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-The Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'otage
- Drame en trois actes
-
-Author: Paul Claudel
-
-Release Date: January 23, 2016 [EBook #51012]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive.
-
-
-
-
-PAUL CLAUDEL
-
-
-
-L'OTAGE
-
-DRAME EN TROIS ACTES
-
-
-
-QUATORZIÈME ÉDITION.
-
-
-NRF
-
-
-
-PARIS
-
-ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-3, rue de Grenelle, (VIme)
-
-
-
-
-
-PERSONNAGES
-
-
-LE PAPE PIE
-
-LE CURÉ BADILON
-
-LE ROI DE FRANCE
-
-LE VICOMTE, ULYSSE AGÉNOR GEORGES DE COUFONTAINE ET DORMANT
-
-LE BARON, PUIS COMTE TOUSSAINT TURELURE, PRÉFET DE LA MARNE, PUIS DE LA
-SEINE
-
-SYGNE DE COUFONTAINE
-
-COMPARSES
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I
-
-_L'Abbaye des moines Cisterciens de COUFONTAINE achetée par SYGNE.
-Au premier étage la bibliothèque: c'est une grande et haute pièce,
-éclairée par quatre fenêtres sans rideaux, aux petits carreaux
-verdâtres. Au fond, entre deux hautes portes, sur le mur blanchi à la
-chaux, une grande croix de bois avec un crucifix en bronze d'aspect
-farouche et mutilé. A l'autre bout, au-dessus de la tête de SYGNE, au
-lambeau d'une fraîche tapisserie de soie, où l'on voit dans un rinceau,
-au milieu d'une pastorale déchirée, l'écu de Coûfontaine divisé: en
-chef d'or avec une foi de gueules (deux mains unies), en pointe d'azur
-avec une épée d'argent en pal entre le Soleil et la Lune, et pour cri
-et devise: COUFONTAINE ADSUM!_
-
-_Le plancher extrêmement propre est de larges planches inégales clouées
-de gros clous brillants. SYGNE est assise dans un coin à un joli petit
-bureau tout couvert de registres et de liasses de papiers bien rangées.
-Plus loin une petite table sur laquelle il y a du pain, du vin et le
-reste. De grands meubles rigides, chaises et fauteuils sont alignés
-d'un bout à l'autre de la salle qui a un air austère et abandonné.
-Par terre une claie où sèchent des pruneaux. ... Tout cela au lever
-du rideau n'est pas visible. Il fait nuit; les volets extérieurs sont
-fermés. La pièce n'est éclairée que par le flambeau de cire sur la
-table._
-
-_Tempête au dehors._
-
-_Porte qui s'ouvre sans que l'on voie personne, sifflement du vent. La
-flamme de la bougie s'incline. SYGNE la protège avec la main._
-
-SYGNE, _regardant vers le fond de la pièce_.--Georges!
-
-COUFONTAINE.--Bonne nuit, Sygne! Bonjour, plutôt.
-
-_(Elle porte la main à son cœur comme quelqu'un qui est trop ému. Il
-apparaît dans la zone à demi éclairée de la chambre. C'est un homme de
-stature athlétique, se tenant très droit)._
-
-SYGNE[1].--Votre chambre est prête.
-
-COUFONTAINE[2].--Tout à l'heure.
-
-Je n'ai pas le temps de dormir. J'ai beaucoup à causer avec vous.
-
-Voici étrangement longtemps que nous ne nous sommes pas vus, ma cousine.
-
-_(Elle se rassied)_
-
-SYGNE.--Vous pouvez venir. Tous mes comptes sont là, nets et purs.
-
-Jamais je ne me suis couchée un soir sans qu'avant de faire ma prière
-je n'aie mis mes registres à jour.
-
-Ceux qui sont là pour la police, et ce petit qui est pour vous. De jour
-comme de nuit.
-
-On peut venir! Vous trouverez tout clair et en ordre.
-
-COUFONTAINE.--Les comptes! Ces comptes! c'est toujours votre premier
-cri!
-
-Je vous retrouve la même, Sygne! Notre vieille Suzanne s'est fait une
-bonne élève.
-
-Rien de tel pour vous apprendre l'écriture qu'un maître qui ne sait pas
-lire.
-
-Je n'ai pas de comptes à vous demander. Tout est à vous.
-
-SYGNE.--Pour vous, Monsieur.
-
-Vous êtes le chef, et moi la pauvre sibylle qui garde le feu.
-
-COUFONTAINE.--Je n'aime pas cette lumière.
-
-SYGNE.--Les volets sont fermés, au dedans et au dehors.
-
-On ne peut rien voir. Moi-même, c'est à peine si je vous distingue.
-
-COUFONTAINE, _à voix plus basse, levant un doigt_.--_IL_ est ici?
-
-SYGNE, _de même_.--Il est arrivé, il y a deux heures. Justin l'a amené
-sur l'âne à travers les bois.
-
-COUFONTAINE.--Qu'a-t-il fait?
-
-SYGNE.--Il s'est assis, les deux mains sur les genoux, respirant fort
-comme, un homme qui va passer.
-
-Il a demandé un prêtre pour se confesser.
-
-J'ai envoyé chercher l'abbé Badilon.
-
-_(Geste de COUFONTAINE)_
-
-Vous êtes mécontent?
-
-COUFONTAINE.--Poursuivez.
-
-SYGNE.--Je n'ai pu lui refuser. Il m'a prié d'une manière si aimable,
-me regardant de ses grands yeux noirs.
-
-Parlant de son cœur, à la manière ecclésiastique «le poids qu'il a sur
-le cœur». Quel poids?
-
-Il s'est confessé et il a dit sa messe aussitôt. J'y étais.
-
-Ah, ce n'était plus le même homme à l'autel! Non plus cette maigre
-dépouille! Mais un ange en grande véhémence et suavité, accomplissant
-un acte inestimable, le pontife qui parle en lettres d'or!
-
-Qui est-ce, Georges?
-
-COUFONTAINE.--Il repose?
-
-SYGNE.--Il repose. L'abbé est resté près de lui; il dira la messe ici.
-
-_(Rafales de vent au dehors)_
-
-COUFONTAINE.--Il était temps de nous mettre à l'abri.
-
-Je reconnais le vent de mon pays.
-
-SYGNE.--Quel dommage! Les pommiers étaient si beaux!
-
-Il ne restera pas un pépin sur l'arbre.
-
-COUFONTAINE.--La tempête nous garde. Je suis en grand hasard, Sygne!
-
-J'ai osé une chose inouïe.
-
-SYGNE.--Ah, quel que soit le péril, vous êtes en sûreté avec moi!
-
-COUFONTAINE.--Le fait est que je n'ai jamais été inquiété ici.
-
-C'est pourquoi je vous ai amené ma prise.
-
-De quoi je suis obligé à ces mauvais yeux de notre frère Toussaint,
-
-Avec qui je sais que vos relations sont bonnes.
-
-SYGNE.--Mon cousin, je suis un homme d'affaires et ne choisis point mes
-relations.
-
-COUFONTAINE.--Il faut l'épouser. Ses armes embarbouillées aux nôtres,
-
-Çà égaierait cette vieille peinturelure.
-
-_(Il montre la tapisserie)._
-
-SYGNE.--Ne vous moquez pas ainsi.
-
-COUFONTAINE.--Je plaisante, Sygne. Fi de moi! La voici les larmes aux
-yeux!
-
-Vous êtes si bonne, c'est plus fort que moi, il faut que je vous fasse
-de la peine! c'est ma façon de vous aimer.
-
-Quelle jeunesse, ma pauvre cousine, que la vôtre!
-
-Reprenant, remettant ensemble les morceaux épars de cette terre,
-
-Vignes et clos, bois, sablons et terres labourées,
-
-Comme une vieille dentelle déchirée que l'on reprend brin par brin.
-
-SYGNE.--C'est votre bien que nous refaisions ainsi, Coûfontaine,
-Suzanne et moi.
-
-COUFONTAINE.--Bien travaillé, tisseuse!
-
-Nos mères de leurs doigts oisifs s'amusaient à parfiler,
-
-Décousant broderies et galons, détachant chaque fil un par un.
-
-Ce qu'elles ont défait, vous le refaites.
-
-J'ai ma cousine Sygne qui est plus pour moi que beaucoup d'or et
-d'argent!
-
-Que dit-on des lys qu'ils ne filent pas?
-
-Ah, si chacun de vos blancs frères de France, ma cousine, eût aussi
-bien fait,
-
-Toutes les filles de noble maison, le Roi pourrait revenir,
-
-Il n'y aurait pas un trou dans le vieux drapeau!
-
-Hélas, avec un fil qui part, que de mailles qui sautent!
-
-SYGNE, _prenant dans ses deux mains et regardant une miniature posée
-sur la table_.--Les voilà! Ce sont mes deux bien-aimés, pour qui il
-faut bien que je me donne un peu de la peine.
-
-Tes enfants, Georges, et dis! les miens aussi, n'est-ce pas? Il faut
-que la tante fée, la fée araignée qui est restée là-bas, leur refasse
-une maison en France par son art magique.
-
-Car nous autres, qui sommes pris entre le souvenir et le devoir, vous
-et moi, nous ne travaillons pas pour nous.
-
-Quand est-ce que je les verrai, Georges? Aimables enfants!
-
-Le chevalier avec son petit fouet, il a déjà vos traits, Coûfontaine,
-et ce tour Picard, et cet air de commandement et de considération.
-
-Et la petite fille, qu'elle est bonne!
-
-Leur mère se plaignait d'eux dans sa dernière lettre. Est-il possible?
-
-COUFONTAINE.--C'est une vieille lettre.
-
-Ils sont sages maintenant et ne lui donnent aucune peine.
-
-SYGNE.--Et que leur mère est belle qui les tient entre ses deux beaux
-bras nus!
-
-O Georges, que cela doit être bête à embrasser quand vous revenez de
-la guerre, cette belle rose fraîche tout ensemble où brillent ces six
-beaux yeux!
-
-Je comprends bien ce qui vous a plu en elle, c'est cet air mal défendu
-et candidement arrogant, la grosse lèvre et le petit front.
-
-Nous travaillons ensemble et je les regarde parfois, le cœur content.
-
-Que ses yeux sont beaux, comme quelqu'un qui donne son cœur, un jeune
-être bien tendre qui regarde si vous l'aimez!
-
-Quel courage vous avez, Coûfontaine, de la quitter, toujours loin
-d'elle errant!
-
-COUFONTAINE.--Nous sommes au service du roi tous les deux.
-
-SYGNE.--Vous écoute-t-il toujours?
-
-COUFONTAINE.--Je crains d'avoir perdu de mon crédit.
-
-SYGNE.--L'auriez-vous offensé?
-
-COUFONTAINE.--Il n'était pas en mon pouvoir de faire vivre ma femme
-toujours.
-
-_(Silence)_
-
-SYGNE.--Georges, je ne comprends pas! quelle horrible parole me
-baillez-vous, pleine de poisons?
-
-COUFONTAINE.--Ne savez-vous pas que ma femme était la maîtresse du
-Dauphin?
-
-Tout le monde là-bas enviait mon bonheur. Moi seul, stupide, ne savais
-rien.
-
-La mort a tout fait paraître.
-
-SYGNE.--Elle est donc morte, Georges?
-
-COUFONTAINE.--Donnez-moi ce portrait.
-
-SYGNE, _le prenant vivement_.--Ne lui faites plus de mal! Ma chérie,
-ici du moins tu es en sûreté contre mon cœur.
-
-COUFONTAINE.--C'est la seule image qui me reste d'eux.
-
-_(Elle le regarde comme ne comprenant pas)_
-
-Tout cela que vous tenez entre vos mains n'est plus.
-
-SYGNE.--Georges!
-
-COUFONTAINE.--Ne me comprenez-vous pas? Les deux enfants...
-
-SYGNE.--Assez! ne parlez pas. Ah, pas cela! pas cette chose horrible.
-
-COUFONTAINE.--... sont morts. Tous deux presque en même temps, pendant
-que j'étais en France, de cette mauvaise fièvre anglaise.
-
-SYGNE.--Dieu ait pitié de nous!
-
-_SYGNE reste pendant un moment immobile, les yeux fermés et comme
-évanouie, puis lentement elle agite la tête comme quelqu'un qui fait_
-Non.
-
-Je suppose qu'il n'y a rien à vous dire, Georges?
-
-COUFONTAINE.--Il n'y a rien à me dire,
-
-_(Pause)_
-
-SYGNE.--Venez prendre ce papier pour vous qui est là sur la table.
-
-_(Il approche de la table et comme il tend la main, SYGNE la lui
-saisit dans les siennes et éclate en sanglots le visage sur sa main.
-COUFONTAINE lui caresse la tête en silence)._
-
-COUFONTAINE.--Il ne faut pas pleurer, Sygneau. Voilà que notre nom est
-fini et il ne reste plus que nous, tous les deux.
-
-Mais bien d'autres choses encore, plus belles, finissent avec nous.
-
-Tout le monde n'est pas fait pour être heureux.
-
-Un autre lui a plu, je n'y peux rien, je croyais l'aimer autant qu'il
-faut.
-
-Et quant à ces petits enfants, un soldat n'en a pas besoin et c'est un
-grand débarras.
-
-SYGNE, _avec une sorte d'ironie_.--Vous êtes dur, Georges.
-
-COUFONTAINE.--Je reste à l'alignement; le reste ne regarde personne.
-
-SYGNE.--Au nom de ces deux innocents! Pardonnez-lui au nom de ces
-innocents!
-
-Songez combien elle était jeune et le mal que cela fait de mourir!
-
-Ah, c'est une chose plus enivrante que le vin d'être une belle jeune
-femme!
-
-Dites-moi que vous lui avez pardonné.
-
-COUFONTAINE.--Je ne pense plus à cela.
-
-SYGNE.--Mais dites que vous lui avez pardonné!
-
-COUFONTAINE.--Celui qui aime beaucoup ne pardonne pas facilement.
-
-SYGNE.--Mon cœur est brisé de compassion pour vous.
-
-COUFONTAINE.--Il y a la nuit seulement qui est mauvaise à passer, mais
-on finit toujours par dormir lorsque l'on est fatigué.
-
-SYGNE.--Et ils sont morts tous les trois!
-
-COUFONTAINE.--Epargnez-moi, mon Sygne, et tâchez d'être plus calme.
-
-SYGNE.--Mon Dieu, ainsi tout est perdu et vain de ce que j'ai fait!
-
-COUFONTAINE.--Parole sur toute chose la dernière. Mais vous du moins,
-c'est à Dieu que vous la dites.
-
-SYGNE.--«Ma génération a été roulée et retirée de moi comme la tente du
-pasteur!»
-
-Jadis j'ai vu mon père et ma mère, votre père aussi et votre mère,
-Coûfontaine, paraître sur l'échafaud ensemble.
-
-Ces quatre figures saintes à la fois qui nous regardaient, liées comme
-des victimes, mes quatre pères et mères que l'on a abattus l'un après
-l'autre sous la hache!
-
-Et quand ce fut le tour de ma mère, le bourreau roulant autour de son
-poing la queue de cheveux gris, lui tirait la tête sous le couteau.
-
---Nous étions au premier rang, et vous me teniez la main, et leur sang
-a rejailli jusque sur nous.
-
-J'ai tout vu et ne me suis pas évanouie, et nous sommes revenus ensuite
-à pied à la maison.
-
-Les hommes ont tranché la tige, et maintenant Dieu pense à nous et nous
-retire notre fruit.
-
-Mon Dieu, vous avez fait attention à cette pauvre chose que nous avions
-encore! Que votre volonté soit faite! Que votre amère volonté, que
-votre amère volonté...
-
-Nous restons seuls, Georges, vous et moi.
-
-Vous et moi de plus en plus une seule personne et seuls, et la vie
-comme d'elle-même se retire de nous.
-
-Dans un monde où nous avons cessé d'avoir part et proportion.
-
-COUFONTAINE.--Il faut vous séparer de moi et faire votre propre bonheur.
-
-SYGNE.--C'est moi maintenant qui vous tiens la main, comme vous teniez
-la mienne ce matin de Prairial.
-
-COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche et la vie est belle
-devant vous.
-
-SYGNE.--C'est ce que chantaient les cloches le jour de votre mariage.
-
-COUFONTAINE.--Ce n'est pas le chant que j'ai entendu.
-
-SYGNE.--Je connais que vous avez reçu le sacrement, ne croyant pas.
-
-COUFONTAINE.--Je ne croyais pas. Je savais tout d'avance.
-
-Mais j'étais prisonnier comme un qui ne peut pas faire autre.
-
-SYGNE.--La pauvre enfant aussi vous aimait.
-
-COUFONTAINE.--J'étais comme le mineur qui sort pour un moment de ses
-sapes et qui s'aperçoit qu'on en est tout de même au mois d'avril.
-
-De quelle idiote fringale de bonheur j'ai été saisi tout à coup!
-
-SYGNE.--Vous avez eu votre heure.
-
-COUFONTAINE.--Je ne l'ai pas eue. Elle ne m'a pas pris pour un autre.
-
-SYGNE.--Qui donc vous tenait séparés?
-
-COUFONTAINE.--Ce sang de mon père sur ma face.
-
-SYGNE.--Et ce sang aussi à vos mains!
-
-COUFONTAINE.--Est-ce qu'il vous fait horreur, Sygne?
-
-SYGNE.--Ah, j'en demande pardon à Dieu, il ne me fait pas horreur!
-
-COUFONTAINE.--C'est celui pourtant de beaucoup d'innocents.
-
-Souvenez-vous de la rue Saint-Nicaise.
-
-SYGNE.--Ne l'avez-vous pas payé du vôtre?
-
-COUFONTAINE.--Il est vrai. O ma femme et mes pauvres enfants!
-
-SYGNE.--Moi, je reste encore.
-
-COUFONTAINE.--Comme une fille dont le nom un jour va changer.
-
-SYGNE.-- Mais le mien m'a été surimposé d'un second baptême.
-
-COUFONTAINE.--J'ai participé à ce sacrement avec vous.
-
-SYGNE.--Non indignement cette fois.
-
-O Georges, toute notre race en ce jour a été mise sous le pressoir.
-
-COUFONTAINE.--O vin sacré issu de ce quadruple cœur!
-
-SYGNE.--Leur sang a été semé sur le mien.
-
-COUFONTAINE.--Le vieux plan ne nous donne plus sa sève.
-
-SYGNE.--Il reste un vin pur! Le nom en nous est vivant.
-
-COUFONTAINE.--O âme qui m'es née toute pareille, ô mon étrange jumeau!
-
-Vous comprenez ces choses.
-
-Comme la terre nous donne son nom, je lui donne mon humanité.
-
-En elle nous ne sommes pas dépourvus de racines, en moi par la grâce de
-Dieu elle n'est pas dépourvue de son fruit, qui suis le Seigneur.
-
-C'est pourquoi précédé du _de_, je suis l'homme qui porte son nom par
-excellence.
-
-Mon fief est en mon royaume comme une petite France, la terre en moi
-et ma ligne devient gentille et noble comme une chose qui ne peut être
-achetée.
-
-Et comme le miel ou les fleurs ou le vin qu'elle produit sont
-reconnaissables entre tous,
-
-Ou le gibier que l'on y tire ou la viande que l'on y paît,
-
-Ainsi entre beaucoup de plantes précaires l'Arbre-Dormant,
-
-Le grand chêne généalogique qui se dressait dans la cour du château,
-
-Et dont les racines comme il apparut le jour qu'il fut arraché, plus
-liantes que celles de ces figuiers que j'ai vus au Coromandel, et que
-ces veines d'un sein qui font le lait,
-
-Etaient enfoncées à demi dans le noir béton de la substruction romaine,
-
-A demi au travers de la compacte glaise dans le banc natif de la
-meulière couleur de fleur de marronnier.
-
-Et comme le vin de Bouzy n'est pas celui d'Esseaume, c'est ainsi que je
-suis né Coûfontaine par fait de la nature à quoi les Droits de l'Homme
-ne peuvent rien.
-
-Ainsi la nation n'avait pas à se fabriquer elle-même ses chefs et ses
-lois, défendue contre les rêves.
-
-Mais la nature dans toute la France les lui donnait avec ses autres
-productions, bons ou mauvais, depuis le roi jusqu'au juge,
-
-Au tournant de chaque vallée, au flanc de chaque coteau, chacun en sa
-saison refleurissant de son pied ou de sa souche,
-
-Comme les fleurs et les fruits en leur variété.
-
-SYGNE, _relevant la tête et regardant avec fermeté_.--Qu'importe tout
-cela, Georges?
-
-COUFONTAINE.--Ce qu'il importe?
-
-SYGNE.--Dieu l'a voulu. C'est bien. Il n'y a pas de notre faute. A quoi
-bon le bouder et le quereller?
-
-COUFONTAINE.--Dieu lui-même ne peut m'enlever ce qui est à moi.
-
-SYGNE.--Rien n'est à nous, tout est à Lui qui est le seigneur éminent.
-
-Et il est donc vrai qu'il ne peut rien nous enlever, mais il peut nous
-relever nous-mêmes,
-
-De ce poste qu'il nous avait confié.
-
-COUFONTAINE.--Que suis-je sans cette place d'où je tiens mon nom?
-
-SYGNE.-- Cela seul à qui rien ne peut plus être enlevé.
-
-COUFONTAINE.--Moi du moins, il y a une chose que je ne retire pas quand
-je l'ai donnée.
-
-SYGNE.--Laquelle, Georges?
-
-COUFONTAINE, _tendant la main_.--Ma main droite.
-
-SYGNE, _lui donnant la sienne_.--Ni moi celle que je te donne, mon
-frère!
-
-COUFONTAINE.--Le monde s'est rétréci, mais nous subsistons tous les
-deux.
-
-SYGNE, _à voix basse_.--COUFONTAINE ADSUM.
-
-COUFONTAINE.--Tu es ma terre et mon fief, tu es mon parti et mon
-héritage. Tu es demeurante et véritable.
-
-A la place de cette femme fausse qui est morte et de ses enfants et de
-la terre.
-
-SYGNE.--Dieu seul est véritable.
-
-COUFONTAINE, _d'un ton ambigu_.--Cela, nous allons le voir tout à
-l'heure.
-
-SYGNE.--Ne va point contre Sa volonté.
-
-COUFONTAINE.--Que savons-nous d'elle?
-
-Quand le seul moyen pour nous est de la contredire.
-
-SYGNE.--Georges, mon frère! Parole digne de vous!
-
-COUFONTAINE.--A tant faire que d'être condamné,
-
-Autant s'en assurer pour de vrai.
-
-Et toi ne prends point parti contre moi.
-
-SYGNE.--Que prétends-tu faire?
-
-COUFONTAINE.--Forcer
-
-Ton Dieu à me répondre clairement,
-
-Et qu'il montre enfin s'il est d'un côté ou de l'autre!
-
-SYGNE.--O Georges, quoi de plus clair qu'un voleur et que veux-tu
-savoir encore?
-
-Heureux qui a quelque chose à donner, car à celui qui n'a pas on ôtera
-même ce qu'il a.
-
-Heureux qui est dépouillé injustement, car il n'a plus rien à craindre
-de la justice.
-
-Celui qui n'accepte pas le mal, comment recevra-t-il le bien? C'est
-ainsi que je vous vois retranché de tout, pauvre frère!
-
-Et moi, parce que j'ai tout accepté, voici que tout m'a été rendu.
-
-COUFONTAINE.--Ma cause n'est pas de moi-même.
-
-Périsse Coûfontaine, si le Roi est restauré avec la France!
-
-SYGNE.--Tant de peines, tant de sacrifices, tant de dangers, tant
-d'esprit et de combinaison,
-
-Tant d'argent, tant de sang versé, le vôtre et celui de beaucoup,
-
-Tout cela en vain!
-
-Et moi de mon côté, mon œuvre bien achevée et la terre refaite,
-
-Voici qu'elle est nulle entre mes mains!
-
-COUFONTAINE.--Il ne sert pas de se désoler.
-
-SYGNE.--Je ne me désole pas, mais je me réjouis!
-
-O mon Dieu, je me réjouis amèrement dans votre grandeur et mon
-inutilité, et l'extension jusqu'à moi de ces desseins qui passent tout
-sens!
-
-Je suis veuve et orpheline de tous les miens, et vierge, vous m'ôtez
-mes enfants, et vous vous moquez de moi me posant seule au milieu de
-ces biens que j'ai conquis.
-
-Que pouvais-je faire cependant et fallait-il me croiser les bras?
-
-J'étais une femme, voyant ce qu'il y a de plus prochain, tâchant de
-bien faire à ceux qui me sont le plus proches,
-
-Et je n'ai point d'esprit pour imaginer quelque chose de mieux, mais ce
-que j'ai connu de bon, j'ai tâché de le refaire et de le réparer.
-
-Tant de peines et de privations, la misère d'abord, la crainte, la
-solitude, la sévérité sur moi de la vieille Suzanne.....
-
-COUFONTAINE.--Pauvre Sygneau!
-
-SYGNE.--.... La valeur âprement apprise de chaque pièce, le liard, le
-sou, l'écu, et le beau double louis d'or lourd à la fin, les comptes
-chaque soir mis au net sans tache ni rature,
-
-La valeur de chaque terre étudiée et de chaque coin de chaque terre,
-le prix du blé et du vin, et de la pierre à bâtir, et du plâtre, et du
-bois, et de la journée de femme et d'homme,
-
-Tout l'ancien bien appris par cœur, autant que jadis pour notre
-grand-père il en tenait dans une nuit de bouillotte,
-
-Les ventes courues, les journées à cheval ou en carriole, au blanc du
-soleil ou sous la pluie froide dans mon grand manteau de bergère,
-
-Les longues heures de bataille dans l'étude des notaires, où l'on
-combat bien couvert et la face riante,
-
-Comme jadis mes ancêtres a visière avalée et l'écu serré sur le corps,
-
-Moi, pauvre fille parmi ces hommes de loi comme Jeanne d'Arc parmi les
-gens de guerre!
-
-Les visites au préfet, les discussions avec les fermiers et les
-entrepreneurs,
-
-L'esprit vigilant, l'œil levé, le cœur inflexible et resserré,
-
-Toute chose enfin reprise et rajustée, (à l'exception de notre château
-détruit), la vaisselle même et les livres à nos armes, chacun racheté
-pièce à pièce,
-
-Et voici que, tout refait, tout reste mort, comme un cadavre épars dont
-on rapproche les morceaux!
-
-COUFONTAINE.--Tout cela préparait la retraite où je suis caché
-aujourd'hui,
-
-Moi et cette prise que j'ai faite.
-
-SYGNE.--Notre château a été détruit, mais la maison-Dieu est restée
-debout,
-
-Le mur a été fondu, le fossé a été comblé, l'Arbre-Dormant a été
-arraché,
-
-Le puits a été pollué, la tour est tombée d'un seul coup comme un homme
-qui s'abat sur la face, les entrailles de la maison familiale se sont
-rompues et effondrées,
-
-Et de tout l'œuvre antique, il ne reste qu'un seul pignon et la cave,
-refuge du renard et du hérisson!
-
-Mais l'antique maison tirée du sol par la foi, le mystique domicile
-ayant l'hostie pour semence,
-
-Puisque aucun ne l'avait choisie pour sienne, comme Jean reçut
-Notre-Dame, c'est ici que je me suis retranchée avec Dieu,
-
-Moi faible créature toute seule sous les vastes arceaux, femme, soupir
-léger à la place du puissant grommellement de ces cent mâles de Dieu
-chantants!
-
-COUFONTAINE, _regardant la croix_.--Ce n'est point la croix capitulaire.
-
-SYGNE.--Ne la reconnaissez-vous point?
-
-C'est le crucifix de bronze donné par notre ancêtre, Agénor V, le
-Ligueur,
-
-Pour remplacer la vieille pierre que les hérétiques avaient jetée bas,
-
-La croix foraine qui était plantée au carrefour des deux routes royales
-de Rheims et de Soissons.
-
-Et de nouveau les Républicains l'ont déracinée, sapant tout le calvaire
-avec d'un seul coup,
-
-La croix et les quatre vieux tilleuls qui l'ombrageaient, unique abri
-des moissonneurs dans la plaine rase;
-
-Et ils ont planté ce mince arbre de la Liberté à la place, qu'une seule
-saison a desséché comme une trique.
-
-L'homme de bronze a été rompu en morceaux, mais on ne l'a pas fondu en
-canon et monnayé en gros sous,
-
-Et de tous côtés j'en ai retrouvé des membres épars, comme on raconte
-d'Isis et d'Osiris dans Plutarque,
-
-Les jambes rompues comme celle du larron, la poitrine qui servait
-d'enclume chez le maréchal-ferrant,
-
-Les bras que gardaient deux pieuses vieilles filles, et la tête au fond
-d'un four de boulanger;
-
-Et Suzanne et moi, les pieds nus, marchant toute une nuit,
-
-Nous avons rapporté le chef sacré entre nos bras, récitant nos prières,
-
-Et maintenant le grand bon-dieu noir rongé par le soleil et la pluie,
-le scandaleux supplicié,
-
-Le voici entre ces murs caché des hommes avec nous et nous recommençons
-avec lui comme des exilés
-
-Qui se refont un foyer de deux tisons mis en travers.
-
-COUFONTAINE, _les yeux sur la croix_.--Quel est ce bois dont la croix
-est faite, où l'on voit des traces de feu?
-
-SYGNE.--Je l'ai faite des poutres de notre maison.
-
-COUFONTAINE.--Le pal est de chêne et la potence de châtaignier.
-
-C'est une essence maintenant qui a disparu de chez nous,
-
-Et cependant les charpentes partout de nos vieilles fermes et la
-«forêt» de la Cathédrale de Rheims en sont faites.
-
-SYGNE.--Mais ce bois dont la croix est faite ne manquera jamais.
-
-COUFONTAINE.--Heureux cet arbre qui porte sur lui le poids d'un Dieu,
-ou ne fût-ce même qu'un homme.
-
-Voici donc, rentrant chez moi, tout ce que je retrouve de la maison,
-
-La poutre en croix avec la solive, et cela même vous l'avez pris pour
-vous, ô fils de l'ouvrier! et il n'y a pas place pour deux.
-
-Et moi aussi, me voici une croix à la place de mon nom proscrit. Tous
-mes biens sont tombés de moi comme un manteau, et je me tiens seul dans
-cet ajustement qui ne peut changer de mon corps et de mon esprit,
-
-Dépouillé, abrégé, inflexible, infructueux!
-
-Mais à ce moment où je rentre au pays, comme l'Enfant prodigue chez le
-père qui lui a partagé sa substance,
-
-Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père ou mère,
-
-Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé de moi.
-
-SYGNE.--Mais moi du moins, moi du moins, Georges, je reste!
-
-COUFONTAINE, _la regardant_.--Est-ce que vous voulez m'épouser, ma
-cousine?
-
-SYGNE.--O Georges, je suis bien assez à vous sans cela!
-
-COUFONTAINE.--Il est vrai. Nous sommes trop semblables; rien de nouveau
-ne peut sortir de nous.
-
-SYGNE.--Qui donc continuera la race?
-
-COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche. Gardez ces biens que
-vous avez réunis et qui seraient de nul fruit à cet homme retranché.
-
-Quelqu'un viendra.
-
-SYGNE.--Ne vous moquez pas de moi ainsi!
-
-COUFONTAINE.--Quelque beau chasseur à la barbe rousse,
-
-Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il me prendra par la main
-cette perfide Judith aux yeux verts,
-
-Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel tient toute seule chapitre,
-
-La vierge bien tempérée dont le sourire modeste ne va pas aux coins de
-la bouche.
-
-Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec le crayon le plus fin, ô
-Sygne qui riez entre ces guillemets!
-
-Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France, le
-laurier de Dormant, la «_virgo admirabilis!_»
-
-SYGNE.--O Georges, je ne pensais pas que vous m'aviez autant regardée!
-
-COUFONTAINE.--Il est vrai. Pas plus que l'on ne se regarde ou s'écoute
-soi-même. Vous n'étiez pas au dehors.
-
-Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette brave petite main dans la
-mienne le jour de la Saint-Jean,
-
-Et plus tard votre figure claire et dessinée devant moi comme un plan
-d'église, bien calculé avec la règle et le compas,
-
-Et votre main encore sur mon front les nuits de fièvre, lorsque j'étais
-blessé, malade et poursuivi,
-
-Ou votre front encore sous la lampe lorsque l'on cachète des dépêches
-et que l'on compte des rouleaux de louis.
-
-SYGNE.--Je suis celle qui reste et qui est toujours là.
-
-COUFONTAINE.--Ah! de la tête aux pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on
-ne peut causer avec vous, et il n'y a pas un trait de vous et manière
-d'être que je ne comprenne.
-
-Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y a autant d'images de
-nous-mêmes en vous que de portraits jadis dans cette galerie du château.
-
-SYGNE.--Je ne porterai donc pas à un autre cela qui est de Coûfontaine
-seul.
-
-COUFONTAINE.-- Ces choses seules sont à moi qui sont mortes, vaincues
-et impossibles.
-
-SYGNE.--Mais moi, Georges, je ne suis pas morte, je ne suis pas
-vaincue, et je ne suis pas impossible!
-
-COUFONTAINE.--Il y a ceci de différent, que vous avez moins de trente
-ans et que j'en ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du même siècle.
-
-Je suis la souche écimée et sans branches, et je vois dans votre œil
-brun le vert de la jeune feuille.
-
-Nous ne faisons pas notre ombre du même côté, la vôtre vous entraîne,
-
-La mienne est attachée à mes talons et je ne vois rien de moi devant
-moi.
-
-SYGNE.--Laisse-moi donc renoncer à l'avenir!
-
-Laisse-moi prêter serment comme un nouveau chevalier! O mon seigneur! ô
-mon aîné! laisse-moi entre tes mains.
-
-Jurer comme une nonne qui fait profession!
-
-O mâle de ma race! ô reste et principe de mon peuple! je ne te
-laisserai point sans attestation.
-
-La terre nous manque, la force nous est soustraite, mais la foi de
-l'homme à l'homme.
-
-Demeure, l'âme pure qui trouve son chef et qui reconnaît ses couleurs!
-
-Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais de moi ce que tu veux,
-
-Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, où le
-corps ne sert plus,
-
-Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage!
-
-COUFONTAINE.--Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le
-reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi
-
-Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté?
-
-Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant encore, je n'ai plus que
-la mer sous les pieds,
-
-La mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes, et cette chose
-fausse entre mes bras comme un élément. Tout a passé.
-
-Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi sur le
-«Saint-Esprit»,--(Comme nous causions dans la nuit noire du poste
-tandis que nos hamacs se heurtaient dans le ressac!),
-
-Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux par un boulet.
-
-Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour moi, ce fut leur tour, mon
-père et ma mère avec les vôtres, Sygne.
-
-Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai reçu leur sang sur la face,
-qui leur sortait du corps et j'en ai respiré la vapeur.
-
-Le Roi qui était mon roi, le droit qui était mon droit,
-
-Cette femme qui était mon droit, ces enfants qui étaient les miens, le
-nom même que je porte et la terre avec le fief,
-
-Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la place même où ces choses
-étaient n'est plus.
-
-Et je mène cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre,
-embusqué toujours ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant et menacé.
-
-Et je me souviens de ce que disent les moines Indiens, que toute cette
-vie mauvaise
-
-Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que
-nous bougeons avec elle,
-
-Et qu'il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer
-
-Pour qu'elle passe de nous.
-
-Mais ce sont des tentations viles; moi du moins dans cette chute de tout
-
-Je reste le même, l'honneur et le devoir le même.
-
-Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne va pas faillir comme le
-reste, à cette heure où je touche à ma fin.
-
-Ne me trompe point qui ai vraiment faim et soif de ton cœur hors de
-moi, de la loyauté dans ton cœur hors de moi,
-
-Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais d'une qui soit infaillible.
-
-SYGNE.--Dieu seul est infaillible.
-
-COUFONTAINE.--Encore Dieu! Laisse-le où il est. De lui plus tard.
-
-Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce qu'il en va.
-
-Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne nous laisse point d'otage.
-
-SYGNE.--Je ne comprends point vos paroles.
-
-_(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)_
-
-COUFONTAINE.--Eh?
-
-SYGNE.--C'est M. le curé qui est venu dire la messe comme il l'a promis.
-
-COUFONTAINE.--Vous avez eu tort de le mêler à nos affaires.
-
-SYGNE.--Que Dieu qu'il offre en ce moment sur l'autel entende nos
-paroles!
-
-Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait pas se reprendre.
-
-A nous aussi il a donné ce sacrement de se donner et de ne pas se
-reprendre.
-
-Accepte, reprends avec toi tout ce qui est ta race et ton nom,
-
-Et qu'à Coûfontaine du moins Coûfontaine ne fasse pas défaut.
-
-COUFONTAINE.--J'accepte, Sygne, sois ajoutée à l'enjeu de cette partie
-que je joue.
-
-O femme, la dernière de ma race, engage-toi donc comme tu le veux et
-reçois de ton seigneur la foi suivant la forme antique.
-
-Coûfontaine, reçois mon gant!
-
-_(Il lui donne son gant)_
-
-SYGNE.--Je l'accepte, Georges, et tu ne me le reprendras plus.
-
-_(Pause)_
-
-COUFONTAINE, _levant le doigt_.--Tout va être décidé. Il se pèse avec
-le monde entier notre sort.
-
-La violence arrive à sa dissipation et la masse avec l'homme de la terre
-
-Retrouve son poids et son moment.
-
-SYGNE.--Je ne sais rien de la politique. On m'a dit que le pape n'est
-plus à Rome.
-
-COUFONTAINE.--Et savez-vous où il est?
-
-SYGNE.--Je ne sais.
-
-COUFONTAINE.--Ici, sous ce toit même et derrière ce mur.
-
-_(Geste d'émotion)_
-
-César est d'un côté, mais j'ai pris l'homme de Dieu pour nous.
-
---Maintenant laissez-nous, car nous avons à parler.
-
-_(Elle sort)_
-
-[1] _Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques notes
-d'une sonorité étrange et presque pénible._
-
-[2] _Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un peu basse, et
-comme mesurée._
-
-
-SCÈNE II
-
-_Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout entière apparaît. Le
-petit jour._
-
-_Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée avec violence
-ruisselle sur les carreaux. De grands arbres dont les branches touchent
-presque les fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle
-le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au poil hérissé est
-couché devant la porte d'entrée._
-
-_Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, découvrant pendant
-un moment l'ouverture d'une porte secrète. On aperçoit dans le fond
-la flamme d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe avec
-le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, la tête coiffée d'une
-calotte blanche._
-
-LE PAPE PIE.--Mon fils, que la paix soit avec vous. C'est moi.
-
-_COUFONTAINE qui était debout, pensif à l'une des fenêtres, se retourne
-vivement et s'agenouille devant le vieillard qui lui donne sa main à
-baiser._
-
-COUFONTAINE, _relevé_.--Saint Père, mangez et buvez, car la route a
-été longue et rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à cette messe
-matinale.
-
-LE PAPE PIE.--Quel est ce pain que vous voulez me donner à manger?
-
-COUFONTAINE.--Un pain de loyale farine. Une maison chrétienne vous
-abrite.
-
-LE PAPE PIE.--J'ai reconnu un bien ecclésiastique.
-
-COUFONTAINE.--C'est ici l'abbaye des Cisterciens de Coûfontaine, que
-mes pères ont fondée et nourrie.
