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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-09 07:21:11 -0800 |
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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'otage - Drame en trois actes - -Author: Paul Claudel - -Release Date: January 23, 2016 [EBook #51012] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive. - - - - -PAUL CLAUDEL - - - -L'OTAGE - -DRAME EN TROIS ACTES - - - -QUATORZIÈME ÉDITION. - - -NRF - - - -PARIS - -ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -3, rue de Grenelle, (VIme) - - - - - -PERSONNAGES - - -LE PAPE PIE - -LE CURÉ BADILON - -LE ROI DE FRANCE - -LE VICOMTE, ULYSSE AGÉNOR GEORGES DE COUFONTAINE ET DORMANT - -LE BARON, PUIS COMTE TOUSSAINT TURELURE, PRÉFET DE LA MARNE, PUIS DE LA -SEINE - -SYGNE DE COUFONTAINE - -COMPARSES - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I - -_L'Abbaye des moines Cisterciens de COUFONTAINE achetée par SYGNE. -Au premier étage la bibliothèque: c'est une grande et haute pièce, -éclairée par quatre fenêtres sans rideaux, aux petits carreaux -verdâtres. Au fond, entre deux hautes portes, sur le mur blanchi à la -chaux, une grande croix de bois avec un crucifix en bronze d'aspect -farouche et mutilé. A l'autre bout, au-dessus de la tête de SYGNE, au -lambeau d'une fraîche tapisserie de soie, où l'on voit dans un rinceau, -au milieu d'une pastorale déchirée, l'écu de Coûfontaine divisé: en -chef d'or avec une foi de gueules (deux mains unies), en pointe d'azur -avec une épée d'argent en pal entre le Soleil et la Lune, et pour cri -et devise: COUFONTAINE ADSUM!_ - -_Le plancher extrêmement propre est de larges planches inégales clouées -de gros clous brillants. SYGNE est assise dans un coin à un joli petit -bureau tout couvert de registres et de liasses de papiers bien rangées. -Plus loin une petite table sur laquelle il y a du pain, du vin et le -reste. De grands meubles rigides, chaises et fauteuils sont alignés -d'un bout à l'autre de la salle qui a un air austère et abandonné. -Par terre une claie où sèchent des pruneaux. ... Tout cela au lever -du rideau n'est pas visible. Il fait nuit; les volets extérieurs sont -fermés. La pièce n'est éclairée que par le flambeau de cire sur la -table._ - -_Tempête au dehors._ - -_Porte qui s'ouvre sans que l'on voie personne, sifflement du vent. La -flamme de la bougie s'incline. SYGNE la protège avec la main._ - -SYGNE, _regardant vers le fond de la pièce_.--Georges! - -COUFONTAINE.--Bonne nuit, Sygne! Bonjour, plutôt. - -_(Elle porte la main à son cœur comme quelqu'un qui est trop ému. Il -apparaît dans la zone à demi éclairée de la chambre. C'est un homme de -stature athlétique, se tenant très droit)._ - -SYGNE[1].--Votre chambre est prête. - -COUFONTAINE[2].--Tout à l'heure. - -Je n'ai pas le temps de dormir. J'ai beaucoup à causer avec vous. - -Voici étrangement longtemps que nous ne nous sommes pas vus, ma cousine. - -_(Elle se rassied)_ - -SYGNE.--Vous pouvez venir. Tous mes comptes sont là, nets et purs. - -Jamais je ne me suis couchée un soir sans qu'avant de faire ma prière -je n'aie mis mes registres à jour. - -Ceux qui sont là pour la police, et ce petit qui est pour vous. De jour -comme de nuit. - -On peut venir! Vous trouverez tout clair et en ordre. - -COUFONTAINE.--Les comptes! Ces comptes! c'est toujours votre premier -cri! - -Je vous retrouve la même, Sygne! Notre vieille Suzanne s'est fait une -bonne élève. - -Rien de tel pour vous apprendre l'écriture qu'un maître qui ne sait pas -lire. - -Je n'ai pas de comptes à vous demander. Tout est à vous. - -SYGNE.--Pour vous, Monsieur. - -Vous êtes le chef, et moi la pauvre sibylle qui garde le feu. - -COUFONTAINE.--Je n'aime pas cette lumière. - -SYGNE.--Les volets sont fermés, au dedans et au dehors. - -On ne peut rien voir. Moi-même, c'est à peine si je vous distingue. - -COUFONTAINE, _à voix plus basse, levant un doigt_.--_IL_ est ici? - -SYGNE, _de même_.--Il est arrivé, il y a deux heures. Justin l'a amené -sur l'âne à travers les bois. - -COUFONTAINE.--Qu'a-t-il fait? - -SYGNE.--Il s'est assis, les deux mains sur les genoux, respirant fort -comme, un homme qui va passer. - -Il a demandé un prêtre pour se confesser. - -J'ai envoyé chercher l'abbé Badilon. - -_(Geste de COUFONTAINE)_ - -Vous êtes mécontent? - -COUFONTAINE.--Poursuivez. - -SYGNE.--Je n'ai pu lui refuser. Il m'a prié d'une manière si aimable, -me regardant de ses grands yeux noirs. - -Parlant de son cœur, à la manière ecclésiastique «le poids qu'il a sur -le cœur». Quel poids? - -Il s'est confessé et il a dit sa messe aussitôt. J'y étais. - -Ah, ce n'était plus le même homme à l'autel! Non plus cette maigre -dépouille! Mais un ange en grande véhémence et suavité, accomplissant -un acte inestimable, le pontife qui parle en lettres d'or! - -Qui est-ce, Georges? - -COUFONTAINE.--Il repose? - -SYGNE.--Il repose. L'abbé est resté près de lui; il dira la messe ici. - -_(Rafales de vent au dehors)_ - -COUFONTAINE.--Il était temps de nous mettre à l'abri. - -Je reconnais le vent de mon pays. - -SYGNE.--Quel dommage! Les pommiers étaient si beaux! - -Il ne restera pas un pépin sur l'arbre. - -COUFONTAINE.--La tempête nous garde. Je suis en grand hasard, Sygne! - -J'ai osé une chose inouïe. - -SYGNE.--Ah, quel que soit le péril, vous êtes en sûreté avec moi! - -COUFONTAINE.--Le fait est que je n'ai jamais été inquiété ici. - -C'est pourquoi je vous ai amené ma prise. - -De quoi je suis obligé à ces mauvais yeux de notre frère Toussaint, - -Avec qui je sais que vos relations sont bonnes. - -SYGNE.--Mon cousin, je suis un homme d'affaires et ne choisis point mes -relations. - -COUFONTAINE.--Il faut l'épouser. Ses armes embarbouillées aux nôtres, - -Çà égaierait cette vieille peinturelure. - -_(Il montre la tapisserie)._ - -SYGNE.--Ne vous moquez pas ainsi. - -COUFONTAINE.--Je plaisante, Sygne. Fi de moi! La voici les larmes aux -yeux! - -Vous êtes si bonne, c'est plus fort que moi, il faut que je vous fasse -de la peine! c'est ma façon de vous aimer. - -Quelle jeunesse, ma pauvre cousine, que la vôtre! - -Reprenant, remettant ensemble les morceaux épars de cette terre, - -Vignes et clos, bois, sablons et terres labourées, - -Comme une vieille dentelle déchirée que l'on reprend brin par brin. - -SYGNE.--C'est votre bien que nous refaisions ainsi, Coûfontaine, -Suzanne et moi. - -COUFONTAINE.--Bien travaillé, tisseuse! - -Nos mères de leurs doigts oisifs s'amusaient à parfiler, - -Décousant broderies et galons, détachant chaque fil un par un. - -Ce qu'elles ont défait, vous le refaites. - -J'ai ma cousine Sygne qui est plus pour moi que beaucoup d'or et -d'argent! - -Que dit-on des lys qu'ils ne filent pas? - -Ah, si chacun de vos blancs frères de France, ma cousine, eût aussi -bien fait, - -Toutes les filles de noble maison, le Roi pourrait revenir, - -Il n'y aurait pas un trou dans le vieux drapeau! - -Hélas, avec un fil qui part, que de mailles qui sautent! - -SYGNE, _prenant dans ses deux mains et regardant une miniature posée -sur la table_.--Les voilà! Ce sont mes deux bien-aimés, pour qui il -faut bien que je me donne un peu de la peine. - -Tes enfants, Georges, et dis! les miens aussi, n'est-ce pas? Il faut -que la tante fée, la fée araignée qui est restée là-bas, leur refasse -une maison en France par son art magique. - -Car nous autres, qui sommes pris entre le souvenir et le devoir, vous -et moi, nous ne travaillons pas pour nous. - -Quand est-ce que je les verrai, Georges? Aimables enfants! - -Le chevalier avec son petit fouet, il a déjà vos traits, Coûfontaine, -et ce tour Picard, et cet air de commandement et de considération. - -Et la petite fille, qu'elle est bonne! - -Leur mère se plaignait d'eux dans sa dernière lettre. Est-il possible? - -COUFONTAINE.--C'est une vieille lettre. - -Ils sont sages maintenant et ne lui donnent aucune peine. - -SYGNE.--Et que leur mère est belle qui les tient entre ses deux beaux -bras nus! - -O Georges, que cela doit être bête à embrasser quand vous revenez de -la guerre, cette belle rose fraîche tout ensemble où brillent ces six -beaux yeux! - -Je comprends bien ce qui vous a plu en elle, c'est cet air mal défendu -et candidement arrogant, la grosse lèvre et le petit front. - -Nous travaillons ensemble et je les regarde parfois, le cœur content. - -Que ses yeux sont beaux, comme quelqu'un qui donne son cœur, un jeune -être bien tendre qui regarde si vous l'aimez! - -Quel courage vous avez, Coûfontaine, de la quitter, toujours loin -d'elle errant! - -COUFONTAINE.--Nous sommes au service du roi tous les deux. - -SYGNE.--Vous écoute-t-il toujours? - -COUFONTAINE.--Je crains d'avoir perdu de mon crédit. - -SYGNE.--L'auriez-vous offensé? - -COUFONTAINE.--Il n'était pas en mon pouvoir de faire vivre ma femme -toujours. - -_(Silence)_ - -SYGNE.--Georges, je ne comprends pas! quelle horrible parole me -baillez-vous, pleine de poisons? - -COUFONTAINE.--Ne savez-vous pas que ma femme était la maîtresse du -Dauphin? - -Tout le monde là-bas enviait mon bonheur. Moi seul, stupide, ne savais -rien. - -La mort a tout fait paraître. - -SYGNE.--Elle est donc morte, Georges? - -COUFONTAINE.--Donnez-moi ce portrait. - -SYGNE, _le prenant vivement_.--Ne lui faites plus de mal! Ma chérie, -ici du moins tu es en sûreté contre mon cœur. - -COUFONTAINE.--C'est la seule image qui me reste d'eux. - -_(Elle le regarde comme ne comprenant pas)_ - -Tout cela que vous tenez entre vos mains n'est plus. - -SYGNE.--Georges! - -COUFONTAINE.--Ne me comprenez-vous pas? Les deux enfants... - -SYGNE.--Assez! ne parlez pas. Ah, pas cela! pas cette chose horrible. - -COUFONTAINE.--... sont morts. Tous deux presque en même temps, pendant -que j'étais en France, de cette mauvaise fièvre anglaise. - -SYGNE.--Dieu ait pitié de nous! - -_SYGNE reste pendant un moment immobile, les yeux fermés et comme -évanouie, puis lentement elle agite la tête comme quelqu'un qui fait_ -Non. - -Je suppose qu'il n'y a rien à vous dire, Georges? - -COUFONTAINE.--Il n'y a rien à me dire, - -_(Pause)_ - -SYGNE.--Venez prendre ce papier pour vous qui est là sur la table. - -_(Il approche de la table et comme il tend la main, SYGNE la lui -saisit dans les siennes et éclate en sanglots le visage sur sa main. -COUFONTAINE lui caresse la tête en silence)._ - -COUFONTAINE.--Il ne faut pas pleurer, Sygneau. Voilà que notre nom est -fini et il ne reste plus que nous, tous les deux. - -Mais bien d'autres choses encore, plus belles, finissent avec nous. - -Tout le monde n'est pas fait pour être heureux. - -Un autre lui a plu, je n'y peux rien, je croyais l'aimer autant qu'il -faut. - -Et quant à ces petits enfants, un soldat n'en a pas besoin et c'est un -grand débarras. - -SYGNE, _avec une sorte d'ironie_.--Vous êtes dur, Georges. - -COUFONTAINE.--Je reste à l'alignement; le reste ne regarde personne. - -SYGNE.--Au nom de ces deux innocents! Pardonnez-lui au nom de ces -innocents! - -Songez combien elle était jeune et le mal que cela fait de mourir! - -Ah, c'est une chose plus enivrante que le vin d'être une belle jeune -femme! - -Dites-moi que vous lui avez pardonné. - -COUFONTAINE.--Je ne pense plus à cela. - -SYGNE.--Mais dites que vous lui avez pardonné! - -COUFONTAINE.--Celui qui aime beaucoup ne pardonne pas facilement. - -SYGNE.--Mon cœur est brisé de compassion pour vous. - -COUFONTAINE.--Il y a la nuit seulement qui est mauvaise à passer, mais -on finit toujours par dormir lorsque l'on est fatigué. - -SYGNE.--Et ils sont morts tous les trois! - -COUFONTAINE.--Epargnez-moi, mon Sygne, et tâchez d'être plus calme. - -SYGNE.--Mon Dieu, ainsi tout est perdu et vain de ce que j'ai fait! - -COUFONTAINE.--Parole sur toute chose la dernière. Mais vous du moins, -c'est à Dieu que vous la dites. - -SYGNE.--«Ma génération a été roulée et retirée de moi comme la tente du -pasteur!» - -Jadis j'ai vu mon père et ma mère, votre père aussi et votre mère, -Coûfontaine, paraître sur l'échafaud ensemble. - -Ces quatre figures saintes à la fois qui nous regardaient, liées comme -des victimes, mes quatre pères et mères que l'on a abattus l'un après -l'autre sous la hache! - -Et quand ce fut le tour de ma mère, le bourreau roulant autour de son -poing la queue de cheveux gris, lui tirait la tête sous le couteau. - ---Nous étions au premier rang, et vous me teniez la main, et leur sang -a rejailli jusque sur nous. - -J'ai tout vu et ne me suis pas évanouie, et nous sommes revenus ensuite -à pied à la maison. - -Les hommes ont tranché la tige, et maintenant Dieu pense à nous et nous -retire notre fruit. - -Mon Dieu, vous avez fait attention à cette pauvre chose que nous avions -encore! Que votre volonté soit faite! Que votre amère volonté, que -votre amère volonté... - -Nous restons seuls, Georges, vous et moi. - -Vous et moi de plus en plus une seule personne et seuls, et la vie -comme d'elle-même se retire de nous. - -Dans un monde où nous avons cessé d'avoir part et proportion. - -COUFONTAINE.--Il faut vous séparer de moi et faire votre propre bonheur. - -SYGNE.--C'est moi maintenant qui vous tiens la main, comme vous teniez -la mienne ce matin de Prairial. - -COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche et la vie est belle -devant vous. - -SYGNE.--C'est ce que chantaient les cloches le jour de votre mariage. - -COUFONTAINE.--Ce n'est pas le chant que j'ai entendu. - -SYGNE.--Je connais que vous avez reçu le sacrement, ne croyant pas. - -COUFONTAINE.--Je ne croyais pas. Je savais tout d'avance. - -Mais j'étais prisonnier comme un qui ne peut pas faire autre. - -SYGNE.--La pauvre enfant aussi vous aimait. - -COUFONTAINE.--J'étais comme le mineur qui sort pour un moment de ses -sapes et qui s'aperçoit qu'on en est tout de même au mois d'avril. - -De quelle idiote fringale de bonheur j'ai été saisi tout à coup! - -SYGNE.--Vous avez eu votre heure. - -COUFONTAINE.--Je ne l'ai pas eue. Elle ne m'a pas pris pour un autre. - -SYGNE.--Qui donc vous tenait séparés? - -COUFONTAINE.--Ce sang de mon père sur ma face. - -SYGNE.--Et ce sang aussi à vos mains! - -COUFONTAINE.--Est-ce qu'il vous fait horreur, Sygne? - -SYGNE.--Ah, j'en demande pardon à Dieu, il ne me fait pas horreur! - -COUFONTAINE.--C'est celui pourtant de beaucoup d'innocents. - -Souvenez-vous de la rue Saint-Nicaise. - -SYGNE.--Ne l'avez-vous pas payé du vôtre? - -COUFONTAINE.--Il est vrai. O ma femme et mes pauvres enfants! - -SYGNE.--Moi, je reste encore. - -COUFONTAINE.--Comme une fille dont le nom un jour va changer. - -SYGNE.-- Mais le mien m'a été surimposé d'un second baptême. - -COUFONTAINE.--J'ai participé à ce sacrement avec vous. - -SYGNE.--Non indignement cette fois. - -O Georges, toute notre race en ce jour a été mise sous le pressoir. - -COUFONTAINE.--O vin sacré issu de ce quadruple cœur! - -SYGNE.--Leur sang a été semé sur le mien. - -COUFONTAINE.--Le vieux plan ne nous donne plus sa sève. - -SYGNE.--Il reste un vin pur! Le nom en nous est vivant. - -COUFONTAINE.--O âme qui m'es née toute pareille, ô mon étrange jumeau! - -Vous comprenez ces choses. - -Comme la terre nous donne son nom, je lui donne mon humanité. - -En elle nous ne sommes pas dépourvus de racines, en moi par la grâce de -Dieu elle n'est pas dépourvue de son fruit, qui suis le Seigneur. - -C'est pourquoi précédé du _de_, je suis l'homme qui porte son nom par -excellence. - -Mon fief est en mon royaume comme une petite France, la terre en moi -et ma ligne devient gentille et noble comme une chose qui ne peut être -achetée. - -Et comme le miel ou les fleurs ou le vin qu'elle produit sont -reconnaissables entre tous, - -Ou le gibier que l'on y tire ou la viande que l'on y paît, - -Ainsi entre beaucoup de plantes précaires l'Arbre-Dormant, - -Le grand chêne généalogique qui se dressait dans la cour du château, - -Et dont les racines comme il apparut le jour qu'il fut arraché, plus -liantes que celles de ces figuiers que j'ai vus au Coromandel, et que -ces veines d'un sein qui font le lait, - -Etaient enfoncées à demi dans le noir béton de la substruction romaine, - -A demi au travers de la compacte glaise dans le banc natif de la -meulière couleur de fleur de marronnier. - -Et comme le vin de Bouzy n'est pas celui d'Esseaume, c'est ainsi que je -suis né Coûfontaine par fait de la nature à quoi les Droits de l'Homme -ne peuvent rien. - -Ainsi la nation n'avait pas à se fabriquer elle-même ses chefs et ses -lois, défendue contre les rêves. - -Mais la nature dans toute la France les lui donnait avec ses autres -productions, bons ou mauvais, depuis le roi jusqu'au juge, - -Au tournant de chaque vallée, au flanc de chaque coteau, chacun en sa -saison refleurissant de son pied ou de sa souche, - -Comme les fleurs et les fruits en leur variété. - -SYGNE, _relevant la tête et regardant avec fermeté_.--Qu'importe tout -cela, Georges? - -COUFONTAINE.--Ce qu'il importe? - -SYGNE.--Dieu l'a voulu. C'est bien. Il n'y a pas de notre faute. A quoi -bon le bouder et le quereller? - -COUFONTAINE.--Dieu lui-même ne peut m'enlever ce qui est à moi. - -SYGNE.--Rien n'est à nous, tout est à Lui qui est le seigneur éminent. - -Et il est donc vrai qu'il ne peut rien nous enlever, mais il peut nous -relever nous-mêmes, - -De ce poste qu'il nous avait confié. - -COUFONTAINE.--Que suis-je sans cette place d'où je tiens mon nom? - -SYGNE.-- Cela seul à qui rien ne peut plus être enlevé. - -COUFONTAINE.--Moi du moins, il y a une chose que je ne retire pas quand -je l'ai donnée. - -SYGNE.--Laquelle, Georges? - -COUFONTAINE, _tendant la main_.--Ma main droite. - -SYGNE, _lui donnant la sienne_.--Ni moi celle que je te donne, mon -frère! - -COUFONTAINE.--Le monde s'est rétréci, mais nous subsistons tous les -deux. - -SYGNE, _à voix basse_.--COUFONTAINE ADSUM. - -COUFONTAINE.--Tu es ma terre et mon fief, tu es mon parti et mon -héritage. Tu es demeurante et véritable. - -A la place de cette femme fausse qui est morte et de ses enfants et de -la terre. - -SYGNE.--Dieu seul est véritable. - -COUFONTAINE, _d'un ton ambigu_.--Cela, nous allons le voir tout à -l'heure. - -SYGNE.--Ne va point contre Sa volonté. - -COUFONTAINE.--Que savons-nous d'elle? - -Quand le seul moyen pour nous est de la contredire. - -SYGNE.--Georges, mon frère! Parole digne de vous! - -COUFONTAINE.--A tant faire que d'être condamné, - -Autant s'en assurer pour de vrai. - -Et toi ne prends point parti contre moi. - -SYGNE.--Que prétends-tu faire? - -COUFONTAINE.--Forcer - -Ton Dieu à me répondre clairement, - -Et qu'il montre enfin s'il est d'un côté ou de l'autre! - -SYGNE.--O Georges, quoi de plus clair qu'un voleur et que veux-tu -savoir encore? - -Heureux qui a quelque chose à donner, car à celui qui n'a pas on ôtera -même ce qu'il a. - -Heureux qui est dépouillé injustement, car il n'a plus rien à craindre -de la justice. - -Celui qui n'accepte pas le mal, comment recevra-t-il le bien? C'est -ainsi que je vous vois retranché de tout, pauvre frère! - -Et moi, parce que j'ai tout accepté, voici que tout m'a été rendu. - -COUFONTAINE.--Ma cause n'est pas de moi-même. - -Périsse Coûfontaine, si le Roi est restauré avec la France! - -SYGNE.--Tant de peines, tant de sacrifices, tant de dangers, tant -d'esprit et de combinaison, - -Tant d'argent, tant de sang versé, le vôtre et celui de beaucoup, - -Tout cela en vain! - -Et moi de mon côté, mon œuvre bien achevée et la terre refaite, - -Voici qu'elle est nulle entre mes mains! - -COUFONTAINE.--Il ne sert pas de se désoler. - -SYGNE.--Je ne me désole pas, mais je me réjouis! - -O mon Dieu, je me réjouis amèrement dans votre grandeur et mon -inutilité, et l'extension jusqu'à moi de ces desseins qui passent tout -sens! - -Je suis veuve et orpheline de tous les miens, et vierge, vous m'ôtez -mes enfants, et vous vous moquez de moi me posant seule au milieu de -ces biens que j'ai conquis. - -Que pouvais-je faire cependant et fallait-il me croiser les bras? - -J'étais une femme, voyant ce qu'il y a de plus prochain, tâchant de -bien faire à ceux qui me sont le plus proches, - -Et je n'ai point d'esprit pour imaginer quelque chose de mieux, mais ce -que j'ai connu de bon, j'ai tâché de le refaire et de le réparer. - -Tant de peines et de privations, la misère d'abord, la crainte, la -solitude, la sévérité sur moi de la vieille Suzanne..... - -COUFONTAINE.--Pauvre Sygneau! - -SYGNE.--.... La valeur âprement apprise de chaque pièce, le liard, le -sou, l'écu, et le beau double louis d'or lourd à la fin, les comptes -chaque soir mis au net sans tache ni rature, - -La valeur de chaque terre étudiée et de chaque coin de chaque terre, -le prix du blé et du vin, et de la pierre à bâtir, et du plâtre, et du -bois, et de la journée de femme et d'homme, - -Tout l'ancien bien appris par cœur, autant que jadis pour notre -grand-père il en tenait dans une nuit de bouillotte, - -Les ventes courues, les journées à cheval ou en carriole, au blanc du -soleil ou sous la pluie froide dans mon grand manteau de bergère, - -Les longues heures de bataille dans l'étude des notaires, où l'on -combat bien couvert et la face riante, - -Comme jadis mes ancêtres a visière avalée et l'écu serré sur le corps, - -Moi, pauvre fille parmi ces hommes de loi comme Jeanne d'Arc parmi les -gens de guerre! - -Les visites au préfet, les discussions avec les fermiers et les -entrepreneurs, - -L'esprit vigilant, l'œil levé, le cœur inflexible et resserré, - -Toute chose enfin reprise et rajustée, (à l'exception de notre château -détruit), la vaisselle même et les livres à nos armes, chacun racheté -pièce à pièce, - -Et voici que, tout refait, tout reste mort, comme un cadavre épars dont -on rapproche les morceaux! - -COUFONTAINE.--Tout cela préparait la retraite où je suis caché -aujourd'hui, - -Moi et cette prise que j'ai faite. - -SYGNE.--Notre château a été détruit, mais la maison-Dieu est restée -debout, - -Le mur a été fondu, le fossé a été comblé, l'Arbre-Dormant a été -arraché, - -Le puits a été pollué, la tour est tombée d'un seul coup comme un homme -qui s'abat sur la face, les entrailles de la maison familiale se sont -rompues et effondrées, - -Et de tout l'œuvre antique, il ne reste qu'un seul pignon et la cave, -refuge du renard et du hérisson! - -Mais l'antique maison tirée du sol par la foi, le mystique domicile -ayant l'hostie pour semence, - -Puisque aucun ne l'avait choisie pour sienne, comme Jean reçut -Notre-Dame, c'est ici que je me suis retranchée avec Dieu, - -Moi faible créature toute seule sous les vastes arceaux, femme, soupir -léger à la place du puissant grommellement de ces cent mâles de Dieu -chantants! - -COUFONTAINE, _regardant la croix_.--Ce n'est point la croix capitulaire. - -SYGNE.--Ne la reconnaissez-vous point? - -C'est le crucifix de bronze donné par notre ancêtre, Agénor V, le -Ligueur, - -Pour remplacer la vieille pierre que les hérétiques avaient jetée bas, - -La croix foraine qui était plantée au carrefour des deux routes royales -de Rheims et de Soissons. - -Et de nouveau les Républicains l'ont déracinée, sapant tout le calvaire -avec d'un seul coup, - -La croix et les quatre vieux tilleuls qui l'ombrageaient, unique abri -des moissonneurs dans la plaine rase; - -Et ils ont planté ce mince arbre de la Liberté à la place, qu'une seule -saison a desséché comme une trique. - -L'homme de bronze a été rompu en morceaux, mais on ne l'a pas fondu en -canon et monnayé en gros sous, - -Et de tous côtés j'en ai retrouvé des membres épars, comme on raconte -d'Isis et d'Osiris dans Plutarque, - -Les jambes rompues comme celle du larron, la poitrine qui servait -d'enclume chez le maréchal-ferrant, - -Les bras que gardaient deux pieuses vieilles filles, et la tête au fond -d'un four de boulanger; - -Et Suzanne et moi, les pieds nus, marchant toute une nuit, - -Nous avons rapporté le chef sacré entre nos bras, récitant nos prières, - -Et maintenant le grand bon-dieu noir rongé par le soleil et la pluie, -le scandaleux supplicié, - -Le voici entre ces murs caché des hommes avec nous et nous recommençons -avec lui comme des exilés - -Qui se refont un foyer de deux tisons mis en travers. - -COUFONTAINE, _les yeux sur la croix_.--Quel est ce bois dont la croix -est faite, où l'on voit des traces de feu? - -SYGNE.--Je l'ai faite des poutres de notre maison. - -COUFONTAINE.--Le pal est de chêne et la potence de châtaignier. - -C'est une essence maintenant qui a disparu de chez nous, - -Et cependant les charpentes partout de nos vieilles fermes et la -«forêt» de la Cathédrale de Rheims en sont faites. - -SYGNE.--Mais ce bois dont la croix est faite ne manquera jamais. - -COUFONTAINE.--Heureux cet arbre qui porte sur lui le poids d'un Dieu, -ou ne fût-ce même qu'un homme. - -Voici donc, rentrant chez moi, tout ce que je retrouve de la maison, - -La poutre en croix avec la solive, et cela même vous l'avez pris pour -vous, ô fils de l'ouvrier! et il n'y a pas place pour deux. - -Et moi aussi, me voici une croix à la place de mon nom proscrit. Tous -mes biens sont tombés de moi comme un manteau, et je me tiens seul dans -cet ajustement qui ne peut changer de mon corps et de mon esprit, - -Dépouillé, abrégé, inflexible, infructueux! - -Mais à ce moment où je rentre au pays, comme l'Enfant prodigue chez le -père qui lui a partagé sa substance, - -Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père ou mère, - -Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé de moi. - -SYGNE.--Mais moi du moins, moi du moins, Georges, je reste! - -COUFONTAINE, _la regardant_.--Est-ce que vous voulez m'épouser, ma -cousine? - -SYGNE.--O Georges, je suis bien assez à vous sans cela! - -COUFONTAINE.--Il est vrai. Nous sommes trop semblables; rien de nouveau -ne peut sortir de nous. - -SYGNE.--Qui donc continuera la race? - -COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche. Gardez ces biens que -vous avez réunis et qui seraient de nul fruit à cet homme retranché. - -Quelqu'un viendra. - -SYGNE.--Ne vous moquez pas de moi ainsi! - -COUFONTAINE.--Quelque beau chasseur à la barbe rousse, - -Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il me prendra par la main -cette perfide Judith aux yeux verts, - -Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel tient toute seule chapitre, - -La vierge bien tempérée dont le sourire modeste ne va pas aux coins de -la bouche. - -Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec le crayon le plus fin, ô -Sygne qui riez entre ces guillemets! - -Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France, le -laurier de Dormant, la «_virgo admirabilis!_» - -SYGNE.--O Georges, je ne pensais pas que vous m'aviez autant regardée! - -COUFONTAINE.--Il est vrai. Pas plus que l'on ne se regarde ou s'écoute -soi-même. Vous n'étiez pas au dehors. - -Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette brave petite main dans la -mienne le jour de la Saint-Jean, - -Et plus tard votre figure claire et dessinée devant moi comme un plan -d'église, bien calculé avec la règle et le compas, - -Et votre main encore sur mon front les nuits de fièvre, lorsque j'étais -blessé, malade et poursuivi, - -Ou votre front encore sous la lampe lorsque l'on cachète des dépêches -et que l'on compte des rouleaux de louis. - -SYGNE.--Je suis celle qui reste et qui est toujours là. - -COUFONTAINE.--Ah! de la tête aux pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on -ne peut causer avec vous, et il n'y a pas un trait de vous et manière -d'être que je ne comprenne. - -Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y a autant d'images de -nous-mêmes en vous que de portraits jadis dans cette galerie du château. - -SYGNE.--Je ne porterai donc pas à un autre cela qui est de Coûfontaine -seul. - -COUFONTAINE.-- Ces choses seules sont à moi qui sont mortes, vaincues -et impossibles. - -SYGNE.--Mais moi, Georges, je ne suis pas morte, je ne suis pas -vaincue, et je ne suis pas impossible! - -COUFONTAINE.--Il y a ceci de différent, que vous avez moins de trente -ans et que j'en ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du même siècle. - -Je suis la souche écimée et sans branches, et je vois dans votre œil -brun le vert de la jeune feuille. - -Nous ne faisons pas notre ombre du même côté, la vôtre vous entraîne, - -La mienne est attachée à mes talons et je ne vois rien de moi devant -moi. - -SYGNE.--Laisse-moi donc renoncer à l'avenir! - -Laisse-moi prêter serment comme un nouveau chevalier! O mon seigneur! ô -mon aîné! laisse-moi entre tes mains. - -Jurer comme une nonne qui fait profession! - -O mâle de ma race! ô reste et principe de mon peuple! je ne te -laisserai point sans attestation. - -La terre nous manque, la force nous est soustraite, mais la foi de -l'homme à l'homme. - -Demeure, l'âme pure qui trouve son chef et qui reconnaît ses couleurs! - -Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais de moi ce que tu veux, - -Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, où le -corps ne sert plus, - -Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage! - -COUFONTAINE.--Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le -reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi - -Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté? - -Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant encore, je n'ai plus que -la mer sous les pieds, - -La mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes, et cette chose -fausse entre mes bras comme un élément. Tout a passé. - -Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi sur le -«Saint-Esprit»,--(Comme nous causions dans la nuit noire du poste -tandis que nos hamacs se heurtaient dans le ressac!), - -Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux par un boulet. - -Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour moi, ce fut leur tour, mon -père et ma mère avec les vôtres, Sygne. - -Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai reçu leur sang sur la face, -qui leur sortait du corps et j'en ai respiré la vapeur. - -Le Roi qui était mon roi, le droit qui était mon droit, - -Cette femme qui était mon droit, ces enfants qui étaient les miens, le -nom même que je porte et la terre avec le fief, - -Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la place même où ces choses -étaient n'est plus. - -Et je mène cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre, -embusqué toujours ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant et menacé. - -Et je me souviens de ce que disent les moines Indiens, que toute cette -vie mauvaise - -Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que -nous bougeons avec elle, - -Et qu'il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer - -Pour qu'elle passe de nous. - -Mais ce sont des tentations viles; moi du moins dans cette chute de tout - -Je reste le même, l'honneur et le devoir le même. - -Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne va pas faillir comme le -reste, à cette heure où je touche à ma fin. - -Ne me trompe point qui ai vraiment faim et soif de ton cœur hors de -moi, de la loyauté dans ton cœur hors de moi, - -Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais d'une qui soit infaillible. - -SYGNE.--Dieu seul est infaillible. - -COUFONTAINE.--Encore Dieu! Laisse-le où il est. De lui plus tard. - -Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce qu'il en va. - -Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne nous laisse point d'otage. - -SYGNE.--Je ne comprends point vos paroles. - -_(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)_ - -COUFONTAINE.--Eh? - -SYGNE.--C'est M. le curé qui est venu dire la messe comme il l'a promis. - -COUFONTAINE.--Vous avez eu tort de le mêler à nos affaires. - -SYGNE.--Que Dieu qu'il offre en ce moment sur l'autel entende nos -paroles! - -Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait pas se reprendre. - -A nous aussi il a donné ce sacrement de se donner et de ne pas se -reprendre. - -Accepte, reprends avec toi tout ce qui est ta race et ton nom, - -Et qu'à Coûfontaine du moins Coûfontaine ne fasse pas défaut. - -COUFONTAINE.--J'accepte, Sygne, sois ajoutée à l'enjeu de cette partie -que je joue. - -O femme, la dernière de ma race, engage-toi donc comme tu le veux et -reçois de ton seigneur la foi suivant la forme antique. - -Coûfontaine, reçois mon gant! - -_(Il lui donne son gant)_ - -SYGNE.--Je l'accepte, Georges, et tu ne me le reprendras plus. - -_(Pause)_ - -COUFONTAINE, _levant le doigt_.--Tout va être décidé. Il se pèse avec -le monde entier notre sort. - -La violence arrive à sa dissipation et la masse avec l'homme de la terre - -Retrouve son poids et son moment. - -SYGNE.--Je ne sais rien de la politique. On m'a dit que le pape n'est -plus à Rome. - -COUFONTAINE.--Et savez-vous où il est? - -SYGNE.--Je ne sais. - -COUFONTAINE.--Ici, sous ce toit même et derrière ce mur. - -_(Geste d'émotion)_ - -César est d'un côté, mais j'ai pris l'homme de Dieu pour nous. - ---Maintenant laissez-nous, car nous avons à parler. - -_(Elle sort)_ - -[1] _Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques notes -d'une sonorité étrange et presque pénible._ - -[2] _Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un peu basse, et -comme mesurée._ - - -SCÈNE II - -_Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout entière apparaît. Le -petit jour._ - -_Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée avec violence -ruisselle sur les carreaux. De grands arbres dont les branches touchent -presque les fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle -le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au poil hérissé est -couché devant la porte d'entrée._ - -_Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, découvrant pendant -un moment l'ouverture d'une porte secrète. On aperçoit dans le fond -la flamme d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe avec -le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, la tête coiffée d'une -calotte blanche._ - -LE PAPE PIE.--Mon fils, que la paix soit avec vous. C'est moi. - -_COUFONTAINE qui était debout, pensif à l'une des fenêtres, se retourne -vivement et s'agenouille devant le vieillard qui lui donne sa main à -baiser._ - -COUFONTAINE, _relevé_.--Saint Père, mangez et buvez, car la route a -été longue et rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à cette messe -matinale. - -LE PAPE PIE.--Quel est ce pain que vous voulez me donner à manger? - -COUFONTAINE.--Un pain de loyale farine. Une maison chrétienne vous -abrite. - -LE PAPE PIE.--J'ai reconnu un bien ecclésiastique. - -COUFONTAINE.--C'est ici l'abbaye des Cisterciens de Coûfontaine, que -mes pères ont fondée et nourrie. - -Ma cousine - -Sygne l'a achetée sous dispense, le château étant brûlé, - -Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, la gardant aux mains -légitimes. - -LE PAPE PIE.--Elle est cette pieuse jeune femme que j'ai communiée -cette nuit? - -COUFONTAINE.--Et je suis le Vicomte Ulysse Agénor Georges de -Coûfontaine et Dormant, lieutenant du roi Louis en France pour -Champagne et Lorraine. - -LE PAPE PIE.--Quel est cet acte violent? Pourquoi m'avez-vous enlevé de -ma prison? - -COUFONTAINE, _tirant un papier de sa poche_.--Ordre signé de -l'Empereur. C'est moi qui me suis chargé de l'exécuter, - -Le porteur se trouvant empêché. - -La chose a été faite comme il faut. Moscou est loin. Eh, qui -n'honorerait une telle signature? - -Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. Ils m'ont tous obéi comme -à un ange du ciel. - -_(Il tend le papier au Pape qui le lit en silence et le lui rend)_ - -Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa prison. - -LE PAPE PIE.--Je vous remercie, mon fils. - -COUFONTAINE.--Vous êtes ici en sûreté. Qui viendrait vous chercher dans -ce coin de la Marne? - -C'est ici une vieille demeure secrète à l'écart, - -Avec des sorties secrètes par les bois sur trois routes et deux vallées, - -Pleine de caches et d'issues. - -Je m'en suis servi bien des fois dans cette guerre que je fais. - -LE PAPE PIE.--Et c'est de vous maintenant que Nous sommes le prisonnier? - -COUFONTAINE.--Il est vrai. Mon père, vous êtes le prisonnier de votre -fils. - -Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait l'ange si ferme: - -Je ne vous lâcherai point que vous ne m'ayez béni. - -LE PAPE PIE.--Pauvre enfant! vous voyez que Nous sommes capture -difficile. - -COUFONTAINE.--C'est Dieu même qui vous donne au Roi de France. - -LE PAPE PIE, _se tournant gravement vers le crucifix_.--_Ave, Domine -Jesu._ - -COUFONTAINE.--C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, et le Roi lui -ôtait son chapeau quand il allait se faire sacrer. - -LE PAPE PIE.--Quelles nouvelles de toute la terre? - -Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous dans notre prison. - -COUFONTAINE.--L'Usurpateur est à Moscou. - -Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas des armées sur les routes -et le roulement des roues qui roulent vers l'Orient. - -Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi, - -Des villes de bois qui brûlent, une victoire vaguement gagnée. L'Europe -est vide et personne ne parle sur la terre. - -Il n'y a que l'attente du monde comme un homme surmonté et surchargé. - -LE PAPE PIE.--Et c'est de Moscou que l'Empereur a trouvé le temps de -penser à Nous, vieillard? - -COUFONTAINE.--Vous êtes le refus de Dieu dans le silence de tous les -hommes. - -LE PAPE PIE.--Quel est ce fort de Joux dont parle votre lettre? - -COUFONTAINE.--Une casemate dans la neige d'où l'on ne ressort pas. - -LE PAPE PIE.--Il a plu à Dieu de nous retirer de la main ennemie. - -COUFONTAINE.--Ensuite - -Quelque conclave réuni au milieu des baïonnettes, - -Quelque cardinal Fesch ou Maury - -Fait pape, comme il a fait rois ses frères, - -Aumônier du Grand Empereur. - -LE PAPE PIE, _levant le doigt_.--Il y avait sur les routes de Judée des -possédés qui, dès qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant -lui en pleurant et en criant. - -Et tout en le poursuivant avec des injures et des pierres, ils ne -cessaient de répéter: Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu? - -Ainsi pendant tous les siècles les hommes impies avec le Vicaire du -Christ. - -Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis qu'il est apparu entre eux -comme une personne dénuée. - -Ils arrangent entre eux de petits pactes pour un jour qu'ils appellent -lois, sociétés, constitutions, états, royaumes, - -Selon la puissance qui leur est donnée pour un jour et qui est bonne et -bénie en elle-même. - -Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche du monde, réglant toute -chose pour toujours avec leur volonté particulière, - -Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle part au juste Lui faire, il -arrive qu'ils se mettent en colère contre Dieu - -Qui ne veut point part. - -_(Il se tourne gravement vers le Christ)_ - -Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne. - -_(Silence)_ - -Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, avec des règles et des -barrières, des libertés et des concordats. - -Et Notre devoir est de Nous prêter à leur fantaisie, comme un pêcheur -sur la mer qui s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point le choix. - -Pour le bien des âmes, jusques au point permis. - ---Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il est comme un enfant gâté que -l'on contrarie. - -Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un de mes pauvres enfants -comme tous les autres. - -Vainqueur des hommes, comme il dit, voyez-le aujourd'hui qui veut fixer -et contraindre Dieu et le mettre de son parti, prenant son vicaire -comme otage. - -Ne comprenant point pourquoi il a plu au - -Tout-Puissant de se faire représenter par ce qu'il y a au monde de plus -faible, - -Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de miel et de poisson, ce pauvre -sot prêtre qui ne sait rien que son catéchisme - -Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le voilà qui Nous prend même -ce que Nous avons, - -Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, le patrimoine de Pierre, -l'anneau même du Pêcheur à Notre doigt, - -En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau sur la terre sans lieu comme -aux jours de Galilée, et dans sa propre maison comme un captif et comme -une personne tolérée; - -Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui est enseveli avec le Christ. - -_(Violent coup de vent qui ébranle la maison. Sifflements et -beuglements. Une nappe d'eau ruisselle sur les quatre croisées. Le pape -frissonne et s'enveloppe plus étroitement dans son manteau, regardant -avec effroi autour de lui)._ - -COUFONTAINE.--Ce n'est pas le soleil de Tivoli et la brise des monts -Sabins. - -LE PAPE PIE.--Une farouche demeure pour cette jeune femme seule qui -l'habite. - -COUFONTAINE.--Elle a un toit sur sa tête et ce pays est le sien. - -Je ne vois pas ce qu'elle peut demander davantage. - -Plût au ciel seulement que je fusse toujours sec la nuit et que j'eusse -toujours la bonne terre de mon pays à mes bottes! - ---C'est ici notre grande averse de septembre qui balaye la moisson et -qui amollit la terre pour le labourage. - -_(Nouveau coup de vent)_ - -LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Priez pour que votre fuite ne soit pas en -hiver ou par un jour de sabbat. - -COUFONTAINE _rêvant_.--Cela me rappelle l'ancien temps, la grosse -mousson de Pondichéry qui nous débarrassait des frégates anglaises. - -LE PAPE PIE.--Où sont les anciens maîtres de cette demeure? - -COUFONTAINE.--Ils ne l'ont point quittée, ils n'ont point violé la -clôture. - -Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, les pieds joints, dans le -jardin conventuel, les six prêtres, les huit novices et les douze -convers. - -L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite et tous les autres suivant -le temps de leur profession. - -Par les soins de mon frère de lait et de leur ancien novice qui -conduisit leur exécution, - -L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize, - -Toussaint Turelure, fils du bûcheron et sorcier Turelure, aujourd'hui -baron de l'Empire et préfet de la Marne, - -Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté - -LE PAPE PIE.