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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: A Angora aupres de Mustafa Kemal - -Author: Alaeddine Haidar - -Release Date: December 31, 2015 [EBook #50805] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A ANGORA AUPRES DE MUSTAFA KEMAL *** - - - - -Produced by Turgut Dincer (This file was produced from -images generously made available by The Internet Archive) - - - - - - -------------------------------------------- - NOTE: - Texte entre soulignements sont en Italiques. - -------------------------------------------- - - Alaeddine Haidar - - Envoyé de Presse - - - - - A ANGORA - - AUPRÈS DE - - MUSTAPHA KÉMAL - - - Dédié à - M. Pierre LOTI - _de l'Académie française_ - En hommage très respectueux - envers - notre Grand Défenseur. - - -[Illustration] - - ÉDITIONS "FRANCE-ORIENT" - 5, Avenue de l'Opéra, 5 - PARIS - - - - -AVERTISSEMENT - -«France-Orient» est une tribune libre, un tribunal d'enquêtes, si l'on -veut, mais sans juges, ni accusés, à plus forte raison, où sont admis -et écoutés tous les plaidoyers sincères, courtois et loyaux. - -En accueillant, au moment de la Conférence de Londres, ce Carnet de -route d'un Correspondant de guerre turc, en présentant au public -français averti cette charmante plaidoirie, cette séduisante -description du pays, de l'âme, de la foi kémalistes, vus par des yeux -francs de jeunesse et de patriotisme fervent, le Comité France-Orient, -entend prouver à ses amis ottomans--qui le sont restés malgré toutes -les vicissitudes, les inimitiés passagères et les emprises cruelles -pour tous, d'un seul ennemi déloyal et irréconciliable--que la France -est toujours la véritable Terre indépendante et libre du Droit et de la -Justice. - -Alaeddine Haïdar bey élevé à Genève, dans la blancheur des cimes et -la pureté des lacs suisses, en reflète la clarté dans le décor plus -sévère, mais non moins agreste des Alpes Politiques. On dirait, à le -suivre agréablement au fond de cette mystérieuse Anatolie, que nous -nous imaginions plus rude, un peu sauvage, pour tout dire--si loin de -Paris évidemment--on dirait que le ranz des vaches prolonge là-bas -les sons grêles et rauques, tour à tour, des cornes et sonnailles du -Lauberhorn, dans le silence attentif du soir... - -Notre Correspondant, aux souvenirs de Coppet, y découvre jusqu'à -l'esprit, non moins aventureux, de Mme de Staël, dans le cœur des -nouvelles _Désenchantées_ que «leur ardeur poétique et guerrière, toute -la fougue de l'amazone kémaliste, l'éminente poétesse et romancière -turque Halidé Edib Hanoum, a conduites à Angora, pour la lutte de -l'Indépendance et de la Liberté». - -L'image vénérée du grand défenseur de l'Islam, notre Loti, auquel -Alaeddine--j'allais écrire Aladin tant sa lampe est vraiment -merveilleuse--a dédié ces feuilles éparses au vent de l'Ilkaz, plane -aussi dans cette atmosphère lumineuse «qui rappelle les beautés -d'Ispahan et les charmes d'Aziyadé». Ceci n'est pas pour nous déplaire -et la flatterie de cette dédicace touche au plus délicat asile de l'âme -française qui déplorait la «mort de notre chère France en Orient». - -Et nous voici déjà un peu loin du Mont Blanc quand tout à coup surgit -Guillaume Tell. C'est Mustapha Kémal, l'hôte au kalpak noir, campé à -Angora, comme sous la tente, où il concentre toute sa force de travail -dans les veillées prolongées de ses nuits de stratège qui ont émacié -son corps et roidi sa volonté froide. C'est le «prédestiné coranique» -qui d'un seul mot, terrible et fort, irrésistible, propagé, dans -un trait de poudre, jusqu'à l'Afghanistan, jusqu'à la Perse, dans -l'Azerbaïdjan, à Bokhara, en Arabie, a précipité sur ses pas toute une -foule hétéroclite de peuplades indisciplinées, depuis les Tartares et -les Kirghis du Turkestan jusqu'à des nègres et des chinois enfuis de -la Russie bolchéviste--les hordes de Djenghiz khan--vers la guerre -sainte, vers l'indépendance sacrée. - -Car c'est cela que fait ressortir notre Correspondant de presse, -cette vérité contre laquelle des erreurs plus ou moins volontaires ne -sauraient prévaloir. - -C'est l'indignation et l'exaspération d'un peuple, c'est le réveil de -la conscience turque qui ont mis l'Anatolie à feu et à sang. - -Celui qu'on nous a si faussement représenté comme un chef de -bandits, le conducteur infatué de ce troupeau de chèvres d'Angora -dont les bonds capricieux troublent les vallées profondes et les -puits de pétrole de la Mésopotamie, est, en réalité, nous dit Haldar -bey, un conducteur d'hommes et plus encore, un apôtre, l'apôtre de -la Résurrection islamique. Tout autour de lui respire son souffle. -De toutes parts, les volontaires sont accourus, les «tchétés», les -francs-tireurs, escarmoucheurs de guérillas et de raids nocturnes, dont -l'organisation secrète met en déroute et tient en haleine l'Europe -entière déconcertée. Du fond des Indes, le Monde musulman a, de -même, tressailli à sa voix contre l'ennemi qui suppute les chances -de démembrement du vaste empire d'Osman en faveur de ses clients -byzantins. Le pays kémaliste, c'est la Turquie tout entière et c'est -tout l'Islam, ne l'oublions pas. - -Certes, des éléments disparates y foisonnent et les soviets n'en sont -pas, apparamment, le moindre facteur, instrument d'occasion, d'ailleurs -redouté, dont le maître se sert «comme des serpents auxquels on -s'accroche quand on se noie» selon le mot imagé d'un vieux turc de la -Corne d'Or. Mais l'Islam est essentiellement réfractaire, de par les -hadith mêmes du Coran, au Bolchevisme. Le Prophète n'a-t-il pas dit: -«Si vous êtes des séditieux, Dieu vous châtiera» et le proverbe turc -n'ajoute-t-il pas: «Je suis Seigneur, lu et Seigneur, qui est-ce qui -étrillera l'âne?» - -C'est, en deux mots, tout le respect de l'autorité et de la propriété -si chères aux sectateurs de Mahomet. - -Le danger rouge et vert n'est qu'un trompe-l'œil en Turquie. Les -soviets de Russie ne l'ignorent point. L'article premier du traité de -Bakou stipulait en effet nettement: «La Russie des Soviets s'engage à -cesser toute propagande communiste sur tout le territoire turc pendant -la durée du présent engagement». Voudraient-ils continuer qu'ils -ne le pourraient pas, ajoute fort judicieusement notre confrère M. -Georges Labourel, en commentant cette situation dans l'Echo de Paris -du 12 Janvier dernier, car c'est Zinovieff lui même qui déclare que -le communisme chez les musulmans n'est qu'une «idée enfantine». Le -Turc est avec Moscou par opportunisme, parce que Moscou peut l'aider -dans sa lutte, propter necessitatem. Et cette nécessité répond encore -à une loi profonde de l'Islam; c'est la méthode d'islamisation si -fortement mise en lumière par les célèbres commentateurs du Coran. Le -dogme fondamental, en législation musulmane, de la Contrainte, domine -les moslems, des Résignés en Dieu, qui ne prennent les armes que pour -défendre le Croissant, ne se soumettant à la force qu'aussi longtemps -qu'ils ne peuvent s'y dérober. Si le musulman continue à obéir à une -loi non islamisée, dès qu'il est en état de repousser la contrainte, il -devient passible du feu éternel. Il ne peut, en conséquence, refuser -d'obéir à une loi islamisée. C'est pour n'avoir pas su deviner cette -nécessité ou pour avoir voulu pratiquer cette méthode d'islamisation -par la force que les Allemands ont fait dévier l'organisme ottoman -et précipité ce pays à l'abîme. C'est pour la méconnaître que la -Grande-Bretagne, afin d'enrayer, s'il se pouvait, la colère islamique -redressée contre son hostilité, dépêche en vain ses missi dominici -protestants vers les Arabes que Mustapha Kemal peut rallier d'un signe, -du signe de détresse et d'excommunication aussi, c'est pour l'oublier -enfin que nos troupes de Cilicie s'exposaient aux pires attaques. - -La Conférence de Londres rectifie les positions, mais tirons en cet -enseignement grave, si profitable à nos intérêts français, c'est -qu'en islamisant notre progrès en Turquie, en acceptant de traiter -avec égards l'adversaire d'hier--d'ailleurs contraint et forcé -et loyal autant que courageux--en reconnaissant la valeur de son -droit à la vie et à l'indépendance promise aux peuples selon leurs -aspirations ethniques, et non selon les nôtres, nous aurons travaillé -à la «Résurrection de la France en Orient». C'est ce que nous disait -récemment, en suggérant cet autre titre au prochain livre de Loti, -une Auguste Princesse Musulmane, dont les yeux de foi et de lumière, -l'âme mystique et pure de l'Orient voilée sous la modestie royale, -ont illuminé de son ardent patriotisme et guidé la marche à l'étoile, -l'enchantement joyeux à travers les horreurs de la guerre d'Alaeddine -Haïdar et le nôtre par surcroît, avec nos espérances d'un rapprochement -d'amitiés séculaires-sur le chemin d'Angora chez Mustapha Kêmal. C'est -l'intérêt principal de ces lignes un peu rétrospectives mais qui -jettent, pour nous Français surtout, une projection profitable vers -l'avenir de la France en Orient. - - P. ABDON-BOISSON, - - Secretaire général fondateur du Comité "France-Chient", - Délégué politique à la Section "France-Turquie". - - - - -PRÉFACE - - On peut tuer le Turc... On ne - peut pas le vaincre. - - (NAPOLÉON I^{er}.) - - -_Il y a de cela exactement sept ans, en 1913, M. Georges Rémond, -correspondant de guerre de L'Illustration, au camp turco-arabe de -Tripolitaine, écrivait à son retour:_ - -_«J'avais appris qu'un peuple n'est point vaincu, quelles que soient -les forces qui le menacent, tant qu'il ne se résigne pas lui-même: -qu'il trouve dans sa religion son plus efficace moyen de résistance, -et que la force et la durée de celle-ci devraient être mesurées «la -profondeur de sa foi.»_ - -_L'auteur citait encore dans ce même livre une phrase de Napoléon -I^{er} sur les Turcs, une phrase vieillie, mais dont on commence à -reconnaître en France la justesse:_ - -_«Je serai utile à mon pays, si je puis rendre la force des Turcs plus -redoutable à l'Europe.»_ - -⁂ - -_Rentré d'Angora, je viens d'écrire ces notes, ces articles, et je les -réunis ici. Cest un amas d'impressions très disparates. Le lecteur y -trouvera peut-être toutefois quelque lumière sur ce qu'est le mouvement -nationaliste turc en Asie mineure, tant calomnié, si peu connu._ - -_Arrivé à Constantinople, j'adressais ces mots à une Revue française:_ - -_«Je rentre d'Angora, de l'Anatolie soulevée et luttant contre ceux -qui veulent s'étouffer; je tiens à faire entendre en France--la seule -terre de liberté à l'étranger où peut encore s'élever la voix des -opprimés--un cri bien faible hélas, en faveur d'un peuple entier qui -lutte pour la défense du sol natal..._ - -_«Là-bas, tous--jeunes et vieux--ont pris les armes, en ont trouvé -Dieu sait où, car la Turquie désarmée fut honteusement attaquée à -Smyrne. Tous, jeunes et vieux, se sont levés pour la défense du -territoire ottoman, pour cet idéal humain le plus impérieux: La lutte -pour la vie!_ - -_«Stamboul, notre cher et paisible Stamboul de jadis, le sol sacré de -notre foi, le berceau de notre nation est sous la menace persistante -des bouches à feu des cuirassés britanniques, prêts à vomir la mort, -prêts à réduire en poudre nos mosquées, nos turbès, nos minarets et nos -palais qui ne sont plus nôtres..._ - -_«A Stamboul, où l'on chérissait la France, règne la terreur hypocrite -des Britanniques, qui s'efforcent de saper l'ouvre française établie en -Turquie depuis des siècles.»_ - -_Stamboul... l'Anatolie... quels contrastes! Quels aspects!_ - -_Tandis qu'ici l'âme turque se sent morfondue, là-bas, sur la terre -indépendante encore, on respire la liberté, la liberté de vivre!_ - -_En Europe, l'argent grec, l'or anglais font leur œuvre basse de -calomnies: «une bande de brigands qui lèvent leurs yataghans sur la -tête des malheureux chrétiens d'Orient». Des chrétiens? Etaient-ce -des chrétiens ceux qu'on a vus à l'œuvre, au nom de la civilisation -britannique dans les carnages de Smyrne, de Ménémen, d'Aïdine et de -Nazeli? Les milliers d'émigrés qui logent à la belle étoile à Angora, à -Konia, fuyant les armées de la civilisation, sont trop loin de ce monde -civilisé pour qu'il y prête attention!_ - -_Mais l'Angleterre même hésite aujourd'hui devant la lutte suprême des -Turcs, car ceux-ci que l'on croyait morts ressuscitent..._ - -_Oui, ce qu'une poignée d'hommes a réussi à faire à Angora, contre les -volontés coalisées de l'Europe, dépeint admirablement le droit d'un -peuple et sa volonté inébranlable..._ - -_Il y a au monde deux Irlande... la vraie et celle des Turcs... Elles -ont fraternisé et luttent contre un même ennemi pour un idéal commun..._ - -_ALAEDDINE HAIDAR._ - - -[Illustration: MUSTAPHA KÉMAL PACHA - -Chef des Nationalistes Ottomans et du Gouvernement d'Angora.] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I.--En Mer Noire.--Des signaux mystérieux.--En vue des - côtes kémalisles.--L'antique Inépolis.--Sur la terre - indépendante.--Un peuple qui a pris les arms.--En route vers - Angora.--Les haltes dans les montagnes.--La Suisse anatolienne - on les Alpes Politiques.--Edjevid, l'auberge et relai perdu - dans les monts. - - II.--A Castamouni.--La ville déserte, tous soldats. - Le vendredi.--L'art et les paysans.--Les merveilles - de Castambol.--Djemal bey.--Le départ et les monts de - l'Ilkaz.--Distractions et compagnons de voyage.