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+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Vingt mille lieues sous les mers (première partie), par Jules Verne.
+</title>
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+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers (première partie), by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: 20000 Lieues sous les mers (première partie)
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5095]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on April 24, 2002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS - PREMIÈRE PARTIE ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>JULES VERNE<br />
+VINGT MILLE LIEUES<br />
+SOUS<br />
+LES MERS</h1>
+
+<p class="cb">ILLUSTRE DE<br />
+111 DESSINS PAR DE NEUVILLI<br />
+BIBLIOTHEQUE<br />
+D'EDUCATION ET DE RECREATION<br />
+J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB<br />
+PARIS</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="contents">
+<tbody>
+
+<tr><th colspan="2" align="center">TABLE DES MATI&Egrave;RES<br />
+PREMI&Egrave;RE PARTIE</th></tr>
+<tr>
+<td align="right"><a href="#I">I</a></td>
+<td>Un &eacute;cueil fuyant</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#II">II</a></td>
+<td>Le pour et le contre</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#III">III</a></td>
+<td>Comme il plaira &agrave; monsieur</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IV">IV</a></td>
+<td>Ned Land</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#V">V</a></td>
+<td>&Agrave; l'aventure&nbsp;!</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VI">VI</a></td>
+<td>&Agrave; toute vapeur</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VII">VII</a></td>
+<td>Une baleine d'esp&egrave;ce inconnue</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td>
+<td><i>Mobilis in mobile</i> </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IX">IX</a></td>
+<td>Les col&egrave;res de Ned Land</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#X">X</a></td>
+<td>L'homme des eaux</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XI">XI</a></td>
+<td>Le <i>Nautilus</i> </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XII">XII</a></td>
+<td>Tout par l'&eacute;lectricit&eacute;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td>
+<td>Quelques chiffres</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td>
+<td>Le Fleuve-Noir</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XV">XV</a></td>
+<td>Une invitation par lettre</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td>
+<td>Promenade en plaine</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td>
+<td>Une for&ecirc;t sous-marine</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td>
+<td>Quatre mille lieues sous le Pacifique</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td>
+<td>Vanikoro</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XX">XX</a></td>
+<td>Le d&eacute;troit de Torr&egrave;s</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td>
+<td>Quelques jours &agrave; terre</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td>
+<td>La foudre du capitaine Nemo</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIII">XXIII</a></td>
+<td><i>&AElig;gri somnia</i> </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIV">XXIV</a></td>
+<td>Le royaume du corail</td>
+</tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h4>VINGT MILLE LIEUES<br />
+SOUS<br />
+LES MERS</h4>
+
+<h4>TOUR DU MONDE SOUS MARIN</h4>
+
+<h4>(Premier partie)</h4>
+
+<h4><a name="I" id="I"></a>I</h4>
+
+<h4>UN &Eacute;CUEIL FUYANT</h4>
+
+
+<p>L'ann&eacute;e 1866 fut marqu&eacute;e par un &eacute;v&eacute;nement bizarre, un ph&eacute;nom&egrave;ne inexpliqu&eacute; et inexplicable que personne n'a sans doute oubli&eacute;. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit public &agrave; l'int&eacute;rieur des continents les gens de mer furent particuli&egrave;rement &eacute;mus. Les n&eacute;gociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Am&eacute;rique, officiers des marines militaires de tous pays, et, apr&egrave;s eux, les gouvernements des divers &Eacute;tats des deux continents, se pr&eacute;occup&egrave;rent de ce fait au plus haut point.</p>
+
+<p>En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'&eacute;taient rencontr&eacute;s sur mer avec &laquo;&nbsp;une chose &eacute;norme&nbsp;&raquo; un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.</p>
+
+<p>Les faits relatifs &agrave; cette apparition, consign&eacute;s aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'&ecirc;tre en question, la vitesse inou&iuml;e de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particuli&egrave;re dont il semblait dou&eacute;. Si c'&eacute;tait un c&eacute;tac&eacute;, il surpassait en volume tous ceux que la science avait class&eacute;s jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lac&eacute;p&egrave;de, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre &mdash; &agrave; moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants.</p>
+
+<p>A prendre la moyenne des observations faites &agrave; diverses reprises &mdash; en rejetant les &eacute;valuations timides qui assignaient &agrave; cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exag&eacute;r&eacute;es qui le disaient large d'un mille et long de trois &mdash; on pouvait affirmer, cependant, que cet &ecirc;tre ph&eacute;nom&eacute;nal d&eacute;passait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu'&agrave; ce jour par les ichtyologistes &mdash; s'il existait toutefois.</p>
+
+<p>Or, il existait, le fait en lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'&eacute;motion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant &agrave; la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer.</p>
+
+<p>En effet, le 20 juillet 1866, le steamer <i>Governor-Higginson</i>, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr&eacute; cette masse mouvante &agrave; cinq milles dans l'est des c&ocirc;tes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en pr&eacute;sence d'un &eacute;cueil inconnu&nbsp;; il se disposait m&ecirc;me &agrave; en d&eacute;terminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projet&eacute;es par l'inexplicable objet, s'&eacute;lanc&egrave;rent en sifflant &agrave; cent cinquante pieds dans l'air. Donc, &agrave; moins que cet &eacute;cueil ne f&ucirc;t soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le <i>Governor-Higginson</i> avait affaire bel et bien &agrave; quelque mammif&egrave;re aquatique, inconnu jusque-l&agrave;, qui rejetait par ses &eacute;vents des colonnes d'eau, m&eacute;lang&eacute;es d'air et de vapeur.</p>
+
+<p>Pareil fait fut &eacute;galement observ&eacute; le 23 juillet de la m&ecirc;me ann&eacute;e, dans les mers du Pacifique, par le <i>Cristobal-Colon</i>, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce c&eacute;tac&eacute; extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit &agrave; un autre avec une v&eacute;locit&eacute; surprenante, puisque &agrave; trois jours d'intervalle, le <i>Governor-Higginson</i> et le <i>Cristobal-Colon</i> l'avaient observ&eacute; en deux points de la carte s&eacute;par&eacute;s par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, &agrave; deux mille lieues de l&agrave; l'<i>Helvetia</i>, de la Compagnie Nationale, et le <i>Shannon</i>, du Royal-Mail, marchant &agrave; contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les &Eacute;tats-Unis et l'Europe, se signal&egrave;rent respectivement le monstre par 42&deg;15' de latitude nord, et 60&deg;35' de longitude &agrave; l'ouest du m&eacute;ridien de Greenwich. Dans cette observation simultan&eacute;e, on crut pouvoir &eacute;valuer la longueur minimum du mammif&egrave;re &agrave; plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le <i>Shannon</i> et l'<i>Helvetia</i> &eacute;taient de dimension inf&eacute;rieure &agrave; lui, bien qu'ils mesurassent cent m&egrave;tres de l'&eacute;trave &agrave; l'&eacute;tambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui fr&eacute;quentent les parages des &icirc;les Al&eacute;outiennes, le Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais d&eacute;pass&eacute; la longueur de cinquante-six m&egrave;tres, &mdash; si m&ecirc;me elles l'atteignent.</p>
+
+<p>Ces rapports arriv&eacute;s coup sur coup, de nouvelles observations faites &agrave; bord du transatlantique le <i>Pereire</i>, un abordage entre l'<i>Etna</i>, de la ligne Inman, et le monstre, un proc&egrave;s-verbal dress&eacute; par les officiers de la fr&eacute;gate fran&ccedil;aise la <i>Normandie</i>, un tr&egrave;s s&eacute;rieux rel&egrave;vement obtenu par l'&eacute;tat-major du commodore Fitz-James &agrave; bord du <i>Lord-Clyde</i>, &eacute;murent profond&eacute;ment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur l&eacute;g&egrave;re, on plaisanta le ph&eacute;nom&egrave;ne, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Am&eacute;rique, l'Allemagne, s'en pr&eacute;occup&egrave;rent vivement.</p>
+
+<p>Partout dans les grands centres, le monstre devint &agrave; la mode&nbsp;; on le chanta dans les caf&eacute;s, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les th&eacute;&acirc;tres. Les canards eurent l&agrave; une belle occasion de pondre des oeufs de toute couleur. On vit r&eacute;appara&icirc;tre dans les journaux &mdash; &agrave; court de copie &mdash; tous les &ecirc;tres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible &laquo;&nbsp;Moby Dick&nbsp;&raquo; des r&eacute;gions hyperbor&eacute;ennes, jusqu'au Kraken d&eacute;mesur&eacute;, dont les tentacules peuvent enlacer un b&acirc;timent de cinq cents tonneaux et l'entra&icirc;ner dans les ab&icirc;mes de l'Oc&eacute;an. On reproduisit m&ecirc;me les proc&egrave;s-verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les r&eacute;cits norv&eacute;giens de l'&eacute;v&ecirc;que Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut &ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute;e, quand il affirme avoir vu, &eacute;tant &agrave; bord du <i>Castillan</i>, en 1857, cet &eacute;norme serpent qui n'avait jamais fr&eacute;quent&eacute; jusqu'alors que les mers de l'ancien <i>Constitutionnel</i>.</p>
+
+<p>Alors &eacute;clata l'interminable pol&eacute;mique des cr&eacute;dules et des incr&eacute;dules dans les soci&eacute;t&eacute;s savantes et les journaux scientifiques. La &laquo;&nbsp;question du monstre&nbsp;&raquo; enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, vers&egrave;rent des flots d'encre pendant cette m&eacute;morable campagne&nbsp;; quelques-uns m&ecirc;me, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalit&eacute;s les plus offensantes.</p>
+
+<p>Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut g&eacute;ographique du Br&eacute;sil, de l'Acad&eacute;mie royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du <i>The Indian Archipelago</i>, du <i>Cosmos</i> de l'abb&eacute; Moigno, des <i>Mittheilungen</i> de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'&eacute;tranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels &eacute;crivains parodiant un mot de Linn&eacute;, cit&eacute; par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que &laquo;&nbsp;la nature ne faisait pas de sots&nbsp;&raquo;, et ils adjur&egrave;rent leurs contemporains de ne point donner un d&eacute;menti &agrave; la nature, en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des &laquo;&nbsp;Moby Dick&nbsp;&raquo;, et autres &eacute;lucubrations de marins en d&eacute;lire. Enfin, dans un article d'un journal satirique tr&egrave;s redout&eacute;, le plus aim&eacute; de ses r&eacute;dacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au milieu d'un &eacute;clat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science.</p>
+
+<p>Pendant les premiers mois de l'ann&eacute;e 1867, la question parut &ecirc;tre enterr&eacute;e, et elle ne semblait pas devoir rena&icirc;tre, quand de nouveaux faits furent port&eacute;s &agrave; la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un probl&egrave;me scientifique &agrave; r&eacute;soudre, mais bien d'un danger r&eacute;el s&eacute;rieux &agrave; &eacute;viter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint &icirc;lot, rocher, &eacute;cueil, mais &eacute;cueil fuyant, ind&eacute;terminable, insaisissable.</p>
+
+<p>Le 5 mars 1867, le <i>Moravian</i>, de Montr&eacute;al Oc&eacute;an Company, se trouvant pendant la nuit par 27&deg;30' de latitude et 72&deg;15' de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l'effort combin&eacute; du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait &agrave; la vitesse de treize noeuds. Nul doute que sans la qualit&eacute; sup&eacute;rieure de sa coque, le <i>Moravian</i>, ouvert au choc, ne se f&ucirc;t englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada.</p>
+
+<p>L'accident &eacute;tait arriv&eacute; vers cinq heures du matin, lorsque le jour commen&ccedil;ait &agrave; poindre. Les officiers de quart se pr&eacute;cipit&egrave;rent &agrave; l'arri&egrave;re du b&acirc;timent. Ils examin&egrave;rent l'Oc&eacute;an avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait &agrave; trois encablures, comme si les nappes liquides eussent &eacute;t&eacute; violemment battues. Le rel&egrave;vement du lieu fut exactement pris, et le <i>Moravian</i> continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt&eacute; une roche sous-marine, ou quelque &eacute;norme &eacute;pave d'un naufrage&nbsp;? On ne put le savoir&nbsp;; mais, examen fait de sa car&egrave;ne dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait &eacute;t&eacute; bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fait, extr&ecirc;mement grave en lui-m&ecirc;me, e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; oubli&eacute; comme tant d'autres, si, trois semaines apr&egrave;s, il ne se f&ucirc;t reproduit dans des conditions identiques. Seulement, gr&acirc;ce &agrave; la nationalit&eacute; du navire victime de ce nouvel abordage, gr&acirc;ce &agrave; la r&eacute;putation de la Compagnie &agrave; laquelle ce navire appartenait, l'&eacute;v&eacute;nement eut un retentissement immense.</p>
+
+<p>Personne n'ignore le nom du c&eacute;l&egrave;bre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et &agrave; roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans apr&egrave;s, le mat&eacute;riel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres b&acirc;timents sup&eacute;rieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privil&egrave;ge pour le transport des d&eacute;p&ecirc;ches venait d'&ecirc;tre renouvel&eacute;, ajouta successivement &agrave; son mat&eacute;riel l'<i>Arabia</i>, le <i>Persia</i>, le <i>China</i>, le <i>Scotia</i>, le <i>Java</i>, le <i>Russia</i>, tous navires de premi&egrave;re marche, et les plus vastes qui, apr&egrave;s le <i>Great-Eastern</i>, eussent jamais sillonn&eacute; les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie poss&eacute;dait douze navires, dont huit &agrave; roues et quatre &agrave; h&eacute;lices.</p>
+
+<p>Si je donne ces d&eacute;tails tr&egrave;s succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transoc&eacute;anienne n'a &eacute;t&eacute; conduite avec plus d'habilet&eacute;&nbsp;; nulle affaire n'a &eacute;t&eacute; couronn&eacute;e de plus de succ&egrave;s. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont travers&eacute; deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a &eacute;t&eacute; manqu&eacute;, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un b&acirc;timent n'ont &eacute;t&eacute; perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr&eacute; la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev&eacute; fait sur les documents officiels des derni&egrave;res ann&eacute;es. Ceci dit, personne ne s'&eacute;tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv&eacute; &agrave; l'un de ses plus beaux steamers.</p>
+
+<p>Le 13 avril 1867, la mer &eacute;tant belle, la brise maniable, le <i>Scotia</i> se trouvait par 15&deg;12' de longitude et 45&deg;37' de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centi&egrave;mes sous la pouss&eacute;e de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une r&eacute;gularit&eacute; parfaite. Son tirant d'eau &eacute;tait alors de six m&egrave;tres soixante-dix centim&egrave;tres, et son d&eacute;placement de six mille six cent vingt-quatre m&egrave;tres cubes.</p>
+
+<p>A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers r&eacute;unis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du <i>Scotia</i>, par sa hanche et un peu en arri&egrave;re de la roue de b&acirc;bord.</p>
+
+<p>Le <i>Scotia</i> n'avait pas heurt&eacute;, il avait &eacute;t&eacute; heurt&eacute;, et plut&ocirc;t par un instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait sembl&eacute; si l&eacute;ger que personne ne s'en f&ucirc;t inqui&eacute;t&eacute; &agrave; bord, sans le cri des caliers qui remont&egrave;rent sur le pont en s'&eacute;criant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous coulons&nbsp;! nous coulons&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tout d'abord, les passagers furent tr&egrave;s effray&eacute;s&nbsp;; mais le capitaine Anderson se h&acirc;ta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait &ecirc;tre imminent. Le <i>Scotia</i>, divis&eacute; en sept compartiments par des cloisons &eacute;tanches, devait braver impun&eacute;ment une voie d'eau.</p>
+
+<p>Le capitaine Anderson se rendit imm&eacute;diatement dans la cale. Il reconnut que le cinqui&egrave;me compartiment avait &eacute;t&eacute; envahi par la mer, et la rapidit&eacute; de l'envahissement prouvait que la voie d'eau &eacute;tait consid&eacute;rable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudi&egrave;res, car les feux se fussent subitement &eacute;teints.</p>
+
+<p>Le capitaine Anderson fit stopper imm&eacute;diatement, et l'un des matelots plongea pour reconna&icirc;tre l'avarie. Quelques instants apr&egrave;s, on constatait l'existence d'un trou large de deux m&egrave;tres dans la car&egrave;ne du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait &ecirc;tre aveugl&eacute;e, et le <i>Scotia</i>, ses roues &agrave; demi noy&eacute;es, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors &agrave; trois cent mille du cap Clear, et apr&egrave;s trois jours d'un retard qui inqui&eacute;ta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.</p>
+
+<p>Les ing&eacute;nieurs proc&eacute;d&egrave;rent alors &agrave; la visite du <i>Scotia</i>, qui fut mis en cale s&egrave;che. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux m&egrave;tres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une d&eacute;chirure r&eacute;guli&egrave;re, en forme de triangle isoc&egrave;le. La cassure de la t&ocirc;le &eacute;tait d'une nettet&eacute; parfaite, et elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e plus s&ucirc;rement &agrave; l'emporte-pi&egrave;ce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite f&ucirc;t d'une trempe peu commune &mdash; et apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; lanc&eacute; avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une t&ocirc;le de quatre centim&egrave;tres, il avait d&ucirc; se retirer de lui-m&ecirc;me par un mouvement r&eacute;trograde et vraiment inexplicable.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce dernier fait, qui eut pour r&eacute;sultat de passionner &agrave; nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause d&eacute;termin&eacute;e furent mis sur le compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilit&eacute; de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement consid&eacute;rable&nbsp;; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relev&eacute;e au Bureau-Veritas, le chiffre des navires &agrave; vapeur ou &agrave; voiles, suppos&eacute;s perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'&eacute;l&egrave;ve pas &agrave; moins de deux cents&nbsp;!</p>
+
+<p>Or, ce fut le &laquo;&nbsp;monstre&nbsp;&raquo; qui, justement ou injustement, fut accus&eacute; de leur disparition, et, gr&acirc;ce &agrave; lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se d&eacute;clara et demanda cat&eacute;goriquement que les mers fussent enfin d&eacute;barrass&eacute;es et &agrave; tout prix de ce formidable c&eacute;tac&eacute;.</p>
+
+
+<h4><a name="II" id="II"></a>II</h4>
+
+<h4>LE POUR ET LE CONTRE</h4>
+
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; ces &eacute;v&eacute;nements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux &Eacute;tats-Unis. En ma qualit&eacute; de professeur-suppl&eacute;ant au Mus&eacute;um d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement fran&ccedil;ais m'avait joint &agrave; cette exp&eacute;dition. Apr&egrave;s six mois pass&eacute;s dans le Nebraska, charg&eacute; de pr&eacute;cieuses collections, j'arrivai &agrave; New York vers la fin de mars. Mon d&eacute;part pour la France &eacute;tait fix&eacute; aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses min&eacute;ralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du <i>Scotia</i>.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais parfaitement au courant de la question &agrave; l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas &eacute;t&eacute;&nbsp;? J'avais lu et relu tous les journaux am&eacute;ricains et europ&eacute;ens sans &ecirc;tre plus avanc&eacute;. Ce myst&egrave;re m'intriguait. Dans l'impossibilit&eacute; de me former une opinion, je flottais d'un extr&ecirc;me &agrave; l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait &ecirc;tre douteux, et les incr&eacute;dules &eacute;taient invit&eacute;s &agrave; mettre le doigt sur la plaie du <i>Scotia</i>.</p>
+
+<p>A mon arriv&eacute;e &agrave; New York, la question br&ucirc;lait. L'hypoth&egrave;se de l'&icirc;lot flottant, de l'&eacute;cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu comp&eacute;tents, &eacute;tait absolument abandonn&eacute;e. Et, en effet, &agrave; moins que cet &eacute;cueil n'e&ucirc;t une machine dans le ventre, comment pouvait-il se d&eacute;placer avec une rapidit&eacute; si prodigieuse&nbsp;?</p>
+
+<p>De m&ecirc;me fut repouss&eacute;e l'existence d'une coque flottante, d'une &eacute;norme &eacute;pave, et toujours &agrave; cause de la rapidit&eacute; du d&eacute;placement.</p>
+
+<p>Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui cr&eacute;aient deux clans tr&egrave;s distincts de partisans&nbsp;: d'un c&ocirc;t&eacute;, ceux qui tenaient pour un monstre d'une force colossale&nbsp;; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau &laquo;&nbsp;sous-marin&nbsp;&raquo; d'une extr&ecirc;me puissance motrice.</p>
+
+<p>Or, cette derni&egrave;re hypoth&egrave;se, admissible apr&egrave;s tout, ne put r&eacute;sister aux enqu&ecirc;tes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple particulier e&ucirc;t &agrave; sa disposition un tel engin m&eacute;canique, c'&eacute;tait peu probable. O&ugrave; et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secr&egrave;te&nbsp;?</p>
+
+<p>Seul, un gouvernement pouvait poss&eacute;der une pareille machine destructive, et, en ces temps d&eacute;sastreux o&ugrave; l'homme s'ing&eacute;nie &agrave; multiplier la puissance des armes de guerre, il &eacute;tait possible qu'un &Eacute;tat essay&acirc;t &agrave; l'insu des autres ce formidable engin. Apr&egrave;s les chassepots, les torpilles, apr&egrave;s les torpilles, les b&eacute;liers sous-marins, puis la r&eacute;action. Du moins, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais l'hypoth&egrave;se d'une machine de guerre tomba encore devant la d&eacute;claration des gouvernements. Comme il s'agissait l&agrave; d'un int&eacute;r&ecirc;t public, puisque les communications transoc&eacute;aniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait &ecirc;tre mise en doute. D'ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin e&ucirc;t &eacute;chapp&eacute; aux yeux du public&nbsp;? Garder le secret dans ces circonstances est tr&egrave;s difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstin&eacute;ment surveill&eacute;s par les puissances rivales.</p>
+
+<p>Donc, apr&egrave;s enqu&ecirc;tes faites en Angleterre, en France, en Russie, en Prusse, en Espagne, en Italie, en Am&eacute;rique, voire m&ecirc;me en Turquie, l'hypoth&egrave;se d'un Monitor sous-marin fut d&eacute;finitivement rejet&eacute;e.</p>
+
+<p>A mon arriv&eacute;e &agrave; New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le ph&eacute;nom&egrave;ne en question. J'avais publi&eacute; en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul&eacute;&nbsp;: <i>Les Myst&egrave;res des grands fonds sous-marins</i>. Ce livre, particuli&egrave;rement go&ucirc;t&eacute; du monde savant, faisait de moi un sp&eacute;cialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand&eacute;. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue n&eacute;gation. Mais bient&ocirc;t, coll&eacute; au mur, je dus m'expliquer cat&eacute;goriquement. Et m&ecirc;me, &laquo;&nbsp;l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Mus&eacute;um de Paris&nbsp;&raquo;, fut mis en demeure par le <i>New York-Herald</i> de formuler une opinion quelconque.</p>
+
+<p>Je m'ex&eacute;cutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un extrait d'un article tr&egrave;s nourri que je publiai dans le num&eacute;ro du 30 avril.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi donc, disais-je, apr&egrave;s avoir examin&eacute; une &agrave; une les diverses hypoth&egrave;ses, toute autre supposition &eacute;tant rejet&eacute;e, il faut n&eacute;cessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les grandes profondeurs de l'Oc&eacute;an nous sont totalement inconnues. La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces ab&icirc;mes recul&eacute;s&nbsp;? Quels &ecirc;tres habitent et peuvent habiter &agrave; douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux&nbsp;? Quel est l'organisme de ces animaux&nbsp;? On saurait &agrave; peine le conjecturer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cependant, la solution du probl&egrave;me qui m'est soumis peut affecter la forme du dilemme.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ou nous connaissons toutes les vari&eacute;t&eacute;s d'&ecirc;tres qui peuplent notre plan&egrave;te, ou nous ne les connaissons pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de c&eacute;tac&eacute;s, d'esp&egrave;ces ou m&ecirc;me de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement &laquo;&nbsp;fondri&egrave;re&nbsp;&raquo;, qui habitent les couches inaccessibles &agrave; la sonde, et qu'un &eacute;v&eacute;nement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ram&egrave;ne &agrave; de longs intervalles vers le niveau sup&eacute;rieur de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si, au contraire, nous connaissons toutes les esp&egrave;ces vivantes, il faut n&eacute;cessairement chercher l'animal en question parmi les &ecirc;tres marins d&eacute;j&agrave; catalogu&eacute;s, et dans ce cas, je serai dispos&eacute; &agrave; admettre l'existence d'un <i>Narwal g&eacute;ant</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. Quintuplez, d&eacute;cuplez m&ecirc;me cette dimension, donnez &agrave; ce c&eacute;tac&eacute; une force proportionnelle &agrave; sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions d&eacute;termin&eacute;es par les Officiers du <i>Shannon</i>, l'instrument exig&eacute; par la perforation du <i>Scotia</i>, et la puissance n&eacute;cessaire pour entamer la coque d'un steamer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;En effet, le narwal est arm&eacute; d'une sorte d'&eacute;p&eacute;e d'ivoire, d'une hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent principale qui a la duret&eacute; de l'acier. On a trouv&eacute; quelques-unes de ces dents implant&eacute;es dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succ&egrave;s. D'autres ont &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es, non sans peine, de car&egrave;nes de vaisseaux qu'elles avaient perc&eacute;es d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau. Le mus&eacute;e de la Facult&eacute; de m&eacute;decine de Paris poss&egrave;de une de ces d&eacute;fenses longue de deux m&egrave;tres vingt-cinq centim&egrave;tres, et large de quarante-huit centim&egrave;tres &agrave; sa base&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus puissant, lancez-le avec une rapidit&eacute; de vingt milles &agrave; l'heure, multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demand&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, jusqu'&agrave; plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de mer, de dimensions colossales, arm&eacute;e, non plus d'une hallebarde, mais d'un v&eacute;ritable &eacute;peron comme les fr&eacute;gates cuirass&eacute;es ou les &laquo;&nbsp;rams&nbsp;&raquo; de guerre, dont elle aurait &agrave; la fois la masse et la puissance motrice.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi s'expliquerait ce ph&eacute;nom&egrave;ne inexplicable &mdash; &agrave; moins qu'il n'y ait rien, en d&eacute;pit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti &mdash; ce qui est encore possible&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ces derniers mots &eacute;taient une l&acirc;chet&eacute; de ma part&nbsp;; mais je voulais jusqu'&agrave; un certain point couvrir ma dignit&eacute; de professeur, et ne pas trop pr&ecirc;ter &agrave; rire aux Am&eacute;ricains, qui rient bien, quand ils rient. Je me r&eacute;servais une &eacute;chappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du &laquo;&nbsp;monstre&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Mon article fut chaudement discut&eacute;, ce qui lui valut un grand retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carri&egrave;re &agrave; l'imagination. L'esprit humain se pla&icirc;t &agrave; ces conceptions grandioses d'&ecirc;tres surnaturels. Or la mer est pr&eacute;cis&eacute;ment leur meilleur v&eacute;hicule, le seul milieu o&ugrave; ces g&eacute;ants pr&egrave;s desquels les animaux terrestres, &eacute;l&eacute;phants ou rhinoc&eacute;ros, ne sont que des nains &mdash; puissent se produire et se d&eacute;velopper. Les masses liquides transportent les plus grandes esp&egrave;ces connues de mammif&egrave;res, et peut-&ecirc;tre rec&egrave;lent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustac&eacute;s effrayants &agrave; contempler, tels que seraient des homards de cent m&egrave;tres ou des crabes pesant deux cents tonnes&nbsp;! Pourquoi nous&nbsp;? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains des &eacute;poques g&eacute;ologiques, les quadrup&egrave;des, les quadrumanes, les reptiles, les oiseaux &eacute;taient construits sur des gabarits gigantesques. Le Cr&eacute;ateur les avait jet&eacute;s dans un moule colossal que le temps a r&eacute;duit peu &agrave; peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignor&eacute;es, n'aurait-elle pas gard&eacute; ces vastes &eacute;chantillons de la vie d'un autre &acirc;ge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque incessamment&nbsp;? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les derni&egrave;res vari&eacute;t&eacute;s de ces esp&egrave;ces titanesques, dont les ann&eacute;es sont des si&egrave;cles, et les si&egrave;cles des mill&eacute;naires&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais je me laisse entra&icirc;ner &agrave; des r&ecirc;veries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir&nbsp;! Tr&ecirc;ve &agrave; ces chim&egrave;res que le temps a chang&eacute;es pour moi en r&eacute;alit&eacute;s terribles. Je le r&eacute;p&egrave;te, l'opinion se fit alors sur la nature du ph&eacute;nom&egrave;ne, et le public admit sans conteste l'existence d'un &ecirc;tre prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.</p>
+
+<p>Mais si les uns ne virent l&agrave; qu'un probl&egrave;me purement scientifique &agrave; r&eacute;soudre, les autres, plus positifs, surtout en Am&eacute;rique et en Angleterre, furent d'avis de purger l'Oc&eacute;an de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transoc&eacute;aniennes. Les journaux industriels et commerciaux trait&egrave;rent la question principalement &agrave; ce point de vue. La <i>Shipping and Mercantile Gazette</i>, le <i>Lloyd</i>, le <i>Paquebot</i>, la <i>Revue maritime et coloniale</i>, toutes les feuilles d&eacute;vou&eacute;es aux Compagnies d'assurances qui mena&ccedil;aient d'&eacute;lever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point.</p>
+
+<p>L'opinion publique s'&eacute;tant prononc&eacute;e, les &Eacute;tats de l'Union se d&eacute;clar&egrave;rent les premiers. On fit &agrave; New York les pr&eacute;paratifs d'une exp&eacute;dition destin&eacute;e &agrave; poursuivre le narwal. Une fr&eacute;gate de grande marche l'<i>Abraham-Lincoln</i>, se mit en mesure de prendre la mer au plus t&ocirc;t. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut d&eacute;cid&eacute; &agrave; poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il semblait que cette Licorne e&ucirc;t connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant caus&eacute;, et m&ecirc;me par le c&acirc;ble transatlantique&nbsp;! Aussi les plaisants pr&eacute;tendaient-ils que cette fine mouche avait arr&ecirc;t&eacute; au passage quelque t&eacute;l&eacute;gramme dont elle faisait maintenant son profit.</p>
+
+<p>Donc, la fr&eacute;gate arm&eacute;e pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de p&ecirc;che, on ne savait plus o&ugrave; la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie &agrave; Shanga&iuml; avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion caus&eacute;e par cette nouvelle fut extr&ecirc;me. On n'accorda pas vingt-quatre heures de r&eacute;pit au commandant Farragut. Ses vivres &eacute;taient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait &agrave; son r&ocirc;le d'&eacute;quipage. Il n'avait qu'&agrave; allumer ses fourneaux, &agrave; chauffer, &agrave; d&eacute;marrer&nbsp;! On ne lui e&ucirc;t pas pardonn&eacute; une demi-journ&eacute;e de retard&nbsp;! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'&agrave; partir.</p>
+
+<p>Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quitt&acirc;t la <i>pier</i> de Brooklyn, je re&ccedil;us une lettre libell&eacute;e en ces termes&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Monsieur Aronnax, professeur au Mus&eacute;um de Paris, Fifth Avenue hotel.</i></p>
+
+<p class="r"><i>New York.</i></p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;<i>Monsieur,</i></p>
+
+<p><i>Si vous voulez vous joindre &agrave; l'exp&eacute;dition de l'</i>Abraham-Lincoln<i>, le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit repr&eacute;sent&eacute;e par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine &agrave; votre disposition.</i></p>
+
+<p class="r"><i>Tr&egrave;s cordialement, votre</i><br />
+J.-B. HOBSON,<br />
+<i>Secr&eacute;taire de la marine.</i>&nbsp;&raquo;</p>
+</blockquote>
+
+
+<h4><a name="III" id="III"></a>III</h4>
+
+<h4>COMME IL PLAIRA &Agrave; MONSIEUR</h4>
+
+
+<p>Trois secondes avant l'arriv&eacute;e de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'&agrave; tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes apr&egrave;s avoir lu la lettre de l'honorable secr&eacute;taire de la marine, je comprenais enfin que ma v&eacute;ritable vocation, l'unique but de ma vie, &eacute;tait de chasser ce monstre inqui&eacute;tant et d'en purger le monde.</p>
+
+<p>Cependant, je revenais d'un p&eacute;nible voyage, fatigu&eacute;, avide de repos. Je n'aspirais plus qu'&agrave; revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes ch&egrave;res et pr&eacute;cieuses collections&nbsp;! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de r&eacute;flexions l'offre du gouvernement am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ram&egrave;ne en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entra&icirc;ner vers les c&ocirc;tes de France&nbsp;! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe &mdash; pour mon agr&eacute;ment personnel &mdash; et je ne veux pas rapporter moins d'un demi m&egrave;tre de sa hallebarde d'ivoire au Mus&eacute;um d'histoire naturelle.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'oc&eacute;an Pacifique&nbsp;; ce qui, pour revenir en France, &eacute;tait prendre le chemin des antipodes.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil&nbsp;!&nbsp;&raquo; criai-je d'une voix impatiente.</p>
+
+<p>Conseil &eacute;tait mon domestique. Un gar&ccedil;on d&eacute;vou&eacute; qui m'accompagnait dans tous mes voyages&nbsp;; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un &ecirc;tre phlegmatique par nature, r&eacute;gulier par principe, z&eacute;l&eacute; par habitude, s'&eacute;tonnant peu des surprises de la vie, tr&egrave;s adroit de ses mains, apte &agrave; tout service, et, en d&eacute;pit de son nom, ne donnant jamais de conseils &mdash; m&ecirc;me quand on ne lui en demandait pas.</p>
+
+<p>A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en &eacute;tait venu &agrave; savoir quelque chose. J'avais en lui un sp&eacute;cialiste, tr&egrave;s ferr&eacute; sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilit&eacute; d'acrobate toute l'&eacute;chelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des esp&egrave;ces et des vari&eacute;t&eacute;s. Mais sa science s'arr&ecirc;tait l&agrave;. Classer, c'&eacute;tait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Tr&egrave;s vers&eacute; dans la th&eacute;orie de la classification, peu dans la pratique, il n'e&ucirc;t pas distingu&eacute;, je crois, un cachalot d'une baleine&nbsp;! Et cependant, quel brave et digne gar&ccedil;on&nbsp;!</p>
+
+<p>Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o&ugrave; m'entra&icirc;nait la science. Jamais une r&eacute;flexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection &agrave; boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si &eacute;loign&eacute; qu'il f&ucirc;t. Il allait l&agrave; comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant&eacute; qui d&eacute;fiait toutes les maladies&nbsp;; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.</p>
+
+<p>Ce gar&ccedil;on avait trente ans, et son &acirc;ge &eacute;tait &agrave; celui de son ma&icirc;tre comme quinze est &agrave; vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans.</p>
+
+<p>Seulement, Conseil avait un d&eacute;faut. Formaliste enrag&eacute; il ne me parlait jamais qu'&agrave; la troisi&egrave;me personne &mdash; au point d'en &ecirc;tre aga&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;p&eacute;tai-je, tout en commen&ccedil;ant d'une main f&eacute;brile mes pr&eacute;paratifs de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Certainement, j'&eacute;tais s&ucirc;r de ce gar&ccedil;on si d&eacute;vou&eacute;. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une exp&eacute;dition qui pouvait ind&eacute;finiment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, &agrave; la poursuite d'un animal capable de couler une fr&eacute;gate comme une coque de noix&nbsp;! Il y avait l&agrave; mati&egrave;re &agrave; r&eacute;flexion, m&ecirc;me pour l'homme le plus impassible du monde&nbsp;! Qu'allait dire Conseil&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil&nbsp;!&nbsp;&raquo; criai-je une troisi&egrave;me fois.</p>
+
+<p>Conseil parut.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur m'appelle&nbsp;? dit-il en entrant.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on. Pr&eacute;pare-moi, pr&eacute;pare-toi. Nous partons dans deux heures.</p>
+
+<p>&mdash; Comme il plaira &agrave; monsieur, r&eacute;pondit tranquillement Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Pas un instant &agrave; perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et h&acirc;te-toi&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Et les collections de monsieur&nbsp;? fit observer Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; On s'en occupera plus tard.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! les archiotherium, les hyracotherium, les or&eacute;odons, les ch&eacute;ropotamus et autres carcasses de monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; On les gardera &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash; Et le babiroussa vivant de monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de nous exp&eacute;dier en France notre m&eacute;nagerie.</p>
+
+<p>&mdash; Nous ne retournons donc pas &agrave; Paris&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Si... certainement... r&eacute;pondis-je &eacute;vasivement, mais en faisant un crochet.</p>
+
+<p>&mdash; Le crochet qui plaira &agrave; monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! ce sera peu de chose&nbsp;! Un chemin un peu moins direct, voil&agrave; tout. Nous prenons passage sur l'<i>Abraham-Lincoln</i>...</p>
+
+<p>&mdash; Comme il conviendra &agrave; monsieur, r&eacute;pondit paisiblement Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous allons en purger les mers&nbsp;!... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les <i>Myst&egrave;res des grands fonds sous-marins</i> ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi&nbsp;! On ne sait pas o&ugrave; l'on va&nbsp;! Ces b&ecirc;tes-l&agrave; peuvent &ecirc;tre tr&egrave;s capricieuses&nbsp;! Mais nous irons quand m&ecirc;me&nbsp;! Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux&nbsp;!...</p>
+
+<p>&mdash; Comme fera monsieur, je ferai, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et songes-y bien&nbsp;! car je ne veux rien te cacher. C'est l&agrave; un de ces voyages dont on ne revient pas toujours&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Comme il plaira &agrave; monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, nos malles &eacute;taient pr&ecirc;tes. Conseil avait fait en un tour de main, et j'&eacute;tais s&ucirc;r que rien ne manquait, car ce gar&ccedil;on classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammif&egrave;res.</p>
+
+<p>L'ascenseur de l'h&ocirc;tel nous d&eacute;posa au grand vestibule de l'entresol. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chauss&eacute;e. Je r&eacute;glai ma note &agrave; ce vaste comptoir toujours assi&eacute;g&eacute; par une foule consid&eacute;rable. Je donnai l'ordre d'exp&eacute;dier pour Paris (France) mes ballots d'animaux empaill&eacute;s et de plantes dess&eacute;ch&eacute;es. Je fis ouvrir un cr&eacute;dit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture.</p>
+
+<p>Le v&eacute;hicule &agrave; vingt francs la course descendit Broadway jusqu'&agrave; Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'&agrave; sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s'arr&ecirc;ta &agrave; la trente-quatri&egrave;me pier. L&agrave;, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture, &agrave; Brooklyn, la grande annexe de New York, situ&eacute;e sur la rive gauche de la rivi&egrave;re de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai pr&egrave;s duquel l'<i>Abraham-Lincoln</i> vomissait par ses deux chemin&eacute;es des torrents de fum&eacute;e noire.</p>
+
+<p>Nos bagages furent imm&eacute;diatement transbord&eacute;s sur le pont de la fr&eacute;gate. Je me pr&eacute;cipitai &agrave; bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des matelots me conduisit sur la dunette, o&ugrave; je me trouvai en pr&eacute;sence d'un officier de bonne mine qui me tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Pierre Aronnax&nbsp;? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Lui-m&ecirc;me, r&eacute;pondis-je. Le commandant Farragut&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire &agrave; la cabine qui m'&eacute;tait destin&eacute;e.</p>
+
+<p>L'<i>Abraham-Lincoln</i> avait &eacute;t&eacute; parfaitement choisi et am&eacute;nag&eacute; pour sa destination nouvelle. C'&eacute;tait une fr&eacute;gate de grande marche, munie d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter &agrave; sept atmosph&egrave;res la tension de sa vapeur. Sous cette pression, l'<i>Abraham-Lincoln</i> atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixi&egrave;mes &agrave; l'heure, vitesse consid&eacute;rable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque c&eacute;tac&eacute;.</p>
+
+<p>Les am&eacute;nagements int&eacute;rieurs de la fr&eacute;gate r&eacute;pondaient &agrave; ses qualit&eacute;s nautiques. Je fus tr&egrave;s satisfait de ma cabine, situ&eacute;e &agrave; l'arri&egrave;re, qui s'ouvrait sur le carr&eacute; des officiers.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous serons bien ici, dis-je &agrave; Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Aussi bien, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, r&eacute;pondit Conseil, qu'un bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur le pont afin de suivre les pr&eacute;paratifs de l'appareillage.</p>
+
+<p>A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les derni&egrave;res amarres qui retenaient l'<i>Abraham-Lincoln</i> &agrave; la pier de Brooklyn. Ainsi donc, un quart d'heure de retard, moins m&ecirc;me, et la fr&eacute;gate partait sans moi, et je manquais cette exp&eacute;dition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le r&eacute;cit v&eacute;ridique pourra bien trouver cependant quelques incr&eacute;dules.</p>
+
+<p>Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'&ecirc;tre signal&eacute;. Il fit venir son ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sommes-nous en pression&nbsp;? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, r&eacute;pondit l'ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&mdash; <i>Go ahead</i>&nbsp;&raquo;, cria le commandant Farragut.</p>
+
+<p>A cet ordre, qui fut transmis &agrave; la machine au moyen d'appareils &agrave; air comprim&eacute;, les m&eacute;caniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se pr&eacute;cipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons horizontaux g&eacute;mirent et pouss&egrave;rent les bielles de l'arbre. Les branches de l'h&eacute;lice battirent les flots avec une rapidit&eacute; croissante, et l'<i>Abraham-lincoln</i> s'avan&ccedil;a majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de <i>tenders</i> charg&eacute;s de spectateurs, qui lui faisaient cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivi&egrave;re de l'Est &eacute;taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines. &eacute;clat&egrave;rent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agit&egrave;rent au-dessus de la masse compacte et salu&egrave;rent l'<i>Abraham-Lincoln</i> jusqu'&agrave; son arriv&eacute;e dans les eaux de l'Hudson, &agrave; la pointe de cette presqu'&icirc;le allong&eacute;e qui forme la ville de New York.</p>
+
+<p>Alors, la fr&eacute;gate, suivant du c&ocirc;t&eacute; de New-Jersey l'admirable rive droite du fleuve toute charg&eacute;e de villas, passa entre les forts qui la salu&egrave;rent de leurs plus gros canons. L'<i>Abraham-Lincoln</i> r&eacute;pondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon am&eacute;ricain, dont les trente-neuf &eacute;toiles resplendissaient &agrave; sa corne d'artimon&nbsp;; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal balis&eacute; qui s'arrondit dans la baie int&eacute;rieure form&eacute;e par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse o&ugrave; quelques milliers de spectateurs l'acclam&egrave;rent encore une fois.</p>
+
+<p>Le cort&egrave;ge des <i>boats</i> et des <i>tenders</i> suivait toujours la fr&eacute;gate, et il ne la quitta qu'&agrave; la hauteur du <i>light-boat</i> dont les deux feux marquent l'entr&eacute;e des passes de New York.</p>
+
+<p>Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et rejoignit la petite go&eacute;lette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent pouss&eacute;s&nbsp;; l'h&eacute;lice battit plus rapidement les flots&nbsp;; la fr&eacute;gate longea la c&ocirc;te jaune et basse de Long-lsland, et, &agrave; huit heures du soir, apr&egrave;s avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut &agrave; toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.</p>
+
+
+<h4><a name="IV" id="IV"></a>IV</h4>
+
+<h4>NED LAND</h4>
+
+
+<p>Le commandant Farragut &eacute;tait un bon marin, digne de la fr&eacute;gate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en &eacute;tait l'&acirc;me. Sur la question du c&eacute;tac&eacute;, aucun doute ne s'&eacute;levait dans son esprit, et il ne permettait pas que l'existence de l'animal f&ucirc;t discut&eacute;e &agrave; son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au L&eacute;viathan par foi, non par raison. Le monstre existait, il en d&eacute;livrerait les mers, il l'avait jur&eacute;. C'&eacute;tait une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonn&eacute; de Gozon, marchant &agrave; la rencontre du serpent qui d&eacute;solait son &icirc;le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu.</p>
+
+<p>Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une rencontre, et observer la vaste &eacute;tendue de l'Oc&eacute;an. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui e&ucirc;t maudit une telle corv&eacute;e en toute autre circonstance. Tant que le soleil d&eacute;crivait son arc diurne, la m&acirc;ture &eacute;tait peupl&eacute;e de matelots auxquels les planches du pont br&ucirc;laient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place&nbsp;! Et cependant. L'<i>Abraham-Lincoln</i> ne tranchait pas encore de son &eacute;trave les eaux suspectes du Pacifique.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;quipage, il ne demandait qu'&agrave; rencontrer la licorne, &agrave; la harponner, et &agrave; la hisser &agrave; bord, &agrave; la d&eacute;pecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, r&eacute;serv&eacute;e &agrave; quiconque, mousse ou matelot, ma&icirc;tre ou officier, signalerait l'animal. Je laisse &agrave; penser si les yeux s'exer&ccedil;aient &agrave; bord de l'<i>Abraham-Lincoln</i>.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je n'&eacute;tais pas en reste avec les autres, et je ne laissais &agrave; personne ma part d'observations quotidiennes. La fr&eacute;gate aurait eu cent fois raison de s'appeler l'<i>Argus</i>. Seul entre tous, Conseil protestait par son indiff&eacute;rence touchant la question qui nous passionnait, et d&eacute;tonnait sur l'enthousiasme g&eacute;n&eacute;ral du bord.</p>
+
+<p>J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres &agrave; p&ecirc;cher le gigantesque c&eacute;tac&eacute;. Un baleinier n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; mieux arm&eacute;. Nous poss&eacute;dions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance &agrave; la main, jusqu'aux fl&egrave;ches barbel&eacute;es des espingoles et aux balles explosibles des canardi&egrave;res. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn&eacute;, se chargeant par la culasse, tr&egrave;s &eacute;pais de parois, tr&egrave;s &eacute;troit d'&acirc;me, et dont le mod&egrave;le doit figurer &agrave; l'Exposition universelle de 1867. Ce pr&eacute;cieux instrument, d'origine am&eacute;ricaine, envoyait sans se g&ecirc;ner, un projectile conique de quatre kilogrammes &agrave; une distance moyenne de seize kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Donc, l'<i>Abraham-Lincoln</i> ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.</p>
+
+<p>Ned Land &eacute;tait un Canadien, d'une habilet&eacute; de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'&eacute;gal dans son p&eacute;rilleux m&eacute;tier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il poss&eacute;dait ces qualit&eacute;s &agrave; un degr&eacute; sup&eacute;rieur, et il fallait &ecirc;tre une baleine bien maligne, ou un cachalot singuli&egrave;rement astucieux pour &eacute;chapper &agrave; son coup de harpon.</p>
+
+<p>Ned Land avait environ quarante ans. C'&eacute;tait un homme de grande taille &mdash; plus de six pieds anglais &mdash; vigoureusement b&acirc;ti, l'air grave, peu communicatif, violent parfois, et tr&egrave;s rageur quand on le contrariait. Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singuli&egrave;rement sa physionomie.</p>
+
+<p>Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme &agrave; son bord. Il valait tout l'&eacute;quipage, &agrave; lui seul, pour l'oeil et le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'&agrave; un t&eacute;lescope puissant qui serait en m&ecirc;me temps un canon toujours pr&ecirc;t &agrave; partir.</p>
+
+<p>Qui dit Canadien, dit Fran&ccedil;ais, et, si peu communicatif que f&ucirc;t Ned Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalit&eacute; l'attirait sans doute. C'&eacute;tait une occasion pour lui de parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur &eacute;tait originaire de Qu&eacute;bec, et formait d&eacute;j&agrave; un tribu de hardis p&ecirc;cheurs &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; cette ville appartenait &agrave; la France.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, Ned prit go&ucirc;t &agrave; causer, et j'aimais &agrave; entendre le r&eacute;cit de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses p&ecirc;ches et ses combats avec une grande po&eacute;sie naturelle. Son r&eacute;cit prenait une forme &eacute;pique, et je croyais &eacute;couter quelque Hom&egrave;re canadien, chantant l'<i>Iliade</i> des r&eacute;gions hyperbor&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Je d&eacute;peins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inalt&eacute;rable amiti&eacute; qui na&icirc;t et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures&nbsp;! Ah&nbsp;! brave Ned&nbsp;! je ne demande qu'&agrave; vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi&nbsp;!</p>
+
+<p>Et maintenant, quelle &eacute;tait l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin&nbsp;? Je dois avouer qu'il ne croyait gu&egrave;re &agrave; la licorne, et que, seul &agrave; bord, il ne partageait pas la conviction g&eacute;n&eacute;rale. Il &eacute;vitait m&ecirc;me de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour.</p>
+
+<p>Par une magnifique soir&eacute;e du 30 juillet, c'est-&agrave;-dire trois semaines apr&egrave;s notre d&eacute;part, la fr&eacute;gate se trouvait &agrave; la hauteur du cap Blanc, &agrave; trente milles sous le vent des c&ocirc;tes patagonnes. Nous avions d&eacute;pass&eacute; le tropique du Capricorne, et le d&eacute;troit de Magellan s'ouvrait &agrave; moins de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'<i>Abraham-Lincoln</i> sillonnerait les flots du Pacifique.</p>
+
+<p>Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d'autres, regardant cette myst&eacute;rieuse mer dont les profondeurs sont rest&eacute;es jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement la conversation sur la licorne g&eacute;ante, et j'examinai les diverses chances de succ&egrave;s ou d'insucc&egrave;s de notre exp&eacute;dition. Puis, voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas &ecirc;tre convaincu de l'existence du c&eacute;tac&eacute; que nous poursuivons&nbsp;? Avez-vous donc des raisons particuli&egrave;res de vous montrer si incr&eacute;dule&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de r&eacute;pondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui &eacute;tait habituel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Peut-&ecirc;tre bien, monsieur Aronnax.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui &ecirc;tes familiaris&eacute; avec les grands mammif&egrave;res marins, vous dont l'imagination doit ais&eacute;ment accepter l'hypoth&egrave;se de c&eacute;tac&eacute;s &eacute;normes, vous devriez &ecirc;tre le dernier &agrave; douter en de pareilles circonstances&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, r&eacute;pondit Ned. Que le vulgaire croie &agrave; des com&egrave;tes extraordinaires qui traversent l'espace, ou &agrave; l'existence de monstres ant&eacute;diluviens qui peuplent l'int&eacute;rieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le g&eacute;ologue n'admettent de telles chim&egrave;res. De m&ecirc;me, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de c&eacute;tac&eacute;s, j'en ai harponn&eacute; un grand nombre, j'en ai tu&eacute; plusieurs, mais si puissants et si bien arm&eacute;s qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs d&eacute;fenses n'auraient pu entamer les plaques de t&ocirc;le d'un steamer.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, Ned, on cite des b&acirc;timents que la dent du narwal a travers&eacute;s de part en part.</p>
+
+<p>&mdash; Des navires en bois, c'est possible, r&eacute;pondit le Canadien, et encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'&agrave; preuve contraire, je nie que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.</p>
+
+<p>&mdash; &Eacute;coutez-moi, Ned...</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez except&eacute; cela. Un poulpe gigantesque, peut-&ecirc;tre&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom m&ecirc;me indique le peu de consistance de ses chairs. E&ucirc;t-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n'appartient point &agrave; l'embranchement des vert&eacute;br&eacute;s, est tout &agrave; fait inoffensif pour des navires tels que le <i>Scotia</i> ou l'<i>Abraham-Lincoln</i>. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez narquois, vous persistez &agrave; admettre l'existence d'un &eacute;norme c&eacute;tac&eacute;...&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Ned, je vous le r&eacute;p&egrave;te avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Je crois &agrave; l'existence d'un mammif&egrave;re, puissamment organis&eacute;, appartenant &agrave; l'embranchement des vert&eacute;br&eacute;s, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une d&eacute;fense corn&eacute;e dont la force de p&eacute;n&eacute;tration est extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash; Hum&nbsp;! fit le harponneur, en secouant la t&ecirc;te de l'air d'un homme qui ne veut pas se laisser convaincre.</p>
+
+<p>&mdash; Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal existe, s'il habite les profondeurs de l'Oc&eacute;an, s'il fr&eacute;quente les couches liquides situ&eacute;es &agrave; quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il poss&egrave;de n&eacute;cessairement un organisme dont la solidit&eacute; d&eacute;fie toute comparaison.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourquoi cet organisme si puissant&nbsp;? demanda Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et r&eacute;sister &agrave; leur pression.</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment&nbsp;? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! les chiffres&nbsp;! r&eacute;pliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les chiffres&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; En affaires, Ned, mais non en math&eacute;matiques. &Eacute;coutez-moi. Admettons que la pression d'une atmosph&egrave;re soit repr&eacute;sent&eacute;e par la pression d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En r&eacute;alit&eacute;, la colonne d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densit&eacute; est sup&eacute;rieure &agrave; celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre corps supporte une pression &eacute;gale &agrave; celle de l'atmosph&egrave;re, c'est-&agrave;-dire de kilogrammes par chaque centim&egrave;tre carr&eacute; de sa surface. Il suit de l&agrave; qu'&agrave; trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosph&egrave;res, de cent atmosph&egrave;res &agrave; trois mille deux cents pieds, et de mille atmosph&egrave;res &agrave; trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui &eacute;quivaut &agrave; dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Oc&eacute;an, chaque centim&egrave;tre carr&eacute; de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centim&egrave;tres carr&eacute;s en surface&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.</p>