-
-Ma cousine
-
-Sygne l'a achetée sous dispense, le château étant brûlé,
-
-Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, la gardant aux mains
-légitimes.
-
-LE PAPE PIE.--Elle est cette pieuse jeune femme que j'ai communiée
-cette nuit?
-
-COUFONTAINE.--Et je suis le Vicomte Ulysse Agénor Georges de
-Coûfontaine et Dormant, lieutenant du roi Louis en France pour
-Champagne et Lorraine.
-
-LE PAPE PIE.--Quel est cet acte violent? Pourquoi m'avez-vous enlevé de
-ma prison?
-
-COUFONTAINE, _tirant un papier de sa poche_.--Ordre signé de
-l'Empereur. C'est moi qui me suis chargé de l'exécuter,
-
-Le porteur se trouvant empêché.
-
-La chose a été faite comme il faut. Moscou est loin. Eh, qui
-n'honorerait une telle signature?
-
-Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. Ils m'ont tous obéi comme
-à un ange du ciel.
-
-_(Il tend le papier au Pape qui le lit en silence et le lui rend)_
-
-Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa prison.
-
-LE PAPE PIE.--Je vous remercie, mon fils.
-
-COUFONTAINE.--Vous êtes ici en sûreté. Qui viendrait vous chercher dans
-ce coin de la Marne?
-
-C'est ici une vieille demeure secrète à l'écart,
-
-Avec des sorties secrètes par les bois sur trois routes et deux vallées,
-
-Pleine de caches et d'issues.
-
-Je m'en suis servi bien des fois dans cette guerre que je fais.
-
-LE PAPE PIE.--Et c'est de vous maintenant que Nous sommes le prisonnier?
-
-COUFONTAINE.--Il est vrai. Mon père, vous êtes le prisonnier de votre
-fils.
-
-Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait l'ange si ferme:
-
-Je ne vous lâcherai point que vous ne m'ayez béni.
-
-LE PAPE PIE.--Pauvre enfant! vous voyez que Nous sommes capture
-difficile.
-
-COUFONTAINE.--C'est Dieu même qui vous donne au Roi de France.
-
-LE PAPE PIE, _se tournant gravement vers le crucifix_.--_Ave, Domine
-Jesu._
-
-COUFONTAINE.--C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, et le Roi lui
-ôtait son chapeau quand il allait se faire sacrer.
-
-LE PAPE PIE.--Quelles nouvelles de toute la terre?
-
-Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous dans notre prison.
-
-COUFONTAINE.--L'Usurpateur est à Moscou.
-
-Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas des armées sur les routes
-et le roulement des roues qui roulent vers l'Orient.
-
-Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,
-
-Des villes de bois qui brûlent, une victoire vaguement gagnée. L'Europe
-est vide et personne ne parle sur la terre.
-
-Il n'y a que l'attente du monde comme un homme surmonté et surchargé.
-
-LE PAPE PIE.--Et c'est de Moscou que l'Empereur a trouvé le temps de
-penser à Nous, vieillard?
-
-COUFONTAINE.--Vous êtes le refus de Dieu dans le silence de tous les
-hommes.
-
-LE PAPE PIE.--Quel est ce fort de Joux dont parle votre lettre?
-
-COUFONTAINE.--Une casemate dans la neige d'où l'on ne ressort pas.
-
-LE PAPE PIE.--Il a plu à Dieu de nous retirer de la main ennemie.
-
-COUFONTAINE.--Ensuite
-
-Quelque conclave réuni au milieu des baïonnettes,
-
-Quelque cardinal Fesch ou Maury
-
-Fait pape, comme il a fait rois ses frères,
-
-Aumônier du Grand Empereur.
-
-LE PAPE PIE, _levant le doigt_.--Il y avait sur les routes de Judée des
-possédés qui, dès qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant
-lui en pleurant et en criant.
-
-Et tout en le poursuivant avec des injures et des pierres, ils ne
-cessaient de répéter: Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?
-
-Ainsi pendant tous les siècles les hommes impies avec le Vicaire du
-Christ.
-
-Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis qu'il est apparu entre eux
-comme une personne dénuée.
-
-Ils arrangent entre eux de petits pactes pour un jour qu'ils appellent
-lois, sociétés, constitutions, états, royaumes,
-
-Selon la puissance qui leur est donnée pour un jour et qui est bonne et
-bénie en elle-même.
-
-Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche du monde, réglant toute
-chose pour toujours avec leur volonté particulière,
-
-Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle part au juste Lui faire, il
-arrive qu'ils se mettent en colère contre Dieu
-
-Qui ne veut point part.
-
-_(Il se tourne gravement vers le Christ)_
-
-Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.
-
-_(Silence)_
-
-Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, avec des règles et des
-barrières, des libertés et des concordats.
-
-Et Notre devoir est de Nous prêter à leur fantaisie, comme un pêcheur
-sur la mer qui s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point le choix.
-
-Pour le bien des âmes, jusques au point permis.
-
---Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il est comme un enfant gâté que
-l'on contrarie.
-
-Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un de mes pauvres enfants
-comme tous les autres.
-
-Vainqueur des hommes, comme il dit, voyez-le aujourd'hui qui veut fixer
-et contraindre Dieu et le mettre de son parti, prenant son vicaire
-comme otage.
-
-Ne comprenant point pourquoi il a plu au
-
-Tout-Puissant de se faire représenter par ce qu'il y a au monde de plus
-faible,
-
-Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de miel et de poisson, ce pauvre
-sot prêtre qui ne sait rien que son catéchisme
-
-Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le voilà qui Nous prend même
-ce que Nous avons,
-
-Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, le patrimoine de Pierre,
-l'anneau même du Pêcheur à Notre doigt,
-
-En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau sur la terre sans lieu comme
-aux jours de Galilée, et dans sa propre maison comme un captif et comme
-une personne tolérée;
-
-Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui est enseveli avec le Christ.
-
-_(Violent coup de vent qui ébranle la maison. Sifflements et
-beuglements. Une nappe d'eau ruisselle sur les quatre croisées. Le pape
-frissonne et s'enveloppe plus étroitement dans son manteau, regardant
-avec effroi autour de lui)._
-
-COUFONTAINE.--Ce n'est pas le soleil de Tivoli et la brise des monts
-Sabins.
-
-LE PAPE PIE.--Une farouche demeure pour cette jeune femme seule qui
-l'habite.
-
-COUFONTAINE.--Elle a un toit sur sa tête et ce pays est le sien.
-
-Je ne vois pas ce qu'elle peut demander davantage.
-
-Plût au ciel seulement que je fusse toujours sec la nuit et que j'eusse
-toujours la bonne terre de mon pays à mes bottes!
-
---C'est ici notre grande averse de septembre qui balaye la moisson et
-qui amollit la terre pour le labourage.
-
-_(Nouveau coup de vent)_
-
-LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Priez pour que votre fuite ne soit pas en
-hiver ou par un jour de sabbat.
-
-COUFONTAINE _rêvant_.--Cela me rappelle l'ancien temps, la grosse
-mousson de Pondichéry qui nous débarrassait des frégates anglaises.
-
-LE PAPE PIE.--Où sont les anciens maîtres de cette demeure?
-
-COUFONTAINE.--Ils ne l'ont point quittée, ils n'ont point violé la
-clôture.
-
-Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, les pieds joints, dans le
-jardin conventuel, les six prêtres, les huit novices et les douze
-convers.
-
-L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite et tous les autres suivant
-le temps de leur profession.
-
-Par les soins de mon frère de lait et de leur ancien novice qui
-conduisit leur exécution,
-
-L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,
-
-Toussaint Turelure, fils du bûcheron et sorcier Turelure, aujourd'hui
-baron de l'Empire et préfet de la Marne,
-
-Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté
-
-LE PAPE PIE.--Nous irons prier sur les restes de ces martyrs.
-
-_(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des
-fenêtres)._
-
-COUFONTAINE.--Tout beau, tout beau, Sylla!
-
-Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui
-te fait ainsi montrer les dents en silence?
-
-Qui nous viendrait ici par une telle tempête?
-
-_(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes)._
-
-COUFONTAINE _montrant la table servie_.--Mangez, Saint-Père.
-
-_(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement
-à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin)._
-
-COUFONTAINE.--La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec
-elle.
-
-C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.
-
-Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des
-temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit),
-
-Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette,
-
-Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité
-obscure.
-
-Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate.
-
-_(Pause)_
-
-Nous savons ce que c'est que le danger continuel.
-
-_(Il rêve)_
-
-C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos
-_fères_ et de nos _villes_ mérovingiennes,
-
-Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et
-de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on
-semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait
-défrichée.
-
-Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa
-toile gluante.
-
-Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au
-gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume.
-
-Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile.
-
-LE PAPE, _ayant fini de manger se lève et fait le signe de la
-croix_--_Deo gratias!_ Je vous remercie, mon fils, pour ce repas.
-
-COUFONTAINE.--Rude accueil pour le plus grand roi de la terre!
-
-Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble
-Borghèse, et du chrétien Portalis.
-
-Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours.
-
-LE PAPE PIE.--Où voulez-vous me mener?
-
-COUFONTAINE.--En Angleterre où est le Roi de France.
-
-LE PAPE PIE.--Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le
-Pape aux mains des hérétiques.
-
-COUFONTAINE.--C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être
-fermé.
-
-LE PAPE PIE.--Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de
-mes propres enfants?
-
-COUFONTAINE.--La prison ne vous en sépare-t-elle pas?
-
-LE PAPE PIE.--Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise.
-
-COUFONTAINE.--Venez et soyez libre.
-
-LE PAPE PIE.--Je ne veux pas être libre entre les morts.
-
-COUFONTAINE.--Où vous conduire où César ne soit pas?
-
-LE PAPE PIE.--Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour.
-
-COUFONTAINE.--A Rome, dites-vous?
-
-Votre place y est prise par un préfet.
-
-LE PAPE PIE.--Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que
-les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes!
-
-Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre
-trois jours avec le Christ?
-
-COUFONTAINE.--Laissez Rome et retrouvez l'univers.
-
-LE PAPE PIE.--Où est le fondement là est Pierre.
-
-COUFONTAINE.--Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut
-conduit où il ne voulait pas aller.
-
-LE PAPE PIE.--Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient
-au nom du Seigneur!
-
-COUFONTAINE.--Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour
-vous appelle?
-
-LE PAPE PIE.--L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis
-l'époux indissoluble.
-
-COUFONTAINE.--La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César?
-
-LE PAPE PIE.--Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de
-l'idole hétérogène.
-
-COUFONTAINE.--Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous?
-
-LE PAPE PIE.--Question que j'ai entendue souvent à Savone.
-
-COUFONTAINE.--Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer
-avons-nous de notre obéissance?
-
-LE PAPE PIE.--O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous
-a tout pris.
-
-COUFONTAINE.--Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à
-cause du grand âge.
-
-Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille.
-
-LE PAPE PIE.--Ne pouvais-je oindre un tel front
-
-Quand Jésus même a baisé les pieds de Judas?
-
-COUFONTAINE.--Saint Père, laissez-moi vous parler, expliquons-nous,
-
-Puisque vous êtes ici et que je vous tiens avec moi, vicaire de Dieu,
-
-Car j'en ai gros à vous dire, comme un jeune homme qui parle à son père
-confesseur, une fois par an.
-
-Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? et une seule brebis est
-autant pour vous que toutes les autres ensemble.
-
-Et dire que je me confesse tous les jours, non: la vie que je mène
-n'est pas celle d'une nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous mettrons
-notre chemise blanche.
-
---Pourquoi nous scandalisez-vous comme Dieu?
-
-Il abaisse les bons et il élève les méchants. Ça, ce sont ses voies et
-il n'y a rien à Lui dire.
-
-Mais vous, vous êtes un homme. Capable de parler, n'avez-vous pas à
-nous répondre? Ou qui interrogerons-nous?
-
-Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il pas pour le pape? et le
-succès fait-il une différence?
-
-Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est pas à lui?
-
-Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il pas pris la France à son
-roi?
-
-LE PAPE PIE.--Le monde peut se passer d'un roi, mais non point du Pape.
-
-COUFONTAINE.--Peut-il se passer du droit? et le droit pour un homme
-est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?
-
-LE PAPE PIE.--L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul.
-
-COUFONTAINE.--Combien donc son avoir n'est-il pas sacré? Etre et avoir,
-ce sont les deux premiers verbes dont tous les autres sont faits.
-
-La chose que l'on a est appelée _le bien_.
-
-L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et dont il ne dispose
-entièrement.
-
-Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant fait aucune chose
-
-Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle
-
-Ce n'est pas être de ne pas être à lui.
-
-Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui
-prenne,
-
-Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai
-point grief.
-
-LE PAPE PIE.--Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante.
-
-COUFONTAINE.--Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout!
-
-Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander
-la foudre,
-
-Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de
-ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?
-
-Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.
-
-Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature,
-
-En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait.
-
-Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de
-gratuit entre les hommes.
-
-Est-ce que cela est approuvé par Dieu?
-
-LE PAPE PIE.--C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que
-vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle?
-
-COUFONTAINE.--Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son
-devoir dans la nuit.
-
-LE PAPE PIE.--Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y
-a point doute.
-
-COUFONTAINE.--Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma
-propre pensée?
-
-Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé,
-
-Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café!
-
-LE PAPE PIE.--Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas
-ajouter la nuit
-
-Au jour à qui sa propre malice, suffit.
-
-COUFONTAINE.--J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors
-pas, grain par grain,
-
-Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens.
-
-Nous survivons seuls, Sygne et moi.
-
-LE PAPE PIE.--Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles
-lumières brillantes?
-
-COUFONTAINE.--Elles nous montrent le terme et non pas le chemin.
-
-LE PAPE PIE.--Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand
-une seule suffit,
-
-Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent.
-
-COUFONTAINE.--Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours?
-
-LE PAPE PIE.--La terre le sait qui garde le caïeu.
-
-COUFONTAINE.--Mais moi, tant que je suis vivant, il me faut bien que je
-travaille et file mon fil,
-
-Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi et le monde de qui je suis
-m'a été retiré,
-
-Où la mission des miens m'avait été continuée qui est de servir en
-commandant.
-
-Je regarde autour de moi et il n'y a plus de société entre les hommes,
-
-Mais seulement la «loi» comme ils disent, et le texte imprimé à la
-machine, la volonté inanimée, idole stupide.
-
-Où est le droit il n'y a plus d'affection.
-
-Et la loi de Dieu était dure dont nous avons été libérés par
-Jésus-Christ. Que sera-ce de la loi des hommes?
-
-Quelle société, où chacun croit qu'elle est aux dépens de sa propre
-charte? et la force ne peut remplacer le sacrifice.
-
-Comme vous le voyez avec cet homme qui dès qu'il a pris une chose est
-obligé de prendre tout le reste,
-
-Et de reconquérir le monde à chaque instant pour assurer un seul pas.
-
-LE PAPE PIE.--Nous n'avons pas ici une habitation permanente.
-
-COUFONTAINE.--N'avons-nous pas le devoir cependant de chercher et de
-maintenir en toute chose le mieux?
-
-N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de Dieu? Il ne vient donc pas
-des hommes.
-
-Je ne le compare pas à une épée, mais à un baume dont le chef est oint
-et dont tout le corps est persuadé.
-
-C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur la France comme des
-évêques,
-
-Sacrés au front avec le chrême des évêques, communiant sous les deux
-espèces,
-
-Oints d'une onction toute propre sur les épaules et au pli des bras,
-
-Ordonnés pour le commandement qui est de force dans la suavité.
-
-L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de confirmation?
-
-LE PAPE PIE.--Vous le savez qui avez vu ce saint roi mourir.
-
-COUFONTAINE.--La vertu d'un roi n'est pas de mourir.
-
-LE PAPE PIE.--Mais un saint est plus aux yeux de Dieu que beaucoup de
-rois et de royaumes.
-
-COUFONTAINE.--N'est-ce point une des prières du _Pater_ chaque jour que
-le règne arrive?
-
-LE PAPE PIE.--C'est donc qu'il n'est pas arrivé.
-
-COUFONTAINE.--Toutes choses n'arrivent-elles pas pour nous en figure?
-
-LE PAPE PIE.--La figure de ce monde passe.
-
-COUFONTAINE.--Mais celle de Dieu passera-t-elle?
-
-LE PAPE PIE.--Elle ne passe point tant que la croix subsiste.
-
-COUFONTAINE.--Père! Père!
-
-Les temps de la foi sont finis,
-
-Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,
-
-Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance est donnée à Lui seul due.
-
-Maintenant recommence la servitude de l'homme à l'homme de par la force
-plus grande et la loi,
-
-Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent cela liberté.
-
-LE PAPE PIE.--L'image de Dieu qui s'est retirée à Dieu,
-
-Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un simulacre païen.
-
-COUFONTAINE.--Tout de même un roi, c'est un homme, mais la pure idole,
-c'est l'idée,
-
-Le tyran solidifié pour toujours, la chose faite et qui n'est jamais
-née.
-
-Ces gens de loi qui pensent que tout se règle par un contrat!
-
-LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Reprenant cet ancien chirographe qui avait
-été attaché à la croix.
-
-COUFONTAINE.--Que dites-vous? Je ne vous entends pas.
-
-LE PAPE PIE.--Et Nous, Nous vous voyons à peine. Il fait sombre dans
-cette bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et Notre vue est basse.
-
-Pour vous, vous êtes un jeune homme, et vous êtes libre, n'ayant point
-femme ni enfants,
-
-Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, le pied vous y porte
-hardiment,
-
-Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons tous les peuples sur Notre cœur
-jour et nuit comme les pierres de l'ancien pectoral,
-
-Le pas plus prompt ne nous est pas permis.
-
-Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous guide, mais celle de la
-conscience,
-
-Faible feu, patiente lueur,
-
-Qui ne nous montre point le convenable, mais le nécessaire, et non
-point le futur mais l'immédiat.
-
-COUFONTAINE.--Venez avec moi. Videz le monde de votre présence.
-
-Rendez à César pour un temps ce lâche monde qui accepte le coin de
-César.
-
-LE PAPE PIE.--Je ne puis m'excommunier de l'univers.
-
-COUFONTAINE.--Déliez-nous de notre captivité.
-
-LE PAPE PIE.--Je ne puis que vous absoudre.
-
-COUFONTAINE.--Tout pouvoir ne vous a-t-il pas été remis de lier et de
-délier?
-
-LE PAPE PIE.--Pierre lui-même ne put se délier, et il est éminemment
-appelé Esliens.
-
-COUFONTAINE.--Est-ce cette lumière en vous qui dit Non?
-
-LE PAPE PIE.--Où est Pierre, je suis. Il n'est pas du pape d'errer.
-
-COUFONTAINE.--Mais à Rome, vous retrouverez la main-forte.
-
-LA PAPE PIE.--La force seule m'absout de la nécessité.
-
-COUFONTAINE.--Me faut-il donc l'employer moi-même?
-
-LE PAPE PIE.--Il est écrit: Tu honoreras ton père et ta mère.
-
-COUFONTAINE.--Ou, seulement, me retirerai-je?
-
-_(Le Pape se tait. Bruit de la pluie) Il rêve:_
-
-L'eau tombe,
-
-Effaçant avec la même patience
-
-L'année qu'elle a mise à la mener à son point,
-
-Préparant la terre comme une sépulture, l'immense ensevelissement des
-graines.
-
-Et pour nous, quoi que nous fassions, la chose qui doit être s'en
-arrange.
-
-_(Tout haut)_
-
-Saint-Père, comprenez que c'est de votre cause surtout qu'il s'agit.
-
-Pour nous autres, ce que je viens de faire suffit:
-
-La violence que l'on vous a faite a été manifestée et notre bonne
-volonté propre:
-
-Que vous soyez présentement sauvé ou repris,
-
-Il y a avantage des deux parts.
-
-_(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)_
-
-M'entendez-vous, Saint-Père?
-
-LE PAPE PIE.--Ne disiez-vous pas que vous nous laisseriez ici ces
-quelques jours?
-
-COUFONTAINE.--Mais combien, je ne sais au juste. Il me faut penser et
-voir.
-
-LE PAPE PIE.--Laissez à Dieu le temps de nous donner conseil, à tous
-deux.
-
-COUFONTAINE.--Votre Sainteté est bien lasse?
-
-LE PAPE PIE.--Lassitude du corps, lassitude de l'âme plus grande!
-Laissez-Nous ces quelques jours de repos, mon fils.
-
-Il est dur pour un pauvre moine de préférer sa propre volonté.
-
-_Non meam, Domine_. Non pas la mienne,
-
-Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre.
-
-_(Il parle lentement, comme distrait et absorbé)_
-
-_Ut quid persequimini me sicut Deus, vos saltem amici mei?_
-
-Pourquoi me persécutez-vous, mes frères évêques?
-
-Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu, est-ce pour cela que je vous
-ai ouvert la bouche?
-
-Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir de faire autrement.
-
-_(Silence. Le Pape peu à peu penche la tête sur sa poitrine et
-s'assoupit)_
-
-COUFONTAINE, _se tournant vers le crucifix_.--Seigneur Dieu, si
-toutefois Vous existez, comme ma sœur Sygne en est sûre, je Vous
-apporte cet innocent qui s'endort entre Vos bras.
-
-Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de Vous qu'il s'agit, je vous
-ai forcé à paraître.
-
-Le Corse n'a plus cet otage entre les mains. J'ai rétabli les plateaux
-de la balance. Décidez donc dans Votre liberté.
-
-Tout est bien tiré au clair,
-
-Tout va se passer en spectacle aux hommes et aux anges.
-
-Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes sûretés.
-
-Puisque l'on repousse ma main, je la retire.
-
-Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai sauvé.
-
-Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant public, qu'il
-s'attache cette meule au cou.
-
-_(Il sort)_
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME
-
-
-SCÈNE I
-
-_Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du même jour. Le soleil
-entre gaiement dans la pièce._
-
-_SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement boiteux; le nez
-étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu
-à la manière des béliers._
-
-_Le café est servi sur une petite table._
-
-LE BARON DE TURELURE.--Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà
-un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les
-nègres.
-
-SYGNE.--Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le
-temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée.
-
-LE BARON TURELURE, _buvant son café_.--Vous êtes excusée!
-
-_Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le
-creux d'une large main. (Il flaire de temps en temps l'eau-de-vie et ne
-la boit pas. Il ne prendra qu'une seule gorgée de café.)_
-
-Heureux terme d'un repas excellent.
-
-Que me parlez-vous d'une réception improvisée? Peste!
-
-Quel ordinaire, en ce pays perdu!
-
-Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux.
-
-Pauvre femme! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine.
-
-SYGNE.--Ma chère Suzanne!
-
-LE BARON TURELURE.--Vous m'excuserez de ne pas m'attendrir?
-
-Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait
-reportée sur moi.
-
-Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère!
-
-Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu
-jeté, cela devait mal finir.
-
-Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.
-
-Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la
-précaution,
-
-_(Il aspire l'air légèrement)_
-
-Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.
-
-SYGNE.--Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous
-êtes venu chez moi aujourd'hui?
-
-LE BARON TURELURE.--Quelle horreur! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux
-de Coûfontaine?
-
-Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines.
-
-Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait
-que votre présence est une protection pour le pays.
-
-_(Il clôt un œil)_
-
-Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous
-cacher.
-
-Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le
-temps d'amener cela. Comment dire? C'est une espèce de conseil, quoi,
-que je viens vous demander.
-
-Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes
-jeunes ans.
-
-SYGNE.--Monsieur le Préfet,
-
-Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la
-tête dans le capuchon.
-
-LE BARON TURELURE.--C'est un habit commode.
-
-Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de
-lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon
-scapulaire.
-
-Cela me changeait du maigre claustral.
-
-Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût
-avec mon vieux mousqueton! On ne me fera pas la barbe, j'en connais
-tous les passages.
-
-Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette
-et bonne grâce au lutrin.
-
-Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père
-abbé.
-
-SYGNE.--Suzanne ne me parlait jamais de vous.
-
-LE BARON TURELURE.--C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que
-j'avais je ne sais quoi à réparer.
-
-Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de «bête
-fausse» comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en
-faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.
-
-Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là
-
-Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour
-s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire.
-
-J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et
-une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur.
-
-Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin
-de la cure jusqu'ici.
-
---Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres
-eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau.
-
---Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit.
-
-Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.
-
-SYGNE, _avec intention_.--C'est à vous que je dois celui-ci.
-
-LE BARON TURELURE.--Je comprends ce que vous voulez dire.
-
-Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux.
-
-Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la
-patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur!
-
-J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.
-
-Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les
-veines et du sec!
-
-Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie bouillante telle
-qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon,
-
-Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil!
-
-Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des
-choses.
-
-Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce
-à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier,
-
-Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au
-ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,
-
-Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le
-feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot.
-
-Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des
-épinards à l'huile de noix! (Quelle saleté!)
-
---Et je vois encore notre précepteur quand il montait au lutrin.
-
-Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et
-marchant dans sa majesté.
-
-Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius.
-
-Voilà! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons
-et les artichauts de Jérusalem.
-
-SYGNE.--Vous me faites horreur.
-
-LE BARON TURELURE.--Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié
-est fondée.
-
-SYGNE.--Mais il n'y a pas d'amitié.
-
-LE BARON TURELURE.--Il y a un intérêt réciproque.
-
-SYGNE.--Mais vous êtes l'image de ce que je hais.
-
-LE BARON TURELURE.--Image pathétique et endommagée!
-
-SYGNE.--Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.
-
-LE BARON TURELURE.--Comment alors me la guérirez-vous!
-
-SYGNE.--L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.
-
-LE BARON TURELURE.--Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.
-
-SYGNE.--Un devoir envers vous?
-
-LE BARON TURELURE.--Qu'est-ce qu'une génération? Ne suis-je pas né
-votre serf et le fils de votre servante?
-
-Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre?
-
-Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?
-
-SYGNE.--Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.
-
-LE BARON TURELURE.--Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.
-
-Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui
-ne veulent rien entendre.
-
-SYGNE.--Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.
-
-LE BARON TURELURE.--Cela n'est pas juste alors que vous êtes là.
-
-SYGNE.--Quel devoir ai-je envers vous?
-
-LE BARON TURELURE.--Celui de toute votre race envers la mienne.
-
-SYGNE.--Est-ce nous qui avons rompu le lien?
-
-LE BARON TURELURE.--C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous
-ne serviez plus à rien.
-
-SYGNE.--Qu'avez-vous donc à me demander?
-
-LE BARON TURELURE.--Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas
-si dure avec moi!
-
-Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte
-cassée et les autres «bêtes fausses.»
-
-Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer
-d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions.
-
-Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines
-plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,
-
-Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils pas un ordre
-naturel?
-
-N'est-ce pas là une de vos idées? Vous voyez que je sais écouter.
-
-SYGNE.--Encore un peu et vous voilà royaliste.
-
-LE BARON TURELURE.--Eh là! Je pense à bien des choses.
-
-L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable.
-
-Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni
-mesure, ni sens.
-
-Et le voilà maintenant en Russie! décrétant sur la Comédie Française du
-haut de la Montagne-aux-moineaux!
-
---Vous savez que le Pape s'est échappé de sa résidence?
-
-SYGNE.--Que sait-on ici dans nos bois?
-
-LE BARON TURELURE.--Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un
-baiser! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent.
-
-Il y a certaine main que je reconnais là.
-
-Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent!
-
-Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.
-
-SYGNE.--Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis!
-
-LE BARON TURELURE.--Ainsi soit-il! Mais à tout hasard, j'ai donné
-quelques petits ordres.
-
-SYGNE.--Il ne tombera pas dans vos mains.
-
-LE BARON TURELURE.--Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.
-
-SYGNE.--Cette police vous plaît?
-
-LE BARON TURELURE.--Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait.
-
-SYGNE.--Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et
-le courant.
-
-Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes.
-
-LE BARON TURELURE.--Et quoi de plus permanent que le changement même.
-
-SYGNE.--C'est en lui que nous fondons notre espérance.
-
-LE BARON TURELURE.--Ce qui est mort...
-
-SYGNE.--... Fait vie.
-
-LE BARON TURELURE.--Mais la vie n'y rentrera pas.
-
-SYGNE.--Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre.
-
-LE BARON TURELURE.--N'est-ce point ce que nous appelions «fraternité?»
-
-SYGNE.--Ce n'est qu'en un seul homme que tout un peuple peut être un.
-
-LE BARON TURELURE.--L'enfant majeur n'est plus soumis à son père.
-
-SYGNE.--Mais la femme reste toujours soumise à son époux.
-
-LE BARON TURELURE.--Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.
-
-SYGNE.--Triste liberté ainsi privée de son droit royal!
-
-LE BARON TURELURE.--Qu'appelez-vous royal?
-
-SYGNE.--Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.
-
-LE BARON TURELURE.--Que faites-vous de tous nos plébiscites.
-
-SYGNE.--J'ai horreur de ce Oui adultère.
-
-LE BARON TURELURE.--Les morts lieront-ils les vivants pour toujours?
-
-SYGNE.--L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine.
-
-LE BARON TURELURE.--Nous pensons que l'homme vivant est maître de
-lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne.
-
-SYGNE.--Celui-là est _sans foi_, qui n'est capable de rien d'éternel.
-
-LE BARON TURELURE.--Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé?
-
-SYGNE.--Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque
-de la France.
-
-LE BARON TURELURE.--Nous ne le reconnaissons pas.
-
-SYGNE.--Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir
-sera contraint; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi.
-
-LE BARON TURELURE.--La loi est la raison écrite.
-
-SYGNE.--La raison de ceux-là qui l'ont écrite.
-
-LE BARON TURELURE.--Nous avons proclamé le droit de l'homme à
-comprendre.
-
-SYGNE.--Qui le comprendra lui-même?
-
-LE BARON TURELURE.--Que voulez-vous dire?
-
-SYGNE.--Qui rattachera les hommes ensemble?
-
-LE BARON TURELURE.--Leur intérêt l'un à l'autre.
-
-SYGNE.--La nature a des fins plus longues.
-
-LE BARON TURELURE.--La nature encore! ô personne endoctrinée!
-
-La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature
-aussi! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est
-plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.
-
-SYGNE.--Votre raison l'est moins encore.
-
-LE BARON TURELURE.--Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades
-comparaisons!
-
-La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.
-
-Comprenez-moi un peu! Comprenez au moins avant de mépriser!
-
-Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté!
-
-SYGNE.--Dites.
-
-LE BARON TURELURE.--Je suis sûr que je vous intéresse.
-
-Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais
-comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente!
-
-Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? Vidons cette
-question entre nous.
-
-Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes
-ces diries d'âne et de chien!
-
-Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne avec une vieille femme
-dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que
-Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.
-
---Non.
-
-Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu? ou
-contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps
-biscornus? Entendez-moi:
-
-C'est une révolution contre le hasard! Quand un homme veut remettre son
-bien ruiné en état,
-
-Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition,
-ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait.
-
-Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,
-
-Se fiant dans sa propre raison.
-
-Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure
-encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique, Faisant
-un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration
-des droits des membres de la communauté,
-
-Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun?
-
-SYGNE.--Tout sera donc réduit à l'intérêt.
-
-LE BARON TURELURE.--L'intérêt est ce qui rassemble les hommes.
-
-SYGNE.--Mais non point ce qui les unit.
-
-LE BARON TURELURE.--Et qui les unira?
-
-SYGNE.--L'amour seul qui a fait l'homme l'unit.
-
-LE BARON TURELURE.--Grand amour que les rois et les nobles avaient pour
-nous!
-
-SYGNE.--L'arbre mort fait encore une bonne charpente.
-
-LE BARON TURELURE.--Pas moyen d'avoir raison de vous! Vous parlez comme
-Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la
-coiffe.
-
-Et c'est moi qui ai tort de parler raison.
-
-Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An
-Un! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait
-qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud!
-
-Seigneur! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez
-grand pour nous!
-
-On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire
-quelque chose de bien plus beau!
-
-On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait
-se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers
-régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée
-des dieux et des tyrans!
-
-C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas
-solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce
-qui arriverait!
-
-Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos? Ma foi, je ne
-regrette rien.
-
-C'est comme ce gros Louis Seize! la tête ne lui tenait guère.
-
-_Quantum potes, tantum aude!_ C'est la devise des Français.
-
-Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil
-enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout
-d'aventure et d'invention!
-
-SYGNE.--Il vous en reste quelque chose.
-
-LE BARON TURELURE.--C'est ma foi vrai! et cela m'encourage à vous dire
-tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.
-
-SYGNE.--Je ne tiens pas à l'entendre.
-
-LE BARON TURELURE.--Vous l'entendrez cependant.
-
-Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,
-
-Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main.
-
-SYGNE.--Vous m'honorez, Monsieur le Préfet.
-
-LE BARON TURELURE.--Que diable! Il n'y a pas de quoi devenir ainsi
-toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.
-
-SYGNE.--Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois
-tout entendre.
-
-LE BARON TURELURE.--C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir.
-Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclopé?
-
-SYGNE.--Je ne crains personne au monde.
-
-LE BARON TURELURE.--Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux
-étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui
-s'arme en silence!
-
-Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé!
-
-Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me
-met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère.
-
-Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale!
-
-Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une
-autre, tout est prompt et déterminé.
-
-N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique?
-
-Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à
-mort et le prendriez dans les bras!
-
-Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers
-vous mon visage plein de crimes et de désespoir!
-
-SYGNE.--Comment osez-vous me parler ainsi?
-
-LE BARON TURELURE.--J'ai osé d'autres choses plus fortes.
-
-Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur
-son trône.
-
-Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de
-Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine!
-
-SYGNE.--Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas?
-
-LE BARON TURELURE.--C'est l'âme même que je veux fléchir!
-
-C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la
-panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux
-sévères!
-
-SYGNE.--Vous ne verrez rien de tel.
-
-LE BARON TURELURE.--Je ne sais. Il faut que cela finisse.
-
-Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue,
-
-C'est vous qui avez eu le meilleur.
-
-Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en
-défaut.
-
-Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah! le vieil
-esclavage de ma mère continue!
-
-Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée.
-
-SYGNE.--Monsieur le Baron, il est vrai.
-
-J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois.
-
-LE BARON TURELURE.--J'ai fait ce que j'ai pu.
-
-SYGNE.--Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable.
-
-Je me reproche d'en avoir abusé.
-
-LE BARON TURELURE.--Le profit a été pour nous deux.
-
-SYGNE.--Pourquoi détruire ce qu'il y avait entre nous de possible?
-Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir
-d'être à vous?
-
-LE BARON TURELURE.--Sygne,
-
-Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer?
-
-SYGNE.--Il ne faut désirer que les choses raisonnables.
-
-LE BARON TURELURE.--La raison est de s'arranger des faits comme on peut.
-
-Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.
-
-La nature en sait plus long que vous et moi.
-
-Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose
-qui est capable d'être aimé par moi.
-
-J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,
-
-Plus qu'une chose à faire pour un homme! c'est d'en prendre le
-commandement et de marcher à leur tête,
-
-Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.
-
-SYGNE.--Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui?
-
-LE BARON TURELURE.--Fortes et pertinentes.
-
-SYGNE.--Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne
-réponse.
-
-LE BARON TURELURE.--Je le regrette, non. Il faut me répondre sur
-l'heure.
-
-N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi.
-
-SYGNE.--Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime
-pas.
-
-LE BARON TURELURE.--Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce
-qui vous plaît.
-
-Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur
-plaisait pas davantage.
-
-SYGNE, _le considérant_.--Vous n'êtes pas agréable à voir.
-
-LE BARON TURELURE.--Je ne suis pas agréable mais utile.
-
-Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? C'est le ciel, je vous dis, qui
-m'envoie pour vous sauver tout exprès!
-
-Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre
-religion.
-
-Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor.
-
-Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats?
-
-Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme
-du possible.
-
-Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira!
-
-Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour
-ministre.
-
-SYGNE.--Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges?
-
-LE BARON TURELURE, _d'une voix tonnante_.--Parce qu'il est ici et que
-je le tiens à la gorge.
-
-SYGNE.--Prenez-le donc si vous en êtes capable.
-
-LE BARON TURELURE.--Son sort vous est-il indifférent?
-
-SYGNE.--Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.
-
-LE BARON TURELURE.--Que m'importe votre cousin et ses farces misérables.
-
-SYGNE.--Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables?
-
-LE BARON TURELURE.--J'ai en main de meilleurs otages.
-
-Vous ne dites rien.
-
-SYGNE.--Que sais-je de vos rêveries de gendarme?
-
-LE BARON TURELURE, _à voix basse_.--Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.
-
-_(Il la regarde fixement)._
-
-SYGNE, _de même_.--Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi!
-
-LE BARON TURELURE.--Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je
-faisais.
-
-SYGNE.--Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.
-
-LE BARON TURELURE.--Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que
-je tiens ma parole.
-
-SYGNE.--Ne doutez donc pas de la mienne davantage.
-
-LE BARON TURELURE.--Sygne de Coûfontaine, qui faites l'orgueilleuse,
-
-Je vous achèterai et vous serez à moi.
-
-SYGNE.--Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis?
-
-LE BARON TURELURE.--Je prendrai la terre et la femme et le nom.
-
-SYGNE.--Vous me prendrez, Toussaint Turelure?
-
-LE BARON TURELURE.--Je prendrai le corps et l'âme avec lui.
-
-Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.
-
-SYGNE.--L'amour aura fait cette merveille.
-
-LE BARON TURELURE.--La justice du moins, car voyez de quel prix je veux
-vous payer.
-
-SYGNE.--Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage.
-
-LE BARON TURELURE.--A ma mère qui vous a nourrie.
-
-SYGNE.--Aux vôtres qui ont tué tous les miens.
-
-LE BARON TURELURE.--C'est nous donc doublement qui vous avons faite et
-élevée.
-
-SYGNE.--Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit.
-
-Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi?
-
-LE BARON TURELURE.--Une autre petite chose.
-
-SYGNE.--Laquelle?
-
-LE BARON TURELURE.--Vous avez ici la collection des Conciles.
-
-Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa
-capitale.
-
-Préameneu m'a demandé une note à ce sujet.
-
-Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture.
-
-SYGNE.--Prenez ce que vous voudrez.
-
-LE BARON TURELURE.--Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des
-in-folio en peau de truie.
-
-J'aime ces belles reliures italiennes.
-
-_(Il se dirige en boîtant vers cette partie de la bibliothèque ou
-est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du
-secrétaire et y enfonce la main.)_
-
-LE BARON TURELURE, _le dos tourné à Sygne_.--Voilà bien l'ouvrage au
-complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière.
-
-SYGNE.--Je le ferai porter dans votre voiture.
-
-LE BARON TURELURE.--Et qu'arriverait-il, je me le demande, si j'en
-cueillais moi-même quelques tomes?
-
-SYGNE.--Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.
-
-LE BARON TURELURE_ se retournant vivement et regardant Sygne en
-face_.--Ce qui m'arriverait? Une balle de plomb dans la tête.
-
-Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans
-ce petit secrétaire.
-
-SYGNE.--Ils ne me sont pas inutiles.
-
-LE BARON TURELURE.--A quoi bon faire une grande tache sur le parquet?
-
-Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu? Le
-mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets?
-
-Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le
-chat à tous les trous
-
-SYGNE.--Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez
-pas en tentation.
-
-LE BARON TURELURE.--Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions.
-
-Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.
-
-_(Entre LE CURE BADILON)._
-
-Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.
-
-_(Il sort)._
-
-
-SCÈNE II
-
-MONSIEUR BADILON _(C'est un homme gros et d'aspect rustique)_.--Cet
-homme chez vous. Que signifie cette visite?
