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diff --git a/old/5097-8.txt b/old/5097-8.txt new file mode 100644 index 0000000..585d2ea --- /dev/null +++ b/old/5097-8.txt @@ -0,0 +1,18520 @@ +Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers (complète), by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: 20000 Lieues sous les mers (complète) + +Author: Jules Verne + +Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5097] +Release Date: February, 2004 +[This file was first posted on April 24, 2002] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS *** + + + + +Produced by Norm Wolcott + + + + + + + + 20000 Lieues sous les mers + + JULES VERNE + VINGT MILLE LIEUES + SOUS + LES MERS + ILLUSTRE DE + 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI + BIBLIOTHEQUE + D'EDUCATION ET DE RECREATION + J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB + PARIS + +------------------------------------------------------------------------ + TABLE DES MATIÈRES + + PREMIÈRE PARTIE + + + I Un écueil fuyant + + II Le pour et le contre + + III Comme il plaira à monsieur + + IV Ned Land + + V À l'aventure ! + + VI À toute vapeur + + VII Une baleine d'espèce inconnue + + VIII _Mobilis in mobile_ + + IX Les colères de Ned Land + + X L'homme des eaux + + XI Le _Nautilus_ + + XII Tout par l'électricité + + XIII Quelques chiffres + + XIV Le Fleuve-Noir + + XV Une invitation par lettre + + XVI Promenade en plaine + + XVII Une forêt sous-marine + + XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique + + XIX Vanikoro + + XX Le détroit de Torrès + + XXI Quelques jours à terre + + XXII La foudre du capitaine Nemo + + XXIII _Ægri somnia_ + + XXIV Le royaume du corail + +------------------------------------------------------------------------ + VINGT MILLE LIEUES + SOUS + LES MERS + + TOUR DU MONDE SOUS MARIN + + (Première partie) + + I + + UN ÉCUEIL FUYANT + +L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène +inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans +parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et +surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents les gens de +mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines +de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers +des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements +des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au +plus haut point. + +En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés +sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois +phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. + +Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de +bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de +l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance +surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait +doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la +science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. +Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel +monstre -- à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres +yeux de savants. + +A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises -- en +rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une +longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées +qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait +affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup +toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les ichtyologistes -- +s'il existait toutefois. + +Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce +penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra +l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle +apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y +renoncer. + +En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de +Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette +masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le +capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu +; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux +colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en +sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet +écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le +_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien à quelque mammifère +aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes +d'eau, mélangées d'air et de vapeur. + +Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans +les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and +Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire +pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité +surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le +_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observé en deux +points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents +lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là +l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du +Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l'Atlantique +comprise entre les États-Unis et l'Europe, se signalèrent +respectivement le monstre par 42°15' de latitude nord, et 60°35' de +longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation +simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à +plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et +l'_Helvetia_ étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils +mesurassent cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes +baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le +Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de +cinquante-six mètres, -- si même elles l'atteignent. + +Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à +bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la +ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers +de la frégate française la _Normandie_, un très sérieux relèvement +obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du _Lord-Clyde_, +émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère, +on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques, +l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement. + +Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le +chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur +les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des +oeufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux -- à +court de copie -- tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la +baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes, +jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un +bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de +l'Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les +opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces +monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les +relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont +la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant +à bord du _Castillan_, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais +fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_. + +Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules +dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question +du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font +profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, +versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne ; +quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de +mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes. + +Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux +articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie +royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de +l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The +Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbé Moigno, des _Mittheilungen_ +de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la +France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve +intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité +par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne +faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne +point donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des +Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres +élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal +satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le +tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et +l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu +la science. + +Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être +enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux +faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus +alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel +sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre +redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, +insaisissable. + +Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montréal Océan Company, se trouvant +pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta +de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces +parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents +chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize noeuds. Nul doute +que sans la qualité supérieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au +choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il +ramenait du Canada. + +L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour +commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à +l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse +attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à +trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment +battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_ +continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche +sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage ? On ne put le +savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il +fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée. + +Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme +tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans +des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire +victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à +laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement +immense. + +Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet +intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre +Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force +de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux +tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de +quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt +tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en +puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le +privilège pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé, +ajouta successivement à son matériel l'_Arabia_, le _Persia_, le +_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de première +marche, et les plus vastes qui, après le _Great-Eastern_, eussent +jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait +douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices. + +Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache +bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports +maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle +entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus +d'habileté ; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis +vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois +l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard n'a +eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont été +perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la +concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de +préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les +documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne +s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de +ses plus beaux steamers. + +Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se +trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait +avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centièmes sous la +poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec +une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres +soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent +vingt-quatre mètres cubes. + +A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des +passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, +se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en +arrière de la roue de bâbord. + +Le _Scotia_ n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un +instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait +semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri +des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant : + +« Nous coulons ! nous coulons ! » + +Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine +Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être +imminent. Le _Scotia_, divisé en sept compartiments par des cloisons +étanches, devait braver impunément une voie d'eau. + +Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut +que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la +rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était +considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les +chaudières, car les feux se fussent subitement éteints. + +Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots +plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on +constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du +steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le _Scotia_, +ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait +alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un retard +qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la +Compagnie. + +Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du _Scotia_, qui fut mis +en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et +demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en +forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté +parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à +l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait +produite fût d'une trempe peu commune -- et après avoir été lancé avec +une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre +centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement +rétrograde et vraiment inexplicable. + +Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à +nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres +maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le +compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de +tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable ; +car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au +Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés +perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas +à moins de deux cents ! + +Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de +leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers +continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara +et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à +tout prix de ce formidable cétacé. + + II + + LE POUR ET LE CONTRE + +A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une +exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du +Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au +Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait +joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nebraska, +chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de +mars. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. +Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses +minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du +_Scotia_. + +J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et +comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux +américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait. +Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême +à l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et +les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du +_Scotia_. + +A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot +flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu +compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet +écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer +avec une rapidité si prodigieuse ? + +De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme +épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement. + +Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient +deux clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient +pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient +pour un bateau « sous-marin » d'une extrême puissance motrice. + +Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister +aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple +particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu +probable. Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il +tenu cette construction secrète ? + +Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine +destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à +multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible qu'un +État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. Après les +chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers +sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère. + +Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la +déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt +public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la +franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs, +comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût +échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances +est très difficile pour un particulier, et certainement impossible pour +un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les +puissances rivales. + +Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en +Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie, +l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. + +A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur +de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France +un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : _Les Mystères des +grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulièrement goûté du monde +savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure +de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier +du fait, je me renfermai dans une absolue négation. Mais bientôt, collé +au mur, je dus m'expliquer catégoriquement. Et même, « l'honorable +Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris », fut mis en demeure par +le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque. + +Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la +question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et +je donne ici un extrait d'un article très nourri que je publiai dans le +numéro du 30 avril. + +« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses +hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut +nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance +excessive. + +« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La +sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? +Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles +au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux +? On saurait à peine le conjecturer. + +« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la +forme du dilemme. + +« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre +planète, ou nous ne les connaissons pas. + +« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des +secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que +d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de +genres nouveaux, d'une organisation essentiellement « fondrière », qui +habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu'un événement +quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramène à de longs +intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan. + +« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il +faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres +marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre +l'existence d'un _Narwal géant_. + +« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de +soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce +cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes +offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions +déterminées par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exigé par la +perforation du _Scotia_, et la puissance nécessaire pour entamer la +coque d'un steamer. + +« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une +hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une +dent principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes +de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal +attaque toujours avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans +peine, de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en +outre, comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de +médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres +vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base +! + +« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois +plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure, +multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de +produire la catastrophe demandée. + +« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne +de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde, +mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams +» de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance +motrice. + +« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable -- à moins qu'il n'y +ait rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce +qui est encore possible ! » + +Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais +jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas +trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je +me réservais une échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du « +monstre ». + +Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand +retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution +qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination. +L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres +surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul +milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres, éléphants ou +rhinocéros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se +développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces +connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une +incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que +seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents +tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres, +contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les +quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des +gabarits gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule +colossal que le temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses +profondeurs ignorées, n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons +de la vie d'un autre âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le +noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne +cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces +titanesques, dont les années sont des siècles, et les siècles des +millénaires ? + +Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus +d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en +réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature +du phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être +prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. + +Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à +résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en +Angleterre, furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre, +afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les journaux +industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce +point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le +_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles +dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de +leurs primes, furent unanimes sur ce point. + +L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se +déclarèrent les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une +expédition destinée à poursuivre le narwal. Une frégate de grande +marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus +tôt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa +activement l'armement de sa frégate. + +Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se +fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant +deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. +Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se +tramaient contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble +transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine +mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait +maintenant son profit. + +Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de +formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et +l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un +steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu +l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du +Pacifique. + +L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas +vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient +embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait +à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à +chauffer, à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de +retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir. + +Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la _pier_ de +Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes : + + _Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth + Avenue hotel._ + + _New York._ + + « _Monsieur,_ + + _Si vous voulez vous joindre à l'expédition de + l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec + plaisir que la France soit représentée par vous dans cette + entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre + disposition._ + + _Très cordialement, votre_ + J.-B. HOBSON, + _Secrétaire de la marine._ » + + III + + COMME IL PLAIRA À MONSIEUR + +Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne +songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du +nord-ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable +secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation, +l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en +purger le monde. + +Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je +n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du +Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne +put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et +j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain. + +« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne +sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne +animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrément +personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa +hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. » + +Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de +l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le +chemin des antipodes. + +« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente. + +Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans +tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait +bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par +habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses +mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais +de conseils -- même quand on ne lui en demandait pas. + +A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, +Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un +spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle, +parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des +embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, +des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés. +Mais sa science s'arrêtait là. Classer, c'était sa vie, et il n'en +savait pas davantage. Très versé dans la théorie de la classification, +peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot +d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon ! + +Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où +m'entraînait la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou +la fatigue d'un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un +pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là +comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui +défiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs, +pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend. + +Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître +comme quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais +quarante ans. + +Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait +jamais qu'à la troisième personne -- au point d'en être agaçant. + +« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes +préparatifs de départ. + +Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne +lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes +voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait +indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite +d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il +y avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du +monde ! Qu'allait dire Conseil ? + +« Conseil ! » criai-je une troisième fois. + +Conseil parut. + +« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant. + +-- Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux +heures. + +-- Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil. + +-- Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de +voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais +le plus que tu pourras, et hâte-toi ! + +-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil. + +-- On s'en occupera plus tard. + +-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les +chéropotamus et autres carcasses de monsieur ? + +-- On les gardera à l'hôtel. + +-- Et le babiroussa vivant de monsieur ? + +-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai +l'ordre de nous expédier en France notre ménagerie. + +-- Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil. + +-- Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un +crochet. + +-- Le crochet qui plaira à monsieur. + +-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà +tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_... + +-- Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil. + +-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous +allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux +volumes sur les _Mystères des grands fonds sous-marins_ ne peut se +dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission +glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces +bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même ! +Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !... + +-- Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil. + +-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces +voyages dont on ne revient pas toujours ! + +-- Comme il plaira à monsieur. » + +Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait +en un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon +classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les +mammifères. + +L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je +descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je +réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule +considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes +ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un +crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans +une voiture. + +Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à +Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec +Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième +pier. Là, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et +voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New York, située sur la rive +gauche de la rivière de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions +au quai près duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux +cheminées des torrents de fumée noire. + +Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate. +Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des +matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un +officier de bonne mine qui me tendit la main. + +« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il. + +-- Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ? + +-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine +vous attend. » + +Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je +me fis conduire à la cabine qui m'était destinée. + +L'_Abraham-Lincoln_ avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa +destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie +d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept +atmosphères la tension de sa vapeur. Sous cette pression, +l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles +et trois dixièmes à l'heure, vitesse considérable, mais cependant +insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé. + +Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités +nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui +s'ouvrait sur le carré des officiers. + +« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil. + +-- Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un +bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. » + +Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai +sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage. + +A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières +amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ à la pier de Brooklyn. Ainsi +donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait +sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle, +invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant +quelques incrédules. + +Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure +pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé. +Il fit venir son ingénieur. + +« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. + +-- _Go ahead_ », cria le commandant Farragut. + +A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air +comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La +vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les +longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de +l'arbre. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité +croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avança majestueusement au milieu +d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargés de spectateurs, +qui lui faisaient cortège. + +Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la +rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de +cinq cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers de +mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent +l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la +pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New York. + +Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive +droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la +saluèrent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ répondit en +amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les +trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon ; puis, +modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans +la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette +langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent +encore une fois. + +Le cortège des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frégate, et +il ne la quitta qu'à la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux +marquent l'entrée des passes de New York. + +Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et +rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux +furent poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate +longea la côte jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du +soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, +elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique. + + IV + + NED LAND + +Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il +commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme. +Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et +il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son +bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan +par foi, non par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les +mers, il l'avait juré. C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un +Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son +île. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait +le commandant Farragut. Pas de milieu. + +Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait +les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances +d'une rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un +s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût +maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil +décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels +les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en +place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de +son étrave les eaux suspectes du Pacifique. + +Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la +harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer +avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut +parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à +quiconque, mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l'animal. +Je laisse à penser si les yeux s'exerçaient à bord de +l'_Abraham-Lincoln_. + +Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne +laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate +aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous, +Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous +passionnait, et détonnait sur l'enthousiasme général du bord. + +J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son +navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier +n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus, +depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées +des espingoles et aux balles explosibles des canardières. Sur le +gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné, se chargeant par +la culasse, très épais de parois, très étroit d'âme, et dont le modèle +doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. Ce précieux +instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner, un projectile +conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize +kilomètres. + +Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction. +Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs. + +Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui +ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et +sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré +supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot +singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon. + +Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille +-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bâti, l'air grave, peu +communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait. +Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son +regard qui accentuait singulièrement sa physionomie. + +Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet +homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'oeil et +le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui +serait en même temps un canon toujours prêt à partir. + +Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned +Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. +Ma nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de +parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est +encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du +harponneur était originaire de Québec, et formait déjà un tribu de +hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France. + +Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit de +ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses +combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme +épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant +l'_Iliade_ des régions hyperboréennes. + +Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais +actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de +cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus +effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre +cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi ! + +Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du +monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et +que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il +évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir +l'entreprendre un jour. + +Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines +après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à +trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le +tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de +sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_ +sillonnerait les flots du Pacifique. + +Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et +d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont +restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout +naturellement la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les +diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis, +voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai +plus directement. + +« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être +convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous +donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? » + +Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre, +frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel, +ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin : + +« Peut-être bien, monsieur Aronnax. + +-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes +familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination +doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez +être le dernier à douter en de pareilles circonstances ! + +-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que +le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent +l'espace, ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent +l'intérieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue +n'admettent de telles chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi +beaucoup de cétacés, j'en ai harponné un grand nombre, j'en ai tué +plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent, ni leurs +queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle +d'un steamer. + +-- Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a +traversés de part en part. + +-- Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et +encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie +que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. + +-- Écoutez-moi, Ned... + +-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté +cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?... + +-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même +indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de +longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des +vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le +_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des +fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce. + +-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez +narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ? + +-- Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la +logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment +organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les +baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée +dont la force de pénétration est extrême. + +-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui +ne veut pas se laisser convaincre. + +-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal +existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les +couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des +eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie +toute comparaison. + +-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned. + +-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les +couches profondes et résister à leur pression. + +-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil. + +-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. + +-- Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les +chiffres ! + +-- En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi. Admettons +que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression d'une +colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau +serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la +densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous +plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, +autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de +l'atmosphère, c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré +de sa surface. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression +est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents +pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux +lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez +atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque centimètre carré de la +surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or, +mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en +surface ? + +-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax. + +-- Environ dix-sept mille. + +-- Tant que cela ? + +-- Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure +au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille +centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept +mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. + +-- Sans que je m'en aperçoive ? + +-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par +une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre +corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la +poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce +qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est +autre chose. + +-- Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que +l'eau m'entoure et ne me pénètre pas. + +-- Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la +surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq +cent soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois +cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt +kilogrammes ; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, +soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; à +trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit +dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ; +c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des +plateaux d'une machine hydraulique ! + +-- Diable ! fit Ned. + +-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs +centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de +pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des +millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes +qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle +doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de +leur organisme pour résister à de telles pressions ! + +-- Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de +tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées. + +-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire +une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque +d'un navire. + +-- Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces +chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre. + +-- Eh bien, vous ai-je convaincu ? + +-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est +que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut +nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites. + +-- Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous +l'accident arrivé au _Scotia_ ? + +-- C'est peut-être..., dit Ned hésitant. + +-- Allez donc ! + +-- Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en +reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago. + +Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre +chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du +_Scotia_ n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu +le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se +démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout +seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines +ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil +perforant d'un animal. + +Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet +animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des +mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des +cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, +cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à +l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question +à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce +monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le +harponner -- ce qui était l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le +voir ce qui était l'affaire de l'équipage -- et pour le voir le +rencontrer -- ce qui était l'affaire du hasard. + + V + + À L'AVENTURE ! + +Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqué +par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en +relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance +on devait avoir en lui. + +Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des +baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune +connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_, +sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'_Abraham-Lincoln_, +demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le +commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'oeuvre, l'autorisa à +se rendre à bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre +Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup +double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre après +une poursuite de quelques minutes ! + +Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne +parierai pas pour le monstre. + +La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité +prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de +Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut +ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manière à +doubler le cap Horn. + +L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il +probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ? +Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, « +qu'il était trop gros pour cela ! » + +Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze +milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à +l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais +imposèrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut +donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate +battit enfin les eaux du Pacifique. + +« Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham +Lincoln. + +Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu +éblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne +restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la +surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans +l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient +beau jeu pour gagner la prime. + +Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas +le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, +quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne +quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du +gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais +d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à +perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major, +de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos +noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un +instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. +Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du +cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir +aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un +ton calme : + +« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux, +monsieur verrait bien davantage ! » + +Mais, vaine émotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait +sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui +disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations ! + +Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans +les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe, +car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais +la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un +vaste périmètre. + +Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait +même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps +de bordée -- du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant +sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. +Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans +sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence. + +« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il +quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que +nous ne courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête +introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, +mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en +rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir +longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d'une prodigieuse +facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le +professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle ne donnerait +pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement, +s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle +est déjà loin ! » + +A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en +aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances +étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du +succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et +contre sa prochaine apparition. + +Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de +longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le +cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une +direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers +centrales du Pacifique. + +Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux +fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles +dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce +qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître +d'équipage. La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, +des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se +dirigea vers les mers de Chine. + +Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et, +pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les coeurs palpitaient +effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables +anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse, +dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait +plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion +d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient +d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous +maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener +une réaction prochaine. + +Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois +mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle ! +l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du +Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts +de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain, +forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler +sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon +à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts +! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, +ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût +de surnaturel ! + +La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits, +et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit +à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept +dixièmes de fureur. On était « tout bête » de s'être laissé prendre à +une chimère, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments +entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus +qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il +avait si sottement sacrifié. + +Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta +dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent +fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du +navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et +certainement, sans un entêtement très particulier du commandant +Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud. + +Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus +longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien à se reprocher, ayant tout +fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine +américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne +saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu'à revenir. + +Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant +tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le +service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord, +mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant +Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si +dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de +barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait +route vers les mers européennes. + +Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour +résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé +avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup +d'oeil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes +fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi +porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se +dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! » + +Deux jours se passèrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite +vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler +l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. +D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande +satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent +dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il +mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais +le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère +sous-marin. + +Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après +le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner +la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions +septentrionales du Pacifique. + +La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42' +de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux +cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit +heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son +premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la +frégate. + +En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord. +Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché +dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et +s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de +nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan +étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux +nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres. + +En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant +soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, +et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un +sentiment de curiosité. + +« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher +deux mille dollars. + +-- Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai +jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait +promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre. + +-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans +laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu, +que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en +France... + +-- Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le +Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur ! +Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des +Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! + +-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se +moquera de nous ! + +-- Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se +moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ? + +-- Il faut le dire, Conseil. + +-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite ! + +-- Vraiment ! + +-- Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose +pas... » + +Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général, +une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et +Ned Land s'écriait : + +« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! » + + VI + + À TOUTE VAPEUR + +A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur, +commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs +qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent +leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne +courait plus que sur son erre. + +L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux +du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu +voir. Mon coeur battait à se rompre. + +Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet +qu'il indiquait de la main. + +A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la +mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple +phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le +monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait +cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les +rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait +être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie +lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre +duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat +s'éteignait par dégradations successives. + +« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria +l'un des officiers. + +-- Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou +les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de +nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se +déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! » + +Un cri général s'éleva de la frégate. + +« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! +Machine en arrière ! » + +Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur +machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l'_Abraham-Lincoln_, +abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle. + +« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut. + +Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer +lumineux. + +Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se +rapprocha avec une vitesse double de la sienne. + +Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous +tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit +le tour de la frégate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa +de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il +s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente +comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive +d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il +alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers +l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement +à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non pas en s'abîmant sous +les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais +soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût +subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit +qu'il l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque +instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale. + +Cependant, je m'étonnais des manoeuvres de la frégate. Elle fuyait et +n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et +j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire +si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement. + +« Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable +j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au +milieu de cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, +comment s'en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront. + +-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ? + +-- Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un +narwal électrique. + +-- Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une +gymnote ou une torpille ! + +-- En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une +puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui +soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je +me tiendrai sur mes gardes. » + +Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à +dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré +sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, +imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait +décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte. + +Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression +plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? +Il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept +minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, +semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une +extrême violence. + +Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la +dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres. + +« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des +baleines ? + +-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue +m'ait rapporté deux mille dollars. + +-- En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit +n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents +? + +-- Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus +fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient +là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le +harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. + +-- S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton +peu convaincu. + +-- Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, +et il faudra bien qu'il m'écoute ! + +-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une +baleinière à votre disposition ? + +-- Sans doute, monsieur. + +-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ? + +-- Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur. + +Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, +à cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgré la distance, +malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les +formidables battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration +haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer +à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme +fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille +chevaux. + +« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de +cavalerie, ce serait une jolie baleine ! » + +On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat. +Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second +fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un +mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure +est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était +contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main. + +A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs +de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le +jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse +rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la +percer. De là, désappointement et colère. + +Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient +déjà perchés à la tête des mâts. + +A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses +volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait +à la fois. + +Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. + +« La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur. + +Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. + +Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait +d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait +un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec +une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante, +marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée. + +La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté +d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu +exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante +pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement +l'apprécier ; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement +proportionné dans ses trois dimensions. + +Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et +d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de +quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en +conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des +vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe +des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais +encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles : les +baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière +que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en +plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés. +Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne +doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du +commandant Farragut. + +L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, +après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. +L'ingénieur accourut. + +« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ? + +-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. + +-- Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! » + +Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné. +Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient +des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le +tremblotement des chaudières. + +L'_Abraham-Lincoln_, chassé en avant par sa puissante hélice, se +dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment +s'approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit +une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. + +Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans +que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident +qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais + +Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui +foisonnait sous son menton. + +« Ned Land ? » cria-t-il. + +Le Canadien vint à l'ordre. + +« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous +encore de mettre mes embarcations à la mer ? + +-- Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera +prendre que si elle le veut bien. + +-- Que faire alors ? + +-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre +permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de +beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne. + +-- Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il, +faites monter la pression. » + +Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés +; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa +par les soupapes. Le loch jeté, on constata que l'_Abraham-Lincoln_ +marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure. + +Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles +cinq dixièmes. + +Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure, +sans gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides +marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi +l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, +dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait +plus de tordre sa barbiche, il la mordait. + +L'ingénieur fut encore une fois appelé. + +« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le +commandant. + +-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. + +-- Et vos soupapes sont chargées ?... + +-- A six atmosphères et demie. + +-- Chargez-les à dix atmosphères. » + +Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le +Mississippi pour distancer une « concurrence » ! + +« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, +sais-tu bien que nous allons probablement sauter ? + +-- Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil. + +Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la +risquer. + +Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les +fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les +brasiers. La rapidité de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mâts +tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée +pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites. + +On jeta le loch une seconde fois. + +« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut. + +-- Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur. + +-- Forcez les feux. » + +L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé +« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses +dix-neuf milles et trois dixièmes. + +Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer +tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. +Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher. + +« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien. + +Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait +avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à +l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas +de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur +s'échappa de toutes les poitrines ! + +A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin. + +Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus +directs. + +« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh +bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître, +des hommes à la pièce de l'avant. » + +Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup +partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui +se tenait à un demi-mille. + +« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à +qui percera cette infernale bête ! » + +Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme, +la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et +visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les +hurrahs de l'équipage. + +Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas +normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à +deux milles en mer. + +« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé +avec des plaques de six pouces ! + +-- Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut. + +La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi, +me dit : + +« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate ! + +-- Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! » + +On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas +indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut +rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe +d'épuisement. + +Cependant, il faut dire à la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta +avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents +kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse +journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le +houleux océan. + +En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous +ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais. + +A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut, +à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que +pendant la nuit dernière. + +Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, +dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là +une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter. + +Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur, +et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est +pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément +endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait +harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son +poste dans les sous-barbes du beaupré. + +La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal, +et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond +régnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent, +dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux. + +En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais +au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de +l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le +séparaient de l'animal immobile. + +Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut +lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté +un corps dur. + +La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau +s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de +l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des +dromes. + +Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans +avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer. + + VII + + UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE + +Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en +conservai pas moins une impression très nette de mes sensations. + +Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je +suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des +maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux +coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer. + +Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage +s'était-il aperçu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il viré +de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ? +Devais-je espérer d'être sauvé ? + +Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui +disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent +dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu. + +« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un +bras désespéré. + +Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils +paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !... + +« A moi ! » + +Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me +débattis, entraîné dans l'abîme... + +Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis +violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis +ces paroles prononcées à mon oreille : + +« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon +épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. » + +Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil. + +« Toi ! dis-je, toi ! + +-- Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur. + +-- Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ? + +-- Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! » + +Le digne garçon trouvait cela tout naturel ! + +« Et la frégate ? demandai-je. + +-- La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois +que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle ! + +-- Tu dis ? + +-- Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les +hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... » + +-- Brisés ? + +-- Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je +pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait éprouvée. Mais, circonstance +fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus. + +-- Alors, nous sommes perdus ! + +-- Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons +encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien +des choses ! » + +L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus +vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un +chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. +Conseil s'en aperçut. + +« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il. + +Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en +bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je +nageais pour tous deux. + +A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de +« naviguer » l'un près de l'autre. + +Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre +disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la +frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son +gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. + +Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en +conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme +chez lui ! + +Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être +recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions +nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Je +résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser +simultanément, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous, +étendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croisés, les jambes +allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de +remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant +ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être +jusqu'au lever du jour. + +Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au coeur de +l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela +paraisse improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute +illusion, si je voulais « désespérer », je ne le pouvais pas ! + +La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze +heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage +jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous +relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais +à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la +phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes +lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se +tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un +bain de mercure. + +Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres +se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me +soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. +J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon ; sa respiration devint +courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps. + +« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je. + +-- Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer +avant lui ! » + +En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que +le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses +rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se +redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon. +J'aperçus la frégate. Elle était à cinq mille de nous, et ne formait +plus qu'une masse sombre, à peine appréciable ! Mais d'embarcations, +point ! + +Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées +ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et +je l'entendis répéter à plusieurs reprises : + +« A nous ! à nous ! » + +Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de +ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me +sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil. + +« As-tu entendu ? murmurai-je. + +-- Oui ! oui ! » + +Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré. + +Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la +nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de +l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou +plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans +l'ombre ? + +Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis +que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors +de l'eau et retomba épuisé. + +« Qu'as-tu vu ? + +-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons +toutes nos forces !... » + +Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me +vint pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant +?... Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre +des baleines ! + +Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête, +regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel +répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine. +Mes forces étaient à bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me +fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, +s'emplissait d'eau salée ; le froid m'envahissait. Je relevai la tête +une dernière fois, puis, je m'abîmai... + +En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je +sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que +ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis... + +Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses +frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux... + +« Conseil ! murmurai-je. + +-- Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil. + +En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers +l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et +que je reconnus aussitôt. + +« Ned ! m'écriai-je + +-- En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le +Canadien. + +-- Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ? + +-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu +prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. + +-- Un îlot ? + +-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque. + +-- Expliquez-vous, Ned. + +-- Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu +l'entamer et s'était émoussé sur sa peau. + +-- Pourquoi, Ned, pourquoi ? + +-- C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle +d'acier ! » + +Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, +que je contrôle moi-même mes assertions. + +Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit +dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de +l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du +pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette +substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins. + +Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle +des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le +monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les +alligators. + +Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, +non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si +incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de +plaques boulonnées. + +Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène +naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et +fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien +le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène +de main d'homme. + +La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus +mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui +est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout +à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement +réalisé, c'était à confondre l'esprit ! + +Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos +d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en +pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned +Land était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y +ranger. + +« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de +locomotion et un équipage pour le manoeuvrer ? + +-- Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois +heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de +vie. + +-- Ce bateau n'a pas marché ? + +-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il +ne bouge pas. + +-- Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une +grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette +vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... +que nous sommes sauvés. + +-- Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé. + +En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un +bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le +propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous +n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui +émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa +vitesse n'était pas excessive. + +« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à +dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas +deux dollars de ma peau ! » + +Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de +communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de +cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un +trou d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes +de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient +nettes et uniformes. + +D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité +profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer +à l'intérieur de ce bateau sous-marin. + +Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux +timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous +étions perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité +d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas +eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de +temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision +de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait +l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère. + +Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y +renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai +que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à +l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique, +émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une +grande hauteur. + +Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous +résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les +lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous +sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle, +et nous parvînmes à nous y accrocher solidement. + +Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas +d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à +l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus +entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive +produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de cette +navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement +l'explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel +agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse +vitesse ? + +Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne +tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de +la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme +horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu. + +« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle +sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! » + +Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements +assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion +s'arrêta. + +Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à +l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un +cri bizarre et disparut + +aussitôt. + +Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé, +apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur +formidable machine. + + VIII + + _MOBILIS IN MOBILE_ + +Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la +rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le +temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se +sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte, +un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans +doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer +à leur façon. + +A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité +profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne +purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux +échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement +saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se +referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore. + +Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout +était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes +yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui +flottent dans les plus profondes nuits. + +Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un +libre cours à son indignation. + +« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux +Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être +anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on +ne me mangera pas sans que je proteste ! + +-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil. +Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la +rôtissoire ! + +-- Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à +coup sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a +pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le +premier de ces bandits qui met la main sur moi... + +-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous +compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous +écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! » + +Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de +fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une +table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le +plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de +phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient +aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens +inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui +devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa +hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer. + +Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût +modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement +à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain, +c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive +que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son +intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour +du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence. +Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je vis +que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui +s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine. + +« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la +main, se tenait sur la défensive. + +-- Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est +pas moins obscure. + +-- Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil. + +Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les +moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. +La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit +n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce +bateau. Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l'Océan, +s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. + +Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison, +j'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se +montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les +oubliettes. + +Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte +s'ouvrit, deux hommes parurent. + +L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules, +robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la +moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne +empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les +populations provençales. Diderot a très justement prétendu que le geste +de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la +preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait +prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que, +d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa +toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible. + +Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de +Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je +reconnus sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui, +car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses +épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le +calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité +du sang ; - l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses +muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration +dénotait une grande expansion vitale. + +J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme +semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de +l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, +suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable +franchise. + +Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai +bien de notre entrevue. + +Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le +préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa +bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines, +allongées, éminemment « psychiques » pour employer un mot de la +chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et +passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que +j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés +l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de +l'horizon. Cette faculté je l'ai vérifié plus tard se doublait d'une +puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque cet +inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses +larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille +des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel, et il regardait +! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par +l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il +perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait +au plus profond des mers !... + +Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre +marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des +vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et +laissaient une grande liberté de mouvements. + +Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec +une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant +vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne +pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont +les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée. + +L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots +parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger +directement. + +Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ; +mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez +embarrassante. + +« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces +messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! » + +Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes +mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et +qualités ; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, +son domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur. + +L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment même, +et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie +n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne +prononça pas un seul mot. + +Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on +entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la +connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante +pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, +il fallait surtout se faire comprendre. + +« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land, +tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un +Anglo-Saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi. » + +Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu +près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté +par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit +violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en +vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_, +menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena, +gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste +expressif que nous mourions de faim. + +Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié. + +A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus +intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était +évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday. + +Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources +philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me +dit : + +« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand. + +-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je. + +-- Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur. + +-- Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. » + +Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les +diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes +tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande +n'eut aucun succès. + +Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes +premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. +Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais +cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif. + +Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus +échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se +retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants +qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma. + +« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième +fois. Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces +coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre ! + +Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait +à rien. + +-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible +compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de +fer ? + +-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir +longtemps ! + +-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes +trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir +d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage +de ce bateau. + +-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins... + +-- Bon ! et de quel pays ? + +-- Du pays des coquins ! + +-- Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur +la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est +difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà +tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre +que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y +a du méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou +indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider. +Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible. + +Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit +Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique ! + +-- Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas +que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour +désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les +pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des +dents et des lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? +Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris +comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi à manger !... + +-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... » + +Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous +apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe +dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes +compagnons m'imitèrent. + +Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la +table et placé trois couverts. + +« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien. + +-- Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on +mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de +chien de mer ! + +-- Nous verrons bien ! » dit Conseil. + +Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement +posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous +avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui +nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel +Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire +toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était +fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut pas du goût +de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers +poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents +d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel +règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de +table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile, +cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée +d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-similé_ exact : + +_Mobile dans l'élément mobile !_ Cette devise s'appliquait justement à +cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition _in_ +par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du +nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers ! + +Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et +je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre +sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous +laisser mourir d'inanition. + +Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui +n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le +besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien +naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté +contre la mort. + +« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil. + +-- Et moi, je dors ! » répondit Ned Land. + +Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent +bientôt plongés dans un profond sommeil. + +Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de +dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de +questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes +paupières entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance +nous emportait ? Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil +s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents +cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout +un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être le +congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon +cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et +je tombai bientôt dans un morne sommeil. + + IX + + LES COLÈRES DE NED LAND + +Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long, +car il nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le +premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient +étendus dans leur coin comme des masses inertes. + +A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau +dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de +notre cellule. + +Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était +restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, +profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait +donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai +sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette +cage. + +Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau +était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine +singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement. +L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la +cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande +partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense en +une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé +alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient +irrespirable. + +Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et, +sans doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin. + +Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant +de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens +chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du +chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse +caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations +avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à +cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous de +hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant les +besoins de son équipage ? Peut-être. Ou, procédé plus commode, plus +économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il de +revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de +renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi +qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent +de l'employer sans retard. + +En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour +extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand, +soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé +d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante et +chargée d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se +saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un +balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement +déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de +remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des +baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement +reconnu. + +Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le +conduit, l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à +nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas à le trouver. +Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une +fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de +la cellule. + +J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent +presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante. +Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied +en un instant. + +« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse +quotidienne. + +-- Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ? + +-- Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me +trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? » + +Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui +s'était passé pendant son sommeil. + +« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous +entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de +l'_Abraham-Lincoln_. + +-- Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration ! + +-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il +est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner ? + +-- L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du +déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier. + +-- Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre +heures de sommeil. + +-- C'est mon avis, répondis-je. + +-- Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou +déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre. + +-- L'un et l'autre, dit Conseil + +-- Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour +mon compte, je ferai honneur à tous les deux. + +-- Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces +inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, +dans ce cas, le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens. + +-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned. + +-- Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les +mains de cannibales ! + +-- Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui +sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair +fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués +comme monsieur le professeur, son domestique et moi... + +-- Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et +surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce +qui ne pourrait qu'aggraver la situation. + +-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, +et dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère ! + +-- Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du +bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du +maître-coq. + +-- Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil. + +-- Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. +Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez +capable de dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim +plutôt que de vous plaindre ! + +-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil. + +-- Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si +ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier +monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales -- , si ces +pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe, +sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se +trompent ! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous +qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ? + +-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land. + +-- Mais enfin, que supposez-vous ? + +-- Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret +important. Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le +garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je +crois notre existence très compromise. Dans le cas contraire, à la +première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde +habité par nos semblables. + +-- A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et +qu'il nous garde ainsi... + +-- Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide +ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de +forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au +bout de sa grand'vergue. + +-- Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas +encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de +discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le +répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons +rien, puisqu'il n'y a rien à faire. + +-- Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui +n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose. + +-- Eh ! quoi donc, maître Land ? + +-- Nous sauver. + +-- Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais +d'une prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable. + +-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection de +monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de +ressources ! » + +Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les +conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible. +Mais un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien +voir par sa réponse. + +« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de +réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne +peuvent s'échapper de leur prison ? + +-- Non, mon ami. + +-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester. + +-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou +dessous ! + +-- Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens, +ajouta Ned Land. + +-- Quoi, Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce +bâtiment ? + +-- Très sérieusement, répondit le Canadien. + +-- C'est impossible. + +-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance +favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en +profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette +machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je +suppose ! » + +Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. +Aussi, me contentai-je de répondre : + +« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais, +jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir +que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître +des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la +situation sans trop de colère. + +-- Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un +ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un +geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne +se ferait pas avec toute la régularité désirable. + +-- J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien. + +Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à +réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré +l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je +n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour +être si sûrement manoeuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux +équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions +affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être +libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de fuir +cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que +l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder -- ce qui +paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à +son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou +nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là +l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles, +et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. + +Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les +réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les +jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes +redevenir menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en +cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps +s'écoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le +stewart ne paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre +position de naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à +notre égard. + +Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se +montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais +véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de +l'un des hommes du bord. + +Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien +appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient +sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau, +qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti +les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans +doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce +morne silence était effrayant. + +Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je +n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais +conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient +peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de +sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon +souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être, +nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de +l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi +de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine ! + +Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition, +enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations +auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans +mon esprit une intensité terrible, et l'imagination aidant, je me +sentis envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned +Land rugissait. + +En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement. + +Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent +fouillées, la porte s'ouvrit, le stewart parut. + +Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien +s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le +tenait à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante. + +Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à +demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, +subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français : + +« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez +m'écouter ! » + + X + + L'HOMME DES EAUX + +C'était le commandant du bord qui parlait ainsi. + +A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé +sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était +l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le +ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. +Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en +silence le dénouement de cette scène. + +Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous +observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ? +Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français ? On +pouvait le croire. + +Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à +interrompre : + +« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également +le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous +répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître +d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable +au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant +que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur +d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission +scientifique à l'étranger, Conseil son domestique, et Ned Land, +d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate +l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique. » + +Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que +me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme +s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase +était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et +cependant, je ne « sentais » pas en lui un compatriote. + +Il reprit la conversation en ces termes : + +« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à +vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, +je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup +hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un +homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon +existence... + +-- Involontairement, dis-je. + +-- Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix. +Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes +les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de +cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur +la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land +m'a frappé de son harpon ? » + +Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces +récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la +fis. + +« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu +lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que +divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin, +ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce +des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer +l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez +qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, +l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont +il fallait à tout prix délivrer l'Océan. » + +Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus +calme : + +« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre +frégate n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi +bien qu'un monstre ? » + +Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut +n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de +ce genre tout comme un narwal gigantesque. + +« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de +vous traiter en ennemis. » + +Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition +semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments. + +« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à +vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais +aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce +navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et +j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ? + +-- C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas +celui d'un homme civilisé. + +-- Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis +pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société +tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. +Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les +invoquer devant moi ! » + +Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé +les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé +formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines, +mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse +acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le +poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait les +efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son +monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût, +supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne +pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa +conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put +dépendre. + +Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que +l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même. +Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute, +ainsi qu'Oedipe considérait le Sphinx. + +Après un assez long silence, le commandant reprit la parole. + +« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait +s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a +droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. +Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative +d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole +de vous y soumettre me suffira. + +-- Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de +celles qu'un honnête homme peut accepter ? + +-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements +imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques +heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer +la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous +les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre +responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous +mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. +Acceptez-vous cette condition ? » + +Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que +ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois +sociales ! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne +devait pas être la moindre. + +« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, +la permission de vous adresser une question, une seule. + +-- Parlez, monsieur. + +-- Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ? + +-- Entièrement. + +-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. + +-- Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce +qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté +enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. » + +Il était évident que nous ne nous entendions point. + +« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle +que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous +suffire. + +-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise ! + +-- Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos +amis, nos parents ! + +-- Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de +la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas +aussi pénible que vous le pensez ! + +-- Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne +pas chercher à me sauver ! + +-- Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le +commandant. + +-- Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre +situation envers nous ! C'est de la cruauté ! + +-- Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers +après combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger +dans les abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus +surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret +de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur +cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, +ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-même ! » + +Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre +lequel ne prévaudrait aucun argument. + +« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à +choisir entre la vie ou la mort ? + +-- Tout simplement. + +-- Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à +répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord. + +-- Aucune, monsieur », répondit l'inconnu. + +Puis, d'une voix plus douce, il reprit : + +« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous +connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez +peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. +Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet +ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai +souvent lu. Vous avez poussé votre oeuvre aussi loin que vous le +permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous +n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, +que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez +voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction +seront probablement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous +blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos +yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui +sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de +ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études. +A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce +que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons +plus - et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers +secrets. » + +Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand +effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, +que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la +liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher +cette grave question. Ainsi, je me contentai de répondre : + +« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que +vous n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés +charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant +à moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait +absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre +m'offrirait de grandes compensations. » + +Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller +notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui. + +« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable +semblait vouloir se retirer. + +-- Parlez, monsieur le professeur. + +-- De quel nom dois-je vous appeler ? + +-- Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le +capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les +passagers du _Nautilus_. » + +Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses +ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis, +se tournant vers le Canadien et Conseil : + +« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre +cet homme. + +-- Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur. + +Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient +renfermés depuis plus de trente heures. + +« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. +Permettez-moi de vous précéder. + +-- A vos ordres, capitaine. » + +Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris +une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives +d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde +porte s'ouvrit devant moi. + +J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût +sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène, +s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à +ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries +d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les +rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures +tamisaient et adoucissaient l'éclat. + +Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine +Nemo m'indiqua la place que je devais occuper. + +« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de +faim. » + +Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule +avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature +et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût +particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me +parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une +origine marine. + +Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina +mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de +lui adresser. + +« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous +pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis +longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte +pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas +autrement que moi. + +-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ? + +-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. +Tantôt, je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se +rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît +être inaccessible à l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes +forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de +Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. J'ai +là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours +ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. » + +Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui +répondis : + +« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent +d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous +poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je +ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle +soit, figure dans votre menu. + +-- Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais +usage de la chair des animaux terrestres. + +-- Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore +quelques tranches de filet. + +-- Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est +autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques +foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon +cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces +produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve +d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une +crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre +par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous +offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus +savoureux. » + +Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine +Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits. + +« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice +prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me +vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus +de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des +anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de +la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de +votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. +Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un +fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou +l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui +retournera un jour ! + +-- Vous aimez la mer, capitaine. + +-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du +globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où +l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La +mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ; +elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a +dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature +s'y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce +dernier y est largement représenté par les quatre groupes des +zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des +mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les +reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini +d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième +seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la +nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et +qui sait s'il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité. +La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore +exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter +toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son +niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance +disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement +est l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis +libre ! » + +Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui +débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve +habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se +promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie +reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi : + +« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le +_Nautilus_, je suis a vos ordres. » + + XI + + LE _NAUTILUS_ + +Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à +l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de +dimension égale à celle que je venais de quitter. + +C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, +incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand +nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la +salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans, +capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus +confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se +rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au +centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre +lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière +électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre +globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais +avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et +je ne pouvais en croire mes yeux. + +« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un +divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des +continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut +vous suivre au plus profond des mers. + +-- Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le +professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous +offre-t-il un repos aussi complet ? + +-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du +vôtre. Vous possédez la six ou sept mille volumes... + +-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me +rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon +_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce +jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes +derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a +plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont +d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. » + +Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la +bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en +toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage +d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du +bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés, +en quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le +capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main +prenait au hasard. + +Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens +et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau +dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère +jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais +jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait +les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de +balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de +géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les +ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la +principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout +l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de +Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de +Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, +d'Agassis etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins +des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux +volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement +charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son +livre intitulé _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date +certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, +je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas à +une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le +capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai, +d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de +fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette +recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à +travers les merveilles du _Nautilus_. + +« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette +bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et +j'en profiterai. + +-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine +Nemo, c'est aussi un fumoir. + +-- Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ? + +-- Sans doute. + +-- Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des +relations avec La Havane. + +-- Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax, +et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si +vous êtes connaisseur. » + +Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle +du londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je +l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze, +et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui +n'a pas fumé depuis deux jours. + +« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac. + +-- Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de +l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me +fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès, +monsieur ? + +-- Capitaine, je les méprise à partir de ce jour. + +-- Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces +cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins +bons, j'imagine. + +-- Au contraire. » + +A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle +par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un +salon immense et splendidement éclairé. + +C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large +de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères +arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles +entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel +une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la +nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier +de peintre. + +Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par +d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries +d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et +que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections +particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses +écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de +Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une +femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo, +un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une +kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits +tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles +de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. +Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux +signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc., +et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze, +d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs +piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de +stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_ commençait +déjà à s'emparer de mon esprit. + +« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez +le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans +ce salon. + +-- Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes, +m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste ? + +-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à +collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. J'étais +un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques +objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre +qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà +plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et +je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge. + +-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de +Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de +Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un +pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon. + +-- Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des +contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent +dans la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, +aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous +terre ! » + +Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je +le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les +étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table +de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence. + +Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les +curiosités qui enrichissaient ce salon. + +Auprès des oeuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place +très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en +coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les +trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet +d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite d'un +seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques +acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés, une +circonférence de six mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur +ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République +de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux +bénitiers gigantesques. + +Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des +armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux +produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un +naturaliste. On conçoit ma joie de professeur. + +L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses +deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe, +des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces +de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire +admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des +alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître +Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je +remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le « +char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin +toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des +îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les +échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries, +les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons, +les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection +complète des individus de ce groupe. + +Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant +d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons +de l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une +valeur inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout +entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, - +l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches +blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle +impérial, aux vives couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans +les muséums européens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille +francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se +procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles +coquilles blanches à doubles valves, qu'un souffle eût dissipées comme +une bulle de savon, - plusieurs variétés des arrosoirs de Java, sortes +de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très disputés par les +amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune verdâtre, pêchés +dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de +la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et +remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires +trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le +magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables +tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le +cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre +resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône +presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les variétés de porcelaines +qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la « Gloire de la Mer +», la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des +littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, +des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des +buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des +fuseaux, des strombes, des pterocères, des patelles, des hyales, des +cléodores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés +de ses noms les plus charmants. + +A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des +chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique +piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes +marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des +perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques +de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord, +enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été +distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces +perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et +au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah +de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je +croyais sans rivale au monde. + +Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi +dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour +acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il +puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand +je fus interrompu par ces mots : + +« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles +peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme +de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas +une mer du globe qui ait échappé à mes recherches. + +-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au +milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes +leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable +collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration +pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne +veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant, +j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les +appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui +l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois +suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination +m'est inconnue. Puis-je savoir ?... + +-- Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que +vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du +_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail +et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone. + +-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas +de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont +destinés ces instruments de physique... + +-- Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma +chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur +emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée. +Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du +_Nautilus_. » + +Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque +pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me +conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une +chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles. + +Je ne pus que remercier mon hôte. + +« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une +porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. » + +J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère, +presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail, +quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de +confortable. Le strict nécessaire, seulement. + +Le capitaine Nemo me montra un siège. + +« Veuillez vous asseoir », me dit-il. + +Je m'assis, et il prit la parole en ces termes : + + XII + + TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ + +« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments +suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la +navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours +sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte +au milieu de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre +qui donne la température intérieure du _Nautilus_ ; le baromètre, qui +pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps ; +l'hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère ; le +_storm-glass_, dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée +des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par +la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomètres, qui me +permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et +de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l'horizon, quand +le _Nautilus_ est remonté à la surface des flots. + +-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et +j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute +aux exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et +que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ? + +-- C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont +il indique la pression extérieure, il me donne par là même la +profondeur à laquelle se maintient mon appareil. + +-- Et ces sondes d'une nouvelle espèce ? + +-- Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des +diverses couches d'eau. + +-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ? + +-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques +explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. » + +Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit : + +« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à +tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par +lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils +mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité. + +-- L'électricité ! m'écriai-je assez surpris. + +-- Oui, monsieur. + +-- Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de +mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité. +Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu +produire que de petites forces ! + +-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité +n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me +permettrez de vous en dire. + +-- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très +étonné d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle +vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous +employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le +zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus +aucune communication avec la terre ? + +-- Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous +dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de +fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement +praticable. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et +j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon +électricité. + +-- A la mer ? + +-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. +J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés +à différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de +températures qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système +plus pratique. + +-- Et lequel ? + +-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on +trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes +deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité, +des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du +sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez +donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion +notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je +compose mes éléments. + +-- Le sodium ? + +-- Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui +tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use +jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même. +Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être +considérées comme les plus énergiques, et que leur force électromotrice +est double de celle des piles au zinc. + +-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les +conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut +encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos +piles pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne +me trompe, la dépense du sodium nécessitée par les appareils +électriques dépasserait la quantité extraite. Il arriverait donc que +vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez ! + +-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et +j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. + +-- De terre ? dis-je en insistant. + +Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo. + +-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ? + +-- Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'oeuvre. Je ne vous demande +qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient. +Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit +l'électricité, et l'électricité donne au _Nautilus_ la chaleur, la +lumière, le mouvement, la vie en un mot. + +-- Mais non pas l'air que vous respirez ? + +-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais +c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me +plaît. Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable, +elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans +des réservoirs spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et +aussi longtemps que je le veux, mon séjour dans les couches profondes. + +-- Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez +évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la +véritable puissance dynamique de l'électricité. + +-- Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine +Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application +que j'ai faite de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec +une égalité, une continuité que n'a pas la lumière du soleil. +Maintenant, regardez cette horloge ; elle est électrique, et marche +avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. Je l'ai +divisée en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour +moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement +cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des mers ! Voyez, en +ce moment, il est dix heures du matin. + +-- Parfaitement. + +-- Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos +yeux, sert à indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil électrique le +met en communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique +la marche réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons +avec une vitesse modérée de quinze milles à l'heure. + +-- C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous +avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le +vent, l'eau et la vapeur. + +-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se +levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du +_Nautilus_. » + +En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau +sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à +l'éperon : la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque +par une cloison étanche, c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par +l'eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres, +séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche, +ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres +cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante, qui +s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de longueur. Les +cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient +hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles +assuraient toute sécurité à bord du _Nautilus_, au cas où une voie +d'eau se fût déclarée. + +Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord, +et j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits +qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, +cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je +demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle. + +« Elle aboutit au canot, répondit-il. + +-- Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné. + +-- Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui +sert à la promenade et à la pêche. + +-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de +revenir à la surface de la mer ? + +-- Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du +_Nautilus_, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est +entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides +boulons. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du +_Nautilus_, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du +canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans +l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme +l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les +boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la +surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos +jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je +me promène. + +-- Mais comment revenez-vous à bord ? + +-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient. + +-- A vos ordres ! + +-- A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un +télégramme, et cela suffit. + +-- En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple ! +» + +Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la +plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle +Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer +à belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois +mètres, située entre les vastes cambuses du bord. + +Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz +lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous +les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui +se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également +des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient +une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle +de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient +l'eau froide ou l'eau chaude, à volonté. + +A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres. +Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui +m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manoeuvre +du _Nautilus_. + +Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste +de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans +ce compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à +coup sûr - avait disposé ses appareils de locomotion. + +Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins +de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux +parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient +l'électricité, et la seconde, le mécanisme qui transmettait le +mouvement à l'hélice. + +Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce +compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression. + +« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par +l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les +matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand +air. » + +Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du +_Nautilus_. + +« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments +Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants. +Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui +vaut mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à +l'arrière, où elle agit par des électro-aimants de grande dimension sur +un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le +mouvement à l'arbre de l'hélice. Celle-ci, dont le diamètre est de six +mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu'à cent +vingt tours par seconde. + +-- Et vous obtenez alors ? + +-- Une vitesse de cinquante milles à l'heure. » + +Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître. +Comment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où +cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans +sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? +Était-ce dans sa transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait +accroître à l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre. + +« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche +pas à les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant +l'_Abraham-Lincoln_, et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais +marcher ne suffit pas. Il faut voir où l'on va ! Il faut pouvoir se +diriger à droite, à gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous +les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui +s'évalue par des centaines d'atmosphères ? Comment remontez-vous à la +surface de l'Océan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu +qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ? + +-- Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après +une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau +sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de +travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le +_Nautilus_ ! » + + XIII + + QUELQUES CHIFFRES + +Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare +aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les +plan, coupe et élévation du _Nautilus_. Puis il commença sa description +en ces termes : + +« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous +porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte +sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans +plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de +tête en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau, à sa +plus grande largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit +tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses +lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée, pour que +l'eau déplacée s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle a sa +marche. + +« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la +surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze +mètres carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents +mètres cubes et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement +immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux. + +« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation +sous-marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des +neuf dixièmes, et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par +conséquent, il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf +dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et +quarante-huit centièmes, c'est-à-dire ne peser que ce même nombre de +tonneaux. J'ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant +suivant les dimensions sus-dites. + +« Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre +extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une +rigidité extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il +résiste comme un bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder +; il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets, et +l'homogénéité de sa construction, due au parfait assemblage des +matériaux, lui permet de défier les mers les plus violentes. + +« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par +rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins +de cinq centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent +quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde +enveloppe, la quille, haute de cinquante centimètres et large de +vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine, +le lest, les divers accessoires et aménagements, les cloisons et les +étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un +tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent +quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment +le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit +centièmes. Est-ce entendu ? + +-- C'est entendu, répondis-je. + +-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve à flot +dans ces conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des +réservoirs d'une capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de +cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les +remplis d'eau, le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou +les pesant, sera complètement immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le +professeur. Ces réservoirs existent en abord dans les parties +inférieures du _Nautilus_. + +J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant +vient affleurer la surface de l'eau. + +-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. +Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends. +Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil +sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent +subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère +par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré +? + +-- Parfaitement, monsieur. + +-- Donc, à moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne +vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides. + +-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas +confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de +graves erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre +les basses régions de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir +« fondriers ». Suivez mon raisonnement. + +-- Je vous écoute, capitaine. + +-- Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut +donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de +la réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses +couches deviennent de plus en plus profondes. + +-- C'est évident, répondis-je. + +-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du +moins, très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus +récents, cette réduction n'est que de quatre cent trente-six dix +millionièmes par atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur. +S'agit-il d'aller à mille mètres, je tiens compte alors de la réduction +du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de +mille mètres, c'est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Cette +réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. Je +devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize +tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de quinze cent sept +tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera conséquemment que de six +tonneaux cinquante-sept centièmes. + +-- Seulement ? + +-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or, +j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux. +Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux +remonter à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette +eau, et de vider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le +_Nautilus_ émerge du dixième de sa capacité totale. » + +A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à +objecter. + +« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise +grâce à les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque +jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle. + +-- Laquelle, monsieur ? + +-- Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du +_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce +moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger +votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent +cette pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par +centimètre carré. De là une puissance... + +-- Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le +capitaine Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de +mes machines est à peu près infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une +force prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau +se sont précipitées comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_. +D'ailleurs, je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour +atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres, +et cela dans le but de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la +fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Océan à deux ou +trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus +longues, mais non moins infaillibles. + +-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je. + +-- Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manoeuvre le +_Nautilus_. + +-- Je suis impatient de l'apprendre. + +-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en +un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail +ordinaire à large safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une +roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_ +de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de +deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de +flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui +se manoeuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans +sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut +horizontalement. Sont-ils inclinés, le _Nautilus_, suivant la +disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou +s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou +remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus +rapidement à la surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux +fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonflé +d'hydrogène, s'élève rapidement dans les airs. + +-- Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il +suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ? + +-- Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la +partie supérieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des +verres lenticulaires. + +-- Des verres capables de résister à de telles pressions ? + +-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une +résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière +électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des +plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres +seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en +laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient +inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins +de vingt et un centimètres à leur centre, c'est-à-dire trente fois +cette épaisseur. + +-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la +lumière chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de +l'obscurité des eaux... + +-- En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur +électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de +distance. + +-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant +cette phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les +savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_ +et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat +d'une rencontre fortuite ? + +-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous +de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu +qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux. + +-- Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec +l'_Abraham-Lincoln_ ?... + +-- Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs +navires de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû +me défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors +d'état de me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au +port le plus prochain. + +-- Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un +merveilleux bateau que votre _Nautilus_ ! + +-- Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le +capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est +danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur +cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme, comme +l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du +_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de +déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité +du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de +voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la vapeur déchire ; +pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et non +de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son +agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à +naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il +trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité ! +Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que +l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur, +et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec +quel abandon je me fie à mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout à la +fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur ! » + +Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son +regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait +son navire comme un père aime son enfant ! + +Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je +ne pus me retenir de la lui faire. + +« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ? + +-- Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, +à Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de +la terre. + +-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable +_Nautilus_ ? + +-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point +différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été +forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les +plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez +Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de +Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de +Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New +York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des +noms divers. + +-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les +monter, les ajuster ? + +-- Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot +désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers c'est-à-dire mes braves +compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé +notre _Nautilus_. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute +trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fait sauter, si je +l'avais pu. + +-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce +bâtiment est excessif ? + +-- Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs +par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc à +seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris +son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et +les collections qu'il renferme. + +-- Une dernière question, capitaine Nemo. + +-- Faites, monsieur le professeur. + +-- Vous êtes donc riche ? + +-- Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les +dix milliards de dettes de la France ! » + +Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. +Abusait-il de ma crédulité ? L'avenir devait me l'apprendre. + + XIV + + LE FLEUVE-NOIR + +La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois +millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit +myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette +masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de +milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues +dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour +comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au +milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a +autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard. +Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que +verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans. + +Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période +de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les +temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles +émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à +nouveau, se soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se +fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait +conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept +milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares. + +La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq +grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial +antarctique, l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique. + +L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles +polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une +étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus +tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marées +médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée +m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions. + +« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si +vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le +point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais +remonter à la surface des eaux. » + +Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes +commencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre +marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du +_Nautilus_, puis elle s'arrêta. + +« Nous sommes arrivés », dit le capitaine. + +Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je +gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai +sur la partie supérieure du _Nautilus_. + +La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. +L'avant et l'arrière du _Nautilus_ présentaient cette disposition +fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je +remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement, +ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles +terrestres. Je m'expliquai donc très naturellement que, malgré les +meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal +marin. + +Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque +du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière +s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en +partie fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au +timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre où brillait le puissant +fanal électrique qui éclairait sa route. + +La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule +ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est +ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux +meilleures observations. + +Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus +d'_Abraham-Lincoln_. L'immensité déserte. + +Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui +devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que +l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, +pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été +plus immobile dans une main de marbre. + +« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... » + +Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages +japonais, et je redescendis au grand salon. + +Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa +longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle +horaires. Puis il me dit : + +« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze +minutes de longitude à l'ouest... + +-- De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du +capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité. + +-- Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les +méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre +honneur je me servirai de celui de Paris. » + +Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant +reprit : + +« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du +méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude +nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. +C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage +d'exploration sous les eaux. + +-- Dieu nous garde ! répondis-je. + +-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous +laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante +mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez +la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la +permission de me retirer. » + +Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées. +Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais +à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de +n'appartenir à aucune ? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité, +cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui +l'avait provoquée ? Etait-il un de ces savants méconnus, un de ces +génies « auxquels on a fait du chagrin », suivant l'expression de +Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme +l'Américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions +politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de +jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il +m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait +jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la +sienne. + +Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à +percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent +sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur +le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées. + +La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants +spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont +le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La +science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants +principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique +sud, un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le +Pacifique sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même +probable qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien +nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de +l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau. + +Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces +courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du +golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil +des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie, +s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes, +charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et +tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de +l'Océan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le +suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du +Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et +Conseil apparurent à la porte du salon. + +Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles +entassées devant leurs yeux. + +« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s'écria le Canadien. Au muséum de +Québec ? + +-- S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel +du Sommerard ! + +-- Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni +au Canada ni en France, mais bien à bord du _Nautilus_, et à cinquante +mètres au-dessous du niveau de la mer. + +-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua +Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un +Flamand comme moi. + +-- Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta +force, il y a de quoi travailler ici. » + +Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur +les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : +classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des +Porcelaines, espèces des Cyproea Madagascariensis, etc. + +Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait +sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il +était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous +entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps +de répondre. + +Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne +savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté. + +« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n'ai pas même aperçu +l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique +aussi, lui ? + +-- Electrique ! + +-- Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur +Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez +me dire combien d'hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ? + +-- Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi, +abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du _Nautilus_ ou +de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne, +et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient +la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à +travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de +voir ce qui se passe autour de nous. + +-- Voir ! s'écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien +de cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... » + +-- Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit +subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit, +et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression +douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des +profondes ténèbres à la plus éclatante lumière. + +Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, +agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit +entendre. On eût dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs +du _Nautilus_. + +« C'est la fin de la fin ! dit Ned Land. + +-- Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil. + +Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux +ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées +par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient +de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi +pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient +et lui donnaient une résistance presque infinie. + +La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du +_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui +saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes +transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux +couchés inférieures et supérieures de l'Océan ! + +On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte +sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques, +qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans +certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres +d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, +et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à +une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que +parcourait le _Nautilus_, l'éclat électrique se produisait au sein même +des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière +liquide. + +Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination +phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé +pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et +j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque +côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. +L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous +regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense +aquarium. + +Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère +manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son +éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive. + +Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous +n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit : + +« Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez ! + +-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colères +et ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible - et +l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle ! + +-- Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait +un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles ! + +-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de +poissons ! + +-- Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les +connaissez pas. + +-- Moi ! un pêcheur ! s'écria Ned Land. + +Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils +connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très différente. + +Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière +classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très justement +définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid, +respirant par des branchies et destinés à vivre dans l'eau ». Ils +composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux, +c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses, +et les poissons cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale +est faite de vertèbres cartilagineuses. + +Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en +savait bien davantage, et maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne +pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il : + +« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous +avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais +que vous ne savez pas comment on les classe. + +-- Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons +qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas ! + +-- Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil. + +Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les +poissons osseux et les poissons cartilagineux ? + +-- Peut-être bien, Conseil. + +-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ? + +-- Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien. + +-- Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se +subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la +mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies +affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, +c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche +commune. + +-- Assez bonne à manger, répondit Ned Land. + +-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires +ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans +être attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq +familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau +douce. Type : la carpe, le brochet. + +-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau +douce ! + +-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont +attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de +l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, +turbots, barbues, soles, etc. + +-- Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait +considérer les poissons qu'au point de vue comestible. + +-- Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps +allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau +épaisse et souvent gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille. +Type : l'anguille, le gymnote. + +-- Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land. + +-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires +complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites +houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne +compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons. + +-- Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur. + +-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire +est attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la +mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, +ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se +compose de deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes. + +-- Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien. + +-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil. + +-- Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais +allez toujours, car vous êtes très intéressant. + +-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, +ils ne comprennent que trois ordres. + +-- Tant mieux, fit Ned. + +-- Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau +mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre +ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie. + +-- Faut l'aimer, répondit Ned Land. + +-- Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des +cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, +qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types : +la raie et les squales. + +-- Quoi ! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh +bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas +de les mettre ensemble dans le même bocal ! + +-- Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont +ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule +ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon. + +-- Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon +avis, du moins. Et c'est tout ? + +-- Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait +cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en +genres, en sous-genres, en espèces, en variétés... + +-- Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du +panneau, voici des variétés qui passent ! + +-- Oui ! