence?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Quel a été le but de votre existence?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Quel est le but d'un nageur,
-sinon de ne pas aller dessous? Pas le temps
-de réfléchir à autre chose.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas
-le temps de faire la planche et de se chauffer le
-ventre au soleil. Il y en a très bien qui ont bu un
-petit coup près de papa Turelure!</p>
-
-<p>Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est
-la mer qui m'a pris et qui ne m'a plus quitté.</p>
-
-<p>Je voulais vivre.</p>
-
-<p>Des vagues comme des montagnes! Il faut
-monter avec elles. Attention qu'elles ne vous versent
-pas sur la tête comme une charretée de cailloux!
-Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous voilà au sec.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Oui. J'attends ce que tu
-as à me dire.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je sais que vous me tenez. Vous,
-m'avez suivi de loin avec une patience de chasseur.</p>
-
-<p>Toutes les routes autour de moi sont bouchées.
-Vous avez bien réfléchi et vous n'en avez pas
-oublié une.</p>
-
-<p>Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance,
-du 30.</p>
-
-<p>Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère
-Habenix.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il te reste l'armée que tu
-as désertée,</p>
-
-<p>Et qui est toujours ouverte aux hommes de
-notre sang. Tu peux toujours compter sur moi
-pour ton avancement,</p>
-
-<p>Pour un avancement raisonnable.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Saisi, vendu.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Il te reste les espérances.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est vrai, il me reste l'espérance.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>chantonnant</i>.</p>
-
-<p class="poem">
-<i>Quand papa lapin mourra,</i><br />
-<i>J'aurai sa belle culotte!</i><br />
-<i>Quand papa lapin mourra,</i><br />
-<i>J'aurai sa culotte de drap!</i><br />
-</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous cède une terre toute
-molle et nettoyée, une belle terre sans aucun
-venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez
-pas une racine, pas une pierre aussi grosse
-que le poing.</p>
-
-<p>C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y
-crever.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je vais te dire un secret,
-mon garçon. Je me fous de ta terre et de ton
-travail.</p>
-
-<p>Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre
-chose que la terre qui fait du fruit.</p>
-
-<p>Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît
-bien doux et sucré!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le «Chapeau de gendarme»,
-n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord de la mer
-près du Camp-des-Zouaves?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu l'as dit, mon petit enfant!
-c'est tout chocolat!</p>
-
-<p>Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous
-allons y construire et matière à warrants!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et vous ne ferez rien de ma terre
-de la Mitidja?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Rien du tout, mon capitaine!
-Pourquoi se donner tant de mal quand il
-n'y a qu'à attendre, les bras croisés?</p>
-
-<p>Si le pays se développe, nous profiterons du
-travail des autres.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Écoutez, mon père, je ne vous
-demande rien; laissez moi seulement comme
-régisseur sur ma terre,</p>
-
-<p>Sur votre terre, veux-je dire.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non, le plus sur est d'arrêter
-les frais et risques,</p>
-
-<p>Et de laisser faire aux gens de cœur.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est votre idée?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Oui, mon fils, c'est mon
-idée.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et est-ce qu'il ne vous a jamais
-frappé, Monsieur le Comte,</p>
-
-<p>Qu'il peut être dangereux de réduire un homme
-au désespoir?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je n'ai peur que des optimistes.</p>
-
-<p>Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme
-désespéré;</p>
-
-<p>Quand on est hors de sa portée.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>mettant la main sur le sac</i>&mdash;Vous
-n'êtes pas hors de ma portée.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Louis, tu es trop de mon
-sang pour sauter dans la mare à Gribouille.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ne vous y fiez pas trop, je vous
-le conseille. Oui, regardez-moi, Monsieur, vous
-m'avez bien regardé?</p>
-
-<p>Et ne quittez pas cette table, je vous le défends!
-Ne bougez bras ni jambes, je vous dis! Fixe!</p>
-
-<p>Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre
-redingote. C'est l'argent que vous a donné Habenix?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Ne fais pas de bêtises.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et vous, ne faites pas le dévorant
-avec moi, je vous le conseille, Monsieur mon
-père!</p>
-
-<p>Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac?</p>
-
-<p class="indic">Il ouvre le sac et en tire les deux
-pistolets qu'il arme et place soigneusement
-devant lui.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Gamin, ce que tu fais est
-de bien mauvais goût.</p>
-
-<p>Si tu tires, on viendra.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tout le monde est dans l'autre
-aile de la maison,</p>
-
-<p>Par les soins de Sichel.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Par les soins de Sichel! je
-comprends. Quoi donc, c'est sérieux?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai pas le choix des moyens,
-je marche, je ne suis pas libre!</p>
-
-<p>Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il
-n'y a aucun moyen de reculer.</p>
-
-<p>Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je
-dois!</p>
-
-<p>Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le
-restitue, ou je perds l'honneur, je suis entièrement
-perdu!</p>
-
-<p>Je vous dis que je dois avoir cet argent.</p>
-
-<p>&mdash;Ne bougez pas!&mdash;Mon père,</p>
-
-<p>Vous m'avez pris tout ce que j'avais.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tu n'avais rien du tout.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Gardez-le.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Mille grâces.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mais donnez-moi ces dix mille
-francs.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non. C'est non. Moi non
-plus, je ne peux pas, je ne peux pas te les
-donner.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ces dix mille francs qui ne sont
-pas à moi, ni à vous; et qui ne sont pas à celle-là
-même qui me les a prêtés.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh bien, elle a pris ses
-risques.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous assure qu'il me faut ces
-dix mille francs et que je les aurai.&mdash;Ne remuez
-pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au
-cœur.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Et qu'est-ce qui arrivera,
-pauvre bénêt, si tu lui rends ces dix mille francs?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Cela m'est égal.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Crois-tu qu'elle t'épousera,
-ruiné comme tu l'es?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Jamais, je te dis! jamais!
-elle me l'a dit.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Raison de plus pour que vous me
-donniez cet argent.</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Elle fout le camp avec et
-c'est fini.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Qu'est-ce que cela peut vous faire?</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Ne vois-tu pas que si tu
-lui rends cet argent,</p>
-
-<p>Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas
-plus ton intérêt que le mien. Qu'est-ce que cela
-peut me faire, bougre d'égoïste?</p>
-
-<p>Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais
-d'argent que sur vu des notes.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Son mari?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Eh! Tu te crois toujours
-tout seul au milieu de tes jujubiers, espèce de
-sauvage!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ainsi, c'est sérieux et je le tiens
-de votre bouche même;</p>
-
-<p>Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu
-veux me chauffer ma femme!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est toi qui la laisses
-aller.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous lui avez demandé, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Bon, j'ai été repoussé
-avec perte.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Laissez-la donc tranquille?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Laisser une chose qu'il
-me faut? Je ne puis quand je le voudrais.</p>
-
-<p class="indic">(Geste de LOUIS).</p>
-
-<p>Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te
-servirait à rien. Tu n'auras pas ma fortune. Oui, je
-t'expliquerai! J'ai des arrangements avec Sichel,
-elle a tout, j'ai pris une assurance!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ne me provoquez pas!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'ai eu tort, j'ai fait le
-brave. Ce n'est pas ce que je voulais dire! Je me
-suis laissé entraîner.</p>
-
-<p>Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un
-peu de temps, je ferai ce que tu voudras!</p>
-
-<p>Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient
-à la vie quand on est vieux! les jours comptent.</p>
-
-<p>Ne me fais pas de mal, Louis!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Donnez-moi ces dix mille francs.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je ne peux pas, Louis!