--Nous irons prier sur les restes de ces martyrs. - -_(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des -fenêtres)._ - -COUFONTAINE.--Tout beau, tout beau, Sylla! - -Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui -te fait ainsi montrer les dents en silence? - -Qui nous viendrait ici par une telle tempête? - -_(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes)._ - -COUFONTAINE _montrant la table servie_.--Mangez, Saint-Père. - -_(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement -à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin)._ - -COUFONTAINE.--La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec -elle. - -C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler. - -Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des -temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit), - -Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette, - -Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité -obscure. - -Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate. - -_(Pause)_ - -Nous savons ce que c'est que le danger continuel. - -_(Il rêve)_ - -C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos -_fères_ et de nos _villes_ mérovingiennes, - -Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et -de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on -semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait -défrichée. - -Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa -toile gluante. - -Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au -gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume. - -Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile. - -LE PAPE, _ayant fini de manger se lève et fait le signe de la -croix_--_Deo gratias!_ Je vous remercie, mon fils, pour ce repas. - -COUFONTAINE.--Rude accueil pour le plus grand roi de la terre! - -Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble -Borghèse, et du chrétien Portalis. - -Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours. - -LE PAPE PIE.--Où voulez-vous me mener? - -COUFONTAINE.--En Angleterre où est le Roi de France. - -LE PAPE PIE.--Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le -Pape aux mains des hérétiques. - -COUFONTAINE.--C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être -fermé. - -LE PAPE PIE.--Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de -mes propres enfants? - -COUFONTAINE.--La prison ne vous en sépare-t-elle pas? - -LE PAPE PIE.--Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise. - -COUFONTAINE.--Venez et soyez libre. - -LE PAPE PIE.--Je ne veux pas être libre entre les morts. - -COUFONTAINE.--Où vous conduire où César ne soit pas? - -LE PAPE PIE.--Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour. - -COUFONTAINE.--A Rome, dites-vous? - -Votre place y est prise par un préfet. - -LE PAPE PIE.--Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que -les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes! - -Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre -trois jours avec le Christ? - -COUFONTAINE.--Laissez Rome et retrouvez l'univers. - -LE PAPE PIE.--Où est le fondement là est Pierre. - -COUFONTAINE.--Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut -conduit où il ne voulait pas aller. - -LE PAPE PIE.--Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient -au nom du Seigneur! - -COUFONTAINE.--Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour -vous appelle? - -LE PAPE PIE.--L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis -l'époux indissoluble. - -COUFONTAINE.--La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César? - -LE PAPE PIE.--Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de -l'idole hétérogène. - -COUFONTAINE.--Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous? - -LE PAPE PIE.--Question que j'ai entendue souvent à Savone. - -COUFONTAINE.--Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer -avons-nous de notre obéissance? - -LE PAPE PIE.--O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous -a tout pris. - -COUFONTAINE.--Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à -cause du grand âge. - -Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille. - -LE PAPE PIE.--Ne pouvais-je oindre un tel front - -Quand Jésus même a baisé les pieds de Judas? - -COUFONTAINE.--Saint Père, laissez-moi vous parler, expliquons-nous, - -Puisque vous êtes ici et que je vous tiens avec moi, vicaire de Dieu, - -Car j'en ai gros à vous dire, comme un jeune homme qui parle à son père -confesseur, une fois par an. - -Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? et une seule brebis est -autant pour vous que toutes les autres ensemble. - -Et dire que je me confesse tous les jours, non: la vie que je mène -n'est pas celle d'une nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous mettrons -notre chemise blanche. - ---Pourquoi nous scandalisez-vous comme Dieu? - -Il abaisse les bons et il élève les méchants. Ça, ce sont ses voies et -il n'y a rien à Lui dire. - -Mais vous, vous êtes un homme. Capable de parler, n'avez-vous pas à -nous répondre? Ou qui interrogerons-nous? - -Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il pas pour le pape? et le -succès fait-il une différence? - -Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est pas à lui? - -Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il pas pris la France à son -roi? - -LE PAPE PIE.--Le monde peut se passer d'un roi, mais non point du Pape. - -COUFONTAINE.--Peut-il se passer du droit? et le droit pour un homme -est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas? - -LE PAPE PIE.--L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul. - -COUFONTAINE.--Combien donc son avoir n'est-il pas sacré? Etre et avoir, -ce sont les deux premiers verbes dont tous les autres sont faits. - -La chose que l'on a est appelée _le bien_. - -L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et dont il ne dispose -entièrement. - -Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant fait aucune chose - -Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle - -Ce n'est pas être de ne pas être à lui. - -Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui -prenne, - -Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai -point grief. - -LE PAPE PIE.--Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante. - -COUFONTAINE.--Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout! - -Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander -la foudre, - -Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de -ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas? - -Vous avez entendu cette doctrine avec horreur. - -Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature, - -En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait. - -Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de -gratuit entre les hommes. - -Est-ce que cela est approuvé par Dieu? - -LE PAPE PIE.--C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que -vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle? - -COUFONTAINE.--Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son -devoir dans la nuit. - -LE PAPE PIE.--Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y -a point doute. - -COUFONTAINE.--Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma -propre pensée? - -Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé, - -Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café! - -LE PAPE PIE.--Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas -ajouter la nuit - -Au jour à qui sa propre malice, suffit. - -COUFONTAINE.--J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors -pas, grain par grain, - -Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens. - -Nous survivons seuls, Sygne et moi. - -LE PAPE PIE.--Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles -lumières brillantes? - -COUFONTAINE.--Elles nous montrent le terme et non pas le chemin. - -LE PAPE PIE.--Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand -une seule suffit, - -Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent. - -COUFONTAINE.--Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours? - -LE PAPE PIE.--La terre le sait qui garde le caïeu. - -COUFONTAINE.--Mais moi, tant que je suis vivant, il me faut bien que je -travaille et file mon fil, - -Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi et le monde de qui je suis -m'a été retiré, - -Où la mission des miens m'avait été continuée qui est de servir en -commandant. - -Je regarde autour de moi et il n'y a plus de société entre les hommes, - -Mais seulement la «loi» comme ils disent, et le texte imprimé à la -machine, la volonté inanimée, idole stupide. - -Où est le droit il n'y a plus d'affection. - -Et la loi de Dieu était dure dont nous avons été libérés par -Jésus-Christ. Que sera-ce de la loi des hommes? - -Quelle société, où chacun croit qu'elle est aux dépens de sa propre -charte? et la force ne peut remplacer le sacrifice. - -Comme vous le voyez avec cet homme qui dès qu'il a pris une chose est -obligé de prendre tout le reste, - -Et de reconquérir le monde à chaque instant pour assurer un seul pas. - -LE PAPE PIE.--Nous n'avons pas ici une habitation permanente. - -COUFONTAINE.--N'avons-nous pas le devoir cependant de chercher et de -maintenir en toute chose le mieux? - -N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de Dieu? Il ne vient donc pas -des hommes. - -Je ne le compare pas à une épée, mais à un baume dont le chef est oint -et dont tout le corps est persuadé. - -C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur la France comme des -évêques, - -Sacrés au front avec le chrême des évêques, communiant sous les deux -espèces, - -Oints d'une onction toute propre sur les épaules et au pli des bras, - -Ordonnés pour le commandement qui est de force dans la suavité. - -L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de confirmation? - -LE PAPE PIE.--Vous le savez qui avez vu ce saint roi mourir. - -COUFONTAINE.--La vertu d'un roi n'est pas de mourir. - -LE PAPE PIE.--Mais un saint est plus aux yeux de Dieu que beaucoup de -rois et de royaumes. - -COUFONTAINE.--N'est-ce point une des prières du _Pater_ chaque jour que -le règne arrive? - -LE PAPE PIE.--C'est donc qu'il n'est pas arrivé. - -COUFONTAINE.--Toutes choses n'arrivent-elles pas pour nous en figure? - -LE PAPE PIE.--La figure de ce monde passe. - -COUFONTAINE.--Mais celle de Dieu passera-t-elle? - -LE PAPE PIE.--Elle ne passe point tant que la croix subsiste. - -COUFONTAINE.--Père! Père! - -Les temps de la foi sont finis, - -Foi en Dieu, foi du vassal en son lige, - -Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance est donnée à Lui seul due. - -Maintenant recommence la servitude de l'homme à l'homme de par la force -plus grande et la loi, - -Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent cela liberté. - -LE PAPE PIE.--L'image de Dieu qui s'est retirée à Dieu, - -Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un simulacre païen. - -COUFONTAINE.--Tout de même un roi, c'est un homme, mais la pure idole, -c'est l'idée, - -Le tyran solidifié pour toujours, la chose faite et qui n'est jamais -née. - -Ces gens de loi qui pensent que tout se règle par un contrat! - -LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Reprenant cet ancien chirographe qui avait -été attaché à la croix. - -COUFONTAINE.--Que dites-vous? Je ne vous entends pas. - -LE PAPE PIE.--Et Nous, Nous vous voyons à peine. Il fait sombre dans -cette bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et Notre vue est basse. - -Pour vous, vous êtes un jeune homme, et vous êtes libre, n'ayant point -femme ni enfants, - -Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, le pied vous y porte -hardiment, - -Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons tous les peuples sur Notre cœur -jour et nuit comme les pierres de l'ancien pectoral, - -Le pas plus prompt ne nous est pas permis. - -Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous guide, mais celle de la -conscience, - -Faible feu, patiente lueur, - -Qui ne nous montre point le convenable, mais le nécessaire, et non -point le futur mais l'immédiat. - -COUFONTAINE.--Venez avec moi. Videz le monde de votre présence. - -Rendez à César pour un temps ce lâche monde qui accepte le coin de -César. - -LE PAPE PIE.--Je ne puis m'excommunier de l'univers. - -COUFONTAINE.--Déliez-nous de notre captivité. - -LE PAPE PIE.--Je ne puis que vous absoudre. - -COUFONTAINE.--Tout pouvoir ne vous a-t-il pas été remis de lier et de -délier? - -LE PAPE PIE.--Pierre lui-même ne put se délier, et il est éminemment -appelé Esliens. - -COUFONTAINE.--Est-ce cette lumière en vous qui dit Non? - -LE PAPE PIE.--Où est Pierre, je suis. Il n'est pas du pape d'errer. - -COUFONTAINE.--Mais à Rome, vous retrouverez la main-forte. - -LA PAPE PIE.--La force seule m'absout de la nécessité. - -COUFONTAINE.--Me faut-il donc l'employer moi-même? - -LE PAPE PIE.--Il est écrit: Tu honoreras ton père et ta mère. - -COUFONTAINE.--Ou, seulement, me retirerai-je? - -_(Le Pape se tait. Bruit de la pluie) Il rêve:_ - -L'eau tombe, - -Effaçant avec la même patience - -L'année qu'elle a mise à la mener à son point, - -Préparant la terre comme une sépulture, l'immense ensevelissement des -graines. - -Et pour nous, quoi que nous fassions, la chose qui doit être s'en -arrange. - -_(Tout haut)_ - -Saint-Père, comprenez que c'est de votre cause surtout qu'il s'agit. - -Pour nous autres, ce que je viens de faire suffit: - -La violence que l'on vous a faite a été manifestée et notre bonne -volonté propre: - -Que vous soyez présentement sauvé ou repris, - -Il y a avantage des deux parts. - -_(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)_ - -M'entendez-vous, Saint-Père? - -LE PAPE PIE.--Ne disiez-vous pas que vous nous laisseriez ici ces -quelques jours? - -COUFONTAINE.--Mais combien, je ne sais au juste. Il me faut penser et -voir. - -LE PAPE PIE.--Laissez à Dieu le temps de nous donner conseil, à tous -deux. - -COUFONTAINE.--Votre Sainteté est bien lasse? - -LE PAPE PIE.--Lassitude du corps, lassitude de l'âme plus grande! -Laissez-Nous ces quelques jours de repos, mon fils. - -Il est dur pour un pauvre moine de préférer sa propre volonté. - -_Non meam, Domine_. Non pas la mienne, - -Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre. - -_(Il parle lentement, comme distrait et absorbé)_ - -_Ut quid persequimini me sicut Deus, vos saltem amici mei?_ - -Pourquoi me persécutez-vous, mes frères évêques? - -Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu, est-ce pour cela que je vous -ai ouvert la bouche? - -Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir de faire autrement. - -_(Silence. Le Pape peu à peu penche la tête sur sa poitrine et -s'assoupit)_ - -COUFONTAINE, _se tournant vers le crucifix_.--Seigneur Dieu, si -toutefois Vous existez, comme ma sœur Sygne en est sûre, je Vous -apporte cet innocent qui s'endort entre Vos bras. - -Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de Vous qu'il s'agit, je vous -ai forcé à paraître. - -Le Corse n'a plus cet otage entre les mains. J'ai rétabli les plateaux -de la balance. Décidez donc dans Votre liberté. - -Tout est bien tiré au clair, - -Tout va se passer en spectacle aux hommes et aux anges. - -Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes sûretés. - -Puisque l'on repousse ma main, je la retire. - -Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai sauvé. - -Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant public, qu'il -s'attache cette meule au cou. - -_(Il sort)_ - - - -ACTE DEUXIÈME - - -SCÈNE I - -_Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du même jour. Le soleil -entre gaiement dans la pièce._ - -_SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement boiteux; le nez -étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu -à la manière des béliers._ - -_Le café est servi sur une petite table._ - -LE BARON DE TURELURE.--Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà -un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les -nègres. - -SYGNE.--Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le -temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée. - -LE BARON TURELURE, _buvant son café_.--Vous êtes excusée! - -_Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le -creux d'une large main. (Il flaire de temps en temps l'eau-de-vie et ne -la boit pas. Il ne prendra qu'une seule gorgée de café.)_ - -Heureux terme d'un repas excellent. - -Que me parlez-vous d'une réception improvisée? Peste! - -Quel ordinaire, en ce pays perdu! - -Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux. - -Pauvre femme! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine. - -SYGNE.--Ma chère Suzanne! - -LE BARON TURELURE.--Vous m'excuserez de ne pas m'attendrir? - -Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait -reportée sur moi. - -Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère! - -Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu -jeté, cela devait mal finir. - -Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté. - -Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la -précaution, - -_(Il aspire l'air légèrement)_ - -Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier. - -SYGNE.--Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous -êtes venu chez moi aujourd'hui? - -LE BARON TURELURE.--Quelle horreur! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux -de Coûfontaine? - -Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines. - -Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait -que votre présence est une protection pour le pays. - -_(Il clôt un œil)_ - -Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous -cacher. - -Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le -temps d'amener cela. Comment dire? C'est une espèce de conseil, quoi, -que je viens vous demander. - -Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes -jeunes ans. - -SYGNE.--Monsieur le Préfet, - -Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la -tête dans le capuchon. - -LE BARON TURELURE.--C'est un habit commode. - -Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de -lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon -scapulaire. - -Cela me changeait du maigre claustral. - -Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût -avec mon vieux mousqueton! On ne me fera pas la barbe, j'en connais -tous les passages. - -Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette -et bonne grâce au lutrin. - -Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père -abbé. - -SYGNE.--Suzanne ne me parlait jamais de vous. - -LE BARON TURELURE.--C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que -j'avais je ne sais quoi à réparer. - -Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de «bête -fausse» comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en -faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche. - -Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là - -Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour -s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire. - -J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et -une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur. - -Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin -de la cure jusqu'ici. - ---Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres -eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau. - ---Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit. - -Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon. - -SYGNE, _avec intention_.--C'est à vous que je dois celui-ci. - -LE BARON TURELURE.--Je comprends ce que vous voulez dire. - -Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux. - -Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la -patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur! - -J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes. - -Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les -veines et du sec! - -Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie bouillante telle -qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon, - -Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil! - -Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des -choses. - -Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce -à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier, - -Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au -ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier, - -Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le -feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot. - -Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des -épinards à l'huile de noix! (Quelle saleté!) - ---Et je vois encore notre précepteur quand il montait au lutrin. - -Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et -marchant dans sa majesté. - -Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius. - -Voilà! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons -et les artichauts de Jérusalem. - -SYGNE.--Vous me faites horreur. - -LE BARON TURELURE.--Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié -est fondée. - -SYGNE.--Mais il n'y a pas d'amitié. - -LE BARON TURELURE.--Il y a un intérêt réciproque. - -SYGNE.--Mais vous êtes l'image de ce que je hais. - -LE BARON TURELURE.--Image pathétique et endommagée! - -SYGNE.--Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins. - -LE BARON TURELURE.--Comment alors me la guérirez-vous! - -SYGNE.--L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble. - -LE BARON TURELURE.--Vous avez ce devoir cependant de me bien faire. - -SYGNE.--Un devoir envers vous? - -LE BARON TURELURE.--Qu'est-ce qu'une génération? Ne suis-je pas né -votre serf et le fils de votre servante? - -Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre? - -Et vous, ne ferez-vous rien pour moi? - -SYGNE.--Vous êtes le préfet et je suis votre administrée. - -LE BARON TURELURE.--Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet. - -Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui -ne veulent rien entendre. - -SYGNE.--Il est juste que vous soyez infirme et malheureux. - -LE BARON TURELURE.--Cela n'est pas juste alors que vous êtes là. - -SYGNE.--Quel devoir ai-je envers vous? - -LE BARON TURELURE.--Celui de toute votre race envers la mienne. - -SYGNE.--Est-ce nous qui avons rompu le lien? - -LE BARON TURELURE.--C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous -ne serviez plus à rien. - -SYGNE.--Qu'avez-vous donc à me demander? - -LE BARON TURELURE.--Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas -si dure avec moi! - -Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte -cassée et les autres «bêtes fausses.» - -Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer -d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions. - -Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines -plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale, - -Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils pas un ordre -naturel? - -N'est-ce pas là une de vos idées? Vous voyez que je sais écouter. - -SYGNE.--Encore un peu et vous voilà royaliste. - -LE BARON TURELURE.--Eh là! Je pense à bien des choses. - -L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable. - -Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni -mesure, ni sens. - -Et le voilà maintenant en Russie! décrétant sur la Comédie Française du -haut de la Montagne-aux-moineaux! - ---Vous savez que le Pape s'est échappé de sa résidence? - -SYGNE.--Que sait-on ici dans nos bois? - -LE BARON TURELURE.--Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un -baiser! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent. - -Il y a certaine main que je reconnais là. - -Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent! - -Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier. - -SYGNE.--Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis! - -LE BARON TURELURE.--Ainsi soit-il! Mais à tout hasard, j'ai donné -quelques petits ordres. - -SYGNE.--Il ne tombera pas dans vos mains. - -LE BARON TURELURE.--Tant pis. Il pourrait tomber plus mal. - -SYGNE.--Cette police vous plaît? - -LE BARON TURELURE.--Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait. - -SYGNE.--Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et -le courant. - -Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes. - -LE BARON TURELURE.--Et quoi de plus permanent que le changement même. - -SYGNE.--C'est en lui que nous fondons notre espérance. - -LE BARON TURELURE.--Ce qui est mort... - -SYGNE.--... Fait vie. - -LE BARON TURELURE.--Mais la vie n'y rentrera pas. - -SYGNE.--Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre. - -LE BARON TURELURE.--N'est-ce point ce que nous appelions «fraternité?» - -SYGNE.--Ce n'est qu'en un seul homme que tout un peuple peut être un. - -LE BARON TURELURE.--L'enfant majeur n'est plus soumis à son père. - -SYGNE.--Mais la femme reste toujours soumise à son époux. - -LE BARON TURELURE.--Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels. - -SYGNE.--Triste liberté ainsi privée de son droit royal! - -LE BARON TURELURE.--Qu'appelez-vous royal? - -SYGNE.--Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi. - -LE BARON TURELURE.--Que faites-vous de tous nos plébiscites. - -SYGNE.--J'ai horreur de ce Oui adultère. - -LE BARON TURELURE.--Les morts lieront-ils les vivants pour toujours? - -SYGNE.--L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine. - -LE BARON TURELURE.--Nous pensons que l'homme vivant est maître de -lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne. - -SYGNE.--Celui-là est _sans foi_, qui n'est capable de rien d'éternel. - -LE BARON TURELURE.--Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé? - -SYGNE.--Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque -de la France. - -LE BARON TURELURE.--Nous ne le reconnaissons pas. - -SYGNE.--Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir -sera contraint; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi. - -LE BARON TURELURE.--La loi est la raison écrite. - -SYGNE.--La raison de ceux-là qui l'ont écrite. - -LE BARON TURELURE.--Nous avons proclamé le droit de l'homme à -comprendre. - -SYGNE.--Qui le comprendra lui-même? - -LE BARON TURELURE.--Que voulez-vous dire? - -SYGNE.--Qui rattachera les hommes ensemble? - -LE BARON TURELURE.--Leur intérêt l'un à l'autre. - -SYGNE.--La nature a des fins plus longues. - -LE BARON TURELURE.--La nature encore! ô personne endoctrinée! - -La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature -aussi! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est -plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature. - -SYGNE.--Votre raison l'est moins encore. - -LE BARON TURELURE.--Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades -comparaisons! - -La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur. - -Comprenez-moi un peu! Comprenez au moins avant de mépriser! - -Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté! - -SYGNE.--Dites. - -LE BARON TURELURE.--Je suis sûr que je vous intéresse. - -Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais -comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente! - -Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? Vidons cette -question entre nous. - -Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes -ces diries d'âne et de chien! - -Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne avec une vieille femme -dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que -Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui. - ---Non. - -Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu? ou -contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps -biscornus? Entendez-moi: - -C'est une révolution contre le hasard! Quand un homme veut remettre son -bien ruiné en état, - -Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition, -ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait. - -Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil, - -Se fiant dans sa propre raison. - -Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure -encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique, Faisant -un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration -des droits des membres de la communauté, - -Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun? - -SYGNE.--Tout sera donc réduit à l'intérêt. - -LE BARON TURELURE.--L'intérêt est ce qui rassemble les hommes. - -SYGNE.--Mais non point ce qui les unit. - -LE BARON TURELURE.--Et qui les unira? - -SYGNE.--L'amour seul qui a fait l'homme l'unit. - -LE BARON TURELURE.--Grand amour que les rois et les nobles avaient pour -nous! - -SYGNE.--L'arbre mort fait encore une bonne charpente. - -LE BARON TURELURE.--Pas moyen d'avoir raison de vous! Vous parlez comme -Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la -coiffe. - -Et c'est moi qui ai tort de parler raison. - -Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An -Un! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait -qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud! - -Seigneur! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez -grand pour nous! - -On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire -quelque chose de bien plus beau! - -On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait -se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers -régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée -des dieux et des tyrans! - -C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas -solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce -qui arriverait! - -Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos? Ma foi, je ne -regrette rien. - -C'est comme ce gros Louis Seize! la tête ne lui tenait guère. - -_Quantum potes, tantum aude!_ C'est la devise des Français. - -Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil -enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout -d'aventure et d'invention! - -SYGNE.--Il vous en reste quelque chose. - -LE BARON TURELURE.--C'est ma foi vrai! et cela m'encourage à vous dire -tout de suite ce que je suis venu pour vous dire. - -SYGNE.--Je ne tiens pas à l'entendre. - -LE BARON TURELURE.--Vous l'entendrez cependant. - -Mademoiselle Sygne de Coûfontaine, - -Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main. - -SYGNE.--Vous m'honorez, Monsieur le Préfet. - -LE BARON TURELURE.--Que diable! Il n'y a pas de quoi devenir ainsi -toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage. - -SYGNE.--Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois -tout entendre. - -LE BARON TURELURE.--C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir. -Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclopé? - -SYGNE.--Je ne crains personne au monde. - -LE BARON TURELURE.--Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux -étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui -s'arme en silence! - -Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé! - -Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me -met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère. - -Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale! - -Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une -autre, tout est prompt et déterminé. - -N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique? - -Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à -mort et le prendriez dans les bras! - -Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers -vous mon visage plein de crimes et de désespoir! - -SYGNE.--Comment osez-vous me parler ainsi? - -LE BARON TURELURE.--J'ai osé d'autres choses plus fortes. - -Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur -son trône. - -Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de -Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine! - -SYGNE.--Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas? - -LE BARON TURELURE.--C'est l'âme même que je veux fléchir! - -C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la -panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux -sévères! - -SYGNE.--Vous ne verrez rien de tel. - -LE BARON TURELURE.--Je ne sais. Il faut que cela finisse. - -Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue, - -C'est vous qui avez eu le meilleur. - -Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en -défaut. - -Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah! le vieil -esclavage de ma mère continue! - -Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée. - -SYGNE.--Monsieur le Baron, il est vrai. - -J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois. - -LE BARON TURELURE.--J'ai fait ce que j'ai pu. - -SYGNE.--Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable. - -Je me reproche d'en avoir abusé. - -LE BARON TURELURE.--Le profit a été pour nous deux. - -SYGNE.--Pourquoi détruire ce qu'il y avait entre nous de possible? -Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir -d'être à vous? - -LE BARON TURELURE.--Sygne, - -Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer? - -SYGNE.--Il ne faut désirer que les choses raisonnables. - -LE BARON TURELURE.--La raison est de s'arranger des faits comme on peut. - -Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien. - -La nature en sait plus long que vous et moi. - -Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose -qui est capable d'être aimé par moi. - -J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort, - -Plus qu'une chose à faire pour un homme! c'est d'en prendre le -commandement et de marcher à leur tête, - -Faisant la demi-conversion par le flanc gauche. - -SYGNE.--Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui? - -LE BARON TURELURE.--Fortes et pertinentes. - -SYGNE.--Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne -réponse. - -LE BARON TURELURE.--Je le regrette, non. Il faut me répondre sur -l'heure. - -N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi. - -SYGNE.--Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime -pas. - -LE BARON TURELURE.--Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce -qui vous plaît. - -Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur -plaisait pas davantage. - -SYGNE, _le considérant_.--Vous n'êtes pas agréable à voir. - -LE BARON TURELURE.--Je ne suis pas agréable mais utile. - -Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? C'est le ciel, je vous dis, qui -m'envoie pour vous sauver tout exprès! - -Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre -religion. - -Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor. - -Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats? - -Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme -du possible. - -Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira! - -Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour -ministre. - -SYGNE.--Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges? - -LE BARON TURELURE, _d'une voix tonnante_.--Parce qu'il est ici et que -je le tiens à la gorge. - -SYGNE.--Prenez-le donc si vous en êtes capable. - -LE BARON TURELURE.--Son sort vous est-il indifférent? - -SYGNE.--Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort. - -LE BARON TURELURE.--Que m'importe votre cousin et ses farces misérables. - -SYGNE.--Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables? - -LE BARON TURELURE.--J'ai en main de meilleurs otages. - -Vous ne dites rien. - -SYGNE.--Que sais-je de vos rêveries de gendarme? - -LE BARON TURELURE, _à voix basse_.--Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi. - -_(Il la regarde fixement)._ - -SYGNE, _de même_.--Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi! - -LE BARON TURELURE.--Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je -faisais. - -SYGNE.--Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite. - -LE BARON TURELURE.--Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que -je tiens ma parole. - -SYGNE.--Ne doutez donc pas de la mienne davantage. - -LE BARON TURELURE.--Sygne de Coûfontaine, qui faites l'orgueilleuse, - -Je vous achèterai et vous serez à moi. - -SYGNE.--Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis? - -LE BARON TURELURE.--Je prendrai la terre et la femme et le nom. - -SYGNE.--Vous me prendrez, Toussaint Turelure? - -LE BARON TURELURE.--Je prendrai le corps et l'âme avec lui. - -Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants. - -SYGNE.--L'amour aura fait cette merveille. - -LE BARON TURELURE.--La justice du moins, car voyez de quel prix je veux -vous payer. - -SYGNE.--Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage. - -LE BARON TURELURE.--A ma mère qui vous a nourrie. - -SYGNE.--Aux vôtres qui ont tué tous les miens. - -LE BARON TURELURE.--C'est nous donc doublement qui vous avons faite et -élevée. - -SYGNE.--Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit. - -Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi? - -LE BARON TURELURE.--Une autre petite chose. - -SYGNE.--Laquelle? - -LE BARON TURELURE.--Vous avez ici la collection des Conciles. - -Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa -capitale. - -Préameneu m'a demandé une note à ce sujet. - -Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture. - -SYGNE.--Prenez ce que vous voudrez. - -LE BARON TURELURE.--Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des -in-folio en peau de truie. - -J'aime ces belles reliures italiennes. - -_(Il se dirige en boîtant vers cette partie de la bibliothèque ou -est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du -secrétaire et y enfonce la main.)_ - -LE BARON TURELURE, _le dos tourné à Sygne_.--Voilà bien l'ouvrage au -complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière. - -SYGNE.--Je le ferai porter dans votre voiture. - -LE BARON TURELURE.--Et qu'arriverait-il, je me le demande, si j'en -cueillais moi-même quelques tomes? - -SYGNE.--Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux. - -LE BARON TURELURE_ se retournant vivement et regardant Sygne en -face_.--Ce qui m'arriverait? Une balle de plomb dans la tête. - -Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans -ce petit secrétaire. - -SYGNE.--Ils ne me sont pas inutiles. - -LE BARON TURELURE.--A quoi bon faire une grande tache sur le parquet? - -Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu? Le -mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets? - -Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le -chat à tous les trous - -SYGNE.--Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez -pas en tentation. - -LE BARON TURELURE.--Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions. - -Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider. - -_(Entre LE CURE BADILON)._ - -Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur. - -_(Il sort)._ - - -SCÈNE II - -MONSIEUR BADILON _(C'est un homme gros et d'aspect rustique)_.--Cet -homme chez vous. Que signifie cette visite? - -SYGNE.--Vous savez que Monsieur le Préfet m'honore de sa sympathie. - -MONSIEUR BADILON.--Cette visite en ce moment! - -SYGNE.--M. le baron Turelure - -Venait me demander ma main. - -MONSIEUR BADILON.--Il a osé? - -SYGNE.--Quelle audace voyez-vous là? Baron, préfet, général, commandeur -de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre -châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai), - -N'est-ce pas un parti raisonnable? - -Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez-vous qu'il fît? -Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et de -sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, comme d'autres. - -MONSIEUR BADILON.--Dieu ne se plaît pas aux paroles amères. - -SYGNE.--J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son -cœur. - -MONSIEUR BADILON.--Et pourquoi choisit-il ce moment? - -SYGNE.--La suite vous le fera paraître. - -MONSIEUR BADILON.--Saurait-il que Georges est ici? - -SYGNE.--Il le sait. - -MONSIEUR BADILON.--Sait-il aussi, - -Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit? - -SYGNE.--Il est donc vrai? et vous aussi me dites la même chose... - -Le Pape... - -MONSIEUR BADILON.--... Arraché de sa prison par la main de votre -frère... - -SYGNE.--O pauvre Georges-fou! - -MONSIEUR BADILON.--... Est ici caché et remis à votre garde. - -SYGNE, _se tournant vers le Christ_.--Malheur à moi parce que Vous -m'avez visitée! - -MONSIEUR BADILON.--Mais je l'entends qui répond: C'est toi-même qui -m'as ramené ici. - -SYGNE.--Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd! - -MONSIEUR BADILON.--Aux forts le fardeau. - -SYGNE.--Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j'ai -refait cette maison non point pour moi! - -MONSIEUR BADILON.--Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un -abri. - -SYGNE.--Abri précaire et d'une seule nuit! - -MONSIEUR BADILON.--Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard? - -SYGNE.--Toussaint garde toutes les issues. - -MONSIEUR BADILON.--N'est-il point de salut pour le Pape? - -SYGNE.--Turelure me l'a remis dans la main. - -MONSIEUR BADILON.--Que demande-t-il en échange? - -SYGNE.--Cette main elle-même. - -MONSIEUR BADILON.--Sygne, sauvez le Saint-Père! - -SYGNE.--Mais non point à ce prix! Je dis non! - -Je ne veux pas! - -Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est -envers les miens! - -MONSIEUR BADILON.--Livrez donc votre père fugitif. - -SYGNE.--Je ne livrerai point mon corps et leur corps! Je ne livrerai -point mon nom et leur nom! - -MONSIEUR BADILON.-- Livrez votre Dieu à la place. - -SYGNE, _vers le Christ_.--Vous vous êtes moqué de moi! - -MONSIEUR BADILON.--Que lui avez-vous demandé qu'il ne vous ait accordé? - -Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? Le fruit de votre travail, -vous l'avez. - -SYGNE.--Je l'ai! - -MONSIEUR BADILON.--La race est sauve en Georges que vous sauvez, - -Le conservant à ses enfants. - -SYGNE.--Grand Dieu! C'est ici que Votre main apparaît! - -MONSIEUR BADILON.