-
-SYGNE.--Vous savez que Monsieur le Préfet m'honore de sa sympathie.
-
-MONSIEUR BADILON.--Cette visite en ce moment!
-
-SYGNE.--M. le baron Turelure
-
-Venait me demander ma main.
-
-MONSIEUR BADILON.--Il a osé?
-
-SYGNE.--Quelle audace voyez-vous là? Baron, préfet, général, commandeur
-de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre
-châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai),
-
-N'est-ce pas un parti raisonnable?
-
-Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez-vous qu'il fît?
-Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et de
-sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, comme d'autres.
-
-MONSIEUR BADILON.--Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.
-
-SYGNE.--J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son
-cœur.
-
-MONSIEUR BADILON.--Et pourquoi choisit-il ce moment?
-
-SYGNE.--La suite vous le fera paraître.
-
-MONSIEUR BADILON.--Saurait-il que Georges est ici?
-
-SYGNE.--Il le sait.
-
-MONSIEUR BADILON.--Sait-il aussi,
-
-Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit?
-
-SYGNE.--Il est donc vrai? et vous aussi me dites la même chose...
-
-Le Pape...
-
-MONSIEUR BADILON.--... Arraché de sa prison par la main de votre
-frère...
-
-SYGNE.--O pauvre Georges-fou!
-
-MONSIEUR BADILON.--... Est ici caché et remis à votre garde.
-
-SYGNE, _se tournant vers le Christ_.--Malheur à moi parce que Vous
-m'avez visitée!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais je l'entends qui répond: C'est toi-même qui
-m'as ramené ici.
-
-SYGNE.--Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd!
-
-MONSIEUR BADILON.--Aux forts le fardeau.
-
-SYGNE.--Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j'ai
-refait cette maison non point pour moi!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un
-abri.
-
-SYGNE.--Abri précaire et d'une seule nuit!
-
-MONSIEUR BADILON.--Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard?
-
-SYGNE.--Toussaint garde toutes les issues.
-
-MONSIEUR BADILON.--N'est-il point de salut pour le Pape?
-
-SYGNE.--Turelure me l'a remis dans la main.
-
-MONSIEUR BADILON.--Que demande-t-il en échange?
-
-SYGNE.--Cette main elle-même.
-
-MONSIEUR BADILON.--Sygne, sauvez le Saint-Père!
-
-SYGNE.--Mais non point à ce prix! Je dis non!
-
-Je ne veux pas!
-
-Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est
-envers les miens!
-
-MONSIEUR BADILON.--Livrez donc votre père fugitif.
-
-SYGNE.--Je ne livrerai point mon corps et leur corps! Je ne livrerai
-point mon nom et leur nom!
-
-MONSIEUR BADILON.-- Livrez votre Dieu à la place.
-
-SYGNE, _vers le Christ_.--Vous vous êtes moqué de moi!
-
-MONSIEUR BADILON.--Que lui avez-vous demandé qu'il ne vous ait accordé?
-
-Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? Le fruit de votre travail,
-vous l'avez.
-
-SYGNE.--Je l'ai!
-
-MONSIEUR BADILON.--La race est sauve en Georges que vous sauvez,
-
-Le conservant à ses enfants.
-
-SYGNE.--Grand Dieu! C'est ici que Votre main apparaît!
-
-MONSIEUR BADILON.--Je ne vous entends pas.
-
-SYGNE.--Sa femme, dites-vous, ses enfants...
-
-MONSIEUR BADILON.--Eh bien?
-
-SYGNE.--Tout est mort.
-
-MONSIEUR BADILON.--Paix sur eux! Vous voici libre.
-
-SYGNE.--Georges reste.
-
-MONSIEUR BADILON.--Que lui garder qui vaille plus que la vie?
-
-SYGNE.--L'honneur.
-
-MONSIEUR BADILON.--Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.
-
-SYGNE.--Il est pauvre et tout seul.
-
-MONSIEUR BADILON, _vers le Christ_.--Un autre est plus pauvre et plus
-seul.
-
-SYGNE.--Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père,
-
-Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la
-dernière de notre race.
-
-MONSIEUR BADILON.--Je vous écoute.
-
-SYGNE.--Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre.
-
-MONSIEUR BADILON.--Vous n'êtes pas mariés encore.
-
-SYGNE.--Un mariage! Ah, ceci est plus que tout mariage!
-
-Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal,
-
-Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.
-
-MONSIEUR BADILON.--Serment dans la nuit. Promesses seules et non point
-acte ni sacrement.
-
-SYGNE.--Retirerai-je ma parole?
-
-MONSIEUR BADILON.--Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en
-Pie.
-
-SYGNE.--Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!
-
-MONSIEUR BADILON.--La vie de Georges est aussi en sa puissance.
-
-SYGNE.--Qu'il meure, comme je suis prête à mourir! Sommes-nous éternels?
-
-Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre.
-
-Mais le nom est à moi! mon honneur de femme est à moi seule!
-
-MONSIEUR BADILON.--Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le
-donner.
-
-SYGNE.--Georges
-
-Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant!
-
-MONSIEUR BADILON.--C'est lui-même qui a été le chercher et qui l'a
-introduit ici.
-
-SYGNE.--Ce passager d'une minute avec nous, ce vieillard qui n'a plus
-que le souffle à rendre!
-
-MONSIEUR BADILON.--Votre hôte, Sygne.
-
-SYGNE.--Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien.
-
-MONSIEUR BADILON.--O mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé
-
-Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous?
-
-SYGNE.--Misérable faiblesse de femme! Que ne l'ai-je tué sans penser
-
-Avec cette arme que j'avais dans la main? Mais j'ai craint que cela ne
-servît à rien.
-
-MONSIEUR BADILON.--Avez-vous eu cette idée criminelle?
-
-SYGNE.--Nous périssions ensemble et je n'avais plus à faire ce choix!
-
-MONSIEUR BADILON.--Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté
-de sauver.
-
-SYGNE.--Mais tuer cet homme est bon.
-
-MONSIEUR BADILON.--A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est
-Son très cher enfant.
-
-SYGNE.--Ah! je suis sourde et je n'entends pas, et je suis une femme et
-non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un _Agnus Dei!_
-
-Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne
-ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le
-trésor de ma virginité!
-
-Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet
-homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le
-faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!
-
-Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte
-une ressource nouvelle!
-
-Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête! et que
-j'accepte et que je lui tende la joue!
-
-Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu en chair l'exigerait de moi.
-
-MONSIEUR BADILON.--C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement.
-
-SYGNE.--Que demandez-vous donc en Son nom?
-
-MONSIEUR BADILON.--Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous
-regarde seulement et j'attends,
-
-Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée.
-
-SYGNE.--Qu'attendez-vous?
-
-MONSIEUR BADILON.--Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez
-été créée et mise au monde.
-
-SYGNE.--Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme?
-
-MONSIEUR BADILON.--A Dieu ne plaise? Que nous recherchions aucun bien
-par le mal.
-
-SYGNE.--Je ne livrerai point mon âme au diable!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais déjà l'esprit violent la tient,
-
-Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.
-
-SYGNE, _sourdement_.--Ayez pitié de moi.
-
-MONSIEUR BADILON, _avec éclat_.--Grand Dieu! Ayez pitié de moi
-vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante!
-
-C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je
-n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour
-l'éternité.
-
-Et quoi? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui
-la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!
-
-Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés!
-
-Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges,
-c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier!
-
-Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père,
-pauvre paysan!
-
-Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis
-le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils.
-
-Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un
-sacrificateur sans entrailles.
-
-Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de
-mesure et de suavité.
-
-Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce
-qu'il y a de plus bas,
-
-Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son
-enfant lui fait de tout son cœur.
-
-SYGNE, _sourdement_.--Pardonnez-moi parce que j'ai péché.
-
-_(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l'étole violette
-croisée sur la poitrine)._
-
-Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?
-
-MONSIEUR BADILON.--Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans
-les bois.
-
-En quittant ce matin même
-
-_(A voix basse)_--le Pape,
-
-J'ai appris que le pauvre homme venait d'avoir les jambes broyées[1]
-par un chêne.
-
-J'arrive de chez lui. Quelle tempête!
-
-Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible, quand le sorcier
-Quiriace me pourchassait.
-
-Et que je passais la nuit dans le creux d'un saule, avec Notre-Seigneur
-sur la poitrine.
-
-SYGNE, _se mettant à genoux_.--Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai
-péché.
-
-MONSIEUR BADILON _(il est assis sur un fauteuil à côté d'elle)_.--Qu'il
-vous pardonne comme je vous bénis.
-
-SYGNE.--Je suis coupable de paroles violentes, de désir de mort, de
-propos de tuer.
-
-MONSIEUR BADILON.--Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine
-d'aucun homme et au désir de lui mal faire?
-
-SYGNE.--Je cède.
-
-MONSIEUR BADILON.--Poursuivez.
-
-SYGNE, _à voix basse_.--Georges
-
-Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,
-
-Je l'aime.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais il n'y a point de mal à cela.
-
-SYGNE.--Plus qu'il n'est dû à aucune créature.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a
-faite.
-
-SYGNE.--Père, je lui ai donné mon cœur!
-
-MONSIEUR BADILON.--Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de
-Dieu.
-
-SYGNE.--Mais Dieu veut-il que je l'abandonne et le trahisse?
-
-MONSIEUR BADILON.--Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant
-bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal.
-
-Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son
-pays, son fiancé,
-
-(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),
-
-Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les
-malades, pour nourrir les pauvres,
-
-Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui
-ne nous sont de rien,
-
-Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas
-intéressé.
-
-Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en
-avez reçu vocation,
-
-Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre
-honneur en ce monde,
-
-Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ
-s'est laissé manger par Judas,
-
---La Justice ne le commande pas.
-
-SYGNE.--Ne le faisant pas, je reste sans péchés?
-
-MONSIEUR BADILON.--Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution.
-
-SYGNE.--Est-il vrai?
-
-MONSIEUR BADILON.--Et je vous dirai plus: Prenez garde et faites
-attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne
-soit profané.
-
-Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions,
-il le consacre. Il achève le pain et le vin.
-
-Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éternité à cette parole
-qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même.
-
-De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.
-
-Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le
-frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice
-de son corps pourri!
-
-Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux
-êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité.
-
-SYGNE.--Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement?
-
-MONSIEUR BADILON.--Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté.
-
---Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes
-
-S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la
-mort
-
-Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux
-qu'il aime,
-
-La Justice non plus ne le contraignait pas.
-
-SYGNE.--Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme!
-
-MONSIEUR BADILON.--Je le sais, pauvre enfant.
-
-SYGNE.--Est-ce à moi de sauver Dieu?
-
-MONSIEUR BADILON.--C'est à vous de sauver votre hôte.
-
-SYGNE.--Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit.
-
-MONSIEUR BADILON.--C'est votre cousin qui l'a amené.
-
-SYGNE.--Je ne peux pas! O mon Dieu, je ne veux pas à ce prix!
-
-MONSIEUR BADILON.--C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.
-
-SYGNE--Je ne peux pas au delà de ma force.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mon enfant, sondez votre cœur.
-
-SYGNE.--Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.
-
-MONSIEUR BADILON.--Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il
-s'agissait de le sauver, lui et les siens,
-
-Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,
-
-Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous?
-
-SYGNE.--Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma
-race? Oui.
-
-Je le ferais.
-
-MONSIEUR BADILON.--Je l'entends de votre propre bouche.
-
-SYGNE.--Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le
-premier et le dernier de nous tous,
-
-Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé ma foi!
-
-MONSIEUR BADILON.--Dieu est tout cela pour vous avant lui.
-
-SYGNE.--Mais il n'a pas besoin de moi! Le Pape a ses promesses
-infaillibles!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a
-point prié.
-
-Epargnez à l'univers ce crime.
-
-SYGNE.--C'est vous qui m'avez instruite et ne me disiez-vous pas que le
-Pape près de périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?
-
-MONSIEUR BADILON.--Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa
-bonne volonté.
-
-SYGNE.--Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince
-de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.
-
-Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de
-ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome.
-
-Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux?
-
-Voici le dernier désordre! Voici le cœur dérangé de sa place!
-
-Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame pénitente, vierge, voyez ce
-peuple immense qui nous entoure,
-
-Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds,
-
-Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendent votre résolution!
-
-SYGNE.--Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force!
-
-MONSIEUR BADILON.--Dieu n'est pas au-dessus de nous, mais au-dessous.
-
-Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre
-faiblesse.
-
-SYGNE.--Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine,
-
-J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma
-servante et du sorcier Quiriace.
-
-Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai
-fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt.
-
-Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que
-Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi,
-indissoluble.
-
-Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens,
-
-Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'aura rien de moi qui ne
-soit à lui,
-
-Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.
-
-Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi,
-
-Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,
-
-Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et
-travaillé.
-
-La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et
-qui n'a plus que moi seule,
-
-Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!
-
-Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,
-
-Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur
-cet autel,
-
-Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément
-tout à l'heure,
-
-La mienne est fausse!
-
-_(Silence)_
-
-Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien!
-
-MONSIEUR BADILON.--Je me tais mon enfant, et je frémis!
-
-Je vous déclare que ni moi,
-
-Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice.
-
-SYGNE.--Et qui donc m'y oblige?
-
-MONSIEUR BADILON.--Ame chrétienne! Enfant de Dieu! C'est à vous seule
-de le faire de votre propre gré.
-
-SYGNE.--Je ne puis pas.
-
-MONSIEUR BADILON.--Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous
-renvoyer.
-
-SYGNE.--Mon Dieu! Cependant vous voyez que je vous aime!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne
-d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la
-croix.
-
-SYGNE.--Vous voyez mon cœur!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais non point à travers cette grande rupture à mon
-côté.
-
-SYGNE.--Jésus! mon bon ami!
-
-Qui a été tout le temps mon ami sinon vous? Il est dur maintenant de
-vous déplaire.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais il est facile de faire Votre volonté!
-
-SYGNE.--Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité
-et la Vie.
-
-SYGNE.--Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi!
-
-MONSIEUR BADILON.-- Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non
-la mienne!
-
-SYGNE.--Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout.
-
-Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.
-
-Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste!
-
-MONSIEUR BADILON.--Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir
-le jour et l'heure.
-
-SYGNE, _sourdement_.--Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
-ayez pitié de moi?
-
-MONSIEUR BADILON.--Le voici déjà avec vous.
-
-SYGNE.--Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne!
-
-MONSIEUR BADILON.--Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé?
-
-SYGNE.--... Et non la mienne.
-
-_(Silence)_
-
-Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne! Seigneur,
-que votre volonté soit faite et non pas la mienne!
-
-MONSIEUR BADILON.--Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous
-maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile?
-
-Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici
-terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché
-jusqu'aux racines,
-
-Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans
-l'Eden de la croix!
-
-«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints,
-mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir,
-
-Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage
-et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.
-
-Tout est facile excepté de Vous contrister.
-
-Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime
-
-Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.
-
-_(Il se lève)_
-
-Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de
-cette victime immolée,
-
-Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la
-messe.
-
-Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu'elle a pu.
-
-Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau
-intolérable,
-
-Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon
-enfant unique de mes propres mains.
-
-Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous
-pardonne.
-
-_(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête)._
-
-Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de
-Dieu soit avec vous!
-
-_(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et
-les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle,
-cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les
-fenêtres.)_
-
-[1] Il prononce «broy-ées».
-
-
-
-ACTE TROISIÈME
-
-
-SCÈNE I
-
-_Le château de Pantin près de Paris. Un grand salon au rez-de-chaussée
-avec quatre portes-fenêtres donnant sur une terrasse. Mobilier officiel
-du temps de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait au
-mur représentant l'Empereur Napoléon en costume de sacre. Toute la
-pièce est en désordre et souillée de boue. C'est le quartier-général de
-l'Armée qui défend Paris contre les Alliés, et que commande le général
-baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de la Seine, réunissant dans ses mains
-les pouvoirs civils et militaires._
-
-_Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près, carillon de trois
-cloches sonnant le baptême._
-
-_TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée dans un grand fauteuil à
-oreillettes..._[1]
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Vous avez mes instructions. Maintenant il faut que
-je vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui quitte l'église.
-
-Tous mes officiers sont réunis dans la pièce à côté et nous allons
-fêter autour d'une galette chaude et de quelques bouteilles de vin de
-la Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit Turelure.
-
-Profitons de ces loisirs que Messieurs vos amis nous font.
-
-Nous regretterons de n'avoir point le plaisir de votre compagnie,
-Madame. Mais les affaires d'abord!
-
-Triste temps que celui où le père et la mère ne peuvent assister
-ensemble au baptême de leur enfant!
-
-SYGNE.--Vous ne paraissez pas si triste. Vous vous accommodez de ce
-triste temps assez bien.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--C'est ma foi vrai! Je n'ai jamais été si heureux!
-
-La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, l'aliment du corps et de
-l'esprit,
-
-Que faut-il de plus à un homme?
-
-J'oubliais une épouse aimante et le petit Turelure à qui l'on met son
-premier grain de sel sur le bout de la langue.
-
-SYGNE.--Que ne traitez-vous donc vos affaires vous-même?
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Les miennes sont les vôtres, il n'y a aucune
-différence. Je vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance en vous.
-
-Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains pleines.
-
-N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le Pape à l'Eglise, aujourd'hui
-
-Vous rendiez le Roi à son royaume?
-
-De plus il ne s'agit pas seulement du pays,
-
-Mais de nos biens conjointement dont je désire consolider la possession
-à ce petit fi.
-
-SYGNE.--Ce qui veut dire
-
-Que je dois achever et dépouiller ma famille?
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Au profit de votre enfant qui est le dernier mâle.
-Et pour notre vaillant cousin, le généreux Agénor, le Roi sans doute
-lui réserve des compensations.
-
-SYGNE.--Je verrai ce que j'ai à faire.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--J'ai toute confiance en vous.
-
-SYGNE.--Qui est le plénipotentiaire du Roi?
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Il est ici. Je m'en vais vous l'amener.
-
-SYGNE.--Je suis prête.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Nul doute que vous ne vous vous
-entendiez.--Plaît-il?
-
-SYGNE.--Je n'ai rien dit.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--C'est ce mouvement que vous faites avec la tête.
-
-_(Il pose la main sur les papiers qui sont déposés sur la table)_
-
-Telles sont mes conditions à qui panse d'âne peut être changée.
-
-Ce n'est pas le moment de discuter. La France, pour le moment, c'est
-moi, Toussaint Turelure,
-
-Préfet de la Seine, général en chef de l'armée de Paris,
-
-A qui tous pouvoirs civils et militaires ont été par Sa Majesté
-Impériale et Royale remis.
-
-SYGNE.--Vous justifiez sa confiance.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Je suis l'homme de la France et non point d'un
-particulier.
-
-Le Corse a eu sa chance et moi je prends la mienne où je la trouve.
-
-SYGNE.--Craignez qu'il ne revienne avec ses grandes bottes.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--C'est pourquoi il faut choisir son temps avec art,
-et ce n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste _(Il fait un geste
-maçonnique)_
-
-M'a rendu boiteux comme une balance.
-
-Tout dépend de Paris et Paris pour quelques moments est entre mes mains
-compétentes.
-
-SYGNE.--Pensez-vous tenir ici tout seul contre trois armées?
-
-TOUSSAINT TURELURE.--L'empereur vient de remporter une victoire à
-Saint-Dizier, j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.
-
-Il me prescrit de tenir bon et de faire le brave, tandis qu'il attache
-les trois bourriques par la queue.
-
-La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace et les Vosges sont pleins de
-partisans, les places du Rhin ne sont pas prises.
-
-Il y a de beaux jours encore pour l'homme d'Austerlitz.
-
-Et puis ne croyez pas que tous ces larrons soient d'accord; il y a
-moyen de négocier. Vous savez que je suis entouré d'émigrés et de
-renégats.
-
-SYGNE.--Vous n'avez pas de troupes.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--J'ai un terrier. Qu'ils voient donc voir à
-m'enfumer dans Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je suis croche!
-
-Et vous dites que je n'ai pas de troupes? Que l'Empereur de Russie y
-vienne avec ses riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas Müller en
-bois de navet!
-
-Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces nourrissons de Bellone,
-les pompiers de Pantin et les Garde-Nationale de Saint-Denis et les
-volontaires de Popincourt!
-
-Vous avez entendu le canon ce matin?
-
-SYGNE.--Oui.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--On est entré dedans, comme disait mon ordonnance.
-On a torché Miloradovitch aussi propre qu'une assiette à pain.
-
-Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon rose sont couchés dans les
-vignes de Noisy-le-Sec.
-
-Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt sur la couture du
-pantalon.
-
-Les yeux encore dans la mort et le petit nez tout rond tournés à gauche
-vers le Herr Adjutant «Habt Acht!»
-
---En l'honneur de quoi nous allons boire de ce vin de Mareuil.
-
-SYGNE.--Tout cela n'est pas sérieux.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Je ne sais. Mais il y a encore un point que je
-vous conjure de méditer.
-
-L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul roi possible pour la France.
-
-Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa d'Oscar.
-
-Tout dépend de moi et de ces mains à qui je remettrai les clefs de
-Paris.
-
-Qui a reçu Paris, voici tous les doutes tranchés, il est l'héritier
-incontestable.
-
-Je suis Français! il me répugne de capituler.
-
-Autrement qu'entre les mains du fils de Saint Louis
-
-Dont je veux être le plus humble sujet,
-
-Appuyant à son trône même les fondements de notre maison.
-
-SYGNE.--La maison Turelure.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Un petit rond en or au-dessus du T et dans dix ans
-cela sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.
-
-Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le nom s'éteint avec lui,
-que le monarque peut relever.
-
-SYGNE.--J'ai tout compris.
-
-TOUSSAINT TURELURE.--J'en suis sûr. Je remets le sort de la France dans
-votre panier à ouvrage.
-
-_(Il y dépose les papiers)_
-
-Il ne me reste plus qu'à vous présenter l'autre plénipotentiaire.
-
-SYGNE.--Qui est-ce?
-
-TOUSSAINT TURELURE.--C'est une surprise. Vous allez voir. Le Roi est un
-homme d'esprit.
-
-Nous allons tout régler en famille.
-
-_(Il sort. Violons qui se rapprochent du cortège baptismal)_
-
-TOUSSAINT TURELURE _(Il rentre, ramenant avec lui le vicomte
-de COUFONTAINE)_.--Sygne, je vous présente le lieutenant et
-plénipotentiaire de sa Majesté,
-
-Notre cousin Georges, lui-même, que la politique depuis trop longtemps
-nous a ravi.
-
-SYGNE.--Georges!
-
-GEORGES.--Madame. _(Il prend la main et la baise)._
-
-TOUSSAINT TURELURE.--C'est gentil de les voir! Je le jure, l'œil me
-pique. Georges, ma femme a tout pouvoir de traiter avec vous.
-
-Adieu, Georges!
-
-GEORGES.--Adieu,--Toussaint!
-
-_(Musique. Tapage. Acclamations. Tumulte de la maison qu'on envahit.
-Salve de mousqueterie au dehors)._
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Tonnerre de Dieu, ils vont s'estropier! J'avais
-défendu qu'on leur donne des cartouches!
-
-_(Il sort)_
-
-[1] Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter la tête
-lentement de droite à gauche, comme quelqu'un qui dit: Non.
-
-
-SCÈNE II
-
-_SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers que le baron a mis dans
-son panier. COUFONTAINE le prend et tire des lunettes de sa poche.
-Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les yeux fermés._
-
-_Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que l'on claque,
-tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'armes et de verres, puis
-les deux violons qui éclatent tout à côté et se taisent soudain._
-
-_Vagissement d'un nouveau-né._
-
-GEORGES.--C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne? J'ai vu le
-cortège en arrivant.
-
-SYGNE.--Oui.
-
-GEORGES.--Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête?
-
-SYGNE.--Ma place est ici.
-
-_(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête l'oreille._
-
-_On tape sur une table, le silence se fait)._
-
-_Voix de _TOUSSAINT TURELURE.--Messieurs, je vous présente mon fils,
-Louis Agénor Napoléon Turelure!
-
-_(Applaudissements)_
-
-_Voix de _TURELURE.--Le curé vient de te baptiser chrétien avec de
-l'eau,
-
-Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la
-rosée champenoise sur la bouchette.
-
-Goûte le vin de France, citoyen!
-
-_(Rires. Applaudissements)_
-
-Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld-Maréchal Benningsen
-et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un
-petit moment! Que diable! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux
-tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde.
-
-Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et
-buvons à la santé de cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.
-
-_(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris: Vive Turelure! Vive
-Louis-Agénor! Vive l'Empereur!)_
-
-_Voix de_ TURELURE.--Passez la galette.
-
-GEORGES.--C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette
-nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut.
-
-_(Bruit de trompettes au loin)_
-
-_Voix de_ TOUSSAINT TURELURE.--C'est la cavalerie Russe qui prend ses
-positions. Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf soient notre
-trompette que nous venons de baptiser sous le canon!
-
-Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est le cri d'un homme libre!
-Nous nous foutons de toi, cosaque!
-
-_(Trompettes de nouveau)_
-
-Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France? Ils n'ont
-pas assez d'esprit pour cela.
-
-Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura toujours assez de France pour
-embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de
-manger tranquille son foin, la vache!
-
-Messieurs, je vous apprends une grande nouvelle: l'Empereur Napoléon
-vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier.
-
-_(Acclamations: Vive l'Empereur!)_
-
-Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me semble que nous tenons ici assez
-bien.
-
-Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière
-eux, c'est l'Empereur et ses aigles!
-
-Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous a pas tout pris, tant
-qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure
-et de la galette!
-
-_(Rires. Applaudissements. Acclamations)_
-
-GEORGES, _reprenant sa lecture_.--Brave péroraison et digne de l'exorde!
-
-_(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau, ôte ses
-lunettes, les remet dans sa poche, replie le papier et le repose sur la
-table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement)._
-
-GEORGES, _frappant un coup léger sur la table_.--Sygne.
-
-SYGNE, _se redressant_.--Me voici.
-
-GEORGES.--C'est avec vous que je dois discuter ce papier?
-
-SYGNE.--C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs.
-
-Il a pleine confiance en moi.
-
-GEORGES.--«Il a pleine confiance en vous». Il a raison.
-
-SYGNE.--Mais d'ailleurs il n'y a rien à discuter. Le temps manque.
-
-GEORGES.--Dois-je signer ces conditions _hic et nunc?_
-
-SYGNE.--Pas un point ne peut être changé.
-
-GEORGES.--Et si j'accepte?
-
-SYGNE, _montrant un pli scellé_.--Voici la soumission de Turelure et la
-capitulation de Paris.
-
-Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.
-
-GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier.
-
-SYGNE.--Je ne puis pas.
-
-GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier et je vous tiens quitte de
-l'autre.
-
-SYGNE.--J'ai promis.
-
-GEORGES.--Certes vous êtes fidèle à vos promesses.
-
-SYGNE.--Mais du moins je serai fidèle à ma honte.
-
-GEORGES.--Ne puis-je lire les termes de reddition?
-
-SYGNE.--Il faut me croire sur parole.
-
-GEORGES.--Je vous crois, Sygne.
-
-SYGNE.--Georges, ce qu'il dit est vrai. Il m'a tout montré et j'ai tout
-vu. Il m'a tout expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, et je
-n'y trouve point de faute.
-
-L'homme est maître de Paris et celui-là est roi qui recevra Paris de sa
-main.
-
-GEORGES.--C'est donc de Toussaint Turelure que le Roi de France attend
-sa couronne?
-
-SYGNE.--De lui-même et non pas d'un autre.
-
-GEORGES.--«Le Roi jure la Constitution.
-
-Le budget sera voté chaque année par les représentants du peuple.»
-
-Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique.
-
-SYGNE.--Je ne puis discuter.
-
-GEORGES.--Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure.
-
-SYGNE.--Et cela, Georges,
-
-C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter.
-
-GEORGES.--Je ne l'accepterai pas.
-
-SYGNE.--Vos ordres sont formels.
-
-GEORGES.--Que savez-vous de mes ordres?
-
-SYGNE.--S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici.
-
-GEORGES.--Mais qu'importent les Chambres à votre baron?
-
-SYGNE.--Le possible seul lui importe.
-
-GEORGES.--Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi?
-
-SYGNE.--Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser
-pour toujours.
-
-GEORGES.--Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu!
-
-Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limitation que sa propre
-essence.
-
-Tout homme dès sa naissance recevait le monarque au-dessus de lui
-éternellement à sa place par lui-même,
-
-Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un
-autre, et qu'il eût ce chef inné.
-
-Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie,
-
-De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer
-ta déchéance.
-
-SYGNE.--Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur
-désirait.
-
-GEORGES.--Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la
-raison de vivre,
-
-Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance,
-
-Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé.
-
-SYGNE.--Voici le Roi sur son trône.
-
-GEORGES.--L'appelez-vous le Roi? Pour moi je ne vois qu'un Turelure
-couronné.
-
-Un préfet en chef administrant pour la commodité générale,
-constitutionnel, assermenté,
-
-Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las.
-
-SYGNE.--Mais pour nous du moins il est;
-
-Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire,
-
-Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal.
-
-GEORGES.--Vous parlez de ce que Turelure me demande?
-
-SYGNE.--Oui.
-
-GEORGES.--Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits,
-titres et possessions,
-
-Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous
-m'avez fait.
-
-Tout est cédé sans réserve.
-
-SYGNE.--O Georges, je voulais d'abord crier et disputer.
-
-GEORGES.--Vous ne l'avez point fait?
-
-SYGNE.--N'ayez peur.
-
-GEORGES.--Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous
-reconnais.
-
-SYGNE.--Va, donne-lui tout.
-
-GEORGES.--Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon
-beau-frère tient le plus?
-
-SYGNE.--O Georges, donne-lui tout!
-
-GEORGES.--Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà?
-
-SYGNE.--Mais le droit et le nom vous restent.
-
-GEORGES.--Faut-il donner cela aussi?
-
-SYGNE.--Donne-lui cela aussi.
-
-GEORGES.--Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la
-terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi.
-
-SYGNE.--Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus
-qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la
-terre et l'homme, que le tombeau seul.
-
-Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.
-
-Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner.
-
-GEORGES.--Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien.
-
-SYGNE.--Mais il faut écrire et consentir.
-
-GEORGES.--Je ne capitulerai pas.
-
-SYGNE.--Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain?
-
-GEORGES.--Je ne puis céder mon honneur.
-
-SYGNE.--Qu'avez-vous d'autre à céder?
-
-GEORGES.--Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas!
-
-SYGNE.--Cède, trahis, renonce! O Georges, donne-lui cela aussi! Cher
-frère, ne nous empêche pas de finir!
-
-GEORGES.--Nous ne finissons pas, en cet enfant.
-
-SYGNE.--Tout est fini pour moi avec toi.
-
-GEORGES.--Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos
-biens
-
-S'accumulent sur la tête de cet enfant.
-
-SYGNE.--M'accuses-tu d'une pensée vile?
-
-GEORGES.--La honte suffit que vous vous êtes acquise.
-
-SYGNE.--Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front!
-
-GEORGES.--Elle est à vous.
-
-SYGNE.--Elle est à moi en effet!
-
-Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la
-louange!
-
-Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur
-moi comme une pierre, elle est incorporée
-
-A ces os qui seront jugés!
-
-GEORGES.--Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela?
-
-SYGNE, _criant_--Georges!
-
-C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte
-et si raisonnable!
-
-Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui combattit contre Jeanne
-avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat,
-
-Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la
-face.
-
-Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y
-résister.
-
-Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie,
-
-Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer
-Morte à la descente de l'Arnon.
-
-GEORGES.--Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la
-_foi_ sur notre blason est corrompue,
-
-Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le
-matin de ce sacrifice offert!
-
-SYGNE.--J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur?
-
-GEORGES.--Tout ce qui lie un homme à un autre,
-
-Tout cela avec ta main m'était encore attaché: enfant, sœur, père et
-mère, défendue, confortatrice,
-
-Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main
-et ma forte société.
-
-Quel est le serment que tu n'as pas rompu? Quelle est la foi que tu ne
-m'as pas retirée?
-
-SYGNE.--Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême.
-
-GEORGES.--Il ne fallait donc pas en faire d'autre.
-
-SYGNE.--Mais par quoi jure-t-on que par Dieu?
-
-GEORGES.--Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau.
-
-SYGNE.--J'ai sauvé le Père des hommes.
-
-GEORGES.--Et tu as perdu ton frère.
-
-SYGNE.--Sois donc mon juge, je l'accepte.
-
-GEORGES.--Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et
-cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer.
-
-Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné,
-
-Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux.
-
-SYGNE.--Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me
-déposer.
-
-Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse,
-
-Et je n'en demande pas de plus haute.
-
-GEORGES.--Tu as manqué à la foi.
-
-SYGNE.--Un grand prix m'était offert...
-
-GEORGES.--Tu as manqué à l'amour.
-
-SYGNE.--Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges?
-
-GEORGES.--C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était
-suffisante.
-
-Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à
-me passer de toute consolation. Ne pouvait-il me laisser cette petite
-heure?
-
-Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle? une seule Véronique pour
-m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur
-succombe?
-
-SYGNE.--C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait
-cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!
-
-C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause!
-
-GEORGES.--Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tourné en amertume.
-
-SYGNE.--Que Dieu prenne ma place misérable, et acquitte ce que je ne
-puis payer!
-
-GEORGES.--Il ne fallait pas faire cela.
-
-Le manquement qui est fait à l'amour vrai, Dieu lui-même ne peut le
-réparer.
-
-Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux cieux et une nouvelle
-terre!
-
-Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur.
-
-Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie?
-
-Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de
-mots sans nulle substance?
-
-Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage
-d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes
-compagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait
-comme le mien.
-
-Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement,
-comme un Juif qui déchire son vêtement de haut en bas.
-
---N'agite pas ainsi la tête.
-
-SYGNE.--Mon humiliation est trop grande. Hélas! il n'y a plus de
-douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.
-
-Je suis séparée des larmes.
-
-Il n'y a plus de douleur possible et toute souffrance qui s'ajoute aux
-autres est pour moi comme une consolation.
-
-GEORGES.--Et moi, que me faut-il faire?
-
-SYGNE.--Viens avec moi où il n'y a plus de douleur.
-
-GEORGES.--Et plus d'honneur?
-
-SYGNE.--Plus de nom et aucun honneur.
-
-GEORGES.--Le mien est intact.
-
-SYGNE.--Mais à quoi sert d'être intact? Le grain que l'on met dans la
-terre,
-
-De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?
-
-GEORGES.--La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable.
-
-SYGNE.--La terre est la même pour nous deux.
-
-GEORGES.--Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui
-était mon propre bien,
-
-Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur
-
-Fidèle, elle-même fidèle.
-
-SYGNE.--C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour.
-
-GEORGES.--Parjure! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton
-nom serf n'est plus son nom féodal!
-
-SYGNE.--Je l'ai aimée plus que toi.
-
-GEORGES.--Et qui l'aimerait plus qu'un exilé?
-
-SYGNE.--Tu n'en aimes que la surface.
-
-GEORGES.--Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemblent à aucun
-autre.
-
-SYGNE.--Et moi j'en possède le fond et la racine.
-
-Toute terre est la même à six pieds de profondeur.
-
-GEORGES.--N'attends-tu point de résurrection?
-
-SYGNE.--Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas.
-
-Et même s'il n'en était aucune, le bienfait seul de mourir est assez
-grand.
-
-GEORGES.--Tu dis bien. Cela du moins est vrai.
-
-SYGNE.--O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules! Cela
-fait pitié! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être
-mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les
-hommes.
-
-Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux? Pas plus que
-de Coucy et de ses tours.
-
-Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme
-d'autres sont pasteurs ou meuniers?
-
-Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut.
-
-Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre et non pas pour
-partager,
-
-Viens donc avec moi et prends ma main,
-
-Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre,
-
-Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée
-la même! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts.
-
-O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez longtemps que nous sommes
-à charge aux hommes.
-
-Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas
-pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu.
-
-Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura
-plus de Dieu ni de Seigneur.
-
-La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes
-libres à la manière des animaux.
-
-Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres? il n'y a point de
-liberté pour un gentilhomme.
-
-Ou égaux?
-
-Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon
-frère!
-
-GEORGES.--Vous n'êtes plus ma sœur.
-
-SYGNE.--Si, Georges, je le suis.
-
-GEORGES.--Je ne reprendrai point cette main félonne.
-
-SYGNE.--J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout livré, et moi-même avec! ce
-qui était mort.
-
-Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai sauvé le Prêtre éternel.
-
-Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura encore avec nous sa parole
-et un peu de pain, et Sa main sacrée qui lie et qui délie.
-
-GEORGES.--Elle a délié la tienne.
-
-SYGNE.--Je m'en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain.
-
-GEORGES.--Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce
-qui nous reste à faire.
-
-SYGNE.--Signeras-tu ces papiers?
-
-GEORGES.--Je les signerai l'un et l'autre au nom du Roi mon maître et
-aux miens.
-
-_(Il les prend, les lit et les signe.)_
-
-Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux?
-
-SYGNE.--Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les
-estafettes attendent.
-
-Son intérêt vous garantit.
-
-Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre aux mains de vos amis.
-
-GEORGES.--Voici mon testament, voici la nouvelle alliance.
-
-Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et
-d'alliance sans quelque sang versé?
-
-SYGNE.--Que ce soit donc le mien?
-
-GEORGES.--Ne me tentez pas.
-
-SYGNE.--S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins,
-et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta
-propre loi.
-
-Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il meure! Me voici prête.
-
-GEORGES.--Non, non! je ne tuerai point ma pauvre enfant!
-
-SYGNE.--O Georges, tu m'aimes encore.
-
-GEORGES.--Mais du moins, je vous déferai de cet homme.
-
-SYGNE.--Ne le tue pas.
-
-GEORGES.--Tenez-vous tant à sa vie?
-
-SYGNE.--Aussi peu qu'à la mienne.
-
-GEORGES.--Il mourra donc de ma main.
-
-SYGNE.--Pourquoi t'occuper de cet homme?
-
-GEORGES.--Je délivrerai le Roi de ses promesses.
-
-SYGNE.--Qui est mort.
-
-Il ne peut plus rendre la parole.
-
-GEORGES.--Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti.
-
-SYGNE.--Je te prierais donc en vain?
-
-GEORGES.--En vain.
-
-SYGNE.--Fais ce que tu veux.
-
-GEORGES.--Je vous salue.
-
-_(Il s'éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et
-disparaît.)_
-
-
-[Pg 182]
-
-SCÈNE III
-
-_(Entre TOUSSAINT TURELURE.)_
-
-TURELURE.--Eh bien, Madame?
-
-_(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un
-regard et sonne aussitôt.)_
-
-C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.
-
-_(Entre un domestique.)_
-
-Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes.
-
-_(Entrent plusieurs officiers.)_
-
-Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée en retraite sur Paris. La
-Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles,
-
-Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.
-
-Ordre de l'Empereur. Faites diligence.
-
-_(Il distribue des plis scellés. Les estafettes sortent) A SYGNE:_
-
-Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin.
-
-_(Il sonne.)_
-
-M. Lafleur.
-
-_(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)_
-
-Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la personne que vous savez,
-
-Et dites que je me mets à ses pieds.
-
-_(Sort MONSIEUR LAFLEUR)_
-
-_(Il sonne--Entrent deux autres estafettes.)_
-
-Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.
-
-Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici.
