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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le pain dur - Drame en trois actes - -Author: Paul Claudel - -Release Date: January 23, 2016 [EBook #51013] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive. - - - - -PAUL CLAUDEL - - -LE PAIN DUR - -DRAME EN TROIS ACTES - - -nrf - -PARIS - -ÉDITIONS DE LA - -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - - -35 & 37 RUE MADAME 1918 - - - -NOTE - -_Dans ce drame, qui a, comme partie de son sujet la Rupture des -barrières et la Rencontre des races, des Juifs ne pouvaient pas ne -pas figurer. C'est à eux peut-être que ce congé de leur antique -assujettissement rituel et juridique, leur relèvement de leur poste -de témoins, posait la question la plus grave. Si Ali et sa fille -paraissent au lecteur antipathiques,--pas plus que mes autres -personnages,--je ne veux pas qu'on voie là de ma part l'indice d'aucun -jugement général et sommaire. Ce sont là des figures commandées par le -drame, rien de plus, et dont je n'ai été que le premier spectateur. Le -fait Juif est trop grand et trop magnifique, le peuple Juif est trop -important au regard de Dieu, pour qu'il soit possible d'en traiter de -cette manière épisodique._ - -_J'ajoute que c'est parmi les Juifs que j'ai rencontré quelques uns -de mes meilleurs amis. Je ne voudrais faire de peine à aucun d'eux, à -aucun de ces vrais Israélites dont les fils et les frères ont versé -leur sang pour la France, et leur demande de ne pas juger de mes -intentions hâtivement._ - -_P. C._ - - -Et dixi: Non pascam vos: quod moritur, moriatur; et quod succiditur, -succidatur: et reliqui devorent unusquisque carnem proximi sui. - -_Zach. proph._ XI, 9. - -Insipientes, incompositos, sine affectione, absque fœdere, sine -misericordiâ. - -_Rom._ I, 31. - - - -PERSONNAGES - - -TURELURE - -SICHEL - -LUMÎR - -LOUIS - -ALI HABENICHTS - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I - -_L'Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de Coûfontaine, telle -qu'elle est décrite à l'acte I de «L'OTAGE». Tous les livres on été -enlevés des rayons et on en voit des piles ça et là sur le plancher. -Désordre et poussière; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés -par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu, on le voit -appuyé contre le mur. A sa place et au-dessus, le portrait du Roi -Louis-Philippe, en uniforme de la Garde Nationale, grosses épaulettes -et pantalon de Casimir blanc.--Au dehors, Novembre._ - -_Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR[1] assises. LUMÎR en habit -d'homme, grande redingote à brandebourgs. On entend TURELURE qui pérore -dans la pièce voisine._ - -_VOIX DE_ TURELURE--... la Monarchie constitutionnelle; traditionnelle -par son principe, moderne par ses institutions! - -_(Applaudissements)._ - -SICHEL--C'est moi qui ai trouvé cette phrase, ça a toujours du succès! -Il place ça partout. - -_VOIX DE_ TURELURE--Te te te te te ... le développement des ressources -nationales qui marche de pair avec le progrès des lumières et -d'une sage liberté! Et ceci me ramène, Messieurs à l'événement qui -fait l'objet de notre réunion. Aujourd'hui la voie ferrée touche -Coûfontaine! Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges -elle atteint le Rhin, elle rejoint l'Orient! Notre main au-delà des -frontières va saisir celle que nous tend l'Allemagne fraternelle. Ah, -pardonnez son émotion à un vieux militaire! Ce que notre jeunesse a -rêvé, ce que n'ont pu faire nos armes et le génie d'un grand homme, -la science le réalise! D'un pays à l'autre se fait en paix l'échange -des produits, des idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos -campagnes mêmes, quel avenir! Notre agriculture trouve des débouchés -faciles, tout entre en exploitation, les villes encombrées se -dépeuplent au profit des champs et leur envoient de joyeux bataillons -de travailleurs! Plus de chômage, plus de bras inoccupés! L'industrie -allume de toutes parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées -des sucreries! Et moi aussi, Messieurs, moi-même, oui, je veux donner -l'exemple. Cette terre, cette maison, ce bien héréditaire de notre -antique famille, je veux les consacrer au développement de nos forces -économiques. Ce monastère va devenir une papeterie. Là où jadis de -bien intentionnés ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre vous se -souviennent sans doute avec attendrissement, élevaient en l'honneur -de la Divinité une voix respectable, mais inutile, va retentir le -bruit joyeux des machines et des trémies. Le travail n'est-il pas la -meilleure des prières, celle qui est la plus agréable au Créateur? Oui. -Mais à qui devons-nous ces bienfaits? à qui, Messieurs? ne l'oublions -pas: au Souverain réparateur, qui, sauvant la France de vaines -agitations de la démagogie est venu définitivement implanter sur notre -sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle par son principe, -moderne par ses institutions! - -_(Silence. Puis faibles applaudissements)._ - -SICHEL.--Il oublie qu'il l'a déjà dit. - -_VOIX DE_ TURELURE.--Messieurs, je lève mon verre en l'honneur de Sa -Majesté Louis Philippe Premier, Roi des Français! Vive le Roi et son -auguste famille! - -_(Applaudissements, brouhaha)._ - -SICHEL--Vous me direz que cela ne vous rend pas vos dix mille francs. - -LUMÎR--Patience, je les aurai. - -SICHEL--Vous croyez que dix mille francs, ça ressort comme ça tout seul? - -LUMÎR--Monsieur le Comte est riche. - -SICHEL--Pas tant que vous le pensez. Son désordre égale son avarice, - -Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est un grand seigneur! - -Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a de l'argent comme ça à -donner? Votre simplicité m'étonne. - -Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le déranger. Tout est -retenu d'avance. - -Et ce n'est pas au moment qu'il va construire cette papeterie qu'il -peut se passer de monnaie. - -LUMÎR--Je sais qu'il a touché de l'argent de votre père. - -SICHEL--Oui, vous savez cela? C'est vrai, il a touché vingt mille -francs. - -LUMÎR--Pour la propriété de l'Arbre-Dormant. - -SICHEL--L'antique manoir des Coûfontaine! - -Un joli marché que fait mon père! Quelques pans de murs en ruine et des -champs de sable! plus, un moulin. - -LUMÎR--Mais c'est là que l'embranchement de Rheims va s'accrocher. - -SICHEL--Vous êtes bien renseignée. - -LUMÎR--J'aurai donc ces vingt mille francs. - -SICHEL--C'est vingt mille francs maintenant qu'il vous faut? - -LUMÎR--Dix mille francs que j'ai prêtés, - -Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour l'échéance. - -SICHEL--Cela peut le tirer d'affaire? - -LUMÎR--Et lui permettre d'attendre la moisson qui sera belle,--il a -plu,-- - -Et ses rentrées pour fournitures au Corps d'occupation. - -SICHEL--C'est sérieux? Louis a fait quelque chose là-bas? - -LUMÎR--Trois cents hectares aux portes d'Alger conquis sur les marais -de la Mitidja! - -Qui commenceront à rendre. - -Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux Juifs pour dix mille -francs. - -SICHEL--Vous dites: notre père? - -LUMÎR--Louis m'épouse, vous le savez. - -SICHEL--Je le sais, il me l'a écrit. - -LUMÎR--Il vous écrit? - -SICHEL--Pauvre garçon! J'ai de la sympathie pour lui, il le sait. - -Je lui rends les services que je puis. - -LUMÎR--Vous lui devez bien cela. - -SICHEL--Comment est-ce que je lui dois bien cela? - -LUMÎR--Toute sa fortune a passé aux mains de votre père. - -SICHEL--Est-ce de ma faute ou celle de mon père, - -Si M. le Capitaine Louis-Napoléon Turelure-Coûfontaine - -S'est mis en tête de conquérir les marais de la Mitidja (trois cents -hectares aux portes d'Alger)? - -Je dis qu'il doit de la reconnaissance au vieux Habenichts. - -Et d'ailleurs, l'argent n'est pas sorti de la famille. - -LUMÎR--Je le sais. - -SICHEL--_Votre père_, comme vous dites, n'est nullement étranger aux -petites opérations du mien. - -LUMÎR--C'est pourquoi je dois avoir mes dix mille francs. - -SICHEL--Vous comptez pour cela sur mon aide? - -LUMÎR--Madame, je me permets de la solliciter. - -SICHEL--Je ne suis pas Madame. - -LUMÎR--Sichel... - -SICHEL--Je ne suis pas Sichel! C'est le vieux qui m'appelle ainsi. Il -ne se souvient d'aucun nom, - -Moitié insolence, moitié imbécillité, et nous rebaptise tous, - -Si je peux dire. - -C'est ainsi que de mon père il a fait Ali Habenichts,--ça lui donne la -juste pointe d'Orient et de Galicie, dit-il,-- - -Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est en allemand - -Faucille dans le ciel clair du mois nouveau. - -Bon. Cela va bien comme ça. - -LUMÎR--Je sais que vous pouvez tout ici. - -SICHEL--Je suis la maîtresse, n'est-ce pas? - -LUMÎR--Si je ne le croyais pas, pourquoi serais-je ici? - -SICHEL--Vertueusement accompagnée de notre vieille tante de Grodno, -l'ineffable Madame Kokloschkine. - -Vous êtes gentille dans ces habits d'homme. - -LUMÎR--C'est plus commode pour le voyage. - -SICHEL--C'est bien de me traiter ainsi en amie. - -Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne ferez qu'un mariage -raisonnable. - -Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent. - -LUMÎR--Cet argent n'est pas à moi. - -SICHEL--Je vois. C'est une pauvre petite caisse révolutionnaire. - -C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et racheter au musée de -Dresde le sabre de Sobieski. - -LUMÎR--Non point cette Pologne, Mademoiselle Habenichts, une autre. - -SICHEL--Quelle? - -LUMÎR, _baissant les yeux_.--Une nouvelle Pologne. - -SICHEL--Où cela? - -LUMÎR--Au delà d'ici. De ceux-là faite qui sont morts pour elle. - -SICHEL--Sans espérance. - -LUMÎR--Morts sans aucune espérance. - -_(Silence)._ - -SICHEL--Pour vous, vous vivrez en contentement dans cette belle -propriété, au soleil d'Algérie. - -LUMÎR--Tout d'abord, je dois reporter cet argent là-bas. - -SICHEL--Et il est tellement sûr que vous reviendrez? - -LUMÎR, _la regardant_.--Peut-être. - -_(Silence)._ - -SICHEL, _pensive, les yeux baissés_.--Vous avez encore une patrie sur -terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On -ne vous a pas extirpés. - -Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de terre aussi large -qu'une pièce d'or, - -Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire: c'est à nous, c'est -nous, c'est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous. - -Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem (bon Dieu! qui est-ce -qui s'occupe de Jérusalem!) - -Et à cause de cela, il n'y a pas un homme vivant, si je sors de ceux de -ma race, - -Qui me tende la main et me dise de son gré: «Viens. Sois à moi. Tu es -ma femme.» - -Nous sommes refusés par toute l'humanité, et c'est de ce refus que nous -sommes faits. - -Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci... - -_(Elle désigne le crucifix sans le regarder)._ - -Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire qu'on ait commise. - -Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait souffrir qu'il se dise -Dieu? C'est un blasphème, dit mon père. - -Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas de Dieu. - -LUMÎR--Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang! - -C'est une grande chose que le sang. Vous, devriez causer là-dessus avec -ma tante, elle en sait long. - -A ce moment, c'a été pour vous comme une nouvelle naissance, dit-elle, -une conception par dessus l'autre, un deuxième péché originel, -l'inverse de la bénédiction d'Abraham. - -SICHEL--C'est de la mysticité à la manière de Grodno! Que parlez-vous -de sang? - -Nous étions là avant vous et nous sommes les premiers-nés. - -Qui êtes-vous à côté de nous? Quand vous pouvez remonter à dix -générations, issus de sangs plus entrecroisés que les chiens, - -Vous vous dites gentilshommes! Mais nous seuls sommes purs, en droite -ligne depuis la création du monde! - -C'est à nous que vous devez tout et vous nous excluez. - -LUMÎR--Je ne demande pas à sortir de ma race. - -SICHEL--Et moi, je demande à sortir de la mienne, à m'arracher de ce -ghetto où l'on nous tient étouffés! - -Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré dans le Messie. - -C'est leur rôle depuis la création du monde et ils n'ont pas changé, -à part, debout sous l'arbre à sept branches, dans une foi et dans une -espérance enragées! - -Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère qu'en moi-même, et je -sais qu'il n'y a qu'une vie, - -Je suis une femme, et je veux avoir ma place avec le reste de -l'humanité, et pour cela je suis prête à tout faire et à tout donner, -et à tout trahir! Il n'est que temps! - -Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse? Réjouissez-vous qu'il y -ait une frontière de moins. Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de -judaïsme, il n'y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu -et le même droit pour tous! Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à -attendre, on nous a tous trompés et notre espérance a été vaine. - -C'est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n'en -serai pas exclue. - -LUMÎR--Personne ne vous dispute votre Pair de France. - -SICHEL--Pourquoi donc êtes-vous ici? - -LUMÎR--Il ne dépend que de vous que je parte. - -SICHEL--Non. Monsieur le Comte est à cet âge où l'on veut être aimé -pour soi-même. - -Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les femmes, ah! c'est un -vrai Français! - -Excepté de l'argent. - -Fi! ne lui parlez point d'argent, c'est bas! - -LUMÎR--Sichel, si j'obtiens cet argent qui m'est dû, - -Je ne retourne pas à Alger. - ---Vous voyez, je vous ai comprise. - -SICHEL--Je ne sais ce que vous dites. - -LUMÎR--C'est vous qui me poussez! - -Je dis que j'obtiendrai cet argent - -Par tous moyens. Je l'aurai. - -Et qu'il est dangereux pour vous que je reste. - -SICHEL--Que pensez-vous faire? - -LUMÎR--Croyez-vous que je ne connaisse pas le cœur d'un père comme -Monsieur le Comte? - -Je suis la fiancée de son fils. - -SICHEL--Et certes, je vois que vous l'aimez! - -LUMÎR--L'honneur et le devoir avant tout. - -SICHEL--C'est l'honneur et le devoir qui vous poussent à capter un -vieillard imbécile? - -LUMÎR--Oui. - -SICHEL--Et à trahir celui qui vous aime? - -LUMÎR--Montrez-moi les lettres que le capitaine vous a écrites. - -SICHEL--Je pense qu'il vous aime sincèrement. - -LUMÎR--Je l'aime aussi. - -SICHEL--Pas autant que ces dix mille francs à récupérer. - -LUMÎR--Je les lui ai donnés. - -SICHEL--Prêtés. - -LUMÎR--Je lui ai donné ma vie. - -SICHEL--Prêtée à de gros intérêts. - -LUMÎR--Nous avons fait assez. Je n'ai pas le droit d'être plus -généreuse envers ce Français. - -C'est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant, tout sanglant de -la brèche de Constantine. - -Et c'est moi ensuite qui l'ai soigné. - -C'est mon frère et moi qui l'aidions pendant qu'il commençait ses -défrichements, et je tenais sa maison. - -Maintenant mon frère est mort et d'autres devoirs m'appellent. - -SICHEL--Je ne vous trouve point si belle. - -LUMÎR--Assez pour me faire épouser. - -SICHEL--Quels yeux! Quand vous les tenez baissés, tout est si fermé -qu'on dirait que vous n'êtes plus là. - -Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles comme ceux d'un -enfant, si sérieux que Monsieur le Comte lui-même en est décontenancé. - -Mais quand ils noircissent et se chargent de furie et qu'on voit l'âme -là-dedans qui brûle... - -Ce sont de ces yeux-là sans doute qu'il est épris - -LUMÎR--Vous vous trompez. Ce ne sont pas mes yeux qu'il aime. - -_(Silence)._ - -SICHEL--Lumîr, le Comte est vieux et je trouve qu'il a assez vécu. - -LUMÎR--Plût au ciel que son sort et cet injuste argent fussent entre -mes mains! - -SICHEL--Ou entre les miennes, ainsi soit-il! Mais je pense que ce n'est -pas aux morts d'enterrer éternellement ceux qui vivent. - -LUMÎR--Il est là et nous n'y pouvons rien. - -SICHEL--Plus que vous ne pensez. - -LUMÎR--Me conseillez-vous un crime? - -SICHEL--Je n'appelle pas cela un crime. Quand un homme nous refuse ce -qu'il nous doit, - -Il dénonce tous nos traités avec lui, nous sommes en état de guerre. - -Chacun n'a plus qu'à se servir des armes qu'il peut, à ses risques et -périls. - -Et le Comte une belle nuit recevrait une balle dans la tête, qui -s'en étonnerait? Il est terrible avec les braconniers et tous ses -domestiques le haïssent. - -LUMÎR, _avec un doux sourire_.--Exécutez-le donc vous-même. - -SICHEL--Tout le monde le peut, pas moi. - -Et d'ailleurs je suis une femme. - -LUMÎR--Je ne peux pas non plus. - -SICHEL--C'est vrai. - -Il y a d'autres moyens. Je le connais, voici deux ans que je n'ai pas -autre chose à faire que de le regarder. - -Il est vieux. Il a peur, peur de la mort. - -Il fait le brave encore, mais le médecin dit que le ressort qui anime -cette grande carcasse est limé. - -Avez-vous vu comme la peau de son crâne est mince? On voit déjà dessous -la tête de mort: - -La même couleur jaunâtre, il y en a tout un tas près de la maison du -jardinier. - -Une violence, une émotion, et claque la berloque! - -Il sait cela et il a peur. Il y a toujours moyen de faire avec un homme -qui a peur. - -Presque tous les hommes ont peur de quelque chose. - -C'est pour cela qu'il n'ose me chasser. - -LUMÎR--Touchante union! - -SICHEL--Croyez-vous que ce soit par amour pour moi qu'il m'ait prise? -Non, vous ne devineriez jamais! C'est pour m'empêcher de faire de la -musique! - -Il est incapable de résister à un certain esprit de farce et de -taquinerie. - -J'étais une artiste, connue dans le monde entier, vous savez mon nom. -Croyez-vous que depuis deux ans il m'empêche de toucher à un piano? - -Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en esclavage comme les -anciens Israélites. - -Et je pensais d'abord qu'il m'épouserait, mais j'ai dû bientôt renoncer -à cet espoir enchanteur. - -Je vous dis qu'il ne consentira à mourir que s'il a le sentiment ainsi -de jouer un tour à quelqu'un. - -Et je ne puis tirer un sou de lui: pas plus pour moi, que pour vous. - -LUMÎR--Qu'il meure, et le fils vous reste. - -SICHEL--Et à vous la sainte Pologne! - -LUMÎR--J'ai commis un crime et je dois le réparer. - -Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent trois fois sacré. - -Il faut que je le retrouve. - -Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée. - -SICHEL--Nous nous sommes clairement comprises, je crois? - -Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts aussi, toutes deux -contre le mort. - -_(Entre Turelure)._ - -[1] Prononcez _Loum-yir_ - - -SCÈNE II - -TURELURE--Eh bien! qui est-ce qui parle de mort? - -SICHEL--Nous discutons les principes du whist et le coup d'hier soir: -les faibles et les fortes du mort. - -TURELURE--Ouais! pauvre homme! me voici bien encadré entre ces deux -fines joueuses. - -Vous m'avez bien battu hier et ramené tout roulant, il ne m'est resté -que les honneurs. - -SICHEL--Monsieur le Comte n'est pas près d'en manquer. - -TURELURE--Charmant! charmant! «Toujours l'honneur!» c'est ma devise. - -«Toujours l'amour!» comme disait le roi de Westphalie en levant son -verre. - -De quoi les Allemands ont fait «Tschorlemorl», qui est un mélange bien -frais de vin blanc et d'eau de Selz. - -SICHEL--Je vous laisse. Je crois que la Comtesse Lumîr a besoin de vous -parler. - -TURELURE--Chère Comtesse! Que c'est aimable à vous d'être venue me -rendre visite en cette pauvre maison! Une triste hospitalité! - -Les murs sont solides et j'ai eu la bêtise de faire réparer la toiture, -il y a deux ans, mais tout est à l'abandon. - -Regardez ces piles de livres dont je ne peux parvenir à me débarrasser. -Rien que pour les porter à Rheims on me prendra plus qu'ils ne valent. -Je vas en faire du feu. - -Bon! tout cela va changer avec les machines et le chemin de fer. Cet -étang, ce barrage que les moines ont fait là-haut pour leur poisson me -donnera la force motrice. - -Ah! tout cela me coûte gros d'argent, vous pouvez le dire. - -J'ai dû vendre notre bien de famille, c'est dur. - -Votre père a fait une bonne affaire, Sichel! Il profite de mon -dénuement. - -SICHEL--C'est conclu? - -TURELURE--Pas encore tout-à-fait. Il veut voir certains plans, prendre -certaines sûretés. Ah, c'est un homme prudent! - -Vous le connaissez, Comtesse? Il a eu l'occasion d'obliger notre pauvre -capitaine. - -LUMÎR--Il lui en est reconnaissant. - -TURELURE--Je le sais. - -Sichel,--Lumîr!--vous me permettez de vous appeler ainsi? ne vais-je -pas être votre père? On l'aimera un peu, ce vieux papa? - -Que je suis heureux de vous voir causer ainsi comme des amies! - -Lumîr, cette petite femme sera une sœur pour vous. - -Et pour moi elle a été un ange! non, je dis vrai! un ange par le sens -qu'elle a des affaires, et plus de force dans le petit doigt que le -chien d'une carabine! - -C'est comme pour la musique, quelle artiste, si vous l'entendiez! dire -que je ne puis plus obtenir d'elle qu'elle ouvre son piano! - -C'est l'art qui a été le premier lien entre nous. - -Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné sous ses phalanges -de fer et cet ouragan de notes, on entend distinctement chacune d'elles! - -Ce petit doigt surtout, à l'extrémité de chaque main, ce petit doigt -d'acier qui trouve tout-à-coup la touche et tous les points du clavier -et la frappe avec une implacable ubiquité! - -J'étais enthousiasmé! Je me suis dit il faut que je fasse de ce petit -doigt mon ministre et le Gouverneur général du vieux Turelure! - -Et voilà! C'est elle qui tire de cette vieille âme tout ce qui lui -reste de musique. - -_(Il lui baise la main)._ - -SICHEL--Cher Comte! - -Cher Toussaint!--Adieu, Lumîr! Courage! - -Et vous, Toussaint, je vous en prie, faites ce que vous pouvez! J'aime -tant ce pauvre Louis. - -_(Elle sort)._ - - -SCÈNE III - -TURELURE, _lui envoyant un baiser._--Adieu, chère amie!--Adieu, -charogne, puisses-tu crever! - -Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous écouter. - -LUMÎR--Je crains de tomber mal en ce jour de fête et parmi tant -d'occupations. - -TURELURE--Je suis toujours occupé. Et d'ailleurs, l'inauguration est -finie. - -Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux ramène vers Paris mes -invités digérants. Ah, c'est une grande époque! - -Quelle levée de pioches sur toute la France! Quel fourmillement de -brouettes! - -Quatre autres voies comme celle-ci partant de la capitale vers tous les -coins du pays - -Permettent en quelques heures à tous les citoyens de s'unir sur le même -forum. - -LUMÎR--La ligne du Midi atteint Lyon déjà et permettra à votre fils -d'être ici en quelques heures. - -TURELURE--Quoi! C'est-i qu'il vient? - -LUMÎR--Je ne sais, je n'ai de lui aucune nouvelle. - -TURELURE--Je lui avais recommandé de rester là-bas! Je vous avais prié -de lui écrire. Nous n'avons pas besoin de lui! - -LUMÎR--J'ai écrit. - -TURELURE--Je n'ai rien à lui dire! Je ne veux pas le voir. - -LUMÎR--J'en tire bon augure pour le succès de ma requête. - -TURELURE, _sec._--Toujours ces dix mille francs? - -LUMÎR--Vingt mille, s'il vous plaît. - -TURELURE--Vingt mille, mon petit monsieur? Comme vous êtes gentille -dans votre grande redingote! - -LUMÎR--Il a une grosse échéance. S'il ne peut l'honorer, on saisit tout. - -TURELURE--Est-il si mal en point? Ces usuriers sont de vrais arabes. - -LUMÎR--On dit que vous êtes d'accord avec eux. C'est ainsi que vous lui -avez repris les biens de sa mère. - -TURELURE--C'est faux, je veux dire c'est vrai. Mais, où est le mal? - -Coûfontaine n'est pas à lui, ni à moi. - -C'est le bien de la famille. Où est le mal que j'aie voulu l'abriter -des fantaisies d'un prodigue? - -LUMÎR--Ne le poussez pas au désespoir. - -TURELURE--Il lui reste l'armée. Il y retrouvera son grade. - -Je suis un père, que diable! Je l'aime. Dites-lui bien que je l'aime. -Dites-lui que je m'intéresse à son avancement. - -LUMÎR--C'est de l'argent qu'il veut. - -TURELURE _avec dégoût_.--L'argent, ah! - -LUMÎR--Il est prêt à vous donner huit pour cent. - -TURELURE--Non! C'est un mauvais service à lui rendre que de -l'encourager dans cette entreprise absurde. Il n'y a rien à faire en -Algérie. Pas d'argent! - -LUMÎR, baissant les yeux.--Je voudrais le mien aussi. - -TURELURE--Ce n'est pas moi qui l'ai pris. - -LUMÎR, _levant les yeux sur lui_.--Faites cela pour moi, Monsieur le -Comte! - -TURELURE--Bon. J'aime mieux ce ton-là. - -LUMÎR--Je ne vous croyais pas si méchant. - -TURELURE--Cent fois non! Je suis un bien bon homme. Doux, doux, -flasque. Mou comme de la purée de citrouille. - -LUMÎR--Vous pouvez plaisanter, c'est plus vrai que vous ne vous en -doutez. - -TURELURE--Quoi? Je ne vous fais pas peur? On m'a toujours dit que -j'avais l'air d'un loup. - -LUMÎR, _avec douceur_.--Je vous trouve l'air d'un mouton. Un vrai -Champenois. Et le bas de la figure est si drôle! - -Vos deux lèvres sont comme des marionnettes qui se poursuivent et qui -disent tout ce que vous pensez quand vous n'y pensez pas. - -TURELURE, _vexé_.--Merci. Vous oubliez à qui vous parlez. - -LUMÎR--Monsieur le Comte, je sais ce que je vous dois. - -TURELURE--Et donc que je ne vous dois rien. - -LUMÎR--Je ne vous demande pas de me devoir quelque chose. - -TURELURE--Mademoiselle ma fille, mon petit bonhomme, il vaut mieux que -je vous ôte aussitôt quelques idées de la tête. - -Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs. - -LUMÎR--Vous m'avez fait espérer autre chose. - -TURELURE--La politique de Sa Majesté a changé. - -LUMÎR--Quoi! C'est une question de politique? - -TURELURE.--L'autre jour, nous n'étions pas au mieux avec votre -souverain légitime, - -C'est le Czar que je veux dire. - -Une bonne petite conspiration à Varsovie... Eh, mon Dieu, il n'aurait -pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe. - -LUMÎR--Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain -légitime - -En lui donnant quelques indications bienveillantes. - -TURELURE--Comme vous dites. Eh bien! notre politique a changé. La -Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers. - -LUMÎR--Comme les héros des Trois Glorieuses! - -TURELURE--Honneur à ces défenseurs de la Constitution! - -LUMÎR--Vous respectez les lois? - -TURELURE--Chacun son rôle. Le mien est de les faire. - -LUMÎR--C'est bien. Il ne me reste donc plus qu'à partir. - -TURELURE--Où cela? - -LUMÎR--Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour -moi. - -TURELURE--Vous laissez ainsi votre fiancé? - -LUMÎR--Il n'est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d'abord à -d'autres. - -TURELURE--C'est vous qui allez délivrer la Pologne, n'est-ce pas? - -LUMÎR--Oui. - -TURELURE--Le Czar n'a plus qu'à retenir une petite villa sur les bords -du lac de Genève, quelque pension «_mit frühstück_». Voilà Mademoiselle -qui se met en marche comme une armée. - -LUMÎR--Le jour est venu. - -TURELURE--C'est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses -grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de -lapin. - -_(Elle le regarde)._ - -Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n'expriment rien et -qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit? On ne -sait jamais ce que vous pensez. - -LUMÎR--Rendez-moi cet argent. - -TURELURE--Non! - -LUMÎR--Croyez-vous que je n'aie pas assez d'ennemis sans vous? - -TURELURE--Je ne suis pas votre ennemi. - -LUMÎR--Non, je ne crois pas. - -Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup de gens dans votre vie qui -vous aient dit: Turelure, j'ai confiance en vous? - -TURELURE--Ah, petite rusée! Comme tu sais trouver la place faible d'un -vieux bonhomme! - -LUMÎR--Dois-je vraiment partir? - -TURELURE--Non! - -LUMÎR--Comte, vous êtes riche et je n'ai rien, et le peu que j'avais -n'était pas même à moi. - -TURELURE--Ce Louis est un grand coquin! - -LUMÎR--L'argent des femmes--ce sont des femmes qui l'ont -ramassé,--l'avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles, -le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des -martyrs! Pas un sou qui ne soit poissé de sang. - -TURELURE--Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja. - -LUMÎR--Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse! - -TURELURE--Je ne vous ai pas volée! - -LUMÎR--... Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa -tartine dans son petit sac! - -TURELURE--Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois! J'ai aidé le -capitaine tant que j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent. - -LUMÎR--Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous -tiens quitte du reste. - -TURELURE--Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l'épouser. - -LUMÎR, _baissant les yeux_.--Naturellement, je ne puis l'épouser sans -argent. - -TURELURE--Vous ne l'aimez donc pas? - -LUMÎR--Ma vie est trop courte pour que je m'attache tellement à aucun -homme. - -TURELURE--Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d'idées dans -l'esprit. - -LUMÎR--Je suis si jeune, j'étais fière qu'il eût besoin de moi. - -TURELURE--D'autres peuvent avoir besoin de vous! - -LUMÎR--Alors, laissez-moi le moyen de les aider. - -TURELURE.--Un autre qui n'est pas loin. - -LUMÎR--Qui? - -TURELURE--Pourquoi parler de vicomte; et toutes ces images héroïques et -funèbres, - -Qui font tant de plaisir aux petits enfants? Que diable! C'est bon, la -vie! - -LUMÎR--Je ne puis rester que si mon argent part à ma place. - -TURELURE, _sévère_.--Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre -pays? - -LUMÎR--Je ne sais. C'est une question que je ne me suis jamais posée. - -TURELURE--Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que -dix mille francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que d'être -honnête! - -Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir -bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser -mettre les fers aux pieds. - -Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu -d'un grand champ de poireaux, - -Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à faire de vous? - -LUMÎR--On ne me demande pas davantage. - -TURELURE--Louis n'est pas de notre race. Ce n'est pas un Coûfontaine! -Il n'a jamais su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense qu'à ses -échéances. - -Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s'échauffe quand -je vous entends. Que diable! C'est nous qui avons fait la révolution! - -LUMÎR--C'est la Révolution qui vous a faits. - -TURELURE--Je ne dis pas non. Mais la chose ne m'amuse plus autant. Et -pourtant, faut le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments. - -Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré -de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah, -c'est un beau spectacle! - -On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs, -des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l'Empire -échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin, - -Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside -avec la dignité d'un chef d'institution et le sourire d'un banquier qui -n'est pas absolument sûr de ses chiffres. - -C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance! Sa Majesté elle-même y -est pour quelques anecdotes. - -Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur la Place du Carrousel! - -LUMÎR--C'est vous qui êtes la France? - -TURELURE--C'est vrai, pour le moment, c'est moi qui suis la France, -pourquoi pas? - -LUMÎR--Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami. - -TURELURE--Ne dites pas çà, Mademoiselle! morbleu, vous me faites de la -peine. - -LUMÎR--Le seul ami que j'avais m'est retiré. - -TURELURE--Il ne tient qu'à vous d'en retrouver un autre à la place, mon -petit soldat! - -LUMÎR--Je ne vous entends pas. - -TURELURE, _larmoyant_.--Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai -besoin d'un sentiment. Pardonnez à mon émotion. - -LUMÎR--Que vous êtes drôle! _(Elle sourit)_ - -TURELURE--Je suis comme la France. Personne ne me comprend! - -LUMÎR--Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne? - -TURELURE--Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et -Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et -Ministre de ceci, et le diable sait quoi! - -Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose? - -Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si -bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande! - -C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on -peut tout se permettre quand on connaît les planches. - -Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie! croyez-vous -que je n'aimerais pas mieux autre chose? - -C'est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le -Louvre. - -Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un peuple ne vit pas que de -pain! - -C'est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les -côtes! - -Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est amoureux, ça aime à rire, -ça aime à sentir son maître! - -Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de tenir une pareille bête -entre les jambes, c'est pas un veau. - -Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos, - -A peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu'il tombait par -terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton. - -Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui couper la tête? Je -vous en fais juge. - -LUMÎR--Mais que voulez-vous que je vous dise? - -TURELURE--Il faut dire: c'est bien. - -LUMÎR--C'est bien, Monsieur le Comte, c'est tout à fait bien. - -TURELURE--Bon. Où en étais-je? Ah oui, ma femme. - -Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est pas vrai. Ah, c'était -une sainte, Dieu ait son âme! - -LUMÎR--Sygne de Coûfontaine. - -TURELURE--Répétez un peu, comment avez-vous dit cela? - -LUMÎR--Sygne de Coûfontaine. - -TURELURE, _baissant la voix_.--Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle -de sonorité dans cette pièce. - -Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre -mariage. - -Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot -entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières, - -Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir! - -LUMÎR--On m'a raconté certaines choses. - -TURELURE--Elle était meilleure que moi, ce n'est pas une raison pour me -mépriser. - -Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il? Le mépris est -le masque des faibles. - -Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout. - -LUMÎR--Eh bien, c'est qu'elle était la plus faible, vous le lui avez -bien fait voir. - -TURELURE--Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C'est mauvais. - -LUMÎR--Je vais le dire à Sichel. - -TURELURE--Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut -pas, dont elle rage! - -Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se trouble et se dérobe. - -LUMÎR--Moi, je n'ai pas peur de vous! - -TURELURE--Je le sais, c'est délicieux. Il n'y a place que pour un -sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme -loyale. - -Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère, - -Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée, - -Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est vrai? - -LUMÎR--Les pauvres restent entre eux. - -TURELURE--Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s'entendaient si -tellement bien entre eux autrefois - -Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors -quelqu'un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un -Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne. - -LUMÎR--Que signifie cet apologue? - -TURELURE--Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras. - -LUMÎR--C'est encore une plaisanterie. - -TURELURE--Oui, c'est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse. - -Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de la nation Française. - -Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres. - -Faites-en usage. - -LUMÎR--Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte! - -TURELURE--Savez-vous ce qui me plaît en vous? c'est la tranquillité que -je lis dans vos yeux bleus, - -La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction n'y touche, la -stupidité délicieuse de la jeunesse! - -Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort! - -Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et -d'engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine! - -LUMÎR--C'est sérieux, ce que vous dites? - -TURELURE--Qu'en pensez-vous? - -LUMÎR--Oui, je crois que c'est sérieux. - -TURELURE--Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette -Sainte-Alliance des Saintes Monarchies - -Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot! - -Une femme, n'importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête, - -Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du -monde avec! - -LUMÎR--Dites-moi, je ne suis pas pour vous n'importe laquelle? - -TURELURE--Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi! Dieu, que vous êtes -jeune! Jeune et dangereuse en même temps, mais c'est ce danger que -j'aime. - -Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier le temps! Faites-moi -trouver intérêt à quelque chose hors de moi! - -Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n'a -jamais cru. - -Faisons une étroite alliance entre nous! - -LUMÎR--Et vous me rendrez mes dix mille francs? - -TURELURE--Le lendemain de notre mariage! - -Avec tous les intérêts mon petit ange, _(chantant)_: Les intérêts -composés, mon petit morceau de beurre en or! - -LUMÎR--Et que dira Sichel? - -TURELURE--Je n'ai pas peur de Sichel! - -_(Il lui prend la main)_ - -_(Entre SICHEL)_ - -LUMÎR, _regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait -l'ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix_.--Que vous êtes vieux! -Que vous êtes vilain! - -Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que d'être à vous! - -Ne pensez pas me faire peur. - - -SCÈNE IV - -SICHEL--Monsieur le Comte... - -TURELURE--Vous étiez là? - -SICHEL--Monsieur le Comte, l'aubergiste du Pot d'Étain, à Fismes... - -TURELURE--Qu'il aille au diable! - -SICHEL--... Dit Qu'il a reçu un télégramme de Paris. Quelqu'un qui veut -venir vous voir. D'urgence. On lui retient une voiture. - -TURELURE--Qui a signé le télégramme? - -SICHEL--Interrompu par le brouillard. - -TURELURE--Ce ne serait pas Louis, par hasard? - -SICHEL--Non, qui l'aurait prévenu? - -TURELURE--Prévenu de quoi, je vous prie? Il n'y a à le prévenir de rien. - -LUMÎR--Louis arrive! Quel bonheur! - -TURELURE--Non, Mademoiselle, je vous demande pardon, ce n'est pas un -bonheur du tout. - -SICHEL--Grossoleil l'aubergiste, n'avait pas de chevaux libres. J'ai -pensé bien faire d'envoyer notre voiture. - -TURELURE--Vous avez très mal fait. Le cheval est vieux et se passerait -bien de ces quinze kilomètres sous la pluie. - -SICHEL--Réellement, vous devriez en acheter un autre. - -TURELURE (_sombre_)--Je suis vieux aussi. - -LUMÎR--Adieu, je vais faire préparer la chambre de Louis.--Adieu, -Monsieur le Comte! - -_(Elle sort)_ - - -SCÈNE V - -SICHEL--Charmante enfant! Quel joli page! Je vois avec plaisir que vous -êtes en termes excellents. - -Elle a obtenu ce qu'elle voulait. - -TURELURE--On obtient toujours de moi ce qu'on veut. - -SICHEL--Lorsque l'on sait s'y prendre. - -TURELURE--Qui a dit à Louis de venir? - -SICHEL--Mais je ne sais pas s'il vient. - -TURELURE--J'espère que non. J'ai horreur des scènes et des violences! -Il n'y a rien de si dangereux pour moi. - -SICHEL--Avez-vous peur de lui? - -TURELURE--Je suis vieux et je n'aime pas les violences. - -SICHEL--Que craignez-vous quand Lumîr va au-devant de lui avec ces -bonnes nouvelles? - -TURELURE--Ma fille chérie, crois-tu vraiment que je me suis laissé -ainsi entortiller? - -SICHEL--Plus que tu ne penses peut-être, mon vieux Toussaint! - -TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi. - -SICHEL--Va, donne lui ces dix mille francs. - -TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi! - -SICHEL--Il ne songe pas à tuer son père. - -TURELURE--Nous verrons bien qui crèvera le premier. - -SICHEL--Tout de même vous êtes le plus vieux. - -TURELURE--Pas si vieux qu'il croit. - -_(Il rit sèchement)_ - -SICHEL--Allons, parle, vieux loup, et ne fais pas l'idiot. - -TURELURE--Tu as entendu ces dernières paroles qu'elle disait? - -SICHEL--Oui, et elles étaient peu flatteuses, quoique vraies. - -TURELURE--Je pense que c'est pour toi qu'elle les disait. Il me semble -qu'elle me serrait quelque peu les doigts en même temps. - -SICHEL--Alors, c'est ton mariage que tu m'annonces avec elle? - -TURELURE--Qui sait? - -_(Il rit)_ - -SICHEL--C'est cela ce que tu vas mettre dans la main à ton fils? - -TURELURE--Ou peut-être lui écrire, quand il sera parti. - -SICHEL--L'âge rend les gens imbéciles. - -TURELURE--Une certaine imbécillité n'est pas inutile à l'agrément de -l'existence. - -SICHEL--Non, tu en as ta part! - -TURELURE--Cette union immorale avec une Juive coûtait à ma conscience. - -SICHEL--A ta conscience? - -TURELURE--A ma conscience. J'ouvre les yeux enfin. - -J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite. - -SICHEL--Il est vrai. Je n'ai pas su vous résister. - -TURELURE--Moi non plus. J'ai brisé votre carrière d'artiste. - -Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le meilleur moyen pour moi de -les reconnaître est de ne pas essayer de les réparer. - -SICHEL--C'est un coup bien sensible pour moi. - -TURELURE--Vous m'en voyez transpercé. - -SICHEL--J'ai bien dit que l'âge t'a rendu idiot. - -TURELURE--Peut-être qu'il te rendra polie. - -SICHEL--Tu vivras toujours, n'est-ce pas? - -TURELURE--Je l'espère de toutes mes forces. L'expérience m'apprend que -je survis à tout le monde. - -SICHEL--Ce n'est pas l'avis de ton médecin. - -TURELURE--J'en prendrai un autre. - -SICHEL--Ni de ton fils sans doute. - -TURELURE--Faudra bien qu'il s'y accoutume. - -SICHEL--Si tu meurs, ayant épousé cette petite,--si tu meurs, dis-je... - -TURELURE--J'ai bien entendu! ce n'est pas la peine de répéter. - -SICHEL--Je dis que si tu meurs... - -TURELURE--Non, je ne mourrai pas. - -SICHEL--Tu laisseras une riche héritière. - -TURELURE--Il ne peut pas l'épouser. Le Code le lui défend. - -SICHEL--Bah! - -TURELURE--Je n'aime pas les conjectures qui ont ma disparition pour -point de départ. - -SICHEL--Je suis sûr que vous n'avez pris aucunes dispositions. - -TURELURE--J'ai bien le temps d'y songer. - -SICHEL--Tout revient en ce cas à votre fils. - -TURELURE--Non, ça serait trop bête! - -SICHEL--Ou bien alors vous laissez tout à votre épouse, dernière -survivante. - -TURELURE--J'aurai un enfant d'elle. - -SICHEL--Peut-être. - -TURELURE--J'en aurai trois. J'ai lu cela dans ses yeux. - -SICHEL--Oui dà! - -TURELURE--Ce ne sera pas une hybridation comme la nôtre. - -SICHEL--Ne lui donne pas trop d'intérêt à ta disparition. - -TURELURE--C'est pourquoi je veux me couvrir. - -SICHEL--Ne te mets pas à sa merci. - -TURELURE--Je crois que je me ferai aimer de cette petite. - -SICHEL--... D'elle et de son amant. - -TURELURE--Va-t-en au diable! - -SICHEL--Que tu es simple! Ce voyage, n'est-ce pas? c'est une chose -toute naturelle? - -Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette irruption du militaire, -comme dans les comédies, l'arme au poing qui se présente à point nommé. - -TURELURE--Je me demande ce qu'il vient faire ici. - -SICHEL--Il vient réclamer ses dix mille francs, - -Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant. - -TURELURE--Juste ce que j'ai reçu de ton père. - -SICHEL--Qui l'a prévenu, je me le demande? - -TURELURE--Toi, poison! - -SICHEL--Peut-être. Mais je crois que c'est plus simple. - -TURELURE--Tu penses que l'affaire est montée entre eux? - -SICHEL--Oui, Monsieur le Comte, je suis portée à le penser. - -Il veut sa part tout de suite et le reste plus tard. - -TURELURE--Eh bien, je lui donnerai ses vingt mille francs. - -SICHEL--Oui, mais alors elle est libre et peut se passer de vous. - -TURELURE--Eh bien, je ne les lui donnerai pas! - -SICHEL--Mais alors vous le poussez à bout et ce n'est pas sans danger! - -TURELURE--Eh bien, je ne l'attends pas et je pars pour Paris. - -SICHEL--C'est impossible. J'ai envoyé la voiture à Fisme. - -TURELURE--Je suis pris! Il ne me reste plus qu'à faire tête. - -SICHEL--Et procéder à ces choses que je vais vous dire. - -TURELURE, _ricânant._--Sois tranquille, tu seras dans mon testament. - -SICHEL--Il ne s'agit pas de testament, mais d'une espèce d'assurance. - -_(Silence)_ - -TURELURE--A ton profit, je commence à comprendre. - -SICHEL--Supposez que nous trouvions un moyen de faire passer toute -votre fortune à mon nom? - -TURELURE--Il y a une idée. - -SICHEL--Otez leur toute raison de désirer votre disparition. - -_(Silence)_ - -TURELURE--Sichel, penses-tu qu'il veut me tuer? - -SICHEL--Que feriez-vous à sa place? - -TURELURE--Je n'aime pas sa figure. Je désire qu'il soit mort. - -SICHEL--Rendez-lui donc sa femme et son argent. - -TURELURE--Non, je ne les lui rendrai pas. - -SICHEL--Défendez-vous en ce cas. - -TURELURE--C'est une chose effrayante que de mourir! - -SICHEL--Mais non, c'est une chose très simple. - -TURELURE--Tu ne sais pas ce que je sais. - -_(Roulement de voiture au dehors)_ - -SICHEL--Il me semble que j'entends la voiture. - -TURELURE--J'ai peur de la mort. - - - -ACTE DEUXIÈME. - - -SCÈNE I - -_La même pièce, le lendemain.--Une table est dressée autour de laquelle -TURELURE, le CAPITAINE, ALI, SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien -qu'il fasse jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au -milieu de la table._ - -TURELURE, _versant du vin à son fils_.--Capitaine, mon Capitaine, que -dites-vous de ce vin de Bouzy? - -LOUIS--Je le reconnais. J'en ai bu bouteille avec vous le jour de mon -départ pour Alger. - -TURELURE--C'est le vin de la montagne de Rheims dont Jean de La -Fontaine buvait avec Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve. - -Il a encore du degré et fait des jambes sur le verre comme le Bourgogne. - -Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout de même de la finesse. - -LOUIS--A votre santé, mon père! - -TURELURE--A la santé de ces dames! - -_(Ils boivent tous deux)_ - -LOUIS--Quelle joie de se retrouver dans son pays! Vous avez bien fait -de fermer les volets, mon père. On est plus entre soi. - -TURELURE--A mon âge un verre de vin vaut la peine d'être tranquillement -dégusté. On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra. - -C'est pas non plus que je crache sur le Beaune, mais c'est un vin qu'il -faut boire seul à mon âge. - -Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on vous apporte après -dîner et que l'on met deux heures à finir judiciairement, - -Plein d'idées et de souvenirs puissants. - -ALI--Pour moi, je ne reçois que de l'eau, c'est le médecin qui le veut. - -LOUIS--Ça ne fait rien! à votre santé, Monsieur Habenichts! - -ALI--A votre santé, mon Capitaine! - -_(Il boit son eau)_ - -LOUIS _la main sur le cœur_.--_Wohl bekommen!_ A la santé de mon -bienfaiteur! - -ALI--Toujours à votre service. - -LOUIS--Et ne craignez rien. Vous serez, payé à l'échéance. - -ALI--J'en suis sûr! J'en suis sûr! - -TURELURE--Tout va bien! rien de tel qu'un bon dîner pour mettre les -gens d'accord. - -Quant à moi je suis le plus heureux des hommes entre mon -quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille. - -ALI--Vous avez commencé vos travaux? - -TURELURE--Nous sommes en train de faire la fosse pour la roue, - -En plein dans le cimetière des moines. - -Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à croire! Deux charrettes -et il y en a encore un tas. - -Et au milieu, il y avait une espèce de puits Romain que nous avons -curé, c'était déjà une espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait -des serpents. - -Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure de bronze. - -ALI--Il faudra me montrer ça. Je suis amateur de tous ces bons dieux. - -LOUIS, _montrant le Christ_.--Vous devriez bien nous débarrasser de -celui-ci. - -Ce n'est pas une chose à avoir chez soi. - -LUMÎR--Si j'avais un bien comme celui-ci, je n'en ferais pas une usine. - -LOUIS--Pourquoi donc? Il faut être de son temps. - -SICHEL--Lumîr a raison. On peut faire une usine partout. Mais un -complexe comme celui-ci... - -ALI--On ne dit pas un complexe. - -SICHEL--C'est drôle, je ne peux pas vous voir sans parler allemand. - -Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, ces caves, ces greniers, - -On n'en fera pas une autre. C'est dommage de tailler là-dedans. - -Ça impressionne. C'est comme dans les romans. - -Tout est de l'époque. On ne travaille plus comme ça aujourd'hui. - -ALI--_Also!_ On me dit rien que les plombs une fois déjà aussi que vous -avez arrachés, - -Vous en avez eu pour dix mille francs. - -TURELURE--C'est faux. - -_(Il boit)_ - -LOUIS--Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine. - -Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout bazarder. - -Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y -en a d'autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce -que vous voulez! - -ALI--Des dattes. - -TURELURE--Des dettes. - -LOUIS--C'est gras, c'est fondant! Une fois que vous avez extirpé les -palmiers nains et toute la saloperie, - -La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, comme un sabre au travers -d'un marchand de cacaouettes! On n'en voit pas le fond. - -Ça vous donne du blé comme du plomb zéro et des raisins à tous les ceps -comme des paquets de boyaux. - -TURELURE--Il n'y a pas d'autre terre que la terre de France. - -ALI--Un an de blé, un an de betteraves. Blé, betteraves. Reblé, -rebetteraves. Et encore du blé, et encore des betteraves. Et toujours -du blé et sempiternellement des betteraves. - -Trois pour cent dans les bonnes années. Tous les impôts à payer, toute -la sacrée boutique du Gouvernement sur votre dos. - -Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la terre qui vous tient par -les bottes, une betterave entre les autres. - -TURELURE--Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma -terre de Dormant? - -SICHEL--Il n'y a pas de spectacle plus désolant qu'un champ de -betteraves. - -LUMÎR--Ça fait butter les chevaux. - -LOUIS--Vous avez raison, père Ali! Eh, disons-le, sambleu, il n'y a de -vraie propriété que celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement -envie! - -Un bien qu'on a conquis les armes à la main et qu'on défend à coups de -fusil! - -Une putain de terre qui vous fout la fièvre et dont vous êtes déterminé -à faire ce qu'elle ne veut pas! - -TURELURE--C'est comme ça qu'on a pris la Pologne, hé, hé! - -ALI--Lisez l'histoire. Il n'y avait pas moyen de faire autrement que de -la partager. - -TURELURE--Cette méchante Pologne! Oui, c'est elle qui a induit en -tentation ses vertueux voisins. Ah, c'est là son grand crime qu'on ne -peut lui pardonner! - ---Vous ne dites rien, ma chère belle-fille? - -LUMÎR--Je cherche mon sac. - -TURELURE--Le voici. Il était sous ma serviette. Qu'il est lourd! -Qu'est-ce qu'il y a dedans? - -LUMÎR, _reprenant le sac_.--Deux pistolets chargés. - -TURELURE--Otez l'un d'eux et faites une place pour mon cœur. - ---Eh bien, père Ali, je crois qu'il est temps que nous en finissions et -que nous réglions toutes ces affaires ensemble. - -LOUIS--Mon père, vous savez que j'ai besoin de vous parler. - -TURELURE--Est-ce tellement pressé? - -LOUIS--Oui, c'est tellement pressé. - -TURELURE--Eh bien, je suis à toi dès que j'aurai fini. - -_(Sortent TURELURE, ALI et SICHEL.)_ - - -SCÈNE II - -LOUIS, _à Lumîr_.--Bonjour, Mademoiselle. - -LUMÎR--A vos ordres, mon capitaine. - -LOUIS--Voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer ce qui se passe en ces -lieux? - -LUMÎR--C'est Sichel qui vous a dit de venir? - -LOUIS--Elle-même. - -LUMÎR--Je sais que vous êtes en correspondance avec elle. - -LOUIS--Oui. Et vous voyez que je m'en trouve bien. - -LUMÎR, _dure_.--Louis, j'ai demandé à votre père cet argent que vous me -devez, et celui qui vous est nécessaire. - -J'ai fait le siège du vieillard par tous les bouts et je crois que -Sichel m'a aidée de son mieux. - -En vain. - -LOUIS--Il ne fallait pas demander d'argent. Il fallait que ce soit lui -au contraire qui nous en offre. - -LUMÎR--On ne peut pas le tromper. Il sait très exactement où nous en -sommes. - -LOUIS--C'est pourquoi vous avez essayé d'un autre moyen? - -LUMÎR--C'est vrai. Il a bien voulu m'offrir sa main hier soir. - -LOUIS--Et vous avez l'intention de l'accepter? - -LUMÎR--C'est un homme irrésistible. - -LOUIS--Que vous a-t-il proposé? - -LUMÎR--Il a mis son bras à mon service et m'offre de se faire le -général et l'homme d'affaires de la Pologne. - -LOUIS, _riant aux éclats_.--Ah! ah! ah! - -LUMÎR--N'est-ce pas, c'est drôle? - -LOUIS--Le plus grand coquin a dans son cœur un stock des plus nobles -sentiments, - -Dont il regrette de n'avoir jamais pu se servir. - -C'est comme neuf, - -LUMÎR--Croyez-vous que je sois incapable de m'en servir? Qui sait? - -Entre un vieillard et une jeune fille, la partie n'est pas égale. Je -n'ai qu'à lui sourire d'une certaine manière que j'ai essayée et je -vois qu'il la connait. - -Un vieillard et une jeune fille! des mains aussi fortes et délicates -que celles de la mort. - -LOUIS--Ainsi, mon père m'a tout pris et maintenant, il me prend ma -femme! - -LUMÎR--Vous n'aviez qu'à la défendre. - -LOUIS--Voyons, Lumîr, c'est ridicule! vous ne voulez pourtant pas me -faire dire que je vous aime. - -Non! J'ai beau essayer, cela me reste dans la bouche. - -Et il n'est pas facile de vous dire ce qu'on veut, mais vous avez l'air -tout de suite si loin quand vous le voulez. - -Mais nos vies à tous les trois depuis de longues années, la vôtre, -celle de votre frère, - -Oui, elles furent tellement réunies, dans la souffrance, dans la lutte, -dans l'espoir, dans la misère! - -Oui, mon enfant, et dans ce qui n'est pas considéré de ce côté-ci de la -mer comme la stricte honnêteté.--Par les honnêtes gens comme mon père. - -Je tiens tellement à vous, mon bel ange lointain à mes côtés, est-il -possible que nous soyons séparés? - -LUMÎR--Ce n'est pas ma faute. - -LOUIS--Vous m'avez sauvé la vie! - -LUMÎR--Ça suffit à vous donner tous les droits? - -LOUIS--Vous êtes toujours là quand je suis triste, quand j'ai la fièvre; - -Quand on est vaincu. - -Toujours calme, toujours jeune, forte, avisée, et toujours prête à -partir dans les vingt minutes - -Pas une heure de votre temps depuis ces six années que vous ne m'ayez -consacrée, à moi et à mon bien. - -Vous avez toujours cru aux possibilités de la Mitidja, ah, c'est un -lien entre nous! - -LUMÎR--Je vous ai même donné tout ce que j'avais. - -LOUIS--Je le sais. - -LUMÎR--Et ce que je n'avais pas: ces dix mille francs sacrés. - -LOUIS--Je vous les rendrai. - -LUMÎR--Dans un mois, vous serez vendu et tout sera fini. - -LOUIS, _violemment_.--On ne me vendra pas ma terre! - -LUMÎR--L'échéance est le 30. - -LOUIS--Je vous dis qu'on ne me vendra pas! - -LUMÎR--Le pays pacifié, les chemins faits, la terre prête à rendre. Le -moment est venu pour votre père et pour Ali de mettre la main dessus. - -LOUIS--N'essayez pas de me faire perdre la tête. Pour le moment, ce -n'est pas ma terre que je suis venu sauver. - -C'est vous, mon enfant, ma sœur, vierge Lumîr, _contessina_, mon petit -hussard! - -Ne dites pas qu'il n'est plus personne au monde qui m'aime pour autre -chose que son propre intérêt. - -Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir et mon père, dès que je suis -né, a mis tout son cœur à me détester. - -Je me souviens de ces yeux attentifs dont il me regardait, suivant -chacun de mes mouvements. - -Et toujours plein de politesse. Toujours il me parlait comme à une -grande personne. - -J'espérais qu'il y aurait quelque part un enfant et un camarade qui -serait à moi seul, simplement parce qu'il m'aime le mieux, - -Quelqu'un pour écouter ce que je dis et avoir confiance en moi, - -Quelqu'un avec votre visage qui n'est pas tellement beau, mais il n'en -est aucun autre qui ait du charme pour moi, et il me parle de tant de -choses que je ne comprends pas, - -Un compagnon à voix basse qui vous prend dans ses bras et qui vous -avoue qu'il est une femme,--un ami, - -Un seul, c'est assez d'un. - -LUMÎR, _les yeux baissés_.--Oui, je suis cela pour vous. Ne croyez pas -que je suis insensible. - -LOUIS--Cependant, tu vas te vendre à mon ennemi, à ce père qui m'a fait! - -Nul ennemi ne vous a suffi si ce n'est précisément celui-là. - -LUMÎR--Louis, tout de même, j'existais avant de vous connaître. Et moi -aussi, avant que vous soyez là, - -J'ai un père qui m'a fait. - -LOUIS--Vous l'aimiez, lui! - -LUMÎR--Mon père, mon frère et moi. - -LOUIS--Ici le monde s'arrête. - -LUMÎR--Mon frère, mon père! Tous deux sont morts et je reste seule, une -même chose avec eux. - -LOUIS.--C'est vous-même que je veux épouser et non point votre frère et -votre père. - -LUMÎR.--Je ne suis pas distincte. Mon père avec nous! Ses bras autour -de moi et ma tête sur son épaule! - -Je n'ai pas eu d'autre patrie que lui! Son visage, ses yeux, son grand -dénuement, - -Ces larmes que j'ai vu couler, cette sublime colère comme sur le champ -de bataille, son cœur avec celui de son enfant! - -Et cet argent, mourant de faim, auquel il ne touchait pas, ce trésor de -la patrie, sous sa veste râpée, cette suprême poignée de terre à nous, -est-ce que je la laisserai périr? - -Je ne fais qu'un avec lui! Qui me prend, il nous prend tous ensemble! - -Quelle autre patrie que dans les yeux de mon père quand il me tenait -ainsi serrée contre lui? - -Je reste seule. - -LOUIS--Il reste moi qui suis aussi seul que vous. Laissons le passé où -il est. - -Il n'est meilleure patrie que celle qu'on se fait soi-même. Qu'est-ce -que la Pologne? Nous sommes tous les deux assez forts pour le soleil -d'Afrique. - -LUMÎR--Il y a un sillage derrière moi que la mer ne suffit pas à -disperser. - -La Pologne, pour moi, c'est cette raie rose dans la neige, là-bas, -pendant que nous fuyions, - -Chassés de notre pays par un autre plus fort, - -Cette raie dans la neige, éternellement! - -J'étais toute petite alors, blottie dans les fourrures de mon père. - -Et je me souviens aussi de cette réunion, la nuit, alors que la révolte -commença. - -Mon père me prit dans mon lit et m'apporta au milieu de ces hommes -armés, tous gentilshommes, - -Et il me leva tout debout comme il aimait à le faire, mes deux pieds -dans ses fortes mains, - -Toute droite dans ma longue chemise blanche et mes cheveux bruns -répandus, - -Comme une petite statue de l'Espérance et de la Victoire! - -Et tous ces hommes fiers autour de moi, les sabres dégainés, criant -hourra! - -LOUIS--Eh bien! Que serait-il arrivé s'ils avaient réussi? Un pays -comme celui que vous voyez autour de vous, - -Des journaux, des ministres, un parlement et toutes ces choses -inexprimablement dégoûtantes, - -Le jeu des intérêts, l'opinion publique, l'essor des forces -économiques. Pots de vin, raffineries, Sociétés par actions. - -Des hommes sur vous comme Toussaint Turelure et comme Ali Habenichts. - -Croyez-vous que je sois le fils ou le compatriote de ces gens-là? Il -n'y a plus d'autre patrie que soi-même. - -La Pologne n'a pas réussi? Tant mieux! Il y a bien assez de patries -comme cela! - -LUMÎR--Vous parlez comme Sichel. - -LOUIS--Son père vaut le mien. - -LUMÎR, _suave_.--Quand je l'aurai épousé... - -LOUIS--Plaît-il? - -LUMÎR--Quand j'aurai épousé le Comte de Coûfontaine, votre père,... - -LOUIS--Vous serez une belle-mère tout à fait charmante. - -LUMÎR--Je dis que quand j'aurai épousé votre père, - -Je serai bonne pour vous, Louis! - -Nous nous intéresserons à vous. Nous mettrons un peu d'argent dans vos -cultures. Nous vous recommanderons au Gouverneur. - -LOUIS--Ce sera beau. Toutefois, il pourrait arriver quelque chose -auparavant. - -LUMÎR--Quelque chose? Tu es bien incapable de rien faire, lâche! - -LOUIS--Je ne suis pas un lâche! - -LUMÎR--Tu veux une femme et tu es incapable de la défendre! - -Es-tu un homme? Est-ce que tu te laisseras, marcher sur le ventre -jusqu'à la fin? Est-ce que tu te laisseras éternellement chevaucher par -ce vieux cadavre? - -Ce n'est pas assez de tes biens? Tes biens que tu t'es faits toi-même -sans qu'il y soit pour un sou! - -C'est ta femme qu'il veut à présent! C'est moi qu'il vient te prendre -sous ton nez! - -LOUIS--Il ne l'aura pas. - -LUMÎR--Il a déjà tes biens. C'est lui qui fera la vendange cette année. - -Et toi, on te payera trois francs par jour pour les gros travaux et le -sulfatage. - -LOUIS--Ne me rends pas fou! - -LUMÎR--Maintenant, c'est ta femme qu'il va prendre aussi et je suis à -lui. - -LOUIS--Il ne l'a pas prise encore. - -LUMÎR--Il ne l'a pas prise encore? - -Lève-toi, _hombre_! lève-toi, je te dis! - -LOUIS--Malheur à toi, si je me lève! - -LUMÎR--Crois-tu que j'ai peur, - -Capitaine! Capitaine Louis Napoléon Turelure-Coûfontaine! - -Lève-toi, lève-toi que je te regarde! Coûfontaine, Coûfontaine... - -_(Elle rit aux éclats)._ - -LOUIS, _sombre_.--_Adsum_. - -_(Il se lève)._ - -LUMÎR--Tu es un lâche et je te crache à la figure! - -_(Silence)._ - -LOUIS, _bas_.--Lumîr, assez. - -LUMÎR, _à mi-voix, entre ses dents_.--Lâche! lâche! - -LOUIS--Assez, petite furie! - -LUMÎR, _de même_.--Rends-moi mes dix mille francs, voleur! - -LOUIS--Tais-toi et laisse-moi réfléchir. - -LUMÎR--Louis! _Caballero!_ Écoute-moi, soldat de la Légion Étrangère! - -Tous les deux nous avons servi sur la terre d'Afrique, sous un drapeau -qui n'est pas le nôtre, pour une cause qui ne nous intéresse pas, - -Pour l'honneur du Corps, - -Sans amis, sans argent, sans famille, sans maître, sans Dieu, - -Estimant que ce n'est pas trop de l'esclavage pour payer cette -demi-liberté! - -Il reste l'Honneur! - -Si Dieu existait, - -Oui, si Dieu existait, - -_(Elle regarde le crucifix--d'une voix déchirante):_ - -Si Dieu existait, il y aurait Dieu d'abord, mais il n'y a plus que des -soldats dans le même rang et des hommes égaux, le devoir entre les -camarades, la batterie des Hommes-sans-peur! - -Il y a l'honneur! - -Es-tu un lâche? Quand un camarade t'appelle au secours, est-ce que le -premier devoir n'est pas de répondre? Il n'y a que nous au monde. - -Qui est ton père? Quel bien t'a-t-il fait? - -Quand tu étais par terre sur la brèche de Constantine avec trois balles -dans la peau, - -Est-ce que mon frère a tellement réfléchi pour te charger sur son dos, - -Quand tu claquais des dents sous ton gourbi avec une sale fièvre, - -Est-ce une autre que j'ai laissée te soigner? Tu faisais sous toi et -c'est moi qui te nettoyais comme un enfant. - -Qui a eu confiance en toi? Qui t'a prêté de l'argent? Pas un sou que -nous ne t'ayons donné, ce qui était à nous et pas. - -Sans reçu, sans intérêts, en vrais militaires, en chics camarades, en -hommes du même _çouf_. - -Mon frère est mort à ton service, maintenant, je suis seule. - -LOUIS--Il est cependant permis de réfléchir et de chercher sa voie. - -LUMÎR--Il n'est pas permis de réfléchir et il n'y a qu'une voie. - -LOUIS--Le cœur me lève à l'idée de porter la main sur le vieux Monsieur. - -LUMÎR, _doucement_--Louis, sauve-moi. Je suis seule sur la terre. - -LOUIS--Tu as confiance en moi? - -LUMÎR--Oui, j'ai confiance en toi. - -LOUIS--Donne-moi le sac. - -LUMÎR, _ouvre le sac et en tire deux pistolets_.--Fais attention! - -Il y a dedans deux pistolets, l'un grand, l'autre petit. - -Je les ai chargés moi-même ce matin. - -LOUIS--Bien. - -LUMÎR--Tu vois? Les amorces sont mises. Maintenant, écoute bien. - -Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle. Tu as entendu ce -que je te dis? - -LOUIS--Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle. - -LUMÎR--Le petit, tu entends? Pas d'erreur. - -Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur suffira et qu'il n'y aura -pas besoin d'en venir aux extrémités. - -Il vient de toucher 20.000 francs d'Ali. C'est Sichel qui me l'a dit. -Il les a certainement sur lui. - -Il est vieux. Il est usé. Qui sait si l'émotion ne suffira pas? C'est -une idée que Sichel m'a donnée. - -Elle est avec son père dans l'autre aile du bâtiment. Il n'y a personne -dans celle-ci. Il n'y a rien à craindre d'elle. - -LOUIS--L'autre pistolet? - -LUMÎR--L'autre pistolet est chargé à balle. - -LOUIS--C'est bien. - -LUMÎR--Tous les deux sont au cran d'arrêt, mais on peut les armer avec -une seule main. - -LOUIS--J'ai compris. - -LUMÎR--Je les remets tous les deux dans le sac. - -LOUIS--Mets le sac ici à ma droite. - -LUMÎR--Du cœur. - -_(Elle le regarde et lui sourit. Puis elle sort)._ - - -SCÈNE III - -_(Entre TURELURE)._ - -TURELURE--Monsieur mon fils, me voici à vous, toutes affaires réglées -avec le Barkoceba. - -Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais là pour prendre soin de -votre héritage! - -_(Il essaye vivement de prendre le sac que LUMÎR a laissé sur la table. -Le capitaine le lui retire. Tous les deux se regardent en silence)._ - -LOUIS--Mon père, pourquoi me faites vous tort? Mon père, pourquoi me -faites-vous la guerre? - -C'est bien, vous avez le dessus et me voici prêt à composer. - -TURELURE--Tu es mon fils unique et mes sentiments pour toi sont ceux du -plus tendre intérêt. - -LOUIS--Quittez ce ton. - -TURELURE, _grinçant des dents_--Et toi, tu voudrais m'ôter la vie si tu -le pouvais! - -LOUIS--Pourquoi faites-vous que je ne puisse aller nulle part sans que -vous me barriez la route? - -TURELURE--Il ne fallait pas me réclamer cet argent de ta mère à ta -majorité. Je ne pouvais te le laisser dissiper. - -Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse là pour le ramasser. - -LOUIS--Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie est dure. Je ne suis pas un -homme de plaisir. - -TURELURE--Tu es un homme de chimère, donnant ce qu'il a pour ce qu'il -n'a pas. - -LOUIS--Je suis un homme de conquête. Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni -père ni mère. Tout ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même. - -TURELURE--Tu oublies la fortune que tu as reçue de moi. - -LOUIS--Reprise de force, mon père, à grand appareil de papier timbré. - -TURELURE--Ne t'étonne donc pas que j'essaie de la rattraper. - -LOUIS--Vous n'y êtes de rien. C'est le bien de ma mère qu'elle avait -reconstitué à grand labeur. - -TURELURE--De rien? Tu dis que je ne suis de rien dans Coûfontaine? - -Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les os! qu'est-ce auprès -de moi que ces comtes toujours absents, coupés de tous les sangs de -France et d'Europe, ces produits de haras et de chenil? - -Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne terre de France fondre -et frire comme du beurre sur le sable d'Afrique! - -Je suis plus Coûfontaine que toi! - -LOUIS--Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine. - -TURELURE--Tu es Turelure, le front et le nez sont les miens. - -La bouche fine et dessinée est celle de ta mère. Quelque chose d'assez -simple. - -LOUIS--C'est à cause de la bouche que vous me haïssez? - -TURELURE--Non, c'est à cause du nez et du front. - -LOUIS--Un père se réjouirait d'être ainsi continué. - -TURELURE--Qu'est-ce qu'il y a à continuer? Il n'y a pas besoin de deux -Turelure. Et moi, à quoi est-ce que je sers, alors? - -LOUIS--Je ne suis pas Turelure. - -TURELURE--Tu l'es. Tu te sers de la même figure que moi et ton âme fait -les mêmes plis. - -Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne me comprennes pas -aussi! ça bouge ensemble. - -Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes yeux. (Bon, je ne te veux -pas de mal). C'est cela qui nous fait du mal à tous les deux. - -Tu es le Turelure concurrent et successeur. - -Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de bénignité! Quoi! je me -défends! - -LOUIS--J'ai mis exprès la mer entre vous et moi. - -TURELURE--En emportant mon bien. - -LOUIS--Vous dites que vous l'avez repris. - -TURELURE--Ma mort te le rendra. Je n'aime pas les gens qui sont -intéressés à mon décès. - -LOUIS--Ce n'est pas à votre mort que je suis intéressé. Je viens à vous -dans un sentiment de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez -encore. - -Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur comme si je vous tenais à la -gorge? - -Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais savoir de quoi je -suis fait. - -Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi. - -Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas fini et qui ne pouvait -venir à la vie que dans un autre - -Par le moyen de cette autre, ma mère. - -Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est comme si je vous -voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais -tout dessiner. - -TURELURE--Pour moi je n'éprouvais aucun besoin de te voir. - -LOUIS--N'est-ce pas? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on -peut regarder de ses deux yeux, - -Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus, - -La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les -jambes, - -Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa! - -TURELURE--Il fallait que je fîsse de toi tout le but de mon existence? - -LOUIS--Quel a été le but de votre existence? - -TURELURE--Quel est le but d'un nageur, sinon de ne pas aller dessous? -Pas le temps de réfléchir à autre chose. - -Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas le temps de faire la -planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui -ont bu un petit coup près de papa Turelure! - -Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est la mer qui m'a pris et -qui ne m'a plus quitté. - -Je voulais vivre. - -Des vagues comme des montagnes! Il faut monter avec elles. Attention -qu'elles ne vous versent pas sur la tête comme une charretée de -cailloux! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades. - -LOUIS--Vous voilà au sec. - -TURELURE--Oui. J'attends ce que tu as à me dire. - -LOUIS--Je sais que vous me tenez. Vous, m'avez suivi de loin avec une -patience de chasseur. - -Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi -et vous n'en avez pas oublié une. - -Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance, du 30. - -Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix. - -TURELURE--Il te reste l'armée que tu as désertée, - -Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours -compter sur moi pour ton avancement, - -Pour un avancement raisonnable. - -LOUIS--Saisi, vendu. - -TURELURE--Il te reste les espérances. - -LOUIS--C'est vrai, il me reste l'espérance. - -TURELURE, _chantonnant_. - - _Quand papa lapin mourra,_ - _J'aurai sa belle culotte!_ - _Quand papa lapin mourra,_ - _J'aurai sa culotte de drap!_ - -LOUIS--Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre -sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez pas une -racine, pas une pierre aussi grosse que le poing. - -C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y crever. - -TURELURE--Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre -et de ton travail. - -Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui -fait du fruit. - -Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît bien doux et sucré! - -LOUIS--Le «Chapeau de gendarme», n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord -de la mer près du Camp-des-Zouaves? - -TURELURE--Tu l'as dit, mon petit enfant! c'est tout chocolat! - -Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allons y construire et matière à -warrants! - -LOUIS--Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja? - -TURELURE--Rien du tout, mon capitaine! Pourquoi se donner tant de mal -quand il n'y a qu'à attendre, les bras croisés? - -Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres. - -LOUIS--Écoutez, mon père, je ne vous demande rien; laissez moi -seulement comme régisseur sur ma terre, - -Sur votre terre, veux-je dire. - -TURELURE--Non, le plus sur est d'arrêter les frais et risques, - -Et de laisser faire aux gens de cœur. - -LOUIS--C'est votre idée? - -TURELURE--Oui, mon fils, c'est mon idée. - -LOUIS--Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte, - -Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir? - -TURELURE--Je n'ai peur que des optimistes. - -Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré; - -Quand on est hors de sa portée. - -LOUIS, _mettant la main sur le sac_--Vous n'êtes pas hors de ma portée. - -TURELURE--Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à -Gribouille. - -LOUIS--Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui, -regardez-moi, Monsieur, vous m'avez bien regardé? - -Et ne quittez pas cette table, je vous le défends! Ne bougez bras ni -jambes, je vous dis! Fixe! - -Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C'est l'argent -que vous a donné Habenix? - -TURELURE--Ne fais pas de bêtises. - -LOUIS--Et vous, ne faites pas le dévorant avec moi, je vous le -conseille, Monsieur mon père! - -Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac? - -_Il ouvre le sac et en tire les deux pistolets qu'il arme et place -soigneusement devant lui._ - -TURELURE--Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût. - -Si tu tires, on viendra. - -LOUIS--Tout le monde est dans l'autre aile de la maison, - -Par les soins de Sichel. - -TURELURE--Par les soins de Sichel! je comprends. Quoi donc, c'est -sérieux? - -LOUIS--Je n'ai pas le choix des moyens, je marche, je ne suis pas libre! - -Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il n'y a aucun moyen de -reculer. - -Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je dois! - -Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le restitue, ou je -perds l'honneur, je suis entièrement perdu! - -Je vous dis que je dois avoir cet argent. - ---Ne bougez pas!--Mon père, - -Vous m'avez pris tout ce que j'avais. - -TURELURE--Tu n'avais rien du tout. - -LOUIS--Gardez-le. - -TURELURE--Mille grâces. - -LOUIS--Mais donnez-moi ces dix mille francs. - -TURELURE--Non. C'est non. Moi non plus, je ne peux pas, je ne peux pas -te les donner. - -LOUIS--Ces dix mille francs qui ne sont pas à moi, ni à vous; et qui ne -sont pas à celle-là même qui me les a prêtés. - -TURELURE--Eh bien, elle a pris ses risques. - -LOUIS--Je vous assure qu'il me faut ces dix mille francs et que je les -aurai.--Ne remuez pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au cœur. - -TURELURE--Et qu'est-ce qui arrivera, pauvre bénêt, si tu lui rends ces -dix mille francs? - -LOUIS--Cela m'est égal. - -TURELURE--Crois-tu qu'elle t'épousera, ruiné comme tu l'es? - -LOUIS--Je n'en sais rien. - -TURELURE--Jamais, je te dis! jamais! elle me l'a dit. - -LOUIS--Raison de plus pour que vous me donniez cet argent. - -TURELURE.--Elle fout le camp avec et c'est fini. - -LOUIS--Qu'est-ce que cela peut vous faire? - -TURELURE.--Ne vois-tu pas que si tu lui rends cet argent, - -Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas plus ton intérêt que le -mien. Qu'est-ce que cela peut me faire, bougre d'égoïste? - -Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais d'argent que sur vu des -notes. - -LOUIS--Son mari? - -TURELURE--Eh! Tu te crois toujours tout seul au milieu de tes -jujubiers, espèce de sauvage! - -LOUIS--Ainsi, c'est sérieux et je le tiens de votre bouche même; - -Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu veux me chauffer ma femme! - -TURELURE--C'est toi qui la laisses aller. - -LOUIS--Vous lui avez demandé, n'est-ce pas? - -TURELURE--Bon, j'ai été repoussé avec perte. - -LOUIS--Laissez-la donc tranquille? - -TURELURE--Laisser une chose qu'il me faut? Je ne puis quand je le -voudrais. - -_(Geste de LOUIS)._ - -Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te servirait à rien. Tu n'auras -pas ma fortune. Oui, je t'expliquerai! J'ai des arrangements avec -Sichel, elle a tout, j'ai pris une assurance! - -LOUIS--Ne me provoquez pas! - -TURELURE--J'ai eu tort, j'ai fait le brave. Ce n'est pas ce que je -voulais dire! Je me suis laissé entraîner. - -Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai -ce que tu voudras! - -Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est -vieux! les jours comptent. - -Ne me fais pas de mal, Louis! - -LOUIS--Donnez-moi ces dix mille francs. - -TURELURE--Je ne peux pas, Louis! Attends un peu! Aie pitié de moi, mon -enfant! Cela ne m'est pas possible. - -LOUIS--Savez vous une chose, mon père? Savez-vous ce qu'elle m'a dit? - -Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas non plus, et -elle ne l'est pas davantage. - -Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est pas à elle. - -TURELURE--Tout ce que j'ai, si elle veut, est à elle. - -LOUIS--Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas -ce dépôt dont elle est saisie, - -Elle est prête à se laisser épouser. - -TURELURE--Louis, c'est une bonne parole. A cause de cela, je te -pardonne tout le reste. - -Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de soleil dans ma vie. - -Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à dîner, l'autre jour. Il -me faut ces bras-là. - -LOUIS--Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité? - -TURELURE--Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l'amour -chez une femme. - -LOUIS--Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin. - -TURELURE--Louis, tu as eu tort de me dire qu'elle voulait m'épouser. - -LOUIS--Elle veut. Vous avez touché son cœur. - -TURELURE--Comment veux-tu que je fasse maintenant? - -Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur. - -LOUIS--C'est plus dur encore de mourir. - -TURELURE, _avec un gros soupir_.--C'est vrai, c'est encore plus dur de -mourir. - -Mais il n'y a pas moyen de faire autrement. - -LOUIS--Soyez sage. - -TURELURE--Non! - -Tu peux tout demander à un Français - -Excepté de faire le chapon et de renoncer à une femme par contrainte. - -Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français et tu ne peux pas -me demander cela. - -Tu peux tuer ton père, si tu le veux. - -LOUIS--C'est votre dernier mot? - -TURELURE--Tue-moi si tu le veux... - -Non, ne me tue pas, j'ai peur! - -LOUIS--L'argent. - -TURELURE--C'est impossible! Tu ne crois pas en Dieu, Louis? - -LOUIS--Je n'y crois pas. - -TURELURE--Je suis perdu, je ne suis entouré que de figures impitoyables! - -Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces deux femmes qui me -conduisent à la mort avec un sourire funèbre! - -LOUIS--Est-ce que vous y croyez? - -TURELURE--J'y crois! je suis le seul croyant et votre bestialité me -fait horreur! - -Tu ne comprends pas un homme du vieux temps. - -J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon catholique à la manière de -Voltaire! - -Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue pas! ne me tue pas, mon -enfant! - -LOUIS, _le couchant en joue avec les deux pistolets_.--L'argent! - -TURELURE, _claquant des dents et essayant de tenir bon_.--Non. C'est -impossible. Ne me tue pas! - -LOUIS--L'argent, voleur! - -TURELURE--Non! - -LOUIS--Mon argent, voleur! mon argent, voleur! les dix mille francs, -voleur! - -_(Signe que non)._ - -_(LOUIS tire à la fois avec les deux pistolets. Les deux coups ratent. -TURELURE reste un moment immobile et les yeux révulsés. Puis la -mâchoire s'avale et il s'affaisse sur un bras du fauteuil._ - -_(LOUIS s'approche de lui, ouvre les vêtements, tâte le cœur, fouille -dans les poches, prend l'argent, remet le corps en position. Lui-même, -debout et les bras croisés le regarde fixement)._ - -_(Entre LUMÎR)_ - - -SCÈNE IV - -LUMÎR--Je n'entendais plus rien. Je suis entré. - -LOUIS--Vous écoutiez à la porte? - -LUMÎR--Oui. - -_(A demi-voix)_ - -Tu as tiré? - -LOUIS--Oui. - -Les deux coups à la fois. - -LUMÎR--Eh bien? - -LOUIS--Tous les deux ont raté. - -LUMÎR--Mais ton père... - -LOUIS--... Est mort. Oui, il est mort tout de même. Il est bien mort. -Son misérable cœur s'est arrêté. - -LUMÎR--Cependant les amorces étaient fraîches, la poudre sèche et je -sais charger. - -LOUIS--Tu auras oublié de souffler dans la cheminée. Ce sont de -vieilles armes. - -LUMÎR--Tu lui as pris l'argent? - -LOUIS--Je l'ai. _(Il lui donne l'argent)._ Voici les dix mille francs. -Pas besoin de quittance entre nous. - -LUMÎR--Louis, que faut-il que je te dise? - -LOUIS--J'ai tué mon père. - -LUMÎR--Tu l'as tué. C'est bien. Il n'y avait pas autre chose à faire. - -LOUIS.--Il fallait. Je n'étais pas libre. - -LUMÎR.--Je jure que cet argent était à moi et qu'il n'avait pas le -droit de le garder, et que je n'étais pas libre de le lui laisser. - -LOUIS.--Il n'y a qu'à ne plus y penser. - -LUMÎR.--Comme il est jaune! comme il nous regarde avec ses vieux yeux -rouges! - -LOUIS.--N'aie pas peur, il ne te fera rien. Le vieux _gentleman_ est -tout-à-fait tranquille et jamais il n'a eu l'air si respectable. - -LUMÎR.--Louis! - -LOUIS--Crois-tu que j'aie regret de ce que j'ai fait? C'est fini, cela -n'est plus, il n'y a plus qu'à ne pas y penser. - -Je n'étais pas libre. - -LUMÎR.--Tu as tiré les deux coups à la fois? - -LOUIS.--Oui, je n'aime pas les marivaudages. - -Compte ton argent, et moi, j'ai à vérifier quelque chose. - -_(Elle compte les billets, et lui pendant ce temps, dégageant la -baguette d'une des armes, la plonge dans le canon du pistolet court et -en fait tomber une balle: qu'il élève entre ses doigts)._ - -Lumîr, - -Le premier pistolet aussi était chargé. - -_(Elle se retourne vers lui et rit)._ - - - -ACTE TROISIÈME - - -SCÈNE I - -_La même pièce qu'aux actes précédents. Au lever du rideau, SICHEL et -LUMÎR, (Costume de femme) sont assises chacune à une table, écrivant -sous la dictée de LOUIS qui se promène de long en large. Au milieu, -à une autre table le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière des -liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à tous les -trois._ - -_Deux jours ont passé depuis l'acte II._ - -LOUIS--Attention, Sichel! Notre plus belle écriture de chancellerie, ma -fille! et ne gâtez pas cette feuille de papier à tranche dorée, s'il -vous plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes?--Je continue: - -«... Parmi les épreuves cruelles qui viennent de m'atteindre, je puise -un grand réconfort...» - -_(A LUMÎR)_. Vous y êtes, Lumîr? - -«Keller, Boufarik.» - -_(A SICHEL)_. C'est mon copain là-bas, une espèce d'associé. - -_A LUMÎR_). «Mon vieux, ci-joint une traite de 2.000 francs sur Dumont, -Zographos et Cie, sur laquelle tu paieras: - -A la ligne. - -Facture du 30 Juin, ci...» - -_(A SICHEL)_. «... un grand réconfort dans ce témoignage de l'estime et -de la confiance que Sa Majesté n'a cessé de montrer...» - -_(A LUMÎR)_: ci. . . . . . . . . . . . . . 1.000 fr. - 100 journées d'ouvriers à 2 fr. 50, ci 250 fr. - Note Laparra . . . . . . . . . . . . . 380 fr. - Frais divers . . . . . . . . . . . . . Mémoire. - -_(A SICHEL)_. «... à mon père». - -_(A LUMÎR)_. Faites le total. - -LUMÎR--Vous avez tort de laisser tant d'argent à Keller. Il va tout -boire. - -LOUIS--Eh bien, qu'il boive à ma santé! On ne perd pas son père tous -les jours!--ça va, Monsieur Mortdefroid? - -MORTDEFROID--Ce n'est pas facile de s'y retrouver. - -LOUIS--Pardon de vous avoir fait venir de si bonne heure, mais je -n'aime pas que les choses traînent. Et le corps est levé à dix heures -et demie sans faute, on va sonner à l'église dans un moment. - -A vos pièces, Sichel! - -«Veuillez agréer personnellement, Monsieur le Secrétaire, l'expression -de ma haute considération et vous faire l'interprète auprès de sa -Majesté...» - -_(A LUMÎR)_. «Et quant à ce petit Maltais qui nous embête...» - -_(A SICHEL)_--«... Des sentiments de reconnaissance, de dévouement et -de profond respect avec lesquels je suis...» A la ligne, une ligne de -blanc. - -_(A LUMÎR)_. «... Si tu ne parviens pas à m'en débarrasser avant mon -retour...» - -_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté». - -SICHEL--Cela fait deux fois Majesté. - -LOUIS--Eh bien, ça lui fera plaisir! - -_(Il envoie un baiser au portrait du Roi Louis-Philippe)._ - -_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté...» deux lignes de blanc, en lettres -plus petites... - -_(A LUMÎR)_. «... Tu es un porc». - -_(A SICHEL)_. «... Le très humble et très obéissant serviteur». - -_(A LUMÎR)_. «... Mon père est mort, j'ai l'argent pour l'échéance. Je -serai là le 20.» Relisez. - -Eh bien, Monsieur Mortdefroid? - -MORTDEFROID--Ce que je vois n'est pas fameux, mais ce n'est vraiment -pas facile de s'y reconnaitre. - -Le défunt Comte avait la manie, des affaires et de la spéculation, -auxquelles il ne s'entendait mie, - -Défiant comme un vieillard, simple et plein de foi comme un petit -enfant, - -Tendant de toutes parts des fils où il s'empêtrait. Un vrai militaire! - -Et cette crise qui se déclare à la Bourse! - -LOUIS, _nasillard et bouffonnant_.--De sorte que si nous mettons d'un -côté cette quittance et décharge générale de toutes les obligations, -dettes, avals, participations, garanties et engagements quelconques, - -Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du père de Mademoiselle... - -SICHEL--Plus cette somme de 20.000 francs en argent liquide que mon -père lui avait versée. - -LOUIS--... Que j'ai trouvée sur lui et dont je me suis permis de -m'emparer, en ayant grand besoin. - -MORTDEFROID--... Si, disons-nous, nous mettons d'un côté cette -quittance... C'était une bonne pensée de sa part, pauvre comte! une -espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même de sa mort! Il voulait -laisser une situation nette. - -LOUIS--Si, d'autre part, nous faisons état de cette reconnaissance -forfaitaire de trois cent mille francs à payer en deux termes de six -mois, que mon dit père, le même jour, a signée en faveur du dit père de -Mademoiselle... - -MORTDEFROID--Je crois que les deux se balancent. Trois cent mille -francs, c'est toutes les forces de votre actif. C'est une situation -nette. - -LOUIS--Pour net, c'est net. Fort bien, je m'y attendais. - -_(A SICHEL)_. Je vous félicite, Mademoiselle. Donnez-moi tout cela que -je signe. - -_(Il signe les lettres de SICHEL et celles de LUMÎR)._ - -MORTDEFROID.--On peut tout plaider, naturellement. Il y a certaines -choses suspectes: comptes fictifs, papiers antidatés, ce n'est -pas difficile de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres -aussi.--Mais allez faire la preuve. - -LOUIS.--Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid! Je vous charge de tout -vendre et de tout liquider. - -_(A SICHEL)_. Nous ferons honneur à notre signature.-- - -C'est une bonne affaire pour votre étude. - -MORTDEFROID.--Puis-je encore vous être utile en quelque chose? - -LOUIS.--Nous recauserons après l'enterrement, si vous le voulez bien. - -MORTDEFROID.--Serviteur, Monsieur le Comte! - -_(Il sort)._ - -LOUIS, _à SICHEL_--C'est une belle dot, Mademoiselle, que mon père vous -laisse. - -SICHEL--Vous avez reçu votre part. - -LOUIS--Ma part, rien de plus juste. Ces 20.000 francs providentiels et -toute l'Afrique pour moi! - -SICHEL--Et votre fiancée. - -LOUIS--Et ma fiancée par-dessus le marché. C'est vrai, tonnerre! Je n'y -pensais pas. Il y a de beaux jours pour nous. - -Et maintenant, aux affaires sérieuses! Est-ce que votre père est -réveillé? - -SICHEL--Je ne sais. Je crois qu'il a passé une mauvaise nuit. - -LOUIS--Pas réveillé? - -Il faut qu'il se réveille. Tout le monde sur le pont! J'ai besoin de -lui dans une heure. Et portez-lui ces lettres de faire-part. Dites-lui -qu'il s'amuse à écrire les adresses en attendant. Voici la liste. -Compris? - -_(Il lui donne les papiers)._ - -_(Elle sort)._ - - -SCÈNE II - -LUMÎR, _posant sa plume_.--Il y a des choses que je ne comprends pas. - -LOUIS--Il y a des choses que tu ne comprends pas? Qu'est-ce que tu ne -comprends pas, mon petit ange? - -LUMÎR--Ton père avait peur de toi. Comment a-t-il accepté ce tête à -tête? - -LOUIS--Il n'a pu faire autrement. Il n'a pas pu résister. C'était -intéressant de s'expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et -suppliant. - -En outre, il me méprisait. - -C'était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche -qui lui chauffait le cœur. - -LUMÎR--Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille -francs? - -LOUIS--Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? Tous deux se tenaient par -trop de liens et de communications. C'était une assurance à rebours. -Il tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. Rien que ces bons -petits vingt mille francs dont il n'a pas eu le courage de se séparer. - -LUMÎR--C'est une trouvaille de Sichel. - -LOUIS--Elle lui fait honneur. - -LUMÎR--Il pensait que s'il lui laissait toute sa fortune,... - -LOUIS--D'une part cela m'ôterait tout intérêt à sa mort à lui.... - -LUMÎR--Et d'autre part, quand il viendrait à mourir,... - -LOUIS--Cela m'encouragerait à l'épouser. Oui, c'est bien son genre de -plaisanteries. - -LUMÎR--Mais tu ne l'aimes pas, Louis, dis-moi? - -LOUIS--Si fait, _contessina_, elle seule. - -_(Il l'embrasse)._ - -Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées. - -_(Il feint de vouloir l'embrasser de nouveau. Léger mouvement de -répulsion)._ - -Je vous dégoûte, Lumîr? - -LUMÎR--J'ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le -meunier naïf et méchant. - -Non, vous êtes redevenu le même,--le même qu'avant. - -LOUIS--Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur. - -C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant que la chose -dépendait de moi. Le cœur y était. - -Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement -qui se prépare et qu'on recommence en rêve, - -Je sais que c'est une question de fermeté, de patience et de temps. - -LUMÎR--Quelles sont tes intentions? - -LOUIS--Repartir pour l'Algérie, le plus tôt possible, une fois la -liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du -couple. - -LUMÎR--Sans regret? - -LOUIS--Des regrets? Qu'ils gardent tous ces biens! C'est un soulagement -pour moi. - -LUMÎR--Ainsi, rien ne s'est passé? - -LOUIS--Rien ne s'est passé. - -LUMÎR--Tu retournes en Algérie avec moi? - -LOUIS--Avec toi, si tu le veux. - -_(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non)._ - -Non? Tu ne peux pas revenir avec moi? - -LUMÎR--Non. - -LOUIS--C'est en Pologne que tu veux aller? - -LUMÎR _à voix basse, comme se parlant à elle-même_.--Oui ... en Pologne -... partir... - -LOUIS--N'est-ce pas, de toutes manières, tu n'as jamais eu l'intention -de revenir avec moi? - -_(Elle secoue la tête.)_ - -Qui t'appelle dans cette Pologne? - -LUMÎR, _comme si elle avait l'esprit ailleurs_.--Un parent qui est -malade m'appelle. - -LOUIS--Pourquoi essayes-tu de mentir? - -LUMÎR--Pourquoi me poses-tu des questions? - -_(Silence)._ - -LOUIS--Lumîr, qu'est-ce qu'il y a? - -LUMÎR--Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui -n'en finit pas! - -Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte... - -Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu'un l'enlève, et tout -cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l'espérance de -l'humanité, - -Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l'a oublié là. - -Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce -vieillard colorié qui n'est que joues et toupet! - -Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m'y -sens étrangère! - -Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai aucune place. Les -choses mêmes autour de moi, on dirait qu'elles ne me voient pas et que -je n'y suis pas. - -LOUIS--Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité. - -LUMÎR--La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, -je suis éveillée pour ce court moment. - -LOUIS--La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons -à y faire et qui attendent de nous l'existence. - -Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé. - -LUMÎR--Je n'ai point de goût à cette terre étrangère. - -LOUIS--La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous. - -LUMÎR--Je n'ai rien fait autrement que par loyauté, - -A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet -argent. - -Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste -univers! - -Unique et absolument seule. - -LOUIS, _amer_.--Il y a la patrie là-bas. - -LUMÎR--Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans -avenir, sans amour! - -Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus -effrayant que la mort, - -Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le -sable, un peuple d'ombres nulles. - -Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue, - -Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent -en une langue étrangère. - -LOUIS--Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais. - -LUMÎR _(petit sourire)_.--Autrefois? - -LOUIS--Je t'aime encore. - -LUMÎR--Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie. - -Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis -avant-hier. - -LOUIS--Pour cette Lumîr. - -LUMÎR _(elle étend la main pour le toucher)_.--C'est vrai. Ah, pauvre -ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi! - -LOUIS--Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche? - -LUMÎR--Tu parles de ce petit mensonge que j'ai fait, et de ce premier -pistolet qui, effectivement, était chargé à balle? - -LOUIS--Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime -et l'échafaud. - -LUMÎR.--Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part -bientôt. - -LOUIS--Tu voulais me faire mourir? - -LUMÎR--Fallait-il que je te laisse à cette femme? - -LOUIS--Je ne veux pas épouser Sichel. - -LUMÎR--C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante. - -Et tu vois qu'elle a tout l'argent. - -LOUIS--Que m'importe l'argent? - -LUMÎR--Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas -savoir ce que vaut l'argent. - -LOUIS--Je t'ai rendu le tien. - -LUMÎR--Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux. - -LOUIS--Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes. - -LUMÎR--Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais. - -LOUIS--Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai -commencées m'attachent. - -LUMÎR, _doucement_.--Est-ce que c'est triste que je parte? - -LOUIS--Non, ce n'est pas triste. - -LUMÎR--Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, n'essaye pas de feindre! Je -vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et -ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux! - -LOUIS--De cela aussi, je viendrai à bout. - -LUMÎR--Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi? - -LOUIS--Ne me mets pas en colère! Ne me regarde pas ainsi de cet air de -compassion et de mépris! J'aime mieux ton indifférence. - -LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi. - -LOUIS--N'est-ce pas un malheur de s'entendre parler ainsi par un bout -de femme qu'on tordrait entre ses deux mains? - -Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne -veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste. - -LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi. - -LOUIS--Lumîr, il y a tant de choses devant nous! - -LUMÎR--Non, il n'y a pas tant de choses devant nous. - -LOUIS, _doucement_.--Reste, je ne puis me passer de toi. - -LUMÎR, passionnément.--C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? - -Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon? -ah, ce n'était pas long à dire! - -C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais -avoir. Un bonheur court. - -LOUIS--Il sera long si tu veux. - -LUMÎR--Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela -vaudrait la peine de vivre. - -Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme. - -J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi. - -Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment. - -LOUIS--C'est bien ainsi. - -LUMÎR--Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu -une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute -rouge. - -LOUIS--Je t'aime comme tu es, _moj Kotku!_ - -LUMÎR--Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de -vivre. - -LOUIS--Il n'y en a qu'une seule pour moi. - -LUMÎR--C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais -que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi -maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère! - -Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé. - -Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul. - -A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait, -(_doucement_) parricide! - -Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert. - -Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à -l'autre. - -Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui -s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre! - -N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la -vie était longue. - -Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a -moyen de la rendre plus courte encore. - -Si courte que l'éternité y tienne! - -LOUIS--Je n'ai que faire de l'éternité. - -LUMÎR--Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y -tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant -d'affaires! - -Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose -que nous deux n'y tienne! - -Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en -poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces -choses à qui nous n'avons pas de proportion? - -Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité. - -Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la -terre de Ur, l'antique Consolation! - -Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin -où nous nous serons aperçus face à face! - -Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons. - -Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein -d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi. - -Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet -autre qui seul existe. - -Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous -le néant, - -Comme des braves! - -De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier! - -De se donner et de croire en un seul éclair!