+
+<p>&mdash; Environ dix-sept mille.</p>
+
+<p>&mdash; Tant que cela&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Et comme en r&eacute;alit&eacute; la pression atmosph&eacute;rique est un peu sup&eacute;rieure au poids d'un kilogramme par centim&egrave;tre carr&eacute;, vos dix-sept mille centim&egrave;tres carr&eacute;s supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.</p>
+
+<p>&mdash; Sans que je m'en aper&ccedil;oive&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'&ecirc;tes pas &eacute;cras&eacute; par une telle pression, c'est que l'air p&eacute;n&egrave;tre &agrave; l'int&eacute;rieur de votre corps avec une pression &eacute;gale. De l&agrave; un &eacute;quilibre parfait entre la pouss&eacute;e int&eacute;rieure et la pouss&eacute;e ext&eacute;rieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, je comprends, r&eacute;pondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau m'entoure et ne me p&eacute;n&egrave;tre pas.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment, Ned. Ainsi donc, &agrave; trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes&nbsp;; &agrave; trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes&nbsp;; &agrave; trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes&nbsp;; &agrave; trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes&nbsp;; c'est-&agrave;-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des plateaux d'une machine hydraulique&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Diable&nbsp;! fit Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, mon digne harponneur, si des vert&eacute;br&eacute;s, longs de plusieurs centaines de m&egrave;tres et gros &agrave; proportion, se maintiennent &agrave; de pareilles profondeurs, eux dont la surface est repr&eacute;sent&eacute;e par des millions de centim&egrave;tres carr&eacute;s, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la pouss&eacute;e qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit &ecirc;tre la r&eacute;sistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour r&eacute;sister &agrave; de telles pressions&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Il faut, r&eacute;pondit Ned Land, qu'ils soient fabriqu&eacute;s en plaques de t&ocirc;le de huit pouces, comme les fr&eacute;gates cuirass&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash; Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lanc&eacute;e avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire.</p>
+
+<p>&mdash; Oui... en effet... peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit le Canadien, &eacute;branl&eacute; par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, vous ai-je convaincu&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut n&eacute;cessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.</p>
+
+<p>&mdash; Mais s'ils n'existent pas, ent&ecirc;t&eacute; harponneur, comment expliquez-vous l'accident arriv&eacute; au <i>Scotia</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est peut-&ecirc;tre..., dit Ned h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>&mdash; Allez donc&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Parce que... &ccedil;a n'est pas vrai&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une c&eacute;l&egrave;bre r&eacute;ponse d'Arago.</p>
+
+<p>Mais cette r&eacute;ponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-l&agrave;, je ne le poussai pas davantage. L'accident du <i>Scotia</i> n'&eacute;tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se d&eacute;montrer plus cat&eacute;goriquement. Or, ce trou ne s'&eacute;tait pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas &eacute;t&eacute; produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il &eacute;tait n&eacute;cessairement d&ucirc; &agrave; l'outil perforant d'un animal.</p>
+
+<p>Or, suivant moi, et toutes les raisons pr&eacute;c&eacute;demment d&eacute;duites, cet animal appartenait &agrave; l'embranchement des vert&eacute;br&eacute;s, &agrave; la classe des mammif&egrave;res, au groupe des pisciformes, et finalement &agrave; l'ordre des c&eacute;tac&eacute;s. Quant &agrave; la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant &agrave; l'esp&egrave;ce dans laquelle il convenait de le ranger, c'&eacute;tait une question &agrave; &eacute;lucider ult&eacute;rieurement. Pour la r&eacute;soudre, il fallait diss&eacute;quer ce monstre inconnu, pour le diss&eacute;quer le prendre, pour le prendre le harponner &mdash; ce qui &eacute;tait l'affaire de Ned Land &mdash; pour le harponner le voir ce qui &eacute;tait l'affaire de l'&eacute;quipage &mdash; et pour le voir le rencontrer &mdash; ce qui &eacute;tait l'affaire du hasard.</p>
+
+
+<h4><a name="V" id="V"></a>V</h4>
+
+<h4>&Agrave; L'AVENTURE&nbsp;!</h4>
+
+
+<p>Le voyage de l'<i>Abraham-Lincoln</i>, pendant quelque temps, ne fut marqu&eacute; par aucun incident. Cependant une circonstance se pr&eacute;senta, qui mit en relief la merveilleuse habilet&eacute; de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui.</p>
+
+<p>Au large des Malouines, le 30 juin, la fr&eacute;gate communiqua avec des baleiniers am&eacute;ricains, et nous appr&icirc;mes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du <i>Monroe</i>, sachant que Ned Land &eacute;tait embarqu&eacute; &agrave; bord de l'<i>Abraham-Lincoln</i>, demanda son aide pour chasser une baleine qui &eacute;tait en vue. Le commandant Farragut, d&eacute;sireux de voir Ned Land &agrave; l'oeuvre, l'autorisa &agrave; se rendre &agrave; bord du <i>Monroe</i>. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre apr&egrave;s une poursuite de quelques minutes&nbsp;!</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate prolongea la c&ocirc;te sud-est de l'Am&eacute;rique avec une rapidit&eacute; prodigieuse. Le 3 juillet, nous &eacute;tions &agrave; l'ouvert du d&eacute;troit de Magellan, &agrave; la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de mani&egrave;re &agrave; doubler le cap Horn.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage lui donna raison &agrave; l'unanimit&eacute;. Et en effet, &eacute;tait-il probable que l'on p&ucirc;t rencontrer le narwal dans ce d&eacute;troit resserr&eacute;&nbsp;? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, &laquo;&nbsp;qu'il &eacute;tait trop gros pour cela&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, &agrave; quinze milles dans le sud, doubla cet &icirc;lot solitaire, ce roc perdu &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du continent am&eacute;ricain, auquel des marins hollandais impos&egrave;rent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donn&eacute;e vers le nord-ouest, et le lendemain, l'h&eacute;lice de la fr&eacute;gate battit enfin les eaux du Pacifique.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ouvre l'oeil&nbsp;! ouvre l'oeil&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;p&eacute;taient les matelots de l 'Abraham Lincoln.</p>
+
+<p>Et ils l'ouvraient d&eacute;mesur&eacute;ment. Les yeux et les lunettes, un peu &eacute;blouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne rest&egrave;rent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Oc&eacute;an, et les nyctalopes, dont la facult&eacute; de voir dans l'obscurit&eacute; accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.</p>
+
+<p>Moi, que l'app&acirc;t de l'argent n'attirait gu&egrave;re, je n'&eacute;tais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indiff&eacute;rent au soleil ou &agrave; la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tant&ocirc;t pench&eacute; sur les bastingages du gaillard d'avant, tant&ocirc;t appuy&eacute; &agrave; la lisse de l'arri&egrave;re, je d&eacute;vorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'&agrave; perte de vue&nbsp;! Et que de fois j'ai partag&eacute; l'&eacute;motion de l'&eacute;tat-major, de l'&eacute;quipage, lorsque quelque capricieuse baleine &eacute;levait son dos noir&acirc;tre au-dessus des flots. Le pont de la fr&eacute;gate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du c&eacute;tac&eacute;. Je regardais, je regardais &agrave; en user ma r&eacute;tine, &agrave; en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me r&eacute;p&eacute;tait d'un ton calme&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si monsieur voulait avoir la bont&eacute; de moins &eacute;carquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais, vaine &eacute;motion&nbsp;! L'<i>Abraham-Lincoln</i> modifiait sa route, courait sur l'animal signal&eacute;, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bient&ocirc;t au milieu d'un concert d'impr&eacute;cations&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. C'&eacute;tait alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond &agrave; notre janvier d'Europe&nbsp;; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste p&eacute;rim&egrave;tre.</p>
+
+<p>Ned Land montrait toujours la plus tenace incr&eacute;dulit&eacute;&nbsp;; il affectait m&ecirc;me de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bord&eacute;e &mdash; du moins quand aucune baleine n'&eacute;tait en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet ent&ecirc;t&eacute; Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bah&nbsp;! r&eacute;pondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y e&ucirc;t-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir&nbsp;? Est-ce que nous ne courons pas &agrave; l'aventure&nbsp;? On a revu, dit-on, cette b&ecirc;te introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois d&eacute;j&agrave; se sont &eacute;coul&eacute;s depuis cette rencontre, et &agrave; s'en rapporter au temp&eacute;rament de votre narwal, il n'aime point &agrave; moisir longtemps dans les m&ecirc;mes parages&nbsp;! Il est dou&eacute; d'une prodigieuse facilit&eacute; de d&eacute;placement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien &agrave; contre sens, et elle ne donnerait pas &agrave; un animal lent de sa nature la facult&eacute; de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la b&ecirc;te existe, elle est d&eacute;j&agrave; loin&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A cela, je ne savais que r&eacute;pondre. &Eacute;videmment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de proc&eacute;der autrement&nbsp;? Aussi, nos chances &eacute;taient-elles fort limit&eacute;es. Cependant, personne ne doutait encore du succ&egrave;s, et pas un matelot du bord n'e&ucirc;t pari&eacute; contre le narwal et contre sa prochaine apparition.</p>
+
+<p>Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coup&eacute; par 105&deg; de longitude, et le 27 du m&ecirc;me mois, nous franchissions l'&eacute;quateur sur le cent dixi&egrave;me m&eacute;ridien. Ce rel&egrave;vement fait, la fr&eacute;gate prit une direction plus d&eacute;cid&eacute;e vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique.</p>
+
+<p>Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux fr&eacute;quenter les eaux profondes, et s'&eacute;loigner des continents ou des &icirc;les dont l'animal avait toujours paru &eacute;viter l'approche, &laquo;&nbsp;sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui&nbsp;!&nbsp;&raquo; disait le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage. La fr&eacute;gate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132&deg; de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions enfin sur le th&eacute;&acirc;tre des derniers &eacute;bats du monstre&nbsp;! Et, pour tout dire, on ne vivait plus &agrave; bord. Les coeurs palpitaient effroyablement, et se pr&eacute;paraient pour l'avenir d'incurables an&eacute;vrismes. L'&eacute;quipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'id&eacute;e. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appr&eacute;ciation, une illusion d'optique de quelque matelot perch&eacute; sur les barres, causaient d'intol&eacute;rables douleurs, et ces &eacute;motions, vingt fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, nous maintenaient dans un &eacute;tat d'&eacute;r&eacute;thisme trop violent pour ne pas amener une r&eacute;action prochaine.</p>
+
+<p>Et en effet, la r&eacute;action ne tarda pas &agrave; se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un si&egrave;cle&nbsp;! l'<i>Abraham-Lincoln</i> sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signal&eacute;es, faisant de brusques &eacute;carts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arr&ecirc;tant soudain, for&ccedil;ant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de d&eacute;niveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor&eacute; des rivages du Japon &agrave; la c&ocirc;te am&eacute;ricaine. Et rien&nbsp;! rien que l'immensit&eacute; des flots d&eacute;serts&nbsp;! Rien qui ressembl&acirc;t &agrave; un narwal gigantesque, ni &agrave; un &icirc;lot sous-marin, ni &agrave; une &eacute;pave de naufrage, ni &agrave; un &eacute;cueil fuyant, ni &agrave; quoi que ce f&ucirc;t de surnaturel&nbsp;!</p>
+
+<p>La r&eacute;action se fit donc. Le d&eacute;couragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une br&egrave;che &agrave; l'incr&eacute;dulit&eacute;. Un nouveau sentiment se produisit &agrave; bord, qui se composait de trois dixi&egrave;mes de honte contre sept dixi&egrave;mes de fureur. On &eacute;tait &laquo;&nbsp;tout b&ecirc;te&nbsp;&raquo; de s'&ecirc;tre laiss&eacute; prendre &agrave; une chim&egrave;re, mais encore plus furieux&nbsp;! Les montagnes d'arguments entass&eacute;s depuis un an s'&eacute;croul&egrave;rent &agrave; la fois, et chacun ne songea plus qu'&agrave; se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifi&eacute;.</p>
+
+<p>Avec la mobilit&eacute; naturelle &agrave; l'esprit humain, d'un exc&egrave;s on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents d&eacute;tracteurs. La r&eacute;action monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carr&eacute; de l'&eacute;tat-major, et certainement, sans un ent&ecirc;tement tr&egrave;s particulier du commandant Farragut, la fr&eacute;gate e&ucirc;t d&eacute;finitivement remis le cap au sud.</p>
+
+<p>Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'<i>Abraham-Lincoln</i> n'avait rien &agrave; se reprocher, ayant tout fait pour r&eacute;ussir. Jamais &eacute;quipage d'un b&acirc;timent de la marine am&eacute;ricaine ne montra plus de patience et plus de z&egrave;le&nbsp;; son insucc&egrave;s ne saurait lui &ecirc;tre imput&eacute;&nbsp;; il ne restait plus qu'&agrave; revenir.</p>
+
+<p>Une repr&eacute;sentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cach&egrave;rent point leur m&eacute;contentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut r&eacute;volte &agrave; bord, mais apr&egrave;s une raisonnable p&eacute;riode d'obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le d&eacute;lai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait trois tours de roue, et l'<i>Abraham-Lincoln</i> ferait route vers les mers europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour r&eacute;sultat de ranimer les d&eacute;faillances de l'&eacute;quipage. L'Oc&eacute;an fut observ&eacute; avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se r&eacute;sume tout le souvenir. Les lunettes fonctionn&egrave;rent avec une activit&eacute; fi&eacute;vreuse. C'&eacute;tait un supr&ecirc;me d&eacute;fi port&eacute; au narwal g&eacute;ant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de r&eacute;pondre &agrave; cette sommation &laquo;&nbsp;&agrave; compara&icirc;tre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Deux jours se pass&egrave;rent. L'<i>Abraham-Lincoln</i> se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour &eacute;veiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas o&ugrave; il se f&ucirc;t rencontr&eacute; dans ces parages. D'&eacute;normes quartiers de lard furent mis &agrave; la tra&icirc;ne pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonn&egrave;rent dans toutes les directions autour de l'<i>Abraham-Lincoln</i>, pendant qu'il mettait en panne, et ne laiss&egrave;rent pas un point de mer inexplor&eacute;. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se f&ucirc;t d&eacute;voil&eacute; ce myst&egrave;re sous-marin.</p>
+
+<p>Le lendemain, 5 novembre, &agrave; midi, expirait le d&eacute;lai de rigueur. Apr&egrave;s le point, le commandant Farragut, fid&egrave;le &agrave; sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner d&eacute;finitivement les r&eacute;gions septentrionales du Pacifique.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate se trouvait alors par 31&deg;15' de latitude nord et par 136&deg;42' de longitude est. Les terres du Japon nous restaient &agrave; moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'&eacute;trave de la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>En ce moment, j'&eacute;tais appuy&eacute; &agrave; l'avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, post&eacute; pr&egrave;s de moi, regardait devant lui. L'&eacute;quipage, juch&eacute; dans les haubans, examinait l'horizon qui se r&eacute;tr&eacute;cissait et s'obscurcissait peu &agrave; peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurit&eacute; croissante. Parfois le sombre Oc&eacute;an &eacute;tincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s'&eacute;vanouissait dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>En observant Conseil, je constatai que ce brave gar&ccedil;on subissait tant soit peu l'influence g&eacute;n&eacute;rale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-&ecirc;tre, et pour la premi&egrave;re fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Allons, Conseil, lui dis-je, voil&agrave; une derni&egrave;re occasion d'empocher deux mille dollars.</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur me permette de le lui dire, r&eacute;pondit Conseil, je n'ai jamais compt&eacute; sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas &eacute;t&eacute; plus pauvre.</p>
+
+<p>&mdash; Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, apr&egrave;s tout, et dans laquelle nous nous sommes lanc&eacute;s trop l&eacute;g&egrave;rement. Que de temps perdu, que d'&eacute;motions inutiles&nbsp;! Depuis six mois d&eacute;j&agrave;, nous serions rentr&eacute;s en France...</p>
+
+<p>&mdash; Dans le petit appartement de monsieur, r&eacute;pliqua Conseil, dans le Mus&eacute;um de monsieur&nbsp;! Et j'aurais d&eacute;j&agrave; class&eacute; les fossiles de monsieur&nbsp;! Et le babiroussa de monsieur serait install&eacute; dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se moquera de nous&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Effectivement, r&eacute;pondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire...&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il faut le dire, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il m&eacute;rite&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Quand on a l'honneur d'&ecirc;tre un savant comme monsieur, on ne s'expose pas...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence g&eacute;n&eacute;ral, une voix venait de se faire entendre. C'&eacute;tait la voix de Ned Land, et Ned Land s'&eacute;criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oh&eacute;&nbsp;! la chose en question, sous le vent, par le travers &agrave; nous&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="VI" id="VI"></a>VI</h4>
+
+<h4>&Agrave; TOUTE VAPEUR</h4>
+
+
+<p>A ce cri, l'&eacute;quipage entier se pr&eacute;cipita vers le harponneur, commandant, officiers, ma&icirc;tres, matelots, mousses, jusqu'aux ing&eacute;nieurs qui quitt&egrave;rent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonn&egrave;rent leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;, et la fr&eacute;gate ne courait plus que sur son erre.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir. Mon coeur battait &agrave; se rompre.</p>
+
+<p>Mais Ned Land ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;, et tous, nous aper&ccedil;&ucirc;mes l'objet qu'il indiquait de la main.</p>
+
+<p>A deux encablures de l'<i>Abraham-Lincoln</i> et de sa hanche de tribord, la mer semblait &ecirc;tre illumin&eacute;e par dessus. Ce n'&eacute;tait point un simple ph&eacute;nom&egrave;ne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immerg&eacute; &agrave; quelques toises de la surface des eaux, projetait cet &eacute;clat tr&egrave;s intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait &ecirc;tre produite par un agent d'une grande puissance &eacute;clairante. La partie lumineuse d&eacute;crivait sur la mer un immense ovale tr&egrave;s allong&eacute;, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable &eacute;clat s'&eacute;teignait par d&eacute;gradations successives.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce n'est qu'une agglom&eacute;ration de mol&eacute;cules phosphorescentes, s'&eacute;cria l'un des officiers.</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, r&eacute;pliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumi&egrave;re. Cet &eacute;clat est de nature essentiellement &eacute;lectrique... D'ailleurs, voyez, voyez&nbsp;! il se d&eacute;place&nbsp;! il se meut en avant, en arri&egrave;re&nbsp;! il s'&eacute;lance sur nous&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un cri g&eacute;n&eacute;ral s'&eacute;leva de la fr&eacute;gate.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Silence&nbsp;! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute&nbsp;! Machine en arri&egrave;re&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les matelots se pr&eacute;cipit&egrave;rent &agrave; la barre, les ing&eacute;nieurs &agrave; leur machine. La vapeur fut imm&eacute;diatement renvers&eacute;e et l'<i>Abraham-Lincoln</i>, abattant sur b&acirc;bord, d&eacute;crivit un demi-cercle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La barre droite&nbsp;! Machine en avant&nbsp;!&nbsp;&raquo; cria le commandant Farragut.</p>
+
+<p>Ces ordres furent ex&eacute;cut&eacute;s, et la fr&eacute;gate s'&eacute;loigna rapidement du foyer lumineux.</p>
+
+<p>Je me trompe. Elle voulut s'&eacute;loigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions haletants. La stup&eacute;faction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la fr&eacute;gate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa de ses nappes &eacute;lectriques comme d'une poussi&egrave;re lumineuse. Puis il s'&eacute;loigna de deux ou trois milles, laissant une tra&icirc;n&eacute;e phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arri&egrave;re la locomotive d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, o&ugrave; il alla prendre son &eacute;lan, le monstre fon&ccedil;a subitement vers l'<i>Abraham-Lincoln</i> avec une effrayante rapidit&eacute;, s'arr&ecirc;ta brusquement &agrave; vingt pieds de ses pr&eacute;cintes, s'&eacute;teignit non pas en s'ab&icirc;mant sous les eaux, puisque son &eacute;clat ne subit aucune d&eacute;gradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se f&ucirc;t subitement tarie&nbsp;! Puis, il reparut de l'autre c&ocirc;t&eacute; du navire, soit qu'il l'e&ucirc;t tourn&eacute;, soit qu'il e&ucirc;t gliss&eacute; sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fatale.</p>
+
+<p>Cependant, je m'&eacute;tonnais des manoeuvres de la fr&eacute;gate. Elle fuyait et n'attaquait pas. Elle &eacute;tait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible, &eacute;tait empreinte d'un ind&eacute;finissable &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me r&eacute;pondit-il, je ne sais &agrave; quel &ecirc;tre formidable j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma fr&eacute;gate au milieu de cette obscurit&eacute;. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en d&eacute;fendre&nbsp;? Attendons le jour et les r&ocirc;les changeront.</p>
+
+<p>&mdash; Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, c'est &eacute;videmment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; En effet, r&eacute;pondit le commandant, et s'il poss&egrave;de en lui une puissance foudroyante, c'est &agrave; coup s&ucirc;r le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Cr&eacute;ateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tout l'&eacute;quipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea &agrave; dormir. L'<i>Abraham-Lincoln</i>, ne pouvant lutter de vitesse, avait mod&eacute;r&eacute; sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son c&ocirc;t&eacute;, le narwal, imitant la fr&eacute;gate, se laissait bercer au gr&eacute; des lames, et semblait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne point abandonner le th&eacute;&acirc;tre de la lutte.</p>
+
+<p>Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il &laquo;&nbsp;s'&eacute;teignit&nbsp;&raquo; comme un gros ver luisant. Avait-il fui&nbsp;? Il fallait le craindre, non pas l'esp&eacute;rer. Mais &agrave; une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable &agrave; celui que produit une colonne d'eau, chass&eacute;e avec une extr&ecirc;me violence.</p>
+
+<p>Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous &eacute;tions alors sur la dunette, jetant d'avides regards &agrave; travers les profondes t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapport&eacute; deux mille dollars.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, vous avez droit &agrave; la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il pas celui que font les c&eacute;tac&eacute;s rejetant l'eau par leurs &eacute;vents&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Le m&ecirc;me bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un c&eacute;tac&eacute; qui se tient l&agrave; dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.</p>
+
+<p>&mdash; S'il est d'humeur &agrave; vous entendre, ma&icirc;tre Land, r&eacute;pondis-je d'un ton peu convaincu.</p>
+
+<p>&mdash; Que je l'approche &agrave; quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu'il m'&eacute;coute&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleini&egrave;re &agrave; votre disposition&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Ce sera jouer la vie de mes hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Et la mienne&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit simplement le harponneur.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, &agrave; cinq milles au vent de l'<i>Abraham-Lincoln</i>. Malgr&eacute; la distance, malgr&eacute; le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal et jusqu'&agrave; sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment o&ugrave; l'&eacute;norme narwal venait respirer &agrave; la surface de l'oc&eacute;an, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Hum&nbsp;! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un r&eacute;giment de cavalerie, ce serait une jolie baleine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se pr&eacute;para au combat. Les engins de p&ecirc;che furent dispos&eacute;s le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon &agrave; une distance d'un mille, et de longues canardi&egrave;res &agrave; balles explosives dont la blessure est mortelle, m&ecirc;me aux plus puissants animaux. Ned Land s'&eacute;tait content&eacute; d'aff&ucirc;ter son harpon, arme terrible dans sa main.</p>
+
+<p>A six heures, l'aube commen&ccedil;a &agrave; poindre, et avec les premi&egrave;res lueurs de l'aurore disparut l'&eacute;clat &eacute;lectrique du narwal. A sept heures, le jour &eacute;tait suffisamment fait, mais une brume matinale tr&egrave;s &eacute;paisse r&eacute;tr&eacute;cissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De l&agrave;, d&eacute;sappointement et col&egrave;re.</p>
+
+<p>Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; perch&eacute;s &agrave; la t&ecirc;te des m&acirc;ts.</p>
+
+<p>A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se lev&egrave;rent peu &agrave; peu. L'horizon s'&eacute;largissait et se purifiait &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La chose en question, par b&acirc;bord derri&egrave;re&nbsp;!&nbsp;&raquo; cria le harponneur.</p>
+
+<p>Tous les regards se dirig&egrave;rent vers le point indiqu&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, &agrave; un mille et demi de la fr&eacute;gate, un long corps noir&acirc;tre &eacute;mergeait d'un m&egrave;tre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agit&eacute;e, produisait un remous consid&eacute;rable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur &eacute;clatante, marquait le passage de l'animal et d&eacute;crivait une courbe allong&eacute;e.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate s'approcha du c&eacute;tac&eacute;. Je l'examinai en toute libert&eacute; d'esprit. Les rapports du <i>Shannon</i> et de l'<i>Helvetia</i> avaient un peu exag&eacute;r&eacute; ses dimensions, et j'estimai sa longueur &agrave; deux cent cinquante pieds seulement. Quant &agrave; sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'appr&eacute;cier&nbsp;; mais, en somme, l'animal me parut &ecirc;tre admirablement proportionn&eacute; dans ses trois dimensions.</p>
+
+<p>Pendant que j'observais cet &ecirc;tre ph&eacute;nom&eacute;nal, deux jets de vapeur et d'eau s'&eacute;lanc&egrave;rent de ses &eacute;vents, et mont&egrave;rent &agrave; une hauteur de quarante m&egrave;tres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus d&eacute;finitivement qu'il appartenait &agrave; l'embranchement des vert&eacute;br&eacute;s, classe des mammif&egrave;res, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des c&eacute;tac&eacute;s, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des c&eacute;tac&eacute;s comprend trois familles&nbsp;: les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette derni&egrave;re que sont rang&eacute;s les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en esp&egrave;ces, chaque esp&egrave;ce en vari&eacute;t&eacute;s. Vari&eacute;t&eacute;, esp&egrave;ce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de compl&eacute;ter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, apr&egrave;s avoir attentivement observ&eacute; l'animal, fit appeler l'ing&eacute;nieur. L'ing&eacute;nieur accourut.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, r&eacute;pondit l'ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&mdash; Bien. Forcez vos feux, et &agrave; toute vapeur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonn&eacute;. Quelques instants apr&egrave;s, les deux chemin&eacute;es de la fr&eacute;gate vomissaient des torrents de fum&eacute;e noire, et le pont fr&eacute;missait sous le tremblotement des chaudi&egrave;res.</p>
+
+<p>L'<i>Abraham-Lincoln</i>, chass&eacute; en avant par sa puissante h&eacute;lice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indiff&eacute;remment s'approcher &agrave; une demi-encablure&nbsp;; puis d&eacute;daignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.</p>
+
+<p>Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans que la fr&eacute;gate gagn&acirc;t deux toises sur le c&eacute;tac&eacute; Il &eacute;tait donc &eacute;vident qu'&agrave; marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais</p>
+
+<p>Le commandant Farragut tordait avec rage l'&eacute;paisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ned Land&nbsp;?&nbsp;&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Le Canadien vint &agrave; l'ordre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, ma&icirc;tre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations &agrave; la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, r&eacute;pondit Ned Land, car cette b&ecirc;te-l&agrave; ne se laissera prendre que si elle le veut bien.</p>
+
+<p>&mdash; Que faire alors&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupr&eacute;, et si nous arrivons &agrave; longueur de harpon, je harponne.</p>
+
+<p>&mdash; Allez, Ned, r&eacute;pondit le commandant Farragut. Ing&eacute;nieur, cria-t-il, faites monter la pression.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land se rendit &agrave; son poste. Les feux furent plus activement pouss&eacute;s&nbsp;; l'h&eacute;lice donna quarante-trois tours &agrave; la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jet&eacute;, on constata que l'<i>Abraham-Lincoln</i> marchait &agrave; raison de dix-huit milles cinq dixi&egrave;mes &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixi&egrave;mes.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, la fr&eacute;gate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise&nbsp;! C'&eacute;tait humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine am&eacute;ricaine. Une sourde col&egrave;re courait parmi l'&eacute;quipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, d&eacute;daignait de leur r&eacute;pondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait.</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur fut encore une fois appel&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous avez atteint votre maximum de pression&nbsp;? Lui demanda le commandant.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, r&eacute;pondit l'ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et vos soupapes sont charg&eacute;es&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; A six atmosph&egrave;res et demie.</p>
+
+<p>&mdash; Chargez-les &agrave; dix atmosph&egrave;res.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; un ordre am&eacute;ricain s'il en fut. On n'e&ucirc;t pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une &laquo;&nbsp;concurrence&nbsp;&raquo;&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil, dis-je &agrave; mon brave serviteur qui se trouvait pr&egrave;s de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Comme il plaira &agrave; monsieur&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Eh bien&nbsp;! je l'avouerai, cette chance, il ne me d&eacute;plaisait pas de la risquer.</p>
+
+<p>Les soupapes furent charg&eacute;es. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoy&egrave;rent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidit&eacute; de l'<i>Abraham Lincoln</i> s'accrut. Ses m&acirc;ts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fum&eacute;e pouvaient &agrave; peine trouver passage par les chemin&eacute;es trop &eacute;troites.</p>
+
+<p>On jeta le loch une seconde fois.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! timonier&nbsp;? demanda le commandant Farragut.</p>
+
+<p>&mdash; Dix neuf milles trois dixi&egrave;mes, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Forcez les feux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur ob&eacute;it. Le manom&egrave;tre marqua dix atmosph&egrave;res. Mais le c&eacute;tac&eacute; &laquo;&nbsp;chauffa&nbsp;&raquo; lui aussi, sans doute, car, sans se g&ecirc;ner, il fila ses dix-neuf milles et trois dixi&egrave;mes.</p>
+
+<p>Quelle poursuite&nbsp;! Non, je ne puis d&eacute;crire l'&eacute;motion qui faisait vibrer tout mon &ecirc;tre. Ned Land se tenait &agrave; son poste, le harpon &agrave; la main. Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous le gagnons&nbsp;! nous le gagnons&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'&eacute;cria le Canadien.</p>
+
+<p>Puis, au moment o&ugrave; il se disposait &agrave; frapper, le c&eacute;tac&eacute; se d&eacute;robait avec une rapidit&eacute; que je ne puis estimer &agrave; moins de trente milles &agrave; l'heure. Et m&ecirc;me, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la fr&eacute;gate en en faisant le tour&nbsp;! Un cri de fureur s'&eacute;chappa de toutes les poitrines&nbsp;!</p>
+
+<p>A midi, nous n'&eacute;tions pas plus avanc&eacute;s qu'&agrave; huit heures du matin.</p>
+
+<p>Le commandant Farragut se d&eacute;cida alors &agrave; employer des moyens plus directs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! dit-il, cet animal-l&agrave; va plus vite que l'<i>Abraham-Lincoln</i>&nbsp;! Eh bien&nbsp;: nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Ma&icirc;tre, des hommes &agrave; la pi&egrave;ce de l'avant.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le canon de gaillard fut imm&eacute;diatement charg&eacute; et braqu&eacute;. Le coup partit, mais le boulet passa &agrave; quelques pieds au-dessus du c&eacute;tac&eacute;, qui se tenait &agrave; un demi-mille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A un autre plus adroit&nbsp;! cria le commandant, et cinq cents dollars &agrave; qui percera cette infernale b&ecirc;te&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un vieux canonnier &agrave; barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme, la physionomie froide, s'approcha de sa pi&egrave;ce, la mit en position et visa longtemps. Une forte d&eacute;tonation &eacute;clata, &agrave; laquelle se m&ecirc;l&egrave;rent les hurrahs de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre &agrave; deux milles en mer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah &ccedil;a&nbsp;! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-l&agrave; est donc blind&eacute; avec des plaques de six pouces&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mal&eacute;diction&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'&eacute;cria le commandant Farragut.</p>
+
+<p>La chasse recommen&ccedil;a, et le commandant Farragut se penchant vers moi, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je poursuivrai l'animal jusqu'&agrave; ce que ma fr&eacute;gate &eacute;clate&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondis-je, et vous aurez raison&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On pouvait esp&eacute;rer que l'animal s'&eacute;puiserait, et qu'il ne serait pas indiff&eacute;rent &agrave; la fatigue comme une machine &agrave; vapeur. Mais il n'en fut rien. Les heures s'&eacute;coul&egrave;rent, sans qu'il donn&acirc;t aucun signe d'&eacute;puisement.</p>
+
+<p>Cependant, il faut dire &agrave; la louange de l'<i>Abraham-Lincoln</i> qu'il lutta avec une infatigable t&eacute;nacit&eacute;. Je n'estime pas &agrave; moins de cinq cents kilom&egrave;tres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journ&eacute;e du 6 novembre&nbsp;! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux oc&eacute;an.</p>
+
+<p>En ce moment, je crus que notre exp&eacute;dition &eacute;tait termin&eacute;e, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.</p>
+
+<p>A dix heures cinquante minutes du soir, la clart&eacute; &eacute;lectrique r&eacute;apparut, &agrave; trois milles au vent de la fr&eacute;gate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Le narwal semblait immobile. Peut-&ecirc;tre, fatigu&eacute; de sa journ&eacute;e, dormait-il, se laissant aller &agrave; l'ondulation des lames&nbsp;? Il y avait l&agrave; une chance dont le commandant Farragut r&eacute;solut de profiter.</p>
+
+<p>Il donna ses ordres. L'<i>Abraham-Lincoln</i> fut tenu sous petite vapeur, et s'avan&ccedil;a prudemment pour ne pas &eacute;veiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein oc&eacute;an des baleines profond&eacute;ment endormies que l'on attaque alors avec succ&egrave;s, et Ned Land en avait harponn&eacute; plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupr&eacute;.</p>
+
+<p>La fr&eacute;gate s'approcha sans bruit, stoppa &agrave; deux encablures de l'animal, et courut sur son erre. On ne respirait plus &agrave; bord. Un silence profond r&eacute;gnait sur le pont. Nous n'&eacute;tions pas &agrave; cent pieds du foyer ardent, dont l'&eacute;clat grandissait et &eacute;blouissait nos yeux.</p>
+
+<p>En ce moment, pench&eacute; sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroch&eacute; d'une main &agrave; la martingale, de l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds &agrave; peine le s&eacute;paraient de l'animal immobile.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, son bras se d&eacute;tendit violemment, et le harpon fut lanc&eacute;. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurt&eacute; un corps dur.</p>
+
+<p>La clart&eacute; &eacute;lectrique s'&eacute;teignit soudain, et deux &eacute;normes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la fr&eacute;gate, courant comme un torrent de l'avant &agrave; l'arri&egrave;re, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes.</p>
+
+<p>Un choc effroyable se produisit, et, lanc&eacute; par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus pr&eacute;cipit&eacute; &agrave; la mer.</p>
+
+
+<h4><a name="VII" id="VII"></a>VII</h4>
+
+<h4>UNE BALEINE D'ESP&Egrave;CE INCONNUE</h4>
+
+
+<p>Bien que j'eusse &eacute;t&eacute; surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai pas moins une impression tr&egrave;s nette de mes sensations.</p>
+
+<p>Je fus d'abord entra&icirc;n&eacute; &agrave; une profondeur de vingt pieds environ. Je suis bon nageur, sans pr&eacute;tendre &eacute;galer Byron et Edgar Poe, qui sont des ma&icirc;tres, et ce plongeon ne me fit point perdre la t&ecirc;te. Deux vigoureux coups de talons me ramen&egrave;rent &agrave; la surface de la mer.</p>
+
+<p>Mon premier soin fut de chercher des yeux la fr&eacute;gate. L'&eacute;quipage s'&eacute;tait-il aper&ccedil;u de ma disparition&nbsp;? L'<i>Abraham-Lincoln</i> avait-il vir&eacute; de bord&nbsp;? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation &agrave; la mer&nbsp;? Devais-je esp&eacute;rer d'&ecirc;tre sauv&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;taient profondes. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'&eacute;teignirent dans l'&eacute;loignement. C'&eacute;tait la fr&eacute;gate. Je me sentis perdu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A moi&nbsp;! &agrave; moi&nbsp;!&nbsp;&raquo; criai-je, en nageant vers l'<i>Abraham-Lincoln</i> d'un bras d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Mes v&ecirc;tements m'embarrassaient. L'eau les collait &agrave; mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais&nbsp;! je suffoquais&nbsp;!...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me d&eacute;battis, entra&icirc;n&eacute; dans l'ab&icirc;me...</p>
+
+<p>Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramen&eacute; &agrave; la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces paroles prononc&eacute;es &agrave; mon oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si monsieur veut avoir l'extr&ecirc;me obligeance de s'appuyer sur mon &eacute;paule, monsieur nagera beaucoup plus &agrave; son aise.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je saisis d'une main le bras de mon fid&egrave;le Conseil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Toi&nbsp;! dis-je, toi&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Moi-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Conseil, et aux ordres de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et ce choc t'a pr&eacute;cipit&eacute; en m&ecirc;me temps que moi &agrave; la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Nullement. Mais &eacute;tant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le digne gar&ccedil;on trouvait cela tout naturel&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la fr&eacute;gate&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; La fr&eacute;gate&nbsp;! r&eacute;pondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Tu dis&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je dis qu'au moment o&ugrave; je me pr&eacute;cipitai &agrave; la mer, j'entendis les hommes de barre s'&eacute;crier&nbsp;: &laquo;&nbsp;L'h&eacute;lice et le gouvernail sont bris&eacute;s...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&mdash; Bris&eacute;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! bris&eacute;s par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que l'<i>Abraham-Lincoln</i> ait &eacute;prouv&eacute;e. Mais, circonstance f&acirc;cheuse pour nous, il ne gouverne plus.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, nous sommes perdus&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vigoureusement&nbsp;; mais, g&ecirc;n&eacute; par mes v&ecirc;tements qui me serraient comme un chape de plomb, j'&eacute;prouvais une extr&ecirc;me difficult&eacute; &agrave; me soutenir. Conseil s'en aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que monsieur me permette de lui faire une incision&nbsp;&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Puis, il m'en d&eacute;barrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux.</p>
+
+<p>A mon tour, je rendis le m&ecirc;me service &agrave; Conseil, et nous continu&acirc;mes de &laquo;&nbsp;naviguer&nbsp;&raquo; l'un pr&egrave;s de l'autre.</p>
+
+<p>Cependant, la situation n'en &eacute;tait pas moins terrible. Peut-&ecirc;tre notre disparition n'avait-elle pas &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e, et l'e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute;, la fr&eacute;gate ne pouvait revenir sous le vent &agrave; nous, &eacute;tant d&eacute;mont&eacute;e de son gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.</p>
+
+<p>Conseil raisonna froidement dans cette hypoth&egrave;se et fit son plan en cons&eacute;quence. &Eacute;tonnante nature&nbsp;! Ce phlegmatique gar&ccedil;on &eacute;tait l&agrave; comme chez lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Il fut donc d&eacute;cid&eacute; que notre seule chance de salut &eacute;tant d'&ecirc;tre recueillis par les embarcations de l'<i>Abraham-Lincoln</i>, nous devions nous organiser de mani&egrave;re a les attendre le plus longtemps possible. Je r&eacute;solus alors de diviser nos forces afin de ne pas les &eacute;puiser simultan&eacute;ment, et voici ce qui fut convenu&nbsp;: pendant que l'un de nous, &eacute;tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras crois&eacute;s, les jambes allong&eacute;es, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce r&ocirc;le de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-&ecirc;tre jusqu'au lever du jour.</p>
+
+<p>Faible chance&nbsp;! mais l'espoir est si fortement enracin&eacute; au coeur de l'homme&nbsp;! Puis, nous &eacute;tions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse improbable - , si je cherchais &agrave; d&eacute;truire en moi toute illusion, si je voulais &laquo;&nbsp;d&eacute;sesp&eacute;rer&nbsp;&raquo;, je ne le pouvais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>La collision de la fr&eacute;gate et du c&eacute;tac&eacute; s'&eacute;tait produite vers onze heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Op&eacute;ration rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais &agrave; percer du regard ces &eacute;paisses t&eacute;n&egrave;bres que rompait seule la phosphorescence provoqu&eacute;e par nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On e&ucirc;t dit que nous &eacute;tions plong&eacute;s dans un bain de mercure.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, je fus pris d'une extr&ecirc;me fatigue. Mes membres se raidirent sous l'&eacute;treinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bient&ocirc;t haleter le pauvre gar&ccedil;on&nbsp;; sa respiration devint courte et press&eacute;e. Je compris qu'il ne pouvait r&eacute;sister longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Laisse-moi&nbsp;! laisse-moi&nbsp;! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Abandonner monsieur&nbsp;! jamais&nbsp;! r&eacute;pondit-il. Je compte bien me noyer avant lui&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, la lune apparut &agrave; travers les franges d'un gros nuage que le vent entra&icirc;nait dans l'est. La surface de la mer &eacute;tincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumi&egrave;re ranima nos forces. Ma t&ecirc;te se redressa. Mes regards se port&egrave;rent &agrave; tous les points de l'horizon. J'aper&ccedil;us la fr&eacute;gate. Elle &eacute;tait &agrave; cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, &agrave; peine appr&eacute;ciable&nbsp;! Mais d'embarcations, point&nbsp;!</p>
+
+<p>Je voulus crier. A quoi bon, &agrave; pareille distance&nbsp;! Mes l&egrave;vres gonfl&eacute;es ne laiss&egrave;rent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je l'entendis r&eacute;p&eacute;ter &agrave; plusieurs reprises&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A nous&nbsp;! &agrave; nous&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Nos mouvements un instant suspendus, nous &eacute;cout&acirc;mes. Et, f&ucirc;t-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppress&eacute; emplit l'oreille, mais il me sembla qu'un cri r&eacute;pondait au cri de Conseil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;As-tu entendu&nbsp;? murmurai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! oui&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Cette fois, pas d'erreur possible&nbsp;! Une voix humaine r&eacute;pondait &agrave; la n&ocirc;tre&nbsp;! &Eacute;tait-ce la voix de quelque infortun&eacute;, abandonn&eacute; au milieu de l'Oc&eacute;an, quelque autre victime du choc &eacute;prouv&eacute; par le navire&nbsp;? Ou plut&ocirc;t une embarcation de la fr&eacute;gate ne nous h&eacute;lait-elle pas dans l'ombre&nbsp;?</p>
+
+<p>Conseil fit un supr&ecirc;me effort, et, s'appuyant sur mon &eacute;paule, tandis que je r&eacute;sistais dans une derni&egrave;re convulsion, il se dressa &agrave; demi hors de l'eau et retomba &eacute;puis&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Qu'as-tu vu&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Qu'avait-il vu&nbsp;? Alors, je ne sais pourquoi, la pens&eacute;e du monstre me vint pour la premi&egrave;re fois &agrave; l'esprit&nbsp;!... Mais cette voix cependant&nbsp;?... Les temps ne sont plus o&ugrave; les Jonas se r&eacute;fugient dans le ventre des baleines&nbsp;!</p>
+
+<p>Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la t&ecirc;te, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel r&eacute;pondait une voix de plus en plus rapproch&eacute;e. Je l'entendais &agrave; peine. Mes forces &eacute;taient &agrave; bout&nbsp;; mes doigts s'&eacute;cartaient&nbsp;; ma main ne me fournissait plus un point d'appui&nbsp;; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau sal&eacute;e&nbsp;; le froid m'envahissait. Je relevai la t&ecirc;te une derni&egrave;re fois, puis, je m'ab&icirc;mai...</p>
+
+<p>En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait &agrave; la surface de l'eau, que ma poitrine se d&eacute;gonflait, et je m'&eacute;vanouis...</p>
+
+<p>Il est certain que je revins promptement &agrave; moi, gr&acirc;ce &agrave; de vigoureuses frictions qui me sillonn&egrave;rent le corps. J'entr'ouvris les yeux...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil&nbsp;! murmurai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur m'a sonn&eacute;&nbsp;?&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>En ce moment, aux derni&egrave;res clart&eacute;s de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, j'aper&ccedil;us une figure qui n'&eacute;tait pas celle de Conseil, et que je reconnus aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ned&nbsp;! m'&eacute;criai-je</p>
+
+<p>&mdash; En personne, monsieur, et qui court apr&egrave;s sa prime&nbsp;! r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; &agrave; la mer au choc de la fr&eacute;gate&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, mais plus favoris&eacute; que vous, j'ai pu prendre pied presque imm&eacute;diatement sur un &icirc;lot flottant.</p>
+
+<p>&mdash; Un &icirc;lot&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.</p>
+
+<p>&mdash; Expliquez-vous, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Seulement, j'ai bient&ocirc;t compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'&eacute;tait &eacute;mouss&eacute; sur sa peau.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi, Ned, pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est que cette b&ecirc;te-l&agrave;, monsieur le professeur, est faite en t&ocirc;le d'acier&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je contr&ocirc;le moi-m&ecirc;me mes assertions.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'&ecirc;tre ou de l'objet &agrave; demi immerg&eacute; qui nous servait de refuge. Je l'&eacute;prouvai du pied. C'&eacute;tait &eacute;videmment un corps dur, imp&eacute;n&eacute;trable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammif&egrave;res marins.</p>
+
+<p>Mais ce corps dur pouvait &ecirc;tre une carapace osseuse, semblable &agrave; celle des animaux ant&eacute;diluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.</p>
+
+<p>Eh bien&nbsp;! non&nbsp;! Le dos noir&acirc;tre qui me supportait &eacute;tait lisse, poli, non imbriqu&eacute;. Il rendait au choc une sonorit&eacute; m&eacute;tallique, et, si incroyable que cela f&ucirc;t, il semblait que, dis-je, il &eacute;tait fait de plaques boulonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Le doute n'&eacute;tait pas possible&nbsp;! L'animal, le monstre, le ph&eacute;nom&egrave;ne naturel qui avait intrigu&eacute; le monde savant tout entier, boulevers&eacute; et fourvoy&eacute; l'imagination des marins des deux h&eacute;misph&egrave;res, il fallait bien le reconna&icirc;tre, c'&eacute;tait un ph&eacute;nom&egrave;ne plus &eacute;tonnant encore, un ph&eacute;nom&egrave;ne de main d'homme.</p>
+
+<p>La d&eacute;couverte de l'existence de l'&ecirc;tre le plus fabuleux, le plus mythologique, n'e&ucirc;t pas, au m&ecirc;me degr&eacute;, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Cr&eacute;ateur, c'est tout simple. Mais trouver tout &agrave; coup, sous ses yeux, l'impossible myst&eacute;rieusement et humainement r&eacute;alis&eacute;, c'&eacute;tait &agrave; confondre l'esprit&nbsp;!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas &agrave; h&eacute;siter cependant. Nous &eacute;tions &eacute;tendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin, qui pr&eacute;sentait, autant que j'en pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land &eacute;tait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne p&ucirc;mes que nous y ranger.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un m&eacute;canisme de locomotion et un &eacute;quipage pour le manoeuvrer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; &Eacute;videmment, r&eacute;pondit le harponneur, et n&eacute;anmoins, depuis trois heures que j'habite cette &icirc;le flottante, elle n'a pas donn&eacute; sign&eacute; de vie.</p>
+
+<p>&mdash; Ce bateau n'a pas march&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gr&eacute; des lames, mais il ne bouge pas.</p>
+
+<p>&mdash; Nous savons, &agrave; n'en pas douter, cependant, qu'il est dou&eacute; d'une grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un m&eacute;canicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes sauv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Hum&nbsp;!&nbsp;&raquo; fit Ned Land d'un ton r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, et comme pour donner raison &agrave; mon argumentation, un bouillonnement se fit &agrave; l'arri&egrave;re de cet &eacute;trange appareil, dont le propulseur &eacute;tait &eacute;videmment une h&eacute;lice, et il se mit en mouvement. Nous n'e&ucirc;mes que le temps de nous accrocher &agrave; sa partie sup&eacute;rieure qui &eacute;mergeait de quatre-vingts centim&egrave;tres environ. Tr&egrave;s heureusement sa vitesse n'&eacute;tait pas excessive.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien &agrave; dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de communiquer avec les &ecirc;tres quelconques renferm&eacute;s dans les flancs de cette machine. Je cherchai &agrave; sa surface une ouverture, un panneau, &laquo;&nbsp;un trou d'homme&nbsp;&raquo;, pour employer l'expression technique&nbsp;; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des t&ocirc;les, &eacute;taient nettes et uniformes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurit&eacute; profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de p&eacute;n&eacute;trer &agrave; l'int&eacute;rieur de ce bateau sous-marin.</p>
+
+<p>Ainsi donc, notre salut d&eacute;pendait uniquement du caprice des myst&eacute;rieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous &eacute;tions perdus&nbsp;! Ce cas except&eacute;, je ne doutais pas de la possibilit&eacute; d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-m&ecirc;mes leur air, il fallait n&eacute;cessairement qu'ils revinssent de temps en temps &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an pour renouveler leur provision de mol&eacute;cules respirables. Donc, n&eacute;cessit&eacute; d'une ouverture qui mettait l'int&eacute;rieur du bateau en communication avec l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'espoir d'&ecirc;tre sauv&eacute; par le commandant Farragut, il fallait y renoncer compl&egrave;tement. Nous &eacute;tions entra&icirc;n&eacute;s vers l'ouest, et j'estimai que notre vitesse, relativement mod&eacute;r&eacute;e, atteignait douze milles &agrave; l'heure. L'h&eacute;lice battait les flots avec une r&eacute;gularit&eacute; math&eacute;matique, &eacute;mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente &agrave; une grande hauteur.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, la rapidit&eacute; de l'appareil s'accrut. Nous r&eacute;sistions difficilement &agrave; ce vertigineux entra&icirc;nement, lorsque les lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un large organeau fix&eacute; &agrave; la partie sup&eacute;rieure du dos de t&ocirc;le, et nous parv&icirc;nmes &agrave; nous y accrocher solidement.</p>
+
+<p>Enfin cette longue nuit s'&eacute;coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul d&eacute;tail me revient &agrave; l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. Quel &eacute;tait donc le myst&egrave;re de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication&nbsp;? Quels &ecirc;tres vivaient dans cet &eacute;trange bateau&nbsp;? Quel agent m&eacute;canique lui permettait de se d&eacute;placer avec une si prodigieuse vitesse&nbsp;?</p>
+