-
-_(Elles sortent.)_
-
-_Il sonne.--(Entre UN OFFICIER.)_
-
-TURELURE, _se redressant_.--Monsieur, quand trois heures sonneront,
-dites que l'on amène le drapeau.
-
-_(Sort l'officier.)_
-
-Voici beaucoup de besogne en peu de temps.
-
-_(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes, la tête
-droite, les bras allongés le long du corps, les mains recourbées en
-arrière.--L'horloge grince longuement et va sonner.)_
-
-TURELURE.--L'heure sonne.
-
-_(A ce moment COUFONTAINE apparaît derrière la fenêtre.--Premier
-coup de l'heure.--Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations
-retentissent en même temps. SYGNE s'est jetée d'un bond devant
-lui.--Deuxième coup.--La scène s'est remplie de fumée. Quand
-elle se dissipe on voit SYGNE étendue par terre dans une mare de
-sang.--Troisième coup.--TURELURE enjambe rapidement le corps et se hâte
-vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche
-vers le sol, puis s'éloigne, comme tirant derrière lui un fardeau qu'on
-ne voit pas._
-
-_Pause._
-
-_Rentre TURELURE. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce.)_
-
-TURELURE, _d'une voix de commandement_.--La baronne est blessée. Un
-accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette
-table. Le médecin, l'abbé Badilon!
-
-Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.
-
-_(Il sort.)_
-
-_(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments.)_
-
-
-SCÈNE IV
-
-_(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nuit. SYGNE
-étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON
-est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier
-d'argent.)_
-
-MONSIEUR BADILON.--Sygne, mon enfant, m'entendez-vous?
-
-_(Longue pause. Mouvement de paupières.)_
-
-MONSIEUR BADILON, _plus bas_.--M'entendez-vous?
-
-SYGNE.--Que dit le médecin?
-
-MONSIEUR BADILON.--Ma fille, réjouissez-vous.
-
-SYGNE.--C'est donc la mort qu'il m'annonce?
-
-MONSIEUR BADILON.--Le temps de votre épreuve est fini.
-
-_(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever.)_
-
-MONSIEUR BADILON, _prêtant l'oreille_.--«Plus de joie...» Que
-dites-vous? ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.
-
-Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de sang...»
-
-_(Il répète)_
-
-«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie pour me réjouir.»
-
-_(Se parlant à lui-même)_ Tout est épuisé.
-
-Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation.
-
-SYGNE.--Est-il...
-
-MONSIEUR BADILON.--Est-il mort? Georges, votre cousin?
-
-_(Mouvement de paupières.)_
-
-Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.
-
-SYGNE.--... le temps...
-
-MONSIEUR BADILON.--Le temps de lui donner l'absolution?
-
-Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà mort.
-
-_(Silence.)_
-
-J'ajoute cette amertume. Mais...
-
-SYGNE.--Je ne m'inquiète pas.
-
-MONSIEUR BADILON.--Il est vrai. Le grand Dieu pourvoit.
-
-SYGNE.--Ensemble.
-
-MONSIEUR BADILON.--Les deux Coûfontaine ensemble et l'un précède
-l'autre tour à tour.
-
-SYGNE.--Le parjure.
-
-MONSIEUR BADILON.--Le voici racheté de votre sang.
-
-SYGNE.--Le serment.
-
-MONSIEUR BADILON.--Non point rompu, mais consommé. En Dieu le Fils qui
-est assis à la main droite en qui est toute parole achevée.
-
-SYGNE.--Avec lui.
-
-MONSIEUR BADILON.--Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef.
-_Coûfontaine, adsum._
-
-SYGNE.--Jésus.
-
-MONSIEUR BADILON.--Jésus Notre-Seigneur est avec vous.
-
-SYGNE.--Avec lui.
-
-MONSIEUR BADILON.--Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et
-l'œuvre ne sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel,
-et le vêtement du sang qui l'imprègne.
-
-SYGNE.--Tout.
-
-MONSIEUR BADILON.--Tout est fini, tout est fait comme il le fallait,
-l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux.
-
-J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant pour le ciel.
-
-Et moi je reste seul.
-
-L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé
-inutile.
-
-SYGNE _(Mouvement de la tête inachevé.)_
-
-MONSIEUR BADILON.--Epouse du Seigneur!
-
-Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour,
-
-Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et
-qui sacrifie!
-
-Et dites-moi que vous me pardonnez
-
-Ce mal que je vous ai fait,
-
-Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur,
-
-Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante de mon cœur,
-
-Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne soit parfaite.
-
-SYGNE.--.... _(Mouvement des yeux)_
-
-MONSIEUR BADILON.--La main? Que je lève ma main de nouveau et que je la
-tienne devant vos yeux?
-
-SYGNE.--_(Mouvement des lèvres.)_
-
-MONSIEUR BADILON.--Ainsi le pauvre agneau mourant entre ses gencives
-désarmées prend la main qui vient de l'égorger!
-
-Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ
-en son prêtre qui oint et qui pardonne.
-
-La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque
-matin tient élevé.
-
-Le Fils de Dieu sous les accidents,
-
-Que vous allez voir face à face.
-
-_(Il tombe, à genoux devant le lit.)_
-
-Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur!
-
-Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde
-n'entendent pas,
-
-Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos
-oreilles,
-
-Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux?
-
-Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus
-basse!
-
-Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la
-pénitence,
-
-C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais et me prosternais
-devant vous.
-
-Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé!
-
-Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, qui si souvent êtes
-venue prendre la nourriture céleste entre ses mains.
-
-_(Silence.)_
-
-SYGNE _(Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu.)_--... Si sainte?
-
-MONSIEUR BADILON.--Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa
-vie pour ses ennemis?
-
-SYGNE _(Sourire)_.
-
-MONSIEUR BADILON.--Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de
-votre époux pour le couvrir?
-
-SYGNE, _presque indistincte_.--Trop bonne...
-
-MONSIEUR BADILON.--La mort? Que dites-vous?
-
-_(Il se penche sur elle.)_
-
-SYGNE _(Elle agite les lèvres)_.
-
-MONSIEUR BADILON.--«Une chose trop bonne pour que je la lui eusse
-laissée.»
-
-Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même?
-
-_(Silence.--Elle commence à respirer péniblement.)_
-
-Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.
-
-_(Silence.--Signe que non.)_
-
-Sygne! à ce moment où vous allez paraître devant Dieu, dites-moi que
-vous lui avez pardonné.
-
-_(Signe que non.)_
-
-Voulez-vous que je vous fasse apporter votre enfant?
-
-_(Signe que non.)_
-
-Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre enfant?...
-
-SYGNE, _d'une voix distincte:_ Non.
-
-_(Silence.--L'agonie commence.)_
-
-MONSIEUR BADILON _(Il se lève.)_--La mort approche. Ame chrétienne,
-faites avec moi la recommandation et les actes d'espérance et de
-charité.
-
-SYGNE _(Signe que non)_.
-
-MONSIEUR BADILON.--Sygne, soldat de Dieu! debout! debout jusqu'au
-dernier moment!
-
-SYGNE.--Tout est épuisé.
-
-MONSIEUR BADILON.--Coûfontaine, _adsum!_
-
-SYGNE.--Tout est épuisé.
-
-MONSIEUR BADILON.--Jésus, fils de David, _adsum!_
-
-_(Silence.--Le râle commence.)_
-
-Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est exprimé jusqu'à la dernière
-goutte.
-
-_(Silence.)_
-
-Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous m'avez donné et que je vous
-donne à mon tour.
-
-Eli! Je vous supplie dans le terrible secret de la dernière heure.
-
-Seigneur, en qui tous les siècles sont comme un seul instant qui ne
-peut être divisé,
-
-Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître devant vous en même temps
-que vous avez faites frère et sœur.
-
-Et agréez le sang versé et cet échange entre elles qui s'est fait dans
-la déflagration de la poudre.
-
-_(SYGNE se redresse tout à coup et tend violemment les deux bras en
-croix au-dessus de sa tête; puis, retombant sur l'oreiller, elle rend
-l'esprit, avec un flot de sang._
-
-_Et MONSIEUR BADILON lui essuie pieusement la bouche et la face. Puis
-éclatant en sanglots, il tombe à genoux au pied du lit)._
-
-
-SCÈNE V
-
-_(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant TOUSSAINT
-TURELURE, un homme tenant une lanterne d'écurie, puis quatre autres
-portant sur le battant d'une porte démontée le corps de COUFONTAINE
-sous son manteau.--Ils entrent.)_
-
-TOUSSAINT TURELURE.--Monsieur le curé, comment va la bonne?
-
-_(Pas de réponse.)_
-
-Madame.
-
-_(Il prend la lanterne et, l'approchant du visage de la morte, il
-l'examine. Puis, déposant la lumière par terre, il fait le signe de la
-croix._
-
-_Aux gens qui se tiennent par derrière):_
-
-Avancez!
-
-Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, et qu'on le couche sur
-cette table,--à côté de celui de ma femme, je dis!
-
-Afin que les deux Coûfontaine reposent côte à côte,
-
-Et que ceux qui ont été séparés durant la vie aient le même lit dans la
-mort.
-
-Et que le poing fermé se pose dans la main ouverte.
-
-_(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE près de SYGNE et l'on déploie
-sur eux le drapeau fleurdelysé. Mais la main ouverte de SYGNE sort du
-drap sans qu'on puisse la faire rentrer en dessous. Sur une table à
-la tête de la couche funèbre, couverte d'une serviette, on place un
-crucifix entre deux flambeaux qu'on allume et un seau d'eau bénite avec
-le goupillon._
-
-_Pendant ce temps le bruit au dehors peu à peu s'est accru jusqu'à
-ébranler la terre, d'une armée en marche et de troupes interminables
-qui passent. Bruit de chevaux, roulement de l'artillerie et des
-fourgons._
-
-_Puis tout à coup bruit de grelots et d'une voiture attelée de chevaux
-lancés à toute vitesse qui soudain s'arrêtent devant la maison. Tapage.
-On entend des portes qu'on ouvre violemment et toute la maison s'emplit
-d'une grande lumière._
-
-_Soudain la porte à deux battants est comme arrachée du dehors et l'on
-entend un grand cri):_
-
-LE ROI!
-
-_(Entrent deux valets tenant des flambeaux et derrière eux LE ROI DE
-FRANCE)._
-
-TOUSSAINT TURELURE, _s'avançant à sa rencontre_.--Sire, soyez le
-bienvenu dans votre propre royaume!
-
-_(Il s'agenouille et lui baise la main)_
-
-LE ROI.--Relevez-vous, Monsieur. Il m'est agréable de reconnaître en
-vous le plus utile de mes sujets.
-
-_(Il regarde autour de lui. Son fils, son frère, et les officiers de sa
-suite sont entrés derrière lui et l'entourent)_
-
-TURELURE.--Que Votre Majesté daigne excuser le désordre de cette maison.
-
-LE ROI.--Il ressemble à celui de la France. Pauvre vieille demeure!
-
-Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien laissé en place. Tout a
-subi conscription.
-
-Mais Nous apportons la paix avec Nous.
-
-_(Murmure flatteur dans la suite.--LE ROI aperçoit le lit funèbre
-devant lequel MONSIEUR BADILON est toujours en prière, et le sourcil
-légèrement levé vers TURELURE pour l'interroger, il le regarde pour la
-première fois)_
-
-TURELURE.--Que Votre Majesté m'excuse de ne pouvoir lui cacher mes
-deuils domestiques.
-
-LE ROI.--Qui est-ce?
-
-TURELURE.--Ma femme,
-
-Issue du sang de la France le plus pur et le plus loyal.
-
-LE ROI, _reconnaissant les armes_.--_Coûfontaine adsum,_
-
-Et qui est l'autre mort?
-
-TURELURE.--Georges Agénor, mon cousin, votre fidèle serviteur et
-lieutenant.
-
-Tous deux sont tombés en même temps.
-
-Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo de cette crise soudaine.
-
-_(LE ROI s'approche du lit majestueusement et l'asperge d'eau bénite.
-Puis il passe le goupillon à son fils qui l'imite, puis son frère et
-les gens de la suite. Et, le dernier, TURELURE, qui s'acquitte du rite
-avec componction)_
-
-LE ROI, _revenu au milieu de la scène_.--Je saurai reconnaître de tels
-services et le sang versé pour ma cause.
-
-TURELURE.--Un noble nom s'éteint.
-
-LE ROI.--Il n'est pas éteint. Je sais que vous avez un fils.
-
-_(Entre un huissier qui dit un mot à l'oreille de TURELURE)_
-
-TURELURE.--Sire ...
-
-LE ROI.--Je vous entends.
-
-TURELURE.--Les Corps de l'Etat
-
-Se sont donné rendez-vous en cette maison pour saluer Votre Majesté.
-
-LE ROI.--C'est bien. Je leur donnerai audience incessamment.
-
-TURELURE, _montrant à gauche_.--Ici, à gauche, les délégations du Corps
-législatif, du Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur.
-
-LE ROI.--Ouvrez la porte.
-
-_(On ouvre la porte à deux battants.--Bruit à droite)_
-
-LE ROI.--A droite.
-
-TURELURE.--A droite les évêques de France qui se jettent aux pieds de
-Votre Majesté.
-
-Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué ici un Concile
-
-Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane. sous la garde de
-la gendarmerie.
-
-LE ROI.--De Pradt et Talleyrand pourront me présenter ces messieurs.
-
-Ouvrez la porte.
-
-_(On ouvre la porte de droite. Un huissier entre et parle à TURELURE)_
-
-TURELURE.--Sire,
-
-La délégation des Maréchaux de France demande à être présentée à Votre
-Majesté.
-
-LE ROI.--Qu'ils entrent!
-
-_(Entre la délégation des Maréchaux)_
-
-LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire, l'Armée
-
-Est heureuse de faire hommage à son souverain.
-
-_(Il salue)_
-
-LE ROI, _gracieusement lui saisissant les mains, comme si l'autre avait
-voulu mettre genou en terre_.--Relevez-vous, Monsieur!
-
-Le Roi de France est fier de voir autour de son trône rétabli vos épées.
-
-Ce n'est point à l'étranger que vous les avez remises, mais au Roi de
-France, Louis votre Roi, et qui est seul
-
-_(Majestueusement)_
-
-La paix.
-
-_(Demi-pause)_
-
-Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous sera pas ôtée.
-
-Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour le salut du peuple.
-
-Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient au père de famille.
-
-Je reviens pour me jeter entre mon peuple et l'ennemi.
-
-Je reviens à vous,
-
-Non point avec, mais à travers vos ennemis, à cette heure où la France
-est blessée, et seules mes mains ici sont sans armes et n'en savent
-tenir aucune.
-
-Et il est vrai que nous souffrons violence. Mais considérez avec équité
-que l'Europe ne peut se passer de la France,
-
-Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était plus la France, ce
-n'était plus sa mesure et sa forme,
-
-Non point étendue, dis-je, mais diminuée.
-
-LE MARECHAL.--Nous sommes vos loyaux soldats et les plus fidèles de vos
-sujets.
-
-LE ROI.--Demeurez et soyez Nos témoins.
-
-_(Il s'avance au milieu de la pièce, et, se tournant un peu vers la
-droite, puis, vers la gauche, d'une voix forte)_
-
-Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de l'Etat, dont j'accueille la
-démarche,
-
-Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir.
-
-_(Il revient vers la table que l'on a préparée et où sont disposés des
-flambeaux, des plumes, des parchemins, de la cire et le Grand Sceau de
-France)_
-
-_(Entrent le ROI D'ANGLETERRE, le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR D'AUTRICHE,
-l'EMPEREUR DE RUSSIE, le NONCE DU PAPE.)_
-
-Messieurs mes frères, soyez les bienvenus dans mon royaume,
-
-Et remerciés de votre loyal service.
-
-Souverains de l'Europe!
-
-Soyez témoins de ce nouveau contrat que le Roi de France va signer avec
-son peuple.
-
-_(Il se retourne lentement vers la fenêtre où paraissent quelques
-rougeurs.)_
-
-Quelles sont ces fumées?
-
-TURELURE.--Ce n'est rien. Quelques mauvais quartiers de Paris qui
-brûlent, bon nettoyage!
-
-Quelques mauvaises têtes que Monsieur de Raguse achève de mettre à la
-raison.
-
-Et le tison de la Révolution s'éteint en puant et en fumant.
-
-LE ROI, _avec mépris_.--Ces extravagances ont pris fin. _(Il s'assied
-lourdement)_
-
-Et le Roi avec la France recommence suivant l'ordre légitime.
-
-_(Il est assis derrière la table entre les deux flambeaux. A sa gauche,
-TURELURE; à sa droite MONSIEUR LE DAUPHIN, LE GRAND CHANCELIER; par
-derrière, LES SOUVERAINS. Devant, massés dans les fenêtres, LES
-MARECHAUX. A droite et à gauche, LES EVEQUES et LES CORPS DE L'ETAT
-débordent des deux portes ouvertes. LE ROI promène lentement ses gros
-yeux sur l'assemblée, puis s'adressant à Turelure):_
-
-Monsieur le Comte!
-
-TURELURE, _ricanant_.--Je suis comte!
-
-LE ROI.--Veuillez quérir des sièges pour Leurs Majestés.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-VARIANTE
-
-
-PAGE 182
-
-_(Rentre TURELURE.--Il prend Sygne sous les bras et l'asseoit dans un
-grand et profond fauteuil. Lui-même s'assied devant elle, la regardant
-fixement._
-
-
-SCÈNE IV
-
-TURELURE.--Bonjour, Sygne.
-
-_(Elle fait effort comme pour parler et n'y peut parvenir.)_
-
-M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler?
-
-Parlez cependant, je puis lire les mots sur vos lèvres.
-
-_(Elle parle sans aucun son.)_
-
-Mort? Georges, est-il mort?
-
-_(Signe.)_
-
-J'ai le regret de vous dire que oui.
-
-_(Paroles sur les lèvres.)_
-
-Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort. Trop tard. Il est trop tard.
-
-La balle l'a frappé au front. Il est mort.
-
---Moi je suis vivant.
-
-Grâce à vous, chère Sygne. _(Silence.)_
-
-Sans prêtre, sans confession.
-
-Et dans des dispositions, hélas! qui nous permettent de conserver
-quelques doutes sur son salut. _(Silence.)_
-
-Quoi? je ne puis vous entendre.
-
-Infinie?
-
-La miséricorde de Dieu est infinie? C'est vrai, la miséricorde de Dieu
-est infinie.
-
-Sa justice aussi. «_Nescio vos_», est-il écrit. «Je ne sais du tout qui
-vous êtes.»
-
-C'est le Père qui parle ainsi.
-
-_(Silence.)_
-
-Texte. Vous avez beau dire que non.
-
-_(Silence.)_
-
-Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous dois-je!
-
-Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.
-
-O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement digne de l'antiquité!
-
-C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne Ruth: J'oublierai mon
-pays et tes dieux seront mes dieux.
-
-Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de l'époux que vous vous êtes
-choisi?
-
-Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais avec moi et que nos os
-côte à côte reposent dans le même monument!
-
-Encore non? mais moi, je vous dis que oui, et c'est moi qui suis le
-plus fort.
-
-Je vous connais mieux que vous-même et ce dernier acte vous découvre à
-la fin.
-
-L'amour est un lien plus fort que le sang. Et qui vous connaîtrait
-mieux, ma chère Sygne,
-
-Que cet époux à qui s'est ouvert le secret de votre corps virginal?
-
-_(Silence.)_
-
-Du moins votre sacrifice ne fut pas vain:
-
-Le Roi revient en France.
-
-_(Silence.)_
-
-Le Roi de nouveau est là et je suis son premier ministre. _(Silence.)_
-
-Coûfontaine renaît en notre cher enfant. Voulez-vous le voir et
-l'embrasser?
-
-_(Signe que non.)_
-
-Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant?
-
-_(Signe que non.)_
-
-Ceci est grave. _(Silence.)_
-
-Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains que pour vous aussi
-l'heure de la mort soit proche.
-
-L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le faire venir? _(Silence.)_
-
-Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne dites rien? _(Silence.)_
-
-Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me cacher ces larmes qui coulent
-de tes yeux.
-
-_(Silence. Elle pleure.)_
-
-Croyez-vous que je ne vous comprenne pas?
-
-_(Silence.)_
-
-Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que ce prêtre vous
-impose le pardon.
-
-Vous voulez bien me donner votre vie, la mort était une chose trop
-bonne pour me la laisser.
-
-Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la condition nécessaire
-de votre salut!
-
-_(Silence.)_
-
-TURELURE, _lentement comme s'il épelait sur ses lèvres._
-
-«Je n'en puis plus», dites-vous?
-
-_(Silence.)_
-
-TURELURE, _de même_.--«Tout est épuisé--jusqu'au fond.--Tout est
-exprimé--jusqu'à la dernière goutte.» Non, cela n'est pas.
-
-Le devoir reste.
-
-Laissez-moi vous conjurer au nom de votre salut éternel.
-
-En vérité vous êtes un scandale pour moi, qui ne crois pas plus à ces
-choses que votre frère. _(Silence. Signe que non.)_
-
-Si grande est la haine que vous me portez!
-
-Que fut donc notre mariage?
-
-Le mariage est un sacrement. Ce n'est point le prêtre qui fait le
-mariage, c'est le consentement seul.
-
-Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est la matière de cette
-communion permanente.
-
-Combien ne doit-il pas être complet qui fait de deux âmes
-
-Une seule en une seule chair?
-
-Un grand sacrement, dit l'Apôtre.
-
-_(Silence.)_
-
-Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous m'avez donné?
-
-(Silence.)
-
-Vos intentions étaient droites? Défaite.
-
-Il s'agissait de sauver le Pape? Non.
-
-Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.
-
-_(Silence.)_
-
-Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que vous m'entendez encore. Ah,
-fille fière, tu ne fléchis pas! _(Silence.)_
-
-Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice et tu recules au
-dernier moment.
-
-La damnation, Sygne! l'éternelle privation de ce Dieu qui t'a faite,
-
-Et qui m'a fait aussi, à son image: oui, quoique tu refuses de me
-pardonner!
-
-De ce Dieu qui t'appelle à ce suprême instant et qui te somme, toi, la
-dernière de ta race.
-
-Coûfontaine! Coûfontaine! M'entends-tu?
-
-Et quoi! tu refuses! tu trahis!
-
-Lève-toi, quand tu serais déjà morte! c'est ton suzerain qui t'appelle!
-Eh bien, tu fais défection?
-
-Lève-toi, Sygne! lève-toi, soldat de Dieu! et donne lui ton gant.
-
-Comme Roland sur le champ de bataille quand il remit son poing à
-l'Archange Saint Michel,
-
-Lève-toi et crie: ADSUM! Sygne! Sygne!
-
-_(Enorme et railleur au-dessus d'elle.)_
-
-COUFONTAINE, ADSUM! COUFONTAINE, ADSUM!
-
-_(Elle fait un effort désespéré comme pour se lever et retombe.)_
-
-_TURELURE, plus bas et comme effrayé_.--COUFONTAINE, ADSUM.
-
-_Silence_
-
-_(Il prend le flambeau et fait passer la lumière devant les yeux qui
-restent immobiles et fixes)_
-
-
-LE RIDEAU TOMBE
-
-
-NOTICE
-
-L'OTAGE A ETE JOUE POUR LA PREMIERE FOIS PAR LA TROUPE DE L'ŒUVRE, A LA
-SALLE MALAKOFF, LE 5 JUIN 1914, AVEC L'INTERPRETATION SUIVANTE:
-
-
- LE PAPE PIE........................... J. SAVOY
- LE CURE BADILON....................... LUGNE POE
- Le VICOMTE GEORGES DE COUFONTAINE..... Max BARBIER
- TOUSSAINT TURELURE.................... Jean FROMENT
- SYGNE DE COUFONTAINE.................. Eve FRANCIS
-
-
-A propos de la «Variante» qui terminait le drame, on joint ici un
-extrait d'une lettre adressée à M. de PAWLOWSKI, Rédacteur en Chef de
-COMOEDIA:
-
-«... Sygne, d'ailleurs mourante et déjà enveloppée des ombres de
-l'agonie, si elle laisse sans réponse l'offre qu'on lui fait d'appeler
-le prêtre qui lui imposerait le pardon, c'est ainsi qu'on a pris soin
-de l'indiquer, parce qu'elle n'a plus aucune force et que _tout est
-épuisé, jusqu'à la dernière goutte_. Vivante elle a fait tous les
-sacrifices que Dieu lui demandait, la vie même elle vient de la donner
-pour son indigne époux. Maintenant elle n'en peut plus, elle est
-«épuisée», elle est «exprimée jusqu'au fond», elle n'a plus la force
-nécessaire pour faire, ni comprendre même, quoi que ce soit de plus;
-elle est comme morte. Et pourtant elle ressuscite, quand TURELURE,
-qui, tout en triomphant et en se moquant d'elle, a tout de même le
-sens de la race et de la religion, lui rappelle, à la fois ironique
-et scandalisé, le grand devoir féodal, la foi, la prestation de toute
-la personne au Suzerain,--dans cette donation de la main droite qui
-résume toute la pièce et dans un grand élan de confiance, d'espérance
-et d'amour qui, à ce que nous pouvons espérer, la sauve! Je répète ici
-encore une fois ce que j'ai dit pour «l'ANNONCE»: ce ne sont pas des
-saints que j'ai voulu présenter, mais des faibles créatures humaines
-aux prises avec la Grâce».
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE ***
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
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- The Project Gutenberg eBook of L'otage, by Paul Claudel.
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- </head>
-
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'otage
- Drame en trois actes
-
-Author: Paul Claudel
-
-Release Date: January 23, 2016 [EBook #51012]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive.
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="cover">
-<img src="images/cover.jpg" alt="" />
-</div>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="author">PAUL CLAUDEL</p>
-
-
-
-<h1>L'OTAGE</h1>
-
-<h2>DRAME EN TROIS ACTES</h2>
-
-
-
-<p class="edition">QUATORZIÈME ÉDITION.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="editor">NRF<br /><br />
-
-
-PARIS<br /><br />
-
-ÉDITIONS DE LA
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br /><br />
-
-3, rue de Grenelle, (<span class="smcap">vi</span><sup>me</sup>)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="toc">
-<p>
-
-<b>TABLE DES MATIÈRES</b><br /><br />
-
-<a href="#PERSONNAGES">PERSONNAGES</a><br />
-<a href="#ACTE_PREMIER">ACTE PREMIER</a><br />
-<a href="#ACTE_DEUXIEME">ACTE DEUXIÈME</a><br />
-<a href="#ACTE_TROISIEME">ACTE TROISIÈME</a><br />
-<a href="#VARIANTE">VARIANTE</a><br />
-<a href="#NOTICE">NOTICE</a><br />
-
-<!-- End Autogenerated TOC. -->
-
-</p>
-
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES">PERSONNAGES</a></h2>
-
-<p class="center">LE PAPE PIE</p>
-
-<p class="center">LE CURÉ BADILON</p>
-
-<p class="center">LE ROI DE FRANCE</p>
-
-<p class="center">LE VICOMTE,
-ULYSSE AGÉNOR GEORGES
-DE COUFONTAINE ET DORMANT</p>
-
-<p class="center">LE BARON, PUIS COMTE
-TOUSSAINT TURELURE,
-PRÉFET DE LA MARNE, PUIS DE LA SEINE</p>
-
-<p class="center">SYGNE DE COUFONTAINE</p>
-
-<p class="center">COMPARSES</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>L'Abbaye des moines Cisterciens de COUFONTAINE
-achetée par SYGNE. Au premier étage la
-bibliothèque: c'est une grande et haute pièce, éclairée
-par quatre fenêtres sans rideaux, aux petits carreaux
-verdâtres. Au fond, entre deux hautes portes,
-sur le mur blanchi à la chaux, une grande croix de
-bois avec un crucifix en bronze d'aspect farouche
-et mutilé. A l'autre bout, au-dessus de la tête de
-SYGNE, au lambeau d'une fraîche tapisserie de
-soie, où l'on voit dans un rinceau, au milieu d'une
-pastorale déchirée, l'écu de Coûfontaine divisé: en
-chef d'or avec une foi de gueules (deux mains
-unies), en pointe d'azur avec une épée d'argent en
-pal entre le Soleil et la Lune, et pour cri et devise:
-COUFONTAINE ADSUM!</i></p>
-
-<p><i>Le plancher extrêmement propre est de larges
-planches inégales clouées de gros clous brillants.
-SYGNE est assise dans un coin à un joli petit bureau
-tout couvert de registres et de liasses de papiers
-bien rangées. Plus loin une petite table sur laquelle
-il y a du pain, du vin et le reste. De grands meubles
-rigides, chaises et fauteuils sont alignés d'un bout
-à l'autre de la salle qui a un air austère et abandonné.
-Par terre une claie où sèchent des pruneaux.
-... Tout cela au lever du rideau n'est pas visible. Il
-fait nuit; les volets extérieurs sont fermés. La pièce
-n'est éclairée que par le flambeau de cire sur la table.</i></p>
-
-<p><i>Tempête au dehors.</i></p>
-
-<p><i>Porte qui s'ouvre sans que l'on voie personne,
-sifflement du vent. La flamme de la bougie s'incline.
-SYGNE la protège avec la main.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>SYGNE, <i>regardant vers le fond de la pièce</i>.&mdash;Georges!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Bonne nuit, Sygne!
-Bonjour, plutôt.</p>
-
-<p class="indic">(Elle porte la main à son cœur
-comme quelqu'un qui est
-trop ému. Il apparaît dans
-la zone à demi éclairée de
-la chambre. C'est un homme
-de stature athlétique, se tenant
-très droit).</p>
-
-<p>SYGNE<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.&mdash;Votre chambre est prête.</p>
-
-<p>COUFONTAINE<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.&mdash;Tout à l'heure.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps de dormir. J'ai beaucoup
-à causer avec vous.</p>
-
-<p>Voici étrangement longtemps que nous ne
-nous sommes pas vus, ma cousine.</p>
-
-<p class="indic">(Elle se rassied)</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous pouvez venir. Tous mes
-comptes sont là, nets et purs.</p>
-
-<p>Jamais je ne me suis couchée un soir sans
-qu'avant de faire ma prière je n'aie mis mes
-registres à jour.</p>
-
-<p>Ceux qui sont là pour la police, et ce petit
-qui est pour vous. De jour comme de nuit.</p>
-
-<p>On peut venir! Vous trouverez tout clair
-et en ordre.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Les comptes! Ces
-comptes! c'est toujours votre premier cri!</p>
-
-<p>Je vous retrouve la même, Sygne! Notre
-vieille Suzanne s'est fait une bonne élève.</p>
-
-<p>Rien de tel pour vous apprendre l'écriture
-qu'un maître qui ne sait pas lire.</p>
-
-<p>Je n'ai pas de comptes à vous demander.
-Tout est à vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pour vous, Monsieur.</p>
-
-<p>Vous êtes le chef, et moi la pauvre sibylle
-qui garde le feu.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je n'aime pas cette
-lumière.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Les volets sont fermés, au dedans
-et au dehors.</p>
-
-<p>On ne peut rien voir. Moi-même, c'est à
-peine si je vous distingue.</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>à voix plus basse, levant
-un doigt</i>.&mdash;<i>IL</i> est ici?</p>
-
-<p>SYGNE, <i>de même</i>.&mdash;Il est arrivé, il y a
-deux heures. Justin l'a amené sur l'âne à travers
-les bois.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Qu'a-t-il fait?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il s'est assis, les deux mains sur
-les genoux, respirant fort comme, un homme
-qui va passer.</p>
-
-<p>Il a demandé un prêtre pour se confesser.</p>
-
-<p>J'ai envoyé chercher l'abbé Badilon.</p>
-
-<p class="indic">(Geste de COUFONTAINE)</p>
-
-<p>Vous êtes mécontent?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Poursuivez.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je n'ai pu lui refuser. Il m'a
-prié d'une manière si aimable, me regardant
-de ses grands yeux noirs.</p>
-
-<p>Parlant de son cœur, à la manière ecclésiastique
-«le poids qu'il a sur le cœur». Quel
-poids?</p>
-
-<p>Il s'est confessé et il a dit sa messe aussitôt.
-J'y étais.</p>
-
-<p>Ah, ce n'était plus le même homme à l'autel!
-Non plus cette maigre dépouille! Mais
-un ange en grande véhémence et suavité,
-accomplissant un acte inestimable, le pontife
-qui parle en lettres d'or!</p>
-
-<p>Qui est-ce, Georges?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il repose?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il repose. L'abbé est resté près
-de lui; il dira la messe ici.</p>
-
-<p class="indic">(Rafales de vent au dehors)</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il était temps de nous
-mettre à l'abri.</p>
-
-<p>Je reconnais le vent de mon pays.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Quel dommage! Les pommiers
-étaient si beaux!</p>
-
-<p>Il ne restera pas un pépin sur l'arbre.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;La tempête nous garde.
-Je suis en grand hasard, Sygne!</p>
-
-<p>J'ai osé une chose inouïe.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah, quel que soit le péril, vous
-êtes en sûreté avec moi!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Le fait est que je n'ai
-jamais été inquiété ici.</p>
-
-<p>C'est pourquoi je vous ai amené ma prise.</p>
-
-<p>De quoi je suis obligé à ces mauvais yeux
-de notre frère Toussaint,</p>
-
-<p>Avec qui je sais que vos relations sont
-bonnes.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mon cousin, je suis un homme
-d'affaires et ne choisis point mes relations.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il faut l'épouser. Ses
-armes embarbouillées aux nôtres,</p>
-
-<p>Çà égaierait cette vieille peinturelure.</p>
-
-<p class="indic">(Il montre la tapisserie).</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne vous moquez pas ainsi.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je plaisante, Sygne.
-Fi de moi! La voici les larmes aux yeux!</p>
-
-<p>Vous êtes si bonne, c'est plus fort que moi,
-il faut que je vous fasse de la peine! c'est ma
-façon de vous aimer.</p>
-
-<p>Quelle jeunesse, ma pauvre cousine, que la
-vôtre!</p>
-
-<p>Reprenant, remettant ensemble les morceaux
-épars de cette terre,</p>
-
-<p>Vignes et clos, bois, sablons et terres labourées,</p>
-
-<p>Comme une vieille dentelle déchirée que
-l'on reprend brin par brin.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est votre bien que nous refaisions
-ainsi, Coûfontaine, Suzanne et moi.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Bien travaillé, tisseuse!</p>
-
-<p>Nos mères de leurs doigts oisifs s'amusaient
-à parfiler,</p>
-
-<p>Décousant broderies et galons, détachant
-chaque fil un par un.</p>
-
-<p>Ce qu'elles ont défait, vous le refaites.</p>
-
-<p>J'ai ma cousine Sygne qui est plus pour
-moi que beaucoup d'or et d'argent!</p>
-
-<p>Que dit-on des lys qu'ils ne filent pas?</p>
-
-<p>Ah, si chacun de vos blancs frères de
-France, ma cousine, eût aussi bien fait,</p>
-
-<p>Toutes les filles de noble maison, le Roi
-pourrait revenir,</p>
-
-<p>Il n'y aurait pas un trou dans le vieux drapeau!</p>
-
-<p>Hélas, avec un fil qui part, que de mailles
-qui sautent!</p>
-
-<p>SYGNE, <i>prenant dans ses deux mains et
-regardant une miniature posée sur la table</i>.&mdash;Les
-voilà! Ce sont mes deux bien-aimés,
-pour qui il faut bien que je me donne un peu
-de la peine.</p>
-
-<p>Tes enfants, Georges, et dis! les miens
-aussi, n'est-ce pas? Il faut que la tante fée,
-la fée araignée qui est restée là-bas, leur refasse
-une maison en France par son art magique.</p>
-
-<p>Car nous autres, qui sommes pris entre le
-souvenir et le devoir, vous et moi, nous ne travaillons
-pas pour nous.</p>
-
-<p>Quand est-ce que je les verrai, Georges?
-Aimables enfants!</p>
-
-<p>Le chevalier avec son petit fouet, il a déjà
-vos traits, Coûfontaine, et ce tour Picard, et
-cet air de commandement et de considération.</p>
-
-<p>Et la petite fille, qu'elle est bonne!</p>
-
-<p>Leur mère se plaignait d'eux dans sa dernière
-lettre. Est-il possible?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est une vieille lettre.</p>
-
-<p>Ils sont sages maintenant et ne lui donnent
-aucune peine.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et que leur mère est belle qui
-les tient entre ses deux beaux bras nus!</p>
-
-<p>O Georges, que cela doit être bête à embrasser
-quand vous revenez de la guerre,
-cette belle rose fraîche tout ensemble où brillent
-ces six beaux yeux!</p>
-
-<p>Je comprends bien ce qui vous a plu en elle,
-c'est cet air mal défendu et candidement arrogant,
-la grosse lèvre et le petit front.</p>
-
-<p>Nous travaillons ensemble et je les regarde
-parfois, le cœur content.</p>
-
-<p>Que ses yeux sont beaux, comme quelqu'un
-qui donne son cœur, un jeune être bien tendre
-qui regarde si vous l'aimez!</p>
-
-<p>Quel courage vous avez, Coûfontaine, de la
-quitter, toujours loin d'elle errant!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Nous sommes au service
-du roi tous les deux.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous écoute-t-il toujours?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je crains d'avoir perdu
-de mon crédit.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'auriez-vous offensé?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il n'était pas en mon
-pouvoir de faire vivre ma femme toujours.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges, je ne comprends pas!
-quelle horrible parole me baillez-vous, pleine
-de poisons?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ne savez-vous pas que
-ma femme était la maîtresse du Dauphin?</p>
-
-<p>Tout le monde là-bas enviait mon bonheur.
-Moi seul, stupide, ne savais rien.</p>
-
-<p>La mort a tout fait paraître.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Elle est donc morte, Georges?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Donnez-moi ce portrait.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>le prenant vivement</i>.&mdash;Ne lui
-faites plus de mal! Ma chérie, ici du moins
-tu es en sûreté contre mon cœur.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est la seule image
-qui me reste d'eux.</p>
-
-<p class="indic">(Elle le regarde comme ne comprenant
-pas)</p>
-
-<p>Tout cela que vous tenez entre vos mains
-n'est plus.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ne me comprenez-vous
-pas? Les deux enfants...</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Assez! ne parlez pas. Ah, pas
-cela! pas cette chose horrible.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;... sont morts. Tous
-deux presque en même temps, pendant que
-j'étais en France, de cette mauvaise fièvre anglaise.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dieu ait pitié de nous!</p>
-
-<p>SYGNE <i>reste pendant un moment
-immobile, les yeux fermés
-et comme évanouie, puis
-lentement elle agite la tête
-comme quelqu'un qui fait</i> Non.</p>
-
-<p>Je suppose qu'il n'y a rien à vous dire,
-Georges?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il n'y a rien à me dire,</p>
-
-<p class="indic">(Pause)</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Venez prendre ce papier pour
-vous qui est là sur la table.</p>
-
-<p class="indic">(Il approche de la table et comme
-il tend la main, SYGNE la lui
-saisit dans les siennes et éclate
-en sanglots le visage sur sa
-main. COUFONTAINE lui caresse
-la tête en silence).</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il ne faut pas pleurer,
-Sygneau. Voilà que notre nom est fini et
-il ne reste plus que nous, tous les deux.</p>
-
-<p>Mais bien d'autres choses encore, plus
-belles, finissent avec nous.</p>
-
-<p>Tout le monde n'est pas fait pour être heureux.</p>
-
-<p>Un autre lui a plu, je n'y peux rien, je
-croyais l'aimer autant qu'il faut.</p>
-
-<p>Et quant à ces petits enfants, un soldat n'en
-a pas besoin et c'est un grand débarras.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>avec une sorte d'ironie</i>.&mdash;Vous
-êtes dur, Georges.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je reste à l'alignement;
-le reste ne regarde personne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Au nom de ces deux innocents!