--Chacun de nous à l'autre -et à cela seul! - -LOUIS--Que veux-tu de moi? - -LUMÎR--Je veux que tu m'accompagnes où je vais. - -LOUIS--En Pologne? - -LUMÎR--En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, -Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes. -Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne. - -LOUIS--Non, Lumîr. - -_(Silence)._ - -LUMÎR--C'est bien. Épouse la maitresse de ton père. - -LOUIS--Tu y tiens? - -LUMÎR--Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure -auquel elle avait droit? - -Toi aussi, tu es un Turelure. - -Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français. - -Est-ce qu'un Français peut se passer de femme? - -LOUIS--Je puis me passer de toi. - -LUMÎR--Elle t'aime. Tu serres les dents? - -LOUIS--Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire. - -LUMÎR--Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et -vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps -avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle, -le lierre dans du bois de chêne. - -LOUIS--C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort. - -LUMÎR--Vis heureux. - -LOUIS--Heureux ou non. - -LUMÎR--Adieu donc, frère! - -LOUIS--Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être -vivant! - -LUMÎR--Vis. Je ne veux pas de toi... - -LOUIS--Penses-tu sauver la Pologne? - -LUMÎR--C'est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton -père, tous les Juifs autour de nous. - -LOUIS--Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule. - -LUMÎR--Non. - -_(Elle regarde le crucifix)._ - -LOUIS--Si Dieu existait, il sauverait la Pologne. - -LUMÎR--Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit. - -LOUIS--De quoi s'agit-il donc? - -LUMÎR--De quitter Turelure et les siens. - -LOUIS--N'est-ce pas! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus? Il -faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne! - -_(Silence)._ - -Il faut interrompre la prescription? Il faut donner de l'occupation une -fois de plus à ses bourreaux? - -_(Silence)._ - -Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien? - -LUMÎR--Ce sont les Français qui emploient de pareils mots. - -LOUIS--Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas? - -LUMÎR--Je vais vers ma patrie terrestre puisqu'il n'y en a point -d'autres. Là où je ne sois plus une étrangère. - -Avec ceux-là qui sont d'une même race que moi, mes frères, dans une -nuit profonde. - -Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout -excepté de l'amour que l'on peut se donner l'un à l'autre, mon peuple -dans les ténèbres! - -Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai -pu donner, mon âme. - -Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les -membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure -humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre -les dents! - -Si je vis, je ne puis être à tous. - -Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi. - -LOUIS--Ceux qui t'appellent sont fous. - -LUMÎR--C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela -ne fait rien. - -LOUIS--Et même si je t'avais épousée, tu pars et me préfères ces gens -que tu ne connais pas? - -LUMÎR--Oui. - -LOUIS--Je fais donc bien de te laisser aller. - -LUMÎR--Non, frère. Même si ta vie est longue. - -Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui -se donnait à toi. - -LOUIS--La consigne est de vivre. - -LUMÎR--La mienne est de mourir. - -Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s'être levés -de si bonne heure. - -Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l'hiver, -la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir. - -C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre de fer entre les deux -murs d'une prison. Adieu! - -LOUIS--Sans aucun espoir. - -LUMÎR--Oui, adieu sans aucun espoir, dans le ciel et sur la terre! - -_(Elle sort)_ - - -SCÈNE III - -_(Entre SICHEL)_ - -SICHEL--Voici les papiers que je vous rapporte. Mon père sera ici dans -un moment. - -LOUIS--Je vous rends grâces. - -SICHEL--Louis; - -Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez que j'ai capté votre -héritage. - -LOUIS--Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce pays en horreur. - -SICHEL--Louis, je vous jure que je ne vous ai pas fait tort, autant que -vous le croyez. - -Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que votre père nous doit, -exactement. - -Y compris ces 20.000 francs que vous avez reçus vous-même. - -Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, la valeur de ce bien de -Coûfontaine. - -C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre rond. - -Est-ce trop pour ces années d'esclavage? - -Je ne dis que la vérité. - -LOUIS--Je ne vous en veux point du tout. - -SICHEL--Non, vous ne m'en voulez pas, c'est bien à vous. - -Mon avenir est détruit, mon protecteur est mort et je suis deshonorée. - -De cela aussi vous ne me voulez pas du tout. - -LOUIS--Ce n'est pas moi qui ai tué mon père. - -_(Silence)_ - -SICHEL--Ce n'est pas vous qui avez tué votre père. Non. - -Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main. Je suppose que la peur a -suffi. - -Que regardez-vous dans la cour? Vous pourriez me regarder quand je vous -parle. - -LOUIS--Je guette quelqu'un qui part. - -SICHEL--Qui cela? - -LOUIS--La Comtesse Lumîr. - -SICHEL--Lumîr part? - -LOUIS--Elle part, je pense et pour ne pas revenir. - -_(Silence)._ - -SICHEL--Louis, ça me fait de la peine. - -LOUIS--Merçi bien. - -SICHEL--Moi, je serais restée. - -LOUIS--C'est sûr. - -SICHEL--Louis, ce qui se passe dans la cour est intéressant. - -Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main, qui mérite qu'on me -regarde. - -LOUIS--Qu'est-ce que c'est? - -_(Elle lui donne le papier)._ - -Je vois, la reconnaissance signée par mon père. Je l'ai déjà vue. - -_(Il fait le geste de la lui rendre)._ - -SICHEL, _évitant de la reprendre_.--Je vous jure qu'il n'y a pas -d'autres exemplaires. - -LOUIS--Reprenez-la. - -SICHEL--J'ai eu bien de la peine à l'obtenir de mon père. - -LOUIS--Reprenez-la. - -_(Il l'envoie en l'air d'une chiquenaude)._ - -SICHEL, _la rattrapant au vol_.--Tout le monde m'accusera de vous avoir -dépouillé. - -LOUIS--Dormant et Coûfontaine, il y a de quoi vous consoler. - -SICHEL--Eh quoi! m'accusez-vous aussi? - -LOUIS--Je vous enverrai des dattes au premier de l'an. - -SICHEL--Je suis une Juive, n'est-ce pas? Je ne tiens qu'à l'argent? Eh -bien, regardez ce que je fais de celui-ci. - -_(Elle déchire le papier.--Silence.--Tous deux se regardent)._ - -Voilà. Je vous ai tout rendu. - -Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité. - -LOUIS--Sichel, ce que vous venez de faire n'est pas bête du tout. - -SICHEL--N'est-ce pas? Je vole mon père, je le dépouille et me place à -votre merci. Quelle astuce de ma part! - -LOUIS--Quel dommage que le mien soit mort! - -_(Bruit de roues dans la cour. LOUIS va à la fenêtre et reste -longuement appuyé à la vitre)._ - -SICHEL--Ce regret m'étonne. - -LOUIS--Oui. Je n'ai plus personne pour faire auprès de votre famille -les démarches d'usage. - -SICHEL--Quelles démarches? - -LOUIS--C'est une situation embarrassante pour des jeunes gens bien -élevés. - -SICHEL--Quelle situation? - -LOUIS--Croyez-vous donc que j'accepte ainsi votre générosité? -Croyez-vous que j'accepte ainsi votre argent? Il est à vous, vous -l'avez bien, gagné, c'est la volonté de mon père. - -Et j'ai quelque responsabilité, je le crains; - -Dans l'événement qui vous prive de votre protecteur. - -Oui, j'ai eu des torts envers le défunt. Je dois prendre égard de ses -volontés. - -Me voici prêt à tout réparer en homme d'honneur. - -SICHEL--Où voulez-vous en venir? - -LOUIS--Mademoiselle Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander votre -main. - -SICHEL--Louis, si vous vous moquez ... Capitaine, veux-je dire ... -Monsieur le Comte, Monsieur le Capitaine.... - -_(Elle balbutie.)_ - -LOUIS--Vous me ferez payer cette moquerie? N'est-ce pas? C'est ce que -vous voulez dire? - -SICHEL--Non, je ne vous menace pas. - -LOUIS--Et moi, je ne me moque pas. - -SICHEL--Louis, si vous m'épousez, quel scandale! - -LOUIS--Je n'ai pas peur. C'est cela même qui est drôle. - -SICHEL--Votre père... - -LOUIS--Je comble ses plus chers désirs. Quel lien entre nous ajouté -à celui du sang. L'héritage complet! Il n'y manque quoi que ce soit. -C'est le même homme qui continue. - -SICHEL--Tout de bon, vous me demandez de m'épouser? - -LOUIS--Oui, c'est une idée que j'ai comme ça. - -SICHEL--Et si je refusais? - -LOUIS--Vous ne refuserez pas. Il le faut. _Mekhtoub_. C'est préparé -d'avance. Nous sommes faits l'un pour l'autre. C'est écrit comme sur du -papier timbré. - -SICHEL--Croyez-vous que c'est pour en venir là que j'ai déchiré ce -papier? - -LOUIS--Oui, je le crois tout à fait. - -SICHEL--Et quand cela serait encore? - -LOUIS--Cela prouve que vous me connaissez. - -SICHEL--Cela prouve que je vous aime. - -LOUIS--Cela prouve que vous me désirez, moi, mon nom, mon avenir et ma -fortune. - -SICHEL--Tout ensemble! Pourquoi haïrais-je rien de ce qui est à vous? -Oui, c'est tout cela ensemble que je veux! C'est tout cela qui est pour -moi et dont je sais l'usage. - -Qu'en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde? Ce petit morceau de -glace ardente? Regarde comme elle vient de te lâcher. - -Je sais, Je suis une Juive, j'ai tout machiné pour te prendre. N'est-ce -pas? Pauvre innocent, j'ai tout préparé de bien loin contre toi. - -Et quand cela serait encore? - -Ai-je tant d'amis? Tant de ressources? Tant d'armes sur quoi compter? -Ah, je n'ai que moi-même toute seule et je suis Juive. - -Et cette pierre écrasante sur nous à remonter, cette malédiction sur -nous comme une mâchoire à desserrer! - -Voici tant de siècles que nous sommes séparés, de l'humanité! Tant de -siècles chez nous que l'on est mis à part comme de l'or dans la bourse -d'un avare? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui nous ont lâchés! -Tant pis pour toi, mon beau capitaine! Je t'aime et tu verras que je -suis la fille de la Faim et de la Soif! Tu es beau! - -Nous ne sommes pas blasés, nous autres! - -La porte s'est ouverte enfin! Ah, je renie ma race et mon sang! -J'exècre le passé! Je marche dessus, je danse dessus, je crache dessus! - -Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu. - -Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras, si je ne puis te -servir à rien. - -LOUIS--Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas ainsi les mains -passionnément comme ces affreux petits chiens fiévreux et affectueux. - -Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement et tu ne me fais pas -peur. - -Tu tires sur moi avec une lettre de change de mon père. - -C'est bien, j'honore la signature, il le faut. - -J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune part, et c'est moi qui -ris le dernier. - -SICHEL--Tu m'insultes, c'est bon! - -LOUIS--Il faut que tout soit clair entre nous. - -SICHEL--Insulte, foule-moi sous tes pieds, je n'attends pas de toi -autre chose. - -Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme une chose qu'on abhorre et -dont on ne peut se passer! - -Tu m'insultes! Mais il y a longtemps qu'Israël boit l'humiliation comme -de l'eau! - -Ai-je dit comme de l'eau? Non, pas comme de l'eau, mais comme du vin -fort et qui coûte cher, qui chauffe et qui vous monte à la tête! - -Tu m'insultes! mais tout de même je suis ta femme et j'aurai de toi un -enfant qui sera de mon sang et de ma race. - -LOUIS--Regarde-moi dans les yeux. - -SICHEL--Voilà, je te regarde. - -LOUIS--Tu ne me regardes pas, tu souris. - -SICHEL--Maintenant je te regarde. - -LOUIS--Tu ne me regardes pas, tu rougis, et tes yeux sont déjà -ailleurs! Ah, c'est moi tout de même qui suis le maître! - -SICHEL--Crois-tu que je n'aie pas vu ce qu'il y a dans les tiens. - -Il est arrivé quelque chose depuis l'autre jour et tes yeux ne sont -plus les mêmes. - -LOUIS--Il n'est rien arrivé. - -SICHEL, _bas et passant la langue sur ses lèvres_.--N'est-ce pas? tu as -tué ton père? - -LOUIS--Je n'ai pas tué mon père. - -SICHEL--Je ne te demande rien. Je n'ai besoin de rien savoir. Mais ces -yeux ne sont point ceux d'un homme qui a l'esprit en paix. - -LOUIS--Il n'y a pas besoin ni d'esprit ni de paix. - -SICHEL--Ah, si tu ne souffres pas la paix, tu n'en trouveras pas mieux -que moi pour t'en guérir! - -Non, il n'y a pas besoin de paix! Ce serait trop commode pour -ces cadavres qui nous entourent et qui ne nous empêcheront pas -éternellement de vivre! - -Si tu n'as pas pu supporter ton père, nous ne supporterons pas -davantage tous ces simulacres. - -Si tu connais ton Afrique, je connais la société, comme la carte qu'on -étudie d'un pays qui sera à nous, avec ses chemins et ses rivières, -toutes les cotes chiffrées! - -C'est nous qui sommes faits pour nous imposer et pour faire aux autres -la loi. - -Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour -eux, c'est à nous d'en profiter. - -LOUIS--Il me reste Sichel Habenichts. - -SICHEL--Il te reste Sichel Habenichts et il me reste ce parricide. - -Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois dedans et que tu m'y -trouves avec toi. - -Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a le sang,--le sang -d'un autre. - -Il y a assez de malheur et de péché en nous pour suffire à faire de -l'amour! Ah, je t'apprendrai à me connaître et tu ne me haïras pas! - -Mon beau capitaine! Ah, que tu es sain encore à côté de moi! que tu es -grand! que tu es fort et que je t'aime! - -Attends que je t'apprenne Paris! - -LOUIS--Je ne vais pas à Paris. - -SICHEL--Tu ne penses pas rester en ce trou? - -LOUIS--Si fait. - -SICHEL--Que feras-tu de moi ici? - -LOUIS--Ce que je pourrai, et il faudra marcher droit. - -SICHEL--Eh bien, nous nous présenterons aux élections. - -LOUIS--J'ai besoin de voir ton père. - -SICHEL--Je t'ai dit qu'il venait. - -LOUIS--Que dira-t-il de cette manière dont tu as servi ses intérêts? - -SICHEL--Nous savons mettre nos parents à la raison. - -LOUIS--J'ai vu cette affaire de l'achat de Dormant dans les papiers de -mon père. Ce n'est encore qu'un projet? - -SICHEL--Oui, quoiqu'il ait reçu une avance de 20.000 francs. - -Cette somme que tu as trouvée sur lui. - -LOUIS--Le prix me semble bien bas. - -SICHEL--Il ne s'agit que d'une bicoque et de quelques terres maigres. - -LOUIS--Fameusement bien placées. - -SICHEL--Écoute. Vends-lui Dormant. Il y tient. - -LOUIS--Il faut qu'il y mette le prix. - -SICHEL--Je vais t'expliquer. C'est un bon tour de ton père. Ah, il -avait des idées. - -LOUIS--Il n'aura pas Dormant à moins de cent mille francs. C'est le -bien de mes ancêtres, - -SICHEL--Il les paiera. Mais je vais t'expliquer. - -Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement de Rheims avec les -ateliers et les dépôts de locomotives. C'est à Châlons. - -Ton père venait d'arracher cela au Ministre des Travaux Publics. C'est -un grand secret encore. - -LOUIS--Je vois. - -SICHEL--Et il avait acheté lui-même quelques terrains là-bas avec -l'aide de mon oncle d'Epernay, le marchand de vins de Champagne, frère -de mon père. C'est moi qui ai les papiers. - -LOUIS--Habenichts? Il n'y a pas de Habenichts à Epernay. - -SICHEL--Il ne s'appelle pas Habenichts. Il s'appelle Dumesloir. Roger -Dumesloir. C'est un beau nom. - - -SCÈNE IV - -_(Entre Ali HABENICHTS)._ - -ALI HABENICHTS.--Monsieur le Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer. - -SICHEL--Ah, père, que je suis heureuse! - -_(Elle l'embrasse)._ - -ALI HABENICHTS--Que s'est-il passé? - -LOUIS--C'est de mon père que vous portez le deuil? - -ALI--J'ai cru honnête de mettre ce que j'avais de plus noir. - -LOUIS--Ne regrettez rien. - -SICHEL--Père! - -_(Elle l'embrasse)_ - -ALI--Mon enfant. - -LOUIS--Mademoiselle et moi, toutes choses examinées, - -Avons arrangé les termes entre nous d'une liquidation, ou dirai-je -d'une consolidation? - -En d'autres termes, elle me fait abandon de votre créance et je -l'épouse. - -ALI--Qu'entends-je? - -SICHEL--Mon père! - -_(Elle l'embrasse)._ - -LOUIS--Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander la main de -votre fille, s'il vous plaît. - -ALI--Monsieur le Comte, vous pensez sans doute que vous me faites un -grand honneur? - -LOUIS--Le plaisir est pour moi. - -ALI--Mon père était un rabbin célèbre. _Also!_ S'il avait su que sa -petite-fille épouserait un gentil et que ce sang se mélange au nôtre, - -Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur? Qu'en dis-tu, -Sichel? - -SICHEL--Mon père, nos liens sont rompus. - -ALI--Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées! - -SICHEL--Le monde commence. - -LOUIS--Jetons-nous dans les bras les uns des autres. - -ALI--Vous êtes mon fils. Votre père était mon ami. - -L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici resserrée par un -lien plus doux. Nous ne faisons plus qu'un. - -LOUIS--Bien dit, Monsieur mon père. Ah, que je suis pressé de donner le -jour à un beau petit Habenichts! - -Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé un Turelure; voilà tout -Israël qui débouche dedans. Le nom couvre tout. - -SICHEL--Va, je n'en serai pas indigne. Tu verras, je suis intelligente. -On peut tout faire de moi. - -Et je prendrai la religion que tu voudras. - -LOUIS--Catholique. - -Tout le monde dit que je suis catholique. - -SICHEL--Précisément, c'est la religion que je préfère, elle est si -pittoresque! - -ALI--Écoutez-la! Elle dit «religion» et «catholique» comme on dit une -salle à manger Renaissance. - -Ça lui est bien égal! _Ganz wurst!_ C'est tout saucisse pour elle! - -LOUIS--Nous sommes d'accord? - -ALI--Je ratifie tout ce que ma fille a consentit ce matin. C'est cher! -Tant pis! Ce sera sa dot. - -SICHEL--Père! - -ALI--Oui, je sais ce que tu veux me dire, mon enfant. - -SICHEL--J'ai parlé à Louis. - -ALI--Allons! Après ce que j'ai fait pour vous, je suis sûr que vous -ne voudrez pas me contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à -Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains à côté, cela me -ferait perdre la face. - -Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a plus que la signature -qui manque. Vous ne voudrez pas lui faire cette injure. - -LOUIS--Je n'ai pas consenti encore. - -ALI--En cas de revente avec une majoration au-dessus de 40 pour cent, -vos droits à une ristourne sont prévus. - -LOUIS--Dormant est le berceau de ma famille. - -ALI--Si l'on forme une société, vous avez vingt parts de fondateur. - -SICHEL--Tu le sais bien, je t'ai fait tout lire. Fais cela pour mon -père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir! - -LOUIS--Allons, je consens, où est le papier? - -ALI--Le voici? - -_(Il fouille fébrilement dans sa serviette)._ - -LOUIS--Prenez votre temps. - -Quel âge avez-vous, père Ali? - -ALI--Soixante-dix ans, Monsieur le comte. - -LOUIS--Et toujours autant de gaieté et d'alacrité aux affaires? - -ALI--Toujours, Monsieur le Comte, toujours! Ah, je voudrais ne jamais -mourir. - -Que diable ai-je fait de ce papier? - -_(Il tire différents objets de sa serviette)._ - -Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la Sarre, ça, c'est le plan -des nouvelles fortifications de Paris--ça, c'est mon contrat avec -Blum--ça.... - -_(Il tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal -qu'il essaie de dissimuler)._ - -LOUIS.--Qu'est-ce que c'est? - -ALI.--Excusez, Monsieur le Comte, c'est pour le médecin. - -LOUIS--Vous souffrez des rognons? - -ALI.--Un peu d'albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de -ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!--Voilà -le papier! - -LOUIS _lit le papier et signe, puis, lui frappant sur l'épaule._--Vous -pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la -chance de m'avoir pour gendre. - -_(Tous trois se donnent la main).[1]_ - -Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander. - -ALI.--Tout ce que vous voudrez. - -LOUIS _montrant le crucifix._--Vous êtes amateur de curiosités, -débarrassez-moi de cette horreur. - -ALI--Mais cela n'a aucune valeur! la pluie et le temps en ont fait une -chose informe. - -SICHEL--Mon père, il est du Quinzième. - -ALI--Il est rompu en morceaux. On dit que c'est Madame votre mère qui -l'a retrouvé et collectionné. - -LOUIS--Oui, elle était amateur de ce genre de choses. - -ALI--Je n'en veux pas. - -LOUIS--C'est du bronze massif comme une cloche. - -_(Il frappe dessus du doigt)._ - -_(ALI frappe aussi modestement)._ - -Allez-y donc, ne vous gênez pas! - -Avez-vous quelque chose de dur? - -_(ALI sort une clef de sa poche)_ - -C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres à Dormant. - -_(LOUIS prenant la clef en décharge un grand coup sur la tête du -Christ)._ - -Ecoutez un peu comme cela sonne! - -ALI--Oui, les fondeurs n'étaient pas rares à cette époque. - -LOUIS--Qu'est-ce que vous m'en donnez? - -ALI--Trois francs le kilo. C'est le prix courant. Vous n'en trouverez -pas plus autre part. - -LOUIS--Mais c'est du bronze ancien! Regardez! - -_(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)_ - -Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on -trouve de tout, même de l'or et de l'argent. - -ALI--Je vous en donne trois francs. - -LOUIS--Donnez-m'en cinq. - -ALI--Allons, je vous en donne quatre, mais c'est trop cher. - -Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. Quatre francs! Oui, -c'est une mauvaise action que vous me faites faire. - -LOUIS--Eh bien, j'accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de -cette horreur, - -J'estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd. - -[1] Ici s'unit le drame à la scène. - - - -FIN - -Hambourg, Octobre 1913. - -Bordeaux, Octobre 1914. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR *** - -***** This file should be named 51013-0.txt or 51013-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/1/51013/ - -Produced by Winston Smith. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/51013-0.zip b/old/51013-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 490799b..0000000 --- a/old/51013-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51013-h.zip b/old/51013-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index d07d317..0000000 --- a/old/51013-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51013-h/51013-h.htm b/old/51013-h/51013-h.htm deleted file mode 100644 index c2f17ac..0000000 --- a/old/51013-h/51013-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5560 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le pain dur, by Paul Claudel. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r35 {width: 35%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; - color: #999999; -} /* page numbers */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; - font-size: 95%; -} - - -.poem br { -/* display: none; */ -} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - -/* My personalization */ - -.author { - font-weight: bold; - font-size: 130%; - text-align: center; - margin-top: 4em; -} - -.editor { - font-weight: bold; - font-size: 85%; - text-align: center; - margin-top: 2em; -} - -.edition { - text-align: center; - font-weight: bold; - font-size: 110%; -} - -.signature { - text-align: right; - margin-right: 15%; -} - -.quotr { - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.cover { - margin: auto; - text-align: center; -/* border-style: ridge; - border-width: 8px; */ - width: 450px; -} - -.letter { - padding-top: 0.5em; - padding-bottom: 0.5em; - margin-right: 5%; - font-size: 97%; -} - -.letter .date { - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.letter .dest { - margin-left: 2em; -} - -.char { - font-size: 95%; - font-weight: bold; -} - -.indic { - text-align: right; - font-style: italic; - margin-left: 25%; - margin-right: 10%; -} - -/* table of content */ -.toc { - margin-left: 20%; -} - -/* end of toc */ - - </style> - </head> - -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le pain dur - Drame en trois actes - -Author: Paul Claudel - -Release Date: January 23, 2016 [EBook #51013] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive. - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="author">PAUL CLAUDEL</p> - - -<h1>LE PAIN DUR</h1> - -<h2>DRAME EN TROIS ACTES</h2> - -<hr class="r5" /> - -<p class="editor">nrf<br /><br /> - -PARIS<br /><br /> - -ÉDITIONS DE LA - -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br /><br /> - - -35 & 37 RUE MADAME 1918</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="toc"> -<p> - -<b>TABLE DES MATIÈRES</b><br /><br /> - -<a href="#NOTE">NOTE</a><br /> -<a href="#PERSONNAGES">PERSONNAGES</a><br /> -<a href="#ACTE_PREMIER">ACTE PREMIER</a><br /> -<a href="#ACTE_DEUXIEME">ACTE DEUXIÈME</a><br /> -<a href="#ACTE_TROISIEME">ACTE TROISIÈME</a><br /> - -</p> - -</div> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a id="NOTE"></a>NOTE</h2> - -<div class="letter"> -<p><i>Dans ce drame, qui a, comme partie de son sujet la -Rupture des barrières et la Rencontre des races, des Juifs -ne pouvaient pas ne pas figurer. C'est à eux peut-être que -ce congé de leur antique assujettissement rituel et juridique, -leur relèvement de leur poste de témoins, posait la -question la plus grave. Si Ali et sa fille paraissent au -lecteur antipathiques,—pas plus que mes autres personnages,—je -ne veux pas qu'on voie là de ma part l'indice -d'aucun jugement général et sommaire. Ce sont là des -figures commandées par le drame, rien de plus, et dont -je n'ai été que le premier spectateur. Le fait Juif est trop -grand et trop magnifique, le peuple Juif est trop important -au regard de Dieu, pour qu'il soit possible d'en -traiter de cette manière épisodique.</i></p> - -<p><i>J'ajoute que c'est parmi les Juifs que j'ai rencontré -quelques uns de mes meilleurs amis. Je ne voudrais faire -de peine à aucun d'eux, à aucun de ces vrais Israélites -dont les fils et les frères ont versé leur sang pour la -France, et leur demande de ne pas juger de mes intentions -hâtivement.</i></p> - -<p class="signature"><i>P. C.</i></p> - -<p class="p6">Et dixi: Non pascam vos: quod -moritur, moriatur; et quod succiditur, -succidatur: et reliqui devorent unusquisque -carnem proximi sui.</p> - -<p class="signature"><i>Zach. proph.</i> <span class="smcap">xi</span>, 9.</p> - -<p>Insipientes, incompositos, sine affectione, -absque fœdere, sine misericordiâ.</p> - -<p class="signature"><i>Rom.</i> <span class="smcap">i</span>, 31.</p> - -</div> -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES</h2> - - -<p class="center">TURELURE</p> - -<p class="center">SICHEL</p> - -<p class="center">LUMÎR</p> - -<p class="center">LOUIS</p> - -<p class="center">ALI HABENICHTS</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>L'Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de -Coûfontaine, telle qu'elle est décrite à l'acte I de «L'OTAGE». -Tous les livres on été enlevés des rayons et on -en voit des piles ça et là sur le plancher. Désordre et -poussière; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés -par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu, -on le voit appuyé contre le mur. A sa place et au-dessus, -le portrait du Roi Louis-Philippe, en uniforme de la -Garde Nationale, grosses épaulettes et pantalon de Casimir -blanc.—Au dehors, Novembre.</i></p> - -<p><i>Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a><i> assises. -LUMÎR en habit d'homme, grande redingote à brandebourgs. -On entend TURELURE qui pérore dans la -pièce voisine.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p><i>VOIX DE</i> TURELURE—... la Monarchie -constitutionnelle; traditionnelle par son principe, -moderne par ses institutions!</p> - -<p class="indic">(Applaudissements).</p> - -<p>SICHEL—C'est moi qui ai trouvé cette -phrase, ça a toujours du succès! Il place ça -partout.</p> - -<p><i>VOIX DE</i> TURELURE—Te te te te te -... le développement des ressources nationales qui -marche de pair avec le progrès des lumières et -d'une sage liberté! Et ceci me ramène, Messieurs -à l'événement qui fait l'objet de notre réunion. -Aujourd'hui la voie ferrée touche Coûfontaine! -Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges -elle atteint le Rhin, elle rejoint l'Orient! Notre -main au-delà des frontières va saisir celle que nous -tend l'Allemagne fraternelle. Ah, pardonnez son -émotion à un vieux militaire! Ce que notre jeunesse -a rêvé, ce que n'ont pu faire nos armes et le génie -d'un grand homme, la science le réalise! D'un pays -à l'autre se fait en paix l'échange des produits, des -idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos -campagnes mêmes, quel avenir! Notre agriculture -trouve des débouchés faciles, tout entre en -exploitation, les villes encombrées se dépeuplent -au profit des champs et leur envoient de joyeux -bataillons de travailleurs! Plus de chômage, plus -de bras inoccupés! L'industrie allume de toutes -parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées -des sucreries! Et moi aussi, Messieurs, moi-même, -oui, je veux donner l'exemple. Cette terre, cette -maison, ce bien héréditaire de notre antique -famille, je veux les consacrer au développement -de nos forces économiques. Ce monastère va -devenir une papeterie. Là où jadis de bien intentionnés -ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre -vous se souviennent sans doute avec attendrissement, -élevaient en l'honneur de la Divinité une -voix respectable, mais inutile, va retentir le bruit -joyeux des machines et des trémies. Le travail -n'est-il pas la meilleure des prières, celle qui est -la plus agréable au Créateur? Oui. Mais à qui -devons-nous ces bienfaits? à qui, Messieurs? ne -l'oublions pas: au Souverain réparateur, qui, -sauvant la France de vaines agitations de la -démagogie est venu définitivement implanter sur -notre sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle -par son principe, moderne par ses -institutions!</p> - -<p class="indic">(Silence. Puis faibles applaudissements).</p> - -<p>SICHEL—Il oublie qu'il l'a déjà dit.</p> - -<p><i>VOIX DE</i> TURELURE.—Messieurs, -je lève mon verre en l'honneur de Sa Majesté -Louis Philippe Premier, Roi des Français! Vive -le Roi et son auguste famille!</p> - -<p class="indic">(Applaudissements, brouhaha).</p> - -<p>SICHEL—Vous me direz que cela ne vous -rend pas vos dix mille francs.</p> - -<p>LUMÎR—Patience, je les aurai.</p> - -<p>SICHEL—Vous croyez que dix mille francs, -ça ressort comme ça tout seul?</p> - -<p>LUMÎR—Monsieur le Comte est riche.</p> - -<p>SICHEL—Pas tant que vous le pensez. Son -désordre égale son avarice,</p> - -<p>Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est -un grand seigneur!</p> - -<p>Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a -de l'argent comme ça à donner? Votre simplicité -m'étonne.</p> - -<p>Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le -déranger. Tout est retenu d'avance.</p> - -<p>Et ce n'est pas au moment qu'il va construire -cette papeterie qu'il peut se passer de monnaie.</p> - -<p>LUMÎR—Je sais qu'il a touché de l'argent -de votre père.</p> - -<p>SICHEL—Oui, vous savez cela? C'est vrai, -il a touché vingt mille francs.</p> - -<p>LUMÎR—Pour la propriété de l'Arbre-Dormant.</p> - -<p>SICHEL—L'antique manoir des Coûfontaine!</p> - -<p>Un joli marché que fait mon père! Quelques -pans de murs en ruine et des champs de sable! -plus, un moulin.</p> - -<p>LUMÎR—Mais c'est là que l'embranchement -de Rheims va s'accrocher.</p> - -<p>SICHEL—Vous êtes bien renseignée.</p> - -<p>LUMÎR—J'aurai donc ces vingt mille -francs.