--Les relais à - l'intérieur de l'Asie-Mineure.--L'hospitalité traditionnelle - des Turcs.--La monotonie des longues routes.--Tchanghri.-- - Enfin Angora. - - III.--Angora, l'antique Ancyre.--Ce que l'on voit dans ses - rues.-La crise des logements.--Où il me faut loger dans une - armoire.--Le chef des Nationalistes.-Ce qu'est le soulèvement - kémaliste.--Son but.--Son armée.--Kémalisles, Bolcheviks et - Peuples de l'Asie. - - IV.--Comment Mustapha Kémal organise des groupes de - francs-tireurs contre l'armée grecque.--Les «tchétés» - volontaires.--Organisations secrétes de l'arrière-front.-Les - guérillas eu Anatolie.--Formation des corps d'armée à - l'intérieur.--Au Conseil asiatique de Bakou. - - V.--A la Sublime--Porte d'Angora.-Les ministères. - --Aux Affaires étrangères.--Une entrevue avec Mouhktar - bey, vékil aux Affaires étrangères.--Le 12^e point de - Wilson.--L'offensive des Hellènes.--En Cilicie.--Les - servitudes étrangères.--Le but des nationalistes turcs. - - VI.--En tête à tête avec Mustapha Kémal.--La maison du - chef de gare.--Ce que dit le chef des nationalistes - turcs.--L'offensive en Arménie.--Le traité de Sèvres et les - Hellènes en Asie-Mineure. - - VII.--A la Chambre d'Angora.--Déclaration d'Ismaïl Fazil - pacha.--Comment le mouvement national prit naissance.--Son - historique.--Stamboul et Angora.--Les débats au - Parlement.--Une discussion intéressante.--La loi supprimant - l'alcool.--Les ravages des boissons fermentées en Anatolie.-- - L'argument religieux.--La loi est approuvée. - - VIII.--Ismaïl Sabry-bey.--A la Défense nationale. - --L'occupation de Smyrne.--L'agression hellène contre - l'Anatolie.--Les causes du soulèvement de l'Asie-Mineure.--En - Cilicie.--Deux mots de Fevzi pacha, ministre de la - guerre.--Quelques proclamations. - - IX.--Ce qui se passe en Mésopotamie.--Le gouvernement - nationaliste arabe de Kerbellah.--Les alliés des - kémalistes.--L'étendard de la révolte en Perse et en - Arabie.--L'émir Ali.--L'attaque des convois anglais du - Tigre.--Sur les rives de l'Euphrate.--Arabes et Kémalistes.--A - la frontière persane. - - X.--L'exilée d'Angora.--Halidé Edib Hanoum.--Une visite à sa - ferme.--La romancière kémaliste.--L'amazone d'Anatolie.--Les - fusils dans la pénombre.--Désenchantée 1920.--La fuite - de Halidé de Constantinople.--Ce qu'elle nous dit sur le - soulèvement national. - - XI.--En quittant la terre kémaliste. - - - - - A ANGORA - - AUPRÈS DE - - MUSTAPHA KÉMAL - - _Carnet de route - d'un Correspondant de guerre._ - - - - I - - EN MER NOIRE.--DES SIGNAUX MYSTÉRIEUX.--EN VUE DES CÔTES - KÉMALISTES.--INÉBOLI, L'ANTIQUE INÉPOLIS.--SUR LA TERRE - INDÉPENDANTE.--UN PEUPLE QUI PREND LES ARMES.--EN ROUTE - VERS ANGORA.--LES HALTES DANS LES MONTAGNES.--LA SUISSE - ANATOLIENNE OU LES ALPES PONTIQUES.--EDJEVID, L'AUBERGE ET - RELAI PERDU DANS LES MONTS. - - - Fin Septembre 1920. - -Le _Bruenn_, gros paquebot du Lloyd Triestino, lève l'ancre dans la -Corne d'Or. Un beau soleil d'automne fait miroiter dans l'onde calme -du port les reflets lumineux que renvoient les dômes des mosquées de -Stamboul... ce Stamboul à la silhouette encore si belle, mais hélas -qui a tout à fait changé depuis que l'Angleterre y a mis son pied, -depuis que ses monstres d'acier sont ancrés dans ce paisible Bosphore, -dirigeant les gueules de leurs canons--prêts à vomir un déluge de fer -et de feu--vers les fins minarets. - -En mon for intérieur, pourtant, une joie indescriptible me réchauffe... -c'est que je quitte un sol déjà étranger, pour une terre indépendante -encore, où se livre la lutte désespérée d'un peuple qui veut son droit -à la vie. - -Le soir est presque venu lorsque nous perdons de vue, à l'horizon du -couchant, l'entrée du Bosphore. La mer est calme et le Bruerm a pris -la route du large se dirigeant vers Sinope. Pour vaincre la monotonie -d'un voyage en mer, on a tôt fait connaissance de quelques passagers du -bord et, à peine confortablement étendu dans le « rocking-chair », les -conversations s'engagent avec mes compagnons de traversée. - -Quelques-uns des voyageurs se dirigeaient, ainsi que moi, vers Inéboli, -d'où je devais me rendre, par terre et en voiture, à Angora; parmi eux, -M. Corpi, directeur de la Banque ottomane, et quelques Turcs, se disant -de gros négociants de cette ville. - -Nous étions déjà bien au large lorsque l'un d'eux, se levant, nous -proposa de nous faire faire connaissance avec un de ses amis. Il -descendit dans sa cabine pour remonter bientôt, suivi d'un monsieur -d'une cinquantaine d'années, qu'il nous présenta comme un commerçant -en blé, Mouktalib bey. Mais, dès les premiers mots, j'eus lieu d'être -intrigué. Ce simple négociant, qui parlait élégamment l'anglais et le -français, connaissait tous les hommes politiques turcs. Après le dîner, -nous nous retrouvons tous, de nouveau, sur le pont. Un clair de lune -superbe argente les flots de la Mer Noire; vers la côte anatolienne -une lumière brille, puis soudain s'efface; c'est le phare de Chilé -qui finit, lui aussi, par disparaître au loin. Il est tard lorsque -je descends dans ma cabine, car, sur le pont, tous les passagers et -passagères ont prolongé leur veille, retenus par le ravissant spectacle -de la Mer Noire en pleine nuit, reflétant la longue traînée des lueurs -argentées... - -⁂ - ---Vous vous rendez à Angora? - ---Oui, Mademoiselle. - ---En qualité d'envoyé de presse? - ---Certainement, et je compte rentrer dans un mois. - ---Mais, comment ne craignez-vous pas ces horribles kémalistes? - ---Mademoiselle, il n'y a rien à craindre, ce ne sont pas des -antropophages, comme vous pourriez le croire. - -Ces bribes de conversation se croisaient le lendemain matin dans -la salle à manger du _Bruenn_, où je déjeunais en face d'une jeune -demoiselle française se rendant à Batoum avec sa mère. - -Je dois noter que déjà plusieurs fois depuis mon départ de -Constantinople, j'avais entendu de pareilles exclamations, surtout -avant de m'embarquer. Sur le quai du départ, quelques amis m'avaient -conseillé d'abandonner mon projet de me rendre à Angora, me jurant -que toute l'Anatolie était à feu et à sang. Je passai outre aux -supplications de ces pessimistes mal avertis, car j'étais bien décidé à -partir. - -Cette voix douce et tremblante de jeune fille va-t-elle me convaincre -et m'inquiéter; si tout ce qu'on dit et écrit était vrai pourtant ou -contenait seulement des parcelles de vérité? Que deviendrait, dans ces -conditions, le malheureux correspondant de quelques journaux étrangers, -que les Kémalistes devaient exécrer et pour cause... Mais je me repris -aussitôt en pensant à ce qui s'écrit de fausses nouvelles parfois... - -Je rassurai la belle jeune fille sur le Kémalisme qui n'est pas tout à -fait rouge, comme on l'est sur la rive d'en face. - -Vers midi nous sommes en vue des côtes kémalistes. De hautes montagnes -se profilent à l'horizon et, avec leur apparition, je vois surgir des -«Kalpaks» noirs sur la tête de certains négociants de la veille qui, -tout aussitôt, se déclarent partisans de Mustapha Kémal. Il est près -de quatre heures de l'après-midi lorsqu'à l'avant du paquebot la ville -d'Inéboli se dessine sur le rivage. - -Ses environs sont montagneux et boisés, et le petit port où nous allons -descendre est comme serti dans une vallée s'ouvrant sur la mer où -s'étagent, des deux côtés, des maisons noyées dans la verdure. - -Tandis que nous approchions de l'antique Inépolis, nous entretenant -avec le capitaine, un de ces pseudo-négociants, s'approchant du -commandant, le pria de faire arborer au mât les signaux: N.K.M. -Immédiatement, cet ordre fut donné et, à notre stupéfaction, nous vîmes -s'avancer du rivage des voiliers tenus prêts... - -L'ancre jetée, les cales ouvertes, des marchandises sont débarquées, -sur le genre desquelles je ne veux pas trop insister, mais dont je -noterais comme fait curieux que sur certaines caisses, on lisait -ces mots, faits pour surprendre: Made in England. C'est la première -impression que j'eus de l'audace et du courage des kémalistes. Ce -ravitaillement risqué, emprunté à leurs mortels ennemis, n'est-il pas -typique? Après avoir pris congé de nos compagnons de bord et de la -peureuse mais charmante jeune fille qui tremblait encore pour nous, -nous quittâmes le Bruenn, ancré à deux encablures au large, pour gagner -la côte à bord d'un calque, que les grosses vagues faisaient danser sur -l'eau comme une plume. A peine avais-je mis pied à terre qu'un grand -soupir de soulagement sortit de ma poitrine; enfin, je foulais un sol -encore indépendant! - -C'est en me rendant à l'hôtel de l'endroit, que j'appris que le «vali» -ou gouverneur général de Castamouni, était mon très distingué et grand -ami Djemal bey. La première chose que je fis fut de me rendre auprès -du caïmakam chez qui je réussis à pouvoir téléphoner avec Castamouni -et le vali donna des ordres formels pour que je puisse partir pour -l'intérieur sans attendre le permis de la Commission instituée ici à -cet effet et qui se livre à une enquête minutieuse pour chaque voyageur -arrivant de Constantinople. - -A Inéboli tout est tranquille, comme d'ailleurs partout à l'intérieur. -Quand je demandai si les nouvelles lancées par la presse étaient -vraies, on m'a simplement ri au nez. - -Comment réprimer alors un sursaut de révolte contre les calomnies -répandues dans la presse constantinopolitaine et étrangère: «Les Turcs -massacrent, les Kémalisles déportent les Chrétiens!...» - -Et je les vois ces Chrétiens d'Anatolie, ils vaquent tranquillement -à leurs affaires sans que personne s'en mêle, loin des servitudes -interalliées de Constantinople, auxquelles sont assujetties toutes les -populations de la capitale. - -A Inéboli, tout va son train d'avant-guerre. Seulement toute la -population est armée. Chaque concitoyen est prêt à la défense de sa -maison, de son foyer, contre les hordes grecques qui mirent le feu aux -provinces de Smyrne, d'Aïdine et de Ménémen. - -A la première alerte, les milices populaires formées en bataillons, -l'arme à l'épaule et la cartouchière à la ceinture, prennent position -aux environs. C'est pour cela qu'on y respire... on y sent le -soulèvement d'un peuple pour son indépendance. - -«Quand je vois ce peuple qui a pris les armes, me disait un Suisse, -sous-directeur de la Banque Ottomane d'Inéboli, il me vient -involontairement à l'esprit les guerres d'indépendance de nos aïeux à -l'époque de Guillaume Tell... On sent ici un idéal, une résolution de -vivre qui est indescriptible et que l'on ne saurait comprendre ni à -Constantinople--dont la population dort ou ne pense qu'à spéculer--ni -en Europe.» - -C'était l'opinion d'un étranger nouvellement arrivé en Anatolie. Cette -Anatolie n'a néanmoins rien perdu de son cachet oriental. Dans ses -petits cafés au bord de la mer, une multitude de Turcs enturbanés -fument le narghilé, réchauffés par un soleil de septembre. La vie, -comparativement à celle de Constantinople, est à peu près dix fois -meilleur marché. Une chose qui frappe immédiatement le voyageur -arrivant en Anatolie, c'est la récente prohibition de toutes les -boissons alcooliques, ainsi que la fermeture de tous les tripots, sous -des peines très sévères. - -Après de longs marchandages, nous avons fixé un prix raisonnable pour -une voiture, qui m'amènera jusqu'à Angora. Le cocher, un certain Ahmed -Agha, qui vient d'arriver de cette ville après huit jours de voyage, -m'affirme que les routes sont plus sûres que jamais et qu'en Anatolie, -depuis l'armistice, on a oublié les brigands des temps de guerre qui -infestaient tous les chemins. - -Nous partons à l'aube. Après m'être confortablement étendu dans ces -bonnes voitures anatoliennes qui sont identiques à un lit roulant et -bien couvert, nous commençons à gravir les montagnes. La route est -sinueuse et traverse des sites enchanteurs, où l'on ne voit que de -hautes montagnes couvertes de forêts, au pied desquelles des villages -rustiques se groupent dans les vallées, et au loin, le bleu azuré de la -mer qui, peu à peu, s'estompe et disparaît. Après six heures de montée, -une petite halte dans un han au bord de la route où nous déjeunons sur -le pouce et repartons aussitôt. - -Plus nous avançons, plus le paysage devient pittoresque. - -Jamais, à Constantinople, je ne m'étais douté que l'Anatolie cachait de -si beaux sites égalant en magnificence ceux du Tyrol ou de la Suisse. - -Maintenant ce ne sont que des montagnes plus hautes les unes que les -autres. La voiture gravit la chaussée qui suit les vallées où grondent -des torrents, où jaillissent des cascades; et partout des sapins -exhalant un parfum odorant. - -Vers le soir, nous traversons un grand village flanqué au bas d'une -montagne, nommé Kuré et sis à 850 mètres d'altitude. Près de là, la -route passe entre plusieurs couches de minerai de cuivre, dont les -lingots sont venus rouler sur la chaussée et attendent inutilement -qu'on les exporte. Les richesses minérales de Castamouni sont -inappréciables, mais, jusqu'ici, l'état politique de l'Empire ottoman -a empêché les Turcs, depuis un demi-siècle en guerre, de les mettre en -valeur. - -Au coucher du soleil, nous arrivons au relai... - -Quelques rustiques maisons blanches aux tuiles rouges émergent de loin -en loin dans le feuillage des arbres d'une magnifique vallée; c'est un -spectacle