-Attends un peu! Aie pitié de moi, mon enfant!
-Cela ne m'est pas possible.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Savez vous une chose, mon père?
-Savez-vous ce qu'elle m'a dit?</p>
-
-<p>Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le
-suis pas non plus, et elle ne l'est pas davantage.</p>
-
-<p>Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est
-pas à elle.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tout ce que j'ai, si elle
-veut, est à elle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Eh bien, soyez content, elle veut.
-Oui, si je ne lui rends pas ce dépôt dont elle est
-saisie,</p>
-
-<p>Elle est prête à se laisser épouser.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Louis, c'est une bonne
-parole. A cause de cela, je te pardonne tout le
-reste.</p>
-
-<p>Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de
-soleil dans ma vie.</p>
-
-<p>Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à
-dîner, l'autre jour. Il me faut ces bras-là.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et cela vous est égal de vous faire
-épouser par nécessité?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Nécessité engendre la
-crainte, qui est la moitié de l'amour chez une
-femme.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et la moitié de la sagesse chez
-un vieux turlupin.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Louis, tu as eu tort de me
-dire qu'elle voulait m'épouser.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Elle veut. Vous avez touché son
-cœur.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Comment veux-tu que je
-fasse maintenant?</p>
-
-<p>Je t'aurais encore donné cet argent, brigand,
-bien que ce soit dur.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est plus dur encore de mourir.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>avec un gros soupir</i>.&mdash;C'est
-vrai, c'est encore plus dur de mourir.</p>
-
-<p>Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Soyez sage.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non!</p>
-
-<p>Tu peux tout demander à un Français</p>
-
-<p>Excepté de faire le chapon et de renoncer à une
-femme par contrainte.</p>
-
-<p>Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français
-et tu ne peux pas me demander cela.</p>
-
-<p>Tu peux tuer ton père, si tu le veux.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est votre dernier mot?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Tue-moi si tu le veux...</p>
-
-<p>Non, ne me tue pas, j'ai peur!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;L'argent.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;C'est impossible! Tu ne
-crois pas en Dieu, Louis?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'y crois pas.</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Je suis perdu, je ne suis
-entouré que de figures impitoyables!</p>
-
-<p>Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces
-deux femmes qui me conduisent à la mort avec un
-sourire funèbre!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Est-ce que vous y croyez?</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;J'y crois! je suis le seul
-croyant et votre bestialité me fait horreur!</p>
-
-<p>Tu ne comprends pas un homme du vieux
-temps.</p>
-
-<p>J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon
-catholique à la manière de Voltaire!</p>
-
-<p>Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue
-pas! ne me tue pas, mon enfant!</p>
-
-<p>LOUIS, <i>le couchant en joue avec les deux
-pistolets</i>.&mdash;L'argent!</p>
-
-<p>TURELURE, <i>claquant des dents et essayant
-de tenir bon</i>.&mdash;Non. C'est impossible. Ne me tue
-pas!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;L'argent, voleur!</p>
-
-<p>TURELURE&mdash;Non!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mon argent, voleur! mon argent,
-voleur! les dix mille francs, voleur!</p>
-
-<p class="indic">(Signe que non).</p>
-
-<p class="indic">(LOUIS tire à la fois avec les deux
-pistolets. Les deux coups ratent.
-TURELURE reste un moment
-immobile et les yeux révulsés.
-Puis la mâchoire s'avale et il
-s'affaisse sur un bras du fauteuil.</p>
-
-<p class="indic">(LOUIS s'approche de lui, ouvre les
-vêtements, tâte le cœur, fouille
-dans les poches, prend l'argent,
-remet le corps en position. Lui-même,
-debout et les bras croisés
-le regarde fixement).</p>
-
-<p class="indic">(Entre LUMÎR)</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je n'entendais plus rien. Je suis
-entré.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous écoutiez à la porte?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui.</p>
-
-<p class="indic">(A demi-voix)</p>
-
-<p>Tu as tiré?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Les deux coups à la fois.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tous les deux ont raté.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mais ton père...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;... Est mort. Oui, il est mort tout
-de même. Il est bien mort. Son misérable cœur
-s'est arrêté.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Cependant les amorces étaient
-fraîches, la poudre sèche et je sais charger.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu auras oublié de souffler dans
-la cheminée. Ce sont de vieilles armes.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu lui as pris l'argent?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je l'ai. <i>(Il lui donne l'argent).</i>
-Voici les dix mille francs. Pas besoin de quittance
-entre nous.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis, que faut-il que je te dise?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;J'ai tué mon père.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu l'as tué. C'est bien. Il n'y avait
-pas autre chose à faire.</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Il fallait. Je n'étais pas libre.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Je jure que cet argent était à moi
-et qu'il n'avait pas le droit de le garder, et que je
-n'étais pas libre de le lui laisser.</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Il n'y a qu'à ne plus y penser.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Comme il est jaune! comme il
-nous regarde avec ses vieux yeux rouges!</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;N'aie pas peur, il ne te fera rien.
-Le vieux <i>gentleman</i> est tout-à-fait tranquille et
-jamais il n'a eu l'air si respectable.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Louis!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Crois-tu que j'aie regret de ce que
-j'ai fait? C'est fini, cela n'est plus, il n'y a plus
-qu'à ne pas y penser.</p>
-
-<p>Je n'étais pas libre.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Tu as tiré les deux coups à la
-fois?</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Oui, je n'aime pas les marivaudages.</p>
-
-<p>Compte ton argent, et moi, j'ai à vérifier
-quelque chose.</p>
-
-<p class="indic">(Elle compte les billets, et lui pendant
-ce temps, dégageant la baguette
-d'une des armes, la plonge
-dans le canon du pistolet court et
-en fait tomber une balle: qu'il
-élève entre ses doigts).</p>
-
-<p>Lumîr,</p>
-
-<p>Le premier pistolet aussi était chargé.</p>
-
-<p class="indic">(Elle se retourne vers lui et
-rit).</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>La même pièce qu'aux actes précédents. Au lever du
-rideau, SICHEL et LUMÎR, (Costume de femme) sont assises
-chacune à une table, écrivant sous la dictée de LOUIS
-qui se promène de long en large. Au milieu, à une autre
-table le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière
-des liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à
-tous les trois.</i></p>
-
-<p><i>Deux jours ont passé depuis l'acte II.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LOUIS&mdash;Attention, Sichel! Notre plus
-belle écriture de chancellerie, ma fille! et ne gâtez
-pas cette feuille de papier à tranche dorée, s'il vous
-plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes?&mdash;Je
-continue:</p>
-
-<p>«... Parmi les épreuves cruelles qui viennent de
-m'atteindre, je puise un grand réconfort...»</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. Vous y êtes, Lumîr?</p>
-
-<p>«Keller, Boufarik.»</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. C'est mon copain là-bas, une
-espèce d'associé.</p>
-
-<p><i>A LUMÎR</i>. «Mon vieux, ci-joint une traite de
-2.000 francs sur Dumont, Zographos et C<sup>ie</sup>, sur laquelle
-tu paieras:</p>
-
-<p>A la ligne.</p>
-
-<p>Facture du 30 Juin, ci...»</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. «... un grand réconfort dans ce
-témoignage de l'estime et de la confiance que Sa
-Majesté n'a cessé de montrer...»</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>:</p>
-
-<table style="margin-left: 10%">
-<tr><td>ci</td><td class="tdr">1.000 fr.</td></tr>
-<tr><td>100 journées d'ouvriers à 2 fr. 50, ci</td><td class="tdr">250 fr.</td></tr>
-<tr><td>Note Laparra . . . . . . . . . . . . .</td><td class="tdr">380 fr.</td></tr>
-<tr><td>Frais divers . . . . . . . . . . . . .</td><td class="tdr">Mémoire.</td></tr>
-</table>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. «... à mon père».</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. Faites le total.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vous avez tort de laisser tant
-d'argent à Keller. Il va tout boire.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Eh bien, qu'il boive à ma santé!