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un +aquarium ! + +-- Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces +poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air. + +-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned +Land. + +-- Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon +maître ! » + +Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un +naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une +bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces +poissons sans hésiter. + +-- Un baliste, avais-je dit. + +-- Et un baliste chinois ! répondait Ned Land. + +-- Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des +plectognathes », murmurait Conseil. + +Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste +distingué. + +Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps +comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se +jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre rangées de +piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus +admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous +dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. +Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents, +et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise, +jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre et munie de +trois aiguillons en arrière de son oeil : espèce rare, et même douteuse +au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de +dessins japonais. + +Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au +_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils +rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre +vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire. Le gobie +éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur +le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps +bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul +emporte toute description des spares rayés, aux nageoires variées de +bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur leur +caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six +ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de +mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre, +des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six +pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents, +etc. + +Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos +interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les +classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la +beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre +ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel. + +Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos +yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. +Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, +attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique. + +Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se +refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai +encore, jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments +suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au +nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères +correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch +électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure. + +J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait +cinq heures. + +Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma +chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à +la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair +blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger +délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont +la saveur me parut supérieure à celle du saumon. + +Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me +gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis +profondément, pendant que le _Nautilus_ se glissait à travers le rapide +courant du Fleuve Noir. + + XV + + UNE INVITATION PAR LETTRE + +Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil +de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment +monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait +laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que +cela toute sa vie. + +Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui +répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant +notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui. + +Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus +d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient +fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux +rochers les « jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur +les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles +étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très moelleux et +très chauds. L'équipage du _Nautilus_ pouvait donc se vêtir à bon +compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux +vers à soie de la terre. + +Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert. + +Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés +sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des +plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées, +conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses +hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des +padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes +granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares +disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de +champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les +zoophytes, enfin toute une série de varechs. + +La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du +capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne +voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. + +La direction du _Nautilus_ se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à +douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres. + +Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis +personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie +de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du +capitaine. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier +ses projets à notre égard ? + +Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une +entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre +hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous +plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous +réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le +droit de l'accuser. + +Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis +de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail +curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine. + +Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du +_Nautilus_ m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan, +afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers +l'escalier central, et je montai sur la plate-forme. + +Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais +calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer +là, viendrait-il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa +cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, +j'aspirai avec délices les émanations salines. + +Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. +L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous +son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les +hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de +nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la +journée. + +Mais que faisait le vent à ce _Nautilus_ que les tempêtes ne pouvaient +effrayer ! + +J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque +j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme. + +Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - +que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui +apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir +de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les +points de l'horizon avec une attention extrême. Puis, cet examen fait, +il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont voici exactement +les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit +dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue : + +« Nautron respoc lorni virch. » + +Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire. + +Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_ +allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le +panneau, et par les coursives je revins à ma chambre. + +Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât. +Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était +prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas. + +J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, +rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un +billet à mon adresse. + +Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture +franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types +allemands. + +Ce billet était libellé en ces termes : + + _Monsieur le professeur Aronnax, à bord du_ Nautilus. + + _16 novembre 1867._ + + _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à + une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses + forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera + monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir + que ses compagnons se joignent à lui._ + + _Le commandant du_ Nautilus, + _Capitaine NEMO._ » + +« Une chasse ! s'écria Ned. + +-- Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil. + +-- Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land. + +-- Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre. + +-- Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la +terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai +pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. » + +Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre +l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles, +et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre : + +« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. » + +Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50' +de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le +capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient +Rocca de la Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à +dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction +un peu modifiée du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est. + +Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique +nord. + +« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit +du moins des îles absolument désertes ! » + +Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me +quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et +impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation. + +Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le _Nautilus_ +était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le +grand salon. + +Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me +demanda s'il me convenait de l'accompagner. + +Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours, +je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes +compagnons et moi nous étions prêts à le suivre. + +« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser +une question. + +-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai. + +-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu +toute relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île +Crespo ? + +-- Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je +possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les +lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les +fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent +que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien +des forêts sous-marines. + +-- Des forêts sous-marines ! m'écriai-je. + +-- Oui, monsieur le professeur. + +-- Et vous m'offrez de m'y conduire ? + +-- Précisément. + +-- A pied ? + +-- Et même à pied sec. + +-- En chassant ? + +-- En chassant. + +-- Le fusil à la main ? + +-- Le fusil à la main. » + +Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de +flatteur pour sa personne. + +« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a +dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais +mieux étrange que fou ! » + +Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine +Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme +résigné à tout. + +Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi. + +« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager +mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous +ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y +faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera +probablement que fort tard. » + +Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de +tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très +apéritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia +primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à +l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur +fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue +sous le nom de « Rhodoménie palmée ». + +Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole. +Puis, il me dit : + +« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser +dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec +moi-même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts +sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut +jamais juger les hommes à la légère. + +-- Mais, capitaine, croyez que... + +-- Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie +ou de contradiction. + +-- Je vous écoute. + +-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme +peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision +d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un +vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal, +reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de +régulateurs d'écoulement. + +-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je. + +-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est +rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, +véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi +retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin. + +-- Et le moyen d'être libre ? demandai-je. + +-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux +de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui +vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions +physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se +compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air +sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le +dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure +forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne +peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, +tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette +boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez +et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à l'introduction de l'air +inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci +ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui +affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer +ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et +c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et +expirateurs. + +-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit +s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent +d'oxygène, il devient irrespirable. + +Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du +_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression +considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut +fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures. + +-- Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai +seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond +de l'Océan ? + +-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte +sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile +de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse, +mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité +produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition +particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui +contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil +fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre +et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois. + +-- Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes +réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé +d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire +des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer. + +-- Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine. + +-- C'est donc un fusil à vent ? + +-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon +bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ? + +-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent +cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une +résistance considérable. + +-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, +perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, +par le Français Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système +particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. +Mais je vous le répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de +l'air à haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent +abondamment. + +-- Mais cet air doit rapidement s'user. + +-- Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, +m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs, +monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses +sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles. + +-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu +de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne +peuvent porter loin et sont difficilement mortels ? + +-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, +et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe +foudroyé. + +-- Pourquoi ? + +-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, +mais de petites capsules de verre - inventées par le chimiste +autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable. +Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies +par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde, +dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension. Au +plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il +soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses +que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en +contenir dix. + +-- Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai +plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. » + +Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du _Nautilus_, et, en +passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux +compagnons qui nous suivirent aussitôt. + +Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre +des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de +promenade. + + XVI + + PROMENADE EN PLAINE + +Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du +_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la +paroi, attendaient les promeneurs. + +Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en +revêtir. + +« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne +sont que des forêts sous-marines ! + +-- Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves +de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous +introduire dans ces habits-là ? + +-- Il le faut bien, maître Ned. + +-- Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les +épaules, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai +jamais là-dedans. + +-- On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo. + +-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned. + +-- Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil. + +Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider +à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans +couture, et préparés de manière à supporter des pressions +considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. +Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par +d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu +de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient +la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient +les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de +gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la +main. + +Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux +vêtements informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes, +les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés +dans le XVIIIe siècle. + +Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait +être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt +revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter +notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette +opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils +qui nous étaient destinés. + +L'un des hommes du _Nautilus_ me présenta un fusil simple dont la +crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez +grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une +soupape, manoeuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de +métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse, +renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un +ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un +coup était tiré, l'autre était prêt à partir. + +« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement +facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous +gagner le fond de la mer ? + +-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est échoué par +dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir. + +-- Mais comment sortirons-nous ? + +-- Vous l'allez voir. » + +Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. +Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le +Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre +vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se +vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais, +permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant +la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les +appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner, +et, pour mon compte, je respirai à l'aise. + +La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais +prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds +vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été +impossible de faire un pas. + +Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une +petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également +remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se +refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa. + +Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je +sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma +poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un +robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont +cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le +flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un +instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer. + +Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a +laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à +raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile +à rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume +saurait-elle les reproduire ? + +Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à +quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de +l'autre, comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos +carapaces métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes +vêtements, de mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de +cette épaisse sphère, au milieu de laquelle ma tête ballottait comme +une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau, +perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et +je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède. +Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement +relativement grande. + +La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la +surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires +traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la +coloration. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent +mètres. Au-delà, les fonds se nuançaient des fines dégradations de +l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient +au milieu d'une vague obscurité. Véritablement, cette eau qui +m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère +terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais +la calme surface de la mer. + +Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages +qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable +réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante +intensité. De là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les +molécules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de +trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ? + +Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une +impalpable poussière de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessinée +comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque +la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre +retour à bord, en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet +difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes +blanchâtres si vivement accusées. Là, la poussière dont l'air est +saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer, +comme sous mer, ces traits électriques se transmettent avec une +incomparable pureté. + +Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait +être sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se +refermaient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain +sous la pression de l'eau. + +Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans +l'éloignement, se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques +premiers plans de rochers, tapissés de zoophytes du plus bel +échantillon, et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce +milieu. + +Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la +surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur +lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs, +rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords +des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête +des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable +kaléidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de +bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enragé ! Que ne +pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient +au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne +savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes +pensées au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me +parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma +tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne +convenait. + +Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi. +Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de +zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et +échinodermes abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires +qui vivent isolément, des touffes d'oculines vierges, désignées +autrefois sous le nom de « corail blanc », les fongies hérissées en +forme de champignons, les anémones adhérant par leur disque musculaire, +figuraient un parterre de fleurs, émaillé de porpites parées de leur +collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer qui constellaient le +sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles brodées par la +main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles +ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin +pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques +qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les +marteaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques, +les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant +d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et +nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des +troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à +la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre, +festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des +pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de +lueurs phosphorescentes ! + +Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de +mille, m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me +rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine +de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains +nomment « oaze », uniquement composée de coquilies siliceuses ou +calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes +pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la +végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré, douces au pied, +eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des +hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas, elle +n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines, +classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus +de deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais +flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres +tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des +rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. J'observai que +les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer, +tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux +hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les +parterres des couches reculées de l'Océan. + +Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des +merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les +plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a +compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de +cinq millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la +longueur dépassait cinq cents mètres. + +Nous avions quitté le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il +était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons +solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut +peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de +notre firmament. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le +sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient +avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre. +En effet, l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air, et il +s'y propage avec une rapidité quadruple. + +En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit +une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres, +subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de +scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais +aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne +aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à +disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de +deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle +était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une +surprenante facilité. + +Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les +rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé +un crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit. +Cependant, nous voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas +encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité. + +En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse +rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui +s'accusaient dans l'ombre à une petite distance. + +« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas. + + XVII + + UNE FORET SOUS-MARINE + +Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une +des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la +considérait comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes +droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. +D'ailleurs, qui lui eût disputé la possession de cette propriété +sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache à la +main, en défricher les sombres taillis ? + +Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que +nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout +d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures - +disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors. + +Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui +hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne +s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de +l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui +ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se +développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandée +par la densité de l'élément qui les avait produits. Immobiles, +d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main, ces plantes reprenaient +aussitôt leur position première. C'était ici le règne de la verticalité. + +Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à +l'obscurité relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était +semé de blocs aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y +parut être assez complète, plus riche même qu'elle ne l'eût été sous +les zones arctiques ou tropicales, où ses produits sont moins nombreux. +Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les +règnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des +animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas trompé ? La faune et la +flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin ! + +J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au +sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines, +indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui +les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la +vitalité. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de +leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La +plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes +capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui +ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le fauve et +le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons +du _Nautilus_, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient +solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant +leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et +fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des +bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et +nombre d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. « +Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où +le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! » + +Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones +tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables +buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels +s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des +cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes +de zoanthaires, et pour compléter l'illusion -, les poissons-mouches +volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis +que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles +aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas, +semblables à une troupe de bécassines. + +Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus +assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau +d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des +flèches. + +Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le +charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de +répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de +Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et +en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus +comique du monde. + +Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas +ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition +de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une +insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs. +Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et +je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche +avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste +compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du +sommeil. + +Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne +pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le +soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà +relevé, et je commençais à me détirer les membres, quand une apparition +inattendue me remit brusquement sur les pieds. + +A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me +regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon +habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les +morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. +Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'éveillèrent en ce moment. Le +capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de +crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se +tordre dans des convulsions terribles. + +Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables, +devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me +protégerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé +jusqu'alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, +d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais +je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine +Nemo continua son audacieuse excursion. + +Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous +conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près +trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre +de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond. +Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de +quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée +jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme. + +Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît +d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les +plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. +Or, précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était +visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller +subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de +mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita. +Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une +vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la +mer, éclairée par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de +vingt-cinq mètres. + +Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs +de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. +J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie +animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu +aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés, +mollusques et poissons y pullulaient encore. + +Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff +devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres +couches. Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une +distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le +capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après +quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche. + +Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion +s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa +devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de +granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune +rampe praticable. C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la +terre. + +Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire +halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus +m'arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne +voulait pas les dépasser. Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il +ne devait plus fouler du pied. + +Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite +troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne +suivions pas le même chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle +route, très raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha +rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les +couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se +fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des +désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux +plongeurs. Très promptement, la lumière reparut et grandit, et, le +soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction borda de nouveau les +divers objets d'un anneau spectral. + +A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de +petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans +l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup +de fusil, ne s'était encore offert à nos regards. + +En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre +entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un +faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas. + +C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède +qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante +centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron +en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables +fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse +et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux +mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et +ornée d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et +semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue +touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs, +devient extrêmement rare, et il s'est principalement réfugié dans les +portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne +tardera pas à s'éteindre. + +Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son +épaule, et l'on se remit en route. + +Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle +remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je +voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens +inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique, +reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en +un mot, à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en +l'air. + +Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se +formaient et s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je +compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur +variable des longues lames de fond, et j'apercevais même les « moutons +» écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n'était +pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes, +dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer. + +En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil +qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand +oiseau, à large envergure, très nettement visible, s'approchait en +planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, +lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal +tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit +chasseur qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce, +admirable spécimen des oiseaux pélagiens. + +Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux +heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies +de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais +plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille, +l'obscurité des eaux. C'était le fanal du _Nautilus_. Avant vingt +minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car +il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très +pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda +quelque peu notre arrivée. + +J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le +capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il +me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de +Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque +attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait +près de moi et demeurait immobile. + +J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de +varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer +bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes. + +Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables +squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins +terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui +distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de +leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout +entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à +les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté, +leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu +scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste. + +Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans +nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous +échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que +la rencontre d'un tigre en pleine forêt. + +Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous +atteignions le _Nautilus_. La porte extérieure était restée ouverte, et +le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la +première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les +pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et, +en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte +intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire. + +Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très +harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, +tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers. + + XVIII + + QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE + +Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes +fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le +second du _Nautilus_ prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors +à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle +signifiait : « Nous n'avons rien en vue. » + +Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les +hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, +absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus, +réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une +admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait +régulièrement sur les flots onduleux. + +J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo +apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une +série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il +alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la +surface de l'Océan. + +Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux +et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient +retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces +marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le +type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, +des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. +Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre +eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner +l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger. + +Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts, +semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue +flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures +tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers +de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits +sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de +ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements +comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerçons noirs, +munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes +rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil, +quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles +argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à +celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes +brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de +gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un +caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres +bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois +magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du +chalut. + +J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de +poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces +filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans +leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas +manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité du +_Nautilus_ et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient +renouveler sans cesse. + +Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le +panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les +autres à être conservés. + +La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le +_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me +préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le +capitaine Nemo me dit sans autre préambule : + +« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie +réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est +endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible +! » + +Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage +continuait avec moi une conversation déjà commencée ? + +« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va +revivre de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de +suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a +ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en +lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les +animaux. » + +Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse, +et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A +coup sûr », et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à +lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une +méditation à voix haute. + +« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la +provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui +le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée +des densités différentes, qui amènent les courants et les +contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très +active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des +eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces +courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie +respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à +la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de +densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore, +devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les +conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette +loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire +qu'à la surface des eaux ! » + +Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le +pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire +jusque-là ! » + +Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si +complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant : + +« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur +le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en +dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de +lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de +dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne +soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux +marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une +trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient +les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie +générale du globe ! » + +Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la +plate-forme, et revint vers moi : + +« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules, +qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit +cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins +important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments +solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils +fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d'eau, +privée de son aliment minéral, s'allège, remonte à la surface, y +absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend, +et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un +double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, +toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus +exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet +océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour +des myriades d'animaux et pour moi ! » + +Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et +provoquait en moi une extraordinaire émotion. + +« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la +fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons +sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque +matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités +indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... » + +Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, +s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste : + +« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la +profondeur de l'Océan ? + +-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous +ont appris. + +-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ? + +-- En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire. +Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille +deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents +mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été +faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles +ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres, +et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si +le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept +kilomètres environ. + +-- Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous +montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne +de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement +de quatre mille mètres. » + +Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par +l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit +aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à +l'heure. + +Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine +Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles. +Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur +la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du +_Nautilus_. + +Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait +raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien +regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que +l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes. + +Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon +s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères +du monde sous-marin. + +La direction générale du _Nautilus_ était sud-est, et il se maintenait +entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, +cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen +de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux +mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25 +centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être +commune à toutes les latitudes. + +Le 26 novembre, à trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le +tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des +Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous +avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre +point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, +j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des +sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière +cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à +la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille +mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces +parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes +comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie +de l'Océan. + +La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur, +le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une +rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance +du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de +latitude sud et 139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de +Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je +vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car +le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets +rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux +nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au +monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût +exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui +valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du +bord. + +Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon +français, du 4 au 11 décembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux +mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une +immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la +seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et +ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des +dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces +animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de +l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs +de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches +citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant +Gallien. + +Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le _Nautilus_ rencontra +cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On +pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées +vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des +sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal, +nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de +leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, +mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion +indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la +tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré +sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe +d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je +reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'océan +Pacifique. + +On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses +plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle +changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et +nous étions appelés non seulement à contempler les oeuvres du Créateur +au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus +redoutables mystères de l'Océan. + +Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand +salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les +panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ était immobile. Ses réservoirs +remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut +habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de +rares apparitions. + +Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, _les Serviteurs +de l'estomac_, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque +Conseil interrompit ma lecture. + +« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière. + +-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ? + +-- Que monsieur regarde. » + +Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai. + +En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se +tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, +cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une +pensée traversa subitement mon esprit. + +« Un navire ! m'écriai-je. + +-- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! +» + +Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont +les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque +paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques +heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, +indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, +couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à +bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les +flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, +amarrés par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre +hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à +demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans +ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement +éclairés par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas +encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus +de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le +cou de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, +tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un +dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. +Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants +collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le +timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les +profondeurs de l'Océan ! + +Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce +naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa +dernière minute ! Et je voyais déjà s'avancer, l'oeil en feu, d'énormes +squales, attirés par cet appât de chair humaine ! + +Cependant le _Nautilus_, évoluant, tourna autour du navire submergé, +et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière : + +_Florida, Sunderland._ + + XIX + + VANIKORO + +Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, +que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait +des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques +naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus +profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et +mille autres objets de fer, que la rouille dévorait. + +Cependant, toujours entraînés par ce _Nautilus_, où nous vivions comme +isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des +Pomotou, ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur +un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest, +entre 13°30' et 23°50' de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de +longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet +archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues +carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi +lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son +protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais +continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre +elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels +voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande +et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises. + +Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me +répondit froidement : + +« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de +nouveaux hommes ! » + +Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le _Nautilus_ +vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui +fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus +alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet +Océan. + +Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont +un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa +structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les +classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce +polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs +dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils +forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac +intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là, +ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent +sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou. +En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent des +récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les +profondeurs de l'Océan sont considérables. + +En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île +Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces +travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement +l'oeuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores, de +porites, d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent +particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer, et +par conséquent, c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces +substructions, lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de +sécrétions qui les supportent. Telle est, du moins, la théorie de M. +Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - théorie +supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux +madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à +quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. + +Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur +aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et +nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire. + +Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée +d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en +lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de +pouce par siècle. + +« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?... + +-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge +singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la +houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les +déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai +que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle +qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible +elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. » + +Lorsque le _Nautilus_ revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser +dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et +boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les +trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan +aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées des +détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent +l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur +cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrêta +la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à peu. +Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des troncs +arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les +oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la vie +animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité, +l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, oeuvres immenses +d'animaux microscopiques. + +Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la +route du _Nautilus_ se modifia d'une manière sensible. Après avoir +touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de +longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la +zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses +rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou +quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas +au-dessus de dix à douze degrés. + +Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la +Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le +matin, quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île. +Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des +maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de +mer nommé munérophis. + +Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept +cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre +l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'_Argo_, du +_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des +Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse. +Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages +massacrèrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de +Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_. + +Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au +sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris +entre 60 et 20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il +se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi +lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de +Kandubon. + +Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où +Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. +Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. +Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin +Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet +archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des +terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le +mystère du naufrage de La Pérouse. + +Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des +huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir +ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces +mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'_ostrea +lamellosa_, qui est très commune en Corse. Ce banc de Wailea devait +être considérable, et certainement, sans des causes multiples de +destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies, +puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'oeufs dans un seul individu. + +Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en +cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque +jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines +de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes +de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul +homme. + +Le 25 décembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des +Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville +explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe +se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de +cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15° +et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous +passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations +de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic +d'une grande hauteur. + +Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la +célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les +protestants sont fanatiques. + +Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, +quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours +l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé +à reconnaître sur le planisphère la route du _Nautilus_. Le capitaine +s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul +mot : + +« Vanikoro. » + +Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se +perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement. + +« Le _Nautilus_ nous porte à Vanikoro ? demandai-je. + +-- Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine. + +-- Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la +_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ? + +-- Si cela vous plaît, monsieur le professeur. + +-- Quand serons-nous à Vanikoro ? + +-- Nous y sommes, monsieur le professeur. » + +Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes +regards parcoururent avidement l'horizon. + +Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur, +entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. +Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à +laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la _Recherche_, et +précisément devant le petit havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude +sud, et 164°32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de +verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intérieur, que dominait +le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises. + +Le _Nautilus_, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par +une étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait +une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage +des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême +surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à +fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils +devaient se défier ? + +En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage +de La Pérouse. + +« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je. + +-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me +demanda-t-il d'un ton un peu ironique. + +-- Très facilement. » + +Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient +fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct. + +La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par +Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils +montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne +reparurent plus. + +En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux +corvettes, arma deux grandes flûtes, la _Recherche_ et l'_Espérance_, +qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni +d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un +certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des débris de navires +naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais +d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine, +d'ailleurs - se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans un +rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La +Pérouse. + +Ses recherches furent vaines. L'_Espérance_ et la _Recherche_ passèrent +même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très +malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses +seconds et à plusieurs marins de son équipage. + +Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le +premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai +1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa près de l'île de Tikopia, +l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une +pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait +l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en +outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait +vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de +longues années sur les récifs de l'île. + +Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la +disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où, +suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais +les vents et les courants l'en empêchèrent. + +Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la +Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna +le nom de la _Recherche_, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23 +janvier 1827, accompagné d'un agent français. + +La _Recherche_, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique, +mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de +Vanou, où le _Nautilus_ flottait en ce moment. + +Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de +fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de +dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de +couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : « +_Bazin m'a fait_ », marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers +1785. Le doute n'était donc plus possible. + +Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre +jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la +Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en +France, où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X. + +Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des +travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre +du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un +baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient +entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la +Nouvelle-Calédonie. + +Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et, +deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait +devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par +Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de +l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18' +de latitude sud et 156°30' de longitude est, avait remarqué des barres +de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces +parages. + +Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi +à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se +décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon. + +Le 10 février 1828, I '_Astrolabe_ se présenta devant Tikopia, prit +pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route +vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs +jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière, +dans le havre de Vanou. + +Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent +quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de +dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du +sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient +maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que +Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés +compagnons. + +Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils +n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M. +Jacquinot, sur le théâtre du naufrage. + +Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou, +gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, +empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de +l'_Astrolabe_ furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues +fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant +dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et +deux pierriers de cuivre. + +Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La +Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île, +avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une +seconde fois... Où ? On ne savait. + +Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors élever, sous une touffe de +mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses +compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une +base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter +la cupidité des naturels. + +Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés +par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne +put appareiller que le 17 mars. + +Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne +fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la +corvette la _Bayonnaise_, commandée par Legoarant de Tromelin, qui +était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La _Bayonnaise_ +mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de +l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les +sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse. + +Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo. + +« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième +navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ? + +-- On ne sait. » + +Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au +grand salon. Le _Nautilus_ s'enfonça de quelques mètres au-dessous des +flots, et les panneaux s'ouvrirent. + +Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux, +revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à +travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des +glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je +reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des +étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de +cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et +maintenant tapissés de fleurs vivantes. + +Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me +dit d'une voix grave : + +« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires +la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita +l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz +et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires +arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui +marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'_Astrolabe_ +vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit +presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista +quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés. +Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus +petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent +volontairement à Vanikoro. + +Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se +dirigèrent vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur +la côte occidentale de l'île principale du groupe, entre les caps +Déception et Satisfaction ! + +-- Et comment le savez-vous ? m'écriai-je. + +-- Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! » + +Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux +armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit, +et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles. + +C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant +La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI ! + +« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine +Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le +ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! » + + XX + + LE DÉTROIT DE TORRÈS + +Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le _Nautilus_ abandonna les +parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était +sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante +lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la +Papouasie. + +Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la +plate-forme. + +« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui +souhaiter une bonne année ? + +-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris, +dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en +remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne +année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année +qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se +continuer cet étrange voyage ? + +-- Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il +est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux +mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière +merveille est toujours la plus étonnante, et si cette progression se +maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne +retrouverons jamais une occasion semblable. + +-- Jamais, Conseil. + +-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas +plus gênant que s'il n'existait pas. + +-- Comme tu le dis, Conseil. + +-- Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait +une année qui nous permettrait de tout voir... + +-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense +Ned Land ? + +-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil. +C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons +et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de +viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks +sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion +modérée, n'effrayent guère ! + +-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et +je m'accommode très bien du régime du bord. + +-- Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que +maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas +bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette +façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, +je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur. + +-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard +la question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une +bonne poignée de main. Je n'ai que cela sur moi. + +-- Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil. + +Et là-dessus, le brave garçon s'en alla. + +Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, +soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de +départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du _Nautilus_ +s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte +nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance de +quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook +faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait Cook +donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette +circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé +dans la coque entr'ouverte. + +J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent +soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait +avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre. +Mais en ce moment, les plans inclinés du _Nautilus_ nous entraînaient à +une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles +coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons +rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons, +espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres et +rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de +l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à +notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un grand +nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de +la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles +sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les +airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques +et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses +espèces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des +cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de +belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées +du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles +je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classée +parmi les curiosités naturelles du musée. + +Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous +eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le +capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'océan +Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit +avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes. + +Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les +écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent +ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la +Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée. + +La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de +large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle +est située, en latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude, +entre 128°23' et 146°15'. A midi, pendant que le second prenait la +hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par +plans et terminés par des pitons aigus. + +Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut +visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en +1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo +Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en +1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, +Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en +1823, et par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui +occupent toute la Malaisie », a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais +guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en +présence des redoutables Andamenes. + +Le _Nautilus_ se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du +globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir, +détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud +dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de +Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le +Nautilus lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait, +cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens. + +Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il +est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants, +de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En +conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour +le traverser. Le _Nautilus_, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous +une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les +flots avec lenteur. + +Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions +pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait +la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait +être là, dirigeant lui-même son _Nautilus_. + +J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès +levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et +l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui +faisaient partie de l'état-major de Dumont d'Urville pendant son +dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine +King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit +passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention. + +Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de +flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux +milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et +là. + +« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land. + +-- Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un +bâtiment comme le _Nautilus_. + +-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien +certain de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient +sa coque en mille pièces, si elle les effleurait seulement ! » + +En effet, la situation était périlleuse, mais le _Nautilus_ semblait se +glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne +suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zélée_ qui +fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île +Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je +croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le +nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et +d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais. + +Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie, +voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux +corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa +direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île +Gueboroar. + +Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée +étant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette île que je vois +encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à +moins de deux milles. + +Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un +écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord. + +Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et +son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques +mots dans leur incompréhensible idiome. + +Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord, +apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à +l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà +quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous +étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont +médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du _Nautilus_. +Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était +solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il +risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en +était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo. + +Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours +maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha : + +« Un accident ? lui dis-je. + +-- Non, un incident, me répondit-il. + +-- Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à +redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! » + +Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste +négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait +jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit : + +« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition. +Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre +voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de +l'honneur de votre compagnie. + +-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure +ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est échoué au moment de la +pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si +vous ne pouvez délester le Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne +vois pas comment il sera renfloué. + +-- Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, +monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de +Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le +niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et +dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce +complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et +ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul. » + +Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à +l'intérieur du _Nautilus_. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et +demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà +maçonné dans leur indestructible ciment. + +« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ +du capitaine. + +Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il +paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot. + +-- Tout simplement ? + +-- Tout simplement. + +-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa +machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ? + +Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil. + +Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le +marin qui parlait en lui. + +« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que +ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il +n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de +fausser compagnie au capitaine Nemo. + +-- Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant +_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur +les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être +opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la +Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et +il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne +parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement +grave. + +-- Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land. +Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des +animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs, +auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents. + +-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis. +Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous +transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de +fouler du pied les parties solides de notre planète ? + +-- Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera. + +-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en +tenir sur l'amabilité du capitaine. » + +A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je +lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement, +sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une +fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très +périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux +valait être prisonnier à bord du _Nautilus_, que de tomber entre les +mains des naturels de la Papouasie. + +Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne +cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je +pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que +Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la +terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour +le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si +fatales aux grands navires. + +Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole +et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à +cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous +n'avions plus qu'à y prendre place. + +A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du +_Nautilus_. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de +terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement, +et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient +entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement. + +Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de +sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer. + +« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et +quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne +dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en +abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons +ardents, variera agréablement notre ordinaire. + +-- Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche. + +-- Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le +gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le +chasseur. + +-- Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents +semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai +du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans +cette île. + +-- L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil. + +-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans +plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de +fusil. + +-- Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont +recommencer ! + +-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez +ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets +de ma façon. » + +A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'échouer +doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi +l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar. + + XXI + + QUELQUES JOURS À TERRE + +Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait +le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant +que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo, +les « passagers du _Nautilus_ », c'est-à-dire, en réalité, les +prisonniers de son commandant. + +En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le +sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de +torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette +île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait +derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la +taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre +par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait une +brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des +teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à profusion, +et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur stype +gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères. + +Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore +papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut +un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous +bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui +protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_. + +« Excellent ! disait Ned Land. + +-- Exquis ! répondait Conseil. + +-- Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce +que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ? + +-- Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter ! + +-- Tant pis pour lui ! dit Conseil. + +-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage. + +-- Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait +à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant +d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne +produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais +seraient bien reçus à l'office du _Nautilus_. + +-- Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois +places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les +légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore +entrevu le plus mince échantillon. + +-- Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien. + +-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux +aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, +cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous +sur la nature du gibier ! + +-- Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très +significatif. + +-- Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil. + +-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de +l'anthropophagie ! + +-- Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous, +anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui +partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi +dévoré ? + +-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger +sans nécessité. + +-- Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument +abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de +ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique +pour le servir. » + +Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les +sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes +en tous sens. + +Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et +l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un +aliment précieux qui manquait à bord. + +Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar, +et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui +porte en malais le nom de « Rima ». + +Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut +de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes +feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste +cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles +Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits +globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de +rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont +la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans +exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année. + +Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé +pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance +comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put +tenir plus longtemps. + +« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette +pâte de l'arbre à pain ! + +-- Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des +expériences, faisons-les. + +-- Ce ne sera pas long », répondit le Canadien. + +Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla +joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les +meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore +atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait +une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre, +jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis. + +Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine +à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir +coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours : + +« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon ! + +-- Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil. + +-- Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie +délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ? + +-- Non, Ned. + +-- Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y +revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! » + +Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut +complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche, +sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut. + +Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand +plaisir. + +« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et +il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord. + +-- Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un +naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites +une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour. + +-- Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien. + +-- En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera +indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la +ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, +vous la trouverez excellente. + +-- Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain... + +-- Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque +quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes ! + +Cherchons les fruits et les légumes. » + +Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour +compléter ce dîner « terrestre ». + +Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait +une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone +torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont +donné le nom de « pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces +bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très +accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur +invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre +temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter. + +Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, +pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre +d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision. + +« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ? + +-- Hum ! fit le Canadien. + +-- Quoi ! vous vous plaignez ? + +-- Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. +C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le +rôti ? + +-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me +semblent fort problématiques. + +-- Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas +finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons +bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est +pas en cet endroit, ce sera dans un autre... + +-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car +il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot. + +-- Quoi ! déjà ! s'écria Ned. + +-- Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je. + +-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien. + +-- Deux heures, au moins, répondit Conseil. + +-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec +un soupir de regret. + +-- En route », répondit Conseil. + +Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre +récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à +la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les « +abrou » des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure. + +Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned +Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le +favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts +de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des +palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement +comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie. + +C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se +reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines. + +Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa +hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur +le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la +poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes. + +Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les +yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une +bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres +allongées formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de +farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible +qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes. + +Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par +morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en +extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la +séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au +soleil, et de la laisser durcir dans des moules. + +Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous +quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions +le _Nautilus_. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de +tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma +chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis. + +Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à +l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord, +à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à +l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au +point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la +forêt. + +Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le +flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants. + +Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à +l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes +menaçaient de nous distancer. + +Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques +lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables +forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau, +mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva +que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre +espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins, +des êtres humains la fréquentaient. + +Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la +lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand +nombre d'oiseaux. + +« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil. + +-- Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur. + +-- Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples +perroquets. + +-- Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de +ceux qui n'ont pas autre chose à manger. + +-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut +son coup de fourchette. » + +En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de +perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une +éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment, +ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves +kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique, +tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau +d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de +papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une +variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles. + +Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais +dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à +cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu. + +Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions +retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de +magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes +obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de +leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient +et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître. + +« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je. + +-- Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil. + +-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land. + +-- Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse +pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale ! + +-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à +manier le harpon que le fusil. » + +Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, +ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. +Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les +paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une +glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à +empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant +à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait +peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement +une partie de nos munitions. + +Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le +centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La +faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de +leur chasse, et ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa +grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit +un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une +brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces +intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus. +Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés +excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume +leur chair et en fait un manger délicieux. + +« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil. + +-- Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien. + +-- Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous +ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi, +tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas +content ! + +-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier. + +-- Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers +la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je +pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. » + +C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous +avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents +inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient +à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, +lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un +cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier. + +« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je. + +-- Monsieur est bien bon, répondit Conseil. + +-- Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de +ces oiseaux vivants, et le prendre à la main ! + +-- Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu +grand mérite. + +-- Et pourquoi, Conseil ? + +-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. + +-- Ivre ? + +-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où +je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de +l'intempérance ! + +-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin +depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! » + +Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. +Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à +l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela +m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades. + +Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte +en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier « +grand-émeraude », l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de +longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de +l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable +réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, +noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête +et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron +au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient +au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très +légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce +merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau +du soleil ». + +Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen +des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en +possède pas un seul vivant. + +« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui +estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. + +-- Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre +vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important +trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on +fabrique des perles ou des diamants. + +-- Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ? + +-- Oui, Conseil. + +-- Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ? + +-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces +magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes +ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les +faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque +pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils +vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs +d'Europe ces produits de leur singulière industrie. + +-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses +plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois +pas grand mal ! » + +Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce +paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. +Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon +des bois, de ceux que les naturels appellent « bari-outang ». L'animal +venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et +il fut bien reçu. Ned Land se montra très glorieux de son coup de +fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide +mort. + +Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré +une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour +le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore +être marquée par les exploits de Ned et de Conseil. + +En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe +de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes +élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la +capsule électrique ne put les arrêter dans leur course. + +« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur +prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout ! +Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq à terre +! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces +imbéciles du bord n'en auront pas miette ! » + +Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas +tant parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une +douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre +des mammifères aplacentaires - nous dit Conseil. + +Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces « +kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, +et dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur, +ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée. + +Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux +Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il +voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait +sans les événements. + +A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était +échoué à sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable à un long +écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage. + +Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il +s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de « +bari-outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une +délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère !... + +Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici +en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne, +comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs ! + +Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu +extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques +mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de +certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les +idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable. + +« Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil. + +Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land. + +En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la +proposition du harponneur. + + XXII + + LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO + +Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main +s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land +achevant son office. + +« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le +nom d'aérolithe. » + +Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de +Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à +son observation. + +Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre +à toute attaque. + +« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land. + +-- A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages. + +-- Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer. + +Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de +naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière +d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine. + +Notre canot était échoué à dix toises de nous. + +Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les +démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient. + +Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré +l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre, +il détalait avec une certaine rapidité. + +En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des +provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons, +ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures, +que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à +la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la +plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'énorme engin, +couché au large, demeurait absolument désert. + +Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient +ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du +_Nautilus_. + +Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le +capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase +musicale. + +« Capitaine ! » lui dis-je. + +Il ne m'entendit pas. + +« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main. + +Il frissonna, et se retournant : + +« Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien ! +avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ? + +-- Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené +une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant. + +-- Quels bipèdes ? + +-- Des sauvages. + +-- Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous +vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des +terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y +en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que +vous appelez des sauvages ? + +-- Mais, capitaine... + +-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout. + +-- Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du +_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques précautions. + +-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi +se préoccuper. + +-- Mais ces naturels sont nombreux. + +-- Combien en avez-vous compté ? + +-- Une centaine, au moins. + +-- Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts +s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes +de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait +rien à craindre de leurs attaques ! » + +Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, +et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui +donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, +il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne +cherchai plus à dissiper. + +Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous +cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans +crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des +feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne +songeaient pas à la quitter. + +Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant ces +indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable +confiance du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer +les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait +vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient +l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des +constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant +satellite reviendrait après-demain, à cette même place, pour soulever +ces ondes et arracher le _Nautilus_ à son lit de coraux. Vers minuit, +voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que +sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis +paisiblement. + +La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans +doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les +panneaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à +l'intérieur du _Nautilus_. + +A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les +ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes +dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite. + +Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq +ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse, +s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures +du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de +véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au front +large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches. Leur +chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et +luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupé et +distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient +généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées, +des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait +une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un +croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque +tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule +une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde +lance avec adresse. + +Un de ces chefs, assez rapproché du _Nautilus_, l'examinait avec +attention. Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait +dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et +relevée d'éclatantes couleurs. + +J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite +portée ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations +véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que +les Européens ripostent et n'attaquent pas. + +Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du +_Nautilus_, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais +répéter fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris +qu'ils m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir +décliner. + +Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de +maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien +employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait +rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la +terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail +commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais je +vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il était +probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie +proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue +indigène. + +N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux +limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes +et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée +que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il +flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine +Nemo. + +J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu +près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres. + +« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils +ne me semblent pas très méchants ! + +-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon. + +-- On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme +on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre. + +-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages, +et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je +ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes +gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne paraît prendre aucune +précaution. Et maintenant à l'ouvrage. » + +Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans +rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de +harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que +j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des +huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent +réservées pour l'office du bord. + +Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une +merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à +rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil +remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout +d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en +retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, +c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier +humain. + +« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur +a-t-il été mordu ? + +-- Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma +découverte ! + +-- Quelle découverte ? + +-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe. + +-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre +des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des +mollusques... + +-- Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette +olive tourne de gauche à droite ! + +-- Est-il possible ! s'écria Conseil. + +-- Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre ! + +-- Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le coeur palpitant. + +-- Regarde sa spire ! + +-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse +coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion +pareille ! » + +Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait +observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les +astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de +rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent +de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses +instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, +etc., sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. Or, +la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses +coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et quand, +par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids +de l'or. + +Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre +trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une +pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le +précieux objet dans la main de Conseil. + +Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa +un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus +l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui +pendait au bras de l'indigène. + +« Conseil, m'écriai-je, Conseil ! + +-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé +l'attaque ? + +-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je. + +-- Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût +cassé l'épaule ! » + +Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la +situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en +étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le +Naulilus. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues, +étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un +double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles +étaient manoeuvrées par d'adroits pagayeurs à demi nus, et je ne les +vis pas s'avancer sans inquiétude. + +C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les +Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre +de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils +en penser ? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance +respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu +confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était +précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes, +auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet +médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins +bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu +les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit. + +En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du _Nautilus_, et +une nuée de flèches s'abattit sur lui. + +« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée ! + +-- Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le +panneau. + +Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à +frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. + +Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo +plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne +manquaient pas. + +« Je vous dérange ? dis-je par politesse. + +-- En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense +que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ? + +-- Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans +quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs +centaines de sauvages. + +-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs +pirogues ? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux. + +-- Précisément, et je venais vous dire... + +-- Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo. + +Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de +l'équipage. + +« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le +canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas, +j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de +votre frégate n'ont pu entamer ? + +-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger. + +-- Lequel, monsieur ? + +-- C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux +pour renouveler l'air du _Nautilus_... + +-- Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la +manière des cétacés. + +-- Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois +pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer. + +-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ? + +-- J'en suis certain. + +-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les +en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne +veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces +malheureux ! » + +Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et +m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos +excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre +ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation +effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine +Nemo se montra plus aimable. + +Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du +_Nautilus_, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut +sur le point de se perdre. Puis à ce propos : + +« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus +intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook, +à vous autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises +du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour +périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme +énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son +existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! +» + +En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette +émotion à son actif. + +Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur +français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle +Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin +ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie. + +« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le +capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus +facilement, plus complètement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zélée_, +incessamment ballottées par les ouragans, ne pouvaient valoir le +_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire +au milieu des eaux ! + +-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre +les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_. + +-- Lequel, monsieur ? + +-- C'est que le _Nautilus_ s'est échoué comme elles ! + +-- Le _Nautilus_ ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement +le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des +mers, et les pénibles travaux, les manoeuvres qu'imposa à d'Urville le +renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_ +et la _Zélée_ ont failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun +danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera +paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers. + +-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas.... + +-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures +quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans +avarie le détroit de Torrès. » + +Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina +légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre. + +Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon +entrevue avec le capitaine. + +« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son +_Nautilus_ était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine +m'a répondu très ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie +confiance en lui, et va dormir en paix. + +-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ? + +-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ? + +-- Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne +un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! » + +Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le +bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des +cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage +sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la +présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se +préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage. + +A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas été +ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les +réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et +lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie +du _Nautilus_. + +Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un +instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun +préparatif de départ. + +J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La +pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait +avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait +point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement +dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son +lit de corail. + +Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt +sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les +aspérités calcaires du fond corallien. + +A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le +salon. + +« Nous allons partir, dit-il. + +-- Ah ! fis-je. + +-- J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux. + +-- Et les Papouas ? + +-- Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les +épaules. + +-- Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_ ? + +-- Et comment ? + +-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. + +-- Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on +n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont +ouverts. » + +Je regardai le capitaine. + +« Vous ne comprenez pas ? me dit-il. + +-- Aucunement. + +-- Eh bien ! venez et vous verrez. » + +Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très +intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les +panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations +résonnaient au-dehors. + +Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles +apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la +rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force +invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades +exorbitantes. + +Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort. + +Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts +violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à +deux mains, il fut renversé à son tour. + +« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! » + +Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de +métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la +plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , +et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans +ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement +dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau +électrique que nul ne pouvait impunément franchir. + +Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de +terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le +malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé. + +Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières +ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième +minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux +avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et, +naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les +dangereuses passes du détroit de Torrès. + + XXIII + + _ÆGRI SOMNIA_ + +Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux +eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins +de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle +que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. + +Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir +donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait +encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche +sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon +admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait +aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé. + +Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous +doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude +nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs +étaient encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte +avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants +de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de +longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement. + +Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait +connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont +la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée +par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire +issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse +prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières +de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les +protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des +jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur +ces lézards sacrés. + +Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor +ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa +position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui +fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté +très établie sur les marchés malais. + +A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude, +s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la +fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il +vers les côtes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe +? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les +continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler +le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle +antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son +Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L'avenir +devait nous l'apprendre. + +Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de +Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre +l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au-delà de toutes terres. +La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et, très +capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et +tantôt il flottait à leur surface. + +Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes +expériences sur les diverses températures de la mer à des couches +différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent +au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au +moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les +verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils +basés sur la variation de résistance de métaux aux courants +électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment +contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher +cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre, +mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait +immédiatement et sûrement le degré recherché. + +C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en +descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_ +atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, +neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences +fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés +et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes. + +Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo +y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel +but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ? +Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient +périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât +le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange +voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore. + +Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers +chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités +de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je +tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique. + +C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je +me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les +différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis +négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations +rigoureuses à ce sujet. + +« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer +la certitude. + +-- Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les +secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre. + +-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques +instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la +terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et +l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de +Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je +puis vous communiquer le résultat de mes observations. + +-- Je vous écoute, capitaine. + +-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense +que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je +représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit +millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les +eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la +Méditerranée... + +-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ? + +-- Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un +vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. » + +Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de +l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu +vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait +cette particularité avec une satisfaction très naturelle. + +Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de +toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à +différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration, +sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine +Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce +envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et +demeurai de nouveau comme isolé à son bord. + +Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres +seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques +ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré +des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations +intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de +la machine. + +Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle. +Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_ +n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux. + +Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières +couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté. + +J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros +poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine +figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine +lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il +projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais, +et après une rapide observation, je reconnus mon erreur. + +Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans +cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des +myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en +glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des +éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des +coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses +métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition, +certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont +toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus +l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une +vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait +vivante ! + +En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de +noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus +d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille +dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore +doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux +aurélies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents, +imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer, +et peut-être du mucus secrète par les poissons. + +Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes +brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins +s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne +brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des +mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents +précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la +vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes +variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui +zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère. + +Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être +quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce +phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des +flots ? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne +ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des +eaux tranquilles. + +Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille +nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés, +ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et +je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier +l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre +coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon. + +Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous +n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du +globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de +notre situation. + +Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et 15° +de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et +houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui +baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des +éléments. + +J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses +mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la +phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée +par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je +vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, +se dirigèrent vers l'horizon. + +Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le +point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa +lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci +semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir. +Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid. + +Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le +second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris +ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes. + +Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée, +sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne +d'horizon d'une parfaite netteté. + +Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de +la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était +assuré, mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et +les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il +chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors à +quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée. + +Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément +l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son +chef par son agitation nerveuse. + +D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu, +car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa +puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide. + +En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. +Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point +indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement +intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente +longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la +cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me +disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer. + +Mais, mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que +l'instrument me fut vivement arraché des mains. + +Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le +reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant +d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se +découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête +retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que +respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de +sa main, avait roulé à ses pieds. + +Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère +? S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris +quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_ ? + +Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait +pas, et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de +l'horizon. + +Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si +profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son +second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi. + +« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de +vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi. + +-- De quoi s'agit-il, capitaine ? + +-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au +moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté. + +-- Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais +puis-je vous adresser une question ? + +-- Aucune, monsieur. » + +Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute +résistance eût été impossible. + +Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur +fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment +cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps +manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à +la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé +notre première nuit à bord du _Nautilus_. + +Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute +réponse. + +« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil. + +Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi +étonnés que moi, mais aussi peu avancés. + +Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange +appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma +pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me +perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma +contention d'esprit par ces paroles de Ned Land : + +« Tiens ! le déjeuner est servi ! » + +En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine +Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche +du _Nautilus_. + +« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me +demanda Conseil. + +-- Oui, mon garçon, répondis-je. + +-- Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce +qui peut arriver. + +-- Tu as raison, Conseil. + +-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du +bord. + +-- Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner +avait manqué totalement ! » + +Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur. + +Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je +mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land, +quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner +terminé, chacun de nous s'accota dans son coin. + +En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et +nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à +s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un +lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez +lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau +s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir +ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination +douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées +aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de +la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait +encore le sommeil ! + +J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer +qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le _Nautilus_ +avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la +couche immobile des eaux ? + +Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration +s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et +comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent +sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein +d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions +disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement. + + XXIV + + LE ROYAUME DU CORAIL + +Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma +grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute, +avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent +aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils +l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, +je ne comptais que sur les hasards de l'avenir. + +Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre +ou prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les +coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la +veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme. + +Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne +savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun +souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine. + +Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystérieux comme +toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. +Rien ne semblait changé à bord. + +Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. +Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre. +Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées +par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis. + +Le _Nautilus_, après avoir renouvelé son air, se maintint à une +profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir +promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude, +fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le +second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée +retentissait à l'intérieur du navire. + +Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis +que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son +mutisme ordinaires. + +Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque +le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un +salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à +mon travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur +les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien. +Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient +pas été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une +tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et +se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitôt, +consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et +semblait ne pouvoir tenir un instant en place. + +Enfin, il vint vers moi et me dit : + +« Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? » + +Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps +sans répondre. + +« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait +leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres. + +-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai +pratiqué pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum. + +-- Bien, monsieur. » + +Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne +sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me +réservant de répondre suivant les circonstances. + +« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos +soins à l'un de mes hommes ? + +-- Vous avez un malade ? + +-- Oui. + +-- Je suis prêt à vous suivre. + +-- Venez. » + +J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une +certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les +événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant +que le malade. + +Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du _Nautilus_, et me fit +entrer dans une cabine située près du poste des matelots. + +Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure +énergique, vrai type de l'Anglo-Saxon. + +Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un +blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un +double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses +grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte. + +La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument +contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait +subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés +dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y +avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du +malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles +agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait +la paralysie du sentiment et du mouvement. + +Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du +corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans +qu'il me parût possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, +je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine +Nemo. + +« D'où vient cette blessure ? Lui demandai-je. + +-- Qu'importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du +_Nautilus_ a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet +homme. Mais votre avis sur son état ? » + +J'hésitais à me prononcer. + +« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le +français. » + +Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis : + +« Cet homme sera mort dans deux heures. + +-- Rien ne peut le sauver ? + +-- Rien. » + +La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de +ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer. + +Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se +retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat +électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête +intelligente, sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère +peut-être, avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre +le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres ! + +« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine +Nemo. + +Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma +chambre, très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus +agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre +mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs +lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, +murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre ? + +Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait +précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi. + +« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire +aujourd'hui une excursion sous-marine ? + +-- Avec mes compagnons ? demandai-je. + +-- Si cela leur plaît. + +-- Nous sommes à vos ordres, capitaine. + +-- Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. » + +Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et +Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. +Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra +très disposé à nous suivre. + +Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions +vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils +d'éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, +accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de +l'équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le +sol ferme où reposait le _Nautilus_. + +Une légère pente aboutissait à un fond accidenté, par quinze brasses de +profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais +visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan +Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, +nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région +merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les +honneurs. C'était le royaume du corail. + +Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, +on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des +gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier +qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée +dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens, +bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais +Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal. + +Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de +nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui +les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence +propre, tout en participant à la vie commune. C'est donc une sorte de +socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce +bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s'arborisant, suivant la +très juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus +intéressant pour moi que de visiter l'une de ces forêts pétrifiées que +la nature a plantées au fond des mers. + +Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un +banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un +jour cette portion de l'océan indien. La route était bordée +d'inextricables buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que +couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement, à +l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux +rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas. + +La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de +ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes +membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais +tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats +tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à +peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les +effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux. Mais, si ma main +s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées, +aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches +rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient sous +mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux. + +Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de +ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée, +sur les côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses +tons vifs ces noms poétiques de _fleur de sang_ et d'_écume de sang_ +que le commerce donne à ses plus beaux produits. Le corail se vend +jusqu'à cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches +liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette +précieuse matière, souvent mélangée avec d'autres polypiers, formait +alors des ensembles compacts et inextricables appelés « macciota », et +sur lesquels je remarquai d'admirables spécimens de corail rose. + +Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations +grandirent. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une +architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo +s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à +une profondeur de cent mètres. La lumière de nos serpentins produisait +parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses aspérités de +ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres, +qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens, +j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mélites, des iris +aux ramifications articulées, puis quelques touffes de corallines, les +unes vertes, les autres rouges, véritables algues encroûtées dans leurs +sels calcaires, que les naturalistes, après longues discussions, ont +définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant la remarque +d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où la vie obscurément +se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude +point de départ ». + +Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur +de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur +laquelle le corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le +buisson isolé, ni le modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt +immense, les grandes végétations minérales, les énormes arbres +pétrifiés, réunis par des guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes +de la mer, toutes parées de nuances et de reflets. Nous passions +librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis +qu'à nos pieds, les tubipores, les méandrines, les astrées, les +fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, semé de gemmes +éblouissantes. + +Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer +nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de +métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites +de l'un à l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces +poissons qui peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de +ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré +de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux ! + +Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et mol nous +suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes +formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus +d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs +épaules un objet de forme oblongue. + +Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairière, +entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos +lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui +allongeait démesurément les ombres sur le sol. A la limite de la +clairière, l'obscurité redevenait profonde, et ne recueillait que de +petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail. + +Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint +à la pensée que j'allais assister a une scène étrange. En observant le +sol, je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères +extumescences encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une +régularité qui trahissait la main de l'homme. + +Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement +entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras +qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié. + +Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à +quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une +pioche qu'il détacha de sa ceinture. + +Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une +tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le +capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette +demeure commune, au fond de cet inaccessible Océan ! + +Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus +impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce +que voyait mes yeux ! + +Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient çà et +là leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire, +le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au +fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut +assez profond pour recevoir le corps. + +Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu +de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les +bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait +aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux +compagnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés. + +La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent +un léger renflement. + +Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent ; +puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et +tous étendirent leur main en signe de suprême adieu... + +Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous +les arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de +corail, et toujours montant. + +Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida +jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous étions de retour. + +Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme, +et, en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près +du fanal. + +Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis : + +« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ? + +-- Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. + +-- Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de +corail ? + +-- Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et +les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! » + +Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le +capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta : + +« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds +au-dessous de la surface des flots ! + +-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de +l'atteinte des requins ! + +-- Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et +des hommes ! » + + FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + 20000 Lieues sous les mers:Pt2 + + JULES VERNE + VINGT MILLE LIEUES + SOUS + LES MERS + ILLUSTRE DE + 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI + BIBLIOTHEQUE + D'EDUCATION ET DE RECREATION + J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB + PARIS + +------------------------------------------------------------------------ + TABLE DES MATIÈRES + + DEUXIÈME PARTIE + + + I L'océan Indien + + II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo + + III Une perle de dix millions + + IV La mer Rouge + + V Arabian-Tunnel + + VI L'Archipel grec + + VII La Méditerranée en quarante-huit heures + + VIII La baie de Vigo + + IX Un continent disparu + + X Les houillères sous-marines + + XI La mer de Sargasses + + XII Cachalots et baleines + + XIII La banquise + + XIV Le pôle Sud + + XV Accident ou incident ? + + XVI Faute d'air + + XVII Du cap Horn à l'Amazone + + XVIII Les poulpes + + XIX Le Gulf-Stream + + XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude + + XXI Une hécatombe + + XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo + + XXIII Conclusion + +------------------------------------------------------------------------ + VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS + + DEUXIÈME PARTIE + + I + + L'OCÉAN INDIEN + +Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première +s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a +laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de +cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière, +et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus +impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne +viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de +ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la +vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine. + +Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés +humaines ! + +Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient +Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du +_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité +mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris +qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet +inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à +mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine +Nemo. + +En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous +avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si +violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette +prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un +choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie +nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les +hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de +liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles +terribles représailles. + +En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans +ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi +dire, sous la dictée des événements. + +D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper +du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur +parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que +des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un +semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir +de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première +occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et +cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce +que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères +du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce +une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais, +avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du +monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir +observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du +globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je +devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je +découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons +encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique ! + +Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres +habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait +cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il +faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se +présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre +arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la +redoute. + +Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur +du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je +suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas +le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui +auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il +les eût comprises, mais il resta impassible et muet. + +Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du +_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre +première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres +du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la +puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme +ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La +lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir +éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui +assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait +aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc +lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu +les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était +presque insensible. + +Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je +redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut +donnée directement à l'ouest. + +Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine +liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et +dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui +se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre +cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques +jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les +heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces +promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans +l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers +les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la +rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me +laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui. + +Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le +régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me +serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de +protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température +constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce +madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil +de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni +avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la +toux. + +Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux +aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent +adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un +gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de +longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots +des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri +discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la +famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée +par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la +surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres, +ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage +blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des +ailes. + +Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues +marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très +estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir +longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice +externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les +prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins. +La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs +formaient un régal excellent. + +Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand +nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie +aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été +donné d'observer jusqu'alors. + +Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à +la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de +l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, +les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni +crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle +affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide +quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une +longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis, +bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande +l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un +certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai +aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre +gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la +partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des +trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur +croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom +de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme +de cône, dont la chair est dure et coriace. + +Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil +certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des +spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent +par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques, +longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme +échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un +brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ; +des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et +pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ; +des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à +museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et +disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de +s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est +couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue +mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et +brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont +la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de +noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux +avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent +hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants +favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le +jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les +ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de +limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le +foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux +une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, +véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni +les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les +frappant d'une simple goutte d'eau. + +Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède, +qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un +opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la +tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire +dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles, +suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre +nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre +décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect +fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs +spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer », +poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt +boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de +tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et +sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures +dangereuses ; il est répugnant et horrible. + +Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent +cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante +milles, ou vingt-deux milles à l'heure. + +Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons, +c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous +accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient +bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir +pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_. + +Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous +eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de +magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine +Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de +cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de +polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des +mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules +accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée +punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille. + +Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée +au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne. + +« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux +que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de +chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a +des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et +indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. +Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au +capitaine Nemo ? + +-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir, +comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des +continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. +Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous +conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine +Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de +Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée. + +-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? » + +Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, +j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui +m'avait jeté à bord du _Nautilus_. + +A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle +fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes +profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des +leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de +flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais +sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que +des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la +température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours +invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement +que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur +les hauts fonds qu'en pleine mer. + +Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la +journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les +faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, +ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois +quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à +l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui +courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant, +mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je +pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et +orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant +à la pointe du roi George et à Melbourne. + +A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la +nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés +par un curieux spectacle. + +Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, +présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, +avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des +savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et +_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation, +et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute. + +Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que +l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la +première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt +nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux +et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs +branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, +l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des +tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette +nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est +_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile, +qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait +été sans excuse. + +Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la +surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils +appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux +mers de l'Inde. + +Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube +locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De +leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau, +tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent +comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille +spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante +chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a +sécrété, sans que l'animal y adhère. + +« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais +il ne la quitte jamais. + +-- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est +pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. » + +Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette +troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. +Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les +bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se +renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille +disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une +escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble. + +En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées +par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du +_Nautilus_. + +Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le +quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère +boréal. + +Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit +cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent +fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au +ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés +dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui +ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de +points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre +la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se +possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et +harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la +gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands +squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une +insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant +sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces +requins. + +Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes +à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient +à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes, +charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les +seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les +squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne. + +Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au +milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être +lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, +ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon +dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le +rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des +eaux. + +Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les +causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de +lui répondre. + +« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de +flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans +ces parages. + +-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause +produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je +suppose ! + +-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à +la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers +lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un +cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. +Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de +plusieurs lieues. + +-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil. + +-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces +infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains +navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante +milles. » + +Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut +se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à +évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de +millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant +plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots +blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau +savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les +courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre +eux. + +Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais +derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant +la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs +d'une aurore boréale. + + II + + UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO + +Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la +mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui +lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une +agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont +les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je +rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la +carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan, +cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne. + +J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette +île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume +de Sirr H. C., esq., intitulé _Ceylan and the Cingalese_. Rentré au +salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle +l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était +entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de +longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent +soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa +circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille +quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à +celle de l'Irlande. + +Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. + +Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers +moi : + +« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de +perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de +ses pêcheries ? + +-- Sans aucun doute, capitaine. + +-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries, +nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas +encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe +de Manaar, où nous arriverons dans la nuit. » + +Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. +Bientôt le _Nautilus_ rentra dans son liquide élément, et le manomètre +indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds. + +La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le +trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il +était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour +l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. + +« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des +perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers +de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de +Panama, au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche +obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute. +Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de +Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se +livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. Chaque +bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés +en deux groupes, plongent alternativement et descendent à une +profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils +saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau. + +-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en +usage ? + +-- Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries +appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, +auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802. + +-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, +rendrait de grands services dans une telle opération. + +-- Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous +l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un +Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait +me paraît peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à +cinquante-sept secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ; +toutefois ils sont rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent +par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. Je crois que la +moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente +secondes, pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit +filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ; mais, +généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ; +des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur +leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la +mer. + +-- Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la +satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle +quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ? + +-- Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le +gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses +plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize +millions d'huîtres. + +-- Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ? + +-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un +dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui +renferme une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas +! + +-- Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est +odieux. + +-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos +compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard +quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer. + +-- C'est convenu, capitaine. + +-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ? + +-- Des requins ? » m'écriai-je. + +Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse. + +« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo. + +-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très +familiarisé avec ce genre de poissons. + +-- Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et +avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et, +chemin faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est +une chasse intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur, +et de grand matin. » + +Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon. + +On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, +que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On +vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le +tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il +paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous +inviterait à chasser le requin dans son élément naturel, que vous +demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation. + +Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes +de sueur froide. + +« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres +dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts +de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on +est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! +Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes +particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un +poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que +beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent +pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais +un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part +ne serait pas déplacée. » + +Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées +de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux. +Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne +pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette +déplorable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller +traquer sous bois quelque renard inoffensif ? + +« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me +dispensera d'accompagner le capitaine. » + +Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa +sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour +sa nature batailleuse. + +Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai +machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires +formidablement ouvertes. + +En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et +même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. + +« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable +emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition. + +-- Ah ! dis-je, vous savez... + +-- N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du +_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur, +les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents +et s'est conduit en véritable gentleman. + +-- Il ne vous a rien dit de plus ? + +-- Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait +parlé de cette petite promenade. + +-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur... + +-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il +pas vrai ? + +-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land. + +-- Oui ! c'est curieux, très curieux. + +-- Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant. + +-- Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc +d'huîtres ! » + +Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de +requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un +oeil troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. +Devais-je les prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop +comment m'y prendre. + +« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des +détails sur la pêche des perles ? + +-- Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui... + +-- Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le +terrain, il est bon de le connaître. + +-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce +que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. » + +Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien +me dit : + +« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ? + +-- Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de +la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ; +pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin, +d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille +; pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de +chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est +une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez +certains bivalves. + +-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales, +ordre des testacés. + +-- Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés, +l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, +en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance +bleue, bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs +valves, sont susceptibles de produire des perles. + +-- Les moules aussi ? demanda le Canadien. + +-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de +Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France. + +-- Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien. + +-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, +c'est l'huître perlière, la _méléagrina-Margaritifera_ la précieuse +pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous +une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle +s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est +adhérente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour +noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de +sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années, +successivement et par couches minces et concentriques. + +-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil. + +-- Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un +véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en +douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. + +-- Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land. + +-- Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent +cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens. + +-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant +par quels moyens on extrait ces perles ? + +-- On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles +adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, +le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de +sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre, +et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant +de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de +mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence +le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de +nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de +_bâtarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrées par caisses +de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le +parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin +d'en extraire jusqu'aux plus petites perles. + +-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil. + +-- Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon +leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur +_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si +charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelées perles +vierges ou paragons ; elles se forment isolément dans le tissu du +mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois +d'une transparence opaline, et le plus communément sphériques ou +piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ; piriformes, des +pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la +pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus +irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur +se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles +se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des +broderies sur les ornements d'église. + +-- Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur +grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien. + +-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles +percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les +tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier +ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit +cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles +l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la +semence. + +-- C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le +classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il +nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ? + +-- A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan +sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales. + +-- De francs ! reprit Conseil. + +-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois +que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient +autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous le +règne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, +présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf +millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles. + +-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles +célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ? + +-- Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle +estimée cent vingt mille francs de notre monnaie. + +-- J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame +antique buvait des perles dans son vinaigre. + +-- Cléopâtre, riposta Conseil. + +-- Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land. + +-- Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de +vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix. + +-- Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en +manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant. + +-- Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil. + +-- Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien, +et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même +acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs, +en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus +d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien +me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le +tamis de vingt trous. + +-- Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles +artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur +d'essence d'Orient. + +-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de +l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans +l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur. + +-- C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre, +répondit philosophiquement maître Land. + +-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne +crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du +capitaine Nemo. + +-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous +sa vitrine. + +-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de +deux millions de... + +-- Francs ! dit vivement Conseil. + +-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura +coûté au capitaine que la peine de la ramasser. + +-- Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade, +nous ne rencontrerons pas sa pareille ! + +-- Bah ! fit Conseil. + +-- Et pourquoi pas ? + +-- A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_ ? + +-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs. + +-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête. + +-- Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais +en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins +qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix +au récit de nos aventures. + +-- Je le crois, dit le Canadien. + +-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des +choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ? + +-- Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines +précautions. + +-- Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques +gorgées d'eau de mer ! + +-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le +ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, +brave Ned ? + +-- Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon +métier de me moquer d'eux ! + +-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les +hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de +hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le +jeter à la mer ! + +-- Alors, il s'agit de... ? + +-- Oui, précisément. + +-- Dans l'eau ? + +-- Dans l'eau. + +-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce +sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur +le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... » + +Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait +froid dans le dos. + +« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ? + +-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur. + +-- A la bonne heure, pensai-je. + +-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas +pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! » + + III + + UNE PERLE DE DIX MILLIONS + +La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales +jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et +très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du +mot « requiem ». + +Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart +que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai +rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon. + +Le capitaine Nemo m'y attendait. + +« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ? + +-- Je suis prêt. + +-- Veuillez me suivre. + +-- Et mes compagnons, capitaine ? + +-- Ils sont prévenus et nous attendent. + +-- N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je. + +-- Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près +cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai +fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement +et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de +plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette +exploration sous-marine. » + +Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les +marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient +là, enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq +matelots du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le +canot qui avait été bossé contre le bord. + +La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel +et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du +côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les +trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_, +ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se +trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette +terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc +de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse +vingt milles. + +Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à +l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses +quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée +et nous débordâmes. + +Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. +J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau, +ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la +méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que +l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides +frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de +plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un +léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant. + +Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à +cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui, +contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop +éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux. + +Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon +accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate +dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la +séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. +Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un +plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de +perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous +arrivions un mois trop tôt dans ces parages. + +A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité +particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni +le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages +amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement. + +Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là. + +Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. +Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer. + +Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine, +car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit +l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita +aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large. + +« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. +Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se +réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces +eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est +heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des +vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse, +circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons +maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre +promenade. » + +Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des +matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de +mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. +Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette +nouvelle excursion. + +Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de +caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à +air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant +d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation +au capitaine. + +« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous +n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront +à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter +sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer +inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. » + +Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai +vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur +tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni +répondre. + +Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo : + +« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ? + +-- Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours +un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ? +Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. » + +Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus, +Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot +avant de quitter le _Nautilus_. + +Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la +pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement +mis en activité. + +Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les +uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions +pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. +Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots. + +Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins +étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance, +et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination. + +Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les +moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche, +nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près +plat. + +Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se +levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont +les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le +javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide, +que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de +ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très +comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant +comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés +et marinés, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_ +puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le +corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux. + +Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus +la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait +une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de +mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux +embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et inégales, +sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien, +des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières subulées, +quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_ +une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze +centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à +vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des +lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent +les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement +lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques +éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers. + +Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes +couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines +dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des +birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont +l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je +rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M. +Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires +pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il +fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses +puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec +une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette +espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement +entre les roches ébranlées. + +Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur +lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces +mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés +par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. +En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles +la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion. + +La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu +près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux +épaisses parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces +coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui +rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les +autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, +mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur. + +Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de +pintadines, et je compris que cette mine était véritablement +inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur +l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se +hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son +côté. + +Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui +semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol +remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait +la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait +capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en +pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés, +pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous +regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des +myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient +démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. + +En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un +pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses +de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément +obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations +successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée. + +Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent +bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si +capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers +naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes +colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible +guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais +le savoir avant peu. + +Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond +d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de +la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu. + +C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne +gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une +vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus +grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_. + +Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à +une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux +calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents +kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il +faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. + +Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce +n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en +nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une +curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt +particulier à constater l'état actuel de cette tridacne. + +Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine +s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les +empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique +membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal. + +Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur +égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité +parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable +prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour +la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe +négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa +les deux valves se refermer subitement. + +Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant +cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait +de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du +mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le +capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de +la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter +un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des +Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle +en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et +de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout +cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles +qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à +dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non +bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la +supporter. + +La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo +quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au +milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des +plongeurs. + +Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou +s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus +aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si +ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de +la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau +océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la +mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne +mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre +élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. + +Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il +faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous +ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité. +Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai +attentivement. + +A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. +L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me +trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres +de l'Océan. + +C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un +pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte. +J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus +de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre +taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde +la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au +fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq +mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait +son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait +son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne +durait que trente secondes. + +Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses +regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais +supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous +les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche ! + +Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai +pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait +les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste +byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour +lesquelles il risquait sa vie ! + +Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait +régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le +menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche +intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était +agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever +et prendre son élan pour remonter à la surface des flots. + +Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus +du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui +s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes ! + +J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement. + +Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers +l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non +le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I +étendit sur le sol. + +Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, +se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux, +quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever +subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre, +prêt à lutter corps à corps avec lui. + +Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut +son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea +rapidement vers lui. + +Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il +attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque +celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une +prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans +le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea. + +Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses +blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, +je ne vis plus rien. + +Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus +l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal, +luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard +le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup +définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se +débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous +menaçait de me renverser. + +J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par +l'horreur, je ne pouvais remuer. + +Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se +modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme +qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent +démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du +capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land, +se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe. + +Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les +mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. +Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé +au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le +contrecoup renversa Conseil. + +Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans +blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait +à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il +remonta à la surface de la mer. + +Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement +sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur. + +Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la +vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce +pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin +pouvait l'avoir frappé à mort. + +Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du +capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit +les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les +quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui ! + +Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une +poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main +? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de +Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante. + +Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres +surhumains il devait à la fois la fortune et la vie. + +Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et, +suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous +rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_. + +Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se +débarrassa de sa lourde carapace de cuivre. + +La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. + +« Merci, maître Land, lui dit-il. + +-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais +cela. » + +Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout. + +« Au _Nautilus_ », dit-il. + +L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous +rencontrions le cadavre du requin qui flottait. + +A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus +le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins +proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche +énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se +voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la +mâchoire supérieure. + +Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr +qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, +ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens, +genre des squales. + +Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces +voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; +mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et +s'en disputèrent les lambeaux. + +A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_. + +Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc +de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une, +portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son +dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race +qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange +n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier. + +Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton +légèrement ému : + +« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des +opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai +de ce pays-là ! » + + IV + + LA MER ROUGE + +Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous +l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à +l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les +Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine +madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des +dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre +10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est. + +Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept +mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du +Japon. + +Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de +l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au +nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre +l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe +Persique. + +C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait +donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas +le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions. + +« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine. + +-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le +golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons +guère à revenir sur nos pas. + +-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe +Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de +Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage. + +-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer +Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est +pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne +se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge +n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe. + +-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. + +-- Que supposez-vous donc ? + +-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et +de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à +travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de +manière à gagner le cap de Bonne-Espérance. + +Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une +insistance toute particulière. + +-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne +connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce +voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle +incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je +verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si +peu d'hommes de faire. + +-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà +bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ? + +-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne +compte ni les jours, ni les heures. + +-- Mais la conclusion ? + +-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons +rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave +Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec +vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne +crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers +européennes. » + +Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais +incarné dans la peau de son commandant. + +Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de +monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de +la gêne, il n'y a plus de plaisir. » + +Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer +d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait +marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il +ne dépassa jamais le tropique du Cancer. + +En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate, +la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange, +au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se +détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi +de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et +verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_ +s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages. + +Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du +Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de +quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le +golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de +Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. + +Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un +promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar +inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après +s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette +ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant +de la côte, au dire de l'historien Edrisi. + +Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait +revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il +n'en fut rien. + +Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb, +dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur +vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de +long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut +l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île +de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position +d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à +Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet +étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se +tint-il prudemment entre deux eaux. + +Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge. + +La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne +rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une +excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une +tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé +et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché +; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont +le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a +précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein. + +Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une +largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des +empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et +le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les +railways de Suez ont déjà ramenée en partie. + +Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine +Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais +j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une +allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour +éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus +de cette mer si curieuse. + +Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut, +ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du +canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité +importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six +mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts, +faisaient une ceinture de trois kilomètres. + +Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur +de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de +cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler +d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers +revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel +indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à +l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à +la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur +beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à +rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces +étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, +mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se +déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais +moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait +la fraîcheur. + +Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que +d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine +j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies +agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le +thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et +n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à +cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont +la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un +polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge. + +La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été +précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est +incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore +quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier +inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne +peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un +être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, +que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de +l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. +Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique. + +La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se +rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours +d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de +prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la +côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent +ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante +francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais +puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles +du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de +Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. + +J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une +profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces +beaux rochers de la côte orientale. + +Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées, +foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement +ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan, +de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont +attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu +fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide, +s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir +porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement +contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se +putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces +fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui +prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon +son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la +macération. + +Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et +même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites +anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant +comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces +éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la +main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est +préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une +valeur très supérieure. + +Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires, +consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les +mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui, +d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par +des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui +fournirent à notre table un mets sain et délicat. + +Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici +ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord +: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur +brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à +leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des +pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux +longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, +absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se +rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se +termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des +ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux +pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de +stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de +la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de +superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir, +de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des +centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des +labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons +communs aux Océans que nous avions déjà traversés. + +Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de +la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et +Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix +milles. + +Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la +plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser +redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. +Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et +me dit : + +« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ? +Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses +poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de +corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ? + +-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est +merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent +bateau ! + +-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne +redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni +ses écueils. + +-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et +si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable. + +-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en +parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement +dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe +Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les +navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que +personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une +mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et « +qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En +effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et +Artémidore. + +-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à +bord du _Nautilus_. + +-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les +modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des +siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si +dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents, +monsieur Aronnax. + +-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de +plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil +doive mourir avec son inventeur ! » + +Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence +: + +« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les +dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ? + +-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas +exagérées ? + +-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me +parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux +pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa +direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes +sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers +navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues +avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de +graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour +relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de +courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les +naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les +steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus +rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons +contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au +départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont +plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux +dans le temple voisin. + +-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la +reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous +semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre +quelle est l'origine de son nom ? + +-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet. +Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ? + +-- Volontiers. + +-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage +des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se +refermèrent à la voix de Moïse : + + En signe de cette merveille, + Devint la mer rouge et vermeille. + Non puis ne surent la nommer + Autrement que la rouge mer. + +-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne +saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion +personnelle. + +-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette +appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si +les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration +particulière de ses eaux. + +-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune +teinte particulière. + +-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez +cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor +entièrement rouge, comme un lac de sang. + +-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue +microscopique ? + +-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces +chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il +faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré. +Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor. + +-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous +parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ? + +-- Non, monsieur. + +-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et +de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez +reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ? + +-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison. + +-- Laquelle ? + +-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est +tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner +leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez +d'eau pour lui. + +-- Et cet endroit ?... demandai-je. + +-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui +formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge +s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit +miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour +gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en +cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces +sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et +d'instruments d'origine égyptienne. + +-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues +que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles +s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un +canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ ! + +-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les +anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires +commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la +Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct, +et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal +qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si +l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent +quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal +alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde +l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était +telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué +par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II. +Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente +entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le +rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit +au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis +rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en +761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres +d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant +l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de +ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il +faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où +Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant + +lui. + +-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre, +cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille +kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et +avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense. + +-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre +compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus +grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et +les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il +est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre +internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi +que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps ! + +-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de +l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. + +-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce +canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de +Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée. + +-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je. + +-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ? + +-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain. + +-- Vraiment ? + +-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de +rien depuis que je suis à votre bord ! + +-- Mais à quel propos cette surprise ? + +-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au +_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, +ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance ! + +-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le +professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance ! + +-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et +qu'il ne passe par-dessus l'isthme... + +-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax. + +-- Par-dessous ? + +-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis +longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes +font aujourd'hui à sa surface. + +-- Quoi ! il existerait un passage ! + +-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend +au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse. + +-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ? + +-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement +se rencontre une inébranlable assise de roc. + +-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je +de plus en plus surpris. + +-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même, +raisonnement plus que hasard. + +-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle +entend. + +-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps. +Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois. +Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse +de la mer Rouge. + +-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce +tunnel ? + +-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de +secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. » + +Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine +Nemo. + +« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de +naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à +connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la +Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces +absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des +persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai +s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle +existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge +à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je +pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur +passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer. +Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques +échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La +communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai +avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu, +monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel +arabique ! » + + V + + ARABIAN-TUNNEL + +Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette +conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris +que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la +Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les +épaules. + +« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux +mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ? + +-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du +_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les +épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que +vous n'en avez Jamais entendu parler. + +-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après +tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce +capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la +Méditerranée. » + +Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la +surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah, +important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des +Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, +les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau +obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, +frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur +blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux +indiquaient le quartier habité par les Bédouins. + +Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_ +rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes. + +Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à +contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ; +mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta +jusqu'à sa ligne de flottaison. + +Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. +La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un +humide brouillard. + +Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, +quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit : + +« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ? + +-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez. + +-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la +hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? + +-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme +un long corps noirâtre à la surface des eaux. + +-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil. + +-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là +quelque animal marin. + +-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil. + +-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois. + +-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des +yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles +connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure. + +-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant +peu nous saurons à quoi nous en tenir. » + +En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il +ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne +pouvais encore me prononcer. + +« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel +peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines +ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués. + +-- Mais alors...., fis-je. + +-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses +mamelles en l'air ! + +-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en +déplaise à monsieur. » + +Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal +appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les +sirènes, moitié femmes et moitié poissons. + +« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être +curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. +C'est un dugong. + +-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des +monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés », +répondit Conseil. + +Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire. + +Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de +convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le +harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer +pour l'attaquer dans son élément. + +« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai +jamais tué de « cela ». » + +Tout le harponneur était dans ce mot. + +En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut +le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant +directement à lui : + +« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait +pas la main ? + +-- Comme vous dites, monsieur. + +-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier +de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez +déjà frappés ? + +-- Cela ne me déplairait point. + +-- Eh bien, vous pouvez essayer. + +-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent. + +-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet +animal, et cela dans votre intérêt. + +-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré +le haussement d'épaule du Canadien. + +-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses +assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce +danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est +sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le +regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne +déteste pas les bons morceaux. + +-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être +bonne à manger ? + +-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement +estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des +princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement +acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de +plus en plus rare. + +-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par +hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de +l'épargner dans l'intérêt de la science ? + +-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la +cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse. + +-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo. + +En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme +toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une +ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le +canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs +prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, +Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière. + +« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je. + +-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. » + +Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea +rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du +_Nautilus_. + +Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les +rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son +harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon +qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très +longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé +l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une +dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un +petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous +les eaux. + +Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. +Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au +lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée +et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec +le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de +deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des +défenses divergentes. + +Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions +colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne +bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance +qui rendait sa capture plus facile. + +Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons +restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le +corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main +exercée. + +Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le +harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute. + +« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué ! + +-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin +ne lui est pas resté dans le corps. + +-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land. + +Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation +vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la +poursuite de l'animal. + +Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour +respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une +rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux, +volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques +brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se +dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre. + +On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait +au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. +Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong +déjouer toutes nos ruses. + +On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à +croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal +fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se +repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour. + +Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien. + +« Attention ! » dit-il. + +Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il +prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. + +Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement +l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la +partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se +précipita sur nous. + +Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou +deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du +patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, +cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, +qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation +hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés +les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini +l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût +enfin frappée au coeur. + +J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut, +entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la +surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal, +retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se +dirigea vers le _Nautilus_. + +Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le +dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le +dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails +de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques +tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. +Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du +boeuf. + +Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un +gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le +Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à +l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil +entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le +ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques +douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le +cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir. + +La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant, +pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins +en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez. + +Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de +Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée, +comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah. + +Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de +Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les +deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet +duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure +incessamment couronné d'éclairs. + +A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait +au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient +teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis +la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le +cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac +irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les +eaux du golfe de ses pales sonores. + +De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les +eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A +travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers +vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le +détroit se rétrécissait de plus en plus. + +A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai +sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine +Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air +frais de la nuit. + +Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la +brume, qui brillait à un mille de nous. + +« Un phare flottant », dit-on près de moi. + +Je me retournai et je reconnus le capitaine. + +« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à +gagner l'orifice du tunnel. + +-- L'entrée n'en doit pas être facile ? + +-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du +timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous +voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous +les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi +l'Arabian-Tunnel. » + +Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau +s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres. + +Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta. + +« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner +dans la cage du pilote ? + +-- Je n'osais vous le demander, répondis-je. + +-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette +navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. » + +Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il +ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la +cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la +plate-forme. + +C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près +semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du +Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée +verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient +jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres +lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à +l'homme de barre de regarder dans toutes les directions. + +Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à +cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les +mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer +apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de +la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme. + +« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. » + +Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des +machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à +son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de +métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée. + +Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions +en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la +suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance +seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole +suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un +simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du +_Nautilus_. + +Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques +substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés +agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des +anfractuosités du roc. + +A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une +large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_ +s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur +ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel +précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent, +rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour +résister, battait les flots à contre-hélice. + +Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies +éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la +vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le +comprimais de la main. + +A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue +du gouvernail, et se retournant vers moi : + +« La Méditerranée », me dit-il. + +En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent, +venait de franchir l'isthme de Suez. + + VI + + L'ARCHIPEL GREC + +Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la +surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles +dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous +avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, +devait être impraticable à remonter. + +Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables +compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement +des prouesses du _Nautilus_. + +« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton +légèrement goguenard, et cette Méditerranée ? + +-- Nous flottons à sa surface, ami Ned. + +-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?... + +-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet +isthme infranchissable. + +-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien. + +-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui +s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne. + +-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien. + +-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire +monsieur. + +-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son +tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il +dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage. + +-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil. + +-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, +apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. » + +Le Canadien regarda attentivement. + +« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre +capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon. +Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à +ce que personne ne puisse nous entendre. » + +Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai +qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois +nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à +recevoir l'humide embrun des lames. + +« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous +apprendre ? + +-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien. +Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous +entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie, +je demande à quitter le _Nautilus_. » + +J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait +toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes +compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le +capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque +jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds +sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une +telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je +ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant +notre cycle d'investigations accompli. + +« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ? +Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du +capitaine Nemo ? » + +Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant +les bras : + +« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je +serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il +se termine. Voilà mon sentiment. + +-- Il se terminera, Ned. + +-- Où et quand ? + +-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je +suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous +apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde. + +-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible +qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo +nous donne la volée à tous trois. + +-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ? + +-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à +craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de +Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère +pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à +les voir courir le monde avec nous. + +-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien. + +-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous +devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant. + +-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous +plaît, monsieur le naturaliste ? + +-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est +un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle +traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les +mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de +France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra +être aussi avantageusement tentée qu'ici ? + +-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la +base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi +je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » » + +J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais +battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en +ma faveur. + +« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine +Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ? + +-- Je ne sais, répondis-je. + +-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la +renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? » + +Je ne répondis pas. + +« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land. + +-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami +Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la +question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est +célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. +Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme +monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour +faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence : +monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil +écoute, et il est prêt à marquer les points. » + +Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si +complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté +de ne pas l'avoir contre lui. + +« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne +discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu. +Qu'avez-vous à répondre ? » + +Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient. + +« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et +mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas +compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus +vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence +veut que nous profitions de la première occasion de quitter le +_Nautilus_. + +-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé. + +-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que +l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite +réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de +la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. + +-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation +s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans +ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une +occasion favorable se présente, il faut la saisir. + +-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez +par une occasion favorable ? + +-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à +peu de distance d'une côte européenne. + +€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ? + +Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le +navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le +navire naviguait sous les eaux. + +-- Et dans ce cas ? + +-- Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il +se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons +enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier, +placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite. + +-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un +échec nous perdrait. + +-- Je ne l'oublierai pas, monsieur. + +-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre +projet ? + +-- Volontiers, monsieur Aronnax. + +-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette +occasion favorable ne se présentera pas. + +-- Pourquoi cela ? + +-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons +pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra +sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes. + +-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil. + +-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air +déterminé. + +-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur +tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous +vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. » + +Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves +conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits +semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le +capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou +voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes +nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se +maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le +_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il +s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et +l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres. + +Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades, +que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son +doigt sur un point du planisphère : + + Est in Carpathio Neptuni gurgite vates + Coeruleus Proteus... + C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des +troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre +Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à +travers la vitre du salon. + +Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à +étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les +panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du +_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de +Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette +île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais +ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je +l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de +toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre. + +Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me +trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla +taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna +d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il +observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais +le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les +poissons qui passaient devant mes yeux. + +Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et +vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on +rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du +Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents, +sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés, +et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le +fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je +notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons +osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de +taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui +leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très +recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, +accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des +langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait +Vitellius. + +Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon +esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage +attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, +accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et +l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille +d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les +destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui +appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui +leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux +qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le +justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises +dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du +rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes +yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils +furent frappés soudain par une apparition inattendue. + +Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture +une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots. +C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, +disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant +aussitôt. + +Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue : + +« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix ! +» + +Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre. + +L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous +regardait. + +A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le +plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface +de la mer, et ne reparut plus. + +« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap +Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. +Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur +terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète. + +-- Vous le connaissez, capitaine ? + +-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? » + +Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du +panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de +fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du +_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_. + +En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit +le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de +lingots. + +C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui +représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or, +et qu'allait-il faire de celui-ci ? + +Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un +ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit +entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes +d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs. + +Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son +couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec +moderne. + +Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait +avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine +ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le +hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer. + +En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi : + +« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il. + +-- Je ne disais rien, capitaine. + +-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. » + +Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon. + +Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai +vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce +plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains +mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les +couches inférieures revenait à la surface des eaux. + +Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que +l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un +instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa. + +Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se +reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son +alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots. + +Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur +quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo +? + +Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de +cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes +compagnons ne furent pas moins surpris que moi. + +« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land. + +A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir +déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je +rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une +disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus +enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous +n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_, +immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je +regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à +laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre. + +Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de +devenir intolérable. + +« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je. + +J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha +du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi : + +« Quarante-deux degrés, dit-il. + +-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette +chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter. + +-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous +le voulons bien. + +-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ? + +-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit. + +-- Elle est donc extérieure ? + +-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante. + +-- Est-il possible ? m'écriai-je. + +-- Regardez. » + +Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour +du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu +des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma +main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la +retirer. + +« Où sommes-nous ? demandai-je. + +-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le +capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de +Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une +éruption sous-marine. + +Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était +terminée. + +-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le +capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux +souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et +Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se +sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots, +pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois. +Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut +suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot +de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de +Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13 +février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un +canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se +produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa, +de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente +pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées +de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit, +appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois +îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île. + +-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je. + +-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de +l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots. + +-- Mais ce canal se comblera un jour ? + +-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits +îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. +Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps +rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui +forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez, +monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. » + +Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur +devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait +rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré +l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se +dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait +l'éclat de l'électricité. + +J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me +sentais cuire ! + +« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au +capitaine. + +-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo. + +Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette +fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus +tard, nous respirions à la surface des flots. + +La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour +effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer +de feu. + +Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et +Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le +_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, +après avoir doublé le cap Matapan. + + VII + + LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES + +La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des +Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée +d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum +des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et +transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est +un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit +Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats +du globe. + +Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce +bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. +Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut, +car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette +traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le +chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce +voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le +matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant, +nous avions franchi le détroit de Gibraltar. + +-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu +de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses +flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de +regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette +indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son +_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de +l'Afrique et de l'Europe. + +Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit +douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son +grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se +servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. +Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train +marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut. +D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des +flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait +seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du +loch. + +Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le +voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux, +c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui +passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer +quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs +nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_. +Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me +permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer. + +Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les +autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes +yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette +classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations. + +Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes +électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un +mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques, +sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris +cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par +les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais +reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par +les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de +chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des +squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés +des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins, +longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat, +apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre +spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se +montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de +bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, +poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil +d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées, +habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les +climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui +remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté +des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix +mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la +vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes +: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se +rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter +les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, +du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, +de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la +classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais, +séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement +sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la +Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le +_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au +soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des +scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont +les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de +suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous +les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant +le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de +Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec +notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux +véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps +lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs +pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales +fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux +dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la +géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils +n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme +les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est +en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et +périr par milliers dans les madragues marseillaises. + +Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens +que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des +gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables +vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres +enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de +trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des +coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que +les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs, +et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui +figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant +avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des +holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie +de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes, +bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des +clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de +losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté +supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune, +enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers +de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la +pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil +cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie +jusqu'au blanc pâle de la mort. + +Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni +hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni +labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni +orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des +pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les +carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en +accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers +ces eaux opulentes. + +Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à +l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire +dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des +globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure +de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine +de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de +moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres. + +Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds, +ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je +regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en +fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez +rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a +carapace allongée. + +Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une +admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de +bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches +infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée +les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable +échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute +offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût +singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances. + +Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet +espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de +la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête +sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de +chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le +_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter +contre cette barrière sous-marine. + +Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement +qu'occupait ce long récif. + +« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un +isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique. + +-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de +Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient +autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina. + +-- Je le crois volontiers, dit Conseil. + +-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre +Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la +Méditerranée. + +-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces +deux barrières au-dessus des flots ! + +-- Ce n'est guère probable, Conseil. + +-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se +produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne +tant de mal pour percer son isthme ! + +-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se +produira pas. La violence des forces souterraines va toujours +diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, +s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température +des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par +siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie. + +-- Cependant, le soleil... + +-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un +cadavre ? + +-- Non, que je sache. + +-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle +deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis +longtemps a perdu sa chaleur vitale. + +-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil. + +-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon. + +-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage, +si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! » + +Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_ +rasait de près avec une vitesse modérée. + +Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore +vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de +cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des +beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés +dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, +larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales +arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges, +un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des +actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient +dans leur chevelure olivâtre de tentacules. + +Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques +et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je +ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations +personnelles. + +Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles +pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur +les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à +nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches +orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des +aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles, +des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des +oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des +pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on, +préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires +doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent +sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si +considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées, +des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le +goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet +bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de +tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables +à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles +spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de +leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des +cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule +myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des +janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des +cabochons, des pandores, etc. + +Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement +divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce +sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides. + +Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces +ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et +le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil +buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent +quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. +Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait +trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les +anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et +précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front +est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui +-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des +lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce +haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des +xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très +faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des +ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les +macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs, +les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des +langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles, +des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes +sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des +astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls +homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des +drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont +elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite, +des porcellanes, etc. + +Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour +compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des +amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des +branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer +l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des +cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des +annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en +dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du +détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse +accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de +zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des +ombres. + +Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second +bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par +trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice, +glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches +de la mer. + +Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes +regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous +traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en +sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de +navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La +Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du +Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, +aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble +flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur +tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses +lames courtes qui les frappent à coups précipités. + +Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que +d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les +coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des +ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches +d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des +chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux, +celles-ci droites, celles-là renversées. + +De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les +autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient +coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient +l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le +moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les +enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires +allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre +! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des +catastrophes ! + +J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces +sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit +de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et +dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de +nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns +couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de +ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il +ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et +retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par +les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien +d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées +sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter +ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce +sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau +enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens +depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler ! +Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds +méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont +perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort ! + +Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice +au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il +se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar. + +Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps +reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la +Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a +démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la +Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par +les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de +cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir +l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement +admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de +Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la +Méditerranée. + +Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le +_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je +pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire +de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques +minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique. + + VIII + + LA BAIE DE VIGO + +L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq +millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur +moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des +anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de +l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les +côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux +sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les +plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, +l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la +Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés +et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment +sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les +pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, +redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes ! + +Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon, +après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi, +parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où +allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ? + +Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il +revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la +plate-forme nous furent ainsi rendues. + +J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une +distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent +qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un +assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle +imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était +presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes +paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc +après avoir humé quelques bouffées d'air. + +Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien, +l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la +Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution, +et il dissimulait peu son désappointement. + +Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda +silencieusement. + +« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous +reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le +quitter eût été de la folie ! » + +Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés, +indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe. + +« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la +côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous +trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du +détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés +vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos +inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit +pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous +pourrez agir avec quelque sécurité. » + +Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les +lèvres : + +« C'est pour ce soir », dit-il. + +Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette +communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me +vinrent pas. + +« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La +circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles +de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. +J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. » + +Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de +moi : + +« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là, +le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. +Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir. +Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur +Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous, +attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le +canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis +procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le +canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir. + +-- La mer est mauvaise, dis-je. + +-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La +liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et +quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui +sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les +circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons +débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la +grâce de Dieu et à ce soir ! » + +Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. +J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir, +de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui +aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était +presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma +parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt +tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo +ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ? + +En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se +remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de +l'Atlantique. + +Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher +à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai +ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et +le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées +mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique », +comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières +couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les +mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le +premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles +heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à +terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison, +que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets +de Ned Land. + +Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais +voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous +éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans +les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de +l'Océan. + +Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage +n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus. + +Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre +évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait, +et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou +manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire. +Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, +je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à +lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur +notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette +prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à +son bord justifiait toutes nos tentatives. + +Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de +Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre +départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si +je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne. +Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte. + +Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord. +Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_ +pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne, +légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le +capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations +d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des +semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse +rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais +en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin +quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ? + +Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des +conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous +sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente +me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de +mon impatience. + +Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, +étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt +minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je +devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait +avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, +espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de +succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes +soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir +quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine +Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon +coeur palpitait. + +Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives, +et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et +utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un +homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. +Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre +lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les +abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre +du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient +hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan +que je ne connaissais pas encore. + +En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans +le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand +étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai +involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il +pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La +chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à +l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique. + +En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je +n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes +regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes +historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une +grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis +Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le +défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine, +Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un +esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race +noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement +dessiné le crayon de Victor Hugo. + +Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine +Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le +mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés, +le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières +commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des +héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais +glorieuse ?... + +Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup +de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si +un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je +me précipitai hors de la chambre. + +Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était +toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, +une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances +favorisaient donc les projets du Canadien. + +Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet +de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt. +J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence +profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque +éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait +d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle +m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid. + +A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la +porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au +salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert. + +J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté +insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui +donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned +Land. + +En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement, +puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures +du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins +de Ned Land, je n'aurais pu le dire. + +Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur. + +Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_ +venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le +signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned +Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre +navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires... + +En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo +parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule : + +« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous +cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? » + +On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les +conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne +pourrait en citer un mot. + +« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ? +Savez-vous l'histoire d'Espagne ? + +-- Très mal, répondis-je. + +-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, +asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode +de cette histoire. » + +Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place +auprès de lui, dans la pénombre. + +« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire +vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question +que sans doute vous n'avez pu résoudre. + +-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur +voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos +projets de fuite. + +-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez +bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque, +votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat +pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc +d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou +moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte +partie. + +« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande, +d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité +d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V, +pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent +prématurément le nom de Charles III. + +« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près +dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait +pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de +l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de +1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par +une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de +Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique. + +« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que +la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un +port de France. + +« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette +décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à +défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de +l'Espagne, et qui n'était pas bloquée. + +« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette +injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo. + +« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être +aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions +avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à +ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout +à coup. + +« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine +Nemo. + +-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite +cette leçon d'histoire. + +-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient +un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les +marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les +lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit. +Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V +que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre +dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se +seraient éloignées. + +« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les +vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de +Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit +courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient +tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions +qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. » + +Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore +en quoi cette histoire pouvait m'intéresser. + +« Eh bien ? Lui demandai-je. + +-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous +sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer +les mystères. » + +Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me +remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres +transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai. + +Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux +apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était +net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres, +s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses +éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces +barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de +piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce +précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur +fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or. + +Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre +1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du +gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant +ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour +lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il +était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux +Incas et aux vaincus de Fernand Cortez ! + +« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que +la mer contînt tant de richesse ? + +-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes +l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux. + +-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses +l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser +ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, +mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a +noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ? + +-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire +qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que +devancer les travaux d'une société rivale. + +-- Et laquelle ? + +-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de +rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par +l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la +valeur de ces richesses naufragées. + +-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient, +mais ils n'y sont plus. + +-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il +acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les +joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte +de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains +moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de +richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à +jamais stériles pour eux ! » + +Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû +blesser le capitaine Nemo. + +« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que +ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ? +Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces +trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous +que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur +cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne +comprenez-vous pas ?... » + +Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant +peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent +les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers, +avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux +souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races +asservies comme aux individus ! + +Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le +capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la +Crète insurgée ! + + IX + + UN CONTINENT DISPARU + +Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma +chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé. + +« Eh bien, monsieur ? me dit-il. + +-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à +l'heure ou nous allions fuir son bateau. + +-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier. + +-- Son banquier ! + +-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses +richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses +d'un État. » + +Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le +secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le +capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret +énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une +promenade sur le champ de bataille de Vigo. + +« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon +perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut... + +-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je. + +-- Je l'ignore, répondit Ned. + +-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. » + +Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai +dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_ +était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe. + +J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la +carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre +appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la +plate-forme. Ned Land m'y avait précédé. + +Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à +l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap +San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. +Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait. + +Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore +que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée. + +A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette +éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, +nous redescendîmes, et le panneau fut refermé. + +Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position +du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de +latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y +avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent +les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation. + +Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme +soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte +de calme relatif mes travaux habituels. + +Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du +capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais +fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement. + +« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion. + +-- Proposez, capitaine. + +-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous +la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit +obscure ? + +-- Très volontiers. + +-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra +marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très +bien entretenus. + +-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis +prêt à vous suivre. + +-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos +scaphandres. » + +Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de +l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine +Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil. + +En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur +notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes +électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine. + +« Elles nous seraient inutiles », répondit-il. + +Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car +la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. +J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un +bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre +habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une +profondeur de trois cents mètres. + +Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le +capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte +de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce +qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment +il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En +tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je +m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans +cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff. + +Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre, +directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement. +Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre +marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans +une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates. + +Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma +tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement +continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait +violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la +pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau +! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout +dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide +élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense +que l'atmosphère terrestre, voilà tout. + +Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses, +les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement +de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que +couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le +pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon +bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je +voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à +pâlir dans l'éloignement. + +Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés +sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne +m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient +dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute +évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne +savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb +écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec. +Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais +voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui +permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans +ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi. + +Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et +enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux +m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique +qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu +des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon +cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ? +Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches +profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui +de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ? +Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères +de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond +de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient, +et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série +de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris +de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que +rêvait le capitaine Nemo ! + +Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante +rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. +Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée +par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette +inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne. + +Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de +l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il +connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans +doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance +inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand +il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en +noir sur le fond lumineux de l'horizon. + +Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes +de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les +sentiers difficiles d'un vaste taillis. + +Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres +minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins +gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses +racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines +découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des +eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une +montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés +d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés. +J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant +les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant +les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne +sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas. + +Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces +bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et +farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que +doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs +qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement +d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries +où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la +main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si +quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup +m'apparaître. + +Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en +arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile +secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées +aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans +ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la +profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ; +tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un +abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que +pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs +monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées, +semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de +pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression +formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis, +des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines, +s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent +pas autorisé à la surface des régions terrestres. + +Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante +densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de +cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une +impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté +d'un isard ou d'un chamois ! + +Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que +je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses +d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je +n'ai point rêvé. J'ai vu et senti ! + +Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la +ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le +pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante +irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient +çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous +nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse +rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes +profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des +choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand +j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque +pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des +milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres. +C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière, +des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant +leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, +braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables +entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. + +Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A +quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme +une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur +existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi +dans les dernières couches de l'Océan ? + +Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces +terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un +premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se +dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de +l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes +amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de +châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et +auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais +manteau végétal. + +Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes +? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des +temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie +du capitaine Nemo ? + +J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son +bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de +la montagne, sembla me dire : + +« Viens ! viens encore ! viens toujours ! » + +Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi +le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse. + +Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne +s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais +de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en +contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient +au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration +violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante +pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de +scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se +dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé, +ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure +jusqu'aux dernières limites de l'horizon. + +J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des +flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient +se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en +elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge +blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser +à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en +diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la +montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco. + +En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait +une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs +disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les +solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, +quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté +d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des +vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur +les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de +guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de +larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le +capitaine Nemo ressuscitait à mes regards ! + +Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je +voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui +emprisonnait ma tête. + +Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis, +ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de +basalte noire et traça ce seul mot : + + ATLANTIDE + Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide +de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène, +Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa +disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, +Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, +d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables +témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui +existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des +colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre +lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce ! + +L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps +héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a +été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et +législateur. + +Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs, +ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses +annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards +raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette +première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie +et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, +occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie +réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de +latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à +l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se +retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles +s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de +terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette +Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les +Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore. + +Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine +Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus +étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce +continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et +contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient +marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes +semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, +maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre ! + +Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les +pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent +immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces +grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards, +s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les +gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la +force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à +l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les +ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé +de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien +des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces +fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient +la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres +volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur +est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans +une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les +couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes +n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique ! + +Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon +souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, +accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié +dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur +demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place +que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de +l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de +la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour +les partager, pour les comprendre ! + +Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la +vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité +surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides +frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds, +nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une +majestueuse ampleur. + +En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et +jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une +lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un +dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe +de le suivre. + +Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois +dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une +étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord +au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface +de l'Océan. + + X + + LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES + +Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de +la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai +promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les +instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une +vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres. + +Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les +panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce +continent submergé. + +En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine +de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus +des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous +étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les +premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs +découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal +au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les +flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis +d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales, +puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la +fureur des expansions plutoniennes. + +Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux +électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au +point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages +charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je +discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter. +Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter +ce point historique me fut bientôt expliquée. + +En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand +passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la +classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus +qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques. + +Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement +de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une +taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force +musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des +squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à +dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque +invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme +de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons +semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des +syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de +petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme +de fins et souples serpents. + +Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs +de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée +perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote +sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale +rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé +de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles +dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur, +qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des +taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres, +marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux +et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores +que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles +comme des maris bien stylés. + +Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je +ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, +de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa +vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans +d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait +inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et +l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres +au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les +manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence +toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son +timonier. + +Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase +épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu, +il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs +basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. +Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux +longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_, +j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui +semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau +de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit +une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas +été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout +cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide, +dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion. + +La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil +avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure, +voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant +comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la +surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à +travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles +zodiacales qui traînent à la queue d'Orion. + +Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de +la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le +_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment +manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le +_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de +me réveiller après quelques heures de sommeil. + +Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je +regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la +surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la +plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des +lames supérieures. + +Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand +jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où +étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas +une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues. + +Je ne savais que penser, quand une voix me dit : + +« C'est vous, monsieur le professeur ? + +-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ? + +-- Sous terre, monsieur le professeur. + +-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ? + +-- Il flotte toujours. + +-- Mais, je ne comprends pas ? + +-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous +aimez les situations claires, vous serez satisfait. » + +Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si +complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en +regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir +une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou +circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat +fit évanouir cette vague lumière. + +Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet +électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une +berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, +c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux +milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le +manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car +une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les +hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et +figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq +ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par +lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au +rayonnement diurne. + +Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de +cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de +la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo. + +« Où sommes-nous ? dis-je. + +-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un +volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque +convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le +_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix +mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port +d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs +du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles +une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans. + +-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui +pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet, +n'ai-je pas aperçu une ouverture ? + +-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de +flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous +respirons. + +-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je. + +-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée. +Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me +l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi. + +-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère +du volcan ? + +-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds, +la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, +les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies. + +-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. +Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les +eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port. + +-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se +mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour +alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de +houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer +recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps +géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles +sont pour moi une mine inépuisable. + +-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ? + +-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les +houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic +et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je +n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce +combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par +le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan +en activité. + +-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ? + +-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre +tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux +réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer, +c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si +donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, +profitez de cette journée, monsieur Aronnax. » + +Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui +n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre +sans leur dire où ils se trouvaient. + +Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien, +regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une +montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut +d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue. + +Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge. + +« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil. + +-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et +d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. » + +Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se +développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, +mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément +le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol +tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des +blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses +désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux +souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. +La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait +comme une nuée d'étincelles. + +Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et +nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables +raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait +marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne +reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits +de cristaux de feldspath et de quartz. + +La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes +parts. Je le fis observer à mes compagnons. + +« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet +entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le +niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la +montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ? + +-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me +dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et +comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux +tranquilles d'un lac ? + +-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit +au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de +passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont +précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible +entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de +Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le +volcan submergé s'est changé en grotte paisible. + +-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je +regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur +le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer. + +-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été +sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer ! + +-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas +précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc +vos regrets sont superflus. » + +Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus +raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois, +qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être +tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. +Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les +obstacles furent surmontés. + +A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se +modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux +trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes +toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers, +disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette +voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis, +entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies, +incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de +larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère +supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections +volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte. + +Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une +hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables +obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée +dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne +végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et +même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je +reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des +héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons +solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs +grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là, +quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues +feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves, +j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et +j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la +fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas +d'âme ! + +Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui +écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand +Ned Land s'écria : + +« Ah ! monsieur, une ruche ! + +-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite +incrédulité. + +-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent +autour. » + +Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à +l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques +milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les +Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés. + +Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et +j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de +feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de +son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements +cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un +miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac. + +« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous +dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent. + +-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice. + +-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante +promenade. » + +A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac +apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa +surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le +_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur +la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires +nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère. + +En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers +plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles +n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de +ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans +l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. +C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur +les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de +belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du +Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta +de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le +plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il +parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua +vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il +fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de +miel. + +Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait +impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme +une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait +distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés +par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la +montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se +tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus +de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan. + +Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné +le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges +tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à +confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et +de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, +elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, +des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des +galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers +et patelles. + +En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi +nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli +ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la +poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à +sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation +se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir, +sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le +capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision +de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de +l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre +avec plus de succès sa tentative avortée. + +Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La +conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine +somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de +résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond. +Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence +se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait +que cette grotte formait la double valve de ma coquille... + +Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil. + +« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon. + +-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi. + +-- L'eau nous gagne ! » + +Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre +retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il +fallait se sauver. + +En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte +même. + +« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ? + +-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la +marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott ! +L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle +d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes +pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. » + +Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade +circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage +achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le +_Nautilus_aurait pu partir à l'instant. + +Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre +la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être. + +Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port +d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres +au-dessous des flots de l'Atlantique. + + XI + + LA MER DE SARGASSES + +La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de +revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément +rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous +entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer. + +Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan +atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau +chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de +Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le +golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce +courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes +d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la +hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant +un ovale allongé, il revient vers les Antilles. + +Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de +ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, +immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein +Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans +à en faire le tour. + +La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie +immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces +nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de +cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces +herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de +l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce +fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un +nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à +la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces +herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils +perdirent trois longues semaines à les traverser. + +Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une +prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins +du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût +pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas +engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques +mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots. + +Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie +varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement +ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur +de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent +dans ce paisible bassin de l'Atlantique : + +« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une +expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des +fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on +imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les +fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface +liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui +nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le +courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où +viennent se réunir les corps flottants. » + +Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce +milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous +flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces +herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux +Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de +nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages +défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils +ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera +un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi +accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des +eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse +que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront +épuisé les mines des continents. + +Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai +de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui +laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses +vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de +Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet. + +Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où +les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une +abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect +accoutume. + +Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le +_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une +vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine +Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne +doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir +vers les mers australes du Pacifique. + +Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, +privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen +non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti +était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la +force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la +persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas +à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son +existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait +traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien +venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le +début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre +emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis +quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de +cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de +donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque +circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ? +Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, +je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. +En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais +que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en +jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire +vers le sud de l'Atlantique ! + +Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun +incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. +Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres +qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire +naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui, +était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes +théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer +ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi. +Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, +dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au +milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait +dans les déserts de l'Océan. + +Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à +la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques +navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de +Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations +d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine +d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces +braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en +plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser +Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû +regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le +harpon de ces pêcheurs. + +Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période, +différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres +latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible +genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas +moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq +mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale +arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et +longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept +ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à +peu près vers le milieu du corps. + +Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. +On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce +qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une +tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un +matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un +autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est +pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se +laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur +voracité. + +Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent +pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, +chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non +moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de +Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et +quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus +grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois +vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et +ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables +par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne. +Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous +d'un blanc rosé semé de petites taches très rares. + +Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces +poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des +sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes -- +prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix +réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait +égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune +sérénade à notre passage, et je le regrette. + +Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons +volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner +la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de +son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du +_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin +ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des +trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir +tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux +sombres comme autant d'étoiles filantes. + +Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce +jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui +m'intéressèrent vivement. + +Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ +dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de +latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages +où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de +sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la +frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin +par quinze mille cent quarante mètres. + +Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême +profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à +noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent +ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si +prodigieusement reculées. + +On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les +réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la +pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il +aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient +pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure. + +Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une +diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui +furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes +d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de +vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une +indescriptible violence. + +Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une +corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et +moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui +déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où +résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne +peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins +nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces +derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six +fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le +malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que +protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin +le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur, +supportait alors une pression de cent vingt atmosphères. + +Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des +profondeurs plus considérables. + +« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de +la science, que présume-t-on, que sait-on ? + +-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches +de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On +sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus +une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par +deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers +polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille +cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine +Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit +plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me +direz-vous qu'on ne sait rien ? + +-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas +cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez +que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ? + +-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les +courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de +densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la +vie rudimentaire des encrines et des astéries. + +-- Juste, fit le capitaine. + +-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que +la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la +profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses +contribue à l'y comprimer. + +-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement +surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car +c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des +poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont +pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au +contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne +raison à votre système. Mais continuons nos observations. » + +Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une +profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une +heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait +toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et +d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous +étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et +le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir. + +Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui +surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir +à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes +même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable. + +Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes +pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la +jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons +gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la +pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi +que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme +un bloc plein. + +En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais +encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et +certains échantillons d'astéries. + +Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, +et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de +l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs +au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de +seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_ +supportaient alors une pression de seize cents atmosphères, +c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa +surface ! + +« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes +où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs +magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe, +où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi +faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ? + +-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux +que le souvenir ? + +-- Que voulez-vous dire par ces paroles ? + +-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue +photographique de cette régions sous-marine ! » + +Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette +nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif +était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le +milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté +parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le +soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le +_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison +de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites +du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un +négatif d'une extrême pureté. + +C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches +primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits +inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes +profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une +incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir, +comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis, +au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui +compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble +de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux +formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de +sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique. + +Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération, +m'avait dit : + +« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette +situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles +pressions. + +-- Remontons ! répondis-je. + +-- Tenez-vous bien. » + +Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine +me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis. + +Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés +verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs, +s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux +avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre +minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la +surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il +retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur. + + XII + + CACHALOTS ET BALEINES + +Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction +vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap +à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour +du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions +australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je +commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient +suffisamment les appréhensions de Ned Land. + +Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de +fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je +voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce +qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, +ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa +violence naturelle ne le portât à quelque extrémité. + +Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. +Je leur demandai la raison de leur visite. + +« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien. + +-- Parlez, Ned. + +-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ? + +-- Je ne saurais le dire, mon ami. + +-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un +nombreux équipage. + +-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une +dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer. + +-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ? + +-- Pourquoi ? » répliquai-je. + +Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à +deviner. + +« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien +compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un +navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son +commandant, ont rompu toute relation avec la terre. + +-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir +qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce +maximum ? + +-- Comment cela, Conseil ? + +-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur +connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant +d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration, +et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de +remonter toutes les vingt-quatre heures... » + +La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait +en venir. + +« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir +d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain. + +-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant. + +-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure +l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures +l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc +chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents +litres d'air. + +-- Précisément, dit Conseil. + +-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents +tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme +quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre +cents... » + +Je calculai rapidement au crayon : + +« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire +que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à +six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. + +-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned. + +-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins +ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre. + +-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil. + +-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience. + +-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. » + +Conseil avait employé le mot juste. + +« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours +au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la +banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il +sera temps de reprendre les projets de Ned Land. » + +Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit +pas, et se retira. + +« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors +Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout +lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui +nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur +gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il +n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût +que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour +pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! » + +Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable +au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui +pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un +incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur. + +Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le _Nautilus_ +tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit +pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont +réfugiés dans les bassins des hautes latitudes. + +Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur +les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui, +entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les +Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan +et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines +aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes +légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à +sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai +un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les +régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point +inconnu du globe. + +Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le +mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées +d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui +signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, +on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement +au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_. + +« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une +rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille ! +Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et +de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur +ce morceau de tôle ! + +-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos +vieilles idées de pêche ? + +-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien +métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille +chasse ? + +-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ? + +-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans +le détroit de Bering que dans celui de Davis. + +-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine +franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas +à passer les eaux chaudes de l'Équateur. + +-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le +Canadien d'un ton passablement incrédule. + +-- Je dis ce qui est. + +-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans +et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore +dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je +vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, +l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir +doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi +l'Équateur ? + +-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra +monsieur. + +-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées, +suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et +si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de +Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à +l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie. + +-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil. + +-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil. + +-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces +parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ? + +-- Je vous l'ai dit, Ned. + +-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil. + +-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche ! +Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien +contre elle ! » + +Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon +imaginaire. + +« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers +boréales ? + +-- A peu près, Ned. + +-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui +mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur ! + +Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles +Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds. + +-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des +baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les +cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche. + +-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas +l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! » + +Puis, reprenant sa conversation : + +« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite +cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents. +Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend +pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu... + +-- On y bâtit des maisons, dit Conseil. + +-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge +et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme. + +-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant. + +-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires +extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous +n'y croyez pas ! + +-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut +tout croire de la part des baleines ! + +-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe ! + +-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en +quinze jours. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est +que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement +encore. + +-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ? + +-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les +poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement, +frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le +Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la +queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au +détriment de leur rapidité. + +-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il +vous croire ? + +-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il +existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille +livres. + +-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que +certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque, +dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile. + +-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien. + +-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines +égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une +telle masse lancée à toute vitesse ! + +-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ? + +-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant, +qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita +sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par +seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra +presque aussitôt. » + +Ned me regarda d'un air narquois. + +« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine -- +dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons +été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de +monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau. + +-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil. + +-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter. + +-- Et comment le savez-vous, Ned ? + +-- Parce qu'on le dit. + +-- Et pourquoi le dit-on ? + +-- Parce qu'on le sait. + +-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le +raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque +les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux +avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On +suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines +actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur +complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces +cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? » + +Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait +toujours. Il la dévorait des yeux. + +« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, +c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là +pieds et poings liés ! + +-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine +Nemo la permission de chasser ?... » + +Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par +le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants +après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme. + +Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les +eaux à un mille du _Nautilus_. + +« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une +flotte de baleiniers. + +-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner +la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de +harponneur ? + +-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour +détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord. + +-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous +nous avez autorisés à poursuivre un dugong ! + +-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. +Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège +réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En +détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres +inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action +blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin, +et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc +tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis +naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous +en mêliez. » + +Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours +de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre +ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait +évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait +raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera +disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan. + +Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains +dans ses poches et nous tourna le dos. + +Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et +s'adressant à moi : + +« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines +ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à +forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles +sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ? + +-- Oui, capitaine, répondis-je. + +-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois +rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes +cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. » + +Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots. + +« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même +des baleines... + +-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira +à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut +bien le harpon de maître Land, j'imagine. » + +Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des +cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ? + +« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous +montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié +pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! » + +Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale, +dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme +de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la +baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il +est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres, +cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres +chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de +grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à +quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de +baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que +poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant +pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente, +et n'y voyant guère que de l'oeil droit. + +Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait +aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait +préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce +qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs +adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous +les flots, sans venir respirer à leur surface. + +Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se +mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les +vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour +manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je +sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse +s'accroître. + +Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines, +lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la +troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus +à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt +ils durent se garer de ses coups. + +Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par +battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable, +brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses +charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage +deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui +frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il +produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un +autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de +l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le +cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui +lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le +coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes +les allures, le perçant de son terrible éperon. + +Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements +aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au +milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de +véritables houles. + +Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les +macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze +réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à +la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned +Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On +sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui +coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son +hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau +supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de +leurs puissantes étreintes. + +Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent +tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le +panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme. + +La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable +n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses +charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur +le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes +protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les +flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le +_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang. + +Le capitaine Nemo nous rejoignit. + +« Eh bien, maître Land ? dit-il. + +-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme +s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis +pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie. + +-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et +le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher. + +-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien. + +-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned +Land. + +Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui +aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée +par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment. + +L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la +baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire. +Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du +Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte +deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur +le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa +nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu +sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui +murmurait comme un ressac à travers ses fanons. + +Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal. +Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non +sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait +qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux. + +Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus +m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura +que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon +du lait de vache. + +Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve +utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait +apporter une agréable variété à notre ordinaire. + +De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned +Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et +je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien. + + XIII + + LA BANQUISE + +Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il +suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. +Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici +toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient +échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13 +mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions +boréales, qui commence la période équinoxiale. + +Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, +simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des +écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la +surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques, +était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous +l'admirions pour la première fois. + +Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche +d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de +« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent +l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace. + +En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat +se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces +masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en +eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes +améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci +réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs +cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient +suffi à la construction de toute une ville de marbre. + +Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en +nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. +C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous +assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour +le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de +bec sa tôle sonore. + +Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se +tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces +parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se +disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là +chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il +ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses +instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son +_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de +ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs +milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts +mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du +soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le +capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite +ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien, +cependant, qu'elle se refermerait derrière lui. + +Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa +toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec +une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields +ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs +ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams +lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés. + +La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air +extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous +étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours +marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement +chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus +intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres +au-dessous des flots pour y trouver une température supportable. + +Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour +perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, +et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions +circumpolaires. + +Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut +dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de +phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et +américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et +les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient +laissé après eux le silence de la mort. + +Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le +cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les +glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. +Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait +toujours. + +« Mais où va-t-il ? demandai-je. + +-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas +aller plus loin, il s'arrêtera. + +-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je. + +Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me +déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces +régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des +attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, +avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée +et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment +variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes +grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des +détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui +changeaient le décor comme le paysage d'un diorama. + +Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces +équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante +intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous +jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et +tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments. + +Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions +définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus +léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne +se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui +sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il +n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques. + +Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous +barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais +de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait +arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une +effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette +masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était +l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace, +haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force +d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté +par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son +poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par +un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures. + +Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par +certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la +plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du +compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la +briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés +au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se +recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous +les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment +sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon, +pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes. + +Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il +tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus +aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions +contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne +se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle +est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et +d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30' +de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les +compas transportés à différentes parties du navire et prendre une +moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la +route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes +sinueuses dont les points de repère changent incessamment. + +Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit +définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks, +ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de +montagnes soudées entre elles. + +« La banquise ! » me dit le Canadien. + +Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous +avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un +instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez +exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de +latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions +antarctiques. + +De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos +yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine +tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle +capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant +la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là, +des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux +cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et +revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques +rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature +désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes +des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit. + +Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu +des champs de glace. + +« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin +! + +-- Eh bien ? + +-- Ce sera un maître homme. + +-- Pourquoi, Ned ? + +-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, +votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que +la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête +bon gré mal gré. + +-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a +derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus ! + +-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour +agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part. + +-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui +se trouve. + +-- Quoi donc ? demandai-je. + +-- De la glace, et toujours de la glace ! + +-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le +suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir. + +-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à +cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, +et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son +_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, +c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. » + +Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne +seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront +s'arrêter devant la banquise. + +En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour +disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité. +Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir +sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car +les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre +appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce +fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se +forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la +conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente. + +J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la +situation depuis quelques instants, me dit : + +« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ? + +-- Je pense que nous sommes pris, capitaine. + +-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ? + +-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni +d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur +les continents habités. + +-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas +se dégager ? + +-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour +que vous comptiez sur une débâcle des glaces. + +-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton +ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements +et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se +dégagera, mais qu'il ira plus loin encore ! + +-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine. + +-- Oui, monsieur, il ira au pôle. + +-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité. + +-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce +point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si +je fais du _Nautilus_ ce que je veux. » + +Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité ! +Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible +que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, +n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul, +l'esprit d'un fou pouvait concevoir ! + +Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà +découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature +humaine. + +« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là +où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon +_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète, +il ira plus loin encore. + +-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. +Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous ! +Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons +des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus ! + +-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le +capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous. + +-- Par-dessous ! » m'écriai-je. + +Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon +esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_ +allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise ! + +« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur, +me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la +possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui +est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_. +Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais +si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même ! + +-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la +surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches +inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à +un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de +l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette +banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ? + +-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs +ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces +montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles +ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres +pour le _Nautilus_? + +-- Rien, monsieur. + +-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette +température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément +les trente ou quarante degrés de froid de la surface. + +-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant. + +-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester +plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air. + +-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes +réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène +dont nous aurons besoin. + +-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine. +Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous +soumets d'avance toutes mes objections. + +-- En avez-vous encore à faire ? + +-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette +mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions +revenir à sa surface ! + +-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un +redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre +ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ? + +-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui ! + +-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, +pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle +nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni +dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à +preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé +de glaces à ces deux points du globe. + +-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je +vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections +contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. » + +Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace +! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le +distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que +toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir +emporté dans les rêveries de l'impossible ! + +Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second +parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur +incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement +prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir +aucune surprise. + +Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète +impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre +intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur +» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned +Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien. + +« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous +me faites pitié ! + +-- Mais nous irons au pôle, maître Ned. + +-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! » + +Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur », +dit-il en me quittant. + +Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de +commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans +les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre +heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme +allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise +que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez +pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent +s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable. + +Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés +de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt +dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince +encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se +remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne +tarda pas à descendre. + +J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous +regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre +remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran. + +A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine +Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le +_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de +huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à +la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà +gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par +ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur. +Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire +précision. + +« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil. + +-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde +conviction. + +Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de +pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90° +vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir, +c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une +vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train +express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour +atteindre le pôle. + +Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous +retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous +l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les +poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne +trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer +libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux +tressaillements de la longue coque d'acier. + +Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos. +Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le +capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier. + +Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans +le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_ +avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, +en vidant lentement ses réservoirs. + +Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre +du pôle ? + +Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface +inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la +matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer +l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de +profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de +nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur +supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance +peu rassurante. + +Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette +même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui +plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra +par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur +dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan. +C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était +enfoncé sous les flots. + +Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le +profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux. + +Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. +Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de +profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre +nous et la surface de l'Océan ! + +Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû +être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude +quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le +capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément +d'oxygène. + +Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte +m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les +tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin, +j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait +seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous +séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à +peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine. + +Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en +suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait +sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en +dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille. + +Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du +salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut. + +« La mer libre ! » me dit-il. + + XIV + + LE PÔLE SUD + +Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine +quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue +; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous +ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert +olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de +zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette +banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du +nord. + +« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant. + +-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point. + +-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en +regardant le ciel grisâtre. + +-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. » + +A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à +une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment, +car cette mer pouvait être semée d'écueils. + +Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard, +nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de +circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un +continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites. + +L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de +Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud +et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes, +de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique +nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique +renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se +former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses +calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une +vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres. + +Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois +encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches. +Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant +les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix +heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, +ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud. + +Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il +s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins. + +« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied +le premier sur cette terre. + +-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler +ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la +trace de ses pas. » + +Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui +faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un +petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile, +muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq +minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous. + +« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il. + +Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot. + +Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme +s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des +pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine +volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles, +dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs +conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un +haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs +milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé +les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent +soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude. + +La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte. +Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les +roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées +rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles +quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de +petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte, +composaient toute la maigre flore de cette région. + +Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles, +de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios +au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes +arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de +trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces +charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les +eaux libres sur la lisière du rivage. + +Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques +arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent +dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis, +de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi +qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles +de mer qui constellaient le sol. + +Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et +voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous +assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous +regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos +pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on +les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et +lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des +assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs. + +Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des +échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et +conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, +car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable. +Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de +quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels +gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées, +qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits +canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une +série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les +autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux, +dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y +adapter une mèche avant de les allumer ». + +« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites ! +Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis +d'une mèche ! » + +Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots, +sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de +nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques +centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des +braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le +corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient +tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir. + +Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil +n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter. +Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si +nous avions atteint le pôle ? + +Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement +accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait +impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant +ne commandait pas au soleil comme à la mer. + +Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On +ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau +de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige. + +« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le +_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère. + +Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai +avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers +antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs, +qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est +vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques +cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux +blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des +chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé, +la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de +trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers +la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré +l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort. + +La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se +tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette +excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des +albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne +resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une +dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait +le soleil en rasant les bords de l'horizon. + +Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus +vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les +brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre +observation pourrait s'effectuer. + +Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil +et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même, +volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans +que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des +myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais +cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de +mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient +des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres +couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y +rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu +affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques +centaines de navires. + +« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas +accompagnés ! + +-- Pourquoi cela, Conseil ? + +-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué. + +-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous +n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns +de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car +il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives. + +-- Il a raison. + +-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces +superbes échantillons de la faune marine ? + +-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré +sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux... + +-- Ce sont des phoques et des morses. + +-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta +de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des +unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, +embranchement des vertébrés. + +-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses, +se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici +l'occasion de les observer. Marchons. » + +Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer +jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je +dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise +granitique du rivage. + +Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les +glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais +involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui +gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement +des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le +père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques +jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères +voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la +contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur +imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un +véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par +excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au +poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et +sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi, +les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif +que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux +veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur +manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en +sirènes. + +Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes +cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme +excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques +sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se +domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que, +convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme +chiens de pêche. + +La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. +Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes +-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante -- +j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres, +blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque +mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines +découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des +éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les +géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient +une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre +approche. + +« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil. + +-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque +défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il +mette en pièces l'embarcation des pêcheurs. + +-- Il est dans son droit, répliqua Conseil. + +-- Je ne dis pas non. » + +Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui +couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer +et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables +rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire. + +« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ? + +-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ? + +-- Ils se battent ou ils jouent. + +-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela. + +-- Il faut le voir, Conseil. » + +Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu +d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort +glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins. +Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me +relevait, disant : + +« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur +conserverait mieux son équilibre. » + +Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine +blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient +des hurlements de joie, non de colère. + +Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par +la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives +manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures, +ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en +mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents, +faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des +éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les +morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira +bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant +indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent +chaque année plus de quatre mille. + +En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir, +car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, +d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. +Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et +moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à +des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur +campement. + +Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes +pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des +conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son +opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce +jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il +semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains +ce point inabordable du globe. + +Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un +étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures +et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué +avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce +basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur +l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe +allongée. + +Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, +ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas. + +C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne +s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever +notre situation. + +En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de +l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous +l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue +nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de +l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au +21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales, +il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer +ses derniers rayons. + +Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. + +« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je +n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre +cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma +navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera +facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux. + +-- Pourquoi, capitaine ? + +-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées, +il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de +l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves +erreurs. + +-- Comment procéderez-vous donc ? + +-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo. +Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la +réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je +suis au pôle sud. + +-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas +mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas +nécessairement à midi. + +-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et +il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. » + +Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes +jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne +récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin, +remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille +francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient +comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis +entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le +tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au +_Nautilus_. + +Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai +avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût +rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans +avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux. + +Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la +plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo. + +« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après +déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste +d'observation. » + +Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener +avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité +comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout, +je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. +Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas +soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation. + +Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore +élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une +grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq +cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes +de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une +lunette et un baromètre. + +Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui +appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la +baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire +dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes +nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des +ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce +puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une +grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des +tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par +troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle +antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement +traqués par les chasseurs. + +Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes +de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se +balançaient entre le remous des lames. + +A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les +nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide +des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans +doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des +laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent +saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, +pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les +plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler, +et qu'eût enviée un chasseur d'isards. + +Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié +porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer +qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du +ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre +tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil +comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du +sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par +centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière +nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement +chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite. + +Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement +sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans +son observation. + +A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se +montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce +continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées +encore. + +Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un +miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à +peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je +tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du +demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous +étions au pôle même. + +« Midi ! m'écriai-je. + +-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me +donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en +deux portions égales par l'horizon. + +Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter +peu à peu sur ses rampes. + +En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me +dit : + +« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants +et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les +New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le +trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le +30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de +latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le +soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par +111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur +le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont +les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien, +découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais +Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année, +un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14' +de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le +trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le +_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26' +de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler +février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832, +le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21 +février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le +Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de +latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans +une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la +terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838, +l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le +centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre +Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais +James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par +76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre +Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième +parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par +76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il +revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi, +capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le +quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du +globe égale au sixième des continents reconnus. + +-- Au nom de qui, capitaine ? + +-- Au mien, monsieur ! » + +Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N +d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour +dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer : + +« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi +sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres +sur mon nouveau domaine ! » + + XV + + ACCIDENT OU INCIDENT ? + +Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ +furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans +la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec +une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du +Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques. + +Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le +vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se +multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De +nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la +prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral, +gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible. +Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles +allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. +Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs +climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont +l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir +toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand +les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces +mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire. + +Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_ +descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son +hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse +de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous +l'immense carapace glacée de la banquise. + +Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du +_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai +cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à +ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans +fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les +rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait +véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le +pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable ! +Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce +bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours +plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou +terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de +Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les +pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les +millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la +nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas +mon cerveau sommeiller un instant. + +A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je +m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité, +quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment, +le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché. + +Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au +salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés. +Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient +tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale +se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient +d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché +sur tribord, et, de plus, complètement immobile, + +A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le +capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon, +Ned Land et Conseil entrèrent. + +« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt. + +-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil. + +-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le +_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois +pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès. + +-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ? + +-- Nous l'ignorons, répondit Conseil. + +-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je. + +Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une +profondeur de trois cent soixante mètres. + +« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je. + +-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil. + +-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land. + +-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons. + +Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier +central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine +Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était +d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon. + +Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau +jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à +son aise, sans lui répondre. + +Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les +moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand +le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie, +habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il +observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son +doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait +les mers australes. + +Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard, +lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une +expression dont il s'était servi au détroit de Torrès : + +« Un incident, capitaine ? + +-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois. + +-- Grave ? + +-- Peut-être. + +-- Le danger est-il immédiat ? + +-- Non. + +-- Le _Nautilus_ s'est échoué ? + +-- Oui. + +-- Et cet échouement est venu ?... + +-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une +faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait +empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois +humaines, mais non résister aux lois naturelles. » + +Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à +cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien. + +« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet +accident ? + +-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me +répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux +plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte. +Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est +arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui +flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant +avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins +denses, où il se trouve couché sur le flanc. + +Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de +manière à le remettre en équilibre ? + +-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre +les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que +le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et +jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre +position ne sera pas changée. » + +En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord. +Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même. +Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie +supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement +pressés entre les deux surfaces glacées ? + +Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le +capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_, +depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds +environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire. + +Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le +_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon +reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se +rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur +ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher +redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent. + +« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je. + +-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon. + +-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je. + +-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore +vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la +mer. » + +Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait +arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait +bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le +maintenir entre deux eaux. + +« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil. + +-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au +moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui ! +nous l'avons échappé belle ! + +-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land. + +Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité, +et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce +moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre +dégagée. + +Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance +de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une +éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille. +Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se +développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc +culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles +latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. +Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une +largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui +était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en +arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus +bas, un libre passage sous la banquise. + +Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon +resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante +réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du +fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces +grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête, +chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des +veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et +particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet +vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie +couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu +dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était +centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires +d'un phare de premier ordre. + +« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil. + +-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ? + +-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage +d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce +spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense +que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards +de l'homme ! » + +Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me +fit retourner. + +« Qu'y a-t-il ? demandai-je. + +-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! » + +Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières. + +« Mais qu'as-tu, mon garçon ? + +-- Je suis ébloui, aveuglé ! » + +Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus +supporter le feu qui la dévorait. + +Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en +marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de +glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces +myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son +hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs. + +Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur +nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant +la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée. +Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. + +Enfin, nos mains s'abaissèrent. + +« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil. + +-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien. + +-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de +merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables +continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! +le monde habité n'est plus digne de nous ! » + +De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à +quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le +Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide. + +« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami +Conseil, nous n'y reviendrons pas ! » + +Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit +à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un +bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel +sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je +pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces +obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche +en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon +attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé. + +« Nous revenons en arrière ? dit Conseil. + +-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue. + +-- Et alors ?... + +-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur +nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. » + +En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais +réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_ +s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une +grande rapidité. + +« Ce sera un retard, dit Ned. + +-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte. + +-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! » + +Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque. +Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan, +et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement. + +Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit : + +« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ? + +-- Très intéressant, répondis-je. + +-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur ! + +-- Mon livre ? » + +En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_. +Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. +Ned et Conseil se levèrent pour se retirer. + +« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au +moment où nous serons sortis de cette impasse. + +-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil. + +Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments +suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_ +se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la +boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à +une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace +aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se +hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles. + +A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette +fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais +saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus +directement que si les mots eussent interprété notre pensée. + +En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui. + +« La route est barrée au sud ? lui demandai-je. + +-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue. + +-- Nous sommes bloqués ? + +-- Oui. » + + XVI + + FAUTE D'AIR + +Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur +de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait +frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je +regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité +habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_ +ne bougeait plus. + +Le capitaine prit alors la parole : + +« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir +dans les conditions où nous sommes. » + +Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de +mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves. + +« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de +mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim, +car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que +nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie. + +-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à +craindre, car nos réservoirs sont pleins. + +-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux +jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous +les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être +renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée. + +-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures ! + +-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure. + +-- De quel côté ? demandai-je. + +-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_ +sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres, +attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse. + +-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ? + +-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. » + +Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau +s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement +et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent +cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace +inférieur. + +« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre +courage et sur votre énergie. + +-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que +je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour +le salut commun. + +-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien. + +-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, +si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi. + +-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. » + +Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_ +revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la +proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume +de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux +portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient +fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais +nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes +Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses +et saturées de rayons électriques. + +Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres +étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches +ambiantes qui supportaient le _Nautilus_. + +Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de +l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land, +reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux. + +Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des +sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De +longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après +quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il +était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était +la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de +hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là +dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur +de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal +en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ +six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou +par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace. + +Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable +opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût +entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner +l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes +la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. +Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de +gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de +pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient +pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de +ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la +paroi inférieure s'amincissait d'autant. + +Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses +compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs +auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_ +nous dirigeait. + +L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement +en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se +produisissent sous une pression de trente atmosphères. + +Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque +nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le +fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du +_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été +renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes +étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze +heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre +sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En +admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait +encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette +entreprise. + +« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons +que pour deux jours d'air dans les réservoirs. + +-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée +prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans +communication possible avec l'atmosphère ! » + +Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps +nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas +étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots +? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux +qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun +l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir +jusqu'au bout. + +Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un +mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de +mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de +six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles +latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la +fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des +outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce +nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et +comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait +éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ? + +Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A +quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible +travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis +observer au capitaine Nemo cette grave complication. + +« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les +plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois +aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus +vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. » + +Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de +parler ! + +Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec +opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était +quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur +emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner +une atmosphère appauvrie et viciée. + +Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je +rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont +l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui +eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait +pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la +décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide +vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide +carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les +parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients +de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière +manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer + +Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses +réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du +_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés. + +Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le +cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la +banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se +rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le +désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes +mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette +eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages +n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les +formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient +irrésistiblement. + +En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant +lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai +les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à +moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_. + +Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à +bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon. + +« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, +ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du +ciment. + +-- Oui ! dis-je, mais que faire ? + +-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter +cette pression sans en être écrasé ? + +-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine. + +-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau +nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, +elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme +elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne +sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un +agent de destruction ! + +-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement +que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable +pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle. + +-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de +la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette +solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales +se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à +l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés. + +-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous +permettra-t-il de respirer à bord ? » + +Le capitaine me regarda en face. + +« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! » + +Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette +réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres +du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les +réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le +conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon +impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire +s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons ! + +Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile. +Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la +repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots +s'échappèrent de ses lèvres ! + +« L'eau bouillante ! murmura-t-il. + +-- L'eau bouillante ? m'écriai-je. + +-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement +restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée +par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce +milieu et ne retarderaient pas sa congélation ? + +-- Il faut l'essayer, dis-je résolument. + +-- Essayons, monsieur le professeur. » + +Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le +capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes +appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par +évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique +des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide. +En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut +dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au +fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que +l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les +appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe. + +L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait +extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de +gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre. + +« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé +par de nombreuses remarques les progrès de l'opération. + +-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous +n'avons plus que l'asphyxie à craindre. » + +Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous +de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais +comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux +degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification. + +Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de +l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient +encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être +renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle +toujours en empirant. + +Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce +sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des +bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en +cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui +se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. +J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave +Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne +me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je +l'entendais encore murmurer : + +« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur +! » + +Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi. + +Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec +quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour +travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée. +Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces +fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux +poumons ! On respirait ! On respirait ! + +Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son +travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses +compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le +capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette +sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre +et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une +défaillance, sans un murmure. + +Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur +encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la +superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais +les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait +être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ ! + +Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne +saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le +lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se +mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. +Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de +l'équipage râlaient. + +Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, +trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de +glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait +conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale +les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait. + +D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la +couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il +flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse +dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau +s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole. + +En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de +communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de +glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient +trouée en mille endroits. + +Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent +mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille +kilogrammes le poids du _Nautilus_. + +Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant +encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. + +Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt +des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se +produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du +papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa. + +« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille. + +Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une +convulsion involontaire. + +Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_ +s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme +il eût fait dans le vide ! + +Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt +commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes, +notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un +mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit +tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna +vers le nord. + +Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer +libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant ! + +A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face +était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne +voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de +mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter. + +Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais +j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que +j'allais mourir... + +Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes +poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous +franchi la banquise ? + +Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se +sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au +fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour +moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à +goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et +pendant quelques instants, je respirai avec volupté. + +Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin. +Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse +effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux. + +Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons +étaient-ils morts avec lui ? + +En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt +pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de +l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ? + +Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en +effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et +relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son +équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field +par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se +retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et +enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée +qu'il écrasa de son poids. + +Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur +s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_. + + XVII + + DU CAP HORN À L'AMAZONE + +Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être +le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air +vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de +ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de +nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers +aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à +nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de +cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous +versait cette voluptueuse ivresse ! + +« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne +craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. » + +Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à +effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien « +tirait » comme un poêle en pleine combustion. + +Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour +de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de +l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du +_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun +n'était venu se délecter en pleine atmosphère. + +Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de +remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil +avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette +longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel +dévouement. + +« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas +la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce +n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que +la nôtre. Donc il fallait la conserver. + +-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est +supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes ! + +-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé + +-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert. + +-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien +quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait. +D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait +pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le +respir... » + +Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas. + +« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux +autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits... + +-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien. + +-- Hein ? fit Conseil. + +-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je +quitterai cet infernal _Nautilus_. + +-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ? + +-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le +soleil, c'est le nord. + +-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions +le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou +désertes. » + +A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne +nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes +de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde +sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la +plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin +de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ? + +Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le +_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi, +et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de +la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir. + +Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de +cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne +songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans +le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le +planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction +exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande +satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique. + +J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations. + +« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ? + +-- Je ne saurais le dire, Ned. + +-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle +nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ? + +Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil. + +-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant. + +-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine +Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu. + +-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land. + +Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface +des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une +côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers +navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui +s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste +agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et +quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe, +et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au +loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont +Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau +de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant +qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais +temps », me dit Ned Land. + +« Un fameux baromètre, mon ami. + +-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand +je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. » + +En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel. +C'était un présage de beau temps Il se réalisa. + +Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il +prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis +de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, +dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs +filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres +de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très +résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe, +connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds, +empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle +servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de +mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se +livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les +légumes de la mer, suivant la méthode anglaise. + +Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une +extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des +Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La +profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison, +que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient +autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent +probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le +nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela +Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées +Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de +Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles +appartiennent aujourd'hui. + +Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues, +et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées +de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards +s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt +dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement +des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs +de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes. + +J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre, +les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles +figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un +rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une +corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles +et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre +bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure +de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces +délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des +apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal. + +Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous +l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et +suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas. + +Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie, +tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le +large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4 +avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large. +Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues +sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize +mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon. + +Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le +trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le +capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le +voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une +vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides +qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de +ces mers échappèrent à toute