--Je ne vous entends pas. - -SYGNE.--Sa femme, dites-vous, ses enfants... - -MONSIEUR BADILON.--Eh bien? - -SYGNE.--Tout est mort. - -MONSIEUR BADILON.--Paix sur eux! Vous voici libre. - -SYGNE.--Georges reste. - -MONSIEUR BADILON.--Que lui garder qui vaille plus que la vie? - -SYGNE.--L'honneur. - -MONSIEUR BADILON.--Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère. - -SYGNE.--Il est pauvre et tout seul. - -MONSIEUR BADILON, _vers le Christ_.--Un autre est plus pauvre et plus -seul. - -SYGNE.--Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père, - -Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la -dernière de notre race. - -MONSIEUR BADILON.--Je vous écoute. - -SYGNE.--Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre. - -MONSIEUR BADILON.--Vous n'êtes pas mariés encore. - -SYGNE.--Un mariage! Ah, ceci est plus que tout mariage! - -Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal, - -Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur. - -MONSIEUR BADILON.--Serment dans la nuit. Promesses seules et non point -acte ni sacrement. - -SYGNE.--Retirerai-je ma parole? - -MONSIEUR BADILON.--Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en -Pie. - -SYGNE.--Je n'épouserai point Toussaint-Turelure! - -MONSIEUR BADILON.--La vie de Georges est aussi en sa puissance. - -SYGNE.--Qu'il meure, comme je suis prête à mourir! Sommes-nous éternels? - -Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre. - -Mais le nom est à moi! mon honneur de femme est à moi seule! - -MONSIEUR BADILON.--Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le -donner. - -SYGNE.--Georges - -Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant! - -MONSIEUR BADILON.--C'est lui-même qui a été le chercher et qui l'a -introduit ici. - -SYGNE.--Ce passager d'une minute avec nous, ce vieillard qui n'a plus -que le souffle à rendre! - -MONSIEUR BADILON.--Votre hôte, Sygne. - -SYGNE.--Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien. - -MONSIEUR BADILON.--O mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé - -Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous? - -SYGNE.--Misérable faiblesse de femme! Que ne l'ai-je tué sans penser - -Avec cette arme que j'avais dans la main? Mais j'ai craint que cela ne -servît à rien. - -MONSIEUR BADILON.--Avez-vous eu cette idée criminelle? - -SYGNE.--Nous périssions ensemble et je n'avais plus à faire ce choix! - -MONSIEUR BADILON.--Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté -de sauver. - -SYGNE.--Mais tuer cet homme est bon. - -MONSIEUR BADILON.--A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est -Son très cher enfant. - -SYGNE.--Ah! je suis sourde et je n'entends pas, et je suis une femme et -non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un _Agnus Dei!_ - -Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne -ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le -trésor de ma virginité! - -Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet -homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le -faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré! - -Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte -une ressource nouvelle! - -Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête! et que -j'accepte et que je lui tende la joue! - -Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu en chair l'exigerait de moi. - -MONSIEUR BADILON.--C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement. - -SYGNE.--Que demandez-vous donc en Son nom? - -MONSIEUR BADILON.--Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous -regarde seulement et j'attends, - -Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée. - -SYGNE.--Qu'attendez-vous? - -MONSIEUR BADILON.--Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez -été créée et mise au monde. - -SYGNE.--Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme? - -MONSIEUR BADILON.--A Dieu ne plaise? Que nous recherchions aucun bien -par le mal. - -SYGNE.--Je ne livrerai point mon âme au diable! - -MONSIEUR BADILON.--Mais déjà l'esprit violent la tient, - -Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche. - -SYGNE, _sourdement_.--Ayez pitié de moi. - -MONSIEUR BADILON, _avec éclat_.--Grand Dieu! Ayez pitié de moi -vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante! - -C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je -n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour -l'éternité. - -Et quoi? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui -la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure! - -Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés! - -Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges, -c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier! - -Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père, -pauvre paysan! - -Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis -le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils. - -Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un -sacrificateur sans entrailles. - -Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de -mesure et de suavité. - -Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce -qu'il y a de plus bas, - -Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son -enfant lui fait de tout son cœur. - -SYGNE, _sourdement_.--Pardonnez-moi parce que j'ai péché. - -_(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l'étole violette -croisée sur la poitrine)._ - -Eh quoi! vous avez sur vous le viatique? - -MONSIEUR BADILON.--Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans -les bois. - -En quittant ce matin même - -_(A voix basse)_--le Pape, - -J'ai appris que le pauvre homme venait d'avoir les jambes broyées[1] -par un chêne. - -J'arrive de chez lui. Quelle tempête! - -Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible, quand le sorcier -Quiriace me pourchassait. - -Et que je passais la nuit dans le creux d'un saule, avec Notre-Seigneur -sur la poitrine. - -SYGNE, _se mettant à genoux_.--Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai -péché. - -MONSIEUR BADILON _(il est assis sur un fauteuil à côté d'elle)_.--Qu'il -vous pardonne comme je vous bénis. - -SYGNE.--Je suis coupable de paroles violentes, de désir de mort, de -propos de tuer. - -MONSIEUR BADILON.--Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine -d'aucun homme et au désir de lui mal faire? - -SYGNE.--Je cède. - -MONSIEUR BADILON.--Poursuivez. - -SYGNE, _à voix basse_.--Georges - -Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père, - -Je l'aime. - -MONSIEUR BADILON.--Mais il n'y a point de mal à cela. - -SYGNE.--Plus qu'il n'est dû à aucune créature. - -MONSIEUR BADILON.--Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a -faite. - -SYGNE.--Père, je lui ai donné mon cœur! - -MONSIEUR BADILON.--Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de -Dieu. - -SYGNE.--Mais Dieu veut-il que je l'abandonne et le trahisse? - -MONSIEUR BADILON.--Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant -bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal. - -Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son -pays, son fiancé, - -(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire), - -Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les -malades, pour nourrir les pauvres, - -Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui -ne nous sont de rien, - -Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas -intéressé. - -Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en -avez reçu vocation, - -Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre -honneur en ce monde, - -Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ -s'est laissé manger par Judas, - ---La Justice ne le commande pas. - -SYGNE.--Ne le faisant pas, je reste sans péchés? - -MONSIEUR BADILON.--Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution. - -SYGNE.--Est-il vrai? - -MONSIEUR BADILON.--Et je vous dirai plus: Prenez garde et faites -attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne -soit profané. - -Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions, -il le consacre. Il achève le pain et le vin. - -Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éternité à cette parole -qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même. - -De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort. - -Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le -frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice -de son corps pourri! - -Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux -êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité. - -SYGNE.--Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement? - -MONSIEUR BADILON.--Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté. - ---Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes - -S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la -mort - -Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux -qu'il aime, - -La Justice non plus ne le contraignait pas. - -SYGNE.--Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme! - -MONSIEUR BADILON.--Je le sais, pauvre enfant. - -SYGNE.--Est-ce à moi de sauver Dieu? - -MONSIEUR BADILON.--C'est à vous de sauver votre hôte. - -SYGNE.--Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit. - -MONSIEUR BADILON.--C'est votre cousin qui l'a amené. - -SYGNE.--Je ne peux pas! O mon Dieu, je ne veux pas à ce prix! - -MONSIEUR BADILON.--C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste. - -SYGNE--Je ne peux pas au delà de ma force. - -MONSIEUR BADILON.--Mon enfant, sondez votre cœur. - -SYGNE.--Le voici devant vous tout ouvert et déchiré. - -MONSIEUR BADILON.--Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il -s'agissait de le sauver, lui et les siens, - -Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait, - -Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous? - -SYGNE.--Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma -race? Oui. - -Je le ferais. - -MONSIEUR BADILON.--Je l'entends de votre propre bouche. - -SYGNE.--Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le -premier et le dernier de nous tous, - -Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé ma foi! - -MONSIEUR BADILON.--Dieu est tout cela pour vous avant lui. - -SYGNE.--Mais il n'a pas besoin de moi! Le Pape a ses promesses -infaillibles! - -MONSIEUR BADILON.--Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a -point prié. - -Epargnez à l'univers ce crime. - -SYGNE.--C'est vous qui m'avez instruite et ne me disiez-vous pas que le -Pape près de périr, Dieu chaque fois l'a sauvé? - -MONSIEUR BADILON.--Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa -bonne volonté. - -SYGNE.--Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique. - -MONSIEUR BADILON.--Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince -de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon. - -Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de -ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome. - -Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux? - -Voici le dernier désordre! Voici le cœur dérangé de sa place! - -Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame pénitente, vierge, voyez ce -peuple immense qui nous entoure, - -Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds, - -Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendent votre résolution! - -SYGNE.--Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force! - -MONSIEUR BADILON.--Dieu n'est pas au-dessus de nous, mais au-dessous. - -Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre -faiblesse. - -SYGNE.--Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine, - -J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma -servante et du sorcier Quiriace. - -Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai -fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt. - -Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que -Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi, -indissoluble. - -Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens, - -Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'aura rien de moi qui ne -soit à lui, - -Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus. - -Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi, - -Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines, - -Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et -travaillé. - -La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et -qui n'a plus que moi seule, - -Et moi aussi, je lui manquerai la dernière! - -Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte, - -Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur -cet autel, - -Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément -tout à l'heure, - -La mienne est fausse! - -_(Silence)_ - -Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien! - -MONSIEUR BADILON.--Je me tais mon enfant, et je frémis! - -Je vous déclare que ni moi, - -Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice. - -SYGNE.--Et qui donc m'y oblige? - -MONSIEUR BADILON.--Ame chrétienne! Enfant de Dieu! C'est à vous seule -de le faire de votre propre gré. - -SYGNE.--Je ne puis pas. - -MONSIEUR BADILON.--Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous -renvoyer. - -SYGNE.--Mon Dieu! Cependant vous voyez que je vous aime! - -MONSIEUR BADILON.--Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne -d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la -croix. - -SYGNE.--Vous voyez mon cœur! - -MONSIEUR BADILON.--Mais non point à travers cette grande rupture à mon -côté. - -SYGNE.--Jésus! mon bon ami! - -Qui a été tout le temps mon ami sinon vous? Il est dur maintenant de -vous déplaire. - -MONSIEUR BADILON.--Mais il est facile de faire Votre volonté! - -SYGNE.--Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois. - -MONSIEUR BADILON.--Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité -et la Vie. - -SYGNE.--Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi! - -MONSIEUR BADILON.-- Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non -la mienne! - -SYGNE.--Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout. - -Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose. - -Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste! - -MONSIEUR BADILON.--Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir -le jour et l'heure. - -SYGNE, _sourdement_.--Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, -ayez pitié de moi? - -MONSIEUR BADILON.--Le voici déjà avec vous. - -SYGNE.--Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne! - -MONSIEUR BADILON.--Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé? - -SYGNE.--... Et non la mienne. - -_(Silence)_ - -Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne! Seigneur, -que votre volonté soit faite et non pas la mienne! - -MONSIEUR BADILON.--Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous -maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile? - -Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici -terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché -jusqu'aux racines, - -Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans -l'Eden de la croix! - -«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints, -mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir, - -Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage -et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes. - -Tout est facile excepté de Vous contrister. - -Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime - -Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable. - -_(Il se lève)_ - -Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de -cette victime immolée, - -Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la -messe. - -Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu'elle a pu. - -Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau -intolérable, - -Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon -enfant unique de mes propres mains. - -Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous -pardonne. - -_(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête)._ - -Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de -Dieu soit avec vous! - -_(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et -les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle, -cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les -fenêtres.)_ - -[1] Il prononce «broy-ées». - - - -ACTE TROISIÈME - - -SCÈNE I - -_Le château de Pantin près de Paris. Un grand salon au rez-de-chaussée -avec quatre portes-fenêtres donnant sur une terrasse. Mobilier officiel -du temps de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait au -mur représentant l'Empereur Napoléon en costume de sacre. Toute la -pièce est en désordre et souillée de boue. C'est le quartier-général de -l'Armée qui défend Paris contre les Alliés, et que commande le général -baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de la Seine, réunissant dans ses mains -les pouvoirs civils et militaires._ - -_Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près, carillon de trois -cloches sonnant le baptême._ - -_TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée dans un grand fauteuil à -oreillettes..._[1] - -TOUSSAINT TURELURE.--Vous avez mes instructions. Maintenant il faut que -je vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui quitte l'église. - -Tous mes officiers sont réunis dans la pièce à côté et nous allons -fêter autour d'une galette chaude et de quelques bouteilles de vin de -la Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit Turelure. - -Profitons de ces loisirs que Messieurs vos amis nous font. - -Nous regretterons de n'avoir point le plaisir de votre compagnie, -Madame. Mais les affaires d'abord! - -Triste temps que celui où le père et la mère ne peuvent assister -ensemble au baptême de leur enfant! - -SYGNE.--Vous ne paraissez pas si triste. Vous vous accommodez de ce -triste temps assez bien. - -TOUSSAINT TURELURE.--C'est ma foi vrai! Je n'ai jamais été si heureux! - -La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, l'aliment du corps et de -l'esprit, - -Que faut-il de plus à un homme? - -J'oubliais une épouse aimante et le petit Turelure à qui l'on met son -premier grain de sel sur le bout de la langue. - -SYGNE.--Que ne traitez-vous donc vos affaires vous-même? - -TOUSSAINT TURELURE.--Les miennes sont les vôtres, il n'y a aucune -différence. Je vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance en vous. - -Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains pleines. - -N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le Pape à l'Eglise, aujourd'hui - -Vous rendiez le Roi à son royaume? - -De plus il ne s'agit pas seulement du pays, - -Mais de nos biens conjointement dont je désire consolider la possession -à ce petit fi. - -SYGNE.--Ce qui veut dire - -Que je dois achever et dépouiller ma famille? - -TOUSSAINT TURELURE.--Au profit de votre enfant qui est le dernier mâle. -Et pour notre vaillant cousin, le généreux Agénor, le Roi sans doute -lui réserve des compensations. - -SYGNE.--Je verrai ce que j'ai à faire. - -TOUSSAINT TURELURE.--J'ai toute confiance en vous. - -SYGNE.--Qui est le plénipotentiaire du Roi? - -TOUSSAINT TURELURE.--Il est ici. Je m'en vais vous l'amener. - -SYGNE.--Je suis prête. - -TOUSSAINT TURELURE.--Nul doute que vous ne vous vous -entendiez.--Plaît-il? - -SYGNE.--Je n'ai rien dit. - -TOUSSAINT TURELURE.--C'est ce mouvement que vous faites avec la tête. - -_(Il pose la main sur les papiers qui sont déposés sur la table)_ - -Telles sont mes conditions à qui panse d'âne peut être changée. - -Ce n'est pas le moment de discuter. La France, pour le moment, c'est -moi, Toussaint Turelure, - -Préfet de la Seine, général en chef de l'armée de Paris, - -A qui tous pouvoirs civils et militaires ont été par Sa Majesté -Impériale et Royale remis. - -SYGNE.--Vous justifiez sa confiance. - -TOUSSAINT TURELURE.--Je suis l'homme de la France et non point d'un -particulier. - -Le Corse a eu sa chance et moi je prends la mienne où je la trouve. - -SYGNE.--Craignez qu'il ne revienne avec ses grandes bottes. - -TOUSSAINT TURELURE.--C'est pourquoi il faut choisir son temps avec art, -et ce n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste _(Il fait un geste -maçonnique)_ - -M'a rendu boiteux comme une balance. - -Tout dépend de Paris et Paris pour quelques moments est entre mes mains -compétentes. - -SYGNE.--Pensez-vous tenir ici tout seul contre trois armées? - -TOUSSAINT TURELURE.--L'empereur vient de remporter une victoire à -Saint-Dizier, j'en ai reçu la nouvelle à l'instant. - -Il me prescrit de tenir bon et de faire le brave, tandis qu'il attache -les trois bourriques par la queue. - -La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace et les Vosges sont pleins de -partisans, les places du Rhin ne sont pas prises. - -Il y a de beaux jours encore pour l'homme d'Austerlitz. - -Et puis ne croyez pas que tous ces larrons soient d'accord; il y a -moyen de négocier. Vous savez que je suis entouré d'émigrés et de -renégats. - -SYGNE.--Vous n'avez pas de troupes. - -TOUSSAINT TURELURE.--J'ai un terrier. Qu'ils voient donc voir à -m'enfumer dans Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je suis croche! - -Et vous dites que je n'ai pas de troupes? Que l'Empereur de Russie y -vienne avec ses riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas Müller en -bois de navet! - -Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces nourrissons de Bellone, -les pompiers de Pantin et les Garde-Nationale de Saint-Denis et les -volontaires de Popincourt! - -Vous avez entendu le canon ce matin? - -SYGNE.--Oui. - -TOUSSAINT TURELURE.--On est entré dedans, comme disait mon ordonnance. -On a torché Miloradovitch aussi propre qu'une assiette à pain. - -Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon rose sont couchés dans les -vignes de Noisy-le-Sec. - -Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt sur la couture du -pantalon. - -Les yeux encore dans la mort et le petit nez tout rond tournés à gauche -vers le Herr Adjutant «Habt Acht!» - ---En l'honneur de quoi nous allons boire de ce vin de Mareuil. - -SYGNE.--Tout cela n'est pas sérieux. - -TOUSSAINT TURELURE.--Je ne sais. Mais il y a encore un point que je -vous conjure de méditer. - -L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul roi possible pour la France. - -Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa d'Oscar. - -Tout dépend de moi et de ces mains à qui je remettrai les clefs de -Paris. - -Qui a reçu Paris, voici tous les doutes tranchés, il est l'héritier -incontestable. - -Je suis Français! il me répugne de capituler. - -Autrement qu'entre les mains du fils de Saint Louis - -Dont je veux être le plus humble sujet, - -Appuyant à son trône même les fondements de notre maison. - -SYGNE.--La maison Turelure. - -TOUSSAINT TURELURE.--Un petit rond en or au-dessus du T et dans dix ans -cela sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte. - -Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le nom s'éteint avec lui, -que le monarque peut relever. - -SYGNE.--J'ai tout compris. - -TOUSSAINT TURELURE.--J'en suis sûr. Je remets le sort de la France dans -votre panier à ouvrage. - -_(Il y dépose les papiers)_ - -Il ne me reste plus qu'à vous présenter l'autre plénipotentiaire. - -SYGNE.--Qui est-ce? - -TOUSSAINT TURELURE.--C'est une surprise. Vous allez voir. Le Roi est un -homme d'esprit. - -Nous allons tout régler en famille. - -_(Il sort. Violons qui se rapprochent du cortège baptismal)_ - -TOUSSAINT TURELURE _(Il rentre, ramenant avec lui le vicomte -de COUFONTAINE)_.--Sygne, je vous présente le lieutenant et -plénipotentiaire de sa Majesté, - -Notre cousin Georges, lui-même, que la politique depuis trop longtemps -nous a ravi. - -SYGNE.--Georges! - -GEORGES.--Madame. _(Il prend la main et la baise)._ - -TOUSSAINT TURELURE.--C'est gentil de les voir! Je le jure, l'œil me -pique. Georges, ma femme a tout pouvoir de traiter avec vous. - -Adieu, Georges! - -GEORGES.--Adieu,--Toussaint! - -_(Musique. Tapage. Acclamations. Tumulte de la maison qu'on envahit. -Salve de mousqueterie au dehors)._ - -TOUSSAINT TURELURE.--Tonnerre de Dieu, ils vont s'estropier! J'avais -défendu qu'on leur donne des cartouches! - -_(Il sort)_ - -[1] Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter la tête -lentement de droite à gauche, comme quelqu'un qui dit: Non. - - -SCÈNE II - -_SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers que le baron a mis dans -son panier. COUFONTAINE le prend et tire des lunettes de sa poche. -Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les yeux fermés._ - -_Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que l'on claque, -tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'armes et de verres, puis -les deux violons qui éclatent tout à côté et se taisent soudain._ - -_Vagissement d'un nouveau-né._ - -GEORGES.--C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne? J'ai vu le -cortège en arrivant. - -SYGNE.--Oui. - -GEORGES.--Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête? - -SYGNE.--Ma place est ici. - -_(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête l'oreille._ - -_On tape sur une table, le silence se fait)._ - -_Voix de _TOUSSAINT TURELURE.--Messieurs, je vous présente mon fils, -Louis Agénor Napoléon Turelure! - -_(Applaudissements)_ - -_Voix de _TURELURE.--Le curé vient de te baptiser chrétien avec de -l'eau, - -Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la -rosée champenoise sur la bouchette. - -Goûte le vin de France, citoyen! - -_(Rires. Applaudissements)_ - -Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld-Maréchal Benningsen -et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un -petit moment! Que diable! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux -tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde. - -Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et -buvons à la santé de cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète. - -_(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris: Vive Turelure! Vive -Louis-Agénor! Vive l'Empereur!)_ - -_Voix de_ TURELURE.--Passez la galette. - -GEORGES.--C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette -nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut. - -_(Bruit de trompettes au loin)_ - -_Voix de_ TOUSSAINT TURELURE.--C'est la cavalerie Russe qui prend ses -positions. Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf soient notre -trompette que nous venons de baptiser sous le canon! - -Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est le cri d'un homme libre! -Nous nous foutons de toi, cosaque! - -_(Trompettes de nouveau)_ - -Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France? Ils n'ont -pas assez d'esprit pour cela. - -Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura toujours assez de France pour -embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de -manger tranquille son foin, la vache! - -Messieurs, je vous apprends une grande nouvelle: l'Empereur Napoléon -vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier. - -_(Acclamations: Vive l'Empereur!)_ - -Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me semble que nous tenons ici assez -bien. - -Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière -eux, c'est l'Empereur et ses aigles! - -Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous a pas tout pris, tant -qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure -et de la galette! - -_(Rires. Applaudissements. Acclamations)_ - -GEORGES, _reprenant sa lecture_.--Brave péroraison et digne de l'exorde! - -_(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau, ôte ses -lunettes, les remet dans sa poche, replie le papier et le repose sur la -table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement)._ - -GEORGES, _frappant un coup léger sur la table_.--Sygne. - -SYGNE, _se redressant_.--Me voici. - -GEORGES.--C'est avec vous que je dois discuter ce papier? - -SYGNE.--C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs. - -Il a pleine confiance en moi. - -GEORGES.--«Il a pleine confiance en vous». Il a raison. - -SYGNE.--Mais d'ailleurs il n'y a rien à discuter. Le temps manque. - -GEORGES.--Dois-je signer ces conditions _hic et nunc?_ - -SYGNE.--Pas un point ne peut être changé. - -GEORGES.--Et si j'accepte? - -SYGNE, _montrant un pli scellé_.--Voici la soumission de Turelure et la -capitulation de Paris. - -Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne. - -GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier. - -SYGNE.--Je ne puis pas. - -GEORGES.--Sygne, remettez-moi ce papier et je vous tiens quitte de -l'autre. - -SYGNE.--J'ai promis. - -GEORGES.--Certes vous êtes fidèle à vos promesses. - -SYGNE.--Mais du moins je serai fidèle à ma honte. - -GEORGES.--Ne puis-je lire les termes de reddition? - -SYGNE.--Il faut me croire sur parole. - -GEORGES.--Je vous crois, Sygne. - -SYGNE.--Georges, ce qu'il dit est vrai. Il m'a tout montré et j'ai tout -vu. Il m'a tout expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, et je -n'y trouve point de faute. - -L'homme est maître de Paris et celui-là est roi qui recevra Paris de sa -main. - -GEORGES.--C'est donc de Toussaint Turelure que le Roi de France attend -sa couronne? - -SYGNE.--De lui-même et non pas d'un autre. - -GEORGES.--«Le Roi jure la Constitution. - -Le budget sera voté chaque année par les représentants du peuple.» - -Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique. - -SYGNE.--Je ne puis discuter. - -GEORGES.--Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure. - -SYGNE.--Et cela, Georges, - -C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter. - -GEORGES.--Je ne l'accepterai pas. - -SYGNE.--Vos ordres sont formels. - -GEORGES.--Que savez-vous de mes ordres? - -SYGNE.--S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici. - -GEORGES.--Mais qu'importent les Chambres à votre baron? - -SYGNE.--Le possible seul lui importe. - -GEORGES.--Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi? - -SYGNE.--Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser -pour toujours. - -GEORGES.--Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu! - -Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limitation que sa propre -essence. - -Tout homme dès sa naissance recevait le monarque au-dessus de lui -éternellement à sa place par lui-même, - -Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un -autre, et qu'il eût ce chef inné. - -Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie, - -De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer -ta déchéance. - -SYGNE.--Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur -désirait. - -GEORGES.--Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la -raison de vivre, - -Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance, - -Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé. - -SYGNE.--Voici le Roi sur son trône. - -GEORGES.--L'appelez-vous le Roi? Pour moi je ne vois qu'un Turelure -couronné. - -Un préfet en chef administrant pour la commodité générale, -constitutionnel, assermenté, - -Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las. - -SYGNE.--Mais pour nous du moins il est; - -Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire, - -Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal. - -GEORGES.--Vous parlez de ce que Turelure me demande? - -SYGNE.--Oui. - -GEORGES.--Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits, -titres et possessions, - -Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous -m'avez fait. - -Tout est cédé sans réserve. - -SYGNE.--O Georges, je voulais d'abord crier et disputer. - -GEORGES.--Vous ne l'avez point fait? - -SYGNE.--N'ayez peur. - -GEORGES.--Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous -reconnais. - -SYGNE.--Va, donne-lui tout. - -GEORGES.--Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon -beau-frère tient le plus? - -SYGNE.--O Georges, donne-lui tout! - -GEORGES.--Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà? - -SYGNE.--Mais le droit et le nom vous restent. - -GEORGES.--Faut-il donner cela aussi? - -SYGNE.--Donne-lui cela aussi. - -GEORGES.--Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la -terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi. - -SYGNE.--Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus -qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la -terre et l'homme, que le tombeau seul. - -Et les mains qui étaient jointes se sont séparées. - -Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner. - -GEORGES.--Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien. - -SYGNE.--Mais il faut écrire et consentir. - -GEORGES.--Je ne capitulerai pas. - -SYGNE.--Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain? - -GEORGES.--Je ne puis céder mon honneur. - -SYGNE.--Qu'avez-vous d'autre à céder? - -GEORGES.--Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas! - -SYGNE.--Cède, trahis, renonce! O Georges, donne-lui cela aussi! Cher -frère, ne nous empêche pas de finir! - -GEORGES.--Nous ne finissons pas, en cet enfant. - -SYGNE.--Tout est fini pour moi avec toi. - -GEORGES.--Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos -biens - -S'accumulent sur la tête de cet enfant. - -SYGNE.--M'accuses-tu d'une pensée vile? - -GEORGES.--La honte suffit que vous vous êtes acquise. - -SYGNE.--Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front! - -GEORGES.--Elle est à vous. - -SYGNE.--Elle est à moi en effet! - -Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la -louange! - -Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur -moi comme une pierre, elle est incorporée - -A ces os qui seront jugés! - -GEORGES.--Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela? - -SYGNE, _criant_--Georges! - -C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte -et si raisonnable! - -Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui combattit contre Jeanne -avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat, - -Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la -face. - -Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y -résister. - -Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie, - -Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer -Morte à la descente de l'Arnon. - -GEORGES.--Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la -_foi_ sur notre blason est corrompue, - -Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le -matin de ce sacrifice offert! - -SYGNE.--J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur? - -GEORGES.--Tout ce qui lie un homme à un autre, - -Tout cela avec ta main m'était encore attaché: enfant, sœur, père et -mère, défendue, confortatrice, - -Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main -et ma forte société. - -Quel est le serment que tu n'as pas rompu? Quelle est la foi que tu ne -m'as pas retirée? - -SYGNE.--Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême. - -GEORGES.--Il ne fallait donc pas en faire d'autre. - -SYGNE.--Mais par quoi jure-t-on que par Dieu? - -GEORGES.--Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau. - -SYGNE.--J'ai sauvé le Père des hommes. - -GEORGES.--Et tu as perdu ton frère. - -SYGNE.--Sois donc mon juge, je l'accepte. - -GEORGES.--Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et -cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer. - -Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné, - -Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux. - -SYGNE.--Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me -déposer. - -Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse, - -Et je n'en demande pas de plus haute. - -GEORGES.--Tu as manqué à la foi. - -SYGNE.--Un grand prix m'était offert... - -GEORGES.--Tu as manqué à l'amour. - -SYGNE.--Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges? - -GEORGES.--C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était -suffisante. - -Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à -me passer de toute consolation. Ne pouvait-il me laisser cette petite -heure? - -Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle? une seule Véronique pour -m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur -succombe? - -SYGNE.--C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait -cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu! - -C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause! - -GEORGES.--Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tourné en amertume. - -SYGNE.--Que Dieu prenne ma place misérable, et acquitte ce que je ne -puis payer! - -GEORGES.--Il ne fallait pas faire cela. - -Le manquement qui est fait à l'amour vrai, Dieu lui-même ne peut le -réparer. - -Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux cieux et une nouvelle -terre! - -Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur. - -Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie? - -Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de -mots sans nulle substance? - -Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage -d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes -compagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait -comme le mien. - -Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement, -comme un Juif qui déchire son vêtement de haut en bas. - ---N'agite pas ainsi la tête. - -SYGNE.--Mon humiliation est trop grande. Hélas! il n'y a plus de -douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée. - -Je suis séparée des larmes. - -Il n'y a plus de douleur possible et toute souffrance qui s'ajoute aux -autres est pour moi comme une consolation. - -GEORGES.--Et moi, que me faut-il faire? - -SYGNE.--Viens avec moi où il n'y a plus de douleur. - -GEORGES.--Et plus d'honneur? - -SYGNE.--Plus de nom et aucun honneur. - -GEORGES.--Le mien est intact. - -SYGNE.--Mais à quoi sert d'être intact? Le grain que l'on met dans la -terre, - -De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord? - -GEORGES.--La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable. - -SYGNE.--La terre est la même pour nous deux. - -GEORGES.--Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui -était mon propre bien, - -Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur - -Fidèle, elle-même fidèle. - -SYGNE.--C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour. - -GEORGES.--Parjure! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton -nom serf n'est plus son nom féodal! - -SYGNE.--Je l'ai aimée plus que toi. - -GEORGES.--Et qui l'aimerait plus qu'un exilé? - -SYGNE.--Tu n'en aimes que la surface. - -GEORGES.--Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemblent à aucun -autre. - -SYGNE.--Et moi j'en possède le fond et la racine. - -Toute terre est la même à six pieds de profondeur. - -GEORGES.--N'attends-tu point de résurrection? - -SYGNE.--Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas. - -Et même s'il n'en était aucune, le bienfait seul de mourir est assez -grand. - -GEORGES.--Tu dis bien. Cela du moins est vrai. - -SYGNE.--O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules! Cela -fait pitié! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être -mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les -hommes. - -Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux? Pas plus que -de Coucy et de ses tours. - -Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme -d'autres sont pasteurs ou meuniers? - -Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut. - -Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre et non pas pour -partager, - -Viens donc avec moi et prends ma main, - -Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre, - -Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée -la même! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts. - -O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez longtemps que nous sommes -à charge aux hommes. - -Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas -pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu. - -Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura -plus de Dieu ni de Seigneur. - -La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes -libres à la manière des animaux. - -Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres? il n'y a point de -liberté pour un gentilhomme. - -Ou égaux? - -Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon -frère! - -GEORGES.--Vous n'êtes plus ma sœur. - -SYGNE.--Si, Georges, je le suis. - -GEORGES.--Je ne reprendrai point cette main félonne. - -SYGNE.--J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout livré, et moi-même avec! ce -qui était mort. - -Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai sauvé le Prêtre éternel. - -Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura encore avec nous sa parole -et un peu de pain, et Sa main sacrée qui lie et qui délie. - -GEORGES.--Elle a délié la tienne. - -SYGNE.--Je m'en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain. - -GEORGES.--Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce -qui nous reste à faire. - -SYGNE.--Signeras-tu ces papiers? - -GEORGES.--Je les signerai l'un et l'autre au nom du Roi mon maître et -aux miens. - -_(Il les prend, les lit et les signe.)_ - -Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux? - -SYGNE.--Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les -estafettes attendent. - -Son intérêt vous garantit. - -Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre aux mains de vos amis. - -GEORGES.--Voici mon testament, voici la nouvelle alliance. - -Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et -d'alliance sans quelque sang versé? - -SYGNE.--Que ce soit donc le mien? - -GEORGES.--Ne me tentez pas. - -SYGNE.--S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins, -et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta -propre loi. - -Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il meure! Me voici prête. - -GEORGES.