-On ne perd pas son père tous les jours!&mdash;ça va,
-Monsieur Mortdefroid?</p>
-
-<p>MORTDEFROID&mdash;Ce n'est pas facile de
-s'y retrouver.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pardon de vous avoir fait venir de
-si bonne heure, mais je n'aime pas que les choses
-traînent. Et le corps est levé à dix heures et demie
-sans faute, on va sonner à l'église dans un moment.</p>
-
-<p>A vos pièces, Sichel!</p>
-
-<p>«Veuillez agréer personnellement, Monsieur le
-Secrétaire, l'expression de ma haute considération
-et vous faire l'interprète auprès de sa Majesté...»</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. «Et quant à ce petit Maltais qui
-nous embête...»</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>&mdash;«... Des sentiments de reconnaissance,
-de dévouement et de profond respect
-avec lesquels je suis...» A la ligne, une ligne
-de blanc.</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Si tu ne parviens pas à m'en
-débarrasser avant mon retour...»</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. «... De Sa Majesté».</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Cela fait deux fois Majesté.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Eh bien, ça lui fera plaisir!</p>
-
-<p class="indic">(Il envoie un baiser au portrait du
-Roi Louis-Philippe).</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. «... De Sa Majesté...» deux lignes
-de blanc, en lettres plus petites...</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Tu es un porc».</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. «... Le très humble et très obéissant
-serviteur».</p>
-
-<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Mon père est mort, j'ai l'argent
-pour l'échéance. Je serai là le 20.» Relisez.</p>
-
-<p>Eh bien, Monsieur Mortdefroid?</p>
-
-<p>MORTDEFROID&mdash;Ce que je vois n'est
-pas fameux, mais ce n'est vraiment pas facile de
-s'y reconnaitre.</p>
-
-<p>Le défunt Comte avait la manie, des affaires et
-de la spéculation, auxquelles il ne s'entendait mie,</p>
-
-<p>Défiant comme un vieillard, simple et plein de
-foi comme un petit enfant,</p>
-
-<p>Tendant de toutes parts des fils où il s'empêtrait.
-Un vrai militaire!</p>
-
-<p>Et cette crise qui se déclare à la Bourse!</p>
-
-<p>LOUIS, <i>nasillard et bouffonnant</i>.&mdash;De sorte
-que si nous mettons d'un côté cette quittance et décharge
-générale de toutes les obligations, dettes,
-avals, participations, garanties et engagements
-quelconques,</p>
-
-<p>Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du
-père de Mademoiselle...</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Plus cette somme de 20.000
-francs en argent liquide que mon père lui avait
-versée.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;... Que j'ai trouvée sur lui et dont je
-me suis permis de m'emparer, en ayant grand
-besoin.</p>
-
-<p>MORTDEFROID&mdash;... Si, disons-nous,
-nous mettons d'un côté cette quittance... C'était
-une bonne pensée de sa part, pauvre comte! une
-espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même
-de sa mort! Il voulait laisser une situation nette.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Si, d'autre part, nous faisons état
-de cette reconnaissance forfaitaire de trois cent
-mille francs à payer en deux termes de six mois,
-que mon dit père, le même jour, a signée en
-faveur du dit père de Mademoiselle...</p>
-
-<p>MORTDEFROID&mdash;Je crois que les deux
-se balancent. Trois cent mille francs, c'est toutes
-les forces de votre actif. C'est une situation nette.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pour net, c'est net. Fort bien, je
-m'y attendais.</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. Je vous félicite, Mademoiselle.
-Donnez-moi tout cela que je signe.</p>
-
-<p class="indic">(Il signe les lettres de SICHEL
-et celles de LUMÎR).</p>
-
-<p>MORTDEFROID.&mdash;On peut tout plaider,
-naturellement. Il y a certaines choses suspectes:
-comptes fictifs, papiers antidatés, ce n'est pas difficile
-de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres
-aussi.&mdash;Mais allez faire la preuve.</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid!
-Je vous charge de tout vendre et de tout
-liquider.</p>
-
-<p><i>(A SICHEL)</i>. Nous ferons honneur à notre signature.&mdash;</p>
-
-<p>C'est une bonne affaire pour votre étude.</p>
-
-<p>MORTDEFROID.&mdash;Puis-je encore vous
-être utile en quelque chose?</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Nous recauserons après l'enterrement,
-si vous le voulez bien.</p>
-
-<p>MORTDEFROID.&mdash;Serviteur, Monsieur
-le Comte!</p>
-
-<p class="indic">(Il sort).</p>
-
-<p>LOUIS, <i>à SICHEL</i>&mdash;C'est une belle dot,
-Mademoiselle, que mon père vous laisse.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Vous avez reçu votre part.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ma part, rien de plus juste. Ces
-20.000 francs providentiels et toute l'Afrique pour
-moi!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et votre fiancée.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et ma fiancée par-dessus le marché.
-C'est vrai, tonnerre! Je n'y pensais pas. Il y a
-de beaux jours pour nous.</p>
-
-<p>Et maintenant, aux affaires sérieuses! Est-ce
-que votre père est réveillé?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne sais. Je crois qu'il a passé
-une mauvaise nuit.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pas réveillé?</p>
-
-<p>Il faut qu'il se réveille. Tout le monde sur le
-pont! J'ai besoin de lui dans une heure. Et portez-lui
-ces lettres de faire-part. Dites-lui qu'il s'amuse
-à écrire les adresses en attendant. Voici la liste.