merveilleux. - -Ce village, c'est Edjevid, juché à 1.120 mètres d'altitude, dans un -décor magique. - -On se croirait bien loin de l'Anatolie qu'on s'imagine un désert plein -de fièvre. - -Tandis que je m'installe dans une coquette chambrette de l'auberge, où -règne une propreté remarquable et rare dans les hôtels d'Orient, je -vois, par la fenêtre, déboucher au tournant de la chaussée un cavalier -qui accourt au grand galop. - -C'est un gendarme qui précède une voiture pour annoncer qu'un pacha va -être l'hôte de l'auberge pour la nuit. Mais il ne put nous dire le nom -du personnage attendu. - -Soudain apparaît la voiture, escortée par deux gendarmes à cheval, -et qui aperçois-je assis sur les coussins? Mouktalib Effendi, le -soi-disant commerçant du Bruenn... - -Il se présente joyeusement sous son vrai nom: le général Mouheddine -pacha! - -Quelques instants plus tard, nous faisions un tour ensemble aux -environs du «han». - -C'est le soir; bien haut dans les montagnes les vaches rentrent de -leurs pâturages et l'écho de leur carillon qui s'approche tinte comme -dans une vallée des Alpes. Tout est silence et toujours cette odeur des -pins qui donne au voyageur un appétit féroce. - -Dans ma chambre, sur les murs blanchis à la chaux, je lis plusieurs -inscriptions; l'une écrite en français est si touchante que je la -transcris ici... - - «Malheureux hôte d'une nuit, j'ai tout laissé derrière moi... - Mais je me console, car c'est pour ma patrie que je me prive - de ce qui est le plus cher au monde.» - - (Signé) Un Turc. - - «Le 3. IX. 1920.» - -On sent la révolte d'un cour parmi tant de milliers d'autres qui ont -fui Constantinople pour se battre désespérément en Anatolie. - -Je ne puis m'empêcher d'écrire au-dessous: - - «Envoyé de la presse en route pour Angora, où se livre une - lutte sublime contre l'injustice et l'impérialisme du plus - fort, pour la défense du droit à la vie, j'ai passé une nuit - sous ce toit hospitalier qui, à lui seul, donne une idée du - cœur turc ouvert à tous.» - -Le vieil hôtelier à barbe blanche Ismaïl Agha, qui est l'hospitalité -même, nous sert un succulent repas que le pacha et moi dévorons... - -...Tout sent ici la vraie campagne, la campagne merveilleuse, libre et -indépendante ... loin de Constantinople, loin de cet horrible Péra, de -ses douleurs et de ses hontes. Ici, au contraire, avec ces braves gens -hospitaliers, dans ces montagnes aux cimes pures dans la grande clarté -du ciel, dans la bonne odeur des champs, l'homme des cités se sent tout -à fait autre. - - - - -II - - A CASTAMOUNI.--LA VILLE DÉSERTE; TOUS SOLDATS; LE - VENDREDI.--L'ART ET LES PAYSANS.--LES MERVEILLES DE CASTAMBOL. - --DJEMAL BEY.--DÉPART.--LES MONTS DE L'ILKAZ.--DISTRACTIONS DE - ROUTE ET COMPAGNONS DE VOYAGE.--LES RELAIS À L'INTÉRIEUR DE - L'ASIE MINEURE.--L'HOSPITALITÉ TRADITIONNELLE DES TURCS.--LA - MONOTONIE DES LONGUES ROUTES.--TCHANGHRI.--KALEDJIK.--ENFIN - ANGORA. - - -La première étape du voyageur venu de Constantinople par voie de mer -et se rendant en Anatolie est, après Inéboli, la coquette localité de -Castambol. - -Grand fut mon étonnement, à mon arrivée en cette ville, de la trouver -entièrement déserte. Dans les rues et les cafés, pas âme qui vive. Les -boutiques étaient closes. Seules quelques femmes emmitouflées dans des -«tcharchafs» passaient à pas pressés. Dans l'hôtel où je débarquai, -personne. - -Un placide vieillard à barbe blanche qui fumait son narghilé me -donna la clef du mystère. Nous étions un vendredi, jour fixé pour -l'entraînement militaire de toute la population locale. - -Après m'être installé dans l'hôtel, car je comptais rester à Castamouni -deux jours, je sortis et me dirigeai vers le champ de manœuvre, où je -trouvais le gouverneur Djemal bey à la tête de sa population armée et -répartie en bataillons dits de Défense nationale. - -Comme le soir venait, les exercices prirent fin et la milice populaire -se rangea pour rentrer en ville. - -La file était longue. Elle était précédée d'une fanfare militaire -et d'un groupe de jeunes gens brandissant des drapeaux rouges et -verts. Suivait un détachement de cavalerie portant un accoutrement -pittoresque et guerrier. Les citoyens de Castambol venaient ensuite. -Fonctionnaires, bourgeois, paysans dans leurs habits de travail -défilaient, n'ayant de commun que leur visage bronzé par le brûlant -soleil de l'Anatolie. De bruyantes musiques orientales, que le -«davoul» dominait de sa voix grave, couvraient le bruit de leurs pas. - -Tout cela avait un air martial dépeignant en petit le soulèvement d'un -peuple contre ceux qui veulent l'anéantir. On y sent un enthousiasme, -une vitalité, une volonté inébranlable et persistant malgré tant -de souffrances endurées depuis plusieurs années de lutte pour -l'indépendance turque. - -Le défilé est très long, et j'estime à huit ou neuf mille environ le -nombre d'hommes présents. - -Et c'est ainsi tous les vendredis, jour saint de l'Islam, où plus d'un -million de baïonnettes brillent encore dans l'Anatolie qu'on croyait -complètement désarmée et prête à être déchiquetée... - -Tandis que nous rentrions en ville avec Djemal bey qui demandait des -nouvelles de Stamboul, je lui débitais tout le chapelet des misères -endurées par cette pauvre population de Constantinople depuis l'arrivée -des Anglais exécrés de tous sauf des Grecs, leurs serviteurs dévoués. -Et c'est de lui que j'entendis les premières paroles me décrivant vers -quel but unique: celui de vivre, Mustapha Kémal luttait contre tant -d'ennemis bien équipés. D'un mot, il a su soulever un peuple abattu... -«Allez à Angora, ajouta-t-il, et, à votre retour, nous causerons...» - -Castamouni a plusieurs curiosités et même quelques merveilles -dignes d'être visitées. Djemal bey me recommande à l'un des hauts -fonctionnaires de la Préfecture qui me mène d'abord visiter la grande -forteresse surplombant Castambol, construite du temps des Janissaires. -De ses tours crénelées et admirablement conservées, on aperçoit -distinctement la cime neigeuse des monts de l'Ilkaz, haute de 2.980 -mètres. C'est près du sommet que passe la route que nous devons -franchir. - -Je visite ensuite l'Ecole des arts et métiers, d'une construction -récente et d'une propreté remarquable. Cette école étonne le voyageur, -ne fût-ce qu'en pensant que des machines énormes, dynamos, etc., ont pu -être amenées jusqu'ici par les tortueuses routes traversant tant de -montagnes. - -Et, merveille digne de figurer dans un musée, un piano entièrement -construit par un paysan de Tache Keupru. Le tout est exécuté avec une -adresse et une habileté consommées. Hassan agha, le constructeur, -en vit un pour la première fois à Constantinople, il réussit à en -faire autant au sein de l'Anatolie, dans son village. Il en fabriqua -plusieurs qu'il vendit ensuite. - -Le soir, tandis que nous nous rendions chez le cadi (juge religieux), -où était descendu Mouheddine pacha, j'y rencontrais de nouveau Djemal -bey le vali. Là, autres merveilles. C'étaient les œuvres d'art, les -sculptures que le cadi gravait dans du bois avec une finesse étonnante. -Durant toute la soirée j'y admirai sa collection. - -Décidément il ne manque à Castamouni qu'un Musée. Et l'on dit que les -Turcs sont insensibles aux Arts!... - -Le lendemain, à l'aube, me voici de nouveau en roule et durant toute la -matinée. Notre voiture gravit lentement une mauvaise route sinueuse -qui s'engouffre dans des ravins couverts d'arbres, au fond desquels on -entend le bruit des cascades. - -C'est la montée des monts Ilkaz. On m'avait recommandé à Castamouni -de prendre des couvertures par précaution car, dans ces régions -montagneuses et hautes, les froids sont fort vifs. - -Les chevaux, fourbus, nous obligent vers midi à faire halte à -mi-montée, à Giaour-Han, où nous déjeunons sur l'herbe. Nous y -trouvâmes une autre voilure et cela rassura un peu mon cocher qui me -dit que le trajet était encore long et qu'à la nuit nous serions en -pleine forêt. - -Une heure après nous nous remettons en route et nous commençons à -franchir l'Ilkaz... Notre voiture pénètre dans un océan d'arbres, de -sapins immenses; l'impression est indescriptible. Il est déjà tard -lorsque nous franchissons ce col élevé (2.700 mètres). Nous passons à -côté du caracol de gendarmerie qui s'y trouve... Quelques gendarmes -postés à la garde de la route sont groupés et se chauffent autour d'un -grand feu. - -Les monts de l'Ilkaz franchis, avec toutes ses sombres et épaisses -forêts de sapins, où pullulent des ours et autres fauves, la route -dévale vers une belle vallée au fond de laquelle on distingue des -villages. Leurs maisonnettes, groupées autour d'une mosquée teinte de -chaux blanche, font l'effet de têtes d'épingles. - -Enfin, les montagnes s'élargissent et une nouvelle vallée profonde et -sinueuse se déroule aux yeux du voyageur. C'est celle de Kotch-Hissar, -très riche en pâturages et dont les habitants vivent principalement de -l'exportation du bétail. - -La traversée de l'Ilkaz est assez périlleuse. Dans ces gorges -escarpées, on risque plusieurs fois d'être précipité dans les ravins -avec voitures et chevaux et réduit en miettes. Il fait nuit lorsque -nos arabas parties ensemble arrivent à une hôtellerie nommée Kalé -Han. L'endroit est très pittoresque, au bord d'une rivière aux rives -boisées; mais le han est déplorable. - -Un han est d'habitude un relais où les voitures sont remisées, les -chevaux aussi et où l'on trouve parfois une ou deux chambres pour -dormir. - -Ici, je suis obligé de dresser mon lit de camp dans une horrible -chambre au plancher à demi effondré qui laisse voir en bas des chevaux -s'ébrouant ou se vautrant dans l'écurie. - -Mais le vieux handji m'apporte des œufs au plat que je dévore tellement -la faim me tiraille l'estomac après avoir tant respiré l'air des -montagnes et bu de l'eau des sources fraîches le long du chemin. - -Une de nos principales distractions de la journée avait été en effet -d'aller puiser de l'eau minérale à une source sulfureuse jaillissant -toute chaude de la terre au pied de l'Ilkaz... - -Après nous être reposés à Kalé Han, nous plions bagage à l'aube pour -nous remettre en route. - -Au lever du soleil, nous traversons une grande rivière qui n'est autre -que le Devrek, un des affluents du Kiril Irmak, et nous voilà repartis -à gravir d'autres monts aussi hauts que ceux de l'Ilkaz, mais à peu -près dénudés. - -Il est quatre heures de l'après-midi quand, après avoir retrouvé en -route la voiture de Mouheddine pacha, nous arrivons à Tchanghri. Comme -Castamouni, la ville de Tchanghri est surmontée d'un donjon construit -par les janissaires. Mais les maisons sont toutes faites de boues et -les rues pleines de poussière. - -Tchanghri n'est renommé que par les beaux jardins fruitiers qui -l'entourent, et surtout par l'hospitalité de ses habitants, de vrais -turcs, qui ont gardé leurs coutumes et leurs habits nationaux... - -Nous sommes retenus, la pacha et moi dans la maison d'un directeur -d'école, qui est en même temps un des notables de l'endroit et assis -tous trois à la turque, le soir, autour des mets préparés avec un goût -raffiné, nous goûtons la douce paix du foyer et du bon accueil de notre -hôte. - -Le lendemain, jour de repos pour nos chevaux, nous passons le temps à -visiter les curiosités de la ville; elles ne sont pas nombreuses, mais -méritent d'être mentionnées. A Tchanghri, tout habitant a, au bord de -la rivière boisée, quelque jardin fruitier où l'on va se rafraîchir. -Partis à cheval avec Mouheddine pacha, nous déjeunâmes sur l'herbe des -près. - -Puis, tandis que nous rentrions en ville, je rencontrai un soldat -blessé revenant du front, en congé. Il nous fit en quelques mots le -tableau des batailles que livraient, au début, quelques poignées -d'hommes contre des armées entières. Cet homme avait assisté autrefois -à la guerre de Tripolitaine et nous déclara que la même lutte se livre -actuellement en Anatolie. Que Dieu nous vienne en aide! - -Nous repartons de Tchanghri à l'aube, alors que l'éternel carillon des -caravanes de mules se fait entendre. - -Ce sont d'interminables files qui s'en vont le long des routes, porter -les riches produits de l'Asie-Mineure vers les ports de la Mer Noire. -Tout le long du chemin nous ne rencontrons ainsi que des chameaux, qui -avancent lentement en ruminant. - -Les villes de l'intérieur de l'Asie-Mineure me rappellent les -descriptions de Chiraz et d'Ispahan par Pierre Loti... C'est à peu -près le même cachet oriental, les mêmes échos de l'Asie, dans son -avant-garde rapprochée de l'Europe, l'Anatolie mystérieuse. - -Les routes deviennent monotones après Tchanghri. Ce n'est qu'une -infinité de plaines qui se suivent, quelques villages perdus dans la -campagne aux masures construites en pisé et d'où l'on voit toujours -émerger un minaret blanc. - -Partout les paysans font leur «harman». Le harman, c'est le partage -du blé, qui se fait avec un traîneau tiré par des bœufs et qui tourne -sur des épis couchés à terre. Ces travaux des champs semblent des plus -primitifs au voyageur qui traverse pour la première fois l'Anatolie. - -Nos voitures avancent à présent plus vite et nous arrivons au -crépuscule à Kuledjik, qui veut dire «la petite forteresse». - -Kuledjik est notre dernière étape avant Angora. - -Nous descendons à l'Hôtel des Postes et nous dressons nos lits dans -l'une des chambres. - -Avant de quitter Tchanghri, les braves gens chez qui nous avions -été généreusement reçus avaient garni nos voitures de provisions et -de paniers de fruits. Cette attention qui s'appelle le «Yolouk» est -d'usage en Anatolie. - -En route de nouveau et après avoir visité Rali, le champ de bataille où -le Sultan Bayazid tomba prisonnier de Timour-Ling, nous repartons. - - - - -III - - ANGORA, L'ANTIQUE ANCYRE.