+<p>Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tard&egrave;rent pas &agrave; se d&eacute;chirer. J'allais proc&eacute;der &agrave; un examen attentif de la coque qui formait &agrave; sa partie sup&eacute;rieure une sorte de plate-forme horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh&nbsp;! mille diables&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land, frappant du pied la t&ocirc;le sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'h&eacute;lice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Soudain, un bruit de ferrures violemment pouss&eacute;es se produisit &agrave; l'int&eacute;rieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut</p>
+
+<p>aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, huit solides gaillards, le visage voil&eacute;, apparaissaient silencieusement, et nous entra&icirc;naient dans leur formidable machine.</p>
+
+
+<h4><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h4>
+
+<h4><i>MOBILIS IN MOBILE</i></h4>
+
+
+<p>Cet enl&egrave;vement, si brutalement ex&eacute;cut&eacute;, s'&eacute;tait accompli avec la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconna&icirc;tre. Je ne sais ce qu'ils &eacute;prouv&egrave;rent en se sentant introduits dans cette prison flottante&nbsp;; mais, pour mon compte, un rapide frisson me gla&ccedil;a l'&eacute;piderme. A qui avions-nous affaire&nbsp;? Sans doute &agrave; quelques pirates d'une nouvelle esp&egrave;ce qui exploitaient la mer &agrave; leur fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>A peine l'&eacute;troit panneau fut-il referm&eacute; sur moi, qu'une obscurit&eacute; profonde m'enveloppa. Mes yeux, impr&eacute;gn&eacute;s de la lumi&egrave;re ext&eacute;rieure, ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux &eacute;chelons d'une &eacute;chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de l'&eacute;chelle, une porte s'ouvrit et se referma imm&eacute;diatement sur nous avec un retentissement sonore.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions seuls. O&ugrave;&nbsp;? Je ne pouvais le dire, &agrave; peine l'imaginer. Tout &eacute;tait noir, mais d'un noir si absolu, qu'apr&egrave;s quelques minutes, mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs ind&eacute;termin&eacute;es qui flottent dans les plus profondes nuits.</p>
+
+<p>Cependant, Ned Land, furieux de ces fa&ccedil;ons de proc&eacute;der, donnait un libre cours &agrave; son indignation.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mille diables&nbsp;! s'&eacute;criait-il, voil&agrave; des gens qui en remonteraient aux Cal&eacute;doniens pour l'hospitalit&eacute;&nbsp;! Il ne leur manque plus que d'&ecirc;tre anthropophages&nbsp;! Je n'en serais pas surpris, mais je d&eacute;clare que l'on ne me mangera pas sans que je proteste&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, r&eacute;pondit tranquillement Conseil. Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la r&ocirc;tissoire&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Dans la r&ocirc;tissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, &agrave; coup s&ucirc;r&nbsp;! Il y fait assez noir. Heureusement, mon <i>bowie-kniff</i> ne m'a pas quitt&eacute;, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi...</p>
+
+<p>&mdash; Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous &eacute;coute pas&nbsp;! T&acirc;chons plut&ocirc;t de savoir o&ugrave; nous sommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je marchai en t&acirc;tonnant. Apr&egrave;s cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de t&ocirc;les boulonn&eacute;es. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, pr&egrave;s de laquelle &eacute;taient rang&eacute;s plusieurs escabeaux. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une &eacute;paisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne r&eacute;v&eacute;laient aucune trace de porte ni de fen&ecirc;tre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous rev&icirc;nmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant &agrave; sa hauteur, Ned Land, malgr&eacute; sa grande taille, ne put la mesurer.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;coul&eacute;e sans que la situation se f&ucirc;t modifi&eacute;e, quand, d'une extr&ecirc;me obscurit&eacute;, nos yeux pass&egrave;rent subitement &agrave; la plus violente lumi&egrave;re. Notre prison s'&eacute;claira soudain, c'est-&agrave;-dire qu'elle s'emplit d'une mati&egrave;re lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'&eacute;clat. A sa blancheur, &agrave; son intensit&eacute;, je reconnus cet &eacute;clairage &eacute;lectrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique ph&eacute;nom&egrave;ne de phosphorescence. Apr&egrave;s avoir involontairement ferm&eacute; les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'&eacute;chappait d'un demi-globe d&eacute;poli qui s'arrondissait &agrave; la partie sup&eacute;rieure de la cabine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin&nbsp;! on y voit clair&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land, qui, son couteau &agrave; la main, se tenait sur la d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondis-je, risquant l'antith&egrave;se, mais la situation n'en est pas moins obscure.</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur prenne patience&nbsp;&raquo;, dit l'impassible Conseil.</p>
+
+<p>Le soudain &eacute;clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres d&eacute;tails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La porte invisible devait &ecirc;tre herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e. Aucun bruit n'arrivait &agrave; notre oreille. Tout semblait mort &agrave; l'int&eacute;rieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, s'enfon&ccedil;ait-il dans ses profondeurs&nbsp;? Je ne pouvais le deviner.</p>
+
+<p>Cependant, le globe lumineux ne s'&eacute;tait pas allum&eacute; sans raison, j'esp&eacute;rais donc que les hommes de l'&eacute;quipage ne tarderaient pas &agrave; se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'&eacute;claire pas les oubliettes.</p>
+
+<p>Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte s'ouvrit, deux hommes parurent.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait de petite taille, vigoureusement muscl&eacute;, large d'&eacute;paules, robuste de membres, la t&ecirc;te forte, la chevelure abondante et noire, la moustache &eacute;paisse, le regard vif et p&eacute;n&eacute;trant, et toute sa personne empreinte de cette vivacit&eacute; m&eacute;ridionale qui caract&eacute;rise en France les populations proven&ccedil;ales. Diderot a tr&egrave;s justement pr&eacute;tendu que le geste de l'homme est m&eacute;taphorique, et ce petit homme en &eacute;tait certainement la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopop&eacute;es, les m&eacute;tonymies et les hypallages. Ce que, d'ailleurs, je ne fus jamais &agrave; m&ecirc;me de v&eacute;rifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>Le second inconnu m&eacute;rite une description plus d&eacute;taill&eacute;e. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel e&ucirc;t lu sur sa physionomie &agrave; livre ouvert. Je reconnus sans h&eacute;siter ses qualit&eacute;s dominantes - la confiance en lui, car sa t&ecirc;te se d&eacute;gageait noblement sur l'arc form&eacute; par la ligne de ses &eacute;paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance&nbsp;: - le calme, car sa peau, p&acirc;le plut&ocirc;t que color&eacute;e, annon&ccedil;ait la tranquillit&eacute; du sang&nbsp;; - l'&eacute;nergie, que d&eacute;montrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers&nbsp;; le courage enfin, car sa vaste respiration d&eacute;notait une grande expansion vitale.</p>
+
+<p>J'ajouterai que cet homme &eacute;tait fier, que son regard ferme et calme semblait refl&eacute;ter de hautes pens&eacute;es, et que de tout cet ensemble, de l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l'observation des physionomistes, r&eacute;sultait une indiscutable franchise.</p>
+
+<p>Je me sentis &laquo;&nbsp;involontairement&nbsp;&raquo; rassur&eacute; en sa pr&eacute;sence, et j'augurai bien de notre entrevue.</p>
+
+<p>Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le pr&eacute;ciser. Sa taille &eacute;tait haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessin&eacute;e, ses dents magnifiques, ses mains fines, allong&eacute;es, &eacute;minemment &laquo;&nbsp;psychiques&nbsp;&raquo; pour employer un mot de la chirognomonie, c'est-&agrave;-dire dignes de servir une &acirc;me haute et passionn&eacute;e. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontr&eacute;. D&eacute;tail particulier, ses yeux, un peu &eacute;cart&eacute;s l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultan&eacute;ment pr&egrave;s d'un quart de l'horizon. Cette facult&eacute; je l'ai v&eacute;rifi&eacute; plus tard se doublait d'une puissance de vision encore sup&eacute;rieure &agrave; celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fron&ccedil;ait, ses larges paupi&egrave;res se rapprochaient de mani&egrave;re &agrave; circonscrire la pupille des yeux et &agrave; r&eacute;tr&eacute;cir ainsi l'&eacute;tendue du champ visuel, et il regardait&nbsp;! Quel regard&nbsp;! comme il grossissait les objets rapetiss&eacute;s par l'&eacute;loignement&nbsp;! comme il vous p&eacute;n&eacute;trait jusqu'&agrave; l'&acirc;me&nbsp;! comme il per&ccedil;ait ces nappes liquides, si opaques &agrave; nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers&nbsp;!...</p>
+
+<p>Les deux inconnus, coiff&eacute;s de b&eacute;rets faits d'une fourrure de loutre marine, et chauss&eacute;s de bottes de mer en peau de phoque, portaient des v&ecirc;tements d'un tissu particulier, qui d&eacute;gageaient la taille et laissaient une grande libert&eacute; de mouvements.</p>
+
+<p>Le plus grand des deux &eacute;videmment le chef du bord - nous examina avec une extr&ecirc;me attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconna&icirc;tre. C'&eacute;tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises &agrave; une accentuation tr&egrave;s vari&eacute;e.</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondit par un hochement de t&ecirc;te, et ajouta deux ou trois mots parfaitement incompr&eacute;hensibles. Puis du regard il parut m'interroger directement.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis, en bon fran&ccedil;ais, que je n'entendais point son langage&nbsp;; mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces messieurs en saisiront peut-&ecirc;tre quelques mots&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je recommen&ccedil;ai le r&eacute;cit de nos aventures, articulant nettement toutes mes syllabes, et sans omettre un seul d&eacute;tail. Je d&eacute;clinai nos noms et qualit&eacute;s&nbsp;; puis, je pr&eacute;sentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique Conseil, et ma&icirc;tre Ned Land, le harponneur.</p>
+
+<p>L'homme aux yeux doux et calmes m'&eacute;couta tranquillement, poliment m&ecirc;me, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie n'indiqua qu'il e&ucirc;t compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne pronon&ccedil;a pas un seul mot.</p>
+
+<p>Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-&ecirc;tre se ferait-on entendre dans cette langue qui est &agrave; peu pr&egrave;s universelle. Je la connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une mani&egrave;re suffisante pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout se faire comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Allons, &agrave; votre tour, dis-je au harponneur. A vous, ma&icirc;tre Land, tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parl&eacute; un Anglo-Saxon, et t&acirc;chez d'&ecirc;tre plus heureux que moi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned ne se fit pas prier et recommen&ccedil;a mon r&eacute;cit que je compris &agrave; peu pr&egrave;s. Le fond fut le m&ecirc;me, mais la forme diff&eacute;ra. Le Canadien, emport&eacute; par son caract&egrave;re, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'&ecirc;tre emprisonn&eacute; au m&eacute;pris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'<i>habeas corpus</i>, mena&ccedil;a de poursuivre ceux qui le s&eacute;questraient ind&ucirc;ment, se d&eacute;mena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait parfaitement vrai, mais nous l'avions &agrave; peu pr&egrave;s oubli&eacute;.</p>
+
+<p>A sa grande stup&eacute;faction, le harponneur ne parut pas avoir &eacute;t&eacute; plus intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcill&egrave;rent pas. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.</p>
+
+<p>Fort embarrass&eacute;, apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; vainement nos ressources philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.</p>
+
+<p>&mdash; Comment&nbsp;! tu sais l'allemand&nbsp;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Comme un Flamand, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Cela me pla&icirc;t, au contraire. Va, mon gar&ccedil;on.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisi&egrave;me fois les diverses p&eacute;rip&eacute;ties de notre histoire. Mais, malgr&eacute; les &eacute;l&eacute;gantes tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Enfin, pouss&eacute; &agrave; bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes premi&egrave;res &eacute;tudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cic&eacute;ron se f&ucirc;t bouch&eacute; les oreilles et m'e&ucirc;t renvoy&eacute; &agrave; la cuisine, mais cependant, je parvins &agrave; m'en tirer. M&ecirc;me r&eacute;sultat n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re tentative d&eacute;finitivement avort&eacute;e, les deux inconnus &eacute;chang&egrave;rent quelques mots dans leur incompr&eacute;hensible langage, et se retir&egrave;rent, sans m&ecirc;me nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est une infamie&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land, qui &eacute;clata pour la vingti&egrave;me fois. Comment&nbsp;! on leur parle fran&ccedil;ais, anglais, allemand, latin, &agrave; ces coquins-l&agrave;, et il n'en est pas un qui ait la civilit&eacute; de r&eacute;pondre&nbsp;!</p>
+
+<p>Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la col&egrave;re ne m&egrave;nerait &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash; Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Bah&nbsp;! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir longtemps&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mes amis, dis-je, il ne faut pas se d&eacute;sesp&eacute;rer. Nous nous sommes trouv&eacute;s dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'&eacute;quipage de ce bateau.</p>
+
+<p>&mdash; Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! et de quel pays&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Du pays des coquins&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mon brave Ned, ce pays-l&agrave; n'est pas encore suffisamment indiqu&eacute; sur la mappemonde, et j'avoue que la nationalit&eacute; de ces deux inconnus est difficile &agrave; d&eacute;terminer&nbsp;! Ni Anglais, ni Fran&ccedil;ais, ni Allemands, voil&agrave; tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent&eacute; d'admettre que ce commandant et son second sont n&eacute;s sous de basses latitudes. Il y a du m&eacute;ridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de d&eacute;cider. Quant &agrave; leur langage, il est absolument incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le d&eacute;sagr&eacute;ment de ne pas savoir toutes les langues, r&eacute;pondit Conseil, ou le d&eacute;savantage de ne pas avoir une langue unique&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ce qui ne servirait &agrave; rien&nbsp;! r&eacute;pondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que ces gens-l&agrave; ont un langage &agrave; eux, un langage invent&eacute; pour d&eacute;sesp&eacute;rer les braves gens qui demandent &agrave; d&icirc;ner&nbsp;! Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les m&acirc;choires, happer des dents et des l&egrave;vres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste&nbsp;? Est-ce que cela ne veut pas dire &agrave; Qu&eacute;bec comme aux Pomotou, &agrave; Paris comme aux antipodes&nbsp;: J'ai faim&nbsp;! donnez-moi &agrave; manger&nbsp;!...</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous apportait des v&ecirc;tements, vestes et culottes de mer, faites d'une &eacute;toffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me h&acirc;tai de les rev&ecirc;tir, et mes compagnons m'imit&egrave;rent.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-&ecirc;tre avait dispos&eacute; la table et plac&eacute; trois couverts.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; quelque chose de s&eacute;rieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.</p>
+
+<p>&mdash; Bah&nbsp;! r&eacute;pondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on mange ici&nbsp;? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de mer&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Nous verrons bien&nbsp;!&nbsp;&raquo; dit Conseil.</p>
+
+<p>Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent sym&eacute;triquement pos&eacute;s sur la nappe, et nous pr&icirc;mes place &agrave; table. D&eacute;cid&eacute;ment, nous avions affaire &agrave; des gens civilis&eacute;s, et sans la lumi&egrave;re &eacute;lectrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle &agrave; manger de l'h&ocirc;tel Adelphi, &agrave; Liverpool, ou du Grand-H&ocirc;tel, &agrave; Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau &eacute;tait fra&icirc;che et limpide, mais c'&eacute;tait de l'eau - ce qui ne fut pas du go&ucirc;t de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons d&eacute;licatement appr&ecirc;t&eacute;s&nbsp;; mais, sur certains plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais m&ecirc;me su dire &agrave; quel r&egrave;gne, v&eacute;g&eacute;tal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il &eacute;tait &eacute;l&eacute;gant et d'un go&ucirc;t parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entour&eacute;e d'une devise en exergue, et dont voici le <i>fac-simil&eacute;</i> exact&nbsp;:</p>
+
+<p><i>Mobile dans l'&eacute;l&eacute;ment mobile&nbsp;!</i> Cette devise s'appliquait justement &agrave; cet appareil sous-marin, &agrave; la condition de traduire la pr&eacute;position <i>in</i> par <i>dans</i> et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'&eacute;nigmatique personnage qui commandait au fond des mers&nbsp;!</p>
+
+<p>Ned et Conseil ne faisaient pas tant de r&eacute;flexions. Ils d&eacute;voraient, et je ne tardai pas &agrave; les imiter. J'&eacute;tais, d'ailleurs, rassur&eacute; sur notre sort, et il me paraissait &eacute;vident que nos h&ocirc;tes ne voulaient pas nous laisser mourir d'inanition.</p>
+
+<p>Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, m&ecirc;me la faim de gens qui n'ont pas mang&eacute; depuis quinze heures. Notre app&eacute;tit satisfait, le besoin de sommeil se fit imp&eacute;rieusement sentir. R&eacute;action bien naturelle, apr&egrave;s l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutt&eacute; contre la mort.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et moi, je dors&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Ned Land.</p>
+
+<p>Mes deux compagnons s'&eacute;tendirent sur le tapis de la cabine, et furent bient&ocirc;t plong&eacute;s dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je c&eacute;dai moins facilement &agrave; ce violent besoin de dormir. Trop de pens&eacute;es s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupi&egrave;res entr'ouvertes&nbsp;! O&ugrave; &eacute;tions-nous&nbsp;? Quelle &eacute;trange puissance nous emportait&nbsp;? Je sentais - ou plut&ocirc;t je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus recul&eacute;es de la mer. De violents cauchemars m'obs&eacute;daient. J'entrevoyais dans ces myst&eacute;rieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait &ecirc;tre le cong&eacute;n&egrave;re, vivant, se mouvant, formidable comme eux&nbsp;!... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bient&ocirc;t dans un morne sommeil.</p>
+
+
+<h4><a name="IX" id="IX"></a>IX</h4>
+
+<h4>LES COL&Egrave;RES DE NED LAND</h4>
+
+
+<p>Quelle fut la dur&eacute;e de ce sommeil, je l'ignore&nbsp;; mais il dut &ecirc;tre long, car il nous reposa compl&egrave;tement de nos fatigues. Je me r&eacute;veillai le premier. Mes compagnons n'avaient pas encore boug&eacute;, et demeuraient &eacute;tendus dans leur coin comme des masses inertes.</p>
+
+<p>A peine relev&eacute; de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau d&eacute;gag&eacute;, mon esprit net. Je recommen&ccedil;ai alors un examen attentif de notre cellule.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait chang&eacute; &agrave; ses dispositions int&eacute;rieures. La prison &eacute;tait rest&eacute;e prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai s&eacute;rieusement si nous &eacute;tions destin&eacute;s &agrave; vivre ind&eacute;finiment dans cette cage.</p>
+
+<p>Cette perspective me sembla d'autant plus p&eacute;nible que, si mon cerveau &eacute;tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singuli&egrave;rement oppress&eacute;e. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule f&ucirc;t vaste, il &eacute;tait &eacute;vident que nous avions consomm&eacute; en grande partie l'oxyg&egrave;ne qu'elle contenait. En effet, chaque homme d&eacute;pense en une heure, l'oxyg&egrave;ne renferm&eacute; dans cent litres d'air et cet air, charg&eacute; alors d'une quantit&eacute; presque &eacute;gale d'acide carbonique, devient irrespirable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc urgent de renouveler l'atmosph&egrave;re de notre prison, et, sans doute aussi, L'atmosph&egrave;re du bateau sous-marin.</p>
+
+<p>L&agrave; se posait une question &agrave; mon esprit. Comment proc&eacute;dait le commandant de cette demeure flottante&nbsp;? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques, en d&eacute;gageant par la chaleur l'oxyg&egrave;ne contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique&nbsp;? Dans ce cas, il devait avoir conserv&eacute; quelques relations avec les continents, afin de se procurer les mati&egrave;res n&eacute;cessaires &agrave; cette op&eacute;ration. Se bornait-il seulement &agrave; emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des r&eacute;servoirs, puis &agrave; le r&eacute;pandre suivant les besoins de son &eacute;quipage&nbsp;? Peut-&ecirc;tre. Ou, proc&eacute;d&eacute; plus commode, plus &eacute;conomique, et par cons&eacute;quent plus probable, se contentait-il de revenir respirer &agrave; la surface des eaux, comme un c&eacute;tac&eacute;, et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosph&egrave;re&nbsp;? Quoi qu'il en soit, et quelle que f&ucirc;t la m&eacute;thode, il me paraissait prudent de l'employer sans retard.</p>
+
+<p>En effet, j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; r&eacute;duit &agrave; multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxyg&egrave;ne qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus rafra&icirc;chi par un courant d'air pur et tout parfum&eacute; d'&eacute;manations salines. C'&eacute;tait bien la brise de mer, vivifiante et charg&eacute;e d'iode&nbsp;! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se satur&egrave;rent de fra&icirc;ches mol&eacute;cules. En m&ecirc;me temps, je sentis un balancement, un roulis de m&eacute;diocre amplitude, mais parfaitement d&eacute;terminable. Le bateau, le monstre de t&ocirc;le venait &eacute;videmment de remonter &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an pour y respirer &agrave; la fa&ccedil;on des baleines. Le mode de ventilation du navire &eacute;tait donc parfaitement reconnu.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus absorb&eacute; cet air pur &agrave; pleine poitrine, je cherchai le conduit, l'&laquo;&nbsp;a&eacute;rif&egrave;re&nbsp;&raquo;, si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'&agrave; nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas &agrave; le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'a&eacute;rage laissant passer une fra&icirc;che colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosph&egrave;re appauvrie de la cellule.</p>
+
+<p>J'en &eacute;tais l&agrave; de mes observations, quand Ned et Conseil s'&eacute;veill&egrave;rent presque en m&ecirc;me temps, sous l'influence de cette a&eacute;ration revivifiante. Ils se frott&egrave;rent les yeux, se d&eacute;tir&egrave;rent les bras et furent sur pied en un instant.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur a bien dormi&nbsp;? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne.</p>
+
+<p>&mdash; Fort bien, mon brave gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je. Et, vous, ma&icirc;tre Ned Land&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Profond&eacute;ment, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un marin ne pouvait s'y m&eacute;prendre, et je racontai au Canadien ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; pendant son sommeil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon&nbsp;! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions, lorsque le pr&eacute;tendu narwal se trouvait en vue de l'<i>Abraham-Lincoln</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement, ma&icirc;tre Land, c'&eacute;tait sa respiration&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune id&eacute;e de l'heure qu'il est, &agrave; moins que ce ne soit l'heure du d&icirc;ner&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; L'heure du d&icirc;ner, mon digne harponneur&nbsp;? Dites, au moins, l'heure du d&eacute;jeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.</p>
+
+<p>&mdash; Ce qui d&eacute;montre, r&eacute;pondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil.</p>
+
+<p>&mdash; C'est mon avis, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne vous contredis point, r&eacute;pliqua Ned Land. Mais d&icirc;ner ou d&eacute;jeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.</p>
+
+<p>&mdash; L'un et l'autre, dit Conseil</p>
+
+<p>&mdash; Juste, r&eacute;pondit le Canadien, nous avons droit &agrave; deux repas, et pour mon compte, je ferai honneur &agrave; tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! Ned, attendons, r&eacute;pondis-je. Il est &eacute;vident que ces inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le d&icirc;ner d'hier soir n'aurait aucun sens.</p>
+
+<p>&mdash; A moins qu'on ne nous engraisse&nbsp;! riposta Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Je proteste, r&eacute;pondis-je. Nous ne sommes point tomb&eacute;s entre les mains de cannibales&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Une fois n'est pas coutume, r&eacute;pondit s&eacute;rieusement le Canadien. Qui sait si ces gens-l&agrave; ne sont pas priv&eacute;s depuis longtemps de chair fra&icirc;che, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitu&eacute;s comme monsieur le professeur, son domestique et moi...</p>
+
+<p>&mdash; Chassez ces id&eacute;es, ma&icirc;tre Land, r&eacute;pondis-je au harponneur, et surtout, ne partez pas de l&agrave; pour vous emporter contre nos h&ocirc;tes, ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation.</p>
+
+<p>&mdash; En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et d&icirc;ner ou d&eacute;jeuner, le repas n'arrive gu&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ma&icirc;tre Land, r&eacute;pliquai-je, il faut se conformer au r&egrave;glement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du ma&icirc;tre-coq.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! on le mettra &agrave; l'heure, r&eacute;pondit tranquillement Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous reconnais l&agrave;, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous usez peu votre bile et vos nerfs&nbsp;! Toujours calme&nbsp;! Vous seriez capable de dire vos gr&acirc;ces avant votre b&eacute;n&eacute;dicit&eacute;, et de mourir de faim plut&ocirc;t que de vous plaindre&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; A quoi cela servirait-il&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais cela servirait &agrave; se plaindre&nbsp;! C'est d&eacute;j&agrave; quelque chose. Et si ces pirates &mdash; je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui d&eacute;fend de les appeler cannibales &mdash; , si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage o&ugrave; j'&eacute;touffe, sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent&nbsp;! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette bo&icirc;te de fer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.</p>
+
+<p>&mdash; Mais enfin, que supposez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je suppose que le hasard nous a rendus ma&icirc;tres d'un secret important. Or, l'&eacute;quipage de ce bateau sous-marin a int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le garder, et si cet int&eacute;r&ecirc;t est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence tr&egrave;s compromise. Dans le cas contraire, &agrave; la premi&egrave;re occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habit&eacute; par nos semblables.</p>
+
+<p>&mdash; A moins qu'il ne nous enr&ocirc;le parmi son &eacute;quipage, dit Conseil, et qu'il nous garde ainsi...</p>
+
+<p>&mdash; Jusqu'au moment, r&eacute;pliqua Ned Land, o&ugrave; quelque fr&eacute;gate, plus rapide ou plus adroite que l'<i>Abraham-Lincoln</i>, s'emparera de ce nid de forbans, et enverra son &eacute;quipage et nous respirer une derni&egrave;re fois au bout de sa grand'vergue.</p>
+
+<p>&mdash; Bien raisonn&eacute;, ma&icirc;tre Land, r&eacute;pliquai-je. Mais on ne nous a pas encore fait, que je sache, de proposition &agrave; cet &eacute;gard. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre, le cas &eacute;ch&eacute;ant. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash; Au contraire&nbsp;! monsieur le professeur, r&eacute;pondit le harponneur, qui n'en voulait pas d&eacute;mordre, il faut faire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! quoi donc, ma&icirc;tre Land&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Nous sauver.</p>
+
+<p>&mdash; Se sauver d'une prison &laquo; terrestre&nbsp;&raquo; est souvent difficile, mais d'une prison sous-marine, cela me para&icirc;t absolument impraticable.</p>
+
+<p>&mdash; Allons, ami Ned, demanda Conseil, que r&eacute;pondez-vous &agrave; l'objection de monsieur&nbsp;? Je ne puis croire qu'un Am&eacute;ricain soit jamais &agrave; bout de ressources&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le harponneur, visiblement embarrass&eacute;, se taisait. Une fuite, dans les conditions o&ugrave; le hasard nous avait jet&eacute;s, &eacute;tait absolument impossible. Mais un Canadien est &agrave; demi fran&ccedil;ais, et ma&icirc;tre Ned Land le fit bien voir par sa r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il apr&egrave;s quelques instants de r&eacute;flexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'&eacute;chapper de leur prison&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash; C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de mani&egrave;re &agrave; y rester.</p>
+
+<p>&mdash; Parbleu&nbsp;! fit Conseil, vaut encore mieux &ecirc;tre dedans que dessus ou dessous&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais apr&egrave;s avoir jet&eacute; dehors ge&ocirc;liers, porte-clefs et gardiens, ajouta Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi, Ned&nbsp;? vous songeriez s&eacute;rieusement &agrave; vous emparer de ce b&acirc;timent&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s s&eacute;rieusement, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi donc, monsieur&nbsp;? Il peut se pr&eacute;senter quelque chance favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous emp&ecirc;cher d'en profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes &agrave; bord de cette machine, ils ne feront pas reculer deux Fran&ccedil;ais et un Canadien, je suppose&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. Aussi, me contentai-je de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Laissons venir les circonstances, ma&icirc;tre Land, et nous verrons. Mais, jusque-l&agrave;, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez na&icirc;tre des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous le promets, monsieur le professeur, r&eacute;pondit Ned Land d'un ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste brutal ne me trahira, quand bien m&ecirc;me le service de la table ne se ferait pas avec toute la r&eacute;gularit&eacute; d&eacute;sirable.</p>
+
+<p>&mdash; J'ai votre parole, Ned&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondis-je au Canadien.</p>
+
+<p>Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgr&eacute; l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parl&eacute;. Pour &ecirc;tre si s&ucirc;rement manoeuvr&eacute;, le bateau sous-marin exigeait un nombreux &eacute;quipage, et cons&eacute;quemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions affaire &agrave; trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, &ecirc;tre libres, et nous ne l'&eacute;tions pas. Je ne voyais m&ecirc;me aucun moyen de fuir cette cellule de t&ocirc;le si herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e. Et pour peu que l'&eacute;trange commandant de ce bateau e&ucirc;t un secret &agrave; garder &mdash; ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement &agrave; son bord. Maintenant, se d&eacute;barrasserait-il de nous par la violence, ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre&nbsp;? C'&eacute;tait l&agrave; l'inconnu. Toutes ces hypoth&egrave;ses me semblaient extr&ecirc;mement plausibles, et il fallait &ecirc;tre un harponneur pour esp&eacute;rer de reconqu&eacute;rir sa libert&eacute;.</p>
+
+<p>Je compris d'ailleurs que les id&eacute;es de Ned Land s'aigrissaient avec les r&eacute;flexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu &agrave; peu les jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir mena&ccedil;ants. Il se levait, tournait comme une b&ecirc;te fauve en cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'&eacute;coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'&eacute;tait oublier trop longtemps notre position de naufrag&eacute;s, si l'on avait r&eacute;ellement de bonnes intentions &agrave; notre &eacute;gard.</p>
+
+<p>Ned Land, tourment&eacute; par les tiraillements de son robuste estomac, se montait de plus en plus, et, malgr&eacute; sa parole, je craignais v&eacute;ritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en pr&eacute;sence de l'un des hommes du bord.</p>
+
+<p>Pendant deux heures encore, la col&egrave;re de Ned Land s'exalta. Le Canadien appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de t&ocirc;le &eacute;taient sourdes. Je n'entendais m&ecirc;me aucun bruit &agrave; l'int&eacute;rieur de ce bateau, qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais &eacute;videmment senti les fr&eacute;missements de la coque sous l'impulsion de l'h&eacute;lice. Plong&eacute; sans doute dans l'ab&icirc;me des eaux, il n'appartenait plus &agrave; la terre. Tout ce morne silence &eacute;tait effrayant.</p>
+
+<p>Quant &agrave; notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esp&eacute;rances que j'avais con&ccedil;ues apr&egrave;s notre entrevue avec le commandant du bord s'effa&ccedil;aient peu &agrave; peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression g&eacute;n&eacute;reuse de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. Je revoyais cet &eacute;nigmatique personnage tel qu'il devait &ecirc;tre, n&eacute;cessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanit&eacute;, inaccessible &agrave; tout sentiment de piti&eacute;, implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait d&ucirc; vouer une imp&eacute;rissable haine&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser p&eacute;rir d'inanition, enferm&eacute;s dans cette prison &eacute;troite livr&eacute;s &agrave; ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche&nbsp;? Cette affreuse pens&eacute;e prit dans mon esprit une intensit&eacute; terrible, et l'imagination aidant, je me sentis envahir par une &eacute;pouvante insens&eacute;e. Conseil restait calme, Ned Land rugissait.</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit se fit entendre ext&eacute;rieurement.</p>
+
+<p>Des pas r&eacute;sonn&egrave;rent sur la dalle de m&eacute;tal. Les serrures furent fouill&eacute;es, la porte s'ouvrit, le stewart parut.</p>
+
+<p>Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en emp&ecirc;cher, le Canadien s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; sur ce malheureux&nbsp;; il l'avait renvers&eacute;&nbsp;; il le tenait &agrave; la gorge. Le stewart &eacute;touffait sous sa main puissante.</p>
+
+<p>Conseil cherchait d&eacute;j&agrave; &agrave; retirer des mains du harponneur sa victime &agrave; demi suffoqu&eacute;e, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement, je fus clou&eacute; &agrave; ma place par ces mots prononc&eacute;s en fran&ccedil;ais&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Calmez-vous, ma&icirc;tre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez m'&eacute;couter&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="X" id="X"></a>X</h4>
+
+<h4>L'HOMME DES EAUX</h4>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le commandant du bord qui parlait ainsi.</p>
+
+<p>A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque &eacute;trangl&eacute; sortit en chancelant sur un signe de son ma&icirc;tre&nbsp;; mais tel &eacute;tait l'empire du commandant &agrave; son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait &ecirc;tre anim&eacute; contre le Canadien. Conseil, int&eacute;ress&eacute; malgr&eacute; lui, moi stup&eacute;fait, nous attendions en silence le d&eacute;nouement de cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le commandant, appuy&eacute; sur l'angle de la table, les bras crois&eacute;s, nous observait avec une profonde attention. H&eacute;sitait-il &agrave; parler&nbsp;? Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en fran&ccedil;ais&nbsp;? On pouvait le croire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea &agrave; interrompre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il d'une voix calme et p&eacute;n&eacute;trante, je parle &eacute;galement le fran&ccedil;ais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous r&eacute;pondre d&egrave;s notre premi&egrave;re entrevue, mais je voulais vous conna&icirc;tre d'abord, r&eacute;fl&eacute;chir ensuite. Votre quadruple r&eacute;cit, absolument semblable au fond, m'a affirm&eacute; l'identit&eacute; de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma pr&eacute;sence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Mus&eacute;um de Paris, charg&eacute; d'une mission scientifique &agrave; l'&eacute;tranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur &agrave; bord de la fr&eacute;gate l'<i>Abraham-Lincoln</i>, de la marine nationale des &Eacute;tats-Unis d'Am&eacute;rique.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'&eacute;tait pas une question que me posait le commandant. Donc, pas de r&eacute;ponse &agrave; faire. Cet homme s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase &eacute;tait nette, ses mots justes, sa facilit&eacute; d'&eacute;locution remarquable. Et cependant, je ne &laquo;&nbsp;sentais&nbsp;&raquo; pas en lui un compatriote.</p>
+
+<p>Il reprit la conversation en ces termes&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous avez trouv&eacute; sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard&eacute; &agrave; vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit&eacute; reconnue, je voulais peser m&ucirc;rement le parti &agrave; prendre envers vous. J'ai beaucoup h&eacute;sit&eacute;. Les plus f&acirc;cheuses circonstances vous ont mis en pr&eacute;sence d'un homme qui a rompu avec l'humanit&eacute;. Vous &ecirc;tes venu troubler mon existence...</p>
+
+<p>&mdash; Involontairement, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Involontairement&nbsp;? r&eacute;pondit l'inconnu, en for&ccedil;ant un peu sa voix. Est-ce involontairement que l'<i>Abraham-Lincoln</i> me chasse sur toutes les mers&nbsp;? Est-ce involontairement que vous avez pris passage &agrave; bord de cette fr&eacute;gate&nbsp;? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire&nbsp;? Est-ce involontairement que ma&icirc;tre Ned Land m'a frapp&eacute; de son harpon&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, &agrave; ces r&eacute;criminations j'avais une r&eacute;ponse toute naturelle &agrave; faire, et je la fis.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu &agrave; votre sujet en Am&eacute;rique et en Europe. Vous ne savez pas que divers accidents, provoqu&eacute;s par le choc de votre appareil sous-marin, ont &eacute;mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais gr&acirc;ce des hypoth&egrave;ses sans nombre par lesquelles on cherchait &agrave; expliquer l'inexplicable ph&eacute;nom&egrave;ne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l'<i>Abraham-Lincoln</i> croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait &agrave; tout prix d&eacute;livrer l'Oc&eacute;an.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un demi-sourire d&eacute;tendit les l&egrave;vres du commandant, puis, d'un ton plus calme&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, r&eacute;pondit-il, oseriez-vous affirmer que votre fr&eacute;gate n'aurait pas poursuivi et canonn&eacute; un bateau sous-marin aussi bien qu'un monstre&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut n'e&ucirc;t pas h&eacute;sit&eacute;. Il e&ucirc;t cru de son devoir de d&eacute;truire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de vous traiter en ennemis.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition semblable, quand la force peut d&eacute;truire les meilleurs arguments.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'ai longtemps h&eacute;sit&eacute;, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait &agrave; vous donner l'hospitalit&eacute;. Si je devais me s&eacute;parer de vous, je n'avais aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfon&ccedil;ais sous les mers, et j'oubliais que vous aviez jamais exist&eacute;. N'&eacute;tait-ce pas mon droit&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre le droit d'un sauvage, r&eacute;pondis-je, ce n'&eacute;tait pas celui d'un homme civilis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, r&eacute;pliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilis&eacute;&nbsp;! J'ai rompu avec la soci&eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'appr&eacute;cier. Je n'ob&eacute;is donc point &agrave; ses r&egrave;gles, et je vous engage &agrave; ne jamais les invoquer devant moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ceci fut dit nettement. Un &eacute;clair de col&egrave;re et de d&eacute;dain avait allum&eacute; les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass&eacute; formidable. Non seulement il s'&eacute;tait mis en dehors des lois humaines, mais il s'&eacute;tait fait ind&eacute;pendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte&nbsp;! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque, &agrave; leur surface, il d&eacute;jouait les efforts tent&eacute;s contre lui&nbsp;? Quel navire r&eacute;sisterait au choc de son monitor sous-marin&nbsp;? Quelle cuirasse, si &eacute;paisse qu'elle f&ucirc;t, supporterait les coups de son &eacute;peron&nbsp;? Nul, entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience, s'il en avait une, &eacute;taient les seuls juges dont il put d&eacute;pendre.</p>
+
+<p>Ces r&eacute;flexions travers&egrave;rent rapidement mon esprit, pendant que l'&eacute;trange personnage se taisait, absorb&eacute; et comme retir&eacute; en lui-m&ecirc;me. Je le consid&eacute;rais avec un effroi m&eacute;lang&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t, et sans doute, ainsi qu'Oedipe consid&eacute;rait le Sphinx.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long silence, le commandant reprit la parole.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'ai donc h&eacute;sit&eacute;, dit-il, mais j'ai pens&eacute; que mon int&eacute;r&ecirc;t pouvait s'accorder avec cette piti&eacute; naturelle &agrave; laquelle tout &ecirc;tre humain a droit. Vous resterez &agrave; mon bord, puisque la fatalit&eacute; vous y a jet&eacute;s. Vous y serez libres, et, en &eacute;change de cette libert&eacute;, toute relative d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez, monsieur, r&eacute;pondis-je, je pense que cette condition est de celles qu'un honn&ecirc;te homme peut accepter&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains &eacute;v&eacute;nements impr&eacute;vus m'obligent &agrave; vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours, suivant le cas. D&eacute;sirant ne jamais employer la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une ob&eacute;issance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilit&eacute;, je vous d&eacute;gage enti&egrave;rement, car c'est &agrave; moi de vous mettre dans l'impossibilit&eacute; de voir ce qui ne doit pas &ecirc;tre vu. Acceptez-vous cette condition&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il se passait donc &agrave; bord des choses tout au moins singuli&egrave;res, et que ne devaient point voir des gens qui ne s'&eacute;taient pas mis hors des lois sociales&nbsp;! Entre les surprises que l'avenir me m&eacute;nageait, celle-ci ne devait pas &ecirc;tre la moindre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous acceptons, r&eacute;pondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, la permission de vous adresser une question, une seule.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez dit que nous serions libres &agrave; votre bord&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Mais la libert&eacute; d'aller, de venir, de voir, d'observer m&ecirc;me tout ce qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la libert&eacute; enfin dont nous jouissons nous-m&ecirc;mes, mes compagnons et moi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que nous ne nous entendions point.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pardon, monsieur, repris-je, mais cette libert&eacute;, ce n'est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison&nbsp;! Elle ne peut nous suffire.</p>
+
+<p>&mdash; Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! nous devons renoncer &agrave; jamais de revoir notre patrie, nos amis, nos parents&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur. Mais renoncer &agrave; reprendre cet insupportable joug de la terre, que les hommes croient &ecirc;tre la libert&eacute;, n'est peut-&ecirc;tre pas aussi p&eacute;nible que vous le pensez&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Par exemple, s'&eacute;cria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher &agrave; me sauver&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Je ne vous demande pas de parole, ma&icirc;tre Land r&eacute;pondit froidement le commandant.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, r&eacute;pondis-je, emport&eacute; malgr&eacute; moi, vous abusez de votre situation envers nous&nbsp;! C'est de la cruaut&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, c'est de la cl&eacute;mence&nbsp;! Vous &ecirc;tes mes prisonniers apr&egrave;s combat&nbsp;! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les ab&icirc;mes de l'Oc&eacute;an&nbsp;! Vous m'avez attaqu&eacute;&nbsp;! Vous &ecirc;tes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit p&eacute;n&eacute;trer, le secret de toute mon existence&nbsp;! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me conna&icirc;tre&nbsp;! Jamais&nbsp;! En vous retenant, ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-m&ecirc;me&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne pr&eacute;vaudrait aucun argument.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement &agrave; choisir entre la vie ou la mort&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash; Mes amis, dis-je, &agrave; une question ainsi pos&eacute;e, il n'y a rien &agrave; r&eacute;pondre. Mais aucune parole ne nous lie au ma&icirc;tre de ce bord.</p>
+
+<p>&mdash; Aucune, monsieur&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit l'inconnu.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix plus douce, il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai &agrave; vous dire. Je vous connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez peut-&ecirc;tre pas tant &agrave; vous plaindre du hasard qui vous lie &agrave; mon sort. Vous trouverez parmi les livres qui servent &agrave; mes &eacute;tudes favorites cet ouvrage que vous avez publi&eacute; sur les grands fonds de la mer. Je l'ai souvent lu. Vous avez pouss&eacute; votre oeuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps pass&eacute; &agrave; mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L'&eacute;tonnement, la stup&eacute;faction seront probablement l'&eacute;tat habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert &agrave; vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui sait&nbsp;? le dernier peut-&ecirc;tre - tout ce que j'ai pu &eacute;tudier au fond de ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'&eacute;tudes. A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel &eacute;l&eacute;ment, vous verrez ce que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus - et notre plan&egrave;te, gr&acirc;ce &agrave; moi, va vous livrer ses derniers secrets.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne puis le nier&nbsp;; ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. J'&eacute;tais pris l&agrave; par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la libert&eacute; perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. Ainsi, je me contentai de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, si vous avez bris&eacute; avec l'humanit&eacute;, je veux croire que vous n'avez pas reni&eacute; tout sentiment humain. Nous sommes des naufrag&eacute;s charitablement recueillis &agrave; votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant &agrave; moi, je ne m&eacute;connais pas que, si l'int&eacute;r&ecirc;t de la science pouvait absorber jusqu'au besoin de libert&eacute;, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre trait&eacute;. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une derni&egrave;re question, dis-je, au moment o&ugrave; cet &ecirc;tre inexplicable semblait vouloir se retirer.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez, monsieur le professeur.</p>
+
+<p>&mdash; De quel nom dois-je vous appeler&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, r&eacute;pondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'&ecirc;tes pour moi que les passagers du <i>Nautilus</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue &eacute;trang&egrave;re que je ne pouvais reconna&icirc;tre. Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet homme.</p>
+
+<p>&mdash; &Ccedil;a n'est pas de refus&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le harponneur.</p>
+
+<p>Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule o&ugrave; ils &eacute;taient renferm&eacute;s depuis plus de trente heures.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et maintenant, monsieur Aronnax, notre d&eacute;jeuner est pr&ecirc;t. Permettez-moi de vous pr&eacute;c&eacute;der.</p>
+
+<p>&mdash; A vos ordres, capitaine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je suivis le capitaine Nemo, et d&egrave;s que j'eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir &eacute;lectriquement &eacute;clair&eacute;, semblable aux coursives d'un navire. Apr&egrave;s un parcours d'une dizaine de m&egrave;tres, une seconde porte s'ouvrit devant moi.</p>
+
+<p>J'entrai alors dans une salle &agrave; manger orn&eacute;e et meubl&eacute;e avec un go&ucirc;t s&eacute;v&egrave;re. De hauts dressoirs de ch&ecirc;ne, incrust&eacute;s d'ornements d'&eacute;b&egrave;ne, s'&eacute;levaient aux deux extr&eacute;mit&eacute;s de cette salle, et sur leurs rayons &agrave; ligne ondul&eacute;e &eacute;tincelaient des fa&iuml;ences, des porcelaines, des verreries d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l'&eacute;clat.</p>
+
+<p>Au centre de la salle &eacute;tait une table richement servie. Le capitaine Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de faim.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la provenance. J'avouerai que c'&eacute;tait bon, mais avec un go&ucirc;t particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina mes pens&eacute;es, et il r&eacute;pondit de lui-m&ecirc;me aux questions que je br&ucirc;lais de lui adresser.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis longtemps, j'ai renonc&eacute; aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus mal. Mon &eacute;quipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, la mer fournit &agrave; tous mes besoins. Tant&ocirc;t, je mets mes filets a la tra&icirc;ne, et je les retire, pr&ecirc;ts &agrave; se rompre. Tant&ocirc;t, je vais chasser au milieu de cet &eacute;l&eacute;ment qui para&icirc;t &ecirc;tre inaccessible &agrave; l'homme, et je force le gibier qui g&icirc;te dans mes for&ecirc;ts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Oc&eacute;an. J'ai l&agrave; une vaste propri&eacute;t&eacute; que j'exploite moi-m&ecirc;me et qui est toujours ensemenc&eacute;e par la main du Cr&eacute;ateur de toutes choses.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai le capitaine Nemo avec un certain &eacute;tonnement, et je lui r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent d'excellents poissons &agrave; votre table&nbsp;; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos for&ecirc;ts sous-marines&nbsp;; mais je ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit, figure dans votre menu.</p>
+
+<p>&mdash; Aussi, monsieur, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres.</p>
+
+<p>&mdash; Ceci, cependant, repris-je, en d&eacute;signant un plat o&ugrave; restaient encore quelques tranches de filet.</p>
+
+<p>&mdash; Ce que vous croyez &ecirc;tre de la viande, monsieur le professeur, n'est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici &eacute;galement quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un rago&ucirc;t de porc. Mon cuisinier est un habile pr&eacute;parateur, qui excelle &agrave; conserver ces produits vari&eacute;s de l'Oc&eacute;an. Go&ucirc;tez &agrave; tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais d&eacute;clarerait sans rivale au monde, voil&agrave; une cr&egrave;me dont le lait a &eacute;t&eacute; fourni par la mamelle des c&eacute;tac&eacute;s, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'an&eacute;mones qui valent celles des fruits les plus savoureux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et je go&ucirc;tais, plut&ocirc;t en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine Nemo m'enchantait par ses invraisemblables r&eacute;cits.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, in&eacute;puisable, elle ne me nourrit pas seulement&nbsp;; elle me v&ecirc;tit encore. Ces &eacute;toffes qui vous couvrent sont tiss&eacute;es avec le byssus de certains coquillages&nbsp;; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuanc&eacute;es de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la M&eacute;diterran&eacute;e. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zost&egrave;re de l'Oc&eacute;an. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur s&eacute;cr&eacute;t&eacute;e par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Vous aimez la mer, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! je l'aime&nbsp;! La mer est tout&nbsp;! Elle couvre les sept dixi&egrave;mes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense d&eacute;sert o&ugrave; l'homme n'est jamais seul, car il sent fr&eacute;mir la vie &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. La mer n'est que le v&eacute;hicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence&nbsp;; elle n'est que mouvement et amour&nbsp;; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos po&egrave;tes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois r&egrave;gnes, min&eacute;ral, v&eacute;g&eacute;tal, animal. Ce dernier y est largement repr&eacute;sent&eacute; par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articul&eacute;s, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vert&eacute;br&eacute;s, les mammif&egrave;res, les reptiles et ces innombrables l&eacute;gions de poissons, ordre infini d'animaux qui compte plus de treize mille esp&egrave;ces, dont un dixi&egrave;me seulement appartient &agrave; l'eau douce. La mer est le vaste r&eacute;servoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commenc&eacute;, et qui sait s'il ne finira pas par elle&nbsp;! L&agrave; est la supr&ecirc;me tranquillit&eacute;. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y d&eacute;vorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais &agrave; trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'&eacute;teint, leur puissance dispara&icirc;t&nbsp;! Ah&nbsp;! monsieur, vivez, vivez au sein des mers&nbsp;! L&agrave; seulement est l'ind&eacute;pendance&nbsp;! L&agrave; je ne reconnais pas de ma&icirc;tres&nbsp;! L&agrave; je suis libre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui d&eacute;bordait de lui. S'&eacute;tait-il laiss&eacute; entra&icirc;ner au-del&agrave; de sa r&eacute;serve habituelle&nbsp;? Avait-il trop parl&eacute;&nbsp;? Pendant quelques instants, il se promena, tr&egrave;s agit&eacute;. Puis, ses nerfs se calm&egrave;rent, sa physionomie reprit sa froideur accoutum&eacute;e, et, se tournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le <i>Nautilus</i>, je suis a vos ordres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XI" id="XI"></a>XI</h4>
+
+<h4>LE <i>NAUTILUS</i></h4>
+
+
+<p>Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, m&eacute;nag&eacute;e &agrave; l'arri&egrave;re de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension &eacute;gale &agrave; celle que je venais de quitter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une biblioth&egrave;que. De hauts meubles en palissandre noir, incrust&eacute;s de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniform&eacute;ment reli&eacute;s. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient &agrave; leur partie inf&eacute;rieure par de vastes divans, capitonn&eacute;s de cuir marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De l&eacute;gers pupitres mobiles, en s'&eacute;cartant ou se rapprochant &agrave; volont&eacute;, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux d&eacute;j&agrave; vieux. La lumi&egrave;re &eacute;lectrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre globes d&eacute;polis &agrave; demi engag&eacute;s dans les volutes du plafond. Je regardais avec une admiration r&eacute;elle cette salle si ing&eacute;nieusement am&eacute;nag&eacute;e, et je ne pouvais en croire mes yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine Nemo, dis-je &agrave; mon h&ocirc;te, qui venait de s'&eacute;tendre sur un divan, voil&agrave; une biblioth&egrave;que qui ferait honneur &agrave; plus d'un palais des continents, et je suis vraiment &eacute;merveill&eacute;, quand je songe qu'elle peut vous suivre au plus profond des mers.</p>