-Compris?</p>
-
-<p class="indic">(Il lui donne les papiers).</p>
-
-<p class="indic">(Elle sort).</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LUMÎR, <i>posant sa plume</i>.&mdash;Il y a des
-choses que je ne comprends pas.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il y a des choses que tu ne comprends
-pas? Qu'est-ce que tu ne comprends pas,
-mon petit ange?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ton père avait peur de toi. Comment
-a-t-il accepté ce tête à tête?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il n'a pu faire autrement. Il n'a
-pas pu résister. C'était intéressant de s'expliquer à
-fond avec moi et de me voir vaincu et suppliant.</p>
-
-<p>En outre, il me méprisait.</p>
-
-<p>C'était intéressant de me braver en face avec
-cet argent dans sa poche qui lui chauffait le cœur.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et comment a-t-il pu signer cette
-obligation de trois cent mille francs?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali?
-Tous deux se tenaient par trop de liens et de communications.
-C'était une assurance à rebours. Il
-tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même.
-Rien que ces bons petits vingt mille francs dont il
-n'a pas eu le courage de se séparer.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est une trouvaille de Sichel.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Elle lui fait honneur.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Il pensait que s'il lui laissait
-toute sa fortune,...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;D'une part cela m'ôterait tout
-intérêt à sa mort à lui....</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Et d'autre part, quand il viendrait
-à mourir,...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Cela m'encouragerait à l'épouser.
-Oui, c'est bien son genre de plaisanteries.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Mais tu ne l'aimes pas, Louis,
-dis-moi?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Si fait, <i>contessina</i>, elle seule.</p>
-
-<p class="indic">(Il l'embrasse).</p>
-
-<p>Que votre joue est fraîche et vos mains sont
-glacées.</p>
-
-<p class="indic">(Il feint de vouloir l'embrasser
-de nouveau. Léger mouvement de
-répulsion).</p>
-
-<p>Je vous dégoûte, Lumîr?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;J'ai cru voir la figure cruelle et
-dévorante de votre père, le meunier naïf et méchant.</p>
-
-<p>Non, vous êtes redevenu le même,&mdash;le même
-qu'avant.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Lumîr, je vous demande de ne
-plus me parler du vieux Monsieur.</p>
-
-<p>C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant
-que la chose dépendait de moi. Le cœur y était.</p>
-
-<p>Et pour ces souvenirs pénibles, cette action
-toutes les nuits lentement qui se prépare et qu'on
-recommence en rêve,</p>
-
-<p>Je sais que c'est une question de fermeté, de patience
-et de temps.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Quelles sont tes intentions?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Repartir pour l'Algérie, le plus tôt
-possible, une fois la liquidation mise en train par
-quoi tout est remis entre les mains du couple.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sans regret?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Des regrets? Qu'ils gardent tous
-ces biens! C'est un soulagement pour moi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ainsi, rien ne s'est passé?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Rien ne s'est passé.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu retournes en Algérie avec
-moi?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Avec toi, si tu le veux.</p>
-
-<p class="indic">(Elle rit, la tête baissée et fait
-signe que non).</p>
-
-<p>Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est en Pologne que tu veux
-aller?</p>
-
-<p>LUMÎR <i>à voix basse, comme se parlant à
-elle-même</i>.&mdash;Oui ... en Pologne ... partir...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;N'est-ce pas, de toutes manières,
-tu n'as jamais eu l'intention de revenir avec moi?</p>
-
-<p class="indic">(Elle secoue la tête.)</p>
-
-<p>Qui t'appelle dans cette Pologne?</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>comme si elle avait l'esprit ailleurs</i>.&mdash;Un
-parent qui est malade m'appelle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pourquoi essayes-tu de mentir?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Pourquoi me poses-tu des questions?</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Que ce lieu est horrible et cette
-pluie depuis huit jours qui n'en finit pas!</p>
-
-<p>Cette grande maison ravagée, dépossédée de
-ses maîtres, morte...</p>
-
-<p>Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que
-quelqu'un l'enlève, et tout cela pendant si longtemps
-qui fut toute la joie et toute l'espérance de
-l'humanité,</p>
-
-<p>Maintenant descendu et déposé contre le mur.
-On l'a oublié là.</p>
-
-<p>Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse
-et luisante, ce vieillard colorié qui n'est que joues
-et toupet!</p>
-
-<p>Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis
-seule ici et que je m'y sens étrangère!</p>
-
-<p>Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai
-aucune place. Les choses mêmes autour de moi,
-on dirait qu'elles ne me voient pas et que je n'y
-suis pas.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Viens avec moi. Rentre avec moi
-dans la vie et dans la réalité.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;La réalité est absente. La vraie
-vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée
-pour ce court moment.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;La vraie vie est présente avec
-toutes ces choses que nous avons à y faire et qui
-attendent de nous l'existence.</p>
-
-<p>Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin
-devant nous est déblayé.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je n'ai point de goût à cette terre
-étrangère.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;La chose qu'on a faite n'est pas
-une étrangère pour nous.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je n'ai rien fait autrement que
-par loyauté,</p>
-
-<p>A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts
-et j'ai récupéré cet argent.</p>
-
-<p>Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule
-dans ce vaste univers!</p>
-
-<p>Unique et absolument seule.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>amer</i>.&mdash;Il y a la patrie là-bas.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Sans père, sans patrie, sans Dieu,
-sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour!</p>
-
-<p>Rien autour de moi que la pluie sempiternelle,
-ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,</p>
-
-<p>Qui ne me montre rien autour de moi que des
-figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres
-nulles.</p>
-
-<p>Le torrent qui passe et personne absolument de
-qui je sois connue,</p>
-
-<p>Rien que la rumeur éternelle de ces bouches
-sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je
-sais que tu le savais.</p>
-
-<p>LUMÎR <i>(petit sourire)</i>.&mdash;Autrefois?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je t'aime encore.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, tu ne m'aimes plus et je suis
-déjà partie.</p>
-
-<p>Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser
-à ce que tu fis avant-hier.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pour cette Lumîr.</p>
-
-<p>LUMÎR <i>(elle étend la main pour le toucher)</i>.&mdash;C'est
-vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j'ai de
-peine pour toi!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et c'est parce que tu m'aimais
-que tu m'as dressé cette embûche?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Tu parles de ce petit mensonge
-que j'ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement,
-était chargé à balle?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu voulais la mort certaine pour
-mon père et pour moi le crime et l'échafaud.</p>
-
-<p>LUMÎR.&mdash;Je suis plus jeune que toi et tout
-cela est ma propre part bientôt.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu voulais me faire mourir?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Fallait-il que je te laisse à cette
-femme?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne veux pas épouser Sichel.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est ce qu'elle veut qui est la
-chose importante.</p>
-
-<p>Et tu vois qu'elle a tout l'argent.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Que m'importe l'argent?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Beaucoup. Nous avons vécu
-trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce
-que vaut l'argent.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je t'ai rendu le tien.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui, tu es quitte avec moi. Nous
-sommes quittes tous les deux.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu m'as fait commettre ce crime
-et maintenant, tu m'abandonnes.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non pas, tu n'as qu'à venir avec
-moi où je vais.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu sais bien que je ne puis pas,
-toutes ces choses que j'ai commencées m'attachent.</p>
-