--Non, non! je ne tuerai point ma pauvre enfant! - -SYGNE.--O Georges, tu m'aimes encore. - -GEORGES.--Mais du moins, je vous déferai de cet homme. - -SYGNE.--Ne le tue pas. - -GEORGES.--Tenez-vous tant à sa vie? - -SYGNE.--Aussi peu qu'à la mienne. - -GEORGES.--Il mourra donc de ma main. - -SYGNE.--Pourquoi t'occuper de cet homme? - -GEORGES.--Je délivrerai le Roi de ses promesses. - -SYGNE.--Qui est mort. - -Il ne peut plus rendre la parole. - -GEORGES.--Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti. - -SYGNE.--Je te prierais donc en vain? - -GEORGES.--En vain. - -SYGNE.--Fais ce que tu veux. - -GEORGES.--Je vous salue. - -_(Il s'éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et -disparaît.)_ - - -[Pg 182] - -SCÈNE III - -_(Entre TOUSSAINT TURELURE.)_ - -TURELURE.--Eh bien, Madame? - -_(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un -regard et sonne aussitôt.)_ - -C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire. - -_(Entre un domestique.)_ - -Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes. - -_(Entrent plusieurs officiers.)_ - -Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée en retraite sur Paris. La -Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles, - -Sous les ordres de M. le Duc de Raguse. - -Ordre de l'Empereur. Faites diligence. - -_(Il distribue des plis scellés. Les estafettes sortent) A SYGNE:_ - -Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin. - -_(Il sonne.)_ - -M. Lafleur. - -_(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)_ - -Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la personne que vous savez, - -Et dites que je me mets à ses pieds. - -_(Sort MONSIEUR LAFLEUR)_ - -_(Il sonne--Entrent deux autres estafettes.)_ - -Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand. - -Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici. - -_(Elles sortent.)_ - -_Il sonne.--(Entre UN OFFICIER.)_ - -TURELURE, _se redressant_.--Monsieur, quand trois heures sonneront, -dites que l'on amène le drapeau. - -_(Sort l'officier.)_ - -Voici beaucoup de besogne en peu de temps. - -_(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes, la tête -droite, les bras allongés le long du corps, les mains recourbées en -arrière.--L'horloge grince longuement et va sonner.)_ - -TURELURE.--L'heure sonne. - -_(A ce moment COUFONTAINE apparaît derrière la fenêtre.--Premier -coup de l'heure.--Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations -retentissent en même temps. SYGNE s'est jetée d'un bond devant -lui.--Deuxième coup.--La scène s'est remplie de fumée. Quand -elle se dissipe on voit SYGNE étendue par terre dans une mare de -sang.--Troisième coup.--TURELURE enjambe rapidement le corps et se hâte -vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche -vers le sol, puis s'éloigne, comme tirant derrière lui un fardeau qu'on -ne voit pas._ - -_Pause._ - -_Rentre TURELURE. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce.)_ - -TURELURE, _d'une voix de commandement_.--La baronne est blessée. Un -accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette -table. Le médecin, l'abbé Badilon! - -Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent. - -_(Il sort.)_ - -_(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments.)_ - - -SCÈNE IV - -_(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nuit. SYGNE -étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON -est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier -d'argent.)_ - -MONSIEUR BADILON.--Sygne, mon enfant, m'entendez-vous? - -_(Longue pause. Mouvement de paupières.)_ - -MONSIEUR BADILON, _plus bas_.--M'entendez-vous? - -SYGNE.--Que dit le médecin? - -MONSIEUR BADILON.--Ma fille, réjouissez-vous. - -SYGNE.--C'est donc la mort qu'il m'annonce? - -MONSIEUR BADILON.--Le temps de votre épreuve est fini. - -_(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever.)_ - -MONSIEUR BADILON, _prêtant l'oreille_.--«Plus de joie...» Que -dites-vous? ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure. - -Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de sang...» - -_(Il répète)_ - -«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie pour me réjouir.» - -_(Se parlant à lui-même)_ Tout est épuisé. - -Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation. - -SYGNE.--Est-il... - -MONSIEUR BADILON.--Est-il mort? Georges, votre cousin? - -_(Mouvement de paupières.)_ - -Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur. - -SYGNE.--... le temps... - -MONSIEUR BADILON.--Le temps de lui donner l'absolution? - -Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà mort. - -_(Silence.)_ - -J'ajoute cette amertume. Mais... - -SYGNE.--Je ne m'inquiète pas. - -MONSIEUR BADILON.--Il est vrai. Le grand Dieu pourvoit. - -SYGNE.--Ensemble. - -MONSIEUR BADILON.--Les deux Coûfontaine ensemble et l'un précède -l'autre tour à tour. - -SYGNE.--Le parjure. - -MONSIEUR BADILON.--Le voici racheté de votre sang. - -SYGNE.--Le serment. - -MONSIEUR BADILON.--Non point rompu, mais consommé. En Dieu le Fils qui -est assis à la main droite en qui est toute parole achevée. - -SYGNE.--Avec lui. - -MONSIEUR BADILON.--Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef. -_Coûfontaine, adsum._ - -SYGNE.--Jésus. - -MONSIEUR BADILON.--Jésus Notre-Seigneur est avec vous. - -SYGNE.--Avec lui. - -MONSIEUR BADILON.--Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et -l'œuvre ne sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel, -et le vêtement du sang qui l'imprègne. - -SYGNE.--Tout. - -MONSIEUR BADILON.--Tout est fini, tout est fait comme il le fallait, -l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux. - -J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant pour le ciel. - -Et moi je reste seul. - -L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé -inutile. - -SYGNE _(Mouvement de la tête inachevé.)_ - -MONSIEUR BADILON.--Epouse du Seigneur! - -Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour, - -Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et -qui sacrifie! - -Et dites-moi que vous me pardonnez - -Ce mal que je vous ai fait, - -Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur, - -Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante de mon cœur, - -Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne soit parfaite. - -SYGNE.--.... _(Mouvement des yeux)_ - -MONSIEUR BADILON.--La main? Que je lève ma main de nouveau et que je la -tienne devant vos yeux? - -SYGNE.--_(Mouvement des lèvres.)_ - -MONSIEUR BADILON.--Ainsi le pauvre agneau mourant entre ses gencives -désarmées prend la main qui vient de l'égorger! - -Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ -en son prêtre qui oint et qui pardonne. - -La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque -matin tient élevé. - -Le Fils de Dieu sous les accidents, - -Que vous allez voir face à face. - -_(Il tombe, à genoux devant le lit.)_ - -Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur! - -Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde -n'entendent pas, - -Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos -oreilles, - -Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux? - -Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus -basse! - -Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la -pénitence, - -C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais et me prosternais -devant vous. - -Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé! - -Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, qui si souvent êtes -venue prendre la nourriture céleste entre ses mains. - -_(Silence.)_ - -SYGNE _(Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu.)_--... Si sainte? - -MONSIEUR BADILON.--Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa -vie pour ses ennemis? - -SYGNE _(Sourire)_. - -MONSIEUR BADILON.--Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de -votre époux pour le couvrir? - -SYGNE, _presque indistincte_.--Trop bonne... - -MONSIEUR BADILON.--La mort? Que dites-vous? - -_(Il se penche sur elle.)_ - -SYGNE _(Elle agite les lèvres)_. - -MONSIEUR BADILON.--«Une chose trop bonne pour que je la lui eusse -laissée.» - -Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même? - -_(Silence.--Elle commence à respirer péniblement.)_ - -Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné. - -_(Silence.--Signe que non.)_ - -Sygne! à ce moment où vous allez paraître devant Dieu, dites-moi que -vous lui avez pardonné. - -_(Signe que non.)_ - -Voulez-vous que je vous fasse apporter votre enfant? - -_(Signe que non.)_ - -Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre enfant?... - -SYGNE, _d'une voix distincte:_ Non. - -_(Silence.--L'agonie commence.)_ - -MONSIEUR BADILON _(Il se lève.)_--La mort approche. Ame chrétienne, -faites avec moi la recommandation et les actes d'espérance et de -charité. - -SYGNE _(Signe que non)_. - -MONSIEUR BADILON.--Sygne, soldat de Dieu! debout! debout jusqu'au -dernier moment! - -SYGNE.--Tout est épuisé. - -MONSIEUR BADILON.--Coûfontaine, _adsum!_ - -SYGNE.--Tout est épuisé. - -MONSIEUR BADILON.--Jésus, fils de David, _adsum!_ - -_(Silence.--Le râle commence.)_ - -Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est exprimé jusqu'à la dernière -goutte. - -_(Silence.)_ - -Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous m'avez donné et que je vous -donne à mon tour. - -Eli! Je vous supplie dans le terrible secret de la dernière heure. - -Seigneur, en qui tous les siècles sont comme un seul instant qui ne -peut être divisé, - -Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître devant vous en même temps -que vous avez faites frère et sœur. - -Et agréez le sang versé et cet échange entre elles qui s'est fait dans -la déflagration de la poudre. - -_(SYGNE se redresse tout à coup et tend violemment les deux bras en -croix au-dessus de sa tête; puis, retombant sur l'oreiller, elle rend -l'esprit, avec un flot de sang._ - -_Et MONSIEUR BADILON lui essuie pieusement la bouche et la face. Puis -éclatant en sanglots, il tombe à genoux au pied du lit)._ - - -SCÈNE V - -_(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant TOUSSAINT -TURELURE, un homme tenant une lanterne d'écurie, puis quatre autres -portant sur le battant d'une porte démontée le corps de COUFONTAINE -sous son manteau.--Ils entrent.)_ - -TOUSSAINT TURELURE.--Monsieur le curé, comment va la bonne? - -_(Pas de réponse.)_ - -Madame. - -_(Il prend la lanterne et, l'approchant du visage de la morte, il -l'examine. Puis, déposant la lumière par terre, il fait le signe de la -croix._ - -_Aux gens qui se tiennent par derrière):_ - -Avancez! - -Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, et qu'on le couche sur -cette table,--à côté de celui de ma femme, je dis! - -Afin que les deux Coûfontaine reposent côte à côte, - -Et que ceux qui ont été séparés durant la vie aient le même lit dans la -mort. - -Et que le poing fermé se pose dans la main ouverte. - -_(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE près de SYGNE et l'on déploie -sur eux le drapeau fleurdelysé. Mais la main ouverte de SYGNE sort du -drap sans qu'on puisse la faire rentrer en dessous. Sur une table à -la tête de la couche funèbre, couverte d'une serviette, on place un -crucifix entre deux flambeaux qu'on allume et un seau d'eau bénite avec -le goupillon._ - -_Pendant ce temps le bruit au dehors peu à peu s'est accru jusqu'à -ébranler la terre, d'une armée en marche et de troupes interminables -qui passent. Bruit de chevaux, roulement de l'artillerie et des -fourgons._ - -_Puis tout à coup bruit de grelots et d'une voiture attelée de chevaux -lancés à toute vitesse qui soudain s'arrêtent devant la maison. Tapage. -On entend des portes qu'on ouvre violemment et toute la maison s'emplit -d'une grande lumière._ - -_Soudain la porte à deux battants est comme arrachée du dehors et l'on -entend un grand cri):_ - -LE ROI! - -_(Entrent deux valets tenant des flambeaux et derrière eux LE ROI DE -FRANCE)._ - -TOUSSAINT TURELURE, _s'avançant à sa rencontre_.--Sire, soyez le -bienvenu dans votre propre royaume! - -_(Il s'agenouille et lui baise la main)_ - -LE ROI.--Relevez-vous, Monsieur. Il m'est agréable de reconnaître en -vous le plus utile de mes sujets. - -_(Il regarde autour de lui. Son fils, son frère, et les officiers de sa -suite sont entrés derrière lui et l'entourent)_ - -TURELURE.--Que Votre Majesté daigne excuser le désordre de cette maison. - -LE ROI.--Il ressemble à celui de la France. Pauvre vieille demeure! - -Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien laissé en place. Tout a -subi conscription. - -Mais Nous apportons la paix avec Nous. - -_(Murmure flatteur dans la suite.--LE ROI aperçoit le lit funèbre -devant lequel MONSIEUR BADILON est toujours en prière, et le sourcil -légèrement levé vers TURELURE pour l'interroger, il le regarde pour la -première fois)_ - -TURELURE.--Que Votre Majesté m'excuse de ne pouvoir lui cacher mes -deuils domestiques. - -LE ROI.--Qui est-ce? - -TURELURE.--Ma femme, - -Issue du sang de la France le plus pur et le plus loyal. - -LE ROI, _reconnaissant les armes_.--_Coûfontaine adsum,_ - -Et qui est l'autre mort? - -TURELURE.--Georges Agénor, mon cousin, votre fidèle serviteur et -lieutenant. - -Tous deux sont tombés en même temps. - -Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo de cette crise soudaine. - -_(LE ROI s'approche du lit majestueusement et l'asperge d'eau bénite. -Puis il passe le goupillon à son fils qui l'imite, puis son frère et -les gens de la suite. Et, le dernier, TURELURE, qui s'acquitte du rite -avec componction)_ - -LE ROI, _revenu au milieu de la scène_.--Je saurai reconnaître de tels -services et le sang versé pour ma cause. - -TURELURE.--Un noble nom s'éteint. - -LE ROI.--Il n'est pas éteint. Je sais que vous avez un fils. - -_(Entre un huissier qui dit un mot à l'oreille de TURELURE)_ - -TURELURE.--Sire ... - -LE ROI.--Je vous entends. - -TURELURE.--Les Corps de l'Etat - -Se sont donné rendez-vous en cette maison pour saluer Votre Majesté. - -LE ROI.--C'est bien. Je leur donnerai audience incessamment. - -TURELURE, _montrant à gauche_.--Ici, à gauche, les délégations du Corps -législatif, du Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur. - -LE ROI.--Ouvrez la porte. - -_(On ouvre la porte à deux battants.--Bruit à droite)_ - -LE ROI.--A droite. - -TURELURE.--A droite les évêques de France qui se jettent aux pieds de -Votre Majesté. - -Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué ici un Concile - -Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane. sous la garde de -la gendarmerie. - -LE ROI.--De Pradt et Talleyrand pourront me présenter ces messieurs. - -Ouvrez la porte. - -_(On ouvre la porte de droite. Un huissier entre et parle à TURELURE)_ - -TURELURE.--Sire, - -La délégation des Maréchaux de France demande à être présentée à Votre -Majesté. - -LE ROI.--Qu'ils entrent! - -_(Entre la délégation des Maréchaux)_ - -LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire, l'Armée - -Est heureuse de faire hommage à son souverain. - -_(Il salue)_ - -LE ROI, _gracieusement lui saisissant les mains, comme si l'autre avait -voulu mettre genou en terre_.--Relevez-vous, Monsieur! - -Le Roi de France est fier de voir autour de son trône rétabli vos épées. - -Ce n'est point à l'étranger que vous les avez remises, mais au Roi de -France, Louis votre Roi, et qui est seul - -_(Majestueusement)_ - -La paix. - -_(Demi-pause)_ - -Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous sera pas ôtée. - -Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour le salut du peuple. - -Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient au père de famille. - -Je reviens pour me jeter entre mon peuple et l'ennemi. - -Je reviens à vous, - -Non point avec, mais à travers vos ennemis, à cette heure où la France -est blessée, et seules mes mains ici sont sans armes et n'en savent -tenir aucune. - -Et il est vrai que nous souffrons violence. Mais considérez avec équité -que l'Europe ne peut se passer de la France, - -Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était plus la France, ce -n'était plus sa mesure et sa forme, - -Non point étendue, dis-je, mais diminuée. - -LE MARECHAL.--Nous sommes vos loyaux soldats et les plus fidèles de vos -sujets. - -LE ROI.--Demeurez et soyez Nos témoins. - -_(Il s'avance au milieu de la pièce, et, se tournant un peu vers la -droite, puis, vers la gauche, d'une voix forte)_ - -Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de l'Etat, dont j'accueille la -démarche, - -Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir. - -_(Il revient vers la table que l'on a préparée et où sont disposés des -flambeaux, des plumes, des parchemins, de la cire et le Grand Sceau de -France)_ - -_(Entrent le ROI D'ANGLETERRE, le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR D'AUTRICHE, -l'EMPEREUR DE RUSSIE, le NONCE DU PAPE.)_ - -Messieurs mes frères, soyez les bienvenus dans mon royaume, - -Et remerciés de votre loyal service. - -Souverains de l'Europe! - -Soyez témoins de ce nouveau contrat que le Roi de France va signer avec -son peuple. - -_(Il se retourne lentement vers la fenêtre où paraissent quelques -rougeurs.)_ - -Quelles sont ces fumées? - -TURELURE.--Ce n'est rien. Quelques mauvais quartiers de Paris qui -brûlent, bon nettoyage! - -Quelques mauvaises têtes que Monsieur de Raguse achève de mettre à la -raison. - -Et le tison de la Révolution s'éteint en puant et en fumant. - -LE ROI, _avec mépris_.--Ces extravagances ont pris fin. _(Il s'assied -lourdement)_ - -Et le Roi avec la France recommence suivant l'ordre légitime. - -_(Il est assis derrière la table entre les deux flambeaux. A sa gauche, -TURELURE; à sa droite MONSIEUR LE DAUPHIN, LE GRAND CHANCELIER; par -derrière, LES SOUVERAINS. Devant, massés dans les fenêtres, LES -MARECHAUX. A droite et à gauche, LES EVEQUES et LES CORPS DE L'ETAT -débordent des deux portes ouvertes. LE ROI promène lentement ses gros -yeux sur l'assemblée, puis s'adressant à Turelure):_ - -Monsieur le Comte! - -TURELURE, _ricanant_.--Je suis comte! - -LE ROI.--Veuillez quérir des sièges pour Leurs Majestés. - - -FIN - - - - -VARIANTE - - -PAGE 182 - -_(Rentre TURELURE.--Il prend Sygne sous les bras et l'asseoit dans un -grand et profond fauteuil. Lui-même s'assied devant elle, la regardant -fixement._ - - -SCÈNE IV - -TURELURE.--Bonjour, Sygne. - -_(Elle fait effort comme pour parler et n'y peut parvenir.)_ - -M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler? - -Parlez cependant, je puis lire les mots sur vos lèvres. - -_(Elle parle sans aucun son.)_ - -Mort? Georges, est-il mort? - -_(Signe.)_ - -J'ai le regret de vous dire que oui. - -_(Paroles sur les lèvres.)_ - -Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort. Trop tard. Il est trop tard. - -La balle l'a frappé au front. Il est mort. - ---Moi je suis vivant. - -Grâce à vous, chère Sygne. _(Silence.)_ - -Sans prêtre, sans confession. - -Et dans des dispositions, hélas! qui nous permettent de conserver -quelques doutes sur son salut. _(Silence.)_ - -Quoi? je ne puis vous entendre. - -Infinie? - -La miséricorde de Dieu est infinie? C'est vrai, la miséricorde de Dieu -est infinie. - -Sa justice aussi. «_Nescio vos_», est-il écrit. «Je ne sais du tout qui -vous êtes.» - -C'est le Père qui parle ainsi. - -_(Silence.)_ - -Texte. Vous avez beau dire que non. - -_(Silence.)_ - -Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous dois-je! - -Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre. - -O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement digne de l'antiquité! - -C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne Ruth: J'oublierai mon -pays et tes dieux seront mes dieux. - -Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de l'époux que vous vous êtes -choisi? - -Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais avec moi et que nos os -côte à côte reposent dans le même monument! - -Encore non? mais moi, je vous dis que oui, et c'est moi qui suis le -plus fort. - -Je vous connais mieux que vous-même et ce dernier acte vous découvre à -la fin. - -L'amour est un lien plus fort que le sang. Et qui vous connaîtrait -mieux, ma chère Sygne, - -Que cet époux à qui s'est ouvert le secret de votre corps virginal? - -_(Silence.)_ - -Du moins votre sacrifice ne fut pas vain: - -Le Roi revient en France. - -_(Silence.)_ - -Le Roi de nouveau est là et je suis son premier ministre. _(Silence.)_ - -Coûfontaine renaît en notre cher enfant. Voulez-vous le voir et -l'embrasser? - -_(Signe que non.)_ - -Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant? - -_(Signe que non.)_ - -Ceci est grave. _(Silence.)_ - -Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains que pour vous aussi -l'heure de la mort soit proche. - -L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le faire venir? _(Silence.)_ - -Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne dites rien? _(Silence.)_ - -Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me cacher ces larmes qui coulent -de tes yeux. - -_(Silence. Elle pleure.)_ - -Croyez-vous que je ne vous comprenne pas? - -_(Silence.)_ - -Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que ce prêtre vous -impose le pardon. - -Vous voulez bien me donner votre vie, la mort était une chose trop -bonne pour me la laisser. - -Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la condition nécessaire -de votre salut! - -_(Silence.)_ - -TURELURE, _lentement comme s'il épelait sur ses lèvres._ - -«Je n'en puis plus», dites-vous? - -_(Silence.)_ - -TURELURE, _de même_.--«Tout est épuisé--jusqu'au fond.--Tout est -exprimé--jusqu'à la dernière goutte.» Non, cela n'est pas. - -Le devoir reste. - -Laissez-moi vous conjurer au nom de votre salut éternel. - -En vérité vous êtes un scandale pour moi, qui ne crois pas plus à ces -choses que votre frère. _(Silence. Signe que non.)_ - -Si grande est la haine que vous me portez! - -Que fut donc notre mariage? - -Le mariage est un sacrement. Ce n'est point le prêtre qui fait le -mariage, c'est le consentement seul. - -Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est la matière de cette -communion permanente. - -Combien ne doit-il pas être complet qui fait de deux âmes - -Une seule en une seule chair? - -Un grand sacrement, dit l'Apôtre. - -_(Silence.)_ - -Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous m'avez donné? - -(Silence.) - -Vos intentions étaient droites? Défaite. - -Il s'agissait de sauver le Pape? Non. - -Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun. - -_(Silence.)_ - -Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que vous m'entendez encore. Ah, -fille fière, tu ne fléchis pas! _(Silence.)_ - -Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice et tu recules au -dernier moment. - -La damnation, Sygne! l'éternelle privation de ce Dieu qui t'a faite, - -Et qui m'a fait aussi, à son image: oui, quoique tu refuses de me -pardonner! - -De ce Dieu qui t'appelle à ce suprême instant et qui te somme, toi, la -dernière de ta race. - -Coûfontaine! Coûfontaine! M'entends-tu? - -Et quoi! tu refuses! tu trahis! - -Lève-toi, quand tu serais déjà morte! c'est ton suzerain qui t'appelle! -Eh bien, tu fais défection? - -Lève-toi, Sygne! lève-toi, soldat de Dieu! et donne lui ton gant. - -Comme Roland sur le champ de bataille quand il remit son poing à -l'Archange Saint Michel, - -Lève-toi et crie: ADSUM! Sygne! Sygne! - -_(Enorme et railleur au-dessus d'elle.)_ - -COUFONTAINE, ADSUM! COUFONTAINE, ADSUM! - -_(Elle fait un effort désespéré comme pour se lever et retombe.)_ - -_TURELURE, plus bas et comme effrayé_.--COUFONTAINE, ADSUM. - -_Silence_ - -_(Il prend le flambeau et fait passer la lumière devant les yeux qui -restent immobiles et fixes)_ - - -LE RIDEAU TOMBE - - -NOTICE - -L'OTAGE A ETE JOUE POUR LA PREMIERE FOIS PAR LA TROUPE DE L'ŒUVRE, A LA -SALLE MALAKOFF, LE 5 JUIN 1914, AVEC L'INTERPRETATION SUIVANTE: - - - LE PAPE PIE........................... J. SAVOY - LE CURE BADILON....................... LUGNE POE - Le VICOMTE GEORGES DE COUFONTAINE..... Max BARBIER - TOUSSAINT TURELURE.................... Jean FROMENT - SYGNE DE COUFONTAINE.................. Eve FRANCIS - - -A propos de la «Variante» qui terminait le drame, on joint ici un -extrait d'une lettre adressée à M. de PAWLOWSKI, Rédacteur en Chef de -COMOEDIA: - -«... Sygne, d'ailleurs mourante et déjà enveloppée des ombres de -l'agonie, si elle laisse sans réponse l'offre qu'on lui fait d'appeler -le prêtre qui lui imposerait le pardon, c'est ainsi qu'on a pris soin -de l'indiquer, parce qu'elle n'a plus aucune force et que _tout est -épuisé, jusqu'à la dernière goutte_. Vivante elle a fait tous les -sacrifices que Dieu lui demandait, la vie même elle vient de la donner -pour son indigne époux. Maintenant elle n'en peut plus, elle est -«épuisée», elle est «exprimée jusqu'au fond», elle n'a plus la force -nécessaire pour faire, ni comprendre même, quoi que ce soit de plus; -elle est comme morte. Et pourtant elle ressuscite, quand TURELURE, -qui, tout en triomphant et en se moquant d'elle, a tout de même le -sens de la race et de la religion, lui rappelle, à la fois ironique -et scandalisé, le grand devoir féodal, la foi, la prestation de toute -la personne au Suzerain,--dans cette donation de la main droite qui -résume toute la pièce et dans un grand élan de confiance, d'espérance -et d'amour qui, à ce que nous pouvons espérer, la sauve! Je répète ici -encore une fois ce que j'ai dit pour «l'ANNONCE»: ce ne sont pas des -saints que j'ai voulu présenter, mais des faibles créatures humaines -aux prises avec la Grâce». - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE *** - -***** This file should be named 51012-0.txt or 51012-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/1/51012/ - -Produced by Winston Smith. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'otage - Drame en trois actes - -Author: Paul Claudel - -Release Date: January 23, 2016 [EBook #51012] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE *** - - - - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive. - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> -<hr class="chap" /> - -<p class="author">PAUL CLAUDEL</p> - - - -<h1>L'OTAGE</h1> - -<h2>DRAME EN TROIS ACTES</h2> - - - -<p class="edition">QUATORZIÈME ÉDITION.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="editor">NRF<br /><br /> - - -PARIS<br /><br /> - -ÉDITIONS DE LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br /><br /> - -3, rue de Grenelle, (<span class="smcap">vi</span><sup>me</sup>)</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="toc"> -<p> - -<b>TABLE DES MATIÈRES</b><br /><br /> - -<a href="#PERSONNAGES">PERSONNAGES</a><br /> -<a href="#ACTE_PREMIER">ACTE PREMIER</a><br /> -<a href="#ACTE_DEUXIEME">ACTE DEUXIÈME</a><br /> -<a href="#ACTE_TROISIEME">ACTE TROISIÈME</a><br /> -<a href="#VARIANTE">VARIANTE</a><br /> -<a href="#NOTICE">NOTICE</a><br /> - -<!-- End Autogenerated TOC. --> - -</p> - -</div> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES">PERSONNAGES</a></h2> - -<p class="center">LE PAPE PIE</p> - -<p class="center">LE CURÉ BADILON</p> - -<p class="center">LE ROI DE FRANCE</p> - -<p class="center">LE VICOMTE, -ULYSSE AGÉNOR GEORGES -DE COUFONTAINE ET DORMANT</p> - -<p class="center">LE BARON, PUIS COMTE -TOUSSAINT TURELURE, -PRÉFET DE LA MARNE, PUIS DE LA SEINE</p> - -<p class="center">SYGNE DE COUFONTAINE</p> - -<p class="center">COMPARSES</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>L'Abbaye des moines Cisterciens de COUFONTAINE -achetée par SYGNE. Au premier étage la -bibliothèque: c'est une grande et haute pièce, éclairée -par quatre fenêtres sans rideaux, aux petits carreaux -verdâtres. Au fond, entre deux hautes portes, -sur le mur blanchi à la chaux, une grande croix de -bois avec un crucifix en bronze d'aspect farouche -et mutilé. A l'autre bout, au-dessus de la tête de -SYGNE, au lambeau d'une fraîche tapisserie de -soie, où l'on voit dans un rinceau, au milieu d'une -pastorale déchirée, l'écu de Coûfontaine divisé: en -chef d'or avec une foi de gueules (deux mains -unies), en pointe d'azur avec une épée d'argent en -pal entre le Soleil et la Lune, et pour cri et devise: -COUFONTAINE ADSUM!</i></p> - -<p><i>Le plancher extrêmement propre est de larges -planches inégales clouées de gros clous brillants. -SYGNE est assise dans un coin à un joli petit bureau -tout couvert de registres et de liasses de papiers -bien rangées. Plus loin une petite table sur laquelle -il y a du pain, du vin et le reste. De grands meubles -rigides, chaises et fauteuils sont alignés d'un bout -à l'autre de la salle qui a un air austère et abandonné. -Par terre une claie où sèchent des pruneaux. -... Tout cela au lever du rideau n'est pas visible. Il -fait nuit; les volets extérieurs sont fermés. La pièce -n'est éclairée que par le flambeau de cire sur la table.</i></p> - -<p><i>Tempête au dehors.</i></p> - -<p><i>Porte qui s'ouvre sans que l'on voie personne, -sifflement du vent. La flamme de la bougie s'incline. -SYGNE la protège avec la main.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>SYGNE, <i>regardant vers le fond de la pièce</i>.—Georges!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Bonne nuit, Sygne! -Bonjour, plutôt.</p> - -<p class="indic">(Elle porte la main à son cœur -comme quelqu'un qui est -trop ému. Il apparaît dans -la zone à demi éclairée de -la chambre. C'est un homme -de stature athlétique, se tenant -très droit).</p> - -<p>SYGNE<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.—Votre chambre est prête.</p> - -<p>COUFONTAINE<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.—Tout à l'heure.</p> - -<p>Je n'ai pas le temps de dormir. J'ai beaucoup -à causer avec vous.</p> - -<p>Voici étrangement longtemps que nous ne -nous sommes pas vus, ma cousine.</p> - -<p class="indic">(Elle se rassied)</p> - -<p>SYGNE.—Vous pouvez venir. Tous mes -comptes sont là, nets et purs.</p> - -<p>Jamais je ne me suis couchée un soir sans -qu'avant de faire ma prière je n'aie mis mes -registres à jour.</p> - -<p>Ceux qui sont là pour la police, et ce petit -qui est pour vous. De jour comme de nuit.</p> - -<p>On peut venir! Vous trouverez tout clair -et en ordre.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Les comptes! Ces -comptes! c'est toujours votre premier cri!</p> - -<p>Je vous retrouve la même, Sygne! Notre -vieille Suzanne s'est fait une bonne élève.</p> - -<p>Rien de tel pour vous apprendre l'écriture -qu'un maître qui ne sait pas lire.</p> - -<p>Je n'ai pas de comptes à vous demander. -Tout est à vous.</p> - -<p>SYGNE.—Pour vous, Monsieur.</p> - -<p>Vous êtes le chef, et moi la pauvre sibylle -qui garde le feu.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je n'aime pas cette -lumière.</p> - -<p>SYGNE.—Les volets sont fermés, au dedans -et au dehors.</p> - -<p>On ne peut rien voir. Moi-même, c'est à -peine si je vous distingue.</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>à voix plus basse, levant -un doigt</i>.—<i>IL</i> est ici?</p> - -<p>SYGNE, <i>de même</i>.—Il est arrivé, il y a -deux heures. Justin l'a amené sur l'âne à travers -les bois.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Qu'a-t-il fait?</p> - -<p>SYGNE.—Il s'est assis, les deux mains sur -les genoux, respirant fort comme, un homme -qui va passer.</p> - -<p>Il a demandé un prêtre pour se confesser.</p> - -<p>J'ai envoyé chercher l'abbé Badilon.</p> - -<p class="indic">(Geste de COUFONTAINE)</p> - -<p>Vous êtes mécontent?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Poursuivez.</p> - -<p>SYGNE.—Je n'ai pu lui refuser. Il m'a -prié d'une manière si aimable, me regardant -de ses grands yeux noirs.</p> - -<p>Parlant de son cœur, à la manière ecclésiastique -«le poids qu'il a sur le cœur». Quel -poids?</p> - -<p>Il s'est confessé et il a dit sa messe aussitôt. -J'y étais.</p> - -<p>Ah, ce n'était plus le même homme à l'autel! -Non plus cette maigre dépouille! Mais -un ange en grande véhémence et suavité, -accomplissant un acte inestimable, le pontife -qui parle en lettres d'or!</p> - -<p>Qui est-ce, Georges?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il repose?</p> - -<p>SYGNE.—Il repose. L'abbé est resté près -de lui; il dira la messe ici.</p> - -<p class="indic">(Rafales de vent au dehors)</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il était temps de nous -mettre à l'abri.</p> - -<p>Je reconnais le vent de mon pays.</p> - -<p>SYGNE.—Quel dommage! Les pommiers -étaient si beaux!</p> - -<p>Il ne restera pas un pépin sur l'arbre.</p> - -<p>COUFONTAINE.—La tempête nous garde. -Je suis en grand hasard, Sygne!</p> - -<p>J'ai osé une chose inouïe.</p> - -<p>SYGNE.—Ah, quel que soit le péril, vous -êtes en sûreté avec moi!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Le fait est que je n'ai -jamais été inquiété ici.</p> - -<p>C'est pourquoi je vous ai amené ma prise.</p> - -<p>De quoi je suis obligé à ces mauvais yeux -de notre frère Toussaint,</p> - -<p>Avec qui je sais que vos relations sont -bonnes.</p> - -<p>SYGNE.—Mon cousin, je suis un homme -d'affaires et ne choisis point mes relations.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il faut l'épouser. Ses -armes embarbouillées aux nôtres,</p> - -<p>Çà égaierait cette vieille peinturelure.</p> - -<p class="indic">(Il montre la tapisserie).</p> - -<p>SYGNE.—Ne vous moquez pas ainsi.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je plaisante, Sygne. -Fi de moi! La voici les larmes aux yeux!</p> - -<p>Vous êtes si bonne, c'est plus fort que moi, -il faut que je vous fasse de la peine! c'est ma -façon de vous aimer.</p> - -<p>Quelle jeunesse, ma pauvre cousine, que la -vôtre!</p> - -<p>Reprenant, remettant ensemble les morceaux -épars de cette terre,</p> - -<p>Vignes et clos, bois, sablons et terres labourées,</p> - -<p>Comme une vieille dentelle déchirée que -l'on reprend brin par brin.</p> - -<p>SYGNE.—C'est votre bien que nous refaisions -ainsi, Coûfontaine, Suzanne et moi.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Bien travaillé, tisseuse!</p> - -<p>Nos mères de leurs doigts oisifs s'amusaient -à parfiler,</p> - -<p>Décousant broderies et galons, détachant -chaque fil un par un.</p> - -<p>Ce qu'elles ont défait, vous le refaites.</p> - -<p>J'ai ma cousine Sygne qui est plus pour -moi que beaucoup d'or et d'argent!</p> - -<p>Que dit-on des lys qu'ils ne filent pas?</p> - -<p>Ah, si chacun de vos blancs frères de -France, ma cousine, eût aussi bien fait,</p> - -<p>Toutes les filles de noble maison, le Roi -pourrait revenir,</p> - -<p>Il n'y aurait pas un trou dans le vieux drapeau!</p> - -<p>Hélas, avec un fil qui part, que de mailles -qui sautent!</p> - -<p>SYGNE, <i>prenant dans ses deux mains et -regardant une miniature posée sur la table</i>.—Les -voilà! Ce sont mes deux bien-aimés, -pour qui il faut bien que je me donne un peu -de la peine.</p> - -<p>Tes enfants, Georges, et dis! les miens -aussi, n'est-ce pas? Il faut que la tante fée, -la fée araignée qui est restée là-bas, leur refasse -une maison en France par son art magique.</p> - -<p>Car nous autres, qui sommes pris entre le -souvenir et le devoir, vous et moi, nous ne travaillons -pas pour nous.</p> - -<p>Quand est-ce que je les verrai, Georges? -Aimables enfants!</p> - -<p>Le chevalier avec son petit fouet, il a déjà -vos traits, Coûfontaine, et ce tour Picard, et -cet air de commandement et de considération.</p> - -<p>Et la petite fille, qu'elle est bonne!</p> - -<p>Leur mère se plaignait d'eux dans sa dernière -lettre. Est-il possible?</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est une vieille lettre.</p> - -<p>Ils sont sages maintenant et ne lui donnent -aucune peine.</p> - -<p>SYGNE.—Et que leur mère est belle qui -les tient entre ses deux beaux bras nus!</p> - -<p>O Georges, que cela doit être bête à embrasser -quand vous revenez de la guerre, -cette belle rose fraîche tout ensemble où brillent -ces six beaux yeux!</p> - -<p>Je comprends bien ce qui vous a plu en elle, -c'est cet air mal défendu et candidement arrogant, -la grosse lèvre et le petit front.</p> - -<p>Nous travaillons ensemble et je les regarde -parfois, le cœur content.</p> - -<p>Que ses yeux sont beaux, comme quelqu'un -qui donne son cœur, un jeune être bien tendre -qui regarde si vous l'aimez!</p> - -<p>Quel courage vous avez, Coûfontaine, de la -quitter, toujours loin d'elle errant!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Nous sommes au service -du roi tous les deux.</p> - -<p>SYGNE.—Vous écoute-t-il toujours?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je crains d'avoir perdu -de mon crédit.</p> - -<p>SYGNE.—L'auriez-vous offensé?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il n'était pas en mon -pouvoir de faire vivre ma femme toujours.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>SYGNE.—Georges, je ne comprends pas! -quelle horrible parole me baillez-vous, pleine -de poisons?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ne savez-vous pas que -ma femme était la maîtresse du Dauphin?</p> - -<p>Tout le monde là-bas enviait mon bonheur. -Moi seul, stupide, ne savais rien.</p> - -<p>La mort a tout fait paraître.</p> - -<p>SYGNE.—Elle est donc morte, Georges?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Donnez-moi ce portrait.</p> - -<p>SYGNE, <i>le prenant vivement</i>.—Ne lui -faites plus de mal! Ma chérie, ici du moins -tu es en sûreté contre mon cœur.</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est la seule image -qui me reste d'eux.</p> - -<p class="indic">(Elle le regarde comme ne comprenant -pas)</p> - -<p>Tout cela que vous tenez entre vos mains -n'est plus.</p> - -<p>SYGNE.—Georges!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ne me comprenez-vous -pas? Les deux enfants...</p> - -<p>SYGNE.—Assez! ne parlez pas. Ah, pas -cela! pas cette chose horrible.</p> - -<p>COUFONTAINE.—... sont morts. Tous -deux presque en même temps, pendant que -j'étais en France, de cette mauvaise fièvre anglaise.</p> - -<p>SYGNE.—Dieu ait pitié de nous!</p> - -<p>SYGNE <i>reste pendant un moment -immobile, les yeux fermés -et comme évanouie, puis -lentement elle agite la tête -comme quelqu'un qui fait</i> Non.</p> - -<p>Je suppose qu'il n'y a rien à vous dire, -Georges?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il n'y a rien à me dire,</p> - -<p class="indic">(Pause)</p> - -<p>SYGNE.—Venez prendre ce papier pour -vous qui est là sur la table.</p> - -<p class="indic">(Il approche de la table et comme -il tend la main, SYGNE la lui -saisit dans les siennes et éclate -en sanglots le visage sur sa -main. COUFONTAINE lui caresse -la tête en silence).</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il ne faut pas pleurer, -Sygneau. Voilà que notre nom est fini et -il ne reste plus que nous, tous les deux.</p> - -<p>Mais bien d'autres choses encore, plus -belles, finissent avec nous.</p> - -<p>Tout le monde n'est pas fait pour être heureux.</p> - -<p>Un autre lui a plu, je n'y peux rien, je -croyais l'aimer autant qu'il faut.</p> - -<p>Et quant à ces petits enfants, un soldat n'en -a pas besoin et c'est un grand débarras.</p> - -<p>SYGNE, <i>avec une sorte d'ironie</i>.—Vous -êtes dur, Georges.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je reste à l'alignement; -le reste ne regarde personne.</p> - -<p>SYGNE.—Au nom de ces deux innocents! -Pardonnez-lui au nom de ces innocents!</p> - -<p>Songez combien elle était jeune et le mal -que cela fait de mourir!</p> - -<p>Ah, c'est une chose plus enivrante que le -vin d'être une belle jeune femme!</p> - -<p>Dites-moi que vous lui avez pardonné.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je ne pense plus à -cela.</p> - -<p>SYGNE.—Mais dites que vous lui avez -pardonné!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Celui qui aime beaucoup -ne pardonne pas facilement.</p> - -<p>SYGNE.—Mon cœur est brisé de compassion -pour vous.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il y a la nuit seulement -qui est mauvaise à passer, mais on finit -toujours par dormir lorsque l'on est fatigué.</p> - -<p>SYGNE.—Et ils sont morts tous les trois!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Epargnez-moi, mon -Sygne, et tâchez d'être plus calme.</p> - -<p>SYGNE.—Mon Dieu, ainsi tout est perdu -et vain de ce que j'ai fait!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Parole sur toute chose -la dernière. Mais vous du moins, c'est à Dieu -que vous la dites.</p> - -<p>SYGNE.—«Ma génération a été roulée -et retirée de moi comme la tente du pasteur!»</p> - -<p>Jadis j'ai vu mon père et ma mère, votre -père aussi et votre mère, Coûfontaine, paraître -sur l'échafaud ensemble.</p> - -<p>Ces quatre figures saintes à la fois qui nous -regardaient, liées comme des victimes, mes -quatre pères et mères que l'on a abattus l'un -après l'autre sous la hache!</p> - -<p>Et quand ce fut le tour de ma mère, le bourreau -roulant autour de son poing la queue de -cheveux gris, lui tirait la tête sous le couteau.</p> - -<p>—Nous étions au premier rang, et vous me teniez -la main, et leur sang a rejailli jusque sur -nous.</p> - -<p>J'ai tout vu et ne me suis pas évanouie, et -nous sommes revenus ensuite à pied à la -maison.</p> - -<p>Les hommes ont tranché la tige, et maintenant -Dieu pense à nous et nous retire notre -fruit.</p> - -<p>Mon Dieu, vous avez fait attention à cette -pauvre chose que nous avions encore! Que -votre volonté soit faite! Que votre amère volonté, -que votre amère volonté...</p> - -<p>Nous restons seuls, Georges, vous et moi.</p> - -<p>Vous et moi de plus en plus une seule personne -et seuls, et la vie comme d'elle-même -se retire de nous.</p> - -<p>Dans un monde où nous avons cessé d'avoir -part et proportion.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il faut vous séparer de -moi et faire votre propre bonheur.</p> - -<p>SYGNE.—C'est moi maintenant qui vous -tiens la main, comme vous teniez la mienne -ce matin de Prairial.