--CE QU'ON VOIT DANS SES RUES.--LA - CRISE DES LOGEMENTS.--OU IL ME FAUT LOGER DANS UNE ARMOIRE. - --LE CHEF DES NATIONALISTES.--CE QU'EST LE SOULÈVEMENT - KÉMALISTE.--SON BUT.--SON ARMÉE.--KÉMALISTES, BOLCHEVIKS ET - PEUPLES DE L'ASIE. - - -Plusieurs heures de route encore et nous longeons un cours d'eau aux -rives boisées et bordées de jardins. On devine sous le feuillage les -rustiques villas où les citoyens de l'antique Ancyre viennent habiter -durant la chaude saison. De loin en loin, on rencontre des fiacres, -occupés par des beys ou pachas enfuis de l'enfer constantinopolitain. -Ils sont tous coiffés de kalpacks kémalistes noirs. Ce sont des -ministres, des sous-secrétaire d'État qui vont passer leur soirée à la -campagne. Soudain, notre voiture contourne une colline et l'on peut -apercevoir dans toute sa splendeur, l'horrible «trou» qu'est Angora. - -Le nouveau venu se trouve désillusionné. Figurez-vous un amas de -maisons aux murs de boue, dont la moitié a été dévastée, au cours -de la guerre, par un incendie. Seuls, vers le centre de la ville, -quelques bâtiments de pierre ont résisté aux ravages des flammes. Bien -lamentable est, au premier abord, la capitale des Kémalistes. - -Les rues sont envahies par une foule grouillante et bizarre. Voici des -tchétés que l'on voit circuler, la poitrine couverte de cartouches, -armés jusqu'aux dents, la tête enturbannée du bachlik large qui leur -donne des airs guerriers et même parfois terrifiants. Plus loin -défilent des troupes régulières revenant de quelque corvée ou de -l'exercice. Puis ce sont les beys de Stamboul que l'on voit passer en -voilure... et quelques petites hanems qui ont suivi leurs parents, -maris ou Irères, préférant le voile épais qu'elles sont obligées de -porter en Anatolie, aux «tcharchafs» plus que transparents, en usage à -Stamboul. - -Les voyageurs à peine débarqués devant le «han» sont accueillis avec un -sourire narquois par les hôteliers. Pas un mètre de disponible, car, -à Angora, on loge au mètre carré, et le voyageur doit se considérer -heureux de trouver une marche d'escalier inoccupée, car les dites -marches constituent autant de couchettes dûment numérotées. - -Après de laborieuses recherches, j'ai obtenu une armoire pour y dormir -moyennant une livre turque de loyer par nuit s.v.p. Angora regorge de -monde, disons-nous, on a même de la peine à se frayer un passage dans -les rues principales de la ville, tant la foule des plus hétéroclites -qui s'y coudoie est nombreuse. On y rencontre des figures étranges, -depuis les Tartares et les Kirghiz du Turkestan qui sont venus en -Asie-Mineure, jusqu'à des Nègres et des Chinois, enfuis probablement de -la Russie bolchévique. - -Après une installation sommaire, je rencontre des connaissances -appartenant à l'entourage de Mustapha Kemal pacha. - -On me promet de m'introduire auprès du chef. Mais sied-il de me -présenter à lui avec une barbe de cinq jours? Entré chez le premier -coiffeur venu, je ressens «le frisson de la petite mort». Le cher -figaro est armé jusqu'aux dents et tandis que je lui abandonne -docilement ma joue, je contemple sa poitrine où brille tout un attirail -de guerre, trois rangées de cartouches, un browning et un poignard! - -Mustapha Kemal habite une petite maison tout près de la station -d'Angora, à cinq minutes de la ville. On passe, pour s'y rendre, devant -un jardin public, où tout le monde se donne rendez-vous le soir. En -face est la Chambre ou Assemblée nationale qui siège dans une bâtisse -de construction récente, assez belle comparativement à celles qui -l'entourent. - -A l'entrée du jardin de la gare, on me présenta à Mustapha Kémal. - -Haut de taille, énergique d'aspect, le chef des nationalistes turcs -accuse environ la quarantaine. Son regard est des plus pénétrants -quoique fatigué et sa voix est très forte. Mais des affaires urgentes -l'appellent à son bureau, et notre première entrevue n'est pas longue. -Il m'invite d'ailleurs aimablement à venir le voir. - -⁂ - -Qu'est-ce que le mouvement national? Ce n'est qu'après être arrivé à -Angora que je pus me rendre compte de sa portée politique. Et c'est le -deuxième jour que je résumais ainsi son programme dans un des premiers -articles que je reproduis ici[1]: - -[1] Excelsior. - -Angora... octobre... - -Il est bien rare de voir quelque journaliste franchir le mur séparant -l'Anatolie du monde entier et d'approcher Mustafa Kémal en personne à -Angora. - -Un nouvel Etat existe actuellement en Asie-Mineure; une deuxième -Turquie pour ainsi dire y a été créée par Mustapha Kémal qui a levé -l'étendard de la liberté et mène une guerre à outrance, refusant -d'accepter le Traité de Sèvres qui retire Smyrne et la Thrace à la -Turquie. - -Ce nouvel Etat, dont la capitale est Angora, a été constitué très -rapidement avec ce qui restait encore de l'ancienne administration -ottomane. Mais, aujourd'hui, tous les ministères et le Parlement -siègent à Angora. Les ministres ont le titre de «vékil» (gérant) et ont -les mêmes pouvoirs que dans tous les pays. - -Cet état anormal n'a pourtant pas provoqué de troubles locaux comme on -l'a annoncé. La sécurité règne en Asie-Mineure et chacun vaque à ses -affaires. Dans toutes les provinces, les impôts sont perçus par l'État -kémaliste; le budget d'Angora couvre les frais du nouveau gouvernement, -tandis que la Sublime-Porte de Stamboul est aux abois et ne sait -comment couvrir son déficit. - -L'armée grecque, concentrant tous ses effectifs en Asie-Mineure, -réussit tout d'abord à bousculer les armées de Mustapha Kémal, dont -l'artillerie était incomplète. Mais depuis son avance vers l'intérieur, -le front hellène est maintenant trois fois plus étendu qu'auparavant -et s'est par conséquent affaibli considérablement, tandis que les -nationalistes, reforment leurs troupes et organisent de nouveaux corps -réguliers. - -Les Turcs consolident leur front en vue d'une nouvelle offensive et -mènent, dans tous les territoires occupés par les Grecs, une guerre -de francs-tireurs. Ils étaient tout d'abord dépourvus de matériel -et étaient presque complètement désarmés au débarquement de l'armée -héllène à Smyrne. Mustapha Kémal cependant a réussi peu à peu à -réorganiser une petite armée d'environ 150.000 hommes aidés par des -milices populaires dites de défense et des corps de volontaires. - -Après l'occupation de Bakou par les Bolcheviks, qui prirent en outre -Nakhichevan, à la frontière russo-persane, les Kémalistes gagnèrent une -route libre et purent communiquer facilement avec la Russie. C'est par -cette voie un peu longue, qu'aujourd'hui ils se procurent des armes et -des munitions. - -D'autre part, une contrebande d'armes effrénée existe sur toutes les -côtes de l'Asie-Mineure, où l'on échange simplement un sac de farine ou -des moutons contre des fusils ou des mitrailleuses. - -Ancien organisateur de la guerre en Tripolitaine, Mustapha Kémal -adopte les mêmes méthodes en Anatolie et en Mésopotamie, où il a -réussi à gagner la collaboration des Arabes. Sur tous les fronts, les -nationalistes forment des bandes armées qu'ils lancent sur les arrières -des armées d'occupation, attaquant surtout les Anglais et les Grecs. A -l'intérieur, par exemple à Sivas et à Konia, des fabriques de munitions -ont été établies et fonctionnent assez régulièrement. Et tandis qu'en -Europe, tout à l'air de rentrer en paix, la guerre semble commencer -seulement maintenant en Asie. - -Mustapha Kémal s'efforce de créer, en Asie, un mouvement qui -succéderait au bolchevisme à son déclin. Il a réussi pour mener sa -lutte à s'allier à certains peuples de l'Asie. C'est ainsi qu'à Angora -il existe plusieurs ambassades, telles que celles de l'Afghanistan, du -Belouchistan, de la Perse nationaliste, de l'Azerbaïdjan, du Bokhara et -du Turkestan. - -Les rues sont pleines d'une foule bigarrée, représentant tous les -peuples de l'Asie, depuis l'Hindou jusqu'au Chinois, et l'on se demande -si, un jour, toutes ces peuplades indisciplinées, que veulent armer les -Soviets, ne parviendront pas à troubler l'ordre mondial!... - -Tous ces gens se sont attablés, pour la première fois dans l'histoire, -autour d'un tapis vert au premier Congrès asiatique de Bakou. Mustapha -Kémal s'est attaché à déchirer le traité de paix turc en cherchant à -mettre le feu aux colonies anglaises de l'Asie, et il travaille nuit et -jour dans ce but. - - - - -IV - - COMMENT MUSTAPHA KÉMAL ORGANISE DES GROUPES DE FRANCS-TIREURS - CONTRE L'ARMÉE GRECQUE.--LES "TCHÉTÉS" VOLONTAIRES.-- - ORGANISATIONS SECRÈTES DE L'ARRIÈRE-FRONT.--LES GUÉRILLAS EN - ANATOLIE.--FORMATION DES CORPS D'ARMÉE A L'INTÉRIEUR.--AU - CONSEIL ASIATIQUE DE BAKOU. - - -Angora... octobre. - -Après la dernière offensive grecque, les Kémalistes se sont mis à -organiser de nouveaux corps d'armée. Un autre front de résistance a été -établi et des groupe de francs-tireurs ont été constitués pour mener à -bonne fin une guerre de surprise. - -Tout l'arrière des lignes helléniques, y compris tous les territoires -occupés avant l'offensive grecque, est divisé en districts par -l'Etat-Major d'Angora, districts dont les limites sont tenues secrètes -et qui sont numérotés sur des cartes spéciales que l'on donne aux chefs -de bandes. - -Les bandes kémalistes ou «tchétés» sont presque toujours montées et -comprennent cinquante cavaliers et une mitrailleuse. Les hommes sont -armés de toutes pièces et munis de grenades à main; ils connaissent -admirablement le pays où ils opèrent. - -Les bandes sont formées à Kutahia, Biledjik, Eski-Chéir, -Afioun-Kara-Hissar et Denizli. Leurs provisions faites, elles quittent -de nuit leurs bases et traversent sans être découvertes, le front -grec. Les «tchétés» passent par des voies inaccessibles aux troupes -d'occupation. Leur équipement et leur coiffure étant de couleur sombre, -les Kémalistes se dissimulent facilement. Arrivés dans les districts -désignés, les «tchétés» se divisent souvent en deux ou trois escouades -et ils communiquent entre eux par des signaux nocturnes. Ils logent -le plus souvent, sans que l'armée grecque le sache, dans des villages -turcs éloignés, où ils arrivent à l'aube pour n'en sortir que la nuit. - -L'obscurité venue, ces «tchétés» effectuent des incursions soudaines -dans des camps isolés, postes hellènes parsemés dans le pays. Ce sont -surtout les convois et les ponts qui sont visés. Toute attaque ne dure -que quelques instants, à peine le temps de semer le désarroi chez -l'adversaire surpris, ce qui abaisse le moral des troupes d'occupation. - -Lorsque les «tchétés» sont à bout de ressources et rencontrent des -difficultés pour se ravitailler, ils se réunissent pour repasser le -front et s'approvisionner dans les lignes turques. - -Après la dernière offensive hellénique, le front, ayant triplé de -longueur, est plus faible et ne forme plus une ligne continue de -tranchées. Aussi le va et vient à travers les lignes grecques est-il -devenu relativement aisé. - -Actuellement 350 «tchétés» opèrent continuellement entre le front et -Smyrne. - -Les nationalistes turcs travaillent à gagner du temps en menant une -guerre de guérillas, afin de pouvoir organiser des corps d'armée -réguliers pour une résistance plus énergique. - -Le premier Congrès asiatique de Bakou a été un succès pour Mustapha -Kémal, qui a insisté auprès des délégués russes sur la nécessité de -créer des mouvements nationalistes en Asie avec l'aide des Soviets. -La distribution des armes et des munitions la centralisation du -commandement et le siège permanent d'un Conseil asiatique ont été, en -outre, décidés à ce Congrès. - -En un mot, l'œuvre de Mustapha Kémal se résume en ceci: organiser en -Anatolie une guerre de francs-tireurs tout en constituant des forces -régulières; gagner du temps et faire cause commune avec tous les Arabes -et les peuples de l'Asie. - -[Illustration] - - - - -V - - A LA SUBLIME-PORTE D'ANGORA.--LES MINISTÈRES.--AUX AFFAIRES - ÉTRANGÈRES.--UNE ENTREVUE AVEC MOUHKTAR BEY, VÉKIL DES - AFFAIRES ÉTRANGÈRES.--LE 12^e POINT DE WILSON.--L'OFFENSIVE - DES HELLÈNES.--EN CILICIE.--LES SERVITUDES ÉTRANGÈRES.