-<p>LUMÎR, <i>doucement</i>.&mdash;Est-ce que c'est triste
-que je parte?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Non, ce n'est pas triste.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah,
-n'essaye pas de feindre! Je vois ce regard enfantin
-dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce
-trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire
-malheureux!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;De cela aussi, je viendrai à bout.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Louis, est-ce que tu tiens tellement
-à vivre sans moi?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ne me mets pas en colère! Ne me
-regarde pas ainsi de cet air de compassion et de
-mépris! J'aime mieux ton indifférence.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, je ne reviendrai pas avec
-toi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;N'est-ce pas un malheur de s'entendre
-parler ainsi par un bout de femme qu'on
-tordrait entre ses deux mains?</p>
-
-<p>Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors,
-pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je
-veux? Ce n'est pas juste.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, je ne reviendrai pas avec
-toi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Lumîr, il y a tant de choses devant
-nous!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, il n'y a pas tant de choses
-devant nous.</p>
-
-<p>LOUIS, <i>doucement</i>.&mdash;Reste, je ne puis me
-passer de toi.</p>
-
-<p>LUMÎR, passionnément.&mdash;C'est vrai que tu
-ne peux te passer de moi?</p>
-
-<p>Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te
-passer de moi? Pour de bon? ah, ce n'était pas
-long à dire!</p>
-
-<p>C'est une chose courte mais elle tient tout le
-bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il sera long si tu veux.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je ne suis pas très belle. Si j'étais
-très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.</p>
-
-<p>Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts
-de la femme.</p>
-
-<p>J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que
-des hommes autour de moi.</p>
-
-<p>Regarde comme tout tient sur moi. C'est
-foutu on ne sait comment.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est bien ainsi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Cependant, je ne suis tout de
-même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu
-me voies avec une belle toilette. Une toilette toute
-rouge.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je t'aime comme tu es, <i>moj
-Kotku!</i></p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Bon, il y a mille femmes comme
-moi, ce n'est pas la peine de vivre.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il n'y en a qu'une seule pour
-moi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est vrai qu'il n'y en a qu'une
-seule pour toi? Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis
-ce que tu veux! Il y a tout de même en toi maintenant
-quelque chose qui me comprend et qui est
-mon frère!</p>
-
-<p>Une rupture, une lassitude, un vide qui ne
-peut plus être comblé.</p>
-
-<p>Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es
-seul.</p>
-
-<p>A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce
-que tu as fait, (<i>doucement</i>) parricide!</p>
-
-<p>Nous sommes seuls tous les deux dans cet
-horrible désert.</p>
-
-<p>Deux âmes humaines dans le néant qui sont
-capables de se donner l'une à l'autre.</p>
-
-<p>Et en une seule seconde, pareille à la détonation
-de tout le temps qui s'anéantit, de remplacer
-toutes choses l'un par l'autre!</p>
-
-<p>N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune
-perspective? Ah, si la vie était longue.</p>
-
-<p>Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle
-est courte et il y a moyen de la rendre plus courte
-encore.</p>
-
-<p>Si courte que l'éternité y tienne!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai que faire de l'éternité.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Si courte que l'éternité y tienne!
-Si courte que ce monde y tienne dont nous ne
-voulons pas et ce bonheur dont les gens font
-tant d'affaires!</p>
-
-<p>Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que
-rien autre chose que nous deux n'y tienne!</p>
-
-<p>Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson
-qui s'en va toute en poussière ne laissant qu'un
-peu d'or entre les doigts et toutes ces choses à qui
-nous n'avons pas de proportion?</p>
-
-<p>Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.</p>
-
-<p>Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur
-jadis quittée, la terre de Ur, l'antique Consolation!</p>
-
-<p>Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que
-ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus
-face à face!</p>
-
-<p>Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous
-renfermons.</p>
-
-<p>Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme
-une épée, loyal, plein d'honneur, il y a moyen de
-rompre la paroi.</p>
-
-<p>Il y a moyen de faire un serment et de se donner
-tout entier à cet autre qui seul existe.</p>
-
-<p>Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela
-qui est autour de nous le néant,</p>
-
-<p>Comme des braves!</p>
-
-<p>De se donner soi-même et de croire à l'autre
-tout entier!</p>
-
-<p>De se donner et de croire en un seul éclair!&mdash;Chacun
-de nous à l'autre et à cela seul!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Que veux-tu de moi?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je veux que tu m'accompagnes
-où je vais.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;En Pologne?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;En Pologne et plus loin que la
-Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la
-source des larmes dans le cœur de celle que tu
-aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près
-que la Pologne.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Non, Lumîr.</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est bien. Épouse la maitresse
-de ton père.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu y tiens?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ne lui as-tu pas fait tort? Ne
-l'as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait
-droit?</p>
-
-<p>Toi aussi, tu es un Turelure.</p>
-
-<p>Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure.
-Tu es un vrai Français.</p>
-
-<p>Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je puis me passer de toi.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Elle t'aime. Tu serres les dents?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ce n'est pas une chose agréable à
-entendre dire.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Elle t'aime. J'ai vu comme elle te
-regarde aussi tendre et vibrante sous ton
-œil qu'une corde à violon. Elle te collera au
-corps avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le
-corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois
-de chêne.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est bien. C'est tout de même
-moi qui suis le plus fort.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vis heureux.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Heureux ou non.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Adieu donc, frère!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ah, ne souris pas ainsi, avec ce
-sourire qui dégoûte d'être vivant!</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Vis. Je ne veux pas de toi...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Penses-tu sauver la Pologne?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est la moquerie que vous me
-faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs
-autour de nous.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu ne peux pas susciter ton pays
-à toi toute seule.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non.</p>
-
-<p class="indic">(Elle regarde le crucifix).</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Si Dieu existait, il sauverait la
-Pologne.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ce n'est pas de la sauver qu'il
-s'agit.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;De quoi s'agit-il donc?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;De quitter Turelure et les siens.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;N'est-ce pas! Il faut donner tort
-à Dieu une fois de plus? Il faut ajouter une injustice
-de plus au compte de la Pologne!</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>Il faut interrompre la prescription? Il faut
-donner de l'occupation une fois de plus à ses
-bourreaux?</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Ce sont les Français qui emploient
-de pareils mots.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Je vais vers ma patrie terrestre
-puisqu'il n'y en a point d'autres. Là où je ne sois
-plus une étrangère.</p>
-
-<p>Avec ceux-là qui sont d'une même race que
-moi, mes frères, dans une nuit profonde.</p>
-
-<p>Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était
-inutile et de tout excepté de l'amour que l'on peut
-se donner l'un à l'autre, mon peuple dans les
-ténèbres!</p>
-
-<p>Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose
-essentielle que je n'ai pu donner, mon âme.</p>
-
-<p>Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier
-lié par tous les membres, qui cherche son