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Vous êtes jeune, vous -êtes riche et la vie est belle devant vous.</p> - -<p>SYGNE.—C'est ce que chantaient les -cloches le jour de votre mariage.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ce n'est pas le chant -que j'ai entendu.</p> - -<p>SYGNE.—Je connais que vous avez reçu -le sacrement, ne croyant pas.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je ne croyais pas. Je -savais tout d'avance.</p> - -<p>Mais j'étais prisonnier comme un qui ne -peut pas faire autre.</p> - -<p>SYGNE.—La pauvre enfant aussi vous aimait.</p> - -<p>COUFONTAINE.—J'étais comme le mineur -qui sort pour un moment de ses sapes -et qui s'aperçoit qu'on en est tout de même -au mois d'avril.</p> - -<p>De quelle idiote fringale de bonheur j'ai -été saisi tout à coup!</p> - -<p>SYGNE.—Vous avez eu votre heure.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Je ne l'ai pas eue. -Elle ne m'a pas pris pour un autre.</p> - -<p>SYGNE.—Qui donc vous tenait séparés?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ce sang de mon père -sur ma face.</p> - -<p>SYGNE.—Et ce sang aussi à vos mains!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Est-ce qu'il vous fait -horreur, Sygne?</p> - -<p>SYGNE.—Ah, j'en demande pardon à -Dieu, il ne me fait pas horreur!</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est celui pourtant -de beaucoup d'innocents.</p> - -<p>Souvenez-vous de la rue Saint-Nicaise.</p> - -<p>SYGNE.—Ne l'avez-vous pas payé du -vôtre?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il est vrai. O ma -femme et mes pauvres enfants!</p> - -<p>SYGNE.—Moi, je reste encore.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Comme une fille dont -le nom un jour va changer.</p> - -<p>SYGNE.— Mais le mien m'a été surimposé -d'un second baptême.</p> - -<p>COUFONTAINE.—J'ai participé à ce sacrement -avec vous.</p> - -<p>SYGNE.—Non indignement cette fois.</p> - -<p>O Georges, toute notre race en ce jour a été -mise sous le pressoir.</p> - -<p>COUFONTAINE.—O vin sacré issu de ce -quadruple cœur!</p> - -<p>SYGNE.—Leur sang a été semé sur le -mien.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Le vieux plan ne nous -donne plus sa sève.</p> - -<p>SYGNE.—Il reste un vin pur! Le nom -en nous est vivant.</p> - -<p>COUFONTAINE.—O âme qui m'es née -toute pareille, ô mon étrange jumeau!</p> - -<p>Vous comprenez ces choses.</p> - -<p>Comme la terre nous donne son nom, je lui -donne mon humanité.</p> - -<p>En elle nous ne sommes pas dépourvus de racines, -en moi par la grâce de Dieu elle n'est pas -dépourvue de son fruit, qui suis le Seigneur.</p> - -<p>C'est pourquoi précédé du <i>de</i>, je suis l'homme -qui porte son nom par excellence.</p> - -<p>Mon fief est en mon royaume comme une -petite France, la terre en moi et ma ligne devient -gentille et noble comme une chose qui ne -peut être achetée.</p> - -<p>Et comme le miel ou les fleurs ou le vin -qu'elle produit sont reconnaissables entre tous,</p> - -<p>Ou le gibier que l'on y tire ou la viande que -l'on y paît,</p> - -<p>Ainsi entre beaucoup de plantes précaires -l'Arbre-Dormant,</p> - -<p>Le grand chêne généalogique qui se dressait -dans la cour du château,</p> - -<p>Et dont les racines comme il apparut le jour -qu'il fut arraché, plus liantes que celles de ces -figuiers que j'ai vus au Coromandel, et que ces -veines d'un sein qui font le lait,</p> - -<p>Etaient enfoncées à demi dans le noir béton -de la substruction romaine,</p> - -<p>A demi au travers de la compacte glaise dans -le banc natif de la meulière couleur de fleur de -marronnier.</p> - -<p>Et comme le vin de Bouzy n'est pas celui -d'Esseaume, c'est ainsi que je suis né Coûfontaine -par fait de la nature à quoi les Droits de -l'Homme ne peuvent rien.</p> - -<p>Ainsi la nation n'avait pas à se fabriquer -elle-même ses chefs et ses lois, défendue contre -les rêves.</p> - -<p>Mais la nature dans toute la France les lui -donnait avec ses autres productions, bons ou -mauvais, depuis le roi jusqu'au juge,</p> - -<p>Au tournant de chaque vallée, au flanc de -chaque coteau, chacun en sa saison refleurissant -de son pied ou de sa souche,</p> - -<p>Comme les fleurs et les fruits en leur variété.</p> - -<p>SYGNE, <i>relevant la tête et regardant avec -fermeté</i>.—Qu'importe tout cela, Georges?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ce qu'il importe?</p> - -<p>SYGNE.—Dieu l'a voulu. C'est bien. Il n'y -a pas de notre faute. A quoi bon le bouder et -le quereller?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Dieu lui-même ne peut -m'enlever ce qui est à moi.</p> - -<p>SYGNE.—Rien n'est à nous, tout est à Lui -qui est le seigneur éminent.</p> - -<p>Et il est donc vrai qu'il ne peut rien nous -enlever, mais il peut nous relever nous-mêmes,</p> - -<p>De ce poste qu'il nous avait confié.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Que suis-je sans cette -place d'où je tiens mon nom?</p> - -<p>SYGNE.— Cela seul à qui rien ne peut plus -être enlevé.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Moi du moins, il y a -une chose que je ne retire pas quand je l'ai -donnée.</p> - -<p>SYGNE.—Laquelle, Georges?</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>tendant la main</i>.—Ma -main droite.</p> - -<p>SYGNE, <i>lui donnant la sienne</i>.—Ni moi -celle que je te donne, mon frère!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Le monde s'est rétréci, -mais nous subsistons tous les deux.</p> - -<p>SYGNE, <i>à voix basse</i>.—COUFONTAINE -ADSUM.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Tu es ma terre et mon -fief, tu es mon parti et mon héritage. Tu es -demeurante et véritable.</p> - -<p>A la place de cette femme fausse qui est -morte et de ses enfants et de la terre.</p> - -<p>SYGNE.—Dieu seul est véritable.</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>d'un ton ambigu</i>.—Cela, -nous allons le voir tout à l'heure.</p> - -<p>SYGNE.—Ne va point contre Sa volonté.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Que savons-nous d'elle?</p> - -<p>Quand le seul moyen pour nous est de la -contredire.</p> - -<p>SYGNE.—Georges, mon frère! Parole digne -de vous!</p> - -<p>COUFONTAINE.—A tant faire que d'être -condamné,</p> - -<p>Autant s'en assurer pour de vrai.</p> - -<p>Et toi ne prends point parti contre moi.</p> - -<p>SYGNE.—Que prétends-tu faire?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Forcer</p> - -<p>Ton Dieu à me répondre clairement,</p> - -<p>Et qu'il montre enfin s'il est d'un côté ou de -l'autre!</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, quoi de plus clair -qu'un voleur et que veux-tu savoir encore?</p> - -<p>Heureux qui a quelque chose à donner, car à -celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.</p> - -<p>Heureux qui est dépouillé injustement, car il -n'a plus rien à craindre de la justice.</p> - -<p>Celui qui n'accepte pas le mal, comment recevra-t-il -le bien? C'est ainsi que je vous vois -retranché de tout, pauvre frère!</p> - -<p>Et moi, parce que j'ai tout accepté, voici que -tout m'a été rendu.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ma cause n'est pas de -moi-même.</p> - -<p>Périsse Coûfontaine, si le Roi est restauré -avec la France!</p> - -<p>SYGNE.—Tant de peines, tant de sacrifices, -tant de dangers, tant d'esprit et de combinaison,</p> - -<p>Tant d'argent, tant de sang versé, le vôtre et -celui de beaucoup,</p> - -<p>Tout cela en vain!</p> - -<p>Et moi de mon côté, mon œuvre bien achevée -et la terre refaite,</p> - -<p>Voici qu'elle est nulle entre mes mains!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il ne sert pas de se -désoler.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne me désole pas, mais je me -réjouis!</p> - -<p>O mon Dieu, je me réjouis amèrement dans -votre grandeur et mon inutilité, et l'extension -jusqu'à moi de ces desseins qui passent tout -sens!</p> - -<p>Je suis veuve et orpheline de tous les miens, -et vierge, vous m'ôtez mes enfants, et vous -vous moquez de moi me posant seule au milieu -de ces biens que j'ai conquis.</p> - -<p>Que pouvais-je faire cependant et fallait-il -me croiser les bras?</p> - -<p>J'étais une femme, voyant ce qu'il y a de -plus prochain, tâchant de bien faire à ceux qui -me sont le plus proches,</p> - -<p>Et je n'ai point d'esprit pour imaginer quelque -chose de mieux, mais ce que j'ai connu de -bon, j'ai tâché de le refaire et de le réparer.</p> - -<p>Tant de peines et de privations, la misère -d'abord, la crainte, la solitude, la sévérité sur -moi de la vieille Suzanne.....</p> - -<p>COUFONTAINE.—Pauvre Sygneau!</p> - -<p>SYGNE.—.... La valeur âprement apprise -de chaque pièce, le liard, le sou, l'écu, et le -beau double louis d'or lourd à la fin, les comptes -chaque soir mis au net sans tache ni rature,</p> - -<p>La valeur de chaque terre étudiée et de chaque -coin de chaque terre, le prix du blé et du -vin, et de la pierre à bâtir, et du plâtre, et du -bois, et de la journée de femme et d'homme,</p> - -<p>Tout l'ancien bien appris par cœur, autant -que jadis pour notre grand-père il en tenait -dans une nuit de bouillotte,</p> - -<p>Les ventes courues, les journées à cheval ou -en carriole, au blanc du soleil ou sous la pluie -froide dans mon grand manteau de bergère,</p> - -<p>Les longues heures de bataille dans l'étude -des notaires, où l'on combat bien couvert et la -face riante,</p> - -<p>Comme jadis mes ancêtres a visière avalée -et l'écu serré sur le corps,</p> - -<p>Moi, pauvre fille parmi ces hommes de loi -comme Jeanne d'Arc parmi les gens de guerre!</p> - -<p>Les visites au préfet, les discussions avec les -fermiers et les entrepreneurs,</p> - -<p>L'esprit vigilant, l'œil levé, le cœur inflexible -et resserré,</p> - -<p>Toute chose enfin reprise et rajustée, (à l'exception -de notre château détruit), la vaisselle -même et les livres à nos armes, chacun racheté -pièce à pièce,</p> - -<p>Et voici que, tout refait, tout reste mort, -comme un cadavre épars dont on rapproche les -morceaux!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Tout cela préparait la -retraite où je suis caché aujourd'hui,</p> - -<p>Moi et cette prise que j'ai faite.</p> - -<p>SYGNE.—Notre château a été détruit, mais -la maison-Dieu est restée debout,</p> - -<p>Le mur a été fondu, le fossé a été comblé, -l'Arbre-Dormant a été arraché,</p> - -<p>Le puits a été pollué, la tour est tombée d'un -seul coup comme un homme qui s'abat sur la -face, les entrailles de la maison familiale se -sont rompues et effondrées,</p> - -<p>Et de tout l'œuvre antique, il ne reste qu'un -seul pignon et la cave, refuge du renard et du -hérisson!</p> - -<p>Mais l'antique maison tirée du sol par la foi, -le mystique domicile ayant l'hostie pour semence,</p> - -<p>Puisque aucun ne l'avait choisie pour sienne, -comme Jean reçut Notre-Dame, c'est ici que je -me suis retranchée avec Dieu,</p> - -<p>Moi faible créature toute seule sous les -vastes arceaux, femme, soupir léger à la place -du puissant grommellement de ces cent mâles -de Dieu chantants!</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>regardant la croix</i>.—Ce -n'est point la croix capitulaire.</p> - -<p>SYGNE.—Ne la reconnaissez-vous point?</p> - -<p>C'est le crucifix de bronze donné par notre -ancêtre, Agénor V, le Ligueur,</p> - -<p>Pour remplacer la vieille pierre que les hérétiques -avaient jetée bas,</p> - -<p>La croix foraine qui était plantée au carrefour -des deux routes royales de Rheims et de -Soissons.</p> - -<p>Et de nouveau les Républicains l'ont déracinée, -sapant tout le calvaire avec d'un seul coup,</p> - -<p>La croix et les quatre vieux tilleuls qui l'ombrageaient, -unique abri des moissonneurs dans -la plaine rase;</p> - -<p>Et ils ont planté ce mince arbre de la Liberté -à la place, qu'une seule saison a desséché comme -une trique.</p> - -<p>L'homme de bronze a été rompu en morceaux, -mais on ne l'a pas fondu en canon et -monnayé en gros sous,</p> - -<p>Et de tous côtés j'en ai retrouvé des membres -épars, comme on raconte d'Isis et d'Osiris -dans Plutarque,</p> - -<p>Les jambes rompues comme celle du larron, -la poitrine qui servait d'enclume chez le maréchal-ferrant,</p> - -<p>Les bras que gardaient deux pieuses vieilles -filles, et la tête au fond d'un four de boulanger;</p> - -<p>Et Suzanne et moi, les pieds nus, marchant -toute une nuit,</p> - -<p>Nous avons rapporté le chef sacré entre nos -bras, récitant nos prières,</p> - -<p>Et maintenant le grand bon-dieu noir rongé -par le soleil et la pluie, le scandaleux supplicié,</p> - -<p>Le voici entre ces murs caché des hommes -avec nous et nous recommençons avec lui comme -des exilés</p> - -<p>Qui se refont un foyer de deux tisons mis en -travers.</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>les yeux sur la croix</i>.—Quel -est ce bois dont la croix est faite, où l'on -voit des traces de feu?</p> - -<p>SYGNE.—Je l'ai faite des poutres de notre -maison.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Le pal est de chêne et -la potence de châtaignier.</p> - -<p>C'est une essence maintenant qui a disparu -de chez nous,</p> - -<p>Et cependant les charpentes partout de nos -vieilles fermes et la «forêt» de la Cathédrale -de Rheims en sont faites.</p> - -<p>SYGNE.—Mais ce bois dont la croix est -faite ne manquera jamais.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Heureux cet arbre qui -porte sur lui le poids d'un Dieu, ou ne fût-ce -même qu'un homme.</p> - -<p>Voici donc, rentrant chez moi, tout ce que je -retrouve de la maison,</p> - -<p>La poutre en croix avec la solive, et cela -même vous l'avez pris pour vous, ô fils de l'ouvrier! -et il n'y a pas place pour deux.</p> - -<p>Et moi aussi, me voici une croix à la place -de mon nom proscrit. Tous mes biens sont tombés -de moi comme un manteau, et je me tiens -seul dans cet ajustement qui ne peut changer -de mon corps et de mon esprit,</p> - -<p>Dépouillé, abrégé, inflexible, infructueux!</p> - -<p>Mais à ce moment où je rentre au pays, comme -l'Enfant prodigue chez le père qui lui a -partagé sa substance,</p> - -<p>Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père -ou mère,</p> - -<p>Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé -de moi.</p> - -<p>SYGNE.—Mais moi du moins, moi du -moins, Georges, je reste!</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>la regardant</i>.—Est-ce que -vous voulez m'épouser, ma cousine?</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, je suis bien assez à -vous sans cela!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il est vrai. Nous sommes -trop semblables; rien de nouveau ne peut -sortir de nous.</p> - -<p>SYGNE.—Qui donc continuera la race?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Vous êtes jeune, vous -êtes riche. Gardez ces biens que vous avez réunis -et qui seraient de nul fruit à cet homme -retranché.</p> - -<p>Quelqu'un viendra.</p> - -<p>SYGNE.—Ne vous moquez pas de moi -ainsi!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Quelque beau chasseur -à la barbe rousse,</p> - -<p>Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il -me prendra par la main cette perfide Judith -aux yeux verts,</p> - -<p>Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel -tient toute seule chapitre,</p> - -<p>La vierge bien tempérée dont le sourire modeste -ne va pas aux coins de la bouche.</p> - -<p>Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec -le crayon le plus fin, ô Sygne qui riez entre ces -guillemets!</p> - -<p>Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France, -le laurier de Dormant, la -«<i>virgo admirabilis!</i>»</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, je ne pensais pas que -vous m'aviez autant regardée!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il est vrai. Pas plus que -l'on ne se regarde ou s'écoute soi-même. Vous -n'étiez pas au dehors.</p> - -<p>Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette -brave petite main dans la mienne le jour de -la Saint-Jean,</p> - -<p>Et plus tard votre figure claire et dessinée -devant moi comme un plan d'église, bien calculé -avec la règle et le compas,</p> - -<p>Et votre main encore sur mon front les -nuits de fièvre, lorsque j'étais blessé, malade -et poursuivi,</p> - -<p>Ou votre front encore sous la lampe lorsque -l'on cachète des dépêches et que l'on compte -des rouleaux de louis.</p> - -<p>SYGNE.—Je suis celle qui reste et qui est -toujours là.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ah! de la tête aux -pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on ne peut -causer avec vous, et il n'y a pas un trait de -vous et manière d'être que je ne comprenne.</p> - -<p>Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y -a autant d'images de nous-mêmes en vous -que de portraits jadis dans cette galerie du -château.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne porterai donc pas à un -autre cela qui est de Coûfontaine seul.</p> - -<p>COUFONTAINE.— Ces choses seules sont -à moi qui sont mortes, vaincues et impossibles.</p> - -<p>SYGNE.—Mais moi, Georges, je ne suis -pas morte, je ne suis pas vaincue, et je ne suis -pas impossible!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il y a ceci de différent, -que vous avez moins de trente ans et que j'en -ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du -même siècle.</p> - -<p>Je suis la souche écimée et sans branches, -et je vois dans votre œil brun le vert de la -jeune feuille.</p> - -<p>Nous ne faisons pas notre ombre du même -côté, la vôtre vous entraîne,</p> - -<p>La mienne est attachée à mes talons et je -ne vois rien de moi devant moi.</p> - -<p>SYGNE.—Laisse-moi donc renoncer à -l'avenir!</p> - -<p>Laisse-moi prêter serment comme un nouveau -chevalier! O mon seigneur! ô mon -aîné! laisse-moi entre tes mains.</p> - -<p>Jurer comme une nonne qui fait profession!</p> - -<p>O mâle de ma race! ô reste et principe de -mon peuple! je ne te laisserai point sans -attestation.</p> - -<p>La terre nous manque, la force nous est -soustraite, mais la foi de l'homme à l'homme.</p> - -<p>Demeure, l'âme pure qui trouve son chef -et qui reconnaît ses couleurs!</p> - -<p>Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais -de moi ce que tu veux,</p> - -<p>Soit que je sois une épouse, soit que déjà -plus loin que la vie, où le corps ne sert plus,</p> - -<p>Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans -aucun alliage!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Sygne retrouvée la -dernière, ne me trompez pas comme le reste. -Y aura-t-il donc à la fin pour moi</p> - -<p>Quelque chose à moi de solide hors de ma -propre volonté?</p> - -<p>Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant -encore, je n'ai plus que la mer sous les -pieds,</p> - -<p>La mer de l'eau marine et celle qui est -faite d'hommes, et cette chose fausse entre -mes bras comme un élément. Tout a passé.</p> - -<p>Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi -sur le «Saint-Esprit»,—(Comme nous causions -dans la nuit noire du poste tandis que -nos hamacs se heurtaient dans le ressac!),</p> - -<p>Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux -par un boulet.</p> - -<p>Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour -moi, ce fut leur tour, mon père et ma mère -avec les vôtres, Sygne.</p> - -<p>Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai -reçu leur sang sur la face, qui leur sortait du -corps et j'en ai respiré la vapeur.</p> - -<p>Le Roi qui était mon roi, le droit qui était -mon droit,</p> - -<p>Cette femme qui était mon droit, ces enfants -qui étaient les miens, le nom même que -je porte et la terre avec le fief,</p> - -<p>Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la -place même où ces choses étaient n'est plus.</p> - -<p>Et je mène cette vie de bête traquée, sans -une cache qui soit sûre, embusqué toujours -ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant -et menacé.</p> - -<p>Et je me souviens de ce que disent les -moines Indiens, que toute cette vie mauvaise</p> - -<p>Est une vaine apparence, et qu'elle ne -reste avec nous que parce que nous bougeons -avec elle,</p> - -<p>Et qu'il nous suffirait seulement de nous -asseoir et de demeurer</p> - -<p>Pour qu'elle passe de nous.</p> - -<p>Mais ce sont des tentations viles; moi du -moins dans cette chute de tout</p> - -<p>Je reste le même, l'honneur et le devoir le -même.</p> - -<p>Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne -va pas faillir comme le reste, à cette heure -où je touche à ma fin.</p> - -<p>Ne me trompe point qui ai vraiment faim -et soif de ton cœur hors de moi, de la loyauté -dans ton cœur hors de moi,</p> - -<p>Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais -d'une qui soit infaillible.</p> - -<p>SYGNE.—Dieu seul est infaillible.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Encore Dieu! Laisse-le -où il est. De lui plus tard.</p> - -<p>Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce -qu'il en va.</p> - -<p>Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne -nous laisse point d'otage.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne comprends point vos -paroles.</p> - -<p class="indic">(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)</p> - -<p>COUFONTAINE.—Eh?</p> - -<p>SYGNE.—C'est M. le curé qui est venu -dire la messe comme il l'a promis.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Vous avez eu tort de -le mêler à nos affaires.</p> - -<p>SYGNE.—Que Dieu qu'il offre en ce moment -sur l'autel entende nos paroles!</p> - -<p>Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait -pas se reprendre.</p> - -<p>A nous aussi il a donné ce sacrement de se -donner et de ne pas se reprendre.</p> - -<p>Accepte, reprends avec toi tout ce qui est -ta race et ton nom,</p> - -<p>Et qu'à Coûfontaine du moins Coûfontaine -ne fasse pas défaut.</p> - -<p>COUFONTAINE.—J'accepte, Sygne, sois -ajoutée à l'enjeu de cette partie que je joue.</p> - -<p>O femme, la dernière de ma race, engage-toi -donc comme tu le veux et reçois de ton -seigneur la foi suivant la forme antique.</p> - -<p>Coûfontaine, reçois mon gant!</p> - -<p class="indic">(Il lui donne son gant)</p> - -<p>SYGNE.—Je l'accepte, Georges, et tu ne -me le reprendras plus.</p> - -<p class="indic">(Pause)</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>levant le doigt</i>.—Tout -va être décidé. Il se pèse avec le monde entier -notre sort.</p> - -<p>La violence arrive à sa dissipation et la -masse avec l'homme de la terre</p> - -<p>Retrouve son poids et son moment.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne sais rien de la politique. -On m'a dit que le pape n'est plus à Rome.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Et savez-vous où il -est?</p> - -<p>SYGNE.—Je ne sais.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ici, sous ce toit même -et derrière ce mur.</p> - -<p class="indic">(Geste d'émotion)</p> - -<p>César est d'un côté, mais j'ai pris l'homme -de Dieu pour nous.</p> - -<p>—Maintenant laissez-nous, car nous avons -à parler.</p> - -<p class="indic">(Elle sort)</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques -notes d'une sonorité étrange et presque pénible.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un -peu basse, et comme mesurée.</i></p></div> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - - -<p><i>Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout -entière apparaît. Le petit jour.</i></p> - -<p><i>Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée -avec violence ruisselle sur les carreaux. De -grands arbres dont les branches touchent presque les -fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle -le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au -poil hérissé est couché devant la porte d'entrée.</i></p> - -<p><i>Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, -découvrant pendant un moment l'ouverture d'une -porte secrète. On aperçoit dans le fond la flamme -d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe -avec le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, -la tête coiffée d'une calotte blanche.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>LE PAPE PIE.—Mon fils, que la paix soit -avec vous. C'est moi.</p> - -<p class="indic">COUFONTAINE qui était debout, -pensif à l'une des fenêtres, -se retourne vivement et -s'agenouille devant le vieillard -qui lui donne sa main à baiser.</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>relevé</i>.—Saint Père, -mangez et buvez, car la route a été longue et -rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à -cette messe matinale.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Quel est ce pain que vous -voulez me donner à manger?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Un pain de loyale -farine. Une maison chrétienne vous abrite.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—J'ai reconnu un bien -ecclésiastique.</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est ici l'abbaye des -Cisterciens de Coûfontaine, que mes pères ont -fondée et nourrie.</p> - -<p>Ma cousine</p> - -<p>Sygne l'a achetée sous dispense, le château -étant brûlé,</p> - -<p>Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, -la gardant aux mains légitimes.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Elle est cette pieuse jeune -femme que j'ai communiée cette nuit?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Et je suis le Vicomte -Ulysse Agénor Georges de Coûfontaine et -Dormant, lieutenant du roi Louis en France -pour Champagne et Lorraine.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Quel est cet acte violent? -Pourquoi m'avez-vous enlevé de ma prison?</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>tirant un papier de sa -poche</i>.—Ordre signé de l'Empereur. C'est -moi qui me suis chargé de l'exécuter,</p> - -<p>Le porteur se trouvant empêché.</p> - -<p>La chose a été faite comme il faut. Moscou -est loin. Eh, qui n'honorerait une telle signature?</p> - -<p>Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. -Ils m'ont tous obéi comme à un ange du ciel.</p> - -<p class="indic">(Il tend le papier au Pape qui le -lit en silence et le lui rend)</p> - -<p>Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa -prison.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Je vous remercie, mon -fils.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Vous êtes ici en sûreté. -Qui viendrait vous chercher dans ce coin de -la Marne?</p> - -<p>C'est ici une vieille demeure secrète à -l'écart,</p> - -<p>Avec des sorties secrètes par les bois sur -trois routes et deux vallées,</p> - -<p>Pleine de caches et d'issues.</p> - -<p>Je m'en suis servi bien des fois dans cette -guerre que je fais.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Et c'est de vous maintenant -que Nous sommes le prisonnier?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Il est vrai. Mon père, -vous êtes le prisonnier de votre fils.</p> - -<p>Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait -l'ange si ferme:</p> - -<p>Je ne vous lâcherai point que vous ne -m'ayez béni.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Pauvre enfant! vous -voyez que Nous sommes capture difficile.</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est Dieu même qui -vous donne au Roi de France.</p> - -<p>LE PAPE PIE, <i>se tournant gravement vers -le crucifix</i>.—<i>Ave, Domine Jesu.</i></p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, -et le Roi lui ôtait son chapeau -quand il allait se faire sacrer.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Quelles nouvelles de -toute la terre?</p> - -<p>Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous -dans notre prison.</p> - -<p>COUFONTAINE.—L'Usurpateur est à -Moscou.</p> - -<p>Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas -des armées sur les routes et le roulement des -roues qui roulent vers l'Orient.</p> - -<p>Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,</p> - -<p>Des villes de bois qui brûlent, une victoire -vaguement gagnée. L'Europe est vide et personne -ne parle sur la terre.</p> - -<p>Il n'y a que l'attente du monde comme un -homme surmonté et surchargé.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Et c'est de Moscou que -l'Empereur a trouvé le temps de penser à -Nous, vieillard?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Vous êtes le refus de -Dieu dans le silence de tous les hommes.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Quel est ce fort de Joux -dont parle votre lettre?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Une casemate dans la -neige d'où l'on ne ressort pas.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Il a plu à Dieu de nous -retirer de la main ennemie.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ensuite</p> - -<p>Quelque conclave réuni au milieu des -baïonnettes,</p> - -<p>Quelque cardinal Fesch ou Maury</p> - -<p>Fait pape, comme il a fait rois ses frères,</p> - -<p>Aumônier du Grand Empereur.</p> - -<p>LE PAPE PIE, <i>levant le doigt</i>.—Il y avait -sur les routes de Judée des possédés qui, dès -qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant -lui en pleurant et en criant.</p> - -<p>Et tout en le poursuivant avec des injures -et des pierres, ils ne cessaient de répéter: -Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?</p> - -<p>Ainsi pendant tous les siècles les hommes -impies avec le Vicaire du Christ.</p> - -<p>Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis -qu'il est apparu entre eux comme une -personne dénuée.</p> - -<p>Ils arrangent entre eux de petits pactes -pour un jour qu'ils appellent lois, sociétés, -constitutions, états, royaumes,</p> - -<p>Selon la puissance qui leur est donnée pour -un jour et qui est bonne et bénie en elle-même.</p> - -<p>Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche -du monde, réglant toute chose pour toujours -avec leur volonté particulière,</p> - -<p>Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle -part au juste Lui faire, il arrive qu'ils se mettent -en colère contre Dieu</p> - -<p>Qui ne veut point part.</p> - -<p class="indic">(Il se tourne gravement vers le Christ)</p> - -<p>Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, -avec des règles et des barrières, des libertés -et des concordats.</p> - -<p>Et Notre devoir est de Nous prêter à leur -fantaisie, comme un pêcheur sur la mer qui -s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point -le choix.</p> - -<p>Pour le bien des âmes, jusques au point -permis.</p> - -<p>—Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il -est comme un enfant gâté que l'on contrarie.</p> - -<p>Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un -de mes pauvres enfants comme tous les -autres.</p> - -<p>Vainqueur des hommes, comme il dit, -voyez-le aujourd'hui qui veut fixer et contraindre -Dieu et le mettre de son parti, prenant -son vicaire comme otage.</p> - -<p>Ne comprenant point pourquoi il a plu au</p> - -<p>Tout-Puissant de se faire représenter par ce -qu'il y a au monde de plus faible,</p> - -<p>Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de -miel et de poisson, ce pauvre sot prêtre qui ne -sait rien que son catéchisme</p> - -<p>Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le -voilà qui Nous prend même ce que Nous -avons,</p> - -<p>Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, -le patrimoine de Pierre, l'anneau même -du Pêcheur à Notre doigt,</p> - -<p>En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau -sur la terre sans lieu comme aux jours de Galilée, -et dans sa propre maison comme un -captif et comme une personne tolérée;</p> - -<p>Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui -est enseveli avec le Christ.</p> - -<p class="indic">(Violent coup de vent qui ébranle -la maison. Sifflements et beuglements. -Une nappe d'eau -ruisselle sur les quatre croisées. -Le pape frissonne et s'enveloppe -plus étroitement dans -son manteau, regardant avec -effroi autour de lui).</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ce n'est pas le soleil -de Tivoli et la brise des monts Sabins.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Une farouche demeure -pour cette jeune femme seule qui l'habite.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Elle a un toit sur sa -tête et ce pays est le sien.</p> - -<p>Je ne vois pas ce qu'elle peut demander -davantage.</p> - -<p>Plût au ciel seulement que je fusse toujours -sec la nuit et que j'eusse toujours la -bonne terre de mon pays à mes bottes!</p> - -<p>—C'est ici notre grande averse de septembre -qui balaye la moisson et qui amollit -la terre pour le labourage.</p> - -<p class="indic">(Nouveau coup de vent)</p> - -<p>LE PAPE PIE, <i>à demi-voix</i>.—Priez pour -que votre fuite ne soit pas en hiver ou par -un jour de sabbat.</p> - -<p>COUFONTAINE <i>rêvant</i>.—Cela me rappelle -l'ancien temps, la grosse mousson de -Pondichéry qui nous débarrassait des frégates -anglaises.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où sont les anciens -maîtres de cette demeure?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ils ne l'ont point -quittée, ils n'ont point violé la clôture.</p> - -<p>Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, -les pieds joints, dans le jardin conventuel, les -six prêtres, les huit novices et les douze convers.</p> - -<p>L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite -et tous les autres suivant le temps de leur profession.</p> - -<p>Par les soins de mon frère de lait et de leur -ancien novice qui conduisit leur exécution,</p> - -<p>L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,</p> - -<p>Toussaint Turelure, fils du bûcheron et -sorcier Turelure, aujourd'hui baron de l'Empire -et préfet de la Marne,</p> - -<p>Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre -Sainteté</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Nous irons prier sur les -restes de ces martyrs.</p> - -<p class="indic">(Le chien dresse la tête et se lève -tout droit contre l'une des fenêtres).</p> - -<p>COUFONTAINE.—Tout beau, tout beau, -Sylla!</p> - -<p>Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom -de mon frère Toussaint qui te fait ainsi montrer -les dents en silence?</p> - -<p>Qui nous viendrait ici par une telle tempête?</p> - -<p class="indic">(Il écoute. Le chien retombe sur -ses pattes).</p> - -<p>COUFONTAINE <i>montrant la table servie</i>.—Mangez, -Saint-Père.</p> - -<p class="indic">(Le pape se met à table. COUFONTAINE -se tient debout -respectueusement à son côté, -le servant. Le chien est allé se -recoucher dans un coin).</p> - -<p>COUFONTAINE.—La bête est d'humeur -sombre et il ne faut pas jouer avec elle.</p> - -<p>C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.</p> - -<p>Nous avons passé ensemble bien des heures, -bien des jours et bien des temps sans jour, -(la montre même éteinte à cause de son bruit),</p> - -<p>Tapis dans quelque recoin précaire, dans -quelque noire piécette,</p> - -<p>Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, -cette pauvre fidélité obscure.</p> - -<p>Devenant un peu chien, comme lui un peu -aristocrate.</p> - -<p class="indic">(Pause)</p> - -<p>Nous savons ce que c'est que le danger -continuel.</p> - -<p class="indic">(Il rêve)</p> - -<p>C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, -les seigneurs épars de nos <i>fères</i> et de nos <i>villes</i> -mérovingiennes,</p> - -<p>Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, -ravagée de lapins et de sangliers, du -carré de terre noire et pleine de chicots que -l'on semait, toute chaude encore comme une -galette du feu qui l'avait défrichée.</p> - -<p>Comme le poisson de proie dans un trou -d'eau, comme l'araignée dans sa toile gluante.</p> - -<p>Ils passaient la nuit et le jour à écouter, -sensibles à l'homme et au gibier, embusqués -sous la fraîche verdure tremblante mélangée -de brume.</p> - -<p>Qui leur communiquait les odeurs et les -bruits ainsi qu'une eau subtile.</p> - -<p>LE PAPE, <i>ayant fini de manger se lève et -fait le signe de la croix</i>—<i>Deo gratias!</i> Je -vous remercie, mon fils, pour ce repas.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Rude accueil pour le -plus grand roi de la terre!</p> - -<p>Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte -de Chabrol, et du noble Borghèse, et du chrétien -Portalis.</p> - -<p>Votre Sainteté est en paix pour ces quelques -jours.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où voulez-vous me -mener?</p> - -<p>COUFONTAINE.—En Angleterre où est -le Roi de France.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Mon enfant, ne Nous -faites pas ce tort de remettre le Pape aux -mains des hérétiques.</p> - -<p>COUFONTAINE.—C'est pour eux que -vous êtes ici, refusant de leur être fermé.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Il est vrai. Comment -donc me laisserais-je interdire de mes propres -enfants?</p> - -<p>COUFONTAINE.—La prison ne vous en -sépare-t-elle pas?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où est la croix, là ne -cesse pas l'Eglise.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Venez et soyez libre.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Je ne veux pas être -libre entre les morts.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Où vous conduire où -César ne soit pas?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où est Pierre sur les os -de qui je suis Pierre à mon tour.</p> - -<p>COUFONTAINE.—A Rome, dites-vous?</p> - -<p>Votre place y est prise par un préfet.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Sur la terre, mais non -pas au dessous où j'attends. Que les Catacombes -de nouveau reçoivent le salut de tous les -hommes!</p> - -<p>Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et -moi, ne puis-je attendre trois jours avec le -Christ?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Laissez Rome et retrouvez -l'univers.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où est le fondement là -est Pierre.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Pierre dans sa vieillesse -eut les mains liées et fut conduit où il -ne voulait pas aller.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Mon enfant, voici Nos -mains et béni soit celui qui vient au nom du -Seigneur!</p> - -<p>COUFONTAINE.—Pourquoi ne vouloir -obéir qu'à la force, lorsque l'amour vous -appelle?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—L'autre volonté me retient -de cette Eglise dont je suis l'époux indissoluble.</p> - -<p>COUFONTAINE.—La pierre du monde -ne servira-t-elle qu'à confirmer César?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Elle est celle-là aussi -contre qui s'est brisé le pied de l'idole hétérogène.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Saint Père, êtes-vous -avec nous ou contre nous?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Question que j'ai entendue -souvent à Savone.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Mais nous sommes les -fils demeurés fidèles et quel loyer avons-nous -de notre obéissance?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—O fils aîné, que vous -donner? car l'Enfant prodigue Nous a tout -pris.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Certes, vieillard, il fallait -que votre vue fût basse à cause du grand -âge.</p> - -<p>Quand vous avez béni le bouc au lieu de -l'ouaille.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Ne pouvais-je oindre un -tel front</p> - -<p>Quand Jésus même a baisé les pieds de -Judas?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Saint Père, laissez-moi -vous parler, expliquons-nous,</p> - -<p>Puisque vous êtes ici et que je vous tiens -avec moi, vicaire de Dieu,</p> - -<p>Car j'en ai gros à vous dire, comme un -jeune homme qui parle à son père confesseur, -une fois par an.</p> - -<p>Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? -et une seule brebis est autant pour vous que -toutes les autres ensemble.</p> - -<p>Et dire que je me confesse tous les jours, -non: la vie que je mène n'est pas celle d'une -nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous -mettrons notre chemise blanche.</p> - -<p>—Pourquoi nous scandalisez-vous comme -Dieu?</p> - -<p>Il abaisse les bons et il élève les méchants. -Ça, ce sont ses voies et il n'y a rien à Lui -dire.</p> - -<p>Mais vous, vous êtes un homme. Capable de -parler, n'avez-vous pas à nous répondre? Ou -qui interrogerons-nous?</p> - -<p>Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il -pas pour le pape? et le succès fait-il une -différence?</p> - -<p>Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est -pas à lui?</p> - -<p>Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il -pas pris la France à son roi?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Le monde peut se passer -d'un roi, mais non point du Pape.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Peut-il se passer du -droit? et le droit pour un homme est-il de ce -qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—L'homme n'a rien qu'il -n'ait de Dieu seul.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Combien donc son avoir -n'est-il pas sacré? Etre et avoir, ce sont les -deux premiers verbes dont tous les autres sont -faits.</p> - -<p>La chose que l'on a est appelée <i>le bien</i>.</p> - -<p>L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et -dont il ne dispose entièrement.</p> - -<p>Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant -fait aucune chose</p> - -<p>Sans un homme pour l'achever et la conserver, -en sorte que pour elle</p> - -<p>Ce n'est pas être de ne pas être à lui.</p> - -<p>Et qui ne sait point conserver son bien, je -le veux, qu'un autre le lui prenne,</p> - -<p>Comme Louis occupe le siège de Charles et -de Clovis: de quoi je n'ai point grief.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Et comme cet homme -nouveau s'est assis à la place vacante.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Non point assis, mais -vous le voyez inquiet et debout!</p> - -<p>Saint Père, ce n'est point contre un homme -que je viens vous demander la foudre,</p> - -<p>Mais contre tout ce droit nouveau, car le -droit pour l'homme est-il de ce qu'il a ou de -ce qu'il n'a pas?