--LE BUT - DES NATIONALISTES TURCS. - - -Le lendemain de mon arrivée dans l'antique Aneyre, je me rendis dans -la matinée au gouvernaurat où siège la Sublime Porte anatolienne. - -Après avoir franchi la porte d'entrée gardée par deux sentinelles -harnachées de cartouchières, on gravit les marches branlantes d'un -grand escalier de bois qui aboutit au premier étage. Là, un immense -corridor où l'on coudoie tous les divers «types» ethniques rencontrés -dans les rues d'Angora, qui s'y donnent rendez-vous. Au-dessus des -grandes portes sont placés des écriteaux voyants: «Cheik-ul-Islamat» -ou plutôt «Cheik-ul-Islam» par intérim (cheik vekaleti). A travers -l'entrebâillement de la porte entr'ouverte je distingue, assis à son -bureau, un uléma au large turban, à barbe imposante. C'est l'ex-mufti -de Brousse Djemil Mollah. Puis viennent les autres ministères: -Agriculture, Affaires étrangères, Travaux publics, Intérieur, Finances, -Hygiène publique, etc. - -Quant au Ministère de la Guerre, il n'est pas installé à la -Sublime-Porte et il est dénommé «Défense nationale»; son siège est à -l'école Sultanié. C'est évidemment le plus important et le plus cossu. - -Revenons à notre visite à la Sublime-Porte. Le Ministère des Affaires -étrangères compte tout juste deux pièces, comme d'ailleurs tous les -ministères. D'abord, c'est le cabinet du ministre qui siège avec -son sous-secrétaire d'Etat et son chef de bureau particulier dans -une seule pièce. Puis c'est le bureau du ministère avec toutes ses -sections empilées dans la seconde. Je demandai audience à S. E. -Mouhktar bey, ministre par intérim des Affaires étrangères et je fus -introduit aussitôt auprès de lui. Il vint à moi, me tendant la main -tout souriant. Ex-ministre à Athènes et fin diplomate, Mouhktar bey -est un travailleur assidu; il est à son bureau depuis l'aube jusqu'au -crépuscule et ne peut se rendre à la Chambre malgré sa charge de député -de Constantinople. - -Je reproduis ici ses déclarations: - -_D'abord et avant tout, nous réclamons le droit accordé à chaque -peuple: celui de vivre. Nous avons signé, en octobre 1918, un armistice -et déposé les armes en nous basant sur la justice dont l'Entente était -alors l'apôtre et sur le 12^e principe de Wilson qui donnait droit à -une souveraineté turque aux parties ottomanes de l'Empire ottoman. -Or, aucun de ces engagements ne furent tenus, on nous a honteusement -trompés et alors que la Turquie, était désarmée on lança sur elle les -armées grecques qui occupèrent Smyrne et y déchaînèrent des horreurs -sans précédents. C'est l'indignation et l'exaspération d'un peuple qui -a été le premier facteur du soulèvement national vers la résistance à -outrance._ - -_Aujourd'hui les forces nationalistes acquièrent de jour en jour de plus -grands moyens d'action._ - ---_Et la dernière, avance hellénique vous a-t-elle dérouté?_ - ---_Elle a redoublé la résolution de la population de tenir jusqu'au -bout et notre armée a doublé ses effectifs. Le nombre de volontaires -augmente de jour en jour._ - ---_Excellence, et en Cilicie, quelle est la situation?_ - ---_A vrai dire, nous ne savons pas ce que les Français sont venus y -chercher. Depuis des mois, ils versent leur sang pour la conquête de -territoires purement turcs et qui ne leur sont même pas cédés par le -Traité de Versailles. Pour ce qu'ils ont entrepris en Syrie, je ne -saurai que dire, mais pour la Cilicie, là, nous sommes chez nous._ - -_Je comprends parfaitement que l'opinion publique en France soit contre -l'entreprise de Cilicie, car, en voulant conquérir par le sabre -quelques parcelles de terre à Adana, le fougueux esprit militaire ne -songe pas que la France perd ses sympathies séculaires en Orient._ - -_Les Italiens n'ont pas commis au moins la faute de faire couler le sang -de leurs soldats pour effectuer des conquêtes qu'ils ne pourraient -garder à aucun prix, le réveil de la conscience turque étant trop -puissant pour laisser là-dessus aucun espoir à n'importe quelle -puissance impérialiste._ - -_En Cilicie, comme ailleurs, notre dernier mot est le suivant: la -fixation des frontières est avant tout une question ethnique, et en -second lieu, une question de débouché sur la mer. Elle ne doit, dans -aucun cas, revêtir la forme d'un arrangement entre les convoitises -des capitalistes d'Occident ou d'une récompense pour les services que -peuvent rendre aux grandes Puissances les petits Etats comme la Grèce._ - -_C'est à ce titre que nous revendiquons et continuerons à revendiquer -jusqu'au triomphe de la justice, nos droits imprescriptibles sur la -Thrace, sur Smyrne et Adana. La preuve que les Turcs sont en très -grande majorité en Thrace et à Smyrne réside dans le fait que nos -ennemis n'ont pas osé ordonner un plébiscite dans la première de ces -provinces et à Smyrne la consultation populaire ne doit avoir lieu que -dans cinq ans, période jugée suffisante pour l'extermination de la -population turque de l'endroit._ - -_La population de Cilicie, laissée à la merci des bandes arméniennes, -s'est soulevée et poursuit vaillamment la lutte pour sa libération._ - -_Le même mouvement se dessine dans les provinces occupées par les Grecs -et soumises par eux à une extermination systématique, afin d'y détruire -l'élément musulman. Sous peu les Grecs se trouveront dans la même -situation que les Anglais en Mésopotamie et les Français en Cilicie, -coupés de leurs lignes de retraite et harcelés partout et à tout -instant jusqu'à ce qu'ils soient complètement repoussés à la mer._ - -_D'ailleurs, à notre époque, où tous les peuples de l'Occident ont -secoué le joug, il est tout naturel que ce soit le tour des peuples -orientaux d'être libérés des servitudes étrangères._ - -_Cette libération est inévitable. Tous les efforts contraires -n'aboutiront qu'à faire couler plus de sang sans influencer en rien le -résultat final._ - -[Illustration] - - - - -VI - - - EN TÊTE À TÊTE AVEC MUSTAPHA KÉMAL.--LA MAISON DU - CHEF DE GARE.--CE QUE DIT LE CHEF DES NATIONALISTES - TURCS.--L'OFFENSIVE EN ARMÉNIE.--LE TRAITÉ DE SÈVRES ET - LES HELLÈNES EN ASIE-MINEURE. - - -Redjeb bey, un des aides de camp du pacha que je rencontrai dans les -couloirs de la Chambre, m'annonça que son chef m'invitait à dîner à sa -villa. Je m'y rendis. - -Mustapha Kémal habile, comme je l'ai déjà dit, une petite maison -destinée autrefois au chef de gare, aux abords de la station. - -De grands arbres l'entourent et on y pénètre par un coquet jardin aux -allées soigneusement ratissées. - -Un escalier mène les visiteurs au premier étage, toutes les marches -sont recouvertes de de toile cirée et partout règne une propreté -d'autant plus appréciable que partout ailleurs, à Angora, les maisons -sont envahies de poussières. - -Nous entrons dans une salle à manger très simplement meublée où le -couvert était déjà mis. A côté, un petit salon, aux meubles recouverts -d'étoffe rouge foncé et un minuscule cabinet de travail. - -Dans le cadre de la porte apparaît un homme de haute taille, à la -moustache blonde: c'est Mustapha Kémal. Il est en civil, décoiffé, et -fume nerveusement une cigarette. - -Sur un signe de lui, j'entre dans son bureau, où se trouvait déjà le -capitaine Hayati bey, chef de son cabinet particulier. Celui-ci est -coiffé d'un grand kalpack noir. - -Sur le bureau de travail du pacha, je vois une pile de télégrammes -chiffrés et de journaux. - -Nous passons presque aussitôt à la salle à manger, car le dîner vient -d'être servi. A table, se trouvent quatre aides de camp, les généraux -Ismail Fazil et Mouheddine pacha. - -Mustapha Kémal aime de préférence la cuisine européenne. Les mets à -l'huile, lourds et indigestes, qui composent le fond de la cuisine -orientale, sont exclus de sa table. - -Le pacha déclare que la cuisine turque l'empêche de travailler; il est -de fait qu'il fournit beaucoup de besogne. Il ne quitte pas son bureau -avant deux heures du matin. Parfois même il y reste toute la nuit, -la tête baissée sur une masse de papiers, d'ordres, de dépêches et -de caries d'état-major. Il dort très peu, ce qui l'a fatigué et fait -maigrir à l'excès. - -Après dîner, nous passons au salon pour fumer, et, assis en face de -lui, je me mets en devoir de l'interviewer. Tout en causant, je ne -puis m'empêcher d'admirer le regard pénétrant de Mustapha Kémal. On -peut dire qu'il fascine et je comprends comment sa popularité est -attribuable à la puissance de ses yeux et de sa parole. Le pacha parle -couramment le français. - -_Lorsqu'en 1914,_ déclara Kémal Pacha, _l'Allemagne a violé le -traité garantissant l'intégrité de la Belgique, l'Angleterre prît -solennellement les armes pour défendre son honneur national outragé. -Le Monde entier frémit d'indignation à la violation de la Belgique par -le Kaiser. Juste cinq ans plus tard, la signature, au bas des clauses -de l'armistice de Moudros, de l'amiral Galthrope, représentant de la -Grande-Bretagne, était honteusement violée par l'attaque soudaine, à -main armée, d'une nation sans défense._ - -_L'armée hellène débarquait sans raison d Smyrne, y commettait des -massacres et causait le soulèvement de toute l'Anatolie._ - -_L'Angleterre, si fière de la sauvegarde de son honneur en Belgique, -a taché son histoire en Orient par une politique impérialiste pleine, -d'ambition et fatale pour son avenir colonial._ - ---_Croyez-vous à votre réussite finale, Excellence?_ - ---_Sans doute. Lorsqu'il y a près de 75 ans, quelques centaines de -comitadjis serbes gagnèrent les montagnes et luttèrent contre des -armées turques entières envoyées pour la répression des rebelles, ces -armées ne purent en venir à bout, car les Serbes luttaient pour leur -indépendance. La Bulgarie fit de même, la Grèce aussi._ - -_Aujourd'hui le tour est venu pour les Turcs de gagner leurs montagnes -natales, de prendre le fusil en main pour la lutte de guérillas et -mener à bonne fin une guerre de francs-tireurs. Plus cette situation -se prolonge, plus nous en profitons. Chaque jour est un pas en avant -pour nous et vers le dénouement fatal pour les oppresseurs. D'un côté, -nous sommes appuyés par la Russie des soviets et de l'autre par l'Asie -entière qui suit avec intérêt notre lutte suprême pour nous imiter dans -un avenir prochain._ - -_Est-ce que l'armée hellène supportera toutes ces campagnes! Le soldat -grec a laissé derrière lui son foyer, son commerce et ne pense qu'à -sauver sa peau pour pouvoir travailler et nourrir sa famille. Tandis -que tous les volontaires turcs viennent d'avoir leurs villages détruits -par l'envahisseur et qu'ayant perdu leurs foyers, ils s'engagent, pour -les recouvrer, dans une lutte vie ou à mort._ - -_D'un côté une armée qui veut conquérir, de l'autre un peuple entier -qui défend son foyer natal... Qui des deux remportera?_ - -_Aujourd'hui, à l'arrière du front grec, nos bandes pullulent et le -soldat hellène reçoit souvent des balles de face et de dos._ - -_Et voici l'hiver... encore un allié pour nous qui approche..._ - ---_Que pensez-vous, Excellence, de l'offensive et de la dernière avance -des Hellènes?_ - -_--Toute l'offensive et l'avance des Hellènes étaient prévues par moi. -Cette avance a affaibli son front qui a triplé sa largeur. Une preuve -éclatante en a été la bataille de Dêmirdji qui, si nous avions eu un -peu plus de cavalerie et de troupes de réserve, aurait été un véritable -désastre pour eux. Mais j'ai voulu faire un essai de rupture, avec -des forces beaucoup moins nombreuses que ne l'ont dit les communiqués -hellènes, qui a réussi du reste, et fut pour le général Paraskevopoulos -un revers cuisant. Demain, si Venizelos, obéissant à un ordre de son -dictateur Lloyd Georges, veut sacrifier une armée de 500.000 hommes -comme il l'a prétendu, il réussira peut-être d occuper difficilement -Angora et même Konia. En nous retirant à Sivas, noire guerre de -francs-tireurs redoublera et notre armée pourra plus facilement -percer leur front qui dépasserait dans ce cas mille kilomètres._ - -_M. Venizelos est entré en Anatolie dans un bourbier et l'armée grecque -finira par être obligée de quitter-après y avoir enterré des milliers -de cadavres-ce pays qui ne lui appartient pas._ - ---_La presse, ennemie vous accuse, Excellence, d'agir contre l'intérêt -du Sultan?_ - ---_Mes soldats et un peuple entier qui lutte contre renvahisseur -meurent pour défendre la terre sacrée léguée par nos anciens -khalifes... _ _J'ai une confiance aveugle en la réussite finale de -ma sainte cause, car elle représente la justice même que l'on veut -étouffer par l'ambition.»_ - -Complétant ces déclarations, Mustapha Kémal ajouta au sujet de -l'offensive kémaliste à peine déclanchée, que cette offensive n'était -qu'à sa première phase. - -_«Cela mettra fin, ajouta-t-il, aux agressions des bandes arméniennes en -territoire turc, cherchant à semer des désordres à l'intérieur._ - -_«J'ai confiance dans le plein succès de cette offensive qui nous -ouvrira une communication plus directe avec les Soviets et l'Asie -entière._ - -_«L'Arménie constituera aussi demain un gage précieux en nos mains et -ce seront les délégués arméniens eux-mêmes qui finiront par intervenir -auprès de la Société des Nations pour la révision des clauses du Traité -de Sèvres qui ont arraché injustement la ville de Smyrne à notre chère -Anatolie.»_ - -[Illustration] - - - - -VII - - A LA CHAMBRE D'ANGORA.--DÉCLARATIONS D'ISMAIL FAZIL - PACHA.--COMMENT LE MOUVEMENT NATIONAL A PRIS NAISSANCE.-- - SON HISTORIQUE.--STAMBOUL ET ANGORA.--LES DÉBATS AU - PARLEMENT.--UNE DISCUSSION INTÉRESSANTE.--LA LOI SUPPRIMANT - L'ALCOOL.--LES RAVAGES DES BOISSONS EN ANATOLIE.--L'ARGUMENT - RELIGIEUX.