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+Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers (complète), by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: 20000 Lieues sous les mers (complète)
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5097]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on April 24, 2002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+
+
+ 20000 Lieues sous les mers
+
+ JULES VERNE
+ VINGT MILLE LIEUES
+ SOUS
+ LES MERS
+ ILLUSTRE DE
+ 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
+ BIBLIOTHEQUE
+ D'EDUCATION ET DE RECREATION
+ J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
+ PARIS
+
+------------------------------------------------------------------------
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+
+ I Un écueil fuyant
+
+ II Le pour et le contre
+
+ III Comme il plaira à monsieur
+
+ IV Ned Land
+
+ V À l'aventure !
+
+ VI À toute vapeur
+
+ VII Une baleine d'espèce inconnue
+
+ VIII _Mobilis in mobile_
+
+ IX Les colères de Ned Land
+
+ X L'homme des eaux
+
+ XI Le _Nautilus_
+
+ XII Tout par l'électricité
+
+ XIII Quelques chiffres
+
+ XIV Le Fleuve-Noir
+
+ XV Une invitation par lettre
+
+ XVI Promenade en plaine
+
+ XVII Une forêt sous-marine
+
+ XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique
+
+ XIX Vanikoro
+
+ XX Le détroit de Torrès
+
+ XXI Quelques jours à terre
+
+ XXII La foudre du capitaine Nemo
+
+ XXIII _Ægri somnia_
+
+ XXIV Le royaume du corail
+
+------------------------------------------------------------------------
+ VINGT MILLE LIEUES
+ SOUS
+ LES MERS
+
+ TOUR DU MONDE SOUS MARIN
+
+ (Première partie)
+
+ I
+
+ UN ÉCUEIL FUYANT
+
+L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène
+inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans
+parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et
+surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents les gens de
+mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines
+de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers
+des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements
+des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au
+plus haut point.
+
+En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés
+sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois
+phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.
+
+Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de
+bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de
+l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance
+surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait
+doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la
+science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M.
+Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel
+monstre -- à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres
+yeux de savants.
+
+A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises -- en
+rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une
+longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées
+qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait
+affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup
+toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les ichtyologistes --
+s'il existait toutefois.
+
+Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce
+penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra
+l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle
+apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y
+renoncer.
+
+En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de
+Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette
+masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le
+capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu
+; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux
+colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en
+sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet
+écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le
+_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien à quelque mammifère
+aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes
+d'eau, mélangées d'air et de vapeur.
+
+Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans
+les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and
+Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire
+pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité
+surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le
+_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observé en deux
+points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents
+lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là
+l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du
+Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l'Atlantique
+comprise entre les États-Unis et l'Europe, se signalèrent
+respectivement le monstre par 42°15' de latitude nord, et 60°35' de
+longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation
+simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à
+plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et
+l'_Helvetia_ étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils
+mesurassent cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes
+baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le
+Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de
+cinquante-six mètres, -- si même elles l'atteignent.
+
+Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à
+bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la
+ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers
+de la frégate française la _Normandie_, un très sérieux relèvement
+obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du _Lord-Clyde_,
+émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère,
+on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques,
+l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.
+
+Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le
+chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur
+les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des
+oeufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux -- à
+court de copie -- tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la
+baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes,
+jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un
+bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de
+l'Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les
+opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces
+monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les
+relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont
+la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant
+à bord du _Castillan_, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais
+fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.
+
+Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules
+dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question
+du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font
+profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,
+versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne ;
+quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de
+mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes.
+
+Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
+articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie
+royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de
+l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The
+Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbé Moigno, des _Mittheilungen_
+de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la
+France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve
+intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité
+par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne
+faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne
+point donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des
+Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres
+élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal
+satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le
+tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et
+l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu
+la science.
+
+Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être
+enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux
+faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus
+alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel
+sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre
+redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable,
+insaisissable.
+
+Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montréal Océan Company, se trouvant
+pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta
+de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces
+parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents
+chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize noeuds. Nul doute
+que sans la qualité supérieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au
+choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il
+ramenait du Canada.
+
+L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour
+commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à
+l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse
+attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à
+trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment
+battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_
+continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche
+sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage ? On ne put le
+savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il
+fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée.
+
+Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme
+tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans
+des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire
+victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à
+laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement
+immense.
+
+Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet
+intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre
+Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force
+de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux
+tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de
+quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt
+tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en
+puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le
+privilège pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé,
+ajouta successivement à son matériel l'_Arabia_, le _Persia_, le
+_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de première
+marche, et les plus vastes qui, après le _Great-Eastern_, eussent
+jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait
+douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices.
+
+Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache
+bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports
+maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle
+entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus
+d'habileté ; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis
+vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois
+l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard n'a
+eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont été
+perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la
+concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
+préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les
+documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne
+s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de
+ses plus beaux steamers.
+
+Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se
+trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait
+avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centièmes sous la
+poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec
+une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres
+soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent
+vingt-quatre mètres cubes.
+
+A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des
+passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,
+se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en
+arrière de la roue de bâbord.
+
+Le _Scotia_ n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un
+instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait
+semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri
+des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant :
+
+« Nous coulons ! nous coulons ! »
+
+Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine
+Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être
+imminent. Le _Scotia_, divisé en sept compartiments par des cloisons
+étanches, devait braver impunément une voie d'eau.
+
+Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut
+que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la
+rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était
+considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les
+chaudières, car les feux se fussent subitement éteints.
+
+Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots
+plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on
+constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du
+steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le _Scotia_,
+ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait
+alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un retard
+qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la
+Compagnie.
+
+Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du _Scotia_, qui fut mis
+en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et
+demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en
+forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté
+parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à
+l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait
+produite fût d'une trempe peu commune -- et après avoir été lancé avec
+une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre
+centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement
+rétrograde et vraiment inexplicable.
+
+Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à
+nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres
+maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le
+compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de
+tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable ;
+car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au
+Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés
+perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas
+à moins de deux cents !
+
+Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de
+leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers
+continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara
+et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à
+tout prix de ce formidable cétacé.
+
+ II
+
+ LE POUR ET LE CONTRE
+
+A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une
+exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du
+Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au
+Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait
+joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nebraska,
+chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de
+mars. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai.
+Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses
+minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du
+_Scotia_.
+
+J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et
+comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux
+américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.
+Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême
+à l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et
+les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du
+_Scotia_.
+
+A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot
+flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
+compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet
+écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer
+avec une rapidité si prodigieuse ?
+
+De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme
+épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.
+
+Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient
+deux clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient
+pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient
+pour un bateau « sous-marin » d'une extrême puissance motrice.
+
+Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister
+aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
+particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu
+probable. Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il
+tenu cette construction secrète ?
+
+Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine
+destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à
+multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible qu'un
+État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. Après les
+chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers
+sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère.
+
+Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la
+déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt
+public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la
+franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs,
+comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût
+échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances
+est très difficile pour un particulier, et certainement impossible pour
+un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les
+puissances rivales.
+
+Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
+Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,
+l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.
+
+A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
+de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France
+un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : _Les Mystères des
+grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulièrement goûté du monde
+savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure
+de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier
+du fait, je me renfermai dans une absolue négation. Mais bientôt, collé
+au mur, je dus m'expliquer catégoriquement. Et même, « l'honorable
+Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris », fut mis en demeure par
+le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.
+
+Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la
+question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et
+je donne ici un extrait d'un article très nourri que je publiai dans le
+numéro du 30 avril.
+
+« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses
+hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut
+nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance
+excessive.
+
+« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La
+sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ?
+Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles
+au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux
+? On saurait à peine le conjecturer.
+
+« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la
+forme du dilemme.
+
+« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre
+planète, ou nous ne les connaissons pas.
+
+« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des
+secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que
+d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de
+genres nouveaux, d'une organisation essentiellement « fondrière », qui
+habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu'un événement
+quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramène à de longs
+intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan.
+
+« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il
+faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres
+marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre
+l'existence d'un _Narwal géant_.
+
+« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
+soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce
+cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes
+offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions
+déterminées par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exigé par la
+perforation du _Scotia_, et la puissance nécessaire pour entamer la
+coque d'un steamer.
+
+« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une
+hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une
+dent principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes
+de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal
+attaque toujours avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans
+peine, de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en
+outre, comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de
+médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres
+vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base
+!
+
+« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois
+plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure,
+multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de
+produire la catastrophe demandée.
+
+« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne
+de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde,
+mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams
+» de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance
+motrice.
+
+« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable -- à moins qu'il n'y
+ait rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce
+qui est encore possible ! »
+
+Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais
+jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas
+trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je
+me réservais une échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du «
+monstre ».
+
+Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand
+retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution
+qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination.
+L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres
+surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul
+milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres, éléphants ou
+rhinocéros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se
+développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces
+connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une
+incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que
+seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents
+tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,
+contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les
+quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des
+gabarits gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule
+colossal que le temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses
+profondeurs ignorées, n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons
+de la vie d'un autre âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le
+noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne
+cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces
+titanesques, dont les années sont des siècles, et les siècles des
+millénaires ?
+
+Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus
+d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en
+réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature
+du phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être
+prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.
+
+Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à
+résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en
+Angleterre, furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre,
+afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les journaux
+industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce
+point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le
+_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles
+dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de
+leurs primes, furent unanimes sur ce point.
+
+L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se
+déclarèrent les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une
+expédition destinée à poursuivre le narwal. Une frégate de grande
+marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus
+tôt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa
+activement l'armement de sa frégate.
+
+Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se
+fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant
+deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.
+Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se
+tramaient contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble
+transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine
+mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait
+maintenant son profit.
+
+Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de
+formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et
+l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un
+steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu
+l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du
+Pacifique.
+
+L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas
+vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient
+embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
+à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à
+chauffer, à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de
+retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.
+
+Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la _pier_ de
+Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes :
+
+ _Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth
+ Avenue hotel._
+
+ _New York._
+
+ « _Monsieur,_
+
+ _Si vous voulez vous joindre à l'expédition de
+ l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec
+ plaisir que la France soit représentée par vous dans cette
+ entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre
+ disposition._
+
+ _Très cordialement, votre_
+ J.-B. HOBSON,
+ _Secrétaire de la marine._ »
+
+ III
+
+ COMME IL PLAIRA À MONSIEUR
+
+Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne
+songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du
+nord-ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable
+secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation,
+l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en
+purger le monde.
+
+Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je
+n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
+Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne
+put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et
+j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain.
+
+« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne
+sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne
+animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrément
+personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa
+hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. »
+
+Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
+l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le
+chemin des antipodes.
+
+« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente.
+
+Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans
+tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
+bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par
+habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses
+mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais
+de conseils -- même quand on ne lui en demandait pas.
+
+A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
+Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un
+spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle,
+parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des
+embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,
+des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés.
+Mais sa science s'arrêtait là. Classer, c'était sa vie, et il n'en
+savait pas davantage. Très versé dans la théorie de la classification,
+peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot
+d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon !
+
+Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où
+m'entraînait la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou
+la fatigue d'un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un
+pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là
+comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui
+défiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,
+pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.
+
+Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître
+comme quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais
+quarante ans.
+
+Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait
+jamais qu'à la troisième personne -- au point d'en être agaçant.
+
+« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes
+préparatifs de départ.
+
+Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne
+lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes
+voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait
+indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite
+d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il
+y avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du
+monde ! Qu'allait dire Conseil ?
+
+« Conseil ! » criai-je une troisième fois.
+
+Conseil parut.
+
+« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.
+
+-- Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux
+heures.
+
+-- Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.
+
+-- Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
+voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais
+le plus que tu pourras, et hâte-toi !
+
+-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.
+
+-- On s'en occupera plus tard.
+
+-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les
+chéropotamus et autres carcasses de monsieur ?
+
+-- On les gardera à l'hôtel.
+
+-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?
+
+-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai
+l'ordre de nous expédier en France notre ménagerie.
+
+-- Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.
+
+-- Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un
+crochet.
+
+-- Le crochet qui plaira à monsieur.
+
+-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà
+tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...
+
+-- Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.
+
+-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
+allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
+volumes sur les _Mystères des grands fonds sous-marins_ ne peut se
+dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission
+glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces
+bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même !
+Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...
+
+-- Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.
+
+-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces
+voyages dont on ne revient pas toujours !
+
+-- Comme il plaira à monsieur. »
+
+Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait
+en un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon
+classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les
+mammifères.
+
+L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je
+descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je
+réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule
+considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes
+ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un
+crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans
+une voiture.
+
+Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à
+Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec
+Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième
+pier. Là, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et
+voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New York, située sur la rive
+gauche de la rivière de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions
+au quai près duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux
+cheminées des torrents de fumée noire.
+
+Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.
+Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
+matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un
+officier de bonne mine qui me tendit la main.
+
+« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.
+
+-- Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?
+
+-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
+vous attend. »
+
+Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je
+me fis conduire à la cabine qui m'était destinée.
+
+L'_Abraham-Lincoln_ avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa
+destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie
+d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept
+atmosphères la tension de sa vapeur. Sous cette pression,
+l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles
+et trois dixièmes à l'heure, vitesse considérable, mais cependant
+insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé.
+
+Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités
+nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui
+s'ouvrait sur le carré des officiers.
+
+« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.
+
+-- Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un
+bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. »
+
+Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai
+sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.
+
+A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières
+amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ à la pier de Brooklyn. Ainsi
+donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait
+sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle,
+invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant
+quelques incrédules.
+
+Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
+pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé.
+Il fit venir son ingénieur.
+
+« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
+
+-- _Go ahead_ », cria le commandant Farragut.
+
+A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air
+comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La
+vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les
+longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de
+l'arbre. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité
+croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avança majestueusement au milieu
+d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargés de spectateurs,
+qui lui faisaient cortège.
+
+Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la
+rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de
+cinq cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers de
+mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent
+l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la
+pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New York.
+
+Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive
+droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la
+saluèrent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ répondit en
+amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les
+trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon ; puis,
+modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans
+la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette
+langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent
+encore une fois.
+
+Le cortège des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frégate, et
+il ne la quitta qu'à la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux
+marquent l'entrée des passes de New York.
+
+Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
+rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux
+furent poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate
+longea la côte jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du
+soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,
+elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.
+
+ IV
+
+ NED LAND
+
+Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il
+commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme.
+Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et
+il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son
+bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan
+par foi, non par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les
+mers, il l'avait juré. C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un
+Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son
+île. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait
+le commandant Farragut. Pas de milieu.
+
+Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait
+les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances
+d'une rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un
+s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût
+maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil
+décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels
+les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en
+place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de
+son étrave les eaux suspectes du Pacifique.
+
+Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la
+harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer
+avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut
+parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à
+quiconque, mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l'animal.
+Je laisse à penser si les yeux s'exerçaient à bord de
+l'_Abraham-Lincoln_.
+
+Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne
+laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate
+aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,
+Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous
+passionnait, et détonnait sur l'enthousiasme général du bord.
+
+J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
+navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier
+n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus,
+depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées
+des espingoles et aux balles explosibles des canardières. Sur le
+gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné, se chargeant par
+la culasse, très épais de parois, très étroit d'âme, et dont le modèle
+doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. Ce précieux
+instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner, un projectile
+conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize
+kilomètres.
+
+Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.
+Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.
+
+Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui
+ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et
+sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré
+supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot
+singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon.
+
+Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille
+-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bâti, l'air grave, peu
+communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait.
+Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son
+regard qui accentuait singulièrement sa physionomie.
+
+Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
+homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'oeil et
+le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui
+serait en même temps un canon toujours prêt à partir.
+
+Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned
+Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.
+Ma nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de
+parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est
+encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du
+harponneur était originaire de Québec, et formait déjà un tribu de
+hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France.
+
+Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit de
+ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses
+combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme
+épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant
+l'_Iliade_ des régions hyperboréennes.
+
+Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
+actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de
+cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus
+effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre
+cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !
+
+Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du
+monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et
+que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il
+évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir
+l'entreprendre un jour.
+
+Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines
+après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à
+trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le
+tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de
+sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_
+sillonnerait les flots du Pacifique.
+
+Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
+d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont
+restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout
+naturellement la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les
+diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis,
+voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai
+plus directement.
+
+« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être
+convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous
+donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? »
+
+Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,
+frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel,
+ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :
+
+« Peut-être bien, monsieur Aronnax.
+
+-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes
+familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination
+doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez
+être le dernier à douter en de pareilles circonstances !
+
+-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que
+le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent
+l'espace, ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent
+l'intérieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue
+n'admettent de telles chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi
+beaucoup de cétacés, j'en ai harponné un grand nombre, j'en ai tué
+plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent, ni leurs
+queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle
+d'un steamer.
+
+-- Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a
+traversés de part en part.
+
+-- Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et
+encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie
+que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.
+
+-- Écoutez-moi, Ned...
+
+-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté
+cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?...
+
+-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même
+indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de
+longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des
+vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le
+_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des
+fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce.
+
+-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
+narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ?
+
+-- Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la
+logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment
+organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les
+baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée
+dont la force de pénétration est extrême.
+
+-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui
+ne veut pas se laisser convaincre.
+
+-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
+existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les
+couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des
+eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie
+toute comparaison.
+
+-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.
+
+-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
+couches profondes et résister à leur pression.
+
+-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.
+
+-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.
+
+-- Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
+chiffres !
+
+-- En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi. Admettons
+que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression d'une
+colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau
+serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
+densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
+plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
+autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de
+l'atmosphère, c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré
+de sa surface. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression
+est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents
+pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux
+lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez
+atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque centimètre carré de la
+surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
+mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en
+surface ?
+
+-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.
+
+-- Environ dix-sept mille.
+
+-- Tant que cela ?
+
+-- Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure
+au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille
+centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept
+mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.
+
+-- Sans que je m'en aperçoive ?
+
+-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par
+une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre
+corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la
+poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce
+qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
+autre chose.
+
+-- Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que
+l'eau m'entoure et ne me pénètre pas.
+
+-- Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
+surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
+cent soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois
+cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
+kilogrammes ; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
+soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; à
+trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
+dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
+c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
+plateaux d'une machine hydraulique !
+
+-- Diable ! fit Ned.
+
+-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
+centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de
+pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des
+millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes
+qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle
+doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de
+leur organisme pour résister à de telles pressions !
+
+-- Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de
+tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
+
+-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
+une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque
+d'un navire.
+
+-- Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
+chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
+
+-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?
+
+-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
+que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
+nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.
+
+-- Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous
+l'accident arrivé au _Scotia_ ?
+
+-- C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
+
+-- Allez donc !
+
+-- Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en
+reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
+
+Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
+chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
+_Scotia_ n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
+le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
+démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout
+seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines
+ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil
+perforant d'un animal.
+
+Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet
+animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des
+mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des
+cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
+cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à
+l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question
+à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce
+monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le
+harponner -- ce qui était l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
+voir ce qui était l'affaire de l'équipage -- et pour le voir le
+rencontrer -- ce qui était l'affaire du hasard.
+
+ V
+
+ À L'AVENTURE !
+
+Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqué
+par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
+relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance
+on devait avoir en lui.
+
+Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
+baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
+connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
+sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'_Abraham-Lincoln_,
+demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le
+commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'oeuvre, l'autorisa à
+se rendre à bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
+Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
+double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre après
+une poursuite de quelques minutes !
+
+Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
+parierai pas pour le monstre.
+
+La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
+prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de
+Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
+ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manière à
+doubler le cap Horn.
+
+L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il
+probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ?
+Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, «
+qu'il était trop gros pour cela ! »
+
+Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze
+milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à
+l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais
+imposèrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
+donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate
+battit enfin les eaux du Pacifique.
+
+« Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham
+Lincoln.
+
+Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu
+éblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
+restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
+surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans
+l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
+beau jeu pour gagner la prime.
+
+Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas
+le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
+quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne
+quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du
+gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais
+d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à
+perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major,
+de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos
+noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un
+instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
+Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
+cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir
+aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un
+ton calme :
+
+« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
+monsieur verrait bien davantage ! »
+
+Mais, vaine émotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
+sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
+disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations !
+
+Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
+les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe,
+car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais
+la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
+vaste périmètre.
+
+Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait
+même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
+de bordée -- du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant
+sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
+Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans
+sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.
+
+« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il
+quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
+nous ne courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête
+introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
+mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en
+rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir
+longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d'une prodigieuse
+facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
+professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle ne donnerait
+pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement,
+s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
+est déjà loin ! »
+
+A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
+aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances
+étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du
+succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et
+contre sa prochaine apparition.
+
+Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de
+longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le
+cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une
+direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
+centrales du Pacifique.
+
+Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
+fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles
+dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce
+qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître
+d'équipage. La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
+des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se
+dirigea vers les mers de Chine.
+
+Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et,
+pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les coeurs palpitaient
+effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables
+anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
+dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait
+plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion
+d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient
+d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous
+maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener
+une réaction prochaine.
+
+Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois
+mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle !
+l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
+Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts
+de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain,
+forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler
+sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon
+à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts
+! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin,
+ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût
+de surnaturel !
+
+La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits,
+et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit
+à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept
+dixièmes de fureur. On était « tout bête » de s'être laissé prendre à
+une chimère, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
+entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus
+qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
+avait si sottement sacrifié.
+
+Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta
+dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
+fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du
+navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et
+certainement, sans un entêtement très particulier du commandant
+Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.
+
+Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
+longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien à se reprocher, ayant tout
+fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine
+américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne
+saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu'à revenir.
+
+Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
+tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le
+service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord,
+mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant
+Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
+dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
+barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
+route vers les mers européennes.
+
+Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
+résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé
+avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
+d'oeil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes
+fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi
+porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
+dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! »
+
+Deux jours se passèrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
+vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler
+l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages.
+D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande
+satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent
+dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
+mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais
+le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère
+sous-marin.
+
+Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après
+le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner
+la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions
+septentrionales du Pacifique.
+
+La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42'
+de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux
+cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
+heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
+premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la
+frégate.
+
+En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
+Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché
+dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et
+s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
+nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan
+étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
+nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.
+
+En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant
+soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être,
+et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
+sentiment de curiosité.
+
+« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher
+deux mille dollars.
+
+-- Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
+jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
+promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
+
+-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
+laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
+que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
+France...
+
+-- Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
+Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur !
+Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des
+Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !
+
+-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
+moquera de nous !
+
+-- Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
+moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?
+
+-- Il faut le dire, Conseil.
+
+-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite !
+
+-- Vraiment !
+
+-- Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose
+pas... »
+
+Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
+une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et
+Ned Land s'écriait :
+
+« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »
+
+ VI
+
+ À TOUTE VAPEUR
+
+A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur,
+commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs
+qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent
+leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne
+courait plus que sur son erre.
+
+L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
+du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
+voir. Mon coeur battait à se rompre.
+
+Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet
+qu'il indiquait de la main.
+
+A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
+mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple
+phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
+monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait
+cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
+rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
+être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie
+lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre
+duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat
+s'éteignait par dégradations successives.
+
+« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria
+l'un des officiers.
+
+-- Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
+les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de
+nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
+déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! »
+
+Un cri général s'éleva de la frégate.
+
+« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
+Machine en arrière ! »
+
+Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur
+machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l'_Abraham-Lincoln_,
+abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.
+
+« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut.
+
+Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
+lumineux.
+
+Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
+rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
+
+Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous
+tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
+le tour de la frégate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa
+de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il
+s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente
+comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive
+d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il
+alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers
+l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement
+à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non pas en s'abîmant sous
+les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais
+soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût
+subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit
+qu'il l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque
+instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
+
+Cependant, je m'étonnais des manoeuvres de la frégate. Elle fuyait et
+n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
+j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
+si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
+
+« Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable
+j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au
+milieu de cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
+comment s'en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront.
+
+-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?
+
+-- Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un
+narwal électrique.
+
+-- Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
+gymnote ou une torpille !
+
+-- En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une
+puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui
+soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je
+me tiendrai sur mes gardes. »
+
+Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
+dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré
+sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal,
+imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait
+décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.
+
+Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
+plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
+Il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept
+minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
+semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une
+extrême violence.
+
+Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
+dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
+
+« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
+baleines ?
+
+-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
+m'ait rapporté deux mille dollars.
+
+-- En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
+n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents
+?
+
+-- Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
+fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient
+là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
+harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.
+
+-- S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton
+peu convaincu.
+
+-- Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
+et il faudra bien qu'il m'écoute !
+
+-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
+baleinière à votre disposition ?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?
+
+-- Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur.
+
+Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
+à cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgré la distance,
+malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les
+formidables battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration
+haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer
+à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme
+fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille
+chevaux.
+
+« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de
+cavalerie, ce serait une jolie baleine ! »
+
+On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat.
+Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second
+fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un
+mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure
+est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était
+contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main.
+
+A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs
+de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le
+jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse
+rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
+percer. De là, désappointement et colère.
+
+Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient
+déjà perchés à la tête des mâts.
+
+A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
+volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait
+à la fois.
+
+Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
+
+« La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur.
+
+Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.
+
+Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait
+d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait
+un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
+une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante,
+marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
+
+La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté
+d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu
+exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante
+pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
+l'apprécier ; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement
+proportionné dans ses trois dimensions.
+
+Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et
+d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de
+quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
+conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des
+vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe
+des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais
+encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles : les
+baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière
+que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en
+plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés.
+Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
+doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du
+commandant Farragut.
+
+L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
+après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur.
+L'ingénieur accourut.
+
+« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
+
+-- Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! »
+
+Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné.
+Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient
+des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le
+tremblotement des chaudières.
+
+L'_Abraham-Lincoln_, chassé en avant par sa puissante hélice, se
+dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment
+s'approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit
+une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.
+
+Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
+que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident
+qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais
+
+Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui
+foisonnait sous son menton.
+
+« Ned Land ? » cria-t-il.
+
+Le Canadien vint à l'ordre.
+
+« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
+encore de mettre mes embarcations à la mer ?
+
+-- Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera
+prendre que si elle le veut bien.
+
+-- Que faire alors ?
+
+-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
+permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de
+beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.
+
+-- Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,
+faites monter la pression. »
+
+Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés
+; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa
+par les soupapes. Le loch jeté, on constata que l'_Abraham-Lincoln_
+marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.
+
+Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
+cinq dixièmes.
+
+Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure,
+sans gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides
+marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi
+l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
+dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait
+plus de tordre sa barbiche, il la mordait.
+
+L'ingénieur fut encore une fois appelé.
+
+« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
+commandant.
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
+
+-- Et vos soupapes sont chargées ?...
+
+-- A six atmosphères et demie.
+
+-- Chargez-les à dix atmosphères. »
+
+Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le
+Mississippi pour distancer une « concurrence » !
+
+« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi,
+sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?
+
+-- Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil.
+
+Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la
+risquer.
+
+Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les
+fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les
+brasiers. La rapidité de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mâts
+tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée
+pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.
+
+On jeta le loch une seconde fois.
+
+« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.
+
+-- Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.
+
+-- Forcez les feux. »
+
+L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé
+« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses
+dix-neuf milles et trois dixièmes.
+
+Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer
+tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main.
+Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.
+
+« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien.
+
+Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait
+avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à
+l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
+de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur
+s'échappa de toutes les poitrines !
+
+A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.
+
+Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus
+directs.
+
+« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh
+bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître,
+des hommes à la pièce de l'avant. »
+
+Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup
+partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui
+se tenait à un demi-mille.
+
+« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à
+qui percera cette infernale bête ! »
+
+Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,
+la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et
+visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les
+hurrahs de l'équipage.
+
+Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
+normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à
+deux milles en mer.
+
+« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé
+avec des plaques de six pouces !
+
+-- Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut.
+
+La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
+me dit :
+
+« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate !
+
+-- Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! »
+
+On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas
+indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut
+rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe
+d'épuisement.
+
+Cependant, il faut dire à la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta
+avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents
+kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
+journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
+houleux océan.
+
+En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous
+ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
+
+A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut,
+à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que
+pendant la nuit dernière.
+
+Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée,
+dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là
+une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter.
+
+Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,
+et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est
+pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément
+endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait
+harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
+poste dans les sous-barbes du beaupré.
+
+La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal,
+et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond
+régnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent,
+dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux.
+
+En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais
+au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de
+l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le
+séparaient de l'animal immobile.
+
+Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut
+lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté
+un corps dur.
+
+La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau
+s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de
+l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des
+dromes.
+
+Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans
+avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
+
+ VII
+
+ UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE
+
+Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en
+conservai pas moins une impression très nette de mes sensations.
+
+Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je
+suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des
+maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux
+coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.
+
+Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage
+s'était-il aperçu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il viré
+de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ?
+Devais-je espérer d'être sauvé ?
+
+Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
+disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent
+dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.
+
+« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un
+bras désespéré.
+
+Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils
+paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...
+
+« A moi ! »
+
+Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
+débattis, entraîné dans l'abîme...
+
+Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
+violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis
+ces paroles prononcées à mon oreille :
+
+« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon
+épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »
+
+Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.
+
+« Toi ! dis-je, toi !
+
+-- Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
+
+-- Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ?
+
+-- Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! »
+
+Le digne garçon trouvait cela tout naturel !
+
+« Et la frégate ? demandai-je.
+
+-- La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
+que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !
+
+-- Tu dis ?
+
+-- Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les
+hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... »
+
+-- Brisés ?
+
+-- Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je
+pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait éprouvée. Mais, circonstance
+fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus.
+
+-- Alors, nous sommes perdus !
+
+-- Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
+encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
+des choses ! »
+
+L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
+vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un
+chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir.
+Conseil s'en aperçut.
+
+« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il.
+
+Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
+bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je
+nageais pour tous deux.
+
+A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de
+« naviguer » l'un près de l'autre.
+
+Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre
+disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la
+frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son
+gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.
+
+Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en
+conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme
+chez lui !
+
+Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être
+recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions
+nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Je
+résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser
+simultanément, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,
+étendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croisés, les jambes
+allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de
+remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant
+ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être
+jusqu'au lever du jour.
+
+Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au coeur de
+l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela
+paraisse improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute
+illusion, si je voulais « désespérer », je ne le pouvais pas !
+
+La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze
+heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
+jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous
+relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais
+à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la
+phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes
+lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
+tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un
+bain de mercure.
+
+Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres
+se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me
+soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
+J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon ; sa respiration devint
+courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps.
+
+« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.
+
+-- Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer
+avant lui ! »
+
+En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que
+le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses
+rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se
+redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon.
+J'aperçus la frégate. Elle était à cinq mille de nous, et ne formait
+plus qu'une masse sombre, à peine appréciable ! Mais d'embarcations,
+point !
+
+Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées
+ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
+je l'entendis répéter à plusieurs reprises :
+
+« A nous ! à nous ! »
+
+Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de
+ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me
+sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.
+
+« As-tu entendu ? murmurai-je.
+
+-- Oui ! oui ! »
+
+Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.
+
+Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la
+nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de
+l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou
+plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans
+l'ombre ?
+
+Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis
+que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors
+de l'eau et retomba épuisé.
+
+« Qu'as-tu vu ?
+
+-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
+toutes nos forces !... »
+
+Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me
+vint pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant
+?... Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre
+des baleines !
+
+Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,
+regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
+répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine.
+Mes forces étaient à bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me
+fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,
+s'emplissait d'eau salée ; le froid m'envahissait. Je relevai la tête
+une dernière fois, puis, je m'abîmai...
+
+En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
+sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que
+ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis...
+
+Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses
+frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
+
+« Conseil ! murmurai-je.
+
+-- Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil.
+
+En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers
+l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et
+que je reconnus aussitôt.
+
+« Ned ! m'écriai-je
+
+-- En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le
+Canadien.
+
+-- Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ?
+
+-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu
+prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.
+
+-- Un îlot ?
+
+-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
+
+-- Expliquez-vous, Ned.
+
+-- Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
+l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.