</p> - -<p>SICHEL—C'est vingt mille francs maintenant -qu'il vous faut?</p> - -<p>LUMÎR—Dix mille francs que j'ai prêtés,</p> - -<p>Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour -l'échéance.</p> - -<p>SICHEL—Cela peut le tirer d'affaire?</p> - -<p>LUMÎR—Et lui permettre d'attendre la -moisson qui sera belle,—il a plu,—</p> - -<p>Et ses rentrées pour fournitures au Corps -d'occupation.</p> - -<p>SICHEL—C'est sérieux? Louis a fait quelque -chose là-bas?</p> - -<p>LUMÎR—Trois cents hectares aux portes -d'Alger conquis sur les marais de la Mitidja!</p> - -<p>Qui commenceront à rendre.</p> - -<p>Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux -Juifs pour dix mille francs.</p> - -<p>SICHEL—Vous dites: notre père?</p> - -<p>LUMÎR—Louis m'épouse, vous le savez.</p> - -<p>SICHEL—Je le sais, il me l'a écrit.</p> - -<p>LUMÎR—Il vous écrit?</p> - -<p>SICHEL—Pauvre garçon! J'ai de la sympathie -pour lui, il le sait.</p> - -<p>Je lui rends les services que je puis.</p> - -<p>LUMÎR—Vous lui devez bien cela.</p> - -<p>SICHEL—Comment est-ce que je lui dois -bien cela?</p> - -<p>LUMÎR—Toute sa fortune a passé aux -mains de votre père.</p> - -<p>SICHEL—Est-ce de ma faute ou celle de -mon père,</p> - -<p>Si M. le Capitaine Louis-Napoléon Turelure-Coûfontaine</p> - -<p>S'est mis en tête de conquérir les marais de la -Mitidja (trois cents hectares aux portes d'Alger)?</p> - -<p>Je dis qu'il doit de la reconnaissance au vieux -Habenichts.</p> - -<p>Et d'ailleurs, l'argent n'est pas sorti de la -famille.</p> - -<p>LUMÎR—Je le sais.</p> - -<p>SICHEL—<i>Votre père</i>, comme vous dites, -n'est nullement étranger aux petites opérations -du mien.</p> - -<p>LUMÎR—C'est pourquoi je dois avoir mes -dix mille francs.</p> - -<p>SICHEL—Vous comptez pour cela sur -mon aide?</p> - -<p>LUMÎR—Madame, je me permets de la -solliciter.</p> - -<p>SICHEL—Je ne suis pas Madame.</p> - -<p>LUMÎR—Sichel...</p> - -<p>SICHEL—Je ne suis pas Sichel! C'est le -vieux qui m'appelle ainsi. Il ne se souvient d'aucun -nom,</p> - -<p>Moitié insolence, moitié imbécillité, et nous -rebaptise tous,</p> - -<p>Si je peux dire.</p> - -<p>C'est ainsi que de mon père il a fait Ali Habenichts,—ça -lui donne la juste pointe d'Orient et -de Galicie, dit-il,—</p> - -<p>Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est -en allemand</p> - -<p>Faucille dans le ciel clair du mois nouveau.</p> - -<p>Bon. Cela va bien comme ça.</p> - -<p>LUMÎR—Je sais que vous pouvez tout ici.</p> - -<p>SICHEL—Je suis la maîtresse, n'est-ce pas?</p> - -<p>LUMÎR—Si je ne le croyais pas, pourquoi -serais-je ici?</p> - -<p>SICHEL—Vertueusement accompagnée de -notre vieille tante de Grodno, l'ineffable Madame -Kokloschkine.</p> - -<p>Vous êtes gentille dans ces habits d'homme.</p> - -<p>LUMÎR—C'est plus commode pour le -voyage.</p> - -<p>SICHEL—C'est bien de me traiter ainsi en -amie.</p> - -<p>Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne -ferez qu'un mariage raisonnable.</p> - -<p>Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent.</p> - -<p>LUMÎR—Cet argent n'est pas à moi.</p> - -<p>SICHEL—Je vois. C'est une pauvre petite -caisse révolutionnaire.</p> - -<p>C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et -racheter au musée de Dresde le sabre de Sobieski.</p> - -<p>LUMÎR—Non point cette Pologne, Mademoiselle -Habenichts, une autre.</p> - -<p>SICHEL—Quelle?</p> - -<p>LUMÎR, <i>baissant les yeux</i>.—Une nouvelle -Pologne.</p> - -<p>SICHEL—Où cela?</p> - -<p>LUMÎR—Au delà d'ici. De ceux-là faite qui -sont morts pour elle.</p> - -<p>SICHEL—Sans espérance.</p> - -<p>LUMÎR—Morts sans aucune espérance.</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>SICHEL—Pour vous, vous vivrez en contentement -dans cette belle propriété, au soleil -d'Algérie.</p> - -<p>LUMÎR—Tout d'abord, je dois reporter cet -argent là-bas.</p> - -<p>SICHEL—Et il est tellement sûr que vous -reviendrez?</p> - -<p>LUMÎR, <i>la regardant</i>.—Peut-être.</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>SICHEL, <i>pensive, les yeux baissés</i>.—Vous -avez encore une patrie sur terre. Vous avez une -place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On ne -vous a pas extirpés.</p> - -<p>Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de -terre aussi large qu'une pièce d'or,</p> - -<p>Sur laquelle nous puissions mettre le pied et -dire: c'est à nous, c'est nous, c'est chez nous, -cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.</p> - -<p>Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem -(bon Dieu! qui est-ce qui s'occupe de Jérusalem!)</p> - -<p>Et à cause de cela, il n'y a pas un homme -vivant, si je sors de ceux de ma race,</p> - -<p>Qui me tende la main et me dise de son gré: -«Viens. Sois à moi. Tu es ma femme.»</p> - -<p>Nous sommes refusés par toute l'humanité, et -c'est de ce refus que nous sommes faits.</p> - -<p>Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, -celui-ci...</p> - -<p class="indic">(Elle désigne le crucifix sans -le regarder).</p> - -<p>Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire -qu'on ait commise.</p> - -<p>Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait -souffrir qu'il se dise Dieu? C'est un blasphème, dit -mon père.</p> - -<p>Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas -de Dieu.</p> - -<p>LUMÎR—Son sang est retombé sur le vôtre. -Le sang!</p> - -<p>C'est une grande chose que le sang. Vous, -devriez causer là-dessus avec ma tante, elle en sait -long.</p> - -<p>A ce moment, c'a été pour vous comme une -nouvelle naissance, dit-elle, une conception par -dessus l'autre, un deuxième péché originel, l'inverse -de la bénédiction d'Abraham.</p> - -<p>SICHEL—C'est de la mysticité à la manière -de Grodno! Que parlez-vous de sang?</p> - -<p>Nous étions là avant vous et nous sommes les -premiers-nés.</p> - -<p>Qui êtes-vous à côté de nous? Quand vous -pouvez remonter à dix générations, issus de sangs -plus entrecroisés que les chiens,</p> - -<p>Vous vous dites gentilshommes! Mais nous -seuls sommes purs, en droite ligne depuis la -création du monde!</p> - -<p>C'est à nous que vous devez tout et vous nous -excluez.</p> - -<p>LUMÎR—Je ne demande pas à sortir de ma -race.</p> - -<p>SICHEL—Et moi, je demande à sortir de -la mienne, à m'arracher de ce ghetto où l'on nous -tient étouffés!</p> - -<p>Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré -dans le Messie.</p> - -<p>C'est leur rôle depuis la création du monde et -ils n'ont pas changé, à part, debout sous l'arbre à -sept branches, dans une foi et dans une espérance -enragées!</p> - -<p>Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère -qu'en moi-même, et je sais qu'il n'y a qu'une -vie,</p> - -<p>Je suis une femme, et je veux avoir ma place -avec le reste de l'humanité, et pour cela je suis -prête à tout faire et à tout donner, et à tout trahir! -Il n'est que temps!</p> - -<p>Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse? -Réjouissez-vous qu'il y ait une frontière de moins. -Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de judaïsme, -il n'y a que des hommes et des femmes vivants, -pas de Dieu et le même droit pour tous! -Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à -attendre, on nous a tous trompés et notre espérance -a été vaine.</p> - -<p>C'est pourquoi les choses qui existent sont -importantes et je n'en serai pas exclue.</p> - -<p>LUMÎR—Personne ne vous dispute votre -Pair de France.</p> - -<p>SICHEL—Pourquoi donc êtes-vous ici?</p> - -<p>LUMÎR—Il ne dépend que de vous que je -parte.</p> - -<p>SICHEL—Non. Monsieur le Comte est à -cet âge où l'on veut être aimé pour soi-même.</p> - -<p>Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les -femmes, ah! c'est un vrai Français!</p> - -<p>Excepté de l'argent.</p> - -<p>Fi! ne lui parlez point d'argent, c'est bas!</p> - -<p>LUMÎR—Sichel, si j'obtiens cet argent qui -m'est dû,</p> - -<p>Je ne retourne pas à Alger.</p> - -<p>—Vous voyez, je vous ai comprise.</p> - -<p>SICHEL—Je ne sais ce que vous dites.</p> - -<p>LUMÎR—C'est vous qui me poussez!</p> - -<p>Je dis que j'obtiendrai cet argent</p> - -<p>Par tous moyens. Je l'aurai.</p> - -<p>Et qu'il est dangereux pour vous que je reste.</p> - -<p>SICHEL—Que pensez-vous faire?</p> - -<p>LUMÎR—Croyez-vous que je ne connaisse -pas le cœur d'un père comme Monsieur le Comte?</p> - -<p>Je suis la fiancée de son fils.</p> - -<p>SICHEL—Et certes, je vois que vous -l'aimez!</p> - -<p>LUMÎR—L'honneur et le devoir avant tout.</p> - -<p>SICHEL—C'est l'honneur et le devoir qui -vous poussent à capter un vieillard imbécile?</p> - -<p>LUMÎR—Oui.</p> - -<p>SICHEL—Et à trahir celui qui vous aime?</p> - -<p>LUMÎR—Montrez-moi les lettres que le -capitaine vous a écrites.</p> - -<p>SICHEL—Je pense qu'il vous aime sincèrement.</p> - -<p>LUMÎR—Je l'aime aussi.</p> - -<p>SICHEL—Pas autant que ces dix mille -francs à récupérer.</p> - -<p>LUMÎR—Je les lui ai donnés.</p> - -<p>SICHEL—Prêtés.</p> - -<p>LUMÎR—Je lui ai donné ma vie.</p> - -<p>SICHEL—Prêtée à de gros intérêts.</p> - -<p>LUMÎR—Nous avons fait assez. Je n'ai pas -le droit d'être plus généreuse envers ce Français.</p> - -<p>C'est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant, -tout sanglant de la brèche de Constantine.</p> - -<p>Et c'est moi ensuite qui l'ai soigné.</p> - -<p>C'est mon frère et moi qui l'aidions pendant -qu'il commençait ses défrichements, et je tenais -sa maison.</p> - -<p>Maintenant mon frère est mort et d'autres -devoirs m'appellent.</p> - -<p>SICHEL—Je ne vous trouve point si belle.</p> - -<p>LUMÎR—Assez pour me faire épouser.</p> - -<p>SICHEL—Quels yeux! Quand vous les -tenez baissés, tout est si fermé qu'on dirait que -vous n'êtes plus là.</p> - -<p>Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles -comme ceux d'un enfant, si sérieux que Monsieur -le Comte lui-même en est décontenancé.</p> - -<p>Mais quand ils noircissent et se chargent de furie -et qu'on voit l'âme là-dedans qui brûle...</p> - -<p>Ce sont de ces yeux-là sans doute qu'il est -épris</p> - -<p>LUMÎR—Vous vous trompez. Ce ne sont -pas mes yeux qu'il aime.</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>SICHEL—Lumîr, le Comte est vieux et je -trouve qu'il a assez vécu.</p> - -<p>LUMÎR—Plût au ciel que son sort et cet -injuste argent fussent entre mes mains!</p> - -<p>SICHEL—Ou entre les miennes, ainsi -soit-il! Mais je pense que ce n'est pas aux morts -d'enterrer éternellement ceux qui vivent.</p> - -<p>LUMÎR—Il est là et nous n'y pouvons -rien.</p> - -<p>SICHEL—Plus que vous ne pensez.</p> - -<p>LUMÎR—Me conseillez-vous un crime?</p> - -<p>SICHEL—Je n'appelle pas cela un crime. -Quand un homme nous refuse ce qu'il nous -doit,</p> - -<p>Il dénonce tous nos traités avec lui, nous -sommes en état de guerre.</p> - -<p>Chacun n'a plus qu'à se servir des armes qu'il -peut, à ses risques et périls.</p> - -<p>Et le Comte une belle nuit recevrait une balle -dans la tête, qui s'en étonnerait? Il est terrible -avec les braconniers et tous ses domestiques le -haïssent.</p> - -<p>LUMÎR, <i>avec un doux sourire</i>.—Exécutez-le -donc vous-même.</p> - -<p>SICHEL—Tout le monde le peut, pas moi.</p> - -<p>Et d'ailleurs je suis une femme.</p> - -<p>LUMÎR—Je ne peux pas non plus.</p> - -<p>SICHEL—C'est vrai.</p> - -<p>Il y a d'autres moyens. Je le connais, voici -deux ans que je n'ai pas autre chose à faire que -de le regarder.</p> - -<p>Il est vieux. Il a peur, peur de la mort.</p> - -<p>Il fait le brave encore, mais le médecin dit que -le ressort qui anime cette grande carcasse est -limé.</p> - -<p>Avez-vous vu comme la peau de son crâne est -mince? On voit déjà dessous la tête de mort:</p> - -<p>La même couleur jaunâtre, il y en a tout un -tas près de la maison du jardinier.</p> - -<p>Une violence, une émotion, et claque la berloque!</p> - -<p>Il sait cela et il a peur. Il y a toujours moyen -de faire avec un homme qui a peur.</p> - -<p>Presque tous les hommes ont peur de quelque -chose.</p> - -<p>C'est pour cela qu'il n'ose me chasser.</p> - -<p>LUMÎR—Touchante union!</p> - -<p>SICHEL—Croyez-vous que ce soit par -amour pour moi qu'il m'ait prise? Non, vous ne -devineriez jamais! C'est pour m'empêcher de faire -de la musique!</p> - -<p>Il est incapable de résister à un certain esprit -de farce et de taquinerie.</p> - -<p>J'étais une artiste, connue dans le monde entier, -vous savez mon nom. Croyez-vous que depuis -deux ans il m'empêche de toucher à un piano?</p> - -<p>Je suis sa teneuse de livres et il m'a réduite en -esclavage comme les anciens Israélites.</p> - -<p>Et je pensais d'abord qu'il m'épouserait, mais -j'ai dû bientôt renoncer à cet espoir enchanteur.</p> - -<p>Je vous dis qu'il ne consentira à mourir que -s'il a le sentiment ainsi de jouer un tour à quelqu'un.</p> - -<p>Et je ne puis tirer un sou de lui: pas plus -pour moi, que pour vous.</p> - -<p>LUMÎR—Qu'il meure, et le fils vous reste.</p> - -<p>SICHEL—Et à vous la sainte Pologne!</p> - -<p>LUMÎR—J'ai commis un crime et je dois -le réparer.</p> - -<p>Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent -trois fois sacré.</p> - -<p>Il faut que je le retrouve.</p> - -<p>Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée.</p> - -<p>SICHEL—Nous nous sommes clairement -comprises, je crois?</p> - -<p>Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts -aussi, toutes deux contre le mort.</p> - -<p class="indic">(Entre Turelure).</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Prononcez <i>Loum-yir</i></p></div> - - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>TURELURE—Eh bien! qui est-ce qui -parle de mort?</p> - -<p>SICHEL—Nous discutons les principes du -whist et le coup d'hier soir: les faibles et les -fortes du mort.</p> - -<p>TURELURE—Ouais! pauvre homme! me -voici bien encadré entre ces deux fines joueuses.</p> - -<p>Vous m'avez bien battu hier et ramené tout -roulant, il ne m'est resté que les honneurs.</p> - -<p>SICHEL—Monsieur le Comte n'est pas -près d'en manquer.</p> - -<p>TURELURE—Charmant! charmant! -«Toujours l'honneur!» c'est ma devise.</p> - -<p>«Toujours l'amour!» comme disait le roi de -Westphalie en levant son verre.</p> - -<p>De quoi les Allemands ont fait «Tschorlemorl», -qui est un mélange bien frais de vin -blanc et d'eau de Selz.</p> - -<p>SICHEL—Je vous laisse. Je crois que la -Comtesse Lumîr a besoin de vous parler.</p> - -<p>TURELURE—Chère Comtesse! Que -c'est aimable à vous d'être venue me rendre -visite en cette pauvre maison! Une triste hospitalité!</p> - -<p>Les murs sont solides et j'ai eu la bêtise de -faire réparer la toiture, il y a deux ans, mais tout -est à l'abandon.</p> - -<p>Regardez ces piles de livres dont je ne peux -parvenir à me débarrasser. Rien que pour les -porter à Rheims on me prendra plus qu'ils ne -valent. Je vas en faire du feu.</p> - -<p>Bon! tout cela va changer avec les machines -et le chemin de fer. Cet étang, ce barrage que les -moines ont fait là-haut pour leur poisson me donnera -la force motrice.</p> - -<p>Ah! tout cela me coûte gros d'argent, vous -pouvez le dire.</p> - -<p>J'ai dû vendre notre bien de famille, c'est dur.</p> - -<p>Votre père a fait une bonne affaire, Sichel! -Il profite de mon dénuement.</p> - -<p>SICHEL—C'est conclu?</p> - -<p>TURELURE—Pas encore tout-à-fait. Il -veut voir certains plans, prendre certaines sûretés. -Ah, c'est un homme prudent!</p> - -<p>Vous le connaissez, Comtesse? Il a eu l'occasion -d'obliger notre pauvre capitaine.</p> - -<p>LUMÎR—Il lui en est reconnaissant.</p> - -<p>TURELURE—Je le sais.</p> - -<p>Sichel,—Lumîr!—vous me permettez de vous -appeler ainsi? ne vais-je pas être votre père? On -l'aimera un peu, ce vieux papa?</p> - -<p>Que je suis heureux de vous voir causer ainsi -comme des amies!</p> - -<p>Lumîr, cette petite femme sera une sœur pour -vous.</p> - -<p>Et pour moi elle a été un ange! non, je dis -vrai! un ange par le sens qu'elle a des affaires, et -plus de force dans le petit doigt que le chien -d'une carabine!</p> - -<p>C'est comme pour la musique, quelle artiste, -si vous l'entendiez! dire que je ne puis plus obtenir -d'elle qu'elle ouvre son piano!</p> - -<p>C'est l'art qui a été le premier lien entre nous.</p> - -<p>Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné -sous ses phalanges de fer et cet ouragan -de notes, on entend distinctement chacune d'elles!</p> - -<p>Ce petit doigt surtout, à l'extrémité de chaque -main, ce petit doigt d'acier qui trouve tout-à-coup -la touche et tous les points du clavier et la frappe -avec une implacable ubiquité!</p> - -<p>J'étais enthousiasmé! Je me suis dit il faut que -je fasse de ce petit doigt mon ministre et le Gouverneur -général du vieux Turelure!</p> - -<p>Et voilà! C'est elle qui tire de cette vieille âme -tout ce qui lui reste de musique.</p> - -<p class="indic">(Il lui baise la main).</p> - -<p>SICHEL—Cher Comte!</p> - -<p>Cher Toussaint!—Adieu, Lumîr! Courage!</p> - -<p>Et vous, Toussaint, je vous en prie, faites ce que -vous pouvez! J'aime tant ce pauvre Louis.</p> - -<p class="indic">(Elle sort).</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE III</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>TURELURE, <i>lui envoyant un baiser.</i>—Adieu, -chère amie!—Adieu, charogne, puisses-tu -crever!</p> - -<p>Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous -écouter.</p> - -<p>LUMÎR—Je crains de tomber mal en ce -jour de fête et parmi tant d'occupations.</p> - -<p>TURELURE—Je suis toujours occupé. -Et d'ailleurs, l'inauguration est finie.</p> - -<p>Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux -ramène vers Paris mes invités digérants. -Ah, c'est une grande époque!</p> - -<p>Quelle levée de pioches sur toute la France! -Quel fourmillement de brouettes!</p> - -<p>Quatre autres voies comme celle-ci partant de -la capitale vers tous les coins du pays</p> - -<p>Permettent en quelques heures à tous les -citoyens de s'unir sur le même forum.</p> - -<p>LUMÎR—La ligne du Midi atteint Lyon -déjà et permettra à votre fils d'être ici en quelques -heures.</p> - -<p>TURELURE—Quoi! C'est-i qu'il vient?</p> - -<p>LUMÎR—Je ne sais, je n'ai de lui aucune -nouvelle.</p> - -<p>TURELURE—Je lui avais recommandé -de rester là-bas! Je vous avais prié de lui écrire. -Nous n'avons pas besoin de lui!</p> - -<p>LUMÎR—J'ai écrit.</p> - -<p>TURELURE—Je n'ai rien à lui dire! Je -ne veux pas le voir.</p> - -<p>LUMÎR—J'en tire bon augure pour le succès -de ma requête.</p> - -<p>TURELURE, <i>sec.</i>—Toujours ces dix mille -francs?</p> - -<p>LUMÎR—Vingt mille, s'il vous plaît.</p> - -<p>TURELURE—Vingt mille, mon petit -monsieur? Comme vous êtes gentille dans votre -grande redingote!</p> - -<p>LUMÎR—Il a une grosse échéance. S'il ne -peut l'honorer, on saisit tout.</p> - -<p>TURELURE—Est-il si mal en point? -Ces usuriers sont de vrais arabes.</p> - -<p>LUMÎR—On dit que vous êtes d'accord -avec eux. C'est ainsi que vous lui avez repris les -biens de sa mère.</p> - -<p>TURELURE—C'est faux, je veux dire -c'est vrai. Mais, où est le mal?</p> - -<p>Coûfontaine n'est pas à lui, ni à moi.</p> - -<p>C'est le bien de la famille. Où est le mal que -j'aie voulu l'abriter des fantaisies d'un prodigue?</p> - -<p>LUMÎR—Ne le poussez pas au désespoir.</p> - -<p>TURELURE—Il lui reste l'armée. Il y -retrouvera son grade.</p> - -<p>Je suis un père, que diable! Je l'aime. Dites-lui -bien que je l'aime. Dites-lui que je m'intéresse -à son avancement.</p> - -<p>LUMÎR—C'est de l'argent qu'il veut.</p> - -<p>TURELURE <i>avec dégoût</i>.—L'argent, ah!</p> - -<p>LUMÎR—Il est prêt à vous donner huit -pour cent.</p> - -<p>TURELURE—Non! C'est un mauvais -service à lui rendre que de l'encourager dans cette -entreprise absurde. Il n'y a rien à faire en Algérie. -Pas d'argent!</p> - -<p>LUMÎR, baissant les yeux.—Je voudrais le -mien aussi.</p> - -<p>TURELURE—Ce n'est pas moi qui l'ai -pris.</p> - -<p>LUMÎR, <i>levant les yeux sur lui</i>.—Faites -cela pour moi, Monsieur le Comte!</p> - -<p>TURELURE—Bon. J'aime mieux ce -ton-là.</p> - -<p>LUMÎR—Je ne vous croyais pas si méchant.</p> - -<p>TURELURE—Cent fois non! Je suis un -bien bon homme. Doux, doux, flasque. Mou -comme de la purée de citrouille.</p> - -<p>LUMÎR—Vous pouvez plaisanter, c'est -plus vrai que vous ne vous en doutez.</p> - -<p>TURELURE—Quoi? Je ne vous fais pas -peur? On m'a toujours dit que j'avais l'air d'un -loup.</p> - -<p>LUMÎR, <i>avec douceur</i>.—Je vous trouve l'air -d'un mouton. Un vrai Champenois. Et le bas de -la figure est si drôle!</p> - -<p>Vos deux lèvres sont comme des marionnettes -qui se poursuivent et qui disent tout ce que vous -pensez quand vous n'y pensez pas.</p> - -<p>TURELURE, <i>vexé</i>.—Merci. Vous oubliez à -qui vous parlez.</p> - -<p>LUMÎR—Monsieur le Comte, je sais ce que -je vous dois.</p> - -<p>TURELURE—Et donc que je ne vous dois -rien.</p> - -<p>LUMÎR—Je ne vous demande pas de me -devoir quelque chose.</p> - -<p>TURELURE—Mademoiselle ma fille, mon -petit bonhomme, il vaut mieux que je vous ôte -aussitôt quelques idées de la tête.</p> - -<p>Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.</p> - -<p>LUMÎR—Vous m'avez fait espérer autre -chose.</p> - -<p>TURELURE—La politique de Sa Majesté a -changé.</p> - -<p>LUMÎR—Quoi! C'est une question de politique?</p> - -<p>TURELURE.—L'autre jour, nous n'étions -pas au mieux avec votre souverain légitime,</p> - -<p>C'est le Czar que je veux dire.</p> - -<p>Une bonne petite conspiration à Varsovie... -Eh, mon Dieu, il n'aurait pas été si mauvais de -lui faire sentir la pointe.</p> - -<p>LUMÎR—Et au besoin, on gagnait la -reconnaissance de mon souverain légitime</p> - -<p>En lui donnant quelques indications bienveillantes.</p> - -<p>TURELURE—Comme vous dites. Eh -bien! notre politique a changé. La Pologne ne -nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des -émeutiers.</p> - -<p>LUMÎR—Comme les héros des Trois Glorieuses!</p> - -<p>TURELURE—Honneur à ces défenseurs -de la Constitution!</p> - -<p>LUMÎR—Vous respectez les lois?</p> - -<p>TURELURE—Chacun son rôle. Le mien -est de les faire.</p> - -<p>LUMÎR—C'est bien. Il ne me reste donc -plus qu'à partir.</p> - -<p>TURELURE—Où cela?</p> - -<p>LUMÎR—Là-bas. Il faut que je rende mes -comptes, pour mon frère et pour moi.</p> - -<p>TURELURE—Vous laissez ainsi votre -fiancé?</p> - -<p>LUMÎR—Il n'est pas mon fiancé tant que -ça. Je me dois d'abord à d'autres.</p> - -<p>TURELURE—C'est vous qui allez délivrer -la Pologne, n'est-ce pas?</p> - -<p>LUMÎR—Oui.</p> - -<p>TURELURE—Le Czar n'a plus qu'à -retenir une petite villa sur les bords du lac de -Genève, quelque pension «<i>mit frühstück</i>». Voilà -Mademoiselle qui se met en marche comme une -armée.</p> - -<p>LUMÎR—Le jour est venu.</p> - -<p>TURELURE—C'est elle qui va venir à -bout de trois Empires avec ses grands yeux bleus -et ses petites mains dans son manchon en imitation -de lapin.</p> - -<p class="indic">(Elle le regarde).</p> - -<p>Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces -yeux qui n'expriment rien et qui sont parfaitement -incapables de comprendre quoi que ce soit? -On ne sait jamais ce que vous pensez.</p> - -<p>LUMÎR—Rendez-moi cet argent.</p> - -<p>TURELURE—Non!</p> - -<p>LUMÎR—Croyez-vous que je n'aie pas assez -d'ennemis sans vous?</p> - -<p>TURELURE—Je ne suis pas votre ennemi.</p> - -<p>LUMÎR—Non, je ne crois pas.</p> - -<p>Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup -de gens dans votre vie qui vous aient dit: -Turelure, j'ai confiance en vous?</p> - -<p>TURELURE—Ah, petite rusée! Comme -tu sais trouver la place faible d'un vieux bonhomme!</p> - -<p>LUMÎR—Dois-je vraiment partir?</p> - -<p>TURELURE—Non!</p> - -<p>LUMÎR—Comte, vous êtes riche et je n'ai -rien, et le peu que j'avais n'était pas même à moi.</p> - -<p>TURELURE—Ce Louis est un grand -coquin!</p> - -<p>LUMÎR—L'argent des femmes—ce sont -des femmes qui l'ont ramassé,—l'avarice des -mères et des veuves, la dot des jeunes filles, le -pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits -et des martyrs! Pas un sou qui ne soit -poissé de sang.</p> - -<p>TURELURE—Tout cela sert à défricher -les jujubiers de la Mitidja.</p> - -<p>LUMÎR—Il est lâche de me voler ainsi, -abusant de ma faiblesse!</p> - -<p>TURELURE—Je ne vous ai pas volée!</p> - -<p>LUMÎR—... Comme un homme qui vole -une petite fille, lui prenant sa tartine dans son -petit sac!</p> - -<p>TURELURE—Je ne vous ai rien volé, -sacré bout de bois! J'ai aidé le capitaine tant que -j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent.</p> - -<p>LUMÎR—Rendez-moi mon argent à moi, -Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du -reste.</p> - -<p>TURELURE—Mais il est ruiné dans ce -cas et vous ne pouvez l'épouser.</p> - -<p>LUMÎR, <i>baissant les yeux</i>.—Naturellement, -je ne puis l'épouser sans argent.</p> - -<p>TURELURE—Vous ne l'aimez donc pas?</p> - -<p>LUMÎR—Ma vie est trop courte pour que -je m'attache tellement à aucun homme.</p> - -<p>TURELURE—Vous avez raison. Il ne -vous aime pas. Il a trop d'idées dans l'esprit.</p> - -<p>LUMÎR—Je suis si jeune, j'étais fière qu'il -eût besoin de moi.</p> - -<p>TURELURE—D'autres peuvent avoir -besoin de vous!</p> - -<p>LUMÎR—Alors, laissez-moi le moyen de -les aider.</p> - -<p>TURELURE.—Un autre qui n'est pas -loin.</p> - -<p>LUMÎR—Qui?</p> - -<p>TURELURE—Pourquoi parler de vicomte; -et toutes ces images héroïques et funèbres,</p> - -<p>Qui font tant de plaisir aux petits enfants? -Que diable! C'est bon, la vie!</p> - -<p>LUMÎR—Je ne puis rester que si mon -argent part à ma place.</p> - -<p>TURELURE, <i>sévère</i>.—Lumîr, répondez-moi. -Aimez-vous réellement votre pays?</p> - -<p>LUMÎR—Je ne sais. C'est une question -que je ne me suis jamais posée.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, tout de même, -vous valez plus pour votre pays que dix mille -francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que -d'être honnête!</p> - -<p>Il y a autre chose à faire de la vie quand on est -jeune que de mourir bêtement comme dans les -versions latines, ou autrement de se laisser mettre -les fers aux pieds.</p> - -<p>Quand vous vous serez laissé enterrer toute -vive à Boufarik, au milieu d'un grand champ de -poireaux,</p> - -<p>Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à -faire de vous?</p> - -<p>LUMÎR—On ne me demande pas davantage.</p> - -<p>TURELURE—Louis n'est pas de notre -race. Ce n'est pas un Coûfontaine! Il n'a jamais -su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense -qu'à ses échéances.</p> - -<p>Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon -vieux sang s'échauffe quand je vous entends. Que -diable! C'est nous qui avons fait la révolution!</p> - -<p>LUMÎR—C'est la Révolution qui vous a -faits.</p> - -<p>TURELURE—Je ne dis pas non. Mais la -chose ne m'amuse plus autant. Et pourtant, faut -le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments.</p> - -<p>Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement -du tambour, entouré de toute sa cour et des -représentants de la Propriété Française, ah, c'est -un beau spectacle!</p> - -<p>On voit se coudoyer des régicides, des nobles -renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes, -une douzaine de vieux cornards de l'Empire -échappés à tous les champs de bataille, -Victor Cousin,</p> - -<p>Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même -qui nous préside avec la dignité d'un chef -d'institution et le sourire d'un banquier qui n'est -pas absolument sûr de ses chiffres.</p> - -<p>C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance! -Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.</p> - -<p>Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur -la Place du Carrousel!</p> - -<p>LUMÎR—C'est vous qui êtes la France?</p> - -<p>TURELURE—C'est vrai, pour le moment, -c'est moi qui suis la France, pourquoi pas?</p> - -<p>LUMÎR—Et moi, je suis la Pologne, sans -aucun ami.</p> - -<p>TURELURE—Ne dites pas çà, Mademoiselle! -morbleu, vous me faites de la peine.</p> - -<p>LUMÎR—Le seul ami que j'avais m'est -retiré.</p> - -<p>TURELURE—Il ne tient qu'à vous d'en -retrouver un autre à la place, mon petit soldat!</p> - -<p>LUMÎR—Je ne vous entends pas.</p> - -<p>TURELURE, <i>larmoyant</i>.—Écoutez-moi, -Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai besoin d'un sentiment. -Pardonnez à mon émotion.</p> - -<p>LUMÎR—Que vous êtes drôle! <i>(Elle sourit)</i></p> - -<p>TURELURE—Je suis comme la France. -Personne ne me comprend!</p> - -<p>LUMÎR—Mais pourquoi voulez-vous que -je vous comprenne?</p> - -<p>TURELURE—Est-ce ma faute si je suis -Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand -Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et -Ministre de ceci, et le diable sait quoi!</p> - -<p>Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre -chose?</p> - -<p>Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, -c'est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et -qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!</p> - -<p>C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son -rôle avec aplomb et l'on peut tout se permettre -quand on connaît les planches.</p> - -<p>Mais il y a autre chose à faire que de jouer la -comédie! croyez-vous que je n'aimerais pas mieux -autre chose?</p> - -<p>C'est comme la France quand elle se jetait sur -Versailles ou sur le Louvre.</p> - -<p>Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un -peuple ne vit pas que de pain!</p> - -<p>C'est de la mitraille et du plomb et de grands -coups de pied dans les côtes!</p> - -<p>Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est -amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son -maître!</p> - -<p>Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de -tenir une pareille bête entre les jambes, c'est pas -un veau.</p> - -<p>Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos,</p> - -<p>A peine avait-elle commencé à danser un petit -peu qu'il tombait par terre sans aucun mouvement -ou bruit, comme un gros boulot de coton.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui -couper la tête? Je vous en fais juge.</p> - -<p>LUMÎR—Mais que voulez-vous que je -vous dise?</p> - -<p>TURELURE—Il faut dire: c'est bien.</p> - -<p>LUMÎR—C'est bien, Monsieur le Comte, -c'est tout à fait bien.</p> - -<p>TURELURE—Bon. Où en étais-je? Ah -oui, ma femme.</p> - -<p>Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est -pas vrai. Ah, c'était une sainte, Dieu ait son âme!</p> - -<p>LUMÎR—Sygne de Coûfontaine.</p> - -<p>TURELURE—Répétez un peu, comment -avez-vous dit cela?</p> - -<p>LUMÎR—Sygne de Coûfontaine.</p> - -<p>TURELURE, <i>baissant la voix</i>.—Sygne -de Coûfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans -cette pièce.</p> - -<p>Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant -tout le temps de notre mariage.</p> - -<p>Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont -neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle -douceur toujours dans ses manières,</p> - -<p>Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait -à me voir!</p> - -<p>LUMÎR—On m'a raconté certaines choses.</p> - -<p>TURELURE—Elle était meilleure que -moi, ce n'est pas une raison pour me mépriser.</p> - -<p>Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi -cela sert-il? Le mépris est le masque des faibles.</p> - -<p>Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de -tout.</p> - -<p>LUMÎR—Eh bien, c'est qu'elle était la plus -faible, vous le lui avez bien fait voir.</p> - -<p>TURELURE—Il ne faut pas être le plus -faible avec moi. C'est mauvais.</p> - -<p>LUMÎR—Je vais le dire à Sichel.</p> - -<p>TURELURE—Ah, elle voudrait bien être -la plus forte, mais elle ne peut pas, dont elle -rage!</p> - -<p>Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se -trouble et se dérobe.</p> - -<p>LUMÎR—Moi, je n'ai pas peur de vous!</p> - -<p>TURELURE—Je le sais, c'est délicieux. Il -n'y a place que pour un sentiment dans votre petit -cœur fervent et dur, dans votre petite âme loyale.</p> - -<p>Ce que vous ont dit les gens de votre race, le -père, le frère,</p> - -<p>Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont -pas de la Race Sacrée,</p> - -<p>Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est -vrai?</p> - -<p>LUMÎR—Les pauvres restent entre eux.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, les gens de la Race -Sacrée, ils s'entendaient si tellement bien entre -eux autrefois</p> - -<p>Que pour leur imposer la paix il leur fallait -aller chercher au dehors quelqu'un qui fût absolument -incapable de les comprendre. Jamais un -Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne.</p> - -<p>LUMÎR—Que signifie cet apologue?</p> - -<p>TURELURE—Donnez-moi votre main, -et je vous offre mon bras.</p> - -<p>LUMÎR—C'est encore une plaisanterie.</p> - -<p>TURELURE—Oui, c'est une plaisanterie, -mais une plaisanterie sérieuse.</p> - -<p>Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de -la nation Française.</p> - -<p>Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président -du Conseil des Ministres.</p> - -<p>Faites-en usage.</p> - -<p>LUMÎR—Quel honneur pour moi, Monsieur -le Comte!</p> - -<p>TURELURE—Savez-vous ce qui me plaît -en vous? c'est la tranquillité que je lis dans vos -yeux bleus,</p> - -<p>La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction -n'y touche, la stupidité délicieuse de la -jeunesse!</p> - -<p>Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort!</p> - -<p>Il est encore temps de faire une grande bêtise -avant de mourir et d'engager mes cheveux blancs -au service de mon capitaine!</p> - -<p>LUMÎR—C'est sérieux, ce que vous dites?</p> - -<p>TURELURE—Qu'en pensez-vous?</p> - -<p>LUMÎR—Oui, je crois que c'est sérieux.</p> - -<p>TURELURE—Quel meilleur adieu à faire -à mon temps et à cette Sainte-Alliance des Saintes -Monarchies</p> - -<p>Que de leur lancer avant de mourir ce gentil -petit brûlot!</p> - -<p>Une femme, n'importe laquelle, quand elle -vous a une idée dans la tête,</p> - -<p>Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu -aux quatre coins du monde avec!</p> - -<p>LUMÎR—Dites-moi, je ne suis pas pour -vous n'importe laquelle?</p> - -<p>TURELURE—Non, Lumîr. Ah, regardez-moi -ainsi! Dieu, que vous êtes jeune! Jeune et -dangereuse en même temps, mais c'est ce danger -que j'aime.</p> - -<p>Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier -le temps! Faites-moi trouver intérêt à quelque -chose hors de moi!</p> - -<p>Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et -à quoi personne n'a jamais cru.</p> - -<p>Faisons une étroite alliance entre nous!</p> - -<p>LUMÎR—Et vous me rendrez mes dix -mille francs?</p> - -<p>TURELURE—Le lendemain de notre -mariage!</p> - -<p>Avec tous les intérêts mon petit ange, <i>(chantant)</i>: -Les intérêts composés, mon petit morceau -de beurre en or!</p> - -<p>LUMÎR—Et que dira Sichel?</p> - -<p>TURELURE—Je n'ai pas peur de Sichel!</p> - -<p class="indic">(Il lui prend la main)</p> - -<p class="indic">(Entre SICHEL)</p> - -<p>LUMÎR, <i>regardant SICHEL et gardant la -main de TURELURE, qui voudrait l'ôter, avec un -aimable sourire, à demi-voix</i>.—Que vous êtes -vieux! Que vous êtes vilain!</p> - -<p>Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que -d'être à vous!</p> - -<p>Ne pensez pas me faire peur.</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE IV</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>SICHEL—Monsieur le Comte...</p> - -<p>TURELURE—Vous étiez là?</p> - -<p>SICHEL—Monsieur le Comte, l'aubergiste -du Pot d'Étain, à Fismes...</p> - -<p>TURELURE—Qu'il aille au diable!</p> - -<p>SICHEL—... Dit Qu'il a reçu un télégramme -de Paris. Quelqu'un qui veut venir vous voir. -D'urgence. On lui retient une voiture.</p> - -<p>TURELURE—Qui a signé le télégramme?</p> - -<p>SICHEL—Interrompu par le brouillard.</p> - -<p>TURELURE—Ce ne serait pas Louis, -par hasard?</p> - -<p>SICHEL—Non, qui l'aurait prévenu?</p> - -<p>TURELURE—Prévenu de quoi, je vous -prie? Il n'y a à le prévenir de rien.</p> - -<p>LUMÎR—Louis arrive! Quel bonheur!</p> - -<p>TURELURE—Non, Mademoiselle, je -vous demande pardon, ce n'est pas un bonheur -du tout.</p> - -<p>SICHEL—Grossoleil l'aubergiste, n'avait -pas de chevaux libres. J'ai pensé bien faire -d'envoyer notre voiture.</p> - -<p>TURELURE—Vous avez très mal fait. Le -cheval est vieux et se passerait bien de ces quinze -kilomètres sous la pluie.</p> - -<p>SICHEL—Réellement, vous devriez en -acheter un autre.</p> - -<p>TURELURE (<i>sombre</i>)—Je suis vieux aussi.</p> - -<p>LUMÎR—Adieu, je vais faire préparer la -chambre de Louis.—Adieu, Monsieur le Comte!</p> - -<p class="indic">(Elle sort)</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE V</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>SICHEL—Charmante enfant! Quel joli page! -Je vois avec plaisir que vous êtes en termes excellents.</p> - -<p>Elle a obtenu ce qu'elle voulait.</p> - -<p>TURELURE—On obtient toujours de moi -ce qu'on veut.</p> - -<p>SICHEL—Lorsque l'on sait s'y prendre.</p> - -<p>TURELURE—Qui a dit à Louis de venir?</p> - -<p>SICHEL—Mais je ne sais pas s'il vient.</p> - -<p>TURELURE—J'espère que non. J'ai horreur -des scènes et des violences! Il n'y a rien de si -dangereux pour moi.</p> - -<p>SICHEL—Avez-vous peur de lui?</p> - -<p>TURELURE—Je suis vieux et je n'aime -pas les violences.</p> - -<p>SICHEL—Que craignez-vous quand Lumîr -va au-devant de lui avec ces bonnes nouvelles?</p> - -<p>TURELURE—Ma fille chérie, crois-tu -vraiment que je me suis laissé ainsi entortiller?</p> - -<p>SICHEL—Plus que tu ne penses peut-être, -mon vieux Toussaint!</p> - -<p>TURELURE—Quand il me tuerait, il -n'aura pas un sou de moi.</p> - -<p>SICHEL—Va, donne lui ces dix mille -francs.</p> - -<p>TURELURE—Quand il me tuerait, il -n'aura pas un sou de moi!</p> - -<p>SICHEL—Il ne songe pas à tuer son père.</p> - -<p>TURELURE—Nous verrons bien qui crèvera -le premier.</p> - -<p>SICHEL—Tout de même vous êtes le plus -vieux.</p> - -<p>TURELURE—Pas si vieux qu'il croit.</p> - -<p class="indic">(Il rit sèchement)</p> - -<p>SICHEL—Allons, parle, vieux loup, et ne -fais pas l'idiot.</p> - -<p>TURELURE—Tu as entendu ces dernières -paroles qu'elle disait?</p> - -<p>SICHEL—Oui, et elles étaient peu flatteuses, -quoique vraies.</p> - -<p>TURELURE—Je pense que c'est pour toi -qu'elle les disait. Il me semble qu'elle me serrait -quelque peu les doigts en même temps.</p> - -<p>SICHEL—Alors, c'est ton mariage que tu -m'annonces avec elle?</p> - -<p>TURELURE—Qui sait?</p> - -<p class="indic">(Il rit)</p> - -<p>SICHEL—C'est cela ce que tu vas mettre -dans la main à ton fils?</p> - -<p>TURELURE—Ou peut-être lui écrire, -quand il sera parti.</p> - -<p>SICHEL—L'âge rend les gens imbéciles.</p> - -<p>TURELURE—Une certaine imbécillité -n'est pas inutile à l'agrément de l'existence.</p> - -<p>SICHEL—Non, tu en as ta part!</p> - -<p>TURELURE—Cette union immorale avec -une Juive coûtait à ma conscience.</p> - -<p>SICHEL—A ta conscience?</p> - -<p>TURELURE—A ma conscience. J'ouvre -les yeux enfin.</p> - -<p>J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.</p> - -<p>SICHEL—Il est vrai. Je n'ai pas su vous -résister.</p> - -<p>TURELURE—Moi non plus. J'ai brisé -votre carrière d'artiste.</p> - -<p>Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le -meilleur moyen pour moi de les reconnaître est -de ne pas essayer de les réparer.</p> - -<p>SICHEL—C'est un coup bien sensible -pour moi.</p> - -<p>TURELURE—Vous m'en voyez transpercé.</p> - -<p>SICHEL—J'ai bien dit que l'âge t'a rendu -idiot.</p> - -<p>TURELURE—Peut-être qu'il te rendra -polie.</p> - -<p>SICHEL—Tu vivras toujours, n'est-ce -pas?</p> - -<p>TURELURE—Je l'espère de toutes mes -forces. L'expérience m'apprend que je survis à -tout le monde.</p> - -<p>SICHEL—Ce n'est pas l'avis de ton médecin.</p> - -<p>TURELURE—J'en prendrai un autre.</p> - -<p>SICHEL—Ni de ton fils sans doute.</p> - -<p>TURELURE—Faudra bien qu'il s'y accoutume.</p> - -<p>SICHEL—Si tu meurs, ayant épousé cette -petite,—si tu meurs, dis-je...</p> - -<p>TURELURE—J'ai bien entendu! ce n'est -pas la peine de répéter.</p> - -<p>SICHEL—Je dis que si tu meurs...</p> - -<p>TURELURE—Non, je ne mourrai pas.</p> - -<p>SICHEL—Tu laisseras une riche héritière.</p> - -<p>TURELURE—Il ne peut pas l'épouser. -Le Code le lui défend.</p> - -<p>SICHEL—Bah!</p> - -<p>TURELURE—Je n'aime pas les conjectures -qui ont ma disparition pour point de départ.</p> - -<p>SICHEL—Je suis sûr que vous n'avez pris -aucunes dispositions.</p> - -<p>TURELURE—J'ai bien le temps d'y -songer.</p> - -<p>SICHEL—Tout revient en ce cas à votre -fils.</p> - -<p>TURELURE—Non, ça serait trop bête!</p> - -<p>SICHEL—Ou bien alors vous laissez tout à -votre épouse, dernière survivante.</p> - -<p>TURELURE—J'aurai un enfant d'elle.</p> - -<p>SICHEL—Peut-être.</p> - -<p>TURELURE—J'en aurai trois. J'ai lu cela -dans ses yeux.</p> - -<p>SICHEL—Oui dà!</p> - -<p>TURELURE—Ce ne sera pas une hybridation -comme la nôtre.</p> - -<p>SICHEL—Ne lui donne pas trop d'intérêt -à ta disparition.</p> - -<p>TURELURE—C'est pourquoi je veux me -couvrir.</p> - -<p>SICHEL—Ne te mets pas à sa merci.</p> - -<p>TURELURE—Je crois que je me ferai -aimer de cette petite.</p> - -<p>SICHEL—... D'elle et de son amant.</p> - -<p>TURELURE—Va-t-en au diable!</p> - -<p>SICHEL—Que tu es simple! Ce voyage, -n'est-ce pas? c'est une chose toute naturelle?</p> - -<p>Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette -irruption du militaire, comme dans les comédies, -l'arme au poing qui se présente à point nommé.</p> - -<p>TURELURE—Je me demande ce qu'il -vient faire ici.</p> - -<p>SICHEL—Il vient réclamer ses dix mille -francs,</p> - -<p>Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.</p> - -<p>TURELURE—Juste ce que j'ai reçu de -ton père.</p> - -<p>SICHEL—Qui l'a prévenu, je me le demande?</p> - -<p>TURELURE—Toi, poison!</p> - -<p>SICHEL—Peut-être. Mais je crois que c'est -plus simple.</p> - -<p>TURELURE—Tu penses que l'affaire est -montée entre eux?</p> - -<p>SICHEL—Oui, Monsieur le Comte, je suis -portée à le penser.</p> - -<p>Il veut sa part tout de suite et le reste plus -tard.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, je lui donnerai ses -vingt mille francs.</p> - -<p>SICHEL—Oui, mais alors elle est libre et -peut se passer de vous.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, je ne les lui donnerai -pas!</p> - -<p>SICHEL—Mais alors vous le poussez à -bout et ce n'est pas sans danger!</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, je ne l'attends pas -et je pars pour Paris.</p> - -<p>SICHEL—C'est impossible. J'ai envoyé la -voiture à Fisme.</p> - -<p>TURELURE—Je suis pris! Il ne me reste -plus qu'à faire tête.</p> - -<p>SICHEL—Et procéder à ces choses que je -vais vous dire.</p> - -<p>TURELURE, <i>ricânant.</i>—Sois tranquille, -tu seras dans mon testament.</p> - -<p>SICHEL—Il ne s'agit pas de testament, -mais d'une espèce d'assurance.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>TURELURE—A ton profit, je commence -à comprendre.</p> - -<p>SICHEL—Supposez que nous trouvions -un moyen de faire passer toute votre fortune à -mon nom?</p> - -<p>TURELURE—Il y a une idée.</p> - -<p>SICHEL—Otez leur toute raison de désirer -votre disparition.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>TURELURE—Sichel, penses-tu qu'il -veut me tuer?</p> - -<p>SICHEL—Que feriez-vous à sa place?</p> - -<p>TURELURE—Je n'aime pas sa figure. -Je désire qu'il soit mort.</p> - -<p>SICHEL—Rendez-lui donc sa femme et -son argent.</p> - -<p>TURELURE—Non, je ne les lui rendrai -pas.</p> - -<p>SICHEL—Défendez-vous en ce cas.</p> - -<p>TURELURE—C'est une chose effrayante -que de mourir!</p> - -<p>SICHEL—Mais non, c'est une chose très -simple.</p> - -<p>TURELURE—Tu ne sais pas ce que je -sais.</p> - -<p class="indic">(Roulement de voiture au dehors)</p> - -<p>SICHEL—Il me semble que j'entends la -voiture.</p> - -<p>TURELURE—J'ai peur de la mort.</p> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>La même pièce, le lendemain.—Une table est dressée -autour de laquelle TURELURE, le CAPITAINE, ALI, -SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien qu'il fasse -jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au -milieu de la table.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>TURELURE, <i>versant du vin à son fils</i>.—Capitaine, -mon Capitaine, que dites-vous de ce -vin de Bouzy?</p> - -<p>LOUIS—Je le reconnais. J'en ai bu bouteille -avec vous le jour de mon départ pour Alger.</p> - -<p>TURELURE—C'est le vin de la montagne -de Rheims dont Jean de La Fontaine buvait avec -Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.</p> - -<p>Il a encore du degré et fait des jambes sur le -verre comme le Bourgogne.</p> - -<p>Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout -de même de la finesse.</p> - -<p>LOUIS—A votre santé, mon père!</p> - -<p>TURELURE—A la santé de ces dames!</p> - -<p class="indic">(Ils boivent tous deux)</p> - -<p>LOUIS—Quelle joie de se retrouver dans -son pays! Vous avez bien fait de fermer les volets, -mon père. On est plus entre soi.</p> - -<p>TURELURE—A mon âge un verre de -vin vaut la peine d'être tranquillement dégusté. -On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra.</p> - -<p>C'est pas non plus que je crache sur le -Beaune, mais c'est un vin qu'il faut boire seul à -mon âge.</p> - -<p>Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on -vous apporte après dîner et que l'on met deux -heures à finir judiciairement,</p> - -<p>Plein d'idées et de souvenirs puissants.</p> - -<p>ALI—Pour moi, je ne reçois que de l'eau, -c'est le médecin qui le veut.</p> - -<p>LOUIS—Ça ne fait rien! à votre santé, -Monsieur Habenichts!</p> - -<p>ALI—A votre santé, mon Capitaine!</p> - -<p class="indic">(Il boit son eau)</p> - -<p>LOUIS <i>la main sur le cœur</i>.—<i>Wohl -bekommen!</i> A la santé de mon bienfaiteur!</p> - -<p>ALI—Toujours à votre service.</p> - -<p>LOUIS—Et ne craignez rien. Vous serez, -payé à l'échéance.</p> - -<p>ALI—J'en suis sûr! J'en suis sûr!</p> - -<p>TURELURE—Tout va bien! rien de tel -qu'un bon dîner pour mettre les gens d'accord.</p> - -<p>Quant à moi je suis le plus heureux des -hommes entre mon quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.</p> - -<p>ALI—Vous avez commencé vos travaux?</p> - -<p>TURELURE—Nous sommes en train de -faire la fosse pour la roue,</p> - -<p>En plein dans le cimetière des moines.</p> - -<p>Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à -croire! Deux charrettes et il y en a encore un tas.</p> - -<p>Et au milieu, il y avait une espèce de puits -Romain que nous avons curé, c'était déjà une -espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait -des serpents.</p> - -<p>Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure -de bronze.</p> - -<p>ALI—Il faudra me montrer ça. Je suis amateur -de tous ces bons dieux.</p> - -<p>LOUIS, <i>montrant le Christ</i>.—Vous devriez -bien nous débarrasser de celui-ci.</p> - -<p>Ce n'est pas une chose à avoir chez soi.</p> - -<p>LUMÎR—Si j'avais un bien comme celui-ci, -je n'en ferais pas une usine.</p> - -<p>LOUIS—Pourquoi donc? Il faut être de son -temps.</p> - -<p>SICHEL—Lumîr a raison. On peut faire -une usine partout. Mais un complexe comme -celui-ci...</p> - -<p>ALI—On ne dit pas un complexe.</p> - -<p>SICHEL—C'est drôle, je ne peux pas vous -voir sans parler allemand.</p> - -<p>Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, -ces caves, ces greniers,</p> - -<p>On n'en fera pas une autre. C'est dommage de -tailler là-dedans.</p> - -<p>Ça impressionne. C'est comme dans les romans.</p> - -<p>Tout est de l'époque. On ne travaille plus -comme ça aujourd'hui.</p> - -<p>ALI—<i>Also!</i> On me dit rien que les plombs -une fois déjà aussi que vous avez arrachés,</p> - -<p>Vous en avez eu pour dix mille francs.</p> - -<p>TURELURE—C'est faux.</p> - -<p class="indic">(Il boit)</p> - -<p>LOUIS—Voilà le chemin de fer qui va toucher -Coûfontaine.</p> - -<p>Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout -bazarder.</p> - -<p>Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille -terre, quand il y en a d'autres, toutes neuves et -toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous -voulez!</p> - -<p>ALI—Des dattes.</p> - -<p>TURELURE—Des dettes.</p> - -<p>LOUIS—C'est gras, c'est fondant! Une fois -que vous avez extirpé les palmiers nains et -toute la saloperie,</p> - -<p>La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, -comme un sabre au travers d'un marchand de -cacaouettes! On n'en voit pas le fond.</p> - -<p>Ça vous donne du blé comme du plomb zéro -et des raisins à tous les ceps comme des paquets -de boyaux.</p> - -<p>TURELURE—Il n'y a pas d'autre terre -que la terre de France.</p> - -<p>ALI—Un an de blé, un an de betteraves. -Blé, betteraves. Reblé, rebetteraves. Et encore du -blé, et encore des betteraves. Et toujours du blé -et sempiternellement des betteraves.</p> - -<p>Trois pour cent dans les bonnes années. Tous -les impôts à payer, toute la sacrée boutique du -Gouvernement sur votre dos.</p> - -<p>Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la -terre qui vous tient par les bottes, une betterave -entre les autres.</p> - -<p>TURELURE—Pourquoi donc est-ce que -vous avez tellement envie de ma terre de Dormant?</p> - -<p>SICHEL—Il n'y a pas de spectacle plus désolant -qu'un champ de betteraves.</p> - -<p>LUMÎR—Ça fait butter les chevaux.</p> - -<p>LOUIS—Vous avez raison, père Ali! Eh, -disons-le, sambleu, il n'y a de vraie propriété que -celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement -envie!</p> - -<p>Un bien qu'on a conquis les armes à la main -et qu'on défend à coups de fusil!</p> - -<p>Une putain de terre qui vous fout la fièvre et -dont vous êtes déterminé à faire ce qu'elle ne -veut pas!</p> - -<p>TURELURE—C'est comme ça qu'on a -pris la Pologne, hé, hé!</p> - -<p>ALI—Lisez l'histoire. Il n'y avait pas moyen -de faire autrement que de la partager.</p> - -<p>TURELURE—Cette méchante Pologne! -Oui, c'est elle qui a induit en tentation ses vertueux -voisins. Ah, c'est là son grand crime qu'on -ne peut lui pardonner!</p> - -<p>—Vous ne dites rien, ma chère belle-fille?</p> - -<p>LUMÎR—Je cherche mon sac.</p> - -<p>TURELURE—Le voici. Il était sous ma -serviette. Qu'il est lourd! Qu'est-ce qu'il y a dedans?</p> - -<p>LUMÎR, <i>reprenant le sac</i>.—Deux pistolets -chargés.</p> - -<p>TURELURE—Otez l'un d'eux et faites -une place pour mon cœur.</p> - -<p>—Eh bien, père Ali, je crois qu'il est temps -que nous en finissions et que nous réglions toutes -ces affaires ensemble.</p> - -<p>LOUIS—Mon père, vous savez que j'ai -besoin de vous parler.</p> - -<p>TURELURE—Est-ce tellement pressé?</p> - -<p>LOUIS—Oui, c'est tellement pressé.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, je suis à toi dès -que j'aurai fini.</p> - -<p class="indic">(Sortent TURELURE, ALI et SICHEL.)</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>LOUIS, <i>à Lumîr</i>.—Bonjour, Mademoiselle.</p> - -<p>LUMÎR—A vos ordres, mon capitaine.</p> - -<p>LOUIS—Voulez-vous avoir la bonté de -m'expliquer ce qui se passe en ces lieux?</p> - -<p>LUMÎR—C'est Sichel qui vous a dit de -venir?</p> - -<p>LOUIS—Elle-même.</p> - -<p>LUMÎR—Je sais que vous êtes en correspondance -avec elle.</p> - -<p>LOUIS—Oui. Et vous voyez que je m'en -trouve bien.</p> - -<p>LUMÎR, <i>dure</i>.—Louis, j'ai demandé à -votre père cet argent que vous me devez, et celui -qui vous est nécessaire.</p> - -<p>J'ai fait le siège du vieillard par tous les bouts -et je crois que Sichel m'a aidée de son mieux.</p> - -<p>En vain.</p> - -<p>LOUIS—Il ne fallait pas demander d'argent. -Il fallait que ce soit lui au contraire qui nous -en offre.</p> - -<p>LUMÎR—On ne peut pas le tromper. Il -sait très exactement où nous en sommes.</p> - -<p>LOUIS—C'est pourquoi vous avez essayé -d'un autre moyen?</p> - -<p>LUMÎR—C'est vrai. Il a bien voulu m'offrir -sa main hier soir.</p> - -<p>LOUIS—Et vous avez l'intention de l'accepter?</p> - -<p>LUMÎR—C'est un homme irrésistible.</p> - -<p>LOUIS—Que vous a-t-il proposé?</p> - -<p>LUMÎR—Il a mis son bras à mon service -et m'offre de se faire le général et l'homme d'affaires -de la Pologne.</p> - -<p>LOUIS, <i>riant aux éclats</i>.—Ah! ah! ah!</p> - -<p>LUMÎR—N'est-ce pas, c'est drôle?</p> - -<p>LOUIS—Le plus grand coquin a dans son -cœur un stock des plus nobles sentiments,</p> - -<p>Dont il regrette de n'avoir jamais pu se servir.</p> - -<p>C'est comme neuf,</p> - -<p>LUMÎR—Croyez-vous que je sois incapable -de m'en servir? Qui sait?</p> - -<p>Entre un vieillard et une jeune fille, la partie -n'est pas égale. Je n'ai qu'à lui sourire d'une certaine -manière que j'ai essayée et je vois qu'il la -connait.</p> - -<p>Un vieillard et une jeune fille! des mains aussi -fortes et délicates que celles de la mort.</p> - -<p>LOUIS—Ainsi, mon père m'a tout pris et -maintenant, il me prend ma femme!</p> - -<p>LUMÎR—Vous n'aviez qu'à la défendre.</p> - -<p>LOUIS—Voyons, Lumîr, c'est ridicule! -vous ne voulez pourtant pas me faire dire que je -vous aime.</p> - -<p>Non! J'ai beau essayer, cela me reste dans la -bouche.</p> - -<p>Et il n'est pas facile de vous dire ce qu'on veut, -mais vous avez l'air tout de suite si loin quand -vous le voulez.</p> - -<p>Mais nos vies à tous les trois depuis de longues -années, la vôtre, celle de votre frère,</p> - -<p>Oui, elles furent tellement réunies, dans la -souffrance, dans la lutte, dans l'espoir, dans la misère!</p> - -<p>Oui, mon enfant, et dans ce qui n'est pas -considéré de ce côté-ci de la mer comme la stricte -honnêteté.—Par les honnêtes gens comme mon -père.</p> - -<p>Je tiens tellement à vous, mon bel ange lointain -à mes côtés, est-il possible que nous soyons -séparés?</p> - -<p>LUMÎR—Ce n'est pas ma faute.</p> - -<p>LOUIS—Vous m'avez sauvé la vie!</p> - -<p>LUMÎR—Ça suffit à vous donner tous les -droits?</p> - -<p>LOUIS—Vous êtes toujours là quand je -suis triste, quand j'ai la fièvre;</p> - -<p>Quand on est vaincu.</p> - -<p>Toujours calme, toujours jeune, forte, avisée, -et toujours prête à partir dans les vingt minutes</p> - -<p>Pas une heure de votre temps depuis ces six -années que vous ne m'ayez consacrée, à moi et à -mon bien.</p> - -<p>Vous avez toujours cru aux possibilités de la -Mitidja, ah, c'est un lien entre nous!</p> - -<p>LUMÎR—Je vous ai même donné tout ce -que j'avais.</p> - -<p>LOUIS—Je le sais.</p> - -<p>LUMÎR—Et ce que je n'avais pas: ces -dix mille francs sacrés.</p> - -<p>LOUIS—Je vous les rendrai.</p> - -<p>LUMÎR—Dans un mois, vous serez vendu -et tout sera fini.</p> - -<p>LOUIS, <i>violemment</i>.—On ne me vendra -pas ma terre!</p> - -<p>LUMÎR—L'échéance est le 30.</p> - -<p>LOUIS—Je vous dis qu'on ne me vendra -pas!</p> - -<p>LUMÎR—Le pays pacifié, les chemins -faits, la terre prête à rendre. Le moment est venu -pour votre père et pour Ali de mettre la main -dessus.</p> - -<p>LOUIS—N'essayez pas de me faire perdre -la tête. Pour le moment, ce n'est pas ma terre -que je suis venu sauver.</p> - -<p>C'est vous, mon enfant, ma sœur, vierge -Lumîr, <i>contessina</i>, mon petit hussard!</p> - -<p>Ne dites pas qu'il n'est plus personne au -monde qui m'aime pour autre chose que son -propre intérêt.</p> - -<p>Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir -et mon père, dès que je suis né, a mis tout son -cœur à me détester.</p> - -<p>Je me souviens de ces yeux attentifs dont il -me regardait, suivant chacun de mes mouvements.</p> - -<p>Et toujours plein de politesse. Toujours il me -parlait comme à une grande personne.</p> - -<p>J'espérais qu'il y aurait quelque part un enfant -et un camarade qui serait à moi seul, simplement -parce qu'il m'aime le mieux,</p> - -<p>Quelqu'un pour écouter ce que je dis et avoir -confiance en moi,</p> - -<p>Quelqu'un avec votre visage qui n'est pas tellement -beau, mais il n'en est aucun autre qui ait -du charme pour moi, et il me parle de tant de -choses que je ne comprends pas,</p> - -<p>Un compagnon à voix basse qui vous prend -dans ses bras et qui vous avoue qu'il est une -femme,—un ami,</p> - -<p>Un seul, c'est assez d'un.</p> - -<p>LUMÎR, <i>les yeux baissés</i>.—Oui, je suis -cela pour vous. Ne croyez pas que je suis insensible.</p> - -<p>LOUIS—Cependant, tu vas te vendre à -mon ennemi, à ce père qui m'a fait!</p> - -<p>Nul ennemi ne vous a suffi si ce n'est précisément -celui-là.</p> - -<p>LUMÎR—Louis, tout de même, j'existais -avant de vous connaître. Et moi aussi, avant que -vous soyez là,</p> - -<p>J'ai un père qui m'a fait.</p> - -<p>LOUIS—Vous l'aimiez, lui!</p> - -<p>LUMÎR—Mon père, mon frère et moi.</p> - -<p>LOUIS—Ici le monde s'arrête.</p> - -<p>LUMÎR—Mon frère, mon père! Tous -deux sont morts et je reste seule, une même chose -avec eux.</p> - -<p>LOUIS.—C'est vous-même que je veux -épouser et non point votre frère et votre père.</p> - -<p>LUMÎR.—Je ne suis pas distincte. Mon -père avec nous! Ses bras autour de moi et ma -tête sur son épaule!</p> - -<p>Je n'ai pas eu d'autre patrie que lui! Son -visage, ses yeux, son grand dénuement,</p> - -<p>Ces larmes que j'ai vu couler, cette sublime -colère comme sur le champ de bataille, son cœur -avec celui de son enfant!</p> - -<p>Et cet argent, mourant de faim, auquel il ne -touchait pas, ce trésor de la patrie, sous sa veste -râpée, cette suprême poignée de terre à nous, -est-ce que je la laisserai périr?</p> - -<p>Je ne fais qu'un avec lui! Qui me prend, il -nous prend tous ensemble!</p> - -<p>Quelle autre patrie que dans les yeux de mon -père quand il me tenait ainsi serrée contre lui?</p> - -<p>Je reste seule.</p> - -<p>LOUIS—Il reste moi qui suis aussi seul -que vous. Laissons le passé où il est.</p> - -<p>Il n'est meilleure patrie que celle qu'on se fait -soi-même. Qu'est-ce que la Pologne? Nous -sommes tous les deux assez forts pour le soleil -d'Afrique.</p> - -<p>LUMÎR—Il y a un sillage derrière moi que -la mer ne suffit pas à disperser.</p> - -<p>La Pologne, pour moi, c'est cette raie rose dans -la neige, là-bas, pendant que nous fuyions,</p> - -<p>Chassés de notre pays par un autre plus fort,</p> - -<p>Cette raie dans la neige, éternellement!</p> - -<p>J'étais toute petite alors, blottie dans les fourrures -de mon père.</p> - -<p>Et je me souviens aussi de cette réunion, la -nuit, alors que la révolte commença.</p> - -<p>Mon père me prit dans mon lit et m'apporta -au milieu de ces hommes armés, tous gentilshommes,</p> - -<p>Et il me leva tout debout comme il aimait à le -faire, mes deux pieds dans ses fortes mains,</p> - -<p>Toute droite dans ma longue chemise blanche -et mes cheveux bruns répandus,</p> - -<p>Comme une petite statue de l'Espérance et de -la Victoire!</p> - -<p>Et tous ces hommes fiers autour de moi, les -sabres dégainés, criant hourra!</p> - -<p>LOUIS—Eh bien! Que serait-il arrivé s'ils -avaient réussi? Un pays comme celui que vous -voyez autour de vous,</p> - -<p>Des journaux, des ministres, un parlement et -toutes ces choses inexprimablement dégoûtantes,</p> - -<p>Le jeu des intérêts, l'opinion publique, l'essor -des forces économiques. Pots de vin, raffineries, -Sociétés par actions.</p> - -<p>Des hommes sur vous comme Toussaint Turelure -et comme Ali Habenichts.</p> - -<p>Croyez-vous que je sois le fils ou le compatriote -de ces gens-là? Il n'y a plus d'autre patrie -que soi-même.</p> - -<p>La Pologne n'a pas réussi? Tant mieux! Il y a -bien assez de patries comme cela!</p> - -<p>LUMÎR—Vous parlez comme Sichel.</p> - -<p>LOUIS—Son père vaut le mien.</p> - -<p>LUMÎR, <i>suave</i>.—Quand je l'aurai épousé...</p> - -<p>LOUIS—Plaît-il?</p> - -<p>LUMÎR—Quand j'aurai épousé le Comte -de Coûfontaine, votre père,...</p> - -<p>LOUIS—Vous serez une belle-mère tout à -fait charmante.</p> - -<p>LUMÎR—Je dis que quand j'aurai épousé -votre père,</p> - -<p>Je serai bonne pour vous, Louis!</p> - -<p>Nous nous intéresserons à vous. Nous mettrons -un peu d'argent dans vos cultures. Nous -vous recommanderons au Gouverneur.</p> - -<p>LOUIS—Ce sera beau. Toutefois, il pourrait -arriver quelque chose auparavant.</p> - -<p>LUMÎR—Quelque chose? Tu es bien incapable -de rien faire, lâche!</p> - -<p>LOUIS—Je ne suis pas un lâche!</p> - -<p>LUMÎR—Tu veux une femme et tu es -incapable de la défendre!</p> - -<p>Es-tu un homme? Est-ce que tu te laisseras, -marcher sur le ventre jusqu'à la fin? Est-ce que -tu te laisseras éternellement chevaucher par ce -vieux cadavre?</p> - -<p>Ce n'est pas assez de tes biens? Tes biens que -tu t'es faits toi-même sans qu'il y soit pour un -sou!</p> - -<p>C'est ta femme qu'il veut à présent! C'est moi -qu'il vient te prendre sous ton nez!</p> - -<p>LOUIS—Il ne l'aura pas.</p> - -<p>LUMÎR—Il a déjà tes biens. C'est lui qui -fera la vendange cette année.</p> - -<p>Et toi, on te payera trois francs par jour pour -les gros travaux et le sulfatage.</p> - -<p>LOUIS—Ne me rends pas fou!</p> - -<p>LUMÎR—Maintenant, c'est ta femme qu'il -va prendre aussi et je suis à lui.</p> - -<p>LOUIS—Il ne l'a pas prise encore.</p> - -<p>LUMÎR—Il ne l'a pas prise encore?</p> - -<p>Lève-toi, <i>hombre</i>! lève-toi, je te dis!</p> - -<p>LOUIS—Malheur à toi, si je me lève!</p> - -<p>LUMÎR—Crois-tu que j'ai peur,</p> - -<p>Capitaine! Capitaine Louis Napoléon Turelure-Coûfontaine!</p> - -<p>Lève-toi, lève-toi que je te regarde! Coûfontaine, -Coûfontaine...</p> - -<p class="indic">(Elle rit aux éclats).</p> - -<p>LOUIS, <i>sombre</i>.—<i>Adsum</i>.</p> - -<p class="indic">(Il se lève).</p> - -<p>LUMÎR—Tu es un lâche et je te crache à -la figure!</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>LOUIS, <i>bas</i>.—Lumîr, assez.</p> - -<p>LUMÎR, <i>à mi-voix, entre ses dents</i>.—Lâche! -lâche!</p> - -<p>LOUIS—Assez, petite furie!</p> - -<p>LUMÎR, <i>de même</i>.—Rends-moi mes dix mille -francs, voleur!</p> - -<p>LOUIS—Tais-toi et laisse-moi réfléchir.</p> - -<p>LUMÎR—Louis! <i>Caballero!</i> Écoute-moi, -soldat de la Légion Étrangère!</p> - -<p>Tous les deux nous avons servi sur la terre -d'Afrique, sous un drapeau qui n'est pas le nôtre, -pour une cause qui ne nous intéresse pas,</p> - -<p>Pour l'honneur du Corps,</p> - -<p>Sans amis, sans argent, sans famille, sans -maître, sans Dieu,</p> - -<p>Estimant que ce n'est pas trop de l'esclavage -pour payer cette demi-liberté!</p> - -<p>Il reste l'Honneur!</p> - -<p>Si Dieu existait,</p> - -<p>Oui, si Dieu existait,</p> - -<p class="indic">(Elle regarde le crucifix—d'une -voix déchirante):</p> - -<p>Si Dieu existait, il y aurait Dieu d'abord, mais -il n'y a plus que des soldats dans le même rang et -des hommes égaux, le devoir entre les camarades, -la batterie des Hommes-sans-peur!</p> - -<p>Il y a l'honneur!</p> - -<p>Es-tu un lâche? Quand un camarade t'appelle -au secours, est-ce que le premier devoir n'est pas -de répondre? Il n'y a que nous au monde.</p> - -<p>Qui est ton père? Quel bien t'a-t-il fait?</p> - -<p>Quand tu étais par terre sur la brèche de Constantine -avec trois balles dans la peau,</p> - -<p>Est-ce que mon frère a tellement réfléchi pour -te charger sur son dos,</p> - -<p>Quand tu claquais des dents sous ton gourbi -avec une sale fièvre,</p> - -<p>Est-ce une autre que j'ai laissée te soigner? Tu -faisais sous toi et c'est moi qui te nettoyais -comme un enfant.</p> - -<p>Qui a eu confiance en toi? Qui t'a prêté de -l'argent? Pas un sou que nous ne t'ayons donné, -ce qui était à nous et pas.</p> - -<p>Sans reçu, sans intérêts, en vrais militaires, en -chics camarades, en hommes du même <i>çouf</i>.</p> - -<p>Mon frère est mort à ton service, maintenant, -je suis seule.</p> - -<p>LOUIS—Il est cependant permis de réfléchir -et de chercher sa voie.</p> - -<p>LUMÎR—Il n'est pas permis de réfléchir et -il n'y a qu'une voie.</p> - -<p>LOUIS—Le cœur me lève à l'idée de porter -la main sur le vieux Monsieur.</p> - -<p>LUMÎR, <i>doucement</i>—Louis, sauve-moi. Je -suis seule sur la terre.</p> - -<p>LOUIS—Tu as confiance en moi?</p> - -<p>LUMÎR—Oui, j'ai confiance en toi.</p> - -<p>LOUIS—Donne-moi le sac.</p> - -<p>LUMÎR, <i>ouvre le sac et en tire deux pistolets</i>.—Fais -attention!</p> - -<p>Il y a dedans deux pistolets, l'un grand, l'autre -petit.</p> - -<p>Je les ai chargés moi-même ce matin.</p> - -<p>LOUIS—Bien.</p> - -<p>LUMÎR—Tu vois? Les amorces sont mises. -Maintenant, écoute bien.</p> - -<p>Le petit est chargé à blanc, il n'y a pas de balle. -Tu as entendu ce que je te dis?</p> - -<p>LOUIS—Le petit est chargé à blanc, il n'y -a pas de balle.</p> - -<p>LUMÎR—Le petit, tu entends? Pas d'erreur.</p> - -<p>Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur -suffira et qu'il n'y aura pas besoin d'en venir aux -extrémités.</p> - -<p>Il vient de toucher 20.000 francs d'Ali. C'est -Sichel qui me l'a dit. Il les a certainement sur lui.</p> - -<p>Il est vieux. Il est usé. Qui sait si l'émotion ne -suffira pas? C'est une idée que Sichel m'a donnée.</p> - -<p>Elle est avec son père dans l'autre aile du bâtiment. -Il n'y a personne dans celle-ci. Il n'y a rien -à craindre d'elle.