-Pardonnez-lui au nom de ces innocents!</p>
-
-<p>Songez combien elle était jeune et le mal
-que cela fait de mourir!</p>
-
-<p>Ah, c'est une chose plus enivrante que le
-vin d'être une belle jeune femme!</p>
-
-<p>Dites-moi que vous lui avez pardonné.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je ne pense plus à
-cela.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais dites que vous lui avez
-pardonné!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Celui qui aime beaucoup
-ne pardonne pas facilement.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mon cœur est brisé de compassion
-pour vous.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il y a la nuit seulement
-qui est mauvaise à passer, mais on finit
-toujours par dormir lorsque l'on est fatigué.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et ils sont morts tous les trois!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Epargnez-moi, mon
-Sygne, et tâchez d'être plus calme.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mon Dieu, ainsi tout est perdu
-et vain de ce que j'ai fait!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Parole sur toute chose
-la dernière. Mais vous du moins, c'est à Dieu
-que vous la dites.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;«Ma génération a été roulée
-et retirée de moi comme la tente du pasteur!»</p>
-
-<p>Jadis j'ai vu mon père et ma mère, votre
-père aussi et votre mère, Coûfontaine, paraître
-sur l'échafaud ensemble.</p>
-
-<p>Ces quatre figures saintes à la fois qui nous
-regardaient, liées comme des victimes, mes
-quatre pères et mères que l'on a abattus l'un
-après l'autre sous la hache!</p>
-
-<p>Et quand ce fut le tour de ma mère, le bourreau
-roulant autour de son poing la queue de
-cheveux gris, lui tirait la tête sous le couteau.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions au premier rang, et vous me teniez
-la main, et leur sang a rejailli jusque sur
-nous.</p>
-
-<p>J'ai tout vu et ne me suis pas évanouie, et
-nous sommes revenus ensuite à pied à la
-maison.</p>
-
-<p>Les hommes ont tranché la tige, et maintenant
-Dieu pense à nous et nous retire notre
-fruit.</p>
-
-<p>Mon Dieu, vous avez fait attention à cette
-pauvre chose que nous avions encore! Que
-votre volonté soit faite! Que votre amère volonté,
-que votre amère volonté...</p>
-
-<p>Nous restons seuls, Georges, vous et moi.</p>
-
-<p>Vous et moi de plus en plus une seule personne
-et seuls, et la vie comme d'elle-même
-se retire de nous.</p>
-
-<p>Dans un monde où nous avons cessé d'avoir
-part et proportion.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il faut vous séparer de
-moi et faire votre propre bonheur.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est moi maintenant qui vous
-tiens la main, comme vous teniez la mienne
-ce matin de Prairial.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Vous êtes jeune, vous
-êtes riche et la vie est belle devant vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est ce que chantaient les
-cloches le jour de votre mariage.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ce n'est pas le chant
-que j'ai entendu.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je connais que vous avez reçu
-le sacrement, ne croyant pas.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je ne croyais pas. Je
-savais tout d'avance.</p>
-
-<p>Mais j'étais prisonnier comme un qui ne
-peut pas faire autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La pauvre enfant aussi vous aimait.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;J'étais comme le mineur
-qui sort pour un moment de ses sapes
-et qui s'aperçoit qu'on en est tout de même
-au mois d'avril.</p>
-
-<p>De quelle idiote fringale de bonheur j'ai
-été saisi tout à coup!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous avez eu votre heure.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Je ne l'ai pas eue.
-Elle ne m'a pas pris pour un autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui donc vous tenait séparés?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ce sang de mon père
-sur ma face.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et ce sang aussi à vos mains!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Est-ce qu'il vous fait
-horreur, Sygne?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah, j'en demande pardon à
-Dieu, il ne me fait pas horreur!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est celui pourtant
-de beaucoup d'innocents.</p>
-
-<p>Souvenez-vous de la rue Saint-Nicaise.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne l'avez-vous pas payé du
-vôtre?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il est vrai. O ma
-femme et mes pauvres enfants!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Moi, je reste encore.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Comme une fille dont
-le nom un jour va changer.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash; Mais le mien m'a été surimposé
-d'un second baptême.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;J'ai participé à ce sacrement
-avec vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Non indignement cette fois.</p>
-
-<p>O Georges, toute notre race en ce jour a été
-mise sous le pressoir.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;O vin sacré issu de ce
-quadruple cœur!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Leur sang a été semé sur le
-mien.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Le vieux plan ne nous
-donne plus sa sève.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il reste un vin pur! Le nom
-en nous est vivant.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;O âme qui m'es née
-toute pareille, ô mon étrange jumeau!</p>
-
-<p>Vous comprenez ces choses.</p>
-
-<p>Comme la terre nous donne son nom, je lui
-donne mon humanité.</p>
-
-<p>En elle nous ne sommes pas dépourvus de racines,
-en moi par la grâce de Dieu elle n'est pas
-dépourvue de son fruit, qui suis le Seigneur.</p>
-
-<p>C'est pourquoi précédé du <i>de</i>, je suis l'homme
-qui porte son nom par excellence.</p>
-
-<p>Mon fief est en mon royaume comme une
-petite France, la terre en moi et ma ligne devient
-gentille et noble comme une chose qui ne
-peut être achetée.</p>
-
-<p>Et comme le miel ou les fleurs ou le vin
-qu'elle produit sont reconnaissables entre tous,</p>
-
-<p>Ou le gibier que l'on y tire ou la viande que
-l'on y paît,</p>
-
-<p>Ainsi entre beaucoup de plantes précaires
-l'Arbre-Dormant,</p>
-
-<p>Le grand chêne généalogique qui se dressait
-dans la cour du château,</p>
-
-<p>Et dont les racines comme il apparut le jour
-qu'il fut arraché, plus liantes que celles de ces
-figuiers que j'ai vus au Coromandel, et que ces
-veines d'un sein qui font le lait,</p>
-
-<p>Etaient enfoncées à demi dans le noir béton
-de la substruction romaine,</p>
-
-<p>A demi au travers de la compacte glaise dans
-le banc natif de la meulière couleur de fleur de
-marronnier.</p>
-
-<p>Et comme le vin de Bouzy n'est pas celui
-d'Esseaume, c'est ainsi que je suis né Coûfontaine
-par fait de la nature à quoi les Droits de
-l'Homme ne peuvent rien.</p>
-
-<p>Ainsi la nation n'avait pas à se fabriquer
-elle-même ses chefs et ses lois, défendue contre
-les rêves.</p>
-
-<p>Mais la nature dans toute la France les lui
-donnait avec ses autres productions, bons ou
-mauvais, depuis le roi jusqu'au juge,</p>
-
-<p>Au tournant de chaque vallée, au flanc de
-chaque coteau, chacun en sa saison refleurissant
-de son pied ou de sa souche,</p>
-
-<p>Comme les fleurs et les fruits en leur variété.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>relevant la tête et regardant avec
-fermeté</i>.&mdash;Qu'importe tout cela, Georges?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ce qu'il importe?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dieu l'a voulu. C'est bien. Il n'y
-a pas de notre faute. A quoi bon le bouder et
-le quereller?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Dieu lui-même ne peut
-m'enlever ce qui est à moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Rien n'est à nous, tout est à Lui
-qui est le seigneur éminent.</p>
-
-<p>Et il est donc vrai qu'il ne peut rien nous
-enlever, mais il peut nous relever nous-mêmes,</p>
-
-<p>De ce poste qu'il nous avait confié.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Que suis-je sans cette
-place d'où je tiens mon nom?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash; Cela seul à qui rien ne peut plus
-être enlevé.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Moi du moins, il y a
-une chose que je ne retire pas quand je l'ai
-donnée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Laquelle, Georges?</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>tendant la main</i>.&mdash;Ma
-main droite.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>lui donnant la sienne</i>.&mdash;Ni moi
-celle que je te donne, mon frère!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Le monde s'est rétréci,
-mais nous subsistons tous les deux.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>à voix basse</i>.&mdash;COUFONTAINE
-ADSUM.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Tu es ma terre et mon
-fief, tu es mon parti et mon héritage. Tu es
-demeurante et véritable.</p>
-
-<p>A la place de cette femme fausse qui est
-morte et de ses enfants et de la terre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dieu seul est véritable.</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>d'un ton ambigu</i>.&mdash;Cela,
-nous allons le voir tout à l'heure.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne va point contre Sa volonté.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Que savons-nous d'elle?</p>
-
-<p>Quand le seul moyen pour nous est de la
-contredire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges, mon frère! Parole digne
-de vous!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;A tant faire que d'être
-condamné,</p>
-
-<p>Autant s'en assurer pour de vrai.</p>
-
-<p>Et toi ne prends point parti contre moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que prétends-tu faire?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Forcer</p>
-
-<p>Ton Dieu à me répondre clairement,</p>
-
-<p>Et qu'il montre enfin s'il est d'un côté ou de
-l'autre!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, quoi de plus clair
-qu'un voleur et que veux-tu savoir encore?</p>
-
-<p>Heureux qui a quelque chose à donner, car à
-celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.</p>
-
-<p>Heureux qui est dépouillé injustement, car il
-n'a plus rien à craindre de la justice.</p>
-
-<p>Celui qui n'accepte pas le mal, comment recevra-t-il
-le bien? C'est ainsi que je vous vois
-retranché de tout, pauvre frère!</p>
-
-<p>Et moi, parce que j'ai tout accepté, voici que
-tout m'a été rendu.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ma cause n'est pas de
-moi-même.</p>
-
-<p>Périsse Coûfontaine, si le Roi est restauré
-avec la France!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tant de peines, tant de sacrifices,
-tant de dangers, tant d'esprit et de combinaison,</p>
-
-<p>Tant d'argent, tant de sang versé, le vôtre et
-celui de beaucoup,</p>
-
-<p>Tout cela en vain!</p>
-
-<p>Et moi de mon côté, mon œuvre bien achevée
-et la terre refaite,</p>
-
-<p>Voici qu'elle est nulle entre mes mains!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il ne sert pas de se
-désoler.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne me désole pas, mais je me
-réjouis!</p>
-
-<p>O mon Dieu, je me réjouis amèrement dans
-votre grandeur et mon inutilité, et l'extension
-jusqu'à moi de ces desseins qui passent tout
-sens!</p>
-
-<p>Je suis veuve et orpheline de tous les miens,
-et vierge, vous m'ôtez mes enfants, et vous
-vous moquez de moi me posant seule au milieu
-de ces biens que j'ai conquis.</p>
-
-<p>Que pouvais-je faire cependant et fallait-il
-me croiser les bras?</p>
-
-<p>J'étais une femme, voyant ce qu'il y a de
-plus prochain, tâchant de bien faire à ceux qui
-me sont le plus proches,</p>
-
-<p>Et je n'ai point d'esprit pour imaginer quelque
-chose de mieux, mais ce que j'ai connu de
-bon, j'ai tâché de le refaire et de le réparer.</p>
-
-<p>Tant de peines et de privations, la misère
-d'abord, la crainte, la solitude, la sévérité sur
-moi de la vieille Suzanne.....</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Pauvre Sygneau!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;.... La valeur âprement apprise
-de chaque pièce, le liard, le sou, l'écu, et le
-beau double louis d'or lourd à la fin, les comptes
-chaque soir mis au net sans tache ni rature,</p>
-
-<p>La valeur de chaque terre étudiée et de chaque
-coin de chaque terre, le prix du blé et du
-vin, et de la pierre à bâtir, et du plâtre, et du
-bois, et de la journée de femme et d'homme,</p>
-
-<p>Tout l'ancien bien appris par cœur, autant
-que jadis pour notre grand-père il en tenait
-dans une nuit de bouillotte,</p>
-
-<p>Les ventes courues, les journées à cheval ou
-en carriole, au blanc du soleil ou sous la pluie
-froide dans mon grand manteau de bergère,</p>
-
-<p>Les longues heures de bataille dans l'étude
-des notaires, où l'on combat bien couvert et la
-face riante,</p>
-
-<p>Comme jadis mes ancêtres a visière avalée
-et l'écu serré sur le corps,</p>
-
-<p>Moi, pauvre fille parmi ces hommes de loi
-comme Jeanne d'Arc parmi les gens de guerre!</p>
-
-<p>Les visites au préfet, les discussions avec les
-fermiers et les entrepreneurs,</p>
-
-<p>L'esprit vigilant, l'œil levé, le cœur inflexible
-et resserré,</p>
-
-<p>Toute chose enfin reprise et rajustée, (à l'exception
-de notre château détruit), la vaisselle
-même et les livres à nos armes, chacun racheté
-pièce à pièce,</p>
-
-<p>Et voici que, tout refait, tout reste mort,
-comme un cadavre épars dont on rapproche les
-morceaux!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Tout cela préparait la
-retraite où je suis caché aujourd'hui,</p>
-
-<p>Moi et cette prise que j'ai faite.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Notre château a été détruit, mais
-la maison-Dieu est restée debout,</p>
-
-<p>Le mur a été fondu, le fossé a été comblé,
-l'Arbre-Dormant a été arraché,</p>
-
-<p>Le puits a été pollué, la tour est tombée d'un
-seul coup comme un homme qui s'abat sur la
-face, les entrailles de la maison familiale se
-sont rompues et effondrées,</p>
-
-<p>Et de tout l'œuvre antique, il ne reste qu'un
-seul pignon et la cave, refuge du renard et du
-hérisson!</p>
-
-<p>Mais l'antique maison tirée du sol par la foi,
-le mystique domicile ayant l'hostie pour semence,</p>
-
-<p>Puisque aucun ne l'avait choisie pour sienne,
-comme Jean reçut Notre-Dame, c'est ici que je
-me suis retranchée avec Dieu,</p>
-
-<p>Moi faible créature toute seule sous les
-vastes arceaux, femme, soupir léger à la place
-du puissant grommellement de ces cent mâles
-de Dieu chantants!</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>regardant la croix</i>.&mdash;Ce
-n'est point la croix capitulaire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne la reconnaissez-vous point?</p>
-
-<p>C'est le crucifix de bronze donné par notre
-ancêtre, Agénor V, le Ligueur,</p>
-
-<p>Pour remplacer la vieille pierre que les hérétiques
-avaient jetée bas,</p>
-
-<p>La croix foraine qui était plantée au carrefour
-des deux routes royales de Rheims et de
-Soissons.</p>
-
-<p>Et de nouveau les Républicains l'ont déracinée,
-sapant tout le calvaire avec d'un seul coup,</p>
-
-<p>La croix et les quatre vieux tilleuls qui l'ombrageaient,
-unique abri des moissonneurs dans
-la plaine rase;</p>
-
-<p>Et ils ont planté ce mince arbre de la Liberté
-à la place, qu'une seule saison a desséché comme
-une trique.</p>
-
-<p>L'homme de bronze a été rompu en morceaux,
-mais on ne l'a pas fondu en canon et
-monnayé en gros sous,</p>
-
-<p>Et de tous côtés j'en ai retrouvé des membres
-épars, comme on raconte d'Isis et d'Osiris
-dans Plutarque,</p>
-
-<p>Les jambes rompues comme celle du larron,
-la poitrine qui servait d'enclume chez le maréchal-ferrant,</p>
-
-<p>Les bras que gardaient deux pieuses vieilles
-filles, et la tête au fond d'un four de boulanger;</p>
-
-<p>Et Suzanne et moi, les pieds nus, marchant
-toute une nuit,</p>
-
-<p>Nous avons rapporté le chef sacré entre nos
-bras, récitant nos prières,</p>
-
-<p>Et maintenant le grand bon-dieu noir rongé
-par le soleil et la pluie, le scandaleux supplicié,</p>
-
-<p>Le voici entre ces murs caché des hommes
-avec nous et nous recommençons avec lui comme
-des exilés</p>
-
-<p>Qui se refont un foyer de deux tisons mis en
-travers.</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>les yeux sur la croix</i>.&mdash;Quel
-est ce bois dont la croix est faite, où l'on
-voit des traces de feu?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je l'ai faite des poutres de notre
-maison.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Le pal est de chêne et
-la potence de châtaignier.</p>
-
-<p>C'est une essence maintenant qui a disparu
-de chez nous,</p>
-
-<p>Et cependant les charpentes partout de nos
-vieilles fermes et la «forêt» de la Cathédrale
-de Rheims en sont faites.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais ce bois dont la croix est
-faite ne manquera jamais.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Heureux cet arbre qui
-porte sur lui le poids d'un Dieu, ou ne fût-ce
-même qu'un homme.</p>
-
-<p>Voici donc, rentrant chez moi, tout ce que je
-retrouve de la maison,</p>
-
-<p>La poutre en croix avec la solive, et cela
-même vous l'avez pris pour vous, ô fils de l'ouvrier!
-et il n'y a pas place pour deux.</p>
-
-<p>Et moi aussi, me voici une croix à la place
-de mon nom proscrit. Tous mes biens sont tombés
-de moi comme un manteau, et je me tiens
-seul dans cet ajustement qui ne peut changer
-de mon corps et de mon esprit,</p>
-
-<p>Dépouillé, abrégé, inflexible, infructueux!</p>
-
-<p>Mais à ce moment où je rentre au pays, comme
-l'Enfant prodigue chez le père qui lui a
-partagé sa substance,</p>
-
-<p>Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père
-ou mère,</p>
-
-<p>Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé
-de moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais moi du moins, moi du
-moins, Georges, je reste!</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>la regardant</i>.&mdash;Est-ce que
-vous voulez m'épouser, ma cousine?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, je suis bien assez à
-vous sans cela!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il est vrai. Nous sommes
-trop semblables; rien de nouveau ne peut
-sortir de nous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui donc continuera la race?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Vous êtes jeune, vous
-êtes riche. Gardez ces biens que vous avez réunis
-et qui seraient de nul fruit à cet homme
-retranché.</p>
-
-<p>Quelqu'un viendra.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne vous moquez pas de moi
-ainsi!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Quelque beau chasseur
-à la barbe rousse,</p>
-
-<p>Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il
-me prendra par la main cette perfide Judith
-aux yeux verts,</p>
-
-<p>Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel
-tient toute seule chapitre,</p>
-
-<p>La vierge bien tempérée dont le sourire modeste
-ne va pas aux coins de la bouche.</p>
-
-<p>Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec
-le crayon le plus fin, ô Sygne qui riez entre ces
-guillemets!</p>
-
-<p>Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France,
-le laurier de Dormant, la
-«<i>virgo admirabilis!</i>»</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, je ne pensais pas que
-vous m'aviez autant regardée!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il est vrai. Pas plus que
-l'on ne se regarde ou s'écoute soi-même. Vous
-n'étiez pas au dehors.</p>
-
-<p>Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette
-brave petite main dans la mienne le jour de
-la Saint-Jean,</p>
-
-<p>Et plus tard votre figure claire et dessinée
-devant moi comme un plan d'église, bien calculé
-avec la règle et le compas,</p>
-
-<p>Et votre main encore sur mon front les
-nuits de fièvre, lorsque j'étais blessé, malade
-et poursuivi,</p>
-
-<p>Ou votre front encore sous la lampe lorsque
-l'on cachète des dépêches et que l'on compte
-des rouleaux de louis.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je suis celle qui reste et qui est
-toujours là.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ah! de la tête aux
-pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on ne peut
-causer avec vous, et il n'y a pas un trait de
-vous et manière d'être que je ne comprenne.</p>
-
-<p>Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y
-a autant d'images de nous-mêmes en vous
-que de portraits jadis dans cette galerie du
-château.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne porterai donc pas à un
-autre cela qui est de Coûfontaine seul.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash; Ces choses seules sont
-à moi qui sont mortes, vaincues et impossibles.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais moi, Georges, je ne suis
-pas morte, je ne suis pas vaincue, et je ne suis
-pas impossible!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il y a ceci de différent,
-que vous avez moins de trente ans et que j'en
-ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du
-même siècle.</p>
-
-<p>Je suis la souche écimée et sans branches,
-et je vois dans votre œil brun le vert de la
-jeune feuille.</p>
-
-<p>Nous ne faisons pas notre ombre du même
-côté, la vôtre vous entraîne,</p>
-
-<p>La mienne est attachée à mes talons et je
-ne vois rien de moi devant moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Laisse-moi donc renoncer à
-l'avenir!</p>
-
-<p>Laisse-moi prêter serment comme un nouveau
-chevalier! O mon seigneur! ô mon
-aîné! laisse-moi entre tes mains.</p>
-
-<p>Jurer comme une nonne qui fait profession!</p>
-
-<p>O mâle de ma race! ô reste et principe de
-mon peuple! je ne te laisserai point sans
-attestation.</p>
-
-<p>La terre nous manque, la force nous est
-soustraite, mais la foi de l'homme à l'homme.</p>
-
-<p>Demeure, l'âme pure qui trouve son chef
-et qui reconnaît ses couleurs!</p>
-
-<p>Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais
-de moi ce que tu veux,</p>
-
-<p>Soit que je sois une épouse, soit que déjà
-plus loin que la vie, où le corps ne sert plus,</p>
-
-<p>Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans
-aucun alliage!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Sygne retrouvée la
-dernière, ne me trompez pas comme le reste.
-Y aura-t-il donc à la fin pour moi</p>
-
-<p>Quelque chose à moi de solide hors de ma
-propre volonté?</p>
-
-<p>Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant
-encore, je n'ai plus que la mer sous les
-pieds,</p>
-
-<p>La mer de l'eau marine et celle qui est
-faite d'hommes, et cette chose fausse entre
-mes bras comme un élément. Tout a passé.</p>
-
-<p>Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi
-sur le «Saint-Esprit»,&mdash;(Comme nous causions
-dans la nuit noire du poste tandis que
-nos hamacs se heurtaient dans le ressac!),</p>
-
-<p>Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux
-par un boulet.</p>
-
-<p>Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour
-moi, ce fut leur tour, mon père et ma mère
-avec les vôtres, Sygne.</p>
-
-<p>Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai
-reçu leur sang sur la face, qui leur sortait du
-corps et j'en ai respiré la vapeur.</p>
-
-<p>Le Roi qui était mon roi, le droit qui était
-mon droit,</p>
-
-<p>Cette femme qui était mon droit, ces enfants
-qui étaient les miens, le nom même que
-je porte et la terre avec le fief,</p>
-
-<p>Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la
-place même où ces choses étaient n'est plus.</p>
-
-<p>Et je mène cette vie de bête traquée, sans
-une cache qui soit sûre, embusqué toujours
-ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant
-et menacé.</p>
-
-<p>Et je me souviens de ce que disent les
-moines Indiens, que toute cette vie mauvaise</p>
-
-<p>Est une vaine apparence, et qu'elle ne
-reste avec nous que parce que nous bougeons
-avec elle,</p>
-
-<p>Et qu'il nous suffirait seulement de nous
-asseoir et de demeurer</p>
-
-<p>Pour qu'elle passe de nous.</p>
-
-<p>Mais ce sont des tentations viles; moi du
-moins dans cette chute de tout</p>
-
-<p>Je reste le même, l'honneur et le devoir le
-même.</p>
-
-<p>Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne
-va pas faillir comme le reste, à cette heure
-où je touche à ma fin.</p>
-
-<p>Ne me trompe point qui ai vraiment faim
-et soif de ton cœur hors de moi, de la loyauté
-dans ton cœur hors de moi,</p>
-
-<p>Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais
-d'une qui soit infaillible.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dieu seul est infaillible.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Encore Dieu! Laisse-le
-où il est. De lui plus tard.</p>
-
-<p>Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce
-qu'il en va.</p>
-
-<p>Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne
-nous laisse point d'otage.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne comprends point vos
-paroles.</p>
-
-<p class="indic">(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Eh?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est M. le curé qui est venu
-dire la messe comme il l'a promis.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Vous avez eu tort de
-le mêler à nos affaires.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que Dieu qu'il offre en ce moment
-sur l'autel entende nos paroles!</p>
-
-<p>Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait
-pas se reprendre.</p>
-
-<p>A nous aussi il a donné ce sacrement de se
-donner et de ne pas se reprendre.</p>
-
-<p>Accepte, reprends avec toi tout ce qui est
-ta race et ton nom,</p>
-
-<p>Et qu'à Coûfontaine du moins Coûfontaine
-ne fasse pas défaut.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;J'accepte, Sygne, sois
-ajoutée à l'enjeu de cette partie que je joue.</p>
-
-<p>O femme, la dernière de ma race, engage-toi
-donc comme tu le veux et reçois de ton
-seigneur la foi suivant la forme antique.</p>
-
-<p>Coûfontaine, reçois mon gant!</p>
-
-<p class="indic">(Il lui donne son gant)</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je l'accepte, Georges, et tu ne
-me le reprendras plus.</p>
-
-<p class="indic">(Pause)</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>levant le doigt</i>.&mdash;Tout
-va être décidé. Il se pèse avec le monde entier
-notre sort.</p>
-
-<p>La violence arrive à sa dissipation et la
-masse avec l'homme de la terre</p>
-
-<p>Retrouve son poids et son moment.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne sais rien de la politique.
-On m'a dit que le pape n'est plus à Rome.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Et savez-vous où il
-est?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne sais.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ici, sous ce toit même
-et derrière ce mur.</p>
-
-<p class="indic">(Geste d'émotion)</p>
-
-<p>César est d'un côté, mais j'ai pris l'homme
-de Dieu pour nous.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant laissez-nous, car nous avons
-à parler.</p>
-
-<p class="indic">(Elle sort)</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques
-notes d'une sonorité étrange et presque pénible.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un
-peu basse, et comme mesurée.</i></p></div>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-
-<p><i>Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout
-entière apparaît. Le petit jour.</i></p>
-
-<p><i>Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée
-avec violence ruisselle sur les carreaux. De
-grands arbres dont les branches touchent presque les
-fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle
-le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au
-poil hérissé est couché devant la porte d'entrée.</i></p>
-
-<p><i>Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte,
-découvrant pendant un moment l'ouverture d'une
-porte secrète. On aperçoit dans le fond la flamme
-d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe
-avec le Missel. Entre un vieillard en soutane noire,
-la tête coiffée d'une calotte blanche.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Mon fils, que la paix soit
-avec vous. C'est moi.</p>
-
-<p class="indic">COUFONTAINE qui était debout,
-pensif à l'une des fenêtres,
-se retourne vivement et
-s'agenouille devant le vieillard
-qui lui donne sa main à baiser.</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>relevé</i>.&mdash;Saint Père,
-mangez et buvez, car la route a été longue et
-rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à
-cette messe matinale.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Quel est ce pain que vous
-voulez me donner à manger?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Un pain de loyale
-farine. Une maison chrétienne vous abrite.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;J'ai reconnu un bien
-ecclésiastique.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est ici l'abbaye des
-Cisterciens de Coûfontaine, que mes pères ont
-fondée et nourrie.</p>
-
-<p>Ma cousine</p>
-
-<p>Sygne l'a achetée sous dispense, le château
-étant brûlé,</p>
-
-<p>Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction,
-la gardant aux mains légitimes.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Elle est cette pieuse jeune
-femme que j'ai communiée cette nuit?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Et je suis le Vicomte
-Ulysse Agénor Georges de Coûfontaine et
-Dormant, lieutenant du roi Louis en France
-pour Champagne et Lorraine.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Quel est cet acte violent?
-Pourquoi m'avez-vous enlevé de ma prison?</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>tirant un papier de sa
-poche</i>.&mdash;Ordre signé de l'Empereur. C'est
-moi qui me suis chargé de l'exécuter,</p>
-
-<p>Le porteur se trouvant empêché.</p>
-
-<p>La chose a été faite comme il faut. Moscou
-est loin. Eh, qui n'honorerait une telle signature?</p>
-
-<p>Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire.
-Ils m'ont tous obéi comme à un ange du ciel.</p>
-
-<p class="indic">(Il tend le papier au Pape qui le
-lit en silence et le lui rend)</p>
-
-<p>Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa
-prison.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Je vous remercie, mon
-fils.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Vous êtes ici en sûreté.
-Qui viendrait vous chercher dans ce coin de
-la Marne?</p>
-
-<p>C'est ici une vieille demeure secrète à
-l'écart,</p>
-
-<p>Avec des sorties secrètes par les bois sur
-trois routes et deux vallées,</p>
-
-<p>Pleine de caches et d'issues.</p>
-
-<p>Je m'en suis servi bien des fois dans cette
-guerre que je fais.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Et c'est de vous maintenant
-que Nous sommes le prisonnier?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Il est vrai. Mon père,
-vous êtes le prisonnier de votre fils.</p>
-
-<p>Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait
-l'ange si ferme:</p>
-
-<p>Je ne vous lâcherai point que vous ne
-m'ayez béni.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Pauvre enfant! vous
-voyez que Nous sommes capture difficile.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est Dieu même qui
-vous donne au Roi de France.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE, <i>se tournant gravement vers
-le crucifix</i>.&mdash;<i>Ave, Domine Jesu.</i></p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims,
-et le Roi lui ôtait son chapeau
-quand il allait se faire sacrer.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Quelles nouvelles de
-toute la terre?</p>
-
-<p>Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous
-dans notre prison.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;L'Usurpateur est à
-Moscou.</p>
-
-<p>Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas
-des armées sur les routes et le roulement des
-roues qui roulent vers l'Orient.</p>
-
-<p>Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,</p>
-
-<p>Des villes de bois qui brûlent, une victoire
-vaguement gagnée. L'Europe est vide et personne
-ne parle sur la terre.</p>
-
-<p>Il n'y a que l'attente du monde comme un
-homme surmonté et surchargé.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Et c'est de Moscou que
-l'Empereur a trouvé le temps de penser à
-Nous, vieillard?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Vous êtes le refus de
-Dieu dans le silence de tous les hommes.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Quel est ce fort de Joux
-dont parle votre lettre?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Une casemate dans la
-neige d'où l'on ne ressort pas.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Il a plu à Dieu de nous
-retirer de la main ennemie.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ensuite</p>
-
-<p>Quelque conclave réuni au milieu des
-baïonnettes,</p>
-
-<p>Quelque cardinal Fesch ou Maury</p>
-
-<p>Fait pape, comme il a fait rois ses frères,</p>
-
-<p>Aumônier du Grand Empereur.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE, <i>levant le doigt</i>.&mdash;Il y avait
-sur les routes de Judée des possédés qui, dès
-qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant
-lui en pleurant et en criant.</p>
-
-<p>Et tout en le poursuivant avec des injures
-et des pierres, ils ne cessaient de répéter:
-Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?</p>
-
-<p>Ainsi pendant tous les siècles les hommes
-impies avec le Vicaire du Christ.</p>
-
-<p>Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis
-qu'il est apparu entre eux comme une
-personne dénuée.</p>
-
-<p>Ils arrangent entre eux de petits pactes
-pour un jour qu'ils appellent lois, sociétés,
-constitutions, états, royaumes,</p>
-
-<p>Selon la puissance qui leur est donnée pour
-un jour et qui est bonne et bénie en elle-même.</p>
-
-<p>Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche
-du monde, réglant toute chose pour toujours
-avec leur volonté particulière,</p>
-
-<p>Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle
-part au juste Lui faire, il arrive qu'ils se mettent
-en colère contre Dieu</p>
-
-<p>Qui ne veut point part.</p>
-
-<p class="indic">(Il se tourne gravement vers le Christ)</p>
-
-<p>Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner,
-avec des règles et des barrières, des libertés
-et des concordats.</p>
-
-<p>Et Notre devoir est de Nous prêter à leur
-fantaisie, comme un pêcheur sur la mer qui
-s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point
-le choix.</p>
-
-<p>Pour le bien des âmes, jusques au point
-permis.</p>
-
-<p>&mdash;Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il
-est comme un enfant gâté que l'on contrarie.</p>
-
-<p>Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un
-de mes pauvres enfants comme tous les
-autres.</p>
-
-<p>Vainqueur des hommes, comme il dit,
-voyez-le aujourd'hui qui veut fixer et contraindre
-Dieu et le mettre de son parti, prenant
-son vicaire comme otage.</p>
-
-<p>Ne comprenant point pourquoi il a plu au</p>
-
-<p>Tout-Puissant de se faire représenter par ce
-qu'il y a au monde de plus faible,</p>
-
-<p>Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de
-miel et de poisson, ce pauvre sot prêtre qui ne
-sait rien que son catéchisme</p>
-
-<p>Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le
-voilà qui Nous prend même ce que Nous
-avons,</p>
-
-<p>Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth,
-le patrimoine de Pierre, l'anneau même
-du Pêcheur à Notre doigt,</p>
-
-<p>En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau
-sur la terre sans lieu comme aux jours de Galilée,
-et dans sa propre maison comme un
-captif et comme une personne tolérée;</p>
-
-<p>Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui
-est enseveli avec le Christ.</p>
-
-<p class="indic">(Violent coup de vent qui ébranle
-la maison. Sifflements et beuglements.
-Une nappe d'eau
-ruisselle sur les quatre croisées.
-Le pape frissonne et s'enveloppe
-plus étroitement dans
-son manteau, regardant avec
-effroi autour de lui).</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ce n'est pas le soleil
-de Tivoli et la brise des monts Sabins.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Une farouche demeure
-pour cette jeune femme seule qui l'habite.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Elle a un toit sur sa
-tête et ce pays est le sien.</p>
-
-<p>Je ne vois pas ce qu'elle peut demander
-davantage.</p>
-
-<p>Plût au ciel seulement que je fusse toujours
-sec la nuit et que j'eusse toujours la
-bonne terre de mon pays à mes bottes!</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici notre grande averse de septembre
-qui balaye la moisson et qui amollit
-la terre pour le labourage.</p>
-
-<p class="indic">(Nouveau coup de vent)</p>
-
-<p>LE PAPE PIE, <i>à demi-voix</i>.&mdash;Priez pour
-que votre fuite ne soit pas en hiver ou par
-un jour de sabbat.</p>
-
-<p>COUFONTAINE <i>rêvant</i>.&mdash;Cela me rappelle
-l'ancien temps, la grosse mousson de
-Pondichéry qui nous débarrassait des frégates
-anglaises.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où sont les anciens
-maîtres de cette demeure?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ils ne l'ont point
-quittée, ils n'ont point violé la clôture.</p>
-
-<p>Ils sont rangés côte à côte en bon ordre,
-les pieds joints, dans le jardin conventuel, les
-six prêtres, les huit novices et les douze convers.</p>
-
-<p>L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite
-et tous les autres suivant le temps de leur profession.</p>
-
-<p>Par les soins de mon frère de lait et de leur
-ancien novice qui conduisit leur exécution,</p>
-
-<p>L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,</p>
-
-<p>Toussaint Turelure, fils du bûcheron et
-sorcier Turelure, aujourd'hui baron de l'Empire
-et préfet de la Marne,</p>
-
-<p>Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre
-Sainteté</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Nous irons prier sur les
-restes de ces martyrs.</p>
-
-<p class="indic">(Le chien dresse la tête et se lève
-tout droit contre l'une des fenêtres).</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Tout beau, tout beau,
-Sylla!</p>
-
-<p>Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom
-de mon frère Toussaint qui te fait ainsi montrer
-les dents en silence?</p>
-
-<p>Qui nous viendrait ici par une telle tempête?</p>
-
-<p class="indic">(Il écoute. Le chien retombe sur
-ses pattes).</p>
-
-<p>COUFONTAINE <i>montrant la table servie</i>.&mdash;Mangez,
-Saint-Père.</p>
-
-<p class="indic">(Le pape se met à table. COUFONTAINE
-se tient debout
-respectueusement à son côté,
-le servant. Le chien est allé se
-recoucher dans un coin).</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;La bête est d'humeur
-sombre et il ne faut pas jouer avec elle.</p>
-
-<p>C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.</p>
-
-<p>Nous avons passé ensemble bien des heures,
-bien des jours et bien des temps sans jour,
-(la montre même éteinte à cause de son bruit),</p>
-
-<p>Tapis dans quelque recoin précaire, dans
-quelque noire piécette,</p>
-
-<p>Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête,
-cette pauvre fidélité obscure.</p>
-
-<p>Devenant un peu chien, comme lui un peu
-aristocrate.</p>
-
-<p class="indic">(Pause)</p>
-
-<p>Nous savons ce que c'est que le danger
-continuel.</p>
-
-<p class="indic">(Il rêve)</p>
-
-<p>C'est là que j'ai bien compris les ancêtres,
-les seigneurs épars de nos <i>fères</i> et de nos <i>villes</i>
-mérovingiennes,</p>
-
-<p>Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse,
-ravagée de lapins et de sangliers, du
-carré de terre noire et pleine de chicots que
-l'on semait, toute chaude encore comme une
-galette du feu qui l'avait défrichée.</p>
-
-<p>Comme le poisson de proie dans un trou
-d'eau, comme l'araignée dans sa toile gluante.</p>
-
-<p>Ils passaient la nuit et le jour à écouter,
-sensibles à l'homme et au gibier, embusqués
-sous la fraîche verdure tremblante mélangée
-de brume.</p>
-
-<p>Qui leur communiquait les odeurs et les
-bruits ainsi qu'une eau subtile.</p>
-
-<p>LE PAPE, <i>ayant fini de manger se lève et
-fait le signe de la croix</i>&mdash;<i>Deo gratias!</i> Je
-vous remercie, mon fils, pour ce repas.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Rude accueil pour le
-plus grand roi de la terre!</p>
-
-<p>Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte
-de Chabrol, et du noble Borghèse, et du chrétien
-Portalis.</p>
-
-<p>Votre Sainteté est en paix pour ces quelques
-jours.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où voulez-vous me
-mener?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;En Angleterre où est
-le Roi de France.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Mon enfant, ne Nous
-faites pas ce tort de remettre le Pape aux
-mains des hérétiques.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;C'est pour eux que
-vous êtes ici, refusant de leur être fermé.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Il est vrai. Comment
-donc me laisserais-je interdire de mes propres
-enfants?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;La prison ne vous en
-sépare-t-elle pas?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où est la croix, là ne
-cesse pas l'Eglise.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Venez et soyez libre.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Je ne veux pas être
-libre entre les morts.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Où vous conduire où
-César ne soit pas?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où est Pierre sur les os
-de qui je suis Pierre à mon tour.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;A Rome, dites-vous?</p>
-
-<p>Votre place y est prise par un préfet.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Sur la terre, mais non
-pas au dessous où j'attends. Que les Catacombes
-de nouveau reçoivent le salut de tous les
-hommes!</p>
-
-<p>Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et
-moi, ne puis-je attendre trois jours avec le
-Christ?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Laissez Rome et retrouvez
-l'univers.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où est le fondement là
-est Pierre.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Pierre dans sa vieillesse
-eut les mains liées et fut conduit où il
-ne voulait pas aller.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Mon enfant, voici Nos
-mains et béni soit celui qui vient au nom du
-Seigneur!</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Pourquoi ne vouloir
-obéir qu'à la force, lorsque l'amour vous
-appelle?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;L'autre volonté me retient
-de cette Eglise dont je suis l'époux indissoluble.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;La pierre du monde
-ne servira-t-elle qu'à confirmer César?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Elle est celle-là aussi
-contre qui s'est brisé le pied de l'idole hétérogène.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Saint Père, êtes-vous
-avec nous ou contre nous?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Question que j'ai entendue
-souvent à Savone.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Mais nous sommes les
-fils demeurés fidèles et quel loyer avons-nous
-de notre obéissance?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;O fils aîné, que vous
-donner? car l'Enfant prodigue Nous a tout
-pris.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Certes, vieillard, il fallait
-que votre vue fût basse à cause du grand
-âge.</p>
-
-<p>Quand vous avez béni le bouc au lieu de
-l'ouaille.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Ne pouvais-je oindre un
-tel front</p>
-
-<p>Quand Jésus même a baisé les pieds de
-Judas?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Saint Père, laissez-moi
-vous parler, expliquons-nous,</p>
-
-<p>Puisque vous êtes ici et que je vous tiens
-avec moi, vicaire de Dieu,</p>
-
-<p>Car j'en ai gros à vous dire, comme un
-jeune homme qui parle à son père confesseur,
-une fois par an.</p>
-
-<p>Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous?