+
+-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?
+
+-- C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle
+d'acier ! »
+
+Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,
+que je contrôle moi-même mes assertions.
+
+Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
+dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de
+l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du
+pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette
+substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.
+
+Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle
+des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le
+monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
+alligators.
+
+Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli,
+non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si
+incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de
+plaques boulonnées.
+
+Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène
+naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et
+fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien
+le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène
+de main d'homme.
+
+La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus
+mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui
+est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout
+à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement
+réalisé, c'était à confondre l'esprit !
+
+Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos
+d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en
+pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
+Land était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y
+ranger.
+
+« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de
+locomotion et un équipage pour le manoeuvrer ?
+
+-- Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois
+heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de
+vie.
+
+-- Ce bateau n'a pas marché ?
+
+-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il
+ne bouge pas.
+
+-- Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une
+grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
+vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
+que nous sommes sauvés.
+
+-- Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé.
+
+En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un
+bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le
+propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous
+n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui
+émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa
+vitesse n'était pas excessive.
+
+« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à
+dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
+deux dollars de ma peau ! »
+
+Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
+communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de
+cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un
+trou d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes
+de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient
+nettes et uniformes.
+
+D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité
+profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer
+à l'intérieur de ce bateau sous-marin.
+
+Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux
+timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
+étions perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité
+d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
+eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de
+temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision
+de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait
+l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.
+
+Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y
+renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai
+que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à
+l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique,
+émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une
+grande hauteur.
+
+Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous
+résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les
+lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
+sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle,
+et nous parvînmes à nous y accrocher solidement.
+
+Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
+d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à
+l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
+entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
+produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de cette
+navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
+l'explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel
+agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse
+vitesse ?
+
+Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
+tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de
+la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme
+horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.
+
+« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle
+sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! »
+
+Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements
+assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion
+s'arrêta.
+
+Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à
+l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
+cri bizarre et disparut
+
+aussitôt.
+
+Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,
+apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur
+formidable machine.
+
+ VIII
+
+ _MOBILIS IN MOBILE_
+
+Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la
+rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
+temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se
+sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,
+un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans
+doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer
+à leur façon.
+
+A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité
+profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne
+purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
+échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
+saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se
+referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.
+
+Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout
+était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes
+yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui
+flottent dans les plus profondes nuits.
+
+Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un
+libre cours à son indignation.
+
+« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux
+Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être
+anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on
+ne me mangera pas sans que je proteste !
+
+-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.
+Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
+rôtissoire !
+
+-- Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à
+coup sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a
+pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
+premier de ces bandits qui met la main sur moi...
+
+-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
+compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
+écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! »
+
+Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de
+fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une
+table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le
+plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de
+phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient
+aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens
+inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui
+devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa
+hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer.
+
+Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût
+modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement
+à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain,
+c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive
+que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son
+intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour
+du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence.
+Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je vis
+que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui
+s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.
+
+« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la
+main, se tenait sur la défensive.
+
+-- Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est
+pas moins obscure.
+
+-- Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.
+
+Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
+moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
+La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit
+n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce
+bateau. Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l'Océan,
+s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.
+
+Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison,
+j'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se
+montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les
+oubliettes.
+
+Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
+s'ouvrit, deux hommes parurent.
+
+L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules,
+robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la
+moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne
+empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les
+populations provençales. Diderot a très justement prétendu que le geste
+de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la
+preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
+prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que,
+d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa
+toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible.
+
+Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de
+Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je
+reconnus sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui,
+car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses
+épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le
+calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité
+du sang ; - l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses
+muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
+dénotait une grande expansion vitale.
+
+J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme
+semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de
+l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage,
+suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable
+franchise.
+
+Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai
+bien de notre entrevue.
+
+Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
+préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa
+bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines,
+allongées, éminemment « psychiques » pour employer un mot de la
+chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et
+passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que
+j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés
+l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de
+l'horizon. Cette faculté je l'ai vérifié plus tard se doublait d'une
+puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque cet
+inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses
+larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille
+des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel, et il regardait
+! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par
+l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il
+perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait
+au plus profond des mers !...
+
+Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre
+marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des
+vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et
+laissaient une grande liberté de mouvements.
+
+Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec
+une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
+vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
+pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
+les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée.
+
+L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots
+parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
+directement.
+
+Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ;
+mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
+embarrassante.
+
+« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
+messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! »
+
+Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes
+mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et
+qualités ; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax,
+son domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.
+
+L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment même,
+et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
+n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
+prononça pas un seul mot.
+
+Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on
+entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la
+connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante
+pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
+il fallait surtout se faire comprendre.
+
+« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land,
+tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un
+Anglo-Saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi. »
+
+Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu
+près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté
+par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
+violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en
+vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,
+menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena,
+gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
+expressif que nous mourions de faim.
+
+Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.
+
+A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus
+intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était
+évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
+
+Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources
+philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
+dit :
+
+« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
+
+-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je.
+
+-- Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur.
+
+-- Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. »
+
+Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les
+diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes
+tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
+n'eut aucun succès.
+
+Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
+premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
+Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais
+cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.
+
+Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus
+échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se
+retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants
+qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
+
+« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième
+fois. Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces
+coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre !
+
+Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait
+à rien.
+
+-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
+compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
+fer ?
+
+-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
+longtemps !
+
+-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes
+trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
+d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage
+de ce bateau.
+
+-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
+
+-- Bon ! et de quel pays ?
+
+-- Du pays des coquins !
+
+-- Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur
+la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est
+difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà
+tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre
+que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y
+a du méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou
+indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.
+Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible.
+
+Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit
+Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique !
+
+-- Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas
+que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour
+désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les
+pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des
+dents et des lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?
+Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris
+comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi à manger !...
+
+-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... »
+
+Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
+apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe
+dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes
+compagnons m'imitèrent.
+
+Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la
+table et placé trois couverts.
+
+« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
+
+-- Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
+mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de
+chien de mer !
+
+-- Nous verrons bien ! » dit Conseil.
+
+Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement
+posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous
+avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui
+nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel
+Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire
+toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était
+fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut pas du goût
+de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
+poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents
+d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel
+règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de
+table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile,
+cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée
+d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-similé_ exact :
+
+_Mobile dans l'élément mobile !_ Cette devise s'appliquait justement à
+cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition _in_
+par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du
+nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers !
+
+Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et
+je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre
+sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous
+laisser mourir d'inanition.
+
+Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui
+n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le
+besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien
+naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté
+contre la mort.
+
+« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
+
+-- Et moi, je dors ! » répondit Ned Land.
+
+Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent
+bientôt plongés dans un profond sommeil.
+
+Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de
+dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de
+questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
+paupières entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance
+nous emportait ? Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil
+s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents
+cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout
+un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être le
+congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon
+cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
+je tombai bientôt dans un morne sommeil.
+
+ IX
+
+ LES COLÈRES DE NED LAND
+
+Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long,
+car il nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le
+premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient
+étendus dans leur coin comme des masses inertes.
+
+A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
+dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de
+notre cellule.
+
+Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était
+restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
+profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
+donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
+sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette
+cage.
+
+Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau
+était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
+singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement.
+L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
+cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande
+partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense en
+une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé
+alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient
+irrespirable.
+
+Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et,
+sans doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin.
+
+Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant
+de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
+chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du
+chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
+caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations
+avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à
+cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous de
+hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant les
+besoins de son équipage ? Peut-être. Ou, procédé plus commode, plus
+économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il de
+revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de
+renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi
+qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent
+de l'employer sans retard.
+
+En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour
+extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand,
+soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé
+d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante et
+chargée d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se
+saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un
+balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement
+déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de
+remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des
+baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement
+reconnu.
+
+Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le
+conduit, l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à
+nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas à le trouver.
+Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une
+fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de
+la cellule.
+
+J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent
+presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante.
+Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied
+en un instant.
+
+« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
+quotidienne.
+
+-- Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ?
+
+-- Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
+trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? »
+
+Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui
+s'était passé pendant son sommeil.
+
+« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
+entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de
+l'_Abraham-Lincoln_.
+
+-- Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration !
+
+-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il
+est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner ?
+
+-- L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
+déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
+
+-- Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
+heures de sommeil.
+
+-- C'est mon avis, répondis-je.
+
+-- Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou
+déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
+
+-- L'un et l'autre, dit Conseil
+
+-- Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour
+mon compte, je ferai honneur à tous les deux.
+
+-- Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces
+inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,
+dans ce cas, le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.
+
+-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.
+
+-- Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les
+mains de cannibales !
+
+-- Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
+sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair
+fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués
+comme monsieur le professeur, son domestique et moi...
+
+-- Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et
+surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce
+qui ne pourrait qu'aggraver la situation.
+
+-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
+et dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère !
+
+-- Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du
+bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
+maître-coq.
+
+-- Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.
+
+-- Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
+Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
+capable de dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim
+plutôt que de vous plaindre !
+
+-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.
+
+-- Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si
+ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
+monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales -- , si ces
+pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe,
+sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
+trompent ! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous
+qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ?
+
+-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
+
+-- Mais enfin, que supposez-vous ?
+
+-- Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret
+important. Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le
+garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je
+crois notre existence très compromise. Dans le cas contraire, à la
+première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
+habité par nos semblables.
+
+-- A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et
+qu'il nous garde ainsi...
+
+-- Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
+ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
+forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au
+bout de sa grand'vergue.
+
+-- Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas
+encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de
+discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le
+répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
+rien, puisqu'il n'y a rien à faire.
+
+-- Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui
+n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.
+
+-- Eh ! quoi donc, maître Land ?
+
+-- Nous sauver.
+
+-- Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais
+d'une prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.
+
+-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection de
+monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
+ressources ! »
+
+Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
+conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible.
+Mais un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien
+voir par sa réponse.
+
+« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de
+réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
+peuvent s'échapper de leur prison ?
+
+-- Non, mon ami.
+
+-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.
+
+-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
+dessous !
+
+-- Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens,
+ajouta Ned Land.
+
+-- Quoi, Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce
+bâtiment ?
+
+-- Très sérieusement, répondit le Canadien.
+
+-- C'est impossible.
+
+-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance
+favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en
+profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette
+machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je
+suppose ! »
+
+Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
+Aussi, me contentai-je de répondre :
+
+« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
+jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
+que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître
+des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
+situation sans trop de colère.
+
+-- Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
+ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
+geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne
+se ferait pas avec toute la régularité désirable.
+
+-- J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien.
+
+Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à
+réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré
+l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
+n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour
+être si sûrement manoeuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
+équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
+affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être
+libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de fuir
+cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que
+l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder -- ce qui
+paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à
+son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou
+nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là
+l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles,
+et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.
+
+Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les
+réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
+jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
+redevenir menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en
+cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
+s'écoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
+stewart ne paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre
+position de naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à
+notre égard.
+
+Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se
+montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais
+véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de
+l'un des hommes du bord.
+
+Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
+appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient
+sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau,
+qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti
+les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans
+doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce
+morne silence était effrayant.
+
+Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
+n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais
+conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient
+peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de
+sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
+souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être,
+nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
+l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi
+de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine !
+
+Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition,
+enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations
+auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans
+mon esprit une intensité terrible, et l'imagination aidant, je me
+sentis envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned
+Land rugissait.
+
+En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement.
+
+Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent
+fouillées, la porte s'ouvrit, le stewart parut.
+
+Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
+s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le
+tenait à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante.
+
+Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à
+demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
+subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français :
+
+« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
+m'écouter ! »
+
+ X
+
+ L'HOMME DES EAUX
+
+C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.
+
+A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé
+sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était
+l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le
+ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien.
+Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en
+silence le dénouement de cette scène.
+
+Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous
+observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ?
+Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français ? On
+pouvait le croire.
+
+Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
+interrompre :
+
+« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également
+le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
+répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître
+d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable
+au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant
+que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur
+d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission
+scientifique à l'étranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
+d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate
+l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique. »
+
+Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que
+me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme
+s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
+était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et
+cependant, je ne « sentais » pas en lui un compatriote.
+
+Il reprit la conversation en ces termes :
+
+« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à
+vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue,
+je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup
+hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un
+homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon
+existence...
+
+-- Involontairement, dis-je.
+
+-- Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix.
+Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
+les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de
+cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
+la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land
+m'a frappé de son harpon ? »
+
+Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
+récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la
+fis.
+
+« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
+lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que
+divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin,
+ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce
+des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
+l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
+qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
+l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
+il fallait à tout prix délivrer l'Océan. »
+
+Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
+calme :
+
+« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
+frégate n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi
+bien qu'un monstre ? »
+
+Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
+n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de
+ce genre tout comme un narwal gigantesque.
+
+« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
+vous traiter en ennemis. »
+
+Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
+semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.
+
+« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à
+vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais
+aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
+navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et
+j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?
+
+-- C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas
+celui d'un homme civilisé.
+
+-- Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
+pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société
+tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier.
+Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les
+invoquer devant moi ! »
+
+Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé
+les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé
+formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines,
+mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse
+acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
+poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait les
+efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son
+monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût,
+supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne
+pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
+conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put
+dépendre.
+
+Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que
+l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même.
+Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute,
+ainsi qu'Oedipe considérait le Sphinx.
+
+Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.
+
+« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
+s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a
+droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés.
+Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative
+d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
+de vous y soumettre me suffira.
+
+-- Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de
+celles qu'un honnête homme peut accepter ?
+
+-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
+imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
+heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer
+la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
+les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
+responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous
+mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu.
+Acceptez-vous cette condition ? »
+
+Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que
+ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois
+sociales ! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne
+devait pas être la moindre.
+
+« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
+la permission de vous adresser une question, une seule.
+
+-- Parlez, monsieur.
+
+-- Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?
+
+-- Entièrement.
+
+-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.
+
+-- Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce
+qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté
+enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. »
+
+Il était évident que nous ne nous entendions point.
+
+« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle
+que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
+suffire.
+
+-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !
+
+-- Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos
+amis, nos parents !
+
+-- Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de
+la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas
+aussi pénible que vous le pensez !
+
+-- Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
+pas chercher à me sauver !
+
+-- Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le
+commandant.
+
+-- Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
+situation envers nous ! C'est de la cruauté !
+
+-- Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers
+après combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
+dans les abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus
+surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret
+de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
+cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant,
+ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-même ! »
+
+Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
+lequel ne prévaudrait aucun argument.
+
+« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à
+choisir entre la vie ou la mort ?
+
+-- Tout simplement.
+
+-- Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à
+répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
+
+-- Aucune, monsieur », répondit l'inconnu.
+
+Puis, d'une voix plus douce, il reprit :
+
+« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
+connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
+peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.
+Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet
+ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
+souvent lu. Vous avez poussé votre oeuvre aussi loin que vous le
+permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
+n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
+que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez
+voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction
+seront probablement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous
+blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos
+yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
+sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de
+ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études.
+A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce
+que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
+plus - et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers
+secrets. »
+
+Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
+effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
+que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
+liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
+cette grave question. Ainsi, je me contentai de répondre :
+
+« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que
+vous n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés
+charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
+à moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait
+absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre
+m'offrirait de grandes compensations. »
+
+Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
+notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.
+
+« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable
+semblait vouloir se retirer.
+
+-- Parlez, monsieur le professeur.
+
+-- De quel nom dois-je vous appeler ?
+
+-- Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le
+capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les
+passagers du _Nautilus_. »
+
+Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
+ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis,
+se tournant vers le Canadien et Conseil :
+
+« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
+cet homme.
+
+-- Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur.
+
+Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient
+renfermés depuis plus de trente heures.
+
+« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt.
+Permettez-moi de vous précéder.
+
+-- A vos ordres, capitaine. »
+
+Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris
+une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives
+d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde
+porte s'ouvrit devant moi.
+
+J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût
+sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,
+s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à
+ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries
+d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
+rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
+tamisaient et adoucissaient l'éclat.
+
+Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine
+Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.
+
+« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
+faim. »
+
+Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
+avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
+et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût
+particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
+parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
+origine marine.
+
+Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
+mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de
+lui adresser.
+
+« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
+pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
+longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
+pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
+autrement que moi.
+
+-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?
+
+-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins.
+Tantôt, je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se
+rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît
+être inaccessible à l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes
+forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
+Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. J'ai
+là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours
+ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. »
+
+Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui
+répondis :
+
+« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
+d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous
+poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je
+ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
+soit, figure dans votre menu.
+
+-- Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
+usage de la chair des animaux terrestres.
+
+-- Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore
+quelques tranches de filet.
+
+-- Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est
+autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques
+foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon
+cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces
+produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve
+d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une
+crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre
+par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
+offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus
+savoureux. »
+
+Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
+Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.
+
+« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
+prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
+vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus
+de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
+anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
+la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
+votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
+Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un
+fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou
+l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
+retournera un jour !
+
+-- Vous aimez la mer, capitaine.
+
+-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du
+globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où
+l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La
+mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
+elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
+dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
+s'y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce
+dernier y est largement représenté par les quatre groupes des
+zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des
+mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les
+reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini
+d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième
+seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la
+nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et
+qui sait s'il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité.
+La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
+exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter
+toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son
+niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance
+disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement
+est l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis
+libre ! »
+
+Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
+débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve
+habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se
+promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie
+reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi :
+
+« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
+_Nautilus_, je suis a vos ordres. »
+
+ XI
+
+ LE _NAUTILUS_
+
+Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à
+l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
+dimension égale à celle que je venais de quitter.
+
+C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir,
+incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
+nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la
+salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans,
+capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
+confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se
+rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
+centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
+lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière
+électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
+globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais
+avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et
+je ne pouvais en croire mes yeux.
+
+« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un
+divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des
+continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut
+vous suivre au plus profond des mers.
+
+-- Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
+professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous
+offre-t-il un repos aussi complet ?
+
+-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du
+vôtre. Vous possédez la six ou sept mille volumes...
+
+-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
+rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon
+_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce
+jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes
+derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a
+plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
+d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. »
+
+Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
+bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en
+toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
+d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du
+bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés,
+en quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le
+capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
+prenait au hasard.
+
+Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens
+et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau
+dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère
+jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais
+jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait
+les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de
+balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de
+géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
+ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
+principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout
+l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
+Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
+Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
+d'Agassis etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins
+des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux
+volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement
+charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
+livre intitulé _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date
+certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
+je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas à
+une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
+capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai,
+d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de
+fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette
+recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à
+travers les merveilles du _Nautilus_.
+
+« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
+bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et
+j'en profiterai.
+
+-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine
+Nemo, c'est aussi un fumoir.
+
+-- Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des
+relations avec La Havane.
+
+-- Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
+et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
+vous êtes connaisseur. »
+
+Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle
+du londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je
+l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze,
+et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui
+n'a pas fumé depuis deux jours.
+
+« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.
+
+-- Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
+l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
+fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès,
+monsieur ?
+
+-- Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.
+
+-- Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
+cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins
+bons, j'imagine.
+
+-- Au contraire. »
+
+A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle
+par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un
+salon immense et splendidement éclairé.
+
+C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large
+de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères
+arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
+entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel
+une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la
+nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier
+de peintre.
+
+Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par
+d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
+d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et
+que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections
+particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
+écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de
+Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une
+femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo,
+un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une
+kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits
+tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
+de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
+Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
+signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
+et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze,
+d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs
+piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de
+stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_ commençait
+déjà à s'emparer de mon esprit.
+
+« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez
+le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans
+ce salon.
+
+-- Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes,
+m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste ?
+
+-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à
+collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. J'étais
+un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques
+objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
+qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà
+plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
+je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge.
+
+-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
+Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
+Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un
+pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.
+
+-- Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des
+contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent
+dans la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
+aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous
+terre ! »
+
+Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je
+le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les
+étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table
+de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence.
+
+Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
+curiosités qui enrichissaient ce salon.
+
+Auprès des oeuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place
+très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
+coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les
+trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
+d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite d'un
+seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
+acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés, une
+circonférence de six mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur
+ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République
+de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux
+bénitiers gigantesques.
+
+Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des
+armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux
+produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un
+naturaliste. On conçoit ma joie de professeur.
+
+L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses
+deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe,
+des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces
+de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
+admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des
+alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître
+Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je
+remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le «
+char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin
+toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
+îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les
+échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries,
+les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,
+les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection
+complète des individus de ce groupe.
+
+Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant
+d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons
+de l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une
+valeur inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout
+entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, -
+l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches
+blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
+impérial, aux vives couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans
+les muséums européens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille
+francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
+procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles
+coquilles blanches à doubles valves, qu'un souffle eût dissipées comme
+une bulle de savon, - plusieurs variétés des arrosoirs de Java, sortes
+de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très disputés par les
+amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune verdâtre, pêchés
+dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
+la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
+remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires
+trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
+magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables
+tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le
+cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre
+resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône
+presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les variétés de porcelaines
+qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la « Gloire de la Mer
+», la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
+littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
+des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
+buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des
+fuseaux, des strombes, des pterocères, des patelles, des hyales, des
+cléodores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés
+de ses noms les plus charmants.
+
+A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des
+chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique
+piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes
+marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
+perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques
+de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
+enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été
+distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
+perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
+au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
+de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
+croyais sans rivale au monde.
+
+Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi
+dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour
+acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il
+puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
+je fus interrompu par ces mots :
+
+« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
+peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
+de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
+une mer du globe qui ait échappé à mes recherches.
+
+-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
+milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes
+leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable
+collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration
+pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
+veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant,
+j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
+appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
+l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois
+suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
+m'est inconnue. Puis-je savoir ?...
+
+-- Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
+vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du
+_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail
+et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone.
+
+-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
+de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont
+destinés ces instruments de physique...
+
+-- Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma
+chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
+emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée.
+Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du
+_Nautilus_. »
+
+Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque
+pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
+conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une
+chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles.
+
+Je ne pus que remercier mon hôte.
+
+« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une
+porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »
+
+J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère,
+presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
+quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de
+confortable. Le strict nécessaire, seulement.
+
+Le capitaine Nemo me montra un siège.
+
+« Veuillez vous asseoir », me dit-il.
+
+Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :
+
+ XII
+
+ TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ
+
+« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
+suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la
+navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
+sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
+au milieu de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre
+qui donne la température intérieure du _Nautilus_ ; le baromètre, qui
+pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps ;
+l'hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère ; le
+_storm-glass_, dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée
+des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
+la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomètres, qui me
+permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
+de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l'horizon, quand
+le _Nautilus_ est remonté à la surface des flots.
+
+-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et
+j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute
+aux exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et
+que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?
+
+-- C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
+il indique la pression extérieure, il me donne par là même la
+profondeur à laquelle se maintient mon appareil.
+
+-- Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?
+
+-- Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des
+diverses couches d'eau.
+
+-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?
+
+-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
+explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »
+
+Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :
+
+« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à
+tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par
+lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils
+mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité.
+
+-- L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de
+mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité.
+Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu
+produire que de petites forces !
+
+-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité
+n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me
+permettrez de vous en dire.
+
+-- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très
+étonné d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle
+vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous
+employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
+zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
+aucune communication avec la terre ?
+
+-- Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous
+dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
+fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement
+praticable. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et
+j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon
+électricité.
+
+-- A la mer ?
+
+-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
+J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés
+à différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de
+températures qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système
+plus pratique.
+
+-- Et lequel ?
+
+-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on
+trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes
+deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité,
+des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du
+sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez
+donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion
+notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je
+compose mes éléments.
+
+-- Le sodium ?
+
+-- Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui
+tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use
+jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même.
+Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être
+considérées comme les plus énergiques, et que leur force électromotrice
+est double de celle des piles au zinc.
+
+-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
+conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
+encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos
+piles pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne
+me trompe, la dépense du sodium nécessitée par les appareils
+électriques dépasserait la quantité extraite. Il arriverait donc que
+vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !
+
+-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
+j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.
+
+-- De terre ? dis-je en insistant.
+
+Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo.
+
+-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?
+
+-- Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'oeuvre. Je ne vous demande
+qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient.
+Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit
+l'électricité, et l'électricité donne au _Nautilus_ la chaleur, la
+lumière, le mouvement, la vie en un mot.
+
+-- Mais non pas l'air que vous respirez ?
+
+-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais
+c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me
+plaît. Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable,
+elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans
+des réservoirs spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et
+aussi longtemps que je le veux, mon séjour dans les couches profondes.
+
+-- Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
+évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
+véritable puissance dynamique de l'électricité.
+
+-- Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine
+Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application
+que j'ai faite de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec
+une égalité, une continuité que n'a pas la lumière du soleil.
+Maintenant, regardez cette horloge ; elle est électrique, et marche
+avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. Je l'ai
+divisée en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour
+moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement
+cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des mers ! Voyez, en
+ce moment, il est dix heures du matin.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos
+yeux, sert à indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil électrique le
+met en communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique
+la marche réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons
+avec une vitesse modérée de quinze milles à l'heure.
+
+-- C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
+avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le
+vent, l'eau et la vapeur.
+
+-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
+levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du
+_Nautilus_. »
+
+En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau
+sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à
+l'éperon : la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque
+par une cloison étanche, c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par
+l'eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres,
+séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche,
+ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres
+cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante, qui
+s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de longueur. Les
+cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient
+hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles
+assuraient toute sécurité à bord du _Nautilus_, au cas où une voie
+d'eau se fût déclarée.
+
+Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord,
+et j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits
+qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer,
+cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je
+demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.
+
+« Elle aboutit au canot, répondit-il.
+
+-- Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.
+
+-- Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui
+sert à la promenade et à la pêche.
+
+-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de
+revenir à la surface de la mer ?
+
+-- Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du
+_Nautilus_, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est
+entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides
+boulons. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du
+_Nautilus_, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du
+canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans
+l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme
+l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les
+boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la
+surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
+jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je
+me promène.
+
+-- Mais comment revenez-vous à bord ?
+
+-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.
+
+-- A vos ordres !
+
+-- A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un
+télégramme, et cela suffit.
+
+-- En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !
+
+Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la
+plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle
+Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer
+à belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois
+mètres, située entre les vastes cambuses du bord.
+
+Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz
+lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous
+les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui
+se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également
+des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient
+une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle
+de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient
+l'eau froide ou l'eau chaude, à volonté.
+
+A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres.
+Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui
+m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manoeuvre
+du _Nautilus_.
+
+Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste
+de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans
+ce compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à
+coup sûr - avait disposé ses appareils de locomotion.
+
+Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins
+de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux
+parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient
+l'électricité, et la seconde, le mécanisme qui transmettait le
+mouvement à l'hélice.
+
+Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
+compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression.
+
+« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par
+l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les
+matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand
+air. »
+
+Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du
+_Nautilus_.
+
+« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments
+Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants.
+Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui
+vaut mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à
+l'arrière, où elle agit par des électro-aimants de grande dimension sur
+un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le
+mouvement à l'arbre de l'hélice. Celle-ci, dont le diamètre est de six
+mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu'à cent
+vingt tours par seconde.
+
+-- Et vous obtenez alors ?
+
+-- Une vitesse de cinquante milles à l'heure. »
+
+Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître.
+Comment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où
+cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans
+sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?
+Était-ce dans sa transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait
+accroître à l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.
+
+« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche
+pas à les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant
+l'_Abraham-Lincoln_, et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais
+marcher ne suffit pas. Il faut voir où l'on va ! Il faut pouvoir se
+diriger à droite, à gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous
+les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui
+s'évalue par des centaines d'atmosphères ? Comment remontez-vous à la
+surface de l'Océan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu
+qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?
+
+-- Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après
+une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau
+sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de
+travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le
+_Nautilus_ ! »
+
+ XIII
+
+ QUELQUES CHIFFRES
+
+Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare
+aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les
+plan, coupe et élévation du _Nautilus_. Puis il commença sa description
+en ces termes :
+
+« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
+porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte
+sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans
+plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de
+tête en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau, à sa
+plus grande largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit
+tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses
+lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée, pour que
+l'eau déplacée s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle a sa
+marche.
+
+« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
+surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze
+mètres carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents
+mètres cubes et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement
+immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.
+
+« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation
+sous-marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des
+neuf dixièmes, et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par
+conséquent, il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf
+dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et
+quarante-huit centièmes, c'est-à-dire ne peser que ce même nombre de
+tonneaux. J'ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant
+suivant les dimensions sus-dites.
+
+« Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre
+extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une
+rigidité extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il
+résiste comme un bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder
+; il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets, et
+l'homogénéité de sa construction, due au parfait assemblage des
+matériaux, lui permet de défier les mers les plus violentes.
+
+« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par
+rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins
+de cinq centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent
+quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde
+enveloppe, la quille, haute de cinquante centimètres et large de
+vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,
+le lest, les divers accessoires et aménagements, les cloisons et les
+étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un
+tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent
+quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment
+le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit
+centièmes. Est-ce entendu ?
+
+-- C'est entendu, répondis-je.
+
+-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve à flot
+dans ces conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des
+réservoirs d'une capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de
+cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les
+remplis d'eau, le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou
+les pesant, sera complètement immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le
+professeur. Ces réservoirs existent en abord dans les parties
+inférieures du _Nautilus_.
+
+J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant
+vient affleurer la surface de l'eau.
+
+-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté.
+Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends.
+Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil
+sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent
+subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère
+par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré
+?
+
+-- Parfaitement, monsieur.
+
+-- Donc, à moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne
+vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides.
+
+-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
+confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de
+graves erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre
+les basses régions de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir
+« fondriers ». Suivez mon raisonnement.
+
+-- Je vous écoute, capitaine.
+
+-- Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut
+donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de
+la réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses
+couches deviennent de plus en plus profondes.
+
+-- C'est évident, répondis-je.
+
+-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du
+moins, très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus
+récents, cette réduction n'est que de quatre cent trente-six dix
+millionièmes par atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur.
+S'agit-il d'aller à mille mètres, je tiens compte alors de la réduction
+du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de
+mille mètres, c'est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Cette
+réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. Je
+devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize
+tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de quinze cent sept
+tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera conséquemment que de six
+tonneaux cinquante-sept centièmes.
+
+-- Seulement ?
+
+-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or,
+j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux.
+Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux
+remonter à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette
+eau, et de vider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le
+_Nautilus_ émerge du dixième de sa capacité totale. »
+
+A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à
+objecter.
+
+« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise
+grâce à les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque
+jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle.
+
+-- Laquelle, monsieur ?
+
+-- Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du
+_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce
+moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger
+votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent
+cette pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par
+centimètre carré. De là une puissance...
+
+-- Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le
+capitaine Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de
+mes machines est à peu près infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une
+force prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau
+se sont précipitées comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.
+D'ailleurs, je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour
+atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres,
+et cela dans le but de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la
+fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Océan à deux ou
+trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus
+longues, mais non moins infaillibles.
+
+-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.
+
+-- Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manoeuvre le
+_Nautilus_.
+
+-- Je suis impatient de l'apprendre.
+
+-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en
+un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail
+ordinaire à large safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une
+roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_
+de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de
+deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de
+flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui
+se manoeuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans
+sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut
+horizontalement. Sont-ils inclinés, le _Nautilus_, suivant la
+disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou
+s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou
+remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus
+rapidement à la surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux
+fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonflé
+d'hydrogène, s'élève rapidement dans les airs.
+
+-- Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il
+suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?
+
+-- Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la
+partie supérieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des
+verres lenticulaires.
+
+-- Des verres capables de résister à de telles pressions ?
+
+-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
+résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière
+électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
+plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres
+seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en
+laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient
+inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
+de vingt et un centimètres à leur centre, c'est-à-dire trente fois
+cette épaisseur.
+
+-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la
+lumière chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de
+l'obscurité des eaux...
+
+-- En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur
+électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de
+distance.
+
+-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant
+cette phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les
+savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_
+et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat
+d'une rencontre fortuite ?
+
+-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous
+de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
+qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux.
+
+-- Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec
+l'_Abraham-Lincoln_ ?...