</p> - -<p>LOUIS—L'autre pistolet?</p> - -<p>LUMÎR—L'autre pistolet est chargé à -balle.</p> - -<p>LOUIS—C'est bien.</p> - -<p>LUMÎR—Tous les deux sont au cran d'arrêt, -mais on peut les armer avec une seule main.</p> - -<p>LOUIS—J'ai compris.</p> - -<p>LUMÎR—Je les remets tous les deux dans -le sac.</p> - -<p>LOUIS—Mets le sac ici à ma droite.</p> - -<p>LUMÎR—Du cœur.</p> - -<p class="indic">(Elle le regarde et lui sourit. -Puis elle sort).</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE III</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p class="indic">(Entre TURELURE).</p> - -<p>TURELURE—Monsieur mon fils, me -voici à vous, toutes affaires réglées avec le Barkoceba.</p> - -<p>Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais -là pour prendre soin de votre héritage!</p> - -<p class="indic">(Il essaye vivement de prendre le -sac que LUMÎR a laissé sur la -table. Le capitaine le lui retire. -Tous les deux se regardent en -silence).</p> - -<p>LOUIS—Mon père, pourquoi me faites -vous tort? Mon père, pourquoi me faites-vous la -guerre?</p> - -<p>C'est bien, vous avez le dessus et me voici -prêt à composer.</p> - -<p>TURELURE—Tu es mon fils unique et -mes sentiments pour toi sont ceux du plus tendre -intérêt.</p> - -<p>LOUIS—Quittez ce ton.</p> - -<p>TURELURE, <i>grinçant des dents</i>—Et toi, -tu voudrais m'ôter la vie si tu le pouvais!</p> - -<p>LOUIS—Pourquoi faites-vous que je ne -puisse aller nulle part sans que vous me barriez la -route?</p> - -<p>TURELURE—Il ne fallait pas me réclamer -cet argent de ta mère à ta majorité. Je ne -pouvais te le laisser dissiper.</p> - -<p>Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse -là pour le ramasser.</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie -est dure. Je ne suis pas un homme de plaisir.</p> - -<p>TURELURE—Tu es un homme de chimère, -donnant ce qu'il a pour ce qu'il n'a pas.</p> - -<p>LOUIS—Je suis un homme de conquête. -Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni père ni mère. Tout -ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même.</p> - -<p>TURELURE—Tu oublies la fortune que -tu as reçue de moi.</p> - -<p>LOUIS—Reprise de force, mon père, à -grand appareil de papier timbré.</p> - -<p>TURELURE—Ne t'étonne donc pas que -j'essaie de la rattraper.</p> - -<p>LOUIS—Vous n'y êtes de rien. C'est le -bien de ma mère qu'elle avait reconstitué à grand -labeur.</p> - -<p>TURELURE—De rien? Tu dis que je ne -suis de rien dans Coûfontaine?</p> - -<p>Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les -os! qu'est-ce auprès de moi que ces comtes toujours -absents, coupés de tous les sangs de -France et d'Europe, ces produits de haras et de -chenil?</p> - -<p>Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne -terre de France fondre et frire comme du beurre -sur le sable d'Afrique!</p> - -<p>Je suis plus Coûfontaine que toi!</p> - -<p>LOUIS—Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.</p> - -<p>TURELURE—Tu es Turelure, le front et -le nez sont les miens.</p> - -<p>La bouche fine et dessinée est celle de ta -mère. Quelque chose d'assez simple.</p> - -<p>LOUIS—C'est à cause de la bouche que -vous me haïssez?</p> - -<p>TURELURE—Non, c'est à cause du nez -et du front.</p> - -<p>LOUIS—Un père se réjouirait d'être ainsi -continué.</p> - -<p>TURELURE—Qu'est-ce qu'il y a à continuer? -Il n'y a pas besoin de deux Turelure. Et -moi, à quoi est-ce que je sers, alors?</p> - -<p>LOUIS—Je ne suis pas Turelure.</p> - -<p>TURELURE—Tu l'es. Tu te sers de la -même figure que moi et ton âme fait les mêmes -plis.</p> - -<p>Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne -me comprennes pas aussi! ça bouge ensemble.</p> - -<p>Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes -yeux. (Bon, je ne te veux pas de mal). C'est cela -qui nous fait du mal à tous les deux.</p> - -<p>Tu es le Turelure concurrent et successeur.</p> - -<p>Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de -bénignité! Quoi! je me défends!</p> - -<p>LOUIS—J'ai mis exprès la mer entre vous -et moi.</p> - -<p>TURELURE—En emportant mon bien.</p> - -<p>LOUIS—Vous dites que vous l'avez repris.</p> - -<p>TURELURE—Ma mort te le rendra. Je -n'aime pas les gens qui sont intéressés à mon -décès.</p> - -<p>LOUIS—Ce n'est pas à votre mort que je -suis intéressé. Je viens à vous dans un sentiment -de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez -encore.</p> - -<p>Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur -comme si je vous tenais à la gorge?</p> - -<p>Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais -savoir de quoi je suis fait.</p> - -<p>Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi.</p> - -<p>Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas -fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre</p> - -<p>Par le moyen de cette autre, ma mère.</p> - -<p>Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est -comme si je vous voyais pour la première fois. Oui, -je vous vois en plein et je pourrais tout dessiner.</p> - -<p>TURELURE—Pour moi je n'éprouvais -aucun besoin de te voir.</p> - -<p>LOUIS—N'est-ce pas? un enfant, c'est -comme un autre soi-même que l'on peut regarder -de ses deux yeux,</p> - -<p>Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,</p> - -<p>La conscience hors de vous qui s'anime et qui -agite les bras et les jambes,</p> - -<p>Une conséquence vivante sur laquelle tu ne -peux plus rien, papa!</p> - -<p>TURELURE—Il fallait que je fîsse de -toi tout le but de mon existence?</p> - -<p>LOUIS—Quel a été le but de votre existence?</p> - -<p>TURELURE—Quel est le but d'un nageur, -sinon de ne pas aller dessous? Pas le temps -de réfléchir à autre chose.</p> - -<p>Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas -le temps de faire la planche et de se chauffer le -ventre au soleil. Il y en a très bien qui ont bu un -petit coup près de papa Turelure!</p> - -<p>Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est -la mer qui m'a pris et qui ne m'a plus quitté.</p> - -<p>Je voulais vivre.</p> - -<p>Des vagues comme des montagnes! Il faut -monter avec elles. Attention qu'elles ne vous versent -pas sur la tête comme une charretée de cailloux! -Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.</p> - -<p>LOUIS—Vous voilà au sec.</p> - -<p>TURELURE—Oui. J'attends ce que tu -as à me dire.</p> - -<p>LOUIS—Je sais que vous me tenez. Vous, -m'avez suivi de loin avec une patience de chasseur.</p> - -<p>Toutes les routes autour de moi sont bouchées. -Vous avez bien réfléchi et vous n'en avez pas -oublié une.</p> - -<p>Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance, -du 30.</p> - -<p>Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère -Habenix.</p> - -<p>TURELURE—Il te reste l'armée que tu -as désertée,</p> - -<p>Et qui est toujours ouverte aux hommes de -notre sang. Tu peux toujours compter sur moi -pour ton avancement,</p> - -<p>Pour un avancement raisonnable.</p> - -<p>LOUIS—Saisi, vendu.</p> - -<p>TURELURE—Il te reste les espérances.</p> - -<p>LOUIS—C'est vrai, il me reste l'espérance.</p> - -<p>TURELURE, <i>chantonnant</i>.</p> - -<p class="poem"> -<i>Quand papa lapin mourra,</i><br /> -<i>J'aurai sa belle culotte!</i><br /> -<i>Quand papa lapin mourra,</i><br /> -<i>J'aurai sa culotte de drap!</i><br /> -</p> - -<p>LOUIS—Je vous cède une terre toute -molle et nettoyée, une belle terre sans aucun -venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez -pas une racine, pas une pierre aussi grosse -que le poing.</p> - -<p>C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y -crever.</p> - -<p>TURELURE—Je vais te dire un secret, -mon garçon. Je me fous de ta terre et de ton -travail.</p> - -<p>Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre -chose que la terre qui fait du fruit.</p> - -<p>Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît -bien doux et sucré!</p> - -<p>LOUIS—Le «Chapeau de gendarme», -n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord de la mer -près du Camp-des-Zouaves?</p> - -<p>TURELURE—Tu l'as dit, mon petit enfant! -c'est tout chocolat!</p> - -<p>Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous -allons y construire et matière à warrants!</p> - -<p>LOUIS—Et vous ne ferez rien de ma terre -de la Mitidja?</p> - -<p>TURELURE—Rien du tout, mon capitaine! -Pourquoi se donner tant de mal quand il -n'y a qu'à attendre, les bras croisés?</p> - -<p>Si le pays se développe, nous profiterons du -travail des autres.</p> - -<p>LOUIS—Écoutez, mon père, je ne vous -demande rien; laissez moi seulement comme -régisseur sur ma terre,</p> - -<p>Sur votre terre, veux-je dire.</p> - -<p>TURELURE—Non, le plus sur est d'arrêter -les frais et risques,</p> - -<p>Et de laisser faire aux gens de cœur.</p> - -<p>LOUIS—C'est votre idée?</p> - -<p>TURELURE—Oui, mon fils, c'est mon -idée.</p> - -<p>LOUIS—Et est-ce qu'il ne vous a jamais -frappé, Monsieur le Comte,</p> - -<p>Qu'il peut être dangereux de réduire un homme -au désespoir?</p> - -<p>TURELURE—Je n'ai peur que des optimistes.</p> - -<p>Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme -désespéré;</p> - -<p>Quand on est hors de sa portée.</p> - -<p>LOUIS, <i>mettant la main sur le sac</i>—Vous -n'êtes pas hors de ma portée.</p> - -<p>TURELURE—Louis, tu es trop de mon -sang pour sauter dans la mare à Gribouille.</p> - -<p>LOUIS—Ne vous y fiez pas trop, je vous -le conseille. Oui, regardez-moi, Monsieur, vous -m'avez bien regardé?</p> - -<p>Et ne quittez pas cette table, je vous le défends! -Ne bougez bras ni jambes, je vous dis! Fixe!</p> - -<p>Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre -redingote. C'est l'argent que vous a donné Habenix?</p> - -<p>TURELURE—Ne fais pas de bêtises.</p> - -<p>LOUIS—Et vous, ne faites pas le dévorant -avec moi, je vous le conseille, Monsieur mon -père!</p> - -<p>Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac?</p> - -<p class="indic">Il ouvre le sac et en tire les deux -pistolets qu'il arme et place soigneusement -devant lui.</p> - -<p>TURELURE—Gamin, ce que tu fais est -de bien mauvais goût.</p> - -<p>Si tu tires, on viendra.</p> - -<p>LOUIS—Tout le monde est dans l'autre -aile de la maison,</p> - -<p>Par les soins de Sichel.</p> - -<p>TURELURE—Par les soins de Sichel! je -comprends. Quoi donc, c'est sérieux?</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai pas le choix des moyens, -je marche, je ne suis pas libre!</p> - -<p>Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il -n'y a aucun moyen de reculer.</p> - -<p>Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je -dois!</p> - -<p>Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le -restitue, ou je perds l'honneur, je suis entièrement -perdu!</p> - -<p>Je vous dis que je dois avoir cet argent.</p> - -<p>—Ne bougez pas!—Mon père,</p> - -<p>Vous m'avez pris tout ce que j'avais.</p> - -<p>TURELURE—Tu n'avais rien du tout.</p> - -<p>LOUIS—Gardez-le.</p> - -<p>TURELURE—Mille grâces.</p> - -<p>LOUIS—Mais donnez-moi ces dix mille -francs.</p> - -<p>TURELURE—Non. C'est non. Moi non -plus, je ne peux pas, je ne peux pas te les -donner.</p> - -<p>LOUIS—Ces dix mille francs qui ne sont -pas à moi, ni à vous; et qui ne sont pas à celle-là -même qui me les a prêtés.</p> - -<p>TURELURE—Eh bien, elle a pris ses -risques.</p> - -<p>LOUIS—Je vous assure qu'il me faut ces -dix mille francs et que je les aurai.—Ne remuez -pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au -cœur.</p> - -<p>TURELURE—Et qu'est-ce qui arrivera, -pauvre bénêt, si tu lui rends ces dix mille francs?</p> - -<p>LOUIS—Cela m'est égal.</p> - -<p>TURELURE—Crois-tu qu'elle t'épousera, -ruiné comme tu l'es?</p> - -<p>LOUIS—Je n'en sais rien.</p> - -<p>TURELURE—Jamais, je te dis! jamais! -elle me l'a dit.</p> - -<p>LOUIS—Raison de plus pour que vous me -donniez cet argent.</p> - -<p>TURELURE.—Elle fout le camp avec et -c'est fini.</p> - -<p>LOUIS—Qu'est-ce que cela peut vous faire?</p> - -<p>TURELURE.—Ne vois-tu pas que si tu -lui rends cet argent,</p> - -<p>Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas -plus ton intérêt que le mien. Qu'est-ce que cela -peut me faire, bougre d'égoïste?</p> - -<p>Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais -d'argent que sur vu des notes.</p> - -<p>LOUIS—Son mari?</p> - -<p>TURELURE—Eh! Tu te crois toujours -tout seul au milieu de tes jujubiers, espèce de -sauvage!</p> - -<p>LOUIS—Ainsi, c'est sérieux et je le tiens -de votre bouche même;</p> - -<p>Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu -veux me chauffer ma femme!</p> - -<p>TURELURE—C'est toi qui la laisses -aller.</p> - -<p>LOUIS—Vous lui avez demandé, n'est-ce -pas?</p> - -<p>TURELURE—Bon, j'ai été repoussé -avec perte.</p> - -<p>LOUIS—Laissez-la donc tranquille?</p> - -<p>TURELURE—Laisser une chose qu'il -me faut? Je ne puis quand je le voudrais.</p> - -<p class="indic">(Geste de LOUIS).</p> - -<p>Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te -servirait à rien. Tu n'auras pas ma fortune. Oui, je -t'expliquerai! J'ai des arrangements avec Sichel, -elle a tout, j'ai pris une assurance!</p> - -<p>LOUIS—Ne me provoquez pas!</p> - -<p>TURELURE—J'ai eu tort, j'ai fait le -brave. Ce n'est pas ce que je voulais dire! Je me -suis laissé entraîner.</p> - -<p>Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un -peu de temps, je ferai ce que tu voudras!</p> - -<p>Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient -à la vie quand on est vieux! les jours comptent.</p> - -<p>Ne me fais pas de mal, Louis!</p> - -<p>LOUIS—Donnez-moi ces dix mille francs.</p> - -<p>TURELURE—Je ne peux pas, Louis! -Attends un peu! Aie pitié de moi, mon enfant! -Cela ne m'est pas possible.</p> - -<p>LOUIS—Savez vous une chose, mon père? -Savez-vous ce qu'elle m'a dit?</p> - -<p>Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le -suis pas non plus, et elle ne l'est pas davantage.</p> - -<p>Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est -pas à elle.</p> - -<p>TURELURE—Tout ce que j'ai, si elle -veut, est à elle.</p> - -<p>LOUIS—Eh bien, soyez content, elle veut. -Oui, si je ne lui rends pas ce dépôt dont elle est -saisie,</p> - -<p>Elle est prête à se laisser épouser.</p> - -<p>TURELURE—Louis, c'est une bonne -parole. A cause de cela, je te pardonne tout le -reste.</p> - -<p>Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de -soleil dans ma vie.</p> - -<p>Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à -dîner, l'autre jour. Il me faut ces bras-là.</p> - -<p>LOUIS—Et cela vous est égal de vous faire -épouser par nécessité?</p> - -<p>TURELURE—Nécessité engendre la -crainte, qui est la moitié de l'amour chez une -femme.</p> - -<p>LOUIS—Et la moitié de la sagesse chez -un vieux turlupin.</p> - -<p>TURELURE—Louis, tu as eu tort de me -dire qu'elle voulait m'épouser.</p> - -<p>LOUIS—Elle veut. Vous avez touché son -cœur.</p> - -<p>TURELURE—Comment veux-tu que je -fasse maintenant?</p> - -<p>Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, -bien que ce soit dur.</p> - -<p>LOUIS—C'est plus dur encore de mourir.</p> - -<p>TURELURE, <i>avec un gros soupir</i>.—C'est -vrai, c'est encore plus dur de mourir.</p> - -<p>Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.</p> - -<p>LOUIS—Soyez sage.</p> - -<p>TURELURE—Non!</p> - -<p>Tu peux tout demander à un Français</p> - -<p>Excepté de faire le chapon et de renoncer à une -femme par contrainte.</p> - -<p>Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français -et tu ne peux pas me demander cela.</p> - -<p>Tu peux tuer ton père, si tu le veux.</p> - -<p>LOUIS—C'est votre dernier mot?</p> - -<p>TURELURE—Tue-moi si tu le veux...</p> - -<p>Non, ne me tue pas, j'ai peur!</p> - -<p>LOUIS—L'argent.</p> - -<p>TURELURE—C'est impossible! Tu ne -crois pas en Dieu, Louis?</p> - -<p>LOUIS—Je n'y crois pas.</p> - -<p>TURELURE—Je suis perdu, je ne suis -entouré que de figures impitoyables!</p> - -<p>Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces -deux femmes qui me conduisent à la mort avec un -sourire funèbre!</p> - -<p>LOUIS—Est-ce que vous y croyez?</p> - -<p>TURELURE—J'y crois! je suis le seul -croyant et votre bestialité me fait horreur!</p> - -<p>Tu ne comprends pas un homme du vieux -temps.</p> - -<p>J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon -catholique à la manière de Voltaire!</p> - -<p>Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue -pas! ne me tue pas, mon enfant!</p> - -<p>LOUIS, <i>le couchant en joue avec les deux -pistolets</i>.—L'argent!</p> - -<p>TURELURE, <i>claquant des dents et essayant -de tenir bon</i>.—Non. C'est impossible. Ne me tue -pas!</p> - -<p>LOUIS—L'argent, voleur!</p> - -<p>TURELURE—Non!</p> - -<p>LOUIS—Mon argent, voleur! mon argent, -voleur! les dix mille francs, voleur!</p> - -<p class="indic">(Signe que non).</p> - -<p class="indic">(LOUIS tire à la fois avec les deux -pistolets. Les deux coups ratent. -TURELURE reste un moment -immobile et les yeux révulsés. -Puis la mâchoire s'avale et il -s'affaisse sur un bras du fauteuil.</p> - -<p class="indic">(LOUIS s'approche de lui, ouvre les -vêtements, tâte le cœur, fouille -dans les poches, prend l'argent, -remet le corps en position. Lui-même, -debout et les bras croisés -le regarde fixement).</p> - -<p class="indic">(Entre LUMÎR)</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE IV</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>LUMÎR—Je n'entendais plus rien. Je suis -entré.</p> - -<p>LOUIS—Vous écoutiez à la porte?</p> - -<p>LUMÎR—Oui.</p> - -<p class="indic">(A demi-voix)</p> - -<p>Tu as tiré?</p> - -<p>LOUIS—Oui.</p> - -<p>Les deux coups à la fois.</p> - -<p>LUMÎR—Eh bien?</p> - -<p>LOUIS—Tous les deux ont raté.</p> - -<p>LUMÎR—Mais ton père...</p> - -<p>LOUIS—... Est mort. Oui, il est mort tout -de même. Il est bien mort. Son misérable cœur -s'est arrêté.</p> - -<p>LUMÎR—Cependant les amorces étaient -fraîches, la poudre sèche et je sais charger.</p> - -<p>LOUIS—Tu auras oublié de souffler dans -la cheminée. Ce sont de vieilles armes.</p> - -<p>LUMÎR—Tu lui as pris l'argent?</p> - -<p>LOUIS—Je l'ai. <i>(Il lui donne l'argent).</i> -Voici les dix mille francs. Pas besoin de quittance -entre nous.</p> - -<p>LUMÎR—Louis, que faut-il que je te dise?</p> - -<p>LOUIS—J'ai tué mon père.</p> - -<p>LUMÎR—Tu l'as tué. C'est bien. Il n'y avait -pas autre chose à faire.</p> - -<p>LOUIS.—Il fallait. Je n'étais pas libre.</p> - -<p>LUMÎR.—Je jure que cet argent était à moi -et qu'il n'avait pas le droit de le garder, et que je -n'étais pas libre de le lui laisser.</p> - -<p>LOUIS.—Il n'y a qu'à ne plus y penser.</p> - -<p>LUMÎR.—Comme il est jaune! comme il -nous regarde avec ses vieux yeux rouges!</p> - -<p>LOUIS.—N'aie pas peur, il ne te fera rien. -Le vieux <i>gentleman</i> est tout-à-fait tranquille et -jamais il n'a eu l'air si respectable.</p> - -<p>LUMÎR.—Louis!</p> - -<p>LOUIS—Crois-tu que j'aie regret de ce que -j'ai fait? C'est fini, cela n'est plus, il n'y a plus -qu'à ne pas y penser.</p> - -<p>Je n'étais pas libre.</p> - -<p>LUMÎR.—Tu as tiré les deux coups à la -fois?</p> - -<p>LOUIS.—Oui, je n'aime pas les marivaudages.</p> - -<p>Compte ton argent, et moi, j'ai à vérifier -quelque chose.</p> - -<p class="indic">(Elle compte les billets, et lui pendant -ce temps, dégageant la baguette -d'une des armes, la plonge -dans le canon du pistolet court et -en fait tomber une balle: qu'il -élève entre ses doigts).</p> - -<p>Lumîr,</p> - -<p>Le premier pistolet aussi était chargé.</p> - -<p class="indic">(Elle se retourne vers lui et -rit).</p> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>La même pièce qu'aux actes précédents. Au lever du -rideau, SICHEL et LUMÎR, (Costume de femme) sont assises -chacune à une table, écrivant sous la dictée de LOUIS -qui se promène de long en large. Au milieu, à une autre -table le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière -des liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à -tous les trois.</i></p> - -<p><i>Deux jours ont passé depuis l'acte II.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>LOUIS—Attention, Sichel! Notre plus -belle écriture de chancellerie, ma fille! et ne gâtez -pas cette feuille de papier à tranche dorée, s'il vous -plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes?—Je -continue:</p> - -<p>«... Parmi les épreuves cruelles qui viennent de -m'atteindre, je puise un grand réconfort...»</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. Vous y êtes, Lumîr?</p> - -<p>«Keller, Boufarik.»</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. C'est mon copain là-bas, une -espèce d'associé.</p> - -<p><i>A LUMÎR</i>. «Mon vieux, ci-joint une traite de -2.000 francs sur Dumont, Zographos et C<sup>ie</sup>, sur laquelle -tu paieras:</p> - -<p>A la ligne.</p> - -<p>Facture du 30 Juin, ci...»</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. «... un grand réconfort dans ce -témoignage de l'estime et de la confiance que Sa -Majesté n'a cessé de montrer...»</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>:</p> - -<table style="margin-left: 10%"> -<tr><td>ci</td><td class="tdr">1.000 fr.</td></tr> -<tr><td>100 journées d'ouvriers à 2 fr. 50, ci</td><td class="tdr">250 fr.</td></tr> -<tr><td>Note Laparra . . . . . . . . . . . . .</td><td class="tdr">380 fr.</td></tr> -<tr><td>Frais divers . . . . . . . . . . . . .</td><td class="tdr">Mémoire.</td></tr> -</table> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. «... à mon père».</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. Faites le total.</p> - -<p>LUMÎR—Vous avez tort de laisser tant -d'argent à Keller. Il va tout boire.</p> - -<p>LOUIS—Eh bien, qu'il boive à ma santé! -On ne perd pas son père tous les jours!—ça va, -Monsieur Mortdefroid?</p> - -<p>MORTDEFROID—Ce n'est pas facile de -s'y retrouver.</p> - -<p>LOUIS—Pardon de vous avoir fait venir de -si bonne heure, mais je n'aime pas que les choses -traînent. Et le corps est levé à dix heures et demie -sans faute, on va sonner à l'église dans un moment.</p> - -<p>A vos pièces, Sichel!</p> - -<p>«Veuillez agréer personnellement, Monsieur le -Secrétaire, l'expression de ma haute considération -et vous faire l'interprète auprès de sa Majesté...»</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. «Et quant à ce petit Maltais qui -nous embête...»</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>—«... Des sentiments de reconnaissance, -de dévouement et de profond respect -avec lesquels je suis...» A la ligne, une ligne -de blanc.</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Si tu ne parviens pas à m'en -débarrasser avant mon retour...»</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. «... De Sa Majesté».</p> - -<p>SICHEL—Cela fait deux fois Majesté.</p> - -<p>LOUIS—Eh bien, ça lui fera plaisir!</p> - -<p class="indic">(Il envoie un baiser au portrait du -Roi Louis-Philippe).</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. «... De Sa Majesté...» deux lignes -de blanc, en lettres plus petites...</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Tu es un porc».</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. «... Le très humble et très obéissant -serviteur».</p> - -<p><i>(A LUMÎR)</i>. «... Mon père est mort, j'ai l'argent -pour l'échéance. Je serai là le 20.» Relisez.</p> - -<p>Eh bien, Monsieur Mortdefroid?</p> - -<p>MORTDEFROID—Ce que je vois n'est -pas fameux, mais ce n'est vraiment pas facile de -s'y reconnaitre.</p> - -<p>Le défunt Comte avait la manie, des affaires et -de la spéculation, auxquelles il ne s'entendait mie,</p> - -<p>Défiant comme un vieillard, simple et plein de -foi comme un petit enfant,</p> - -<p>Tendant de toutes parts des fils où il s'empêtrait. -Un vrai militaire!</p> - -<p>Et cette crise qui se déclare à la Bourse!</p> - -<p>LOUIS, <i>nasillard et bouffonnant</i>.—De sorte -que si nous mettons d'un côté cette quittance et décharge -générale de toutes les obligations, dettes, -avals, participations, garanties et engagements -quelconques,</p> - -<p>Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du -père de Mademoiselle...</p> - -<p>SICHEL—Plus cette somme de 20.000 -francs en argent liquide que mon père lui avait -versée.</p> - -<p>LOUIS—... Que j'ai trouvée sur lui et dont je -me suis permis de m'emparer, en ayant grand -besoin.</p> - -<p>MORTDEFROID—... Si, disons-nous, -nous mettons d'un côté cette quittance... C'était -une bonne pensée de sa part, pauvre comte! une -espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même -de sa mort! Il voulait laisser une situation nette.</p> - -<p>LOUIS—Si, d'autre part, nous faisons état -de cette reconnaissance forfaitaire de trois cent -mille francs à payer en deux termes de six mois, -que mon dit père, le même jour, a signée en -faveur du dit père de Mademoiselle...</p> - -<p>MORTDEFROID—Je crois que les deux -se balancent. Trois cent mille francs, c'est toutes -les forces de votre actif. C'est une situation nette.</p> - -<p>LOUIS—Pour net, c'est net. Fort bien, je -m'y attendais.</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. Je vous félicite, Mademoiselle. -Donnez-moi tout cela que je signe.</p> - -<p class="indic">(Il signe les lettres de SICHEL -et celles de LUMÎR).</p> - -<p>MORTDEFROID.—On peut tout plaider, -naturellement. Il y a certaines choses suspectes: -comptes fictifs, papiers antidatés, ce n'est pas difficile -de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres -aussi.—Mais allez faire la preuve.</p> - -<p>LOUIS.—Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid! -Je vous charge de tout vendre et de tout -liquider.</p> - -<p><i>(A SICHEL)</i>. Nous ferons honneur à notre signature.—</p> - -<p>C'est une bonne affaire pour votre étude.</p> - -<p>MORTDEFROID.—Puis-je encore vous -être utile en quelque chose?</p> - -<p>LOUIS.—Nous recauserons après l'enterrement, -si vous le voulez bien.</p> - -<p>MORTDEFROID.—Serviteur, Monsieur -le Comte!</p> - -<p class="indic">(Il sort).</p> - -<p>LOUIS, <i>à SICHEL</i>—C'est une belle dot, -Mademoiselle, que mon père vous laisse.</p> - -<p>SICHEL—Vous avez reçu votre part.</p> - -<p>LOUIS—Ma part, rien de plus juste. Ces -20.000 francs providentiels et toute l'Afrique pour -moi!</p> - -<p>SICHEL—Et votre fiancée.</p> - -<p>LOUIS—Et ma fiancée par-dessus le marché. -C'est vrai, tonnerre! Je n'y pensais pas. Il y a -de beaux jours pour nous.</p> - -<p>Et maintenant, aux affaires sérieuses! Est-ce -que votre père est réveillé?</p> - -<p>SICHEL—Je ne sais. Je crois qu'il a passé -une mauvaise nuit.</p> - -<p>LOUIS—Pas réveillé?</p> - -<p>Il faut qu'il se réveille. Tout le monde sur le -pont! J'ai besoin de lui dans une heure. Et portez-lui -ces lettres de faire-part. Dites-lui qu'il s'amuse -à écrire les adresses en attendant. Voici la liste. -Compris?</p> - -<p class="indic">(Il lui donne les papiers).</p> - -<p class="indic">(Elle sort).</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>LUMÎR, <i>posant sa plume</i>.—Il y a des -choses que je ne comprends pas.</p> - -<p>LOUIS—Il y a des choses que tu ne comprends -pas? Qu'est-ce que tu ne comprends pas, -mon petit ange?</p> - -<p>LUMÎR—Ton père avait peur de toi. Comment -a-t-il accepté ce tête à tête?</p> - -<p>LOUIS—Il n'a pu faire autrement. Il n'a -pas pu résister. C'était intéressant de s'expliquer à -fond avec moi et de me voir vaincu et suppliant.</p> - -<p>En outre, il me méprisait.</p> - -<p>C'était intéressant de me braver en face avec -cet argent dans sa poche qui lui chauffait le cœur.</p> - -<p>LUMÎR—Et comment a-t-il pu signer cette -obligation de trois cent mille francs?</p> - -<p>LOUIS—Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? -Tous deux se tenaient par trop de liens et de communications. -C'était une assurance à rebours. Il -tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. -Rien que ces bons petits vingt mille francs dont il -n'a pas eu le courage de se séparer.</p> - -<p>LUMÎR—C'est une trouvaille de Sichel.</p> - -<p>LOUIS—Elle lui fait honneur.</p> - -<p>LUMÎR—Il pensait que s'il lui laissait -toute sa fortune,...</p> - -<p>LOUIS—D'une part cela m'ôterait tout -intérêt à sa mort à lui....</p> - -<p>LUMÎR—Et d'autre part, quand il viendrait -à mourir,...</p> - -<p>LOUIS—Cela m'encouragerait à l'épouser. -Oui, c'est bien son genre de plaisanteries.</p> - -<p>LUMÎR—Mais tu ne l'aimes pas, Louis, -dis-moi?</p> - -<p>LOUIS—Si fait, <i>contessina</i>, elle seule.</p> - -<p class="indic">(Il l'embrasse).</p> - -<p>Que votre joue est fraîche et vos mains sont -glacées.</p> - -<p class="indic">(Il feint de vouloir l'embrasser -de nouveau. Léger mouvement de -répulsion).</p> - -<p>Je vous dégoûte, Lumîr?</p> - -<p>LUMÎR—J'ai cru voir la figure cruelle et -dévorante de votre père, le meunier naïf et méchant.</p> - -<p>Non, vous êtes redevenu le même,—le même -qu'avant.</p> - -<p>LOUIS—Lumîr, je vous demande de ne -plus me parler du vieux Monsieur.</p> - -<p>C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant -que la chose dépendait de moi. Le cœur y était.</p> - -<p>Et pour ces souvenirs pénibles, cette action -toutes les nuits lentement qui se prépare et qu'on -recommence en rêve,</p> - -<p>Je sais que c'est une question de fermeté, de patience -et de temps.</p> - -<p>LUMÎR—Quelles sont tes intentions?</p> - -<p>LOUIS—Repartir pour l'Algérie, le plus tôt -possible, une fois la liquidation mise en train par -quoi tout est remis entre les mains du couple.</p> - -<p>LUMÎR—Sans regret?</p> - -<p>LOUIS—Des regrets? Qu'ils gardent tous -ces biens! C'est un soulagement pour moi.</p> - -<p>LUMÎR—Ainsi, rien ne s'est passé?</p> - -<p>LOUIS—Rien ne s'est passé.</p> - -<p>LUMÎR—Tu retournes en Algérie avec -moi?</p> - -<p>LOUIS—Avec toi, si tu le veux.</p> - -<p class="indic">(Elle rit, la tête baissée et fait -signe que non).</p> - -<p>Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?</p> - -<p>LUMÎR—Non.</p> - -<p>LOUIS—C'est en Pologne que tu veux -aller?</p> - -<p>LUMÎR <i>à voix basse, comme se parlant à -elle-même</i>.—Oui ... en Pologne ... partir...</p> - -<p>LOUIS—N'est-ce pas, de toutes manières, -tu n'as jamais eu l'intention de revenir avec moi?</p> - -<p class="indic">(Elle secoue la tête.)</p> - -<p>Qui t'appelle dans cette Pologne?</p> - -<p>LUMÎR, <i>comme si elle avait l'esprit ailleurs</i>.—Un -parent qui est malade m'appelle.</p> - -<p>LOUIS—Pourquoi essayes-tu de mentir?</p> - -<p>LUMÎR—Pourquoi me poses-tu des questions?</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>LOUIS—Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>LUMÎR—Que ce lieu est horrible et cette -pluie depuis huit jours qui n'en finit pas!</p> - -<p>Cette grande maison ravagée, dépossédée de -ses maîtres, morte...</p> - -<p>Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que -quelqu'un l'enlève, et tout cela pendant si longtemps -qui fut toute la joie et toute l'espérance de -l'humanité,</p> - -<p>Maintenant descendu et déposé contre le mur. -On l'a oublié là.</p> - -<p>Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse -et luisante, ce vieillard colorié qui n'est que joues -et toupet!</p> - -<p>Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis -seule ici et que je m'y sens étrangère!</p> - -<p>Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai -aucune place. Les choses mêmes autour de moi, -on dirait qu'elles ne me voient pas et que je n'y -suis pas.</p> - -<p>LOUIS—Viens avec moi. Rentre avec moi -dans la vie et dans la réalité.</p> - -<p>LUMÎR—La réalité est absente. La vraie -vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée -pour ce court moment.</p> - -<p>LOUIS—La vraie vie est présente avec -toutes ces choses que nous avons à y faire et qui -attendent de nous l'existence.</p> - -<p>Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin -devant nous est déblayé.</p> - -<p>LUMÎR—Je n'ai point de goût à cette terre -étrangère.</p> - -<p>LOUIS—La chose qu'on a faite n'est pas -une étrangère pour nous.</p> - -<p>LUMÎR—Je n'ai rien fait autrement que -par loyauté,</p> - -<p>A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts -et j'ai récupéré cet argent.</p> - -<p>Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule -dans ce vaste univers!</p> - -<p>Unique et absolument seule.</p> - -<p>LOUIS, <i>amer</i>.—Il y a la patrie là-bas.</p> - -<p>LUMÎR—Sans père, sans patrie, sans Dieu, -sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour!</p> - -<p>Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, -ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,</p> - -<p>Qui ne me montre rien autour de moi que des -figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres -nulles.</p> - -<p>Le torrent qui passe et personne absolument de -qui je sois connue,</p> - -<p>Rien que la rumeur éternelle de ces bouches -sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.</p> - -<p>LOUIS—Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je -sais que tu le savais.</p> - -<p>LUMÎR <i>(petit sourire)</i>.—Autrefois?</p> - -<p>LOUIS—Je t'aime encore.</p> - -<p>LUMÎR—Non, tu ne m'aimes plus et je suis -déjà partie.</p> - -<p>Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser -à ce que tu fis avant-hier.</p> - -<p>LOUIS—Pour cette Lumîr.</p> - -<p>LUMÎR <i>(elle étend la main pour le toucher)</i>.—C'est -vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j'ai de -peine pour toi!</p> - -<p>LOUIS—Et c'est parce que tu m'aimais -que tu m'as dressé cette embûche?</p> - -<p>LUMÎR—Tu parles de ce petit mensonge -que j'ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement, -était chargé à balle?</p> - -<p>LOUIS—Tu voulais la mort certaine pour -mon père et pour moi le crime et l'échafaud.</p> - -<p>LUMÎR.—Je suis plus jeune que toi et tout -cela est ma propre part bientôt.</p> - -<p>LOUIS—Tu voulais me faire mourir?</p> - -<p>LUMÎR—Fallait-il que je te laisse à cette -femme?</p> - -<p>LOUIS—Je ne veux pas épouser Sichel.</p> - -<p>LUMÎR—C'est ce qu'elle veut qui est la -chose importante.</p> - -<p>Et tu vois qu'elle a tout l'argent.</p> - -<p>LOUIS—Que m'importe l'argent?</p> - -<p>LUMÎR—Beaucoup. Nous avons vécu -trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce -que vaut l'argent.</p> - -<p>LOUIS—Je t'ai rendu le tien.</p> - -<p>LUMÎR—Oui, tu es quitte avec moi. Nous -sommes quittes tous les deux.</p> - -<p>LOUIS—Tu m'as fait commettre ce crime -et maintenant, tu m'abandonnes.</p> - -<p>LUMÎR—Non pas, tu n'as qu'à venir avec -moi où je vais.</p> - -<p>LOUIS—Tu sais bien que je ne puis pas, -toutes ces choses que j'ai commencées m'attachent.</p> - -<p>LUMÎR, <i>doucement</i>.—Est-ce que c'est triste -que je parte?</p> - -<p>LOUIS—Non, ce n'est pas triste.</p> - -<p>LUMÎR—Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, -n'essaye pas de feindre! Je vois ce regard enfantin -dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce -trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire -malheureux!</p> - -<p>LOUIS—De cela aussi, je viendrai à bout.</p> - -<p>LUMÎR—Louis, est-ce que tu tiens tellement -à vivre sans moi?</p> - -<p>LOUIS—Ne me mets pas en colère! Ne me -regarde pas ainsi de cet air de compassion et de -mépris! J'aime mieux ton indifférence.</p> - -<p>LUMÎR—Non, je ne reviendrai pas avec -toi.</p> - -<p>LOUIS—N'est-ce pas un malheur de s'entendre -parler ainsi par un bout de femme qu'on -tordrait entre ses deux mains?</p> - -<p>Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, -pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je -veux? Ce n'est pas juste.</p> - -<p>LUMÎR—Non, je ne reviendrai pas avec -toi.</p> - -<p>LOUIS—Lumîr, il y a tant de choses devant -nous!</p> - -<p>LUMÎR—Non, il n'y a pas tant de choses -devant nous.</p> - -<p>LOUIS, <i>doucement</i>.—Reste, je ne puis me -passer de toi.</p> - -<p>LUMÎR, passionnément.—C'est vrai que tu -ne peux te passer de moi?</p> - -<p>Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te -passer de moi? Pour de bon? ah, ce n'était pas -long à dire!</p> - -<p>C'est une chose courte mais elle tient tout le -bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.</p> - -<p>LOUIS—Il sera long si tu veux.</p> - -<p>LUMÎR—Je ne suis pas très belle. Si j'étais -très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.</p> - -<p>Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts -de la femme.</p> - -<p>J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que -des hommes autour de moi.</p> - -<p>Regarde comme tout tient sur moi. C'est -foutu on ne sait comment.</p> - -<p>LOUIS—C'est bien ainsi.</p> - -<p>LUMÎR—Cependant, je ne suis tout de -même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu -me voies avec une belle toilette. Une toilette toute -rouge.</p> - -<p>LOUIS—Je t'aime comme tu es, <i>moj -Kotku!</i></p> - -<p>LUMÎR—Bon, il y a mille femmes comme -moi, ce n'est pas la peine de vivre.</p> - -<p>LOUIS—Il n'y en a qu'une seule pour -moi.</p> - -<p>LUMÎR—C'est vrai qu'il n'y en a qu'une -seule pour toi? Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis -ce que tu veux! Il y a tout de même en toi maintenant -quelque chose qui me comprend et qui est -mon frère!</p> - -<p>Une rupture, une lassitude, un vide qui ne -peut plus être comblé.</p> - -<p>Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es -seul.</p> - -<p>A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce -que tu as fait, (<i>doucement</i>) parricide!</p> - -<p>Nous sommes seuls tous les deux dans cet -horrible désert.</p> - -<p>Deux âmes humaines dans le néant qui sont -capables de se donner l'une à l'autre.</p> - -<p>Et en une seule seconde, pareille à la détonation -de tout le temps qui s'anéantit, de remplacer -toutes choses l'un par l'autre!</p> - -<p>N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune -perspective? Ah, si la vie était longue.</p> - -<p>Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle -est courte et il y a moyen de la rendre plus courte -encore.</p> - -<p>Si courte que l'éternité y tienne!</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai que faire de l'éternité.</p> - -<p>LUMÎR—Si courte que l'éternité y tienne! -Si courte que ce monde y tienne dont nous ne -voulons pas et ce bonheur dont les gens font -tant d'affaires!</p> - -<p>Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que -rien autre chose que nous deux n'y tienne!</p> - -<p>Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson -qui s'en va toute en poussière ne laissant qu'un -peu d'or entre les doigts et toutes ces choses à qui -nous n'avons pas de proportion?</p> - -<p>Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.</p> - -<p>Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur -jadis quittée, la terre de Ur, l'antique Consolation!</p> - -<p>Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que -ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus -face à face!</p> - -<p>Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous -renfermons.</p> - -<p>Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme -une épée, loyal, plein d'honneur, il y a moyen de -rompre la paroi.</p> - -<p>Il y a moyen de faire un serment et de se donner -tout entier à cet autre qui seul existe.</p> - -<p>Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela -qui est autour de nous le néant,</p> - -<p>Comme des braves!</p> - -<p>De se donner soi-même et de croire à l'autre -tout entier!</p> - -<p>De se donner et de croire en un seul éclair!—Chacun -de nous à l'autre et à cela seul!</p> - -<p>LOUIS—Que veux-tu de moi?</p> - -<p>LUMÎR—Je veux que tu m'accompagnes -où je vais.</p> - -<p>LOUIS—En Pologne?</p> - -<p>LUMÎR—En Pologne et plus loin que la -Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la -source des larmes dans le cœur de celle que tu -aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près -que la Pologne.</p> - -<p>LOUIS—Non, Lumîr.</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>LUMÎR—C'est bien. Épouse la maitresse -de ton père.</p> - -<p>LOUIS—Tu y tiens?</p> - -<p>LUMÎR—Ne lui as-tu pas fait tort? Ne -l'as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait -droit?</p> - -<p>Toi aussi, tu es un Turelure.</p> - -<p>Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. -Tu es un vrai Français.</p> - -<p>Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?</p> - -<p>LOUIS—Je puis me passer de toi.</p> - -<p>LUMÎR—Elle t'aime. Tu serres les dents?</p> - -<p>LOUIS—Ce n'est pas une chose agréable à -entendre dire.</p> - -<p>LUMÎR—Elle t'aime. J'ai vu comme elle te -regarde aussi tendre et vibrante sous ton -œil qu'une corde à violon. Elle te collera au -corps avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le -corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois -de chêne.</p> - -<p>LOUIS—C'est bien. C'est tout de même -moi qui suis le plus fort.</p> - -<p>LUMÎR—Vis heureux.</p> - -<p>LOUIS—Heureux ou non.</p> - -<p>LUMÎR—Adieu donc, frère!</p> - -<p>LOUIS—Ah, ne souris pas ainsi, avec ce -sourire qui dégoûte d'être vivant!</p> - -<p>LUMÎR—Vis. Je ne veux pas de toi...</p> - -<p>LOUIS—Penses-tu sauver la Pologne?</p> - -<p>LUMÎR—C'est la moquerie que vous me -faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs -autour de nous.</p> - -<p>LOUIS—Tu ne peux pas susciter ton pays -à toi toute seule.</p> - -<p>LUMÎR—Non.</p> - -<p class="indic">(Elle regarde le crucifix).</p> - -<p>LOUIS—Si Dieu existait, il sauverait la -Pologne.</p> - -<p>LUMÎR—Ce n'est pas de la sauver qu'il -s'agit.</p> - -<p>LOUIS—De quoi s'agit-il donc?</p> - -<p>LUMÎR—De quitter Turelure et les siens.</p> - -<p>LOUIS—N'est-ce pas! Il faut donner tort -à Dieu une fois de plus? Il faut ajouter une injustice -de plus au compte de la Pologne!</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>Il faut interrompre la prescription? Il faut -donner de l'occupation une fois de plus à ses -bourreaux?</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?</p> - -<p>LUMÎR—Ce sont les Français qui emploient -de pareils mots.</p> - -<p>LOUIS—Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas?</p> - -<p>LUMÎR—Je vais vers ma patrie terrestre -puisqu'il n'y en a point d'autres. Là où je ne sois -plus une étrangère.</p> - -<p>Avec ceux-là qui sont d'une même race que -moi, mes frères, dans une nuit profonde.</p> - -<p>Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était -inutile et de tout excepté de l'amour que l'on peut -se donner l'un à l'autre, mon peuple dans les -ténèbres!</p> - -<p>Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose -essentielle que je n'ai pu donner, mon âme.</p> - -<p>Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier -lié par tous les membres, qui cherche son -frère dans la nuit avec la bouche, une figure -humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à -manger qu'il tient entre les dents!</p> - -<p>Si je vis, je ne puis être à tous.</p> - -<p>Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous -sont un en moi.</p> - -<p>LOUIS—Ceux qui t'appellent sont fous.</p> - -<p>LUMÎR—C'est vrai, je les trouve fous -aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien.</p> - -<p>LOUIS—Et même si je t'avais épousée, tu -pars et me préfères ces gens que tu ne connais pas?</p> - -<p>LUMÎR—Oui.</p> - -<p>LOUIS—Je fais donc bien de te laisser aller.</p> - -<p>LUMÎR—Non, frère. Même si ta vie est -longue.</p> - -<p>Tu ne trouveras plus une pareille occasion de -la donner pour celle qui se donnait à toi.</p> - -<p>LOUIS—La consigne est de vivre.</p> - -<p>LUMÎR—La mienne est de mourir.</p> - -<p>Bassement, ignoblement, entre deux employés -mécontents de s'être levés de si bonne heure.</p> - -<p>Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en -a là-bas avant l'hiver, la pluie qui tombe à torrents, -sans aucun espoir.</p> - -<p>C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre -de fer entre les deux murs d'une prison. Adieu!</p> - -<p>LOUIS—Sans aucun espoir.</p> - -<p>LUMÎR—Oui, adieu sans aucun espoir, -dans le ciel et sur la terre!</p> - -<p class="indic">(Elle sort)</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE III</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p class="indic">(Entre SICHEL)</p> - -<p>SICHEL—Voici les papiers que je vous -rapporte. Mon père sera ici dans un moment.</p> - -<p>LOUIS—Je vous rends grâces.</p> - -<p>SICHEL—Louis;</p> - -<p>Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez -que j'ai capté votre héritage.</p> - -<p>LOUIS—Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce -pays en horreur.</p> - -<p>SICHEL—Louis, je vous jure que je ne -vous ai pas fait tort, autant que vous le croyez.</p> - -<p>Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que -votre père nous doit, exactement.</p> - -<p>Y compris ces 20.000 francs que vous avez -reçus vous-même.</p> - -<p>Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, -la valeur de ce bien de Coûfontaine.</p> - -<p>C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre -rond.</p> - -<p>Est-ce trop pour ces années d'esclavage?</p> - -<p>Je ne dis que la vérité.</p> - -<p>LOUIS—Je ne vous en veux point du tout.</p> - -<p>SICHEL—Non, vous ne m'en voulez pas, -c'est bien à vous.</p> - -<p>Mon avenir est détruit, mon protecteur est -mort et je suis deshonorée.</p> - -<p>De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.</p> - -<p>LOUIS—Ce n'est pas moi qui ai tué mon -père.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>SICHEL—Ce n'est pas vous qui avez tué -votre père. Non.</p> - -<p>Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main. Je -suppose que la peur a suffi.</p> - -<p>Que regardez-vous dans la cour? Vous pourriez -me regarder quand je vous parle.</p> - -<p>LOUIS—Je guette quelqu'un qui part.</p> - -<p>SICHEL—Qui cela?</p> - -<p>LOUIS—La Comtesse Lumîr.</p> - -<p>SICHEL—Lumîr part?</p> - -<p>LOUIS—Elle part, je pense et pour ne pas -revenir.</p> - -<p class="indic">(Silence).</p> - -<p>SICHEL—Louis, ça me fait de la peine.</p> - -<p>LOUIS—Merçi bien.</p> - -<p>SICHEL—Moi, je serais restée.</p> - -<p>LOUIS—C'est sûr.</p> - -<p>SICHEL—Louis, ce qui se passe dans la -cour est intéressant.</p> - -<p>Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main, -qui mérite qu'on me regarde.</p> - -<p>LOUIS—Qu'est-ce que c'est?</p> - -<p class="indic">(Elle lui donne le papier).</p> - -<p>Je vois, la reconnaissance signée par mon père. -Je l'ai déjà vue.</p> - -<p class="indic">(Il fait le geste de la lui rendre).</p> - -<p>SICHEL, <i>évitant de la reprendre</i>.—Je vous -jure qu'il n'y a pas d'autres exemplaires.</p> - -<p>LOUIS—Reprenez-la.</p> - -<p>SICHEL—J'ai eu bien de la peine à l'obtenir -de mon père.</p> - -<p>LOUIS—Reprenez-la.</p> - -<p class="indic">(Il l'envoie en l'air d'une chiquenaude).</p> - -<p>SICHEL, <i>la rattrapant au vol</i>.—Tout le -monde m'accusera de vous avoir dépouillé.</p> - -<p>LOUIS—Dormant et Coûfontaine, il y a -de quoi vous consoler.</p> - -<p>SICHEL—Eh quoi! m'accusez-vous aussi?</p> - -<p>LOUIS—Je vous enverrai des dattes au -premier de l'an.</p> - -<p>SICHEL—Je suis une Juive, n'est-ce pas? -Je ne tiens qu'à l'argent? Eh bien, regardez ce que -je fais de celui-ci.</p> - -<p class="indic">(Elle déchire le papier.—Silence.—Tous -deux se regardent).</p> - -<p>Voilà. Je vous ai tout rendu.</p> - -<p>Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité.</p> - -<p>LOUIS—Sichel, ce que vous venez de faire -n'est pas bête du tout.</p> - -<p>SICHEL—N'est-ce pas? Je vole mon père, -je le dépouille et me place à votre merci. Quelle -astuce de ma part!</p> - -<p>LOUIS—Quel dommage que le mien soit -mort!</p> - -<p class="indic">(Bruit de roues dans la cour. -LOUIS va à la fenêtre et reste -longuement appuyé à la vitre).</p> - -<p>SICHEL—Ce regret m'étonne.</p> - -<p>LOUIS—Oui. Je n'ai plus personne pour -faire auprès de votre famille les démarches d'usage.</p> - -<p>SICHEL—Quelles démarches?</p> - -<p>LOUIS—C'est une situation embarrassante -pour des jeunes gens bien élevés.</p> - -<p>SICHEL—Quelle situation?</p> - -<p>LOUIS—Croyez-vous donc que j'accepte -ainsi votre générosité? Croyez-vous que j'accepte -ainsi votre argent? Il est à vous, vous l'avez bien, -gagné, c'est la volonté de mon père.</p> - -<p>Et j'ai quelque responsabilité, je le crains;</p> - -<p>Dans l'événement qui vous prive de votre protecteur.</p> - -<p>Oui, j'ai eu des torts envers le défunt. Je dois -prendre égard de ses volontés.</p> - -<p>Me voici prêt à tout réparer en homme d'honneur.</p> - -<p>SICHEL—Où voulez-vous en venir?</p> - -<p>LOUIS—Mademoiselle Habenichts, j'ai -l'honneur de vous demander votre main.</p> - -<p>SICHEL—Louis, si vous vous moquez -... Capitaine, veux-je dire ... Monsieur le Comte, -Monsieur le Capitaine....</p> - -<p class="indic">(Elle balbutie.)</p> - -<p>LOUIS—Vous me ferez payer cette moquerie? -N'est-ce pas? C'est ce que vous voulez dire?</p> - -<p>SICHEL—Non, je ne vous menace pas.</p> - -<p>LOUIS—Et moi, je ne me moque pas.</p> - -<p>SICHEL—Louis, si vous m'épousez, quel -scandale!</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai pas peur. C'est cela même -qui est drôle.</p> - -<p>SICHEL—Votre père...</p> - -<p>LOUIS—Je comble ses plus chers désirs. -Quel lien entre nous ajouté à celui du sang. L'héritage -complet! Il n'y manque quoi que ce soit. -C'est le même homme qui continue.</p> - -<p>SICHEL—Tout de bon, vous me demandez -de m'épouser?</p> - -<p>LOUIS—Oui, c'est une idée que j'ai comme -ça.</p> - -<p>SICHEL—Et si je refusais?</p> - -<p>LOUIS—Vous ne refuserez pas. Il le faut. -<i>Mekhtoub</i>. C'est préparé d'avance. Nous sommes -faits l'un pour l'autre. C'est écrit comme sur du -papier timbré.</p> - -<p>SICHEL—Croyez-vous que c'est pour en -venir là que j'ai déchiré ce papier?</p> - -<p>LOUIS—Oui, je le crois tout à fait.</p> - -<p>SICHEL—Et quand cela serait encore?</p> - -<p>LOUIS—Cela prouve que vous me connaissez.</p> - -<p>SICHEL—Cela prouve que je vous aime.</p> - -<p>LOUIS—Cela prouve que vous me désirez, -moi, mon nom, mon avenir et ma fortune.</p> - -<p>SICHEL—Tout ensemble! Pourquoi -haïrais-je rien de ce qui est à vous? Oui, c'est tout -cela ensemble que je veux! C'est tout cela qui -est pour moi et dont je sais l'usage.</p> - -<p>Qu'en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde? -Ce petit morceau de glace ardente? Regarde comme -elle vient de te lâcher.</p> - -<p>Je sais, Je suis une Juive, j'ai tout machiné pour -te prendre. N'est-ce pas? Pauvre innocent, j'ai tout -préparé de bien loin contre toi.</p> - -<p>Et quand cela serait encore?</p> - -<p>Ai-je tant d'amis? Tant de ressources? Tant -d'armes sur quoi compter? Ah, je n'ai que moi-même -toute seule et je suis Juive.</p> - -<p>Et cette pierre écrasante sur nous à remonter, -cette malédiction sur nous comme une mâchoire à -desserrer!</p> - -<p>Voici tant de siècles que nous sommes séparés, -de l'humanité! Tant de siècles chez nous que l'on -est mis à part comme de l'or dans la bourse d'un -avare? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui -nous ont lâchés! Tant pis pour toi, mon beau -capitaine! Je t'aime et tu verras que je suis la fille -de la Faim et de la Soif! Tu es beau!</p> - -<p>Nous ne sommes pas blasés, nous autres!</p> - -<p>La porte s'est ouverte enfin! Ah, je renie ma -race et mon sang! J'exècre le passé! Je marche -dessus, je danse dessus, je crache dessus!</p> - -<p>Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera -mon dieu.</p> - -<p>Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras, -si je ne puis te servir à rien.</p> - -<p>LOUIS—Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas -ainsi les mains passionnément comme ces affreux -petits chiens fiévreux et affectueux.</p> - -<p>Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement -et tu ne me fais pas peur.</p> - -<p>Tu tires sur moi avec une lettre de change de -mon père.</p> - -<p>C'est bien, j'honore la signature, il le faut.</p> - -<p>J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune -part, et c'est moi qui ris le dernier.</p> - -<p>SICHEL—Tu m'insultes, c'est bon!</p> - -<p>LOUIS—Il faut que tout soit clair entre nous.</p> - -<p>SICHEL—Insulte, foule-moi sous tes -pieds, je n'attends pas de toi autre chose.</p> - -<p>Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme -une chose qu'on abhorre et dont on ne peut se -passer!</p> - -<p>Tu m'insultes! Mais il y a longtemps qu'Israël -boit l'humiliation comme de l'eau!</p> - -<p>Ai-je dit comme de l'eau? Non, pas comme de -l'eau, mais comme du vin fort et qui coûte cher, -qui chauffe et qui vous monte à la tête!</p> - -<p>Tu m'insultes! mais tout de même je suis ta -femme et j'aurai de toi un enfant qui sera de mon -sang et de ma race.</p> - -<p>LOUIS—Regarde-moi dans les yeux.</p> - -<p>SICHEL—Voilà, je te regarde.</p> - -<p>LOUIS—Tu ne me regardes pas, tu souris.</p> - -<p>SICHEL—Maintenant je te regarde.</p> - -<p>LOUIS—Tu ne me regardes pas, tu rougis, -et tes yeux sont déjà ailleurs! Ah, c'est moi tout -de même qui suis le maître!</p> - -<p>SICHEL—Crois-tu que je n'aie pas vu ce -qu'il y a dans les tiens.</p> - -<p>Il est arrivé quelque chose depuis l'autre jour -et tes yeux ne sont plus les mêmes.</p> - -<p>LOUIS—Il n'est rien arrivé.</p> - -<p>SICHEL, <i>bas et passant la langue sur ses -lèvres</i>.—N'est-ce pas? tu as tué ton père?</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai pas tué mon père.</p> - -<p>SICHEL—Je ne te demande rien. Je n'ai -besoin de rien savoir. Mais ces yeux ne sont point -ceux d'un homme qui a l'esprit en paix.</p> - -<p>LOUIS—Il n'y a pas besoin ni d'esprit ni -de paix.</p> - -<p>SICHEL—Ah, si tu ne souffres pas la paix, -tu n'en trouveras pas mieux que moi pour t'en -guérir!</p> - -<p>Non, il n'y a pas besoin de paix! Ce serait trop -commode pour ces cadavres qui nous entourent -et qui ne nous empêcheront pas éternellement de -vivre!</p> - -<p>Si tu n'as pas pu supporter ton père, nous ne -supporterons pas davantage tous ces simulacres.</p> - -<p>Si tu connais ton Afrique, je connais la société, -comme la carte qu'on étudie d'un pays qui sera à -nous, avec ses chemins et ses rivières, toutes les -cotes chiffrées!</p> - -<p>C'est nous qui sommes faits pour nous imposer -et pour faire aux autres la loi.</p> - -<p>Il y a quelque chose de rompu entre les hommes -et nous, tant pis pour eux, c'est à nous d'en -profiter.</p> - -<p>LOUIS—Il me reste Sichel Habenichts.</p> - -<p>SICHEL—Il te reste Sichel Habenichts et -il me reste ce parricide.</p> - -<p>Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois -dedans et que tu m'y trouves avec toi.</p> - -<p>Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a -le sang,—le sang d'un autre.</p> - -<p>Il y a assez de malheur et de péché en nous pour -suffire à faire de l'amour! Ah, je t'apprendrai à me -connaître et tu ne me haïras pas!</p> - -<p>Mon beau capitaine! Ah, que tu es sain encore -à côté de moi! que tu es grand! que tu es fort et -que je t'aime!</p> - -<p>Attends que je t'apprenne Paris!</p> - -<p>LOUIS—Je ne vais pas à Paris.</p> - -<p>SICHEL—Tu ne penses pas rester en ce -trou?</p> - -<p>LOUIS—Si fait.</p> - -<p>SICHEL—Que feras-tu de moi ici?</p> - -<p>LOUIS—Ce que je pourrai, et il faudra -marcher droit.</p> - -<p>SICHEL—Eh bien, nous nous présenterons -aux élections.</p> - -<p>LOUIS—J'ai besoin de voir ton père.</p> - -<p>SICHEL—Je t'ai dit qu'il venait.</p> - -<p>LOUIS—Que dira-t-il de cette manière -dont tu as servi ses intérêts?</p> - -<p>SICHEL—Nous savons mettre nos parents -à la raison.</p> - -<p>LOUIS—J'ai vu cette affaire de l'achat de -Dormant dans les papiers de mon père. Ce n'est -encore qu'un projet?</p> - -<p>SICHEL—Oui, quoiqu'il ait reçu une avance -de 20.000 francs.</p> - -<p>Cette somme que tu as trouvée sur lui.</p> - -<p>LOUIS—Le prix me semble bien bas.</p> - -<p>SICHEL—Il ne s'agit que d'une bicoque -et de quelques terres maigres.</p> - -<p>LOUIS—Fameusement bien placées.</p> - -<p>SICHEL—Écoute. Vends-lui Dormant. Il -y tient.</p> - -<p>LOUIS—Il faut qu'il y mette le prix.</p> - -<p>SICHEL—Je vais t'expliquer. C'est un bon -tour de ton père. Ah, il avait des idées.</p> - -<p>LOUIS—Il n'aura pas Dormant à moins -de cent mille francs. C'est le bien de mes ancêtres,</p> - -<p>SICHEL—Il les paiera. Mais je vais t'expliquer.</p> - -<p>Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement -de Rheims avec les ateliers et les dépôts de -locomotives. C'est à Châlons.</p> - -<p>Ton père venait d'arracher cela au Ministre des -Travaux Publics. C'est un grand secret encore.</p> - -<p>LOUIS—Je vois.</p> - -<p>SICHEL—Et il avait acheté lui-même quelques -terrains là-bas avec l'aide de mon oncle -d'Epernay, le marchand de vins de Champagne, -frère de mon père. C'est moi qui ai les papiers.</p> - -<p>LOUIS—Habenichts? Il n'y a pas de Habenichts -à Epernay.</p> - -<p>SICHEL—Il ne s'appelle pas Habenichts. -Il s'appelle Dumesloir. Roger Dumesloir. C'est un -beau nom.</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE IV</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p class="indic">(Entre Ali HABENICHTS).</p> - -<p>ALI HABENICHTS.—Monsieur le -Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer.</p> - -<p>SICHEL—Ah, père, que je suis heureuse!</p> - -<p class="indic">(Elle l'embrasse).</p> - -<p>ALI HABENICHTS—Que s'est-il passé?</p> - -<p>LOUIS—C'est de mon père que vous portez -le deuil?</p> - -<p>ALI—J'ai cru honnête de mettre ce que -j'avais de plus noir.</p> - -<p>LOUIS—Ne regrettez rien.</p> - -<p>SICHEL—Père!</p> - -<p class="indic">(Elle l'embrasse)</p> - -<p>ALI—Mon enfant.</p> - -<p>LOUIS—Mademoiselle et moi, toutes choses -examinées,</p> - -<p>Avons arrangé les termes entre nous d'une -liquidation, ou dirai-je d'une consolidation?</p> - -<p>En d'autres termes, elle me fait abandon de -votre créance et je l'épouse.</p> - -<p>ALI—Qu'entends-je?</p> - -<p>SICHEL—Mon père!</p> - -<p class="indic">(Elle l'embrasse).</p> - -<p>LOUIS—Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur -de vous demander la main de votre fille, s'il -vous plaît.</p> - -<p>ALI—Monsieur le Comte, vous pensez sans -doute que vous me faites un grand honneur?</p> - -<p>LOUIS—Le plaisir est pour moi.</p> - -<p>ALI—Mon père était un rabbin célèbre. -<i>Also!</i> S'il avait su que sa petite-fille épouserait un -gentil et que ce sang se mélange au nôtre,</p> - -<p>Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur? -Qu'en dis-tu, Sichel?</p> - -<p>SICHEL—Mon père, nos liens sont rompus.</p> - -<p>ALI—Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées!</p> - -<p>SICHEL—Le monde commence.</p> - -<p>LOUIS—Jetons-nous dans les bras les uns -des autres.</p> - -<p>ALI—Vous êtes mon fils. Votre père était -mon ami.</p> - -<p>L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici -resserrée par un lien plus doux. Nous ne faisons -plus qu'un.</p> - -<p>LOUIS—Bien dit, Monsieur mon père. -Ah, que je suis pressé de donner le jour à un beau -petit Habenichts!</p> - -<p>Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé -un Turelure; voilà tout Israël qui débouche dedans. -Le nom couvre tout.</p> - -<p>SICHEL—Va, je n'en serai pas indigne. Tu -verras, je suis intelligente. On peut tout faire de -moi.</p> - -<p>Et je prendrai la religion que tu voudras.</p> - -<p>LOUIS—Catholique.</p> - -<p>Tout le monde dit que je suis catholique.</p> - -<p>SICHEL—Précisément, c'est la religion -que je préfère, elle est si pittoresque!</p> - -<p>ALI—Écoutez-la! Elle dit «religion» et -«catholique» comme on dit une salle à manger -Renaissance.</p> - -<p>Ça lui est bien égal! <i>Ganz wurst!</i> C'est tout -saucisse pour elle!</p> - -<p>LOUIS—Nous sommes d'accord?</p> - -<p>ALI—Je ratifie tout ce que ma fille a consentit -ce matin. C'est cher! Tant pis! Ce sera sa dot.</p> - -<p>SICHEL—Père!</p> - -<p>ALI—Oui, je sais ce que tu veux me dire, -mon enfant.</p> - -<p>SICHEL—J'ai parlé à Louis.</p> - -<p>ALI—Allons! Après ce que j'ai fait pour -vous, je suis sûr que vous ne voudrez pas me -contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à -Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains -à côté, cela me ferait perdre la face.</p> - -<p>Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a -plus que la signature qui manque. Vous ne voudrez -pas lui faire cette injure.</p> - -<p>LOUIS—Je n'ai pas consenti encore.</p> - -<p>ALI—En cas de revente avec une majoration -au-dessus de 40 pour cent, vos droits à une -ristourne sont prévus.</p> - -<p>LOUIS—Dormant est le berceau de ma -famille.</p> - -<p>ALI—Si l'on forme une société, vous avez -vingt parts de fondateur.</p> - -<p>SICHEL—Tu le sais bien, je t'ai fait tout -lire. Fais cela pour mon père. Signe, mon chéri, -pour me faire plaisir!</p> - -<p>LOUIS—Allons, je consens, où est le papier?</p> - -<p>ALI—Le voici?</p> - -<p class="indic">(Il fouille fébrilement dans -sa serviette).</p> - -<p>LOUIS—Prenez votre temps.</p> - -<p>Quel âge avez-vous, père Ali?</p> - -<p>ALI—Soixante-dix ans, Monsieur le comte.</p> - -<p>LOUIS—Et toujours autant de gaieté et -d'alacrité aux affaires?</p> - -<p>ALI—Toujours, Monsieur le Comte, toujours! -Ah, je voudrais ne jamais mourir.</p> - -<p>Que diable ai-je fait de ce papier?</p> - -<p class="indic">(Il tire différents objets -de sa serviette).</p> - -<p>Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la -Sarre, ça, c'est le plan des nouvelles fortifications de -Paris—ça, c'est mon contrat avec Blum—ça....</p> - -<p class="indic">(Il tire de la serviette une bouteille -enveloppée dans un journal qu'il -essaie de dissimuler).</p> - -<p>LOUIS.—Qu'est-ce que c'est?</p> - -<p>ALI.—Excusez, Monsieur le Comte, c'est -pour le médecin.</p> - -<p>LOUIS—Vous souffrez des rognons?</p> - -<p>ALI.—Un peu d'albuminurie. Les médecins -sont toujours à me taquiner de ce côté. Il y en a -qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!—Voilà -le papier!</p> - -<p>LOUIS <i>lit le papier et signe, puis, lui frappant -sur l'épaule.</i>—Vous pouvez dire que vous -avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la -chance de m'avoir pour gendre.</p> - -<p class="indic">(Tous trois se donnent la main).<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<p>Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous -demander.</p> - -<p>ALI.—Tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>LOUIS <i>montrant le crucifix.</i>—Vous êtes amateur -de curiosités, débarrassez-moi de cette horreur.</p> - -<p>ALI—Mais cela n'a aucune valeur! la pluie -et le temps en ont fait une chose informe.</p> - -<p>SICHEL—Mon père, il est du Quinzième.</p> - -<p>ALI—Il est rompu en morceaux. On dit que -c'est Madame votre mère qui l'a retrouvé et collectionné.</p> - -<p>LOUIS—Oui, elle était amateur de ce genre -de choses.</p> - -<p>ALI—Je n'en veux pas.</p> - -<p>LOUIS—C'est du bronze massif comme une -cloche.</p> - -<p class="indic">(Il frappe dessus du doigt).</p> - -<p class="indic">(ALI frappe aussi modestement).</p> - -<p>Allez-y donc, ne vous gênez pas!</p> - -<p>Avez-vous quelque chose de dur?</p> - -<p class="indic">(ALI sort une clef de sa poche)</p> - -<p>C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres -à Dormant.</p> - -<p class="indic">(LOUIS prenant la clef en décharge un -grand coup sur la tête du Christ).</p> - -<p>Ecoutez un peu comme cela sonne!</p> - -<p>ALI—Oui, les fondeurs n'étaient pas rares -à cette époque.</p> - -<p>LOUIS—Qu'est-ce que vous m'en donnez?</p> - -<p>ALI—Trois francs le kilo. C'est le prix -courant. Vous n'en trouverez pas plus autre part.</p> - -<p>LOUIS—Mais c'est du bronze ancien! -Regardez!</p> - -<p class="indic">(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)</p> - -<p>Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans -ces vieux bronzes, on trouve de tout, même de l'or -et de l'argent.</p> - -<p>ALI—Je vous en donne trois francs.</p> - -<p>LOUIS—Donnez-m'en cinq.</p> - -<p>ALI—Allons, je vous en donne quatre, mais -c'est trop cher.</p> - -<p>Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. -Quatre francs! Oui, c'est une mauvaise action que -vous me faites faire.</p> - -<p>LOUIS—Eh bien, j'accepte quatre francs, -et si vous me débarrassez de cette horreur,</p> - -<p>J'estime que je serai encore celui qui gagne et -non pas celui qui perd.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Ici s'unit le drame à la scène.</p></div> - - - -<p class="p4">FIN</p> - -<p class="p2">Hambourg, Octobre 1913.</p> - -<p>Bordeaux, Octobre 1914.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le pain dur, by Paul Claudel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAIN DUR *** - -***** This file should be named 51013-h.htm or 51013-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/1/51013/ - -Produced by Winston Smith. 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They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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