-frère dans la nuit avec la bouche, une figure
-humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à
-manger qu'il tient entre les dents!</p>
-
-<p>Si je vis, je ne puis être à tous.</p>
-
-<p>Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous
-sont un en moi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ceux qui t'appellent sont fous.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;C'est vrai, je les trouve fous
-aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et même si je t'avais épousée, tu
-pars et me préfères ces gens que tu ne connais pas?</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je fais donc bien de te laisser aller.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Non, frère. Même si ta vie est
-longue.</p>
-
-<p>Tu ne trouveras plus une pareille occasion de
-la donner pour celle qui se donnait à toi.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;La consigne est de vivre.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;La mienne est de mourir.</p>
-
-<p>Bassement, ignoblement, entre deux employés
-mécontents de s'être levés de si bonne heure.</p>
-
-<p>Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en
-a là-bas avant l'hiver, la pluie qui tombe à torrents,
-sans aucun espoir.</p>
-
-<p>C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre
-de fer entre les deux murs d'une prison. Adieu!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Sans aucun espoir.</p>
-
-<p>LUMÎR&mdash;Oui, adieu sans aucun espoir,
-dans le ciel et sur la terre!</p>
-
-<p class="indic">(Elle sort)</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="indic">(Entre SICHEL)</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Voici les papiers que je vous
-rapporte. Mon père sera ici dans un moment.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous rends grâces.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis;</p>
-
-<p>Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez
-que j'ai capté votre héritage.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce
-pays en horreur.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis, je vous jure que je ne
-vous ai pas fait tort, autant que vous le croyez.</p>
-
-<p>Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que
-votre père nous doit, exactement.</p>
-
-<p>Y compris ces 20.000 francs que vous avez
-reçus vous-même.</p>
-
-<p>Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins,
-la valeur de ce bien de Coûfontaine.</p>
-
-<p>C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre
-rond.</p>
-
-<p>Est-ce trop pour ces années d'esclavage?</p>
-
-<p>Je ne dis que la vérité.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne vous en veux point du tout.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Non, vous ne m'en voulez pas,
-c'est bien à vous.</p>
-
-<p>Mon avenir est détruit, mon protecteur est
-mort et je suis deshonorée.</p>
-
-<p>De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ce n'est pas moi qui ai tué mon
-père.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ce n'est pas vous qui avez tué
-votre père. Non.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main. Je
-suppose que la peur a suffi.</p>
-
-<p>Que regardez-vous dans la cour? Vous pourriez
-me regarder quand je vous parle.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je guette quelqu'un qui part.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Qui cela?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;La Comtesse Lumîr.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Lumîr part?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Elle part, je pense et pour ne pas
-revenir.</p>
-
-<p class="indic">(Silence).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis, ça me fait de la peine.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Merçi bien.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Moi, je serais restée.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est sûr.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis, ce qui se passe dans la
-cour est intéressant.</p>
-
-<p>Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main,
-qui mérite qu'on me regarde.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p class="indic">(Elle lui donne le papier).</p>
-
-<p>Je vois, la reconnaissance signée par mon père.
-Je l'ai déjà vue.</p>
-
-<p class="indic">(Il fait le geste de la lui rendre).</p>
-
-<p>SICHEL, <i>évitant de la reprendre</i>.&mdash;Je vous
-jure qu'il n'y a pas d'autres exemplaires.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Reprenez-la.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;J'ai eu bien de la peine à l'obtenir
-de mon père.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Reprenez-la.</p>
-
-<p class="indic">(Il l'envoie en l'air d'une chiquenaude).</p>
-
-<p>SICHEL, <i>la rattrapant au vol</i>.&mdash;Tout le
-monde m'accusera de vous avoir dépouillé.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Dormant et Coûfontaine, il y a
-de quoi vous consoler.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Eh quoi! m'accusez-vous aussi?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vous enverrai des dattes au
-premier de l'an.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je suis une Juive, n'est-ce pas?
-Je ne tiens qu'à l'argent? Eh bien, regardez ce que
-je fais de celui-ci.</p>
-
-<p class="indic">(Elle déchire le papier.&mdash;Silence.&mdash;Tous
-deux se regardent).</p>
-
-<p>Voilà. Je vous ai tout rendu.</p>
-
-<p>Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Sichel, ce que vous venez de faire
-n'est pas bête du tout.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;N'est-ce pas? Je vole mon père,
-je le dépouille et me place à votre merci. Quelle
-astuce de ma part!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Quel dommage que le mien soit
-mort!</p>
-
-<p class="indic">(Bruit de roues dans la cour.
-LOUIS va à la fenêtre et reste
-longuement appuyé à la vitre).</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ce regret m'étonne.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui. Je n'ai plus personne pour
-faire auprès de votre famille les démarches d'usage.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Quelles démarches?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est une situation embarrassante
-pour des jeunes gens bien élevés.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Quelle situation?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Croyez-vous donc que j'accepte
-ainsi votre générosité? Croyez-vous que j'accepte
-ainsi votre argent? Il est à vous, vous l'avez bien,
-gagné, c'est la volonté de mon père.</p>
-
-<p>Et j'ai quelque responsabilité, je le crains;</p>
-
-<p>Dans l'événement qui vous prive de votre protecteur.</p>
-
-<p>Oui, j'ai eu des torts envers le défunt. Je dois
-prendre égard de ses volontés.</p>
-
-<p>Me voici prêt à tout réparer en homme d'honneur.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Où voulez-vous en venir?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mademoiselle Habenichts, j'ai
-l'honneur de vous demander votre main.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis, si vous vous moquez
-... Capitaine, veux-je dire ... Monsieur le Comte,
-Monsieur le Capitaine....</p>
-
-<p class="indic">(Elle balbutie.)</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous me ferez payer cette moquerie?
-N'est-ce pas? C'est ce que vous voulez dire?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Non, je ne vous menace pas.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et moi, je ne me moque pas.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Louis, si vous m'épousez, quel
-scandale!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai pas peur. C'est cela même
-qui est drôle.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Votre père...</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je comble ses plus chers désirs.
-Quel lien entre nous ajouté à celui du sang. L'héritage
-complet! Il n'y manque quoi que ce soit.
-C'est le même homme qui continue.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tout de bon, vous me demandez
-de m'épouser?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui, c'est une idée que j'ai comme
-ça.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et si je refusais?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous ne refuserez pas. Il le faut.
-<i>Mekhtoub</i>. C'est préparé d'avance. Nous sommes
-faits l'un pour l'autre. C'est écrit comme sur du
-papier timbré.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Croyez-vous que c'est pour en
-venir là que j'ai déchiré ce papier?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui, je le crois tout à fait.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et quand cela serait encore?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Cela prouve que vous me connaissez.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Cela prouve que je vous aime.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Cela prouve que vous me désirez,
-moi, mon nom, mon avenir et ma fortune.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tout ensemble! Pourquoi
-haïrais-je rien de ce qui est à vous? Oui, c'est tout
-cela ensemble que je veux! C'est tout cela qui
-est pour moi et dont je sais l'usage.</p>
-
-<p>Qu'en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde?