+
+-- Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs
+navires de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû
+me défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors
+d'état de me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au
+port le plus prochain.
+
+-- Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un
+merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !
+
+-- Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le
+capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est
+danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur
+cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme, comme
+l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du
+_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de
+déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité
+du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de
+voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la vapeur déchire ;
+pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et non
+de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son
+agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à
+naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il
+trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité !
+Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que
+l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur,
+et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec
+quel abandon je me fie à mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout à la
+fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur ! »
+
+Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
+regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait
+son navire comme un père aime son enfant !
+
+Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je
+ne pus me retenir de la lui faire.
+
+« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?
+
+-- Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres,
+à Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de
+la terre.
+
+-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
+_Nautilus_ ?
+
+-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
+différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été
+forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les
+plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez
+Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de
+Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de
+Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New
+York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des
+noms divers.
+
+-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les
+monter, les ajuster ?
+
+-- Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot
+désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers c'est-à-dire mes braves
+compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé
+notre _Nautilus_. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute
+trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fait sauter, si je
+l'avais pu.
+
+-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce
+bâtiment est excessif ?
+
+-- Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
+par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc à
+seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
+son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et
+les collections qu'il renferme.
+
+-- Une dernière question, capitaine Nemo.
+
+-- Faites, monsieur le professeur.
+
+-- Vous êtes donc riche ?
+
+-- Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les
+dix milliards de dettes de la France ! »
+
+Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
+Abusait-il de ma crédulité ? L'avenir devait me l'apprendre.
+
+ XIV
+
+ LE FLEUVE-NOIR
+
+La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois
+millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
+myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
+masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de
+milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues
+dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour
+comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
+milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a
+autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard.
+Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
+verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
+
+Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période
+de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les
+temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles
+émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à
+nouveau, se soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se
+fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
+conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
+milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
+
+La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
+grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial
+antarctique, l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
+
+L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles
+polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une
+étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus
+tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marées
+médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée
+m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
+
+« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si
+vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le
+point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais
+remonter à la surface des eaux. »
+
+Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
+commencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre
+marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
+_Nautilus_, puis elle s'arrêta.
+
+« Nous sommes arrivés », dit le capitaine.
+
+Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je
+gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
+sur la partie supérieure du _Nautilus_.
+
+La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement.
+L'avant et l'arrière du _Nautilus_ présentaient cette disposition
+fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je
+remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement,
+ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles
+terrestres. Je m'expliquai donc très naturellement que, malgré les
+meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal
+marin.
+
+Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
+du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
+s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en
+partie fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au
+timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre où brillait le puissant
+fanal électrique qui éclairait sa route.
+
+La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule
+ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est
+ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux
+meilleures observations.
+
+Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus
+d'_Abraham-Lincoln_. L'immensité déserte.
+
+Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
+devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
+l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
+pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été
+plus immobile dans une main de marbre.
+
+« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... »
+
+Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages
+japonais, et je redescendis au grand salon.
+
+Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa
+longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle
+horaires. Puis il me dit :
+
+« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
+minutes de longitude à l'ouest...
+
+-- De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
+capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
+
+-- Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les
+méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
+honneur je me servirai de celui de Paris. »
+
+Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
+reprit :
+
+« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du
+méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude
+nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon.
+C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage
+d'exploration sous les eaux.
+
+-- Dieu nous garde ! répondis-je.
+
+-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
+laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante
+mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez
+la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la
+permission de me retirer. »
+
+Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
+Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais
+à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de
+n'appartenir à aucune ? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité,
+cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui
+l'avait provoquée ? Etait-il un de ces savants méconnus, un de ces
+génies « auxquels on a fait du chagrin », suivant l'expression de
+Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
+l'Américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions
+politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de
+jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
+m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait
+jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
+sienne.
+
+Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
+percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent
+sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur
+le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.
+
+La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
+spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont
+le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La
+science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants
+principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique
+sud, un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le
+Pacifique sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même
+probable qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien
+nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de
+l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau.
+
+Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces
+courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du
+golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil
+des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie,
+s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes,
+charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et
+tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
+l'Océan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le
+suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du
+Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et
+Conseil apparurent à la porte du salon.
+
+Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
+entassées devant leurs yeux.
+
+« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s'écria le Canadien. Au muséum de
+Québec ?
+
+-- S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel
+du Sommerard !
+
+-- Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni
+au Canada ni en France, mais bien à bord du _Nautilus_, et à cinquante
+mètres au-dessous du niveau de la mer.
+
+-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua
+Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un
+Flamand comme moi.
+
+-- Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta
+force, il y a de quoi travailler ici. »
+
+Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
+les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes :
+classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des
+Porcelaines, espèces des Cyproea Madagascariensis, etc.
+
+Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
+sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il
+était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous
+entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps
+de répondre.
+
+Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne
+savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
+
+« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n'ai pas même aperçu
+l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique
+aussi, lui ?
+
+-- Electrique !
+
+-- Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur
+Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez
+me dire combien d'hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
+
+-- Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
+abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du _Nautilus_ ou
+de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne,
+et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient
+la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à
+travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de
+voir ce qui se passe autour de nous.
+
+-- Voir ! s'écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien
+de cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... »
+
+-- Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
+subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit,
+et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression
+douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des
+profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
+
+Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
+agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit
+entendre. On eût dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs
+du _Nautilus_.
+
+« C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.
+
+-- Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.
+
+Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux
+ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées
+par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient
+de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi
+pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
+et lui donnaient une résistance presque infinie.
+
+La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
+_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui
+saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes
+transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux
+couchés inférieures et supérieures de l'Océan !
+
+On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
+sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques,
+qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans
+certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres
+d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté,
+et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à
+une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que
+parcourait le _Nautilus_, l'éclat électrique se produisait au sein même
+des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière
+liquide.
+
+Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
+phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
+pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et
+j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque
+côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
+L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous
+regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense
+aquarium.
+
+Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
+manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son
+éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
+
+Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
+n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :
+
+« Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez !
+
+-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colères
+et ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible - et
+l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !
+
+-- Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait
+un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !
+
+-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
+poissons !
+
+-- Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
+connaissez pas.
+
+-- Moi ! un pêcheur ! s'écria Ned Land.
+
+Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
+connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très différente.
+
+Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
+classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très justement
+définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid,
+respirant par des branchies et destinés à vivre dans l'eau ». Ils
+composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux,
+c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses,
+et les poissons cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale
+est faite de vertèbres cartilagineuses.
+
+Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
+savait bien davantage, et maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne
+pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
+
+« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous
+avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
+que vous ne savez pas comment on les classe.
+
+-- Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons
+qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
+
+-- Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.
+
+Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les
+poissons osseux et les poissons cartilagineux ?
+
+-- Peut-être bien, Conseil.
+
+-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
+
+-- Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
+
+-- Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se
+subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la
+mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies
+affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
+c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche
+commune.
+
+-- Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
+
+-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
+ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans
+être attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq
+familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
+douce. Type : la carpe, le brochet.
+
+-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
+douce !
+
+-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
+attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de
+l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes,
+turbots, barbues, soles, etc.
+
+-- Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait
+considérer les poissons qu'au point de vue comestible.
+
+-- Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps
+allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau
+épaisse et souvent gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille.
+Type : l'anguille, le gymnote.
+
+-- Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.
+
+-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
+complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
+houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
+compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.
+
+-- Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.
+
+-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
+est attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la
+mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne,
+ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se
+compose de deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.
+
+-- Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien.
+
+-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
+
+-- Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
+allez toujours, car vous êtes très intéressant.
+
+-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
+ils ne comprennent que trois ordres.
+
+-- Tant mieux, fit Ned.
+
+-- Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
+mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre
+ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.
+
+-- Faut l'aimer, répondit Ned Land.
+
+-- Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
+cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre,
+qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types :
+la raie et les squales.
+
+-- Quoi ! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh
+bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas
+de les mettre ensemble dans le même bocal !
+
+-- Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
+ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
+ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.
+
+-- Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon
+avis, du moins. Et c'est tout ?
+
+-- Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait
+cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en
+genres, en sous-genres, en espèces, en variétés...
+
+-- Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
+panneau, voici des variétés qui passent !
+
+-- Oui ! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un
+aquarium !
+
+-- Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
+poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air.
+
+-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned
+Land.
+
+-- Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
+maître ! »
+
+Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
+naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une
+bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
+poissons sans hésiter.
+
+-- Un baliste, avais-je dit.
+
+-- Et un baliste chinois ! répondait Ned Land.
+
+-- Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
+plectognathes », murmurait Conseil.
+
+Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
+distingué.
+
+Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
+comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se
+jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre rangées de
+piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus
+admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous
+dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
+Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents,
+et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise,
+jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre et munie de
+trois aiguillons en arrière de son oeil : espèce rare, et même douteuse
+au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de
+dessins japonais.
+
+Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au
+_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
+rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre
+vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire. Le gobie
+éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur
+le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps
+bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul
+emporte toute description des spares rayés, aux nageoires variées de
+bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur leur
+caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six
+ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de
+mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
+des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
+pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents,
+etc.
+
+Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
+interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
+classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la
+beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre
+ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel.
+
+Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos
+yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
+Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
+attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
+
+Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
+refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
+encore, jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
+suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
+nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
+correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch
+électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure.
+
+J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
+cinq heures.
+
+Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
+chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à
+la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair
+blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger
+délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont
+la saveur me parut supérieure à celle du saumon.
+
+Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me
+gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis
+profondément, pendant que le _Nautilus_ se glissait à travers le rapide
+courant du Fleuve Noir.
+
+ XV
+
+ UNE INVITATION PAR LETTRE
+
+Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
+de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment
+monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait
+laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
+cela toute sa vie.
+
+Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui
+répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant
+notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
+
+Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
+d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient
+fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux
+rochers les « jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur
+les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles
+étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très moelleux et
+très chauds. L'équipage du _Nautilus_ pouvait donc se vêtir à bon
+compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
+vers à soie de la terre.
+
+Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
+
+Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
+sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
+plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées,
+conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses
+hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des
+padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes
+granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares
+disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de
+champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les
+zoophytes, enfin toute une série de varechs.
+
+La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
+capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
+voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
+
+La direction du _Nautilus_ se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à
+douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
+
+Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
+personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie
+de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du
+capitaine. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier
+ses projets à notre égard ?
+
+Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une
+entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre
+hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous
+plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous
+réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
+droit de l'accuser.
+
+Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
+de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail
+curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
+
+Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
+_Nautilus_ m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan,
+afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers
+l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
+
+Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
+calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer
+là, viendrait-il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa
+cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
+j'aspirai avec délices les émanations salines.
+
+Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
+L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
+son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les
+hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de
+nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la
+journée.
+
+Mais que faisait le vent à ce _Nautilus_ que les tempêtes ne pouvaient
+effrayer !
+
+J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
+j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
+
+Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
+que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui
+apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir
+de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
+points de l'horizon avec une attention extrême. Puis, cet examen fait,
+il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont voici exactement
+les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
+dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue :
+
+« Nautron respoc lorni virch. »
+
+Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
+
+Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
+allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
+panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.
+
+Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât.
+Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était
+prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
+
+J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
+rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
+billet à mon adresse.
+
+Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture
+franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
+allemands.
+
+Ce billet était libellé en ces termes :
+
+ _Monsieur le professeur Aronnax, à bord du_ Nautilus.
+
+ _16 novembre 1867._
+
+ _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à
+ une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
+ forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera
+ monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
+ que ses compagnons se joignent à lui._
+
+ _Le commandant du_ Nautilus,
+ _Capitaine NEMO._ »
+
+« Une chasse ! s'écria Ned.
+
+-- Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil.
+
+-- Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land.
+
+-- Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
+
+-- Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la
+terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
+pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. »
+
+Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
+l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles,
+et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre :
+
+« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. »
+
+Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50'
+de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le
+capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
+Rocca de la Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à
+dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction
+un peu modifiée du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.
+
+Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
+nord.
+
+« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit
+du moins des îles absolument désertes ! »
+
+Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me
+quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et
+impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.
+
+Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le _Nautilus_
+était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
+grand salon.
+
+Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me
+demanda s'il me convenait de l'accompagner.
+
+Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours,
+je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes
+compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.
+
+« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
+une question.
+
+-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
+
+-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
+toute relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île
+Crespo ?
+
+-- Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
+possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les
+lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les
+fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
+que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien
+des forêts sous-marines.
+
+-- Des forêts sous-marines ! m'écriai-je.
+
+-- Oui, monsieur le professeur.
+
+-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?
+
+-- Précisément.
+
+-- A pied ?
+
+-- Et même à pied sec.
+
+-- En chassant ?
+
+-- En chassant.
+
+-- Le fusil à la main ?
+
+-- Le fusil à la main. »
+
+Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
+flatteur pour sa personne.
+
+« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
+dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
+mieux étrange que fou ! »
+
+Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
+Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme
+résigné à tout.
+
+Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
+mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
+ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y
+faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
+probablement que fort tard. »
+
+Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
+tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très
+apéritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
+primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à
+l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
+fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
+sous le nom de « Rhodoménie palmée ».
+
+Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
+Puis, il me dit :
+
+« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser
+dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
+moi-même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts
+sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
+jamais juger les hommes à la légère.
+
+-- Mais, capitaine, croyez que...
+
+-- Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
+ou de contradiction.
+
+-- Je vous écoute.
+
+-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
+peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision
+d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un
+vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal,
+reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de
+régulateurs d'écoulement.
+
+-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
+
+-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
+rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
+véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi
+retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.
+
+-- Et le moyen d'être libre ? demandai-je.
+
+-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux
+de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui
+vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
+physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
+compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
+sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le
+dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure
+forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne
+peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
+tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
+boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
+et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à l'introduction de l'air
+inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci
+ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
+affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
+ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et
+c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
+expirateurs.
+
+-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
+s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent
+d'oxygène, il devient irrespirable.
+
+Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
+_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
+considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut
+fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
+
+-- Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
+seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond
+de l'Océan ?
+
+-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
+sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile
+de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse,
+mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité
+produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
+particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
+contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
+fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre
+et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
+
+-- Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
+réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé
+d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire
+des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
+
+-- Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
+
+-- C'est donc un fusil à vent ?
+
+-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
+bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ?
+
+-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
+cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
+résistance considérable.
+
+-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
+perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
+par le Français Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système
+particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
+Mais je vous le répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de
+l'air à haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
+abondamment.
+
+-- Mais cet air doit rapidement s'user.
+
+-- Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
+m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
+monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses
+sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
+
+-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
+de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne
+peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?
+
+-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
+et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe
+foudroyé.
+
+-- Pourquoi ?
+
+-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
+mais de petites capsules de verre - inventées par le chimiste
+autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable.
+Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
+par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde,
+dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension. Au
+plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il
+soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
+que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
+contenir dix.
+
+-- Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai
+plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. »
+
+Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du _Nautilus_, et, en
+passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
+compagnons qui nous suivirent aussitôt.
+
+Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre
+des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
+promenade.
+
+ XVI
+
+ PROMENADE EN PLAINE
+
+Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
+_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la
+paroi, attendaient les promeneurs.
+
+Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
+revêtir.
+
+« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne
+sont que des forêts sous-marines !
+
+-- Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves
+de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
+introduire dans ces habits-là ?
+
+-- Il le faut bien, maître Ned.
+
+-- Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les
+épaules, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
+jamais là-dedans.
+
+-- On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
+
+-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.
+
+-- Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil.
+
+Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider
+à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans
+couture, et préparés de manière à supporter des pressions
+considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.
+Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
+d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
+de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
+la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient
+les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
+gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
+main.
+
+Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux
+vêtements informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes,
+les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés
+dans le XVIIIe siècle.
+
+Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
+être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt
+revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter
+notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette
+opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
+qui nous étaient destinés.
+
+L'un des hommes du _Nautilus_ me présenta un fusil simple dont la
+crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez
+grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une
+soupape, manoeuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de
+métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse,
+renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un
+ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un
+coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
+
+« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
+facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous
+gagner le fond de la mer ?
+
+-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est échoué par
+dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
+
+-- Mais comment sortirons-nous ?
+
+-- Vous l'allez voir. »
+
+Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique.
+Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le
+Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre
+vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se
+vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais,
+permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
+la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les
+appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner,
+et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
+
+La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
+prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds
+vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été
+impossible de faire un pas.
+
+Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une
+petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également
+remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
+refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.
+
+Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je
+sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma
+poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un
+robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont
+cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le
+flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un
+instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.
+
+Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
+laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à
+raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile
+à rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume
+saurait-elle les reproduire ?
+
+Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
+quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de
+l'autre, comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos
+carapaces métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes
+vêtements, de mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de
+cette épaisse sphère, au milieu de laquelle ma tête ballottait comme
+une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau,
+perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et
+je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède.
+Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement
+relativement grande.
+
+La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la
+surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
+traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la
+coloration. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent
+mètres. Au-delà, les fonds se nuançaient des fines dégradations de
+l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient
+au milieu d'une vague obscurité. Véritablement, cette eau qui
+m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère
+terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
+la calme surface de la mer.
+
+Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
+qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
+réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
+intensité. De là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les
+molécules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de
+trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?
+
+Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
+impalpable poussière de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessinée
+comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque
+la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
+retour à bord, en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet
+difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
+blanchâtres si vivement accusées. Là, la poussière dont l'air est
+saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
+comme sous mer, ces traits électriques se transmettent avec une
+incomparable pureté.
+
+Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
+être sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se
+refermaient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain
+sous la pression de l'eau.
+
+Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans
+l'éloignement, se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques
+premiers plans de rochers, tapissés de zoophytes du plus bel
+échantillon, et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce
+milieu.
+
+Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
+surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
+lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs,
+rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords
+des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête
+des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable
+kaléidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
+bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enragé ! Que ne
+pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient
+au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne
+savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes
+pensées au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me
+parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma
+tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne
+convenait.
+
+Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi.
+Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de
+zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
+échinodermes abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires
+qui vivent isolément, des touffes d'oculines vierges, désignées
+autrefois sous le nom de « corail blanc », les fongies hérissées en
+forme de champignons, les anémones adhérant par leur disque musculaire,
+figuraient un parterre de fleurs, émaillé de porpites parées de leur
+collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer qui constellaient le
+sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles brodées par la
+main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles
+ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin
+pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques
+qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
+marteaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques,
+les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
+d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et
+nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des
+troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à
+la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
+festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
+pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de
+lueurs phosphorescentes !
+
+Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de
+mille, m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me
+rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine
+de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains
+nomment « oaze », uniquement composée de coquilies siliceuses ou
+calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes
+pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la
+végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré, douces au pied,
+eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des
+hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas, elle
+n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,
+classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus
+de deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais
+flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
+tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des
+rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. J'observai que
+les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer,
+tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux
+hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
+parterres des couches reculées de l'Océan.
+
+Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des
+merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les
+plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a
+compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de
+cinq millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la
+longueur dépassait cinq cents mètres.
+
+Nous avions quitté le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il
+était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons
+solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut
+peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de
+notre firmament. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le
+sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient
+avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre.
+En effet, l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air, et il
+s'y propage avec une rapidité quadruple.
+
+En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit
+une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,
+subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de
+scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais
+aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne
+aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à
+disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de
+deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
+était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une
+surprenante facilité.
+
+Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
+rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé
+un crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit.
+Cependant, nous voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas
+encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse
+rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
+s'accusaient dans l'ombre à une petite distance.
+
+« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.
+
+ XVII
+
+ UNE FORET SOUS-MARINE
+
+Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une
+des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
+considérait comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes
+droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
+D'ailleurs, qui lui eût disputé la possession de cette propriété
+sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache à la
+main, en défricher les sombres taillis ?
+
+Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que
+nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout
+d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures -
+disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors.
+
+Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
+hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
+s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
+l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
+ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
+développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandée
+par la densité de l'élément qui les avait produits. Immobiles,
+d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main, ces plantes reprenaient
+aussitôt leur position première. C'était ici le règne de la verticalité.
+
+Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à
+l'obscurité relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était
+semé de blocs aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y
+parut être assez complète, plus riche même qu'elle ne l'eût été sous
+les zones arctiques ou tropicales, où ses produits sont moins nombreux.
+Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
+règnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
+animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas trompé ? La faune et la
+flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin !
+
+J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au
+sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines,
+indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
+les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
+vitalité. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de
+leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La
+plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
+capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
+ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le fauve et
+le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons
+du _Nautilus_, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient
+solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant
+leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et
+fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des
+bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
+nombre d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. «
+Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où
+le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »
+
+Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
+tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables
+buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels
+s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des
+cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes
+de zoanthaires, et pour compléter l'illusion -, les poissons-mouches
+volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis
+que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles
+aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas,
+semblables à une troupe de bécassines.
+
+Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
+assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau
+d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des
+flèches.
+
+Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le
+charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
+répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de
+Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et
+en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus
+comique du monde.
+
+Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas
+ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition
+de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une
+insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs.
+Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et
+je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche
+avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste
+compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du
+sommeil.
+
+Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne
+pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le
+soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà
+relevé, et je commençais à me détirer les membres, quand une apparition
+inattendue me remit brusquement sur les pieds.
+
+A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me
+regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon
+habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les
+morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.
+Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'éveillèrent en ce moment. Le
+capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de
+crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se
+tordre dans des convulsions terribles.
+
+Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
+devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me
+protégerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé
+jusqu'alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,
+d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais
+je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine
+Nemo continua son audacieuse excursion.
+
+Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
+conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près
+trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre
+de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond.
+Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de
+quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée
+jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.
+
+Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît
+d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les
+plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant.
+Or, précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était
+visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller
+subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de
+mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita.
+Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une
+vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la
+mer, éclairée par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de
+vingt-cinq mètres.
+
+Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
+de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus.
+J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie
+animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu
+aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés,
+mollusques et poissons y pullulaient encore.
+
+Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff
+devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres
+couches. Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une
+distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le
+capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après
+quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
+
+Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion
+s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa
+devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de
+granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune
+rampe praticable. C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la
+terre.
+
+Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire
+halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus
+m'arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne
+voulait pas les dépasser. Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il
+ne devait plus fouler du pied.
+
+Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite
+troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne
+suivions pas le même chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle
+route, très raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha
+rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les
+couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se
+fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des
+désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux
+plongeurs. Très promptement, la lumière reparut et grandit, et, le
+soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction borda de nouveau les
+divers objets d'un anneau spectral.
+
+A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
+petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans
+l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup
+de fusil, ne s'était encore offert à nos regards.
+
+En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre
+entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un
+faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas.
+
+C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède
+qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante
+centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron
+en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables
+fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse
+et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux
+mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et
+ornée d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et
+semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue
+touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs,
+devient extrêmement rare, et il s'est principalement réfugié dans les
+portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne
+tardera pas à s'éteindre.
+
+Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son
+épaule, et l'on se remit en route.
+
+Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle
+remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je
+voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens
+inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique,
+reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en
+un mot, à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en
+l'air.
+
+Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se
+formaient et s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je
+compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur
+variable des longues lames de fond, et j'apercevais même les « moutons
+» écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n'était
+pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes,
+dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.
+
+En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil
+qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand
+oiseau, à large envergure, très nettement visible, s'approchait en
+planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,
+lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal
+tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit
+chasseur qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce,
+admirable spécimen des oiseaux pélagiens.
+
+Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux
+heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies
+de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais
+plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille,
+l'obscurité des eaux. C'était le fanal du _Nautilus_. Avant vingt
+minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car
+il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très
+pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda
+quelque peu notre arrivée.
+
+J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le
+capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il
+me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de
+Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque
+attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait
+près de moi et demeurait immobile.
+
+J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de
+varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer
+bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
+
+Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
+squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins
+terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui
+distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de
+leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout
+entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à
+les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté,
+leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu
+scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste.
+
+Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans
+nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous
+échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que
+la rencontre d'un tigre en pleine forêt.
+
+Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous
+atteignions le _Nautilus_. La porte extérieure était restée ouverte, et
+le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la
+première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les
+pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et,
+en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte
+intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.
+
+Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très
+harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre,
+tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.
+
+ XVIII
+
+ QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE
+
+Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes
+fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
+second du _Nautilus_ prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors
+à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle
+signifiait : « Nous n'avons rien en vue. »
+
+Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les
+hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,
+absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus,
+réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une
+admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait
+régulièrement sur les flots onduleux.
+
+J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo
+apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une
+série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il
+alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la
+surface de l'Océan.
+
+Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux
+et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient
+retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces
+marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le
+type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper,
+des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.
+Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre
+eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner
+l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.
+
+Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts,
+semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue
+flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures
+tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers
+de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits
+sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de
+ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements
+comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerçons noirs,
+munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes
+rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil,
+quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles
+argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à
+celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes
+brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de
+gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un
+caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres
+bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois
+magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du
+chalut.
+
+J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de
+poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces
+filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans
+leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas
+manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité du
+_Nautilus_ et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient
+renouveler sans cesse.
+
+Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le
+panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les
+autres à être conservés.
+
+La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le
+_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me
+préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le
+capitaine Nemo me dit sans autre préambule :
+
+« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie
+réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est
+endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible
+! »
+
+Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage
+continuait avec moi une conversation déjà commencée ?
+
+« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va
+revivre de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de
+suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a
+ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en
+lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les
+animaux. »
+
+Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse,
+et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A
+coup sûr », et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à
+lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une
+méditation à voix haute.
+
+« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la
+provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui
+le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée
+des densités différentes, qui amènent les courants et les
+contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très
+active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des
+eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces
+courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie
+respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à
+la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
+densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore,
+devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les
+conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette
+loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire
+qu'à la surface des eaux ! »
+
+Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le
+pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire
+jusque-là ! »
+
+Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si
+complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :
+
+« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur
+le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en
+dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de
+lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de
+dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne
+soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux
+marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une
+trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient
+les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie
+générale du globe ! »
+
+Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la
+plate-forme, et revint vers moi :
+
+« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules,
+qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit
+cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins
+important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments
+solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils
+fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d'eau,
+privée de son aliment minéral, s'allège, remonte à la surface, y
+absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend,
+et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un
+double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,
+toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus
+exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet
+océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour
+des myriades d'animaux et pour moi ! »
+
+Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et
+provoquait en moi une extraordinaire émotion.
+
+« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la
+fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons
+sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque
+matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités
+indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... »
+
+Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
+s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :
+
+« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
+profondeur de l'Océan ?
+
+-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous
+ont appris.
+
+-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?
+
+-- En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.
+Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille
+deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents
+mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été
+faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles
+ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres,
+et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si
+le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept
+kilomètres environ.
+
+-- Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous
+montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne
+de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement
+de quatre mille mètres. »
+
+Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
+l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit
+aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à
+l'heure.
+
+Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine
+Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles.
+Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur
+la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du
+_Nautilus_.
+
+Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
+raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
+regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que
+l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.
+
+Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
+s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères
+du monde sous-marin.
+
+La direction générale du _Nautilus_ était sud-est, et il se maintenait
+entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour,
+cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen
+de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux
+mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25
+centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être
+commune à toutes les latitudes.
+
+Le 26 novembre, à trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le
+tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des
+Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous
+avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre
+point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,
+j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des
+sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière
+cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à
+la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille
+mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces
+parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes
+comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie
+de l'Océan.
+
+La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur,
+le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une
+rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance
+du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de
+latitude sud et 139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de
+Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je
+vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car
+le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets
+rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux
+nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au
+monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût
+exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui
+valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du
+bord.
+
+Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon
+français, du 4 au 11 décembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux
+mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une
+immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la
+seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et
+ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des
+dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces
+animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de
+l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs
+de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches
+citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant
+Gallien.
+
+Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le _Nautilus_ rencontra
+cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On
+pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées
+vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des
+sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal,
+nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de
+leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,
+mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion
+indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la
+tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré
+sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe
+d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je
+reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'océan
+Pacifique.
+
+On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses
+plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle
+changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et
+nous étions appelés non seulement à contempler les oeuvres du Créateur
+au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus
+redoutables mystères de l'Océan.
+
+Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand
+salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
+panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ était immobile. Ses réservoirs
+remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut
+habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de
+rares apparitions.
+
+Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, _les Serviteurs
+de l'estomac_, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque
+Conseil interrompit ma lecture.
+
+« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ?
+
+-- Que monsieur regarde. »
+
+Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.
+
+En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se
+tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,
+cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une
+pensée traversa subitement mon esprit.
+
+« Un navire ! m'écriai-je.
+
+-- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic !
+
+Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont
+les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque
+paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques
+heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont,
+indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais,
+couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à
+bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les
+flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres,
+amarrés par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre
+hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à
+demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans
+ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement
+éclairés par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas
+encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus
+de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le
+cou de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,
+tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un
+dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.
+Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants
+collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le
+timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les
+profondeurs de l'Océan !
+
+Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce
+naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa
+dernière minute ! Et je voyais déjà s'avancer, l'oeil en feu, d'énormes
+squales, attirés par cet appât de chair humaine !
+
+Cependant le _Nautilus_, évoluant, tourna autour du navire submergé,
+et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière :
+
+_Florida, Sunderland._
+
+ XIX
+
+ VANIKORO
+
+Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes,
+que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait
+des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques
+naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus
+profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et
+mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.
+
+Cependant, toujours entraînés par ce _Nautilus_, où nous vivions comme
+isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des
+Pomotou, ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur
+un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest,
+entre 13°30' et 23°50' de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de
+longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet
+archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues
+carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi
+lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son
+protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais
+continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre
+elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels
+voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande
+et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.
+
+Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me
+répondit froidement :
+
+« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de
+nouveaux hommes ! »
+
+Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le _Nautilus_
+vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui
+fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus
+alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet
+Océan.
+
+Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont
+un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa
+structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les
+classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce
+polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs
+dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils
+forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac
+intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là,
+ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent
+sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.
+En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent des
+récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les
+profondeurs de l'Océan sont considérables.
+
+En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île
+Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
+travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement
+l'oeuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores, de
+porites, d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent
+particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer, et
+par conséquent, c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces
+substructions, lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de
+sécrétions qui les supportent. Telle est, du moins, la théorie de M.
+Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - théorie
+supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux
+madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à
+quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
+
+Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur
+aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et
+nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.
+
+Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée
+d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en
+lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de
+pouce par siècle.
+
+« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...
+
+-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
+singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la
+houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les
+déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai
+que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle
+qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible
+elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. »
+
+Lorsque le _Nautilus_ revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser
+dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et
+boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les
+trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan
+aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées des
+détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent
+l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur
+cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrêta
+la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à peu.
+Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des troncs
+arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les
+oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la vie
+animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,
+l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, oeuvres immenses
+d'animaux microscopiques.
+
+Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la
+route du _Nautilus_ se modifia d'une manière sensible. Après avoir
+touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de
+longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la
+zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses
+rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou
+quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas
+au-dessus de dix à douze degrés.
+
+Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la
+Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le
+matin, quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île.
+Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des
+maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de
+mer nommé munérophis.
+
+Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept
+cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre
+l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'_Argo_, du
+_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des
+Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse.
+Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages
+massacrèrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de
+Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_.
+
+Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au
+sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris
+entre 60 et 20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il
+se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi
+lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de
+Kandubon.
+
+Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où
+Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône.
+Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité.
+Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin
+Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet
+archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des
+terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le
+mystère du naufrage de La Pérouse.
+
+Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des
+huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir
+ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces
+mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'_ostrea
+lamellosa_, qui est très commune en Corse. Ce banc de Wailea devait
+être considérable, et certainement, sans des causes multiples de
+destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies,
+puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'oeufs dans un seul individu.
+
+Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en
+cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque
+jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines
+de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes
+de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul
+homme.
+
+Le 25 décembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des
+Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville
+explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
+se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de
+cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15°
+et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous
+passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations
+de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic
+d'une grande hauteur.