</p> - -<p>Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.</p> - -<p>Que tout chacun tient le même droit pareillement -de propre nature,</p> - -<p>En sorte que celui des autres est un tort qui -lui est fait.</p> - -<p>Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il -n'y a plus rien de gratuit entre les hommes.</p> - -<p>Est-ce que cela est approuvé par Dieu?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—C'est pour me poser des -questions, pauvre vieillard, que vous vous êtes -jeté sur moi comme un aigle?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Répondez qui avez autorité, -car il est peine de faire son devoir dans -la nuit.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Le devoir est des choses -prochaines sur lesquelles il n'y a point doute.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Qu'y a-t-il de plus -prochain de moi dans la nuit que ma propre -pensée?</p> - -<p>Un homme pourchassé qui pense seul toute -une nuit dans un fossé,</p> - -<p>Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela -fait un noir café!</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Il faut dire son chapelet -quand on ne dort pas et ne pas ajouter la -nuit</p> - -<p>Au jour à qui sa propre malice, suffit.</p> - -<p>COUFONTAINE.—J'ai un chapelet dans -mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain -par grain,</p> - -<p>Les têtes coupées de mon père et de ma -mère et de tous les miens.</p> - -<p>Nous survivons seuls, Sygne et moi.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Quelle est donc votre -nuit où vous avez de telles lumières brillantes?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Elles nous montrent -le terme et non pas le chemin.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Ne vous mettez pas en -peine de beaucoup de choses quand une seule -suffit,</p> - -<p>Considérant ces beaux lys du ciel qui ne -travaillent ni ne filent.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ceux de la terre sont-ils -fanés pour toujours?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—La terre le sait qui garde -le caïeu.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Mais moi, tant que -je suis vivant, il me faut bien que je travaille -et file mon fil,</p> - -<p>Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi -et le monde de qui je suis m'a été retiré,</p> - -<p>Où la mission des miens m'avait été continuée -qui est de servir en commandant.</p> - -<p>Je regarde autour de moi et il n'y a plus de -société entre les hommes,</p> - -<p>Mais seulement la «loi» comme ils disent, -et le texte imprimé à la machine, la volonté -inanimée, idole stupide.</p> - -<p>Où est le droit il n'y a plus d'affection.</p> - -<p>Et la loi de Dieu était dure dont nous avons -été libérés par Jésus-Christ. Que sera-ce de la -loi des hommes?</p> - -<p>Quelle société, où chacun croit qu'elle est -aux dépens de sa propre charte? et la force -ne peut remplacer le sacrifice.</p> - -<p>Comme vous le voyez avec cet homme qui -dès qu'il a pris une chose est obligé de prendre -tout le reste,</p> - -<p>Et de reconquérir le monde à chaque instant -pour assurer un seul pas.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Nous n'avons pas ici une -habitation permanente.</p> - -<p>COUFONTAINE.—N'avons-nous pas le -devoir cependant de chercher et de maintenir -en toute chose le mieux?</p> - -<p>N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de -Dieu? Il ne vient donc pas des hommes.</p> - -<p>Je ne le compare pas à une épée, mais à -un baume dont le chef est oint et dont tout le -corps est persuadé.</p> - -<p>C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur -la France comme des évêques,</p> - -<p>Sacrés au front avec le chrême des évêques, -communiant sous les deux espèces,</p> - -<p>Oints d'une onction toute propre sur les -épaules et au pli des bras,</p> - -<p>Ordonnés pour le commandement qui est de -force dans la suavité.</p> - -<p>L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de -confirmation?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Vous le savez qui avez -vu ce saint roi mourir.</p> - -<p>COUFONTAINE.—La vertu d'un roi n'est -pas de mourir.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Mais un saint est plus -aux yeux de Dieu que beaucoup de rois et de -royaumes.</p> - -<p>COUFONTAINE.—N'est-ce point une des -prières du <i>Pater</i> chaque jour que le règne -arrive?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—C'est donc qu'il n'est -pas arrivé.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Toutes choses n'arrivent-elles -pas pour nous en figure?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—La figure de ce monde -passe.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Mais celle de Dieu -passera-t-elle?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Elle ne passe point tant -que la croix subsiste.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Père! Père!</p> - -<p>Les temps de la foi sont finis,</p> - -<p>Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,</p> - -<p>Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance -est donnée à Lui seul due.</p> - -<p>Maintenant recommence la servitude de -l'homme à l'homme de par la force plus grande -et la loi,</p> - -<p>Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent -cela liberté.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—L'image de Dieu qui s'est -retirée à Dieu,</p> - -<p>Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un -simulacre païen.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Tout de même un roi, -c'est un homme, mais la pure idole, c'est -l'idée,</p> - -<p>Le tyran solidifié pour toujours, la chose -faite et qui n'est jamais née.</p> - -<p>Ces gens de loi qui pensent que tout se règle -par un contrat!</p> - -<p>LE PAPE PIE, <i>à demi-voix</i>.—Reprenant -cet ancien chirographe qui avait été attaché à -la croix.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Que dites-vous? Je ne -vous entends pas.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Et Nous, Nous vous -voyons à peine. Il fait sombre dans cette -bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et -Notre vue est basse.</p> - -<p>Pour vous, vous êtes un jeune homme, et -vous êtes libre, n'ayant point femme ni enfants,</p> - -<p>Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, -le pied vous y porte hardiment,</p> - -<p>Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons -tous les peuples sur Notre cœur jour et nuit -comme les pierres de l'ancien pectoral,</p> - -<p>Le pas plus prompt ne nous est pas permis.</p> - -<p>Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous -guide, mais celle de la conscience,</p> - -<p>Faible feu, patiente lueur,</p> - -<p>Qui ne nous montre point le convenable, -mais le nécessaire, et non point le futur mais -l'immédiat.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Venez avec moi. Videz -le monde de votre présence.</p> - -<p>Rendez à César pour un temps ce lâche -monde qui accepte le coin de César.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Je ne puis m'excommunier -de l'univers.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Déliez-nous de notre -captivité.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Je ne puis que vous absoudre.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Tout pouvoir ne vous -a-t-il pas été remis de lier et de délier?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Pierre lui-même ne put -se délier, et il est éminemment appelé Esliens.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Est-ce cette lumière en -vous qui dit Non?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Où est Pierre, je suis. Il -n'est pas du pape d'errer.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Mais à Rome, vous -retrouverez la main-forte.</p> - -<p>LA PAPE PIE.—La force seule m'absout -de la nécessité.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Me faut-il donc l'employer -moi-même?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Il est écrit: Tu honoreras -ton père et ta mère.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Ou, seulement, me retirerai-je?</p> - -<p class="indic">(Le Pape se tait. Bruit de la -pluie) Il rêve:</p> - -<p>L'eau tombe,</p> - -<p>Effaçant avec la même patience</p> - -<p>L'année qu'elle a mise à la mener à son point,</p> - -<p>Préparant la terre comme une sépulture, -l'immense ensevelissement des graines.</p> - -<p>Et pour nous, quoi que nous fassions, la -chose qui doit être s'en arrange.</p> - -<p class="indic">(Tout haut)</p> - -<p>Saint-Père, comprenez que c'est de votre -cause surtout qu'il s'agit.</p> - -<p>Pour nous autres, ce que je viens de faire -suffit:</p> - -<p>La violence que l'on vous a faite a été manifestée -et notre bonne volonté propre:</p> - -<p>Que vous soyez présentement sauvé ou repris,</p> - -<p>Il y a avantage des deux parts.</p> - -<p class="indic">(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)</p> - -<p>M'entendez-vous, Saint-Père?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Ne disiez-vous pas que -vous nous laisseriez ici ces quelques jours?</p> - -<p>COUFONTAINE.—Mais combien, je ne -sais au juste. Il me faut penser et voir.</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Laissez à Dieu le temps -de nous donner conseil, à tous deux.</p> - -<p>COUFONTAINE.—Votre Sainteté est bien -lasse?</p> - -<p>LE PAPE PIE.—Lassitude du corps, lassitude -de l'âme plus grande! Laissez-Nous ces -quelques jours de repos, mon fils.</p> - -<p>Il est dur pour un pauvre moine de préférer -sa propre volonté.</p> - -<p><i>Non meam, Domine</i>. Non pas la mienne,</p> - -<p>Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre.</p> - -<p class="indic">(Il parle lentement, comme distrait -et absorbé)</p> - -<p><i>Ut quid persequimini me sicut Deus, vos -saltem amici mei?</i></p> - -<p>Pourquoi me persécutez-vous, mes frères -évêques?</p> - -<p>Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu, -est-ce pour cela que je vous ai ouvert la bouche?</p> - -<p>Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir -de faire autrement.</p> - -<p class="indic">(Silence. Le Pape peu à peu penche -la tête sur sa poitrine et s'assoupit)</p> - -<p>COUFONTAINE, <i>se tournant vers le crucifix</i>.—Seigneur -Dieu, si toutefois Vous existez, -comme ma sœur Sygne en est sûre, je -Vous apporte cet innocent qui s'endort entre -Vos bras.</p> - -<p>Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de -Vous qu'il s'agit, je vous ai forcé à paraître.</p> - -<p>Le Corse n'a plus cet otage entre les mains. -J'ai rétabli les plateaux de la balance. Décidez -donc dans Votre liberté.</p> - -<p>Tout est bien tiré au clair,</p> - -<p>Tout va se passer en spectacle aux hommes -et aux anges.</p> - -<p>Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes -sûretés.</p> - -<p>Puisque l'on repousse ma main, je la retire.</p> - -<p>Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai -sauvé.</p> - -<p>Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant -public, qu'il s'attache cette meule au -cou.</p> - -<p class="indic">(Il sort)</p> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du -même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.</i></p> - -<p><i>SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement -boiteux; le nez étroit et très busqué se dégageant -du front sans aucun rentrant, un peu à la -manière des béliers.</i></p> - -<p><i>Le café est servi sur une petite table.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>LE BARON DE TURELURE.—Ce bon -café n'a pas poussé sur un chêne et voilà un -coquin de sucre qui est trop blanc pour ne -pas venir de chez les nègres.</p> - -<p>SYGNE.—Excusez-moi. Vous m'avez prise -au dépourvu. Je n'ai pas eu le temps de me -procurer de la mélasse et de la chicorée.</p> - -<p>LE BARON TURELURE, <i>buvant son café</i>.—Vous -êtes excusée!</p> - -<p class="indic">Pensivement, faisant chauffer un -petit verre d'eau-de-vie dans le -creux d'une large main. (Il flaire -de temps en temps l'eau-de-vie -et ne la boit pas. Il ne prendra -qu'une seule gorgée de café.)</p> - -<p>Heureux terme d'un repas excellent.</p> - -<p>Que me parlez-vous d'une réception improvisée? -Peste!</p> - -<p>Quel ordinaire, en ce pays perdu!</p> - -<p>Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos -fourneaux.</p> - -<p>Pauvre femme! Il y avait longtemps que -je n'avais goûté de sa cuisine.</p> - -<p>SYGNE.—Ma chère Suzanne!</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Vous m'excuserez -de ne pas m'attendrir?</p> - -<p>Toute la haine qu'elle avait pour son mari, -la sainte femme l'avait reportée sur moi.</p> - -<p>Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela -ne l'éblouissait guère!</p> - -<p>Cette fille d'un garde-chasse épousant un -braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal -finir.</p> - -<p>Le moment venu, nous avons pris parti -chacun de notre côté.</p> - -<p>Et me voilà, gardant à la fois l'amour de -l'ordre et l'instinct de la précaution,</p> - -<p class="indic">(Il aspire l'air légèrement)</p> - -<p>Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît -son gibier.</p> - -<p>SYGNE.—Monsieur le préfet, c'est donc en -partie de police que vous êtes venu chez moi -aujourd'hui?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Quelle horreur! -Est-ce qu'on entend rien de fâcheux de Coûfontaine?</p> - -<p>Tout est calme dans nos bois comme au -temps des moines.</p> - -<p>Pas de diligences culbutées, pas d'histoires -de réfractaires. On dirait que votre présence -est une protection pour le pays.</p> - -<p class="indic">(Il clôt un œil)</p> - -<p>Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. -On ne peut rien vous cacher.</p> - -<p>Mais ce que j'ai à vous dire est diablement -pointilleux. Laissez-moi le temps d'amener cela. -Comment dire? C'est une espèce de conseil, -quoi, que je viens vous demander.</p> - -<p>Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux -où j'ai passé mes jeunes ans.</p> - -<p>SYGNE.—Monsieur le Préfet,</p> - -<p>Je ne vous retrouve pas en moinillon, les -mains dans les manches et la tête dans le capuchon.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est un habit -commode.</p> - -<p>Je me vois encore une nuit récitant matines -avec un grand diable de lièvre que je venais -de prendre au collet accroché tout chaud sous -mon scapulaire.</p> - -<p>Cela me changeait du maigre claustral.</p> - -<p>Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans -tous ces bois à l'affût avec mon vieux mousqueton! -On ne me fera pas la barbe, j'en -connais tous les passages.</p> - -<p>Oui. Le maître des novices était vieux et -j'avais une voix de trompette et bonne grâce -au lutrin.</p> - -<p>Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus -d'une fois aux pieds du père abbé.</p> - -<p>SYGNE.—Suzanne ne me parlait jamais de -vous.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'était son idée -que je fusse moine. Il paraît que j'avais je ne -sais quoi à réparer.</p> - -<p>Mon père l'épouvantait avec ses manières de -vieux loup blanc, de «bête fausse» comme disent -les gens, et sa façon de guérir les entorses -en faisant une croix dessus avec le pouce du -pied gauche.</p> - -<p>Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les -curés en ce temps-là</p> - -<p>Ne disaient jamais la messe sans passer la -main sur la nappe pour s'assurer qu'on n'avait -pas mis dessous quelque grimoire.</p> - -<p>J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. -C'est un bon compère et une bonne bouteille à -l'occasion ne lui fait pas peur.</p> - -<p>Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant -c'est un bout de chemin de la cure jusqu'ici.</p> - -<p>—Rien n'a changé, vous avez remis tout en -place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n'y -a que ce Christ qui n'est pas beau.</p> - -<p>—Vous avez fait une bonne acquisition au -prix que l'on m'a dit.</p> - -<p>Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.</p> - -<p>SYGNE, <i>avec intention</i>.—C'est à vous que -je dois celui-ci.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je comprends -ce que vous voulez dire.</p> - -<p>Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, -mais c'est faux.</p> - -<p>Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait -tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme -de mon cœur!</p> - -<p>J'étais jeune alors et innocent, et solide sur -mes deux jambes.</p> - -<p>Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du -sang que j'avais dans les veines et du sec!</p> - -<p>Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie -bouillante telle qu'elle sort de l'alambic -et de la poudre à canon,</p> - -<p>Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec -comme une pierre à fusil!</p> - -<p>Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a -fait comprendre bien des choses.</p> - -<p>Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en -veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent -dans la gloire et le calendrier,</p> - -<p>Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint -Stapin qui guérit le mal au ventre, dont on -voit les images au mur chez le maréchal et -le sabotier,</p> - -<p>Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit -sous le soufflet, par le feu d'une pipe qu'on -allume avec un brin de fagot.</p> - -<p>Cela vaut mieux que de faire bêtement son -salut en mangeant des épinards à l'huile de -noix! (Quelle saleté!)</p> - -<p>—Et je vois encore notre précepteur quand -il montait au lutrin.</p> - -<p>Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil -au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.</p> - -<p>Et moi j'aurai ma place dans la légende comme -le préfet Olibrius.</p> - -<p>Voilà! Ils reposent tous maintenant le long -du mur entre les potirons et les artichauts de -Jérusalem.</p> - -<p>SYGNE.—Vous me faites horreur.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je le sais. C'est -sur ce sentiment que notre amitié est fondée.</p> - -<p>SYGNE.—Mais il n'y a pas d'amitié.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Il y a un intérêt -réciproque.</p> - -<p>SYGNE.—Mais vous êtes l'image de ce que -je hais.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Image pathétique -et endommagée!</p> - -<p>SYGNE.—Vous pouvez me cacher votre -âme tout au moins.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Comment alors -me la guérirez-vous!</p> - -<p>SYGNE.—L'os est cassé et mes simples ne -vous remettront pas ensemble.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Vous avez ce -devoir cependant de me bien faire.</p> - -<p>SYGNE.—Un devoir envers vous?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Qu'est-ce qu'une -génération? Ne suis-je pas né votre serf et -le fils de votre servante?</p> - -<p>Voici combien de temps que mon sang sert -le vôtre?</p> - -<p>Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?</p> - -<p>SYGNE.—Vous êtes le préfet et je suis -votre administrée.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je suis le préfet -et je fais mon devoir de préfet.</p> - -<p>Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais -qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.</p> - -<p>SYGNE.—Il est juste que vous soyez infirme -et malheureux.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Cela n'est pas -juste alors que vous êtes là.</p> - -<p>SYGNE.—Quel devoir ai-je envers vous?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Celui de toute -votre race envers la mienne.</p> - -<p>SYGNE.—Est-ce nous qui avons rompu le -lien?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est vous, -c'est nous. Nous vous servions et vous ne serviez -plus à rien.</p> - -<p>SYGNE.—Qu'avez-vous donc à me demander?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je suis le fils -de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure -avec moi!</p> - -<p>Voilà que je reviens à mon coin de terre -comme un blaireau à la patte cassée et les -autres «bêtes fausses.»</p> - -<p>Je le vois, il y a d'autres rapports entre les -hommes que d'essayer d'avoir le meilleur l'un -de l'autre et de payer ses contributions.</p> - -<p>Comme les choses de la nature se prêtent -assistance et si certaines plantes pour certains -êtres seulement ont une vertu médicinale,</p> - -<p>Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils -pas un ordre naturel?</p> - -<p>N'est-ce pas là une de vos idées? Vous -voyez que je sais écouter.</p> - -<p>SYGNE.—Encore un peu et vous voilà -royaliste.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Eh là! Je pense -à bien des choses.</p> - -<p>L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est -pas sain et raisonnable.</p> - -<p>Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. -Cela n'a ni forme, ni mesure, ni sens.</p> - -<p>Et le voilà maintenant en Russie! décrétant -sur la Comédie Française du haut de la Montagne-aux-moineaux!</p> - -<p>—Vous savez que le Pape s'est échappé de -sa résidence?</p> - -<p>SYGNE.—Que sait-on ici dans nos bois?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Enlevé, la chose -est claire. Cueilli comme un baiser! comme -une jeune fille par un dragon. C'est un coup -impudent.</p> - -<p>Il y a certaine main que je reconnais là.</p> - -<p>Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, -qu'ils se débrouillent!</p> - -<p>Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu -se réfugier.</p> - -<p>SYGNE.—Puisse le Saint Père échapper -à ses ennemis!</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Ainsi soit-il! -Mais à tout hasard, j'ai donné quelques petits -ordres.</p> - -<p>SYGNE.—Il ne tombera pas dans vos -mains.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Tant pis. Il -pourrait tomber plus mal.</p> - -<p>SYGNE.—Cette police vous plaît?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Non pas, mais -il faut faire ce qu'on fait.</p> - -<p>SYGNE.—Vous vous croyez fort et fin, -parce que vous prenez le vent et le courant.</p> - -<p>Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur -les choses permanentes.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Et quoi de plus -permanent que le changement même.</p> - -<p>SYGNE.—C'est en lui que nous fondons -notre espérance.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Ce qui est -mort...</p> - -<p>SYGNE.—... Fait vie.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Mais la vie n'y -rentrera pas.</p> - -<p>SYGNE.—Ce devoir ne meurt pas que les -hommes ont l'un envers l'autre.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—N'est-ce point -ce que nous appelions «fraternité?»</p> - -<p>SYGNE.—Ce n'est qu'en un seul homme -que tout un peuple peut être un.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—L'enfant majeur -n'est plus soumis à son père.</p> - -<p>SYGNE.—Mais la femme reste toujours -soumise à son époux.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Nous ne reconnaissons -plus de vœux éternels.</p> - -<p>SYGNE.—Triste liberté ainsi privée de son -droit royal!</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Qu'appelez-vous -royal?</p> - -<p>SYGNE.—Celui de faire, en se renonçant -elle-même, un roi.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Que faites-vous -de tous nos plébiscites.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai horreur de ce Oui adultère.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Les morts lieront-ils -les vivants pour toujours?</p> - -<p>SYGNE.—L'on ne naît qu'obligé à une -forme certaine.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Nous pensons -que l'homme vivant est maître de lui-même -à tout moment, puissant de sa propre personne.</p> - -<p>SYGNE.—Celui-là est <i>sans foi</i>, qui n'est -capable de rien d'éternel.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Quoi de plus -vain qu'un mariage stérile et inanimé?</p> - -<p>SYGNE.—Ce serment ne peut être retiré -que nous avons prêté à l'Evêque de la France.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Nous ne le reconnaissons -pas.</p> - -<p>SYGNE.—Qui n'est point époux sera esclave; -qui ne veut point consentir sera contraint; -qui n'est point membre de l'église sera serf de -la loi.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—La loi est la -raison écrite.</p> - -<p>SYGNE.—La raison de ceux-là qui l'ont -écrite.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Nous avons proclamé -le droit de l'homme à comprendre.</p> - -<p>SYGNE.—Qui le comprendra lui-même?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Que voulez-vous -dire?</p> - -<p>SYGNE.—Qui rattachera les hommes ensemble?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Leur intérêt -l'un à l'autre.</p> - -<p>SYGNE.—La nature a des fins plus longues.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—La nature encore! -ô personne endoctrinée!</p> - -<p>La tempête, comme celle qui soufflait cette -nuit, c'est la nature aussi! Cette chose fanée -qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est plus -nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.</p> - -<p>SYGNE.—Votre raison l'est moins encore.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Un homme -n'est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons!</p> - -<p>La raison est notre nature propre qui est un -ordre supérieur.</p> - -<p>Comprenez-moi un peu! Comprenez au -moins avant de mépriser!</p> - -<p>Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon -côté!</p> - -<p>SYGNE.—Dites.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je suis sûr que -je vous intéresse.</p> - -<p>Je sais bien que je ne vous ferai pas changer -d'idée, mais comprenez-moi au moins avant -de me juger, ô, personne inclémente!</p> - -<p>Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? -Vidons cette question entre nous.</p> - -<p>Et puis cela fait toujours un meilleur sujet -de conversation que toutes ces diries d'âne et -de chien!</p> - -<p>Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne -avec une vieille femme dessus, ou un prêtre. -Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait -que Georges est en Angleterre. Tant mieux -pour lui.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Est-ce contre le Roi que la révolution a été -faite, ou contre Dieu? ou contre les nobles, -et les moines, et les parlements, et tous ces -corps biscornus? Entendez-moi:</p> - -<p>C'est une révolution contre le hasard! -Quand un homme veut remettre son bien -ruiné en état,</p> - -<p>Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement -d'usage et de tradition, ni continuer à -faire simplement ce qu'il faisait.</p> - -<p>Il a souci de choses plus anciennes qui sont -la terre et le soleil,</p> - -<p>Se fiant dans sa propre raison.</p> - -<p>Où est le tort si dans la république aussi, -si dans cette demeure encombrée nous avons -voulu mettre de l'ordre et de la logique, -Faisant un inventaire général, état de tous -les besoins organiques, déclaration des droits -des membres de la communauté,</p> - -<p>Et fond sur ces choses seulement qui sont -évidentes à chacun?</p> - -<p>SYGNE.—Tout sera donc réduit à l'intérêt.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—L'intérêt est ce -qui rassemble les hommes.</p> - -<p>SYGNE.—Mais non point ce qui les unit.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Et qui les unira?</p> - -<p>SYGNE.—L'amour seul qui a fait l'homme -l'unit.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Grand amour -que les rois et les nobles avaient pour nous!</p> - -<p>SYGNE.—L'arbre mort fait encore une -bonne charpente.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Pas moyen -d'avoir raison de vous! Vous parlez comme -Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau -sapient dont on la coiffe.</p> - -<p>Et c'est moi qui ai tort de parler raison.</p> - -<p>Il ne s'agissait guère de raison au beau -soleil de ce bel été de l'An Un! Que les -reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, -il n'y avait qu'à les cueillir, et qu'il faisait -chaud!</p> - -<p>Seigneur! que nous étions jeunes alors, le -monde n'était pas assez grand pour nous!</p> - -<p>On allait flanquer toute la vieillerie par -terre, on allait faire quelque chose de bien -plus beau!</p> - -<p>On allait tout ouvrir, on allait coucher -tous ensemble, on allait se promener sans contrainte -et sans culotte au milieu de l'univers -régénéré, on allait se mettre en marche au travers -de la terre délivrée des dieux et des tyrans!</p> - -<p>C'est la faute aussi de toutes ces vieilles -choses qui n'étaient pas solides, c'était trop -tentant de les secouer un petit peu pour voir -ce qui arriverait!</p> - -<p>Est-ce notre faute si tout nous est tombé -sur le dos? Ma foi, je ne regrette rien.</p> - -<p>C'est comme ce gros Louis Seize! la tête -ne lui tenait guère.</p> - -<p><i>Quantum potes, tantum aude!</i> C'est la devise -des Français.</p> - -<p>Et tant qu'il y aura des Français, vous ne -leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne -leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout -d'aventure et d'invention!</p> - -<p>SYGNE.—Il vous en reste quelque chose.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est ma foi -vrai! et cela m'encourage à vous dire tout -de suite ce que je suis venu pour vous dire.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne tiens pas à l'entendre.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Vous l'entendrez -cependant.</p> - -<p>Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,</p> - -<p>Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander -votre main.</p> - -<p>SYGNE.—Vous m'honorez, Monsieur le -Préfet.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Que diable! -Il n'y a pas de quoi devenir ainsi toute blanche, -comme si je vous avais frappée au visage.</p> - -<p>SYGNE.—Vous pouvez tout me dire, je -n'ai pas de défenseur et je dois tout entendre.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est moi plutôt -qui suis en votre pouvoir. Qu'avez-vous à -craindre de ce triste éclopé?</p> - -<p>SYGNE.—Je ne crains personne au monde.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je le sais. -Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants -et cette bouche serrée qui sourit, comme -quelqu'un qui s'arme en silence!</p> - -<p>Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur -vous et que tout est gardé!</p> - -<p>Vous êtes la froideur même, la raison même, -et c'est cela même qui me met le feu au sang, -c'est cela même qui m'attire et me désespère.</p> - -<p>Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange -ovale!</p> - -<p>Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa -place qui ne peut être une autre, tout est -prompt et déterminé.</p> - -<p>N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur -politique?</p> - -<p>Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous -pencheriez vers le condamné à mort et le prendriez -dans les bras!</p> - -<p>Mon corps est rompu, mon âme est dans les -ténèbres et je tourne vers vous mon visage -plein de crimes et de désespoir!</p> - -<p>SYGNE.—Comment osez-vous me parler -ainsi?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—J'ai osé d'autres -choses plus fortes.</p> - -<p>Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le -Roi serait encore sur son trône.</p> - -<p>Me voici comme le peuple de Paris quand il -se jetait aux grilles de Versailles avec fureur, -appelant le Roi et la Reine!</p> - -<p>SYGNE.—Leur sang et le nôtre ne vous -suffit-il pas?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est l'âme -même que je veux fléchir!</p> - -<p>C'est une armée qu'on enfonce que je veux -avoir encore, c'est la panique d'une armée -qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux -sévères!</p> - -<p>SYGNE.—Vous ne verrez rien de tel.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je ne sais. Il -faut que cela finisse.</p> - -<p>Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, -et, il faut que je l'avoue,</p> - -<p>C'est vous qui avez eu le meilleur.</p> - -<p>Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je -ne trouve votre regard en défaut.</p> - -<p>Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien -de vous. Ah! le vieil esclavage de ma mère -continue!</p> - -<p>Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites -pas l'étonnée.</p> - -<p>SYGNE.—Monsieur le Baron, il est vrai.</p> - -<p>J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant -et courtois.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—J'ai fait ce que -j'ai pu.</p> - -<p>SYGNE.—Vos conseils m'ont été précieux, -votre patronage inestimable.</p> - -<p>Je me reproche d'en avoir abusé.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Le profit a été -pour nous deux.</p> - -<p>SYGNE.—Pourquoi détruire ce qu'il y avait -entre nous de possible? Laissons les choses -où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir -d'être à vous?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Sygne,</p> - -<p>Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas -vous désirer?</p> - -<p>SYGNE.—Il ne faut désirer que les choses -raisonnables.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—La raison est -de s'arranger des faits comme on peut.</p> - -<p>Et le fait est là que je vous aime, à quoi -je ne peux rien.</p> - -<p>La nature en sait plus long que vous et moi.</p> - -<p>Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de -même en vous quelque chose qui est capable -d'être aimé par moi.</p> - -<p>J'irai donc à vous directement. Quand les -instincts parlent si fort,</p> - -<p>Plus qu'une chose à faire pour un homme! -c'est d'en prendre le commandement et de marcher -à leur tête,</p> - -<p>Faisant la demi-conversion par le flanc -gauche.</p> - -<p>SYGNE.—Mais quelles raisons de me parler -de cela aujourd'hui?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Fortes et pertinentes.</p> - -<p>SYGNE.—Laissez-moi le temps de réfléchir, -avant que je vous donne réponse.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je le regrette, -non. Il faut me répondre sur l'heure.</p> - -<p>N'essayez pas d'être la plus maligne avec -moi.</p> - -<p>SYGNE.—Vous savez que c'est peu de chose -de dire que je ne vous aime pas.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Mademoiselle, -il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.</p> - -<p>Quand nous culbutions les kaiserliks à la -baïonnette, cela ne leur plaisait pas davantage.</p> - -<p>SYGNE, <i>le considérant</i>.—Vous n'êtes pas -agréable à voir.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je ne suis pas -agréable mais utile.</p> - -<p>Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? -C'est le ciel, je vous dis, qui m'envoie pour -vous sauver tout exprès!</p> - -<p>Et non point vous seulement. Mais le sort de -votre roi et de votre religion.</p> - -<p>Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, -notre vaillant Agénor.</p> - -<p>Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment -entre vos doigts délicats?</p> - -<p>Ne me prenez pas pour un fanatique. La -France d'abord. Je suis l'homme du possible.</p> - -<p>Que chacun fasse son devoir comme moi, et -cela ira!</p> - -<p>Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le -jour qu'il me prendra pour ministre.</p> - -<p>SYGNE.—Pourquoi me parlez-vous de mon -cousin Georges?</p> - -<p>LE BARON TURELURE, <i>d'une voix tonnante</i>.—Parce -qu'il est ici et que je le tiens à -la gorge.</p> - -<p>SYGNE.—Prenez-le donc si vous en êtes -capable.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Son sort vous -est-il indifférent?</p> - -<p>SYGNE.—Voici longtemps que nous avons -fait notre pacte avec la mort.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Que m'importe -votre cousin et ses farces misérables.</p> - -<p>SYGNE.—Que m'importe le citoyen Turelure -et ses ruses misérables?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—J'ai en main de -meilleurs otages.</p> - -<p>Vous ne dites rien.</p> - -<p>SYGNE.—Que sais-je de vos rêveries de -gendarme?</p> - -<p>LE BARON TURELURE, <i>à voix basse</i>.—Sygne, -sauve ton Dieu et ton Roi.</p> - -<p class="indic">(Il la regarde fixement).</p> - -<p>SYGNE, <i>de même</i>.—Non, non, vilain boiteux, -je ne suis pas pour toi!</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je vous jure -que je suis venu ici sachant ce que je faisais.</p> - -<p>SYGNE.—Faites donc ce que vous avez à -faire au plus vite.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Vous auriez -tort de douter de moi. Vous savez que je tiens -ma parole.</p> - -<p>SYGNE.—Ne doutez donc pas de la mienne -davantage.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Sygne de Coûfontaine, -qui faites l'orgueilleuse,</p> - -<p>Je vous achèterai et vous serez à moi.</p> - -<p>SYGNE.—Ne pouvez-vous prendre mes -biens gratis?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je prendrai la -terre et la femme et le nom.</p> - -<p>SYGNE.—Vous me prendrez, Toussaint -Turelure?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je prendrai le -corps et l'âme avec lui.</p> - -<p>Vos pères seront mes pères et vos enfants -seront mes enfants.</p> - -<p>SYGNE.—L'amour aura fait cette merveille.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—La justice du -moins, car voyez de quel prix je veux vous -payer.</p> - -<p>SYGNE.—Je le sais. C'est à vous que je -dois mon héritage.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—A ma mère qui -vous a nourrie.</p> - -<p>SYGNE.—Aux vôtres qui ont tué tous les -miens.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—C'est nous donc -doublement qui vous avons faite et élevée.</p> - -<p>SYGNE.—Monsieur le Préfet, vous avez -ma réponse. Il suffit.</p> - -<p>Est-il quelque autre chose encore qui vous -retienne chez moi?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Une autre petite -chose.</p> - -<p>SYGNE.—Laquelle?</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Vous avez ici -la collection des Conciles.</p> - -<p>Or vous savez que notre nouveau Théodose -en tient un présentement en sa capitale.</p> - -<p>Préameneu m'a demandé une note à ce -sujet.</p> - -<p>Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à -la Préfecture.</p> - -<p>SYGNE.—Prenez ce que vous voudrez.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Le voici. Je -reconnais la superbe ordonnance des in-folio -en peau de truie.</p> - -<p>J'aime ces belles reliures italiennes.</p> - -<p class="indic">(Il se dirige en boîtant vers cette -partie de la bibliothèque ou est -aménagée la porte secrète. SYGNE -ouvre doucement le tiroir du secrétaire -et y enfonce la main.)</p> - -<p>LE BARON TURELURE, <i>le dos tourné à -Sygne</i>.—Voilà bien l'ouvrage au complet. Il -est en parfait état et sans un grain de poussière.</p> - -<p>SYGNE.—Je le ferai porter dans votre -voiture.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Et qu'arriverait-il, -je me le demande, si j'en cueillais moi-même -quelques tomes?</p> - -<p>SYGNE.—Le poids des Conciles est trop -lourd pour un préfet boiteux.</p> - -<p>LE BARON TURELURE<i> se retournant vivement -et regardant Sygne en face</i>.—Ce qui -m'arriverait? Une balle de plomb dans la -tête.</p> - -<p>Adressée par une jolie main que voici. Vous -avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.</p> - -<p>SYGNE.—Ils ne me sont pas inutiles.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—A quoi bon faire -une grande tache sur le parquet?</p> - -<p>Et que feriez-vous de ce grand cadavre de -misère de Dieu? Le mettriez-vous aussi dans -ce tiroir avec vos autres petits secrets?</p> - -<p>Je connais mieux que vous cette sainte maison -et croyez que j'ai mis le chat à tous les -trous</p> - -<p>SYGNE.—Toussaint Turelure, songez que -je suis armée et ne m'induisez pas en tentation.</p> - -<p>LE BARON TURELURE.—Je m'en vais donc -et vous laisse à vos réflexions.</p> - -<p>Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces -deux heures pour vous décider.</p> - -<p class="indic">(Entre LE CURE BADILON).</p> - -<p>Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.</p> - -<p class="indic">(Il sort).</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p>MONSIEUR BADILON <i>(C'est un homme -gros et d'aspect rustique)</i>.—Cet homme chez -vous. Que signifie cette visite?</p> - -<p>SYGNE.—Vous savez que Monsieur le Préfet -m'honore de sa sympathie.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Cette visite en -ce moment!</p> - -<p>SYGNE.—M. le baron Turelure</p> - -<p>Venait me demander ma main.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Il a osé?</p> - -<p>SYGNE.—Quelle audace voyez-vous là? -Baron, préfet, général, commandeur de je ne -sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, -trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, -il est vrai),</p> - -<p>N'est-ce pas un parti raisonnable?</p> - -<p>Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que -vouliez-vous qu'il fît? Est-ce sa faute si je -n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et -de sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, -comme d'autres.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Dieu ne se plaît -pas aux paroles amères.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai entendu ces douces paroles -par lesquelles il m'ouvrait son cœur.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Et pourquoi -choisit-il ce moment?</p> - -<p>SYGNE.—La suite vous le fera paraître.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Saurait-il que -Georges est ici?</p> - -<p>SYGNE.—Il le sait.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Sait-il aussi,</p> - -<p>Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette -nuit sous votre toit?</p> - -<p>SYGNE.—Il est donc vrai? et vous aussi -me dites la même chose...</p> - -<p>Le Pape...</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—... Arraché de -sa prison par la main de votre frère...</p> - -<p>SYGNE.—O pauvre Georges-fou!