+
+<p>&mdash; O&ugrave; trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur&nbsp;? r&eacute;pondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Mus&eacute;um vous offre-t-il un repos aussi complet&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre aupr&egrave;s du v&ocirc;tre. Vous poss&eacute;dez la six ou sept mille volumes...</p>
+
+<p>&mdash; Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent &agrave; la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o&ugrave; mon <i>Nautilus</i> s'est plong&eacute; pour la premi&egrave;re fois sous les eaux. Ce jour-l&agrave;, j'ai achet&eacute; mes derniers volumes, mes derni&egrave;res brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit&eacute; n'a plus ni pens&eacute;, ni &eacute;crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs &agrave; votre disposition, et vous pourrez en user librement.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la biblioth&egrave;que. Livres de science, de morale et de litt&eacute;rature, &eacute;crits en toute langue, y abondaient&nbsp;; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'&eacute;conomie politique&nbsp;; ils semblaient &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;rement proscrits du bord. D&eacute;tail curieux, tous ces livres &eacute;taient indistinctement class&eacute;s, en quelque langue qu'ils fussent &eacute;crits, et ce m&eacute;lange prouvait que le capitaine du <i>Nautilus</i> devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard.</p>
+
+<p>Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des ma&icirc;tres anciens et modernes, c'est-&agrave;-dire tout ce que l'humanit&eacute; a produit de plus beau dans l'histoire, la po&eacute;sie, le roman et la science, depuis Hom&egrave;re jusqu'&agrave; Victor Hugo, depuis X&eacute;nophon jusqu'&agrave; Michelet, depuis Rabelais jusqu'&agrave; madame Sand. Mais la science, plus particuli&egrave;rement, faisait les frais de cette biblioth&egrave;que&nbsp;; les livres de m&eacute;canique, de balistique, d'hydrographie, de m&eacute;t&eacute;orologie, de g&eacute;ographie, de g&eacute;ologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la principale &eacute;tude du capitaine. Je vis l&agrave; tout le Humboldt, tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abb&eacute; Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis etc. Les m&eacute;moires de l'Acad&eacute;mie des sciences, les bulletins des diverses soci&eacute;t&eacute;s de g&eacute;ographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m'avaient peut-&ecirc;tre valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son livre intitul&eacute; <i>les Fondateurs de l'Astronomie</i> me donna m&ecirc;me une date certaine&nbsp;; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du <i>Nautilus</i> ne remontait pas &agrave; une &eacute;poque post&eacute;rieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le capitaine Nemo avait commenc&eacute; son existence sous-marine. J'esp&eacute;rai, d'ailleurs, que des ouvrages plus r&eacute;cents encore me permettraient de fixer exactement cette &eacute;poque&nbsp;; mais j'avais le temps de faire cette recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade &agrave; travers les merveilles du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette biblioth&egrave;que &agrave; ma disposition. Il y a l&agrave; des tr&eacute;sors de science, et j'en profiterai.</p>
+
+<p>&mdash; Cette salle n'est pas seulement une biblioth&egrave;que, dit le capitaine Nemo, c'est aussi un fumoir.</p>
+
+<p>&mdash; Un fumoir&nbsp;? m'&eacute;criai-je. On fume donc &agrave; bord&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, monsieur, je suis forc&eacute; de croire que vous avez conserv&eacute; des relations avec La Havane.</p>
+
+<p>&mdash; Aucune, r&eacute;pondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax, et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si vous &ecirc;tes connaisseur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je pris le cigare qui m'&eacute;tait offert, et dont la forme rappelait celle du londr&egrave;s&nbsp;; mais il semblait fabriqu&eacute; avec des feuilles d'or. Je l'allumai &agrave; un petit brasero que supportait un &eacute;l&eacute;gant pied de bronze, et j'aspirai ses premi&egrave;res bouff&eacute;es avec la volupt&eacute; d'un amateur qui n'a pas fum&eacute; depuis deux jours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londr&egrave;s, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Capitaine, je les m&eacute;prise &agrave; partir de ce jour.</p>
+
+<p>&mdash; Fumez donc &agrave; votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares. Aucune r&eacute;gie ne les a contr&ocirc;l&eacute;s, mais ils n'en sont pas moins bons, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash; Au contraire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face &agrave; celle par laquelle j'&eacute;tais entr&eacute; dans la biblioth&egrave;que, et je passai dans un salon immense et splendidement &eacute;clair&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un vaste quadrilat&egrave;re, &agrave; pans coup&eacute;s, long de dix m&egrave;tres, large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, d&eacute;cor&eacute; de l&eacute;g&egrave;res arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entass&eacute;es dans ce mus&eacute;e. Car, c'&eacute;tait r&eacute;ellement un mus&eacute;e dans lequel une main intelligente et prodigue avait r&eacute;uni tous les tr&eacute;sors de la nature et de l'art, avec ce p&ecirc;le-m&ecirc;le artiste qui distingue un atelier de peintre.</p>
+
+<p>Une trentaine de tableaux de ma&icirc;tres, &agrave; cadres uniformes, s&eacute;par&eacute;s par d'&eacute;tincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un dessin s&eacute;v&egrave;re. Je vis l&agrave; des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la plupart, j'avais admir&eacute;es dans les collections particuli&egrave;res de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses &eacute;coles des ma&icirc;tres anciens &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;es par une madone de Rapha&euml;l, une vierge de L&eacute;onard de Vinci, une nymphe du Corr&egrave;ge, une femme du Titien, une adoration de V&eacute;ron&egrave;se, une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de V&eacute;lasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de T&eacute;niers, trois petits tableaux de genre de G&eacute;rard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles de G&eacute;ricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux sign&eacute;s Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables r&eacute;ductions de statues de marbre ou de bronze, d'apr&egrave;s les plus beaux mod&egrave;les de l'antiquit&eacute;, se dressaient sur leurs pi&eacute;destaux dans les angles de ce magnifique mus&eacute;e. Cet &eacute;tat de stup&eacute;faction que m'avait pr&eacute;dit le commandant du <i>Nautilus</i> commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; s'emparer de mon esprit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, dit alors cet homme &eacute;trange, vous excuserez le sans-g&ecirc;ne avec lequel je vous re&ccedil;ois, et le d&eacute;sordre qui r&egrave;gne dans ce salon.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, r&eacute;pondis-je, sans chercher &agrave; savoir qui vous &ecirc;tes, m'est-il permis de reconna&icirc;tre en vous un artiste&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois &agrave; collectionner ces belles oeuvres cr&eacute;&eacute;es par la main de l'homme. J'&eacute;tais un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu r&eacute;unir quelques objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont d&eacute;j&agrave; plus que des anciens&nbsp;; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les ma&icirc;tres n'ont pas d'&acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash; Et ces musiciens&nbsp;? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, &eacute;parses sur un pianoorgue de grand mod&egrave;le qui occupait un des panneaux du salon.</p>
+
+<p>&mdash; Ces musiciens, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, ce sont des contemporains d'Orph&eacute;e, car les diff&eacute;rences chronologiques s'effacent dans la m&eacute;moire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent &agrave; six pieds sous terre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une r&ecirc;verie profonde. Je le consid&eacute;rais avec une vive &eacute;motion, analysant en silence les &eacute;tranget&eacute;s de sa physionomie. Accoud&eacute; sur l'angle d'une pr&eacute;cieuse table de mosa&iuml;que, il ne me voyait plus, il oubliait ma pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les curiosit&eacute;s qui enrichissaient ce salon.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s des oeuvres de l'art, les raret&eacute;s naturelles tenaient une place tr&egrave;s importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et autres productions de l'Oc&eacute;an, qui devaient &ecirc;tre les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, &eacute;lectriquement &eacute;clair&eacute;, retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques ac&eacute;phales, mesurait sur ses bords, d&eacute;licatement festonn&eacute;s, une circonf&eacute;rence de six m&egrave;tres environ&nbsp;; elle d&eacute;passait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donn&eacute;s &agrave; Fran&ccedil;ois 1er par la R&eacute;publique de Venise, et dont l'&eacute;glise Saint-Sulpice, &agrave; Paris, a fait deux b&eacute;nitiers gigantesques.</p>
+
+<p>Autour de cette vasque, sous d'&eacute;l&eacute;gantes vitrines fix&eacute;es par des armatures de cuivre, &eacute;taient class&eacute;s et &eacute;tiquet&eacute;s les plus pr&eacute;cieux produits de la mer qui eussent jamais &eacute;t&eacute; livr&eacute;s aux regards d'un naturaliste. On con&ccedil;oit ma joie de professeur.</p>
+
+<p>L'embranchement des zoophytes offrait de tr&egrave;s curieux sp&eacute;cimens de ses deux groupes des polypes et des &eacute;chinodermes. Dans le premier groupe, des tubipores, des gorgones dispos&eacute;es en &eacute;ventail, des &eacute;ponges douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers de Norv&egrave;ge, des ombellulaires vari&eacute;es, des alcyonnaires, toute une s&eacute;rie de ces madr&eacute;pores que mon ma&icirc;tre Milne-Edwards a si sagacement class&eacute;s en sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'&icirc;le Bourbon, le &laquo;&nbsp;char de Neptune&nbsp;&raquo; des Antilles, de superbes vari&eacute;t&eacute;s de coraux, enfin toutes les esp&egrave;ces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des &icirc;les enti&egrave;res qui deviendront un jour des continents. Dans les &eacute;chinodermes, remarquables par leur enveloppe &eacute;pineuse, les ast&eacute;ries, les &eacute;toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les ast&eacute;rophons, les oursins, les holoturies, etc., repr&eacute;sentaient la collection compl&egrave;te des individus de ce groupe.</p>
+
+<p>Un conchyliologue un peu nerveux se serait p&acirc;m&eacute; certainement devant d'autres vitrines plus nombreuses o&ugrave; &eacute;taient class&eacute;s les &eacute;chantillons de l'embranchement des mollusques. Je vis l&agrave; une collection d'une valeur inestimable, et que le temps me manquerait &agrave; d&eacute;crire tout enti&egrave;re. Parmi ces produits, je citerai, pour m&eacute;moire seulement, - l'&eacute;l&eacute;gant marteau royal de l'Oc&eacute;an indien dont les r&eacute;guli&egrave;res taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle imp&eacute;rial, aux vives couleurs, tout h&eacute;riss&eacute; d'&eacute;pines, rare sp&eacute;cimen dans les mus&eacute;ums europ&eacute;ens, et dont j'estimai la valeur &agrave; vingt mille francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, - des buccardes exotiques du S&eacute;n&eacute;gal, fragiles coquilles blanches &agrave; doubles valves, qu'un souffle e&ucirc;t dissip&eacute;es comme une bulle de savon, - plusieurs vari&eacute;t&eacute;s des arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bord&eacute;s de replis foliac&eacute;s, et tr&egrave;s disput&eacute;s par les amateurs, - toute une s&eacute;rie de troques, les uns jaune verd&acirc;tre, p&ecirc;ch&eacute;s dans les mers d'Am&eacute;rique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et remarquables par leur coquille imbriqu&eacute;e, ceux-l&agrave;, des stellaires trouv&eacute;s dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le magnifique &eacute;peron de la Nouvelle-Z&eacute;lande&nbsp;; - puis, d'admirables tellines sulfur&eacute;es, de pr&eacute;cieuses esp&egrave;ces de cyth&eacute;r&eacute;es et de V&eacute;nus, le cadran treilliss&eacute; des c&ocirc;tes de Tranquebar, le sabot marbr&eacute; &agrave; nacre resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le c&ocirc;ne presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les vari&eacute;t&eacute;s de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la &laquo;&nbsp;Gloire de la Mer&nbsp;&raquo;, la plus pr&eacute;cieuse coquille des Indes orientales&nbsp;; - enfin des littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des c&eacute;rites, des fuseaux, des strombes, des pteroc&egrave;res, des patelles, des hyales, des cl&eacute;odores, coquillages d&eacute;licats et fragiles, que la science a baptis&eacute;s de ses noms les plus charmants.</p>
+
+<p>A part, et dans des compartiments sp&eacute;ciaux, se d&eacute;roulaient des chapelets de perles de la plus grande beaut&eacute;, que la lumi&egrave;re &eacute;lectrique piquait de pointes de feu, des perles roses, arrach&eacute;es aux pinnes marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques de tous les oc&eacute;ans et de certaines moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs &eacute;chantillons d'un prix inappr&eacute;ciable qui avaient &eacute;t&eacute; distill&eacute;s par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon&nbsp;; elles valaient, et au-del&agrave;, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je croyais sans rivale au monde.</p>
+
+<p>Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection &eacute;tait, pour ainsi dire, impossible. Le capitaine Nemo avait d&ucirc; d&eacute;penser des millions pour acqu&eacute;rir ces &eacute;chantillons divers, et je me demandais &agrave; quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par ces mots&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles peuvent int&eacute;resser un naturaliste&nbsp;; mais, pour moi, elles ont un charme de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du globe qui ait &eacute;chapp&eacute; &agrave; mes recherches.</p>
+
+<p>&mdash; Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. Vous &ecirc;tes de ceux qui ont fait eux-m&ecirc;mes leur tr&eacute;sor. Aucun mus&eacute;um de l'Europe ne poss&egrave;de une semblable collection des produits de l'Oc&eacute;an. Mais si j'&eacute;puise mon admiration pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte&nbsp;! Je ne veux point p&eacute;n&eacute;trer des secrets qui sont les v&ocirc;tres&nbsp;! Cependant, j'avoue que ce <i>Nautilus</i>, la force motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit&eacute;. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. Puis-je savoir&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que vous seriez libre &agrave; mon bord, et par cons&eacute;quent, aucune partie du <i>Nautilus</i> ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en d&eacute;tail et je me ferai un plaisir d'&ecirc;tre votre cic&eacute;rone.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas de votre complaisance. Je vous demanderai seulement &agrave; quel usage sont destin&eacute;s ces instruments de physique...</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, ces m&ecirc;mes instruments se trouvent dans ma chambre, et c'est l&agrave; que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est r&eacute;serv&eacute;e. Il faut que vous sachiez comment vous serez install&eacute; &agrave; bord du <i>Nautilus</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes perc&eacute;es &agrave; chaque pan coup&eacute; du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me conduisit vers l'avant, et l&agrave; je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre &eacute;l&eacute;gante, avec lit, toilette et divers autres meubles.</p>
+
+<p>Je ne pus que remercier mon h&ocirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Votre chambre est contigu&euml; &agrave; la mienne, me dit-il, en ouvrant une porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect s&eacute;v&egrave;re, presque c&eacute;nobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de toilette. Le tout &eacute;clair&eacute; par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict n&eacute;cessaire, seulement.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me montra un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Veuillez vous asseoir&nbsp;&raquo;, me dit-il.</p>
+
+<p>Je m'assis, et il prit la parole en ces termes&nbsp;:</p>
+
+
+<h4><a name="XII" id="XII"></a>XII</h4>
+
+<h4>TOUT PAR L'&Eacute;LECTRICIT&Eacute;</h4>
+
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exig&eacute;s par la navigation du <i>Nautilus</i>. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l'Oc&eacute;an. Les uns vous sont connus, tels que le thermom&egrave;tre qui donne la temp&eacute;rature int&eacute;rieure du <i>Nautilus</i>&nbsp;; le barom&egrave;tre, qui p&egrave;se le poids de l'air et pr&eacute;dit les changements de temps&nbsp;; l'hygrom&egrave;tre, qui marque le degr&eacute; de s&eacute;cheresse de l'atmosph&egrave;re&nbsp;; le <i>storm-glass</i>, dont le m&eacute;lange, en se d&eacute;composant, annonce l'arriv&eacute;e des temp&ecirc;tes&nbsp;; la boussole, qui dirige ma route&nbsp;; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude&nbsp;; les chronom&egrave;tres, qui me permettent de calculer ma longitude&nbsp;; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent &agrave; scruter tous les points de l'horizon, quand le <i>Nautilus</i> est remont&eacute; &agrave; la surface des flots.</p>
+
+<p>&mdash; Ce sont les instruments habituels au navigateur, r&eacute;pondis-je, et j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui r&eacute;pondent sans doute aux exigences particuli&egrave;res du <i>Nautilus</i>. Ce cadran que j'aper&ccedil;ois et que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manom&egrave;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est un manom&egrave;tre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il indique la pression ext&eacute;rieure, il me donne par l&agrave; m&ecirc;me la profondeur &agrave; laquelle se maintient mon appareil.</p>
+
+<p>&mdash; Et ces sondes d'une nouvelle esp&egrave;ce&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ce sont des sondes thermom&eacute;triques qui rapportent la temp&eacute;rature des diverses couches d'eau.</p>
+
+<p>&mdash; Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'&eacute;couter.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il est un agent puissant, ob&eacute;issant, rapide, facile, qui se plie &agrave; tous les usages et qui r&egrave;gne en ma&icirc;tre &agrave; mon bord. Tout se fait par lui. Il m'&eacute;claire, il m'&eacute;chauffe, il est l'&acirc;me de mes appareils m&eacute;caniques. Cet agent, c'est l'&eacute;lectricit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; L'&eacute;lectricit&eacute;&nbsp;! m'&eacute;criai-je assez surpris.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, capitaine, vous poss&eacute;dez une extr&ecirc;me rapidit&eacute; de mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'&eacute;lectricit&eacute;. Jusqu'ici, sa puissance dynamique est rest&eacute;e tr&egrave;s restreinte et n'a pu produire que de petites forces&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, mon &eacute;lectricit&eacute; n'est pas celle de tout le monde, et c'est l&agrave; tout ce que vous me permettrez de vous en dire.</p>
+
+<p>&mdash; Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'&ecirc;tre tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute; d'un tel r&eacute;sultat. Une seule question, cependant, &agrave; laquelle vous ne r&eacute;pondrez pas si elle est indiscr&egrave;te. Les &eacute;l&eacute;ments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune communication avec la terre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Votre question aura sa r&eacute;ponse, r&eacute;pondit le capitaine Nemo. Je vous dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait tr&egrave;s certainement praticable. Mais je n'ai rien emprunt&eacute; &agrave; ces m&eacute;taux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu'&agrave; la mer elle-m&ecirc;me les moyens de produire mon &eacute;lectricit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; A la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. J'aurais pu, en effet, en &eacute;tablissant un circuit entre des fils plong&eacute;s &agrave; diff&eacute;rentes profondeurs, obtenir l'&eacute;lectricit&eacute; par la diversit&eacute; de temp&eacute;ratures qu'ils &eacute;prouvaient&nbsp;; mais j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; employer un syst&egrave;me plus pratique.</p>
+
+<p>&mdash; Et lequel&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centi&egrave;mes et demi d'eau, et deux centi&egrave;mes deux tiers environ de chlorure de sodium&nbsp;; puis, en petite quantit&eacute;, des chlorures de magn&eacute;sium et de potassium, du bromure de magn&eacute;sium, du sulfate de magn&eacute;sie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>&mdash; Le sodium&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur. M&eacute;lang&eacute; avec le mercure, il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les &eacute;l&eacute;ments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-m&ecirc;me. Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es comme les plus &eacute;nergiques, et que leur force &eacute;lectromotrice est double de celle des piles au zinc.</p>
+
+<p>&mdash; Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les conditions o&ugrave; vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous&nbsp;? Vos piles pourraient &eacute;videmment servir &agrave; cette extraction&nbsp;; mais, si je ne me trompe, la d&eacute;pense du sodium n&eacute;cessit&eacute;e par les appareils &eacute;lectriques d&eacute;passerait la quantit&eacute; extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.</p>
+
+<p>&mdash; De terre&nbsp;? dis-je en insistant.</p>
+
+<p>Disons le charbon de mer, si vous voulez, r&eacute;pondit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, vous me verrez &agrave; l'oeuvre. Je ne vous demande qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'&ecirc;tre patient. Rappelez-vous seulement ceci&nbsp;: je dois tout &agrave; l'Oc&eacute;an&nbsp;; il produit l'&eacute;lectricit&eacute;, et l'&eacute;lectricit&eacute; donne au <i>Nautilus</i> la chaleur, la lumi&egrave;re, le mouvement, la vie en un mot.</p>
+
+<p>&mdash; Mais non pas l'air que vous respirez&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! je pourrais fabriquer l'air n&eacute;cessaire &agrave; ma consommation, mais c'est inutile puisque je remonte &agrave; la surface de la mer, quand il me pla&icirc;t. Cependant, si l'&eacute;lectricit&eacute; ne me fournit pas l'air respirable, elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des r&eacute;servoirs sp&eacute;ciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que je le veux, mon s&eacute;jour dans les couches profondes.</p>
+
+<p>&mdash; Capitaine, r&eacute;pondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez &eacute;videmment trouv&eacute; ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la v&eacute;ritable puissance dynamique de l'&eacute;lectricit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne sais s'ils la trouveront, r&eacute;pondit froidement le capitaine Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez d&eacute;j&agrave; la premi&egrave;re application que j'ai faite de ce pr&eacute;cieux agent. C'est lui qui nous &eacute;claire avec une &eacute;galit&eacute;, une continuit&eacute; que n'a pas la lumi&egrave;re du soleil. Maintenant, regardez cette horloge&nbsp;; elle est &eacute;lectrique, et marche avec une r&eacute;gularit&eacute; qui d&eacute;fie celle des meilleurs chronom&egrave;tres. Je l'ai divis&eacute;e en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumi&egrave;re factice que j'entra&icirc;ne jusqu'au fond des mers&nbsp;! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash; Autre application de l'&eacute;lectricit&eacute;. Ce cadran, suspendu devant nos yeux, sert &agrave; indiquer la vitesse du <i>Nautilus</i>. Un fil &eacute;lectrique le met en communication avec l'h&eacute;lice du loch, et son aiguille m'indique la marche r&eacute;elle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse mod&eacute;r&eacute;e de quinze milles &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash; C'est merveilleux, r&eacute;pondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous avez eu raison d'employer cet agent, qui est destin&eacute; &agrave; remplacer le vent, l'eau et la vapeur.</p>
+
+<p>&mdash; Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, je connaissais d&eacute;j&agrave; toute la partie ant&eacute;rieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre &agrave; l'&eacute;peron&nbsp;: la salle &agrave; manger de cinq m&egrave;tres, s&eacute;par&eacute;e de la biblioth&egrave;que par une cloison &eacute;tanche, c'est-&agrave;-dire ne pouvant &ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e par l'eau, la biblioth&egrave;que de cinq m&egrave;tres, le grand salon de dix m&egrave;tres, s&eacute;par&eacute; de la chambre du capitaine par une seconde cloison &eacute;tanche, ladite chambre du capitaine de cinq m&egrave;tres, la mienne de deux m&egrave;tres cinquante, et enfin un r&eacute;servoir d'air de sept m&egrave;tres cinquante, qui s'&eacute;tendait jusqu'&agrave; l'&eacute;trave. Total, trente-cinq m&egrave;tres de longueur. Les cloisons &eacute;tanches &eacute;taient perc&eacute;es de portes qui se fermaient herm&eacute;tiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute s&eacute;curit&eacute; &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, au cas o&ugrave; une voie d'eau se f&ucirc;t d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>Je suivis le capitaine Nemo. &agrave; travers les coursives situ&eacute;es en abord, et j'arrivai au centre du navire. L&agrave;, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons &eacute;tanches. Une &eacute;chelle de fer, cramponn&eacute;e &agrave; la paroi, conduisait &agrave; son extr&eacute;mit&eacute; sup&eacute;rieure. Je demandai au capitaine &agrave; quel usage servait cette &eacute;chelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle aboutit au canot, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! vous avez un canot&nbsp;? r&eacute;pliquai-je, assez &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute. Une excellente embarcation, l&eacute;g&egrave;re et insubmersible, qui sert &agrave; la promenade et &agrave; la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>&mdash; Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous &ecirc;tes forc&eacute; de revenir &agrave; la surface de la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Aucunement. Ce canot adh&egrave;re &agrave; la partie sup&eacute;rieure de la coque du <i>Nautilus</i>, et occupe une cavit&eacute; dispos&eacute;e pour le recevoir. Il est enti&egrave;rement pont&eacute;, absolument &eacute;tanche, et retenu par de solides boulons. Cette &eacute;chelle conduit &agrave; un trou d'homme perc&eacute; dans la coque du <i>Nautilus</i>, qui correspond &agrave; un trou pareil perc&eacute; dans le flanc du canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du <i>Nautilus</i>&nbsp;; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression&nbsp;; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit&eacute; &agrave; la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-l&agrave;, je m&acirc;te, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me prom&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash; Mais comment revenez-vous &agrave; bord&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le <i>Nautilus</i> qui revient.</p>
+
+<p>&mdash; A vos ordres&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; A mes ordres. Un fil &eacute;lectrique me rattache &agrave; lui. Je lance un t&eacute;l&eacute;gramme, et cela suffit.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, gris&eacute; par ces merveilles, rien n'est plus simple&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; la cage de l'escalier qui aboutissait &agrave; la plate-forme, je vis une cabine longue de deux m&egrave;tres, dans laquelle Conseil et Ned Land, enchant&eacute;s de leur repas, s'occupaient &agrave; le d&eacute;vorer &agrave; belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois m&egrave;tres, situ&eacute;e entre les vastes cambuses du bord.</p>
+
+<p>L&agrave;, l'&eacute;lectricit&eacute;, plus &eacute;nergique et plus ob&eacute;issante que le gaz lui-m&ecirc;me, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient &agrave; des &eacute;ponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait r&eacute;guli&egrave;rement. Elle chauffait &eacute;galement des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Aupr&egrave;s de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement dispos&eacute;e, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude, &agrave; volont&eacute;.</p>
+
+<p>A la cuisine succ&eacute;dait le poste de l'&eacute;quipage, long de cinq m&egrave;tres. Mais la porte en &eacute;tait ferm&eacute;e, et je ne pus voir son am&eacute;nagement, qui m'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre fix&eacute; sur le nombre d'hommes n&eacute;cessit&eacute; par la manoeuvre du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Au fond s'&eacute;levait une quatri&egrave;me cloison &eacute;tanche qui s&eacute;parait ce poste de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce compartiment o&ugrave; le capitaine Nemo - ing&eacute;nieur de premier ordre, &agrave; coup s&ucirc;r - avait dispos&eacute; ses appareils de locomotion.</p>
+
+<p>Cette chambre des machines, nettement &eacute;clair&eacute;e, ne mesurait pas moins de vingt m&egrave;tres en longueur. Elle &eacute;tait naturellement divis&eacute;e en deux parties&nbsp;; la premi&egrave;re renfermait les &eacute;l&eacute;ments qui produisaient l'&eacute;lectricit&eacute;, et la seconde, le m&eacute;canisme qui transmettait le mouvement &agrave; l'h&eacute;lice.</p>
+
+<p>Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. Le capitaine Nemo s'aper&ccedil;ut de mon impression.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce sont, me dit-il, quelques d&eacute;gagements de gaz, produits par l'emploi du sodium&nbsp;; mais ce n'est qu'un l&eacute;ger inconv&eacute;nient. Tous les matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant &agrave; grand air.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, j'examinais avec un int&eacute;r&ecirc;t facile &agrave; concevoir la machine du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des &eacute;l&eacute;ments Bunzen, et non des &eacute;l&eacute;ments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent &eacute;t&eacute; impuissants. Les &eacute;l&eacute;ments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, exp&eacute;rience faite. L'&eacute;lectricit&eacute; produite se rend &agrave; l'arri&egrave;re, o&ugrave; elle agit par des &eacute;lectro-aimants de grande dimension sur un syst&egrave;me particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement &agrave; l'arbre de l'h&eacute;lice. Celle-ci, dont le diam&egrave;tre est de six m&egrave;tres et le pas de sept m&egrave;tres cinquante, peut donner jusqu'&agrave; cent vingt tours par seconde.</p>
+
+<p>&mdash; Et vous obtenez alors&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Une vitesse de cinquante milles &agrave; l'heure.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; un myst&egrave;re, mais je n'insistai pas pour le conna&icirc;tre. Comment l'&eacute;lectricit&eacute; pouvait-elle agir avec une telle puissance&nbsp;? O&ugrave; cette force presque illimit&eacute;e prenait-elle son origine&nbsp;? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte&nbsp;? &Eacute;tait-ce dans sa transmission qu'un syst&egrave;me de leviers inconnus pouvait accro&icirc;tre &agrave; l'infini&nbsp;? C'est ce que je ne pouvais comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine Nemo, dis-je, je constate les r&eacute;sultats et je ne cherche pas &agrave; les expliquer. J'ai vu le <i>Nautilus</i> manoeuvrer devant l'<i>Abraham-Lincoln</i>, et je sais &agrave; quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir o&ugrave; l'on va&nbsp;! Il faut pouvoir se diriger &agrave; droite, &agrave; gauche, en haut, en bas&nbsp;! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, o&ugrave; vous trouvez une r&eacute;sistance croissante qui s'&eacute;value par des centaines d'atmosph&egrave;res&nbsp;? Comment remontez-vous &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an&nbsp;? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient&nbsp;? Suis-je indiscret en vous le demandant&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Aucunement, monsieur le professeur, me r&eacute;pondit le capitaine, apr&egrave;s une l&eacute;g&egrave;re h&eacute;sitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre v&eacute;ritable cabinet de travail, et l&agrave;, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le <i>Nautilus</i>&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h4>
+
+<h4>QUELQUES CHIFFRES</h4>
+
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, nous &eacute;tions assis sur un divan du salon, le cigare aux l&egrave;vres. Le capitaine mit sous mes yeux une &eacute;pure qui donnait les plan, coupe et &eacute;l&eacute;vation du <i>Nautilus</i>. Puis il commen&ccedil;a sa description en ces termes&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous porte. C'est un cylindre tr&egrave;s allong&eacute;, &agrave; bouts coniques. Il affecte sensiblement la forme d'un cigare, forme d&eacute;j&agrave; adopt&eacute;e &agrave; Londres dans plusieurs constructions du m&ecirc;me genre. La longueur de ce cylindre, de t&ecirc;te en t&ecirc;te, est exactement de soixante-dix m&egrave;tres, et son bau. &agrave; sa plus grande largeur, est de huit m&egrave;tres. Il n'est donc pas construit tout &agrave; fait au dixi&egrave;me comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coul&eacute;e assez prolong&eacute;e, pour que l'eau d&eacute;plac&eacute;e s'&eacute;chappe ais&eacute;ment et n'oppose aucun obstacle a sa marche.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la surface et le volume du <i>Nautilus</i>. Sa surface comprend mille onze m&egrave;tres carr&eacute;s et quarante-cinq centi&egrave;mes&nbsp;; son volume, quinze cents m&egrave;tres cubes et deux dixi&egrave;mes - ce qui revient &agrave; dire qu'enti&egrave;rement immerg&eacute;, il d&eacute;place ou p&egrave;se quinze cents m&egrave;tres cubes ou tonneaux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin&eacute; &agrave; une navigation sous-marine, j'ai voulu, qu'en &eacute;quilibre dans l'eau il plonge&acirc;t des neuf dixi&egrave;mes, et qu'il &eacute;merge&acirc;t d'un dixi&egrave;me seulement. Par cons&eacute;quent, il ne devait d&eacute;placer dans ces conditions que les neuf dixi&egrave;mes de son volume, soit treize cent cinquante-six m&egrave;tres cubes et quarante-huit centi&egrave;mes, c'est-&agrave;-dire ne peser que ce m&ecirc;me nombre de tonneaux. J'ai donc d&ucirc; ne pas d&eacute;passer ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le <i>Nautilus</i> se compose de deux coques, l'une int&eacute;rieure, l'autre ext&eacute;rieure, r&eacute;unies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidit&eacute; extr&ecirc;me. En effet, gr&acirc;ce &agrave; cette disposition cellulaire, il r&eacute;siste comme un bloc, comme s'il &eacute;tait plein. Son bord&eacute; ne peut c&eacute;der&nbsp;; il adh&egrave;re par lui-m&ecirc;me et non par le serrage des rivets, et l'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; de sa construction, due au parfait assemblage des mat&eacute;riaux, lui permet de d&eacute;fier les mers les plus violentes.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ces deux coques sont fabriqu&eacute;es en t&ocirc;le d'acier dont la densit&eacute; par rapport &agrave; l'eau est de sept, huit dixi&egrave;mes. La premi&egrave;re n'a pas moins de cinq centim&egrave;tres d'&eacute;paisseur, et p&egrave;se trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centi&egrave;mes. La seconde enveloppe, la quille, haute de cinquante centim&egrave;tres et large de vingt-cinq, pesant, &agrave; elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et am&eacute;nagements, les cloisons et les &eacute;tr&eacute;sillons int&eacute;rieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centi&egrave;mes, qui, ajout&eacute;s aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centi&egrave;mes, forment le total exig&eacute; de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centi&egrave;mes. Est-ce entendu&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est entendu, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Donc, reprit le capitaine, lorsque le <i>Nautilus</i> se trouve &agrave; flot dans ces conditions, il &eacute;merge d'un dixi&egrave;me. Or, si j'ai dispos&eacute; des r&eacute;servoirs d'une capacit&eacute; &eacute;gale &agrave; ce dixi&egrave;me, soit d'une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centi&egrave;mes, et si je les remplis d'eau, le bateau d&eacute;pla&ccedil;ant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera compl&egrave;tement immerg&eacute;. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces r&eacute;servoirs existent en abord dans les parties inf&eacute;rieures du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfon&ccedil;ant vient affleurer la surface de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, capitaine, mais nous arrivons alors &agrave; la v&eacute;ritable difficult&eacute;. Que vous puissiez affleurer la surface de l'Oc&eacute;an, je le comprends. Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par cons&eacute;quent subir une pouss&eacute;e de bas en haut qui doit &ecirc;tre &eacute;valu&eacute;e &agrave; une atmosph&egrave;re par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centim&egrave;tre carr&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Donc, &agrave; moins que vous ne remplissiez le <i>Nautilus</i> en entier, je ne vois pas comment vous pouvez l'entra&icirc;ner au sein des masses liquides.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose &agrave; de graves erreurs. Il y a tr&egrave;s peu de travail &agrave; d&eacute;penser pour atteindre les basses r&eacute;gions de l'Oc&eacute;an, car les corps ont une tendance &agrave; devenir &laquo;&nbsp;fondriers&nbsp;&raquo;. Suivez mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous &eacute;coute, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Lorsque j'ai voulu d&eacute;terminer l'accroissement de poids qu'il faut donner au <i>Nautilus</i> pour l'immerger, je n'ai eu &agrave; me pr&eacute;occuper que de la r&eacute;duction du volume que l'eau de mer &eacute;prouve &agrave; mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes.</p>
+
+<p>&mdash; C'est &eacute;vident, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins, tr&egrave;s peu compressible. En effet, d'apr&egrave;s les calculs les plus r&eacute;cents, cette r&eacute;duction n'est que de quatre cent trente-six dix millioni&egrave;mes par atmosph&egrave;re, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller &agrave; mille m&egrave;tres, je tiens compte alors de la r&eacute;duction du volume sous une pression &eacute;quivalente &agrave; celle d'une colonne d'eau de mille m&egrave;tres, c'est-&agrave;-dire sous une pression de cent atmosph&egrave;res. Cette r&eacute;duction sera alors de quatre cent trente-six cent milli&egrave;mes. Je devrai donc accro&icirc;tre le poids de fa&ccedil;on &agrave; peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centi&egrave;mes, au lieu de quinze cent sept tonneaux deux dixi&egrave;mes. L'augmentation ne sera cons&eacute;quemment que de six tonneaux cinquante-sept centi&egrave;mes.</p>
+
+<p>&mdash; Seulement&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile &agrave; v&eacute;rifier. Or, j'ai des r&eacute;servoirs suppl&eacute;mentaires capables d'embarquer cent tonneaux. Je puis donc descendre &agrave; des profondeurs consid&eacute;rables. Lorsque je veux remonter &agrave; la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de vider enti&egrave;rement tous les r&eacute;servoirs, si je d&eacute;sire que le <i>Nautilus</i> &eacute;merge du dixi&egrave;me de sa capacit&eacute; totale.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A ces raisonnements appuy&eacute;s sur des chiffres, je n'avais rien &agrave; objecter.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'admets vos calculs, capitaine, r&eacute;pondis-je, et j'aurais mauvaise gr&acirc;ce &agrave; les contester, puisque l'exp&eacute;rience leur donne raison chaque jour. Mais je pressens actuellement en pr&eacute;sence une difficult&eacute; r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&mdash; Laquelle, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Lorsque vous &ecirc;tes par mille m&egrave;tres de profondeur, les parois du <i>Nautilus</i> supportent une pression de cent atmosph&egrave;res. Si donc, &agrave; ce moment, vous voulez vider les r&eacute;servoirs suppl&eacute;mentaires pour all&eacute;ger votre bateau et remonter &agrave; la surface, il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosph&egrave;res, qui est de cent kilogrammes par centim&egrave;tre carr&eacute;. De l&agrave; une puissance...</p>
+
+<p>&mdash; Que l'&eacute;lectricit&eacute; seule pouvait me donner, se h&acirc;ta de dire le capitaine Nemo. Je vous r&eacute;p&egrave;te, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes machines est &agrave; peu pr&egrave;s infini. Les pompes du <i>Nautilus</i> ont une force prodigieuse, et vous avez d&ucirc; le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont pr&eacute;cipit&eacute;es comme un torrent sur l'<i>Abraham-Lincoln</i>. D'ailleurs, je ne me sers des r&eacute;servoirs suppl&eacute;mentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent &agrave; deux mille m&egrave;tres, et cela dans le but de m&eacute;nager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Oc&eacute;an &agrave; deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus longues, mais non moins infaillibles.</p>
+
+<p>&mdash; Lesquelles, capitaine&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Ceci m'am&egrave;ne naturellement &agrave; vous dire comment se manoeuvre le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Je suis impatient de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash; Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur b&acirc;bord, pour &eacute;voluer, en un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire &agrave; large safran, fix&eacute; sur l'arri&egrave;re de l'&eacute;tambot, et qu'une roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le <i>Nautilus</i> de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclin&eacute;s, attach&eacute;s &agrave; ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes &agrave; prendre toutes les positions, et qui se manoeuvrent de l'int&eacute;rieur au moyen de leviers puissants. Ces plans sont-ils maintenus parall&egrave;les au bateau, celui-ci se meut horizontalement. Sont-ils inclin&eacute;s, le <i>Nautilus</i>, suivant la disposition de cette inclinaison et sous la pouss&eacute;e de son h&eacute;lice, ou s'enfonce suivant une diagonale aussi allong&eacute;e qu'il me convient, ou remonte suivant cette diagonale. Et m&ecirc;me, si je veux revenir plus rapidement &agrave; la surface, j'embraye l'h&eacute;lice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le <i>Nautilus</i> comme un ballon qui, gonfl&eacute; d'hydrog&egrave;ne, s'&eacute;l&egrave;ve rapidement dans les airs.</p>
+
+<p>&mdash; Bravo&nbsp;! capitaine, m'&eacute;criais-je. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Le timonier est plac&eacute; dans une cage vitr&eacute;e, qui fait saillie &agrave; la partie sup&eacute;rieure de la coque du <i>Nautilus</i>, et que garnissent des verres lenticulaires.</p>
+
+<p>&mdash; Des verres capables de r&eacute;sister &agrave; de telles pressions&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une r&eacute;sistance consid&eacute;rable. Dans des exp&eacute;riences de p&ecirc;che &agrave; la lumi&egrave;re &eacute;lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette mati&egrave;re, sous une &eacute;paisseur de sept millim&egrave;tres seulement, r&eacute;sister &agrave; une pression de seize atmosph&egrave;res, tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui r&eacute;partissaient in&eacute;galement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centim&egrave;tres &agrave; leur centre, c'est-&agrave;-dire trente fois cette &eacute;paisseur.</p>
+
+<p>&mdash; Admis, capitaine Nemo&nbsp;; mais enfin, pour voir, il faut que la lumi&egrave;re chasse les t&eacute;n&egrave;bres, et je me demande comment au milieu de l'obscurit&eacute; des eaux...</p>
+
+<p>&mdash; En arri&egrave;re de la cage du timonier est plac&eacute; un puissant r&eacute;flecteur &eacute;lectrique, dont les rayons illuminent la mer &agrave; un demi-mille de distance.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! bravo, trois fois bravo&nbsp;! capitaine. Je m'explique maintenant cette phosphorescence du pr&eacute;tendu narval, qui a tant intrigu&eacute; les savants&nbsp;! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du <i>Nautilus</i> et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a &eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat d'une rencontre fortuite&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Purement fortuite, monsieur. Je naviguais &agrave; deux m&egrave;tres au-dessous de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait eu aucun r&eacute;sultat f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&mdash; Aucun, monsieur. Mais quant &agrave; votre rencontre avec l'<i>Abraham-Lincoln</i>&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, j'en suis f&acirc;ch&eacute; pour l'un des meilleurs navires de cette brave marine am&eacute;ricaine mais on m'attaquait et j'ai d&ucirc; me d&eacute;fendre&nbsp;! Je me suis content&eacute;, toutefois, de mettre la fr&eacute;gate hors d'&eacute;tat de me nuire - elle ne sera pas g&ecirc;n&eacute;e de r&eacute;parer ses avaries au port le plus prochain.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! commandant, m'&eacute;criai-je avec conviction, c'est vraiment un merveilleux bateau que votre <i>Nautilus</i>&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, r&eacute;pondit avec une v&eacute;ritable &eacute;motion le capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair&nbsp;! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Oc&eacute;an, si sur cette mer, la premi&egrave;re impression est le sentiment de l'ab&icirc;me, comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, le coeur de l'homme n'a plus rien &agrave; redouter. Pas de d&eacute;formation &agrave; craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidit&eacute; du fer&nbsp;; pas de gr&eacute;ement que le roulis ou le tangage fatiguent&nbsp;; pas de voiles que le vent emporte&nbsp;; pas de chaudi&egrave;res que la vapeur d&eacute;chire&nbsp;; pas d'incendie &agrave; redouter, puisque cet appareil est fait de t&ocirc;le et non de bois&nbsp;; pas de charbon qui s'&eacute;puise, puisque l'&eacute;lectricit&eacute; est son agent m&eacute;canique&nbsp;; pas de rencontre &agrave; redouter, puisqu'il est seul &agrave; naviguer dans les eaux profondes&nbsp;; pas de temp&ecirc;te &agrave; braver, puisqu'il trouve &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessous des eaux l'absolue tranquillit&eacute;&nbsp;! Voil&agrave;, monsieur. Voil&agrave; le navire par excellence&nbsp;! Et s'il est vrai que l'ing&eacute;nieur ait plus de confiance dans le b&acirc;timent que le constructeur, et le constructeur plus que le capitaine lui-m&ecirc;me, comprenez donc avec quel abandon je me fie &agrave; mon <i>Nautilus</i>, puisque j'en suis tout &agrave; la fois le capitaine, le constructeur et l'ing&eacute;nieur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo parlait avec une &eacute;loquence entra&icirc;nante. Le feu de son regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui&nbsp;! il aimait son navire comme un p&egrave;re aime son enfant&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais une question, indiscr&egrave;te peut-&ecirc;tre, se posait naturellement, et je ne pus me retenir de la lui faire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes donc ing&eacute;nieur, capitaine Nemo&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, me r&eacute;pondit-il, j'ai &eacute;tudi&eacute; &agrave; Londres, &agrave; Paris, &agrave; New York, du temps que j'&eacute;tais un habitant des continents de la terre.</p>
+
+<p>&mdash; Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv&eacute; d'un point diff&eacute;rent du globe, et sous une destination d&eacute;guis&eacute;e. Sa quille a &eacute;t&eacute; forg&eacute;e au Creusot, son arbre d'h&eacute;lice chez Pen et C&deg;, de Londres, les plaques de t&ocirc;le de sa coque chez Leard, de Liverpool, son h&eacute;lice chez Scott, de Glasgow. Ses r&eacute;servoirs ont &eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;s par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son &eacute;peron dans les ateliers de Motala, en Su&egrave;de, ses instruments de pr&eacute;cision chez Hart fr&egrave;res, de New York, etc., et chacun de ces fournisseurs a re&ccedil;u mes plans sous des noms divers.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqu&eacute;s, il a fallu les monter, les ajuster&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, j'avais &eacute;tabli mes ateliers sur un &icirc;lot d&eacute;sert, en plein Oc&eacute;an. L&agrave;, mes ouvriers c'est-&agrave;-dire mes braves compagnons que j'ai instruits et form&eacute;s, et moi, nous avons achev&eacute; notre <i>Nautilus</i>. Puis, l'op&eacute;ration termin&eacute;e, le feu a d&eacute;truit toute trace de notre passage sur cet &icirc;lot que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.</p>
+
+<p>&mdash; Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce b&acirc;timent est excessif&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, un navire en fer co&ucirc;te onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, le <i>Nautilus</i> en jauge quinze cents. Il revient donc &agrave; seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son am&eacute;nagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et les collections qu'il renferme.</p>
+
+<p>&mdash; Une derni&egrave;re question, capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Faites, monsieur le professeur.</p>
+
+<p>&mdash; Vous &ecirc;tes donc riche&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Riche &agrave; l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me g&ecirc;ner, payer les dix milliards de dettes de la France&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma cr&eacute;dulit&eacute;&nbsp;? L'avenir devait me l'apprendre.</p>
+
+
+<h4><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h4>
+
+<h4>LE FLEUVE-NOIR</h4>
+
+
+<p>La portion du globe terrestre occup&eacute;e par les eaux est &eacute;valu&eacute;e &agrave; trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriam&egrave;tres carr&eacute;s, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sph&egrave;re d'un diam&egrave;tre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est &agrave; l'unit&eacute;, c'est-&agrave;-dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unit&eacute;s dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est &agrave; peu pr&egrave;s la quantit&eacute; d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.</p>
+
+<p>Durant les &eacute;poques g&eacute;ologiques, &agrave; la p&eacute;riode du feu succ&eacute;da la p&eacute;riode de l'eau. L'Oc&eacute;an fut d'abord universel. Puis, peu &agrave; peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des &icirc;les &eacute;merg&egrave;rent, disparurent sous des d&eacute;luges partiels, se montr&egrave;rent &agrave; nouveau, se soud&egrave;rent, form&egrave;rent des continents et enfin les terres se fix&egrave;rent g&eacute;ographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carr&eacute;s, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.</p>
+
+<p>La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties&nbsp;: l'Oc&eacute;an glacial arctique, l'Oc&eacute;an glacial antarctique, l'Oc&eacute;an indien, l'Oc&eacute;an atlantique, l'Oc&eacute;an pacifique.</p>
+
+<p>L'Oc&eacute;an pacifique s'&eacute;tend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Am&eacute;rique sur une &eacute;tendue de cent quarante-cinq degr&eacute;s en longitude. C'est la plus tranquille des mers&nbsp;; ses courants sont larges et lents, ses mar&eacute;es m&eacute;diocres, ses pluies abondantes. Tel &eacute;tait l'Oc&eacute;an que ma destin&eacute;e m'appelait d'abord &agrave; parcourir dans les plus &eacute;tranges conditions.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de d&eacute;part de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter &agrave; la surface des eaux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine pressa trois fois un timbre &eacute;lectrique. Les pompes commenc&egrave;rent &agrave; chasser l'eau des r&eacute;servoirs&nbsp;; l'aiguille du manom&egrave;tre marqua par les diff&eacute;rentes pressions le mouvement ascensionnel du <i>Nautilus</i>, puis elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous sommes arriv&eacute;s&nbsp;&raquo;, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Je me rendis &agrave; l'escalier central qui aboutissait &agrave; la plate-forme. Je gravis les marches de m&eacute;tal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie sup&eacute;rieure du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>La plate-forme &eacute;mergeait de quatre-vingts centim&egrave;tres seulement. L'avant et l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i> pr&eacute;sentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer &agrave; un long cigare. Je remarquai que ses plaques de t&ocirc;les, imbriqu&eacute;es l&eacute;g&egrave;rement, ressemblaient aux &eacute;cailles qui rev&ecirc;tent le corps des grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc tr&egrave;s naturellement que, malgr&eacute; les meilleures lunettes, ce bateau e&ucirc;t toujours &eacute;t&eacute; pris pour un animal marin.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la plate-forme, le canot, &agrave; demi-engag&eacute; dans la coque du navire, formait une l&eacute;g&egrave;re extumescence. En avant et en arri&egrave;re s'&eacute;levaient deux cages de hauteur m&eacute;diocre, &agrave; parois inclin&eacute;es, et en partie ferm&eacute;es par d'&eacute;pais verres lenticulaires&nbsp;: l'une destin&eacute;e au timonier qui dirigeait le <i>Nautilus</i>, l'autre o&ugrave; brillait le puissant fanal &eacute;lectrique qui &eacute;clairait sa route.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait magnifique, le ciel pur. A peine si le long v&eacute;hicule ressentait les larges ondulations de l'Oc&eacute;an. Une l&eacute;g&egrave;re brise de l'est ridait la surface des eaux. L'horizon, d&eacute;gag&eacute; de brumes, se pr&ecirc;tait aux meilleures observations.</p>
+
+<p>Nous n'avions rien en vue. Pas un &eacute;cueil, pas un &icirc;lot. Plus d'<i>Abraham-Lincoln</i>. L'immensit&eacute; d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus immobile dans une main de marbre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaun&acirc;tre des atterrages japonais, et je redescendis au grand salon.</p>
+
+<p>L&agrave;, le capitaine fit son point et calcula chronom&eacute;triquement sa longitude, qu'il contr&ocirc;la par de pr&eacute;c&eacute;dentes observations d'angle horaires. Puis il me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degr&eacute;s et quinze minutes de longitude &agrave; l'ouest...</p>
+
+<p>&mdash; De quel m&eacute;ridien&nbsp;? demandai-je vivement, esp&eacute;rant que la r&eacute;ponse du capitaine m'indiquerait peut-&ecirc;tre sa nationalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, me r&eacute;pondit-il, j'ai divers chronom&egrave;tres r&eacute;gl&eacute;s sur les m&eacute;ridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me servirai de celui de Paris.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Trente-sept degr&eacute;s et quinze minutes de longitude &agrave; l'ouest du m&eacute;ridien de Paris, et par trente degr&eacute;s et sept minutes de latitude nord, c'est-&agrave;-dire &agrave; trois cents milles environ des c&ocirc;tes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre, &agrave; midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Dieu nous garde&nbsp;! r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse &agrave; vos &eacute;tudes. J'ai donn&eacute; la route &agrave; l'est-nord-est par cinquante m&egrave;tres de profondeur. Voici des cartes &agrave; grands points, o&ugrave; vous pourrez la suivre. Le salon est &agrave; votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb&eacute; dans mes pens&eacute;es. Toutes se portaient sur ce commandant du <i>Nautilus</i>. Saurais-je jamais &agrave; quelle nation appartenait cet homme &eacute;trange qui se vantait de n'appartenir &agrave; aucune&nbsp;? Cette haine qu'il avait vou&eacute;e &agrave; l'humanit&eacute;, cette haine qui cherchait peut-&ecirc;tre des vengeances terribles, qui l'avait provoqu&eacute;e&nbsp;? Etait-il un de ces savants m&eacute;connus, un de ces g&eacute;nies &laquo;&nbsp;auxquels on a fait du chagrin&nbsp;&raquo;, suivant l'expression de Conseil, un Galil&eacute;e moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l'Am&eacute;ricain Maury, dont la carri&egrave;re a &eacute;t&eacute; bris&eacute;e par des r&eacute;volutions politiques&nbsp;? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de jeter &agrave; son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m'accueillait froidement, mais hospitali&egrave;rement. Seulement, il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.</p>