+
+Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la
+célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les
+protestants sont fanatiques.
+
+Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
+quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours
+l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé
+à reconnaître sur le planisphère la route du _Nautilus_. Le capitaine
+s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul
+mot :
+
+« Vanikoro. »
+
+Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se
+perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.
+
+« Le _Nautilus_ nous porte à Vanikoro ? demandai-je.
+
+-- Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.
+
+-- Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la
+_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ?
+
+-- Si cela vous plaît, monsieur le professeur.
+
+-- Quand serons-nous à Vanikoro ?
+
+-- Nous y sommes, monsieur le professeur. »
+
+Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes
+regards parcoururent avidement l'horizon.
+
+Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur,
+entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit.
+Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à
+laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la _Recherche_, et
+précisément devant le petit havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude
+sud, et 164°32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de
+verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intérieur, que dominait
+le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.
+
+Le _Nautilus_, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par
+une étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait
+une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage
+des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême
+surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à
+fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils
+devaient se défier ?
+
+En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage
+de La Pérouse.
+
+« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.
+
+-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
+demanda-t-il d'un ton un peu ironique.
+
+-- Très facilement. »
+
+Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
+fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.
+
+La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par
+Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
+montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne
+reparurent plus.
+
+En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux
+corvettes, arma deux grandes flûtes, la _Recherche_ et l'_Espérance_,
+qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni
+d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un
+certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des débris de navires
+naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais
+d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine,
+d'ailleurs - se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans un
+rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La
+Pérouse.
+
+Ses recherches furent vaines. L'_Espérance_ et la _Recherche_ passèrent
+même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très
+malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses
+seconds et à plusieurs marins de son équipage.
+
+Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le
+premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai
+1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa près de l'île de Tikopia,
+l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une
+pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait
+l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en
+outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait
+vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de
+longues années sur les récifs de l'île.
+
+Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la
+disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où,
+suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais
+les vents et les courants l'en empêchèrent.
+
+Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la
+Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna
+le nom de la _Recherche_, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23
+janvier 1827, accompagné d'un agent français.
+
+La _Recherche_, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,
+mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de
+Vanou, où le _Nautilus_ flottait en ce moment.
+
+Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de
+fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de
+dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de
+couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : «
+_Bazin m'a fait_ », marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers
+1785. Le doute n'était donc plus possible.
+
+Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
+jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
+Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en
+France, où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.
+
+Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
+travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre
+du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un
+baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient
+entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la
+Nouvelle-Calédonie.
+
+Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,
+deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait
+devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par
+Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de
+l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18'
+de latitude sud et 156°30' de longitude est, avait remarqué des barres
+de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces
+parages.
+
+Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi
+à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se
+décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon.
+
+Le 10 février 1828, I '_Astrolabe_ se présenta devant Tikopia, prit
+pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route
+vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs
+jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière,
+dans le havre de Vanou.
+
+Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent
+quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de
+dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
+sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient
+maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que
+Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés
+compagnons.
+
+Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils
+n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M.
+Jacquinot, sur le théâtre du naufrage.
+
+Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,
+gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,
+empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de
+l'_Astrolabe_ furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues
+fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant
+dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et
+deux pierriers de cuivre.
+
+Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La
+Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île,
+avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une
+seconde fois... Où ? On ne savait.
+
+Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors élever, sous une touffe de
+mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses
+compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
+base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter
+la cupidité des naturels.
+
+Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés
+par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne
+put appareiller que le 17 mars.
+
+Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne
+fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la
+corvette la _Bayonnaise_, commandée par Legoarant de Tromelin, qui
+était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La _Bayonnaise_
+mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de
+l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les
+sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse.
+
+Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.
+
+« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième
+navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?
+
+-- On ne sait. »
+
+Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au
+grand salon. Le _Nautilus_ s'enfonça de quelques mètres au-dessous des
+flots, et les panneaux s'ouvrirent.
+
+Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux,
+revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à
+travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des
+glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je
+reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des
+étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de
+cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et
+maintenant tapissés de fleurs vivantes.
+
+Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me
+dit d'une voix grave :
+
+« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires
+la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita
+l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz
+et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires
+arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui
+marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'_Astrolabe_
+vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit
+presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista
+quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés.
+Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus
+petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent
+volontairement à Vanikoro.
+
+Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se
+dirigèrent vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur
+la côte occidentale de l'île principale du groupe, entre les caps
+Déception et Satisfaction !
+
+-- Et comment le savez-vous ? m'écriai-je.
+
+-- Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! »
+
+Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux
+armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit,
+et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.
+
+C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant
+La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !
+
+« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine
+Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le
+ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! »
+
+ XX
+
+ LE DÉTROIT DE TORRÈS
+
+Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le _Nautilus_ abandonna les
+parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était
+sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
+lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la
+Papouasie.
+
+Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
+plate-forme.
+
+« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui
+souhaiter une bonne année ?
+
+-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,
+dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en
+remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne
+année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année
+qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se
+continuer cet étrange voyage ?
+
+-- Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il
+est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux
+mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière
+merveille est toujours la plus étonnante, et si cette progression se
+maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne
+retrouverons jamais une occasion semblable.
+
+-- Jamais, Conseil.
+
+-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
+plus gênant que s'il n'existait pas.
+
+-- Comme tu le dis, Conseil.
+
+-- Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait
+une année qui nous permettrait de tout voir...
+
+-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense
+Ned Land ?
+
+-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.
+C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons
+et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
+viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks
+sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
+modérée, n'effrayent guère !
+
+-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et
+je m'accommode très bien du régime du bord.
+
+-- Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que
+maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas
+bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette
+façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
+je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.
+
+-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard
+la question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une
+bonne poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.
+
+-- Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil.
+
+Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.
+
+Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
+soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de
+départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du _Nautilus_
+s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte
+nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance de
+quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook
+faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait Cook
+donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette
+circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé
+dans la coque entr'ouverte.
+
+J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent
+soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
+avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
+Mais en ce moment, les plans inclinés du _Nautilus_ nous entraînaient à
+une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
+coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons
+rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
+espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres et
+rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
+l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à
+notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un grand
+nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de
+la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles
+sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
+airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
+et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
+espèces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des
+cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de
+belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées
+du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles
+je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classée
+parmi les curiosités naturelles du musée.
+
+Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous
+eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le
+capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'océan
+Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit
+avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes.
+
+Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les
+écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent
+ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la
+Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée.
+
+La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
+large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle
+est située, en latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude,
+entre 128°23' et 146°15'. A midi, pendant que le second prenait la
+hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par
+plans et terminés par des pitons aigus.
+
+Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
+visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en
+1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
+Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en
+1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
+Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en
+1823, et par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui
+occupent toute la Malaisie », a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais
+guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
+présence des redoutables Andamenes.
+
+Le _Nautilus_ se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du
+globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir,
+détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud
+dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de
+Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le
+Nautilus lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait,
+cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens.
+
+Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il
+est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants,
+de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
+conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour
+le traverser. Le _Nautilus_, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous
+une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les
+flots avec lenteur.
+
+Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
+pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait
+la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
+être là, dirigeant lui-même son _Nautilus_.
+
+J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès
+levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
+l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui
+faisaient partie de l'état-major de Dumont d'Urville pendant son
+dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
+King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit
+passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.
+
+Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
+flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
+milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et
+là.
+
+« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land.
+
+-- Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un
+bâtiment comme le _Nautilus_.
+
+-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien
+certain de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient
+sa coque en mille pièces, si elle les effleurait seulement ! »
+
+En effet, la situation était périlleuse, mais le _Nautilus_ semblait se
+glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne
+suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zélée_ qui
+fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île
+Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
+croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
+nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et
+d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.
+
+Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
+voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux
+corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa
+direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île
+Gueboroar.
+
+Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée
+étant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette île que je vois
+encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à
+moins de deux milles.
+
+Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
+écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.
+
+Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
+son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
+mots dans leur incompréhensible idiome.
+
+Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord,
+apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à
+l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà
+quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous
+étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont
+médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
+Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était
+solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
+risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en
+était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
+
+Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
+maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha :
+
+« Un accident ? lui dis-je.
+
+-- Non, un incident, me répondit-il.
+
+-- Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à
+redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! »
+
+Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste
+négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait
+jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :
+
+« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
+Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre
+voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de
+l'honneur de votre compagnie.
+
+-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
+ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est échoué au moment de la
+pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si
+vous ne pouvez délester le Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne
+vois pas comment il sera renfloué.
+
+-- Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
+monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de
+Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le
+niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et
+dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce
+complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et
+ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul. »
+
+Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à
+l'intérieur du _Nautilus_. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et
+demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà
+maçonné dans leur indestructible ciment.
+
+« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ
+du capitaine.
+
+Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il
+paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.
+
+-- Tout simplement ?
+
+-- Tout simplement.
+
+-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
+machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ?
+
+Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil.
+
+Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le
+marin qui parlait en lui.
+
+« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
+ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
+n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
+fausser compagnie au capitaine Nemo.
+
+-- Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
+_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur
+les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être
+opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la
+Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
+il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne
+parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement
+grave.
+
+-- Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
+Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des
+animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs,
+auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.
+
+-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
+Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
+transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
+fouler du pied les parties solides de notre planète ?
+
+-- Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.
+
+-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
+tenir sur l'amabilité du capitaine. »
+
+A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
+lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement,
+sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une
+fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très
+périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux
+valait être prisonnier à bord du _Nautilus_, que de tomber entre les
+mains des naturels de la Papouasie.
+
+Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
+cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
+pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que
+Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
+terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour
+le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si
+fatales aux grands navires.
+
+Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole
+et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à
+cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous
+n'avions plus qu'à y prendre place.
+
+A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du
+_Nautilus_. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de
+terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement,
+et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient
+entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.
+
+Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de
+sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.
+
+« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
+quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne
+dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en
+abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons
+ardents, variera agréablement notre ordinaire.
+
+-- Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.
+
+-- Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le
+gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le
+chasseur.
+
+-- Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
+semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai
+du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans
+cette île.
+
+-- L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.
+
+-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
+plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
+fusil.
+
+-- Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
+recommencer !
+
+-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
+ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets
+de ma façon. »
+
+A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'échouer
+doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi
+l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.
+
+ XXI
+
+ QUELQUES JOURS À TERRE
+
+Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
+le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
+que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo,
+les « passagers du _Nautilus_ », c'est-à-dire, en réalité, les
+prisonniers de son commandant.
+
+En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le
+sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de
+torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette
+île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
+derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la
+taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre
+par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait une
+brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des
+teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à profusion,
+et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur stype
+gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères.
+
+Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
+papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut
+un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous
+bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui
+protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.
+
+« Excellent ! disait Ned Land.
+
+-- Exquis ! répondait Conseil.
+
+-- Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce
+que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?
+
+-- Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter !
+
+-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.
+
+-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
+
+-- Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
+à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
+d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne
+produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais
+seraient bien reçus à l'office du _Nautilus_.
+
+-- Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois
+places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les
+légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore
+entrevu le plus mince échantillon.
+
+-- Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
+
+-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux
+aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer,
+cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
+sur la nature du gibier !
+
+-- Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très
+significatif.
+
+-- Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil.
+
+-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de
+l'anthropophagie !
+
+-- Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous,
+anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui
+partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi
+dévoré ?
+
+-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
+sans nécessité.
+
+-- Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
+abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
+ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
+pour le servir. »
+
+Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
+sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes
+en tous sens.
+
+Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et
+l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
+aliment précieux qui manquait à bord.
+
+Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar,
+et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui
+porte en malais le nom de « Rima ».
+
+Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut
+de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes
+feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste
+cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles
+Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits
+globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de
+rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont
+la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans
+exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année.
+
+Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé
+pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance
+comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put
+tenir plus longtemps.
+
+« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette
+pâte de l'arbre à pain !
+
+-- Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
+expériences, faisons-les.
+
+-- Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.
+
+Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
+joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
+meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore
+atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait
+une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre,
+jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis.
+
+Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
+à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir
+coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :
+
+« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !
+
+-- Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
+
+-- Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
+délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?
+
+-- Non, Ned.
+
+-- Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
+revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »
+
+Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
+complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche,
+sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
+
+Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand
+plaisir.
+
+« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et
+il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.
+
+-- Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
+naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
+une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
+
+-- Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.
+
+-- En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
+indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la
+ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide,
+vous la trouverez excellente.
+
+-- Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain...
+
+-- Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque
+quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes !
+
+Cherchons les fruits et les légumes. »
+
+Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
+compléter ce dîner « terrestre ».
+
+Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
+une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone
+torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont
+donné le nom de « pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces
+bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très
+accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur
+invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre
+temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.
+
+Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
+pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
+d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
+
+« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?
+
+-- Hum ! fit le Canadien.
+
+-- Quoi ! vous vous plaignez ?
+
+-- Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned.
+C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le
+rôti ?
+
+-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me
+semblent fort problématiques.
+
+-- Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
+finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons
+bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est
+pas en cet endroit, ce sera dans un autre...
+
+-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
+il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.
+
+-- Quoi ! déjà ! s'écria Ned.
+
+-- Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
+
+-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.
+
+-- Deux heures, au moins, répondit Conseil.
+
+-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec
+un soupir de regret.
+
+-- En route », répondit Conseil.
+
+Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre
+récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à
+la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les «
+abrou » des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure.
+
+Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
+Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le
+favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts
+de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des
+palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement
+comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie.
+
+C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
+reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
+
+Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa
+hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur
+le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la
+poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes.
+
+Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
+yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une
+bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres
+allongées formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
+farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible
+qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes.
+
+Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
+morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en
+extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la
+séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au
+soleil, et de la laisser durcir dans des moules.
+
+Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
+quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions
+le _Nautilus_. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de
+tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma
+chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.
+
+Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à
+l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord,
+à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à
+l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au
+point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la
+forêt.
+
+Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
+flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.
+
+Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
+l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
+menaçaient de nous distancer.
+
+Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques
+lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
+forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau,
+mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
+que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre
+espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins,
+des êtres humains la fréquentaient.
+
+Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la
+lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
+nombre d'oiseaux.
+
+« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
+
+-- Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.
+
+-- Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
+perroquets.
+
+-- Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
+ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
+
+-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut
+son coup de fourchette. »
+
+En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de
+perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
+éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment,
+ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
+kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique,
+tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau
+d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de
+papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
+variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles.
+
+Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais
+dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à
+cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
+
+Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
+retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de
+magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
+obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de
+leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
+et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
+
+« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.
+
+-- Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
+
+-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.
+
+-- Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
+pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !
+
+-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
+manier le harpon que le fusil. »
+
+Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
+ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
+Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les
+paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une
+glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à
+empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
+à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait
+peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement
+une partie de nos munitions.
+
+Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
+centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La
+faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de
+leur chasse, et ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa
+grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit
+un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une
+brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
+intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus.
+Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés
+excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
+leur chair et en fait un manger délicieux.
+
+« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
+
+-- Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.
+
+-- Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous
+ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,
+tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas
+content !
+
+-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
+
+-- Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers
+la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je
+pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. »
+
+C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous
+avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents
+inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient
+à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre,
+lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
+cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.
+
+« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je.
+
+-- Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
+
+-- Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de
+ces oiseaux vivants, et le prendre à la main !
+
+-- Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu
+grand mérite.
+
+-- Et pourquoi, Conseil ?
+
+-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
+
+-- Ivre ?
+
+-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où
+je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
+l'intempérance !
+
+-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin
+depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! »
+
+Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.
+Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à
+l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela
+m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades.
+
+Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte
+en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier «
+grand-émeraude », l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de
+longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de
+l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
+réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
+noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête
+et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron
+au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient
+au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très
+légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce
+merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau
+du soleil ».
+
+Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
+des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
+possède pas un seul vivant.
+
+« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
+estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
+
+-- Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre
+vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
+trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on
+fabrique des perles ou des diamants.
+
+-- Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?
+
+-- Oui, Conseil.
+
+-- Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?
+
+-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
+magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
+ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
+faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque
+pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils
+vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs
+d'Europe ces produits de leur singulière industrie.
+
+-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
+plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois
+pas grand mal ! »
+
+Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce
+paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore.
+Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
+des bois, de ceux que les naturels appellent « bari-outang ». L'animal
+venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et
+il fut bien reçu. Ned Land se montra très glorieux de son coup de
+fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide
+mort.
+
+Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré
+une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour
+le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
+être marquée par les exploits de Ned et de Conseil.
+
+En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
+de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
+élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
+capsule électrique ne put les arrêter dans leur course.
+
+« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
+prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout !
+Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq à terre
+! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces
+imbéciles du bord n'en auront pas miette ! »
+
+Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
+tant parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une
+douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
+des mammifères aplacentaires - nous dit Conseil.
+
+Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces «
+kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres,
+et dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur,
+ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
+
+Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux
+Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il
+voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait
+sans les événements.
+
+A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
+échoué à sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable à un long
+écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage.
+
+Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il
+s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de «
+bari-outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une
+délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère !...
+
+Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
+en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
+comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !
+
+Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
+extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
+mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de
+certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les
+idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
+
+« Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.
+
+Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.
+
+En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
+proposition du harponneur.
+
+ XXII
+
+ LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO
+
+Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
+s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
+achevant son office.
+
+« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le
+nom d'aérolithe. »
+
+Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
+Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à
+son observation.
+
+Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre
+à toute attaque.
+
+« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land.
+
+-- A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.
+
+-- Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer.
+
+Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
+naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière
+d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine.
+
+Notre canot était échoué à dix toises de nous.
+
+Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
+démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.
+
+Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
+l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,
+il détalait avec une certaine rapidité.
+
+En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
+provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons,
+ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures,
+que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à
+la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
+plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'énorme engin,
+couché au large, demeurait absolument désert.
+
+Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
+ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
+_Nautilus_.
+
+Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le
+capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase
+musicale.
+
+« Capitaine ! » lui dis-je.
+
+Il ne m'entendit pas.
+
+« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.
+
+Il frissonna, et se retournant :
+
+« Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
+avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?
+
+-- Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
+une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
+
+-- Quels bipèdes ?
+
+-- Des sauvages.
+
+-- Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
+vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
+terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y
+en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
+vous appelez des sauvages ?
+
+-- Mais, capitaine...
+
+-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
+
+-- Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
+_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques précautions.
+
+-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi
+se préoccuper.
+
+-- Mais ces naturels sont nombreux.
+
+-- Combien en avez-vous compté ?
+
+-- Une centaine, au moins.
+
+-- Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
+s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes
+de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
+rien à craindre de leurs attaques ! »
+
+Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
+et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
+donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt,
+il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne
+cherchai plus à dissiper.
+
+Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous
+cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
+crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des
+feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne
+songeaient pas à la quitter.
+
+Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant ces
+indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
+confiance du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer
+les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
+vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient
+l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
+constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant
+satellite reviendrait après-demain, à cette même place, pour soulever
+ces ondes et arracher le _Nautilus_ à son lit de coraux. Vers minuit,
+voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que
+sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
+paisiblement.
+
+La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
+doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les
+panneaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à
+l'intérieur du _Nautilus_.
+
+A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
+ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
+dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
+
+Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq
+ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse,
+s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures
+du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de
+véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au front
+large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches. Leur
+chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
+luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupé et
+distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient
+généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées,
+des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait
+une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
+croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
+tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule
+une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
+lance avec adresse.
+
+Un de ces chefs, assez rapproché du _Nautilus_, l'examinait avec
+attention. Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait
+dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et
+relevée d'éclatantes couleurs.
+
+J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite
+portée ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations
+véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que
+les Européens ripostent et n'attaquent pas.
+
+Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
+_Nautilus_, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais
+répéter fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris
+qu'ils m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir
+décliner.
+
+Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
+maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
+employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait
+rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la
+terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail
+commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais je
+vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il était
+probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie
+proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue
+indigène.
+
+N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
+limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes
+et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée
+que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
+flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
+Nemo.
+
+J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu
+près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.
+
+« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils
+ne me semblent pas très méchants !
+
+-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
+
+-- On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme
+on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.
+
+-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages,
+et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je
+ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes
+gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne paraît prendre aucune
+précaution. Et maintenant à l'ouvrage. »
+
+Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
+rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
+harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que
+j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des
+huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent
+réservées pour l'office du bord.
+
+Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
+merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à
+rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil
+remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout
+d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en
+retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
+c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier
+humain.
+
+« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur
+a-t-il été mordu ?
+
+-- Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
+découverte !
+
+-- Quelle découverte ?
+
+-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
+
+-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
+des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des
+mollusques...
+
+-- Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
+olive tourne de gauche à droite !
+
+-- Est-il possible ! s'écria Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre !
+
+-- Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le coeur palpitant.
+
+-- Regarde sa spire !
+
+-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
+coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
+pareille ! »
+
+Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait
+observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les
+astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de
+rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent
+de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses
+instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres,
+etc., sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. Or,
+la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses
+coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et quand,
+par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids
+de l'or.
+
+Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre
+trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une
+pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le
+précieux objet dans la main de Conseil.
+
+Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
+un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus
+l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
+pendait au bras de l'indigène.
+
+« Conseil, m'écriai-je, Conseil !
+
+-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
+l'attaque ?
+
+-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.
+
+-- Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût
+cassé l'épaule ! »
+
+Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
+situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en
+étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
+Naulilus. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues,
+étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un
+double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles
+étaient manoeuvrées par d'adroits pagayeurs à demi nus, et je ne les
+vis pas s'avancer sans inquiétude.
+
+C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
+Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
+de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils
+en penser ? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance
+respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu
+confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était
+précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes,
+auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
+médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins
+bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
+les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit.
+
+En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du _Nautilus_, et
+une nuée de flèches s'abattit sur lui.
+
+« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée !
+
+-- Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le
+panneau.
+
+Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à
+frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
+
+Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
+plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne
+manquaient pas.
+
+« Je vous dérange ? dis-je par politesse.
+
+-- En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense
+que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ?
+
+-- Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
+quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
+centaines de sauvages.
+
+-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
+pirogues ?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
+
+-- Précisément, et je venais vous dire...
+
+-- Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo.
+
+Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
+l'équipage.
+
+« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le
+canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas,
+j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de
+votre frégate n'ont pu entamer ?
+
+-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
+
+-- Lequel, monsieur ?
+
+-- C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
+pour renouveler l'air du _Nautilus_...
+
+-- Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la
+manière des cétacés.
+
+-- Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
+pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.
+
+-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?
+
+-- J'en suis certain.
+
+-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
+en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
+veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
+malheureux ! »
+
+Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et
+m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos
+excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
+ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
+effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine
+Nemo se montra plus aimable.
+
+Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du
+_Nautilus_, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut
+sur le point de se perdre. Puis à ce propos :
+
+« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
+intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,
+à vous autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises
+du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour
+périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme
+énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son
+existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées !
+
+En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
+émotion à son actif.
+
+Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur
+français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle
+Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin
+ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie.
+
+« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le
+capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus
+facilement, plus complètement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zélée_,
+incessamment ballottées par les ouragans, ne pouvaient valoir le
+_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire
+au milieu des eaux !
+
+-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
+les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.
+
+-- Lequel, monsieur ?
+
+-- C'est que le _Nautilus_ s'est échoué comme elles !
+
+-- Le _Nautilus_ ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement
+le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des
+mers, et les pénibles travaux, les manoeuvres qu'imposa à d'Urville le
+renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_
+et la _Zélée_ ont failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun
+danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera
+paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers.
+
+-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....
+
+-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
+quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans
+avarie le détroit de Torrès. »
+
+Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina
+légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.
+
+Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon
+entrevue avec le capitaine.
+
+« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
+_Nautilus_ était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine
+m'a répondu très ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie
+confiance en lui, et va dormir en paix.
+
+-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ?
+
+-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ?
+
+-- Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
+un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! »
+
+Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
+bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des
+cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage
+sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la
+présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se
+préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.
+
+A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas été
+ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les
+réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et
+lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie
+du _Nautilus_.
+
+Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un
+instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun
+préparatif de départ.
+
+J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
+pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
+avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
+point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement
+dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son
+lit de corail.
+
+Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
+sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
+aspérités calcaires du fond corallien.
+
+A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
+salon.
+
+« Nous allons partir, dit-il.
+
+-- Ah ! fis-je.
+
+-- J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
+
+-- Et les Papouas ?
+
+-- Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
+épaules.
+
+-- Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_ ?
+
+-- Et comment ?
+
+-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
+
+-- Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
+n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont
+ouverts. »
+
+Je regardai le capitaine.
+
+« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.
+
+-- Aucunement.
+
+-- Eh bien ! venez et vous verrez. »
+
+Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très
+intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les
+panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations
+résonnaient au-dehors.
+
+Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
+apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la
+rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force
+invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
+exorbitantes.
+
+Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
+
+Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts
+violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à
+deux mains, il fut renversé à son tour.
+
+« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »
+
+Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de
+métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la
+plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,
+et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans
+ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement
+dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau
+électrique que nul ne pouvait impunément franchir.
+
+Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de
+terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le
+malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.
+
+Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières
+ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième
+minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux
+avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,
+naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les
+dangereuses passes du détroit de Torrès.
+
+ XXIII
+
+ _ÆGRI SOMNIA_
+
+Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux
+eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins
+de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle
+que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.
+
+Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir
+donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait
+encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche
+sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon
+admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
+aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.
+
+Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
+doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude
+nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs
+étaient encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte
+avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants
+de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de
+longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.
+
+Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
+connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont
+la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée
+par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire
+issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse
+prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières
+de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les
+protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
+jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
+ces lézards sacrés.
+
+Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor
+ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa
+position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui
+fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté
+très établie sur les marchés malais.
+
+A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,
+s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la
+fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il
+vers les côtes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe
+? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
+continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler
+le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle
+antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son
+Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L'avenir
+devait nous l'apprendre.
+
+Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de
+Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre
+l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au-delà de toutes terres.
+La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et, très
+capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et
+tantôt il flottait à leur surface.
+
+Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
+expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
+différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent
+au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au
+moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les
+verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils
+basés sur la variation de résistance de métaux aux courants
+électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment
+contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher
+cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,
+mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
+immédiatement et sûrement le degré recherché.
+
+C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en
+descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_
+atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
+neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences
+fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés
+et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.
+
+Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo
+y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
+but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ?
+Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
+périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât
+le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange
+voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
+
+Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
+chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités
+de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
+tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
+
+C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je
+me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
+différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis
+négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
+rigoureuses à ce sujet.
+
+« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
+la certitude.
+
+-- Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les
+secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.
+
+-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
+instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la
+terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et
+l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
+Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je
+puis vous communiquer le résultat de mes observations.
+
+-- Je vous écoute, capitaine.
+
+-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
+que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
+représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
+millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les
+eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la
+Méditerranée...
+
+-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?
+
+-- Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un
+vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »
+
+Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de
+l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu
+vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait
+cette particularité avec une satisfaction très naturelle.
+
+Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de
+toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à
+différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,
+sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
+Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce
+envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
+demeurai de nouveau comme isolé à son bord.
+
+Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres
+seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques
+ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré
+des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations
+intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de
+la machine.
+
+Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.
+Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_
+n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux.
+
+Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières
+couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.
+
+J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros
+poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine
+figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine
+lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il
+projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,
+et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.
+
+Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
+cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des
+myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en
+glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des
+éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des
+coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
+métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,
+certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont
+toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus
+l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une
+vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait
+vivante !
+
+En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
+noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus
+d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille
+dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore
+doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux
+aurélies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,
+imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,
+et peut-être du mucus secrète par les poissons.
+
+Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes
+brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins
+s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne
+brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des
+mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents
+précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
+vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
+variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
+zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.
+
+Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être
+quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce
+phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des
+flots ? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne
+ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des
+eaux tranquilles.
+
+Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
+nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,
+ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et
+je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier
+l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre
+coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.
+
+Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
+n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du
+globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de
+notre situation.
+
+Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et 15°
+de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et
+houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui
+baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des
+éléments.
+
+J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
+mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
+phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée
+par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je
+vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
+se dirigèrent vers l'horizon.
+
+Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
+point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
+lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
+semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.
+Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid.
+
+Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
+second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
+ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes.
+
+Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
+sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
+d'horizon d'une parfaite netteté.
+
+Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de
+la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était
+assuré, mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et
+les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
+chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors à
+quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée.
+
+Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément
+l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son
+chef par son agitation nerveuse.
+
+D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu,
+car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
+puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.
+
+En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
+Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
+indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement
+intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
+longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
+cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me
+disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.
+
+Mais, mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que
+l'instrument me fut vivement arraché des mains.
+
+Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
+reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant
+d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se
+découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête
+retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que
+respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de
+sa main, avait roulé à ses pieds.
+
+Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère
+? S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris
+quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_ ?
+
+Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait
+pas, et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de
+l'horizon.
+
+Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
+profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son
+second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
+vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.
+
+-- De quoi s'agit-il, capitaine ?
+
+-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
+moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.
+
+-- Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
+puis-je vous adresser une question ?
+
+-- Aucune, monsieur. »
+
+Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
+résistance eût été impossible.
+
+Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
+fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment
+cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
+manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à
+la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé
+notre première nuit à bord du _Nautilus_.
+
+Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
+réponse.
+
+« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.
+
+Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi
+étonnés que moi, mais aussi peu avancés.
+
+Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
+appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
+pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me
+perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma
+contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :
+
+« Tiens ! le déjeuner est servi ! »
+
+En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine
+Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche
+du _Nautilus_.
+
+« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
+demanda Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, répondis-je.
+
+-- Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
+qui peut arriver.
+
+-- Tu as raison, Conseil.
+
+-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du
+bord.
+
+-- Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner
+avait manqué totalement ! »
+
+Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.
+
+Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
+mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land,
+quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner
+terminé, chacun de nous s'accota dans son coin.
+
+En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et
+nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à
+s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un
+lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
+lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
+s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
+ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination
+douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées
+aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de
+la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait
+encore le sommeil !
+
+J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
+qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le _Nautilus_
+avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la
+couche immobile des eaux ?
+
+Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
+s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
+comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent
+sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
+d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions
+disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.
+
+ XXIV
+
+ LE ROYAUME DU CORAIL
+
+Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
+grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
+avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
+aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils
+l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère,
+je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.
+
+Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre
+ou prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les
+coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la
+veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.
+
+Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
+savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
+souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.
+
+Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystérieux comme
+toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée.
+Rien ne semblait changé à bord.
+
+Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte.
+Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre.
+Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées
+par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.
+
+Le _Nautilus_, après avoir renouvelé son air, se maintint à une
+profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir
+promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,
+fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le
+second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée
+retentissait à l'intérieur du navire.
+
+Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
+que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
+mutisme ordinaires.
+
+Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque
+le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
+salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à
+mon travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur
+les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien.
+Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient
+pas été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une
+tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et
+se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitôt,
+consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et
+semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
+
+Enfin, il vint vers moi et me dit :
+
+« Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? »
+
+Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps
+sans répondre.
+
+« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait
+leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.
+
+-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai
+pratiqué pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum.
+
+-- Bien, monsieur. »
+
+Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
+sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
+réservant de répondre suivant les circonstances.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos
+soins à l'un de mes hommes ?
+
+-- Vous avez un malade ?
+
+-- Oui.
+
+-- Je suis prêt à vous suivre.
+
+-- Venez. »
+
+J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
+certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les
+événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant
+que le malade.
+
+Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du _Nautilus_, et me fit
+entrer dans une cabine située près du poste des matelots.
+
+Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure
+énergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.
+
+Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un
+blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un
+double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses
+grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.
+
+La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument
+contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait
+subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés
+dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
+avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du
+malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
+agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait
+la paralysie du sentiment et du mouvement.
+
+Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du
+corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans
+qu'il me parût possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux,
+je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine
+Nemo.
+
+« D'où vient cette blessure ? Lui demandai-je.
+
+-- Qu'importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du
+_Nautilus_ a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet
+homme. Mais votre avis sur son état ? »
+
+J'hésitais à me prononcer.
+
+« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
+français. »
+
+Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :
+
+« Cet homme sera mort dans deux heures.