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—... Est ici caché -et remis à votre garde.</p> - -<p>SYGNE, <i>se tournant vers le Christ</i>.—Malheur -à moi parce que Vous m'avez visitée!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais je l'entends -qui répond: C'est toi-même qui m'as ramené -ici.</p> - -<p>SYGNE.—Je vous ai tenu entre mes bras -et je sais que Vous êtes lourd!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Aux forts le fardeau.</p> - -<p>SYGNE.—Je comprends maintenant Votre -assistance et pourquoi j'ai refait cette maison -non point pour moi!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais afin que -le père de tous les hommes y trouve un abri.</p> - -<p>SYGNE.—Abri précaire et d'une seule nuit!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ne pouvez-vous -faire échapper le vieillard?</p> - -<p>SYGNE.—Toussaint garde toutes les issues.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—N'est-il point de -salut pour le Pape?</p> - -<p>SYGNE.—Turelure me l'a remis dans la -main.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Que demande-t-il -en échange?</p> - -<p>SYGNE.—Cette main elle-même.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Sygne, sauvez le -Saint-Père!</p> - -<p>SYGNE.—Mais non point à ce prix! Je dis -non!</p> - -<p>Je ne veux pas!</p> - -<p>Que Dieu prenne soin de cet homme sien, -comme à moi mon devoir est envers les miens!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Livrez donc votre -père fugitif.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne livrerai point mon corps -et leur corps! Je ne livrerai point mon nom et -leur nom!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.— Livrez votre -Dieu à la place.</p> - -<p>SYGNE, <i>vers le Christ</i>.—Vous vous êtes -moqué de moi!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Que lui avez-vous -demandé qu'il ne vous ait accordé?</p> - -<p>Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? -Le fruit de votre travail, vous l'avez.</p> - -<p>SYGNE.—Je l'ai!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—La race est sauve -en Georges que vous sauvez,</p> - -<p>Le conservant à ses enfants.</p> - -<p>SYGNE.—Grand Dieu! C'est ici que Votre -main apparaît!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je ne vous entends -pas.</p> - -<p>SYGNE.—Sa femme, dites-vous, ses enfants...</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Eh bien?</p> - -<p>SYGNE.—Tout est mort.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Paix sur eux! -Vous voici libre.</p> - -<p>SYGNE.—Georges reste.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Que lui garder -qui vaille plus que la vie?</p> - -<p>SYGNE.—L'honneur.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Cet honneur dont -tu honoreras tes père et mère.</p> - -<p>SYGNE.—Il est pauvre et tout seul.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON, <i>vers le Christ</i>.—Un -autre est plus pauvre et plus seul.</p> - -<p>SYGNE.—Apprenez donc, puisqu'il me faut -tout vous dire, Père,</p> - -<p>Ce que nous avons fait ce matin même, lui -le dernier, et moi la dernière de notre race.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je vous écoute.</p> - -<p>SYGNE.—Cette nuit nous avons engagé -notre foi l'un à l'autre.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Vous n'êtes pas -mariés encore.</p> - -<p>SYGNE.—Un mariage! Ah, ceci est plus -que tout mariage!</p> - -<p>Il m'a donné sa main droite, comme le lige -à son vassal,</p> - -<p>Et moi je lui ai fait un serment dans mon -cœur.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Serment dans -la nuit. Promesses seules et non point acte -ni sacrement.</p> - -<p>SYGNE.—Retirerai-je ma parole?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Au-dessus de -toute parole le Verbe qui a langage en Pie.</p> - -<p>SYGNE.—Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—La vie de Georges -est aussi en sa puissance.</p> - -<p>SYGNE.—Qu'il meure, comme je suis -prête à mourir! Sommes-nous éternels?</p> - -<p>Dieu m'a donné la vie et me voici prompte -à la rendre.</p> - -<p>Mais le nom est à moi! mon honneur de -femme est à moi seule!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Il est bon d'avoir -à soi quelque chose, pour le donner.</p> - -<p>SYGNE.—Georges</p> - -<p>Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—C'est lui-même -qui a été le chercher et qui l'a introduit ici.</p> - -<p>SYGNE.—Ce passager d'une minute avec -nous, ce vieillard qui n'a plus que le souffle à -rendre!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Votre hôte, Sygne.</p> - -<p>SYGNE.—Que Dieu fasse son devoir de -son côté, comme je fais le mien.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—O mon enfant, -quoi de plus faible et de plus désarmé</p> - -<p>Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous?</p> - -<p>SYGNE.—Misérable faiblesse de femme! -Que ne l'ai-je tué sans penser</p> - -<p>Avec cette arme que j'avais dans la main? -Mais j'ai craint que cela ne servît à rien.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Avez-vous eu -cette idée criminelle?</p> - -<p>SYGNE.—Nous périssions ensemble et je -n'avais plus à faire ce choix!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Il est bien facile -de détruire ce qu'il a tant coûté de sauver.</p> - -<p>SYGNE.—Mais tuer cet homme est bon.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—A lui aussi Dieu -pense de toute éternité et il est Son très cher -enfant.</p> - -<p>SYGNE.—Ah! je suis sourde et je n'entends -pas, et je suis une femme et non pas -nonne toute fondue en cire et manne comme -un <i>Agnus Dei!</i></p> - -<p>Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi -c'est fait, qu'il comprenne ma haine à son tour -qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur -et le trésor de ma virginité!</p> - -<p>Mais comprenez donc que depuis que je suis -née, je vis en face de cet homme et je suis -occupée à le regarder et à me garder de lui, et -à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!</p> - -<p>Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur -et de détestation me monte une ressource nouvelle!</p> - -<p>Et il faut maintenant que je l'appelle mon -mari, c'te bête! et que j'accepte et que je lui -tende la joue!</p> - -<p>Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu -en chair l'exigerait de moi.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—C'est pourquoi Il -ne l'exige aucunement.</p> - -<p>SYGNE.—Que demandez-vous donc en -Son nom?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je ne demande -pas, et je n'exige rien, mais je vous regarde -seulement et j'attends,</p> - -<p>Comme Moïse regardait la pierre devant lui -quand il l'eut frappée.</p> - -<p>SYGNE.—Qu'attendez-vous?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Cette chose pour -laquelle il apparaît que vous avez été créée et -mise au monde.</p> - -<p>SYGNE.—Dois-je sauver le Pape au prix -de mon âme?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—A Dieu ne plaise? -Que nous recherchions aucun bien par le mal.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne livrerai point mon âme au -diable!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais déjà l'esprit -violent la tient,</p> - -<p>Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu -Jésus-Christ dans la bouche.</p> - -<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.—Ayez pitié de moi.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON, <i>avec éclat</i>.—Grand -Dieu! Ayez pitié de moi vous-même -qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai -épouvante!</p> - -<p>C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, -qui m'a aperçu quand je n'étais encore -qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre -ici pour l'éternité.</p> - -<p>Et quoi? me voici là qui demande à sa -fille ces choses au prix de qui la mort est peu, -qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!</p> - -<p>Moi l'imbécile, le gros homme chargé de -matière et de péchés!</p> - -<p>Me voici à qui Dieu a donné ministère sur -les hommes et sur les anges, c'est à ces mains -rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de -délier!</p> - -<p>Tout a péri, et c'est moi seul maintenant -que vous appelez votre père, pauvre paysan!</p> - -<p>Ah, du moins, rien n'a été votre père par -le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille -chérie, au nom du Père et du Fils.</p> - -<p>Priez Dieu pour que je sois pour vous un -père et non pas un sacrificateur sans entrailles.</p> - -<p>Et que je vous conseille hors de toute violence -dans un esprit de mesure et de suavité.</p> - -<p>Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus -de nous, mais ce qu'il y a de plus bas,</p> - -<p>Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants -mais aux dons que Son enfant lui fait -de tout son cœur.</p> - -<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.—Pardonnez-moi -parce que j'ai péché.</p> - -<p class="indic">(Il ouvre son manteau et on le -voit en surplis, l'étole violette -croisée sur la poitrine).</p> - -<p>Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Non. Je reviens -de le porter au père Vincent dans les bois.</p> - -<p>En quittant ce matin même</p> - -<p><i>(A voix basse)</i>—le Pape,</p> - -<p>J'ai appris que le pauvre homme venait -d'avoir les jambes broyées<a name="NoteRef_1_3" id="NoteRef_1_3"></a><a href="#Note_1_3" class="fnanchor">[1]</a> par un chêne.</p> - -<p>J'arrive de chez lui. Quelle tempête!</p> - -<p>Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible, -quand le sorcier Quiriace me pourchassait.</p> - -<p>Et que je passais la nuit dans le creux d'un -saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.</p> - -<p>SYGNE, <i>se mettant à genoux</i>.—Pardonnez-moi, -mon père, parce que j'ai péché.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON <i>(il est assis sur un -fauteuil à côté d'elle)</i>.—Qu'il vous pardonne -comme je vous bénis.</p> - -<p>SYGNE.—Je suis coupable de paroles -violentes, de désir de mort, de propos de tuer.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Renoncez-vous -de toute votre volonté à la haine d'aucun -homme et au désir de lui mal faire?</p> - -<p>SYGNE.—Je cède.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Poursuivez.</p> - -<p>SYGNE, <i>à voix basse</i>.—Georges</p> - -<p>Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,</p> - -<p>Je l'aime.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais il n'y a -point de mal à cela.</p> - -<p>SYGNE.—Plus qu'il n'est dû à aucune -créature.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais pas autant -cependant que Dieu lui-même qui l'a faite.</p> - -<p>SYGNE.—Père, je lui ai donné mon cœur!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ce n'est pas -assez l'aimer que de l'aimer hors de Dieu.</p> - -<p>SYGNE.—Mais Dieu veut-il que je l'abandonne -et le trahisse?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ayez patience -avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimée, -car je suis votre pasteur qui ne vous -veux point de mal.</p> - -<p>Qu'une femme quitte son bien, comme cela -arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,</p> - -<p>(Et la chose est bien dure, bien que les mots -soient aisés à dire),</p> - -<p>Pour se retirer dans le désert au pied d'une -croix, pour panser les malades, pour nourrir -les pauvres,</p> - -<p>Pour chérir et préférer au-dessus du sens -et de la raison ces gens qui ne nous sont de -rien,</p> - -<p>Elle le fait dans l'abondance de son cœur -et son salut n'y est pas intéressé.</p> - -<p>Et vous, que pour sauver le Père de tous -les hommes, selon que vous en avez reçu vocation,</p> - -<p>Vous renonciez à votre amour et à votre -nom et à votre cause et à votre honneur en -ce monde,</p> - -<p>Embrassant votre bourreau et l'acceptant -pour époux, comme le Christ s'est laissé manger -par Judas,</p> - -<p>—La Justice ne le commande pas.</p> - -<p>SYGNE.—Ne le faisant pas, je reste sans -péchés?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Aucun prêtre -ne vous refusera l'absolution.</p> - -<p>SYGNE.—Est-il vrai?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Et je vous dirai -plus: Prenez garde et faites attention à ce -grand sacrement qu'est le mariage, de crainte -qu'il ne soit profané.</p> - -<p>Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. -Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il -achève le pain et le vin.</p> - -<p>Il consomme l'huile. Il donne effet pour -l'éternité à cette parole qu'il nous a communiquée. -Il fait un sacrement comme son corps -même.</p> - -<p>De cet aveu par qui le pécheur se condamne -à mort.</p> - -<p>Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, -quand ce monstre qui est le frère de Jésus -tournant vers lui sa face décomposée avoue -par l'orifice de son corps pourri!</p> - -<p>Et de même il a sanctifié tout consentement -dans le mariage, que deux êtres l'un à l'autre -se font l'un de l'autre pour l'éternité.</p> - -<p>SYGNE.—Dieu ne veut donc pas de moi -un tel consentement?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Il ne l'exige pas, -je vous le dis avec fermeté.</p> - -<p>—Et de même quand le Fils de Dieu pour -le salut des hommes</p> - -<p>S'est arraché du sein de son père et qu'il -a subi l'humiliation et la mort</p> - -<p>Et cette seconde mort de tous les jours qui -est le péché mortel de ceux qu'il aime,</p> - -<p>La Justice non plus ne le contraignait pas.</p> - -<p>SYGNE.—Ah, je ne suis pas un Dieu -mais une femme!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je le sais, -pauvre enfant.</p> - -<p>SYGNE.—Est-ce à moi de sauver Dieu?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—C'est à vous de -sauver votre hôte.</p> - -<p>SYGNE.—Ce n'est pas moi qui l'ai prié -sous mon toit.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—C'est votre cousin -qui l'a amené.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne peux pas! O mon Dieu, -je ne veux pas à ce prix!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—C'est bien. Vous -êtes acquittée du sang de ce juste.</p> - -<p>SYGNE—Je ne peux pas au delà de ma -force.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mon enfant, -sondez votre cœur.</p> - -<p>SYGNE.—Le voici devant vous tout -ouvert et déchiré.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Si les enfants -de votre cousin vivaient encore, s'il s'agissait -de le sauver, lui et les siens,</p> - -<p>Et le nom, et la race, si lui-même vous le -demandait,</p> - -<p>Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le -feriez-vous?</p> - -<p>SYGNE.—Ah, qui je suis, pauvre fille, -pour me comparer au mâle de ma race? Oui.</p> - -<p>Je le ferais.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je l'entends de -votre propre bouche.</p> - -<p>SYGNE.—Mais il est mon père et mon -sang et mon frère et mon aîné, le premier et -le dernier de nous tous,</p> - -<p>Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé -ma foi!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Dieu est tout -cela pour vous avant lui.</p> - -<p>SYGNE.—Mais il n'a pas besoin de moi! -Le Pape a ses promesses infaillibles!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais le monde -ne les a point, pour qui le Christ n'a point -prié.</p> - -<p>Epargnez à l'univers ce crime.</p> - -<p>SYGNE.—C'est vous qui m'avez instruite -et ne me disiez-vous pas que le Pape près de -périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Jamais sans le -secours de quelque homme et sans sa bonne -volonté.</p> - -<p>SYGNE.—Je vis toute seule ici et ne sais -rien de la politique.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais vous voyez -au moins que c'est l'heure du Prince de ce -monde, et Pierre lui-même est entre les mains -de Napoléon.</p> - -<p>Qui l'empêche de façonner un autre pape, -comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou -de le tirer de Rome.</p> - -<p>Comme les anciens rois de France afin de -l'avoir à eux?</p> - -<p>Voici le dernier désordre! Voici le cœur -dérangé de sa place!</p> - -<p>Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame -pénitente, vierge, voyez ce peuple immense -qui nous entoure,</p> - -<p>Les esprits bienheureux dans le ciel, les -pécheurs sont sous nos pieds,</p> - -<p>Et les myriades humaines l'une sur l'autre, -attendent votre résolution!</p> - -<p>SYGNE.—Père, ne me tentez pas au-dessus -de ma force!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Dieu n'est pas -au-dessus de nous, mais au-dessous.</p> - -<p>Et ce n'est pas selon votre force que je vous -tente, mais selon votre faiblesse.</p> - -<p>SYGNE.—Ainsi donc moi, Sygne, comtesse -de Coûfontaine,</p> - -<p>J'épouserai de ma propre volonté Toussaint -Turelure, le fils de ma servante et du sorcier -Quiriace.</p> - -<p>Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, -et je lui jurerai fidélité et nous nous -mettrons l'alliance au doigt.</p> - -<p>Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon -âme, et ce que Jésus-Christ est pour l'Eglise, -Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.</p> - -<p>Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang -des miens,</p> - -<p>Il me prendra dans ses bras chaque jour -et il n'aura rien de moi qui ne soit à lui,</p> - -<p>Et de lui me naîtront des enfants en qui -nous serons unis et fondus.</p> - -<p>Tous ces biens que j'ai recueillis non pas -pour moi,</p> - -<p>Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints -moines,</p> - -<p>Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui -que j'aurai souffert et travaillé.</p> - -<p>La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon -cousin trahi de tous et qui n'a plus que moi -seule,</p> - -<p>Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!</p> - -<p>Cette main qu'il a prise dans la sienne le -lundi de la Pentecôte,</p> - -<p>Sous l'œil de nos quatre parents exposés -devant nous tous ensemble sur cet autel,</p> - -<p>Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se -sont serrées passionnément tout à l'heure,</p> - -<p>La mienne est fausse!</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>Vous vous taisez, mon père, et ne me dites -plus rien!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Je me tais mon -enfant, et je frémis!</p> - -<p>Je vous déclare que ni moi,</p> - -<p>Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons -un tel sacrifice.</p> - -<p>SYGNE.—Et qui donc m'y oblige?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ame chrétienne! -Enfant de Dieu! C'est à vous seule de le faire -de votre propre gré.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne puis pas.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Préparez-vous -donc. Je m'en vais vous bénir et vous renvoyer.</p> - -<p>SYGNE.—Mon Dieu! Cependant vous -voyez que je vous aime!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais non point -jusqu'aux crachats, à la couronne d'épines, -à la chute sur le visage, à l'arrachement des -habits et à la croix.</p> - -<p>SYGNE.—Vous voyez mon cœur!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais non point -à travers cette grande rupture à mon côté.</p> - -<p>SYGNE.—Jésus! mon bon ami!</p> - -<p>Qui a été tout le temps mon ami sinon -vous? Il est dur maintenant de vous déplaire.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais il est facile -de faire Votre volonté!</p> - -<p>SYGNE.—Il est dur de me séparer de -Vous pour la première fois.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais il est doux -de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.</p> - -<p>SYGNE.—Seigneur, s'il se peut, que ce calice -soit éloigné de moi!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.— Mais toutefois -que Votre volonté soit faite et non la mienne!</p> - -<p>SYGNE.—Ah, du moins, ô mon Dieu, si -je Vous abandonne tout.</p> - -<p>Et Vous de Votre côté, faites aussi pour -moi quelque chose.</p> - -<p>Ne tardez pas et prenez ma vie misérable -avec le reste!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Mais toutefois -à Vous seul il appartient de savoir le jour et -l'heure.</p> - -<p>SYGNE, <i>sourdement</i>.—Agneau de Dieu -qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de -moi?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Le voici déjà -avec vous.</p> - -<p>SYGNE.—Seigneur, que votre volonté soit -faite et non la mienne!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Est-il vrai, mon -enfant, et tout est-il consommé?</p> - -<p>SYGNE.—... Et non la mienne.</p> - -<p class="indic">(Silence)</p> - -<p>Seigneur, que votre volonté soit faite et non -pas la mienne! Seigneur, que votre volonté -soit faite et non pas la mienne!</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ma fille, mon -enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant, -combien Dieu vous demande une chose facile?</p> - -<p>Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre -amour-propre? La voici terrassée, cette Sygne -que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché jusqu'aux -racines,</p> - -<p>Ce tenace amour de vous-même! Voici la -créature avec son créateur dans l'Eden de la -croix!</p> - -<p>«O mon enfant, certes la joie est grande -que je réserve à mes saints, mais que dites-vous -de mon calice?». Il est facile de mourir,</p> - -<p>Il est facile d'accepter la mort, et la honte -et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le -mépris de tous les hommes.</p> - -<p>Tout est facile excepté de Vous contrister.</p> - -<p>Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui -Vous aime</p> - -<p>Excepté de ne pas faire Votre volonté -adorable.</p> - -<p class="indic">(Il se lève)</p> - -<p>Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour -et je me tiens au-dessus de cette victime -immolée,</p> - -<p>Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on -prie sur les azymes à la messe.</p> - -<p>Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a -fait, ce qu'elle a pu.</p> - -<p>Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui -imposez pas un fardeau intolérable,</p> - -<p>Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui -viens de Vous immoler mon enfant unique de -mes propres mains.</p> - -<p>Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez -avant que je vous pardonne.</p> - -<p class="indic">(Elle fait un geste de la main, il -lui pose la sienne sur la tête).</p> - -<p>Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais -vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec -vous!</p> - -<p class="indic">(Elle se laisse couler la face -contre terre et demeure prosternée -et les bras étendus. Il -fait lentement le signe de la -croix sur elle, cependant que -les rayons rouges du soleil couchant -entrent par les fenêtres.)</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_3" id="Note_1_3"></a><a href="#NoteRef_1_3"><span class="label">[1]</span></a> Il prononce «broy-ées».</p></div> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h2> - - -<h3>SCÈNE I</h3> - -<p><i>Le château de Pantin près de Paris. Un grand -salon au rez-de-chaussée avec quatre portes-fenêtres -donnant sur une terrasse. Mobilier officiel du temps -de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait -au mur représentant l'Empereur Napoléon en -costume de sacre. Toute la pièce est en désordre et -souillée de boue. C'est le quartier-général de l'Armée -qui défend Paris contre les Alliés, et que commande -le général baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de -la Seine, réunissant dans ses mains les pouvoirs civils -et militaires.</i></p> - -<p><i>Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près, -carillon de trois cloches sonnant le baptême.</i></p> - -<p><i>TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée -dans un grand fauteuil à oreillettes...</i><a name="NoteRef_1_4" id="NoteRef_1_4"></a><a href="#Note_1_4" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Vous avez -mes instructions. Maintenant il faut que je -vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui -quitte l'église.</p> - -<p>Tous mes officiers sont réunis dans la pièce -à côté et nous allons fêter autour d'une galette -chaude et de quelques bouteilles de vin de la -Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit -Turelure.</p> - -<p>Profitons de ces loisirs que Messieurs vos -amis nous font.</p> - -<p>Nous regretterons de n'avoir point le plaisir -de votre compagnie, Madame. Mais les affaires -d'abord!</p> - -<p>Triste temps que celui où le père et la mère -ne peuvent assister ensemble au baptême de -leur enfant!</p> - -<p>SYGNE.—Vous ne paraissez pas si triste. -Vous vous accommodez de ce triste temps -assez bien.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—C'est ma foi -vrai! Je n'ai jamais été si heureux!</p> - -<p>La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, -l'aliment du corps et de l'esprit,</p> - -<p>Que faut-il de plus à un homme?</p> - -<p>J'oubliais une épouse aimante et le petit -Turelure à qui l'on met son premier grain de -sel sur le bout de la langue.</p> - -<p>SYGNE.—Que ne traitez-vous donc vos -affaires vous-même?</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Les miennes -sont les vôtres, il n'y a aucune différence. Je -vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance -en vous.</p> - -<p>Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains -pleines.</p> - -<p>N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le -Pape à l'Eglise, aujourd'hui</p> - -<p>Vous rendiez le Roi à son royaume?</p> - -<p>De plus il ne s'agit pas seulement du pays,</p> - -<p>Mais de nos biens conjointement dont je désire -consolider la possession à ce petit fi.</p> - -<p>SYGNE.—Ce qui veut dire</p> - -<p>Que je dois achever et dépouiller ma famille?</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Au profit de -votre enfant qui est le dernier mâle. -Et pour notre vaillant cousin, le généreux -Agénor, le Roi sans doute lui réserve des -compensations.</p> - -<p>SYGNE.—Je verrai ce que j'ai à faire.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—J'ai toute -confiance en vous.</p> - -<p>SYGNE.—Qui est le plénipotentiaire du -Roi?</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Il est ici. Je -m'en vais vous l'amener.</p> - -<p>SYGNE.—Je suis prête.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Nul doute que -vous ne vous vous entendiez.—Plaît-il?</p> - -<p>SYGNE.—Je n'ai rien dit.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—C'est ce mouvement -que vous faites avec la tête.</p> - -<p class="indic">(Il pose la main sur les papiers -qui sont déposés sur la table)</p> - -<p>Telles sont mes conditions à qui panse -d'âne peut être changée.</p> - -<p>Ce n'est pas le moment de discuter. La -France, pour le moment, c'est moi, Toussaint -Turelure,</p> - -<p>Préfet de la Seine, général en chef de -l'armée de Paris,</p> - -<p>A qui tous pouvoirs civils et militaires ont -été par Sa Majesté Impériale et Royale remis.</p> - -<p>SYGNE.—Vous justifiez sa confiance.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Je suis -l'homme de la France et non point d'un particulier.</p> - -<p>Le Corse a eu sa chance et moi je prends -la mienne où je la trouve.</p> - -<p>SYGNE.—Craignez qu'il ne revienne avec -ses grandes bottes.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—C'est pourquoi -il faut choisir son temps avec art, et ce -n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste -<i>(Il fait un geste maçonnique)</i></p> - -<p>M'a rendu boiteux comme une balance.</p> - -<p>Tout dépend de Paris et Paris pour quelques -moments est entre mes mains compétentes.</p> - -<p>SYGNE.—Pensez-vous tenir ici tout seul -contre trois armées?</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—L'empereur -vient de remporter une victoire à Saint-Dizier, -j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.</p> - -<p>Il me prescrit de tenir bon et de faire le -brave, tandis qu'il attache les trois bourriques -par la queue.</p> - -<p>La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace -et les Vosges sont pleins de partisans, les -places du Rhin ne sont pas prises.</p> - -<p>Il y a de beaux jours encore pour l'homme -d'Austerlitz.</p> - -<p>Et puis ne croyez pas que tous ces larrons -soient d'accord; il y a moyen de négocier. -Vous savez que je suis entouré d'émigrés et -de renégats.</p> - -<p>SYGNE.—Vous n'avez pas de troupes.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—J'ai un terrier. -Qu'ils voient donc voir à m'enfumer dans -Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je -suis croche!</p> - -<p>Et vous dites que je n'ai pas de troupes? -Que l'Empereur de Russie y vienne avec ses -riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas -Müller en bois de navet!</p> - -<p>Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces -nourrissons de Bellone, les pompiers de Pantin -et les Garde-Nationale de Saint-Denis et -les volontaires de Popincourt!</p> - -<p>Vous avez entendu le canon ce matin?</p> - -<p>SYGNE.—Oui.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—On est entré -dedans, comme disait mon ordonnance. On -a torché Miloradovitch aussi propre qu'une -assiette à pain.</p> - -<p>Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon -rose sont couchés dans les vignes de Noisy-le-Sec.</p> - -<p>Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt -sur la couture du pantalon.</p> - -<p>Les yeux encore dans la mort et le petit -nez tout rond tournés à gauche vers le Herr -Adjutant «Habt Acht!»</p> - -<p>—En l'honneur de quoi nous allons boire -de ce vin de Mareuil.</p> - -<p>SYGNE.—Tout cela n'est pas sérieux.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Je ne sais. -Mais il y a encore un point que je vous -conjure de méditer.</p> - -<p>L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul -roi possible pour la France.</p> - -<p>Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa -d'Oscar.</p> - -<p>Tout dépend de moi et de ces mains à qui -je remettrai les clefs de Paris.</p> - -<p>Qui a reçu Paris, voici tous les doutes -tranchés, il est l'héritier incontestable.</p> - -<p>Je suis Français! il me répugne de capituler.</p> - -<p>Autrement qu'entre les mains du fils de -Saint Louis</p> - -<p>Dont je veux être le plus humble sujet,</p> - -<p>Appuyant à son trône même les fondements -de notre maison.</p> - -<p>SYGNE.—La maison Turelure.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Un petit rond -en or au-dessus du T et dans dix ans cela -sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.</p> - -<p>Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le -nom s'éteint avec lui, que le monarque peut -relever.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai tout compris.</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—J'en suis sûr. -Je remets le sort de la France dans votre panier -à ouvrage.</p> - -<p class="indic">(Il y dépose les papiers)</p> - -<p>Il ne me reste plus qu'à vous présenter -l'autre plénipotentiaire.</p> - -<p>SYGNE.—Qui est-ce?</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—C'est une -surprise. Vous allez voir. Le Roi est un homme -d'esprit.</p> - -<p>Nous allons tout régler en famille.</p> - -<p class="indic">(Il sort. Violons qui se rapprochent -du cortège baptismal)</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE <i>(Il rentre, ramenant -avec lui le vicomte de COUFONTAINE)</i>.—Sygne, -je vous présente le lieutenant et plénipotentiaire -de sa Majesté,</p> - -<p>Notre cousin Georges, lui-même, que la politique -depuis trop longtemps nous a ravi.</p> - -<p>SYGNE.—Georges!</p> - -<p>GEORGES.—Madame. <i>(Il prend la main -et la baise).</i></p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—C'est gentil de -les voir! Je le jure, l'œil me pique. Georges, ma -femme a tout pouvoir de traiter avec vous.</p> - -<p>Adieu, Georges!</p> - -<p>GEORGES.—Adieu,—Toussaint!</p> - -<p class="indic">(Musique. Tapage. Acclamations. -Tumulte de la maison qu'on -envahit. Salve de mousqueterie -au dehors).</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Tonnerre de -Dieu, ils vont s'estropier! J'avais défendu -qu'on leur donne des cartouches!</p> - -<p class="indic">(Il sort)</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_4" id="Note_1_4"></a><a href="#NoteRef_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter -la tête lentement de droite à gauche, comme quelqu'un -qui dit: Non.</p></div> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE II</h3> - -<p><i>SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers -que le baron a mis dans son panier. COUFONTAINE -le prend et tire des lunettes de sa poche. -Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les -yeux fermés.</i></p> - -<p><i>Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que -l'on claque, tumultes de rires et de paroles, cliquetis -d'armes et de verres, puis les deux violons qui -éclatent tout à côté et se taisent soudain.</i></p> - -<p><i>Vagissement d'un nouveau-né.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p>GEORGES.—C'est votre enfant que l'on -baptise, Sygne? J'ai vu le cortège en arrivant.</p> - -<p>SYGNE.—Oui.</p> - -<p>GEORGES.—Pourquoi n'êtes-vous pas de -la fête?</p> - -<p>SYGNE.—Ma place est ici.</p> - -<p class="indic">(Il se remet à lire, puis s'interrompt -de nouveau et prête -l'oreille.</p> - -<p class="indic">On tape sur une table, le silence -se fait).</p> - -<p><i>Voix de </i>TOUSSAINT TURELURE.—Messieurs, -je vous présente mon fils, Louis -Agénor Napoléon Turelure!</p> - -<p class="indic">(Applaudissements)</p> - -<p><i>Voix de </i>TURELURE.—Le curé vient de te -baptiser chrétien avec de l'eau,</p> - -<p>Et moi je te baptise Français, petit lapin, -avec cette goutte de la rosée champenoise sur -la bouchette.</p> - -<p>Goûte le vin de France, citoyen!</p> - -<p class="indic">(Rires. Applaudissements)</p> - -<p>Que Messieurs les Russes attendent! Que -M. le Feld-Maréchal Benningsen et M. le -Prince de Witzingerode nous fassent la grâce -de patienter un petit moment! Que diable! -tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux -tout le temps! Nous serons à ces messieurs -dans une seconde.</p> - -<p>Pour l'instant profitons de l'armistice que -l'on vient d'arranger, et buvons à la santé de -cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.</p> - -<p class="indic">(Grand bruit de verres. Ils boivent. -Cris: Vive Turelure! -Vive Louis-Agénor! Vive -l'Empereur!)</p> - -<p><i>Voix de</i> TURELURE.—Passez la galette.</p> - -<p>GEORGES.—C'est une bonne pensée que -d'avoir gardé notre nom à cette nouvelle bouture. -La grande éloquence de Toussaint m'émeut.</p> - -<p class="indic">(Bruit de trompettes au loin)</p> - -<p><i>Voix de</i> TOUSSAINT TURELURE.—C'est -la cavalerie Russe qui prend ses positions. -Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf -soient notre trompette que nous venons de -baptiser sous le canon!</p> - -<p>Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est -le cri d'un homme libre! Nous nous foutons -de toi, cosaque!</p> - -<p class="indic">(Trompettes de nouveau)</p> - -<p>Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont -prendre la France? Ils n'ont pas assez d'esprit -pour cela.</p> - -<p>Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura -toujours assez de France pour embêter l'Europe -et pour lui piquer le derrière et pour -l'empêcher de manger tranquille son foin, la -vache!</p> - -<p>Messieurs, je vous apprends une grande -nouvelle: l'Empereur Napoléon vient de remporter -une grande victoire à Saint-Dizier.</p> - -<p class="indic">(Acclamations: Vive l'Empereur!)</p> - -<p>Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me -semble que nous tenons ici assez bien.</p> - -<p>Nous avons derrière nous Paris, et nos -ennemis, ce qu'ils ont derrière eux, c'est l'Empereur -et ses aigles!</p> - -<p>Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne -nous a pas tout pris, tant qu'il nous reste ce -grand bout de France, ce petit morceau de -Turelure et de la galette!</p> - -<p class="indic">(Rires. Applaudissements. Acclamations)</p> - -<p>GEORGES, <i>reprenant sa lecture</i>.—Brave -péroraison et digne de l'exorde!</p> - -<p class="indic">(Il finit sa lecture et reste pensif. -Puis il lit de nouveau, ôte ses -lunettes, les remet dans sa -poche, replie le papier et le -repose sur la table. Sygne est -restée dans son fauteuil sans -un mouvement).</p> - -<p>GEORGES, <i>frappant un coup léger sur la -table</i>.—Sygne.</p> - -<p>SYGNE, <i>se redressant</i>.—Me voici.</p> - -<p>GEORGES.—C'est avec vous que je dois -discuter ce papier?</p> - -<p>SYGNE.—C'est avec moi. Le baron m'a -donné tous pouvoirs.</p> - -<p>Il a pleine confiance en moi.</p> - -<p>GEORGES.—«Il a pleine confiance en -vous». Il a raison.</p> - -<p>SYGNE.—Mais d'ailleurs il n'y a rien à -discuter. Le temps manque.</p> - -<p>GEORGES.—Dois-je signer ces conditions -<i>hic et nunc?</i></p> - -<p>SYGNE.—Pas un point ne peut être -changé.</p> - -<p>GEORGES.—Et si j'accepte?</p> - -<p>SYGNE, <i>montrant un pli scellé</i>.—Voici la -soumission de Turelure et la capitulation de -Paris.</p> - -<p>Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.</p> - -<p>GEORGES.—Sygne, remettez-moi ce -papier.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne puis pas.</p> - -<p>GEORGES.—Sygne, remettez-moi ce papier -et je vous tiens quitte de l'autre.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai promis.</p> - -<p>GEORGES.—Certes vous êtes fidèle à vos -promesses.</p> - -<p>SYGNE.—Mais du moins je serai fidèle à -ma honte.</p> - -<p>GEORGES.—Ne puis-je lire les termes de -reddition?</p> - -<p>SYGNE.—Il faut me croire sur parole.</p> - -<p>GEORGES.—Je vous crois, Sygne.</p> - -<p>SYGNE.—Georges, ce qu'il dit est vrai. Il -m'a tout montré et j'ai tout vu. Il m'a tout -expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, -et je n'y trouve point de faute.</p> - -<p>L'homme est maître de Paris et celui-là est -roi qui recevra Paris de sa main.</p> - -<p>GEORGES.—C'est donc de Toussaint Turelure -que le Roi de France attend sa couronne?</p> - -<p>SYGNE.—De lui-même et non pas d'un -autre.</p> - -<p>GEORGES.—«Le Roi jure la Constitution.</p> - -<p>Le budget sera voté chaque année par les -représentants du peuple.»</p> - -<p>Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que -le Roi abdique.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne puis discuter.</p> - -<p>GEORGES.—Et le Roi selon Dieu devient -le Roi selon Turelure.</p> - -<p>SYGNE.—Et cela, Georges,</p> - -<p>C'est moi qui le propose et c'est vous qui -allez l'accepter.</p> - -<p>GEORGES.—Je ne l'accepterai pas.</p> - -<p>SYGNE.—Vos ordres sont formels.</p> - -<p>GEORGES.—Que savez-vous de mes -ordres?</p> - -<p>SYGNE.—S'ils n'étaient pas ceux que je -crois, vous ne seriez pas ici.</p> - -<p>GEORGES.—Mais qu'importent les Chambres -à votre baron?</p> - -<p>SYGNE.—Le possible seul lui importe.</p> - -<p>GEORGES.—Ce serviteur du tyran, est-ce -lui qui mesure le Roi?</p> - -<p>SYGNE.—Tout ce qui est d'un homme -seul, l'Empereur vient de l'épuiser pour toujours.</p> - -<p>GEORGES.—Adieu donc, ô Roi que j'ai -servi, image de Dieu!</p> - -<p>Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de -limitation que sa propre essence.</p> - -<p>Tout homme dès sa naissance recevait le -monarque au-dessus de lui éternellement à sa -place par lui-même,</p> - -<p>Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe -pour lui seul, mais pour un autre, et qu'il eût -ce chef inné.</p> - -<p>Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de -ma vie,</p> - -<p>De cette main qui a combattu pour toi, c'est -moi qui m'en vais signer ta déchéance.</p> - -<p>SYGNE.—Réjouis-toi parce que tes yeux -vont voir ce que ton cœur désirait.</p> - -<p>GEORGES.—Il y a une chose plus triste -à perdre que la vie, c'est la raison de vivre,</p> - -<p>Plus triste que de perdre ses biens, c'est -de perdre son espérance,</p> - -<p>Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être -exaucé.</p> - -<p>SYGNE.—Voici le Roi sur son trône.</p> - -<p>GEORGES.—L'appelez-vous le Roi? Pour -moi je ne vois qu'un Turelure couronné.</p> - -<p>Un préfet en chef administrant pour la -commodité générale, constitutionnel, assermenté,</p> - -<p>Et que l'on congédie, le jour qu'on en est -las.</p> - -<p>SYGNE.—Mais pour nous du moins il -est;</p> - -<p>Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice -que nous allons lui faire,</p> - -<p>Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas -avant son vassal.</p> - -<p>GEORGES.—Vous parlez de ce que Turelure -me demande?</p> - -<p>SYGNE.—Oui.</p> - -<p>GEORGES.—Abandon général et transport -à Turelure de tous mes droits, titres et -possessions,</p> - -<p>Et réposition après ma mort de tous mes -droits sur cet hoir que vous m'avez fait.</p> - -<p>Tout est cédé sans réserve.</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, je voulais d'abord -crier et disputer.</p> - -<p>GEORGES.—Vous ne l'avez point fait?</p> - -<p>SYGNE.—N'ayez peur.</p> - -<p>GEORGES.—Je vous rends grâces, Sygne. -En cela du moins je vous reconnais.</p> - -<p>SYGNE.—Va, donne-lui tout.</p> - -<p>GEORGES.—Je suppose que c'est la partie -de l'acte à quoi mon beau-frère tient le -plus?</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, donne-lui tout!</p> - -<p>GEORGES.—Qu'ai-je à donner, vous avez -tout déjà?</p> - -<p>SYGNE.—Mais le droit et le nom vous -restent.</p> - -<p>GEORGES.—Faut-il donner cela aussi?</p> - -<p>SYGNE.—Donne-lui cela aussi.</p> - -<p>GEORGES.—Mais le nom n'est pas à moi, -le droit n'est pas à moi, la terre n'est pas à -moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas -à moi.</p> - -<p>SYGNE.—Tout est changé, Georges. Il n'y -a plus de droit, il n'y a plus qu'une jouissance. -Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la -terre et l'homme, que le tombeau seul.</p> - -<p>Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.</p> - -<p>Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire -et résigner.</p> - -<p>GEORGES.