observation. + +Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au +soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de +l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_ +s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs +une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur +la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles +et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres. +En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites +Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur +des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui +enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de +cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent +de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout +d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du +_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et +levées sur ses observations personnelles. + +Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au +moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées +diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il +se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve +des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il +dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues. + +L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les +Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un +facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames +furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned +Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je +ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le +pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté. + +Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études. +Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta +pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche +miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles. + +Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts. +C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la +famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis +protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc +cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges +que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux +mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des +turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées +dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair, +des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des +hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger, +et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité +classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement +d'appât pour la pêche de la morue. + +Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion +d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des +pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête +verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté +semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le +courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent +les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue +longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits +squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents, +disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont +vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des +lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un +demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations +charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur +appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de +mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les +flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le +caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un +pigeon. + +Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la +série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au +genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige, +le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue +très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues +sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ; +scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres, +à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de +deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de +l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges, +revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales +; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux +du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est +extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes +trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes +orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de +Surinam, etc. + +Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont +Conseil se souviendra longtemps et pour cause. + +Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la +queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine +de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus, +avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très +lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la +plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des +mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier +soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à +son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en +empêcher, il le saisit à deux mains. + +Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié +du corps, et criant : + +« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. » + +C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la +troisième personne ». + +Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras +raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur +murmura d'une voix entrecoupée : + +« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies +fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles +! » + +-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce +déplorable état. + +-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai +de cet animal. + +Et comment ? + +-- En le mangeant. » + +Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement +c'était coriace. + +L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus +dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu +conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de +distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont +les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds +carrés. + +Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de +la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en +famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui, +comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens. +Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept +mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à +Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces +mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les +phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les +agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves +tropicaux. + +« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les +hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que +les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est +la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations +vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est +irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata +jusqu'aux Florides ! » + +Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de +celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées +de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de +calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs +flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés +d'écumer la surface des mers ». + +Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_ +s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, +d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à +celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les +manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de +kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord. + +Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître +les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le +chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons +dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus. +C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens +subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses +transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide, +ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse. + +Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette +espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère, +particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les +déposaient dans des bailles pleines d'eau. + +La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet +endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface +des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles, +car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à +l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec +une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est +un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur +a la ligne. + +Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau +assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une +longue corde amarrée à bord par l'autre bout. + +Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et +allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle +qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à +bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient. + +On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient +deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes, +minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les +rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point +de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût +exquis. + +Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la +nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer. + + XVIII + + LES POULPES + +Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte +américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du +golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas +manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de +dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et +sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo. + +Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la +Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un +instant leurs pitons élevés. + +Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe, +soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux +qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La +fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du +canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y +songer. + +La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à +ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_. +Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, +il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une +proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser +catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine +comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ? + +Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait +aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais +tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme +devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait +m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il +se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il +m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon. + +Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais +rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? +Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la +liberté. + +Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette +démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons, +rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. +J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si +l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous +étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette +nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité +d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise +aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne +laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui +va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour +lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais +nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne +voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles. +J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce +livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour. + +Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la +surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits +intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient, +entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie +spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés, +tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules +bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables +orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi +les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une +trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui +serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du +spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des +raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six +cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un +peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la +tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient +parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes +américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir, +des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la +mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes +et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des +albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de +raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes +nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois +à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le +proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des +pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours +et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ; +des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; +des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs +phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue +charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur +pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se +levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets +blanchâtres. + +Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore +observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches +profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux +mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était +plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de +charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait +un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des +fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce. + +Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents +mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles +Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là +s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites +de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se +creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas +jusqu'au fond. + +Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de +fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un +monde de Titans. + +De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous +fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. +Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. +Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je +n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux +articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues +pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des +Antilles. + +Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur +un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes +algues. + +« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je +ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres. + +-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe +des céphalopodes ? + +-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est +trompé, sans doute, car je n'aperçois rien. + +-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face +l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent +entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se +nomme des krak... + +-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien. + +-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la +plaisanterie de son compagnon. + +-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux +existent. + +-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de +monsieur. + +-- Nous avons eu tort, Conseil. + +-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore. + +-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à +n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai +disséqués de ma propre main. + +-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes +gigantesques ? + +-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien. + +-- Beaucoup de gens, ami Ned. + +-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être ! + +-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants ! + +-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du +monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation +entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode. + +-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien. + +-- Oui, Ned. + +-- De vos propres yeux ? + +-- De mes propres yeux. + +-- Où, s'il vous plaît ? + +-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil. + +-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement. + +-- Non, dans une église, répondit Conseil. + +-- Dans une église ! s'écria le Canadien. + +-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en +question ! + +-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait +poser ! + +-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ; +mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce +qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle ! +D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à +s'égarer. + +Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des +navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un +mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte +aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher +immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la +mer. Le rocher était un poulpe. + +-- Et c'est tout ? demanda le Canadien. + +-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle +également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de +cavalerie ! + +-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land. + +-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la +gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par +le détroit de Gibraltar. + +-- A la bonne heure ! fit le Canadien. + +-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil. + +-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la +vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois, +à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un +prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de +très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a +constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres +dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un +mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent +des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant +le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds +seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit +pour en faire un monstre formidable. + +-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien. + +-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes +amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait +rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de +l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier +l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques +années, en 1861. + +-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land. + +-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la +latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_ +aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant +Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à +coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient +ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs +tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant +autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires +caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord, +mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous +la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous +les eaux. + +-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land. + +-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer +ce poulpe « calmar de Bouguer ». + +-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien. + +-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la +vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise. + +-- Précisément, répondis-je. + +-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit +tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ? + +-- Précisément. + +-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement +considérable ? + +-- Oui, Conseil. + +-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un +bec formidable ? + +-- En effet, Conseil. + +-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil, +si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses +frères. » + +Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre. + +« L'épouvantable bête », s'écria-t-il. + +Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de +répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de +figurer dans les légendes tératologiques. + +C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de +longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la +direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à +teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés +sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient +un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure +des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses +disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules +semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du +salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne +fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait +verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de +plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette +véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à +un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne, +formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille +kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême +rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du +gris livide au brun rougeâtre. + +De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce +_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou +ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que +ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle +vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs ! + +Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas +laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des +céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, +prenant un crayon, Je commençai à le dessiner. + +« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil. + +-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que +l'autre a perdu sa queue ! + +-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces +animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue +du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. + +-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être +un de ceux-là ! » + +En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en +comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les +grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à +souhait. + +Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux +avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu +les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions +sous une allure modérée. + +Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans +toute sa membrure. + +« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je. + +-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car +nous flottons. » + +Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les +branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. +Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon. + +Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans +nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les +poulpes et dit quelques mots à son second. + +Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond +s'illumina. + +J'allai vers le capitaine. + +« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que +prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium. + +-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons +les combattre corps à corps. » + +Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu. + +« Corps à corps ? répétai-je. + +-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules +cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce +qui nous empêche de marcher. + +-- Et qu'allez-vous faire ? + +-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine. + +-- Entreprise difficile. + +-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs +molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais +nous les attaquerons à la hache. + +-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon +aide. + +-- Je l'accepte, maître Land. + +-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo, +nous nous dirigeâmes vers l'escalier central. + +Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts +à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit +un harpon. + +Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins, +placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais +les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une +violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe. + +Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par +l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache, +le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les +échelons en se tordant. + +Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre +la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le +marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence +irrésistible. + +Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions +précipités à sa suite. + +Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses +ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe. +Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots, +_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais +donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant, +je l'entendrai toute ma vie ! + +L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante +étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe, +et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second +luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs +du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien, +Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une +violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible. + +Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait +arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés. +Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. +Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur +lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une +bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage +se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné +compatriote ! + +Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait +plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs +du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de +serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et +d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient +comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se +plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon +audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un +monstre qu'il n'avait pu éviter. + +Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur ! +Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux +allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le +capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux +énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant, +plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe. + +« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien. + +Ned s'inclina sans lui répondre. + +Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés, +frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les +flots. + +Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la +mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes +coulaient de ses yeux. + + XIX + + LE GULF-STREAM + +Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais +l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente. +Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils +l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour +peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de +nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_. + +J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa +douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis +notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé +par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer, +ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du +cimetière de corail ! + +Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé +par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français, +oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue +de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet +équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo, +fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote ! +Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse +association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ? +C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans +cesse devant mon esprit ! + +Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant +quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si +j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes +ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction +déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des +lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à +peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de +sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens ! + +Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le +_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu +connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions +alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses +poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream. + +C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de +l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux +océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa +profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de +soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une +vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux +est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe. + +La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury, +son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne. +Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à +se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses +flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le +cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches +dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des +Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre +les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales, +commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du +Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à +Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de +Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles +du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le +quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est, +revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après +avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va +jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés, +former la mer libre du pôle. + +C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa +sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois +cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de +huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à +mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette +régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse +et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront +soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences. + +Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais +connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon +explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le +courant. + +Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de +chaud ni de froid. + +« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du +Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de +celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux +côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en +croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait +assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi +grand que l'Amazone ou le Missouri. » + +En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq +par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que +ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement +s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très +riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les +flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur +ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines, +trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice +battait encore ceux de l'Océan. + +Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les +argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes +nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des +raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps, +et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, +de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, +à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps +paraissait couvert d'écailles. + +Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à +ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des +sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents, +qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai +déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des +perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de +couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens +à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des +batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un +t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches +brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers +échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant +d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa +vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous +les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de +cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement +estimés. + +J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du +Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal, +surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment. + +Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur +de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de +soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le +_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait +bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion +pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de +faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux +steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du +Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées +du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait +espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré +les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union. + +Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du +Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages +où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des +cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. +Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à +une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il +son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu +guérir. + +« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en +avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le +nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le +suivrai pas au pôle Nord. + +-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ? + +-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez +rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux +parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je +songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur +de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large +baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le +Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville +natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes +cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer ! +Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! » + +Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature +ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie +s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus +sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu +aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, +son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa +taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect +différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il +fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation, +dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer. +Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des +branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué ! + +« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas. + +-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles +sont ses intentions à notre égard ? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ? + +-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en +mon seul nom, si vous voulez. + +-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même. + +-- C'est une raison de plus pour l'aller voir. + +-- Je l'interrogerai, Ned. + +-- Quand ? demanda le Canadien en insistant. + +-- Quand je le rencontrerai. + +-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ? + +-- Non, laissez-moi faire. Demain... + +-- Aujourd'hui, dit Ned Land. + +-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en +agissant lui-même, eût certainement tout compromis. + +Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir +immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire. + +Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du +capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le +rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je +frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit. + +J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne +m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je +m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils, +et me dit d'un ton assez rude : + +« Vous ici ! Que me voulez-vous ? + +-- Vous parler, capitaine. + +-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je +vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? » + +La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout +entendre pour tout répondre. + +« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il +ne m'est pas permis de retarder. + +-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait +quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de +nouveaux secrets ? » + +Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant +un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave : + +« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il +contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il +ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par +l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil +insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_ +jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. » + +Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère +serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette +communication qu'une entrée en matière. + +« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous +fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais +le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents +pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous +trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ? + +-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant. + +-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en +réserve, et si vous nous rendez la liberté... + +-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant. + +-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger. +Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande +aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention +est de nous y garder toujours. + +-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai +aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans +le _Nautilus_ ne doit plus le quitter. + +C'est l'esclavage même que vous nous imposez. + +-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira. + +-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté ! +Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire +bons ! + +-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je +jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? » + +Le capitaine me regardait en se croisant les bras. + +« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait +ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé, +épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne +qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante, +un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme +vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de +léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un +appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un +mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que +je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects +de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de +mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune +part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par +quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de +courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage +de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon, +que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment +que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre +position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais +d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est +homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de +la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets +de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait +penser, tenter, essayer ?... » + +Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva. + +« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe +? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon +plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax, +vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai +rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de +traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne +pourrais même pas vous écouter. » + +Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue. +Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons. + +« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet +homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel +que soit le temps. » + +Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan +se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux +cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de +nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer +grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux +disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le +baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême +tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous +l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des +éléments était prochaine. + +La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le +_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des +passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au +lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par +un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface. + +Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire +avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à +vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des +tempêtes. + +Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur +la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues +monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi, +partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable +qui lui tenait tête. + +La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui +trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites +lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que +de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant +elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient +entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé +comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement. + +Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le +vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq +mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans +ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de +toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace +des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la +tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a +pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce +n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un +fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui +bravait impunément leur fureur. + +Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles +mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent +cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de +propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la +seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la +profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui +emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers +où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression +-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par +pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles +lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre +mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864, +après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant +sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur +les rivages de l'Amérique. + +L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en +1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la +chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait +péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à +la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à +Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre. + +A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée +d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le +capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de +la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait +des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des +éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et +le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord, +l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de +l'hémisphère austral. + +Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes ! +C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de +température des couches d'air superposées a ses courants. + +A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se +changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo, +voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un +effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son +éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de +longues étincelles. + +Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je +l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son +maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à +l'intérieur du _Nautilus_. + +Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se +remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de +la surface des flots. + +Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui +passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent +foudroyés sous mes yeux ! + +Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le +calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures +étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos +jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer. + +Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui +eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet +Océan ? + + XX + + PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE + +A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout +espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent +s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine +Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus. + +J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire, +plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra +tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces +brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à +la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans +l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils +allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres +dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le +ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les +bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de +leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme ! + +Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, +où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et +empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre +fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de +bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde +d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques, +le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du +Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes +fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann, +de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le +_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous +échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_, +le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées, +sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il +eût passé une revue des morts ! + +Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de +Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas +considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par +le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant +d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les +blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un +vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y +périssent par milliards. + +La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve. +Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse +subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là +s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd +de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer. + +Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je +citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui +donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un +unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût +excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance +avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des +gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à +longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés +loin des mers hyperboréennes. + +Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, +bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires, +véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies, +des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au +corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs +du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui, +grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes +respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre +quelque temps hors de l'eau. + +Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons +qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des +ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des +rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que +je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de +Terre-Neuve. + +On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car +Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_ +s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put +retenir cette observation : + +« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient +plates comme des limandes ou des soles ? + +-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où +on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des +poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la +marche. + +-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle +fourmilière ! + +-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les +rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une +seule femelle ? + +-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille. + +-- Onze millions, mon ami. + +-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les +compter moi-même. + +-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. +D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les +Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les +consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de +ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en +Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par +soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue. +Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait +vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat. + +-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les +compterai pas. + +-- Quoi donc ? + +-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque. + +-- Laquelle ? + +-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre +morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. » + +Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis +parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que +chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au +moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé +sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au +milieu de ce réseau sous-marin. + +D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il +s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à +la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où +aboutit l'extrémité du câble transatlantique. + +Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction +vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur +lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le +relief avec une extrême exactitude. + +Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par +deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble +gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord +pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant +sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le +consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la +pose de ce câble. + +Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais, +après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de +fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble, +mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille +cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette +tentative échoua encore. + +Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent +trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit +où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent +trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures +après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de +s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble +avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la +partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut +immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne +put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan. + +Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le +promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua +une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre +câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils +conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé +par un matelas de matières textiles contenu dans une armature +métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866. + +L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, +en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y +avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le +capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent, +délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à +bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la +criminelle tentative ne se reproduisit plus. + +Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents +kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la +nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après +Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's +Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première +dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages +paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix +aux hommes de bonne volonté sur la terre. » + +Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état +primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le +long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de +foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le +protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait +tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression +favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de +l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de +ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de +gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer. + +D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est +jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le +_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre +mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans +aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où +avait eu lieu l'accident de 1863. + +Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt +kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son +sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à +l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le +28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de +l'Irlande. + +Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles +Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et +revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude, +j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire +les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool. + +Une importante question se posait alors à mon esprit. + +Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait +reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. +Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après +avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il +donc me montrer les côtes de France ? + +Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il +passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre +et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord. + +S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à +l'est. Il ne le fit pas. + +Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer +une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher +un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine +Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il +me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ? +Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque +ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords +ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus +comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du +capitaine. + +Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il +était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan. +Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait +fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans +l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. +Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa +nationalité. + +Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au +méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le +calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile +ne ressentait ni roulis ni tangage. + +J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut +terminé, le capitaine prononça ces seuls mots. + +« C'est ici ! » + +Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa +marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire. + +Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements +de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer, +suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui +communiquait plus aucun mouvement. + +Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent +trente-trois mètres et reposait sur le sol. + +Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux +s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement +illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille. + +Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux +tranquilles. + +Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui +attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un +empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En +examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes +épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par +l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette +épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait +déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan. + +Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa +tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment +sous les eaux ? + +Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine +Nemo dire d'une voix lente : + +« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait +soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, +commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le +_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de +l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il +prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. +En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de +la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ? +chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le +commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, +cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, +c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a +soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24' +de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat +héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de +son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent +cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa +poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République ! + +-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je. + +-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine +Nemo en se croisant les bras. + + XXI + + UNE HÉCATOMBE + +Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire +patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle +l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de +_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se +réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne +quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, +considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je +jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je +voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une +misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le +capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime +que le temps ne pouvait affaiblir. + +Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait +bientôt me l'apprendre. + +Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer, +et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_. +Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre. + +En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le +capitaine. Le capitaine ne bougea pas. + +« Capitaine ? » dis-je. + +Il ne répondit pas. + +Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y +avaient précédé. + +« D'où vient cette détonation ? demandai-je. + +-- Un coup de canon », répondit Ned Land. + +Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était +rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six +milles le séparaient de nous. + +« Quel est ce bâtiment, Ned ? + +-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, +je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et +couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ ! + +-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ? +Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des +mers ? + +-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité +de ce bâtiment ? » + +Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant +ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute +la puissance de son regard. + +« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle +nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis +affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se +déroule à l'extrémité de son grand mât. » + +Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui +se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût +reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce +qu'était cet engin sous-marin. + +Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau +de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire +s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient +avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La +distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui +flottait comme un mince ruban. + +Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, +une chance de salut s'offrait à nous. + +« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je +me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. » + +Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de +regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais, +français, américain ou russe, il était certain qu'il nous +accueillerait, si nous pouvions gagner son bord. + +« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons +quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin +de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. » + +J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du +vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux +troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du +_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille. + +« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je. + +-- Braves gens ! murmura le Canadien. + +-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une +épave ! + +-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau +qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à +monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. + +-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des +hommes. + +-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant. + +Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à +quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans +doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le +frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le +narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé +surnaturel ? + +Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on +poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction ! + +Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo +employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit, +lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien, +ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré +maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du +choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être +ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se +dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les +nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être +chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable ! + +Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des +amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des +ennemis sans pitié. + +Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, +rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à +des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_. + +Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa +violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la +plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant +normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal. + +Le Canadien me dit alors : + +« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. +Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous +sommes d'honnêtes gens ! » + +Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à +peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force +prodigieuse, il tombait sur le pont. + +« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur +l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! » + +Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à +voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû +cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées +effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps +penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien. + +Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont +les boulets pleuvaient autour de lui : + +« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il +de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour +te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! » + +Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon +noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud. + +A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_, +sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se +perdre en mer. + +Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi : + +« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos +compagnons. + +-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire, + +-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela ! + +-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez +pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne +deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. + +-- Ce navire, quel est-il ? + +-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du +moins, restera un secret pour vous. Descendez. » + +Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine +de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un +implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On +sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes. + +Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la +coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier : + +« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu +n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette +place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se +confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! » + +Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur +la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_, +s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du +vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta +de maintenir sa distance. + +Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et +l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le +panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine +s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui +restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui +comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait +poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore +? + +Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé +le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence : + +« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé, +et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri, +vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr ! +Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! » + +Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de +vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. + +« Nous fuirons ! m'écriai-je. + +-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ? + +-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En +tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de +représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité. + +-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. » + +La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole +indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction. +J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une +rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger +roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre. + +Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le +vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit +pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours +plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne +pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout +ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, +je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se +contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps +après, il reprenait son allure de fuite. + +Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion +d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se +précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le +_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et +alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir. + +A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le +capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près +de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il +ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire +intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement +que s'il lui eût donné la remorque ! + +La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au +milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de +tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir +qui eût jamais reflété son image. + +Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes +ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible +_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être. + +Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché, +marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la +présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et +son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague +réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient +poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons +enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère. + +Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine +Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et +demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le +moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son +adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet +homme que je n'osais juger. + +Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second +monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le +capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines +dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de +combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui +formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les +cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à +l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus +une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre. + +Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs +matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines +ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil +levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait. + +A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se +modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les +détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets +labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement +singulier. + +« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que +Dieu nous garde ! » + +Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine. + +Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte +qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau +supérieur se fermer brusquement. + +Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement +bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. +En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres +au-dessous de la surface des flots. + +Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir. + +Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son +impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou +la carapace métallique ne protège plus le bordé. + +Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame +qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir. +Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une +parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le +mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état +pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable. +J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe ! + +Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son +élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait. + +Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. +Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des +éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa +puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau +comme l'aiguille du voilier à travers la toile ! + +Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me +précipitai dans le salon. + +Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par +le panneau de bâbord. + +Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son +agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres +de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un +bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. +Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient. + +L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans, +s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une +fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer ! + +Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil +démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans +voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait +à la vitre ! + +L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le _Nautilus_ le suivant, +épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit. +L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris +aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le _Nautilus_ dévia. + +Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes, +chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des +grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse +sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un +formidable remous... + +Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, +véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut +fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, +l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux. + +Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis +le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le +capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les +bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots. + + XXII + + LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO + +Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la +lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du _Nautilus_, +ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de +désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse. +Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette +horrible représaille ? + +J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient +silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le +capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il +n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le +complice, du moins le témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop. + +A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. +Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_ +fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, +tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous. + +Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la +Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec +une incomparable vitesse. + +A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long +nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de +grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers +du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu +d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant +leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui +luttaient de rapidité avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'étudier, +de classer, il n'était plus question alors. + +Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre +se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la +lune. + +Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de +cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit. + +Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le +_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une +vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! +Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble +? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le +golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la +côte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne +pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du +bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées +polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné +dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination +surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme +le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de proportion +beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en +travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » ! + +J'estime -- mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course +aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours, +et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina +ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second, +pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul +instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux. +Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les +panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point +reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions. + +Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne +paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait +que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie +effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de +tous les instants. + +On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable. + +Un matin -- à quelle date, je ne saurais le dire -- je m'étais assoupi +vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. +Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je +l'entendis me dire à voix basse : + +« Nous allons fuir ! » + +Je me redressai. + +« Quand fuyons-nous ? demandai-je. + +-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du +_Nautilus_. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, +monsieur ? + +-- Oui. Où sommes-nous ? + +-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des +brumes, à vingt milles dans l'est. + +-- Quelles sont ces terres ? + +-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons. + +-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir ! + +-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans +cette légère embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y +transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de +l'équipage. + +-- Je vous suivrai. + +-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends, +je me fais tuer. + +-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. » + +J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, +sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. +Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes +épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une +heure. + +Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer +le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui +aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il +m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui +! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant ! + +Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à +bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de +me parler par crainte de se trahir. + +A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à +manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir. + +A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit : + +« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune +ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au +canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. » + +Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre. + +Je voulus vérifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon. +Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante +mètres de profondeur. + +Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces +richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans +rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait +formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je +restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux, +et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines. +Puis, je revins à ma chambre. + +Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et +les serrai précieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne +pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon +agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. + +Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre. +J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était +pas couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait +m'apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des +alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression +devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer +dans la chambre du capitaine, le voir face à face, le braver du geste +et du regard ! + +C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je +m'étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes +nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un +rapide souvenir toute mon existence à bord du _Nautilus_, tous les +incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma +disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le +détroit de Torrès, les sauvages de la Papouasie, l'échouement, le +cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur +crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle sud, +l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempête du +Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scène du vaisseau coulé +avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes yeux, +comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un +théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce +milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions +surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux, +le génie des mers. + +Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains +pour l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus +penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar +qui pouvait me rendre fou ! + +En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie +triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui +veut briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la +fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces +extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde. + +Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté +sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. +Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me +parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot, +m'enchaîner à son bord ! + +Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter +ma chambre et de rejoindre mes compagnons. + +Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant +moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla +qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. +Peut-être ce bruit n'existait-il que dans mon imagination ! + +Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du _Nautilus_, +m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur. + +J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le +salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue +raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait +pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant +son extase l'absorbait tout entier. + +Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût +pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte +du fond qui donnait sur la bibliothèque. + +J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur +place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques +rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint +vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, +comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je +l'entendis murmurer ces paroles -- les dernières qui aient frappé mon +oreille : + +« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! » + +Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de +cet homme ?... + +Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier +central, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y +pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux +compagnons. + +« Partons ! Partons ! m'écriai-je. + +-- A l'instant ! » répondit le Canadien. + +L'orifice évidé dans la tôle du _Nautilus_ fut préalablement fermé et +boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni. +L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à +dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. + +Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient +avec vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je +sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main. + +« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! » + +Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois +répété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se +propageait à bord du _Nautilus_. Ce n'était pas à nous que son équipage +en voulait ! + +« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il. + +Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante +pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces +dangereux parages de la côte norvégienne ? Le _Nautilus_ était-il +entraîné dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher +de ses flancs ? + +On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë +et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles +forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous +les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment +ce gouffre justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la +puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze +kilomètres. Là sont aspirés non seulement les navires, mais les +baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales. + +C'est là que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-être +-- avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le +rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore +accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je +le sentais. J'éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un +mouvement de giration trop prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans +l'horreur portée à son comble, la circulation suspendue, l'influence +nerveuse annihilée, traversés de sueurs froides comme les sueurs de +l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels +mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles ! +Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du +fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs +d'arbres s'usent et se font « une fourrure de poils », selon +l'expression norvégienne ! + +Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le _Nautilus_ se +défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois +il se dressait, et nous avec lui ! + +« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant +attachés au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! » + +Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les +écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé +comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon. + +Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je +perdis connaissance. + + XXIII + + CONCLUSION + +Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant +cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom, +comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne +saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la +cabane d'un pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et +saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous +embrassâmes avec effusion. + +En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les moyens +de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares. +Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le +service bimensuel du Cap Nord. + +C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, +que je revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a +été omis, pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de +cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à +l'homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour. + +Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis +affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous +lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce +tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le +Pacifique, l'Océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique, +les mers australes et boréales ! + +Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il résisté aux étreintes du +Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan +ses effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière +hécatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme +toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le +vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du +capitaine Nemo ? + +Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la +mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survécu +là où tant de navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine +Nemo habite toujours cet Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine +s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de +merveilles éteigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier +s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si +sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris +par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette existence +extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans, +par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de +l'abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre +maintenant. Le capitaine Nemo et moi. + + FIN DE LA SECONDE PARTIE + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers (complète), by +Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS *** + +***** This file should be named 5097-8.txt or 5097-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/0/9/5097/ + +Produced by Norm Wolcott + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/5097-8.zip b/old/5097-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..315b235 --- /dev/null +++ b/old/5097-8.zip diff --git a/old/720kc10.zip b/old/720kc10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e24c94 --- /dev/null +++ b/old/720kc10.zip diff --git a/old/820kc10.zip b/old/820kc10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2e3d0cd --- /dev/null +++ b/old/820kc10.zip diff --git a/old/820kc10h.zip b/old/820kc10h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b007d47 --- /dev/null +++ b/old/820kc10h.zip |