+
+-- Rien ne peut le sauver ?
+
+-- Rien. »
+
+La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de
+ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
+
+Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
+retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat
+électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête
+intelligente, sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère
+peut-être, avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre
+le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres !
+
+« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine
+Nemo.
+
+Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
+chambre, très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus
+agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
+mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs
+lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts,
+murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre ?
+
+Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
+précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
+aujourd'hui une excursion sous-marine ?
+
+-- Avec mes compagnons ? demandai-je.
+
+-- Si cela leur plaît.
+
+-- Nous sommes à vos ordres, capitaine.
+
+-- Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. »
+
+Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
+Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo.
+Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
+très disposé à nous suivre.
+
+Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions
+vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
+d'éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
+accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
+l'équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le
+sol ferme où reposait le _Nautilus_.
+
+Une légère pente aboutissait à un fond accidenté, par quinze brasses de
+profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais
+visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan
+Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
+nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région
+merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les
+honneurs. C'était le royaume du corail.
+
+Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
+on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
+gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier
+qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée
+dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens,
+bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
+Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal.
+
+Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de
+nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui
+les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence
+propre, tout en participant à la vie commune. C'est donc une sorte de
+socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
+bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s'arborisant, suivant la
+très juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus
+intéressant pour moi que de visiter l'une de ces forêts pétrifiées que
+la nature a plantées au fond des mers.
+
+Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un
+banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un
+jour cette portion de l'océan indien. La route était bordée
+d'inextricables buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que
+couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement, à
+l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux
+rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
+
+La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de
+ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes
+membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais
+tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats
+tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à
+peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les
+effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux. Mais, si ma main
+s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées,
+aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
+rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient sous
+mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
+
+Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de
+ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée,
+sur les côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
+tons vifs ces noms poétiques de _fleur de sang_ et d'_écume de sang_
+que le commerce donne à ses plus beaux produits. Le corail se vend
+jusqu'à cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
+liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
+précieuse matière, souvent mélangée avec d'autres polypiers, formait
+alors des ensembles compacts et inextricables appelés « macciota », et
+sur lesquels je remarquai d'admirables spécimens de corail rose.
+
+Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations
+grandirent. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une
+architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
+s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à
+une profondeur de cent mètres. La lumière de nos serpentins produisait
+parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses aspérités de
+ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres,
+qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
+j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mélites, des iris
+aux ramifications articulées, puis quelques touffes de corallines, les
+unes vertes, les autres rouges, véritables algues encroûtées dans leurs
+sels calcaires, que les naturalistes, après longues discussions, ont
+définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant la remarque
+d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où la vie obscurément
+se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude
+point de départ ».
+
+Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
+de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur
+laquelle le corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le
+buisson isolé, ni le modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt
+immense, les grandes végétations minérales, les énormes arbres
+pétrifiés, réunis par des guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes
+de la mer, toutes parées de nuances et de reflets. Nous passions
+librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
+qu'à nos pieds, les tubipores, les méandrines, les astrées, les
+fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, semé de gemmes
+éblouissantes.
+
+Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
+nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de
+métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites
+de l'un à l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces
+poissons qui peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de
+ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré
+de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux !
+
+Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et mol nous
+suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
+formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
+d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
+épaules un objet de forme oblongue.
+
+Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairière,
+entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos
+lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui
+allongeait démesurément les ombres sur le sol. A la limite de la
+clairière, l'obscurité redevenait profonde, et ne recueillait que de
+petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail.
+
+Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint
+à la pensée que j'allais assister a une scène étrange. En observant le
+sol, je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères
+extumescences encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une
+régularité qui trahissait la main de l'homme.
+
+Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement
+entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras
+qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié.
+
+Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à
+quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une
+pioche qu'il détacha de sa ceinture.
+
+Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une
+tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le
+capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
+demeure commune, au fond de cet inaccessible Océan !
+
+Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus
+impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce
+que voyait mes yeux !
+
+Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient çà et
+là leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire,
+le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
+fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut
+assez profond pour recevoir le corps.
+
+Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu
+de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les
+bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait
+aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux
+compagnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés.
+
+La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent
+un léger renflement.
+
+Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent ;
+puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et
+tous étendirent leur main en signe de suprême adieu...
+
+Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous
+les arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de
+corail, et toujours montant.
+
+Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida
+jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous étions de retour.
+
+Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme,
+et, en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près
+du fanal.
+
+Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :
+
+« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?
+
+-- Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
+
+-- Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de
+corail ?
+
+-- Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
+les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! »
+
+Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le
+capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :
+
+« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds
+au-dessous de la surface des flots !
+
+-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
+l'atteinte des requins !
+
+-- Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
+des hommes ! »
+
+ FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+ 20000 Lieues sous les mers:Pt2
+
+ JULES VERNE
+ VINGT MILLE LIEUES
+ SOUS
+ LES MERS
+ ILLUSTRE DE
+ 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
+ BIBLIOTHEQUE
+ D'EDUCATION ET DE RECREATION
+ J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
+ PARIS
+
+------------------------------------------------------------------------
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ I L'océan Indien
+
+ II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
+
+ III Une perle de dix millions
+
+ IV La mer Rouge
+
+ V Arabian-Tunnel
+
+ VI L'Archipel grec
+
+ VII La Méditerranée en quarante-huit heures
+
+ VIII La baie de Vigo
+
+ IX Un continent disparu
+
+ X Les houillères sous-marines
+
+ XI La mer de Sargasses
+
+ XII Cachalots et baleines
+
+ XIII La banquise
+
+ XIV Le pôle Sud
+
+ XV Accident ou incident ?
+
+ XVI Faute d'air
+
+ XVII Du cap Horn à l'Amazone
+
+ XVIII Les poulpes
+
+ XIX Le Gulf-Stream
+
+ XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
+
+ XXI Une hécatombe
+
+ XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
+
+ XXIII Conclusion
+
+------------------------------------------------------------------------
+ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I
+
+ L'OCÉAN INDIEN
+
+Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
+s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
+laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
+cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
+et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
+impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
+viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de
+ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
+vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine.
+
+Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
+humaines !
+
+Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
+Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
+_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
+mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
+qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
+inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
+mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
+Nemo.
+
+En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
+avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
+violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
+prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un
+choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
+nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
+hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
+liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
+terribles représailles.
+
+En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
+ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
+dire, sous la dictée des événements.
+
+D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
+du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
+parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
+des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
+semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
+de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
+occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
+cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
+que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
+du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce
+une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais,
+avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
+monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
+observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
+globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
+devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
+découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
+encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
+
+Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
+habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
+cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
+faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
+présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre
+arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
+redoute.
+
+Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
+du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
+suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
+le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
+auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
+les eût comprises, mais il resta impassible et muet.
+
+Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
+_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre
+première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres
+du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
+puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme
+ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La
+lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir
+éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
+assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait
+aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc
+lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
+les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était
+presque insensible.
+
+Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
+redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
+donnée directement à l'ouest.
+
+Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
+liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
+dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui
+se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre
+cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
+jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
+heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
+promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans
+l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers
+les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la
+rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
+laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
+
+Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le
+régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
+serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
+protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
+constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
+madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil
+de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
+avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
+toux.
+
+Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
+aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
+adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un
+gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de
+longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
+des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
+discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
+famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
+par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
+surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
+ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
+blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
+ailes.
+
+Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues
+marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très
+estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
+longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice
+externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
+prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins.
+La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs
+formaient un régal excellent.
+
+Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
+nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
+aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
+donné d'observer jusqu'alors.
+
+Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
+la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
+l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
+les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni
+crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
+affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
+quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
+longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis,
+bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
+l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
+certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
+aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre
+gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la
+partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
+trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
+croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
+de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme
+de cône, dont la chair est dure et coriace.
+
+Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
+certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
+spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
+par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
+longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
+échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un
+brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ;
+des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
+pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ;
+des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à
+museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et
+disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
+s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est
+couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue
+mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
+brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont
+la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
+noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
+avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent
+hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
+favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
+jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les
+ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de
+limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
+foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
+une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
+véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni
+les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
+frappant d'une simple goutte d'eau.
+
+Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
+qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
+opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la
+tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire
+dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles,
+suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
+nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre
+décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect
+fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
+spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer »,
+poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
+boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
+tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et
+sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
+dangereuses ; il est répugnant et horrible.
+
+Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent
+cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
+milles, ou vingt-deux milles à l'heure.
+
+Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons,
+c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous
+accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient
+bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir
+pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.
+
+Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
+eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
+magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine
+Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de
+cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de
+polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
+mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules
+accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée
+punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.
+
+Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
+au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
+
+« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
+que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
+chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
+des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
+indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
+Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
+capitaine Nemo ?
+
+-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
+comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
+continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
+Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
+conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
+Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
+Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.
+
+-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
+
+Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
+j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
+m'avait jeté à bord du _Nautilus_.
+
+A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle
+fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
+profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des
+leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
+flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
+sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
+des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la
+température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
+invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
+que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
+les hauts fonds qu'en pleine mer.
+
+Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la
+journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
+faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
+ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois
+quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
+l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
+courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant,
+mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
+pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
+orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
+à la pointe du roi George et à Melbourne.
+
+A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
+nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
+par un curieux spectacle.
+
+Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
+présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
+avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
+savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et
+_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
+et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
+
+Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
+l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
+première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt
+nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
+et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
+branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
+l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
+tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
+nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
+_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
+qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
+été sans excuse.
+
+Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
+surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
+appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
+mers de l'Inde.
+
+Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
+locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De
+leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau,
+tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent
+comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
+spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
+chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
+sécrété, sans que l'animal y adhère.
+
+« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
+il ne la quitte jamais.
+
+-- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
+pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
+
+Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
+troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
+Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les
+bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se
+renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
+disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
+escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.
+
+En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
+par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
+_Nautilus_.
+
+Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
+quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
+boréal.
+
+Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
+cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
+fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
+ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés
+dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
+ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de
+points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
+la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
+possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
+harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
+gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
+squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
+insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant
+sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
+requins.
+
+Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
+à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
+à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes,
+charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
+seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
+squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.
+
+Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au
+milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
+lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
+ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon
+dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le
+rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
+eaux.
+
+Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
+causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
+lui répondre.
+
+« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
+flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
+ces parages.
+
+-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
+produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
+suppose !
+
+-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
+la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
+lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
+cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
+Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
+plusieurs lieues.
+
+-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
+infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
+navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
+milles. »
+
+Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
+se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
+évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
+millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
+plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots
+blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
+savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
+courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
+eux.
+
+Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
+derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant
+la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
+d'une aurore boréale.
+
+ II
+
+ UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
+
+Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la
+mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
+lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
+agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
+les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je
+rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la
+carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan,
+cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.
+
+J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette
+île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume
+de Sirr H. C., esq., intitulé _Ceylan and the Cingalese_. Rentré au
+salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle
+l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était
+entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de
+longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
+soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
+circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
+quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à
+celle de l'Irlande.
+
+Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
+
+Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
+moi :
+
+« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de
+perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
+ses pêcheries ?
+
+-- Sans aucun doute, capitaine.
+
+-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
+nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
+encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
+de Manaar, où nous arriverons dans la nuit. »
+
+Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt.
+Bientôt le _Nautilus_ rentra dans son liquide élément, et le manomètre
+indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds.
+
+La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
+trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il
+était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour
+l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
+
+« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
+perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
+de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de
+Panama, au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche
+obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute.
+Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
+Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
+livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. Chaque
+bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés
+en deux groupes, plongent alternativement et descendent à une
+profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
+saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
+
+-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
+usage ?
+
+-- Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries
+appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
+auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802.
+
+-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
+rendrait de grands services dans une telle opération.
+
+-- Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
+l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un
+Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait
+me paraît peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à
+cinquante-sept secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ;
+toutefois ils sont rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent
+par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. Je crois que la
+moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente
+secondes, pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit
+filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ; mais,
+généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
+des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur
+leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la
+mer.
+
+-- Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la
+satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
+quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ?
+
+-- Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
+gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
+plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
+millions d'huîtres.
+
+-- Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?
+
+-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
+dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui
+renferme une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas
+!
+
+-- Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est
+odieux.
+
+-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
+compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
+quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.
+
+-- C'est convenu, capitaine.
+
+-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?
+
+-- Des requins ? » m'écriai-je.
+
+Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse.
+
+« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.
+
+-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très
+familiarisé avec ce genre de poissons.
+
+-- Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
+avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et,
+chemin faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est
+une chasse intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur,
+et de grand matin. »
+
+Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.
+
+On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
+que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On
+vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
+tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il
+paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous
+inviterait à chasser le requin dans son élément naturel, que vous
+demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation.
+
+Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
+de sueur froide.
+
+« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
+dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts
+de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
+est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
+Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes
+particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un
+poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
+beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
+pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais
+un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part
+ne serait pas déplacée. »
+
+Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées
+de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux.
+Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
+pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette
+déplorable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
+traquer sous bois quelque renard inoffensif ?
+
+« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
+dispensera d'accompagner le capitaine. »
+
+Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
+sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour
+sa nature batailleuse.
+
+Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
+machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires
+formidablement ouvertes.
+
+En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et
+même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
+
+« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
+emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.
+
+-- Ah ! dis-je, vous savez...
+
+-- N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
+_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur,
+les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
+et s'est conduit en véritable gentleman.
+
+-- Il ne vous a rien dit de plus ?
+
+-- Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
+parlé de cette petite promenade.
+
+-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
+
+-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
+pas vrai ?
+
+-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
+
+-- Oui ! c'est curieux, très curieux.
+
+-- Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.
+
+-- Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
+d'huîtres ! »
+
+Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
+requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
+oeil troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre.
+Devais-je les prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
+comment m'y prendre.
+
+« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
+détails sur la pêche des perles ?
+
+-- Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...
+
+-- Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
+terrain, il est bon de le connaître.
+
+-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
+que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »
+
+Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
+me dit :
+
+« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?
+
+-- Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de
+la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ;
+pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin,
+d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille
+; pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de
+chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
+une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
+certains bivalves.
+
+-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
+ordre des testacés.
+
+-- Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés,
+l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
+en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance
+bleue, bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs
+valves, sont susceptibles de produire des perles.
+
+-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.
+
+-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
+Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.
+
+-- Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
+
+-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
+c'est l'huître perlière, la _méléagrina-Margaritifera_ la précieuse
+pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous
+une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle
+s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
+adhérente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
+noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de
+sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années,
+successivement et par couches minces et concentriques.
+
+-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
+véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en
+douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
+
+-- Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.
+
+-- Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent
+cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.
+
+-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
+par quels moyens on extrait ces perles ?
+
+-- On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
+adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
+le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de
+sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre,
+et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant
+de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de
+mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence
+le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de
+nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de
+_bâtarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrées par caisses
+de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le
+parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
+d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
+
+-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.
+
+-- Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon
+leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur
+_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si
+charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelées perles
+vierges ou paragons ; elles se forment isolément dans le tissu du
+mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
+d'une transparence opaline, et le plus communément sphériques ou
+piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
+pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la
+pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
+irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur
+se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
+se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
+broderies sur les ornements d'église.
+
+-- Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur
+grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien.
+
+-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
+percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
+tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier
+ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit
+cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
+l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la
+semence.
+
+-- C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
+classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il
+nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?
+
+-- A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan
+sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
+
+-- De francs ! reprit Conseil.
+
+-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
+que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
+autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous le
+règne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
+présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf
+millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles.
+
+-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
+célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?
+
+-- Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle
+estimée cent vingt mille francs de notre monnaie.
+
+-- J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
+antique buvait des perles dans son vinaigre.
+
+-- Cléopâtre, riposta Conseil.
+
+-- Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
+
+-- Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de
+vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
+
+-- Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
+manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.
+
+-- Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.
+
+-- Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien,
+et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même
+acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs,
+en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus
+d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
+me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le
+tamis de vingt trous.
+
+-- Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles
+artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur
+d'essence d'Orient.
+
+-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
+l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans
+l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.
+
+-- C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
+répondit philosophiquement maître Land.
+
+-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
+crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du
+capitaine Nemo.
+
+-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous
+sa vitrine.
+
+-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
+deux millions de...
+
+-- Francs ! dit vivement Conseil.
+
+-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
+coûté au capitaine que la peine de la ramasser.
+
+-- Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
+nous ne rencontrerons pas sa pareille !
+
+-- Bah ! fit Conseil.
+
+-- Et pourquoi pas ?
+
+-- A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
+
+-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.
+
+-- Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais
+en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins
+qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix
+au récit de nos aventures.
+
+-- Je le crois, dit le Canadien.
+
+-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des
+choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?
+
+-- Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
+précautions.
+
+-- Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
+gorgées d'eau de mer !
+
+-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
+ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
+brave Ned ?
+
+-- Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
+métier de me moquer d'eux !
+
+-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les
+hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de
+hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
+jeter à la mer !
+
+-- Alors, il s'agit de... ?
+
+-- Oui, précisément.
+
+-- Dans l'eau ?
+
+-- Dans l'eau.
+
+-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
+sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur
+le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »
+
+Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
+froid dans le dos.
+
+« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?
+
+-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
+
+-- A la bonne heure, pensai-je.
+
+-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
+pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »
+
+ III
+
+ UNE PERLE DE DIX MILLIONS
+
+La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
+jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et
+très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du
+mot « requiem ».
+
+Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart
+que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
+rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
+
+Le capitaine Nemo m'y attendait.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?
+
+-- Je suis prêt.
+
+-- Veuillez me suivre.
+
+-- Et mes compagnons, capitaine ?
+
+-- Ils sont prévenus et nous attendent.
+
+-- N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.
+
+-- Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près
+cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
+fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement
+et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
+plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette
+exploration sous-marine. »
+
+Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
+marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
+là, enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq
+matelots du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le
+canot qui avait été bossé contre le bord.
+
+La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
+et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du
+côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
+trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
+ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se
+trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette
+terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc
+de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse
+vingt milles.
+
+Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
+l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses
+quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée
+et nous débordâmes.
+
+Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
+J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau,
+ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
+méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que
+l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
+frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de
+plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
+léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.
+
+Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
+cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
+contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
+éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
+
+Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon
+accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate
+dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
+séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
+Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un
+plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de
+perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
+arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
+
+A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité
+particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
+le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages
+amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
+
+Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
+
+Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
+Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
+
+Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine,
+car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit
+l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita
+aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large.
+
+« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
+Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
+réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces
+eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
+heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des
+vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse,
+circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons
+maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
+promenade. »
+
+Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
+matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de
+mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
+Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
+nouvelle excursion.
+
+Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
+caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à
+air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant
+d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
+au capitaine.
+
+« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
+n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
+à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
+sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer
+inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. »
+
+Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
+vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
+tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
+répondre.
+
+Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :
+
+« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?
+
+-- Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
+un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ?
+Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »
+
+Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
+Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
+avant de quitter le _Nautilus_.
+
+Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
+pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement
+mis en activité.
+
+Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les
+uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions
+pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
+Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.
+
+Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
+étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
+et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
+
+Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les
+moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche,
+nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près
+plat.
+
+Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
+levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont
+les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le
+javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide,
+que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de
+ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très
+comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant
+comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés
+et marinés, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_
+puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le
+corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.
+
+Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus
+la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait
+une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de
+mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux
+embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et inégales,
+sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien,
+des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières subulées,
+quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_
+une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
+centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à
+vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des
+lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
+les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
+lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
+éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
+
+Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
+couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
+dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des
+birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont
+l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
+rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M.
+Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires
+pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il
+fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
+puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
+une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
+espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement
+entre les roches ébranlées.
+
+Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur
+lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces
+mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés
+par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer.
+En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles
+la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion.
+
+La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu
+près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux
+épaisses parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces
+coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui
+rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les
+autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,
+mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.
+
+Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de
+pintadines, et je compris que cette mine était véritablement
+inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur
+l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se
+hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son
+côté.
+
+Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui
+semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol
+remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait
+la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait
+capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en
+pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés,
+pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous
+regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des
+myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient
+démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
+
+En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un
+pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses
+de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément
+obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations
+successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.
+
+Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent
+bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si
+capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers
+naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
+colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible
+guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais
+le savoir avant peu.
+
+Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond
+d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de
+la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.
+
+C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne
+gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une
+vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus
+grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.
+
+Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à
+une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux
+calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents
+kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il
+faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
+
+Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce
+n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en
+nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une
+curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt
+particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.
+
+Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine
+s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les
+empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique
+membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.
+
+Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur
+égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité
+parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable
+prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour
+la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe
+négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa
+les deux valves se refermer subitement.
+
+Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant
+cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait
+de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du
+mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le
+capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de
+la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter
+un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des
+Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle
+en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et
+de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout
+cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles
+qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à
+dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non
+bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la
+supporter.
+
+La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo
+quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au
+milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des
+plongeurs.
+
+Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou
+s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus
+aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si
+ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de
+la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau
+océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la
+mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne
+mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre
+élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.
+
+Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il
+faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous
+ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.
+Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai
+attentivement.
+
+A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
+L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me
+trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres
+de l'Océan.
+
+C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un
+pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.
+J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus
+de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre
+taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde
+la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au
+fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq
+mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait
+son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait
+son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne
+durait que trente secondes.
+
+Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses
+regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais
+supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous
+les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !
+
+Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai
+pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait
+les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste
+byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour
+lesquelles il risquait sa vie !
+
+Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait
+régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
+menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche
+intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était
+agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever
+et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.
+
+Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
+du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui
+s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes !
+
+J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
+
+Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers
+l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non
+le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I
+étendit sur le sol.
+
+Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et,
+se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux,
+quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever
+subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,
+prêt à lutter corps à corps avec lui.
+
+Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut
+son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea
+rapidement vers lui.
+
+Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il
+attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
+celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une
+prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans
+le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.
+
+Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses
+blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,
+je ne vis plus rien.
+
+Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus
+l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,
+luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard
+le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup
+définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se
+débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous
+menaçait de me renverser.
+
+J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par
+l'horreur, je ne pouvais remuer.
+
+Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se
+modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme
+qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent
+démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du
+capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,
+se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe.
+
+Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les
+mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.
+Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé
+au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le
+contrecoup renversa Conseil.
+
+Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans
+blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait
+à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il
+remonta à la surface de la mer.
+
+Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
+sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.
+
+Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la
+vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce
+pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin
+pouvait l'avoir frappé à mort.
+
+Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du
+capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit
+les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les
+quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !
+
+Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une
+poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main
+? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de
+Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante.
+
+Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres
+surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.
+
+Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,
+suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous
+rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.
+
+Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
+débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.
+
+La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.
+
+« Merci, maître Land, lui dit-il.
+
+-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais
+cela. »
+
+Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.
+
+« Au _Nautilus_ », dit-il.
+
+L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
+rencontrions le cadavre du requin qui flottait.
+
+A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus
+le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins
+proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche
+énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se
+voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la
+mâchoire supérieure.
+
+Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr
+qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux,
+ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,
+genre des squales.
+
+Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces
+voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;
+mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et
+s'en disputèrent les lambeaux.
+
+A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.
+
+Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc
+de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une,
+portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son
+dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race
+qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange
+n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier.
+
+Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton
+légèrement ému :
+
+« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
+opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai
+de ce pays-là ! »
+
+ IV
+
+ LA MER ROUGE
+
+Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous
+l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à
+l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les
+Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine
+madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des
+dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre
+10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.
+
+Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept
+mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du
+Japon.
+
+Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de
+l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au
+nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre
+l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe
+Persique.
+
+C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait
+donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas
+le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.
+
+« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.
+
+-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
+golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons
+guère à revenir sur nos pas.
+
+-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe
+Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de
+Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.
+
+-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer
+Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est
+pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne
+se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge
+n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.
+
+-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.
+
+-- Que supposez-vous donc ?
+
+-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et
+de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à
+travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de
+manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.
+
+Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une
+insistance toute particulière.
+
+-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne
+connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
+voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
+incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
+verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si
+peu d'hommes de faire.
+
+-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà
+bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ?
+
+-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne
+compte ni les jours, ni les heures.
+
+-- Mais la conclusion ?
+
+-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons
+rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave
+Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec
+vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne
+crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers
+européennes. »
+
+Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais
+incarné dans la peau de son commandant.
+
+Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
+monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de
+la gêne, il n'y a plus de plaisir. »
+
+Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer
+d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait
+marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il
+ne dépassa jamais le tropique du Cancer.
+
+En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate,
+la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,
+au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
+détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi
+de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et
+verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
+s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.
+
+Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
+Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
+quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le
+golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de
+Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
+
+Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un
+promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar
+inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après
+s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
+ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant
+de la côte, au dire de l'historien Edrisi.
+
+Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait
+revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il
+n'en fut rien.
+
+Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
+dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur
+vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de
+long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut
+l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île
+de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position
+d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à
+Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet
+étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se
+tint-il prudemment entre deux eaux.
+
+Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
+
+La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
+rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
+excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une
+tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé
+et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché
+; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
+le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a
+précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.
+
+Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
+largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
+empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et
+le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
+railways de Suez ont déjà ramenée en partie.
+
+Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
+Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
+j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une
+allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour
+éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
+de cette mer si curieuse.
+
+Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,
+ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du
+canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité
+importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six
+mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,
+faisaient une ceinture de trois kilomètres.
+
+Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur
+de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de
+cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
+d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers
+revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
+indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à
+l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à
+la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur
+beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à
+rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces
+étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
+mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
+déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
+moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait
+la fraîcheur.
+
+Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
+d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
+j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies
+agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le
+thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et
+n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à
+cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont
+la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un
+polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.
+
+La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
+précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est
+incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore
+quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
+inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne
+peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
+être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
+que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
+l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
+Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique.
+
+La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
+rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
+d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de
+prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la
+côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent
+ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante
+francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais
+puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles
+du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de
+Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.
+
+J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
+profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces
+beaux rochers de la côte orientale.
+
+Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
+foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement
+ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan,
+de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
+attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu
+fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide,
+s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir
+porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement
+contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se
+putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
+fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
+prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon
+son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la
+macération.
+
+Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
+même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
+anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant
+comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces
+éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la
+main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est
+préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
+valeur très supérieure.
+
+Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires,
+consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les
+mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui,
+d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par
+des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui
+fournirent à notre table un mets sain et délicat.
+
+Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici
+ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord
+: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
+brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à
+leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des
+pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux
+longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
+absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
+rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
+termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des
+ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux
+pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de
+stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de
+la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de
+superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir,
+de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des
+centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des
+labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
+communs aux Océans que nous avions déjà traversés.
+
+Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
+la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et
+Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix
+milles.
+
+Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la
+plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
+redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs.
+Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et
+me dit :
+
+« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
+Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
+poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de
+corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?
+
+-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est
+merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent
+bateau !
+
+-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne
+redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
+ses écueils.
+
+-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et
+si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.
+
+-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
+parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement
+dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe
+Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
+navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
+personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une
+mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et «
+qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En
+effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
+Artémidore.
+
+-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à
+bord du _Nautilus_.
+
+-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
+modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
+siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si
+dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents,
+monsieur Aronnax.
+
+-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de
+plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil
+doive mourir avec son inventeur ! »
+
+Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence
+:
+
+« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
+dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?
+
+-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
+exagérées ?
+
+-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
+parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux
+pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa
+direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes
+sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers
+navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
+avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de
+graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour
+relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de
+courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
+naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
+steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
+rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons
+contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au
+départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
+plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux
+dans le temple voisin.
+
+-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la
+reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
+semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre
+quelle est l'origine de son nom ?
+
+-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
+Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage
+des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se
+refermèrent à la voix de Moïse :
+
+ En signe de cette merveille,
+ Devint la mer rouge et vermeille.
+ Non puis ne surent la nommer
+ Autrement que la rouge mer.
+
+-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne
+saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
+personnelle.
+
+-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
+appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si
+les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration
+particulière de ses eaux.
+
+-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
+teinte particulière.
+
+-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
+cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
+entièrement rouge, comme un lac de sang.
+
+-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
+microscopique ?
+
+-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
+chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
+faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré.
+Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.
+
+-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
+parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et
+de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez
+reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?
+
+-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
+tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
+leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
+d'eau pour lui.
+
+-- Et cet endroit ?... demandai-je.
+
+-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
+formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
+s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
+miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour
+gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en
+cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces
+sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et
+d'instruments d'origine égyptienne.
+
+-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues
+que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles
+s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un
+canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !
+
+-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
+anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires
+commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la
+Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct,
+et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal
+qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si
+l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
+quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
+alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde
+l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était
+telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué
+par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II.
+Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
+entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
+rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit
+au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis
+rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en
+761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres
+d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant
+l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de
+ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il
+faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où
+Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant
+
+lui.
+
+-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre,
+cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille
+kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
+avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.
+
+-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
+compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
+grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et
+les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il
+est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre
+internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi
+que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !
+
+-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de
+l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
+
+-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce
+canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de
+Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.
+
+-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.
+
+-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?
+
+-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.
+
+-- Vraiment ?
+
+-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de
+rien depuis que je suis à votre bord !
+
+-- Mais à quel propos cette surprise ?
+
+-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
+_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée,
+ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !
+
+-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
+professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !
+
+-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
+qu'il ne passe par-dessus l'isthme...
+
+-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
+
+-- Par-dessous ?
+
+-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
+longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
+font aujourd'hui à sa surface.
+
+-- Quoi ! il existerait un passage !
+
+-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
+au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.
+
+-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?
+
+-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement
+se rencontre une inébranlable assise de roc.
+
+-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
+de plus en plus surpris.
+
+-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
+raisonnement plus que hasard.
+
+-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle
+entend.
+
+-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
+Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois.
+Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse
+de la mer Rouge.
+
+-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
+tunnel ?
+
+-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
+secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »
+
+Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine
+Nemo.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
+naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
+connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la
+Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces
+absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
+persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
+s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
+existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge
+à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je
+pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
+passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
+Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
+échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
+communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai
+avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu,
+monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
+arabique ! »
+
+ V
+
+ ARABIAN-TUNNEL
+
+Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
+conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris
+que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
+Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
+épaules.
+
+« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
+mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?
+
+-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
+_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
+épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que
+vous n'en avez Jamais entendu parler.
+
+-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après
+tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce
+capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
+Méditerranée. »
+
+Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la
+surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
+important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des
+Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
+les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
+obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
+frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
+blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
+indiquaient le quartier habité par les Bédouins.
+
+Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
+rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.
+
+Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à
+contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;
+mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta
+jusqu'à sa ligne de flottaison.
+
+Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
+La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un
+humide brouillard.
+
+Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
+quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :
+
+« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?
+
+-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.
+
+-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la
+hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?
+
+-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme
+un long corps noirâtre à la surface des eaux.
+
+-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.
+
+-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là
+quelque animal marin.
+
+-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.
+
+-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
+yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
+connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.
+
+-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant
+peu nous saurons à quoi nous en tenir. »
+
+En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il
+ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne
+pouvais encore me prononcer.
+
+« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel
+peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines
+ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.
+
+-- Mais alors...., fis-je.
+
+-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses
+mamelles en l'air !
+
+-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en
+déplaise à monsieur. »
+
+Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal
+appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les
+sirènes, moitié femmes et moitié poissons.
+
+« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être
+curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge.
+C'est un dugong.
+
+-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
+monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,
+répondit Conseil.
+
+Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.
+
+Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de
+convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le
+harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer
+pour l'attaquer dans son élément.
+
+« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai
+jamais tué de « cela ». »
+
+Tout le harponneur était dans ce mot.
+
+En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut
+le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant
+directement à lui :
+
+« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait
+pas la main ?
+
+-- Comme vous dites, monsieur.
+
+-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier
+de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez
+déjà frappés ?
+
+-- Cela ne me déplairait point.
+
+-- Eh bien, vous pouvez essayer.