-et une seule brebis est autant pour vous que
-toutes les autres ensemble.</p>
-
-<p>Et dire que je me confesse tous les jours,
-non: la vie que je mène n'est pas celle d'une
-nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous
-mettrons notre chemise blanche.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi nous scandalisez-vous comme
-Dieu?</p>
-
-<p>Il abaisse les bons et il élève les méchants.
-Ça, ce sont ses voies et il n'y a rien à Lui
-dire.</p>
-
-<p>Mais vous, vous êtes un homme. Capable de
-parler, n'avez-vous pas à nous répondre? Ou
-qui interrogerons-nous?</p>
-
-<p>Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il
-pas pour le pape? et le succès fait-il une
-différence?</p>
-
-<p>Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est
-pas à lui?</p>
-
-<p>Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il
-pas pris la France à son roi?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Le monde peut se passer
-d'un roi, mais non point du Pape.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Peut-il se passer du
-droit? et le droit pour un homme est-il de ce
-qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;L'homme n'a rien qu'il
-n'ait de Dieu seul.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Combien donc son avoir
-n'est-il pas sacré? Etre et avoir, ce sont les
-deux premiers verbes dont tous les autres sont
-faits.</p>
-
-<p>La chose que l'on a est appelée <i>le bien</i>.</p>
-
-<p>L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et
-dont il ne dispose entièrement.</p>
-
-<p>Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant
-fait aucune chose</p>
-
-<p>Sans un homme pour l'achever et la conserver,
-en sorte que pour elle</p>
-
-<p>Ce n'est pas être de ne pas être à lui.</p>
-
-<p>Et qui ne sait point conserver son bien, je
-le veux, qu'un autre le lui prenne,</p>
-
-<p>Comme Louis occupe le siège de Charles et
-de Clovis: de quoi je n'ai point grief.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Et comme cet homme
-nouveau s'est assis à la place vacante.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Non point assis, mais
-vous le voyez inquiet et debout!</p>
-
-<p>Saint Père, ce n'est point contre un homme
-que je viens vous demander la foudre,</p>
-
-<p>Mais contre tout ce droit nouveau, car le
-droit pour l'homme est-il de ce qu'il a ou de
-ce qu'il n'a pas?</p>
-
-<p>Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.</p>
-
-<p>Que tout chacun tient le même droit pareillement
-de propre nature,</p>
-
-<p>En sorte que celui des autres est un tort qui
-lui est fait.</p>
-
-<p>Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il
-n'y a plus rien de gratuit entre les hommes.</p>
-
-<p>Est-ce que cela est approuvé par Dieu?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;C'est pour me poser des
-questions, pauvre vieillard, que vous vous êtes
-jeté sur moi comme un aigle?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Répondez qui avez autorité,
-car il est peine de faire son devoir dans
-la nuit.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Le devoir est des choses
-prochaines sur lesquelles il n'y a point doute.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Qu'y a-t-il de plus
-prochain de moi dans la nuit que ma propre
-pensée?</p>
-
-<p>Un homme pourchassé qui pense seul toute
-une nuit dans un fossé,</p>
-
-<p>Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela
-fait un noir café!</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Il faut dire son chapelet
-quand on ne dort pas et ne pas ajouter la
-nuit</p>
-
-<p>Au jour à qui sa propre malice, suffit.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;J'ai un chapelet dans
-mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain
-par grain,</p>
-
-<p>Les têtes coupées de mon père et de ma
-mère et de tous les miens.</p>
-
-<p>Nous survivons seuls, Sygne et moi.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Quelle est donc votre
-nuit où vous avez de telles lumières brillantes?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Elles nous montrent
-le terme et non pas le chemin.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Ne vous mettez pas en
-peine de beaucoup de choses quand une seule
-suffit,</p>
-
-<p>Considérant ces beaux lys du ciel qui ne
-travaillent ni ne filent.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ceux de la terre sont-ils
-fanés pour toujours?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;La terre le sait qui garde
-le caïeu.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Mais moi, tant que
-je suis vivant, il me faut bien que je travaille
-et file mon fil,</p>
-
-<p>Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi
-et le monde de qui je suis m'a été retiré,</p>
-
-<p>Où la mission des miens m'avait été continuée
-qui est de servir en commandant.</p>
-
-<p>Je regarde autour de moi et il n'y a plus de
-société entre les hommes,</p>
-
-<p>Mais seulement la «loi» comme ils disent,
-et le texte imprimé à la machine, la volonté
-inanimée, idole stupide.</p>
-
-<p>Où est le droit il n'y a plus d'affection.</p>
-
-<p>Et la loi de Dieu était dure dont nous avons
-été libérés par Jésus-Christ. Que sera-ce de la
-loi des hommes?</p>
-
-<p>Quelle société, où chacun croit qu'elle est
-aux dépens de sa propre charte? et la force
-ne peut remplacer le sacrifice.</p>
-
-<p>Comme vous le voyez avec cet homme qui
-dès qu'il a pris une chose est obligé de prendre
-tout le reste,</p>
-
-<p>Et de reconquérir le monde à chaque instant
-pour assurer un seul pas.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Nous n'avons pas ici une
-habitation permanente.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;N'avons-nous pas le
-devoir cependant de chercher et de maintenir
-en toute chose le mieux?</p>
-
-<p>N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de
-Dieu? Il ne vient donc pas des hommes.</p>
-
-<p>Je ne le compare pas à une épée, mais à
-un baume dont le chef est oint et dont tout le
-corps est persuadé.</p>
-
-<p>C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur
-la France comme des évêques,</p>
-
-<p>Sacrés au front avec le chrême des évêques,
-communiant sous les deux espèces,</p>
-
-<p>Oints d'une onction toute propre sur les
-épaules et au pli des bras,</p>
-
-<p>Ordonnés pour le commandement qui est de
-force dans la suavité.</p>
-
-<p>L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de
-confirmation?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Vous le savez qui avez
-vu ce saint roi mourir.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;La vertu d'un roi n'est
-pas de mourir.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Mais un saint est plus
-aux yeux de Dieu que beaucoup de rois et de
-royaumes.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;N'est-ce point une des
-prières du <i>Pater</i> chaque jour que le règne
-arrive?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;C'est donc qu'il n'est
-pas arrivé.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Toutes choses n'arrivent-elles
-pas pour nous en figure?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;La figure de ce monde
-passe.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Mais celle de Dieu
-passera-t-elle?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Elle ne passe point tant
-que la croix subsiste.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Père! Père!</p>
-
-<p>Les temps de la foi sont finis,</p>
-
-<p>Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,</p>
-
-<p>Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance
-est donnée à Lui seul due.</p>
-
-<p>Maintenant recommence la servitude de
-l'homme à l'homme de par la force plus grande
-et la loi,</p>
-
-<p>Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent
-cela liberté.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;L'image de Dieu qui s'est
-retirée à Dieu,</p>
-
-<p>Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un
-simulacre païen.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Tout de même un roi,
-c'est un homme, mais la pure idole, c'est
-l'idée,</p>
-
-<p>Le tyran solidifié pour toujours, la chose
-faite et qui n'est jamais née.</p>
-
-<p>Ces gens de loi qui pensent que tout se règle
-par un contrat!</p>
-
-<p>LE PAPE PIE, <i>à demi-voix</i>.&mdash;Reprenant
-cet ancien chirographe qui avait été attaché à
-la croix.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Que dites-vous? Je ne
-vous entends pas.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Et Nous, Nous vous
-voyons à peine. Il fait sombre dans cette
-bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et
-Notre vue est basse.</p>
-
-<p>Pour vous, vous êtes un jeune homme, et
-vous êtes libre, n'ayant point femme ni enfants,</p>
-
-<p>Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit,
-le pied vous y porte hardiment,</p>
-
-<p>Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons
-tous les peuples sur Notre cœur jour et nuit
-comme les pierres de l'ancien pectoral,</p>
-
-<p>Le pas plus prompt ne nous est pas permis.</p>
-
-<p>Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous
-guide, mais celle de la conscience,</p>
-
-<p>Faible feu, patiente lueur,</p>
-
-<p>Qui ne nous montre point le convenable,
-mais le nécessaire, et non point le futur mais
-l'immédiat.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Venez avec moi. Videz
-le monde de votre présence.</p>
-
-<p>Rendez à César pour un temps ce lâche
-monde qui accepte le coin de César.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Je ne puis m'excommunier
-de l'univers.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Déliez-nous de notre
-captivité.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Je ne puis que vous absoudre.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Tout pouvoir ne vous
-a-t-il pas été remis de lier et de délier?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Pierre lui-même ne put
-se délier, et il est éminemment appelé Esliens.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Est-ce cette lumière en
-vous qui dit Non?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Où est Pierre, je suis. Il
-n'est pas du pape d'errer.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Mais à Rome, vous
-retrouverez la main-forte.</p>
-
-<p>LA PAPE PIE.&mdash;La force seule m'absout
-de la nécessité.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Me faut-il donc l'employer
-moi-même?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Il est écrit: Tu honoreras
-ton père et ta mère.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Ou, seulement, me retirerai-je?</p>
-
-<p class="indic">(Le Pape se tait. Bruit de la
-pluie) Il rêve:</p>
-
-<p>L'eau tombe,</p>
-
-<p>Effaçant avec la même patience</p>
-
-<p>L'année qu'elle a mise à la mener à son point,</p>
-
-<p>Préparant la terre comme une sépulture,
-l'immense ensevelissement des graines.</p>
-
-<p>Et pour nous, quoi que nous fassions, la
-chose qui doit être s'en arrange.</p>
-
-<p class="indic">(Tout haut)</p>
-
-<p>Saint-Père, comprenez que c'est de votre
-cause surtout qu'il s'agit.</p>
-
-<p>Pour nous autres, ce que je viens de faire
-suffit:</p>
-
-<p>La violence que l'on vous a faite a été manifestée
-et notre bonne volonté propre:</p>
-
-<p>Que vous soyez présentement sauvé ou repris,</p>
-
-<p>Il y a avantage des deux parts.</p>
-
-<p class="indic">(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)</p>
-
-<p>M'entendez-vous, Saint-Père?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Ne disiez-vous pas que
-vous nous laisseriez ici ces quelques jours?</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Mais combien, je ne
-sais au juste. Il me faut penser et voir.</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Laissez à Dieu le temps
-de nous donner conseil, à tous deux.</p>
-
-<p>COUFONTAINE.&mdash;Votre Sainteté est bien
-lasse?</p>
-
-<p>LE PAPE PIE.&mdash;Lassitude du corps, lassitude
-de l'âme plus grande! Laissez-Nous ces
-quelques jours de repos, mon fils.</p>
-
-<p>Il est dur pour un pauvre moine de préférer
-sa propre volonté.</p>
-
-<p><i>Non meam, Domine</i>. Non pas la mienne,</p>
-
-<p>Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre.</p>
-
-<p class="indic">(Il parle lentement, comme distrait
-et absorbé)</p>
-
-<p><i>Ut quid persequimini me sicut Deus, vos
-saltem amici mei?</i></p>
-
-<p>Pourquoi me persécutez-vous, mes frères
-évêques?</p>
-
-<p>Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu,
-est-ce pour cela que je vous ai ouvert la bouche?</p>
-
-<p>Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir
-de faire autrement.</p>
-
-<p class="indic">(Silence. Le Pape peu à peu penche
-la tête sur sa poitrine et s'assoupit)</p>
-
-<p>COUFONTAINE, <i>se tournant vers le crucifix</i>.&mdash;Seigneur
-Dieu, si toutefois Vous existez,
-comme ma sœur Sygne en est sûre, je
-Vous apporte cet innocent qui s'endort entre
-Vos bras.</p>
-
-<p>Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de
-Vous qu'il s'agit, je vous ai forcé à paraître.</p>
-
-<p>Le Corse n'a plus cet otage entre les mains.
-J'ai rétabli les plateaux de la balance. Décidez
-donc dans Votre liberté.</p>
-
-<p>Tout est bien tiré au clair,</p>
-
-<p>Tout va se passer en spectacle aux hommes
-et aux anges.</p>
-
-<p>Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes
-sûretés.</p>
-
-<p>Puisque l'on repousse ma main, je la retire.</p>
-
-<p>Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai
-sauvé.</p>
-
-<p>Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant
-public, qu'il s'attache cette meule au
-cou.</p>
-
-<p class="indic">(Il sort)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du
-même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.</i></p>
-
-<p><i>SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement
-boiteux; le nez étroit et très busqué se dégageant
-du front sans aucun rentrant, un peu à la
-manière des béliers.</i></p>
-
-<p><i>Le café est servi sur une petite table.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>LE BARON DE TURELURE.&mdash;Ce bon
-café n'a pas poussé sur un chêne et voilà un
-coquin de sucre qui est trop blanc pour ne
-pas venir de chez les nègres.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Excusez-moi. Vous m'avez prise
-au dépourvu. Je n'ai pas eu le temps de me
-procurer de la mélasse et de la chicorée.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE, <i>buvant son café</i>.&mdash;Vous
-êtes excusée!</p>
-
-<p class="indic">Pensivement, faisant chauffer un
-petit verre d'eau-de-vie dans le
-creux d'une large main. (Il flaire
-de temps en temps l'eau-de-vie
-et ne la boit pas. Il ne prendra
-qu'une seule gorgée de café.)</p>
-
-<p>Heureux terme d'un repas excellent.</p>
-
-<p>Que me parlez-vous d'une réception improvisée?
-Peste!</p>
-
-<p>Quel ordinaire, en ce pays perdu!</p>
-
-<p>Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos
-fourneaux.</p>
-
-<p>Pauvre femme! Il y avait longtemps que
-je n'avais goûté de sa cuisine.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ma chère Suzanne!</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Vous m'excuserez
-de ne pas m'attendrir?</p>
-
-<p>Toute la haine qu'elle avait pour son mari,
-la sainte femme l'avait reportée sur moi.</p>
-
-<p>Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela
-ne l'éblouissait guère!</p>
-
-<p>Cette fille d'un garde-chasse épousant un
-braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal
-finir.</p>
-
-<p>Le moment venu, nous avons pris parti
-chacun de notre côté.</p>
-
-<p>Et me voilà, gardant à la fois l'amour de
-l'ordre et l'instinct de la précaution,</p>
-
-<p class="indic">(Il aspire l'air légèrement)</p>
-
-<p>Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît
-son gibier.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Monsieur le préfet, c'est donc en
-partie de police que vous êtes venu chez moi
-aujourd'hui?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Quelle horreur!
-Est-ce qu'on entend rien de fâcheux de Coûfontaine?</p>
-
-<p>Tout est calme dans nos bois comme au
-temps des moines.</p>
-
-<p>Pas de diligences culbutées, pas d'histoires
-de réfractaires. On dirait que votre présence
-est une protection pour le pays.</p>
-
-<p class="indic">(Il clôt un œil)</p>
-
-<p>Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte.
-On ne peut rien vous cacher.</p>
-
-<p>Mais ce que j'ai à vous dire est diablement
-pointilleux. Laissez-moi le temps d'amener cela.
-Comment dire? C'est une espèce de conseil,
-quoi, que je viens vous demander.</p>
-
-<p>Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux
-où j'ai passé mes jeunes ans.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Monsieur le Préfet,</p>
-
-<p>Je ne vous retrouve pas en moinillon, les
-mains dans les manches et la tête dans le capuchon.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est un habit
-commode.</p>
-
-<p>Je me vois encore une nuit récitant matines
-avec un grand diable de lièvre que je venais
-de prendre au collet accroché tout chaud sous
-mon scapulaire.</p>
-
-<p>Cela me changeait du maigre claustral.</p>
-
-<p>Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans
-tous ces bois à l'affût avec mon vieux mousqueton!
-On ne me fera pas la barbe, j'en
-connais tous les passages.</p>
-
-<p>Oui. Le maître des novices était vieux et
-j'avais une voix de trompette et bonne grâce
-au lutrin.</p>
-
-<p>Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus
-d'une fois aux pieds du père abbé.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Suzanne ne me parlait jamais de
-vous.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'était son idée
-que je fusse moine. Il paraît que j'avais je ne
-sais quoi à réparer.</p>
-
-<p>Mon père l'épouvantait avec ses manières de
-vieux loup blanc, de «bête fausse» comme disent
-les gens, et sa façon de guérir les entorses
-en faisant une croix dessus avec le pouce du
-pied gauche.</p>
-
-<p>Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les
-curés en ce temps-là</p>
-
-<p>Ne disaient jamais la messe sans passer la
-main sur la nappe pour s'assurer qu'on n'avait
-pas mis dessous quelque grimoire.</p>
-
-<p>J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure.
-C'est un bon compère et une bonne bouteille à
-l'occasion ne lui fait pas peur.</p>
-
-<p>Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant
-c'est un bout de chemin de la cure jusqu'ici.</p>
-
-<p>&mdash;Rien n'a changé, vous avez remis tout en
-place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n'y
-a que ce Christ qui n'est pas beau.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fait une bonne acquisition au
-prix que l'on m'a dit.</p>
-
-<p>Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>avec intention</i>.&mdash;C'est à vous que
-je dois celui-ci.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je comprends
-ce que vous voulez dire.</p>
-
-<p>Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi,
-mais c'est faux.</p>
-
-<p>Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait
-tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme
-de mon cœur!</p>
-
-<p>J'étais jeune alors et innocent, et solide sur
-mes deux jambes.</p>
-
-<p>Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du
-sang que j'avais dans les veines et du sec!</p>
-
-<p>Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie
-bouillante telle qu'elle sort de l'alambic
-et de la poudre à canon,</p>
-
-<p>Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec
-comme une pierre à fusil!</p>
-
-<p>Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a
-fait comprendre bien des choses.</p>
-
-<p>Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en
-veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent
-dans la gloire et le calendrier,</p>
-
-<p>Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint
-Stapin qui guérit le mal au ventre, dont on
-voit les images au mur chez le maréchal et
-le sabotier,</p>
-
-<p>Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit
-sous le soufflet, par le feu d'une pipe qu'on
-allume avec un brin de fagot.</p>
-
-<p>Cela vaut mieux que de faire bêtement son
-salut en mangeant des épinards à l'huile de
-noix! (Quelle saleté!)</p>
-
-<p>&mdash;Et je vois encore notre précepteur quand
-il montait au lutrin.</p>
-
-<p>Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil
-au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.</p>
-
-<p>Et moi j'aurai ma place dans la légende comme
-le préfet Olibrius.</p>
-
-<p>Voilà! Ils reposent tous maintenant le long
-du mur entre les potirons et les artichauts de
-Jérusalem.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous me faites horreur.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je le sais. C'est
-sur ce sentiment que notre amitié est fondée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais il n'y a pas d'amitié.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Il y a un intérêt
-réciproque.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais vous êtes l'image de ce que
-je hais.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Image pathétique
-et endommagée!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous pouvez me cacher votre
-âme tout au moins.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Comment alors
-me la guérirez-vous!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'os est cassé et mes simples ne
-vous remettront pas ensemble.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Vous avez ce
-devoir cependant de me bien faire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Un devoir envers vous?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Qu'est-ce qu'une
-génération? Ne suis-je pas né votre serf et
-le fils de votre servante?</p>
-
-<p>Voici combien de temps que mon sang sert
-le vôtre?</p>
-
-<p>Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous êtes le préfet et je suis
-votre administrée.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je suis le préfet
-et je fais mon devoir de préfet.</p>
-
-<p>Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais
-qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il est juste que vous soyez infirme
-et malheureux.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Cela n'est pas
-juste alors que vous êtes là.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Quel devoir ai-je envers vous?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Celui de toute
-votre race envers la mienne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Est-ce nous qui avons rompu le
-lien?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est vous,
-c'est nous. Nous vous servions et vous ne serviez
-plus à rien.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qu'avez-vous donc à me demander?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je suis le fils
-de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure
-avec moi!</p>
-
-<p>Voilà que je reviens à mon coin de terre
-comme un blaireau à la patte cassée et les
-autres «bêtes fausses.»</p>
-
-<p>Je le vois, il y a d'autres rapports entre les
-hommes que d'essayer d'avoir le meilleur l'un
-de l'autre et de payer ses contributions.</p>
-
-<p>Comme les choses de la nature se prêtent
-assistance et si certaines plantes pour certains
-êtres seulement ont une vertu médicinale,</p>
-
-<p>Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils
-pas un ordre naturel?</p>
-
-<p>N'est-ce pas là une de vos idées? Vous
-voyez que je sais écouter.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Encore un peu et vous voilà
-royaliste.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Eh là! Je pense
-à bien des choses.</p>
-
-<p>L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est
-pas sain et raisonnable.</p>
-
-<p>Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin.
-Cela n'a ni forme, ni mesure, ni sens.</p>
-
-<p>Et le voilà maintenant en Russie! décrétant
-sur la Comédie Française du haut de la Montagne-aux-moineaux!</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que le Pape s'est échappé de
-sa résidence?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que sait-on ici dans nos bois?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Enlevé, la chose
-est claire. Cueilli comme un baiser! comme
-une jeune fille par un dragon. C'est un coup
-impudent.</p>
-
-<p>Il y a certaine main que je reconnais là.</p>
-
-<p>Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés,
-qu'ils se débrouillent!</p>
-
-<p>Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu
-se réfugier.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Puisse le Saint Père échapper
-à ses ennemis!</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Ainsi soit-il!
-Mais à tout hasard, j'ai donné quelques petits
-ordres.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il ne tombera pas dans vos
-mains.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Tant pis. Il
-pourrait tomber plus mal.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Cette police vous plaît?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Non pas, mais
-il faut faire ce qu'on fait.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous vous croyez fort et fin,
-parce que vous prenez le vent et le courant.</p>
-
-<p>Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur
-les choses permanentes.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Et quoi de plus
-permanent que le changement même.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est en lui que nous fondons
-notre espérance.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Ce qui est
-mort...</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;... Fait vie.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Mais la vie n'y
-rentrera pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce devoir ne meurt pas que les
-hommes ont l'un envers l'autre.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;N'est-ce point
-ce que nous appelions «fraternité?»</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce n'est qu'en un seul homme
-que tout un peuple peut être un.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;L'enfant majeur
-n'est plus soumis à son père.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais la femme reste toujours
-soumise à son époux.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Nous ne reconnaissons
-plus de vœux éternels.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Triste liberté ainsi privée de son
-droit royal!</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Qu'appelez-vous
-royal?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Celui de faire, en se renonçant
-elle-même, un roi.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Que faites-vous
-de tous nos plébiscites.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai horreur de ce Oui adultère.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Les morts lieront-ils
-les vivants pour toujours?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'on ne naît qu'obligé à une
-forme certaine.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Nous pensons
-que l'homme vivant est maître de lui-même
-à tout moment, puissant de sa propre personne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Celui-là est <i>sans foi</i>, qui n'est
-capable de rien d'éternel.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Quoi de plus
-vain qu'un mariage stérile et inanimé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce serment ne peut être retiré
-que nous avons prêté à l'Evêque de la France.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Nous ne le reconnaissons
-pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui n'est point époux sera esclave;
-qui ne veut point consentir sera contraint;
-qui n'est point membre de l'église sera serf de
-la loi.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;La loi est la
-raison écrite.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La raison de ceux-là qui l'ont
-écrite.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Nous avons proclamé
-le droit de l'homme à comprendre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui le comprendra lui-même?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Que voulez-vous
-dire?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui rattachera les hommes ensemble?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Leur intérêt
-l'un à l'autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La nature a des fins plus longues.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;La nature encore!
-ô personne endoctrinée!</p>
-
-<p>La tempête, comme celle qui soufflait cette
-nuit, c'est la nature aussi! Cette chose fanée
-qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est plus
-nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Votre raison l'est moins encore.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Un homme
-n'est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons!</p>
-
-<p>La raison est notre nature propre qui est un
-ordre supérieur.</p>
-
-<p>Comprenez-moi un peu! Comprenez au
-moins avant de mépriser!</p>
-
-<p>Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon
-côté!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dites.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je suis sûr que
-je vous intéresse.</p>
-
-<p>Je sais bien que je ne vous ferai pas changer
-d'idée, mais comprenez-moi au moins avant
-de me juger, ô, personne inclémente!</p>
-
-<p>Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir?
-Vidons cette question entre nous.</p>
-
-<p>Et puis cela fait toujours un meilleur sujet
-de conversation que toutes ces diries d'âne et
-de chien!</p>
-
-<p>Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne
-avec une vieille femme dessus, ou un prêtre.
-Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait
-que Georges est en Angleterre. Tant mieux
-pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Est-ce contre le Roi que la révolution a été
-faite, ou contre Dieu? ou contre les nobles,
-et les moines, et les parlements, et tous ces
-corps biscornus? Entendez-moi:</p>
-
-<p>C'est une révolution contre le hasard!
-Quand un homme veut remettre son bien
-ruiné en état,</p>
-
-<p>Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement
-d'usage et de tradition, ni continuer à
-faire simplement ce qu'il faisait.</p>
-
-<p>Il a souci de choses plus anciennes qui sont
-la terre et le soleil,</p>
-
-<p>Se fiant dans sa propre raison.</p>
-
-<p>Où est le tort si dans la république aussi,
-si dans cette demeure encombrée nous avons
-voulu mettre de l'ordre et de la logique,
-Faisant un inventaire général, état de tous
-les besoins organiques, déclaration des droits
-des membres de la communauté,</p>
-
-<p>Et fond sur ces choses seulement qui sont
-évidentes à chacun?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout sera donc réduit à l'intérêt.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;L'intérêt est ce
-qui rassemble les hommes.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais non point ce qui les unit.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Et qui les unira?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'amour seul qui a fait l'homme
-l'unit.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Grand amour
-que les rois et les nobles avaient pour nous!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'arbre mort fait encore une
-bonne charpente.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Pas moyen
-d'avoir raison de vous! Vous parlez comme
-Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau
-sapient dont on la coiffe.</p>
-
-<p>Et c'est moi qui ai tort de parler raison.</p>
-
-<p>Il ne s'agissait guère de raison au beau
-soleil de ce bel été de l'An Un! Que les
-reines-claudes ont été bonnes, cette année-là,
-il n'y avait qu'à les cueillir, et qu'il faisait
-chaud!</p>
-
-<p>Seigneur! que nous étions jeunes alors, le
-monde n'était pas assez grand pour nous!</p>
-
-<p>On allait flanquer toute la vieillerie par
-terre, on allait faire quelque chose de bien
-plus beau!</p>
-
-<p>On allait tout ouvrir, on allait coucher
-tous ensemble, on allait se promener sans contrainte
-et sans culotte au milieu de l'univers
-régénéré, on allait se mettre en marche au travers
-de la terre délivrée des dieux et des tyrans!</p>
-
-<p>C'est la faute aussi de toutes ces vieilles
-choses qui n'étaient pas solides, c'était trop
-tentant de les secouer un petit peu pour voir
-ce qui arriverait!</p>
-
-<p>Est-ce notre faute si tout nous est tombé
-sur le dos? Ma foi, je ne regrette rien.</p>
-
-<p>C'est comme ce gros Louis Seize! la tête
-ne lui tenait guère.</p>
-
-<p><i>Quantum potes, tantum aude!</i> C'est la devise
-des Français.</p>
-
-<p>Et tant qu'il y aura des Français, vous ne
-leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne
-leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout
-d'aventure et d'invention!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il vous en reste quelque chose.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est ma foi
-vrai! et cela m'encourage à vous dire tout
-de suite ce que je suis venu pour vous dire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne tiens pas à l'entendre.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Vous l'entendrez
-cependant.</p>
-
-<p>Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,</p>
-
-<p>Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander
-votre main.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous m'honorez, Monsieur le
-Préfet.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Que diable!
-Il n'y a pas de quoi devenir ainsi toute blanche,
-comme si je vous avais frappée au visage.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous pouvez tout me dire, je
-n'ai pas de défenseur et je dois tout entendre.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est moi plutôt
-qui suis en votre pouvoir. Qu'avez-vous à
-craindre de ce triste éclopé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne crains personne au monde.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je le sais.
-Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants
-et cette bouche serrée qui sourit, comme
-quelqu'un qui s'arme en silence!</p>
-
-<p>Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur
-vous et que tout est gardé!</p>
-
-<p>Vous êtes la froideur même, la raison même,
-et c'est cela même qui me met le feu au sang,
-c'est cela même qui m'attire et me désespère.</p>
-
-<p>Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange
-ovale!</p>
-
-<p>Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa
-place qui ne peut être une autre, tout est
-prompt et déterminé.</p>
-
-<p>N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur
-politique?</p>
-
-<p>Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous
-pencheriez vers le condamné à mort et le prendriez
-dans les bras!</p>
-
-<p>Mon corps est rompu, mon âme est dans les
-ténèbres et je tourne vers vous mon visage
-plein de crimes et de désespoir!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Comment osez-vous me parler
-ainsi?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;J'ai osé d'autres
-choses plus fortes.</p>
-
-<p>Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le
-Roi serait encore sur son trône.</p>
-
-<p>Me voici comme le peuple de Paris quand il
-se jetait aux grilles de Versailles avec fureur,
-appelant le Roi et la Reine!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Leur sang et le nôtre ne vous
-suffit-il pas?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est l'âme
-même que je veux fléchir!</p>
-
-<p>C'est une armée qu'on enfonce que je veux
-avoir encore, c'est la panique d'une armée
-qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux
-sévères!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous ne verrez rien de tel.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je ne sais. Il
-faut que cela finisse.</p>
-
-<p>Voilà dix ans que nous vivons face-à-face,
-et, il faut que je l'avoue,</p>
-
-<p>C'est vous qui avez eu le meilleur.</p>
-
-<p>Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je
-ne trouve votre regard en défaut.</p>
-
-<p>Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien
-de vous. Ah! le vieil esclavage de ma mère
-continue!</p>
-
-<p>Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites
-pas l'étonnée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Monsieur le Baron, il est vrai.</p>
-
-<p>J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant
-et courtois.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;J'ai fait ce que
-j'ai pu.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vos conseils m'ont été précieux,
-votre patronage inestimable.</p>
-
-<p>Je me reproche d'en avoir abusé.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Le profit a été
-pour nous deux.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pourquoi détruire ce qu'il y avait
-entre nous de possible? Laissons les choses
-où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir
-d'être à vous?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Sygne,</p>
-
-<p>Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas
-vous désirer?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il ne faut désirer que les choses
-raisonnables.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;La raison est
-de s'arranger des faits comme on peut.</p>
-
-<p>Et le fait est là que je vous aime, à quoi
-je ne peux rien.</p>
-
-<p>La nature en sait plus long que vous et moi.</p>
-
-<p>Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de
-même en vous quelque chose qui est capable
-d'être aimé par moi.</p>
-
-<p>J'irai donc à vous directement. Quand les
-instincts parlent si fort,</p>
-
-<p>Plus qu'une chose à faire pour un homme!
-c'est d'en prendre le commandement et de marcher
-à leur tête,</p>
-
-<p>Faisant la demi-conversion par le flanc
-gauche.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais quelles raisons de me parler
-de cela aujourd'hui?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Fortes et pertinentes.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Laissez-moi le temps de réfléchir,
-avant que je vous donne réponse.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je le regrette,
-non. Il faut me répondre sur l'heure.</p>
-
-<p>N'essayez pas d'être la plus maligne avec
-moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous savez que c'est peu de chose
-de dire que je ne vous aime pas.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Mademoiselle,
-il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.</p>
-
-<p>Quand nous culbutions les kaiserliks à la
-baïonnette, cela ne leur plaisait pas davantage.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>le considérant</i>.&mdash;Vous n'êtes pas
-agréable à voir.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je ne suis pas
-agréable mais utile.</p>
-
-<p>Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise?
-C'est le ciel, je vous dis, qui m'envoie pour
-vous sauver tout exprès!</p>
-
-<p>Et non point vous seulement. Mais le sort de
-votre roi et de votre religion.</p>
-
-<p>Et de votre cousin lui-même, ce héros antique,
-notre vaillant Agénor.</p>
-
-<p>Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment
-entre vos doigts délicats?</p>
-
-<p>Ne me prenez pas pour un fanatique. La
-France d'abord. Je suis l'homme du possible.</p>
-
-<p>Que chacun fasse son devoir comme moi, et
-cela ira!</p>
-
-<p>Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le
-jour qu'il me prendra pour ministre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pourquoi me parlez-vous de mon
-cousin Georges?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE, <i>d'une voix tonnante</i>.&mdash;Parce
-qu'il est ici et que je le tiens à
-la gorge.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Prenez-le donc si vous en êtes
-capable.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Son sort vous
-est-il indifférent?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Voici longtemps que nous avons
-fait notre pacte avec la mort.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Que m'importe
-votre cousin et ses farces misérables.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que m'importe le citoyen Turelure
-et ses ruses misérables?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;J'ai en main de
-meilleurs otages.</p>
-
-<p>Vous ne dites rien.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que sais-je de vos rêveries de
-gendarme?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE, <i>à voix basse</i>.&mdash;Sygne,
-sauve ton Dieu et ton Roi.</p>
-
-<p class="indic">(Il la regarde fixement).</p>
-
-<p>SYGNE, <i>de même</i>.&mdash;Non, non, vilain boiteux,
-je ne suis pas pour toi!</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je vous jure
-que je suis venu ici sachant ce que je faisais.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Faites donc ce que vous avez à
-faire au plus vite.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Vous auriez
-tort de douter de moi. Vous savez que je tiens
-ma parole.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne doutez donc pas de la mienne
-davantage.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Sygne de Coûfontaine,
-qui faites l'orgueilleuse,</p>
-
-<p>Je vous achèterai et vous serez à moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne pouvez-vous prendre mes
-biens gratis?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je prendrai la
-terre et la femme et le nom.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous me prendrez, Toussaint
-Turelure?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je prendrai le
-corps et l'âme avec lui.</p>
-
-<p>Vos pères seront mes pères et vos enfants
-seront mes enfants.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'amour aura fait cette merveille.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;La justice du
-moins, car voyez de quel prix je veux vous
-payer.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je le sais. C'est à vous que je
-dois mon héritage.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;A ma mère qui
-vous a nourrie.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Aux vôtres qui ont tué tous les
-miens.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;C'est nous donc
-doublement qui vous avons faite et élevée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Monsieur le Préfet, vous avez
-ma réponse. Il suffit.</p>
-
-<p>Est-il quelque autre chose encore qui vous
-retienne chez moi?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Une autre petite
-chose.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Vous avez ici
-la collection des Conciles.</p>
-
-<p>Or vous savez que notre nouveau Théodose
-en tient un présentement en sa capitale.</p>
-
-<p>Préameneu m'a demandé une note à ce
-sujet.</p>
-
-<p>Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à
-la Préfecture.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Prenez ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Le voici. Je
-reconnais la superbe ordonnance des in-folio
-en peau de truie.</p>
-
-<p>J'aime ces belles reliures italiennes.</p>
-
-<p class="indic">(Il se dirige en boîtant vers cette
-partie de la bibliothèque ou est
-aménagée la porte secrète. SYGNE
-ouvre doucement le tiroir du secrétaire
-et y enfonce la main.)</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE, <i>le dos tourné à
-Sygne</i>.&mdash;Voilà bien l'ouvrage au complet. Il
-est en parfait état et sans un grain de poussière.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je le ferai porter dans votre
-voiture.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Et qu'arriverait-il,
-je me le demande, si j'en cueillais moi-même
-quelques tomes?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Le poids des Conciles est trop
-lourd pour un préfet boiteux.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE<i> se retournant vivement
-et regardant Sygne en face</i>.&mdash;Ce qui
-m'arriverait? Une balle de plomb dans la
-tête.</p>
-
-<p>Adressée par une jolie main que voici. Vous
-avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ils ne me sont pas inutiles.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;A quoi bon faire
-une grande tache sur le parquet?</p>
-
-<p>Et que feriez-vous de ce grand cadavre de
-misère de Dieu? Le mettriez-vous aussi dans
-ce tiroir avec vos autres petits secrets?</p>
-
-<p>Je connais mieux que vous cette sainte maison
-et croyez que j'ai mis le chat à tous les
-trous</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Toussaint Turelure, songez que
-je suis armée et ne m'induisez pas en tentation.</p>
-
-<p>LE BARON TURELURE.&mdash;Je m'en vais donc
-et vous laisse à vos réflexions.</p>
-
-<p>Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces
-deux heures pour vous décider.</p>
-
-<p class="indic">(Entre LE CURE BADILON).</p>
-
-<p>Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.</p>
-
-<p class="indic">(Il sort).</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>MONSIEUR BADILON <i>(C'est un homme
-gros et d'aspect rustique)</i>.&mdash;Cet homme chez
-vous. Que signifie cette visite?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous savez que Monsieur le Préfet
-m'honore de sa sympathie.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Cette visite en
-ce moment!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;M. le baron Turelure</p>
-
-<p>Venait me demander ma main.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Il a osé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Quelle audace voyez-vous là?
-Baron, préfet, général, commandeur de je ne
-sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui,
-trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques,
-il est vrai),</p>
-
-<p>N'est-ce pas un parti raisonnable?</p>
-
-<p>Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que
-vouliez-vous qu'il fît? Est-ce sa faute si je
-n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et
-de sens pour traiter seule de ce genre d'affaires,
-comme d'autres.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Dieu ne se plaît
-pas aux paroles amères.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai entendu ces douces paroles
-par lesquelles il m'ouvrait son cœur.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Et pourquoi
-choisit-il ce moment?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La suite vous le fera paraître.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Saurait-il que
-Georges est ici?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il le sait.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Sait-il aussi,</p>
-
-<p>Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette
-nuit sous votre toit?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il est donc vrai? et vous aussi
-me dites la même chose...</p>
-
-<p>Le Pape...</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;... Arraché de
-sa prison par la main de votre frère...</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O pauvre Georges-fou!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;... Est ici caché
-et remis à votre garde.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>se tournant vers le Christ</i>.&mdash;Malheur
-à moi parce que Vous m'avez visitée!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais je l'entends
-qui répond: C'est toi-même qui m'as ramené
-ici.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je vous ai tenu entre mes bras
-et je sais que Vous êtes lourd!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Aux forts le fardeau.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je comprends maintenant Votre
-assistance et pourquoi j'ai refait cette maison
-non point pour moi!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais afin que
-le père de tous les hommes y trouve un abri.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Abri précaire et d'une seule nuit!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ne pouvez-vous
-faire échapper le vieillard?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Toussaint garde toutes les issues.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;N'est-il point de
-salut pour le Pape?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Turelure me l'a remis dans la
-main.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Que demande-t-il
-en échange?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Cette main elle-même.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Sygne, sauvez le
-Saint-Père!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais non point à ce prix! Je dis
-non!</p>
-
-<p>Je ne veux pas!</p>
-
-<p>Que Dieu prenne soin de cet homme sien,
-comme à moi mon devoir est envers les miens!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Livrez donc votre
-père fugitif.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne livrerai point mon corps
-et leur corps! Je ne livrerai point mon nom et
-leur nom!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash; Livrez votre
-Dieu à la place.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>vers le Christ</i>.&mdash;Vous vous êtes
-moqué de moi!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Que lui avez-vous
-demandé qu'il ne vous ait accordé?</p>
-
-<p>Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous?