+
+<p>Une heure enti&egrave;re, je demeurai plong&eacute; dans ces r&eacute;flexions, cherchant &agrave; percer ce myst&egrave;re si int&eacute;ressant pour moi. Puis mes regards se fix&egrave;rent sur le vaste planisph&egrave;re &eacute;tal&eacute; sur la table, et je pla&ccedil;ai le doigt sur le point m&ecirc;me o&ugrave; se croisaient la longitude et la latitude observ&eacute;es.</p>
+
+<p>La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants sp&eacute;ciaux, reconnaissables &agrave; leur temp&eacute;rature, &agrave; leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a d&eacute;termin&eacute;, sur le globe, la direction de cinq courants principaux&nbsp;: un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisi&egrave;me dans le Pacifique nord, un quatri&egrave;me dans le Pacifique sud, et un cinqui&egrave;me dans l'Oc&eacute;an indien sud. Il est m&ecirc;me probable qu'un sixi&egrave;me courant existait autrefois dans l'Oc&eacute;an indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, r&eacute;unies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et m&ecirc;me &eacute;tendue d'eau.</p>
+
+<p>Or, au point indiqu&eacute; sur le planisph&egrave;re, se d&eacute;roulait l'un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale o&ugrave; le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le d&eacute;troit de Malacca, prolonge la c&ocirc;te d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux &icirc;les Al&eacute;outiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indig&egrave;nes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Oc&eacute;an. C'est ce courant que le <i>Nautilus</i> allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit&eacute; du Pacifique, et je me sentais entra&icirc;ner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent &agrave; la porte du salon.</p>
+
+<p>Mes deux braves compagnons rest&egrave;rent p&eacute;trifi&eacute;s &agrave; la vue des merveilles entass&eacute;es devant leurs yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;O&ugrave; sommes-nous&nbsp;? o&ugrave; sommes-nous&nbsp;? s'&eacute;cria le Canadien. Au mus&eacute;um de Qu&eacute;bec&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; S'il pla&icirc;t &agrave; monsieur, r&eacute;pliqua Conseil, ce serait plut&ocirc;t &agrave; l'h&ocirc;tel du Sommerard&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mes amis, r&eacute;pondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'&ecirc;tes ni au Canada ni en France, mais bien &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, et &agrave; cinquante m&egrave;tres au-dessous du niveau de la mer.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, r&eacute;pliqua Conseil&nbsp;; mais franchement, ce salon est fait pour &eacute;tonner m&ecirc;me un Flamand comme moi.</p>
+
+<p>&mdash; Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta force, il y a de quoi travailler ici.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave gar&ccedil;on, pench&eacute; sur les vitrines, murmurait d&eacute;j&agrave; des mots de la langue des naturalistes&nbsp;: classe des Gast&eacute;ropodes, famille des Buccino&iuml;des, genre des Porcelaines, esp&egrave;ces des Cypr&oelig;a Madagascariensis, etc.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je d&eacute;couvert qui il &eacute;tait, d'o&ugrave; il venait, o&ugrave; il allait, vers quelles profondeurs il nous entra&icirc;nait&nbsp;? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Je lui appris tout ce que je savais, ou plut&ocirc;t, tout ce que je ne savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Rien vu, rien entendu&nbsp;! r&eacute;pondit le Canadien. Je n'ai pas m&ecirc;me aper&ccedil;u l'&eacute;quipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait &eacute;lectrique aussi, lui&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Electrique&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Par ma foi&nbsp;! on serait tent&eacute; de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son id&eacute;e, vous ne pouvez me dire combien d'hommes il y a &agrave; bord&nbsp;? Dix, vingt, cinquante, cent&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne saurais vous r&eacute;pondre, ma&icirc;tre Land. D'ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette id&eacute;e de vous emparer du <i>Nautilus</i> ou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne, et je regretterais de ne pas l'avoir vu&nbsp;! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne f&ucirc;t-ce que pour se promener &agrave; travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et t&acirc;chons de voir ce qui se passe autour de nous.</p>
+
+<p>&mdash; Voir&nbsp;! s'&eacute;cria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de cette prison de t&ocirc;le&nbsp;! Nous marchons, nous naviguons en aveugles...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&mdash; Ned Land pronon&ccedil;ait ces derniers mots, quand l'obscurit&eacute; se fit subitement, mais une obscurit&eacute; absolue. Le plafond lumineux s'&eacute;teignit, et si rapidement, que mes yeux en &eacute;prouv&egrave;rent une impression douloureuse, analogue &agrave; celle que produit le passage contraire des profondes t&eacute;n&egrave;bres &agrave; la plus &eacute;clatante lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions rest&eacute;s muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agr&eacute;able ou d&eacute;sagr&eacute;able, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On e&ucirc;t dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est la fin de la fin&nbsp;! dit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Ordre des Hydrom&eacute;duses&nbsp;!&nbsp;&raquo; murmura Conseil.</p>
+
+<p>Soudain, le jour se fit de chaque c&ocirc;t&eacute; du salon, &agrave; travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement &eacute;clair&eacute;es par les effluences &eacute;lectriques. Deux plaques de cristal nous s&eacute;paraient de la mer. Je fr&eacute;mis, d'abord, &agrave; la pens&eacute;e que cette fragile paroi pouvait se briser&nbsp;; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une r&eacute;sistance presque infinie.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du <i>Nautilus</i>. Quel spectacle&nbsp;! Quelle plume le pourrait d&eacute;crire&nbsp;! Qui saurait peindre les effets de la lumi&egrave;re &agrave; travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses d&eacute;gradations successives jusqu'aux couch&eacute;s inf&eacute;rieures et sup&eacute;rieures de l'Oc&eacute;an&nbsp;!</p>
+
+<p>On conna&icirc;t la diaphan&eacute;it&eacute; de la mer. On sait que sa limpidit&eacute; l'emporte sur celle de l'eau de roche. Les substances min&eacute;rales et organiques, qu'elle tient en suspension, accroissent m&ecirc;me sa transparence. Dans certaines parties de l'Oc&eacute;an, aux Antilles, cent quarante-cinq m&egrave;tres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet&eacute;, et la force de p&eacute;n&eacute;tration des rayons solaires ne para&icirc;t s'arr&ecirc;ter qu'&agrave; une profondeur de trois cents m&egrave;tres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le <i>Nautilus</i>, l'&eacute;clat &eacute;lectrique se produisait au sein m&ecirc;me des ondes. Ce n'&eacute;tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumi&egrave;re liquide.</p>
+
+<p>Si l'on admet l'hypoth&egrave;se d'Erhemberg, qui croit &agrave; une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement r&eacute;serv&eacute; pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumi&egrave;re. De chaque c&ocirc;t&eacute;, j'avais une fen&ecirc;tre ouverte sur ces ab&icirc;mes inexplor&eacute;s. L'obscurit&eacute; du salon faisait valoir la clart&eacute; ext&eacute;rieure, et nous regardions comme si ce pur cristal e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la vitre d'un immense aquarium.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> ne semblait pas bouger. C'est que les points de rep&egrave;re manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divis&eacute;es par son &eacute;peron, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.</p>
+
+<p>Emerveill&eacute;s, nous &eacute;tions accoud&eacute;s devant ces vitrines, et nul de nous n'avait encore rompu ce silence de stup&eacute;faction, quand Conseil dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Curieux&nbsp;! curieux&nbsp;! faisait le Canadien - qui oubliant ses col&egrave;res et ses projets d'&eacute;vasion, subissait une attraction irr&eacute;sistible - et l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! m'&eacute;criai-je, je comprends la vie de cet homme&nbsp;! Il s'est fait un monde &agrave; part qui lui r&eacute;serve ses plus &eacute;tonnantes merveilles&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais les poissons&nbsp;? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Que vous importe, ami Ned, r&eacute;pondit Conseil, puisque vous ne les connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash; Moi&nbsp;! un p&ecirc;cheur&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land.</p>
+
+<p>Et sur ce sujet, une discussion s'&eacute;leva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Tout le monde sait que les poissons forment la quatri&egrave;me et derni&egrave;re classe de l'embranchement des vert&eacute;br&eacute;s. On les a tr&egrave;s justement d&eacute;finis&nbsp;: &laquo;&nbsp;des vert&eacute;br&eacute;s &agrave; circulation double et &agrave; sang froid, respirant par des branchies et destin&eacute;s &agrave; vivre dans l'eau&nbsp;&raquo;. Ils composent deux s&eacute;ries distinctes&nbsp;: la s&eacute;rie des poissons osseux, c'est-&agrave;-dire ceux dont l'&eacute;pine dorsale est faite de vert&egrave;bres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est-&agrave;-dire ceux dont l'&eacute;pine dorsale est faite de vert&egrave;bres cartilagineuses.</p>
+
+<p>Le Canadien connaissait peut-&ecirc;tre cette distinction, mais Conseil en savait bien davantage, et maintenant, li&eacute; d'amiti&eacute; avec Ned, il ne pouvait admettre qu'il f&ucirc;t moins instruit que lui. Aussi lui dit-il&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ami Ned, vous &ecirc;tes un tueur de poissons, un tr&egrave;s habile p&ecirc;cheur. Vous avez pris un grand nombre de ces int&eacute;ressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe.</p>
+
+<p>&mdash; Si, r&eacute;pondit s&eacute;rieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Voil&agrave; une distinction de gourmand, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Mais dites-moi si vous connaissez la diff&eacute;rence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre bien, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et la subdivision de ces deux grandes classes&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne m'en doute pas, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, ami Ned, &eacute;coutez et retenez&nbsp;! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres&nbsp;: Primo. Les acanthopt&eacute;rygiens, dont la m&acirc;choire sup&eacute;rieure est compl&egrave;te, mobile, et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-&agrave;-dire les trois quarts des poissons connus. Type&nbsp;: la perche commune.</p>
+
+<p>&mdash; Assez bonne &agrave; manger, r&eacute;pondit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arri&egrave;re des pectorales, sans &ecirc;tre attach&eacute;es aux os de l'&eacute;paule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type&nbsp;: la carpe, le brochet.</p>
+
+<p>&mdash; Peuh&nbsp;! fit le Canadien avec un certain m&eacute;pris, des poissons d'eau douce&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attach&eacute;es sous les pectorales et imm&eacute;diatement suspendues aux os de l'&eacute;paule. Cet ordre contient quatre familles. Type&nbsp;: plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.</p>
+
+<p>&mdash; Excellent&nbsp;! excellent&nbsp;! s'&eacute;criait le harponneur, qui ne voulait consid&eacute;rer les poissons qu'au point de vue comestible.</p>
+
+<p>&mdash; Quarto, reprit Conseil, sans se d&eacute;monter, les apodes, au corps allong&eacute;, d&eacute;pourvus de nageoires ventrales, et rev&ecirc;tus d'une peau &eacute;paisse et souvent gluante,
+ordre qui ne comprend qu'une famille. Type&nbsp;: l'anguille, le gymnote.</p>
+
+<p>&mdash; M&eacute;diocre&nbsp;! m&eacute;diocre&nbsp;! r&eacute;pondit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les m&acirc;choires compl&egrave;tes et libres, mais dont les branchies sont form&eacute;es de petites houppes, dispos&eacute;es par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu'une famille. Type&nbsp;: les hippocampes, les p&eacute;gases dragons.</p>
+
+<p>&mdash; Mauvais&nbsp;! mauvais&nbsp;! r&eacute;pliqua le harponneur.</p>
+
+<p>&mdash; Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attach&eacute; fixement sur le c&ocirc;te de l'intermaxillaire qui forme la m&acirc;choire, et dont l'arcade palatine s'engr&egrave;ne par suture avec le cr&acirc;ne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types&nbsp;: les t&eacute;trodons, les poissons-lunes.</p>
+
+<p>&mdash; Bons &agrave; d&eacute;shonorer une chaudi&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Avez-vous compris, ami Ned&nbsp;? demanda le savant Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Pas le moins du monde, ami Conseil, r&eacute;pondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous &ecirc;tes tr&egrave;s int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>&mdash; Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne comprennent que trois ordres.</p>
+
+<p>&mdash; Tant mieux, fit Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Primo, les cyclostomes, dont les m&acirc;choires sont soud&eacute;es en un anneau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre ne comprenant qu'une seule famille. Type&nbsp;: la lamproie.</p>
+
+<p>&mdash; Faut l'aimer, r&eacute;pondit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Secundo, les s&eacute;laciens, avec branchies semblables &agrave; celles des cyclostomes, mais dont la m&acirc;choire inf&eacute;rieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types&nbsp;: la raie et les squales.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! s'&eacute;cria Ned, des raies et des requins dans le m&ecirc;me ordre&nbsp;! Eh bien, ami Conseil, dans l'int&eacute;r&ecirc;t des raies, je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le m&ecirc;me bocal&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Tertio, r&eacute;pondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes, comme &agrave; l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule ordre qui comprend quatre genres. Type&nbsp;: l'esturgeon.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! ami Conseil, vous avez gard&eacute; le meilleur pour la fin &agrave; mon avis, du moins. Et c'est tout&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon brave Ned, r&eacute;pondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres, en esp&egrave;ces, en vari&eacute;t&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau, voici des vari&eacute;t&eacute;s qui passent&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! des poissons, s'&eacute;cria Conseil. On se croirait devant un aquarium&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-l&agrave; sont libres comme l'oiseau dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc&nbsp;! disait Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Moi, r&eacute;pondit Conseil, je n'en suis pas capable&nbsp;! Cela regarde mon ma&icirc;tre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et en effet, le digne gar&ccedil;on, classificateur enrag&eacute;, n'&eacute;tait point un naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingu&eacute; un thon d'une bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash; Un baliste, avais-je dit.</p>
+
+<p>&mdash; Et un baliste chinois&nbsp;! r&eacute;pondait Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Genre des balistes, famille des scl&eacute;rodermes, ordre des plectognathes&nbsp;&raquo;, murmurait Conseil.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, &agrave; eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingu&eacute;.</p>
+
+<p>Le Canadien ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;. Une troupe de balistes, &agrave; corps comprim&eacute;. &agrave; peau grenue, arm&eacute;s d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour du <i>Nautilus</i>, et agitaient les quatre rang&eacute;es de piquants qui h&eacute;rissent chaque c&ocirc;t&eacute; de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonn&eacute;e aux vents, et parmi elles, j'aper&ccedil;us, &agrave; ma grande joie, cette raie chinoise, jaun&acirc;tre &agrave; sa partie sup&eacute;rieure, rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arri&egrave;re de son oeil&nbsp;: esp&egrave;ce rare, et m&ecirc;me douteuse au temps de Lac&eacute;p&egrave;de, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.</p>
+
+<p>Pendant deux heures toute une arm&eacute;e aquatique fit escorte au <i>Nautilus</i>. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beaut&eacute;, d'&eacute;clat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqu&eacute; d'une double raie noire. Le gobie &eacute;l&eacute;otre, &agrave; caudale arrondie, blanc de couleur et tachet&eacute; de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et &agrave; la t&ecirc;te argent&eacute;e, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares ray&eacute;s, aux nageoires vari&eacute;es de bleu et de jaune, des spares fasc&eacute;s, relev&eacute;s d'une bande noire sur leur caudale, des spares zon&eacute;phores &eacute;l&eacute;gamment corset&eacute;s dans leurs six ceintures, des aulostones, v&eacute;ritables bouches en fl&ucirc;te ou b&eacute;casses de mer, dont quelques &eacute;chantillons atteignaient une longueur d'un m&egrave;tre, des salamandres du Japon, des mur&egrave;nes &eacute;chidn&eacute;es, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et &agrave; la vaste bouche h&eacute;riss&eacute;e de dents, etc.</p>
+
+<p>Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, moi, je m'extasiais devant la vivacit&eacute; de leurs allures et la beaut&eacute; de leurs formes. Jamais il ne m'avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de surprendre ces animaux vivants, et libres dans leur &eacute;l&eacute;ment naturel.</p>
+
+<p>Je ne citerai pas toutes les vari&eacute;t&eacute;s qui pass&egrave;rent ainsi devant nos yeux &eacute;blouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attir&eacute;s sans doute par l'&eacute;clatant foyer de lumi&egrave;re &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de t&ocirc;le se referm&egrave;rent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je r&ecirc;vai encore, jusqu'au moment o&ugrave; mes regards se fix&egrave;rent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manom&egrave;tre indiquait une pression de cinq atmosph&egrave;res correspondant &agrave; une profondeur de cinquante m&egrave;tres, et le loch &eacute;lectrique donnait une marche de quinze milles &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait cinq heures.</p>
+
+<p>Ned Land et Conseil retourn&egrave;rent &agrave; leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon d&icirc;ner s'y trouvait pr&eacute;par&eacute;. Il se composait d'une soupe &agrave; la tortue faite des carets les plus d&eacute;licats, d'un surmulet &agrave; chair blanche, un peu feuillet&eacute;e, dont le foie pr&eacute;par&eacute; &agrave; part fit un manger d&eacute;licieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut sup&eacute;rieure &agrave; celle du saumon.</p>
+
+<p>Je passai la soir&eacute;e &agrave; lire, &agrave; &eacute;crire, &agrave; penser. Puis, le sommeil me gagnant, je m'&eacute;tendis sur ma couche de zost&egrave;re, et je m'endormis profond&eacute;ment, pendant que le <i>Nautilus</i> se glissait &agrave; travers le rapide courant du Fleuve Noir.</p>
+
+
+<h4><a name="XV" id="XV"></a>XV</h4>
+
+<h4>UNE INVITATION PAR LETTRE</h4>
+
+
+<p>Le lendemain, 9 novembre, je ne me r&eacute;veillai qu'apr&egrave;s un long sommeil de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir &laquo;&nbsp;comment monsieur avait pass&eacute; la nuit&nbsp;&raquo;, et lui offrir ses services. Il avait laiss&eacute; son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute sa vie.</p>
+
+<p>Je laissai le brave gar&ccedil;on babiller &agrave; sa fantaisie, sans trop lui r&eacute;pondre. J'&eacute;tais pr&eacute;occup&eacute; de l'absence du capitaine Nemo pendant notre s&eacute;ance de la veille, et j'esp&eacute;rais le revoir aujourd'hui.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t j'eus rev&ecirc;tu mes v&ecirc;tements de byssus. Leur nature provoqua plus d'une fois les r&eacute;flexions de Conseil. Je lui appris qu'ils &eacute;taient fabriqu&eacute;s avec les filaments lustr&eacute;s et soyeux qui rattachent aux rochers les &laquo;&nbsp;jambonneaux&nbsp;&raquo;, sortes de coquilles tr&egrave;s abondantes sur les rivages de la M&eacute;diterran&eacute;e. Autrefois, on en faisait de belles &eacute;toffes, des bas, des gants, car ils &eacute;taient &agrave; la fois tr&egrave;s moelleux et tr&egrave;s chauds. L'&eacute;quipage du <i>Nautilus</i> pouvait donc se v&ecirc;tir &agrave; bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux vers &agrave; soie de la terre.</p>
+
+<p>Lorsque je fus habill&eacute;, je me rendis au grand salon. Il &eacute;tait d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Je me plongeai dans l'&eacute;tude de ces tr&eacute;sors de conchyliologie, entass&eacute;s sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes marines les plus rares, et qui, quoique dess&eacute;ch&eacute;es, conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces pr&eacute;cieuses hydrophytes, je remarquai des cladost&egrave;phes verticill&eacute;es, des padines-paon, des caulerpes &agrave; feuilles de vigne, des callithamnes granif&egrave;res, de d&eacute;licates c&eacute;ramies &agrave; teintes &eacute;carlates, des agares dispos&eacute;es en &eacute;ventails, des ac&eacute;tabules, semblables &agrave; des chapeaux de champignons tr&egrave;s d&eacute;prim&eacute;s, et qui furent longtemps class&eacute;es parmi les zoophytes, enfin toute une s&eacute;rie de varechs.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e enti&egrave;re se passa, sans que je fusse honor&eacute; de la visite du capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-&ecirc;tre ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.</p>
+
+<p>La direction du <i>Nautilus</i> se maintint &agrave; l'est-nord-est, sa vitesse &agrave; douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Le lendemain, 10 novembre, m&ecirc;me abandon, m&ecirc;me solitude. Je ne vis personne de l'&eacute;quipage. Ned et Conseil pass&egrave;rent la plus grande partie de la journ&eacute;e avec moi. Ils s'&eacute;tonn&egrave;rent de l'inexplicable absence du capitaine. Cet homme singulier &eacute;tait-il malade&nbsp;? Voulait-il modifier ses projets &agrave; notre &eacute;gard&nbsp;?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une enti&egrave;re libert&eacute;, nous &eacute;tions d&eacute;licatement et abondamment nourris. Notre h&ocirc;te se tenait dans les termes de son trait&eacute;. Nous ne pouvions nous plaindre, et d'ailleurs, la singularit&eacute; m&ecirc;me de notre destin&eacute;e nous r&eacute;servait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, je commen&ccedil;ai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, d&eacute;tail curieux, je l'&eacute;crivis sur un papier fabriqu&eacute; avec la zost&egrave;re marine.</p>
+
+<p>Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais r&eacute;pandu &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i> m'apprit que nous &eacute;tions revenus &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, afin de renouveler les provisions d'oxyg&egrave;ne. Je me dirigeai vers l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esp&eacute;rais rencontrer l&agrave;, viendrait-il&nbsp;? Je n'aper&ccedil;us que le timonier, emprisonn&eacute; dans sa cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec d&eacute;lices les &eacute;manations salines.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre radieux d&eacute;bordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard comme une tra&icirc;n&eacute;e de poudre. Les nuages, &eacute;parpill&eacute;s dans les hauteurs, se color&egrave;rent de tons vifs admirablement nuanc&eacute;s, et de nombreuses &laquo;&nbsp;langues de chat&nbsp;&raquo; annonc&egrave;rent du vent pour toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais que faisait le vent &agrave; ce <i>Nautilus</i> que les temp&ecirc;tes ne pouvaient effrayer&nbsp;!</p>
+
+<p>J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;parais &agrave; saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - que j'avais d&eacute;j&agrave; vu pendant la premi&egrave;re visite du capitaine - qui apparut. Il s'avan&ccedil;a sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma pr&eacute;sence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extr&ecirc;me. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et pronon&ccedil;a une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nautron respoc lorni virch.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.</p>
+
+<p>Ces mots prononc&eacute;s, le second redescendit. Je pensai que le <i>Nautilus</i> allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et par les coursives je revins &agrave; ma chambre.</p>
+
+<p>Cinq jours s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi, sans que la situation se modifi&acirc;t. Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La m&ecirc;me phrase &eacute;tait prononc&eacute;e par le m&ecirc;me individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.</p>
+
+<p>J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, rentr&eacute; dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet &agrave; mon adresse.</p>
+
+<p>Je l'ouvris d'une main impatiente. Il &eacute;tait &eacute;crit d'une &eacute;criture franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.</p>
+
+<p>Ce billet &eacute;tait libell&eacute; en ces termes&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Monsieur le professeur Aronnax, &agrave; bord du</i> Nautilus.</p>
+
+<p class="r"><i>16 novembre 1867.</i></p>
+
+<p><i>Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax &agrave; une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses for&ecirc;ts de l'&icirc;le Crespo. Il esp&egrave;re que rien n'emp&ecirc;chera monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent &agrave; lui.</i></p>
+
+<p class="r"><i>Le commandant du</i> Nautilus,<br />
+<i>Capitaine NEMO.</i>&nbsp;&raquo;</p>
+</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une chasse&nbsp;! s'&eacute;cria Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Et dans ses for&ecirc;ts de l'&icirc;le Crespo&nbsp;! ajouta Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais il va donc &agrave; terre, ce particulier-l&agrave;&nbsp;? reprit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Cela me para&icirc;t clairement indiqu&eacute;, dis-je en relisant la lettre.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! il faut accepter, r&eacute;pliqua le Canadien. Une fois sur la terre ferme, nous aviserons &agrave; prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas f&acirc;ch&eacute; de manger quelques morceaux de venaison fra&icirc;che.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Sans chercher &agrave; concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les &icirc;les, et son invitation de chasser en for&ecirc;t, je me contentai de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyons d'abord ce que c'est que l'&icirc;le Crespo.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je consultai le planisph&egrave;re, et, par 32&deg;40' de latitude nord et 167&deg;50' de longitude ouest, je trouvai un &icirc;lot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata, c'est-&agrave;-dire &laquo;&nbsp;Roche d'Argent&nbsp;&raquo;. Nous &eacute;tions donc &agrave; dix-huit cents milles environ de notre point de d&eacute;part, et la direction un peu modifi&eacute;e du <i>Nautilus</i> le ramenait vers le sud-est.</p>
+
+<p>Je montrai &agrave; mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si le capitaine Nemo va quelquefois &agrave; terre, leur dis-je, il choisit du moins des &icirc;les absolument d&eacute;sertes&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land hocha la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre, puis Conseil et lui me quitt&egrave;rent. Apr&egrave;s un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je m'endormis, non sans quelque pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>Le lendemain, 17 novembre, &agrave; mon r&eacute;veil, je sentis que le <i>Nautilus</i> &eacute;tait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand salon.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo &eacute;tait l&agrave;. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda s'il me convenait de l'accompagner.</p>
+
+<p>Comme il ne fit aucune allusion &agrave; son absence pendant ces huit jours, je m'abstins de lui en parler, et je r&eacute;pondis simplement que mes compagnons et moi nous &eacute;tions pr&ecirc;ts &agrave; le suivre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une question.</p>
+
+<p>&mdash; Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y r&eacute;pondre, j'y r&eacute;pondrai.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute relation avec la terre, vous poss&eacute;diez des for&ecirc;ts dans l'&icirc;le Crespo&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, me r&eacute;pondit le capitaine, les for&ecirc;ts que je poss&egrave;de ne demandent au soleil ni sa lumi&egrave;re ni sa chaleur. Ni les lions, ni les tigres, ni les panth&egrave;res, ni aucun quadrup&egrave;de ne les fr&eacute;quentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne sont point des for&ecirc;ts terrestres, mais bien des for&ecirc;ts sous-marines.</p>
+
+<p>&mdash; Des for&ecirc;ts sous-marines&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur.</p>
+
+<p>&mdash; Et vous m'offrez de m'y conduire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash; A pied&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Et m&ecirc;me &agrave; pied sec.</p>
+
+<p>&mdash; En chassant&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En chassant.</p>
+
+<p>&mdash; Le fusil &agrave; la main&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Le fusil &agrave; la main.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai le commandant du <i>Nautilus</i> d'un air qui n'avait rien de flatteur pour sa personne.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;D&eacute;cid&eacute;ment, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un acc&egrave;s qui a dure huit jours, et m&ecirc;me qui dure encore. C'est dommage&nbsp;! Je l'aimais mieux &eacute;trange que fou&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo se contenta de m'inviter &agrave; le suivre, et je le suivis en homme r&eacute;sign&eacute; &agrave; tout.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes dans la salle &agrave; manger, o&ugrave; le d&eacute;jeuner se trouvait servi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon d&eacute;jeuner sans fa&ccedil;on. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai promis une promenade en for&ecirc;t, je ne me suis point engag&eacute; &agrave; vous y faire rencontrer un restaurant. D&eacute;jeunez donc en homme qui ne d&icirc;nera probablement que fort tard.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relev&eacute;s d'algues tr&egrave;s ap&eacute;ritives, telles que la <i>Porphyria laciniata</i> et la <i>Laurentia primafetida</i>. La boisson se composait d'eau limpide &agrave; laquelle, &agrave; l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur ferment&eacute;e, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue sous le nom de &laquo;&nbsp;Rhodom&eacute;nie palm&eacute;e&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole. Puis, il me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, quand je vous ai propos&eacute; de venir chasser dans mes for&ecirc;ts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-m&ecirc;me. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de for&ecirc;ts sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes &agrave; la l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, capitaine, croyez que...</p>
+
+<p>&mdash; Veuillez m'&eacute;couter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou de contradiction.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme peut vivre sous l'eau &agrave; la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, rev&ecirc;tu d'un v&ecirc;tement imperm&eacute;able et la t&ecirc;te emprisonn&eacute;e dans une capsule de m&eacute;tal, re&ccedil;oit l'air de l'ext&eacute;rieur au moyen de pompes foulantes et de r&eacute;gulateurs d'&eacute;coulement.</p>
+
+<p>&mdash; C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est rattache &agrave; la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, v&eacute;ritable cha&icirc;ne qui le rive &agrave; la terre, et si nous devions &ecirc;tre ainsi retenus au <i>Nautilus</i>, nous ne pourrions aller loin.</p>
+
+<p>&mdash; Et le moyen d'&ecirc;tre libre&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagin&eacute; par deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionn&eacute; pour mon usage, et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un r&eacute;servoir en t&ocirc;le &eacute;paisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosph&egrave;res. Ce r&eacute;servoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie sup&eacute;rieure forme une bo&icirc;te d'o&ugrave; l'air, maintenu par un m&eacute;canisme &agrave; soufflet, ne peut s'&eacute;chapper qu'&agrave; sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employ&eacute;, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette bo&icirc;te, viennent aboutir &agrave; une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'op&eacute;rateur&nbsp;; l'un sert &agrave; l'introduction de l'air inspir&eacute;, l'autre &agrave; l'issue de l'air expir&eacute;, et la langue ferme celui-ci ou celui-l&agrave;, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui affronte des pressions consid&eacute;rables au fond des mers, j'ai d&ucirc; enfermer ma t&ecirc;te, comme celle des scaphandres, dans une sph&egrave;re de cuivre, et c'est &agrave; cette sph&egrave;re qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs.</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user vite, et d&egrave;s qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxyg&egrave;ne, il devient irrespirable.</p>
+
+<p>Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du <i>Nautilus</i> me permettent de l'emmagasiner sous une pression consid&eacute;rable, et, dans ces conditions, le r&eacute;servoir de l'appareil peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.</p>
+
+<p>&mdash; Je n'ai plus d'objection &agrave; faire, r&eacute;pondis-je. Je vous demanderai seulement, capitaine, comment vous pouvez &eacute;clairer votre route au fond de l'Oc&eacute;an&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos, le second s'attache &agrave; la ceinture. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activit&eacute;, non avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'&eacute;lectricit&eacute; produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition particuli&egrave;re. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un r&eacute;sidu de gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumi&egrave;re blanch&acirc;tre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.</p>
+
+<p>&mdash; Capitaine Nemo, &agrave; toutes mes objections vous faites de si &eacute;crasantes r&eacute;ponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forc&eacute; d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande &agrave; faire des r&eacute;serves pour le fusil dont vous voulez m'armer.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ce n'est point un fusil &agrave; poudre, r&eacute;pondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; C'est donc un fusil &agrave; vent&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre &agrave; mon bord, n'ayant ni salp&ecirc;tre, ni soufre ni charbon&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une r&eacute;sistance consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash; Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionn&eacute;s apr&egrave;s Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Fran&ccedil;ais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un syst&egrave;me particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le r&eacute;p&egrave;te, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplac&eacute;e par de l'air &agrave; haute pression, que les pompes du <i>Nautilus</i> me fournissent abondamment.</p>
+
+<p>&mdash; Mais cet air doit rapidement s'user.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, n'ai-je pas mon r&eacute;servoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet <i>ad hoc</i>. D'ailleurs, monsieur Aronnax, vous verrez par vous-m&ecirc;me que, pendant ces chasses sous-marines, on ne fait pas grande d&eacute;pense d'air ni de balles.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurit&eacute;, et au milieu de ce liquide tr&egrave;s dense par rapport &agrave; l'atmosph&egrave;re, les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et d&egrave;s qu'un animal est touch&eacute;, si l&eacute;g&egrave;rement que ce soit, il tombe foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, mais de petites capsules de verre - invent&eacute;es par le chimiste autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement consid&eacute;rable. Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de plomb, sont de v&eacute;ritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles l'&eacute;lectricit&eacute; est forc&eacute;e &agrave; une tr&egrave;s haute tension. Au plus l&eacute;ger choc, elles se d&eacute;chargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du num&eacute;ro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne discute plus, r&eacute;pondis-je en me levant de table, et je n'ai plus qu'&agrave; prendre mon fusil. D'ailleurs, oú vous Irez, j'irai.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>, et, en passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Puis, nous arriv&acirc;mes &agrave; une cellule situ&eacute;e en abord pr&egrave;s de la chambre des machines, et dans laquelle nous devions rev&ecirc;tir nos v&ecirc;tements de promenade.</p>
+
+
+<h4><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h4>
+
+<h4>PROMENADE EN PLAINE</h4>
+
+
+<p>Cette cellule &eacute;tait, &agrave; proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du <i>Nautilus</i>. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus &agrave; la paroi, attendaient les promeneurs.</p>
+
+<p>Ned Land, en les voyant, manifesta une r&eacute;pugnance &eacute;vidente &agrave; s'en rev&ecirc;tir.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les for&ecirc;ts de l'&icirc;le de Crespo ne sont que des for&ecirc;ts sous-marines&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! fit le harponneur d&eacute;sappoint&eacute;, qui voyait s'&eacute;vanouir ses r&ecirc;ves de viande fra&icirc;che. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans ces habits-l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il le faut bien, ma&icirc;tre Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Libre &agrave; vous, monsieur, r&eacute;pondit le harponneur, haussant les &eacute;paules, mais quant &agrave; moi, &agrave; moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>&mdash; On ne vous forcera pas, ma&icirc;tre Ned, dit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Et Conseil va se risquer&nbsp;? demanda Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Je suis monsieur partout o&ugrave; va monsieur&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'&eacute;quipage vinrent nous aider &agrave; rev&ecirc;tir ces lourds v&ecirc;tements imperm&eacute;ables, faits en caoutchouc sans couture, et pr&eacute;par&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; supporter des pressions consid&eacute;rables. On e&ucirc;t dit une armure &agrave; la fois souple et r&eacute;sistante. Ces v&ecirc;tements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'&eacute;paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste &eacute;tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la d&eacute;fendaient contre la pouss&eacute;e des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement&nbsp;; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main.</p>
+
+<p>Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionn&eacute;s aux v&ecirc;tements informes, tels que les cuirasses de li&egrave;ge, les soubrevestes, les habits de mer, les coffres, etc., qui furent invent&eacute;s et pr&ocirc;n&eacute;s dans le XVIIIe si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait &ecirc;tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t rev&ecirc;tu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'embo&icirc;ter notre t&ecirc;te dans sa sph&egrave;re m&eacute;tallique. Mais, avant de proc&eacute;der &agrave; cette op&eacute;ration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous &eacute;taient destin&eacute;s.</p>
+
+<p>L'un des hommes du <i>Nautilus</i> me pr&eacute;senta un fusil simple dont la crosse, faite en t&ocirc;le d'acier et creuse &agrave; l'int&eacute;rieur, &eacute;tait d'assez grande dimension. Elle servait de r&eacute;servoir &agrave; l'air comprim&eacute;, qu'une soupape, manoeuvr&eacute;e par une g&acirc;chette, laissait &eacute;chapper dans le tube de m&eacute;tal. Une bo&icirc;te &agrave; projectiles, &eacute;vid&eacute;e dans l'&eacute;paisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles &eacute;lectriques, qui, au moyen d'un ressort, se pla&ccedil;aient automatiquement dans le canon du fusil. D&egrave;s qu'un coup &eacute;tait tir&eacute;, l'autre &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; partir.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement facile. Je ne demande plus qu'&agrave; l'essayer. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En ce moment, monsieur le professeur, le <i>Nautilus</i> est &eacute;chou&eacute; par dix m&egrave;tres d'eau, et nous n'avons plus qu'&agrave; partir.</p>
+
+<p>&mdash; Mais comment sortirons-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous l'allez voir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo introduisit sa t&ecirc;te dans la calotte sph&eacute;rique. Conseil et moi, nous en f&icirc;mes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un &laquo;&nbsp;bonne chasse&nbsp;&raquo; ironique. Le haut de notre v&ecirc;tement &eacute;tait termin&eacute; par un collet de cuivre taraud&eacute;, sur lequel se vissait ce casque de m&eacute;tal. Trois trous, prot&eacute;g&eacute;s par des verres &eacute;pais, permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant la t&ecirc;te &agrave; l'int&eacute;rieur de cette sph&egrave;re. D&egrave;s qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, plac&eacute;s sur notre dos, commenc&egrave;rent &agrave; fonctionner, et, pour mon compte, je respirai &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>La lampe Ruhmkorff suspendue &agrave; ma ceinture, le fusil &agrave; la main, j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; partir. Mais, pour &ecirc;tre franc, emprisonn&eacute; dans ces lourds v&ecirc;tements et clou&eacute; au tillac par mes semelles de plomb, il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de faire un pas.</p>
+
+<p>Mais ce cas &eacute;tait pr&eacute;vu, car je sentis que l'on me poussait dans une petite chambre contigu&euml; au vestiaire. Mes compagnons, &eacute;galement remorqu&eacute;s, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer sur nous, et une profonde obscurit&eacute; nous enveloppa.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques minutes, un vif sifflement parvint &agrave; mon oreille. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds &agrave; ma poitrine. &Eacute;videmment, de l'int&eacute;rieur du bateau on avait, par un robinet, donn&eacute; entr&eacute;e &agrave; l'eau ext&eacute;rieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bient&ocirc;t remplie. Une seconde porte, perc&eacute;e dans le flanc du <i>Nautilus</i>, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous &eacute;claira. Un instant apr&egrave;s, nos pieds foulaient le fond de la mer.</p>
+
+<p>Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a laiss&eacute;es cette promenade sous les eaux&nbsp;? Les mots sont impuissants &agrave; raconter de telles merveilles&nbsp;! Quand le pinceau lui-m&ecirc;me est inhabile &agrave; rendre les effets particuliers &agrave; l'&eacute;l&eacute;ment liquide, comment la plume saurait-elle les reproduire&nbsp;?</p>
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+<p>Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait &agrave; quelques pas en arri&egrave;re. Conseil et moi, nous restions l'un pr&egrave;s de l'autre, comme si un &eacute;change de paroles e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible &agrave; travers nos carapaces m&eacute;talliques. Je ne sentais d&eacute;j&agrave; plus la lourdeur de mes v&ecirc;tements, de mes chaussures, de mon r&eacute;servoir d'air, ni le poids de cette &eacute;paisse sph&egrave;re, au milieu de laquelle ma t&ecirc;te ballottait comme une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plong&eacute;s dans l'eau, perdaient une partie de leur poids &eacute;gale &agrave; celui du liquide d&eacute;plac&eacute;, et je me trouvais tr&egrave;s bien de cette loi physique reconnue par Archim&egrave;de. Je n'&eacute;tais plus une masse inerte, et j'avais une libert&eacute; de mouvement relativement grande.</p>
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+<p>La lumi&egrave;re, qui &eacute;clairait le sol jusqu'&agrave; trente pieds au-dessous de la surface de l'Oc&eacute;an, m'&eacute;tonna par sa puissance. Les rayons solaires traversaient ais&eacute;ment cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je distinguais nettement les objets &agrave; une distance de cent m&egrave;tres. Au-del&agrave;, les fonds se nuan&ccedil;aient des fines d&eacute;gradations de l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effa&ccedil;aient au milieu d'une vague obscurit&eacute;. V&eacute;ritablement, cette eau qui m'entourait n'&eacute;tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosph&egrave;re terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer.</p>
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+<p>Nous marchions sur un sable fin, uni, non rid&eacute; comme celui des plages qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis &eacute;blouissant, v&eacute;ritable r&eacute;flecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensit&eacute;. De l&agrave;, cette immense r&eacute;verb&eacute;ration qui p&eacute;n&eacute;trait toutes les mol&eacute;cules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'&agrave; cette profondeur de trente pieds, j'y voyais comme en plein jour&nbsp;?</p>
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+<p>Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem&eacute; d'une impalpable poussi&egrave;re de coquillages. La coque du <i>Nautilus</i>, dessin&eacute;e comme un long &eacute;cueil, disparaissait peu &agrave; peu, mais son fanal, lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour &agrave; bord, en projetant ses rayons avec une nettet&eacute; parfaite. Effet difficile &agrave; comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanch&acirc;tres si vivement accus&eacute;es. L&agrave;, la poussi&egrave;re dont l'air est satur&eacute; leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux&nbsp;; mais sur mer, comme sous mer, ces traits &eacute;lectriques se transmettent avec une incomparable puret&eacute;.</p>
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+<p>Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait &ecirc;tre sans bornes. J'&eacute;cartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derri&egrave;re moi, et la trace de mes pas s'effa&ccedil;ait soudain sous la pression de l'eau.</p>
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+<p>Bient&ocirc;t, quelques formes d'objets. &agrave; peine estomp&eacute;es dans l'&eacute;loignement, se dessin&egrave;rent &agrave; mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers, tapiss&eacute;s de zoophytes du plus bel &eacute;chantillon, et je fus tout d'abord frapp&eacute; d'un effet sp&eacute;cial &agrave; ce milieu.</p>
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+<p>Il &eacute;tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumi&egrave;re d&eacute;compos&eacute;e par la r&eacute;fraction comme &agrave; travers un prisme, fleurs, rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuan&ccedil;aient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. C'&eacute;tait une merveille, une f&ecirc;te des yeux, que cet enchev&ecirc;trement de tons color&eacute;s, une v&eacute;ritable kal&eacute;idoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag&eacute;&nbsp;! Que ne pouvais-je communiquer &agrave; Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives&nbsp;! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, &eacute;changer mes pens&eacute;es au moyen de signes convenus&nbsp;! Aussi, faute de mieux, je me parlais &agrave; moi-m&ecirc;me, je criais dans la bo&icirc;te de cuivre qui coiffait ma t&ecirc;te, d&eacute;pensant peut-&ecirc;tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait.</p>
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+<p>Devant ce splendide spectacle, Conseil s'&eacute;tait arr&ecirc;te comme moi. &Eacute;videmment, le digne gar&ccedil;on, en pr&eacute;sence de ces &eacute;chantillons de zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et &eacute;chinodermes abondaient sur le sol. Les isis vari&eacute;es, les cornulaires qui vivent isol&eacute;ment, des touffes d'oculines vierges, d&eacute;sign&eacute;es autrefois sous le nom de &laquo;&nbsp;corail blanc&nbsp;&raquo;, les fongies h&eacute;riss&eacute;es en forme de champignons, les an&eacute;mones adh&eacute;rant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, &eacute;maill&eacute; de porpites par&eacute;es de leur collerette de tentacules azur&eacute;s, d'&eacute;toiles de mer qui constellaient le sable, et d'ast&eacute;rophytons verruqueux, fines dentelles brod&eacute;es par la main des na&iuml;ades, dont les festons se balan&ccedil;aient aux faibles ondulations provoqu&eacute;es par notre marche. C'&eacute;tait un v&eacute;ritable chagrin pour moi d'&eacute;craser sous mes pas les brillants sp&eacute;cimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les marteaux, les donaces, v&eacute;ritables coquilles bondissantes, les troques, les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres produits de cet in&eacute;puisable Oc&eacute;an. Mais il fallait marcher, et nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos t&ecirc;tes des troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter &agrave; la tra&icirc;ne, des m&eacute;duses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre, festonn&eacute;e d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des p&eacute;lagies panopyres, qui, dans l'obscurit&eacute;, eussent sem&eacute; notre chemin de lueurs phosphorescentes&nbsp;!</p>
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+<p>Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille, m'arr&ecirc;tant &agrave; peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste. Bient&ocirc;t, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable succ&eacute;da une couche de vase visqueuse que les Am&eacute;ricains nomment &laquo;&nbsp;oaze&nbsp;&raquo;, uniquement compos&eacute;e de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcour&ucirc;mes une prairie d'algues, plantes p&eacute;lagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrach&eacute;es, et dont la v&eacute;g&eacute;tation &eacute;tait fougueuse. Ces pelouses &agrave; tissu serr&eacute;, douces au pied, eussent rivalis&eacute; avec les plus moelleux tapis tiss&eacute;s par la main des hommes. Mais, en m&ecirc;me temps que la verdure s'&eacute;talait sous nos pas, elle n'abandonnait pas nos t&ecirc;tes. Un l&eacute;ger berceau de plantes marines, class&eacute;es dans cette exub&eacute;rante famille des algues, dont on conna&icirc;t plus de deux mille esp&egrave;ces, se croisait &agrave; la surface des eaux. Je voyais flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubul&eacute;s, des laurencies, des cladost&egrave;phes, au feuillage si d&eacute;li&eacute;, des rhodym&egrave;nes palm&eacute;s, semblables &agrave; des &eacute;ventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient plus pr&egrave;s de la surface de la mer, tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches recul&eacute;es de l'Oc&eacute;an.</p>
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+<p>Ces algues sont v&eacute;ritablement un prodige de la cr&eacute;ation, une des merveilles de la flore universelle. Cette famille produit &agrave; la fois les plus petits et les plus grands v&eacute;g&eacute;taux du globe. Car de m&ecirc;me qu'on a compt&eacute; quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millim&egrave;tres carr&eacute;s, de m&ecirc;me on a recueilli des fucus dont la longueur d&eacute;passait cinq cents m&egrave;tres.</p>
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+<p>Nous avions quitt&eacute; le <i>Nautilus</i> depuis une heure et demie environ. Il &eacute;tait pr&egrave;s de midi. Je m'en aper&ccedil;us &agrave; la perpendicularit&eacute; des rayons solaires qui ne se r&eacute;fractaient plus. La magie des couleurs disparut peu &agrave; peu, et les nuances de l'&eacute;meraude et du saphir s'effac&egrave;rent de notre firmament. Nous marchions d'un pas r&eacute;gulier qui r&eacute;sonnait sur le sol avec une intensit&eacute; &eacute;tonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse &agrave; laquelle l'oreille n'est pas habitu&eacute;e sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un meilleur v&eacute;hicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidit&eacute; quadruple.</p>
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+<p>En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononc&eacute;e. La lumi&egrave;re prit une teinte uniforme. Nous atteign&icirc;mes une profondeur de cent m&egrave;tres, subissant alors une pression de dix atmosph&egrave;res. Mais mon v&ecirc;tement de scaphandre &eacute;tait &eacute;tabli dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine g&ecirc;ne aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas &agrave; dispara&icirc;tre. Quant &agrave; la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle &eacute;tait nulle. Mes mouvements, aid&eacute;s par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilit&eacute;.</p>
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+<p>Arriv&eacute; &agrave; cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement. A leur &eacute;clat intense avait succ&eacute;d&eacute; un cr&eacute;puscule rouge&acirc;tre, moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous voyions suffisamment &agrave; nous conduire, et il n'&eacute;tait pas encore n&eacute;cessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activit&eacute;.</p>
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+<p>En ce moment, le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ta. Il attendit que je l'eusse rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient dans l'ombre &agrave; une petite distance.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;C'est la for&ecirc;t de l'&icirc;le Crespo&nbsp;&raquo;, pensai-je, et je ne me trompais pas.</p>
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+<h4><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h4>
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+<h4>UNE FORET SOUS-MARINE</h4>
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+<p>Nous &eacute;tions enfin arriv&eacute;s &agrave; la lisi&egrave;re de cette for&ecirc;t, sans doute l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la consid&eacute;rait comme &eacute;tant sienne, et s'attribuait sur elle les m&ecirc;mes droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui e&ucirc;t disput&eacute; la possession de cette propri&eacute;t&eacute; sous-marine&nbsp;? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache &agrave; la main, en d&eacute;fricher les sombres taillis&nbsp;?</p>
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+<p>Cette for&ecirc;t se composait de grandes plantes arborescentes, et, d&egrave;s que nous e&ucirc;mes p&eacute;n&eacute;tr&eacute; sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'abord frapp&eacute;s d'une singuli&egrave;re disposition de leurs ramures - disposition que je n'avais pas encore observ&eacute;e jusqu'alors.</p>
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+<p>Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui h&eacute;rissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'&eacute;tendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Oc&eacute;an. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se d&eacute;veloppaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, command&eacute;e par la densit&eacute; de l'&eacute;l&eacute;ment qui les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les &eacute;cartais de la main, ces plantes reprenaient aussit&ocirc;t leur position premi&egrave;re. C'&eacute;tait ici le r&egrave;gne de la verticalit&eacute;.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, je m'habituai &agrave; cette disposition bizarre, ainsi qu'&agrave; l'obscurit&eacute; relative qui nous enveloppait. Le sol de la for&ecirc;t &eacute;tait sem&eacute; de blocs aigus, difficiles &agrave; &eacute;viter. La flore sous-marine m'y parut &ecirc;tre assez compl&egrave;te, plus riche m&ecirc;me qu'elle ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sous les zones arctiques ou tropicales, o&ugrave; ses produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les r&egrave;gnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y f&ucirc;t pas tromp&eacute;&nbsp;? La faune et la flore se touchent de si pr&egrave;s dans ce monde sous-marin&nbsp;!</p>
+