+
+-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.
+
+-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet
+animal, et cela dans votre intérêt.
+
+-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré
+le haussement d'épaule du Canadien.
+
+-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
+assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce
+danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est
+sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le
+regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne
+déteste pas les bons morceaux.
+
+-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être
+bonne à manger ?
+
+-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement
+estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des
+princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement
+acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de
+plus en plus rare.
+
+-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par
+hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
+l'épargner dans l'intérêt de la science ?
+
+-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la
+cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.
+
+-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.
+
+En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme
+toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une
+ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le
+canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs
+prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned,
+Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.
+
+« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.
+
+-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »
+
+Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea
+rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du
+_Nautilus_.
+
+Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les
+rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son
+harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon
+qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très
+longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé
+l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une
+dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un
+petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous
+les eaux.
+
+Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.
+Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
+lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée
+et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec
+le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de
+deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des
+défenses divergentes.
+
+Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions
+colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne
+bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance
+qui rendait sa capture plus facile.
+
+Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons
+restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le
+corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main
+exercée.
+
+Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le
+harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.
+
+« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !
+
+-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin
+ne lui est pas resté dans le corps.
+
+-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.
+
+Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation
+vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la
+poursuite de l'animal.
+
+Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour
+respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une
+rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux,
+volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques
+brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se
+dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.
+
+On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait
+au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise.
+Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong
+déjouer toutes nos ruses.
+
+On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à
+croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal
+fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se
+repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.
+
+Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien.
+
+« Attention ! » dit-il.
+
+Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
+prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.
+
+Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement
+l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la
+partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se
+précipita sur nous.
+
+Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou
+deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du
+patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
+cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
+qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
+hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés
+les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
+l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût
+enfin frappée au coeur.
+
+J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
+entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la
+surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal,
+retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se
+dirigea vers le _Nautilus_.
+
+Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
+dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
+dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails
+de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques
+tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord.
+Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du
+boeuf.
+
+Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
+gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
+Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à
+l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil
+entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le
+ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
+douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le
+cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.
+
+La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant,
+pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
+en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez.
+
+Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
+Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée,
+comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
+
+Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de
+Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les
+deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet
+duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure
+incessamment couronné d'éclairs.
+
+A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait
+au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
+teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis
+la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
+cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
+irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les
+eaux du golfe de ses pales sonores.
+
+De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les
+eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A
+travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
+vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le
+détroit se rétrécissait de plus en plus.
+
+A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai
+sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine
+Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air
+frais de la nuit.
+
+Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
+brume, qui brillait à un mille de nous.
+
+« Un phare flottant », dit-on près de moi.
+
+Je me retournai et je reconnus le capitaine.
+
+« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à
+gagner l'orifice du tunnel.
+
+-- L'entrée n'en doit pas être facile ?
+
+-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
+timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous
+voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
+les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi
+l'Arabian-Tunnel. »
+
+Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
+s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.
+
+Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
+dans la cage du pilote ?
+
+-- Je n'osais vous le demander, répondis-je.
+
+-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
+navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »
+
+Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
+ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la
+cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la
+plate-forme.
+
+C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
+semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
+Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée
+verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient
+jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
+lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à
+l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.
+
+Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
+cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les
+mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
+apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de
+la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.
+
+« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »
+
+Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
+machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à
+son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
+métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.
+
+Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions
+en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
+suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance
+seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
+suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un
+simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du
+_Nautilus_.
+
+Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
+substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés
+agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des
+anfractuosités du roc.
+
+A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
+large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
+s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur
+ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
+précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent,
+rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour
+résister, battait les flots à contre-hélice.
+
+Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
+éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la
+vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le
+comprimais de la main.
+
+A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
+du gouvernail, et se retournant vers moi :
+
+« La Méditerranée », me dit-il.
+
+En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent,
+venait de franchir l'isthme de Suez.
+
+ VI
+
+ L'ARCHIPEL GREC
+
+Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la
+surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles
+dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous
+avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre,
+devait être impraticable à remonter.
+
+Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
+compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
+des prouesses du _Nautilus_.
+
+« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
+légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?
+
+-- Nous flottons à sa surface, ami Ned.
+
+-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...
+
+-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
+isthme infranchissable.
+
+-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien.
+
+-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
+s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.
+
+-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.
+
+-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
+monsieur.
+
+-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
+tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
+dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage.
+
+-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.
+
+-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
+apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »
+
+Le Canadien regarda attentivement.
+
+« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
+capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
+Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à
+ce que personne ne puisse nous entendre. »
+
+Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
+qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois
+nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à
+recevoir l'humide embrun des lames.
+
+« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
+apprendre ?
+
+-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
+Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
+entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie,
+je demande à quitter le _Nautilus_. »
+
+J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
+toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes
+compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le
+capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque
+jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
+sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une
+telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je
+ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant
+notre cycle d'investigations accompli.
+
+« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ?
+Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
+capitaine Nemo ? »
+
+Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant
+les bras :
+
+« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
+serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
+se termine. Voilà mon sentiment.
+
+-- Il se terminera, Ned.
+
+-- Où et quand ?
+
+-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je
+suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous
+apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.
+
+-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
+qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
+nous donne la volée à tous trois.
+
+-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?
+
+-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à
+craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de
+Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère
+pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à
+les voir courir le monde avec nous.
+
+-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.
+
+-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
+devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
+
+-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous
+plaît, monsieur le naturaliste ?
+
+-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
+un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle
+traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
+mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de
+France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra
+être aussi avantageusement tentée qu'ici ?
+
+-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la
+base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi
+je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »
+
+J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais
+battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
+ma faveur.
+
+« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
+Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?
+
+-- Je ne sais, répondis-je.
+
+-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
+renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »
+
+Je ne répondis pas.
+
+« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.
+
+-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami
+Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la
+question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est
+célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
+Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
+monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
+faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence :
+monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
+écoute, et il est prêt à marquer les points. »
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
+complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté
+de ne pas l'avoir contre lui.
+
+« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
+discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.
+Qu'avez-vous à répondre ? »
+
+Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
+
+« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et
+mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas
+compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus
+vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence
+veut que nous profitions de la première occasion de quitter le
+_Nautilus_.
+
+-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
+
+-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
+l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite
+réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
+la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
+
+-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
+s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
+ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
+occasion favorable se présente, il faut la saisir.
+
+-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
+par une occasion favorable ?
+
+-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à
+peu de distance d'une côte européenne.
+
+€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?
+
+Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le
+navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le
+navire naviguait sous les eaux.
+
+-- Et dans ce cas ?
+
+-- Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
+se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
+enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
+placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.
+
+-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
+échec nous perdrait.
+
+-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.
+
+-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
+projet ?
+
+-- Volontiers, monsieur Aronnax.
+
+-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette
+occasion favorable ne se présentera pas.
+
+-- Pourquoi cela ?
+
+-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
+pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
+sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
+
+-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
+
+-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
+déterminé.
+
+-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
+tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
+vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
+
+Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
+conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
+semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le
+capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou
+voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes
+nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se
+maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
+_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
+s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
+l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.
+
+Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
+que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
+doigt sur un point du planisphère :
+
+ Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
+ Coeruleus Proteus...
+ C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
+troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
+Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
+travers la vitre du salon.
+
+Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
+étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
+panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du
+_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de
+Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
+île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais
+ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je
+l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
+toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
+
+Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
+trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
+taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
+d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
+observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
+le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
+poissons qui passaient devant mes yeux.
+
+Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
+vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on
+rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du
+Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents,
+sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés,
+et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le
+fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
+notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
+osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de
+taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui
+leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très
+recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
+accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
+langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
+Vitellius.
+
+Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
+esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
+attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
+accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et
+l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
+d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
+destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui
+appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
+leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
+qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
+justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
+dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du
+rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
+yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils
+furent frappés soudain par une apparition inattendue.
+
+Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
+une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots.
+C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
+disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
+aussitôt.
+
+Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
+
+« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix !
+
+Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
+
+L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
+regardait.
+
+A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
+plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
+de la mer, et ne reparut plus.
+
+« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
+Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
+Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
+terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
+
+-- Vous le connaissez, capitaine ?
+
+-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
+
+Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
+panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
+fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
+_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.
+
+En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
+le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
+lingots.
+
+C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
+représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or,
+et qu'allait-il faire de celui-ci ?
+
+Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
+ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
+entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
+d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
+
+Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
+couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
+moderne.
+
+Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
+avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
+ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
+hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
+
+« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
+
+-- Je ne disais rien, capitaine.
+
+-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
+
+Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
+
+Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
+vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
+plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
+mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
+couches inférieures revenait à la surface des eaux.
+
+Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
+l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
+instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.
+
+Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
+reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
+alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.
+
+Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
+quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo
+?
+
+Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
+cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
+compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
+
+« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.
+
+A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
+déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
+rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une
+disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus
+enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
+n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
+immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
+regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
+laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
+
+Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
+devenir intolérable.
+
+« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
+
+J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
+du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
+
+« Quarante-deux degrés, dit-il.
+
+-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
+chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
+
+-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
+le voulons bien.
+
+-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
+
+-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
+
+-- Elle est donc extérieure ?
+
+-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
+
+-- Est-il possible ? m'écriai-je.
+
+-- Regardez. »
+
+Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
+du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
+des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma
+main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
+retirer.
+
+« Où sommes-nous ? demandai-je.
+
+-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
+capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de
+Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
+éruption sous-marine.
+
+Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
+terminée.
+
+-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
+capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
+souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et
+Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se
+sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots,
+pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois.
+Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut
+suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot
+de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
+Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
+février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un
+canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
+produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
+de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
+pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
+de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
+appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
+îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
+
+-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
+
+-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
+l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
+
+-- Mais ce canal se comblera un jour ?
+
+-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
+îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni.
+Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps
+rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
+forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez,
+monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »
+
+Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
+devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
+rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
+l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
+dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
+l'éclat de l'électricité.
+
+J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
+sentais cuire !
+
+« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
+capitaine.
+
+-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
+
+Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
+fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
+tard, nous respirions à la surface des flots.
+
+La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
+effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
+de feu.
+
+Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
+Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
+_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
+après avoir doublé le cap Matapan.
+
+ VII
+
+ LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
+
+La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
+Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
+d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
+des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
+transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
+un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
+Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
+du globe.
+
+Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
+bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
+Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
+car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
+traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
+chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
+voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
+matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
+nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
+
+-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
+de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses
+flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
+regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
+indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son
+_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
+l'Afrique et de l'Europe.
+
+Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
+douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son
+grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se
+servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde.
+Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train
+marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut.
+D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des
+flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
+seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
+loch.
+
+Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
+voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
+c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
+passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
+quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
+nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
+Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
+permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
+
+Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
+autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes
+yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
+classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
+
+Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
+électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
+mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
+sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
+cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
+les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
+reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
+les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
+chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
+squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
+des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
+longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
+apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
+spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
+montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
+bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
+poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
+d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
+habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
+climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
+remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
+des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
+mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
+vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
+: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
+rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
+les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
+du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
+de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
+classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
+séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
+sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
+Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
+_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
+soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
+scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
+les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
+suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
+les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
+le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
+Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
+notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
+véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
+lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
+pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
+fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
+dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
+géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
+n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
+les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
+en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
+périr par milliers dans les madragues marseillaises.
+
+Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
+que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
+gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
+vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
+enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
+trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
+coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
+les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
+et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui
+figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
+avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
+holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
+de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
+bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
+clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
+losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté
+supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
+enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers
+de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
+pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
+cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
+jusqu'au blanc pâle de la mort.
+
+Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
+hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
+labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
+orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des
+pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
+carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
+accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
+ces eaux opulentes.
+
+Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
+l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
+dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
+globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
+de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
+de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
+moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
+
+Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
+ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je
+regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en
+fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez
+rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
+carapace allongée.
+
+Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
+admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
+bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches
+infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée
+les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable
+échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute
+offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût
+singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.
+
+Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
+espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de
+la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête
+sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de
+chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
+_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
+contre cette barrière sous-marine.
+
+Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
+qu'occupait ce long récif.
+
+« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
+isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
+
+-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
+Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
+autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
+
+-- Je le crois volontiers, dit Conseil.
+
+-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
+Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
+Méditerranée.
+
+-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
+deux barrières au-dessus des flots !
+
+-- Ce n'est guère probable, Conseil.
+
+-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
+produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
+tant de mal pour percer son isthme !
+
+-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
+produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
+diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
+s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température
+des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
+siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
+
+-- Cependant, le soleil...
+
+-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
+cadavre ?
+
+-- Non, que je sache.
+
+-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
+deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
+longtemps a perdu sa chaleur vitale.
+
+-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
+
+-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
+
+-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
+si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
+
+Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_
+rasait de près avec une vitesse modérée.
+
+Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
+vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
+cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
+beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
+dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
+larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
+arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges,
+un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des
+actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient
+dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
+
+Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
+et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
+ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
+personnelles.
+
+Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
+pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur
+les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à
+nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
+orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
+aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
+des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
+oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des
+pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
+préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
+doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
+sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
+considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées,
+des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
+goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
+bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
+tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables
+à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
+spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
+leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
+cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
+myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
+janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
+cabochons, des pandores, etc.
+
+Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement
+divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
+sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
+
+Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
+ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
+le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
+buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
+quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
+Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait
+trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les
+anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et
+précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
+est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
+-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
+lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce
+haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des
+xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très
+faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des
+ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
+macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs,
+les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
+langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles,
+des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes
+sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
+astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
+homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
+drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont
+elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite,
+des porcellanes, etc.
+
+Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
+compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
+amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
+branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
+l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
+cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
+annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
+dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
+détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
+accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
+zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
+ombres.
+
+Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
+bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
+trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
+glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
+de la mer.
+
+Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
+regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
+traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
+sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
+navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
+Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
+Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
+aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
+flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
+tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
+lames courtes qui les frappent à coups précipités.
+
+Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
+d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
+coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
+ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
+d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
+chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
+celles-ci droites, celles-là renversées.
+
+De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
+autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
+coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
+l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
+moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
+enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
+allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre
+! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
+catastrophes !
+
+J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
+sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit
+de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
+dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
+nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
+couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de
+ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il
+ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et
+retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par
+les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien
+d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées
+sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
+ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
+sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
+enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens
+depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !
+Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
+méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
+perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !
+
+Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice
+au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
+se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.
+
+Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
+reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
+Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a
+démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
+Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
+les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de
+cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
+l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
+admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
+Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
+Méditerranée.
+
+Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
+_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
+pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
+de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
+minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.
+
+ VIII
+
+ LA BAIE DE VIGO
+
+L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
+millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
+moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
+anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de
+l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les
+côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux
+sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les
+plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
+l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
+Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
+et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
+sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les
+pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
+redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !
+
+Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
+après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,
+parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
+allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?
+
+Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
+revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
+plate-forme nous furent ainsi rendues.
+
+J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
+distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
+qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un
+assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
+imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était
+presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
+paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
+après avoir humé quelques bouffées d'air.
+
+Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
+l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
+Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
+et il dissimulait peu son désappointement.
+
+Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
+silencieusement.
+
+« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
+reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le
+quitter eût été de la folie ! »
+
+Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
+indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
+
+« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la
+côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous
+trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
+détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés
+vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos
+inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
+pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous
+pourrez agir avec quelque sécurité. »
+
+Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
+lèvres :
+
+« C'est pour ce soir », dit-il.
+
+Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
+communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
+vinrent pas.
+
+« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
+circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
+de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
+J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »
+
+Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
+moi :
+
+« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
+le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
+Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
+Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
+Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
+attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
+canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
+procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
+canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.
+
+-- La mer est mauvaise, dis-je.
+
+-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
+liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
+quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
+sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les
+circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
+débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la
+grâce de Dieu et à ce soir ! »
+
+Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
+J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
+de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
+aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était
+presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
+parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
+tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
+ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?
+
+En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
+remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de
+l'Atlantique.
+
+Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
+à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai
+ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
+le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées
+mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,
+comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
+couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
+mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le
+premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
+heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
+terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
+que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
+de Ned Land.
+
+Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
+voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
+éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
+les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
+l'Océan.
+
+Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
+n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
+
+Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
+évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
+et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
+manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
+Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
+je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à
+lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
+notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
+prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
+son bord justifiait toutes nos tentatives.
+
+Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
+Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
+départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
+je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
+Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.
+
+Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
+Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_
+pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,
+légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le
+capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations
+d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
+semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
+rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
+en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
+quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?
+
+Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
+conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
+sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
+me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
+mon impatience.
+
+Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
+étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
+minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je
+devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
+avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
+espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de
+succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes
+soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir
+quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine
+Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon
+coeur palpitait.
+
+Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
+et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
+utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
+homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
+Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
+lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
+abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
+du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient
+hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
+que je ne connaissais pas encore.
+
+En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans
+le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
+étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai
+involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
+pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
+chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
+l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.
+
+En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
+n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
+regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
+historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une
+grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis
+Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
+défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
+Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
+esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
+noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
+dessiné le crayon de Victor Hugo.
+
+Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
+Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
+mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,
+le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières
+commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des
+héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
+glorieuse ?...
+
+Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
+de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
+un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je
+me précipitai hors de la chambre.
+
+Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était
+toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,
+une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
+favorisaient donc les projets du Canadien.
+
+Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
+de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
+J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence
+profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque
+éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait
+d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle
+m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.
+
+A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
+porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
+salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.
+
+J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
+insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui
+donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
+Land.
+
+En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
+puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures
+du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins
+de Ned Land, je n'aurais pu le dire.
+
+Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.
+
+Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
+venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le
+signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
+Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre
+navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...
+
+En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
+parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :
+
+« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
+cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »
+
+On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les
+conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne
+pourrait en citer un mot.
+
+« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
+Savez-vous l'histoire d'Espagne ?
+
+-- Très mal, répondis-je.
+
+-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
+asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode
+de cette histoire. »
+
+Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
+auprès de lui, dans la pénombre.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire
+vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question
+que sans doute vous n'avez pu résoudre.
+
+-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
+voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos
+projets de fuite.
+
+-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
+bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,
+votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
+pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc
+d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou
+moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte
+partie.
+
+« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
+d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité
+d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,
+pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent
+prématurément le nom de Charles III.
+
+« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
+dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
+pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de
+l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
+1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
+une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de
+Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.
+
+« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
+la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un
+port de France.
+
+« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
+décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à
+défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de
+l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.
+
+« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette
+injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.
+
+« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
+aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions
+avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à
+ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout
+à coup.
+
+« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
+Nemo.
+
+-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite
+cette leçon d'histoire.
+
+-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
+un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les
+marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les
+lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.
+Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
+que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre
+dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se
+seraient éloignées.
+
+« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
+vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
+Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit
+courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
+tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
+qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »
+
+Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
+en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.
+
+« Eh bien ? Lui demandai-je.
+
+-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
+sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer
+les mystères. »
+
+Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
+remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
+transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.
+
+Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
+apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était
+net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,
+s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses
+éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces
+barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
+piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce
+précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur
+fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.
+
+Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre
+1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du
+gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
+ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour
+lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il
+était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux
+Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !
+
+« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
+la mer contînt tant de richesse ?
+
+-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
+l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
+
+-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses
+l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser
+ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,
+mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
+noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?
+
+-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
+qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
+devancer les travaux d'une société rivale.
+
+-- Et laquelle ?
+
+-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de
+rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par
+l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la
+valeur de ces richesses naufragées.
+
+-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
+mais ils n'y sont plus.
+
+-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il
+acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les
+joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
+de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains
+moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
+richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à
+jamais stériles pour eux ! »
+
+Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû
+blesser le capitaine Nemo.
+
+« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
+ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
+Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
+trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
+que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur
+cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne
+comprenez-vous pas ?... »
+
+Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant
+peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent
+les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,
+avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux
+souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races
+asservies comme aux individus !
+
+Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
+capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
+Crète insurgée !
+
+ IX
+
+ UN CONTINENT DISPARU
+
+Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
+chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.
+
+« Eh bien, monsieur ? me dit-il.
+
+-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à
+l'heure ou nous allions fuir son bateau.
+
+-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
+
+-- Son banquier !
+
+-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
+richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses
+d'un État. »
+
+Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
+secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le
+capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret
+énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
+promenade sur le champ de bataille de Vigo.
+
+« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
+perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
+
+-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.
+
+-- Je l'ignore, répondit Ned.
+
+-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »
+
+Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
+dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_
+était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
+
+J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la
+carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre
+appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la
+plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.
+
+Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
+l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
+San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.
+Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.
+
+Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore
+que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
+
+A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
+éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
+nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.
+
+Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
+du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de
+latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y
+avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent
+les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.
+
+Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme
+soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
+de calme relatif mes travaux habituels.
+
+Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du
+capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
+fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
+
+« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
+
+-- Proposez, capitaine.
+
+-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous
+la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
+obscure ?
+
+-- Très volontiers.
+
+-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra
+marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très
+bien entretenus.
+
+-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis
+prêt à vous suivre.
+
+-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
+scaphandres. »
+
+Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
+l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
+Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
+
+En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur
+notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes
+électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
+
+« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.
+
+Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car
+la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.
+J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un
+bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre
+habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une
+profondeur de trois cents mètres.
+
+Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
+capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte
+de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce
+qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment
+il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
+tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je
+m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans
+cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
+
+Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
+directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.
+Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre
+marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans
+une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
+
+Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
+tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement
+continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait
+violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la
+pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau
+! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout
+dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
+élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense
+que l'atmosphère terrestre, voilà tout.
+
+Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
+les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement
+de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
+couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
+pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
+bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je
+voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à
+pâlir dans l'éloignement.
+
+Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés
+sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne
+m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
+dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute
+évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne
+savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
+écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
+Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
+voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
+permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
+ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.
+
+Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
+enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux
+m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique
+qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu
+des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon
+cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
+Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
+profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
+de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ?
+Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères
+de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond
+de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,
+et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série
+de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris
+de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
+rêvait le capitaine Nemo !
+
+Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante
+rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
+Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée
+par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
+inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne.
+
+Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de
+l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il
+connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
+doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
+inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand
+il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en
+noir sur le fond lumineux de l'horizon.
+
+Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes
+de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
+sentiers difficiles d'un vaste taillis.
+
+Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres
+minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins
+gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses
+racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines
+découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
+eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une
+montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés
+d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.
+J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant
+les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant
+les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne
+sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
+
+Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
+bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
+farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que
+doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs
+qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
+d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries
+où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la
+main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si
+quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup
+m'apparaître.
+
+Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
+arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile
+secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées
+aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
+ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la
+profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
+tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un
+abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
+pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs
+monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
+semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de
+pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
+formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,
+des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,
+s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
+pas autorisé à la surface des régions terrestres.
+
+Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante
+densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de
+cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une
+impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté
+d'un isard ou d'un chamois !
+
+Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
+je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
+d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je
+n'ai point rêvé. J'ai vu et senti !
+
+Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la
+ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le
+pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante
+irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient
+çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous
+nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
+rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes
+profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
+choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
+j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque
+pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des
+milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.
+C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,
+des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant
+leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
+braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
+entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
+
+Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
+quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme
+une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur
+existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi
+dans les dernières couches de l'Océan ?
+
+Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
+terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un
+premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se
+dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
+l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
+amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
+châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
+auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
+manteau végétal.
+
+Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
+? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des
+temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie
+du capitaine Nemo ?
+
+J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
+bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
+la montagne, sembla me dire :
+
+« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
+
+Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
+le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
+
+Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
+s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
+de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
+contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
+au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
+violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
+pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
+scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
+dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
+ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
+jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
+
+J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
+flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
+se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en
+elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
+blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser
+à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en
+diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
+montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.
+
+En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
+une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
+disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
+solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
+quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté
+d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des
+vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
+les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
+guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
+larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
+capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
+
+Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je
+voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui
+emprisonnait ma tête.
+
+Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
+ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
+basalte noire et traça ce seul mot :
+
+ ATLANTIDE
+ Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
+de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
+Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
+disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
+Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
+d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
+témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui
+existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
+colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
+lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !
+
+L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
+héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a
+été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et
+législateur.
+
+Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
+ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
+annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
+raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
+première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie
+et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
+occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
+réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
+latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à
+l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se
+retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
+s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
+terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
+Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
+Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
+
+Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
+Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
+étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
+continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
+contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient
+marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes
+semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
+maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
+
+Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
+pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
+immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces
+grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
+s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
+gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
+force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à
+l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
+ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé
+de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
+des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
+fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
+la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres
+volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
+est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
+une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les
+couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
+n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
+
+Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
+souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
+accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
+dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
+demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place
+que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
+l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
+la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
+les partager, pour les comprendre !
+
+Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
+vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
+surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
+frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
+nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
+majestueuse ampleur.
+
+En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
+jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
+lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
+dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
+de le suivre.
+
+Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
+dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
+étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
+au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
+de l'Océan.
+
+ X
+
+ LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
+
+Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
+la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
+promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
+instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
+vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
+
+Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
+panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
+continent submergé.
+
+En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine
+de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus
+des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
+étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
+premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
+découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
+au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
+flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
+d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
+puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
+fureur des expansions plutoniennes.
+
+Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
+électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
+point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
+charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
+discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
+Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
+ce point historique me fut bientôt expliquée.
+
+En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
+passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
+classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
+qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.
+
+Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
+de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une
+taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
+musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des
+squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à
+dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque
+invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
+de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
+semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
+syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
+petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
+de fins et souples serpents.
+
+Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs
+de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
+perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
+sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
+rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
+de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
+dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
+qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
+taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
+marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
+et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
+que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
+comme des maris bien stylés.
+
+Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je
+ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
+de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa
+vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans
+d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
+inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et
+l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
+au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
+manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence
+toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son
+timonier.
+
+Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
+épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,
+il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
+basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
+Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
+longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,
+j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
+semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
+de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
+une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
+été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout
+cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
+dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
+
+La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
+avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
+voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
+comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
+surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
+travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
+zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.
+
+Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
+la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le
+_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
+manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
+_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
+me réveiller après quelques heures de sommeil.
+
+Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
+regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la
+surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
+plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
+lames supérieures.
+
+Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
+jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
+étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
+une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
+
+Je ne savais que penser, quand une voix me dit :
+
+« C'est vous, monsieur le professeur ?
+
+-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?
+
+-- Sous terre, monsieur le professeur.
+
+-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?
+
+-- Il flotte toujours.
+
+-- Mais, je ne comprends pas ?
+
+-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
+aimez les situations claires, vous serez satisfait. »
+
+Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
+complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
+regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
+une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
+circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
+fit évanouir cette vague lumière.
+
+Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
+électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une
+berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
+c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux
+milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
+manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car
+une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
+hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
+figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq
+ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
+lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
+rayonnement diurne.
+
+Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
+cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
+la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
+
+« Où sommes-nous ? dis-je.
+
+-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
+volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
+convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
+_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix
+mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
+d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
+du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles
+une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.
+
+-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
+pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,
+n'ai-je pas aperçu une ouverture ?
+
+-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
+flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
+respirons.
+
+-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.
+
+-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
+Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
+l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
+
+-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère
+du volcan ?
+
+-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
+la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
+les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
+
+-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
+Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
+eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.
+
+-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
+mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour
+alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de
+houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer
+recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
+géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
+sont pour moi une mine inépuisable.
+
+-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?
+
+-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les
+houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic
+et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
+n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce
+combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par
+le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
+en activité.
+
+-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?
+
+-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre
+tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
+réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
+c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
+donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
+profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »
+
+Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
+n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
+sans leur dire où ils se trouvaient.
+
+Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
+regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une
+montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
+d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
+
+Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
+
+« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
+
+-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et
+d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »
+
+Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
+développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
+mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
+le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
+tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
+blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
+désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
+souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
+La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
+comme une nuée d'étincelles.
+
+Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et
+nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
+raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait
+marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne
+reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
+de cristaux de feldspath et de quartz.
+
+La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
+parts. Je le fis observer à mes compagnons.
+
+« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
+entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
+niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
+montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?
+
+-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
+dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et
+comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
+tranquilles d'un lac ?
+
+-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
+au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de
+passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
+précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
+entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
+Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
+volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
+
+-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
+regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
+le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
+
+-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
+sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !
+
+-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
+précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
+vos regrets sont superflus. »
+
+Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
+raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
+qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
+tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
+Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
+obstacles furent surmontés.
+
+A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se
+modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
+trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes
+toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers,
+disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
+voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
+entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
+incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de
+larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère
+supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
+volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
+
+Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
+hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
+obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
+dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
+végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et
+même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
+reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
+héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
+solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
+grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là,
+quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues
+feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
+j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
+j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
+fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
+d'âme !
+
+Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
+écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
+Ned Land s'écria :
+
+« Ah ! monsieur, une ruche !
+
+-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite
+incrédulité.
+
+-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
+autour. »
+
+Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
+l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques
+milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
+Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
+
+Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
+j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
+feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
+son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
+cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
+miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac.
+
+« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
+dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
+
+-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
+
+-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
+promenade. »
+
+A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac
+apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
+surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
+_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur
+la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
+nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
+
+En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
+plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
+n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
+ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
+l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
+C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
+les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de
+belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
+Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
+de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
+plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
+parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
+vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
+fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
+miel.
+
+Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
+impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme
+une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
+distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés
+par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la
+montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
+tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus
+de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.
+
+Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné
+le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges
+tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à
+confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
+de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune,
+elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards,
+des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des
+galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
+et patelles.
+
+En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
+nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli
+ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la
+poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à
+sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation
+se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,
+sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le
+capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision
+de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de
+l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
+avec plus de succès sa tentative avortée.
+
+Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
+conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine
+somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
+résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.
+Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence
+se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait
+que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
+
+Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
+
+« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.
+
+-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.
+
+-- L'eau nous gagne ! »
+
+Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
+retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il
+fallait se sauver.
+
+En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
+même.
+
+« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ?
+
+-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la
+marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott !
+L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
+d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes
+pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. »
+
+Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
+circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage
+achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
+_Nautilus_aurait pu partir à l'instant.
+
+Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
+la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.
+
+Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port
+d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres
+au-dessous des flots de l'Atlantique.
+
+ XI
+
+ LA MER DE SARGASSES
+
+La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de
+revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément
+rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous
+entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer.
+
+Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan
+atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
+chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de
+Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le
+golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce
+courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes
+d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la
+hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant
+un ovale allongé, il revient vers les Antilles.
+
+Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de
+ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,
+immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein
+Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
+à en faire le tour.
+
+La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
+immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
+nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de
+cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
+herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de
+l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
+fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
+nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
+la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
+herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
+perdirent trois longues semaines à les traverser.
+
+Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
+prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins
+du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût
+pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
+engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
+mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
+
+Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
+varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
+ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
+de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent
+dans ce paisible bassin de l'Atlantique :
+
+« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
+expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
+fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
+imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
+fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface
+liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui
+nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
+courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où
+viennent se réunir les corps flottants. »
+
+Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
+milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
+flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces
+herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
+Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
+nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
+défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
+ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
+un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
+accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
+eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
+que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
+épuisé les mines des continents.
+
+Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
+de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
+laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
+vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
+Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
+
+Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
+les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
+abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
+accoutume.
+
+Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
+_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
+vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
+Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne
+doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
+vers les mers australes du Pacifique.
+
+Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
+privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
+non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
+était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
+force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
+persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
+à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
+existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
+traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
+venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
+début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
+emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
+quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
+cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
+donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
+circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ?
+Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
+je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
+En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
+que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
+jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
+vers le sud de l'Atlantique !
+
+Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
+incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
+Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
+qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
+naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui,
+était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
+théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer
+ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
+Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
+dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
+milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
+dans les déserts de l'Océan.