-Ce petit morceau de glace ardente? Regarde comme
-elle vient de te lâcher.</p>
-
-<p>Je sais, Je suis une Juive, j'ai tout machiné pour
-te prendre. N'est-ce pas? Pauvre innocent, j'ai tout
-préparé de bien loin contre toi.</p>
-
-<p>Et quand cela serait encore?</p>
-
-<p>Ai-je tant d'amis? Tant de ressources? Tant
-d'armes sur quoi compter? Ah, je n'ai que moi-même
-toute seule et je suis Juive.</p>
-
-<p>Et cette pierre écrasante sur nous à remonter,
-cette malédiction sur nous comme une mâchoire à
-desserrer!</p>
-
-<p>Voici tant de siècles que nous sommes séparés,
-de l'humanité! Tant de siècles chez nous que l'on
-est mis à part comme de l'or dans la bourse d'un
-avare? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui
-nous ont lâchés! Tant pis pour toi, mon beau
-capitaine! Je t'aime et tu verras que je suis la fille
-de la Faim et de la Soif! Tu es beau!</p>
-
-<p>Nous ne sommes pas blasés, nous autres!</p>
-
-<p>La porte s'est ouverte enfin! Ah, je renie ma
-race et mon sang! J'exècre le passé! Je marche
-dessus, je danse dessus, je crache dessus!</p>
-
-<p>Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera
-mon dieu.</p>
-
-<p>Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras,
-si je ne puis te servir à rien.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas
-ainsi les mains passionnément comme ces affreux
-petits chiens fiévreux et affectueux.</p>
-
-<p>Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement
-et tu ne me fais pas peur.</p>
-
-<p>Tu tires sur moi avec une lettre de change de
-mon père.</p>
-
-<p>C'est bien, j'honore la signature, il le faut.</p>
-
-<p>J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune
-part, et c'est moi qui ris le dernier.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tu m'insultes, c'est bon!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il faut que tout soit clair entre nous.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Insulte, foule-moi sous tes
-pieds, je n'attends pas de toi autre chose.</p>
-
-<p>Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme
-une chose qu'on abhorre et dont on ne peut se
-passer!</p>
-
-<p>Tu m'insultes! Mais il y a longtemps qu'Israël
-boit l'humiliation comme de l'eau!</p>
-
-<p>Ai-je dit comme de l'eau? Non, pas comme de
-l'eau, mais comme du vin fort et qui coûte cher,
-qui chauffe et qui vous monte à la tête!</p>
-
-<p>Tu m'insultes! mais tout de même je suis ta
-femme et j'aurai de toi un enfant qui sera de mon
-sang et de ma race.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Regarde-moi dans les yeux.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Voilà, je te regarde.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu ne me regardes pas, tu souris.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Maintenant je te regarde.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Tu ne me regardes pas, tu rougis,
-et tes yeux sont déjà ailleurs! Ah, c'est moi tout
-de même qui suis le maître!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Crois-tu que je n'aie pas vu ce
-qu'il y a dans les tiens.</p>
-
-<p>Il est arrivé quelque chose depuis l'autre jour
-et tes yeux ne sont plus les mêmes.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il n'est rien arrivé.</p>
-
-<p>SICHEL, <i>bas et passant la langue sur ses
-lèvres</i>.&mdash;N'est-ce pas? tu as tué ton père?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai pas tué mon père.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je ne te demande rien. Je n'ai
-besoin de rien savoir. Mais ces yeux ne sont point
-ceux d'un homme qui a l'esprit en paix.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il n'y a pas besoin ni d'esprit ni
-de paix.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ah, si tu ne souffres pas la paix,
-tu n'en trouveras pas mieux que moi pour t'en
-guérir!</p>
-
-<p>Non, il n'y a pas besoin de paix! Ce serait trop
-commode pour ces cadavres qui nous entourent
-et qui ne nous empêcheront pas éternellement de
-vivre!</p>
-
-<p>Si tu n'as pas pu supporter ton père, nous ne
-supporterons pas davantage tous ces simulacres.</p>
-
-<p>Si tu connais ton Afrique, je connais la société,
-comme la carte qu'on étudie d'un pays qui sera à
-nous, avec ses chemins et ses rivières, toutes les
-cotes chiffrées!</p>
-
-<p>C'est nous qui sommes faits pour nous imposer
-et pour faire aux autres la loi.</p>
-
-<p>Il y a quelque chose de rompu entre les hommes
-et nous, tant pis pour eux, c'est à nous d'en
-profiter.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il me reste Sichel Habenichts.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il te reste Sichel Habenichts et
-il me reste ce parricide.</p>
-
-<p>Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois
-dedans et que tu m'y trouves avec toi.</p>
-
-<p>Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a
-le sang,&mdash;le sang d'un autre.</p>
-
-<p>Il y a assez de malheur et de péché en nous pour
-suffire à faire de l'amour! Ah, je t'apprendrai à me
-connaître et tu ne me haïras pas!</p>
-
-<p>Mon beau capitaine! Ah, que tu es sain encore
-à côté de moi! que tu es grand! que tu es fort et
-que je t'aime!</p>
-
-<p>Attends que je t'apprenne Paris!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je ne vais pas à Paris.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tu ne penses pas rester en ce
-trou?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Si fait.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Que feras-tu de moi ici?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ce que je pourrai, et il faudra
-marcher droit.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Eh bien, nous nous présenterons
-aux élections.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;J'ai besoin de voir ton père.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je t'ai dit qu'il venait.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Que dira-t-il de cette manière
-dont tu as servi ses intérêts?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Nous savons mettre nos parents
-à la raison.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;J'ai vu cette affaire de l'achat de
-Dormant dans les papiers de mon père. Ce n'est
-encore qu'un projet?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Oui, quoiqu'il ait reçu une avance
-de 20.000 francs.</p>
-
-<p>Cette somme que tu as trouvée sur lui.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le prix me semble bien bas.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il ne s'agit que d'une bicoque
-et de quelques terres maigres.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Fameusement bien placées.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Écoute. Vends-lui Dormant. Il
-y tient.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il faut qu'il y mette le prix.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Je vais t'expliquer. C'est un bon
-tour de ton père. Ah, il avait des idées.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Il n'aura pas Dormant à moins
-de cent mille francs. C'est le bien de mes ancêtres,</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il les paiera. Mais je vais t'expliquer.</p>
-
-<p>Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement
-de Rheims avec les ateliers et les dépôts de
-locomotives. C'est à Châlons.</p>
-
-<p>Ton père venait d'arracher cela au Ministre des
-Travaux Publics. C'est un grand secret encore.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je vois.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Et il avait acheté lui-même quelques
-terrains là-bas avec l'aide de mon oncle
-d'Epernay, le marchand de vins de Champagne,
-frère de mon père. C'est moi qui ai les papiers.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Habenichts? Il n'y a pas de Habenichts
-à Epernay.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Il ne s'appelle pas Habenichts.
-Il s'appelle Dumesloir. Roger Dumesloir. C'est un
-beau nom.</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="indic">(Entre Ali HABENICHTS).</p>
-
-<p>ALI HABENICHTS.&mdash;Monsieur le
-Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Ah, père, que je suis heureuse!</p>
-
-<p class="indic">(Elle l'embrasse).</p>
-
-<p>ALI HABENICHTS&mdash;Que s'est-il passé?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est de mon père que vous portez
-le deuil?</p>
-
-<p>ALI&mdash;J'ai cru honnête de mettre ce que
-j'avais de plus noir.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Ne regrettez rien.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Père!</p>
-
-<p class="indic">(Elle l'embrasse)</p>
-
-<p>ALI&mdash;Mon enfant.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mademoiselle et moi, toutes choses
-examinées,</p>
-
-<p>Avons arrangé les termes entre nous d'une
-liquidation, ou dirai-je d'une consolidation?</p>
-
-<p>En d'autres termes, elle me fait abandon de
-votre créance et je l'épouse.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Qu'entends-je?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mon père!</p>
-
-<p class="indic">(Elle l'embrasse).</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur
-de vous demander la main de votre fille, s'il
-vous plaît.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Monsieur le Comte, vous pensez sans
-doute que vous me faites un grand honneur?</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Le plaisir est pour moi.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Mon père était un rabbin célèbre.