+<p>J'observai que toutes ces productions du r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal ne tenaient au sol que par un emp&acirc;tement superficiel. D&eacute;pourvues de racines, indiff&eacute;rentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la vitalit&eacute;. Ces plantes ne proc&egrave;dent que d'elles-m&ecirc;mes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'oliv&acirc;tre, le fauve et le brun. Je revis l&agrave;, mais non plus dess&eacute;ch&eacute;es comme les &eacute;chantillons du <i>Nautilus</i>, des padines-paons, d&eacute;ploy&eacute;es en &eacute;ventails qui semblaient solliciter la brise, des c&eacute;ramies &eacute;carlates, des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des n&eacute;r&eacute;ocyst&eacute;es filiformes et fluxueuses, qui s'&eacute;panouissaient &agrave; une hauteur de quinze m&egrave;tres, des bouquets s'ac&eacute;tabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre d'autres plantes p&eacute;lagiennes, toutes d&eacute;pourvues de fleurs. &laquo;&nbsp;Curieuse anomalie, bizarre &eacute;l&eacute;ment, a dit un spirituel naturaliste, o&ugrave; le r&egrave;gne animal fleurit, et o&ugrave; le r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal ne fleurit pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones temp&eacute;r&eacute;es, et sous leur ombre humide, se massaient de v&eacute;ritables buissons &agrave; fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'&eacute;panouissaient des m&eacute;andrines z&eacute;br&eacute;es de sillons tortueux, des cariophylles jaun&acirc;tres &agrave; tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour compl&eacute;ter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes l&eacute;pisacanthes, &agrave; la m&acirc;choire h&eacute;riss&eacute;e, aux &eacute;cailles aigu&euml;s, des dactylopt&egrave;res et des monocentres, se levaient sous nos pas, semblables &agrave; une troupe de b&eacute;cassines.</p>
+
+<p>Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus assez satisfait pour mon compte, et nous nous &eacute;tend&icirc;mes sous un berceau d'alari&eacute;es, dont les longues lani&egrave;res amincies se dressaient comme des fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>Cet instant de repos me parut d&eacute;licieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de r&eacute;pondre. J'approchai seulement ma grosse t&ecirc;te de cuivre de la t&ecirc;te de Conseil. Je vis les yeux de ce brave gar&ccedil;on briller de contentement, et en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du monde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quatre heures de cette promenade, je fus tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute; de ne pas ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'&eacute;prouvais une insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive &agrave; tous les plongeurs. Aussi mes yeux se ferm&egrave;rent-ils bient&ocirc;t derri&egrave;re leur &eacute;paisse vitre, et je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, &eacute;tendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil.</p>
+
+<p>Combien de temps restai-je ainsi plong&eacute; dans cet assoupissement, je ne pus l'&eacute;valuer&nbsp;; mais lorsque je me r&eacute;veillai, il me sembla que le soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; relev&eacute;, et je commen&ccedil;ais &agrave; me d&eacute;tirer les membres, quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds.</p>
+
+<p>A quelques pas, une monstrueuse araign&eacute;e de mer, haute d'un m&egrave;tre, me regardait de ses yeux louches, pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;lancer sur moi. Quoique mon habit de scaphandre f&ucirc;t assez &eacute;pais pour me d&eacute;fendre contre les morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du <i>Nautilus</i> s'&eacute;veill&egrave;rent en ce moment. Le capitaine Nemo montra &agrave; son compagnon le hideux crustac&eacute;, qu'un coup de crosse abattit aussit&ocirc;t, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.</p>
+
+<p>Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables, devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me prot&eacute;gerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas song&eacute; jusqu'alors, et je r&eacute;solus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade&nbsp;; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au <i>Nautilus</i>, le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion.</p>
+
+<p>Le sol se d&eacute;primait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous conduisit &agrave; de plus grandes profondeurs. Il devait &ecirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s trois heures, quand nous atteign&icirc;mes une &eacute;troite vall&eacute;e, creus&eacute;e entre de hautes parois &agrave; pic, et situ&eacute;e par cent cinquante m&egrave;tres de fond. Gr&acirc;ce &agrave; la perfection de nos appareils, nous d&eacute;passions ainsi de quatre-vingt-dix m&egrave;tres la limite que la nature semblait avoir impos&eacute;e jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.</p>
+
+<p>Je dis cent cinquante m&egrave;tres, bien qu'aucun instrument ne me perm&icirc;t d'&eacute;valuer cette distance. Mais je savais que, m&ecirc;me dans les mers les plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient p&eacute;n&eacute;trer plus avant. Or, pr&eacute;cis&eacute;ment, l'obscurit&eacute; devint profonde. Aucun objet n'&eacute;tait visible &agrave; dix pas. Je marchais donc en t&acirc;tonnant, quand je vis briller subitement une lumi&egrave;re blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil &eacute;lectrique en activit&eacute;. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous suiv&icirc;mes leur exemple. J'&eacute;tablis, en tournant une vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, &eacute;clair&eacute;e par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs de la for&ecirc;t dont les arbrisseaux se rar&eacute;fiaient de plus en plus. J'observai que la vie v&eacute;g&eacute;tale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes p&eacute;lagiennes abandonnaient d&eacute;j&agrave; le sol devenu aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articul&eacute;s, mollusques et poissons y pullulaient encore.</p>
+
+<p>Tout en marchant, je pensais que la lumi&egrave;re de nos appareils Ruhmkorff devait n&eacute;cessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. Mais s'ils nous approch&egrave;rent, ils se tinrent du moins &agrave; une distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ter et mettre son fusil en joue&nbsp;; puis, apr&egrave;s quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.</p>
+
+<p>Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant nous, entassement de blocs gigantesques, &eacute;norme falaise de granit, creus&eacute;e de grottes obscures, mais qui ne pr&eacute;sentait aucune rampe praticable. C'&eacute;taient les accores de l'&icirc;le Crespo. C'&eacute;tait la terre.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et si d&eacute;sireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arr&ecirc;ter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les d&eacute;passer. Au-del&agrave;, c'&eacute;tait cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied.</p>
+
+<p>Le retour commen&ccedil;a. Le capitaine Nemo avait repris la t&ecirc;te de sa petite troupe, se dirigeant toujours sans h&eacute;siter. Je crus voir que nous ne suivions pas le m&ecirc;me chemin pour revenir au <i>Nautilus</i>. Cette nouvelle route, tr&egrave;s raide, et par cons&eacute;quent tr&egrave;s p&eacute;nible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches sup&eacute;rieures ne fut pas tellement subit que la d&eacute;compression se fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des d&eacute;sordres graves, et d&eacute;terminer ces l&eacute;sions internes si fatales aux plongeurs. Tr&egrave;s promptement, la lumi&egrave;re reparut et grandit, et, le soleil &eacute;tant d&eacute;j&agrave; bas sur l'horizon, la r&eacute;fraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral.</p>
+
+<p>A dix m&egrave;tres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de petits poissons de toute esp&egrave;ce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil, ne s'&eacute;tait encore offert &agrave; nos regards.</p>
+
+<p>En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement &eacute;paul&eacute;e, suivre entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sifflement, et un animal retomba foudroy&eacute; &agrave; quelques pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrup&egrave;de qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un m&egrave;tre cinquante centim&egrave;tres, devait avoir un tr&egrave;s grand prix. Sa peau, d'un brun marron en dessus, et argent&eacute;e en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si recherch&eacute;es sur les march&eacute;s russes et chinois&nbsp;; la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort ce curieux mammif&egrave;re &agrave; la t&ecirc;te arrondie et orn&eacute;e d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables &agrave; celles du chat, aux pieds palm&eacute;s et unguicul&eacute;s, &agrave; la queue touffue. Ce pr&eacute;cieux carnassier, chass&eacute; et traqu&eacute; par les p&ecirc;cheurs, devient extr&ecirc;mement rare, et il s'est principalement r&eacute;fugi&eacute; dans les portions bor&eacute;ales du Pacifique, o&ugrave; vraisemblablement son esp&egrave;ce ne tardera pas &agrave; s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la b&ecirc;te, la chargea sur son &eacute;paule, et l'on se remit en route.</p>
+
+<p>Pendant une heure, une plaine de sable se d&eacute;roula devant nos pas. Elle remontait souvent &agrave; moins de deux m&egrave;tres de la surface des eaux. Je voyais alors notre image, nettement refl&eacute;t&eacute;e, se dessiner en sens inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique, reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, &agrave; cela pr&egrave;s qu'elle marchait la t&ecirc;te en bas et les pieds en l'air.</p>
+
+<p>Autre effet &agrave; noter. C'&eacute;tait le passage de nuages &eacute;pais qui se formaient et s'&eacute;vanouissaient rapidement&nbsp;; mais en r&eacute;fl&eacute;chissant, je compris que ces pr&eacute;tendus nuages n'&eacute;taient dus qu'&agrave; l'&eacute;paisseur variable des longues lames de fond, et j'apercevais m&ecirc;me les &laquo;&nbsp;moutons&nbsp;&raquo; &eacute;cumeux que leur cr&ecirc;te bris&eacute;e multipliait sur les eaux. Il n'&eacute;tait pas jusqu'&agrave; l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos t&ecirc;tes, dont je ne surprisse le rapide effleurement &agrave; la surface de la mer.</p>
+
+<p>En cette occasion, je fus t&eacute;moin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, &agrave; large envergure, tr&egrave;s nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut &agrave; quelques m&egrave;tres seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroy&eacute;, et sa chute l'entra&icirc;na jusqu'&agrave; la port&eacute;e de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'&eacute;tait un albatros de la plus belle esp&egrave;ce, admirable sp&eacute;cimen des oiseaux p&eacute;lagiens.</p>
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+<p>Notre marche n'avait pas &eacute;t&eacute; interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suiv&icirc;mes tant&ocirc;t des plaines sableuses, tant&ocirc;t des prairies de varechs, fort p&eacute;nibles &agrave; traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand j'aper&ccedil;us une vague lueur qui rompait, &agrave; un demi mille, l'obscurit&eacute; des eaux. C'&eacute;tait le fanal du <i>Nautilus</i>. Avant vingt minutes, nous devions &ecirc;tre &agrave; bord, et l&agrave;, je respirerais &agrave; l'aise, car il me semblait que mon r&eacute;servoir ne fournissait plus qu'un air tr&egrave;s pauvre en oxyg&egrave;ne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; d'une vingtaine de pas en arri&egrave;re, lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba &agrave; terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait pr&egrave;s de moi et demeurait immobile.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais donc &eacute;tendu sur le sol, et pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; l'abri d'un buisson de varechs, quand, relevant la t&ecirc;te, j'aper&ccedil;us d'&eacute;normes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.</p>
+
+<p>Mon sang se gla&ccedil;a dans mes veines&nbsp;! J'avais reconnu les formidables squales qui nous mena&ccedil;aient. C'&eacute;tait un couple de tintor&eacute;as, requins terribles, &agrave; la queue &eacute;norme, au regard terne et vitreux, qui distillent une mati&egrave;re phosphorescente par des trous perc&eacute;s autour de leur museau. Monstrueuses mouches &agrave; feu, qui broient un homme tout entier dans leurs m&acirc;choires de fer&nbsp;! Je ne sais si Conseil s'occupait &agrave; les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent&eacute;, leur gueule formidable, h&eacute;riss&eacute;e de dents, &agrave; un point de vue peu scientifique, et plut&ocirc;t en victime qu'en naturaliste.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils pass&egrave;rent sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brun&acirc;tres, et nous &eacute;chapp&acirc;mes, comme par miracle, &agrave; ce danger plus grand, &agrave; coup s&ucirc;r, que la rencontre d'un tigre en pleine for&ecirc;t.</p>
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+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, guid&eacute;s par la tra&icirc;n&eacute;e &eacute;lectrique, nous atteignions le <i>Nautilus</i>. La porte ext&eacute;rieure &eacute;tait rest&eacute;e ouverte, et le capitaine Nemo la referma, d&egrave;s que nous f&ucirc;mes rentr&eacute;s dans la premi&egrave;re cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut enti&egrave;rement vid&eacute;e. La porte int&eacute;rieure s'ouvrit alors, et nous pass&acirc;mes dans le vestiaire.</p>
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+<p>L&agrave;, nos habits de scaphandre furent retir&eacute;s, non sans peine, et, tr&egrave;s harass&eacute;, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout &eacute;merveill&eacute; de cette surprenante excursion au fond des mers.</p>
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+<h4><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h4>
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+<h4>QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE</h4>
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+<p>Le lendemain matin, 18 novembre, j'&eacute;tais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le second du <i>Nautilus</i> pronon&ccedil;ait sa phrase quotidienne. Il me vint alors &agrave; l'esprit qu'elle se rapportait &agrave; l'&eacute;tat de la mer, ou plut&ocirc;t qu'elle signifiait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous n'avons rien en vue.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et en effet, l'Oc&eacute;an &eacute;tait d&eacute;sert. Pas une voile &agrave; l'horizon. Les hauteurs de l'&icirc;le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme, &agrave; l'exception des rayons bleus, r&eacute;fl&eacute;chissait ceux-ci dans toutes les directions et rev&ecirc;tait une admirable teinte d'indigo. Une moire, &agrave; larges raies, se dessinait r&eacute;guli&egrave;rement sur les flots onduleux.</p>
+
+<p>J'admirais ce magnifique aspect de l'Oc&eacute;an, quand le capitaine Nemo apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma pr&eacute;sence, et commen&ccedil;a une s&eacute;rie d'observations astronomiques. Puis, son op&eacute;ration termin&eacute;e, il alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Cependant, une vingtaine de matelots du <i>Nautilus</i>, tous gens vigoureux et bien constitues, &eacute;taient mont&eacute;s sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient &eacute;t&eacute; mis &agrave; la tra&icirc;ne pendant la nuit. Ces marins appartenaient &eacute;videmment &agrave; des nations diff&eacute;rentes, bien que le type europ&eacute;en f&ucirc;t indiqu&eacute; chez tous. Je reconnus, &agrave; ne pas me tromper, des Irlandais, des Fran&ccedil;ais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes &eacute;taient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas m&ecirc;me soup&ccedil;onner l'origine. Aussi, je dus renoncer &agrave; les interroger.</p>
+
+<p>Les filets furent hal&eacute;s &agrave; bord. C'&eacute;taient des esp&egrave;ces de chaluts, semblables &agrave; ceux des c&ocirc;tes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une cha&icirc;ne transfil&eacute;e dans les mailles inf&eacute;rieures tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi tra&icirc;n&eacute;es sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Oc&eacute;an et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-l&agrave;, ils ramen&egrave;rent de curieux &eacute;chantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commer&ccedil;ons noirs, munis de leurs antennes, des balistes ondul&eacute;s, entour&eacute;s de bandelettes rouges, des t&eacute;trodons-croissants, dont le venin est extr&ecirc;mement subtil, quelques lamproies oliv&acirc;tres, des macrorhinques, couverts d'&eacute;cailles argent&eacute;es, des trichiures, dont la puissance &eacute;lectrique est &eacute;gale &agrave; celle du gymnote et de la torpille, des notopt&egrave;res &eacute;cailleux, &agrave; bandes brunes et transversales, des gades verd&acirc;tres, plusieurs vari&eacute;t&eacute;s de gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx &agrave; t&ecirc;te pro&eacute;minente, long d'un m&egrave;tre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarr&eacute;s de couleurs bleues et argent&eacute;es, et trois magnifiques thons que la rapidit&eacute; de leur marche n'avait pu sauver du chalut.</p>
+
+<p>J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C'&eacute;tait une belle p&ecirc;che, mais non surprenante. En effet, ces filets restent &agrave; la tra&icirc;ne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une excellente qualit&eacute;, que la rapidit&eacute; du <i>Nautilus</i> et l'attraction de sa lumi&egrave;re &eacute;lectrique pouvaient renouveler sans cesse.</p>
+
+<p>Ces divers produits de la mer furent imm&eacute;diatement affal&eacute;s par le panneau vers les cambuses, destin&eacute;s, les uns &agrave; &ecirc;tre mang&eacute;s frais, les autres &agrave; &ecirc;tre conserv&eacute;s.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che finie, la provision d'air renouvel&eacute;e, je pensais que le <i>Nautilus</i> allait reprendre son excursion sous-marine, et je me pr&eacute;parais &agrave; regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre pr&eacute;ambule&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyez cet oc&eacute;an, monsieur le professeur, n'est-il pas dou&eacute; d'une vie r&eacute;elle&nbsp;? N'a-t-il pas ses col&egrave;res et ses tendresses&nbsp;? Hier, il s'est endormi comme nous, et le voil&agrave; qui se r&eacute;veille apr&egrave;s une nuit paisible&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ni bonjour, ni bonsoir&nbsp;! N'e&ucirc;t-on pas dit que cet &eacute;trange personnage continuait avec moi une conversation d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Regardez, reprit-il, il s'&eacute;veille sous les caresses du soleil&nbsp;! Il va revivre de son existence diurne&nbsp;! C'est une int&eacute;ressante &eacute;tude que de suivre le jeu de son organisme. Il poss&egrave;de un pouls, des art&egrave;res, il a ses spasmes, et je donne raison &agrave; ce savant Maury, qui a d&eacute;couvert en lui une circulation aussi r&eacute;elle que la circulation sanguine chez les animaux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune r&eacute;ponse, et il me parut inutile de lui prodiguer les &laquo;&nbsp;Evidemment&nbsp;&raquo;, les &laquo;&nbsp;A coup s&ucirc;r&nbsp;&raquo;, et les &laquo;&nbsp;Vous avez raison&nbsp;&raquo;. Il se parlait plut&ocirc;t &agrave; lui-m&ecirc;me, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'&eacute;tait une m&eacute;ditation &agrave; voix haute.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui, dit-il, l'Oc&eacute;an poss&egrave;de une circulation v&eacute;ritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Cr&eacute;ateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cr&eacute;e des densit&eacute;s diff&eacute;rentes, qui am&egrave;nent les courants et les contre-courants. L'&eacute;vaporation, nulle aux r&eacute;gions hyperbor&eacute;ennes, tr&egrave;s active dans les zones &eacute;quatoriales, constitue un &eacute;change permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l'Oc&eacute;an. J'ai vu la mol&eacute;cule d'eau de mer, &eacute;chauff&eacute;e &agrave; la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densit&eacute; &agrave; deux degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro, puis se refroidissant encore, devenir plus l&eacute;g&egrave;re et remonter. Vous verrez, aux p&ocirc;les, les cons&eacute;quences de ce ph&eacute;nom&egrave;ne, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la pr&eacute;voyante nature, la cong&eacute;lation ne peut jamais se produire qu'&agrave; la surface des eaux&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le p&ocirc;le&nbsp;! Est-ce que cet audacieux personnage pr&eacute;tend nous conduire jusque-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine s'&eacute;tait tu, et regardait cet &eacute;l&eacute;ment si compl&egrave;tement, si incessamment &eacute;tudi&eacute; par lui. Puis reprenant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les sels, dit-il, sont en quantit&eacute; consid&eacute;rable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, &eacute;tal&eacute;e sur le globe, formerait une couche de plus de dix m&egrave;tres de hauteur. Et ne croyez pas que la pr&eacute;sence de ces sels ne soit due qu'&agrave; un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins &eacute;vaporables, et emp&ecirc;chent les vents de leur enlever une trop grande quantit&eacute; de vapeurs, qui, en se r&eacute;solvant, submergeraient les zones temp&eacute;r&eacute;es. R&ocirc;le immense, r&ocirc;le de pond&eacute;rateur dans l'&eacute;conomie g&eacute;n&eacute;rale du globe&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ta, se leva m&ecirc;me, fit quelques pas sur la plate-forme, et revint vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quant aux infusoires, reprit-il, quant &agrave; ces milliards d'animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur r&ocirc;le n'est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les &eacute;l&eacute;ments solides de l'eau, et, v&eacute;ritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madr&eacute;pores&nbsp;! Et alors la goutte d'eau, priv&eacute;e de son aliment min&eacute;ral, s'all&egrave;ge, remonte &agrave; la surface, y absorbe les sels abandonn&eacute;s par l'&eacute;vaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux &eacute;l&eacute;ments &agrave; absorber. De l&agrave;, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie&nbsp;! La vie, plus intense que sur les continents, plus exub&eacute;rante, plus infinie, s'&eacute;panouissant dans toutes les parties de cet oc&eacute;an, &eacute;l&eacute;ment de mort pour l'homme, a-t-on dit, &eacute;l&eacute;ment de vie pour des myriades d'animaux et pour moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire &eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Aussi, ajouta-t-il, l&agrave; est la vraie existence&nbsp;! Et je concevrais la fondation de villes nautiques, d'agglom&eacute;rations de maisons sous-marines, qui, comme le <i>Nautilus</i> reviendraient respirer chaque matin &agrave; la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cit&eacute;s ind&eacute;pendantes&nbsp;! Et encore, qui sait si quelque despote...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s'adressant directement &agrave; moi, comme pour chasser une pens&eacute;e funeste&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur de l'Oc&eacute;an&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont appris.</p>
+
+<p>&mdash; Pourriez-vous me les citer, afin que je les contr&ocirc;le au besoin&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En voici quelques-uns, r&eacute;pondis-je, qui me reviennent &agrave; la m&eacute;moire. Si je ne me trompe, on a trouv&eacute; une profondeur moyenne de huit mille deux cents m&egrave;tres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents m&egrave;tres dans la M&eacute;diterran&eacute;e. Les plus remarquables sondes ont &eacute;t&eacute; faites dans l'Atlantique sud, pr&egrave;s du trente-cinqui&egrave;me degr&eacute;, et elles ont donn&eacute; douze mille m&egrave;tres, quatorze mille quatre-vingt-onze m&egrave;tres, et quinze mille cent quarante-neuf m&egrave;tres. En somme, on estime que si le fond de la mer &eacute;tait nivel&eacute;, sa profondeur moyenne serait de sept kilom&egrave;tres environ.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons mieux que cela, je l'esp&egrave;re. Quant &agrave; la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre mille m&egrave;tres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l'&eacute;chelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'h&eacute;lice se mit aussit&ocirc;t en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Pendant les jours, pendant les semaines qui s'&eacute;coul&egrave;rent, le capitaine Nemo fut tr&egrave;s sobre de visites. Je ne le vis qu'&agrave; de rares intervalles. Son second faisait r&eacute;guli&egrave;rement le point que je trouvais report&eacute; sur la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait racont&eacute; &agrave; son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagn&eacute;s. Mais j'esp&eacute;rais que l'occasion se repr&eacute;senterait de visiter les for&ecirc;ts oc&eacute;aniennes.</p>
+
+<p>Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de p&eacute;n&eacute;trer les myst&egrave;res du monde sous-marin.</p>
+
+<p>La direction g&eacute;n&eacute;rale du <i>Nautilus</i> &eacute;tait sud-est, et il se maintenait entre cent m&egrave;tres et cent cinquante m&egrave;tres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entra&icirc;n&eacute; diagonalement au moyen de ses plans inclin&eacute;s, il atteignit les couches d'eau situ&eacute;es par deux mille m&egrave;tres. Le thermom&egrave;tre indiquait une temp&eacute;rature de 4,25 centigrades, temp&eacute;rature qui, sous cette profondeur, para&icirc;t &ecirc;tre commune &agrave; toutes les latitudes.</p>
+
+<p>Le 26 novembre, &agrave; trois heures du matin le <i>Nautilus</i> franchit le tropique du Cancer par 172&deg; de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, o&ugrave; l'illustre Cook trouva la mort, le 14 f&eacute;vrier 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de d&eacute;part. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aper&ccedil;us, &agrave; deux milles sous le vent, Haoua&iuml;, la plus consid&eacute;rable des sept &icirc;les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisi&egrave;re cultiv&eacute;e, les diverses cha&icirc;nes de montagnes qui courent parall&egrave;lement &agrave; la c&ocirc;te, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, &eacute;lev&eacute; de cinq mille m&egrave;tres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres &eacute;chantillons de ces parages, les filets rapport&egrave;rent des flabellaires pavon&eacute;es, polypes comprim&eacute;s de forme gracieuse, et qui sont particuliers &agrave; cette partie de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>La direction du <i>Nautilus</i> se maintint au sud-est. Il coupa l'&Eacute;quateur, le 1er d&eacute;cembre, par 142&deg; de longitude, et le 4 du m&ecirc;me mois, apr&egrave;s une rapide travers&eacute;e que ne signala aucun incident, nous e&ucirc;mes connaissance du groupe des Marquises. J'aper&ccedil;us &agrave; trois milles, par 8&deg;57' de latitude sud et 139&deg;32' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient &agrave; la France. Je vis seulement les montagnes bois&eacute;es qui se dessinaient &agrave; l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas &agrave; rallier les terres. L&agrave;, les filets rapport&egrave;rent de beaux sp&eacute;cimens de poissons, des choryph&egrave;nes aux nageoires azur&eacute;es et &agrave; la queue d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;pourvus d'&eacute;cailles, mais d'un go&ucirc;t exquis, des ostorhinques &agrave; m&acirc;choire osseuse, des thasards jaun&acirc;tres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'&ecirc;tre class&eacute;s &agrave; l'office du bord.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir quitt&eacute; ces &icirc;les charmantes prot&eacute;g&eacute;es par le pavillon fran&ccedil;ais, du 4 au 11 d&eacute;cembre, le <i>Nautilus</i> parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marqu&eacute;e par la rencontre d'une immense troupe de calmars, curieux mollusques, tr&egrave;s voisins de la seiche. Les p&ecirc;cheurs fran&ccedil;ais les d&eacute;signent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent &agrave; la classe des c&eacute;phalopodes et &agrave; la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent particuli&egrave;rement &eacute;tudi&eacute;s par les naturalistes de l'antiquit&eacute;, et ils fournissaient de nombreuses m&eacute;taphores aux orateurs de l'Agora, en m&ecirc;me temps qu'un plat excellent &agrave; la table des riches citoyens, s'il faut en croire Ath&eacute;n&eacute;e, m&eacute;decin grec, qui vivait avant Gallien.</p>
+
+<p>Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 d&eacute;cembre, que le <i>Nautilus</i> rencontra cette arm&eacute;e de mollusques qui sont particuli&egrave;rement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils &eacute;migraient des zones temp&eacute;r&eacute;es vers les zones plus chaudes, en suivant l'itin&eacute;raire des harengs et des sardines. Nous les regardions &agrave; travers les &eacute;paisses vitres de cristal, nageant &agrave; reculons avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute;, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mang&eacute;s des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implant&eacute;s sur la t&ecirc;te, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgr&eacute; sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d'animaux, et ses filets en ramen&egrave;rent une innombrable quantit&eacute;, o&ugrave; je reconnus les neuf esp&egrave;ces que d'Orbigny a class&eacute;es pour l'oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+<p>On le voit, pendant cette travers&eacute;e, la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait &agrave; l'infini. Elle changeait son d&eacute;cor et sa mise en sc&egrave;ne pour le plaisir de nos yeux, et nous &eacute;tions appel&eacute;s non seulement &agrave; contempler les oeuvres du Cr&eacute;ateur au milieu de l'&eacute;l&eacute;ment liquide, mais encore &agrave; p&eacute;n&eacute;trer les plus redoutables myst&egrave;res de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Pendant la journ&eacute;e du 11 d&eacute;cembre, j'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr'ouverts. Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait immobile. Ses r&eacute;servoirs remplis, il se tenait &agrave; une profondeur de mille m&egrave;tres, r&eacute;gion peut habit&eacute;e des Oc&eacute;ans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.</p>
+
+<p>Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Mac&eacute;, <i>les Serviteurs de l'estomac</i>, et j'en savourais les le&ccedil;ons ing&eacute;nieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur veut-il venir un instant&nbsp;? me dit-il d'une voix singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Qu'y a-t-il donc, Conseil&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur regarde.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.</p>
+
+<p>En pleine lumi&egrave;re &eacute;lectrique, une &eacute;norme masse noir&acirc;tre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant &agrave; reconna&icirc;tre la nature de ce gigantesque c&eacute;tac&eacute;. Mais une pens&eacute;e traversa subitement mon esprit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un navire&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondit le Canadien, un b&acirc;timent d&eacute;sempar&eacute; qui a coule a pic&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land ne se trompait pas. Nous &eacute;tions en pr&eacute;sence d'un navire, dont les haubans coup&eacute;s pendaient encore a leurs cad&egrave;nes. Sa coque paraissait &ecirc;tre en bon &eacute;tat, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tron&ccedil;ons de m&acirc;ts, ras&eacute;s &agrave; deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engag&eacute; avait d&ucirc; sacrifier sa m&acirc;ture. Mais, couch&eacute; sur le flanc, il s'&eacute;tait rempli, et il donnait encore la bande &agrave; b&acirc;bord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont o&ugrave; quelques cadavres, amarr&eacute;s par des cordes, gisaient encore&nbsp;! J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, &agrave; demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme &eacute;tait jeune. Je pus reconna&icirc;tre, vivement &eacute;clair&eacute;s par les feux du <i>Nautilus</i>, ses traits que l'eau n'avait pas encore d&eacute;compos&eacute;s. Dans un supr&ecirc;me effort, elle avait &eacute;lev&eacute; au-dessus de sa t&ecirc;te son enfant, pauvre petit &ecirc;tre dont les bras enla&ccedil;aient le cou de sa m&egrave;re&nbsp;! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils &eacute;taient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants coll&eacute;s &agrave; son front, la main crisp&eacute;e &agrave; la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-m&acirc;ts naufrag&eacute; &agrave; travers les profondeurs de l'Oc&eacute;an&nbsp;!</p>
+
+<p>Quelle sc&egrave;ne&nbsp;! Nous &eacute;tions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographi&eacute; &agrave; sa derni&egrave;re minute&nbsp;! Et je voyais d&eacute;j&agrave; s'avancer, l'oeil en feu, d'&eacute;normes squales, attir&eacute;s par cet app&acirc;t de chair humaine&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant le <i>Nautilus</i>, &eacute;voluant, tourna autour du navire submerg&eacute;, et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arri&egrave;re&nbsp;:</p>
+
+<p class="c"><i>Florida, Sunderland.</i></p>
+
+<h4><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h4>
+
+<h4>VANIKORO</h4>
+
+
+<p>Ce terrible spectacle inaugurait la s&eacute;rie des catastrophes maritimes, que le <i>Nautilus</i> devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus fr&eacute;quent&eacute;es, nous apercevions souvent des coques naufrag&eacute;es qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profond&eacute;ment, des canons, des boulets, des ancres, des cha&icirc;nes, et mille autres objets de fer, que la rouille d&eacute;vorait.</p>
+
+<p>Cependant, toujours entra&icirc;n&eacute;s par ce <i>Nautilus</i>, o&ugrave; nous vivions comme isol&eacute;s, le 11 d&eacute;cembre, nous e&ucirc;mes connaissance de l'archipel des Pomotou, ancien &laquo;&nbsp;groupe dangereux&nbsp;&raquo; de Bougainville, qui s'&eacute;tend sur un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est &agrave; l'ouest-nord-ouest, entre 13&deg;30' et 23&deg;50' de latitude sud, et 125&deg;30' et 151&deg;30' de longitude ouest, depuis l'&icirc;le Ducie jusqu'&agrave; l'&icirc;le Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carr&eacute;es, et il est form&eacute; d'une soixantaine de groupes d'&icirc;les, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos&eacute; son protectorat. Ces &icirc;les sont corallig&egrave;nes. Un soul&egrave;vement lent, mais continu, provoqu&eacute; par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle &icirc;le se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinqui&egrave;me continent s'&eacute;tendra depuis la Nouvelle-Z&eacute;lande et la Nouvelle-Cal&eacute;donie jusqu'aux Marquises.</p>
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+<p>Le jour o&ugrave; je d&eacute;veloppai cette th&eacute;orie devant le capitaine Nemo, il me r&eacute;pondit froidement&nbsp;:</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut &agrave; la terre, mais de nouveaux hommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Les hasards de sa navigation avaient pr&eacute;cis&eacute;ment conduit le <i>Nautilus</i> vers l'&icirc;le Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut d&eacute;couvert en 1822, par le capitaine Bell, de <i>la Minerve</i>. Je pus alors &eacute;tudier ce syst&egrave;me madr&eacute;porique auquel sont dues les &icirc;les de cet Oc&eacute;an.</p>
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+<p>Les madr&eacute;pores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un tissu rev&ecirc;tu d'un encro&ucirc;tement calcaire, et les modifications de sa structure ont amen&eacute; M. Milne-Edwards, mon illustre ma&icirc;tre, &agrave; les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui s&eacute;cr&egrave;tent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs d&eacute;p&ocirc;ts calcaires qui deviennent rochers, r&eacute;cifs, &icirc;lots, &icirc;les. Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac int&eacute;rieur, que des br&egrave;ches mettent en communication avec la mer. L&agrave;, ils figurent des barri&egrave;res de r&eacute;cifs semblables &agrave; celles qui existent sur les c&ocirc;tes de la Nouvelle-Cal&eacute;donie et de diverses &icirc;les des Pomotou. En d'autres endroits, comme &agrave; la R&eacute;union et &agrave; Maurice, ils &eacute;l&egrave;vent des r&eacute;cifs frang&eacute;s, hautes murailles droites, pr&egrave;s desquelles les profondeurs de l'Oc&eacute;an sont consid&eacute;rables.</p>
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+<p>En prolongeant &agrave; quelques encablures seulement les accores de l'&icirc;le Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces travailleurs microscopiques. Ces murailles &eacute;taient sp&eacute;cialement l'oeuvre des madr&eacute;poraires d&eacute;sign&eacute;s par les noms de millepores, de porites, d'astr&eacute;es et de m&eacute;andrines. Ces polypes se d&eacute;veloppent particuli&egrave;rement dans les couches agit&eacute;es de la surface de la mer, et par cons&eacute;quent, c'est par leur partie sup&eacute;rieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles s'enfoncent peu &agrave; peu avec les d&eacute;bris de s&eacute;cr&eacute;tions qui les supportent. Telle est, du moins, la th&eacute;orie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - th&eacute;orie sup&eacute;rieure, selon moi, &agrave; celle qui donne pour base aux travaux madr&eacute;poriques des sommets de montagnes ou de volcans, immerg&eacute;s &agrave; quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.</p>
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+<p>Je pus observer de tr&egrave;s pr&egrave;s ces curieuses murailles, car, &agrave; leur aplomb, la sonde accusait plus de trois cents m&egrave;tres de profondeur, et nos nappes &eacute;lectriques faisaient &eacute;tinceler ce brillant calcaire.</p>
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+<p>R&eacute;pondant &agrave; une question que me posa Conseil, sur la dur&eacute;e d'accroissement de ces barri&egrave;res colossales, je l'&eacute;tonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement &agrave; un huiti&egrave;me de pouce par si&egrave;cle.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Donc, pour &eacute;lever ces murailles, me dit-il, il a fallu&nbsp;?...</p>
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+<p>&mdash; Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singuli&egrave;rement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille, c'est-&agrave;-dire la min&eacute;ralisation des for&ecirc;ts enlis&eacute;es par les d&eacute;luges, a exig&eacute; un temps beaucoup plus consid&eacute;rable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des &eacute;poques et non l'intervalle qui s'&eacute;coule entre deux levers de soleil, car, d'apr&egrave;s la Bible elle-m&ecirc;me. Le soleil ne date pas du premier jour de la cr&eacute;ation.&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Lorsque le <i>Nautilus</i> revint &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, je pus embrasser dans tout son d&eacute;veloppement cette &icirc;le de Clermont-Tonnerre, basse et bois&eacute;e. Ses roches madr&eacute;poriques furent &eacute;videmment fertilis&eacute;es par les trombes et les temp&ecirc;tes. Un jour, quelque graine, enlev&eacute;e par l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, m&ecirc;l&eacute;es des d&eacute;tritus d&eacute;compos&eacute;s de poissons et de plantes marines qui form&egrave;rent l'humus v&eacute;g&eacute;tal. Une noix de coco, pouss&eacute;e par les lames, arriva sur cette c&ocirc;te nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arr&ecirc;ta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La v&eacute;g&eacute;tation gagna peu &agrave; peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abord&egrave;rent sur des troncs arrach&eacute;s aux &icirc;les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les oiseaux nich&egrave;rent dans les jeunes arbres. De cette fa&ccedil;on, la vie animale se d&eacute;veloppa, et, attir&eacute; par la verdure et la fertilit&eacute;, l'homme apparut. Ainsi se form&egrave;rent ces &icirc;les, oeuvres immenses d'animaux microscopiques.</p>
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+<p>Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'&eacute;loignement, et la route du <i>Nautilus</i> se modifia d'une mani&egrave;re sensible. Apr&egrave;s avoir touch&eacute; le tropique du Capricorne par le cent trente-cinqui&egrave;me degr&eacute; de longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. Quoique le soleil de l'&eacute;t&eacute; f&ucirc;t prodigue de ses rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car &agrave; trente ou quarante m&egrave;tres au-dessous de l'eau, la temp&eacute;rature ne s'&eacute;levait pas au-dessus de dix &agrave; douze degr&eacute;s.</p>
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+<p>Le 15 d&eacute;cembre, nous laissions dans l'est le s&eacute;duisant archipel de la Soci&eacute;t&eacute;, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aper&ccedil;us le matin, quelques milles sous le vent, les sommets &eacute;lev&eacute;s de cette &icirc;le. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des bonites, des albicores, et des vari&eacute;t&eacute;s d'un serpent de mer nomm&eacute; mun&eacute;rophis.</p>
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+<p>Le <i>Nautilus</i> avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent vingt milles &eacute;taient relev&eacute;s au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-Tabou, o&ugrave; p&eacute;rirent les &eacute;quipages de l'<i>Argo</i>, du <i>Port-au-Prince</i> et du <i>Duke-of-Portland</i>, et l'archipel des Navigateurs, o&ugrave; fut tu&eacute; le capitaine de Langle, l'ami de La P&eacute;rouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, o&ugrave; les sauvages massacr&egrave;rent les matelots de l'<i>Union</i> et le capitaine Bureau, de Nantes, commandant l'<i>Aimable-Josephine</i>.</p>
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+<p>Cet archipel qui se prolonge sur une &eacute;tendue de cent lieues du nord au sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est &agrave; l'ouest, est compris entre 60 et 20 de latitude sud, et 174&deg; et 179&deg; de longitude ouest. Il se compose d'un certain nombre d'&icirc;les, d'&icirc;lots et d'&eacute;cueils, parmi lesquels on remarque les &icirc;les de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon.</p>
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+<p>Ce fut Tasman qui d&eacute;couvrit ce groupe en 1643, l'ann&eacute;e m&ecirc;me o&ugrave; Toricelli inventait le barom&egrave;tre, et o&ugrave; Louis XIV montait sur le tr&ocirc;ne. Je laisse &agrave; penser lequel de ces faits fut le plus utile &agrave; l'humanit&eacute;. Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville, en 1827, d&eacute;brouilla tout le chaos g&eacute;ographique de cet archipel. Le <i>Nautilus</i> s'approcha de la baie de Wailea, th&eacute;&acirc;tre des terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, &eacute;claira le myst&egrave;re du naufrage de La P&eacute;rouse.</p>
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+<p>Cette baie, dragu&eacute;e &agrave; plusieurs reprises, fournit abondamment des hu&icirc;tres excellentes. Nous en mange&acirc;mes immod&eacute;r&eacute;ment, apr&egrave;s les avoir ouvertes sur notre table m&ecirc;me, suivant le pr&eacute;cepte de S&eacute;n&egrave;que. Ces mollusques appartenaient &agrave; l'esp&egrave;ce connue sous le nom d'<i>ostrea lamellosa</i>, qui est tr&egrave;s commune en Corse. Ce banc de Wailea devait &ecirc;tre consid&eacute;rable, et certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglom&eacute;rations finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu'&agrave; deux millions d'oeufs dans un seul individu.</p>
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+<p>Et si ma&icirc;tre Ned Land n'eut pas &agrave; se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance, c'est que l'hu&icirc;tre est le seul mets qui ne provoque jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques ac&eacute;phales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azot&eacute;e, n&eacute;cessaires &agrave; la nourriture quotidienne d'un seul homme.</p>
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+<p>Le 25 d&eacute;cembre, le <i>Nautilus</i> naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-H&eacute;brides, que Quiros d&eacute;couvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes &icirc;les, et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15&deg; et 2&deg; de latitude sud, et entre 164&deg; et 168&deg; de longitude. Nous pass&acirc;mes assez pr&egrave;s de l'&icirc;le d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domin&eacute;e par un pic d'une grande hauteur.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, c'&eacute;tait No&euml;l, et Ned Land me sembla regretter vivement la c&eacute;l&eacute;bration du &laquo;&nbsp;Christmas&nbsp;&raquo;, la v&eacute;ritable f&ecirc;te de la famille, dont les protestants sont fanatiques.</p>
+
+<p>Je n'avais pas aper&ccedil;u le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un homme qui vous a quitt&eacute; depuis cinq minutes. J'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre sur le planisph&egrave;re la route du <i>Nautilus</i>. Le capitaine s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronon&ccedil;a ce seul mot&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vanikoro.&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Ce nom fut magique. C'&eacute;tait le nom des &icirc;lots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La P&eacute;rouse. Je me relevai subitement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le <i>Nautilus</i> nous porte &agrave; Vanikoro&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Et je pourrai visiter ces &icirc;les c&eacute;l&egrave;bres o&ugrave; se bris&egrave;rent la <i>Boussole</i> et l'<i>Astrolabe</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Si cela vous pla&icirc;t, monsieur le professeur.</p>
+
+<p>&mdash; Quand serons-nous &agrave; Vanikoro&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Nous y sommes, monsieur le professeur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de l&agrave;, mes regards parcoururent avidement l'horizon.</p>
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+<p>Dans le nord-est &eacute;mergeaient deux &icirc;les volcaniques d'in&eacute;gale grandeur, entour&eacute;es d'un r&eacute;cif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous &eacute;tions en pr&eacute;sence de l'&icirc;le de Vanikoro proprement dite, &agrave; laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'&icirc;le de la <i>Recherche</i>, et pr&eacute;cis&eacute;ment devant le petit havre de Vanou, situ&eacute; par 16&deg;4' de latitude sud, et 164&deg;32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'int&eacute;rieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i>, apr&egrave;s avoir franchi la ceinture ext&eacute;rieure de roches par une &eacute;troite passe, se trouva en dedans des brisants, o&ugrave; la mer avait une profondeur de trente &agrave; quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des pal&eacute;tuviers, j'aper&ccedil;us quelques sauvages qui montr&egrave;rent une extr&ecirc;me surprise &agrave; notre approche. Dans ce long corps noir&acirc;tre, s'avan&ccedil;ant &agrave; fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque c&eacute;tac&eacute; formidable dont ils devaient se d&eacute;fier&nbsp;?</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait&nbsp;? me demanda-t-il d'un ton un peu ironique.</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s facilement.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient fait conna&icirc;tre, travaux dont voici le r&eacute;sum&eacute; tr&egrave;s succinct.</p>
+
+<p>La P&eacute;rouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoy&eacute;s par Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils montaient les corvettes la <i>Boussole</i> et l'<i>Astrolabe</i>, qui ne reparurent plus.</p>
+
+<p>En 1791, le gouvernement fran&ccedil;ais, justement inquiet du sort des deux corvettes, arma deux grandes fl&ucirc;tes, la <i>Recherche</i> et l'<i>Esp&eacute;rance</i>, qui quitt&egrave;rent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. Deux mois apr&egrave;s, on apprenait par la d&eacute;position d'un certain Bowen, commandant l'<i>Albermale</i>, que des d&eacute;bris de navires naufrag&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; vus sur les c&ocirc;tes de la Nouvelle-G&eacute;orgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les &icirc;les de l'Amiraut&eacute;, d&eacute;sign&eacute;es dans un rapport du capitaine Hunter comme &eacute;tant le lieu du naufrage de La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>Ses recherches furent vaines. L'<i>Esp&eacute;rance</i> et la <i>Recherche</i> pass&egrave;rent m&ecirc;me devant Vanikoro sans s'y arr&ecirc;ter, et, en somme, ce voyage fut tr&egrave;s malheureux, car il co&ucirc;ta la vie &agrave; d'Entrecasteaux, &agrave; deux de ses seconds et &agrave; plusieurs marins de son &eacute;quipage.</p>
+
+<p>Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, retrouva des traces indiscutables des naufrag&eacute;s. Le 15 mai 1824, son navire, le <i>Saint-Patrick</i>, passa pr&egrave;s de l'&icirc;le de Tikopia, l'une des Nouvelles-H&eacute;brides. L&agrave;, un lascar, l'ayant accost&eacute; dans une pirogue, lui vendit une poign&eacute;e d'&eacute;p&eacute;e en argent qui portait l'empreinte de caract&egrave;res grav&eacute;s au burin. Ce lascar pr&eacute;tendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un s&eacute;jour &agrave; Vanikoro, il avait vu deux Europ&eacute;ens qui appartenaient &agrave; des navires &eacute;chou&eacute;s depuis de longues ann&eacute;es sur les r&eacute;cifs de l'&icirc;le.</p>
+
+<p>Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La P&eacute;rouse, dont la disparition avait &eacute;mu le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, o&ugrave;, suivant le lascar, se trouvaient de nombreux d&eacute;bris du naufrage&nbsp;; mais les vents et les courants l'en emp&ecirc;ch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Dillon revint &agrave; Calcutta. L&agrave;, il sut int&eacute;resser &agrave; sa d&eacute;couverte la Soci&eacute;t&eacute; Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de la <i>Recherche</i>, fut mis &agrave; sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827, accompagn&eacute; d'un agent fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>La <i>Recherche</i>, apr&egrave;s avoir rel&acirc;ch&eacute; sur plusieurs points du Pacifique, mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce m&ecirc;me havre de Vanou, o&ugrave; le <i>Nautilus</i> flottait en ce moment.</p>
+
+<p>L&agrave;, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des d&eacute;bris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription&nbsp;: &laquo;&nbsp;<i>Bazin m'a fait</i>&nbsp;&raquo;, marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n'&eacute;tait donc plus possible.</p>
+
+<p>Dillon, compl&eacute;tant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la Nouvelle-Z&eacute;lande, mouilla &agrave; Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France, o&ugrave; il fut tr&egrave;s sympathiquement accueilli par Charles X.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; parti pour chercher ailleurs le th&eacute;&acirc;tre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des m&eacute;dailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Cal&eacute;donie.</p>
+
+<p>Dumont d'Urville, commandant l'<i>Astrolabe</i>, avait donc pris la mer, et, deux mois apr&egrave;s que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant Hobart-Town. L&agrave;, il avait connaissance des r&eacute;sultats obtenus par Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'<i>Union</i>, de Calcutta, ayant pris terre sur une &icirc;le situ&eacute;e par 8&deg;18' de latitude sud et 156&deg;30' de longitude est, avait remarqu&eacute; des barres de fer et des &eacute;toffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages.</p>
+
+<p>Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi &agrave; ces r&eacute;cits rapport&eacute;s par des journaux peu dignes de confiance, se d&eacute;cida cependant &agrave; se lancer sur les traces de Dillon.</p>
+
+<p>Le 10 f&eacute;vrier 1828, I '<i>Astrolabe</i> se pr&eacute;senta devant Tikopia, prit pour guide et interpr&egrave;te un d&eacute;serteur fix&eacute; sur cette &icirc;le, fit route vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 f&eacute;vrier, prolongea ses r&eacute;cifs jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barri&egrave;re, dans le havre de Vanou.</p>
+
+<p>Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'&icirc;le, et rapport&egrave;rent quelques d&eacute;bris peu importants. Les naturels, adoptant un syst&egrave;me de d&eacute;n&eacute;gations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. Cette conduite, tr&egrave;s louche, laissa croire qu'ils avaient maltrait&eacute; les naufrag&eacute;s, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne f&ucirc;t venu venger La P&eacute;rouse et ses infortun&eacute;s compagnons.</p>
+
+<p>Cependant, le 26, d&eacute;cid&eacute;s par des pr&eacute;sents, et comprenant qu'ils n'avaient &agrave; craindre aucune repr&eacute;saille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le th&eacute;&acirc;tre du naufrage.</p>
+
+<p>L&agrave;, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les r&eacute;cifs Pacou et Vanou, gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, emp&acirc;t&eacute;s dans les concr&eacute;tions calcaires. La chaloupe et la baleini&egrave;re de l'<i>Astrolabe</i> furent dirig&eacute;es vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs &eacute;quipages parvinrent &agrave; retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre.</p>
+
+<p>Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La P&eacute;rouse, apr&egrave;s avoir perdu ses deux navires sur les r&eacute;cifs de l'&icirc;le, avait construit un b&acirc;timent plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... O&ugrave;&nbsp;? On ne savait.</p>
+
+<p>Le commandant de l'<i>Astrolabe</i> fit alors &eacute;lever, sous une touffe de mangliers, un c&eacute;notaphe &agrave; la m&eacute;moire du c&eacute;l&egrave;bre navigateur et de ses compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui p&ucirc;t tenter la cupidit&eacute; des naturels.</p>
+
+<p>Puis, Dumont d'Urville voulut partir&nbsp;; mais ses &eacute;quipages &eacute;taient min&eacute;s par les fi&egrave;vres de ces c&ocirc;tes malsaines, et, tr&egrave;s malade lui-m&ecirc;me, il ne put appareiller que le 17 mars.</p>
+
+<p>Cependant, le gouvernement fran&ccedil;ais, craignant que Dumont d'Urville ne f&ucirc;t pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy&eacute; &agrave; Vanikoro la corvette la <i>Bayonnaise</i>, command&eacute;e par Legoarant de Tromelin, qui &eacute;tait en station sur la c&ocirc;te ouest de l'Am&eacute;rique. La <i>Bayonnaise</i> mouilla devant Vanikoro, quelques mois apr&egrave;s le d&eacute;part de l'<i>Astrolabe</i>, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respect&eacute; le mausol&eacute;e de La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>Telle est la substance du r&eacute;cit que je fis au capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi, me dit-il, on ne sait encore o&ugrave; est all&eacute; p&eacute;rir ce troisi&egrave;me navire construit par les naufrag&eacute;s sur l'&icirc;le de Vanikoro&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; On ne sait.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo ne r&eacute;pondit rien, et me fit signe de le suivre au grand salon. Le <i>Nautilus</i> s'enfon&ccedil;a de quelques m&egrave;tres au-dessous des flots, et les panneaux s'ouvrirent.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;cipitai vers la vitre, et sous les emp&acirc;tements de coraux, rev&ecirc;tus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyll&eacute;es, &agrave; travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des pomph&eacute;rides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains d&eacute;bris que les dragues n'avaient pu arracher, des &eacute;triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de cabestan, une &eacute;trave, tous objets provenant des navires naufrag&eacute;s et maintenant tapiss&eacute;s de fleurs vivantes.</p>
+
+<p>Et pendant que je regardais ces &eacute;paves d&eacute;sol&eacute;es, le capitaine Nemo me dit d'une voix grave&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le commandant La P&eacute;rouse partit le 7 d&eacute;cembre 1785 avec ses navires la <i>Boussole</i> et l'<i>Astrolabe</i>. Il mouilla d'abord &agrave; Botany-Bay, visita l'archipel des Amis, la Nouvelle-Cal&eacute;donie, se dirigea vers Santa-Cruz et rel&acirc;cha &agrave; Namouka, l'une des &icirc;les du groupe Hapa&iuml;. Puis, ses navires arriv&egrave;rent sur les r&eacute;cifs inconnus de Vanikoro. La <i>Boussole</i>, qui marchait en avant, s'engagea sur la c&ocirc;te m&eacute;ridionale. L'<i>Astrolabe</i> vint &agrave; son secours et s'&eacute;choua de m&ecirc;me. Le premier navire se d&eacute;truisit presque imm&eacute;diatement. Le second, engrav&eacute; sous le vent, r&eacute;sista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrag&eacute;s. Ceux-ci s'install&egrave;rent dans l'&icirc;le, et construisirent un b&acirc;timent plus petit avec les d&eacute;bris des deux grands. Quelques matelots rest&egrave;rent volontairement &agrave; Vanikoro.</p>
+