—Qu'il garde tout, je ne lui -réclame rien.</p> - -<p>SYGNE.—Mais il faut écrire et consentir.</p> - -<p>GEORGES.—Je ne capitulerai pas.</p> - -<p>SYGNE.—Vous êtes donc l'ennemi de -votre souverain?</p> - -<p>GEORGES.—Je ne puis céder mon honneur.</p> - -<p>SYGNE.—Qu'avez-vous d'autre à céder?</p> - -<p>GEORGES.—Qu'un homme au monde du -moins ne trahisse pas!</p> - -<p>SYGNE.—Cède, trahis, renonce! O -Georges, donne-lui cela aussi! Cher frère, ne -nous empêche pas de finir!</p> - -<p>GEORGES.—Nous ne finissons pas, en cet -enfant.</p> - -<p>SYGNE.—Tout est fini pour moi avec toi.</p> - -<p>GEORGES.—Le reste est coupé, il est vrai. -Tous nos noms et tous nos biens</p> - -<p>S'accumulent sur la tête de cet enfant.</p> - -<p>SYGNE.—M'accuses-tu d'une pensée vile?</p> - -<p>GEORGES.—La honte suffit que vous -vous êtes acquise.</p> - -<p>SYGNE.—Acquise à la peine de mon âme -et à la sueur de mon front!</p> - -<p>GEORGES.—Elle est à vous.</p> - -<p>SYGNE.—Elle est à moi en effet!</p> - -<p>Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, -la honte plus fidèle que la louange!</p> - -<p>Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et -plus loin, elle est scellée sur moi comme une -pierre, elle est incorporée</p> - -<p>A ces os qui seront jugés!</p> - -<p>GEORGES.—Ma sœur, pourquoi avez-vous -fait cela?</p> - -<p>SYGNE, <i>criant</i>—Georges!</p> - -<p>C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, -moi qui me croyais si forte et si raisonnable!</p> - -<p>Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui -combattit contre Jeanne avec le Bourguignon, -et de celui-là qui se fit renégat,</p> - -<p>Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons -qui frappa le pape sur la face.</p> - -<p>Les choses grandes et inouïes, notre cœur -est tel qu'il ne peut y résister.</p> - -<p>Et voici que maintenant je me tiens seule -dans une terre ennemie,</p> - -<p>Comme cet Agénor jadis qui avait son château -de l'autre côté de la Mer Morte à la descente -de l'Arnon.</p> - -<p>GEORGES.—Et voici que nos mains aussi -se sont dissoutes et que la <i>foi</i> sur notre blason -est corrompue,</p> - -<p>Et cette main m'est arrachée la dernière -que je tenais dans ma main, le matin de ce -sacrifice offert!</p> - -<p>SYGNE.—J'ai arraché ma main et toi ne -m'arrache point le cœur?</p> - -<p>GEORGES.—Tout ce qui lie un homme à -un autre,</p> - -<p>Tout cela avec ta main m'était encore attaché: -enfant, sœur, père et mère, défendue, -confortatrice,</p> - -<p>Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout -cela encore était avec ta main et ma forte -société.</p> - -<p>Quel est le serment que tu n'as pas rompu? -Quelle est la foi que tu ne m'as pas retirée?</p> - -<p>SYGNE.—Ce serment du moins est intact -que j'ai fait à mon baptême.</p> - -<p>GEORGES.—Il ne fallait donc pas en faire -d'autre.</p> - -<p>SYGNE.—Mais par quoi jure-t-on que par -Dieu?</p> - -<p>GEORGES.—Dieu a beaucoup d'amis et -je n'avais qu'un seul agneau.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai sauvé le Père des hommes.</p> - -<p>GEORGES.—Et tu as perdu ton frère.</p> - -<p>SYGNE.—Sois donc mon juge, je l'accepte.</p> - -<p>GEORGES.—Dieu est ton juge et je suis -appelant à son tribunal, et cette loi qu'il a -faite, Lui-même ne peut l'altérer.</p> - -<p>Et je te citerai à produire mon gant, car ce -qui est une fois donné,</p> - -<p>Ne peut être retiré sur la terre et dans les -cieux.</p> - -<p>SYGNE.—Je ne crains rien de Dieu et le -Seigneur ne peut plus me déposer.</p> - -<p>Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas -de place plus basse,</p> - -<p>Et je n'en demande pas de plus haute.</p> - -<p>GEORGES.—Tu as manqué à la foi.</p> - -<p>SYGNE.—Un grand prix m'était offert...</p> - -<p>GEORGES.—Tu as manqué à l'amour.</p> - -<p>SYGNE.—Je t'ai fait beaucoup de peine, -Georges?</p> - -<p>GEORGES.—C'est trop. Il ne fallait pas -faire cela et ma mesure était suffisante.</p> - -<p>Maintenant je vais mourir et être damné et -j'ai l'éternité devant moi à me passer de toute -consolation. Ne pouvait-il me laisser cette -petite heure?</p> - -<p>Ne pouvait-il me laisser un seul cœur -fidèle? une seule Véronique pour m'y cacher -la face afin que nul ne la voie, à cette heure où -le cœur succombe?</p> - -<p>SYGNE.—C'est moi seule, c'est moi seule -qui ai fait cela, qui ai fait cela de ma propre -volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!</p> - -<p>C'est mon mauvais cœur seul qui est la -cause!</p> - -<p>GEORGES.—Tu m'as manqué et mon enfant -m'a été tourné en amertume.</p> - -<p>SYGNE.—Que Dieu prenne ma place -misérable, et acquitte ce que je ne puis payer!</p> - -<p>GEORGES.—Il ne fallait pas faire cela.</p> - -<p>Le manquement qui est fait à l'amour vrai, -Dieu lui-même ne peut le réparer.</p> - -<p>Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux -cieux et une nouvelle terre!</p> - -<p>Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon -cœur.</p> - -<p>Est-ce que j'avais un paradis à attendre après -cette vie?</p> - -<p>Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui -qui se payent d'idées et de mots sans nulle -substance?</p> - -<p>Ma part était avec les hommes vivants. Ma -société était le partage d'un cœur d'homme -et non d'aucune idée. Mon partage était avec -mes compagnons, ma foi et mon espérance, -et mon cœur dans un cœur fait comme le -mien.</p> - -<p>Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu -me renies solennellement, comme un Juif qui -déchire son vêtement de haut en bas.</p> - -<p>—N'agite pas ainsi la tête.</p> - -<p>SYGNE.—Mon humiliation est trop grande. -Hélas! il n'y a plus de douleur pour moi et -mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.</p> - -<p>Je suis séparée des larmes.</p> - -<p>Il n'y a plus de douleur possible et toute -souffrance qui s'ajoute aux autres est pour -moi comme une consolation.</p> - -<p>GEORGES.—Et moi, que me faut-il faire?</p> - -<p>SYGNE.—Viens avec moi où il n'y a plus -de douleur.</p> - -<p>GEORGES.—Et plus d'honneur?</p> - -<p>SYGNE.—Plus de nom et aucun honneur.</p> - -<p>GEORGES.—Le mien est intact.</p> - -<p>SYGNE.—Mais à quoi sert d'être intact? -Le grain que l'on met dans la terre,</p> - -<p>De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?</p> - -<p>GEORGES.—La chair pourrit, mais la -pierre reste inaltérable.</p> - -<p>SYGNE.—La terre est la même pour nous -deux.</p> - -<p>GEORGES.—Mais moi je ne l'ai pas trahie. -J'ai honoré cette terre qui était mon propre -bien,</p> - -<p>Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul -ventre, mais un cœur</p> - -<p>Fidèle, elle-même fidèle.</p> - -<p>SYGNE.—C'est moi qui m'en vais la nourrir -à mon tour.</p> - -<p>GEORGES.—Parjure! cette terre n'est plus -à toi que tu as vendue et ton nom serf n'est -plus son nom féodal!</p> - -<p>SYGNE.—Je l'ai aimée plus que toi.</p> - -<p>GEORGES.—Et qui l'aimerait plus qu'un -exilé?</p> - -<p>SYGNE.—Tu n'en aimes que la surface.</p> - -<p>GEORGES.—Elle est ma terre et mon bien -qui ne ressemblent à aucun autre.</p> - -<p>SYGNE.—Et moi j'en possède le fond et la -racine.</p> - -<p>Toute terre est la même à six pieds de profondeur.</p> - -<p>GEORGES.—N'attends-tu point de résurrection?</p> - -<p>SYGNE.—Ne parle point de ces choses que -tu n'entends pas.</p> - -<p>Et même s'il n'en était aucune, le bienfait -seul de mourir est assez grand.</p> - -<p>GEORGES.—Tu dis bien. Cela du moins -est vrai.</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, combien nous avons -été tous les deux ridicules! Cela fait pitié! -Voilà que nous nous étions absurdement fiancés -afin d'être mari et femme, comme s'il y -avait encore une place pour nous entre les -hommes.</p> - -<p>Est-ce que les hommes ont encore besoin -de nous avec eux? Pas plus que de Coucy et -de ses tours.</p> - -<p>Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être -propriétaire, comme d'autres sont pasteurs ou -meuniers?</p> - -<p>Les hommes n'ont plus besoin entre eux -d'un homme plus haut.</p> - -<p>Et nous, nous étions faits pour donner et -pour prendre et non pas pour partager,</p> - -<p>Viens donc avec moi et prends ma main,</p> - -<p>Non point comme deux époux qui s'enracinent -l'un à l'autre,</p> - -<p>Mais prends ma main puisque tu ne me vois -plus, ô frère, je suis restée la même! et mon -autre main est liée à la chaîne de tous mes -morts.</p> - -<p>O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez -longtemps que nous sommes à charge aux -hommes.</p> - -<p>Voici assez longtemps que nous les obligeons -durement à vivre non pas pour eux mais pour -nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour -Dieu.</p> - -<p>Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même -à son aise et il n'y aura plus de Dieu -ni de Seigneur.</p> - -<p>La terre est grande, que chacun y aille de -son côté, voici les hommes libres à la manière -des animaux.</p> - -<p>Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être -libres? il n'y a point de liberté pour un gentilhomme.</p> - -<p>Ou égaux?</p> - -<p>Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de -famille, toi seul es mon frère!</p> - -<p>GEORGES.—Vous n'êtes plus ma sœur.</p> - -<p>SYGNE.—Si, Georges, je le suis.</p> - -<p>GEORGES.—Je ne reprendrai point cette -main félonne.</p> - -<p>SYGNE.—J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout -livré, et moi-même avec! ce qui était mort.</p> - -<p>Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai -sauvé le Prêtre éternel.</p> - -<p>Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura -encore avec nous sa parole et un peu de pain, -et Sa main sacrée qui lie et qui délie.</p> - -<p>GEORGES.—Elle a délié la tienne.</p> - -<p>SYGNE.—Je m'en vais donc seule et déliée -vers le soleil souterrain.</p> - -<p>GEORGES.—Mais cependant que nous -sommes vivants encore, achevons ce qui nous -reste à faire.</p> - -<p>SYGNE.—Signeras-tu ces papiers?</p> - -<p>GEORGES.—Je les signerai l'un et l'autre -au nom du Roi mon maître et aux miens.</p> - -<p class="indic">(Il les prend, les lit et les signe.)</p> - -<p>Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre -époux?</p> - -<p>SYGNE.—Tous ses ordres sont déjà prêts, -il me les a montrés. Les estafettes attendent.</p> - -<p>Son intérêt vous garantit.</p> - -<p>Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre -aux mains de vos amis.</p> - -<p>GEORGES.—Voici mon testament, voici la -nouvelle alliance.</p> - -<p>Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de -testament sans un mort et d'alliance sans quelque -sang versé?</p> - -<p>SYGNE.—Que ce soit donc le mien?</p> - -<p>GEORGES.—Ne me tentez pas.</p> - -<p>SYGNE.—S'il n'y a point de Dieu pour -toi, sois donc un homme au moins, et s'il n'y a -point de justice, fais-la toi-même et agis suivant -ta propre loi.</p> - -<p>Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il -meure! Me voici prête.</p> - -<p>GEORGES.—Non, non! je ne tuerai point -ma pauvre enfant!</p> - -<p>SYGNE.—O Georges, tu m'aimes encore.</p> - -<p>GEORGES.—Mais du moins, je vous déferai -de cet homme.</p> - -<p>SYGNE.—Ne le tue pas.</p> - -<p>GEORGES.—Tenez-vous tant à sa vie?</p> - -<p>SYGNE.—Aussi peu qu'à la mienne.</p> - -<p>GEORGES.—Il mourra donc de ma main.</p> - -<p>SYGNE.—Pourquoi t'occuper de cet -homme?</p> - -<p>GEORGES.—Je délivrerai le Roi de ses -promesses.</p> - -<p>SYGNE.—Qui est mort.</p> - -<p>Il ne peut plus rendre la parole.</p> - -<p>GEORGES.—Un écrit n'est pas une parole -et peut être anéanti.</p> - -<p>SYGNE.—Je te prierais donc en vain?</p> - -<p>GEORGES.—En vain.</p> - -<p>SYGNE.—Fais ce que tu veux.</p> - -<p>GEORGES.—Je vous salue.</p> - -<p class="indic">(Il s'éloigne, comptant ses pas -jusqu'à la porte-fenêtre, et disparaît.)</p> - - -<hr class="r35" /> - -<p class="pagenum"><a id="Pg_182"></a>[Pg 182]</p> - -<h3>SCÈNE III</h3> - -<hr class="r5" /> - -<p class="indic">(Entre TOUSSAINT TURELURE.)</p> - -<p>TURELURE.—Eh bien, Madame?</p> - -<p class="indic">(Elle lui tend en silence les papiers, -il les prend, les vérifie d'un regard -et sonne aussitôt.)</p> - -<p>C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.</p> - -<p class="indic">(Entre un domestique.)</p> - -<p>Faites entrer les estafettes que j'ai commandé -de tenir prêtes.</p> - -<p class="indic">(Entrent plusieurs officiers.)</p> - -<p>Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée -en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée, -l'armée de réserve à Versailles,</p> - -<p>Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.</p> - -<p>Ordre de l'Empereur. Faites diligence.</p> - -<p class="indic">(Il distribue des plis scellés. Les -estafettes sortent) A SYGNE:</p> - -<p>Je me suis souvenu du bon tour de notre -cousin.</p> - -<p class="indic">(Il sonne.)</p> - -<p>M. Lafleur.</p> - -<p class="indic">(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)</p> - -<p>Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la -personne que vous savez,</p> - -<p>Et dites que je me mets à ses pieds.</p> - -<p class="indic">(Sort MONSIEUR LAFLEUR)</p> - -<p class="indic">(Il sonne—Entrent deux autres estafettes.)</p> - -<p>Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.</p> - -<p>Et dites que le rendez-vous est ce soir même -ici.</p> - -<p class="indic">(Elles sortent.)</p> - -<p class="indic">Il sonne.—(Entre UN OFFICIER.)</p> - -<p>TURELURE, <i>se redressant</i>.—Monsieur, -quand trois heures sonneront, dites que l'on -amène le drapeau.</p> - -<p class="indic">(Sort l'officier.)</p> - -<p>Voici beaucoup de besogne en peu de temps.</p> - -<p class="indic">(Il reste debout et poitrinant comme -au port d'armes, la tête droite, -les bras allongés le long du corps, -les mains recourbées en arrière.—L'horloge -grince longuement -et va sonner.)</p> - -<p>TURELURE.—L'heure sonne.</p> - -<p class="indic">(A ce moment COUFONTAINE -apparaît derrière la fenêtre.—Premier -coup de l'heure.—Turelure -s'est armé aussitôt. -Deux détonations retentissent -en même temps. SYGNE s'est -jetée d'un bond devant lui.—Deuxième -coup.—La scène -s'est remplie de fumée. Quand -elle se dissipe on voit SYGNE -étendue par terre dans une -mare de sang.—Troisième -coup.—TURELURE enjambe -rapidement le corps et se hâte -vers la fenêtre. On le voit derrière -les vitres cassées qui se -penche vers le sol, puis s'éloigne, -comme tirant derrière lui -un fardeau qu'on ne voit pas.</p> - -<p class="indic">Pause.</p> - -<p class="indic">Rentre TURELURE. Quelques -serviteurs ont pénétré dans la -pièce.)</p> - -<p>TURELURE, <i>d'une voix de commandement</i>.—La -baronne est blessée. Un accident déplorable -s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur -cette table. Le médecin, l'abbé Badilon!</p> - -<p>Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.</p> - -<p class="indic">(Il sort.)</p> - -<p class="indic">(Le rideau tombe et reste baissé -pendant quelques moments.)</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3><a id="III_IV"></a>SCÈNE IV</h3> - -<p class="indic">(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque -nuit. SYGNE étendue sur une grande table dans -un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès -d'elle. Un flambeau unique brûle dans un -grand chandelier d'argent.)</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Sygne, mon enfant, -m'entendez-vous?</p> - -<p class="indic">(Longue pause. Mouvement de -paupières.)</p> - -<p>MONSIEUR BADILON, <i>plus bas</i>.—M'entendez-vous?</p> - -<p>SYGNE.—Que dit le médecin?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ma fille, réjouissez-vous.</p> - -<p>SYGNE.—C'est donc la mort qu'il m'annonce?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Le temps de votre -épreuve est fini.</p> - -<p class="indic">(Elle commence son mouvement -familier de la tête et ne peut -achever.)</p> - -<p>MONSIEUR BADILON, <i>prêtant l'oreille</i>.—«Plus -de joie...» Que dites-vous? ne remuez -pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.</p> - -<p>Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de -sang...»</p> - -<p class="indic">(Il répète)</p> - -<p>«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie -pour me réjouir.»</p> - -<p><i>(Se parlant à lui-même)</i> Tout est épuisé.</p> - -<p>Mais vous allez au ciel et moi je reste dans -la désolation.</p> - -<p>SYGNE.—Est-il...</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Est-il mort? -Georges, votre cousin?</p> - -<p class="indic">(Mouvement de paupières.)</p> - -<p>Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.</p> - -<p>SYGNE.—... le temps...</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Le temps de lui -donner l'absolution?</p> - -<p>Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà -mort.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>J'ajoute cette amertume. Mais...</p> - -<p>SYGNE.—Je ne m'inquiète pas.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Il est vrai. Le -grand Dieu pourvoit.</p> - -<p>SYGNE.—Ensemble.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Les deux Coûfontaine -ensemble et l'un précède l'autre tour -à tour.</p> - -<p>SYGNE.—Le parjure.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Le voici racheté -de votre sang.</p> - -<p>SYGNE.—Le serment.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Non point rompu, -mais consommé. En Dieu le Fils qui est -assis à la main droite en qui est toute parole -achevée.</p> - -<p>SYGNE.—Avec lui.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Avec toi pour -toujours, ô mon maître et mon chef. <i>Coûfontaine, -adsum.</i></p> - -<p>SYGNE.—Jésus.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Jésus Notre-Seigneur -est avec vous.</p> - -<p>SYGNE.—Avec lui.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Avec vous, le -juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne -sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice -de l'autel, et le vêtement du sang qui l'imprègne.</p> - -<p>SYGNE.—Tout.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Tout est fini, -tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute -est couchée dans ses vêtements nuptiaux.</p> - -<p>J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon -enfant pour le ciel.</p> - -<p>Et moi je reste seul.</p> - -<p>L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je -reste seul, le vieux curé inutile.</p> - -<p>SYGNE <i>(Mouvement de la tête inachevé.)</i></p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Epouse du Seigneur!</p> - -<p>Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à -mon tour,</p> - -<p>Et cette main que j'ai levée sur vous comme -quelqu'un qui consacre et qui sacrifie!</p> - -<p>Et dites-moi que vous me pardonnez</p> - -<p>Ce mal que je vous ai fait,</p> - -<p>Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre -colombe, moi pécheur,</p> - -<p>Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante -de mon cœur,</p> - -<p>Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne -soit parfaite.</p> - -<p>SYGNE.—.... <i>(Mouvement des yeux)</i></p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—La main? Que -je lève ma main de nouveau et que je la -tienne devant vos yeux?</p> - -<p>SYGNE.—<i>(Mouvement des lèvres.)</i></p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Ainsi le pauvre -agneau mourant entre ses gencives désarmées -prend la main qui vient de l'égorger!</p> - -<p>Mais ce n'est point ma main que vous baisez, -ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui -oint et qui pardonne.</p> - -<p>La main du prêtre consacré qui vous a communié -si souvent et qui chaque matin tient -élevé.</p> - -<p>Le Fils de Dieu sous les accidents,</p> - -<p>Que vous allez voir face à face.</p> - -<p class="indic">(Il tombe, à genoux devant le lit.)</p> - -<p>Et maintenant enfin je puis être lâche et -vous montrer mon cœur!</p> - -<p>Nul homme ne vous a aimé comme moi, -de cet amour que les gens du monde n'entendent -pas,</p> - -<p>Car Dieu même qui parlait par ma bouche, -et qui entendait par vos oreilles,</p> - -<p>Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur -aussi à tous deux?</p> - -<p>Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à -guider par l'âme la plus basse!</p> - -<p>Et quand vous vous mettiez à genoux à mon -côté au tribunal de la pénitence,</p> - -<p>C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais -et me prosternais devant vous.</p> - -<p>Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici -qu'on me l'a égorgé!</p> - -<p>Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, -qui si souvent êtes venue prendre la nourriture -céleste entre ses mains.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>SYGNE <i>(Avec un sourire amer qui s'accentue -peu à peu.)</i>—... Si sainte?</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Et quel plus -grand amour y a-t-il que de donner sa vie -pour ses ennemis?</p> - -<p>SYGNE <i>(Sourire)</i>.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Est-ce que vous -ne vous êtes pas jetée au devant de votre -époux pour le couvrir?</p> - -<p>SYGNE, <i>presque indistincte</i>.—Trop bonne...</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—La mort? Que -dites-vous?</p> - -<p class="indic">(Il se penche sur elle.)</p> - -<p>SYGNE <i>(Elle agite les lèvres)</i>.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—«Une chose trop -bonne pour que je la lui eusse laissée.»</p> - -<p>Et pensez-vous connaître vos intentions -mieux que Dieu lui-même?</p> - -<p class="indic">(Silence.—Elle commence à respirer -péniblement.)</p> - -<p>Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.</p> - -<p class="indic">(Silence.—Signe que non.)</p> - -<p>Sygne! à ce moment où vous allez paraître -devant Dieu, dites-moi que vous lui avez pardonné.</p> - -<p class="indic">(Signe que non.)</p> - -<p>Voulez-vous que je vous fasse apporter votre -enfant?</p> - -<p class="indic">(Signe que non.)</p> - -<p>Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre -enfant?...</p> - -<p>SYGNE, <i>d'une voix distincte:</i> Non.</p> - -<p class="indic">(Silence.—L'agonie commence.)</p> - -<p>MONSIEUR BADILON <i>(Il se lève.)</i>—La -mort approche. Ame chrétienne, faites avec -moi la recommandation et les actes d'espérance -et de charité.</p> - -<p>SYGNE <i>(Signe que non)</i>.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Sygne, soldat de -Dieu! debout! debout jusqu'au dernier moment!</p> - -<p>SYGNE.—Tout est épuisé.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Coûfontaine, -<i>adsum!</i></p> - -<p>SYGNE.—Tout est épuisé.</p> - -<p>MONSIEUR BADILON.—Jésus, fils de -David, <i>adsum!</i></p> - -<p class="indic">(Silence.—Le râle commence.)</p> - -<p>Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est -exprimé jusqu'à la dernière goutte.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous -m'avez donné et que je vous donne à mon -tour.</p> - -<p>Eli! Je vous supplie dans le terrible secret -de la dernière heure.</p> - -<p>Seigneur, en qui tous les siècles sont comme -un seul instant qui ne peut être divisé,</p> - -<p>Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître -devant vous en même temps que vous avez -faites frère et sœur.</p> - -<p>Et agréez le sang versé et cet échange entre -elles qui s'est fait dans la déflagration de la -poudre.</p> - -<p class="indic">(SYGNE se redresse tout à coup -et tend violemment les deux -bras en croix au-dessus de sa -tête; puis, retombant sur -l'oreiller, elle rend l'esprit, avec -un flot de sang.</p> - -<p class="indic">Et MONSIEUR BADILON -lui essuie pieusement la bouche -et la face. Puis éclatant -en sanglots, il tombe à genoux -au pied du lit).</p> - -<hr class="r35" /> - -<h3>SCÈNE V</h3> - -<p class="indic">(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant -TOUSSAINT TURELURE, un homme tenant -une lanterne d'écurie, puis quatre autres portant -sur le battant d'une porte démontée le corps de -COUFONTAINE sous son manteau.—Ils entrent.)</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>TOUSSAINT TURELURE.—Monsieur le -curé, comment va la bonne?</p> - -<p class="indic">(Pas de réponse.)</p> - -<p>Madame.</p> - -<p class="indic">(Il prend la lanterne et, l'approchant -du visage de la morte, -il l'examine. Puis, déposant -la lumière par terre, il fait le -signe de la croix.</p> - -<p class="indic">Aux gens qui se tiennent par -derrière):</p> - -<p>Avancez!</p> - -<p>Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, -et qu'on le couche sur cette table,—à côté de -celui de ma femme, je dis!</p> - -<p>Afin que les deux Coûfontaine reposent -côte à côte,</p> - -<p>Et que ceux qui ont été séparés durant la -vie aient le même lit dans la mort.</p> - -<p>Et que le poing fermé se pose dans la main -ouverte.</p> - -<p class="indic">(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE -près de SYGNE -et l'on déploie sur eux le drapeau -fleurdelysé. Mais la main -ouverte de SYGNE sort du -drap sans qu'on puisse la faire -rentrer en dessous. Sur une -table à la tête de la couche -funèbre, couverte d'une serviette, -on place un crucifix -entre deux flambeaux qu'on -allume et un seau d'eau bénite -avec le goupillon.</p> - -<p class="indic">Pendant ce temps le bruit au dehors -peu à peu s'est accru jusqu'à -ébranler la terre, d'une -armée en marche et de troupes -interminables qui passent. -Bruit de chevaux, roulement -de l'artillerie et des fourgons.</p> - -<p class="indic">Puis tout à coup bruit de grelots -et d'une voiture attelée de chevaux -lancés à toute vitesse qui -soudain s'arrêtent devant la -maison. Tapage. On entend des -portes qu'on ouvre violemment -et toute la maison s'emplit -d'une grande lumière.</p> - -<p class="indic">Soudain la porte à deux battants -est comme arrachée du dehors -et l'on entend un grand cri):</p> - -<p>LE ROI!</p> - -<p class="indic">(Entrent deux valets tenant des -flambeaux et derrière eux LE -ROI DE FRANCE).</p> - -<p>TOUSSAINT TURELURE, <i>s'avançant à sa -rencontre</i>.—Sire, soyez le bienvenu dans -votre propre royaume!</p> - -<p class="indic">(Il s'agenouille et lui baise la main)</p> - -<p>LE ROI.—Relevez-vous, Monsieur. Il m'est -agréable de reconnaître en vous le plus utile -de mes sujets.</p> - -<p class="indic">(Il regarde autour de lui. Son -fils, son frère, et les officiers -de sa suite sont entrés derrière -lui et l'entourent)</p> - -<p>TURELURE.—Que Votre Majesté daigne -excuser le désordre de cette maison.</p> - -<p>LE ROI.—Il ressemble à celui de la -France. Pauvre vieille demeure!</p> - -<p>Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien -laissé en place. Tout a subi conscription.</p> - -<p>Mais Nous apportons la paix avec Nous.</p> - -<p class="indic">(Murmure flatteur dans la suite.—LE -ROI aperçoit le lit -funèbre devant lequel MONSIEUR -BADILON est toujours -en prière, et le sourcil -légèrement levé vers TURELURE -pour l'interroger, il le -regarde pour la première fois)</p> - -<p>TURELURE.—Que Votre Majesté m'excuse -de ne pouvoir lui cacher mes deuils -domestiques.</p> - -<p>LE ROI.—Qui est-ce?</p> - -<p>TURELURE.—Ma femme,</p> - -<p>Issue du sang de la France le plus pur et le -plus loyal.</p> - -<p>LE ROI, <i>reconnaissant les armes</i>.—<i>Coûfontaine -adsum,</i></p> - -<p>Et qui est l'autre mort?</p> - -<p>TURELURE.—Georges Agénor, mon cousin, -votre fidèle serviteur et lieutenant.</p> - -<p>Tous deux sont tombés en même temps.</p> - -<p>Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo -de cette crise soudaine.</p> - -<p class="indic">(LE ROI s'approche du lit -majestueusement et l'asperge -d'eau bénite. Puis il passe le -goupillon à son fils qui l'imite, -puis son frère et les gens de -la suite. Et, le dernier, TURELURE, -qui s'acquitte du -rite avec componction)</p> - -<p>LE ROI, <i>revenu au milieu de la scène</i>.—Je -saurai reconnaître de tels services et le sang -versé pour ma cause.</p> - -<p>TURELURE.—Un noble nom s'éteint.</p> - -<p>LE ROI.—Il n'est pas éteint. Je sais que -vous avez un fils.</p> - -<p class="indic">(Entre un huissier qui dit un mot -à l'oreille de TURELURE)</p> - -<p>TURELURE.—Sire ...</p> - -<p>LE ROI.—Je vous entends.</p> - -<p>TURELURE.—Les Corps de l'Etat</p> - -<p>Se sont donné rendez-vous en cette maison -pour saluer Votre Majesté.</p> - -<p>LE ROI.—C'est bien. Je leur donnerai -audience incessamment.</p> - -<p>TURELURE, <i>montrant à gauche</i>.—Ici, à -gauche, les délégations du Corps législatif, du -Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur.</p> - -<p>LE ROI.—Ouvrez la porte.</p> - -<p class="indic">(On ouvre la porte à deux battants.—Bruit -à droite)</p> - -<p>LE ROI.—A droite.</p> - -<p>TURELURE.—A droite les évêques de -France qui se jettent aux pieds de Votre -Majesté.</p> - -<p>Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué -ici un Concile</p> - -<p>Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane. -sous la garde de la gendarmerie.</p> - -<p>LE ROI.—De Pradt et Talleyrand pourront -me présenter ces messieurs.</p> - -<p>Ouvrez la porte.</p> - -<p class="indic">(On ouvre la porte de droite. -Un huissier entre et parle à -TURELURE)</p> - -<p>TURELURE.—Sire,</p> - -<p>La délégation des Maréchaux de France -demande à être présentée à Votre Majesté.</p> - -<p>LE ROI.—Qu'ils entrent!</p> - -<p class="indic">(Entre la délégation des Maréchaux)</p> - -<p>LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire, -l'Armée</p> - -<p>Est heureuse de faire hommage à son souverain.</p> - -<p class="indic">(Il salue)</p> - -<p>LE ROI, <i>gracieusement lui saisissant les -mains, comme si l'autre avait voulu mettre -genou en terre</i>.—Relevez-vous, Monsieur!</p> - -<p>Le Roi de France est fier de voir autour de -son trône rétabli vos épées.</p> - -<p>Ce n'est point à l'étranger que vous les avez -remises, mais au Roi de France, Louis votre -Roi, et qui est seul</p> - -<p class="indic">(Majestueusement)</p> - -<p>La paix.</p> - -<p class="indic">(Demi-pause)</p> - -<p>Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous -sera pas ôtée.</p> - -<p>Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour -le salut du peuple.</p> - -<p>Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient -au père de famille.</p> - -<p>Je reviens pour me jeter entre mon peuple -et l'ennemi.</p> - -<p>Je reviens à vous,</p> - -<p>Non point avec, mais à travers vos ennemis, -à cette heure où la France est blessée, et seules -mes mains ici sont sans armes et n'en -savent tenir aucune.</p> - -<p>Et il est vrai que nous souffrons violence. -Mais considérez avec équité que l'Europe ne -peut se passer de la France,</p> - -<p>Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était -plus la France, ce n'était plus sa mesure et sa -forme,</p> - -<p>Non point étendue, dis-je, mais diminuée.</p> - -<p>LE MARECHAL.—Nous sommes vos -loyaux soldats et les plus fidèles de vos sujets.</p> - -<p>LE ROI.—Demeurez et soyez Nos témoins.</p> - -<p class="indic">(Il s'avance au milieu de la pièce, -et, se tournant un peu vers -la droite, puis, vers la gauche, -d'une voix forte)</p> - -<p>Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de -l'Etat, dont j'accueille la démarche,</p> - -<p>Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir.</p> - -<p class="indic">(Il revient vers la table que l'on -a préparée et où sont disposés -des flambeaux, des plumes, -des parchemins, de la cire et -le Grand Sceau de France)</p> - -<p class="indic">(Entrent le ROI D'ANGLETERRE, -le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR -D'AUTRICHE, l'EMPEREUR -DE RUSSIE, le NONCE -DU PAPE.)</p> - -<p>Messieurs mes frères, soyez les bienvenus -dans mon royaume,</p> - -<p>Et remerciés de votre loyal service.</p> - -<p>Souverains de l'Europe!</p> - -<p>Soyez témoins de ce nouveau contrat que le -Roi de France va signer avec son peuple.</p> - -<p class="indic">(Il se retourne lentement vers la -fenêtre où paraissent quelques -rougeurs.)</p> - -<p>Quelles sont ces fumées?</p> - -<p>TURELURE.—Ce n'est rien. Quelques -mauvais quartiers de Paris qui brûlent, bon -nettoyage!</p> - -<p>Quelques mauvaises têtes que Monsieur de -Raguse achève de mettre à la raison.</p> - -<p>Et le tison de la Révolution s'éteint en puant -et en fumant.</p> - -<p>LE ROI, <i>avec mépris</i>.—Ces extravagances -ont pris fin. <i>(Il s'assied lourdement)</i></p> - -<p>Et le Roi avec la France recommence suivant -l'ordre légitime.</p> - -<p class="indic">(Il est assis derrière la table entre -les deux flambeaux. A sa gauche, -TURELURE; à sa droite -MONSIEUR LE DAUPHIN, -LE GRAND CHANCELIER; -par derrière, LES SOUVERAINS. -Devant, massés dans -les fenêtres, LES MARECHAUX. -A droite et à gauche, -LES EVEQUES et LES CORPS -DE L'ETAT débordent des -deux portes ouvertes. LE ROI -promène lentement ses gros -yeux sur l'assemblée, puis -s'adressant à Turelure):</p> - -<p>Monsieur le Comte!</p> - -<p>TURELURE, <i>ricanant</i>.—Je suis comte!</p> - -<p>LE ROI.—Veuillez quérir des sièges pour -Leurs Majestés.</p> - - -<p class="p4">FIN</p> - - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="VARIANTE" id="VARIANTE">VARIANTE</a></h2> - - -<p class="center"><a href="#Pg_182">PAGE 182</a></p> - -<p class="indic">(Rentre -TURELURE.—Il prend Sygne sous -les bras et l'asseoit dans un grand et -profond fauteuil. Lui-même s'assied -devant elle, la regardant fixement.</p> - - -<p class="center"><a href="#III_IV">SCÈNE IV</a></p> - -<p>TURELURE.—Bonjour, Sygne.</p> - -<p class="indic">(Elle fait effort comme pour parler et n'y -peut parvenir.)</p> - -<p>M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler?</p> - -<p>Parlez cependant, je puis lire les mots sur -vos lèvres.</p> - -<p class="indic">(Elle parle sans aucun son.)</p> - -<p>Mort? Georges, est-il mort?</p> - -<p class="indic">(Signe.)</p> - -<p>J'ai le regret de vous dire que oui.</p> - -<p class="indic">(Paroles sur les lèvres.)</p> - -<p>Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort. -Trop tard. Il est trop tard.</p> - -<p>La balle l'a frappé au front. Il est mort.</p> - -<p>—Moi je suis vivant.</p> - -<p>Grâce à vous, chère Sygne. <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Sans prêtre, sans confession.</p> - -<p>Et dans des dispositions, hélas! qui nous -permettent de conserver quelques doutes sur -son salut. <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Quoi? je ne puis vous entendre.</p> - -<p>Infinie?</p> - -<p>La miséricorde de Dieu est infinie? C'est -vrai, la miséricorde de Dieu est infinie.</p> - -<p>Sa justice aussi. «<i>Nescio vos</i>», est-il écrit. -«Je ne sais du tout qui vous êtes.»</p> - -<p>C'est le Père qui parle ainsi.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Texte. Vous avez beau dire que non.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous -dois-je!</p> - -<p>Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.</p> - -<p>O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement -digne de l'antiquité!</p> - -<p>C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne -Ruth: J'oublierai mon pays et tes dieux -seront mes dieux.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de -l'époux que vous vous êtes choisi?</p> - -<p>Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais -avec moi et que nos os côte à côte reposent -dans le même monument!</p> - -<p>Encore non? mais moi, je vous dis que oui, -et c'est moi qui suis le plus fort.</p> - -<p>Je vous connais mieux que vous-même et -ce dernier acte vous découvre à la fin.</p> - -<p>L'amour est un lien plus fort que le sang. -Et qui vous connaîtrait mieux, ma chère Sygne,</p> - -<p>Que cet époux à qui s'est ouvert le secret -de votre corps virginal?</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Du moins votre sacrifice ne fut pas vain:</p> - -<p>Le Roi revient en France.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Le Roi de nouveau est là et je suis son premier -ministre. <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Coûfontaine renaît en notre cher enfant. -Voulez-vous le voir et l'embrasser?</p> - -<p class="indic">(Signe que non.)</p> - -<p>Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant?</p> - -<p class="indic">(Signe que non.)</p> - -<p>Ceci est grave. <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains -que pour vous aussi l'heure de la mort soit -proche.</p> - -<p>L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le -faire venir? <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne -dites rien? <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me -cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.</p> - -<p class="indic">(Silence. Elle pleure.)</p> - -<p>Croyez-vous que je ne vous comprenne pas?</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne -voulez pas que ce prêtre vous impose le pardon.</p> - -<p>Vous voulez bien me donner votre vie, la -mort était une chose trop bonne pour me la -laisser.</p> - -<p>Mais non point me pardonner. Et pourtant -c'est la condition nécessaire de votre salut!</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>TURELURE, <i>lentement comme s'il épelait -sur ses lèvres.</i></p> - -<p>«Je n'en puis plus», dites-vous?</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>TURELURE, <i>de même</i>.—«Tout est épuisé—jusqu'au -fond.—Tout est exprimé—jusqu'à -la dernière goutte.» Non, cela n'est -pas.</p> - -<p>Le devoir reste.</p> - -<p>Laissez-moi vous conjurer au nom de votre -salut éternel.</p> - -<p>En vérité vous êtes un scandale pour moi, -qui ne crois pas plus à ces choses que votre -frère. <i>(Silence. Signe que non.)</i></p> - -<p>Si grande est la haine que vous me portez!</p> - -<p>Que fut donc notre mariage?</p> - -<p>Le mariage est un sacrement. Ce n'est point -le prêtre qui fait le mariage, c'est le consentement -seul.</p> - -<p>Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est -la matière de cette communion permanente.</p> - -<p>Combien ne doit-il pas être complet qui fait -de deux âmes</p> - -<p>Une seule en une seule chair?</p> - -<p>Un grand sacrement, dit l'Apôtre.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous -m'avez donné?</p> - -<p>(Silence.)</p> - -<p>Vos intentions étaient droites? Défaite.</p> - -<p>Il s'agissait de sauver le Pape? Non.</p> - -<p>Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.</p> - -<p class="indic">(Silence.)</p> - -<p>Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que -vous m'entendez encore. Ah, fille fière, tu ne -fléchis pas! <i>(Silence.)</i></p> - -<p>Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice -et tu recules au dernier moment.</p> - -<p>La damnation, Sygne! l'éternelle privation -de ce Dieu qui t'a faite,</p> - -<p>Et qui m'a fait aussi, à son image: oui, quoique -tu refuses de me pardonner!</p> - -<p>De ce Dieu qui t'appelle à ce suprême instant -et qui te somme, toi, la dernière de ta race.</p> - -<p>Coûfontaine! Coûfontaine! M'entends-tu?</p> - -<p>Et quoi! tu refuses! tu trahis!</p> - -<p>Lève-toi, quand tu serais déjà morte! c'est -ton suzerain qui t'appelle! Eh bien, tu fais -défection?</p> - -<p>Lève-toi, Sygne! lève-toi, soldat de Dieu! -et donne lui ton gant.</p> - -<p>Comme Roland sur le champ de bataille -quand il remit son poing à l'Archange Saint -Michel,</p> - -<p>Lève-toi et crie: ADSUM! Sygne! Sygne!</p> - -<p class="indic">(Enorme et railleur au-dessus d'elle.)</p> - -<p>COUFONTAINE, ADSUM! COUFONTAINE, -ADSUM!</p> - -<p class="indic">(Elle fait un effort désespéré comme pour -se lever et retombe.)</p> - -<p>TURELURE, <i>plus bas et comme effrayé</i>.—COUFONTAINE, -ADSUM.</p> - -<p class="indic">Silence</p> - -<p class="indic">(Il prend le flambeau et fait passer la lumière -devant les yeux qui restent immobiles -et fixes)</p> - - -<p class="p4">LE RIDEAU TOMBE</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h2><a id="NOTICE"></a>NOTICE</h2> - -<p>L'OTAGE A ETE JOUE POUR LA PREMIERE -FOIS PAR LA TROUPE DE L'ŒUVRE, -A LA SALLE MALAKOFF, LE 5 -JUIN 1914, AVEC L'INTERPRETATION SUIVANTE:</p> - -<table style="margin-left: 10%"> -<tr><td>LE PAPE PIE</td><td>J. SAVOY</td></tr> -<tr><td>LE CURE BADILON</td><td>LUGNE POE</td></tr> -<tr><td>Le VICOMTE GEORGES DE COUFONTAINE</td><td>Max BARBIER</td></tr> -<tr><td>TOUSSAINT TURELUR</td><td>Jean FROMENT</td></tr> -<tr><td>SYGNE DE COUFONTAINE</td><td>Eve FRANCIS</td></tr> -</table> - -<p>A propos de la «Variante» qui terminait le -drame, on joint ici un extrait d'une lettre adressée -à M. de <span class="smcap">Pawlowski</span>, Rédacteur en Chef de -COMOEDIA:</p> - -<p>«... Sygne, d'ailleurs mourante et déjà enveloppée -des ombres de l'agonie, si elle laisse -sans réponse l'offre qu'on lui fait d'appeler -le prêtre qui lui imposerait le pardon, c'est -ainsi qu'on a pris soin de l'indiquer, parce -qu'elle n'a plus aucune force et que <i>tout est -épuisé, jusqu'à la dernière goutte</i>. Vivante -elle a fait tous les sacrifices que Dieu lui demandait, -la vie même elle vient de la donner -pour son indigne époux. Maintenant elle n'en -peut plus, elle est «épuisée», elle est «exprimée -jusqu'au fond», elle n'a plus la force -nécessaire pour faire, ni comprendre même, -quoi que ce soit de plus; elle est comme -morte. Et pourtant elle ressuscite, quand -<span class="smcap">Turelure</span>, qui, tout en triomphant et en se -moquant d'elle, a tout de même le sens de -la race et de la religion, lui rappelle, à la -fois ironique et scandalisé, le grand devoir -féodal, la foi, la prestation de toute la personne -au Suzerain,—dans cette donation -de la main droite qui résume toute la pièce -et dans un grand élan de confiance, d'espérance -et d'amour qui, à ce que nous pouvons -espérer, la sauve! Je répète ici encore une -fois ce que j'ai dit pour «l'ANNONCE»: -ce ne sont pas des saints que j'ai voulu présenter, -mais des faibles créatures humaines -aux prises avec la Grâce».</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'otage, by Paul Claudel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OTAGE *** - -***** This file should be named 51012-h.htm or 51012-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/1/51012/ - -Produced by Winston Smith. Images provided by The Internet Archive. - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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