--LA LOI EST APPROUVÉE. - - -On m'avait fortement conseillé d'aller suivre les débats de la Chambre -kémaliste ou Assemblée nationale (Megliss-i-Milli) qui devait voter ce -jour-là une loi contre l'usage des boissons spiritueuses en Anatolie. -Le Parlement siège, comme je l'ai dit plus haut, dans une jolie bâtisse -de construction récente. Dans ses couloirs je rencontrai Ismail Fazil -pacha, Mouheddine pacha et Hamdoullah Soubhy bey, tous coiffés du -kalpak de rigueur. Ayant presqu'une demi-heure jusqu'à l'ouverture des -débats, nous échangeâmes quelques mots. - -Je questionnai Ismail Fazil pacha sur le soulèvement de l'Anatolie et -nous nous retirâmes dans la salle de lecture. - -Ismail Fazil est le père du général Ali Fuad, commandant le corps -d'armée sur le front de Smyrne. C'est un homme frisant--on peut le -dire--les 65 ans, car il est d'une constitution, sans jeu de mots, et -d'une santé parfaite. - -Il détient au sein du cabinet kémaliste le portefeuille des Travaux -publics. - -Voici le résumé de ses déclarations: - -_«Lorsque les Grecs débarquèrent à Smyrne. Mustapha Kémal pacha se -trouvait à Erzeroum comme Inspecteur général de l'armée. A cette -nouvelle, il vit que la Turquie désarmée allait être dépecée par ses -petits voisins et il décida de tenir à Erzeroum même un Congrès appelé -à délibérer sur la situation et sur ce qu'il y avait à faire. Tous les -commandants de l'armée de l'Ouest ainsi que les valis et religieux de -toutes ces provinces y furent convoqués. _ _«C'est à ce Congrès que -furent envoyés des délégués des provinces de l'Ouest qui demandèrent -tous la résistance, non contre l'Entente, mais contre les petits -Etats comme la Grèce et l'Arménie qui ne rêvaient qu'à anéantir la -Turquie et à placer le Conseil suprême devant le fait accompli. Smyrne -fut d'ailleurs un exemple frappant de cette prévision._ - -_«C'est ce Congrès d'Erzeroum qui fut le noyau de la défense nationale -à outrance. Mustapha Kémal reçut l'approbation générale et un vote -de confiance à l'unanimité et c'est lui qui prit l'initiative de la -tâche. Sivas déclara adhérer aussitôt au mouvement d'Erzeroum, puis -Trébizonde, Van, Diarbekir, Samsoun, etc., etc..._ - -_«Entre temps, du côté de Smyrne, les horreurs des Grecs à peine -débarqués et les massacres de. Musulmans d'Aïdine et Ménémen avaient -soulevé toute une masse de paysans qui avaient pris les armes pour -lutter désespérément contre l'envahisseur. Ceux-ci se groupèrent peu -à peu et leurs effectifs augmentèrent de jour en jour, opposant sans -répit la résistance aux Hellènes. _ _«Au bout de deux mois et grâce aux -milliers d'officiers arrivés de Constantinople, un noyau d'armée se -formait dans l'Anatolie de l'Est._ - -_«C'est à ce moment que je quittai Constantinople, appelé à Sivas où se -trouvait mon fils, le général Ali Fuad. Un deuxième Congrès, où était -représenté déjà la moitié de l'Empire, tint séance à Sivas, composé -d'environ soixante membres influents que chacune des provinces y -représentait._ - -_«Le mouvement nationaliste prit son élan à Sivas et continua à se -propager vers Smyrne._ - -_«A ce moment, le vali d'Angora, Mouheddine pacha, très anglophile et -sous l'influence directe du général Scotland, commandant à Eski-Chèir, -travaillait à gagner en faveur des Anglais les derviches de. Tchoroum, -très influents dans l'Anatolie._ - -_«Des missionnaires y furent envoyés mais leurs tentatives échouèrent._ - -_«La population prit soudain les armes et se dirigea, avec le -commandant du corps d'armée Ali Fuad, sur Angora pour mettre fin à ces -intrigues. Le général Scotland lui envoya alors un message lui disant -que s'il osait attaquer avec ses troupes rebelles les soldats de S. M. -Britannique, il en répondrait devant le Conseil suprême._ - -_«Ali Fuad répondit qu'il n'était plus général, mais citoyen et que ce -n'étaient pas des troupes qui barraient la route mais une population -venant de prendre les armes pour lui demander ce qu'il cherchait dans -le pays d'un autre._ - -_«Là-dessus, pour éviter une effusion de sang, Angora fut évacuée, -Mouheddine pacha s'enfuit à Constantinople et un gouvernement -nationaliste fut installé._ - -_«D'autre part, Koniah et toutes les autres provinces ainsi que les -volontaires combattant sur le front de Smyrne, adhérèrent au mouvement -nationaliste. Entre temps, Damad Ferid à Constantinople interceptait -toutes les communications de Mustapha Kémal avec le Souverain._ - -_«C'est la-dessus que le Congrès de Sivas envoya une sommation à la -Sublime-Porte d'avoir la communication directe avec le Sultan dans le -délai d'une demi-heure._ - -_«Tout le Congrès et Mustapha Kémal attendirent exactement une demi-heure -devant l'appareil télégraphique qui ne répondait pas. Ce délai passé, -toutes les communications furent interrompues._ - -_«A l'occupation de Constantinople (16 mars 1920), après sommation et -pour éviter une inutile effusion de sang, le général Scotland évacua -Eski-Chéir._ - -_«A présent toute l'Anatolie lutte pour sa libération des servitudes -étrangères, nous sommes tous confiants dans le succès de notre lutte -car nous ne sommes pas seuls. Trois formidables alliés nous tendent -la main: le Bolchevisme. l'Asie et l'Islam..._ - -_«J'espère et crois aussi que. l'Angleterre jusqu'à présent l'alliée -de l'Islam et qui a failli à sa ligne de conduite traditionnelle, -reviendra à elle afin de gagner les Turcs qui luttent pour leur -indépendance, plutôt que de compter sur un ramassis de petits Etats qui -ont tourné en sa faveur dès que la victoire a fait pencher la balance -de ce côté, rêvant ainsi d'avoir leur part au butin gagné par le sang -des autres.»_ - -On vint nous prévenir que la Chambre était réunie. A 2 h. 1/2 les 95 -députés kémalistes prenaient place autour de l'hémicycle où trônait -tout en haut le vice-président de la Chambre, le grand Tchélébi. A ses -côtés je remarquai la volumineuse personnalité de Djelaleddine Arif -bey, ex-bâtonnier du barreau ottoman et second vice-président. Dans la -salle, on percevait un sourd bourdonnement de voix. Tout à coup, la -cloche du président retentit et le silence s'établit. J'ai pris note -sténographiquement d'une partie des débats les plus intéressants. - -MAZHAR BEY (Aïdine).--Vous savez, chers camarades, que notre -budget-d'après l'exposé que nous retraçait l'autre jour le ministre -des finances, Ferid bey--est on ne peut plus satisfaisant. Néanmoins, -l'Etat doit s'imposer des sacrifices énormes pour faire face à nos -préparatifs militaires et solder nos achats en matériel de guerre. Il -en résulte un déficit inévitable de plusieurs millions de livres, et la -Chambre est chargée de le couvrir. - -«Or, une plaie affreuse ronge le pays, plus que cela n'a lieu n'importe -où ailleurs, et paralyse toutes nos forces vives; c'est l'abus -de l'alcool. Par contre, il ne faut pas oublier que les boissons -spiritueuses rapportent au budget annuel de l'Etat la coquette somme -d'environ un million et demi de livres turques. Beaucoup de nos -paysans, à Aïdine, Smyrne et Magnésie en particulier, ne vivent que du -produit de leurs vendanges. Il faut tenir compte dans nos décisions de -tous ces éléments. - -DJEVÀD BEY (Sivas).--Ces provinces ne sont plus entre nos -mains. (_Bruits._) - -MAZHAR BEY.--Oui, mais elles nous reviendront un jour -«inchallah», de même que l'Alsace et la Lorraine sont revenues à la -France. (_Applaudissements redoublés._) - -«Donc, continue l'orateur, ces provinces ne vivent que des produits -distillés du raisin et en premier lieu du «raki», Aujourd'hui, en -interdisant l'alcool dans le pays, vous enlevez leur gagne-pain à des -milliers de citoyens. Chers camarades, je vous préviens, statistique en -main, que la loi proposée à la Chambre serait une folie. - -«Nous devons maintenir l'alcool, car il s'agit d'un bénéfice net -d'un million de livres par an, et qu'en agissant différemment nous -fournirions aux paysans de Chio et de Mytilène, un moyen de s'enrichir -à nos dépens. - -CHUKKRY BEY (Trébizonde) le remplace. - -«Je ne veux pas contredire mon prédécesseur, affirme le nouveau venu. -Mais je tiens à vous exposer, Messieurs, les ravages que cause la -boisson au sein de notre Patrie. - -«Un mal interne ronge notre peuple. Aujourd'hui, notre paysan de Konia, -après avoir vendu son beurre et ses œufs au marché, remporte dans son -foyer des bidons de raki et s'enivre oubliant toutes les prescriptions -de l'Islam! - -VELHI BEY (Konia).--Pas à Konia seulement, c'est partout -ainsi. (_Rires._) - -ALI CHUKKRI BEY (Trébizonde).--Il y a de cela dix ans, à -Trébizonde, les personnes abusant de l'alcool pouvaient se compter sur -les doigts. - -«A présent, hélas! les enfants de 7 à 8 ans pratiquent le culte de la -«dive bouteille» comme père et mère. Les maladies augmentent avec ces -abus, et la nation entière est exposée à un péril imminent; elle se -trouve au bord de l'abîme. - -«On ne veut pas faire perdre au budget un million de livres, mais on -bride le pays. La Chambre assume une responsabilité écrasante. Tous -les députés doivent être d'accord pour entreprendre la lutte en vue -d'assainir la nation et d'élaborer cette loi... - -FARIK BEY (Denizli)--... que le Gouvernement ne pourra à -aucun prix appliquer intégralement. (_Bruits dans la salle._) - -ALI CHUKKRI (Trébizonde), répliquant vivement.--Un -gouvernement qui ne peut appliquer ses lois n'en est pas un... - -(_Grand bruit, protestations; on empêche le député de continuer.--Le -président rappelle à l'ordre._) - -«Je ne veux pas qu'on prête à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas et -je me rétracte! (Le silence se fait.) - -«Une loi supprimant l'alcool délivrerait l'Anatolie d'un mal affreux. -Nous devons imiter l'Amérique et la Russie. En Russie, la loi contre -l'alcool a été appliquée en recourant, le cas échéant, à la bastonnade! -Il faudra que nous sachions en faire autant. Pour nous autres Turcs, il -n'y a qu'un remède radical,la bastonnade! (_Bruits, protestations._) - -MEHMED HODJA (Edremid). (_Il prend la parole à la tribune et d'une voix -de stentor entonne une harangue en faveur de la loi._) - -«La principale cause de nos malheurs est que, nous autres Turcs, nous -n'observons plus les lois de l'Islam. - -«Notre religion nous interdit l'alcool et nous nous permettons d'en -abuser. Tous les peuples musulmans savent trop combien nous négligeons -les lois divines. Il y a vingt ans, à Edremid, les Chrétiens n'avaient -que vingt maisons tout au plus. L'alcool et le jeu ont ruiné les Turcs -de l'endroit et aujourd'hui la moitié de la ville appartient aux -étrangers! - -«Tant que les Turcs ne prendront pas les mesures nécessaires contre -l'ivresse et le jeu, ils seront foulés aux pieds de leurs plus vils -ennemis.» - -Cette fois les contradicteurs se sont tus. L'argument divin est sans -réplique, dans la toujours religieuse Anatolie, et c'est au milieu d'un -silence complet que Djelaleddinc Arif bey note le compte rendu officiel -et lit le projet de loi suivant: - -1º _L'importation de tous les spiritueux est strictement interdite sur -toute l'étendue du territoire ottoman._ - -2º _Tout débit d'alcool sera fermé. Les scellés seront apposés par -l'Etat sur tous les alambics, bidons et barils._ - -3º _L'alcool ne pourra se vendre dans le commerce que dénaturé et après -un contrôle de l'Etat_. - -Les contrevenants seront condamnés à une amende de 100 à 500 livres et -à une peine corporelle variant entre 80 et 100 coups de bâton et à une -réclusion de 2 à 6 mois de prison. - -Et, sans plus ample discussion, la loi est approuvée. Il y a des pays, -n'est-ce pas, où cela ne va pas si vite. - - - - -VIII - - ISMAIL SABRY BEY.--À LA DÉFENSE NATIONALE.--L'OCCUPATION DE - SMYRNE.--L'AGRESSION HELLÈNE CONTRE L'ANATOLIE.--LES CAUSES - DU SOULÈVEMENT DE L'ASIE-MINEURE.--EN CILICIE.--DEUX MOTS DE - FEVZI PACHA, MINISTRE DE LA GUERRE.