+<p>Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La P&eacute;rouse. Ils se dirig&egrave;rent vers les &icirc;les Salomon, et ils p&eacute;rirent, corps et biens, sur la c&ocirc;te occidentale de l'&icirc;le principale du groupe, entre les caps D&eacute;ception et Satisfaction&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Et comment le savez-vous&nbsp;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Voici ce que j'ai trouv&eacute; sur le lieu m&ecirc;me de ce dernier naufrage&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me montra une bo&icirc;te de ferblanc, estampill&eacute;e aux armes de France, et toute corrod&eacute;e par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les instructions m&ecirc;me du ministre de la Marine au commandant La P&eacute;rouse, annot&eacute;es en marge de la main de Louis XVI&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est une belle mort pour un marin&nbsp;! dit alors le capitaine Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XX" id="XX"></a>XX</h4>
+
+<h4>LE D&Eacute;TROIT DE TORR&Egrave;S</h4>
+
+
+<p>Pendant la nuit du 27 au 28 d&eacute;cembre, le <i>Nautilus</i> abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction &eacute;tait sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui s&eacute;parent le groupe de La P&eacute;rouse de la pointe sud-est de la Papouasie.</p>
+
+<p>Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate-forme.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, me dit ce brave gar&ccedil;on, monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne ann&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'&eacute;tais &agrave; Paris, dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par &laquo;&nbsp;une bonne ann&eacute;e&nbsp;&raquo;, dans les circonstances o&ugrave; nous nous trouvons. Est-ce l'ann&eacute;e qui am&egrave;nera la fin de notre emprisonnement, ou l'ann&eacute;e qui verra se continuer cet &eacute;trange voyage&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ma foi, r&eacute;pondit Conseil, je ne sais trop que dire &agrave; monsieur. Il est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La derni&egrave;re merveille est toujours la plus &eacute;tonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable.</p>
+
+<p>&mdash; Jamais, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas plus g&ecirc;nant que s'il n'existait pas.</p>
+
+<p>&mdash; Comme tu le dis, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Je pense donc, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, qu'une bonne ann&eacute;e serait une ann&eacute;e qui nous permettrait de tout voir...</p>
+
+<p>&mdash; De tout voir, Conseil&nbsp;? Ce serait peut-&ecirc;tre long. Mais qu'en pense Ned Land&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ned Land pense exactement le contraire de moi, r&eacute;pondit Conseil. C'est un esprit positif et un estomac imp&eacute;rieux. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande, cela ne convient gu&egrave;re &agrave; un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion mod&eacute;r&eacute;e, n'effrayent gu&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Pour mon compte, Conseil, ce n'est point l&agrave; ce qui me tourmente, et je m'accommode tr&egrave;s bien du r&eacute;gime du bord.</p>
+
+<p>&mdash; Moi de m&ecirc;me, r&eacute;pondit Conseil. Aussi je pense autant &agrave; rester que ma&icirc;tre Land &agrave; prendre la fuite. Donc, si l'ann&eacute;e qui commence n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et r&eacute;ciproquement. De cette fa&ccedil;on, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite &agrave; monsieur ce qui fera plaisir &agrave; monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre &agrave; plus tard la question des &eacute;trennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne poign&eacute;e de main. Je n'ai que cela sur moi.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur n'a jamais &eacute;t&eacute; si g&eacute;n&eacute;reux&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, le brave gar&ccedil;on s'en alla.</p>
+
+<p>Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de d&eacute;part dans les mers du Japon. Devant l'&eacute;peron du <i>Nautilus</i> s'&eacute;tendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la c&ocirc;te nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait &agrave; une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le b&acirc;timent que montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut gr&acirc;ce &agrave; cette circonstance que le morceau de corail, d&eacute;tach&eacute; au choc, resta engag&eacute; dans la coque entr'ouverte.</p>
+
+<p>J'aurais vivement souhait&eacute; de visiter ce r&eacute;cif long de trois cent soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensit&eacute; formidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce moment, les plans inclin&eacute;s du <i>Nautilus</i> nous entra&icirc;naient &agrave; une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles corallig&egrave;nes. Je dus me contenter des divers &eacute;chantillons de poissons rapport&eacute;s par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons, esp&egrave;ces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleu&acirc;tres et ray&eacute;s de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent &agrave; notre table une chair excessivement d&eacute;licate. On prit aussi un grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-d&eacute;cim&egrave;tre, ayant le go&ucirc;t de la dorade, et des pyrap&egrave;des volants, v&eacute;ritables hirondelles sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses esp&egrave;ces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des &eacute;perons, des, cadrans, des c&eacute;rites, des hyalles. La flore &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e par de belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, impr&eacute;gn&eacute;es du mucilage qui transsudait &agrave; travers leurs pores, et parmi lesquelles je recueillis une admirable <i>Nemastoma Geliniaroide</i>, qui fut class&eacute;e parmi les curiosit&eacute;s naturelles du mus&eacute;e.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s avoir travers&eacute; la mer de Corail, le 4 janvier, nous e&ucirc;mes connaissance des c&ocirc;tes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo m'apprit que son intention &eacute;tait de gagner l'oc&eacute;an Indien par le d&eacute;troit de Torr&egrave;s. Sa communication se borna l&agrave;. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;troit de Torr&egrave;s est regard&eacute; comme non moins dangereux par les &eacute;cueils qui le h&eacute;rissent que par les sauvages habitants qui fr&eacute;quentent ses c&ocirc;tes. Il s&eacute;pare de la Nouvelle-Hollande la grande &icirc;le de la Papouasie, nomm&eacute;e aussi Nouvelle-Guin&eacute;e.</p>
+
+<p>La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large, et une superficie de quarante mille lieues g&eacute;ographiques. Elle est situ&eacute;e, en latitude, entre 0&deg;l9' et 10&deg;2' sud, et en longitude, entre 128&deg;23' et 146&deg;15'. A midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, j'aper&ccedil;us les sommets des monts Arfalxs, &eacute;lev&eacute;s par plans et termin&eacute;s par des pitons aigus.</p>
+
+<p>Cette terre, d&eacute;couverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut visit&eacute;e successivement par don Jos&eacute; de Menes&egrave;s en 1526, par Grijalva en 1527, par le g&eacute;n&eacute;ral espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827. &laquo;&nbsp;C'est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie&nbsp;&raquo;, a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais gu&egrave;re que les hasards de cette navigation allaient me mettre en pr&eacute;sence des redoutables Andamenes.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> se pr&eacute;senta donc &agrave; l'entr&eacute;e du plus dangereux d&eacute;troit du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent &agrave; peine franchir, d&eacute;troit que Louis Paz de Torr&egrave;s affronta en revenant des mers du Sud dans la M&eacute;lan&eacute;sie, et dans lequel, en 1840, les corvettes &eacute;chou&eacute;es de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-m&ecirc;me, sup&eacute;rieur &agrave; tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire connaissance avec les r&eacute;cifs coralliens.</p>
+
+<p>Le d&eacute;troit de Torr&egrave;s a environ trente-quatre lieues de large, mais il est obstru&eacute; par une innombrable quantit&eacute; d'&icirc;les, d'&icirc;lots, de brisants, de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En cons&eacute;quence, le capitaine Nemo prit toutes les pr&eacute;cautions voulues pour le traverser. Le <i>Nautilus</i>, flottant &agrave; fleur d'eau, s'avan&ccedil;ait sous une allure mod&eacute;r&eacute;e. Son h&eacute;lice, comme une queue de c&eacute;tac&eacute;, battait les flots avec lenteur.</p>
+
+<p>Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions pris place sur la plate-forme toujours d&eacute;serte. Devant nous s'&eacute;levait la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait &ecirc;tre l&agrave;, dirigeant lui-m&ecirc;me son <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>J'avais sous les yeux les excellentes cartes du d&eacute;troit de Torr&egrave;s lev&eacute;es et dress&eacute;es par l'ing&eacute;nieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui faisaient partie de l'&eacute;tat-major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures cartes qui d&eacute;brouillent l'imbroglio de cet &eacute;troit passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.</p>
+
+<p>Autour du <i>Nautilus</i> la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi, se brisait sur les coraux dont la t&ecirc;te &eacute;mergeait &ccedil;&agrave; et l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; une mauvaise mer&nbsp;! me dit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; D&eacute;testable, en effet, r&eacute;pondis-je, et qui ne convient gu&egrave;re &agrave; un b&acirc;timent comme le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut, reprit le Canadien, que ce damn&eacute; capitaine soit bien certain de sa route, car je vois l&agrave; des p&acirc;t&eacute;s de coraux qui mettraient sa coque en mille pi&egrave;ces, si elle les effleurait seulement&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la situation &eacute;tait p&eacute;rilleuse, mais le <i>Nautilus</i> semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux &eacute;cueils. Il ne suivait pas exactement la route de l'<i>Astrolabe</i> et de la <i>Z&eacute;l&eacute;e</i> qui fut fatale &agrave; Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'&icirc;le Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta, &agrave; travers une grande quantit&eacute; d'&icirc;les et d'&icirc;lots peu connus, vers l'&icirc;le Tound et le canal Mauvais.</p>
+
+<p>Je me demandais d&eacute;j&agrave; si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'&agrave; la folie, voulait engager son navire dans cette passe o&ugrave; touch&egrave;rent les deux corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit &agrave; l'ouest, il se dirigea vers l'&icirc;le Gueboroar.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors trois heures apr&egrave;s-midi. Le flot se cassait, la mar&eacute;e &eacute;tant presque pleine. Le <i>Nautilus</i> s'approcha de cette &icirc;le que je vois encore avec sa remarquable lisi&egrave;re de pendanus. Nous la rangions &agrave; moins de deux milles.</p>
+
+<p>Soudain, un choc me renversa. Le <i>Nautilus</i> venait de toucher contre un &eacute;cueil, et il demeura immobile, donnant une l&eacute;g&egrave;re g&icirc;te sur b&acirc;bord.</p>
+
+<p>Quand je me relevai, j'aper&ccedil;us sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. Ils examinaient la situation du navire, &eacute;changeant quelques mots dans leur incompr&eacute;hensible idiome.</p>
+
+<p>Voici quelle &eacute;tait cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait l'&icirc;le Gueboroar dont la c&ocirc;te s'arrondissait du nord &agrave; l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient d&eacute;j&agrave; quelques t&ecirc;tes de coraux que le jusant laissait &agrave; d&eacute;couvert. Nous nous &eacute;tions &eacute;chou&eacute;s au plein, et dans une de ces mers o&ugrave; les mar&eacute;es sont m&eacute;diocres, circonstance f&acirc;cheuse pour le renflouage du <i>Nautilus</i>. Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque &eacute;tait solidement li&eacute;e. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'&ecirc;tre &agrave; jamais attach&eacute; sur ces &eacute;cueils, et alors c'en &eacute;tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>Je r&eacute;fl&eacute;chissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours ma&icirc;tre de lui, ne paraissant ni &eacute;mu ni contrari&eacute;, s'approcha&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un accident&nbsp;? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Non, un incident, me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Mais un incident, r&eacute;pliquai-je, qui vous obligera peut-&ecirc;tre &agrave; redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste n&eacute;gatif. C'&eacute;tait me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais &agrave; remettre les pieds sur un continent. Puis il dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;D'ailleurs, monsieur Aronnax, le <i>Nautilus</i> n'est pas en perdition. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Oc&eacute;an. Notre voyage ne fait que commencer, et je ne d&eacute;sire pas me priver si vite de l'honneur de votre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase, le <i>Nautilus</i> s'est &eacute;chou&eacute; au moment de la pleine mer. Or, les mar&eacute;es ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pouvez d&eacute;lester le Nautilus - ce qui me para&icirc;t impossible je ne vois pas comment il sera renflou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Les mar&eacute;es ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, mais, au d&eacute;troit de Torr&egrave;s, on trouve encore une diff&eacute;rence d'un m&egrave;tre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien &eacute;tonn&eacute; si ce complaisant satellite ne soul&egrave;ve pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'&agrave; lui seul.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>. Quant au b&acirc;timent, il ne bougeait plus et demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent d&eacute;j&agrave; ma&ccedil;onn&eacute; dans leur indestructible ciment.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, monsieur&nbsp;? me dit Ned Land, qui vint &agrave; moi apr&egrave;s le d&eacute;part du capitaine.</p>
+
+<p>Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la mar&eacute;e du 9, car il para&icirc;t que la lune aura la complaisance de nous remettre &agrave; flot.</p>
+
+<p>&mdash; Tout simplement&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash; Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa machine sur ses cha&icirc;nes, et tout faire pour se d&eacute;haler&nbsp;?</p>
+
+<p>Puisque la mar&eacute;e suffira&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit simplement Conseil.</p>
+
+<p>Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les &eacute;paules. C'&eacute;tait le marin qui parlait en lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, r&eacute;pliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est bon qu'&agrave; vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Ami Ned, r&eacute;pondis-je, je ne d&eacute;sesp&egrave;re pas comme vous de ce vaillant <i>Nautilus</i>, et dans quatre jours nous saurons &agrave; quoi nous en tenir sur les mar&eacute;es du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait &ecirc;tre opportun si nous &eacute;tions en vue des c&ocirc;tes de l'Angleterre ou de la Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps d'en venir &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute;, si le Nautilus ne parvient pas &agrave; se relever, ce que je regarderais comme un &eacute;v&eacute;nement grave.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ne saurait-on t&acirc;ter, au moins, de ce terrain&nbsp;? reprit Ned Land. Voil&agrave; une &icirc;le. Sur cette &icirc;le, il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux terrestres, des porteurs de c&ocirc;telettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.</p>
+
+<p>&mdash; Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range &agrave; son avis. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter &agrave; terre, ne f&ucirc;t-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du pied les parties solides de notre plan&egrave;te&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je peux le lui demander, r&eacute;pondis-je, mais il refusera.</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons &agrave; quoi nous en tenir sur l'amabilit&eacute; du capitaine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais, et il le fit avec beaucoup de gr&acirc;ce et d'empressement, sans m&ecirc;me avoir exig&eacute; de moi la promesse de revenir &agrave; bord. Mais une fuite &agrave; travers les terres de la Nouvelle-Guin&eacute;e e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s p&eacute;rilleuse, et je n'aurais pas conseill&eacute; &agrave; Ned Land de la tenter. Mieux valait &ecirc;tre prisonnier &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie.</p>
+
+<p>Le canot fut mis &agrave; notre disposition pour le lendemain matin. Je ne cherchai pas &agrave; savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pensai m&ecirc;me qu'aucun homme de l'&eacute;quipage ne nous serait donn&eacute;, et que Ned Land serait seul charg&eacute; de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre se trouvait &agrave; deux milles au plus, et ce n'&eacute;tait qu'un jeu pour le Canadien de conduire ce l&eacute;ger canot entre les lignes de r&eacute;cifs si fatales aux grands navires.</p>
+
+<p>Le lendemain, 5 janvier, le canot, d&eacute;pont&eacute;, fut arrach&eacute; de son alv&eacute;ole et lanc&eacute; &agrave; la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent &agrave; cette op&eacute;ration. Les avirons &eacute;taient dans l'embarcation, et nous n'avions plus qu'&agrave; y prendre place.</p>
+
+<p>A huit heures, arm&eacute;s de fusils et de haches, nous d&eacute;bordions du <i>Nautilus</i>. La mer &eacute;tait assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil et moi, plac&eacute;s aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouvernait dans les &eacute;troites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.</p>
+
+<p>Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'&eacute;tait un prisonnier &eacute;chapp&eacute; de sa prison, et il ne songeait gu&egrave;re qu'il lui faudrait y rentrer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;De la viande&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait-il, nous allons donc manger de la viande, et quelle viande&nbsp;! Du v&eacute;ritable gibier&nbsp;! Pas de pain, par exemple&nbsp;! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, et un morceau de fra&icirc;che venaison, grill&eacute; sur des charbons ardents, variera agr&eacute;ablement notre ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash; Gourmand&nbsp;! r&eacute;pondait Conseil, il m'en fait venir l'eau &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>&mdash; Il reste &agrave; savoir, dis-je, si ces for&ecirc;ts sont giboyeuses, et si le gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-m&ecirc;me chasser le chasseur.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le Canadien, dont les dents semblaient &ecirc;tre aff&ucirc;t&eacute;es comme un tranchant de hache, mais je mangerai du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrup&egrave;de dans cette &icirc;le.</p>
+
+<p>&mdash; L'ami Ned est inqui&eacute;tant, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal &agrave; quatre pattes sans plumes, ou &agrave; deux pattes avec plumes, sera salu&eacute; de mon premier coup de fusil.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! r&eacute;pondis-je, voil&agrave; les imprudences de ma&icirc;tre Land qui vont recommencer&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le Canadien, et nagez ferme&nbsp;! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma fa&ccedil;on.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A huit heures et demie, le canot du <i>Nautilus</i> venait s'&eacute;chouer doucement sur une gr&egrave;ve de sable, apr&egrave;s avoir heureusement franchi l'anneau corallig&egrave;ne qui entourait l'&icirc;le de Gueboroar.</p>
+
+
+<h4><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h4>
+
+<h4>QUELQUES JOURS &Agrave; TERRE</h4>
+
+
+<p>Je fus assez vivement impressionn&eacute; en touchant terre. Ned Land essayait le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous &eacute;tions, suivant l'expression du capitaine Nemo, les &laquo;&nbsp;passagers du <i>Nautilus</i>&nbsp;&raquo;, c'est-&agrave;-dire, en r&eacute;alit&eacute;, les prisonniers de son commandant.</p>
+
+<p>En quelques minutes, nous f&ucirc;mes &agrave; une port&eacute;e de fusil de la c&ocirc;te. Le sol &eacute;tait presque enti&egrave;rement madr&eacute;porique, mais certains lits de torrents dess&eacute;ch&eacute;s, sem&eacute;s de d&eacute;bris granitiques, d&eacute;montraient que cette &icirc;le &eacute;tait due &agrave; une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derri&egrave;re un rideau de for&ecirc;ts admirables. Des arbres &eacute;normes, dont la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un &agrave; l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que ber&ccedil;ait une brise l&eacute;g&egrave;re. C'&eacute;taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, m&eacute;lang&eacute;s &agrave; profusion, et sous l'abri de leur vo&ucirc;te verdoyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchid&eacute;es des l&eacute;gumineuses et des foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais, sans remarquer tous ces beaux &eacute;chantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna l'agr&eacute;able pour l'utile. Il aper&ccedil;ut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous b&ucirc;mes leur lait, nous mange&acirc;mes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Excellent&nbsp;! disait Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Exquis&nbsp;! r&eacute;pondait Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose &agrave; ce que nous introduisions une cargaison de cocos &agrave; son bord&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne le crois pas, r&eacute;pondis-je, mais il n'y voudra pas go&ucirc;ter&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Tant pis pour lui&nbsp;! dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et tant mieux pour nous&nbsp;! riposta Ned Land. Il en restera davantage.</p>
+
+<p>&mdash; Un mot seulement, ma&icirc;tre Land, dis-je au harponneur qui se disposait &agrave; ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en remplir le canot, il me para&icirc;t sage de reconna&icirc;tre si l'&icirc;le ne produit pas quelque substance non moins utile. Des l&eacute;gumes frais seraient bien re&ccedil;us &agrave; l'office du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur a raison, r&eacute;pondit Conseil, et je propose de r&eacute;server trois places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les l&eacute;gumes, et la troisi&egrave;me pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le plus mince &eacute;chantillon.</p>
+
+<p>&mdash; Conseil, il ne faut d&eacute;sesp&eacute;rer de rien, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux aguets. Quoique l'&icirc;le paraisse inhabit&eacute;e, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; H&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;! fit Ned Land, avec un mouvement de m&acirc;choire tr&egrave;s significatif.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! Ned&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Ma foi, riposta le Canadien, je commence &agrave; comprendre les charmes de l'anthropophagie&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ned&nbsp;! Ned&nbsp;! que dites-vous l&agrave;&nbsp;! r&eacute;pliqua Conseil. Vous, anthropophage&nbsp;! Mais je ne serai plus en s&ucirc;ret&eacute; pr&egrave;s de vous, moi qui partage votre cabine&nbsp;! Devrai-je donc me r&eacute;veiller un jour &agrave; demi d&eacute;vor&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne m'y fie pas, r&eacute;pondit Conseil. En chasse&nbsp;! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que s'&eacute;changeaient ces divers propos, nous p&eacute;n&eacute;trions sous les sombres vo&ucirc;tes de la for&ecirc;t, et pendant deux heures, nous la parcour&ucirc;mes en tous sens.</p>
+
+<p>Le hasard servit &agrave; souhait cette recherche de v&eacute;g&eacute;taux comestibles, et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment pr&eacute;cieux qui manquait &agrave; bord.</p>
+
+<p>Je veux parler de l'arbre &agrave; pain, tr&egrave;s abondant dans l'&icirc;le Gueboroar, et j'y remarquai principalement cette vari&eacute;t&eacute; d&eacute;pourvue de graines, qui porte en malais le nom de &laquo;&nbsp;Rima&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et form&eacute;e de grandes feuilles multilob&eacute;es, d&eacute;signait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet &laquo;&nbsp;artocarpus&nbsp;&raquo; qui a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s heureusement naturalis&eacute; aux &icirc;les Mascareignes. De sa masse de verdure se d&eacute;tachaient de gros fruits globuleux, larges d'un d&eacute;cim&egrave;tre, et pourvus ext&eacute;rieurement de rugosit&eacute;s qui prenaient une disposition hexagonale. Utile v&eacute;g&eacute;tal dont la nature a gratifie les r&eacute;gions auxquelles le bl&eacute; manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait d&eacute;j&agrave; mang&eacute; pendant ses nombreux voyages, et il savait pr&eacute;parer leur substance comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses d&eacute;sirs, et il n'y put tenir plus longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne go&ucirc;te pas un peu de cette p&acirc;te de l'arbre &agrave; pain&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Go&ucirc;tez, ami Ned, go&ucirc;tez &agrave; votre aise. Nous sommes ici pour faire des exp&eacute;riences, faisons-les.</p>
+
+<p>&mdash; Ce ne sera pas long&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>Et, arm&eacute; d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui p&eacute;tilla joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degr&eacute; suffisant de maturit&eacute;, et leur peau &eacute;paisse recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en tr&egrave;s grand nombre, jaun&acirc;tres et g&eacute;latineux, n'attendaient que le moment d'&ecirc;tre cueillis.</p>
+
+<p>Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine &agrave; Ned Land, qui les pla&ccedil;a sur un feu de charbons, apr&egrave;s les avoir coup&eacute;s en tranches &eacute;paisses, et ce faisant, il r&eacute;p&eacute;tait toujours&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Surtout quand on en est priv&eacute; depuis longtemps, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Ce n'est m&ecirc;me plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une p&acirc;tisserie d&eacute;licate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, pr&eacute;parez-vous &agrave; absorber une chose succulente. Si vous n'y revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, la partie des fruits expos&eacute;e au feu fut compl&egrave;tement charbonn&eacute;e. A l'int&eacute;rieur apparaissait une p&acirc;te blanche, sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.</p>
+
+<p>Il faut l'avouer, ce pain &eacute;tait excellent, et j'en mangeai avec grand plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Malheureusement, dis-je, une telle p&acirc;te ne peut se garder fra&icirc;che, et il me para&icirc;t inutile d'en faire une provision pour le bord.</p>
+
+<p>&mdash; Par exemple, monsieur&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land. Vous parlez l&agrave; comme un naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une r&eacute;colte de ces fruits que nous reprendrons &agrave; notre retour.</p>
+
+<p>&mdash; Et comment les pr&eacute;parerez-vous&nbsp;? demandai-je au Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; En fabriquant avec leur pulpe une p&acirc;te ferment&eacute;e qui se gardera ind&eacute;finiment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai cuire &agrave; la cuisine du bord, et malgr&eacute; sa saveur un peu acide, vous la trouverez excellente.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, ma&icirc;tre Ned, je vois qu'il ne manque rien &agrave; ce pain...</p>
+
+<p>&mdash; Si, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le Canadien, il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques l&eacute;gumes&nbsp;!</p>
+
+<p>Cherchons les fruits et les l&eacute;gumes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque notre r&eacute;colte fut termin&eacute;e, nous nous m&icirc;mes en route pour compl&eacute;ter ce d&icirc;ner &laquo;&nbsp;terrestre&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une ample provision de bananes. Ces produits d&eacute;licieux de la zone torride m&ucirc;rissent pendant toute l'ann&eacute;e, et les Malais, qui leur ont donn&eacute; le nom de &laquo;&nbsp;pisang&nbsp;&raquo;, les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueill&icirc;mes des jaks &eacute;normes dont le go&ucirc;t est tr&egrave;s accus&eacute;, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette r&eacute;colte prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.</p>
+
+<p>Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, pendant sa promenade &agrave; travers la for&ecirc;t, il glanait d'une main s&ucirc;re d'excellents fruits qui devaient compl&eacute;ter sa provision.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Hum&nbsp;! fit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! vous vous plaignez&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tous ces v&eacute;g&eacute;taux ne peuvent constituer un repas, r&eacute;pondit Ned. C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage&nbsp;? mais le r&ocirc;ti&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, Ned nous avait promis des c&ocirc;telettes qui me semblent fort probl&eacute;matiques.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, r&eacute;pondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas finie, mais elle n'est m&ecirc;me pas commenc&eacute;e. Patience&nbsp;! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas en cet endroit, ce sera dans un autre...</p>
+
+<p>&mdash; Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il ne faut pas trop s'&eacute;loigner. Je propose m&ecirc;me de revenir au canot.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! d&eacute;j&agrave;&nbsp;! s'&eacute;cria Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Nous devons &ecirc;tre de retour avant la nuit, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Mais quelle heure est-il donc&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Deux heures, au moins, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Comme le temps passe sur ce sol ferme&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tre Ned Land avec un soupir de regret.</p>
+
+<p>&mdash; En route&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Nous rev&icirc;nmes donc &agrave; travers la for&ecirc;t, et nous compl&eacute;t&acirc;mes notre r&eacute;colte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir &agrave; la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour &ecirc;tre les &laquo;&nbsp;abrou&nbsp;&raquo; des Malais, et d'ignames d'une qualit&eacute; sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions surcharg&eacute;s quand nous arriv&acirc;mes au canot. Cependant, Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aper&ccedil;ut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq &agrave; trente pieds, qui appartenaient &agrave; l'esp&egrave;ce des palmiers. Ces arbres, aussi pr&eacute;cieux que l'artocarpus, sont justement compt&eacute;s parmi les plus utiles produits de la Malaisie.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des sagoutiers, v&eacute;g&eacute;taux qui croissent sans culture, se reproduisant, comme les m&ucirc;riers, par leurs rejetons et leurs graines.</p>
+
+<p>Ned Land connaissait la mani&egrave;re de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bient&ocirc;t couch&eacute; sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturit&eacute; se reconnaissait &agrave; la poussi&egrave;re blanche qui saupoudrait leurs palmes.</p>
+
+<p>Je le regardai faire plut&ocirc;t avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux d'un homme affam&eacute;. Il commen&ccedil;a par enlever &agrave; chaque tronc une bande d'&eacute;corce, &eacute;paisse d'un pouce, qui recouvrait un r&eacute;seau de fibres allong&eacute;es formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de farine gommeuse. Cette farine, c'&eacute;tait le sagou, substance comestible qui sert principalement &agrave; l'alimentation des populations m&eacute;lan&eacute;siennes.</p>
+
+<p>Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par morceaux, comme il e&ucirc;t fait de bois &agrave; br&ucirc;ler, se r&eacute;servant d'en extraire plus tard la farine, de la passer dans une &eacute;toffe afin de la s&eacute;parer de ses ligaments fibreux, d'en faire &eacute;vaporer l'humidit&eacute; au soleil, et de la laisser durcir dans des moules.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; cinq heures du soir, charg&eacute;s de toutes nos richesses, nous quittions le rivage de l'&icirc;le, et, une demi-heure apr&egrave;s, nous accostions le <i>Nautilus</i>. Personne ne parut &agrave; notre arriv&eacute;e. L'&eacute;norme cylindre de t&ocirc;le semblait d&eacute;sert. Les provisions embarqu&eacute;es, je descendis &agrave; ma chambre. J'y trouvai mon souper pr&ecirc;t. Je mangeai, puis je m'endormis.</p>
+
+<p>Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau &agrave; bord. Pas un bruit &agrave; l'int&eacute;rieur, pas un signe de vie. Le canot &eacute;tait rest&eacute; le long du bord, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; nous l'avions laiss&eacute;. Nous r&eacute;sol&ucirc;mes de retourner &agrave; l'&icirc;le Gueboroar. Ned Land esp&eacute;rait &ecirc;tre plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et d&eacute;sirait visiter une autre partie de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Au lever du soleil, nous &eacute;tions en route. L'embarcation, enlev&eacute;e par le flot qui portait &agrave; terre, atteignit l'&icirc;le en peu d'instants.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;barqu&acirc;mes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter &agrave; l'instinct du Canadien, nous suiv&icirc;mes Ned Land dont les longues jambes mena&ccedil;aient de nous distancer.</p>
+
+<p>Ned Land remonta la c&ocirc;te vers l'ouest, puis, passant &agrave; gu&eacute; quelques lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables for&ecirc;ts. Quelques martins-p&ecirc;cheurs r&ocirc;daient le long des cours d'eau, mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient &agrave; quoi s'en tenir sur des bip&egrave;des de notre esp&egrave;ce, et j'en conclus que, si l'&icirc;le n'&eacute;tait pas habit&eacute;e, du moins, des &ecirc;tres humains la fr&eacute;quentaient.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; une assez grasse prairie, nous arriv&acirc;mes &agrave; la lisi&egrave;re d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais il y en a qui se mangent&nbsp;! r&eacute;pondit le harponneur.</p>
+
+<p>&mdash; Point, ami Ned, r&eacute;pliqua Conseil, car je ne vois l&agrave; que de simples perroquets.</p>
+
+<p>&mdash; Ami Conseil, r&eacute;pondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont pas autre chose &agrave; manger.</p>
+
+<p>&mdash; Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement pr&eacute;par&eacute;, vaut son coup de fourchette.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, sous l'&eacute;pais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une &eacute;ducation plus soign&eacute;e pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient m&eacute;diter quelque probl&egrave;me philosophique, tandis que des loris d'un rouge &eacute;clatant passaient comme un morceau d'&eacute;tamine emport&eacute; par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une vari&eacute;t&eacute; de volatiles charmants, mais g&eacute;n&eacute;ralement peu comestibles.</p>
+
+<p>Cependant, un oiseau particulier &agrave; ces terres, et qui n'a jamais d&eacute;pass&eacute; la limite des &icirc;les d'Arrou et des &icirc;les des Papouas, manquait &agrave; cette collection. Mais le sort me r&eacute;servait de l'admirer avant peu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; un taillis de m&eacute;diocre &eacute;paisseur, nous avions retrouv&eacute; une plaine obstru&eacute;e de buissons. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait &agrave; se diriger contre le vent. Leur vol ondul&eacute;, la gr&acirc;ce de leurs courbes a&eacute;riennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine &agrave; les reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Des oiseaux de paradis&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Ordre des passereaux, section des clystomores, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Famille des perdreaux&nbsp;? demanda Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne crois pas, ma&icirc;tre Land. N&eacute;anmoins, je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitu&eacute; &agrave; manier le harpon que le fusil.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tant&ocirc;t ils disposent des lacets au sommet des arbres &eacute;lev&eacute;s que les paradisiers habitent de pr&eacute;f&eacute;rence. Tant&ocirc;t ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont m&ecirc;me jusqu'&agrave; empoisonner les fontaines o&ugrave; ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant &agrave; nous, nous &eacute;tions r&eacute;duits &agrave; les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous &eacute;puis&acirc;mes vainement une partie de nos munitions.</p>
+
+<p>Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'&icirc;le &eacute;tait franchi, et nous n'avions encore rien tu&eacute;. La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'&eacute;taient fi&eacute;s au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Tr&egrave;s heureusement, Conseil, &agrave; sa grande surprise, fit un coup double et assura le d&eacute;jeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plum&eacute;s et suspendus &agrave; une brochette, r&ocirc;tirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces int&eacute;ressants animaux cuisaient, Ned pr&eacute;para des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent d&eacute;vor&eacute;s jusqu'aux os et d&eacute;clar&eacute;s excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il&nbsp;? demandai-je au Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Un gibier &agrave; quatre pattes, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit Ned Land. Tous ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant que je n'aurai pas tu&eacute; un animal &agrave; c&ocirc;telettes, je ne serai pas content&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.</p>
+
+<p>&mdash; Continuons donc la chasse, r&eacute;pondit Conseil, mais en revenant vers la mer. Nous sommes arriv&eacute;s aux premi&egrave;res pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la r&eacute;gion des for&ecirc;ts.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un avis sens&eacute;, et il fut suivi. Apr&egrave;s une heure de marche, nous avions atteint une v&eacute;ritable for&ecirc;t de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se d&eacute;robaient &agrave; notre approche, et v&eacute;ritablement, je d&eacute;sesp&eacute;rais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint &agrave; moi, rapportant un magnifique paradisier.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! bravo&nbsp;! Conseil, m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur est bien bon, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais non, mon gar&ccedil;on. Tu as fait l&agrave; un coup de ma&icirc;tre. Prendre un de ces oiseaux vivants, et le prendre &agrave; la main&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Si monsieur veut l'examiner de pr&egrave;s, il verra que je n'ai pas eu grand m&eacute;rite.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourquoi, Conseil&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.</p>
+
+<p>&mdash; Ivre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il d&eacute;vorait sous le muscadier o&ugrave; je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intemp&eacute;rance&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mille diables&nbsp;! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivr&eacute; par le suc capiteux, &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait &agrave; peine. Mais cela m'inqui&eacute;ta peu, et je le laissai cuver ses muscades.</p>
+
+<p>Cet oiseau appartenait &agrave; la plus belle des huit esp&egrave;ces que l'on compte en Papouasie et dans les &icirc;les voisines. C'&eacute;tait le paradisier &laquo;&nbsp;grand-&eacute;meraude&nbsp;&raquo;, l'un des plus rares. Il mesurait trois d&eacute;cim&egrave;tres de longueur. Sa t&ecirc;te &eacute;tait relativement petite, ses yeux plac&eacute;s pr&egrave;s de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable r&eacute;union de nuances. &eacute;tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourpr&eacute;es &agrave; leurs extr&eacute;mit&eacute;s, jaune p&acirc;le &agrave; la t&ecirc;te et sur le derri&egrave;re du cou, couleur d'&eacute;meraude &agrave; la gorge, brun marron au ventre et &agrave; la poitrine. Deux filets corn&eacute;s et duveteux s'&eacute;levaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;res, d'une finesse admirable, et ils compl&eacute;taient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indig&egrave;nes ont po&eacute;tiquement appel&eacute; 1'&laquo;&nbsp;oiseau du soleil&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Je souhaitais vivement de pouvoir ramener &agrave; Paris ce superbe sp&eacute;cimen des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en poss&egrave;de pas un seul vivant.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est donc bien rare&nbsp;? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s rare, mon brave compagnon, et surtout tr&egrave;s difficile &agrave; prendre vivant. Et m&ecirc;me morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagin&eacute; d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et monsieur conna&icirc;t-il le proc&eacute;d&eacute; des indig&egrave;nes&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont appel&eacute;es plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement &agrave; quelque pauvre perruche pr&eacute;alablement mutil&eacute;e. Puis ils teignent la suture, ils vernissent l'oiseau, et ils exp&eacute;dient aux mus&eacute;ums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singuli&egrave;re industrie.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plumes, et tant que l'objet n'est pas destin&eacute; &agrave; &ecirc;tre mang&eacute;, je n'y vois pas grand mal&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais si mes d&eacute;sirs &eacute;taient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'&eacute;taient pas encore. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent &laquo;&nbsp;bari-outang&nbsp;&raquo;. L'animal venait &agrave; propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrup&egrave;de, et il fut bien re&ccedil;u. Ned Land se montra tr&egrave;s glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touch&eacute; par la balle &eacute;lectrique, &eacute;tait tomb&eacute; raide mort.</p>
+
+<p>Le Canadien le d&eacute;pouilla et le vida proprement, apr&egrave;s en avoir retir&eacute; une demi-douzaine de c&ocirc;telettes destin&eacute;es &agrave; fournir une grillade pour le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore &ecirc;tre marqu&eacute;e par les exploits de Ned et de Conseil.</p>
+
+<p>En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes &eacute;lastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule &eacute;lectrique ne put les arr&ecirc;ter dans leur course.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! monsieur le professeur, s'&eacute;cria Ned Land que la rage du chasseur prenait &agrave; la t&ecirc;te, quel gibier excellent, cuit &agrave; l'&eacute;tuv&eacute;e surtout&nbsp;! Quel approvisionnement pour le <i>Nautilus</i>&nbsp;! Deux&nbsp;! trois&nbsp;! cinq &agrave; terre&nbsp;! Et quand je pense que nous d&eacute;vorerons toute cette chair, et que ces imb&eacute;ciles du bord n'en auront pas miette&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je crois que, dans l'exc&egrave;s de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant parl&eacute;, aurait massacr&eacute; toute la bande&nbsp;! Mais il se contenta d'une douzaine de ces int&eacute;ressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammif&egrave;res aplacentaires - nous dit Conseil.</p>
+
+<p>Ces animaux &eacute;taient de petite taille. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de ces &laquo;&nbsp;kangaroos-lapins&nbsp;&raquo;, qui g&icirc;tent habituellement dans le creux des arbres, et dont la v&eacute;locit&eacute; est extr&ecirc;me&nbsp;; mais s'ils sont de m&eacute;diocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estim&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions tr&egrave;s satisfaits des r&eacute;sultats de notre chasse. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain &agrave; cette &icirc;le enchant&eacute;e, qu'il voulait d&eacute;peupler de tous ses quadrup&egrave;des comestibles. Mais il comptait sans les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>A six heures du soir, nous avions regagn&eacute; la plage. Notre canot &eacute;tait &eacute;chou&eacute; &agrave; sa place habituelle. Le <i>Nautilus</i>, semblable &agrave; un long &eacute;cueil, &eacute;mergeait des flots &agrave; deux milles du rivage.</p>
+
+<p>Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du d&icirc;ner. Il s'entendait admirablement &agrave; toute cette cuisine. Les c&ocirc;telettes de &laquo;&nbsp;bari-outang&nbsp;&raquo;, grill&eacute;es sur des charbons, r&eacute;pandirent bient&ocirc;t une d&eacute;licieuse odeur qui parfuma l'atmosph&egrave;re&nbsp;!...</p>
+
+<p>Mais je m'aper&ccedil;ois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en extase devant une grillade de porc frais&nbsp;! Que l'on me pardonne, comme j'ai pardonn&eacute; &agrave; ma&icirc;tre Land, et pour les m&ecirc;mes motifs&nbsp;!</p>
+
+<p>Enfin, le d&icirc;ner fut excellent. Deux ramiers compl&eacute;t&egrave;rent ce menu extraordinaire. La p&acirc;te de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur ferment&eacute;e de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois m&ecirc;me que les id&eacute;es de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet&eacute; d&eacute;sirable.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si nous ne retournions pas ce soir au <i>Nautilus</i>&nbsp;? dit Conseil.</p>
+
+<p>Si nous n'y retournions jamais&nbsp;?&nbsp;&raquo; ajouta Ned Land.</p>
+
+<p>En ce moment une pierre vint tomber &agrave; nos pieds, et coupa court &agrave; la proposition du harponneur.</p>
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+
+<h4><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h4>
+
+<h4>LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO</h4>
+
+
+<p>Nous avions regard&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la for&ecirc;t, sans nous lever, ma main s'arr&ecirc;tant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant son office.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle m&eacute;rite le nom d'a&eacute;rolithe.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids &agrave; son observation.</p>
+
+<p>Lev&eacute;s tous les trois, le fusil &agrave; l'&eacute;paule, nous &eacute;tions pr&ecirc;ts &agrave; r&eacute;pondre &agrave; toute attaque.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sont-ce des singes&nbsp;? s'&eacute;cria Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; A peu pr&egrave;s, r&eacute;pondit Conseil, ce sont des sauvages.</p>
+
+<p>&mdash; Au canot&nbsp;!&nbsp;&raquo; dis-je en me dirigeant vers la mer.</p>
+
+<p>Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, arm&eacute;s d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisi&egrave;re d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, &agrave; cent pas &agrave; peine.</p>
+
+<p>Notre canot &eacute;tait &eacute;chou&eacute; &agrave; dix toises de nous.</p>
+
+<p>Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les d&eacute;monstrations les plus hostiles. Les pierres et les fl&egrave;ches pleuvaient.</p>
+
+<p>Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgr&eacute; l'imminence du danger, son cochon d'un c&ocirc;t&eacute;, ses kangaroos de l'autre, il d&eacute;talait avec une certaine rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>En deux minutes, nous &eacute;tions sur la gr&egrave;ve. Charger le canot des provisions et des armes, le pousser &agrave; la mer, armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn&eacute; deux encablures, que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entr&egrave;rent dans l'eau jusqu'&agrave; la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du <i>Nautilus</i>. Mais non. L'&eacute;norme engin, couch&eacute; au large, demeurait absolument d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, nous montions &agrave; bord. Les panneaux &eacute;taient ouverts. Apr&egrave;s avoir amarr&eacute; le canot, nous rentr&acirc;mes &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Je descendis au salon, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient quelques accords. Le capitaine Nemo &eacute;tait l&agrave;, courb&eacute; sur son orgue et plong&eacute; dans une extase musicale.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine&nbsp;!&nbsp;&raquo; lui dis-je.</p>
+
+<p>Il ne m'entendit pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine&nbsp;!&nbsp;&raquo; repris-je en le touchant de la main.</p>
+
+<p>Il frissonna, et se retournant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est vous, monsieur le professeur&nbsp;? me dit-il. Eh bien&nbsp;! avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herboris&eacute; avec succ&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, capitaine, r&eacute;pondis-je, mais nous avons malheureusement ramen&eacute; une troupe de bip&egrave;des dont le voisinage me para&icirc;t inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>&mdash; Quels bip&egrave;des&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Des sauvages.</p>
+
+<p>&mdash; Des sauvages&nbsp;! r&eacute;pondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous vous &eacute;tonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages&nbsp;? Des sauvages, o&ugrave; n'y en a-t-il pas&nbsp;? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des sauvages&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Mais, capitaine...</p>
+
+<p>&mdash; Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontr&eacute; partout.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, r&eacute;pondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, vous ferez bien de prendre quelques pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash; Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas l&agrave; de quoi se pr&eacute;occuper.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ces naturels sont nombreux.</p>
+
+<p>&mdash; Combien en avez-vous compt&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Une centaine, au moins.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'&eacute;taient replac&eacute;s sur les touches de l'orgue, quand tous les indig&egrave;nes de la Papouasie seraient r&eacute;unis sur cette plage, le <i>Nautilus</i> n'aurait rien &agrave; craindre de leurs attaques&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait &agrave; ses m&eacute;lodies une couleur essentiellement &eacute;cossaise. Bient&ocirc;t, il eut oubli&eacute; ma pr&eacute;sence, et fut plong&eacute; dans une r&ecirc;verie que je ne cherchai plus &agrave; dissiper.</p>
+
+<p>Je remontai sur la plate-forme. La nuit &eacute;tait d&eacute;j&agrave; venue, car, sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans cr&eacute;puscule. Je n'aper&ccedil;us plus que confus&eacute;ment l'Ile Gueboroar. Mais des feux nombreux, allum&eacute;s sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas &agrave; la quitter.</p>
+
+<p>Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tant&ocirc;t songeant ces indig&egrave;nes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait - tant&ocirc;t les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, &agrave; la suite de ces &eacute;toiles zodiacales qui devaient l'&eacute;clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du z&eacute;nith. Je pensai alors que ce fid&egrave;le et complaisant satellite reviendrait apr&egrave;s-demain, &agrave; cette m&ecirc;me place, pour soulever ces ondes et arracher le <i>Nautilus</i> &agrave; son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout &eacute;tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis paisiblement.</p>
+
+<p>La nuit s'&eacute;coula sans m&eacute;saventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute, &agrave; la seule vue du monstre &eacute;chou&eacute; dans la baie, car, les panneaux, rest&eacute;s ouverts, leur eussent offert un acc&egrave;s facile &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les ombres du matin se levaient. L'&icirc;le montra bient&ocirc;t, &agrave; travers les brumes dissip&eacute;es, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.</p>
+
+<p>Les indig&egrave;nes &eacute;taient toujours l&agrave;, plus nombreux que la veille - cinq ou six cents peut-&ecirc;tre. Quelques-uns, profitant de la mar&eacute;e basse, s'&eacute;taient avanc&eacute;s sur les t&ecirc;tes de coraux, &agrave; moins de deux encablures du <i>Nautilus</i>. Je les distinguai facilement. C'&eacute;taient bien de v&eacute;ritables Papouas, &agrave; taille athl&eacute;tique, hommes de belle race, au front large et &eacute;lev&eacute;, au nez gros mais non &eacute;pat&eacute;, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coup&eacute; et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages &eacute;taient g&eacute;n&eacute;ralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habill&eacute;es, des hanches au genou, d'une v&eacute;ritable crinoline d'herbes que soutenait une ceinture v&eacute;g&eacute;tale. Certains chefs avaient orn&eacute; leur cou d'un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous, arm&eacute;s d'arcs, de fl&egrave;ches et de boucliers, portaient &agrave; leur &eacute;paule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse.</p>
+
+<p>Un de ces chefs, assez rapproch&eacute; du <i>Nautilus</i>, l'examinait avec attention. Ce devait &ecirc;tre un &laquo;&nbsp;mado&nbsp;&raquo; de haut rang, car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers, dentel&eacute;e sur ses bords et relev&eacute;e d'&eacute;clatantes couleurs.</p>
+
+<p>J'aurais pu facilement abattre cet indig&egrave;ne, qui se trouvait &agrave; petite port&eacute;e&nbsp;; mais je crus qu'il valait mieux attendre des d&eacute;monstrations v&eacute;ritablement hostiles. Entre Europ&eacute;ens et sauvages, il convient que les Europ&eacute;ens ripostent et n'attaquent pas.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps de la mar&eacute;e basse, ces indig&egrave;nes r&ocirc;d&egrave;rent pr&egrave;s du <i>Nautilus</i>, mais ils ne se montr&egrave;rent pas bruyants. Je les entendais r&eacute;p&eacute;ter fr&eacute;quemment le mot &laquo;&nbsp;assai&nbsp;&raquo;, et &agrave; leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient &agrave; aller &agrave; terre, invitation que je crus devoir d&eacute;cliner.</p>
+
+<p>Donc, ce jour-l&agrave;, le canot ne quitta pas le bord, au grand d&eacute;plaisir de ma&icirc;tre Land qui ne put compl&eacute;ter ses provisions. Cet adroit Canadien employa son temps &agrave; pr&eacute;parer les viandes et farines qu'il avait rapport&eacute;es de l'&icirc;le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagn&egrave;rent la terre vers onze heures du matin, d&egrave;s que les t&ecirc;tes de corail commenc&egrave;rent &agrave; dispara&icirc;tre sous le flot de la mar&eacute;e montante. Mais je vis leur nombre s'accro&icirc;tre consid&eacute;rablement sur la plage. Il &eacute;tait probable qu'ils venaient des &icirc;les voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas aper&ccedil;u une seule pirogue indig&egrave;ne.</p>
+
+<p>N'ayant rien de mieux &agrave; faire, je songeai &agrave; draguer ces belles eaux limpides, qui laissaient voir &agrave; profusion des coquilles, des zoophytes et des plantes p&eacute;lagiennes. C'&eacute;tait, d'ailleurs, la derni&egrave;re journ&eacute;e que le <i>Nautilus</i> allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait &agrave; la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le g&egrave;re, &agrave; peu pr&egrave;s semblable &agrave; celles qui servent &agrave; p&ecirc;cher les hu&icirc;tres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et ces sauvages&nbsp;? me demanda Conseil. N'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, ils ne me semblent pas tr&egrave;s m&eacute;chants&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ce sont pourtant des anthropophages, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash; On peut &ecirc;tre anthropophage et brave homme, r&eacute;pondit Conseil, comme on peut &ecirc;tre gourmand et honn&ecirc;te. L'un n'exclut pas l'autre.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honn&ecirc;tes anthropophages, et qu'ils d&eacute;vorent honn&ecirc;tement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne tiens pas &agrave; &ecirc;tre d&eacute;vor&eacute;, m&ecirc;me honn&ecirc;tement, je me tiendrai sur mes gardes, car le commandant du <i>Nautilus</i> ne para&icirc;t prendre aucune pr&eacute;caution. Et maintenant &agrave; l'ouvrage.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant deux heures, notre p&ecirc;che fut activement conduite, mais sans rapporter aucune raret&eacute;. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de harpes, de m&eacute;lanies, et particuli&egrave;rement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu'&agrave; ce jour. Nous pr&icirc;mes aussi quelques holoturies, des hu&icirc;tres perli&egrave;res, et une douzaine de petites tortues qui furent r&eacute;serv&eacute;es pour l'office du bord.</p>