-Le fruit de votre travail, vous l'avez.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je l'ai!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;La race est sauve
-en Georges que vous sauvez,</p>
-
-<p>Le conservant à ses enfants.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Grand Dieu! C'est ici que Votre
-main apparaît!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je ne vous entends
-pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Sa femme, dites-vous, ses enfants...</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout est mort.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Paix sur eux!
-Vous voici libre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges reste.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Que lui garder
-qui vaille plus que la vie?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;L'honneur.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Cet honneur dont
-tu honoreras tes père et mère.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il est pauvre et tout seul.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON, <i>vers le Christ</i>.&mdash;Un
-autre est plus pauvre et plus seul.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Apprenez donc, puisqu'il me faut
-tout vous dire, Père,</p>
-
-<p>Ce que nous avons fait ce matin même, lui
-le dernier, et moi la dernière de notre race.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je vous écoute.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Cette nuit nous avons engagé
-notre foi l'un à l'autre.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Vous n'êtes pas
-mariés encore.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Un mariage! Ah, ceci est plus
-que tout mariage!</p>
-
-<p>Il m'a donné sa main droite, comme le lige
-à son vassal,</p>
-
-<p>Et moi je lui ai fait un serment dans mon
-cœur.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Serment dans
-la nuit. Promesses seules et non point acte
-ni sacrement.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Retirerai-je ma parole?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Au-dessus de
-toute parole le Verbe qui a langage en Pie.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;La vie de Georges
-est aussi en sa puissance.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qu'il meure, comme je suis
-prête à mourir! Sommes-nous éternels?</p>
-
-<p>Dieu m'a donné la vie et me voici prompte
-à la rendre.</p>
-
-<p>Mais le nom est à moi! mon honneur de
-femme est à moi seule!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Il est bon d'avoir
-à soi quelque chose, pour le donner.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges</p>
-
-<p>Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;C'est lui-même
-qui a été le chercher et qui l'a introduit ici.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce passager d'une minute avec
-nous, ce vieillard qui n'a plus que le souffle à
-rendre!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Votre hôte, Sygne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que Dieu fasse son devoir de
-son côté, comme je fais le mien.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;O mon enfant,
-quoi de plus faible et de plus désarmé</p>
-
-<p>Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Misérable faiblesse de femme!
-Que ne l'ai-je tué sans penser</p>
-
-<p>Avec cette arme que j'avais dans la main?
-Mais j'ai craint que cela ne servît à rien.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Avez-vous eu
-cette idée criminelle?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Nous périssions ensemble et je
-n'avais plus à faire ce choix!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Il est bien facile
-de détruire ce qu'il a tant coûté de sauver.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais tuer cet homme est bon.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;A lui aussi Dieu
-pense de toute éternité et il est Son très cher
-enfant.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah! je suis sourde et je n'entends
-pas, et je suis une femme et non pas
-nonne toute fondue en cire et manne comme
-un <i>Agnus Dei!</i></p>
-
-<p>Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi
-c'est fait, qu'il comprenne ma haine à son tour
-qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur
-et le trésor de ma virginité!</p>
-
-<p>Mais comprenez donc que depuis que je suis
-née, je vis en face de cet homme et je suis
-occupée à le regarder et à me garder de lui, et
-à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!</p>
-
-<p>Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur
-et de détestation me monte une ressource nouvelle!</p>
-
-<p>Et il faut maintenant que je l'appelle mon
-mari, c'te bête! et que j'accepte et que je lui
-tende la joue!</p>
-
-<p>Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu
-en chair l'exigerait de moi.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;C'est pourquoi Il
-ne l'exige aucunement.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que demandez-vous donc en
-Son nom?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je ne demande
-pas, et je n'exige rien, mais je vous regarde
-seulement et j'attends,</p>
-
-<p>Comme Moïse regardait la pierre devant lui
-quand il l'eut frappée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qu'attendez-vous?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Cette chose pour
-laquelle il apparaît que vous avez été créée et
-mise au monde.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dois-je sauver le Pape au prix
-de mon âme?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;A Dieu ne plaise?
-Que nous recherchions aucun bien par le mal.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne livrerai point mon âme au
-diable!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais déjà l'esprit
-violent la tient,</p>
-
-<p>Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu
-Jésus-Christ dans la bouche.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.&mdash;Ayez pitié de moi.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON, <i>avec éclat</i>.&mdash;Grand
-Dieu! Ayez pitié de moi vous-même
-qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai
-épouvante!</p>
-
-<p>C'est votre mère, la sainte comtesse Renée,
-qui m'a aperçu quand je n'étais encore
-qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre
-ici pour l'éternité.</p>
-
-<p>Et quoi? me voici là qui demande à sa
-fille ces choses au prix de qui la mort est peu,
-qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!</p>
-
-<p>Moi l'imbécile, le gros homme chargé de
-matière et de péchés!</p>
-
-<p>Me voici à qui Dieu a donné ministère sur
-les hommes et sur les anges, c'est à ces mains
-rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de
-délier!</p>
-
-<p>Tout a péri, et c'est moi seul maintenant
-que vous appelez votre père, pauvre paysan!</p>
-
-<p>Ah, du moins, rien n'a été votre père par
-le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille
-chérie, au nom du Père et du Fils.</p>
-
-<p>Priez Dieu pour que je sois pour vous un
-père et non pas un sacrificateur sans entrailles.</p>
-
-<p>Et que je vous conseille hors de toute violence
-dans un esprit de mesure et de suavité.</p>
-
-<p>Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus
-de nous, mais ce qu'il y a de plus bas,</p>
-
-<p>Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants
-mais aux dons que Son enfant lui fait
-de tout son cœur.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.&mdash;Pardonnez-moi
-parce que j'ai péché.</p>
-
-<p class="indic">(Il ouvre son manteau et on le
-voit en surplis, l'étole violette
-croisée sur la poitrine).</p>
-
-<p>Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Non. Je reviens
-de le porter au père Vincent dans les bois.</p>
-
-<p>En quittant ce matin même</p>
-
-<p><i>(A voix basse)</i>&mdash;le Pape,</p>
-
-<p>J'ai appris que le pauvre homme venait
-d'avoir les jambes broyées<a name="NoteRef_1_3" id="NoteRef_1_3"></a><a href="#Note_1_3" class="fnanchor">[1]</a> par un chêne.</p>
-
-<p>J'arrive de chez lui. Quelle tempête!</p>
-
-<p>Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible,
-quand le sorcier Quiriace me pourchassait.</p>
-
-<p>Et que je passais la nuit dans le creux d'un
-saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>se mettant à genoux</i>.&mdash;Pardonnez-moi,
-mon père, parce que j'ai péché.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON <i>(il est assis sur un
-fauteuil à côté d'elle)</i>.&mdash;Qu'il vous pardonne
-comme je vous bénis.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je suis coupable de paroles
-violentes, de désir de mort, de propos de tuer.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Renoncez-vous
-de toute votre volonté à la haine d'aucun
-homme et au désir de lui mal faire?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je cède.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Poursuivez.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>à voix basse</i>.&mdash;Georges</p>
-
-<p>Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,</p>
-
-<p>Je l'aime.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais il n'y a
-point de mal à cela.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Plus qu'il n'est dû à aucune
-créature.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais pas autant
-cependant que Dieu lui-même qui l'a faite.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Père, je lui ai donné mon cœur!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ce n'est pas
-assez l'aimer que de l'aimer hors de Dieu.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais Dieu veut-il que je l'abandonne
-et le trahisse?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ayez patience
-avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimée,
-car je suis votre pasteur qui ne vous
-veux point de mal.</p>
-
-<p>Qu'une femme quitte son bien, comme cela
-arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,</p>
-
-<p>(Et la chose est bien dure, bien que les mots
-soient aisés à dire),</p>
-
-<p>Pour se retirer dans le désert au pied d'une
-croix, pour panser les malades, pour nourrir
-les pauvres,</p>
-
-<p>Pour chérir et préférer au-dessus du sens
-et de la raison ces gens qui ne nous sont de
-rien,</p>
-
-<p>Elle le fait dans l'abondance de son cœur
-et son salut n'y est pas intéressé.</p>
-
-<p>Et vous, que pour sauver le Père de tous
-les hommes, selon que vous en avez reçu vocation,</p>
-
-<p>Vous renonciez à votre amour et à votre
-nom et à votre cause et à votre honneur en
-ce monde,</p>
-
-<p>Embrassant votre bourreau et l'acceptant
-pour époux, comme le Christ s'est laissé manger
-par Judas,</p>
-
-<p>&mdash;La Justice ne le commande pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne le faisant pas, je reste sans
-péchés?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Aucun prêtre
-ne vous refusera l'absolution.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Est-il vrai?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Et je vous dirai
-plus: Prenez garde et faites attention à ce
-grand sacrement qu'est le mariage, de crainte
-qu'il ne soit profané.</p>
-
-<p>Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous.
-Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il
-achève le pain et le vin.</p>
-
-<p>Il consomme l'huile. Il donne effet pour
-l'éternité à cette parole qu'il nous a communiquée.
-Il fait un sacrement comme son corps
-même.</p>
-
-<p>De cet aveu par qui le pécheur se condamne
-à mort.</p>
-
-<p>Ah, comme le corps d'un prêtre frémit,
-quand ce monstre qui est le frère de Jésus
-tournant vers lui sa face décomposée avoue
-par l'orifice de son corps pourri!</p>
-
-<p>Et de même il a sanctifié tout consentement
-dans le mariage, que deux êtres l'un à l'autre
-se font l'un de l'autre pour l'éternité.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Dieu ne veut donc pas de moi
-un tel consentement?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Il ne l'exige pas,
-je vous le dis avec fermeté.</p>
-
-<p>&mdash;Et de même quand le Fils de Dieu pour
-le salut des hommes</p>
-
-<p>S'est arraché du sein de son père et qu'il
-a subi l'humiliation et la mort</p>
-
-<p>Et cette seconde mort de tous les jours qui
-est le péché mortel de ceux qu'il aime,</p>
-
-<p>La Justice non plus ne le contraignait pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah, je ne suis pas un Dieu
-mais une femme!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je le sais,
-pauvre enfant.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Est-ce à moi de sauver Dieu?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;C'est à vous de
-sauver votre hôte.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce n'est pas moi qui l'ai prié
-sous mon toit.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;C'est votre cousin
-qui l'a amené.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne peux pas! O mon Dieu,
-je ne veux pas à ce prix!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;C'est bien. Vous
-êtes acquittée du sang de ce juste.</p>
-
-<p>SYGNE&mdash;Je ne peux pas au delà de ma
-force.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mon enfant,
-sondez votre cœur.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Le voici devant vous tout
-ouvert et déchiré.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Si les enfants
-de votre cousin vivaient encore, s'il s'agissait
-de le sauver, lui et les siens,</p>
-
-<p>Et le nom, et la race, si lui-même vous le
-demandait,</p>
-
-<p>Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le
-feriez-vous?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah, qui je suis, pauvre fille,
-pour me comparer au mâle de ma race? Oui.</p>
-
-<p>Je le ferais.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je l'entends de
-votre propre bouche.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais il est mon père et mon
-sang et mon frère et mon aîné, le premier et
-le dernier de nous tous,</p>
-
-<p>Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé
-ma foi!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Dieu est tout
-cela pour vous avant lui.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais il n'a pas besoin de moi!
-Le Pape a ses promesses infaillibles!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais le monde
-ne les a point, pour qui le Christ n'a point
-prié.</p>
-
-<p>Epargnez à l'univers ce crime.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est vous qui m'avez instruite
-et ne me disiez-vous pas que le Pape près de
-périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Jamais sans le
-secours de quelque homme et sans sa bonne
-volonté.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je vis toute seule ici et ne sais
-rien de la politique.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais vous voyez
-au moins que c'est l'heure du Prince de ce
-monde, et Pierre lui-même est entre les mains
-de Napoléon.</p>
-
-<p>Qui l'empêche de façonner un autre pape,
-comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou
-de le tirer de Rome.</p>
-
-<p>Comme les anciens rois de France afin de
-l'avoir à eux?</p>
-
-<p>Voici le dernier désordre! Voici le cœur
-dérangé de sa place!</p>
-
-<p>Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame
-pénitente, vierge, voyez ce peuple immense
-qui nous entoure,</p>
-
-<p>Les esprits bienheureux dans le ciel, les
-pécheurs sont sous nos pieds,</p>
-
-<p>Et les myriades humaines l'une sur l'autre,
-attendent votre résolution!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Père, ne me tentez pas au-dessus
-de ma force!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Dieu n'est pas
-au-dessus de nous, mais au-dessous.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas selon votre force que je vous
-tente, mais selon votre faiblesse.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ainsi donc moi, Sygne, comtesse
-de Coûfontaine,</p>
-
-<p>J'épouserai de ma propre volonté Toussaint
-Turelure, le fils de ma servante et du sorcier
-Quiriace.</p>
-
-<p>Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes,
-et je lui jurerai fidélité et nous nous
-mettrons l'alliance au doigt.</p>
-
-<p>Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon
-âme, et ce que Jésus-Christ est pour l'Eglise,
-Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.</p>
-
-<p>Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang
-des miens,</p>
-
-<p>Il me prendra dans ses bras chaque jour
-et il n'aura rien de moi qui ne soit à lui,</p>
-
-<p>Et de lui me naîtront des enfants en qui
-nous serons unis et fondus.</p>
-
-<p>Tous ces biens que j'ai recueillis non pas
-pour moi,</p>
-
-<p>Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints
-moines,</p>
-
-<p>Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui
-que j'aurai souffert et travaillé.</p>
-
-<p>La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon
-cousin trahi de tous et qui n'a plus que moi
-seule,</p>
-
-<p>Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!</p>
-
-<p>Cette main qu'il a prise dans la sienne le
-lundi de la Pentecôte,</p>
-
-<p>Sous l'œil de nos quatre parents exposés
-devant nous tous ensemble sur cet autel,</p>
-
-<p>Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se
-sont serrées passionnément tout à l'heure,</p>
-
-<p>La mienne est fausse!</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>Vous vous taisez, mon père, et ne me dites
-plus rien!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Je me tais mon
-enfant, et je frémis!</p>
-
-<p>Je vous déclare que ni moi,</p>
-
-<p>Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons
-un tel sacrifice.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et qui donc m'y oblige?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ame chrétienne!
-Enfant de Dieu! C'est à vous seule de le faire
-de votre propre gré.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne puis pas.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Préparez-vous
-donc. Je m'en vais vous bénir et vous renvoyer.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mon Dieu! Cependant vous
-voyez que je vous aime!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais non point
-jusqu'aux crachats, à la couronne d'épines,
-à la chute sur le visage, à l'arrachement des
-habits et à la croix.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous voyez mon cœur!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais non point
-à travers cette grande rupture à mon côté.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Jésus! mon bon ami!</p>
-
-<p>Qui a été tout le temps mon ami sinon
-vous? Il est dur maintenant de vous déplaire.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais il est facile
-de faire Votre volonté!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il est dur de me séparer de
-Vous pour la première fois.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais il est doux
-de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Seigneur, s'il se peut, que ce calice
-soit éloigné de moi!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash; Mais toutefois
-que Votre volonté soit faite et non la mienne!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ah, du moins, ô mon Dieu, si
-je Vous abandonne tout.</p>
-
-<p>Et Vous de Votre côté, faites aussi pour
-moi quelque chose.</p>
-
-<p>Ne tardez pas et prenez ma vie misérable
-avec le reste!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Mais toutefois
-à Vous seul il appartient de savoir le jour et
-l'heure.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.&mdash;Agneau de Dieu
-qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de
-moi?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Le voici déjà
-avec vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Seigneur, que votre volonté soit
-faite et non la mienne!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Est-il vrai, mon
-enfant, et tout est-il consommé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;... Et non la mienne.</p>
-
-<p class="indic">(Silence)</p>
-
-<p>Seigneur, que votre volonté soit faite et non
-pas la mienne! Seigneur, que votre volonté
-soit faite et non pas la mienne!</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ma fille, mon
-enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant,
-combien Dieu vous demande une chose facile?</p>
-
-<p>Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre
-amour-propre? La voici terrassée, cette Sygne
-que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché jusqu'aux
-racines,</p>
-
-<p>Ce tenace amour de vous-même! Voici la
-créature avec son créateur dans l'Eden de la
-croix!</p>
-
-<p>«O mon enfant, certes la joie est grande
-que je réserve à mes saints, mais que dites-vous
-de mon calice?». Il est facile de mourir,</p>
-
-<p>Il est facile d'accepter la mort, et la honte
-et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le
-mépris de tous les hommes.</p>
-
-<p>Tout est facile excepté de Vous contrister.</p>
-
-<p>Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui
-Vous aime</p>
-
-<p>Excepté de ne pas faire Votre volonté
-adorable.</p>
-
-<p class="indic">(Il se lève)</p>
-
-<p>Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour
-et je me tiens au-dessus de cette victime
-immolée,</p>
-
-<p>Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on
-prie sur les azymes à la messe.</p>
-
-<p>Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a
-fait, ce qu'elle a pu.</p>
-
-<p>Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui
-imposez pas un fardeau intolérable,</p>
-
-<p>Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui
-viens de Vous immoler mon enfant unique de
-mes propres mains.</p>
-
-<p>Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez
-avant que je vous pardonne.</p>
-
-<p class="indic">(Elle fait un geste de la main, il
-lui pose la sienne sur la tête).</p>
-
-<p>Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais
-vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec
-vous!</p>
-
-<p class="indic">(Elle se laisse couler la face
-contre terre et demeure prosternée
-et les bras étendus. Il
-fait lentement le signe de la
-croix sur elle, cependant que
-les rayons rouges du soleil couchant
-entrent par les fenêtres.)</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_3" id="Note_1_3"></a><a href="#NoteRef_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Il prononce «broy-ées».</p></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h2>
-
-
-<h3>SCÈNE I</h3>
-
-<p><i>Le château de Pantin près de Paris. Un grand
-salon au rez-de-chaussée avec quatre portes-fenêtres
-donnant sur une terrasse. Mobilier officiel du temps
-de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait
-au mur représentant l'Empereur Napoléon en
-costume de sacre. Toute la pièce est en désordre et
-souillée de boue. C'est le quartier-général de l'Armée
-qui défend Paris contre les Alliés, et que commande
-le général baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de
-la Seine, réunissant dans ses mains les pouvoirs civils
-et militaires.</i></p>
-
-<p><i>Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près,
-carillon de trois cloches sonnant le baptême.</i></p>
-
-<p><i>TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée
-dans un grand fauteuil à oreillettes...</i><a name="NoteRef_1_4" id="NoteRef_1_4"></a><a href="#Note_1_4" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Vous avez
-mes instructions. Maintenant il faut que je
-vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui
-quitte l'église.</p>
-
-<p>Tous mes officiers sont réunis dans la pièce
-à côté et nous allons fêter autour d'une galette
-chaude et de quelques bouteilles de vin de la
-Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit
-Turelure.</p>
-
-<p>Profitons de ces loisirs que Messieurs vos
-amis nous font.</p>
-
-<p>Nous regretterons de n'avoir point le plaisir
-de votre compagnie, Madame. Mais les affaires
-d'abord!</p>
-
-<p>Triste temps que celui où le père et la mère
-ne peuvent assister ensemble au baptême de
-leur enfant!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous ne paraissez pas si triste.
-Vous vous accommodez de ce triste temps
-assez bien.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est ma foi
-vrai! Je n'ai jamais été si heureux!</p>
-
-<p>La guerre, les affaires, un peu d'intrigue,
-l'aliment du corps et de l'esprit,</p>
-
-<p>Que faut-il de plus à un homme?</p>
-
-<p>J'oubliais une épouse aimante et le petit
-Turelure à qui l'on met son premier grain de
-sel sur le bout de la langue.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que ne traitez-vous donc vos
-affaires vous-même?</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Les miennes
-sont les vôtres, il n'y a aucune différence. Je
-vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance
-en vous.</p>
-
-<p>Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains
-pleines.</p>
-
-<p>N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le
-Pape à l'Eglise, aujourd'hui</p>
-
-<p>Vous rendiez le Roi à son royaume?</p>
-
-<p>De plus il ne s'agit pas seulement du pays,</p>
-
-<p>Mais de nos biens conjointement dont je désire
-consolider la possession à ce petit fi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce qui veut dire</p>
-
-<p>Que je dois achever et dépouiller ma famille?</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Au profit de
-votre enfant qui est le dernier mâle.
-Et pour notre vaillant cousin, le généreux
-Agénor, le Roi sans doute lui réserve des
-compensations.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je verrai ce que j'ai à faire.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;J'ai toute
-confiance en vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui est le plénipotentiaire du
-Roi?</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Il est ici. Je
-m'en vais vous l'amener.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je suis prête.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Nul doute que
-vous ne vous vous entendiez.&mdash;Plaît-il?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je n'ai rien dit.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est ce mouvement
-que vous faites avec la tête.</p>
-
-<p class="indic">(Il pose la main sur les papiers
-qui sont déposés sur la table)</p>
-
-<p>Telles sont mes conditions à qui panse
-d'âne peut être changée.</p>
-
-<p>Ce n'est pas le moment de discuter. La
-France, pour le moment, c'est moi, Toussaint
-Turelure,</p>
-
-<p>Préfet de la Seine, général en chef de
-l'armée de Paris,</p>
-
-<p>A qui tous pouvoirs civils et militaires ont
-été par Sa Majesté Impériale et Royale remis.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous justifiez sa confiance.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Je suis
-l'homme de la France et non point d'un particulier.</p>
-
-<p>Le Corse a eu sa chance et moi je prends
-la mienne où je la trouve.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Craignez qu'il ne revienne avec
-ses grandes bottes.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est pourquoi
-il faut choisir son temps avec art, et ce
-n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste
-<i>(Il fait un geste maçonnique)</i></p>
-
-<p>M'a rendu boiteux comme une balance.</p>
-
-<p>Tout dépend de Paris et Paris pour quelques
-moments est entre mes mains compétentes.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pensez-vous tenir ici tout seul
-contre trois armées?</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;L'empereur
-vient de remporter une victoire à Saint-Dizier,
-j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.</p>
-
-<p>Il me prescrit de tenir bon et de faire le
-brave, tandis qu'il attache les trois bourriques
-par la queue.</p>
-
-<p>La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace
-et les Vosges sont pleins de partisans, les
-places du Rhin ne sont pas prises.</p>
-
-<p>Il y a de beaux jours encore pour l'homme
-d'Austerlitz.</p>
-
-<p>Et puis ne croyez pas que tous ces larrons
-soient d'accord; il y a moyen de négocier.
-Vous savez que je suis entouré d'émigrés et
-de renégats.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous n'avez pas de troupes.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;J'ai un terrier.
-Qu'ils voient donc voir à m'enfumer dans
-Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je
-suis croche!</p>
-
-<p>Et vous dites que je n'ai pas de troupes?
-Que l'Empereur de Russie y vienne avec ses
-riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas
-Müller en bois de navet!</p>
-
-<p>Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces
-nourrissons de Bellone, les pompiers de Pantin
-et les Garde-Nationale de Saint-Denis et
-les volontaires de Popincourt!</p>
-
-<p>Vous avez entendu le canon ce matin?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Oui.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;On est entré
-dedans, comme disait mon ordonnance. On
-a torché Miloradovitch aussi propre qu'une
-assiette à pain.</p>
-
-<p>Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon
-rose sont couchés dans les vignes de Noisy-le-Sec.</p>
-
-<p>Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt
-sur la couture du pantalon.</p>
-
-<p>Les yeux encore dans la mort et le petit
-nez tout rond tournés à gauche vers le Herr
-Adjutant «Habt Acht!»</p>
-
-<p>&mdash;En l'honneur de quoi nous allons boire
-de ce vin de Mareuil.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout cela n'est pas sérieux.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Je ne sais.
-Mais il y a encore un point que je vous
-conjure de méditer.</p>
-
-<p>L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul
-roi possible pour la France.</p>
-
-<p>Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa
-d'Oscar.</p>
-
-<p>Tout dépend de moi et de ces mains à qui
-je remettrai les clefs de Paris.</p>
-
-<p>Qui a reçu Paris, voici tous les doutes
-tranchés, il est l'héritier incontestable.</p>
-
-<p>Je suis Français! il me répugne de capituler.</p>
-
-<p>Autrement qu'entre les mains du fils de
-Saint Louis</p>
-
-<p>Dont je veux être le plus humble sujet,</p>
-
-<p>Appuyant à son trône même les fondements
-de notre maison.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La maison Turelure.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Un petit rond
-en or au-dessus du T et dans dix ans cela
-sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.</p>
-
-<p>Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le
-nom s'éteint avec lui, que le monarque peut
-relever.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai tout compris.</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;J'en suis sûr.
-Je remets le sort de la France dans votre panier
-à ouvrage.</p>
-
-<p class="indic">(Il y dépose les papiers)</p>
-
-<p>Il ne me reste plus qu'à vous présenter
-l'autre plénipotentiaire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui est-ce?</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est une
-surprise. Vous allez voir. Le Roi est un homme
-d'esprit.</p>
-
-<p>Nous allons tout régler en famille.</p>
-
-<p class="indic">(Il sort. Violons qui se rapprochent
-du cortège baptismal)</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE <i>(Il rentre, ramenant
-avec lui le vicomte de COUFONTAINE)</i>.&mdash;Sygne,
-je vous présente le lieutenant et plénipotentiaire
-de sa Majesté,</p>
-
-<p>Notre cousin Georges, lui-même, que la politique
-depuis trop longtemps nous a ravi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Madame. <i>(Il prend la main
-et la baise).</i></p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est gentil de
-les voir! Je le jure, l'œil me pique. Georges, ma
-femme a tout pouvoir de traiter avec vous.</p>
-
-<p>Adieu, Georges!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Adieu,&mdash;Toussaint!</p>
-
-<p class="indic">(Musique. Tapage. Acclamations.
-Tumulte de la maison qu'on
-envahit. Salve de mousqueterie
-au dehors).</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Tonnerre de
-Dieu, ils vont s'estropier! J'avais défendu
-qu'on leur donne des cartouches!</p>
-
-<p class="indic">(Il sort)</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_4" id="Note_1_4"></a><a href="#NoteRef_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter
-la tête lentement de droite à gauche, comme quelqu'un
-qui dit: Non.</p></div>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p><i>SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers
-que le baron a mis dans son panier. COUFONTAINE
-le prend et tire des lunettes de sa poche.
-Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les
-yeux fermés.</i></p>
-
-<p><i>Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que
-l'on claque, tumultes de rires et de paroles, cliquetis
-d'armes et de verres, puis les deux violons qui
-éclatent tout à côté et se taisent soudain.</i></p>
-
-<p><i>Vagissement d'un nouveau-né.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>GEORGES.&mdash;C'est votre enfant que l'on
-baptise, Sygne? J'ai vu le cortège en arrivant.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Oui.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas de
-la fête?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ma place est ici.</p>
-
-<p class="indic">(Il se remet à lire, puis s'interrompt
-de nouveau et prête
-l'oreille.</p>
-
-<p class="indic">On tape sur une table, le silence
-se fait).</p>
-
-<p><i>Voix de </i>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Messieurs,
-je vous présente mon fils, Louis
-Agénor Napoléon Turelure!</p>
-
-<p class="indic">(Applaudissements)</p>
-
-<p><i>Voix de </i>TURELURE.&mdash;Le curé vient de te
-baptiser chrétien avec de l'eau,</p>
-
-<p>Et moi je te baptise Français, petit lapin,
-avec cette goutte de la rosée champenoise sur
-la bouchette.</p>
-
-<p>Goûte le vin de France, citoyen!</p>
-
-<p class="indic">(Rires. Applaudissements)</p>
-
-<p>Que Messieurs les Russes attendent! Que
-M. le Feld-Maréchal Benningsen et M. le
-Prince de Witzingerode nous fassent la grâce
-de patienter un petit moment! Que diable!
-tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux
-tout le temps! Nous serons à ces messieurs
-dans une seconde.</p>
-
-<p>Pour l'instant profitons de l'armistice que
-l'on vient d'arranger, et buvons à la santé de
-cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.</p>
-
-<p class="indic">(Grand bruit de verres. Ils boivent.
-Cris: Vive Turelure!
-Vive Louis-Agénor! Vive
-l'Empereur!)</p>
-
-<p><i>Voix de</i> TURELURE.&mdash;Passez la galette.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;C'est une bonne pensée que
-d'avoir gardé notre nom à cette nouvelle bouture.
-La grande éloquence de Toussaint m'émeut.</p>
-
-<p class="indic">(Bruit de trompettes au loin)</p>
-
-<p><i>Voix de</i> TOUSSAINT TURELURE.&mdash;C'est
-la cavalerie Russe qui prend ses positions.
-Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf
-soient notre trompette que nous venons de
-baptiser sous le canon!</p>
-
-<p>Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est
-le cri d'un homme libre! Nous nous foutons
-de toi, cosaque!</p>
-
-<p class="indic">(Trompettes de nouveau)</p>
-
-<p>Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont
-prendre la France? Ils n'ont pas assez d'esprit
-pour cela.</p>
-
-<p>Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura
-toujours assez de France pour embêter l'Europe
-et pour lui piquer le derrière et pour
-l'empêcher de manger tranquille son foin, la
-vache!</p>
-
-<p>Messieurs, je vous apprends une grande
-nouvelle: l'Empereur Napoléon vient de remporter
-une grande victoire à Saint-Dizier.</p>
-
-<p class="indic">(Acclamations: Vive l'Empereur!)</p>
-
-<p>Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me
-semble que nous tenons ici assez bien.</p>
-
-<p>Nous avons derrière nous Paris, et nos
-ennemis, ce qu'ils ont derrière eux, c'est l'Empereur
-et ses aigles!</p>
-
-<p>Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne
-nous a pas tout pris, tant qu'il nous reste ce
-grand bout de France, ce petit morceau de
-Turelure et de la galette!</p>
-
-<p class="indic">(Rires. Applaudissements. Acclamations)</p>
-
-<p>GEORGES, <i>reprenant sa lecture</i>.&mdash;Brave
-péroraison et digne de l'exorde!</p>
-
-<p class="indic">(Il finit sa lecture et reste pensif.
-Puis il lit de nouveau, ôte ses
-lunettes, les remet dans sa
-poche, replie le papier et le
-repose sur la table. Sygne est
-restée dans son fauteuil sans
-un mouvement).</p>
-
-<p>GEORGES, <i>frappant un coup léger sur la
-table</i>.&mdash;Sygne.</p>
-
-<p>SYGNE, <i>se redressant</i>.&mdash;Me voici.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;C'est avec vous que je dois
-discuter ce papier?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est avec moi. Le baron m'a
-donné tous pouvoirs.</p>
-
-<p>Il a pleine confiance en moi.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;«Il a pleine confiance en
-vous». Il a raison.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais d'ailleurs il n'y a rien à
-discuter. Le temps manque.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Dois-je signer ces conditions
-<i>hic et nunc?</i></p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pas un point ne peut être
-changé.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et si j'accepte?</p>
-
-<p>SYGNE, <i>montrant un pli scellé</i>.&mdash;Voici la
-soumission de Turelure et la capitulation de
-Paris.</p>
-
-<p>Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Sygne, remettez-moi ce
-papier.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne puis pas.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Sygne, remettez-moi ce papier
-et je vous tiens quitte de l'autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai promis.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Certes vous êtes fidèle à vos
-promesses.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais du moins je serai fidèle à
-ma honte.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Ne puis-je lire les termes de
-reddition?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Il faut me croire sur parole.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je vous crois, Sygne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Georges, ce qu'il dit est vrai. Il
-m'a tout montré et j'ai tout vu. Il m'a tout
-expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une,
-et je n'y trouve point de faute.</p>
-
-<p>L'homme est maître de Paris et celui-là est
-roi qui recevra Paris de sa main.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;C'est donc de Toussaint Turelure
-que le Roi de France attend sa couronne?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;De lui-même et non pas d'un
-autre.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;«Le Roi jure la Constitution.</p>
-
-<p>Le budget sera voté chaque année par les
-représentants du peuple.»</p>
-
-<p>Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que
-le Roi abdique.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne puis discuter.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et le Roi selon Dieu devient
-le Roi selon Turelure.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et cela, Georges,</p>
-
-<p>C'est moi qui le propose et c'est vous qui
-allez l'accepter.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je ne l'accepterai pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vos ordres sont formels.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Que savez-vous de mes
-ordres?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;S'ils n'étaient pas ceux que je
-crois, vous ne seriez pas ici.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Mais qu'importent les Chambres
-à votre baron?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Le possible seul lui importe.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Ce serviteur du tyran, est-ce
-lui qui mesure le Roi?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout ce qui est d'un homme
-seul, l'Empereur vient de l'épuiser pour toujours.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Adieu donc, ô Roi que j'ai
-servi, image de Dieu!</p>
-
-<p>Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de
-limitation que sa propre essence.</p>
-
-<p>Tout homme dès sa naissance recevait le
-monarque au-dessus de lui éternellement à sa
-place par lui-même,</p>
-
-<p>Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe
-pour lui seul, mais pour un autre, et qu'il eût
-ce chef inné.</p>
-
-<p>Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de
-ma vie,</p>
-
-<p>De cette main qui a combattu pour toi, c'est
-moi qui m'en vais signer ta déchéance.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Réjouis-toi parce que tes yeux
-vont voir ce que ton cœur désirait.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Il y a une chose plus triste
-à perdre que la vie, c'est la raison de vivre,</p>
-
-<p>Plus triste que de perdre ses biens, c'est
-de perdre son espérance,</p>
-
-<p>Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être
-exaucé.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Voici le Roi sur son trône.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;L'appelez-vous le Roi? Pour
-moi je ne vois qu'un Turelure couronné.</p>
-
-<p>Un préfet en chef administrant pour la
-commodité générale, constitutionnel, assermenté,</p>
-
-<p>Et que l'on congédie, le jour qu'on en est
-las.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais pour nous du moins il
-est;</p>
-
-<p>Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice
-que nous allons lui faire,</p>
-
-<p>Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas
-avant son vassal.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Vous parlez de ce que Turelure
-me demande?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Oui.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Abandon général et transport
-à Turelure de tous mes droits, titres et
-possessions,</p>
-
-<p>Et réposition après ma mort de tous mes
-droits sur cet hoir que vous m'avez fait.</p>
-
-<p>Tout est cédé sans réserve.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, je voulais d'abord
-crier et disputer.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Vous ne l'avez point fait?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;N'ayez peur.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je vous rends grâces, Sygne.
-En cela du moins je vous reconnais.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Va, donne-lui tout.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je suppose que c'est la partie
-de l'acte à quoi mon beau-frère tient le
-plus?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, donne-lui tout!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Qu'ai-je à donner, vous avez
-tout déjà?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais le droit et le nom vous
-restent.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Faut-il donner cela aussi?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Donne-lui cela aussi.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Mais le nom n'est pas à moi,
-le droit n'est pas à moi, la terre n'est pas à
-moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas
-à moi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout est changé, Georges. Il n'y
-a plus de droit, il n'y a plus qu'une jouissance.
-Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la
-terre et l'homme, que le tombeau seul.</p>
-
-<p>Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.</p>
-
-<p>Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire
-et résigner.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Qu'il garde tout, je ne lui
-réclame rien.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais il faut écrire et consentir.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je ne capitulerai pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Vous êtes donc l'ennemi de
-votre souverain?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je ne puis céder mon honneur.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qu'avez-vous d'autre à céder?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Qu'un homme au monde du
-moins ne trahisse pas!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Cède, trahis, renonce! O
-Georges, donne-lui cela aussi! Cher frère, ne
-nous empêche pas de finir!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Nous ne finissons pas, en cet
-enfant.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout est fini pour moi avec toi.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Le reste est coupé, il est vrai.
-Tous nos noms et tous nos biens</p>
-
-<p>S'accumulent sur la tête de cet enfant.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;M'accuses-tu d'une pensée vile?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;La honte suffit que vous
-vous êtes acquise.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Acquise à la peine de mon âme
-et à la sueur de mon front!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Elle est à vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Elle est à moi en effet!</p>
-
-<p>Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi,
-la honte plus fidèle que la louange!</p>
-
-<p>Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et
-plus loin, elle est scellée sur moi comme une
-pierre, elle est incorporée</p>
-
-<p>A ces os qui seront jugés!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Ma sœur, pourquoi avez-vous
-fait cela?</p>
-
-<p>SYGNE, <i>criant</i>&mdash;Georges!</p>
-
-<p>C'est le mauvais sang en moi qui a parlé,
-moi qui me croyais si forte et si raisonnable!</p>
-
-<p>Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui
-combattit contre Jeanne avec le Bourguignon,
-et de celui-là qui se fit renégat,</p>
-
-<p>Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons
-qui frappa le pape sur la face.</p>
-
-<p>Les choses grandes et inouïes, notre cœur
-est tel qu'il ne peut y résister.</p>
-
-<p>Et voici que maintenant je me tiens seule
-dans une terre ennemie,</p>
-
-<p>Comme cet Agénor jadis qui avait son château
-de l'autre côté de la Mer Morte à la descente
-de l'Arnon.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et voici que nos mains aussi
-se sont dissoutes et que la <i>foi</i> sur notre blason
-est corrompue,</p>
-
-<p>Et cette main m'est arrachée la dernière
-que je tenais dans ma main, le matin de ce
-sacrifice offert!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai arraché ma main et toi ne
-m'arrache point le cœur?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tout ce qui lie un homme à
-un autre,</p>
-
-<p>Tout cela avec ta main m'était encore attaché:
-enfant, sœur, père et mère, défendue,
-confortatrice,</p>
-
-<p>Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout
-cela encore était avec ta main et ma forte
-société.</p>
-
-<p>Quel est le serment que tu n'as pas rompu?