--QUELQUES PROCLAMATIONS. - -J'ai rencontré à Angora, dans l'entourage de Mustapha Kémal, un ancien -ami: Ismail Sabry bey, ancien adjudant de la reine Marie de Roumanie. - -Sabry bey est originaire de la Dobroudja et il était capitaine de -cavalerie dans l'armée roumaine. Mais les déportations et massacres -qu'eurent à subir les Musulmans de la Dobroudja le décidèrent à passer -dans les rangs de l'armée turque. - -C'est aujourd'hui un des membres les plus influents du soulèvement -kémalisle. Comme récompense de ses précieux services et de son courage -vis-à-vis de l'ennemi, Mustapha Kémal pacha le prît à ses côtés. - -Sabry bey m'amène au Ministère de la Guerre. - -Je suis introduit auprès du commandant Riza, de l'Etat-Major, qui nous -reçoit fort aimablement. - -A peine la conversation était-elle engagée et lui avais-je demandé -comment prit naissance le mouvement national, il me tendit un dossier. -Je l'ouvris et y trouvai tout d'abord quelques dépêches, qu'il me -parait intéressant de transcrire ici: - - - TÉLÉGRAMME DU COMMANDANT D'AÏDINE - - «Le 15 mai 1919. - - «Notre correspondance avec Smyrne occupée par les - Hellènes s'est trouvée interrompue. Détails parvenus - ici annoncent massacres sur population musulmane commis - par troupes grecques. Caractère occupation imprécis. - Population extrêmement surexcitée.» - - «Commandant de la 57^e Division, - - «CHEFICK». - - - «Panderma, le 16-5-1919. - - «Population Panderma extrêmement surexcitée suite occupation - injustifiée Smyrne.» - - «C. div. 14^e C. Armée, - - «YUSSOUF IZZET». - - - «Aïdine (très urgent), le 16-5-1919. - - «...Le 14-5-19, six transports hellènes, protégés par quelques - torpilleurs, commencèrent à entrer dans le port de Smyrne. - La population grecque s'assembla en masse sur le quai. - Tout d'abord, une compagnie de 300 Efzones débarqua sur le - quai, suivie par d'autres groupes. Les forces débarquées se - divisèrent en deux colonnes, dont l'une prit la direction de - la caserne et l'autre celle de Punta. La population indigène - armée accompagnait ces troupes; aussitôt les quartiers grecs, - sis aux environs du quai, bissèrent des drapeaux hellènes. - Au moment où la première colonne fut près de la tour de la - place de la caserne, un coup de feu éclata. Là-dessus un - choc s'engagea entre nos soldats d'une part et les soldats - hellènes et la population armée d'autre part. Des deux côtés - aux prises sur les lieux, les pertes se montent à plus de - 700. Le choc dura une heure. Une partie de nos officiers et - soldats se trouvant dans la caserne, furent faits prisonniers. - On les conduisit à bord du cuirasé Avcroff. D'autres soldats - ottomans se sont retirés avec leurs armes hors de la ville. - Les habitants grecs de Seydi-Keuy et des environs, accourus - en armes durant le choc, se mirent à piller le local du - Gouvernement, la caserne et les magasins appartenant aux - Musulmans. Après l'occupation des établissements officiels et - de ceux de la Sûreté publique, l'armée se joint aux bandes - grecques pour commettre des atrocités tant dans la ville que - dans les environs. La malheureuse population musulmane est - assassinée et torturée. Guidés par des bandes grecques, - les soldats hellènes se saisirent de quelques-uns de nos - officiers et arrachèrent leurs uniformes à coups de crosse. La - population musulmane se réunit dans le cimetière juif, dans - l'intention de s'élever contre l'annexion et de sauvegarder - ses droits. Elle ne voulut pas se disperser et passa la nuit - du 15 au 16 dans le cimetière Israélite continuant ses - manifestations nationales. Après minuit, des coups de fusils - et de mitrailleuses se firent entendre aux environs de ce - cimetière. Le feu continua dans ce quartier et dura environ - quatre heures. La population musulmane, exposée à ce massacre, - dût se disperser. - - «Durant toute la nuit, on entendait partout dans la ville - des coups de fusil et de bombes. Les dépôts d'armes et de - munitions, ainsi que les caisses des établissements officiels - furent entièrement pillés par la population locale grecque. - L'agression se manifesta avec une fureur telle que les - soldats hellènes en vinrent jusqu'à faire usage de leurs - mitrailleuses. - - «Les atrocités des Grecs furent portées au-delà des limites - de la ville, des bandes grecques formées dans les villages se - mirent à attaquer aussi les trains et les villages musulmans. - - «Dans plusieurs villages, des bandes helléniques et grecques - ont commis aussi de nombreuses agressions et leurs actes de - violence se sont étendus jusqu'aux environs de Kouche-Ada et - de Soke. - - «Les violences ainsi commises par les Grecs indigènes, tant - en groupes qu'individuellement, à l'encontre des lois de - l'humanité, ont vivement indigné la population musulmane - d'Aïdine et de ses dépendances. Tant que l'occupation de - Smyrne par la Grèce durera et que les violences des bandes - grecques continueront, l'énervement de la population musulmane - doit fatalement croître et, par conséquent, il y aura lieu de - s'attendre à des événements regrettables. - - «Donc, au nom de l'humanité, il est d'une importance extrême - de faire les démarches nécessaires auprès des représentants de - l'Entente afin que, dans le cas où l'occupation de la ville - serait nécessaire pour l'Entente, des contingents ententistes - anglais, français et américains viennent seuls effectuer cette - occupation. - - «Le Commandant de la 57^e Division, - - «CHEFICK». - - - Aïdine, 17 5-19. - - (SUITE TÉLÉGRAMME N° 892) - - «1º) Les membres de l'Etat-Major du corps d'armée et des - divisions ont été arrêtés à Smyrne le jour de l'occupation. - - «2º) Les massacres et les pillages commis à Smyrne contre la - population musulmane et contre nos soldats n'ont nullement été - provoqués par les nôtres, mais il existe, au contraire, des - preuves indiquant qu'ils ont été commis avec préméditation - par les Grecs indigènes et les soldats hellènes. - - «CHEFICK.» - - -Le passage suivant, d'un autre rapport du général Nadir pacha, sur les -horreurs de Smyrne, vaut aussi d'être cité: - - «A ce moment furent commis des crimes et atrocités - inimaginables, que réprouveraient les peuples même les moins - civilisés. - - «Des Grecs, armés de revolvers, tiraient continuellement sur - le groupe des officiers turcs, traversant la rue au milieu de - deux rangées de soldats hellènes d'occupation. - - «La population grecque n'a rien épargné pour insulter, - humilier, torturer et frapper les officiers. - - «Tous ceux qui étaient à bord des bateaux grecs, le long des - quais, ainsi que tous les soldats hellènes descendus dans - la rue et la population grecque de la ville elle-même, ont - participé par tous les moyens à cette scène tragique. Les - officiers turcs, mains en l'air, furent contraints de crier - «Zito» et un grand nombre d'officiers et de soldats furent - impitoyablement massacrés ou blessés. Une pluie battante, - mêlée de grêle qui commença à tomber peu après, contribua - heureusement à détourner sensiblement ce déchaînement de - barbarie.» - -Si je devais transcrire, ici, la suite de dépêches annonçant la -destruction d'Aïdine, de Ménémen, les massacres de Magnésie, etc., la -série n'en finirait pas. - -Aussi Riza bey me dit que si quelqu'un lui demandait pourquoi -l'Anatolie est rebelle et s'est ainsi soulevée, il montrerait ce -recueil qu'il gardait précieusement. - -Nous causâmes ensuite de la Cilicie. Je remarquai avec plaisir -qu'aucune rancune envers la France n'existait chez ces officiers. -Seulement Riza bey me donna deux proclamations qui venaient d'être -rédigées pour être jetées par avion sur les troupes françaises. Je les -reproduis ici à titre documentaire et parce qu'ils font ressortir les -vœux que formaient alors les nationalistes turcs sur la Cilicie. - - -«SOLDATS DE FRANCE! - -«Combattants de la République et apôtres de la -justice, demandez à vos chefs pourquoi vous versez encore votre sang -pour la conquête inutile de la Cilicie turque qui ne vous est même pas -cédée par le traité de Versailles? - -«Poilus de France! Songez que votre patrie vient de gagner une belle -victoire en vous rendant l'Alsace et la Lorraine, mais vous tacheriez -l'œuvre de vos camarades morts au champ d'honneur, en voulant -déchiqueter le peuple turc qui ne demande qu'à vivre libre et en bonne -amitié avec vous. - - -«Soldats de France! - -«Si vous poursuivez ces projets, les Turcs sont à la veille de -s'allier aux rebelles arabes. Un exemple frappant est sous vos veux. -En Mésopotamie, les Anglais ont une armée de 100.000 hommes, qui est -harcelée de tous côtés. Leurs troupes ont leurs arrières coupés, sont -attaquées chaque jour par les Turco-Arabes et périssent par milliers. -En Cilicie, vous êtes en face d'un péril identique et imminent! - -«Aujourd'hui, l'époque des conquêtes est passée!... - -«Est-ce le moment pour la France républicaine de dévoiler son ambition, -ou celui de se mettre au travail et de chercher ses vrais intérêts là -où ils sont autrement que par la force?... Cela demandez le à vos chefs, -et s'ils ne peuvent vous répondre, consultez votre conscience; elle -vous refusera de déshonorer votre histoire en vous ruant sur un peuple -qui ne demande qu'à vivre libre et tranquille!...» - - -«POILUS DE FRANCE! - -«Vous avez laissé bien loin derrière vous vos villages, vos foyers -chéris... - -«La guerre est finie depuis longtemps, l'Alsace et la Lorraine sont -redevenues françaises, mais vous, que cherchez-vous encore ici? - -«Le moment est venu de prendre la truelle en main et de réparer les -sanglantes blessures de la Patrie. - -«Le moment est venu pour l'humanité entière de respirer, non de -conquérir, de brûler encore et de verser inutilement du sang. - -«Poilus de France égarés en Cilicie, qu'avez-vous à attaquer les Turcs -qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et amis de la France? - -«N'oubliez pas vos traditions d honneur et de justice, ne perdez pas -ainsi vos vrais intérêts en Orient! - -«Vous combattez pour les beaux yeux de l'Angleterre, qui est pour nous -tous l'ennemi commun. - -«Poilu de France! Rentre chez toi, profite de la victoire et mets toi à -l'œuvre avant les Allemands... - -«Ne pense pas à vouloir le bien d'autrui!... - -«Rentre dans ta douce France, laissons les armes pour reprendre la -charrue et nous remettre enfin à travailler en paix! - -«Chacun chez soi! Dieu avec tous!...» - -Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations, le général -Fevzi pacha entra dans la pièce. - -Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici -textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement -avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour îles affaires -urgentes. - -Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les -précédentes. - -_Jusqu'à présent_, remarque Fevzi pacha, _nous avions négligé ce front, -car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens -à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent -toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la -situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler -les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle -a tout intérêt à le faire._ - -_L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer -des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes. -Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur -serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec -l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes!_ - -[Illustration] - - - - -IX - - CE QUI SE PASSE EN MÉSOPOTAMIE.--LE GOUVERNEMENT - NATIONALISTE ARABE DE KERBELLAH.--LES ALLIÉS DES - KÉMALISTES.--L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE EN PERSE ET EN - ARABIE.--L'ÉMIR ALI.--L'ATTAQUE DES CONVOIS ANGLAIS - DU TIGRE.--SUR LES RIVES DE L'EUPHRATE.--ARABES ET - KÉMALISTES.--A LA FRONTIÈRE PERSANE. - -J'ai pu voir ici un officier kémaliste blessé, de l'entourage immédiat -de Nihad pacha, rentré dernièrement du front de Mésopotamie et qui m'a -donné de précieuses informations sur ce qui se passe dans ces provinces -éloignées de l'Asie. - -En Mésopotamie, la paix est bien loin d'être rétablie et la situation -ne s'est guère éclaircie non plus, comme on l'annonçait dernièrement en -Angleterre. - -Les Anglais, il est vrai, ont réussi à s'établir dans le delta et dans -les provinces de Bassorah et de Kourna, où leurs troupes ont culbuté -les rebelles arabes qui se sont retirés vers l'intérieur. Mais ceux-ci -reviennent à l'attaque et à présent, en Mésopotamie, l'armée anglaise -combat sur un front de plus de 600 kilomètres, c'est-à-dire de Bagdad à -Bassorah. Elle est en outre attaquée de flanc par les révolutionnaires -persans descendant de Kermanchah dans le Pouchti Kouh. - -Un émir arabe, l'émir Ali, parent de l'émir Hussein, très influent en -Mésopotamie, leva le premier l'étendard de la révolte, il y a un an -de cela. Ce fut le début de la révolution arabe dans l'Irak contre -l'Angleterre. - -Ce chef rebelle entra à Kerbellah, d'où la petite garnison anglaise -dût se retirer, et y installa un gouvernement provisoire à l'instar de -Kémal pacha à Angora. - -Quelque temps plus tard, tandis que les Arabes du Monentefîck et du -Djebell se soulevaient, l'émir Ali envoya une délégation en Anatolie -pour conclure une alliance avec les Kémalistes. Ceux-ci s'empressèrent -d'accepter et envoyèrent une mission à Kerbellah, accompagnée -d'officiers d'Etat-Major demandés par l'Emir. C'est ainsi qu'à la fin -de l'été 1920, les Arabes, suffisamment organisés et très nombreux, -entreprenaient la lutte depuis Bagdad jusqu'à la mer. D'autre part, -le 13º corps d'armée kémaliste, sous les ordres du général Nihad -pacha-alors à Diarbékir se mit à descendre le Tigre et il investissait -Mossoul où la garnison anglaise, coupée de Bagdad, ne put résister. - -Nihad pacha continua son avance et installa en octobre dernier -son Quartier général à Mossoul, tandis que ses 2º et 5º divisions -combattaient avec l'aide des Arabes à Samara. - -Les Persans à leur tour, ayant proclamé un gouvernement nationaliste -à Tabriz, s'allièrent aux Kémalistes et ne tardèrent pas à faire -irruption en Mésopotamie. C'est ainsi que les troupes britanniques -virent un troisième front surgir sur le champ de bataille. - -Quoique très mal équipées et mal organisées, ces bandes persanes -causent de grands dommages aux Anglais, car ils mènent sur la rive -gauche du Tigre une guerre de guérillas qui retient de ce côté une -quantité de troupes obligées de protéger les convois de ravitaillement -remontant le Tigre vers Bagdad. - -Ces convois sont souvent attaqués par des insurgés arabes qui, -blottis par milliers dans les roseaux et les bambous des rives et des -marécages, ne cessent de mitrailler tous les navires qui passent. - -Ceux-ci sont naturellement tous armés et les Anglais ont organisé -des escadrilles de moteurs blindés accompagnés d'hydro-avions qui -parcourent sans cesse tout le cours du fleuve y faisant la police. -Dans chaque village riverain sont installés des postes munis de fortes -garnisons et entourés de fils de fer barbelés, ce qui n'empêche pas -les Arabes de les attaquer sans trêve et tout le voyage des bateaux -circulant de Bassorah à Bagdad s'effectue le plus souvent sous une -pluie de balles. - -A l'organisation impeccable des Anglais le long du Tigre, les Arabes -répondent par le nombre de leurs combattants, qui pullulent et sont -bien approvisionnés en armes et munitions. - -L'émir Ali a réussi à se procurer quelques batteries de canons de -campagne et de nombreuses mitrailleuses. - -Les insurgés arabes en Mésopotamie emploient audacieusement une -singulière tactique pour attaquer et détruire les convois fluviaux -britanniques quoique ceux-ci soient armés. - -De nuit, des centaines de soldats arabes se munissent de peaux de -moutons qu'ils gonflent en guise de bouée et ils entrent sous cet -accoutrement dans le fleuve se laissant ainsi entraîner par le courant -en masses compactes pour se cramponner à l'étrave des bateaux et se -hisser sur le pont à l'aide de bambous recourbés. Ils font alors -irruption de tous les côtés à la fois et attaquent au poignard les -passagers et les équipages; ceux-ci ne pouvant plus se défendre avec -leurs armes sont massacrés de la sorte. - -Le bateau, après qu'ils l'ont échoué, est dévalisé par les insurgés. - -L'émir Ali a installé son gouvernement à Kerbellah où sont concentrés -les principaux ministères. Percevant les impôts sur toute la population -de l'Euphrate, ce gouvernement, dont l'existence est inconnue peut-être -en Europe, à son budget et fonctionne presque normalement. L'émir -lutte pour l'indépendance de la Mésopotamie et l'on m'assure qu'il a -plusieurs fois déclaré son attachement à la France et aux Turcs. C'est -un homme âgé d'une quarantaine d'années, très énergique et très aimé de -tous les Arabes de l'Irak. - -L'Angleterre se heurte avec lui à un ennemi puissant, respecté et en -parfaite solidarité avec les kémalistes turcs qui luttent à ses côtés. - -[Illustration] - - - - -X - - L'EXILÉE D'ANGORA.