+
+Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
+la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
+navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
+Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
+d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
+d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces
+braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
+plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
+Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû
+regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
+harpon de ces pêcheurs.
+
+Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
+différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
+latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
+genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas
+moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq
+mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
+arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
+longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept
+ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
+peu près vers le milieu du corps.
+
+Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
+On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce
+qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une
+tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
+matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
+autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est
+pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
+laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur
+voracité.
+
+Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
+pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
+chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
+moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
+Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
+quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus
+grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
+vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
+ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
+par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
+Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
+d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
+
+Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces
+poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des
+sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes --
+prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix
+réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
+égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune
+sérénade à notre passage, et je le regrette.
+
+Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
+volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner
+la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de
+son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du
+_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
+ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
+trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
+tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
+sombres comme autant d'étoiles filantes.
+
+Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
+jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui
+m'intéressèrent vivement.
+
+Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
+dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de
+latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages
+où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de
+sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
+frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
+par quinze mille cent quarante mètres.
+
+Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême
+profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
+noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
+ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
+prodigieusement reculées.
+
+On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
+réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
+pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
+aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
+pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
+
+Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
+diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui
+furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes
+d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de
+vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
+indescriptible violence.
+
+Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une
+corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et
+moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui
+déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
+résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
+peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
+nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces
+derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six
+fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
+malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
+protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin
+le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
+supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
+
+Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
+profondeurs plus considérables.
+
+« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de
+la science, que présume-t-on, que sait-on ?
+
+-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
+de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
+sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
+une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par
+deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
+polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
+cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine
+Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
+plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
+direz-vous qu'on ne sait rien ?
+
+-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
+cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
+que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
+
+-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
+courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
+densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
+vie rudimentaire des encrines et des astéries.
+
+-- Juste, fit le capitaine.
+
+-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que
+la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
+profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
+contribue à l'y comprimer.
+
+-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
+surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
+c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
+poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont
+pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
+contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
+raison à votre système. Mais continuons nos observations. »
+
+Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
+profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
+heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
+toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
+d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
+étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et
+le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.
+
+Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
+surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
+à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
+même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
+
+Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes
+pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
+jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
+gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
+pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
+que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
+un bloc plein.
+
+En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
+encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
+certains échantillons d'astéries.
+
+Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
+et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de
+l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs
+au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
+seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
+supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
+c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
+surface !
+
+« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes
+où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
+magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
+où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
+faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
+
+-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
+que le souvenir ?
+
+-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?
+
+-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
+photographique de cette régions sous-marine ! »
+
+Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
+nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
+était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
+milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
+parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
+soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
+_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
+de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
+du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
+négatif d'une extrême pureté.
+
+C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
+primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
+inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
+profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
+incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
+comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
+au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
+compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
+de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
+formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
+sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
+
+Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
+m'avait dit :
+
+« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
+situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles
+pressions.
+
+-- Remontons ! répondis-je.
+
+-- Tenez-vous bien. »
+
+Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
+me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
+
+Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
+verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs,
+s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
+avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
+minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
+surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
+retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
+
+ XII
+
+ CACHALOTS ET BALEINES
+
+Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
+vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
+à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
+du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions
+australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je
+commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
+suffisamment les appréhensions de Ned Land.
+
+Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
+fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
+voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
+qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
+ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
+violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
+
+Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
+Je leur demandai la raison de leur visite.
+
+« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
+
+-- Parlez, Ned.
+
+-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- Je ne saurais le dire, mon ami.
+
+-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un
+nombreux équipage.
+
+-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
+dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer.
+
+-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
+
+-- Pourquoi ? » répliquai-je.
+
+Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
+deviner.
+
+« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
+compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
+navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
+commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
+
+-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
+qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
+maximum ?
+
+-- Comment cela, Conseil ?
+
+-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur
+connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant
+d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
+et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de
+remonter toutes les vingt-quatre heures... »
+
+La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
+en venir.
+
+« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir
+d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain.
+
+-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
+
+-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
+l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
+l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
+chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
+litres d'air.
+
+-- Précisément, dit Conseil.
+
+-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents
+tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
+quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
+cents... »
+
+Je calculai rapidement au crayon :
+
+« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire
+que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à
+six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
+
+-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
+
+-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
+ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
+
+-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
+
+-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
+
+-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
+
+Conseil avait employé le mot juste.
+
+« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
+au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la
+banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il
+sera temps de reprendre les projets de Ned Land. »
+
+Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
+pas, et se retira.
+
+« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
+Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
+lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
+nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
+gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il
+n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
+que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
+pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! »
+
+Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
+au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
+pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
+incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
+
+Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le _Nautilus_
+tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
+pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
+réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
+
+Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
+les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
+entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
+Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
+et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
+aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
+légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
+sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
+un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
+régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
+inconnu du globe.
+
+Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
+mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
+d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
+signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
+on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
+au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_.
+
+« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
+rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
+Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
+de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur
+ce morceau de tôle !
+
+-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos
+vieilles idées de pêche ?
+
+-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
+métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille
+chasse ?
+
+-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
+
+-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans
+le détroit de Bering que dans celui de Davis.
+
+-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
+franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
+à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
+
+-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
+Canadien d'un ton passablement incrédule.
+
+-- Je dis ce qui est.
+
+-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans
+et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
+dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
+vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
+l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
+doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
+l'Équateur ?
+
+-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
+monsieur.
+
+-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
+suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
+si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de
+Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
+l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
+
+-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.
+
+-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
+
+-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
+parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
+
+-- Je vous l'ai dit, Ned.
+
+-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
+
+-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
+Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
+contre elle ! »
+
+Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
+imaginaire.
+
+« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
+boréales ?
+
+-- A peu près, Ned.
+
+-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
+mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
+
+Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
+Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
+
+-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
+baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
+cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
+
+-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
+l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! »
+
+Puis, reprenant sa conversation :
+
+« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
+cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
+Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
+pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
+
+-- On y bâtit des maisons, dit Conseil.
+
+-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
+et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
+
+-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
+
+-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
+extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous
+n'y croyez pas !
+
+-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
+tout croire de la part des baleines !
+
+-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
+
+-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
+quinze jours.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
+que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
+encore.
+
+-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
+
+-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
+poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
+frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
+Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
+queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
+détriment de leur rapidité.
+
+-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
+vous croire ?
+
+-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
+existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
+livres.
+
+-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
+certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
+dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
+
+-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
+
+-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
+égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
+telle masse lancée à toute vitesse !
+
+-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
+
+-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
+qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
+sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
+seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra
+presque aussitôt. »
+
+Ned me regarda d'un air narquois.
+
+« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine --
+dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
+été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
+monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
+
+-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
+
+-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
+
+-- Et comment le savez-vous, Ned ?
+
+-- Parce qu'on le dit.
+
+-- Et pourquoi le dit-on ?
+
+-- Parce qu'on le sait.
+
+-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
+raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
+les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
+avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On
+suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
+actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
+complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
+cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? »
+
+Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
+toujours. Il la dévorait des yeux.
+
+« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
+c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là
+pieds et poings liés !
+
+-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
+Nemo la permission de chasser ?... »
+
+Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
+le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
+après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
+
+Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
+eaux à un mille du _Nautilus_.
+
+« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
+flotte de baleiniers.
+
+-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
+la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
+harponneur ?
+
+-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
+détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
+
+-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
+nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
+
+-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
+Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège
+réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
+détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
+inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
+blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
+et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
+tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
+naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
+en mêliez. »
+
+Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
+de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
+ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
+évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
+raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
+disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
+
+Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
+dans ses poches et nous tourna le dos.
+
+Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
+s'adressant à moi :
+
+« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
+ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
+forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
+sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
+
+-- Oui, capitaine, répondis-je.
+
+-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
+rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
+cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
+
+Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
+
+« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
+des baleines...
+
+-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
+à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut
+bien le harpon de maître Land, j'imagine. »
+
+Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
+cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
+
+« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
+montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
+pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
+
+Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
+dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme
+de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
+baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il
+est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
+cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
+chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
+grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à
+quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de
+baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
+poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
+pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente,
+et n'y voyant guère que de l'oeil droit.
+
+Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
+aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
+préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
+qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
+adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
+les flots, sans venir respirer à leur surface.
+
+Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
+mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les
+vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour
+manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je
+sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
+s'accroître.
+
+Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
+lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la
+troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus
+à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt
+ils durent se garer de ses coups.
+
+Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
+battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable,
+brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
+charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage
+deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui
+frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
+produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un
+autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
+l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
+cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
+lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
+coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
+les allures, le perçant de son terrible éperon.
+
+Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements
+aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au
+milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
+véritables houles.
+
+Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
+macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
+réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à
+la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned
+Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
+sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
+coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son
+hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
+supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
+leurs puissantes étreintes.
+
+Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
+tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
+panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
+
+La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
+n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
+charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur
+le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes
+protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
+flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
+_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.
+
+Le capitaine Nemo nous rejoignit.
+
+« Eh bien, maître Land ? dit-il.
+
+-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
+s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
+pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
+
+-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et
+le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.
+
+-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
+
+-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
+Land.
+
+Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
+aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
+par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.
+
+L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
+baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
+Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
+Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
+deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur
+le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa
+nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
+sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
+murmurait comme un ressac à travers ses fanons.
+
+Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal.
+Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
+sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
+qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
+
+Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
+m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
+que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
+du lait de vache.
+
+Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
+utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
+apporter une agréable variété à notre ordinaire.
+
+De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
+Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
+je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
+
+ XIII
+
+ LA BANQUISE
+
+Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
+suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
+Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
+toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
+échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
+mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
+boréales, qui commence la période équinoxiale.
+
+Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
+simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
+écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la
+surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
+était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
+l'admirions pour la première fois.
+
+Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
+d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
+« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
+l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
+
+En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat
+se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
+masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
+eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes
+améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
+réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
+cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
+suffi à la construction de toute une ville de marbre.
+
+Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
+nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
+C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
+assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
+le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
+bec sa tôle sonore.
+
+Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
+tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
+parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
+disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là
+chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il
+ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses
+instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
+_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de
+ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
+milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
+mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du
+soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
+capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
+ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
+cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
+
+Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa
+toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
+une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
+ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
+ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams
+lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.
+
+La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
+extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
+étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
+marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement
+chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
+intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
+au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.
+
+Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
+perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
+et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
+circumpolaires.
+
+Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
+dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
+phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
+américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
+les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
+laissé après eux le silence de la mort.
+
+Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
+cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
+glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
+Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
+toujours.
+
+« Mais où va-t-il ? demandai-je.
+
+-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
+aller plus loin, il s'arrêtera.
+
+-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
+
+Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
+déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
+régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
+attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
+avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
+et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
+variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
+grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
+détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
+changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.
+
+Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces
+équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
+intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous
+jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et
+tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments.
+
+Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
+définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
+léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne
+se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui
+sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
+n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.
+
+Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
+barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais
+de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait
+arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une
+effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
+masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était
+l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,
+haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force
+d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté
+par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son
+poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par
+un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.
+
+Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par
+certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la
+plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du
+compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
+briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés
+au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se
+recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
+les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment
+sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,
+pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
+
+Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il
+tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus
+aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions
+contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne
+se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle
+est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et
+d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30'
+de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
+compas transportés à différentes parties du navire et prendre une
+moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la
+route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
+sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
+
+Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
+définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,
+ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de
+montagnes soudées entre elles.
+
+« La banquise ! » me dit le Canadien.
+
+Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
+avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
+instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
+exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de
+latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions
+antarctiques.
+
+De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
+yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine
+tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle
+capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant
+la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là,
+des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux
+cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et
+revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques
+rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature
+désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes
+des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
+
+Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu
+des champs de glace.
+
+« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin
+!
+
+-- Eh bien ?
+
+-- Ce sera un maître homme.
+
+-- Pourquoi, Ned ?
+
+-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
+votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
+la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête
+bon gré mal gré.
+
+-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
+derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !
+
+-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
+agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
+
+-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui
+se trouve.
+
+-- Quoi donc ? demandai-je.
+
+-- De la glace, et toujours de la glace !
+
+-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le
+suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
+
+-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
+cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,
+et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
+_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
+c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. »
+
+Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
+seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
+s'arrêter devant la banquise.
+
+En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
+disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité.
+Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
+sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car
+les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre
+appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce
+fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
+forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la
+conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
+
+J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
+situation depuis quelques instants, me dit :
+
+« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?
+
+-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.
+
+-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?
+
+-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
+d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur
+les continents habités.
+
+-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
+se dégager ?
+
+-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour
+que vous comptiez sur une débâcle des glaces.
+
+-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
+ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements
+et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
+dégagera, mais qu'il ira plus loin encore !
+
+-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.
+
+-- Oui, monsieur, il ira au pôle.
+
+-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
+
+-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce
+point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si
+je fais du _Nautilus_ ce que je veux. »
+
+Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
+Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible
+que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
+n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,
+l'esprit d'un fou pouvait concevoir !
+
+Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
+découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature
+humaine.
+
+« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là
+où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
+_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,
+il ira plus loin encore.
+
+-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
+Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
+Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons
+des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !
+
+-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
+capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
+
+-- Par-dessous ! » m'écriai-je.
+
+Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
+esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_
+allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !
+
+« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
+me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la
+possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui
+est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
+Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais
+si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !
+
+-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la
+surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches
+inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à
+un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de
+l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette
+banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ?
+
+-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
+ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
+montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles
+ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres
+pour le _Nautilus_?
+
+-- Rien, monsieur.
+
+-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
+température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
+les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
+
+-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.
+
+-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
+plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
+
+-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
+réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène
+dont nous aurons besoin.
+
+-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
+Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
+soumets d'avance toutes mes objections.
+
+-- En avez-vous encore à faire ?
+
+-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette
+mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions
+revenir à sa surface !
+
+-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un
+redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
+ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?
+
+-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !
+
+-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
+pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
+nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni
+dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à
+preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé
+de glaces à ces deux points du globe.
+
+-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
+vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections
+contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »
+
+Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace
+! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le
+distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
+toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir
+emporté dans les rêveries de l'impossible !
+
+Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
+parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
+incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement
+prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir
+aucune surprise.
+
+Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
+impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
+intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur
+» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned
+Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
+
+« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
+me faites pitié !
+
+-- Mais nous irons au pôle, maître Ned.
+
+-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »
+
+Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur »,
+dit-il en me quittant.
+
+Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
+commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
+les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre
+heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme
+allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise
+que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez
+pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent
+s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.
+
+Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés
+de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt
+dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince
+encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se
+remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne
+tarda pas à descendre.
+
+J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
+regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
+remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
+
+A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine
+Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
+_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
+huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à
+la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà
+gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par
+ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur.
+Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
+précision.
+
+« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
+
+-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde
+conviction.
+
+Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de
+pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°
+vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,
+c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
+vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train
+express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
+atteindre le pôle.
+
+Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous
+retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
+l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les
+poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne
+trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer
+libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux
+tressaillements de la longue coque d'acier.
+
+Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
+Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
+capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
+
+Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
+le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
+avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
+en vidant lentement ses réservoirs.
+
+Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
+du pôle ?
+
+Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface
+inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la
+matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer
+l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
+profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
+nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur
+supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance
+peu rassurante.
+
+Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette
+même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
+plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
+par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur
+dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.
+C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était
+enfoncé sous les flots.
+
+Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
+profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
+
+Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.
+Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de
+profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre
+nous et la surface de l'Océan !
+
+Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû
+être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
+quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
+capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
+d'oxygène.
+
+Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
+m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
+tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
+j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait
+seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
+séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à
+peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
+
+Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
+suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait
+sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
+dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
+
+Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
+salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
+
+« La mer libre ! » me dit-il.
+
+ XIV
+
+ LE PÔLE SUD
+
+Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
+quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue
+; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
+ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
+olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de
+zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette
+banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du
+nord.
+
+« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.
+
+-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
+
+-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
+regardant le ciel grisâtre.
+
+-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
+
+A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à
+une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment,
+car cette mer pouvait être semée d'écueils.
+
+Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
+nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
+circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
+continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
+
+L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
+Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud
+et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes,
+de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
+nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique
+renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se
+former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses
+calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une
+vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.
+
+Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
+encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
+Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
+les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
+heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
+ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.
+
+Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
+s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
+
+« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied
+le premier sur cette terre.
+
+-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
+ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
+trace de ses pas. »
+
+Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
+faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
+petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
+muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
+minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
+
+« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
+
+Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
+
+Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
+s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des
+pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine
+volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles,
+dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs
+conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
+haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
+milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé
+les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent
+soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude.
+
+La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
+Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les
+roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
+rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
+quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de
+petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
+composaient toute la maigre flore de cette région.
+
+Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
+de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios
+au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
+arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
+trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
+charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
+eaux libres sur la lisière du rivage.
+
+Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
+arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent
+dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis,
+de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi
+qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
+de mer qui constellaient le sol.
+
+Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
+voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
+assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
+regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
+pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
+les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
+lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
+assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
+
+Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
+échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
+conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
+car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
+Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
+quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
+gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées,
+qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
+canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
+série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
+autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux,
+dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
+adapter une mèche avant de les allumer ».
+
+« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
+Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis
+d'une mèche ! »
+
+Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
+sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
+nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
+centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des
+braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
+corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient
+tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
+
+Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
+n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
+Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si
+nous avions atteint le pôle ?
+
+Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
+accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
+impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
+ne commandait pas au soleil comme à la mer.
+
+Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
+ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
+de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
+
+« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
+_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
+
+Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
+avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
+antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs,
+qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
+vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
+cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
+blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
+chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
+la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
+trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
+la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
+l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
+
+La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
+tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
+excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
+albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
+resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
+dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
+le soleil en rasant les bords de l'horizon.
+
+Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus
+vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les
+brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
+observation pourrait s'effectuer.
+
+Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
+et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
+volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
+que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
+myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
+cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
+mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
+des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
+couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
+rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
+affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
+centaines de navires.
+
+« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
+accompagnés !
+
+-- Pourquoi cela, Conseil ?
+
+-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
+
+-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
+n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
+de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
+il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
+
+-- Il a raison.
+
+-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
+superbes échantillons de la faune marine ?
+
+-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré
+sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
+
+-- Ce sont des phoques et des morses.
+
+-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta
+de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
+unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
+embranchement des vertébrés.
+
+-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
+se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
+l'occasion de les observer. Marchons. »
+
+Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
+jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je
+dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
+granitique du rivage.
+
+Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les
+glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
+involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
+gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
+des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le
+père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques
+jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères
+voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la
+contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
+imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un
+véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
+excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
+poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
+sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
+les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
+que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
+veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
+manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
+sirènes.
+
+Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
+cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
+excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
+sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se
+domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,
+convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
+chiens de pêche.
+
+La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
+Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
+-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
+j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
+blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque
+mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
+découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
+éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
+géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
+une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
+approche.
+
+« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
+
+-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
+défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
+mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
+
+-- Il est dans son droit, répliqua Conseil.
+
+-- Je ne dis pas non. »
+
+Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
+couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer
+et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
+rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
+
+« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
+
+-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
+
+-- Ils se battent ou ils jouent.
+
+-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
+
+-- Il faut le voir, Conseil. »
+
+Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
+d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
+glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
+Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
+relevait, disant :
+
+« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
+conserverait mieux son équilibre. »
+
+Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
+blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
+des hurlements de joie, non de colère.
+
+Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
+la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
+manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
+ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
+mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
+faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
+éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les
+morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira
+bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
+indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
+chaque année plus de quatre mille.
+
+En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
+car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
+d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
+Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
+moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à
+des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
+campement.
+
+Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
+pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
+conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
+opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
+jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
+semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
+ce point inabordable du globe.
+
+Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
+étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
+et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué
+avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce
+basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
+l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
+allongée.
+
+Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
+ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
+
+C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
+s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
+notre situation.
+
+En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
+l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
+l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
+nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
+l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
+21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
+il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
+ses derniers rayons.
+
+Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
+
+« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
+n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
+cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
+navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
+facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
+
+-- Pourquoi, capitaine ?
+
+-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
+il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
+l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
+erreurs.
+
+-- Comment procéderez-vous donc ?
+
+-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
+Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
+réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
+suis au pôle sud.
+
+-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
+mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
+nécessairement à midi.
+
+-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et
+il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. »
+
+Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
+jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne
+récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
+remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
+francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
+comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
+entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
+tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
+_Nautilus_.
+
+Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
+avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
+rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
+avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
+
+Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
+plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
+
+« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après
+déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste
+d'observation. »
+
+Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
+avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
+comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout,
+je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
+Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
+soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
+
+Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
+élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
+grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
+cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
+de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
+lunette et un baromètre.
+
+Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
+appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
+baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire
+dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
+nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des
+ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
+puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
+grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des
+tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
+troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
+antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
+traqués par les chasseurs.
+
+Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes
+de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
+balançaient entre le remous des lames.
+
+A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
+nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
+des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
+doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
+laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
+saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
+pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
+plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
+et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
+
+Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
+porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
+qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du
+ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
+tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
+comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
+sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
+centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
+nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
+chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
+
+Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
+sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
+son observation.
+
+A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
+montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
+continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
+encore.
+
+Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
+miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
+peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je
+tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
+demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous
+étions au pôle même.
+
+« Midi ! m'écriai-je.
+
+-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
+donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
+deux portions égales par l'horizon.
+
+Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
+peu à peu sur ses rampes.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
+dit :
+
+« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
+et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
+New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
+trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le
+30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de
+latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
+soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
+111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
+le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont
+les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
+découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
+Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
+un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14'
+de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le
+trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
+_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26'
+de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler
+février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832,
+le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21
+février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le
+Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de
+latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
+une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
+terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
+l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
+centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre
+Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
+James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
+76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre
+Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
+parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par
+76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
+revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
+capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
+quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
+globe égale au sixième des continents reconnus.
+
+-- Au nom de qui, capitaine ?
+
+-- Au mien, monsieur ! »
+
+Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
+d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
+dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
+
+« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
+sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres
+sur mon nouveau domaine ! »
+
+ XV
+
+ ACCIDENT OU INCIDENT ?
+
+Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
+furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
+la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
+une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
+Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.
+
+Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
+vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
+multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
+nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
+prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
+gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
+Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles
+allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
+Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
+climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
+l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
+toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
+les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
+mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
+
+Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_
+descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son
+hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse
+de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
+l'immense carapace glacée de la banquise.
+
+Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
+_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
+cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à
+ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
+fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les
+rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
+véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
+pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable !
+Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce
+bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
+plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
+terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de
+Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
+pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
+millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la
+nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas
+mon cerveau sommeiller un instant.
+
+A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
+m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
+quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
+le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.
+
+Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
+salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
+Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
+tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale
+se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
+d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché
+sur tribord, et, de plus, complètement immobile,
+
+A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
+capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
+Ned Land et Conseil entrèrent.
+
+« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
+
+-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
+
+-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
+_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
+pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.
+
+-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
+
+-- Nous l'ignorons, répondit Conseil.
+
+-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
+
+Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
+profondeur de trois cent soixante mètres.
+
+« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
+
+-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
+
+-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land.
+
+-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
+
+Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
+central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
+Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
+d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.
+
+Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
+jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
+son aise, sans lui répondre.
+
+Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
+moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand
+le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
+habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
+observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
+doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
+les mers australes.
+
+Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
+lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
+expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
+
+« Un incident, capitaine ?
+
+-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
+
+-- Grave ?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Le danger est-il immédiat ?
+
+-- Non.
+
+-- Le _Nautilus_ s'est échoué ?
+
+-- Oui.
+
+-- Et cet échouement est venu ?...
+
+-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
+faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
+empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
+humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
+
+Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
+cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
+
+« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
+accident ?
+
+-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
+répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux
+plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
+Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
+arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui
+flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
+avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
+denses, où il se trouve couché sur le flanc.
+
+Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de
+manière à le remettre en équilibre ?
+
+-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
+les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que
+le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
+jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre
+position ne sera pas changée. »
+
+En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.
+Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
+Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
+supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
+pressés entre les deux surfaces glacées ?
+
+Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
+capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,
+depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds
+environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.
+
+Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
+_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
+reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
+rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur
+ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
+redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
+
+« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
+
+-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
+
+-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
+
+-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
+vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la
+mer. »
+
+Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
+arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
+bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
+maintenir entre deux eaux.
+
+« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
+
+-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
+moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
+nous l'avons échappé belle !
+
+-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
+
+Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
+et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
+moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
+dégagée.
+
+Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance
+de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une
+éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille.
+Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se
+développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
+culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
+latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
+Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une
+largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
+était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
+arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
+bas, un libre passage sous la banquise.
+
+Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
+resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
+réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
+fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
+grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
+chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
+veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
+particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
+vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie
+couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
+dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
+centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
+d'un phare de premier ordre.
+
+« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.
+
+-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
+
+-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
+d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
+spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
+que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
+de l'homme ! »
+
+Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
+fit retourner.
+
+« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
+
+-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
+
+Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
+
+« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
+
+-- Je suis ébloui, aveuglé ! »
+
+Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
+supporter le feu qui la dévorait.
+
+Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
+marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
+glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
+myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son
+hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.
+
+Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
+nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
+la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
+Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
+
+Enfin, nos mains s'abaissèrent.
+
+« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
+
+-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
+
+-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
+merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
+continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
+le monde habité n'est plus digne de nous ! »
+
+De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
+quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
+Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
+
+« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
+Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
+
+Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
+à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un
+bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel
+sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
+pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
+obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
+en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
+attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé.
+
+« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
+
+-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
+
+-- Et alors ?...
+
+-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
+nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
+
+En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
+réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_
+s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
+grande rapidité.
+
+« Ce sera un retard, dit Ned.
+
+-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
+
+-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
+
+Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
+Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
+et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
+
+Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
+
+« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
+
+-- Très intéressant, répondis-je.
+
+-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
+
+-- Mon livre ? »
+
+En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
+Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
+Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.
+
+« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
+moment où nous serons sortis de cette impasse.
+
+-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
+
+Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
+suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_
+se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
+boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à
+une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace
+aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
+hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.
+
+A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
+fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
+saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
+directement que si les mots eussent interprété notre pensée.
+
+En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
+
+« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
+
+-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
+
+-- Nous sommes bloqués ?
+
+-- Oui. »
+
+ XVI
+
+ FAUTE D'AIR
+
+Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur
+de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
+frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
+regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
+habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_
+ne bougeait plus.
+
+Le capitaine prit alors la parole :
+
+« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
+dans les conditions où nous sommes. »
+
+Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
+mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.
+
+« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
+mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
+car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
+nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
+
+-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
+craindre, car nos réservoirs sont pleins.
+
+-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
+jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous
+les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être
+renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.
+
+-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !
+
+-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
+
+-- De quel côté ? demandai-je.
+
+-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_
+sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,
+attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.
+
+-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?
+
+-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »
+
+Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
+s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
+et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
+cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace
+inférieur.
+
+« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
+courage et sur votre énergie.
+
+-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
+je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour
+le salut commun.
+
+-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
+
+-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon,
+si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
+
+-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »
+
+Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_
+revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
+proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume
+de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
+portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient
+fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais
+nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
+Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
+et saturées de rayons électriques.
+
+Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres
+étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches
+ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.
+
+Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
+l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
+reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
+
+Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
+sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
+longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après
+quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il
+était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était
+la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de
+hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là
+dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur
+de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal
+en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ
+six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou
+par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
+
+Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
+opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût
+entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner
+l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes
+la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.
+Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de
+gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de
+pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
+pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de
+ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
+paroi inférieure s'amincissait d'autant.
+
+Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
+compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs
+auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
+nous dirigeait.
+
+L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
+en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
+produisissent sous une pression de trente atmosphères.
+
+Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
+nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le
+fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du
+_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été
+renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes
+étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
+heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre
+sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En
+admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait
+encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette
+entreprise.
+
+« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
+que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
+
+-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée
+prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans
+communication possible avec l'atmosphère ! »
+
+Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
+nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
+étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots
+? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux
+qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
+l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir
+jusqu'au bout.
+
+Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
+mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de
+mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de
+six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles
+latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la
+fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
+outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce
+nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
+comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait
+éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?
+
+Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
+quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible
+travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis
+observer au capitaine Nemo cette grave complication.
+
+« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
+plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
+aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
+vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »
+
+Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de
+parler !
+
+Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
+opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était
+quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur
+emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner
+une atmosphère appauvrie et viciée.
+
+Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je
+rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont
+l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
+eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait
+pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la
+décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide
+vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide
+carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
+parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients
+de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
+manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer
+
+Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
+réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du
+_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
+
+Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
+cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la
+banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se
+rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le
+désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes
+mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette
+eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages
+n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les
+formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
+irrésistiblement.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
+lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
+les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à
+moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.
+
+Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
+bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen,
+ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du
+ciment.
+
+-- Oui ! dis-je, mais que faire ?
+
+-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter
+cette pression sans en être écrasé ?
+
+-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
+
+-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau
+nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
+elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
+elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne
+sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un
+agent de destruction !
+
+-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement
+que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable
+pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.
+
+-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
+la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette
+solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales
+se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à
+l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.
+
+-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous
+permettra-t-il de respirer à bord ? »
+
+Le capitaine me regarda en face.
+
+« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »
+
+Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
+réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres
+du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
+réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
+conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon
+impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
+s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons !
+
+Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
+Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
+repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots
+s'échappèrent de ses lèvres !
+
+« L'eau bouillante ! murmura-t-il.
+
+-- L'eau bouillante ? m'écriai-je.
+
+-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
+restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée
+par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce
+milieu et ne retarderaient pas sa congélation ?
+
+-- Il faut l'essayer, dis-je résolument.
+
+-- Essayons, monsieur le professeur. »
+
+Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
+capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
+appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
+évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique
+des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.
+En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut
+dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au
+fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que
+l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les
+appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
+
+L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
+extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de
+gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
+
+« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé
+par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.
+
+-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous
+n'avons plus que l'asphyxie à craindre. »
+
+Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous
+de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais
+comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux
+degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
+
+Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
+l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient
+encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être
+renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle
+toujours en empirant.
+
+Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
+sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des
+bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en
+cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui
+se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
+J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
+Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne
+me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
+l'entendais encore murmurer :
+
+« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur
+! »
+
+Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
+
+Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec
+quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour
+travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée.
+Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces
+fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
+poumons ! On respirait ! On respirait !
+
+Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son
+travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses
+compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le
+capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette
+sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre
+et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une
+défaillance, sans un murmure.
+
+Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
+encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la
+superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais
+les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
+être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !
+
+Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
+saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
+lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se
+mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
+Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
+l'équipage râlaient.
+
+Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
+trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de
+glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
+conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale
+les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
+
+D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
+couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il
+flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse
+dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau
+s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole.
+
+En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
+communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
+glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient
+trouée en mille endroits.
+
+Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent
+mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille
+kilogrammes le poids du _Nautilus_.
+
+Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
+encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
+
+Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
+des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se
+produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du
+papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.
+
+« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.
+
+Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
+convulsion involontaire.
+
+Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
+s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme
+il eût fait dans le vide !
+
+Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
+commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,
+notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un
+mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit
+tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna
+vers le nord.
+
+Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
+libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !
+
+A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
+était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne
+voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
+mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.
+
+Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais
+j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que
+j'allais mourir...
+
+Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
+poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous
+franchi la banquise ?
+
+Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
+sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
+fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour
+moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à
+goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
+pendant quelques instants, je respirai avec volupté.
+
+Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
+Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
+effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
+
+Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
+étaient-ils morts avec lui ?
+
+En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
+pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
+l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?
+
+Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
+effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et
+relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
+équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field
+par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se
+retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et
+enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée
+qu'il écrasa de son poids.
+
+Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur
+s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.
+
+ XVII
+
+ DU CAP HORN À L'AMAZONE
+
+Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être
+le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air
+vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de
+ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de
+nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers
+aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à
+nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de
+cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous
+versait cette voluptueuse ivresse !