+
+<p>Mais, au moment o&ugrave; je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais dire sur une difformit&eacute; naturelle, tr&egrave;s rare &agrave; rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait charg&eacute; de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est-&agrave;-dire le cri le plus per&ccedil;ant que puisse produire un gosier humain.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh&nbsp;! qu'a donc monsieur&nbsp;? demanda Conseil, tr&egrave;s surpris. Monsieur a-t-il &eacute;t&eacute; mordu&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, mon gar&ccedil;on, et cependant, j'eusse volontiers pay&eacute; d'un doigt ma d&eacute;couverte&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Quelle d&eacute;couverte&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.</p>
+
+<p>&mdash; Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe des gast&eacute;ropodes, embranchement des mollusques...</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Conseil, mais au lieu d'&ecirc;tre enroul&eacute;e de droite &agrave; gauche, cette olive tourne de gauche &agrave; droite&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Est-il possible&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on, c'est une coquille s&eacute;nestre&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Une coquille s&eacute;nestre&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait Conseil, le coeur palpitant.</p>
+
+<p>&mdash; Regarde sa spire&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la pr&eacute;cieuse coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais &eacute;prouv&eacute; une &eacute;motion pareille&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il y avait de quoi &ecirc;tre &eacute;mu&nbsp;! On sait, en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosit&eacute; est une loi de nature. Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de droite &agrave; gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, cons&eacute;quemment, ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combin&eacute;s de mani&egrave;re a &ecirc;tre employ&eacute;s de droite &agrave; gauche. Or, la nature a g&eacute;n&eacute;ralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres, &agrave; de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est s&eacute;nestre, les amateurs les payent au poids de l'or.</p>
+
+<p>Conseil et moi, nous &eacute;tions donc plong&eacute;s dans la contemplation de notre tr&eacute;sor, et je me promettais bien d'en enrichir le Mus&eacute;um, quand une pierre, malencontreusement lanc&eacute;e par un indig&egrave;ne, vint briser le pr&eacute;cieux objet dans la main de Conseil.</p>
+
+<p>Je poussai un cri de d&eacute;sespoir&nbsp;! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un sauvage qui balan&ccedil;ait sa fronde &agrave; dix m&egrave;tres de lui. Je voulus l'arr&ecirc;ter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de l'indig&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Conseil, m'&eacute;criai-je, Conseil&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Eh quoi&nbsp;! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commenc&eacute; l'attaque&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme&nbsp;! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! le gueux&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil, j'aurais mieux aim&eacute; qu'il m'e&ucirc;t cass&eacute; l'&eacute;paule&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil &eacute;tait sinc&egrave;re, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la situation avait chang&eacute; depuis quelques instants, et nous ne nous en &eacute;tions pas aper&ccedil;us. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. Ces pirogues, creus&eacute;es dans des troncs d'arbre, longues, &eacute;troites, bien combin&eacute;es pour la marche, s'&eacute;quilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait &agrave; la surface de l'eau. Elles &eacute;taient manoeuvr&eacute;es par d'adroits pagayeurs &agrave; demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;vident que ces Papouas avaient eu d&eacute;j&agrave; des relations avec les Europ&eacute;ens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer allong&eacute; dans la baie, sans m&acirc;ts, sans chemin&eacute;e, que devaient-ils en penser&nbsp;? Rien de bon, car ils s'en &eacute;taient d'abord tenus &agrave; distance respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu &agrave; peu confiance, et cherchaient &agrave; se familiariser avec lui. Or, c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment cette familiarit&eacute; qu'il fallait emp&ecirc;cher. Nos armes, auxquelles la d&eacute;tonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet m&eacute;diocre sur ces indig&egrave;nes, qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'&eacute;clair, non dans le bruit.</p>
+
+<p>En ce moment, les pirogues s'approch&egrave;rent plus pr&egrave;s du <i>Nautilus</i>, et une nu&eacute;e de fl&egrave;ches s'abattit sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Diable&nbsp;! il gr&ecirc;le&nbsp;! dit Conseil, et peut-&ecirc;tre une gr&ecirc;le empoisonn&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Il faut pr&eacute;venir le capitaine Nemo&nbsp;&raquo;, dis-je en rentrant par le panneau.</p>
+
+<p>Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai &agrave; frapper &agrave; la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.</p>
+
+<p>Un &laquo;&nbsp;entrez&nbsp;&raquo; me r&eacute;pondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo plong&eacute; dans un calcul o&ugrave; les x et autres signes alg&eacute;briques ne manquaient pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je vous d&eacute;range&nbsp;? dis-je par politesse.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, monsieur Aronnax, me r&eacute;pondit le capitaine, mais je pense que vous avez eu des raisons s&eacute;rieuses de me voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s s&eacute;rieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs pirogues&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment, et je venais vous dire...</p>
+
+<p>&mdash; Rien n'est plus facile&nbsp;&raquo;, dit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>Et, pressant un bouton &eacute;lectrique, il transmit un ordre au poste de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; qui est fait, monsieur, me dit-il, apr&egrave;s quelques instants. Le canot est en place, et les panneaux sont ferm&eacute;s. Vous ne craignez pas, j'imagine, que ces messieurs d&eacute;foncent des murailles que les boulets de votre fr&eacute;gate n'ont pu entamer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, capitaine, mais il existe encore un danger.</p>
+
+<p>&mdash; Lequel, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est que demain, &agrave; pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du <i>Nautilus</i>...</p>
+
+<p>&mdash; Sans contredit, monsieur, puisque notre b&acirc;timent respire &agrave; la mani&egrave;re des c&eacute;tac&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Or, si &agrave; ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois pas comment vous pourrez les emp&ecirc;cher d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront &agrave; bord&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; J'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en emp&ecirc;cher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux pas que ma visite &agrave; l'&icirc;le Gueboroar co&ucirc;te la vie &agrave; un seul de ces malheureux&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit, j'allais me retirer&nbsp;; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita &agrave; m'asseoir pr&egrave;s de lui. Il me questionna avec int&eacute;r&ecirc;t sur nos excursions &agrave; terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et, sans &ecirc;tre plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable.</p>
+
+<p>Entre autres choses, nous en v&icirc;nmes &agrave; parler de la situation du <i>Nautilus</i>, pr&eacute;cis&eacute;ment &eacute;chou&eacute; dans ce d&eacute;troit, o&ugrave; Dumont d'Urville fut sur le point de se perdre. Puis &agrave; ce propos&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville&nbsp;! C'est votre capitaine Cook, &agrave; vous autres, Fran&ccedil;ais. Infortun&eacute; savant&nbsp;! Avoir brav&eacute; les banquises du p&ocirc;le Sud, les coraux de l'Oc&eacute;anie, les cannibales du Pacifique, pour p&eacute;rir mis&eacute;rablement dans un train de chemin de fer&nbsp;! Si cet homme &eacute;nergique a pu r&eacute;fl&eacute;chir pendant les derni&egrave;res secondes de son existence, vous figurez-vous quelles ont d&ucirc; &ecirc;tre ses supr&ecirc;mes pens&eacute;es&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait &eacute;mu, et je porte cette &eacute;motion &agrave; son actif.</p>
+
+<p>Puis, la carte &agrave; la main, nous rev&icirc;mes les travaux du navigateur fran&ccedil;ais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au p&ocirc;le Sud qui amena la d&eacute;couverte des terres Ad&eacute;lie et Louis-Philippe, enfin ses lev&eacute;s hydrographiques des principales &icirc;les de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce que votre d'Urville a fait &agrave; la surface des mers, me dit le capitaine Nemo, je l'ai fait &agrave; l'int&eacute;rieur de l'Oc&eacute;an, et plus facilement, plus compl&egrave;tement que lui. L'<i>Astrolabe</i> et la <i>Z&eacute;l&eacute;e</i>, incessamment ballott&eacute;es par les ouragans, ne pouvaient valoir le <i>Nautilus</i>, tranquille cabinet de travail, et v&eacute;ritablement s&eacute;dentaire au milieu des eaux&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d'Urville et le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Lequel, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est que le <i>Nautilus</i> s'est &eacute;chou&eacute; comme elles&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Le <i>Nautilus</i> ne s'est pas &eacute;chou&eacute;, monsieur, me r&eacute;pondit froidement le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les p&eacute;nibles travaux, les manoeuvres qu'imposa &agrave; d'Urville le renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'<i>Astrolabe</i> et la <i>Z&eacute;l&eacute;e</i> ont failli p&eacute;rir, mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour dit, &agrave; l'heure dite, la mar&eacute;e le soul&egrave;vera paisiblement, et il reprendra sa navigation &agrave; travers les mers.</p>
+
+<p>&mdash; Capitaine, dis-je, je ne doute pas....</p>
+
+<p>&mdash; Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, &agrave; deux heures quarante minutes du soir, le <i>Nautilus</i> flottera et quittera sans avarie le d&eacute;troit de Torr&egrave;s.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles prononc&eacute;es d'un ton tr&egrave;s bref, le capitaine Nemo s'inclina l&eacute;g&egrave;rement. C'&eacute;tait me donner cong&eacute;, et je rentrai dans ma chambre.</p>
+
+<p>L&agrave;, je trouvai Conseil, qui d&eacute;sirait conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de mon entrevue avec le capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mon gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son <i>Nautilus</i> &eacute;tait menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a r&eacute;pondu tr&egrave;s ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose &agrave; dire&nbsp;: Aie confiance en lui, et va dormir en paix.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur n'a pas besoin de mes services&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, mon ami. Que fait Ned Land&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur m'excuse, r&eacute;pondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne un p&acirc;t&eacute; de kangaroo qui sera une merveille&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le bruit des sauvages qui pi&eacute;tinaient sur la plate-forme en poussant des cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'&eacute;quipage sort&icirc;t de son inertie habituelle. Il ne s'inqui&eacute;tait pas plus de la pr&eacute;sence de ces cannibales que les soldats d'un fort blind&eacute; ne se pr&eacute;occupent des fourmis qui courent sur son blindage.</p>
+
+<p>A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas &eacute;t&eacute; ouverts. L'air ne fut donc pas renouvel&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur, mais les r&eacute;servoirs, charg&eacute;s &agrave; toute occurrence, fonctionn&egrave;rent &agrave; propos et lanc&egrave;rent quelques m&egrave;tres cubes d'oxyg&egrave;ne dans l'atmosph&egrave;re appauvrie du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Je travaillai dans ma chambre jusqu'&agrave; midi, sans avoir vu, m&ecirc;me un instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire &agrave; bord aucun pr&eacute;paratif de d&eacute;part.</p>
+
+<p>J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point fait une promesse t&eacute;m&eacute;raire, le <i>Nautilus</i> serait imm&eacute;diatement d&eacute;gag&eacute;. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il p&ucirc;t quitter son lit de corail.</p>
+
+<p>Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bient&ocirc;t sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les asp&eacute;rit&eacute;s calcaires du fond corallien.</p>
+
+<p>A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous allons partir, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! fis-je.</p>
+
+<p>&mdash; J'ai donn&eacute; l'ordre d'ouvrir les panneaux.</p>
+
+<p>&mdash; Et les Papouas&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Les Papouas&nbsp;? r&eacute;pondit le capitaine Nemo, haussant l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash; Ne vont-ils pas p&eacute;n&eacute;trer &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Et comment&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, r&eacute;pondit tranquillement le capitaine Nemo, on n'entre pas ainsi par les panneaux du <i>Nautilus</i>, m&ecirc;me quand ils sont ouverts.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai le capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous ne comprenez pas&nbsp;? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Aucunement.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! venez et vous verrez.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers l'escalier central. L&agrave;, Ned Land et Conseil, tr&egrave;s intrigu&eacute;s, regardaient quelques hommes de l'&eacute;quipage qui ouvraient les panneaux, tandis que des cris de rage et d'&eacute;pouvantables vocif&eacute;rations r&eacute;sonnaient au-dehors.</p>
+
+<p>Les mantelets furent rabattus ext&eacute;rieurement. Vingt figures horribles apparurent. Mais le premier de ces indig&egrave;nes qui mit la main sur la rampe de l'escalier, rejet&eacute; en arri&egrave;re par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.</p>
+
+<p>Dix de ses compagnons lui succ&eacute;d&egrave;rent. Dix eurent le m&ecirc;me sort.</p>
+
+<p>Conseil &eacute;tait dans l'extase. Ned Land, emport&eacute; par ses instincts violents, s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'escalier. Mais, d&egrave;s qu'il eut saisi la rampe &agrave; deux mains, il fut renvers&eacute; &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mille diables&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il. Je suis foudroy&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot m'expliqua tout. Ce n'&eacute;tait plus une rampe, mais un c&acirc;ble de m&eacute;tal, tout charg&eacute; de l'&eacute;lectricit&eacute; du bord, qui aboutissait &agrave; la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mortelle, si le capitaine Nemo e&ucirc;t lanc&eacute; dans ce conducteur tout le courant de ses appareils&nbsp;! On peut r&eacute;ellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un r&eacute;seau &eacute;lectrique que nul ne pouvait impun&eacute;ment franchir.</p>
+
+<p>Cependant, les Papouas &eacute;pouvant&eacute;s avaient battu en retraite, affol&eacute;s de terreur. Nous, moiti&eacute; riants, nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un poss&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, le <i>Nautilus</i>, soulev&eacute; par les derni&egrave;res ondulations du flot, quitta son lit de corail &agrave; cette quaranti&egrave;me minute exactement fix&eacute;e par le capitaine. Son h&eacute;lice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu &agrave; peu, et, naviguant &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du d&eacute;troit de Torr&egrave;s.</p>
+
+
+<h4><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h4>
+
+<h4><i>&AElig;GRI SOMNIA</i></h4>
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+<p>Le jour suivant, 10 janvier, le <i>Nautilus</i> reprit sa marche entre deux eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer &agrave; moins de trente-cinq milles &agrave; l'heure. La rapidit&eacute; de son h&eacute;lice &eacute;tait telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.</p>
+
+<p>Quand je songeais que ce merveilleux agent &eacute;lectrique, apr&egrave;s avoir donn&eacute; le mouvement, la chaleur, la lumi&egrave;re au <i>Nautilus</i>, le prot&eacute;geait encore contre les attaques ext&eacute;rieures, et le transformait en une arche sainte &agrave; laquelle nul profanateur ne touchait sans &ecirc;tre foudroy&eacute;, mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussit&ocirc;t &agrave; l'ing&eacute;nieur qui l'avait cr&eacute;&eacute;.</p>
+
+<p>Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous doubl&acirc;mes ce cap Wessel, situ&eacute; par 135&deg; de longitude et l0&deg; de latitude nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les r&eacute;cifs &eacute;taient encore nombreux, mais plus clairsem&eacute;s, et relev&eacute;s sur la carte avec une extr&ecirc;me pr&eacute;cision. Le <i>Nautilus</i> &eacute;vita facilement les brisants de Money &agrave; b&acirc;bord, et les r&eacute;cifs Victoria &agrave; tribord, plac&eacute;s par 1300 de longitude, et sur ce dixi&egrave;me parall&egrave;le que nous suivions rigoureusement.</p>
+
+<p>Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arriv&eacute; dans la mer de Timor, avait connaissance de l'&icirc;le de ce nom par 1220 de longitude. Cette &icirc;le dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carr&eacute;es est gouvern&eacute;e par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-&agrave;-dire issus de la plus haute origine &agrave; laquelle un &ecirc;tre humain puisse pr&eacute;tendre. Aussi, ces anc&ecirc;tres &eacute;cailleux foisonnent dans les rivi&egrave;res de l'&icirc;le, et sont l'objet d'une v&eacute;n&eacute;ration particuli&egrave;re. On les prot&egrave;ge, on les g&acirc;te, on les adule, on les nourrit, on leur offre des jeunes filles en p&acirc;ture, et malheur &agrave; l'&eacute;tranger qui porte la main sur ces l&eacute;zards sacr&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais le <i>Nautilus</i> n'eut rien &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler avec ces vilains animaux. Timor ne fut visible qu'un instant, &agrave; midi, pendant que le second relevait sa position. &Eacute;galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite &icirc;le Rotti, qui fait partie du groupe, et dont les femmes ont une r&eacute;putation de beaut&eacute; tr&egrave;s &eacute;tablie sur les march&eacute;s malais.</p>
+
+<p>A partir de ce point, la direction du <i>Nautilus</i>, en latitude, s'infl&eacute;chit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'oc&eacute;an Indien. O&ugrave; la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entra&icirc;ner&nbsp;? Remontrait-il vers les c&ocirc;tes de l'Asie&nbsp;? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe&nbsp;? R&eacute;solutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les continents habit&eacute;s&nbsp;? Descendrait-il donc vers le sud&nbsp;? Irait-il doubler le cap de Bonne-Esp&eacute;rance, puis le cap Horn, et pousser au p&ocirc;le antarctique&nbsp;? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, o&ugrave; son Nautilus trouvait une navigation facile et ind&eacute;pendante&nbsp;? L'avenir devait nous l'apprendre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir prolong&eacute; les &eacute;cueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'&eacute;l&eacute;ment solide contre l'&eacute;l&eacute;ment liquide, le 14 janvier, nous &eacute;tions au-del&agrave; de toutes terres. La vitesse du <i>Nautilus</i> fut singuli&egrave;rement ralentie, et, tr&egrave;s capricieux dans ses allures, tant&ocirc;t il nageait au milieu des eaux, et tant&ocirc;t il flottait &agrave; leur surface.</p>
+
+<p>Pendant cette p&eacute;riode du voyage, le capitaine Nemo fit d'int&eacute;ressantes exp&eacute;riences sur les diverses temp&eacute;ratures de la mer &agrave; des couches diff&eacute;rentes. Dans les conditions ordinaires, ces relev&eacute;s s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqu&eacute;s, dont les rapports sont au moins douteux, que ce soient des sondes thermom&eacute;triques, dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils bas&eacute;s sur la variation de r&eacute;sistance de m&eacute;taux aux courants &eacute;lectriques. Ces r&eacute;sultats ainsi obtenus ne peuvent &ecirc;tre suffisamment contr&ocirc;l&eacute;s. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-m&ecirc;me chercher cette temp&eacute;rature dans les profondeurs de la mer, et son thermom&egrave;tre, mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait imm&eacute;diatement et s&ucirc;rement le degr&eacute; recherch&eacute;.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, soit en surchargeant ses r&eacute;servoirs, soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclin&eacute;s, le <i>Nautilus</i> atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille m&egrave;tres, et le r&eacute;sultat d&eacute;finitif de ces exp&eacute;riences fut que la mer pr&eacute;sentait une temp&eacute;rature permanente de quatre degr&eacute;s et demi, &agrave; une profondeur de mille m&egrave;tres, sous toutes les latitudes.</p>
+
+<p>Je suivais ces exp&eacute;riences avec le plus vif int&eacute;r&ecirc;t. Le capitaine Nemo y apportait une v&eacute;ritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il faisait ces observations. &Eacute;tait-ce au profit de ces semblables&nbsp;? Ce n'&eacute;tait pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient p&eacute;rir avec lui dans quelque mer ignor&eacute;e&nbsp;! A moins qu'il ne me destin&acirc;t le r&eacute;sultat de ses exp&eacute;riences. Mais c'&eacute;tait admettre que mon &eacute;trange voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit &eacute;galement conna&icirc;tre divers chiffres obtenus par lui et qui &eacute;tablissaient le rapport des densit&eacute;s de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pendant la matin&eacute;e du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les diff&eacute;rentes densit&eacute;s que pr&eacute;sentent les eaux de la mer. Je lui r&eacute;pondis n&eacute;gativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la certitude.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, r&eacute;pondis-je, mais le <i>Nautilus</i> est un monde &agrave; part, et les secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'&agrave; la terre.</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, apr&egrave;s quelques instants de silence. C'est un monde &agrave; part. Il est aussi &eacute;tranger &agrave; la terre que les plan&egrave;tes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne conna&icirc;tra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li&eacute; nos deux existences, je puis vous communiquer le r&eacute;sultat de mes observations.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous &eacute;coute, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce, mais cette densit&eacute; n'est pas uniforme. En effet, si je repr&eacute;sente par un la densit&eacute; de l'eau douce, je trouve un vingt-huit milli&egrave;me pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six milli&egrave;me pour les eaux du Pacifique, un trente-milli&egrave;me pour les eaux de la M&eacute;diterran&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! pensai-je, il s'aventure dans la M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Un dix-huit milli&egrave;me pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-neuf milli&egrave;me pour les eaux de l'Adriatique.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, le <i>Nautilus</i> ne fuyait pas les mers fr&eacute;quent&eacute;es de l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ram&egrave;nerait - peut-&ecirc;tre avant peu vers des continents plus civilis&eacute;s. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularit&eacute; avec une satisfaction tr&egrave;s naturelle.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, nos journ&eacute;es se pass&egrave;rent en exp&eacute;riences de toutes sortes, qui port&egrave;rent sur les degr&eacute;s de salure des eaux &agrave; diff&eacute;rentes profondeurs, sur leur &eacute;lectrisation, sur leur coloration, sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo d&eacute;ploya une ing&eacute;niosit&eacute; qui ne fut &eacute;gal&eacute;e que par sa bonne gr&acirc;ce envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isol&eacute; &agrave; son bord.</p>
+
+<p>Le 16 janvier, le <i>Nautilus</i> parut s'endormir &agrave; quelques m&egrave;tres seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils &eacute;lectriques ne fonctionnaient pas, et son h&eacute;lice immobile le laissait errer au gr&eacute; des courants. Je supposai que l'&eacute;quipage s'occupait de r&eacute;parations int&eacute;rieures, n&eacute;cessit&eacute;es par la violence des mouvements m&eacute;caniques de la machine.</p>
+
+<p>Mes compagnons et moi, nous f&ucirc;mes alors t&eacute;moins d'un curieux spectacle. Les panneaux du salon &eacute;taient ouverts, et comme le fanal du <i>Nautilus</i> n'&eacute;tait pas en activit&eacute;, une vague obscurit&eacute; r&eacute;gnait au milieu des eaux.</p>
+
+<p>Le ciel orageux et couvert d'&eacute;pais nuages ne donnait aux premi&egrave;res couches de l'Oc&eacute;an qu'une insuffisante clart&eacute;.</p>
+
+<p>J'observais l'&eacute;tat de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres &agrave; peine figur&eacute;es, quand le <i>Nautilus</i> se trouva subitement transport&eacute; en pleine lumi&egrave;re. Je crus d'abord que le fanal avait &eacute;t&eacute; rallum&eacute;, et qu'il projetait son &eacute;clat &eacute;lectrique dans la masse liquide. Je me trompais, et apr&egrave;s une rapide observation, je reconnus mon erreur.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurit&eacute; devenait &eacute;blouissante. Elle &eacute;tait produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'&eacute;tincellement s'accroissait en glissant sur la coque m&eacute;tallique de l'appareil. Je surprenais alors des &eacute;clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent &eacute;t&eacute; des coul&eacute;es de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses m&eacute;talliques port&eacute;es au rouge blanc&nbsp;; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign&eacute;, dont toute ombre semblait devoir &ecirc;tre bannie. Non&nbsp;! ce n'&eacute;tait plus l'irradiation calme de notre &eacute;clairage habituel&nbsp;! Il y avait l&agrave; une vigueur et un mouvement insolites&nbsp;! Cette lumi&egrave;re, on la sentait vivante&nbsp;!</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait une agglom&eacute;ration infinie d'infusoires p&eacute;lagiens, de noctiluques miliaires, v&eacute;ritables globules de gel&eacute;e diaphane, pourvus d'un tentacule filiforme, et dont on a compt&eacute; jusqu'&agrave; vingt-cinq mille dans trente centim&egrave;tres cubes d'eau. Et leur lumi&egrave;re &eacute;tait encore doubl&eacute;e par ces lueurs particuli&egrave;res aux m&eacute;duses, aux ast&eacute;ries, aux aur&eacute;lies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents, impr&eacute;gn&eacute;s du graissin des mati&egrave;res organiques d&eacute;compos&eacute;es par la mer, et peut-&ecirc;tre du mucus secr&egrave;te par les poissons.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs heures, le <i>Nautilus</i> flotta dans ces ondes brillantes, et notre admiration s'accrut &agrave; voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. Je vis l&agrave;, au milieu de ce feu qui ne br&ucirc;le pas, des marsouins &eacute;l&eacute;gants et rapides, infatigables clowns des mers, et des istiophores longs de trois m&egrave;tres, intelligents pr&eacute;curseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes vari&eacute;s, des scombero&iuml;des-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui z&eacute;braient dans leur course la lumineuse atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fut un enchantement que cet &eacute;blouissant spectacle&nbsp;! Peut-&ecirc;tre quelque condition atmosph&eacute;rique augmentait-elle l'intensit&eacute; de ce ph&eacute;nom&egrave;ne&nbsp;? Peut-&ecirc;tre quelque orage se d&eacute;cha&icirc;nait-il &agrave; la surface des flots&nbsp;? Mais, &agrave; cette profondeur de quelques m&egrave;tres, le <i>Nautilus</i> ne ressentait pas sa fureur, et il se balan&ccedil;ait paisiblement au milieu des eaux tranquilles.</p>
+
+<p>Ainsi nous marchions, incessamment charm&eacute;s par quelque merveille nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articul&eacute;s, ses mollusques, ses poissons. Les journ&eacute;es s'&eacute;coulaient rapidement, et je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait &agrave; varier l'ordinaire du bord. V&eacute;ritables colima&ccedil;ons, nous &eacute;tions faits &agrave; notre coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colima&ccedil;on.</p>
+
+<p>Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous n'imaginions plus qu'il exist&acirc;t une vie diff&eacute;rente &agrave; la surface du globe terrestre, quand un &eacute;v&eacute;nement vint nous rappeler &agrave; l'&eacute;tranget&eacute; de notre situation.</p>
+
+<p>Le 18 janvier, le <i>Nautilus</i> se trouvait par 105&deg; de longitude et 15&deg; de latitude m&eacute;ridionale. Le temps &eacute;tait mena&ccedil;ant, la mer dure et houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le barom&egrave;tre, qui baissait depuis quelques jours, annon&ccedil;ait une prochaine lutte des &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais mont&eacute; sur la plate-forme au moment o&ugrave; le second prenait ses mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase quotidienne f&ucirc;t prononc&eacute;e. Mais, ce jour-l&agrave;, elle fut remplac&eacute;e par une autre phrase non moins incompr&eacute;hensible. Presque aussit&ocirc;t, je vis appara&icirc;tre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirig&egrave;rent vers l'horizon.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le point enferm&eacute; dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et &eacute;changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait &ecirc;tre en proie &agrave; une &eacute;motion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo, plus ma&icirc;tre de lui, demeurait froid.</p>
+
+<p>Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second r&eacute;pondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, &agrave; la diff&eacute;rence de leur ton et de leurs gestes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, j'avais soigneusement regard&eacute; dans la direction observ&eacute;e, sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon d'une parfaite nettet&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre de la plate-forme, sans me regarder, peut-&ecirc;tre sans me voir. Son pas &eacute;tait assur&eacute;, mais moins r&eacute;gulier que d'habitude. 11 s'arr&ecirc;tait parfois, et les bras crois&eacute;s sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace&nbsp;? Le <i>Nautilus</i> se trouvait alors &agrave; quelques centaines de milles de la c&ocirc;te la plus rapproch&eacute;e.</p>
+
+<p>Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstin&eacute;ment l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son chef par son agitation nerveuse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce myst&egrave;re allait n&eacute;cessairement s'&eacute;claircir, et avant peu, car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance propulsive, imprima &agrave; l'h&eacute;lice une rotation plus rapide.</p>
+
+<p>En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqu&eacute;. Il l'observa longtemps. De mon c&ocirc;t&eacute;, tr&egrave;s s&eacute;rieusement intrigu&eacute;, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie &agrave; l'avant de la plate-forme, je me disposai &agrave; parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.</p>
+
+<p>Mais, mon oeil ne s'&eacute;tait pas encore appliqu&eacute; &agrave; l'oculaire, que l'instrument me fut vivement arrach&eacute; des mains.</p>
+
+<p>Je me retournai. Le capitaine Nemo &eacute;tait devant moi, mais je ne le reconnus pas. Sa physionomie &eacute;tait transfigur&eacute;e. Son oeil, brillant d'un feu sombre, se d&eacute;robait sous son sourcil fronc&eacute;. Ses dents se d&eacute;couvraient &agrave; demi. Son corps raide, ses poings ferm&eacute;s, sa t&ecirc;te retir&eacute;e entre les &eacute;paules, t&eacute;moignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tomb&eacute;e de sa main, avait roul&eacute; &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de col&egrave;re&nbsp;? S'imaginait-il, cet incompr&eacute;hensible personnage, que j'avais surpris quelque secret interdit aux h&ocirc;tes du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>Non&nbsp;! cette haine, je n'en &eacute;tais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et son oeil restait obstin&eacute;ment fix&eacute; sur l'imp&eacute;n&eacute;trable point de l'horizon.</p>
+
+<p>Enfin, le capitaine Nemo redevint ma&icirc;tre de lui. Sa physionomie, si profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;e, reprit son calme habituel. Il adressa &agrave; son second quelques mots en langue &eacute;trang&egrave;re, puis il se retourna vers moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imp&eacute;rieux, je r&eacute;clame de vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash; De quoi s'agit-il, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au moment o&ugrave; je jugerai convenable de vous rendre la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre, lui r&eacute;pondis-je, en le regardant fixement. Mais puis-je vous adresser une question&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Aucune, monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce mot, je n'avais pas &agrave; discuter, mais &agrave; ob&eacute;ir, puisque toute r&eacute;sistance e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible.</p>
+
+<p>Je descendis &agrave; la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la d&eacute;termination du capitaine. Je laisse &agrave; penser comment cette communication fut re&ccedil;ue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua &agrave; toute explication. Quatre hommes de l'&eacute;quipage attendaient &agrave; la porte, et ils nous conduisirent &agrave; cette cellule o&ugrave; nous avions pass&eacute; notre premi&egrave;re nuit &agrave; bord du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Ned Land voulut r&eacute;clamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie&nbsp;?&nbsp;&raquo; me demanda Conseil.</p>
+
+<p>Je racontai &agrave; mes compagnons ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Ils furent aussi &eacute;tonn&eacute;s que moi, mais aussi peu avanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant, j'&eacute;tais plong&eacute; dans un ab&icirc;me de r&eacute;flexions, et l'&eacute;trange appr&eacute;hension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pens&eacute;e. J'&eacute;tais incapable d'accoupler deux id&eacute;es logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypoth&egrave;ses, quand je fus tir&eacute; de ma contention d'esprit par ces paroles de Ned Land&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tiens&nbsp;! le d&eacute;jeuner est servi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la table &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e. Il &eacute;tait &eacute;vident que le capitaine Nemo avait donn&eacute; cet ordre en m&ecirc;me temps qu'il faisait h&acirc;ter la marche du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation&nbsp;? me demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! que monsieur d&eacute;jeune. C'est prudent, car nous ne savons ce qui peut arriver.</p>
+
+<p>&mdash; Tu as raison, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donn&eacute; que le menu du bord.</p>
+
+<p>&mdash; Ami Ned, r&eacute;pliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le d&eacute;jeuner avait manqu&eacute; totalement&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette raison coupa net aux r&eacute;criminations du harponneur.</p>
+
+<p>Nous nous m&icirc;mes &agrave; table. Le repas se fit assez silencieusement. Je mangeai peu. Conseil &laquo;&nbsp;se for&ccedil;a&nbsp;&raquo;, toujours par prudence, et Ned Land, quoi qu'il en e&ucirc;t, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le d&eacute;jeuner termin&eacute;, chacun de nous s'accota dans son coin.</p>
+
+<p>En ce moment, le globe lumineux qui &eacute;clairait la cellule s'&eacute;teignit et nous laissa dans une obscurit&eacute; profonde. Ned Land ne tarda pas &agrave; s'endormir, et, ce qui m'&eacute;tonna, Conseil se laissa aller aussi &agrave; un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet imp&eacute;rieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s'impr&eacute;gner d'une &eacute;paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se ferm&egrave;rent malgr&eacute; moi. J'&eacute;tais en proie &agrave; une hallucination douloureuse. &Eacute;videmment, des substances soporifiques avaient &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;es aux aliments que nous venions de prendre&nbsp;! Ce n'&eacute;tait donc pas assez de la prison pour nous d&eacute;rober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil&nbsp;!</p>
+
+<p>J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un l&eacute;ger mouvement de roulis, cess&egrave;rent. Le <i>Nautilus</i> avait-il donc quitt&eacute; la surface de l'Oc&eacute;an&nbsp;? &Eacute;tait-il rentr&eacute; dans la couche immobile des eaux&nbsp;?</p>
+
+<p>Je voulus r&eacute;sister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralys&eacute;s. Mes paupi&egrave;res, v&eacute;ritables calottes de plomb, tomb&egrave;rent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, s'empara de tout mon &ecirc;tre. Puis, les visions disparurent, et me laiss&egrave;rent dans un complet an&eacute;antissement.</p>
+
+
+<h4><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h4>
+
+<h4>LE ROYAUME DU CORAIL</h4>
+
+
+<p>Le lendemain, je me r&eacute;veillai la t&ecirc;te singuli&egrave;rement d&eacute;gag&eacute;e. A ma grande surprise, j'&eacute;tais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute, avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;int&eacute;gr&eacute;s dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aper&ccedil;us plus que moi. Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je l'ignorais moi-m&ecirc;me, et pour d&eacute;voiler ce myst&egrave;re, je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.</p>
+
+<p>Je songeai alors &agrave; quitter ma chambre. &Eacute;tais-je encore une fois libre ou prisonnier&nbsp;? Libre enti&egrave;rement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, ferm&eacute;s la veille, &eacute;taient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.</p>
+
+<p>Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient &eacute;t&eacute; tr&egrave;s surpris de se retrouver dans leur cabine.</p>
+
+<p>Quant au <i>Nautilus</i>, il nous parut tranquille et myst&eacute;rieux comme toujours. Il flottait &agrave; la surface des flots sous une allure mod&eacute;r&eacute;e. Rien ne semblait chang&eacute; &agrave; bord.</p>
+
+<p>Ned Land, de ses yeux p&eacute;n&eacute;trants, observa la mer. Elle &eacute;tait d&eacute;serte. Le Canadien ne signala rien de nouveau &agrave; l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, &eacute;chevel&eacute;es par le vent, imprimaient &agrave; l'appareil un tr&egrave;s sensible roulis.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i>, apr&egrave;s avoir renouvel&eacute; son air, se maintint &agrave; une profondeur moyenne de quinze m&egrave;tres, de mani&egrave;re &agrave; pouvoir revenir promptement &agrave; la surface des flots. Op&eacute;ration qui, contre l'habitude, fut pratiqu&eacute;e plusieurs fois, pendant cette journ&eacute;e du 19 janvier. Le second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutum&eacute;e retentissait &agrave; l'int&eacute;rieur du navire.</p>
+
+<p>Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires.</p>
+
+<p>Vers deux heures, j'&eacute;tais au salon, occup&eacute; &agrave; classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis &agrave; mon travail, esp&eacute;rant qu'il me donnerait peut-&ecirc;tre des explications sur les &eacute;v&eacute;nements qui avaient marqu&eacute; la nuit pr&eacute;c&eacute;dente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatigu&eacute;e&nbsp;; ses yeux rougis n'avaient pas &eacute;t&eacute; rafra&icirc;chis par le sommeil&nbsp;; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un r&eacute;el chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussit&ocirc;t, consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.</p>
+
+<p>Enfin, il vint vers moi et me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Etes-vous m&eacute;decin, monsieur Aronnax&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je m'attendais si peu &agrave; cette demande, que je le regardai quelque temps sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Etes-vous m&eacute;decin&nbsp;? r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Plusieurs de vos coll&egrave;gues ont fait leurs &eacute;tudes de m&eacute;decine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, je suis docteur et interne des h&ocirc;pitaux. J'ai pratiqu&eacute; pendant plusieurs ann&eacute;es avant d'entrer au Mus&eacute;um.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma r&eacute;ponse avait &eacute;videmment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sachant o&ugrave; il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me r&eacute;servant de r&eacute;pondre suivant les circonstances.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous &agrave; donner vos soins &agrave; l'un de mes hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez un malade&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui.</p>
+
+<p>&mdash; Je suis pr&ecirc;t &agrave; vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash; Venez.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexit&eacute; entre cette maladie d'un homme de l'&eacute;quipage et les &eacute;v&eacute;nements de la veille, et ce myst&egrave;re me pr&eacute;occupait au moins autant que le malade.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me conduisit &agrave; l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>, et me fit entrer dans une cabine situ&eacute;e pr&egrave;s du poste des matelots.</p>
+
+<p>L&agrave;, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es, &agrave; figure &eacute;nergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.</p>
+
+<p>Je me penchai sur lui. Ce n'&eacute;tait pas seulement un malade, c'&eacute;tait un bless&eacute;. Sa t&ecirc;te, emmaillot&eacute;e de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je d&eacute;tachai ces linges, et le bless&eacute;, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans prof&eacute;rer une seule plainte.</p>
+
+<p>La blessure &eacute;tait horrible. Le cr&acirc;ne, fracass&eacute; par un instrument contondant, montrait la cervelle &agrave; nu, et la substance c&eacute;r&eacute;brale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'&eacute;taient form&eacute;s dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu &agrave; la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade &eacute;tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie c&eacute;r&eacute;brale &eacute;tait compl&egrave;te et entra&icirc;nait la paralysie du sentiment et du mouvement.</p>
+
+<p>Je pris le pouls du bless&eacute;. Il &eacute;tait intermittent. Les extr&eacute;mit&eacute;s du corps se refroidissaient d&eacute;j&agrave;, et je vis que la mort s'approchait, sans qu'il me par&ucirc;t possible de l'enrayer. Apr&egrave;s avoir pans&eacute; ce malheureux, je rajustai les linges de sa t&ecirc;te, et je me retournai vers le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;D'o&ugrave; vient cette blessure&nbsp;? Lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Qu'importe&nbsp;! r&eacute;pondit &eacute;vasivement le capitaine. Un choc du <i>Nautilus</i> a bris&eacute; un des leviers de la machine, qui a frapp&eacute; cet homme. Mais votre avis sur son &eacute;tat&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais &agrave; me prononcer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le fran&ccedil;ais.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai une derni&egrave;re fois le bless&eacute;, puis je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cet homme sera mort dans deux heures.</p>
+
+<p>&mdash; Rien ne peut le sauver&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Rien.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes gliss&egrave;rent de ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu &agrave; peu. Sa p&acirc;leur s'accroissait encore sous l'&eacute;clat &eacute;lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa t&ecirc;te intelligente, sillonn&eacute;e de rides pr&eacute;matur&eacute;es, que le malheur, la mis&egrave;re peut-&ecirc;tre, avaient creus&eacute;es depuis longtemps. Je cherchais &agrave; surprendre le secret de sa vie dans les derni&egrave;res paroles &eacute;chapp&eacute;es &agrave; ses l&egrave;vres&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax&nbsp;&raquo;, me dit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre, tr&egrave;s &eacute;mu de cette sc&egrave;ne. Pendant toute la journ&eacute;e, je fus agit&eacute; de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes fr&eacute;quemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie fun&egrave;bre. &Eacute;tait-ce la pri&egrave;re des morts, murmur&eacute;e dans cette langue que je ne savais comprendre&nbsp;?</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;. D&egrave;s qu'il m'aper&ccedil;ut, il vint &agrave; moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd'hui une excursion sous-marine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Avec mes compagnons&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Si cela leur pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash; Nous sommes &agrave; vos ordres, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Veuillez donc aller rev&ecirc;tir vos scaphandres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil. Je leur fis conna&icirc;tre la proposition du capitaine Nemo. Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra tr&egrave;s dispos&eacute; &agrave; nous suivre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous &eacute;tions v&ecirc;tus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'&eacute;clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagn&eacute;s du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'&eacute;quipage, nous prenions pied &agrave; une profondeur de dix m&egrave;tres sur le sol ferme o&ugrave; reposait le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Une l&eacute;g&egrave;re pente aboutissait &agrave; un fond accident&eacute;, par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond diff&eacute;rait compl&egrave;tement de celui que j'avais visit&eacute; pendant ma premi&egrave;re excursion sous les eaux de l'Oc&eacute;an Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle for&ecirc;t p&eacute;lagienne. Je reconnus imm&eacute;diatement cette r&eacute;gion merveilleuse dont, ce jour-l&agrave;, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'&eacute;tait le royaume du corail.</p>
+
+<p>Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est &agrave; ce dernier qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour &agrave; tour class&eacute;e dans les r&egrave;gnes min&eacute;ral, v&eacute;g&eacute;tal et animal. Rem&egrave;de chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea d&eacute;finitivement dans le r&egrave;gne animal.</p>
+
+<p>Le corail est un ensemble d'animalcules, r&eacute;unis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un g&eacute;n&eacute;rateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils poss&egrave;dent une existence propre, tout en participant &agrave; la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se min&eacute;ralise tout en s'arborisant, suivant la tr&egrave;s juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait &ecirc;tre plus int&eacute;ressant pour moi que de visiter l'une de ces for&ecirc;ts p&eacute;trifi&eacute;es que la nature a plant&eacute;es au fond des mers.</p>
+
+<p>Les appareils Rumhkorff furent mis en activit&eacute;, et nous suiv&icirc;mes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l'oc&eacute;an indien. La route &eacute;tait bord&eacute;e d'inextricables buissons form&eacute;s par l'enchev&ecirc;trement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs &eacute;toil&eacute;es &agrave; rayons blancs. Seulement, &agrave; l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fix&eacute;es aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement color&eacute;es. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'&eacute;tais tent&eacute; de cueillir leurs fra&icirc;ches corolles orn&eacute;es de d&eacute;licats tentacules, les unes nouvellement &eacute;panouies, les autres naissant &agrave; peine, pendant que de l&eacute;gers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des vol&eacute;es d'oiseaux. Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives anim&eacute;es, aussit&ocirc;t l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs &eacute;tuis rouges, les fleurs s'&eacute;vanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.</p>
+
+<p>Le hasard m'avait mis l&agrave; en pr&eacute;sence des plus pr&eacute;cieux &eacute;chantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se p&ecirc;che dans la M&eacute;diterran&eacute;e, sur les c&ocirc;tes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms po&eacute;tiques de <i>fleur de sang</i> et d'<i>&eacute;cume de sang</i> que le commerce donne &agrave; ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu'&agrave; cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette pr&eacute;cieuse mati&egrave;re, souvent m&eacute;lang&eacute;e avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et inextricables appel&eacute;s &laquo;&nbsp;macciota&nbsp;&raquo;, et sur lesquels je remarquai d'admirables sp&eacute;cimens de corail rose.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t les buissons se resserr&egrave;rent, les arborisations grandirent. De v&eacute;ritables taillis p&eacute;trifi&eacute;s et de longues trav&eacute;es d'une architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit &agrave; une profondeur de cent m&egrave;tres. La lumi&egrave;re de nos serpentins produisait parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asp&eacute;rit&eacute;s de ces arceaux naturels et aux pendentifs dispos&eacute;s comme des lustres, qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes non moins curieux, des m&eacute;lites, des iris aux ramifications articul&eacute;es, puis quelques touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, v&eacute;ritables algues encro&ucirc;t&eacute;es dans leurs sels calcaires, que les naturalistes, apr&egrave;s longues discussions, ont d&eacute;finitivement rang&eacute;es dans le r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal. Mais, suivant la remarque d'un penseur, &laquo;&nbsp;c'est peut-&ecirc;tre l&agrave; le point r&eacute;el o&ugrave; la vie obscur&eacute;ment se soul&egrave;ve du sommeil de pierre, sans se d&eacute;tacher encore de ce rude point de d&eacute;part&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur de trois cents m&egrave;tres environ, c'est-&agrave;-dire la limite extr&ecirc;me sur laquelle le corail commence &agrave; se former. Mais l&agrave;, ce n'&eacute;tait plus le buisson isol&eacute;, ni le modeste taillis de basse futaie. C'&eacute;tait la for&ecirc;t immense, les grandes v&eacute;g&eacute;tations min&eacute;rales, les &eacute;normes arbres p&eacute;trifi&eacute;s, r&eacute;unis par des guirlandes d'&eacute;l&eacute;gantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes par&eacute;es de nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis qu'&agrave; nos pieds, les tubipores, les m&eacute;andrines, les astr&eacute;es, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem&eacute; de gemmes &eacute;blouissantes.</p>
+
+<p>Quel indescriptible spectacle&nbsp;! Ah&nbsp;! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations&nbsp;! Pourquoi &eacute;tions-nous emprisonn&eacute;s sous ce masque de m&eacute;tal et de verre&nbsp;! Pourquoi les paroles nous &eacute;taient-elles interdites de l'un &agrave; l'autre&nbsp;! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide &eacute;l&eacute;ment, ou plut&ocirc;t encore de celle de ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gr&eacute; de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine Nemo s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. Mes compagnons et mol nous suspend&icirc;mes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs &eacute;paules un objet de forme oblongue.</p>
+
+<p>Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairi&egrave;re, entour&eacute;e par les hautes arborisations de la for&ecirc;t sous-marine. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart&eacute; cr&eacute;pusculaire qui allongeait d&eacute;mesur&eacute;ment les ombres sur le sol. A la limite de la clairi&egrave;re, l'obscurit&eacute; redevenait profonde, et ne recueillait que de petites &eacute;tincelles retenues par les vives ar&ecirc;tes du corail.</p>
+
+<p>Ned Land et Conseil &eacute;taient pr&egrave;s de moi. Nous regardions, et il me vint &agrave; la pens&eacute;e que j'allais assister a une sc&egrave;ne &eacute;trange. En observant le sol, je vis qu'il &eacute;tait gonfl&eacute;, en de certains points, par de l&eacute;g&egrave;res extumescences encro&ucirc;t&eacute;es de d&eacute;p&ocirc;ts calcaires, et dispos&eacute;es avec une r&eacute;gularit&eacute; qui trahissait la main de l'homme.</p>
+
+<p>Au milieu de la clairi&egrave;re, sur un pi&eacute;destal de rocs grossi&egrave;rement entass&eacute;s, se dressait une croix de corail, qui &eacute;tendait ses longs bras qu'on e&ucirc;t dit faits d'un sang p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+
+<p>Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avan&ccedil;a, et &agrave; quelques pieds de la croix, il commen&ccedil;a &agrave; creuser un trou avec une pioche qu'il d&eacute;tacha de sa ceinture.</p>
+
+<p>Je compris tout&nbsp;! Cette clairi&egrave;re c'&eacute;tait un cimeti&egrave;re, ce trou, une tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit&nbsp;! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible Oc&eacute;an&nbsp;!</p>
+
+<p>Non&nbsp;! jamais mon esprit ne fut surexcit&eacute; &agrave; ce point&nbsp;! Jamais id&eacute;es plus impressionnantes n'envahirent mon cerceau&nbsp;! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; leur retraite troubl&eacute;e. J'entendais r&eacute;sonner, sur le sol calcaire, le fer du pic qui &eacute;tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'&eacute;largissait, et bient&ocirc;t il fut assez profond pour recevoir le corps.</p>
+
+<p>Alors, les porteurs s'approch&egrave;rent. Le corps, envelopp&eacute; dans un tissu de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras crois&eacute;s sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aim&eacute;s s'agenouill&egrave;rent dans l'attitude de la pri&egrave;re... Mes deux compagnons et moi, nous nous &eacute;tions religieusement inclin&eacute;s.</p>
+
+<p>La tombe fut alors recouverte des d&eacute;bris arrach&eacute;s au sol, qui form&egrave;rent un l&eacute;ger renflement.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redress&egrave;rent&nbsp;; puis, se rapprochant de la tombe, tous fl&eacute;chirent encore le genou, et tous &eacute;tendirent leur main en signe de supr&ecirc;me adieu...</p>
+
+<p>Alors, la fun&egrave;bre troupe reprit le chemin du <i>Nautilus</i>, repassant sous les arceaux de la for&ecirc;t, au milieu des taillis, le long des buissons de corail, et toujours montant.</p>
+
+<p>Enfin, les feux du bord apparurent. Leur tra&icirc;n&eacute;e lumineuse nous guida jusqu'au <i>Nautilus</i>. A une heure, nous &eacute;tions de retour.</p>
+
+<p>D&egrave;s que mes v&ecirc;tements furent chang&eacute;s, je remontai sur la plate-forme, et, en proie &agrave; une terrible obsession d'id&eacute;es, j'allai m'asseoir pr&egrave;s du fanal.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi, suivant mes pr&eacute;visions, cet homme est mort dans la nuit&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Et il repose maintenant pr&egrave;s de ses compagnons, dans ce cimeti&egrave;re de corail&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, oubli&eacute;s de tous, mais non de nous&nbsp;! Nous creusons la tombe, et les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'&eacute;ternit&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crisp&eacute;es, le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est l&agrave; notre paisible cimeti&egrave;re, &agrave; quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de l'atteinte des requins&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, r&eacute;pondit gravement le capitaine Nemo, des requins et des hommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4>FIN DE LA PREMI&Egrave;RE PARTIE</h4>
+
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+<pre>
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+
+End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers (première partie), by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS - PREMIÈRE PARTIE ***
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S, federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S, laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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