--HALIDÉ EDIB HANUUM.--UNE VISITE À - SA FERME.--LA ROMANCIÈRE KÉMALISTE.--L'AMAZON D'ANATOLIE.-- - LES FUSILS DANS LA PÉNOMBRE.--DÉSENCHANTÉE 1920.--LA FUITE - D'HALIDE DE CONSTANTINOPLE.--CE QU'ELLE DIT DU MOUVEMENT - NATIONAL. - -A la direction générale de la presse kémaliste, un ami m'avait proposé -d'aller voir, avant de quitter Angora, Halidé Edib Hanoum, fougueuse -propagandiste de la cause nationaliste et écrivain d'une indéniable -valeur. Le soir même une voiture nous menait avec force cahots, à -travers les rues mal pavées de l'antique Ancyre. Nous avancions sur -une route poudreuse menant à la ferme modèle, dépendance de l'Ecole -d'agriculture d'Angora sise à environ une heure de la ville. - -De temps en temps, nous croisions sur notre chemin quelques «tchétés» -kémalistes armés et montés sur de beaux chevaux. Ils font partie de ces -bandes, de formation nouvelle, qui s'exercent à la petite guerre en -attendant d'être dirigées vers le front. - -Chacune des bandes de «tchétés» est munie d'une mitrailleuse et -comprend 50 cavaliers armés jusqu'aux dents. Les grenades à main qu'ils -suspendent à leur ceinture et que ces cavaliers trimballent avec eux, -sont la terreur constante des habitants d'Angora. - -Au café où ils s'attablent, ils conservent toujours ces dangereux -joujoux auprès d'eux, parfois ils s'amusent à les démonter et les -explosions par accident ne sont pas rares, qui font voler en éclats -tout le café, tables chaises et clients! - -Aussi le gouvernement a-t-il pris la décision d'interdire le port de -ces bombes à l'intérieur de la ville. - -Tandis que notre voiture passe, je les vois esquisser une merveilleuse -«fantasia» sur leurs fringants chevaux qu'ils montent admirablement -bien. - -Au bout d'une heure de course nous arrivons à une ferme champêtre -et gaie émergeant d'un bouquet de feuillage, le long d'une petite -rivière aux eaux claires et très poissonneuses. Devant la ferme est un -grand verger, puis une prairie ombragée où paissent tranquillement des -vaches. Tout est calme et silencieux. C'est un lieu bien choisi pour -servir de refuge à l'àme ténébreuse et mélancolique qui est venue s'y -exiler... Tout à coup un galop pressé retentit. Nous voyons arriver de -loin une femme montée sur un superbe pur sang. Le vent s'engouffre dans -les plis de son «tcharchaf» noir. Elle est chaussée de bottes d'homme. -Sa ceinture s'orne d'une cartouchière et d'un revolver à la «cow-boy». -C'est Halidé Edib Hanoum. - -⁂ - -Quelques minutes plus tard, nous étions dans une petite pièce située au -prcmier étage et transformée en salon. Quelques meubles purement turcs -d'une simplicité rustique. - -Dans un coin, luit dans la pénombre l'acier poli d'une dizaine de -fusils, revolvers et poignards rangés avec précaution. Sur une petite -table est un «samovar» russe et au milieu de la pièce un grand -«mangal»[2] de cuivre. - -[2] Réchaud à charbon turc.] - -Nous nous asseyons sur des «minders»[3] à la turque adossés aux -fenêtres donnant sur le balcon d'où la vue s'étend sur de riches -plantations. Halidé Edib a pris place en face de nous. Elle a gardé son -«tcharchaf», le voile relevé. - -[3] Divan à la turque.] - -Tandis qu'elle parle, je l'observe. Notre interlocutrice est une belle -femme entre les deux âges, aux yeux noirs et au regard langoureux. Les -péripéties de sa fuite en compagnie de son mari, le docteur Adnan bey, -méritent d'être narrés. - -⁂ - -Déguisés en villageois et ayant chargé leurs effets sur un char à bœufs -plein de paille, des «tcharik» aux pieds, un aiguillon en main, c'est -en cet agreste équipage que Halidé Edib s'achemina sur la route menant -de Scutari à Alemdagh. - -Mari et femme errèrent ainsi quinze jours durant, le long de chemins -isolés, logeant dans des hans affreux et peuplés de vermine... Ils ne -furent reconnus qu'a leur arrivée à Ada-Bazar. - -Halidé Edib nous retient à prendre le thé. Une petite paysanne nous -sert sur un plateau du beurre frais provenant de la ferme et des -confitures préparées par la fermière. - -«Nous ne manquons de rien, me dit Halidé Edib Hanoum, la terre de nos -aïeux, la belle et riche Anatolie, malgré toutes ses blessures béantes, -est encore généreuse. L'Europe a beau ne rien envoyer, nous trouverons -longtemps encore sur la terre de l'exil des tchariks pour nous chausser -et des vêtements de bure...» - -Puis, tandis que je la questionnais sur le mouvement national, -l'éminente romancière et poète turque me répondit sans hésitation: - -_«Vous nous voyez ici, nous avons tout laissé derrière nous, maisons, -famille, notre Bosphore chéri aux-riantes rives... Nous avons -abandonné tout cela pour prendre les armes et lutter à la défense de -nos monts et de nos terres que l'on veut faire envahir par nos plus -vils ennemis..._ - -_«Au commencement de la guerre générale qui a déchaîné le feu dans le -monde entier, je me trouvais à Constantinople. Lu ruée germanique sur -la Belgique, fut douloureusement ressentie par la plupart des Turcs, -car la Turquie elle aussi sait jusqu'où va la violence de certaines -nations européennes que l'ambition rend aveugles..._ - -_«Les vrais Turcs sentaient l'approche d'un malheur... ils savaient -que l'Allemagne avait entre les mains les rênes de l'Empire, mais ils -frémirent tous d'horreur à la destruction de Louvain, aux horreurs -germaniques en Belgique. Il serait inutile de rappeler l'indignation -que la violation de la Belgique par les armées du Kaiser, souleva dans -le monde entier._ - -_«Pourtant, cinq années plus tard, une violation plus monstrueuse -encore était accomplie envers la Turquie qui avait déposé les armes en -se fiant à l'armistice de Moudros et au 12^e principe de Wilson qui lui -donnait droit à la souveraineté turque sur les territoires turcs de -l'Empire ottoman..._ - -_«On jeta sur un peuple désarmé, l'armée grecque qui occupa Smyrne, -y commit des massacres sans précédent et mit à sac les plus belles -provinces de l'Anatolie... Aujourd'hui, des villes d'Aïdine, de -Ménémen, Nazeli, il ne reste qu'un amas de décombres..._ - -_«A toutes ces horreurs, personne n'eut de cris d'indignation, pas -un sursaut de révolte ne se manifesta et pourtant ces villes, ces -populations, ces contrées dévastées, mises à feu et à sang, font partie -de l'humanité!_ - -_«Et l'on prétend que les nationalistes turcs sont dans leur tort I -Mais quel peuple au monde n'en aurait pas fait autant sinon plus?_ - -_«Les misères et les horreurs sans précédent dont la population turque -de Constantinople est victime depuis que les Anglais y sont les maîtres -sont indescriptibles._ - -_«Les étrangers, parmi lesquels de rares officiers français restés à -Stamboul, sont témoins des occupations à main armée des maisons turques -qui ont plu à MM. les Officiers anglais._ - -_«A tout cela d'autres témoignages viennent s'ajouter: les coups -de crosse et de cravache administrés par des soldats australiens, -polynésiens--apôtres de la civilisation britannique--aux malheureux -voyageurs qui sont obligés d'attendre dix jours sur pied pour obtenir -un visa anglais au quai de Galata. Et les familles jetées sans raison -dans la rue, et les harems violés, les arrestations brutales pour ceux -qui sont connus être francophiles convaincus, et l'horrible censure -interalliée, anglaise plutôt, qui étouffe la voix de la presse turque -laissant les feuilles grecques et arméniennes déverser des articles -mensongers et injurieux envers la Turquie, que de tracasseries, -odieuses et pires!_ - -_«La Turquie n'est pas entrée de sa propre volonté dans la guerre -générale; c'est elle, néanmoins, qui a été le plus injurieusement -traitée, plus que l'Allemagne, plus que l'Autriche et même que la -Bulgarie._ - -_«Un peuple qui a le moindre sentiment de patriotisme ne devait-il pas -prendre les armes pour soutenir une lutte désespérée... et ne sait-on -pas que les peuples exaspérés sont souvent redoutables?_ - -_«Mustapha Kémal, dans la lutte suprême qu'il a entreprise, a réveillé -d'autres peuples? asiatiques opprimés._ - -_«Le bolchevisme se changera fatalement en Asie en un soulèvement -général, car les droits de tout peuple de disposer de lui-même que -Wilson a proclamés, ainsi que les idées des communistes envers les -capitalistes ont réveillé l'Asie._ - -_«Nous sommes aujourd'hui liés étroitement aux Musulmans de la Chine et -des Indes et nous savons exactement vers quel dénouement marchent les -événements que quelques diplomates inconscients ont provoqués._ - -_«Le grand Congrès asiatique de Bakou est un pas en avant. La révolte -des peuples opprimés de l'Asie est proche. Demain, lorsque toutes les -colonies britanniques seront mises à feu, M. Lloyd Georges réfléchira -sur la fatalité qui pèse sur des oppresseurs nourris d'ambitions...»_ - -Il me souvient d'avoir visité naguère, sur les rives du lac de Genève, -à Coppet, le château où s'exila Mme de Staël. La ferme de Halidé Edib -m'a rappelé involontairement ce pittoresque refuge de Mme de Staël. -A l'instar de l'auteur de Corinne, l'exilée d'Angora entretient une -active correspondance. Elle écrit environ trente lettres par jour à -différents personnages en vue, d'Angleterre et d'Amérique. Elle compte -publier, à ce qu'elle m'a affirmé, un recueil de «Lettres d'Anatolie», -qui sera évidemment du plus vif intérêt. - -Mais que dirait Pierre Loti de ces «Désenchantées» nouveau style! - -Les voilà à l'œuvre et en plein dans la vie active... - - - - -XI - -EN QUITTANT LA TERRE KÉMALISTE - - -Quelques jours après ce long et si curieux voyage, je m'embarquais de -nouveau à Inéboli, sur un paquebot en partance pour Stamboul... - -L'impression laissée par ce que j'ai vu en Anatolie, est de celles que -de vains commentaires affaibliraient; elle est dans la simplicité et -la véracité des faits de nature à jeter sur le kémalisme des lueurs -nouvelles qui éclaireront, je l'espère, les esprits impartiaux. Quant -aux autres... - -Tandis que je prenais place dans un canot qui devait m'amener à -bord, je répétai plusieurs fois à un compagnon de voyage qui devait -repartir pour Angora: « Dites à Mustapha Kémal pacha, que le respect et -l'admiration que j'ai pour lui, après que je l'ai vu à l'œuvre, sont -si grands, que je l'appellerais partout avec fierté «l'Apôtre de la -Résurrection turque!» - -Tandis que le canot s'éloignait du rivage, je distinguais encore sur -le quai, quelques soldats anatoliens, leurs cartouchières fièrement -rangées sur leur poitrine, qui contemplaient l'horizon azuré de la -Mer Noire avec de grands yeux illuminés. - -Quelques heures après, notre bateau levait l'ancre. Sur la passerelle, -je restais debout à regarder s'éloigner ces rives kémalistes, ces -côtes de l'Anatolie indépendante, tout entière absorbée dans une lutte -désespérée, mais si sublime, contre tant d'adversaires à la fois... - -La nuit couvrait déjà la mer, lorsque là-bas, derrière nous, sur la -ligne fuyante du large, je vis disparaître ce coin de terre natale, -resté encore si fièrement turc en ce monde !... - -{Illustration] - - -Imp. R. Dousinelle, 3-5-7, rue St-Pierre, St-Germain-en-Laye. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of A Angora aupres de Mustafa Kemal, by -Alaeddine Haidar - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A ANGORA AUPRES DE MUSTAFA KEMAL *** - -***** This file should be named 50805-0.txt or 50805-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/8/0/50805/ - -Produced by Turgut Dincer (This file was produced from -images generously made available by The Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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