+
+« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne
+craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »
+
+Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
+effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien «
+tirait » comme un poêle en pleine combustion.
+
+Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
+de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
+l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du
+_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun
+n'était venu se délecter en pleine atmosphère.
+
+Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
+remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
+avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
+longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
+dévouement.
+
+« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
+la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce
+n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que
+la nôtre. Donc il fallait la conserver.
+
+-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
+supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !
+
+-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé
+
+-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
+
+-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
+quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
+D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait
+pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
+respir... »
+
+Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
+
+« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
+autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
+
+-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
+
+-- Hein ? fit Conseil.
+
+-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
+quitterai cet infernal _Nautilus_.
+
+-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?
+
+-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le
+soleil, c'est le nord.
+
+-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions
+le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou
+désertes. »
+
+A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
+nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes
+de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde
+sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la
+plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
+de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?
+
+Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le
+_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,
+et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de
+la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.
+
+Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de
+cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
+songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
+le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
+planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
+exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande
+satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
+
+J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
+
+« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ?
+
+-- Je ne saurais le dire, Ned.
+
+-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle
+nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
+
+Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
+
+-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
+
+-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
+Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
+
+-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
+
+Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface
+des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
+côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
+navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
+s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste
+agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
+quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
+et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au
+loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont
+Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau
+de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant
+qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais
+temps », me dit Ned Land.
+
+« Un fameux baromètre, mon ami.
+
+-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
+je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
+
+En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
+C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
+
+Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
+prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
+de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
+dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs
+filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres
+de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très
+résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
+connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
+empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
+servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
+mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
+livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
+légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
+
+Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
+extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
+Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La
+profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison,
+que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient
+autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
+probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le
+nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
+Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées
+Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de
+Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
+appartiennent aujourd'hui.
+
+Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
+et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
+de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
+s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
+dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
+des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
+de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
+
+J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
+les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
+figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un
+rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une
+corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
+et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
+bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
+de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
+délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
+apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.
+
+Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
+l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
+suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
+
+Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
+tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le
+large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
+avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large.
+Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
+sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
+mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
+
+Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
+trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
+capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
+voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
+vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
+qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
+ces mers échappèrent à toute observation.
+
+Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
+soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
+l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
+s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
+une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
+la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
+et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
+En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
+Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
+des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui
+enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de
+cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent
+de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
+d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du
+_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
+levées sur ses observations personnelles.
+
+Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
+moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées
+diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
+se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve
+des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il
+dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
+
+L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
+Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
+facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
+furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
+Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
+ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
+pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.
+
+Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
+Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
+pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
+miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.
+
+Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
+C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la
+famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis
+protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc
+cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges
+que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux
+mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des
+turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées
+dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair,
+des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
+hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,
+et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité
+classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
+d'appât pour la pêche de la morue.
+
+Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
+d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
+pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
+verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté
+semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le
+courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent
+les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue
+longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits
+squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents,
+disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont
+vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
+lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un
+demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
+charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
+appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de
+mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les
+flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le
+caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un
+pigeon.
+
+Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
+série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
+genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige,
+le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue
+très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues
+sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ;
+scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres,
+à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de
+deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de
+l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges,
+revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales
+; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux
+du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
+extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes
+trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes
+orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
+Surinam, etc.
+
+Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
+Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
+
+Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la
+queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine
+de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus,
+avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très
+lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la
+plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des
+mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
+soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à
+son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
+empêcher, il le saisit à deux mains.
+
+Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié
+du corps, et criant :
+
+« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »
+
+C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
+troisième personne ».
+
+Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
+raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur
+murmura d'une voix entrecoupée :
+
+« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
+fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles
+! »
+
+-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
+déplorable état.
+
+-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
+de cet animal.
+
+Et comment ?
+
+-- En le mangeant. »
+
+Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
+c'était coriace.
+
+L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus
+dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
+conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de
+distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont
+les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
+carrés.
+
+Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de
+la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en
+famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,
+comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.
+Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept
+mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à
+Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces
+mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
+phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les
+agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
+tropicaux.
+
+« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
+hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que
+les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est
+la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations
+vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est
+irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata
+jusqu'aux Florides ! »
+
+Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de
+celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées
+de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
+calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
+flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés
+d'écumer la surface des mers ».
+
+Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_
+s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
+d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à
+celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les
+manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de
+kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.
+
+Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître
+les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
+chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons
+dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.
+C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens
+subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
+transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,
+ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.
+
+Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
+espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère,
+particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
+déposaient dans des bailles pleines d'eau.
+
+La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet
+endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface
+des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,
+car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à
+l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec
+une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
+un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur
+a la ligne.
+
+Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau
+assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une
+longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
+
+Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et
+allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle
+qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à
+bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.
+
+On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient
+deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,
+minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
+rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point
+de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût
+exquis.
+
+Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la
+nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.
+
+ XVIII
+
+ LES POULPES
+
+Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte
+américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du
+golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas
+manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
+dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et
+sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
+
+Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
+Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un
+instant leurs pitons élevés.
+
+Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
+soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
+qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La
+fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du
+canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y
+songer.
+
+La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à
+ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_.
+Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
+il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une
+proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
+catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
+comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?
+
+Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
+aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais
+tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
+devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait
+m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il
+se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
+m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.
+
+Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
+rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ?
+Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la
+liberté.
+
+Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette
+démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,
+rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.
+J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si
+l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous
+étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
+nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité
+d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise
+aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
+laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
+va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour
+lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
+nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
+voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
+J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce
+livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
+
+Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
+surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
+intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient,
+entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie
+spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés,
+tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
+bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables
+orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi
+les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une
+trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
+serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
+spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
+raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
+cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
+peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la
+tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient
+parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes
+américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir,
+des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la
+mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes
+et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des
+albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de
+raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes
+nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois
+à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le
+proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
+pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours
+et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ;
+des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
+des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
+phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
+charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
+pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
+levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
+blanchâtres.
+
+Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
+observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
+profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux
+mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était
+plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de
+charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait
+un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
+fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.
+
+Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
+mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles
+Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là
+s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
+de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se
+creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas
+jusqu'au fond.
+
+Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de
+fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un
+monde de Titans.
+
+De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
+fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer.
+Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres.
+Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je
+n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
+articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues
+pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des
+Antilles.
+
+Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
+un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes
+algues.
+
+« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je
+ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.
+
+-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe
+des céphalopodes ?
+
+-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
+trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.
+
+-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face
+l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
+entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se
+nomme des krak...
+
+-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.
+
+-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
+plaisanterie de son compagnon.
+
+-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
+existent.
+
+-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
+monsieur.
+
+-- Nous avons eu tort, Conseil.
+
+-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.
+
+-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à
+n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
+disséqués de ma propre main.
+
+-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
+gigantesques ?
+
+-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.
+
+-- Beaucoup de gens, ami Ned.
+
+-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !
+
+-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !
+
+-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du
+monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
+entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.
+
+-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.
+
+-- Oui, Ned.
+
+-- De vos propres yeux ?
+
+-- De mes propres yeux.
+
+-- Où, s'il vous plaît ?
+
+-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.
+
+-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.
+
+-- Non, dans une église, répondit Conseil.
+
+-- Dans une église ! s'écria le Canadien.
+
+-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
+question !
+
+-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
+poser !
+
+-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;
+mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce
+qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle !
+D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à
+s'égarer.
+
+Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des
+navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un
+mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte
+aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher
+immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la
+mer. Le rocher était un poulpe.
+
+-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.
+
+-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
+également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de
+cavalerie !
+
+-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.
+
+-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la
+gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par
+le détroit de Gibraltar.
+
+-- A la bonne heure ! fit le Canadien.
+
+-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.
+
+-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
+vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,
+à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
+prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
+très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a
+constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres
+dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un
+mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent
+des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant
+le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds
+seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit
+pour en faire un monstre formidable.
+
+-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.
+
+-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
+amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait
+rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
+l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier
+l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques
+années, en 1861.
+
+-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.
+
+-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
+latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_
+aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
+Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à
+coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient
+ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs
+tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant
+autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires
+caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,
+mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous
+la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous
+les eaux.
+
+-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.
+
+-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer
+ce poulpe « calmar de Bouguer ».
+
+-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.
+
+-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la
+vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.
+
+-- Précisément, répondis-je.
+
+-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit
+tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?
+
+-- Précisément.
+
+-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
+considérable ?
+
+-- Oui, Conseil.
+
+-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un
+bec formidable ?
+
+-- En effet, Conseil.
+
+-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,
+si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
+frères. »
+
+Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.
+
+« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.
+
+Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de
+répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
+figurer dans les légendes tératologiques.
+
+C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
+longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la
+direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à
+teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés
+sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient
+un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure
+des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses
+disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules
+semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du
+salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne
+fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait
+verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de
+plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette
+véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à
+un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,
+formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille
+kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême
+rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
+gris livide au brun rougeâtre.
+
+De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce
+_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
+ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que
+ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle
+vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs !
+
+Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
+laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
+céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,
+prenant un crayon, Je commençai à le dessiner.
+
+« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.
+
+-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que
+l'autre a perdu sa queue !
+
+-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
+animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue
+du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
+
+-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être
+un de ceux-là ! »
+
+En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en
+comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les
+grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à
+souhait.
+
+Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
+avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
+les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
+sous une allure modérée.
+
+Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans
+toute sa membrure.
+
+« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.
+
+-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car
+nous flottons. »
+
+Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
+branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
+Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
+
+Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
+nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les
+poulpes et dit quelques mots à son second.
+
+Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
+s'illumina.
+
+J'allai vers le capitaine.
+
+« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
+prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
+
+-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons
+les combattre corps à corps. »
+
+Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
+
+« Corps à corps ? répétai-je.
+
+-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
+cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce
+qui nous empêche de marcher.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ?
+
+-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.
+
+-- Entreprise difficile.
+
+-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
+molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais
+nous les attaquerons à la hache.
+
+-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
+aide.
+
+-- Je l'accepte, maître Land.
+
+-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
+nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.
+
+Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
+à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit
+un harpon.
+
+Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,
+placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais
+les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une
+violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.
+
+Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
+l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,
+le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
+échelons en se tordant.
+
+Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
+la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
+marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence
+irrésistible.
+
+Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions
+précipités à sa suite.
+
+Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
+ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.
+Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots,
+_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais
+donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant,
+je l'entendrai toute ma vie !
+
+L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante
+étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,
+et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
+luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
+du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,
+Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
+violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.
+
+Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait
+arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.
+Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
+Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur
+lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une
+bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage
+se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné
+compatriote !
+
+Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait
+plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
+du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de
+serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et
+d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
+comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se
+plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon
+audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un
+monstre qu'il n'avait pu éviter.
+
+Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur !
+Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
+allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le
+capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux
+énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,
+plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.
+
+« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.
+
+Ned s'inclina sans lui répondre.
+
+Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
+frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les
+flots.
+
+Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
+mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
+coulaient de ses yeux.
+
+ XIX
+
+ LE GULF-STREAM
+
+Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
+l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.
+Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils
+l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
+peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
+nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.
+
+J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
+douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis
+notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé
+par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,
+ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
+cimetière de corail !
+
+Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé
+par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,
+oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue
+de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet
+équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,
+fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !
+Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse
+association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ?
+C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans
+cesse devant mon esprit !
+
+Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
+quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si
+j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes
+ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction
+déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des
+lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à
+peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de
+sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens !
+
+Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
+_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu
+connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
+alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
+poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.
+
+C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
+l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux
+océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa
+profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
+soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
+vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux
+est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.
+
+La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
+son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.
+Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à
+se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses
+flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le
+cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches
+dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des
+Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre
+les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales,
+commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du
+Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à
+Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de
+Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles
+du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
+quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est,
+revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après
+avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va
+jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,
+former la mer libre du pôle.
+
+C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa
+sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
+cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de
+huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à
+mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
+régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
+et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront
+soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.
+
+Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
+connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon
+explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le
+courant.
+
+Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de
+chaud ni de froid.
+
+« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du
+Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de
+celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux
+côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en
+croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait
+assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
+grand que l'Amazone ou le Missouri. »
+
+En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
+par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
+ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement
+s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très
+riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les
+flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur
+ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines,
+trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice
+battait encore ceux de l'Océan.
+
+Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
+argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
+nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des
+raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps,
+et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,
+de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,
+à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps
+paraissait couvert d'écailles.
+
+Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à
+ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des
+sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents,
+qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai
+déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des
+perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de
+couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens
+à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des
+batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un
+t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches
+brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers
+échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
+d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa
+vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous
+les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de
+cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement
+estimés.
+
+J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
+Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,
+surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
+
+Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur
+de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de
+soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le
+_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait
+bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion
+pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de
+faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux
+steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du
+Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées
+du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait
+espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré
+les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.
+
+Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du
+Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages
+où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des
+cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.
+Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à
+une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il
+son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu
+guérir.
+
+« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en
+avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le
+nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le
+suivrai pas au pôle Nord.
+
+-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?
+
+-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
+rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux
+parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
+songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur
+de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large
+baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le
+Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville
+natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes
+cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer !
+Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »
+
+Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
+ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
+s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus
+sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu
+aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,
+son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa
+taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect
+différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il
+fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,
+dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer.
+Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des
+branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !
+
+« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
+
+-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
+sont ses intentions à notre égard ?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?
+
+-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en
+mon seul nom, si vous voulez.
+
+-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.
+
+-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.
+
+-- Je l'interrogerai, Ned.
+
+-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.
+
+-- Quand je le rencontrerai.
+
+-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?
+
+-- Non, laissez-moi faire. Demain...
+
+-- Aujourd'hui, dit Ned Land.
+
+-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
+agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
+
+Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir
+immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.
+
+Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
+capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le
+rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je
+frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
+
+J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne
+m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je
+m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
+et me dit d'un ton assez rude :
+
+« Vous ici ! Que me voulez-vous ?
+
+-- Vous parler, capitaine.
+
+-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je
+vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »
+
+La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout
+entendre pour tout répondre.
+
+« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il
+ne m'est pas permis de retarder.
+
+-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait
+quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de
+nouveaux secrets ? »
+
+Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
+un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :
+
+« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
+contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il
+ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par
+l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil
+insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_
+jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. »
+
+Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère
+serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
+communication qu'une entrée en matière.
+
+« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous
+fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais
+le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents
+pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous
+trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?
+
+-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
+
+-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en
+réserve, et si vous nous rendez la liberté...
+
+-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.
+
+-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.
+Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande
+aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
+est de nous y garder toujours.
+
+-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
+aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans
+le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.
+
+C'est l'esclavage même que vous nous imposez.
+
+-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
+
+-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté !
+Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire
+bons !
+
+-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je
+jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? »
+
+Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
+
+« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait
+ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,
+épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne
+qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,
+un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
+vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de
+léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un
+appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un
+mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que
+je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects
+de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de
+mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
+part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par
+quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de
+courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage
+de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,
+que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
+que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre
+position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais
+d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est
+homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de
+la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets
+de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait
+penser, tenter, essayer ?... »
+
+Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.
+
+« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe
+? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon
+plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax,
+vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai
+rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de
+traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne
+pourrais même pas vous écouter. »
+
+Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue.
+Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
+
+« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
+homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
+que soit le temps. »
+
+Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan
+se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux
+cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de
+nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer
+grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
+disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le
+baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême
+tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous
+l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des
+éléments était prochaine.
+
+La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
+_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des
+passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au
+lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
+un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.
+
+Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire
+avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à
+vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
+tempêtes.
+
+Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur
+la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
+monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,
+partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable
+qui lui tenait tête.
+
+La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
+trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
+lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que
+de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant
+elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient
+entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé
+comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.
+
+Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
+vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq
+mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans
+ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
+toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace
+des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
+tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a
+pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce
+n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un
+fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui
+bravait impunément leur fureur.
+
+Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
+mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent
+cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de
+propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la
+seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
+profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui
+emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers
+où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression
+-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par
+pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles
+lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre
+mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864,
+après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant
+sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur
+les rivages de l'Amérique.
+
+L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
+1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
+chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
+péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à
+la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à
+Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
+
+A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée
+d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le
+capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de
+la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait
+des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des
+éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et
+le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,
+l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de
+l'hémisphère austral.
+
+Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !
+C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de
+température des couches d'air superposées a ses courants.
+
+A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
+changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
+voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un
+effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
+éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
+longues étincelles.
+
+Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je
+l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son
+maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à
+l'intérieur du _Nautilus_.
+
+Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se
+remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de
+la surface des flots.
+
+Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
+passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
+foudroyés sous mes yeux !
+
+Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
+calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures
+étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos
+jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.
+
+Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui
+eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet
+Océan ?
+
+ XX
+
+ PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE
+
+A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout
+espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
+s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine
+Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
+
+J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire,
+plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra
+tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces
+brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à
+la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans
+l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
+allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres
+dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le
+ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les
+bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
+leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !
+
+Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
+où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et
+empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre
+fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de
+bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde
+d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,
+le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du
+Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes
+fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
+de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le
+_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
+échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,
+le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,
+sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
+eût passé une revue des morts !
+
+Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de
+Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
+considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par
+le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant
+d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les
+blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un
+vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y
+périssent par milliards.
+
+La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
+Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
+subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
+s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd
+de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
+
+Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je
+citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui
+donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un
+unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût
+excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance
+avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
+gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à
+longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés
+loin des mers hyperboréennes.
+
+Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
+bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,
+véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,
+des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au
+corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs
+du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui,
+grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes
+respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre
+quelque temps hors de l'eau.
+
+Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons
+qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des
+ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des
+rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que
+je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de
+Terre-Neuve.
+
+On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
+Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
+s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put
+retenir cette observation :
+
+« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient
+plates comme des limandes ou des soles ?
+
+-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où
+on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des
+poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la
+marche.
+
+-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
+fourmilière !
+
+-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
+rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une
+seule femelle ?
+
+-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
+
+-- Onze millions, mon ami.
+
+-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
+compter moi-même.
+
+-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
+D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les
+Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les
+consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de
+ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en
+Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par
+soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.
+Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
+vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat.
+
+-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
+compterai pas.
+
+-- Quoi donc ?
+
+-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre
+morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »
+
+Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
+parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
+chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au
+moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé
+sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au
+milieu de ce réseau sous-marin.
+
+D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
+s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à
+la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où
+aboutit l'extrémité du câble transatlantique.
+
+Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction
+vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur
+lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le
+relief avec une extrême exactitude.
+
+Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par
+deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble
+gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord
+pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant
+sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le
+consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la
+pose de ce câble.
+
+Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais,
+après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de
+fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,
+mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille
+cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette
+tentative échoua encore.
+
+Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent
+trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit
+où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent
+trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures
+après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
+s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble
+avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la
+partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut
+immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
+put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
+
+Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
+promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
+une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre
+câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils
+conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé
+par un matelas de matières textiles contenu dans une armature
+métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.
+
+L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
+en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
+avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le
+capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
+délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
+bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
+criminelle tentative ne se reproduisit plus.
+
+Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents
+kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
+nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
+Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
+Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
+dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
+paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix
+aux hommes de bonne volonté sur la terre. »
+
+Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
+primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le
+long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de
+foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le
+protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
+tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
+favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
+l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
+ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
+gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
+
+D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
+jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
+_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
+mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
+aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
+avait eu lieu l'accident de 1863.
+
+Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
+kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
+sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
+l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
+28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
+l'Irlande.
+
+Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
+Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
+revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
+j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
+les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
+
+Une importante question se posait alors à mon esprit.
+
+Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
+reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
+Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après
+avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il
+donc me montrer les côtes de France ?
+
+Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
+passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre
+et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
+
+S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à
+l'est. Il ne le fit pas.
+
+Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer
+une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher
+un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine
+Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il
+me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
+Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque
+ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords
+ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus
+comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
+capitaine.
+
+Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il
+était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.
+Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
+fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans
+l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
+Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa
+nationalité.
+
+Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
+méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le
+calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile
+ne ressentait ni roulis ni tangage.
+
+J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
+terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.
+
+« C'est ici ! »
+
+Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
+marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.
+
+Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
+de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer,
+suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui
+communiquait plus aucun mouvement.
+
+Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
+trente-trois mètres et reposait sur le sol.
+
+Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux
+s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement
+illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.
+
+Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
+tranquilles.
+
+Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
+attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un
+empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En
+examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes
+épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par
+l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette
+épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait
+déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.
+
+Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
+tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment
+sous les eaux ?
+
+Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine
+Nemo dire d'une voix lente :
+
+« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
+soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,
+commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
+_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
+l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
+prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
+En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de
+la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
+chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le
+commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
+cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
+c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
+soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24'
+de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat
+héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
+son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
+cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa
+poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !
+
+-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je.
+
+-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
+Nemo en se croisant les bras.
+
+ XXI
+
+ UNE HÉCATOMBE
+
+Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
+patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle
+l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de
+_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se
+réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne
+quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
+considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je
+jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je
+voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une
+misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le
+capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
+que le temps ne pouvait affaiblir.
+
+Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
+bientôt me l'apprendre.
+
+Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
+et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_.
+Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
+
+En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
+capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
+
+« Capitaine ? » dis-je.
+
+Il ne répondit pas.
+
+Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
+avaient précédé.
+
+« D'où vient cette détonation ? demandai-je.
+
+-- Un coup de canon », répondit Ned Land.
+
+Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
+rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
+milles le séparaient de nous.
+
+« Quel est ce bâtiment, Ned ?
+
+-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
+je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
+couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ !
+
+-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
+Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
+mers ?
+
+-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
+de ce bâtiment ? »
+
+Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
+ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
+la puissance de son regard.
+
+« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle
+nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
+affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
+déroule à l'extrémité de son grand mât. »
+
+Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
+se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
+reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce
+qu'était cet engin sous-marin.
+
+Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
+de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
+s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
+avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
+distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
+flottait comme un mince ruban.
+
+Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
+une chance de salut s'offrait à nous.
+
+« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
+me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
+
+Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
+regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais,
+français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
+accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
+
+« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
+quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
+de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
+
+J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
+vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
+troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
+_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
+
+« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
+
+-- Braves gens ! murmura le Canadien.
+
+-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
+épave !
+
+-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
+qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à
+monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
+
+-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
+hommes.
+
+-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
+
+Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
+quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
+doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
+frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
+narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
+surnaturel ?
+
+Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
+poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
+
+Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
+employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
+lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien,
+ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré
+maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du
+choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être
+ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se
+dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
+nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
+chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !
+
+Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
+amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
+ennemis sans pitié.
+
+Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
+rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
+des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.
+
+Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa
+violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
+plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
+normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal.
+
+Le Canadien me dit alors :
+
+« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
+Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
+sommes d'honnêtes gens ! »
+
+Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à
+peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
+prodigieuse, il tombait sur le pont.
+
+« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
+l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
+
+Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à
+voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû
+cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
+effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
+penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
+
+Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
+les boulets pleuvaient autour de lui :
+
+« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il
+de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
+te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
+
+Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
+noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
+
+A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
+sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
+perdre en mer.
+
+Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
+
+« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
+compagnons.
+
+-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
+
+-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
+
+-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
+pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
+deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
+
+-- Ce navire, quel est-il ?
+
+-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du
+moins, restera un secret pour vous. Descendez. »
+
+Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
+de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
+implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
+sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
+
+Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
+coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier :
+
+« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
+n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette
+place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
+confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! »
+
+Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur
+la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
+s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du
+vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
+de maintenir sa distance.
+
+Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
+l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
+panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
+s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
+restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
+comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
+poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore
+?
+
+Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé
+le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
+
+« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé,
+et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri,
+vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr !
+Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »
+
+Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
+vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
+
+« Nous fuirons ! m'écriai-je.
+
+-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?
+
+-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
+tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
+représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
+
+-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
+
+La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
+indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction.
+J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
+rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
+roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.
+
+Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
+vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
+pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
+plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
+pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
+ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
+je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
+contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
+après, il reprenait son allure de fuite.
+
+Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
+d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
+précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
+_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
+alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.
+
+A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
+capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
+de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
+ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
+intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
+que s'il lui eût donné la remorque !
+
+La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
+milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
+tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
+qui eût jamais reflété son image.
+
+Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
+ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
+_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être.
+
+Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché,
+marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
+présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
+son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
+réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
+poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
+enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
+
+Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
+Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
+demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le
+moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son
+adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
+homme que je n'osais juger.
+
+Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
+monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
+capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
+dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de
+combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui
+formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
+cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
+l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
+une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre.
+
+Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs
+matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
+ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
+levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
+
+A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
+modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
+détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
+labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
+singulier.
+
+« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
+Dieu nous garde ! »
+
+Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
+
+Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
+qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
+supérieur se fermer brusquement.
+
+Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
+bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
+En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres
+au-dessous de la surface des flots.
+
+Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir.
+
+Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
+impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou
+la carapace métallique ne protège plus le bordé.
+
+Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
+qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
+Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
+parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
+mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état
+pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
+J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !
+
+Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son
+élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
+
+Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger.
+Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des
+éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa
+puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
+comme l'aiguille du voilier à travers la toile !
+
+Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
+précipitai dans le salon.
+
+Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
+le panneau de bâbord.
+
+Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
+agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres
+de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un
+bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
+Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
+
+L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans,
+s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une
+fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer !
+
+Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil
+démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans
+voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait
+à la vitre !
+
+L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
+épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit.
+L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris
+aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le _Nautilus_ dévia.
+
+Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
+chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
+grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse
+sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un
+formidable remous...
+
+Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
+véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
+fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
+l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.
+
+Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis
+le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
+capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
+bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.
+
+ XXII
+
+ LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO
+
+Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
+lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du _Nautilus_,
+ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de
+désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse.
+Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette
+horrible représaille ?
+
+J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
+silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le
+capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il
+n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
+complice, du moins le témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop.
+
+A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon.
+Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
+fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure,
+tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous.
+
+Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
+Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec
+une incomparable vitesse.
+
+A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long
+nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de
+grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers
+du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
+d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
+leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
+luttaient de rapidité avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'étudier,
+de classer, il n'était plus question alors.
+
+Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
+se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la
+lune.
+
+Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de
+cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.
+
+Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le
+_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
+vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes !
+Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
+? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le
+golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
+côte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne
+pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du
+bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées
+polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné
+dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination
+surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme
+le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de proportion
+beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en
+travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !
+
+J'estime -- mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course
+aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
+et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina
+ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second,
+pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul
+instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
+Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les
+panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
+reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions.
+
+Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
+paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
+que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie
+effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de
+tous les instants.
+
+On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
+
+Un matin -- à quelle date, je ne saurais le dire -- je m'étais assoupi
+vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif.
+Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
+l'entendis me dire à voix basse :
+
+« Nous allons fuir ! »
+
+Je me redressai.
+
+« Quand fuyons-nous ? demandai-je.
+
+-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
+_Nautilus_. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt,
+monsieur ?
+
+-- Oui. Où sommes-nous ?
+
+-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
+brumes, à vingt milles dans l'est.
+
+-- Quelles sont ces terres ?
+
+-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
+
+-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !
+
+-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
+cette légère embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
+transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de
+l'équipage.
+
+-- Je vous suivrai.
+
+-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends,
+je me fais tuer.
+
+-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. »
+
+J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
+sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames.
+Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes
+épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
+heure.
+
+Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer
+le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
+aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
+m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui
+! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !
+
+Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à
+bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de
+me parler par crainte de se trahir.
+
+A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à
+manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
+
+A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :
+
+« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune
+ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au
+canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. »
+
+Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
+
+Je voulus vérifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
+Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
+mètres de profondeur.
+
+Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
+richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans
+rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
+formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je
+restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux,
+et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines.
+Puis, je revins à ma chambre.
+
+Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et
+les serrai précieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne
+pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon
+agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
+
+Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre.
+J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était
+pas couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait
+m'apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des
+alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression
+devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer
+dans la chambre du capitaine, le voir face à face, le braver du geste
+et du regard !
+
+C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je
+m'étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes
+nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un
+rapide souvenir toute mon existence à bord du _Nautilus_, tous les
+incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma
+disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le
+détroit de Torrès, les sauvages de la Papouasie, l'échouement, le
+cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur
+crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle sud,
+l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempête du
+Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scène du vaisseau coulé
+avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes yeux,
+comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un
+théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce
+milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions
+surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux,
+le génie des mers.
+
+Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains
+pour l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus
+penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar
+qui pouvait me rendre fou !
+
+En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
+triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui
+veut briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la
+fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces
+extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde.
+
+Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté
+sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir.
+Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me
+parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot,
+m'enchaîner à son bord !
+
+Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter
+ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
+
+Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant
+moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla
+qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant.
+Peut-être ce bruit n'existait-il que dans mon imagination !
+
+Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du _Nautilus_,
+m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.
+
+J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le
+salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue
+raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait
+pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant
+son extase l'absorbait tout entier.
+
+Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût
+pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte
+du fond qui donnait sur la bibliothèque.
+
+J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur
+place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques
+rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint
+vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant,
+comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je
+l'entendis murmurer ces paroles -- les dernières qui aient frappé mon
+oreille :
+
+« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! »
+
+Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de
+cet homme ?...
+
+Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier
+central, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y
+pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux
+compagnons.
+
+« Partons ! Partons ! m'écriai-je.
+
+-- A l'instant ! » répondit le Canadien.
+
+L'orifice évidé dans la tôle du _Nautilus_ fut préalablement fermé et
+boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni.
+L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à
+dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.
+
+Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient
+avec vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je
+sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.
+
+« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! »
+
+Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois
+répété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se
+propageait à bord du _Nautilus_. Ce n'était pas à nous que son équipage
+en voulait !
+
+« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il.
+
+Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
+pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
+dangereux parages de la côte norvégienne ? Le _Nautilus_ était-il
+entraîné dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher
+de ses flancs ?
+
+On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë
+et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles
+forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous
+les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment
+ce gouffre justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la
+puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze
+kilomètres. Là sont aspirés non seulement les navires, mais les
+baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales.
+
+C'est là que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-être
+-- avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le
+rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore
+accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je
+le sentais. J'éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un
+mouvement de giration trop prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans
+l'horreur portée à son comble, la circulation suspendue, l'influence
+nerveuse annihilée, traversés de sueurs froides comme les sueurs de
+l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels
+mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles !
+Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du
+fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs
+d'arbres s'usent et se font « une fourrure de poils », selon
+l'expression norvégienne !
+
+Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le _Nautilus_ se
+défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois
+il se dressait, et nous avec lui !
+
+« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant
+attachés au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! »
+
+Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les
+écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé
+comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.
+
+Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je
+perdis connaissance.
+
+ XXIII
+
+ CONCLUSION
+
+Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
+cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom,
+comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne
+saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la
+cabane d'un pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et
+saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous
+embrassâmes avec effusion.
+
+En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les moyens
+de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares.
+Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le
+service bimensuel du Cap Nord.
+
+C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis,
+que je revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a
+été omis, pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de
+cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à
+l'homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour.
+
+Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis
+affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous
+lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce
+tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le
+Pacifique, l'Océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique,
+les mers australes et boréales !
+
+Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il résisté aux étreintes du
+Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan
+ses effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière
+hécatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme
+toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le
+vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du
+capitaine Nemo ?
+
+Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la
+mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survécu
+là où tant de navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine
+Nemo habite toujours cet Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine
+s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de
+merveilles éteigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier
+s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si
+sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris
+par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette existence
+extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans,
+par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
+l'abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre
+maintenant. Le capitaine Nemo et moi.
+
+ FIN DE LA SECONDE PARTIE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers (complète), by
+Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS ***
+
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+Produced by Norm Wolcott
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+works. See paragraph 1.E below.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S, laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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