-<i>Also!</i> S'il avait su que sa petite-fille épouserait un
-gentil et que ce sang se mélange au nôtre,</p>
-
-<p>Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur?
-Qu'en dis-tu, Sichel?</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mon père, nos liens sont rompus.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées!</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Le monde commence.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Jetons-nous dans les bras les uns
-des autres.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Vous êtes mon fils. Votre père était
-mon ami.</p>
-
-<p>L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici
-resserrée par un lien plus doux. Nous ne faisons
-plus qu'un.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Bien dit, Monsieur mon père.
-Ah, que je suis pressé de donner le jour à un beau
-petit Habenichts!</p>
-
-<p>Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé
-un Turelure; voilà tout Israël qui débouche dedans.
-Le nom couvre tout.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Va, je n'en serai pas indigne. Tu
-verras, je suis intelligente. On peut tout faire de
-moi.</p>
-
-<p>Et je prendrai la religion que tu voudras.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Catholique.</p>
-
-<p>Tout le monde dit que je suis catholique.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Précisément, c'est la religion
-que je préfère, elle est si pittoresque!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Écoutez-la! Elle dit «religion» et
-«catholique» comme on dit une salle à manger
-Renaissance.</p>
-
-<p>Ça lui est bien égal! <i>Ganz wurst!</i> C'est tout
-saucisse pour elle!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Nous sommes d'accord?</p>
-
-<p>ALI&mdash;Je ratifie tout ce que ma fille a consentit
-ce matin. C'est cher! Tant pis! Ce sera sa dot.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Père!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Oui, je sais ce que tu veux me dire,
-mon enfant.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;J'ai parlé à Louis.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Allons! Après ce que j'ai fait pour
-vous, je suis sûr que vous ne voudrez pas me
-contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à
-Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains
-à côté, cela me ferait perdre la face.</p>
-
-<p>Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a
-plus que la signature qui manque. Vous ne voudrez
-pas lui faire cette injure.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Je n'ai pas consenti encore.</p>
-
-<p>ALI&mdash;En cas de revente avec une majoration
-au-dessus de 40 pour cent, vos droits à une
-ristourne sont prévus.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Dormant est le berceau de ma
-famille.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Si l'on forme une société, vous avez
-vingt parts de fondateur.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Tu le sais bien, je t'ai fait tout
-lire. Fais cela pour mon père. Signe, mon chéri,
-pour me faire plaisir!</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Allons, je consens, où est le papier?</p>
-
-<p>ALI&mdash;Le voici?</p>
-
-<p class="indic">(Il fouille fébrilement dans
-sa serviette).</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Prenez votre temps.</p>
-
-<p>Quel âge avez-vous, père Ali?</p>
-
-<p>ALI&mdash;Soixante-dix ans, Monsieur le comte.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Et toujours autant de gaieté et
-d'alacrité aux affaires?</p>
-
-<p>ALI&mdash;Toujours, Monsieur le Comte, toujours!
-Ah, je voudrais ne jamais mourir.</p>
-
-<p>Que diable ai-je fait de ce papier?</p>
-
-<p class="indic">(Il tire différents objets
-de sa serviette).</p>
-
-<p>Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la
-Sarre, ça, c'est le plan des nouvelles fortifications de
-Paris&mdash;ça, c'est mon contrat avec Blum&mdash;ça....</p>
-
-<p class="indic">(Il tire de la serviette une bouteille
-enveloppée dans un journal qu'il
-essaie de dissimuler).</p>
-
-<p>LOUIS.&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p>ALI.&mdash;Excusez, Monsieur le Comte, c'est
-pour le médecin.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Vous souffrez des rognons?</p>
-
-<p>ALI.&mdash;Un peu d'albuminurie. Les médecins
-sont toujours à me taquiner de ce côté. Il y en a
-qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!&mdash;Voilà
-le papier!</p>
-
-<p>LOUIS <i>lit le papier et signe, puis, lui frappant
-sur l'épaule.</i>&mdash;Vous pouvez dire que vous
-avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la
-chance de m'avoir pour gendre.</p>
-
-<p class="indic">(Tous trois se donnent la main).<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<p>Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous
-demander.</p>
-
-<p>ALI.&mdash;Tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>LOUIS <i>montrant le crucifix.</i>&mdash;Vous êtes amateur
-de curiosités, débarrassez-moi de cette horreur.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Mais cela n'a aucune valeur! la pluie
-et le temps en ont fait une chose informe.</p>
-
-<p>SICHEL&mdash;Mon père, il est du Quinzième.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Il est rompu en morceaux. On dit que
-c'est Madame votre mère qui l'a retrouvé et collectionné.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Oui, elle était amateur de ce genre
-de choses.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Je n'en veux pas.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;C'est du bronze massif comme une
-cloche.</p>
-
-<p class="indic">(Il frappe dessus du doigt).</p>
-
-<p class="indic">(ALI frappe aussi modestement).</p>
-
-<p>Allez-y donc, ne vous gênez pas!</p>
-
-<p>Avez-vous quelque chose de dur?</p>
-
-<p class="indic">(ALI sort une clef de sa poche)</p>
-
-<p>C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres
-à Dormant.</p>
-
-<p class="indic">(LOUIS prenant la clef en décharge un
-grand coup sur la tête du Christ).</p>
-
-<p>Ecoutez un peu comme cela sonne!</p>
-
-<p>ALI&mdash;Oui, les fondeurs n'étaient pas rares
-à cette époque.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Qu'est-ce que vous m'en donnez?</p>
-
-<p>ALI&mdash;Trois francs le kilo. C'est le prix
-courant. Vous n'en trouverez pas plus autre part.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Mais c'est du bronze ancien!
-Regardez!</p>
-
-<p class="indic">(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)</p>
-
-<p>Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans
-ces vieux bronzes, on trouve de tout, même de l'or
-et de l'argent.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Je vous en donne trois francs.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Donnez-m'en cinq.</p>
-
-<p>ALI&mdash;Allons, je vous en donne quatre, mais
-c'est trop cher.</p>
-
-<p>Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie.
-Quatre francs! Oui, c'est une mauvaise action que
-vous me faites faire.</p>
-
-<p>LOUIS&mdash;Eh bien, j'accepte quatre francs,
-et si vous me débarrassez de cette horreur,</p>
-
-<p>J'estime que je serai encore celui qui gagne et
-non pas celui qui perd.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Ici s'unit le drame à la scène.</p></div>
-
-
-
-<p class="p4">FIN</p>
-
-<p class="p2">Hambourg, Octobre 1913.</p>
-
-<p>Bordeaux, Octobre 1914.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR ***
-
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