-Quelle est la foi que tu ne m'as pas retirée?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ce serment du moins est intact
-que j'ai fait à mon baptême.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Il ne fallait donc pas en faire
-d'autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais par quoi jure-t-on que par
-Dieu?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Dieu a beaucoup d'amis et
-je n'avais qu'un seul agneau.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai sauvé le Père des hommes.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et tu as perdu ton frère.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Sois donc mon juge, je l'accepte.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Dieu est ton juge et je suis
-appelant à son tribunal, et cette loi qu'il a
-faite, Lui-même ne peut l'altérer.</p>
-
-<p>Et je te citerai à produire mon gant, car ce
-qui est une fois donné,</p>
-
-<p>Ne peut être retiré sur la terre et dans les
-cieux.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne crains rien de Dieu et le
-Seigneur ne peut plus me déposer.</p>
-
-<p>Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas
-de place plus basse,</p>
-
-<p>Et je n'en demande pas de plus haute.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tu as manqué à la foi.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Un grand prix m'était offert...</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tu as manqué à l'amour.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je t'ai fait beaucoup de peine,
-Georges?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;C'est trop. Il ne fallait pas
-faire cela et ma mesure était suffisante.</p>
-
-<p>Maintenant je vais mourir et être damné et
-j'ai l'éternité devant moi à me passer de toute
-consolation. Ne pouvait-il me laisser cette
-petite heure?</p>
-
-<p>Ne pouvait-il me laisser un seul cœur
-fidèle? une seule Véronique pour m'y cacher
-la face afin que nul ne la voie, à cette heure où
-le cœur succombe?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est moi seule, c'est moi seule
-qui ai fait cela, qui ai fait cela de ma propre
-volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!</p>
-
-<p>C'est mon mauvais cœur seul qui est la
-cause!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tu m'as manqué et mon enfant
-m'a été tourné en amertume.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que Dieu prenne ma place
-misérable, et acquitte ce que je ne puis payer!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Il ne fallait pas faire cela.</p>
-
-<p>Le manquement qui est fait à l'amour vrai,
-Dieu lui-même ne peut le réparer.</p>
-
-<p>Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux
-cieux et une nouvelle terre!</p>
-
-<p>Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon
-cœur.</p>
-
-<p>Est-ce que j'avais un paradis à attendre après
-cette vie?</p>
-
-<p>Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui
-qui se payent d'idées et de mots sans nulle
-substance?</p>
-
-<p>Ma part était avec les hommes vivants. Ma
-société était le partage d'un cœur d'homme
-et non d'aucune idée. Mon partage était avec
-mes compagnons, ma foi et mon espérance,
-et mon cœur dans un cœur fait comme le
-mien.</p>
-
-<p>Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu
-me renies solennellement, comme un Juif qui
-déchire son vêtement de haut en bas.</p>
-
-<p>&mdash;N'agite pas ainsi la tête.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mon humiliation est trop grande.
-Hélas! il n'y a plus de douleur pour moi et
-mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.</p>
-
-<p>Je suis séparée des larmes.</p>
-
-<p>Il n'y a plus de douleur possible et toute
-souffrance qui s'ajoute aux autres est pour
-moi comme une consolation.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et moi, que me faut-il faire?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Viens avec moi où il n'y a plus
-de douleur.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et plus d'honneur?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Plus de nom et aucun honneur.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Le mien est intact.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Mais à quoi sert d'être intact?
-Le grain que l'on met dans la terre,</p>
-
-<p>De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;La chair pourrit, mais la
-pierre reste inaltérable.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;La terre est la même pour nous
-deux.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Mais moi je ne l'ai pas trahie.
-J'ai honoré cette terre qui était mon propre
-bien,</p>
-
-<p>Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul
-ventre, mais un cœur</p>
-
-<p>Fidèle, elle-même fidèle.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est moi qui m'en vais la nourrir
-à mon tour.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Parjure! cette terre n'est plus
-à toi que tu as vendue et ton nom serf n'est
-plus son nom féodal!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je l'ai aimée plus que toi.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Et qui l'aimerait plus qu'un
-exilé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tu n'en aimes que la surface.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Elle est ma terre et mon bien
-qui ne ressemblent à aucun autre.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Et moi j'en possède le fond et la
-racine.</p>
-
-<p>Toute terre est la même à six pieds de profondeur.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;N'attends-tu point de résurrection?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne parle point de ces choses que
-tu n'entends pas.</p>
-
-<p>Et même s'il n'en était aucune, le bienfait
-seul de mourir est assez grand.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tu dis bien. Cela du moins
-est vrai.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, combien nous avons
-été tous les deux ridicules! Cela fait pitié!
-Voilà que nous nous étions absurdement fiancés
-afin d'être mari et femme, comme s'il y
-avait encore une place pour nous entre les
-hommes.</p>
-
-<p>Est-ce que les hommes ont encore besoin
-de nous avec eux? Pas plus que de Coucy et
-de ses tours.</p>
-
-<p>Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être
-propriétaire, comme d'autres sont pasteurs ou
-meuniers?</p>
-
-<p>Les hommes n'ont plus besoin entre eux
-d'un homme plus haut.</p>
-
-<p>Et nous, nous étions faits pour donner et
-pour prendre et non pas pour partager,</p>
-
-<p>Viens donc avec moi et prends ma main,</p>
-
-<p>Non point comme deux époux qui s'enracinent
-l'un à l'autre,</p>
-
-<p>Mais prends ma main puisque tu ne me vois
-plus, ô frère, je suis restée la même! et mon
-autre main est liée à la chaîne de tous mes
-morts.</p>
-
-<p>O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez
-longtemps que nous sommes à charge aux
-hommes.</p>
-
-<p>Voici assez longtemps que nous les obligeons
-durement à vivre non pas pour eux mais pour
-nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour
-Dieu.</p>
-
-<p>Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même
-à son aise et il n'y aura plus de Dieu
-ni de Seigneur.</p>
-
-<p>La terre est grande, que chacun y aille de
-son côté, voici les hommes libres à la manière
-des animaux.</p>
-
-<p>Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être
-libres? il n'y a point de liberté pour un gentilhomme.</p>
-
-<p>Ou égaux?</p>
-
-<p>Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de
-famille, toi seul es mon frère!</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Vous n'êtes plus ma sœur.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Si, Georges, je le suis.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je ne reprendrai point cette
-main félonne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout
-livré, et moi-même avec! ce qui était mort.</p>
-
-<p>Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai
-sauvé le Prêtre éternel.</p>
-
-<p>Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura
-encore avec nous sa parole et un peu de pain,
-et Sa main sacrée qui lie et qui délie.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Elle a délié la tienne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je m'en vais donc seule et déliée
-vers le soleil souterrain.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Mais cependant que nous
-sommes vivants encore, achevons ce qui nous
-reste à faire.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Signeras-tu ces papiers?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je les signerai l'un et l'autre
-au nom du Roi mon maître et aux miens.</p>
-
-<p class="indic">(Il les prend, les lit et les signe.)</p>
-
-<p>Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre
-époux?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tous ses ordres sont déjà prêts,
-il me les a montrés. Les estafettes attendent.</p>
-
-<p>Son intérêt vous garantit.</p>
-
-<p>Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre
-aux mains de vos amis.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Voici mon testament, voici la
-nouvelle alliance.</p>
-
-<p>Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de
-testament sans un mort et d'alliance sans quelque
-sang versé?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que ce soit donc le mien?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Ne me tentez pas.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;S'il n'y a point de Dieu pour
-toi, sois donc un homme au moins, et s'il n'y a
-point de justice, fais-la toi-même et agis suivant
-ta propre loi.</p>
-
-<p>Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il
-meure! Me voici prête.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Non, non! je ne tuerai point
-ma pauvre enfant!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;O Georges, tu m'aimes encore.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Mais du moins, je vous déferai
-de cet homme.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ne le tue pas.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Tenez-vous tant à sa vie?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Aussi peu qu'à la mienne.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Il mourra donc de ma main.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Pourquoi t'occuper de cet
-homme?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je délivrerai le Roi de ses
-promesses.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Qui est mort.</p>
-
-<p>Il ne peut plus rendre la parole.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Un écrit n'est pas une parole
-et peut être anéanti.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je te prierais donc en vain?</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;En vain.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Fais ce que tu veux.</p>
-
-<p>GEORGES.&mdash;Je vous salue.</p>
-
-<p class="indic">(Il s'éloigne, comptant ses pas
-jusqu'à la porte-fenêtre, et disparaît.)</p>
-
-
-<hr class="r35" />
-
-<p class="pagenum"><a id="Pg_182"></a>[Pg 182]</p>
-
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="indic">(Entre TOUSSAINT TURELURE.)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Eh bien, Madame?</p>
-
-<p class="indic">(Elle lui tend en silence les papiers,
-il les prend, les vérifie d'un regard
-et sonne aussitôt.)</p>
-
-<p>C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.</p>
-
-<p class="indic">(Entre un domestique.)</p>
-
-<p>Faites entrer les estafettes que j'ai commandé
-de tenir prêtes.</p>
-
-<p class="indic">(Entrent plusieurs officiers.)</p>
-
-<p>Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée
-en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée,
-l'armée de réserve à Versailles,</p>
-
-<p>Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.</p>
-
-<p>Ordre de l'Empereur. Faites diligence.</p>
-
-<p class="indic">(Il distribue des plis scellés. Les
-estafettes sortent) A SYGNE:</p>
-
-<p>Je me suis souvenu du bon tour de notre
-cousin.</p>
-
-<p class="indic">(Il sonne.)</p>
-
-<p>M. Lafleur.</p>
-
-<p class="indic">(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)</p>
-
-<p>Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la
-personne que vous savez,</p>
-
-<p>Et dites que je me mets à ses pieds.</p>
-
-<p class="indic">(Sort MONSIEUR LAFLEUR)</p>
-
-<p class="indic">(Il sonne&mdash;Entrent deux autres estafettes.)</p>
-
-<p>Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.</p>
-
-<p>Et dites que le rendez-vous est ce soir même
-ici.</p>
-
-<p class="indic">(Elles sortent.)</p>
-
-<p class="indic">Il sonne.&mdash;(Entre UN OFFICIER.)</p>
-
-<p>TURELURE, <i>se redressant</i>.&mdash;Monsieur,
-quand trois heures sonneront, dites que l'on
-amène le drapeau.</p>
-
-<p class="indic">(Sort l'officier.)</p>
-
-<p>Voici beaucoup de besogne en peu de temps.</p>
-
-<p class="indic">(Il reste debout et poitrinant comme
-au port d'armes, la tête droite,
-les bras allongés le long du corps,
-les mains recourbées en arrière.&mdash;L'horloge
-grince longuement
-et va sonner.)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;L'heure sonne.</p>
-
-<p class="indic">(A ce moment COUFONTAINE
-apparaît derrière la fenêtre.&mdash;Premier
-coup de l'heure.&mdash;Turelure
-s'est armé aussitôt.
-Deux détonations retentissent
-en même temps. SYGNE s'est
-jetée d'un bond devant lui.&mdash;Deuxième
-coup.&mdash;La scène
-s'est remplie de fumée. Quand
-elle se dissipe on voit SYGNE
-étendue par terre dans une
-mare de sang.&mdash;Troisième
-coup.&mdash;TURELURE enjambe
-rapidement le corps et se hâte
-vers la fenêtre. On le voit derrière
-les vitres cassées qui se
-penche vers le sol, puis s'éloigne,
-comme tirant derrière lui
-un fardeau qu'on ne voit pas.</p>
-
-<p class="indic">Pause.</p>
-
-<p class="indic">Rentre TURELURE. Quelques
-serviteurs ont pénétré dans la
-pièce.)</p>
-
-<p>TURELURE, <i>d'une voix de commandement</i>.&mdash;La
-baronne est blessée. Un accident déplorable
-s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur
-cette table. Le médecin, l'abbé Badilon!</p>
-
-<p>Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.</p>
-
-<p class="indic">(Il sort.)</p>
-
-<p class="indic">(Le rideau tombe et reste baissé
-pendant quelques moments.)</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3><a id="III_IV"></a>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="indic">(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque
-nuit. SYGNE étendue sur une grande table dans
-un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès
-d'elle. Un flambeau unique brûle dans un
-grand chandelier d'argent.)</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Sygne, mon enfant,
-m'entendez-vous?</p>
-
-<p class="indic">(Longue pause. Mouvement de
-paupières.)</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON, <i>plus bas</i>.&mdash;M'entendez-vous?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Que dit le médecin?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ma fille, réjouissez-vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;C'est donc la mort qu'il m'annonce?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Le temps de votre
-épreuve est fini.</p>
-
-<p class="indic">(Elle commence son mouvement
-familier de la tête et ne peut
-achever.)</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON, <i>prêtant l'oreille</i>.&mdash;«Plus
-de joie...» Que dites-vous? ne remuez
-pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.</p>
-
-<p>Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de
-sang...»</p>
-
-<p class="indic">(Il répète)</p>
-
-<p>«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie
-pour me réjouir.»</p>
-
-<p><i>(Se parlant à lui-même)</i> Tout est épuisé.</p>
-
-<p>Mais vous allez au ciel et moi je reste dans
-la désolation.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Est-il...</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Est-il mort?
-Georges, votre cousin?</p>
-
-<p class="indic">(Mouvement de paupières.)</p>
-
-<p>Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;... le temps...</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Le temps de lui
-donner l'absolution?</p>
-
-<p>Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà
-mort.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>J'ajoute cette amertume. Mais...</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Je ne m'inquiète pas.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Il est vrai. Le
-grand Dieu pourvoit.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Ensemble.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Les deux Coûfontaine
-ensemble et l'un précède l'autre tour
-à tour.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Le parjure.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Le voici racheté
-de votre sang.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Le serment.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Non point rompu,
-mais consommé. En Dieu le Fils qui est
-assis à la main droite en qui est toute parole
-achevée.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Avec lui.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Avec toi pour
-toujours, ô mon maître et mon chef. <i>Coûfontaine,
-adsum.</i></p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Jésus.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Jésus Notre-Seigneur
-est avec vous.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Avec lui.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Avec vous, le
-juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne
-sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice
-de l'autel, et le vêtement du sang qui l'imprègne.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Tout est fini,
-tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute
-est couchée dans ses vêtements nuptiaux.</p>
-
-<p>J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon
-enfant pour le ciel.</p>
-
-<p>Et moi je reste seul.</p>
-
-<p>L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je
-reste seul, le vieux curé inutile.</p>
-
-<p>SYGNE <i>(Mouvement de la tête inachevé.)</i></p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Epouse du Seigneur!</p>
-
-<p>Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à
-mon tour,</p>
-
-<p>Et cette main que j'ai levée sur vous comme
-quelqu'un qui consacre et qui sacrifie!</p>
-
-<p>Et dites-moi que vous me pardonnez</p>
-
-<p>Ce mal que je vous ai fait,</p>
-
-<p>Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre
-colombe, moi pécheur,</p>
-
-<p>Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante
-de mon cœur,</p>
-
-<p>Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne
-soit parfaite.</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;.... <i>(Mouvement des yeux)</i></p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;La main? Que
-je lève ma main de nouveau et que je la
-tienne devant vos yeux?</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;<i>(Mouvement des lèvres.)</i></p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Ainsi le pauvre
-agneau mourant entre ses gencives désarmées
-prend la main qui vient de l'égorger!</p>
-
-<p>Mais ce n'est point ma main que vous baisez,
-ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui
-oint et qui pardonne.</p>
-
-<p>La main du prêtre consacré qui vous a communié
-si souvent et qui chaque matin tient
-élevé.</p>
-
-<p>Le Fils de Dieu sous les accidents,</p>
-
-<p>Que vous allez voir face à face.</p>
-
-<p class="indic">(Il tombe, à genoux devant le lit.)</p>
-
-<p>Et maintenant enfin je puis être lâche et
-vous montrer mon cœur!</p>
-
-<p>Nul homme ne vous a aimé comme moi,
-de cet amour que les gens du monde n'entendent
-pas,</p>
-
-<p>Car Dieu même qui parlait par ma bouche,
-et qui entendait par vos oreilles,</p>
-
-<p>Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur
-aussi à tous deux?</p>
-
-<p>Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à
-guider par l'âme la plus basse!</p>
-
-<p>Et quand vous vous mettiez à genoux à mon
-côté au tribunal de la pénitence,</p>
-
-<p>C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais
-et me prosternais devant vous.</p>
-
-<p>Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici
-qu'on me l'a égorgé!</p>
-
-<p>Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis,
-qui si souvent êtes venue prendre la nourriture
-céleste entre ses mains.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>SYGNE <i>(Avec un sourire amer qui s'accentue
-peu à peu.)</i>&mdash;... Si sainte?</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Et quel plus
-grand amour y a-t-il que de donner sa vie
-pour ses ennemis?</p>
-
-<p>SYGNE <i>(Sourire)</i>.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Est-ce que vous
-ne vous êtes pas jetée au devant de votre
-époux pour le couvrir?</p>
-
-<p>SYGNE, <i>presque indistincte</i>.&mdash;Trop bonne...</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;La mort? Que
-dites-vous?</p>
-
-<p class="indic">(Il se penche sur elle.)</p>
-
-<p>SYGNE <i>(Elle agite les lèvres)</i>.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;«Une chose trop
-bonne pour que je la lui eusse laissée.»</p>
-
-<p>Et pensez-vous connaître vos intentions
-mieux que Dieu lui-même?</p>
-
-<p class="indic">(Silence.&mdash;Elle commence à respirer
-péniblement.)</p>
-
-<p>Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.&mdash;Signe que non.)</p>
-
-<p>Sygne! à ce moment où vous allez paraître
-devant Dieu, dites-moi que vous lui avez pardonné.</p>
-
-<p class="indic">(Signe que non.)</p>
-
-<p>Voulez-vous que je vous fasse apporter votre
-enfant?</p>
-
-<p class="indic">(Signe que non.)</p>
-
-<p>Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre
-enfant?...</p>
-
-<p>SYGNE, <i>d'une voix distincte:</i> Non.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.&mdash;L'agonie commence.)</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON <i>(Il se lève.)</i>&mdash;La
-mort approche. Ame chrétienne, faites avec
-moi la recommandation et les actes d'espérance
-et de charité.</p>
-
-<p>SYGNE <i>(Signe que non)</i>.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Sygne, soldat de
-Dieu! debout! debout jusqu'au dernier moment!</p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout est épuisé.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Coûfontaine,
-<i>adsum!</i></p>
-
-<p>SYGNE.&mdash;Tout est épuisé.</p>
-
-<p>MONSIEUR BADILON.&mdash;Jésus, fils de
-David, <i>adsum!</i></p>
-
-<p class="indic">(Silence.&mdash;Le râle commence.)</p>
-
-<p>Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est
-exprimé jusqu'à la dernière goutte.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous
-m'avez donné et que je vous donne à mon
-tour.</p>
-
-<p>Eli! Je vous supplie dans le terrible secret
-de la dernière heure.</p>
-
-<p>Seigneur, en qui tous les siècles sont comme
-un seul instant qui ne peut être divisé,</p>
-
-<p>Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître
-devant vous en même temps que vous avez
-faites frère et sœur.</p>
-
-<p>Et agréez le sang versé et cet échange entre
-elles qui s'est fait dans la déflagration de la
-poudre.</p>
-
-<p class="indic">(SYGNE se redresse tout à coup
-et tend violemment les deux
-bras en croix au-dessus de sa
-tête; puis, retombant sur
-l'oreiller, elle rend l'esprit, avec
-un flot de sang.</p>
-
-<p class="indic">Et MONSIEUR BADILON
-lui essuie pieusement la bouche
-et la face. Puis éclatant
-en sanglots, il tombe à genoux
-au pied du lit).</p>
-
-<hr class="r35" />
-
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="indic">(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant
-TOUSSAINT TURELURE, un homme tenant
-une lanterne d'écurie, puis quatre autres portant
-sur le battant d'une porte démontée le corps de
-COUFONTAINE sous son manteau.&mdash;Ils entrent.)</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE.&mdash;Monsieur le
-curé, comment va la bonne?</p>
-
-<p class="indic">(Pas de réponse.)</p>
-
-<p>Madame.</p>
-
-<p class="indic">(Il prend la lanterne et, l'approchant
-du visage de la morte,
-il l'examine. Puis, déposant
-la lumière par terre, il fait le
-signe de la croix.</p>
-
-<p class="indic">Aux gens qui se tiennent par
-derrière):</p>
-
-<p>Avancez!</p>
-
-<p>Que l'on apporte ici le corps de mon cousin,
-et qu'on le couche sur cette table,&mdash;à côté de
-celui de ma femme, je dis!</p>
-
-<p>Afin que les deux Coûfontaine reposent
-côte à côte,</p>
-
-<p>Et que ceux qui ont été séparés durant la
-vie aient le même lit dans la mort.</p>
-
-<p>Et que le poing fermé se pose dans la main
-ouverte.</p>
-
-<p class="indic">(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE
-près de SYGNE
-et l'on déploie sur eux le drapeau
-fleurdelysé. Mais la main
-ouverte de SYGNE sort du
-drap sans qu'on puisse la faire
-rentrer en dessous. Sur une
-table à la tête de la couche
-funèbre, couverte d'une serviette,
-on place un crucifix
-entre deux flambeaux qu'on
-allume et un seau d'eau bénite
-avec le goupillon.</p>
-
-<p class="indic">Pendant ce temps le bruit au dehors
-peu à peu s'est accru jusqu'à
-ébranler la terre, d'une
-armée en marche et de troupes
-interminables qui passent.
-Bruit de chevaux, roulement
-de l'artillerie et des fourgons.</p>
-
-<p class="indic">Puis tout à coup bruit de grelots
-et d'une voiture attelée de chevaux
-lancés à toute vitesse qui
-soudain s'arrêtent devant la
-maison. Tapage. On entend des
-portes qu'on ouvre violemment
-et toute la maison s'emplit
-d'une grande lumière.</p>
-
-<p class="indic">Soudain la porte à deux battants
-est comme arrachée du dehors
-et l'on entend un grand cri):</p>
-
-<p>LE ROI!</p>
-
-<p class="indic">(Entrent deux valets tenant des
-flambeaux et derrière eux LE
-ROI DE FRANCE).</p>
-
-<p>TOUSSAINT TURELURE, <i>s'avançant à sa
-rencontre</i>.&mdash;Sire, soyez le bienvenu dans
-votre propre royaume!</p>
-
-<p class="indic">(Il s'agenouille et lui baise la main)</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Relevez-vous, Monsieur. Il m'est
-agréable de reconnaître en vous le plus utile
-de mes sujets.</p>
-
-<p class="indic">(Il regarde autour de lui. Son
-fils, son frère, et les officiers
-de sa suite sont entrés derrière
-lui et l'entourent)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Que Votre Majesté daigne
-excuser le désordre de cette maison.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Il ressemble à celui de la
-France. Pauvre vieille demeure!</p>
-
-<p>Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien
-laissé en place. Tout a subi conscription.</p>
-
-<p>Mais Nous apportons la paix avec Nous.</p>
-
-<p class="indic">(Murmure flatteur dans la suite.&mdash;LE
-ROI aperçoit le lit
-funèbre devant lequel MONSIEUR
-BADILON est toujours
-en prière, et le sourcil
-légèrement levé vers TURELURE
-pour l'interroger, il le
-regarde pour la première fois)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Que Votre Majesté m'excuse
-de ne pouvoir lui cacher mes deuils
-domestiques.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Qui est-ce?</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Ma femme,</p>
-
-<p>Issue du sang de la France le plus pur et le
-plus loyal.</p>
-
-<p>LE ROI, <i>reconnaissant les armes</i>.&mdash;<i>Coûfontaine
-adsum,</i></p>
-
-<p>Et qui est l'autre mort?</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Georges Agénor, mon cousin,
-votre fidèle serviteur et lieutenant.</p>
-
-<p>Tous deux sont tombés en même temps.</p>
-
-<p>Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo
-de cette crise soudaine.</p>
-
-<p class="indic">(LE ROI s'approche du lit
-majestueusement et l'asperge
-d'eau bénite. Puis il passe le
-goupillon à son fils qui l'imite,
-puis son frère et les gens de
-la suite. Et, le dernier, TURELURE,
-qui s'acquitte du
-rite avec componction)</p>
-
-<p>LE ROI, <i>revenu au milieu de la scène</i>.&mdash;Je
-saurai reconnaître de tels services et le sang
-versé pour ma cause.</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Un noble nom s'éteint.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Il n'est pas éteint. Je sais que
-vous avez un fils.</p>
-
-<p class="indic">(Entre un huissier qui dit un mot
-à l'oreille de TURELURE)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Sire ...</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Je vous entends.</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Les Corps de l'Etat</p>
-
-<p>Se sont donné rendez-vous en cette maison
-pour saluer Votre Majesté.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;C'est bien. Je leur donnerai
-audience incessamment.</p>
-
-<p>TURELURE, <i>montrant à gauche</i>.&mdash;Ici, à
-gauche, les délégations du Corps législatif, du
-Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Ouvrez la porte.</p>
-
-<p class="indic">(On ouvre la porte à deux battants.&mdash;Bruit
-à droite)</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;A droite.</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;A droite les évêques de
-France qui se jettent aux pieds de Votre
-Majesté.</p>
-
-<p>Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué
-ici un Concile</p>
-
-<p>Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane.
-sous la garde de la gendarmerie.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;De Pradt et Talleyrand pourront
-me présenter ces messieurs.</p>
-
-<p>Ouvrez la porte.</p>
-
-<p class="indic">(On ouvre la porte de droite.
-Un huissier entre et parle à
-TURELURE)</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Sire,</p>
-
-<p>La délégation des Maréchaux de France
-demande à être présentée à Votre Majesté.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Qu'ils entrent!</p>
-
-<p class="indic">(Entre la délégation des Maréchaux)</p>
-
-<p>LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire,
-l'Armée</p>
-
-<p>Est heureuse de faire hommage à son souverain.</p>
-
-<p class="indic">(Il salue)</p>
-
-<p>LE ROI, <i>gracieusement lui saisissant les
-mains, comme si l'autre avait voulu mettre
-genou en terre</i>.&mdash;Relevez-vous, Monsieur!</p>
-
-<p>Le Roi de France est fier de voir autour de
-son trône rétabli vos épées.</p>
-
-<p>Ce n'est point à l'étranger que vous les avez
-remises, mais au Roi de France, Louis votre
-Roi, et qui est seul</p>
-
-<p class="indic">(Majestueusement)</p>
-
-<p>La paix.</p>
-
-<p class="indic">(Demi-pause)</p>
-
-<p>Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous
-sera pas ôtée.</p>
-
-<p>Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour
-le salut du peuple.</p>
-
-<p>Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient
-au père de famille.</p>
-
-<p>Je reviens pour me jeter entre mon peuple
-et l'ennemi.</p>
-
-<p>Je reviens à vous,</p>
-
-<p>Non point avec, mais à travers vos ennemis,
-à cette heure où la France est blessée, et seules
-mes mains ici sont sans armes et n'en
-savent tenir aucune.</p>
-
-<p>Et il est vrai que nous souffrons violence.
-Mais considérez avec équité que l'Europe ne
-peut se passer de la France,</p>
-
-<p>Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était
-plus la France, ce n'était plus sa mesure et sa
-forme,</p>
-
-<p>Non point étendue, dis-je, mais diminuée.</p>
-
-<p>LE MARECHAL.&mdash;Nous sommes vos
-loyaux soldats et les plus fidèles de vos sujets.</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Demeurez et soyez Nos témoins.</p>
-
-<p class="indic">(Il s'avance au milieu de la pièce,
-et, se tournant un peu vers
-la droite, puis, vers la gauche,
-d'une voix forte)</p>
-
-<p>Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de
-l'Etat, dont j'accueille la démarche,</p>
-
-<p>Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir.</p>
-
-<p class="indic">(Il revient vers la table que l'on
-a préparée et où sont disposés
-des flambeaux, des plumes,
-des parchemins, de la cire et
-le Grand Sceau de France)</p>
-
-<p class="indic">(Entrent le ROI D'ANGLETERRE,
-le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR
-D'AUTRICHE, l'EMPEREUR
-DE RUSSIE, le NONCE
-DU PAPE.)</p>
-
-<p>Messieurs mes frères, soyez les bienvenus
-dans mon royaume,</p>
-
-<p>Et remerciés de votre loyal service.</p>
-
-<p>Souverains de l'Europe!</p>
-
-<p>Soyez témoins de ce nouveau contrat que le
-Roi de France va signer avec son peuple.</p>
-
-<p class="indic">(Il se retourne lentement vers la
-fenêtre où paraissent quelques
-rougeurs.)</p>
-
-<p>Quelles sont ces fumées?</p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Ce n'est rien. Quelques
-mauvais quartiers de Paris qui brûlent, bon
-nettoyage!</p>
-
-<p>Quelques mauvaises têtes que Monsieur de
-Raguse achève de mettre à la raison.</p>
-
-<p>Et le tison de la Révolution s'éteint en puant
-et en fumant.</p>
-
-<p>LE ROI, <i>avec mépris</i>.&mdash;Ces extravagances
-ont pris fin. <i>(Il s'assied lourdement)</i></p>
-
-<p>Et le Roi avec la France recommence suivant
-l'ordre légitime.</p>
-
-<p class="indic">(Il est assis derrière la table entre
-les deux flambeaux. A sa gauche,
-TURELURE; à sa droite
-MONSIEUR LE DAUPHIN,
-LE GRAND CHANCELIER;
-par derrière, LES SOUVERAINS.
-Devant, massés dans
-les fenêtres, LES MARECHAUX.
-A droite et à gauche,
-LES EVEQUES et LES CORPS
-DE L'ETAT débordent des
-deux portes ouvertes. LE ROI
-promène lentement ses gros
-yeux sur l'assemblée, puis
-s'adressant à Turelure):</p>
-
-<p>Monsieur le Comte!</p>
-
-<p>TURELURE, <i>ricanant</i>.&mdash;Je suis comte!</p>
-
-<p>LE ROI.&mdash;Veuillez quérir des sièges pour
-Leurs Majestés.</p>
-
-
-<p class="p4">FIN</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="VARIANTE" id="VARIANTE">VARIANTE</a></h2>
-
-
-<p class="center"><a href="#Pg_182">PAGE 182</a></p>
-
-<p class="indic">(Rentre
-TURELURE.&mdash;Il prend Sygne sous
-les bras et l'asseoit dans un grand et
-profond fauteuil. Lui-même s'assied
-devant elle, la regardant fixement.</p>
-
-
-<p class="center"><a href="#III_IV">SCÈNE IV</a></p>
-
-<p>TURELURE.&mdash;Bonjour, Sygne.</p>
-
-<p class="indic">(Elle fait effort comme pour parler et n'y
-peut parvenir.)</p>
-
-<p>M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler?</p>
-
-<p>Parlez cependant, je puis lire les mots sur
-vos lèvres.</p>
-
-<p class="indic">(Elle parle sans aucun son.)</p>
-
-<p>Mort? Georges, est-il mort?</p>
-
-<p class="indic">(Signe.)</p>
-
-<p>J'ai le regret de vous dire que oui.</p>
-
-<p class="indic">(Paroles sur les lèvres.)</p>
-
-<p>Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort.
-Trop tard. Il est trop tard.</p>
-
-<p>La balle l'a frappé au front. Il est mort.</p>
-
-<p>&mdash;Moi je suis vivant.</p>
-
-<p>Grâce à vous, chère Sygne. <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Sans prêtre, sans confession.</p>
-
-<p>Et dans des dispositions, hélas! qui nous
-permettent de conserver quelques doutes sur
-son salut. <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Quoi? je ne puis vous entendre.</p>
-
-<p>Infinie?</p>
-
-<p>La miséricorde de Dieu est infinie? C'est
-vrai, la miséricorde de Dieu est infinie.</p>
-
-<p>Sa justice aussi. «<i>Nescio vos</i>», est-il écrit.
-«Je ne sais du tout qui vous êtes.»</p>
-
-<p>C'est le Père qui parle ainsi.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Texte. Vous avez beau dire que non.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous
-dois-je!</p>
-
-<p>Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.</p>
-
-<p>O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement
-digne de l'antiquité!</p>
-
-<p>C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne
-Ruth: J'oublierai mon pays et tes dieux
-seront mes dieux.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de
-l'époux que vous vous êtes choisi?</p>
-
-<p>Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais
-avec moi et que nos os côte à côte reposent
-dans le même monument!</p>
-
-<p>Encore non? mais moi, je vous dis que oui,
-et c'est moi qui suis le plus fort.</p>
-
-<p>Je vous connais mieux que vous-même et
-ce dernier acte vous découvre à la fin.</p>
-
-<p>L'amour est un lien plus fort que le sang.
-Et qui vous connaîtrait mieux, ma chère Sygne,</p>
-
-<p>Que cet époux à qui s'est ouvert le secret
-de votre corps virginal?</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Du moins votre sacrifice ne fut pas vain:</p>
-
-<p>Le Roi revient en France.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Le Roi de nouveau est là et je suis son premier
-ministre. <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Coûfontaine renaît en notre cher enfant.
-Voulez-vous le voir et l'embrasser?</p>
-
-<p class="indic">(Signe que non.)</p>
-
-<p>Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant?</p>
-
-<p class="indic">(Signe que non.)</p>
-
-<p>Ceci est grave. <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains
-que pour vous aussi l'heure de la mort soit
-proche.</p>
-
-<p>L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le
-faire venir? <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne
-dites rien? <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me
-cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.</p>
-
-<p class="indic">(Silence. Elle pleure.)</p>
-
-<p>Croyez-vous que je ne vous comprenne pas?</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne
-voulez pas que ce prêtre vous impose le pardon.</p>
-
-<p>Vous voulez bien me donner votre vie, la
-mort était une chose trop bonne pour me la
-laisser.</p>
-
-<p>Mais non point me pardonner. Et pourtant
-c'est la condition nécessaire de votre salut!</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>TURELURE, <i>lentement comme s'il épelait
-sur ses lèvres.</i></p>
-
-<p>«Je n'en puis plus», dites-vous?</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>TURELURE, <i>de même</i>.&mdash;«Tout est épuisé&mdash;jusqu'au
-fond.&mdash;Tout est exprimé&mdash;jusqu'à
-la dernière goutte.» Non, cela n'est
-pas.</p>
-
-<p>Le devoir reste.</p>
-
-<p>Laissez-moi vous conjurer au nom de votre
-salut éternel.</p>
-
-<p>En vérité vous êtes un scandale pour moi,
-qui ne crois pas plus à ces choses que votre
-frère. <i>(Silence. Signe que non.)</i></p>
-
-<p>Si grande est la haine que vous me portez!</p>
-
-<p>Que fut donc notre mariage?</p>
-
-<p>Le mariage est un sacrement. Ce n'est point
-le prêtre qui fait le mariage, c'est le consentement
-seul.</p>
-
-<p>Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est
-la matière de cette communion permanente.</p>
-
-<p>Combien ne doit-il pas être complet qui fait
-de deux âmes</p>
-
-<p>Une seule en une seule chair?</p>
-
-<p>Un grand sacrement, dit l'Apôtre.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous
-m'avez donné?</p>
-
-<p>(Silence.)</p>
-
-<p>Vos intentions étaient droites? Défaite.</p>
-
-<p>Il s'agissait de sauver le Pape? Non.</p>
-
-<p>Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.</p>
-
-<p class="indic">(Silence.)</p>
-
-<p>Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que
-vous m'entendez encore. Ah, fille fière, tu ne
-fléchis pas! <i>(Silence.)</i></p>
-
-<p>Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice
-et tu recules au dernier moment.</p>
-
-<p>La damnation, Sygne! l'éternelle privation
-de ce Dieu qui t'a faite,</p>
-
-<p>Et qui m'a fait aussi, à son image: oui, quoique
-tu refuses de me pardonner!</p>
-
-<p>De ce Dieu qui t'appelle à ce suprême instant
-et qui te somme, toi, la dernière de ta race.</p>
-
-<p>Coûfontaine! Coûfontaine! M'entends-tu?</p>
-
-<p>Et quoi! tu refuses! tu trahis!</p>
-
-<p>Lève-toi, quand tu serais déjà morte! c'est
-ton suzerain qui t'appelle! Eh bien, tu fais
-défection?</p>
-
-<p>Lève-toi, Sygne! lève-toi, soldat de Dieu!
-et donne lui ton gant.</p>
-
-<p>Comme Roland sur le champ de bataille
-quand il remit son poing à l'Archange Saint
-Michel,</p>
-
-<p>Lève-toi et crie: ADSUM! Sygne! Sygne!</p>
-
-<p class="indic">(Enorme et railleur au-dessus d'elle.)</p>
-
-<p>COUFONTAINE, ADSUM! COUFONTAINE,
-ADSUM!</p>
-
-<p class="indic">(Elle fait un effort désespéré comme pour
-se lever et retombe.)</p>
-
-<p>TURELURE, <i>plus bas et comme effrayé</i>.&mdash;COUFONTAINE,
-ADSUM.</p>
-
-<p class="indic">Silence</p>
-
-<p class="indic">(Il prend le flambeau et fait passer la lumière
-devant les yeux qui restent immobiles
-et fixes)</p>
-
-
-<p class="p4">LE RIDEAU TOMBE</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h2><a id="NOTICE"></a>NOTICE</h2>
-
-<p>L'OTAGE A ETE JOUE POUR LA PREMIERE
-FOIS PAR LA TROUPE DE L'ŒUVRE,
-A LA SALLE MALAKOFF, LE 5
-JUIN 1914, AVEC L'INTERPRETATION SUIVANTE:</p>
-
-<table style="margin-left: 10%">
-<tr><td>LE PAPE PIE</td><td>J. SAVOY</td></tr>
-<tr><td>LE CURE BADILON</td><td>LUGNE POE</td></tr>
-<tr><td>Le VICOMTE GEORGES DE COUFONTAINE</td><td>Max BARBIER</td></tr>
-<tr><td>TOUSSAINT TURELUR</td><td>Jean FROMENT</td></tr>
-<tr><td>SYGNE DE COUFONTAINE</td><td>Eve FRANCIS</td></tr>
-</table>
-
-<p>A propos de la «Variante» qui terminait le
-drame, on joint ici un extrait d'une lettre adressée
-à M. de <span class="smcap">Pawlowski</span>, Rédacteur en Chef de
-COMOEDIA:</p>
-
-<p>«... Sygne, d'ailleurs mourante et déjà enveloppée
-des ombres de l'agonie, si elle laisse
-sans réponse l'offre qu'on lui fait d'appeler
-le prêtre qui lui imposerait le pardon, c'est
-ainsi qu'on a pris soin de l'indiquer, parce
-qu'elle n'a plus aucune force et que <i>tout est
-épuisé, jusqu'à la dernière goutte</i>. Vivante
-elle a fait tous les sacrifices que Dieu lui demandait,
-la vie même elle vient de la donner
-pour son indigne époux. Maintenant elle n'en
-peut plus, elle est «épuisée», elle est «exprimée
-jusqu'au fond», elle n'a plus la force
-nécessaire pour faire, ni comprendre même,
-quoi que ce soit de plus; elle est comme
-morte. Et pourtant elle ressuscite, quand
-<span class="smcap">Turelure</span>, qui, tout en triomphant et en se
-moquant d'elle, a tout de même le sens de
-la race et de la religion, lui rappelle, à la
-fois ironique et scandalisé, le grand devoir
-féodal, la foi, la prestation de toute la personne
-au Suzerain,&mdash;dans cette donation
-de la main droite qui résume toute la pièce
-et dans un grand élan de confiance, d'espérance
-et d'amour qui, à ce que nous pouvons
-espérer, la sauve! Je répète ici encore une
-fois ce que j'ai dit pour «l'ANNONCE»:
-ce ne sont pas des saints que j'ai voulu présenter,
-mais des faibles créatures humaines
-aux prises avec la Grâce».</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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