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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Cours de philosophie positive, vol. 6/6 - -Author: Auguste Comte - -Release Date: December 28, 2015 [EBook #50786] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE, VOL 6 *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte - original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou - d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections - se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement - corrigée par endroits. - - Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 36 et - placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent. - - - - - COURS - DE - PHILOSOPHIE POSITIVE. - - - - - SE TROUVE AUSSI: - - À TOULOUSE, chez _Charpentier_. - - À LEIPZIG, chez _Michelsen_, - À LONDRES, chez _Duleau et Cie_, - À VIENNE, chez _Rohrmann_, - À TURIN, chez { _Pic_, - { _Bocca_, - À SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_. - - IMPRIMERIE DE BACHELIER, - rue du Jardinet, n° 12. - - - - - COURS - DE - PHILOSOPHIE POSITIVE, - - PAR M. AUGUSTE COMTE, - - ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE - TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE À CETTE ÉCOLE, - ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT. - - - TOME SIXIÈME ET DERNIER, - CONTENANT - LE COMPLÉMENT DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, - ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES. - - - PARIS, - BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE - POUR LES SCIENCES, - QUAI DES AUGUSTINS, N° 55. - - 1842 - - - - -EXTRAIT DU JUGEMENT -rendu le 29 décembre 1842 -PAR LE TRIBUNAL DE COMMERCE -DE PARIS, - - _Sur l'action intentée par_ M. AUGUSTE COMTE _contre_ M. - BACHELIER, _au sujet de l'=Avis de l'éditeur= placé par ce - libraire en tête du tome 6e et dernier du_ COURS DE PHILOSOPHIE - POSITIVE. - - * * * * * - - Attendu que, dans cet _Avis_, M. Bachelier ne s'est pas borné - à récuser d'avance la solidarité des assertions de l'auteur, - mais qu'il y a ajouté des expressions inconvenantes envers M. - Comte; que ledit avis n'a point été préalablement communiqué à - M. Comte, lequel n'en a eu connaissance que par la publication - de son volume; - - Attendu qu'un éditeur ne peut faire arbitrairement, dans un - ouvrage qu'il publie, aucune addition ni suppression sans le - consentement formel de l'auteur; et que les usages constants - de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque - d'une publication soit mise sous presse sans que l'éditeur ait - d'abord obtenu le _bon à tirer_ de l'auteur; - - Attendu que, dans la position respective où se trouvent ainsi - les parties, tous rapports de confiance mutuelle deviennent - désormais impossibles; - - Par ces motifs, le Tribunal ordonne: - - 1° Que Bachelier sera tenu de supprimer, dans tous les - exemplaires non écoulés, le carton intitulé _Avis de - l'éditeur_, placé avant la préface du 6me volume de la - _Philosophie positive_, et ce dans les huit jours du présent - jugement, sous peine de cinquante francs de dommages-intérêts - pour chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint - par toutes les voies de droit et même par corps; - - 2° Que les conventions primitivement arrêtées entre les - parties sont dès ce moment résiliées, en ce qui touche le - droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions - subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par l'auteur de - n'en point émettre une nouvelle édition avant l'épuisement de - la première; - - 3° Condamne Bachelier à tous les dépens, même au coût de - l'enregistrement du présent jugement. - - - - -AVIS DE L'ÉDITEUR. - - -Au moment de mettre sous presse la Préface de ce volume, je me suis -aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui savent combien je dois -de reconnaissance au Secrétaire de l'Académie des Sciences et du Bureau -des Longitudes comprendront que j'aie demandé _catégoriquement_ la -suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. M. Comte s'y -est _refusé_. Dès ce moment je n'avais qu'un parti à prendre, celui de -ne pas prêter mon concours à la publication de ce 6e volume. M. Arago, -à qui j'ai communiqué cette résolution, m'a forcé d'y renoncer. - -«Ne vous inquiétez pas, m'a-t-il dit, des attaques de M. Comte. Si -elles en valent la peine, j'y répondrai. La portion du public que ces -discussions intéressent sait d'ailleurs très-bien que la mauvaise -humeur du _philosophe_ date tout juste de l'époque où M. Sturm -fut nommé professeur d'analyse à l'École Polytechnique. Or, avoir -conseillé, dans le cercle restreint de mon influence, de préférer un -illustre géomètre au concurrent chez lequel je ne voyais de titres -mathématiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, c'est un acte de ma -vie dont je ne saurais me repentir.» - -Malgré les incitations si libérales de M. Arago, j'ai cru ne devoir -publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui -s'est élevé entre M. Comte et moi. - - Paris, 16 août 1842. - BACHELIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR. - - - - -PRÉFACE PERSONNELLE. - - -En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui -devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi -longtemps une attention persévérante, l'explication générale des -motifs, essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans -cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est -ici d'autant plus convenable, que des obstacles analogues pourront -également entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que -j'annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de -cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination -principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le -grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans -aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, si son objet propre les -intéresse suffisamment. - -La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait -d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva, -aussitôt après la publication du tome premier, par suite de la crise -industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de 1830. -Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre, -pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature -et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une -impression immédiate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite -de l'extension très-prononcée qu'acquit graduellement mon opération -philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs -la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront -pas oublié l'annonce initiale pourront maintenant se convaincre, -soit d'après l'accroissement du nombre des volumes, soit en vertu de -leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est -réellement plus que double de ce qui avait été originairement promis. -Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs -de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en -1836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en 1832. Si donc, -au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il -faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérens à ma situation -personnelle. Or, je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée -essentielle, soit passée, soit future, qu'en appelant ici une attention -directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai, -d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité -avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du -reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle -philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche -spéculative et même aussi de sa position individuelle. - -Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et -monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un de ces lycées où Bonaparte -s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique -prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j'avais à -peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous -les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le -besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique -et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont -la principale phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible -ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme -à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de -moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique, -heureusement développée à l'École Polytechnique, me fit bientôt -pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût -réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement -compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée -à la première phase de la positivité rationnelle, étendue seulement -jusqu'à l'ensemble des études inorganiques, j'éprouvai ensuite, avant -même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin -d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière -de philosopher que j'y avais apprise envers les plus simples sujets. -Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en -biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels, -mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie -hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi -que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances -intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement -indépendantes, quoique toujours également impérieuses[1]. Cet équilibre -décisif résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me -conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale -et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée -sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de -l'évolution humaine, individuelle ou collective: elle fut directement -appliquée, en 1825 et 1826, à la réorganisation politique, dans -les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai -ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés. -Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement -constituée que d'après la première exécution, commencée en 1826, et -réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration -écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale -de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers -prédécesseurs depuis Descartes et Bacon[2]. - - Note 1: A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à - la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de - Condorcet, mon évolution spontanée fut profondément troublée - pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée - ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort - ingénieux, mais très-superficiel, dont la nature propre, - beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu - philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile - essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre - M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à - sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée - sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente - notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre, - d'après la profonde irrationnalité de son éducation générale. - Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base - d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une - partie notable de mon activité philosophique vers de vaines - tentatives d'action politique directe; quoique, du reste, - il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation - à une publicité immédiate et peut-être même prématurée, - une attention plus décisive à l'efficacité sociale du - développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été - auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier - fondement réel de la direction qui caractérisait surtout - M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique - très-incomplète en effet, constitua aussi, après notre - rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations - dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en - philosophie politique, en attribuant une importance factice à - une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1824, une - générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée, - et que ne portait point, deux ans auparavant, la première - édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor - ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines - récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le - dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort - au-delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la - double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails - indifférens au public en rapportant la valeur totale de - chaque conception à celui qui en a manifesté le premier - germe distinct, lors même que la saine appréciation et la - réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit - à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui - peuvent donner plus de force à mes propres pensées. - - Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement - abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer - mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposée à - l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant - profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des - graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes - sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations - éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort. - S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de - vraies convictions et son entraînement presque irrésistible - vers les bruyans succès immédiats eussent peut-être égaré - sa vieillesse fort au-delà des bornes qu'il avait toujours - spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une - telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant - six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas - entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes - profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui - lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs - qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en - lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression - physique, cette tendance banale vers une vague religiosité, - qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de - l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la - réorganisation sociale sans y être convenablement préparés - par leur propre rénovation mentale. - - Note 2: L'essor initial de cette opération orale fut - douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une - crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes - peines morales avec de violens excès de travail. Sagement - livrée à son cours spontané, cette crise eût sans doute - bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra - clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop - irréfléchie, d'ailleurs si naturelle en de tels cas, - détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une - médication empirique, dans l'établissement particulier du - fameux Esquirol, où le plus absurde traitement me conduisit - rapidement à une aliénation très-caractérisée. Après que - la médecine m'eut enfin heureusement déclaré incurable, - la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée - d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en - quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la - maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement - spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement - consolidé que, en août 1828, appréciant, dans un journal, le - célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie, - j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles - que cette triste expérience venait de me procurer si - chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez - d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année - suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré - la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant - jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois - ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que - j'achève aujourd'hui. - - Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute - point à de vaines préoccupations personnelles la confidence - hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront - l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte, - chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes - moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des - antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me - garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les - insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter - les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor - de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume - doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion. - Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de - semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en - 1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens - privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom - doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle - conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs - oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue - avait aussi été employé en vain, dans le monde savant, - quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin - de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur - qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par - ces deux exemples incontestables du déplorable égarement - pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions, - même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le - motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans - cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la - malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes - indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident - qui en est l'objet. - -Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune -personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon -existence matérielle devait directement reposer sur des occupations -professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le -succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour -jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que -cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer -ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis -spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique, -envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà -remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi -bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans -cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous -tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant -ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais -troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi -scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé, -elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire -avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans -services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui -en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement -livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations. -Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite -de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la -principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette -carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux -diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse -envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant, -avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma -part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici -le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa -conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent -de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins -en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle -n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours -résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance -philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses -branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades -et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse -secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement -aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été -pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre, -soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait -éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je -trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une -telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a -toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement -pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été -exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant -s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement -dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le -grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un -géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation -morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique -trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à -un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement -devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite -solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve -décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me -trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique. -Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude -de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait, -j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le -monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées -à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement -opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru -jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir -suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office -précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions -plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement -initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant -la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé, -pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un -actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens -spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de -ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations -journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours -consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement -consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes -travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle -ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que -de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en -me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je -pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et -son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première, -en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ -chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement -continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur -sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui, -d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse -existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi -soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple -formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout -instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui -légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et -que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout -d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur, -mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses -impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à -la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la -conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne, -son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement -exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que -doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit -même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes -seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des -récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient -pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement -averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir -inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis -savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième -année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement -bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes -devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée -des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est -afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable -situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon -égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse -être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une -imminente oppression. - - Note 3: Notre École Polytechnique est essentiellement régie, - en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil - formé principalement de tous les professeurs quelconques, y - compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand, - en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non - obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis - dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis - une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre - de compétence, la nomination exclusive ou la présentation - décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la - confiance irréfléchie que sa composition caractéristique - a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé - à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective - aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel - ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement - amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle, - tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou - convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même - excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus - évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister - suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions - spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice, - comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur - préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli - par ce qu'on appelle improprement les _répétiteurs_, les - ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été - poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun - d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel - du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance - législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre - la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus - injustes animosités que pourrait susciter une rivalité - individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être - fréquente, on plutôt presque habituelle. - - D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres - à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi, - en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la - profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en - matière quelconque de gouvernement, même scientifique. - L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives - n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles - si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de - l'homme et de la société qui distingue naturellement la - classe administrative, et qui, même à l'état empirique, - constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre - plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans - voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la - responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour - tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu, - à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop - de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et - des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée - sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et - oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique - émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M. - Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations - propres à la classe qu'il domine si déplorablement - aujourd'hui. - -Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle -appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher -convenablement à la position nécessaire où me place directement -l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois -influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se -disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel. - -Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne -devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs -patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel, -quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique -prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune -conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation -sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence, -j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable -antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de -ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de -l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre -réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla -tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse -naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes -de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à -y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur -de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même -origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation -partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades, -cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement -continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction -publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement -privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé -par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une -inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les -malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis -cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune -véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à -exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré -sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé, -contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures -qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore -au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet, -et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer -d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion -de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je -professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes -de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé -demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la -destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir -systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre -enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse, -d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement -érigé en unique base solide de toutes les notions humaines. - -Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant, -ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins -prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause -de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards, -en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti -équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor -graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément -contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui -que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout -prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En -considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant, -je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple -très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant -que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans -une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant -été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié, -à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait -l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique, -de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je -me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels -en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis. -Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer -de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à -l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais -remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un -caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique -de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations, -M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses -flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt -entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement -une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait -d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite -obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques -commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer -à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui, -en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât -finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie -de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle -vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans -la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute, -assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes, -quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans, -pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique. -C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance, -que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse -appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora, -en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes, -quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération -philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale, -pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet. -Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment -philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans -aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément -attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance -d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens -les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce -sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en -effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut -douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance -involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout -la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie -supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser -leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de -rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques, -qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment. - -Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule -constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie -spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur -de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma -famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des -deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et -même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle -dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier -convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut -distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui -s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général -de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite, -dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études -inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui -pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première, -l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que -celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile, -parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend -directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé -non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la -personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux -et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle -sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe, -comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux -géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé -de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce -que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de -mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit -nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée -pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux -derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres -extrêmes de ce volume final. - -Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il -me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement -décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une -nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École -Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant, -avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis, -et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma -propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé -jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong, -en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait -personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement -conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à -partager involontairement envers moi les préventions routinières de -nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette -éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage -eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a -privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité -avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que -je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement -continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son -heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef, -honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle, -dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui -offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans -la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels -l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise -pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être -que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves -à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement -le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma -faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette -convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et -les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes -les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires, -qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable -ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue -de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école -parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre -que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été -certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées -à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser -irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de -nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de -leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un -tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction -la plus conforme à sa véritable destination pour le système général -de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon -exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du -projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre -le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis -croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel -l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent -habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la -discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès -de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de -candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce -volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut -expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement -académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à -la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous -les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature -où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune -discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement -ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire -à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de -sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle -suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre -moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale. -En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour -indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première -disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable -contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à -maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel -des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite -prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme -le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle. -On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers -l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie, -avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice -pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans -doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition -mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après -la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal -moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être -continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à -la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit -au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie. - - Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit - compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans - doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi - accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses - confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme - une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle - autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique - exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût - distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une - séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question - ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que - l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions, - individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas, - éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici - spécialement rectifier cette officieuse erreur. - -Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles -qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime -toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui -partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de -faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver -accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent -de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes -droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse -restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte, -la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne -pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en -philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie -où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de -réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les -plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement -des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que, -quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces -diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les -réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de -fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique -et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune -discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les -centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de -substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans -un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai -franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur -l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir -prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité -rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée -à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu -d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y -prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les -explications précédentes, celui qui a directement fondé une science -nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en -même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des -sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on -appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait -se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement -jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il -laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à -la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque -machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent, -l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace, -malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une -chimérique éternité. - -Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de -l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor -philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence -théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de -notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la -première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être, -au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger -habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison -publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et -sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous -vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique -laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque -aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et -les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement -les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de -leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes -dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant -que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur -propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office -modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie -hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au -vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à -la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après -leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt -justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise -les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure -spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus -fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment -représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux -inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement -la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés -à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente -que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend -depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour -garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux -profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes -suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement -abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition -effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec -une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la -royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste -civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre -aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant -la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts -mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers -à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique -possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir -aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence -que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans -la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe -momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais -les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance -spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor -systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires -où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards, -entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les -craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde -de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres -à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où -ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais -la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple -et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse -aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions -présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une -solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages -personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à -prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire, -en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative, -que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter -d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit -nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne -spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance -spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique -n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se -développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard, -soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle -philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final: -l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime -réalité de mes prévisions à ce sujet. - -D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire -qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale -du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette -préface était vraiment indispensable pour placer directement, par -un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs -annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion -publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue -mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes -réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer -sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup -contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils -redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop -superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en -apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de -puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement -placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a -naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison -avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un -seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie, -une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance -que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée. -Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du -public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en -Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée -contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique -ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance -de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats -que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois -premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences -existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand -même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané -des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on -ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si -pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou -générale. - -Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que -je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans -incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant -désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans -l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que -mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à -la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins -pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même -à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si -jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir -spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne -soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et -des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre -avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal -obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la -régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter -directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens -de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement, -quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens; -car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines -réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double -position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé -à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde, -comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel: -elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre -de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment -facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à -faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le -moins possible de cette infâme iniquité finale. - - -Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois -devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement, -suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques -renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation -et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume -termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant -mieux dans les conditions de l'auteur. - -J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement -moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait -beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son -homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse, -rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la -grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me -suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale, -l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne -jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation, -même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement, -sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles -acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a -constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré -la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions, -quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les -sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état -récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes -formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que -celles qui concernent la science finale du développement social, que je -devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale -moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon -principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement -confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais -à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux -politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc. -Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul -journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences -de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette -fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage -habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici -faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel -régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire, -peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation -des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir -le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément -l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse -périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération -journalière. - - Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément - reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours - réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je - n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni - Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages - que d'après quelques relations indirectes et certains - extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les - inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis - convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à - l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie - étant enfin irrévocablement constituée, je me propose - d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande, - pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle - unité mentale avec les efforts systématiques des principales - écoles germaniques. - -Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me -suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont -le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y -apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon -entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable. -Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai -cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin -de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des -treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles -très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication -caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le -temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long -travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont -la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution. -Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une -pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net -pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération -typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement -ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère, -susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une -telle composition. - - -En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle -rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance -tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon -essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais -prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine -polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée -naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des -graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment -exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne -pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce -volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de -l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie, -quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas -spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires. - - Paris, le 19 juillet 1842. - - - - -TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER. - Pages. - - EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL - DE COMMERCE DE PARIS III - - AVIS DE L'ÉDITEUR IV - - PRÉFACE PERSONNELLE V - - 56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental - des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité: - âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée - par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail - sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des - principales évolutions spontanées de la société moderne vers - l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique 1 - - 57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie - de la révolution française ou européenne.--Détermination - rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes, - d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif, - ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle - prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de - détail 344 - - 58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode - positive 645 - - 59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des - résultats propres à l'élaboration préliminaire de la - doctrine positive 786 - - 60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action - finale propre à la philosophie positive 839 - - TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES contenues dans les six volumes - de ce Traité 897 - - - - -COURS -DE -PHILOSOPHIE POSITIVE. - - - - -CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON. - - Appréciation générale du développement fondamental propre aux - divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité: - âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par - l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit - d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions - spontanées de la société moderne vers l'organisation finale - d'un régime rationnel et pacifique. - - -L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, -au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa -nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour -l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement -général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement -la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà -parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le -cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre -l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures -d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne. -Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons -suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, -l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable -régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps -de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible -quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais -être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers -cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement -révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, -plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement -instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la -convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait -alors graduellement la société moderne à un système entièrement -nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont -l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement -après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la -leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande -élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen -direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente -l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait -être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà -suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante -de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une -telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition -propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours -spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été -si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer -de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles -qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de -décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici -avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques -partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence -et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des -développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement -jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les -principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les -phases critiques simultanées. - - -Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ -général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique, -si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au -chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective -avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos -explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer -d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel -de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du -quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la -série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne -ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord -disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage -remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui -semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième -siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique -entre la formation primitive des classes nouvelles et la première -manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur -tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un -régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette -évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que, -sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle -représente la véritable époque où le travail organique des sociétés -actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme -nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une -coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre -civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable -en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est -assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement -caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi -les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement -en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû -s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de -l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement -consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce -symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par -un autre grand témoignage historique, non moins universel et non -moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces -immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et -surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie, -pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des -classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque -lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs -pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées -soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour -la série organique que pour la série critique, marque une phase si -prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin, -outre les indices évidens d'un développement général de l'activité -commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales -destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage -actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité -d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor -esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue, -remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et -de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter -aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer -d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique -aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et -surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement -scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable -caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque -comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure, -l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des -formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet -spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent -clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les -études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe -occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment -aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines -observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées. -Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être, -par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré -son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes -rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance -progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont -je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans -la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque, -la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. -Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à -tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série -organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement -élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que -d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment -compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations -sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation -collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à -la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque -insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait -comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice -logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des -pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la -quarante-huitième leçon. - -En considérant directement cette remarquable coïncidence historique -entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque -initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement, -il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du -volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident, -vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial -des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière -suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien -système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque -jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient -nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la -protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les -divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance -décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles, -eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances -naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant -développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus -directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes -historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective -des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement -de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles, -successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon -précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment -transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa -décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa -plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement -de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution -humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai -expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps -que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie -réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions -fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une -pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition -partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au -moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité -militaire toute grande destination permanente, il est clair que -l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur -le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors -d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant -exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans -l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant -les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que -pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique -avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un -attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses -carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter, -d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne -de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux -mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état -social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à -la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli -sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui -achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute -apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des -principes avec les faits. - -Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable -pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative -du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui -procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous -devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à -son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les -quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail -spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne -pendant tout le cours des cinq derniers siècles. - -Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie -coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant -l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question -de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué -dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être -convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie -politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la -destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra -inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première -ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment -la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici, -sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique -propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y -rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales -évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au -quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre -des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment -rationnelle des phénomènes sociaux. - -Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne -ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles -d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de -leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle -tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte -que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité -humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins -prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre -le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais, -quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes -évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur -leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont -il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit -être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et -d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que -nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes. -Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se -réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois -intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le -début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le -cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des -diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité -successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes -respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est -point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement -des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable -aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non -moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura -finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble -de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant -spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité; -comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire -exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une -anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours -actuel de notre élaboration historique. - -Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui -semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation -positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait -présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc -concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande -série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles -jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques, -ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un -accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de -vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles, -tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement -inverse des différentes professions selon la complication graduelle -de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de -leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble, -les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par -une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, -plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent: -les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté, -et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent -ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de -plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses -classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus -en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux -l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des -pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre -plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément -les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les -autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette -prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée, -d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie -organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale, -correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration -plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève -à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, -à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable -accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité -d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective: -d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes, -un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité -universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de -plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il -est vrai, plus précieuse et mieux goûtée. - -Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement -unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession -pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque -insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et -même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement -régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs -affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une -telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique, -ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je -l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante -de ces décompositions successives, résulte de cette distinction -fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les -noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons, -jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité, -envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons -bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce -qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi -évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif -des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait -habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce -n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière -accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes -partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé -de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable -dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques, -à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature, -depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un -peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de -décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres -radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme -destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère -esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément -insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle -division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême -importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs -spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison -rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc -habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie -positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux: -l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et -l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens -normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à -leurs principales relations caractéristiques. - -Également indispensables dans leurs destinations respectives, et -d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs -du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins -aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes -uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent -aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager -positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme -_bon_, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut -en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés -ou publics, ensuite comme _beau_, relativement aux sentimens de -perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin -comme _vrai_, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des -phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application -quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet -ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective -chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée -sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques -rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent -toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire, -le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à -mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans -l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie -fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur -la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit -même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable -principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges -organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois -genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les -trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, -et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute -opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou -scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment -démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de -Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire -est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité -pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants -relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens -propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels -à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin, -sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la -troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques -organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure -vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes -de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera -finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques -précédemment indiqués, envers le principe général de la classification -positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des -diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus -lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, -ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins -nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique -comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et -l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature, -nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux -ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux, -constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse -statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation -moderne. - -Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon -actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y -ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère -essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition -précédente, ne comporte réellement qu'une simple application -provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie -depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le -grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement -commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus -que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens -sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique -ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement -équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle -aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science -devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui, -dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble -fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens -d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point -jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la -dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point -tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision, -si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel -passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique -proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa -généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un -quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; -quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision -passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer -gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité -de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire -résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou -moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement -présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle -routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai -en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague -et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une -philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel -de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement -parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale -n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui -devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un -mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire -expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications -directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles -auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, -surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale, -immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui, -malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai -établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution -intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute -destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science, -enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec -une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce -volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire -a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers -siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle -proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie -morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse -historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous -oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle -était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, -esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis -ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, -il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses -appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette -altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des -explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie -destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je -crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle. - -L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les -nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale -de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une -coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions -partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait -neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément -reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations -ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent -l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi -énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement -suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous -venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à -constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons -l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement -ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir -prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire, -quoique également nécessaire, ultérieurement analysée. - -D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais -envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de -chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui -des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général -au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement -inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir -l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe -continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et -l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique -en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences -sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec -chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée -d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit, -au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique -propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine -montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale, -individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement -succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor -scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de -l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression -commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle -ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément, -soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre -d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique, -soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur -le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre -hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable, -à tous égards, que sa primitive réalité statique. - -L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage -historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le -sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des -quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction -préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre -l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation -directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant -convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut, -ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens, -essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le -cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation -a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux -élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor -industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier -contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers -celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance -sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre -qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à -l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent -jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que -celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne -économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis -que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi -profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état -moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable. -C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle -sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage -primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des -populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi -la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels, -et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur -est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et -maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue, -jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance -relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement -amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active -propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois -modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième -chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point -de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le -perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément, -par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor -purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. -Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle -pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette -positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement -transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est -certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin -de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre -élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les -conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction -radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique, -propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont -la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la -marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant -accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine -entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive -chez tous les esprits actifs. - -Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que -relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et -scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution -industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de -succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas, -la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment -antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la -gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y -avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique, -par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine -analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de -notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement -l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre -dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer -l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor -direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même -très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé -au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin -d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération), -l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces -cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de -constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu -du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels, -malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement -soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement -assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit -surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait -graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par -une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général, -pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre -permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt -la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans -ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se -présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement -postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident -quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports -essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste -de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement -l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer -ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après -l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil -spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences. - - Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique - devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit - explicites, soit plus souvent implicites, à une telle - circonscription territoriale, il convient ici d'avertir - directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou - incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de - ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement - annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels. - Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre, - j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande, - suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup - d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation, - essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout, - jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la - civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales - et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique, - je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement - dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre - part les îles danoises et même la péninsule scandinave, - ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale - de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de - prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit - entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île - ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient - contraires à la nature essentiellement abstraite de notre - opération sociologique, où une telle énumération ne saurait - avoir d'autre destination principale que de prévenir le - vague et la confusion des idées relatives à la vérification - effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine. - -Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens -sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet -de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble -du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions -respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement -inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je -l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement -théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût -alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement -aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne -a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que -le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier -développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à -un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, -après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie -esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le -génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales -de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage -systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la -direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche -semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a -surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne, -que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec -une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que -d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de -l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération -permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement -accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé, -parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement -dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur -de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses -activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en -sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie -positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière -déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, -l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des -trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus -restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution -représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont -l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie -et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément, -dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de -l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité -esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare -progressivement l'activité scientifique ou philosophique. - -Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et -ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin -convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de -chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant -l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base -nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque -ici caractérisé la société moderne. - -Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social, -essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps -opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme -catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie -représente, à tous égards, non moins dans la progression organique -que dans la progression critique, comme la vraie source générale -de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, -la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui, -chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du -moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais -irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque -ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique -d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son -accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories -radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une -irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de -toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute -d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les -plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, -à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement -immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre -eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu -s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la -philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au -degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins -empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante, -directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au -moyen-âge. - -En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance, -dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance -nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle -organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes -laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin -d'apprécier convenablement la haute importance de la transition -primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage -proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les -plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence -normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité -permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion -spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise -l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble, -comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré -primitif d'incorporation directe de la population agricole à la -société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la -manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé -désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales -tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque -chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de -véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, -celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant -impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette -nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle -amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures -d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque -unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial -de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce -grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques: -il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à -la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, -d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit -aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant -d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les -mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7]. -Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement -moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques -grands centres, alors très rares, mais dont la considération est -fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts -ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au -moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination -de la population, même dans les plus défavorables localités, par une -influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait -au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des -populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. -Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux -publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les -inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être -éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement -jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse -existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir -possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès -desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément -paraître fort secondaires. - - Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a - judicieusement rattaché à cette double influence générale le - mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire, - qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit - à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action - désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient - dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite - de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens - propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la - sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie - journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à - grands frais, de stériles embellissemens. - -L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout -établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce -premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre, -par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait -évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable -abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite -de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu -cet affranchissement individuel avec la formation collective des -communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et -sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que -la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du -servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal -conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que, -suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà -distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement, -dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire, -qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement -la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle -de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période, -composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle -jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation -indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel -devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude -populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume -précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des -travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en -permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant -pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire -dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement -démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général -d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement -surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que -leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier. -Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de -servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait -pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré -l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces -deux opérations préalables, également indispensables au développement -humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre. -La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, -d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le -moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu -compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé -chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part, -l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la -vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue -transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si -multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, -et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu -d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand -ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu -essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau -genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle -dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation -directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors -commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant -impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement -déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime, -il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable -indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès -l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale -catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus -souvent très modérées, communément imposées à une telle libération, -outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser, -constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques -philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un -semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment -contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui -permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction -journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour -lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable -à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle -cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement -impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé -de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les -villes, par l'ensemble de l'état social correspondant. - -Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde -époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu, -de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement -l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, -elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication -spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer -tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, -et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins -morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement -le catholicisme avait partout établi une sanction permanente -pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des -obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément -proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement -volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la -population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la -liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale -de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple -consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un -usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous -l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir -même du VIe siècle, et d'après la première influence du -catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique -des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à -tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement -avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et -là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop -dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale, -avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même -qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement -destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, -soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale -et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici, -sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement, -ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse, -qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir -obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a -été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, -sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions -morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre -l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé -célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés -de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs -inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive -de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel -des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination -devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique -cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous -la période immédiatement suivante, après la suffisante extension -de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été -surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus -désintéressés que je viens de rappeler sommairement. - -Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et -spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition, -lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition -de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup -plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai -représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole -comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins -onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des -bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi -aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit -barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance, -auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût -pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires. -Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé -dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie -précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression -moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus -en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à -nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse -exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature -plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement -y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation -personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part, -la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait -d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, -cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait -souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en -rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient -réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication -nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait -nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce -principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément -émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un -plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle -et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à -peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen: -sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur -à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu -de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la -philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble -des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait, -sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes -signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire. - -Si l'on applique en sens inverse les différentes indications -précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la -libération personnelle devait naturellement commencer dans les -villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement -caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus -onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui -livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un -agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler -davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente -de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut -surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus -universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui -rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution -des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs -travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du -principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble -de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe -vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la -seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une -heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la -raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois -grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin -commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à -un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même -nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois -principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai -directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette -série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre -élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et -plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale -qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert -plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, -et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations -usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées -et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des -classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister -ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois -laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de -faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus -spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie -politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession -les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans -leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite -plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences -élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord -prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie -manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré -d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus -anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont -les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce -des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que -de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers, -d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un -servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce -qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils -ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime -initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique, -qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor -industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la -chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit -déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la -lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de -perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité -plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue -si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et -par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, -à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne -pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs -militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait -même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la -moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre -les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la -Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de -la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion -initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent, -au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques, -d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes -entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales. - -Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation -de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation -qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des -sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette -phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus -méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous -permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste -d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La -phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si -célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré -d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici -irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas -assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en -accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires, -mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente, -dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non -moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement, -suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses -sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de -départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter, -comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits -historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre -élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire -moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la -régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce -me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter -spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à -la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance -politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, -loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a -quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, -comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se -reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des -habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux -exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que -la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine -liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait -pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif. -D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à -réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel -de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie -naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très -faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer -à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était -universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi -l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la -libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique -peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme -constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du -mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair -que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément -à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les -circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur -son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord -impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment -dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive -des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa -hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse -rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux -principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que -chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. -L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel -essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque -la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen -de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, -l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre -ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si -éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires. - -Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions -relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il -convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total -d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage -jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a -essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres -défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous -l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission -préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les -explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous -venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec -une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément -raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries -d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: -car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la -durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles -Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase -consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses -conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, -pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée -conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente -invasion de l'oppressif monothéisme musulman. - -En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette -noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles -essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup -plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment -impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des -préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de -bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante -participation fondamentale de l'ensemble du régime politique -correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi -irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant -suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si -les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être -convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La -première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale -d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par -les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et -féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce -chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec -une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale -rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce -régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et -prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins -prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un -mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien -catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent -hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni -même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité -théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical -d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au -cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme. -Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans -doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après -l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le -mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, -s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la -puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le -plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne -ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité -spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume -d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement -caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement -point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume -précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû -à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus -directement une telle influence dans la permanente sollicitude des -papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec -tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, -dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par -les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne -plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi -s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système -occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance -permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal -des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la -constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une -part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite -s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus -lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le -nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations -européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la -domination romaine. - -Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la -seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, -comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, -malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers -l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus -importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement -rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout -à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de -la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment -philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc -point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits -pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la -théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que -méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime -auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion -initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu -incompatible avec la tendance finale de l'humanité. - -L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi -convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé -humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à -la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, -afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient -d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère -fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il -ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, -surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais -aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de -nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai -au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière -abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans -négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également -distingué jusqu'à présent. - -En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects -élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine -évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui -vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle -que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer -irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors -éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité -croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, -on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de -l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre -au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, -les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes -nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne -leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore -que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens -spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus -audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, -l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son -âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors -a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec -l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable -instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui -faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins -finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée -à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et -plein développement de nos principales dispositions de tout genre; -indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même -de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor -militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression -nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième -chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient -surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, -consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de -l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition -vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez -presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme -l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme -cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement -dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations -essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée -par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus -décisive. - -La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de -l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis -à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après -l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité -sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que -la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement -spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale, -la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur -la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type -primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race. -En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du -cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux -de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence -pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie -industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en -comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement -placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme -trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle, -à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les -inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement -organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux -adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense -majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont -la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de -solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et -néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement -stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, -aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui -dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense -presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence -habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue -le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement -augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des -modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance -vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses -opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité -commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode -d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au -milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement -mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la -stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des -intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup -ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils -offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels -propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être -encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la -systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la -suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait -souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans -spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités -sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante -organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent -industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en -effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline -morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre -chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle -du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte -habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que -celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses -services communément retirés de la régularisation convenable d'un -tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été -profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique, -devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile -plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir -suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les -vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité -intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici -à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai -ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant -empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain -degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer -spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un -essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup -près autant développé. - -Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur -les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens -que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin -communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait -jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort -insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée, -sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale -du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer -la pleine manifestation directe de la destination finale de presque -tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, -au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement -interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste -libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la -place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, -que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double -caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant -davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors -trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes, -soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des -enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair -que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement -concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à -laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi -d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique, -de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite -d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est -d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation -industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports -ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable -transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu -même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à -l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi -par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, -par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel -désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination -des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop -indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait -une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée -par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à -faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions -d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus -celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant -guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la -marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement -caractérisée au cinquante-quatrième chapitre. - -Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de -l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration -individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement -de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer -abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur -généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour -préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes -puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère -décisive précédemment déterminée. - -Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement -tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du -régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de -la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par -le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment -l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet -ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé -l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le -principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite -réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions -sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée -aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement -neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à -l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, -se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais -dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus, -d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie, -à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui -avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans -les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les -mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. -Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante -des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, -on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne -pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du -classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie -journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, -il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé -à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par -l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des -sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au -lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans -la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait, -abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, -avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles -manières de servir la communauté; les moindres opérations privées -tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément -le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais -établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et -les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, -à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après -son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable -appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir -l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse -et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes -modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des -fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore -exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux -résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se -manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de -cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet -égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient -point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient -purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où -la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à -cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus -ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour -du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour -du gain? - -Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le -caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de -faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement -prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, -d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les -opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au -moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle -ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai -ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, -nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition -primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de -commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians -anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si -décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention -ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup -ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur -l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit -industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore -plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale. -D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût, -sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent -constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des -hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y -deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou -même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de -plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette -nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles, -a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et -même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée: -mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis -le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance -sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, -judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire, -où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination. -Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un -vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette -transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de -tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater -que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif -et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter -beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un -sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération, -ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage -d'aussi extrêmes conflits. - -Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution -industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il -serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, -déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, -malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie -nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie -systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie -spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation -continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante -systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de -l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a -pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à -contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier -des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle -des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés -primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des -associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est -clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et -qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle -était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a -graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour -laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement -systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation -totale de l'humanité. - -Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du -nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser -nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a -dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En -reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique, -pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de -la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer -l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs -sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur. -Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous -devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui -en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus -éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour -expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale, -dont l'évolution sociale est encore si arriérée. - -La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses -leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au -moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères -ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la -situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et -pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition -prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur -développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la -haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que -celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement -ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui -d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en -effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire, -dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive -des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment -fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter. -Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence, -d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces -corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, -unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession, -et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si -souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée, -pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en -concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à -des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le -nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié. - -Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique -des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite -naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle, -afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale: -l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la -raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait -toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux -anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable -condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à -la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit -féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée -de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun -conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses -résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les -divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus -irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus -systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances, -de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent. -Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus -opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus -opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer -aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la -douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux -de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable -diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré, -aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial, -dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être -nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses, -par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur -une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en -réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors -par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de -provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique, -qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime -réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion -commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social -du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble -du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement -sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein -fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état -de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible -d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle, -dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et -d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement -indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que -lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle -résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a -été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance -vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul -qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop -indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance -temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été -surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et -dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart -des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir -bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement, -au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur -précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression -politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout -abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en -Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les -principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les -abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur -les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer -de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique -placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré, -avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison -même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique, -elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie -industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus -rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles -de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de -l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant -semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel -constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement -propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai -paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute -importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les -diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence, -très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put -exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme -offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles -avaient déjà acquise. - -Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément -industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi -de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des -principaux pouvoirs correspondants. - -Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel -devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable, -par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de -la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la -force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai -précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile -convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du -pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par -d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement -théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà -vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels -du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même -à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie -convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté -son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de -l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe, -au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a -pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être -maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale, -qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste -fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle -ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation -chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine -religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence -des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus -sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement -propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans -se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation -sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration -primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par -des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez -incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux -plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi, -par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du -clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer -une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles -aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables -transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes -extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit -industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit -habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu -encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques, -à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel -il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en -journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement -l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus -irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire. - -Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes -laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention -du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant -une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir -temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre -ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable -rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie -industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut -suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, -il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une -telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les -travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les -nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant -à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la -supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du -perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas -douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité -propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles -une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie -moderne. La production directe des objets destinés au plus grand -nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à -l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours, -ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que -trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à -s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où -leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation -ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair -que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient -ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une -généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement -compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, -et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de -dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes -patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus -sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui, -dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux -résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine: -qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si -voisins du premier essor industriel! - -Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations -normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien -organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité -plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales -sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec -prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs -spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent, -devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le -pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus -haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la -puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en -vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves -collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord -paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, -par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la -faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette -prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là -même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous, -ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la -noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a -beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal. - -Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation -fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à -l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses -diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait -spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans -les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction -naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été -disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés -industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante, -la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des -nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de -quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder -leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser -totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers, -les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à -peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que -les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation -beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans -cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la -constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à -la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément, -en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir, -chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient -alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs, -et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine -généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, -déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre -précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition, -ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans -la partie correspondante de la progression organique; de manière à -rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les -déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque -désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne -faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins -indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique -que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque, -malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était -alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les -anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle; -en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus -librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation -politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base -ultérieure de leur ascendant social. - -Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale -du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite -son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu -politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter -cette appréciation historique du principal moteur des sociétés -modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel -pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor -initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre. - -En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du -mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits, -sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe -de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande -époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus -ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe -siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle -et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue -graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ -du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie -négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique -déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu -inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la -seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci, -comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or, -la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre -passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins -équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement -présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de -recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent, -en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés -nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance -essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité -naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement -rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation -de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes -d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et -qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve -décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et -la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes -yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique. - -La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée, -à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même -supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les -préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant -les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition -spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines -de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à -établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester -déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit -même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien, -et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait -provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent, -devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que -les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après -une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de -l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie -naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus -spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un -ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont -la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens -inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation -de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder -activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution -sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par -suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes, -à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui -rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes -cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes, -de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une -étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase -capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc., -et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement -politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au -fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor -industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce -caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers -les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de -domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux -de l'activité militaire. - -Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent -évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur -la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle -qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus -décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées, -d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes -vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent, -la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée -de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que -relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement -industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au -commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à -Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement -industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure -à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une -manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles -populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez -une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé -de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. -Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment -développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie -industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le -mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure -efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule -était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent -enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale, -et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs -naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part, -l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande -influence populaire que procurait au clergé son vaste système de -charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des -voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité, -que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration -universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi -exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était, -à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des -ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait -leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un -mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable, -on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès -qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases -postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive, -distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si -justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux -de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément -une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux -efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe -siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, -long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent -acquérir une grande importance financière. - -Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de -l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre -occident, on considère les principales différences qui, sous ce -rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la -république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent -spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement -caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle, -suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir -central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense -conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie, -partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent, -d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors -caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances -qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite -obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours. -Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait -évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses -devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs -antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait -être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services -convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un -esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la -royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire, -en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie -féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là -comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle -diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux -autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences -fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise, -la première tendant surtout à une centralisation systématique, la -seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre -nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette -longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner -maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans -attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive -actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas -français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie -de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au -contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un -moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi -que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en -effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement -de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie -moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la -noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait -irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une -et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle -conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie -exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle -alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance -constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice -universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale, -ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un -certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes -émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique, -susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure -conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore -si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que -nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement -caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une -grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors -sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la -création des postes, alors émanée de la royauté française, et par -laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention -d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne; -tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale -envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme -on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir -la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante -amélioration a été si spécialement tardive. - -En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus -particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation -moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique -des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées -ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la -cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient -essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages -équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens -extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché -cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les -modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que -l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire -de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces -naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés, -à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage -journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé -philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables -où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la -troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû -se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais -il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première -phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me -paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une -irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes -purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement -industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des -influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite -des armes à feu, et enfin de l'imprimerie. - -Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, -d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant -au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement -suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très -propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au -fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait -déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de -la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, -de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme. -Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement -inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, -d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle -commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos -jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la -belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de -la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé -dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de -l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole -une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par -de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus -anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les -phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge. - -Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus -sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être -l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment -philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence -fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière -directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires -pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter -réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, -sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible -apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre -les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la -poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait -bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux -efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter -à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs -déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut -noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa -nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et -les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers -d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans -m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à -cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, -j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant -à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La -première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, -consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les -modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont -les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste -naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel. -Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en -général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire -des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure -à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale -que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui -surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment -au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos -ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des -appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, -sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, -même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les -peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion -historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction -des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à -l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que -d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance -des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance -de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais -militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques -me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des -troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation -qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature -des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une -judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes, -d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés -procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois -surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence -très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette -grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre -un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à -intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la -philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de -nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans -doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs -déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi -à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la -civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu -à acquérir de plus en plus. - - Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans - une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos - jours, que la poudre avait toujours été connue depuis - l'antique domination des théocraties orientales, et que son - emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été - étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires - plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin - du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement - contraire à mon appréciation historique, en prouvant que - cette pratique avait pris une grande importance aux temps - précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter - l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur - la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la - surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, - et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes - connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait - aisément appliquée à consolider la domination théocratique; - comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources - qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, - appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il - croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges - explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens. - -Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et -non moins évidente envers la troisième grande invention technologique -ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi -dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible -avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle -exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation -antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique -l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir -qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, -et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même -davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont -l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un -résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes, -source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente, -graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence -de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans -cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la -guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver -qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation -des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre -aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des -nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où -l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé -à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa -paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu -de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand -l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du -catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement -une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité -devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude -permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement -par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme -on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication -des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens -n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage, -et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en -plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible -encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance -croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie -tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même -l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole -ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu -d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor -mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui -caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme -je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences -sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et -maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut -le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité -relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit -réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble, -à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que -l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps, -par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique -à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens -humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles -auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique -avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier, -premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les -transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une -appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle -surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant -préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi -elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale -pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie -antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines -sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider -la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors -exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment -encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres. -En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler, -au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique, -inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente -que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la -marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée -industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par -des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en -tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre -circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production, -afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de -plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de -poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution -moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable -influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne, -où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades -inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement -accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles -inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à -notre anarchie spirituelle. - -Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois -inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première -époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste -célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément -de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la -dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique -pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts -intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences -journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de -ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines -populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé -aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation -attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne -pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre -explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi -mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable -généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration -historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un -exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur -l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie -fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément -aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité -nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain. -Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique, -les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent -nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent -être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra -être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué. - -Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première -phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord -nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques -qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute -leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante, -par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle -que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner -maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des -deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané -de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or, -cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle -de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale -du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis -l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage -actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes, -et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé -à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la -concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible -l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final -de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement -interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, -malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence -de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs -historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles -auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le -nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir -combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans -l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant -plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son -intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine, -qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait -déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais -toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement -suivis d'utiles établissemens européens. - -Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais -sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à -cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition -temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment -présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment -expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime -ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en -vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée -par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique -va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement -ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en -montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression -positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression -négative, étudiée dans la leçon précédente. - -Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire -pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du -XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet, -sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens -peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à -la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement -révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie -directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout -envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de -l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais -une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes -intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation -ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance: -en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient -essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des -concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il -fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison -de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne -pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase -que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation -nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en -plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces -sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les -gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue -plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques -conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors -avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs -avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour -compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute -cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance -naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature -temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être -dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la -prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire -pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire -des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe -siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée -comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient -définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible, -le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de -la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors -réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit -donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue -entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement -critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour -une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement -d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui -nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément -systématiques, et même à un premier degré commun. - -Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série -négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature, -monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en -devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence -nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la -manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus -expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du -nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la -phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci. -On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation, -que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû -présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action -régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale -du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation -a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de -l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles, -et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait -plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités -nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement -industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus -gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique, -qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales, -déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une -plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile -rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à -incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus -général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement -de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a -dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore -très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des -communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup -plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par -une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens -priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage -quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action -plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence, -la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se -faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même -encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et -d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et -qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent -néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui -s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations -correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune -puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal, -était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de -l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation -ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir -enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément -social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la -république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à -constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation. -A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi -marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble -d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du -grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer -à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne, -d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et -en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs -rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement -un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais -reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable -rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse -essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du -chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester, -pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les -imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas, -ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement -résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de -ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule -convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation, -on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais, -que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son -entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé -en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence -préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction -de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé -à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages -essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée -entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation -habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la -noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit -dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe -prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source -continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui, -trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise, -offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles -avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes -laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer -de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie -vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche, -malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien -moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable -organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la -prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur -l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant -de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en -résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à -toute franche abolition intégrale du régime ancien. - -Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée, -en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la -distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à -la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme, -à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule -offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire -concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la -conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale -du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de -concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune -de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier -l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le -caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme -lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait, -en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance -anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte -certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative -qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer, -dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens, -les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même -celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie -moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans -doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est -pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie -humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il -deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule -d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de -toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au -cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement, -à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à -l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans -la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant -nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action -négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez -les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant -qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible -de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux -temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal -foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous -la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement -destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette -supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime -prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit -y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation -européenne. - -L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde -phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque -alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que -présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation -historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large -extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation -naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente, -et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux -dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage -ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de -l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble, -il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté -une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois -négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble -d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit -guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence -pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à -la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à -prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et, -par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en -premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines -a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre -la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant -comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait -mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique -conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les -races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu, -par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation -nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à -l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale -et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne -en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle, -dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée. -Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à -faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus -généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent, -direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour -en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi -que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de -l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et -peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne, -dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs, -et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû -spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement -colonial. - -Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû -prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été -dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature -aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus -expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a -fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée -par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut -souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques; -comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que -l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop -universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont -l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y -dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique -qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation. -Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et -même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de -l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la -profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et -catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi, -on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un -indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors -organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre -précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la -double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce -une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à -un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà -montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions -solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement -conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait -présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation -normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné, -il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion -coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution -fondamentale. - - Note 9: La comparaison générale de ces deux grandes - colonisations catholiques a donné lieu, de la part de - l'illustre de Maistre, à une très belle observation - historique sur le contraste mémorable que présente l'absence - prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations - aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu - des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup - moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques - de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop - exclusivement dépendre cette incontestable différence - de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir - d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable - répartition coloniale, entre les deux populations de la - péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle - d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une - telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je - pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige - totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à - mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le - texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation - n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement - industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après - la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont - les intérêts identiques devaient habituellement absorber - les motifs secondaires de rivalité nationale, quand - d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués - par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à - l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme - n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale, - que comme principale base nécessaire d'une telle politique, - indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision - papale. - -Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir -ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation -philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration -sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime -éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation -personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner, -et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de -races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage -infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement -concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout -au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de -l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime -politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du -développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette -honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les -institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être -antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée -sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire, -l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation -également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité -homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis -que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait -comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité -d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré -son application lointaine, sur les parties correspondantes de la -population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de -rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière -extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à -l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi -fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations -philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus -oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes -devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples -catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a -noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa -déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale; -pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle -légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours -à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains -réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués, -par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie -européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine, -le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les -puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation -une assez grande part directe pour en retirer continuellement une -importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez -engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique; -évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé -par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse -institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir -ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de -l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine. - - Note 10: Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent - aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu, - surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement - sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard, - l'ensemble des influences réelles, en représentant cette - odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme - une source d'améliorations effectives pour la malheureuse - race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée - paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle - où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas - constitue, ce me semble, le premier exemple capital de - l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé - sur une entière ignorance des lois fondamentales propres - à la succession, nécessairement graduelle, des diverses - phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir, - chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses - perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par - une irrationnelle intervention violente, la marche originale - des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que, - par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on - soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social, - une situation vraiment susceptible de devenir progressive - pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans - l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation - factice, malgré les améliorations individuelles dont elle - semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste, - la progression naturelle de ces populations africaines. Ces - phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu - connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite - de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention - active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races - les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des - perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes - auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède - inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement - appartenir cette noble mission, d'après une suffisante - réalisation européenne de notre régénération mentale et - sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre - suivant. - -Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution -industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant -sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire -de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes -français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane, -jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée, -dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant -croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du -protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une -judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition -politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire, -confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre -théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement -établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que -le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à -une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement -organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un -notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor -industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde -phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent -d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de -la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la -politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes -pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs -essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous -commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit -peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le -plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature -du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser -autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce -qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce -rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes -d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en -effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales, -où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique, -l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente, -se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant -si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la -nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à -conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire -à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence -étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle -politique entre les divers élémens essentiels de la grande république -européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans -son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage -irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la -prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement -proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but -de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la -majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la -politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait -fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante, -suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation -était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont -lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante: -quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se -rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le -catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent -évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement -au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action -militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans -presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial, -fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus -puissante d'un tel ordre de conflits. - -Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique -industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature -temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable -application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la -royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère, -il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en -vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre -de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de -l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit -d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à -cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne, -de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale -de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement -contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement -à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison -de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement -négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations -immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement -révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante, -comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement -de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi -cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre -son principal développement systématique, sous l'active direction -permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre -qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles -efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite -nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure -qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste -avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées -sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante -prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations -européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité -provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la -prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver -ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant -inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique, -dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit -surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation -morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité, -et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie -nationale. - -Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique -que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle -acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le -développement simultané de l'organisation intérieure correspondante. - -Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie -industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux, -par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes -les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui -s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines. -En sens inverse de la répartition primitive des professions, la -carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les -classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins -pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des -quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement -occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint -hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément -temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait -désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain -pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable -aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de -plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la -dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que, -depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement -subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre -précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général, -jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale -qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute -utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation -de sa principale activité militaire, devenue essentiellement -perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs -ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active -participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie -négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup -moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre, -où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la -noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une -prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de -dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable -esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même -être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique, -profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à -son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non -moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant -prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder -spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement -influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles, -ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que -leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé. - -Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie -moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double -essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une -part, on voit alors se développer partout le système de crédit public, -que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités -italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute -importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux -états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme -but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système, -déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre, -n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en -devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car, -par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il -en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe -des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de -la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au -principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il -eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de -commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble -de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation -générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré -à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y -est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par -l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je -l'expliquerai directement au chapitre suivant. - -Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même -temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement -de régularisation systématique des relations générales entre la -science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des -plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates -inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état -positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez -développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher -directement l'organisation de l'évidente solidarité continue -désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est -surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire, -si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical, -devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des -arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe -et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès -lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque, -assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une -classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée -à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement -dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports -indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait -pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines -correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second -chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial -s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature -propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès -l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire, -d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et, -de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les -inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer -à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre -faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé, -seulement secondé par d'heureuses associations volontaires. - -Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie -moderne commence alors à manifester directement son grand caractère -philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours -appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais -à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser -l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après -une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions -capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de -cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin, -doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru -à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses -puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais -légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses -impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous -la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit -à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je -l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit -industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement -la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement -après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande -action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la -subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement -incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où -résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel -à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme -je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais, -outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez -la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois -convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre -à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques, -indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation -dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge, -aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute -intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie -naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat -contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du -polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux -pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué -au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme, -l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement -développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne -serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses -inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis -assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition -prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa -naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant -la grande concentration politique propre au régime polythéique, il -avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division -catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du -régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme -ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux -temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne -pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite -de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre -le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux, -désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase, -directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une -large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est -ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de -la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la -progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se -trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et -continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs, -théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été -longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général, -que tout le développement préparatoire dont il était susceptible -sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et -que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément -dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc, -en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe -quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement -secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement -décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie -théologique. - -Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers -caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois -phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au -moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement -temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement -spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles -avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase, -systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à -d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie -politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but -permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son -service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été -ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par -l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette -tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il -convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que -les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la -nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant -ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne, -de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et -produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une -explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie -entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire -de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors -une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du -développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la -parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes -actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine. - -Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement, -une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel, -esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément -une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement -une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons -d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une -irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette -première élaboration organique devait nous offrir des difficultés -plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de -l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle -devait reposer nécessairement la constitution propre de la société -moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à -une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une -simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et -principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions -partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération -dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale, -quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son -aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent -que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance -majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant -ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale, -il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier -successivement, d'abord sa première émanation historique sous la -tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère -essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche -graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le -XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début -de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par -l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous -égards, de l'évolution industrielle. - -Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement -destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens -qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou -sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose, -ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation -correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve -nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles -que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je -l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il -est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours -être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité, -sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la -fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les -différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui -puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire -et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où -résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici -moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à -ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de -la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode -fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles -propriétés qu'il y a naturellement développées. - -D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les -beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de -l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois -questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe, -que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi -fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant -de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique -des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards, -que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une -stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable -à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les -mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance -personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même -temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et -étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens, -principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la -condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put -être convenablement exercée, y devait certes constituer une source -non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après -le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres -défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident -que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et -qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale -régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la -division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal -caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications -antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se -marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par -le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer -directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à -l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit -par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement -à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses -cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la -peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une -heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de -son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus -d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce -rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes -à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement -envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui -servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a -tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances -propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous -reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément -le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être -nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être -certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et -inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs -peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée -par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre, -les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement -émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du -régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en -réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si -puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a -seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement -accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie -esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité -fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave, -soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels -intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le -monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique, -il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû -constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la -moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les -doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même -ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis -du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera -nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez -les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés, -jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution -esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière -d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en -terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet -antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec -une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une -prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous -une telle influence permanente. - -Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons -d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge, -aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre, -c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin -suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel -de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par -l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter; -mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal -développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par -ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages -historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime -empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive, -les diverses classes quelconques de la société européenne pour un -genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége -de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en -offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible -portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus -salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces -dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature -d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent, -en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se -réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où -l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien -supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant -célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre -correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante -prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante -l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut -d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France -méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble -devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre -féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que -le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des -beaux-arts. - -Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et -difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement -devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique: -on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues -modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention -universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût -laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective -n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs -longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais -d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure, -qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes -nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente -élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les -divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela -est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance -croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une -rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine -vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus -régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle -un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni -même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans -cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la -révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci -est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que, -malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes -quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa -nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la -fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles -dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue -commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente -quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale, -mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite -d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique -et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous -l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un -et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les -avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la -supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que -tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être -vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles -à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés -moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus -intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement -appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné -à la représentation universelle et énergique des pensées et des -affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie -esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même -étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à -cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément -comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps -occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée -des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux -efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle -appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps -même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les -plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard -inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions -esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique -proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres -beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique -à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales -avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique -indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique -essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution -esthétique propre au moyen-âge. - -En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle -évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication -générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant. -On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches -ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture -assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement -cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial -de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain -que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard, -après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude -naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct -confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec -l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de -sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le -rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition, -elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux -garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il -faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge, -intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le -catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social -comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement -contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature -ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une -sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt -qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit, -la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait -certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance -de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est -ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait -spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains, -cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure -aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au -moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont -le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des -populations où les influences catholiques et féodales avaient plus -exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus -profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient -destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant -souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable -évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses -productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale -correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute -imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors -si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique -idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse -indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus -en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence -moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer, -à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions -essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte -éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que -la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire -sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée -à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui -constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux -adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne, -remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile -admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les -ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son -impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette -incontestable filiation historique. - -Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état -social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau -nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes. -Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette -mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour -que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion -approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire -qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement -distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne -suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour -comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet -état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre -l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans -laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une -pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement -réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré -suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours -normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive -réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin -de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le -moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous -les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée; -et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication -historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors -si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de -l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien -secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie -est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui -se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant -vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des -facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement -attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de -l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi -vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause, -et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence -purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale -avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle -de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément -contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire -ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques. -Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale -qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici -l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première -évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit -être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état -social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions -successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était -certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et -quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la -sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà -essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y -contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable -à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit -des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait -irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez -formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez -les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement -durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, -après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires -essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire -antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière -même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active, -sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière -efficacité sociale convenable à sa nature. - -Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses -explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général, -d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale -de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé, -puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe -historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à -la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement -esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections -caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution -réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au -contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor -effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables -résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au cinquante-septième -chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure, -je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que -j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent, -pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement -vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins -convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute -autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de -la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge -proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du -XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette -mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui -se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant -avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental, -contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les -véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la -seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond -à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale, -extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres -défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures, -contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième, -directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme -transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental -contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental; -opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution -spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale, -et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement -élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série -industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter -naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à -l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines, -et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de -l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique, -nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord -l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler -l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable -application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin -leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation -correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain -donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes, -que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur -concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable -règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la -seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui -rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne, -l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où -l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses -différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux -de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la -plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des -temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique -du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration -dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à -son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes -incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai -cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite, -à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma -théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande -transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune -vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue, -sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour -les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite -pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les -degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente -partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor -habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité -sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je -ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à -fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des -efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité. - -Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des -sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué -au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale -d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au -nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation, -et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque -initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes -ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des -causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la -vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif -de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la -relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du -mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et -féodales. - -L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre -l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident, -suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre, -la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer -spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré -habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne -saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui -peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances -correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine, -individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord -déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus -grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante -permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus -élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques. -Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les -caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême -imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales -assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité -régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis -que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes -encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus -souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté -chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation -abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de -l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active -à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor -intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré -habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité -si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation -moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues -relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance -commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle -supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la -vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup -plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis -la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence -militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et -la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les -beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et -ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres, -que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop -vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre -partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances -locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement -arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette -heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de -l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans -qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité -chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre -à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la -salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à -faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles, -les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des -beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un -public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé. -C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et -qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées, -a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus -intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité, -où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours -traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la -constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été -encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement -rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence -totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à -tous égards, les propriétés les plus caractéristiques. - -Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre -l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme -heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant -correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et -moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de -l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce -rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec -la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et -philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir -un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement -combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de -l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle -diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain -degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide -et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de -la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution -esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus -ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant -partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée -que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant -directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des -affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus -vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard, -les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique, -elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup -moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très -inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive -ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine, -individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles -aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse, -principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la -vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant -trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec -une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies -individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être -quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale -et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur -l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée, -n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien -plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine -ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante -destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment -regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à -beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des -opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les -améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles, -chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en -tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux -arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce -titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture, -et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires, -constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois -impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de -vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel. -L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la -supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts, -que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs -des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de -l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante -garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence -commerciale des différens peuples européens. - -Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la -prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge, -bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée -par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire, -à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle -n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant -désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence -moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du -moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une -manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment -attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant -la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état -catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas -douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième -siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance -et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis, -surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts. -Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir -dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la -progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique -a nécessairement manqué de direction générale et de destination -sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop -peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il -devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il -devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive -de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art -moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une -généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le -génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et -plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité: -mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité -devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu -encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son -libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant -que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des -populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa -situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la -réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses -propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où -la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le -plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité -et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme -je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi -privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions, -de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large -destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé -que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une -activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence: -les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit -aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le -langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille, -ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le -public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en -considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on -y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent, -une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est -purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature -d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une -importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne -a pris communément une part directe à notre mouvement social. On -conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative -et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le -premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir -aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver; -tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute -contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun -aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps -opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans -ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a -voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir, -comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur -l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables -récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est -ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à -toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous -des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies, -surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale, -la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences -secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance -devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre -naturellement la marche correspondante de la grande progression -négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être -d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont -la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer, -vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies -esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants -exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi -l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel, -l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup -moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que -l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la -dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant -appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales -différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers -peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution -moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous. - - Note 11: D'après une appréciation plus spéciale, qui doit - être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera - aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible - dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait, - par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait - être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la - marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les - autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir - qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée - au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour - les poésies mystiques, dont le livre de l'_Imitation_ nous - offre un type si éminent. Les deux principales formes propres - à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient - nécessairement à la direction catholique, et devaient, par - suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance, - incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques, - est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers - les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du - clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor - initial. - -En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés -et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu -d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il -émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples -inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république -occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel -attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer -la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense -communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement -direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On -a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au -contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu -même de leur plus intime incorporation au développement propre de -chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est -certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle -que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques -envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de -l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque -à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence -commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler -directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en -excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de -cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions -étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au -même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus -générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales -langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été -si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une -des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité -graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel -privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les -facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité -et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment -leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs -essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute -importante participation à la formation des langues modernes les ont -également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation -respective. - -Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de -l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit -l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à -considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social -pendant les trois phases consécutives de la double progression -préparatoire commencée au quatorzième siècle. - -L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une -nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie -entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du -mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard -du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle, -appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut -douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour -à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement -spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde, -comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins -systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but -partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute -appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de -cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de -plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont -l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie -historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à -l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune -de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation -définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation -moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération -dynamique. - -Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres, -l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à -tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens -états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie -uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions -pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les -sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque. -On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique -suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes -de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une -antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme -le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement -européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement -prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même -encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement -exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne, -mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint -hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des -populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être -personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante -que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait -réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement -connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous -les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne, -d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient -clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire -de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée, -surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu -favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte -pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé, -quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort -bien plus profondément de la conception même d'une telle composition, -où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement -usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui -eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein -ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du -mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable, -parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait -déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence -d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles, -indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire. - -Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre -à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi -à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à -subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des -beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une -sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile -et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un -tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû -surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il -convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors -qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà -fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus -fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons; -en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout -l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le -siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si -imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement -concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle -ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à -éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité -et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans -l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire -sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième -siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des -monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux -admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation -générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une -irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué: -mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels. -Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre -explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu -que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère -vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de -la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les -productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement -perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture, -n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution -esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et -féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur -de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver -que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de -toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts, -sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre -à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très -sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a -empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence -perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée. -Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à -reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut -bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne, -un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière -très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la -transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la -marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait, -sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la -progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne -pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et -assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité -antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation, -guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu -abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus -ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait -spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts -assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment -l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il -importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin -d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute, -bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on -les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais -le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement -de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude, -à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme -base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette -époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et -indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de -la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes -les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle -nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration -réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer -les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu -de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à -susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension -réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement -destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement -convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain -avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour -compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime -provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à -la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre -l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui -explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle, -où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir -faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément, -en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait -également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le -fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge, -l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui -en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée -à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa -nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était -alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement -à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait -préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des -conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et -sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et -l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action -des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie -s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après -la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment -à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie -provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile -préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été -convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux, -par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude -des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement -reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire, -pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous -reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont -fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire -que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement -s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très -inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se -rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent -plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres, -la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement -assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut -être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion -initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte -que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie -elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou -moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale, -son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales, -dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées -ci-après. - -Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des -beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé, -comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus -en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que -le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment -avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche -ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver, -sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche -éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même -temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus -communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude -politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par -exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en -simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement -les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs -des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et -de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois, -c'est principalement comme moyen d'influence et de considération, -beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts -furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce -sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la -consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues: -aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de -cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués, -malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux, -ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait -dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques -cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici -surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance -sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations -modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source -ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait -être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à -altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor -industriel. - -Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant -lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la -fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens, -n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour -l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si -marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi -bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux -de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre -aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de -quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition -du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de -l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique, -surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la -sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement, -en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois, -une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence -spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble, -prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature -temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je -l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus -favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui -doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en -effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée -d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur -devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous -les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors -nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies -poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent -bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance -très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance -de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la -pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des -populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards, -à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi, -sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur -l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de -Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages -les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés -esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une -compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel -milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération -pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait -indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous -le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués. -Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que, -même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect -social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les -populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe -correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale. - -Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction -politique me paraît propre à indiquer la principale source historique -de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique -anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive -ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont, -en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la -poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux -ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée: -tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention -du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des -familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours -éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations -qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la -tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique, -comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la -sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes, -suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé -sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du -moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en -France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement -si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires -étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est -clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier -la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la -reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi -que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde -ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement -caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle -idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis -son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par -le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement -beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, -les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation -longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver -spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles -d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand -Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés -par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une -insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la -poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que -ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique -qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus -en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser -davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité, -on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous -l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement -analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation -antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre -explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres -influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les -traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du -catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique -avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples -préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de -sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance -poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à -l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément -que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à -cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne -pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue -par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de -celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en -Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un -tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir -la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution -sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique -de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule -d'appréciations illusoires ou irrationnelles. - - Note 12: Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre - trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos - principales passions élémentaires, comprit enfin dignement - cette destination plus élevée et plus complète que Corneille - venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et - qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie - à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui - fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait - désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique - du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers - une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son - dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation - poétique des principaux attributs propres au régime - théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu - quoique le moins caractéristique. - -Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois -ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment -provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû -seulement affecter les compositions relatives à la vie publique; -tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient, -par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et -se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au -système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité, -si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier -ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes -ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir -une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle -et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté -jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne -pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme -je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément -pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui, -presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que -l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler -profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale -ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité, -enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne -saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions -poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique, -ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté -pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second, -tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs -immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel -succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit -en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif, -en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de -Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès -universel d'une composition principalement destinée à effacer, par -le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de -cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est -assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire -nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus -le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le -berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir -au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère -retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur -intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes -de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible -envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes -de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement -autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser -suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec -la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels -essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine -conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques -de l'humanité. - -L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme -hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette -seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous -la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une -telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale -base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de -la progression négative, le mouvement esthétique devait partout -concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul -qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la -société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont -les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires -à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque, -participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et -les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai -déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les -organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté, -sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en -Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire -aux principales attaques systématiques contre la constitution -catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était, -pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont -le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de -renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver -la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être -plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après -son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus -sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois -son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble -de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal, -sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas -d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses -classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression -purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale. -Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les -rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans -la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance -momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de -la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable -protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance -de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs -sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la -dictature aristocratique. - -Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase, -principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution -esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de -leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier -maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant -la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire, -parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier -terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement -y saisir comment cette modification nécessaire a finalement -déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement, -une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la -sociabilité moderne. - -Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de -la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de -plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui -de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus -complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection -de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable -devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur -gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus. -Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement -esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté -l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement -nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent -universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le -seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier -ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste -sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la -vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne, -tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes -et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une -existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature -de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles -d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus -vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre -une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà -seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de -jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large -extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers -la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers -genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que, -par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation -universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation -sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement -destinée au seul art poétique. - -Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans -son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance -et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une -mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après -l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la -prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution -propre à la phase précédente. La subordination systématique des -plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité, -constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à -l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout -besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai -ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où -était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne -pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que -le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à -écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère -fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans -doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié, -cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement -développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique -de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout -ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels -chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût -des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité -d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des -impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début -de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où -ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très -prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite -sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible -qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce -qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin -commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination -qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à -l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de -composition indépendante, est alors principalement caractérisée par -cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les -modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement -dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de -nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse, -heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les -aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer -radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial, -étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après -l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions -poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant -tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation -suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système -d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant -constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre. -Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à -l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière -non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une -équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des -populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs -sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait -partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation -historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce -double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions -esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet, -de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives -à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime -fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué: -encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques, -où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré -d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à -la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore -le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations -littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi -beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un -tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding, -qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux -contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés -poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette -phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique -dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer, -par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie -esthétique au système général de l'existence moderne. - -Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable -accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère -critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque -précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure -que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait -plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet, -convenablement apprécier l'importante transformation que cette -coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique -du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de -l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette -relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui -procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et -une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister. -Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement -négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la -vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire -du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite -une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou -moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive, -correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut -alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête -de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra, -avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais -hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances -esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative. -Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce -dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever, -sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément, -ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique -des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement. -C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis -des protections personnelles au début de cette phase, sont alors -rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à -beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre -le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire -irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement -négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les -métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences -bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur -nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles -trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait -momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension -des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente. -Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient -pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même, -aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour -permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de -réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs, -issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie -jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement -social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son -inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit -critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme -je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en -soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre -à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé, -puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est -trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la -destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale. - -L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir -montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au -moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double -transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir -plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration -directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà -reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état -social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration -envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à -l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être -distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications -préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément -sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la -systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait -trouver ailleurs aucune base suffisante. - -Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence, -les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez -presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai -directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième, -en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale: -aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit -publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des -facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les -facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la -fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante. -Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique -ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement -le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit -individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination -relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le -système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de -l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y -rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté -supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un -ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins -appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation -ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de -l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant -à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se -modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction, -sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit -maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable -source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures, -l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes -applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a -dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct -très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une -philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à -constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable, -seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette -grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre -de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont -nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable -développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la -dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit -métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de -l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions -simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive -provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications -préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique -et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor -préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre -l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est -directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale, -seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation -transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle -certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il -convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique, -sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement -inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très -secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la -confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce -chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série -positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante -de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes -d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les -deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers -volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement -à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le -véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant, -mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la -vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques, -ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur -l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à -accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination -générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement -isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières -progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou -spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible -avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi -bien qu'avec ses limites indispensables. - -De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier -l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime -monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement -de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor -continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement -suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti -par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases -antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers -l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette -progression fût nécessairement liée au développement initial de la -philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans -raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement -à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement -très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup -plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu -toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger -l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des -Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède. - -J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre, -comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé, -il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la -philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant -provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de -l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une -vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée, -pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état -métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que -sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état -purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase -essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite -reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement -étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme -catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à -se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue -la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément -dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au -sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de -l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution -scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des -doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée, -où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais, -abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût -devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme -devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour -seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la -philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément -au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus -directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor -esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la -doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux. - -Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien -le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général, -spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit -scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des -opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de -la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie -théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme, -l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un -certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation -détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché -tous les phénomènes principaux à des explications si particulières -et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait -nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule -religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental -et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point -de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins -explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément -entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition -vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la -religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait -toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré -les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus. -Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications -religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et -même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les -détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires, -d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême -sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs -immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse -quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques -de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction -nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de -l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second -âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation -universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes -propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on -les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme -arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des -sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité -de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard, -chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien -plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce -rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue, -si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible -toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de -plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi -au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties, -aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop -conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu -de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence -que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa -pleine consolidation politique, sur le développement effectif et -l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant -partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi -quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à -stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à -disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une -certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre -hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant -général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans -extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant -d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les -immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale, -et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même -après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement -éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde -phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir -quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite -d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences, -viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance -nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase -précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation -des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations -secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque, -par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir -à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique, -dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens, -était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par -sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor -universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir -la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs. -Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement -tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne -clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état -ascendant, vers la culture scientifique: car, si le _trivium_, auquel -s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement -littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits -distingués allaient habituellement jusqu'au _quadrivium_, directement -consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut -reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la -fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées -comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les -principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés -par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins -bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement -destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont -l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans -les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout -d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la -trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins -croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous -la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée -des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement -dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique. -C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir -la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du -catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique, -après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies -par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation -ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps, -à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette -même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en -les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure -qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les -deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons -reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands -progrès ultérieurs. - - Note 13: Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des - deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué - une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à - la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par - la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil - et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux - attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait - nécessairement une certaine culture permanente des études - astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien - plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans - le second, est très propre à faire nettement ressortir - l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit - tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme - totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis - que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser - d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le - progrès des deux principales parties de la géométrie céleste. - -Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir, -c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique -et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors -nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être -encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons -d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment -l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle, -devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique. -Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique -eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci, -l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la -subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers -la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le -mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette -lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel -de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit -métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui -préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par -cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer -l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du -cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha -dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant -de cette mémorable transformation, et la condition indispensable -de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même -très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter -une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution -intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà -été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine -de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique: -or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité -négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération -toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par -là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la -première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité -antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont -elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale, -après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos -explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès -lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt, -non-seulement par une active culture des connaissances grecques et -arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en -Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature -faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de -phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie -naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études -inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de -ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale -sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est -même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour -comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir -d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à -certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles -sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa -les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale. -Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec -la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment -caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement -continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes -universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car, -cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres -écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses -métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la -philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un -temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait -une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que -celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules -inspirations temporelles. - -Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur -véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà -la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la -philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des -services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves -aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre -sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque, -l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur -régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par -la grande entité générale de la _nature_, établissait une certaine -harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu -encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel -du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée -que d'après l'entière organisation de la philosophie positive, -jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et -artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la -théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité, -elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours -inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà, -d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des -hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez -l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels, -si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne -dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition, -à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous -les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique -du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de -l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi -donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit -d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture -normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera -suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans -l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie -naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir -à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au -moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et -surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où -s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la -transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie -sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait -spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit -positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes -deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire. - -Cette première systématisation scientifique, aussi précaire -qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque, -s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il -importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à -l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On -se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables -doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans -le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent -assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les -sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une -analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette -aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement -rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même -fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le -vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse -de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être -suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas; -mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second, -quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette -étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la -science et la théologie devint enfin manifeste. - -Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité -envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer, -retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine -influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique -à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande -transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers -subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue -le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la -découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer -l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume -de ce Traité (_voyez_ la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près, -il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait -aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée, -à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois -naturelles, comme la qualification normale d'astrologie _judiciaire_ -le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup -trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes -astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la -physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables -d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore -contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans -une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence, -s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois -effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes -quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne -pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité -de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance -jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie -nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation -correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière -absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent -eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être -plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement -moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future -explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après -des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on -sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par -suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin, -considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de -la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement -rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de -son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant -activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la -subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui -les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois -qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux -pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un -caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles -résultaient. - -Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie, -d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au -premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale -devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée -et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine -ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se -reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques. -J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations -relatives aux phénomènes de composition et de décomposition, -radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis -qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que -dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens -étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes -les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte -que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des -métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations -journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses -matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de -leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie -trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle -suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes -capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est -d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que -l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe -fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination -de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des -grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car, -sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les -illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable -persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne -rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir -d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur -courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la -permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre -leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens -religieux. - -Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation -philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de -l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant -au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime -incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect, -j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une -véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont -tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine, -malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant -nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les -savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée -par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui -était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont -aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de -l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait -pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus -profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop -leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions -provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement -qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que -leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne. -Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une -haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux -lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec -énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les -croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur -notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles -d'une modification avantageuse. - -Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la -moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre -au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était -superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire -évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et -ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier -essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation -directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel -l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable -éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait -nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés -dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous -pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal, -l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases -successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire -moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant -des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres -progressions. - -Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en -général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement -spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple -prolongement naturel des principales influences initiales que nous -venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention -importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés. -C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des -chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la -nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi -tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois -appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale -est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique, -désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait -momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des -luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la -plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse -tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur -ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de -l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut -observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne -pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques -qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre, -la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les -hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies -personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et -que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit -se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins -métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand -Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très -rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de -Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes -et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement -accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne -devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les -universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à -l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà -à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors -d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à -peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait -sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie -finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et -dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous -les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle -désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps -où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore -son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et -alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé, -d'actives protections individuelles. - -Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu -à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées. -La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire -d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement: -l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente, -pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais, -au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources -que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de -l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont -l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la -seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au -simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par -la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande -révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il -alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée -de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par -l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit -pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les -calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations, -soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus -précises. C'est pendant cette première phase que se développe le -plus complétement la puissante stimulation scientifique propre -aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient -continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le -plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la -détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où -se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle -exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers -astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième -chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet -égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était -certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon -permanent. - -L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la -philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie, -qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales, -put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur -une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par -les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr. -Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus -imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas -moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant -de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de -l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle -de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas -moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence -de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la -corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile -chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante -influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré -les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de -la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur -perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième -leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord -indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques -avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs -comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement -liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes -avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de -la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps -soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant -aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité -des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à -suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme -pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel -commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux -autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit -scientifique et l'esprit religieux[14]. - - Note 14: Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport, - nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété - des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette - première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez. - -Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique, -la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de -l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui, -de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système -des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental -de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que -nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous -y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement -spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens -européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement -déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté -du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet -exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après -laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide -de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des -doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs -ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus -lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de -cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable, -surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création -des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc -se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent -d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins -très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise -vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec -le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique, -d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette -lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y -pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs -temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du -pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il -fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et -comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus -directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la -grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la -consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate -du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre -progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par -une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique -avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel, -déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été -radicalement impraticable. - -Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de -dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et -dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français, -sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues -à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici -plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux -grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter -que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la -suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup -plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement -contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure -des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important -de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont -la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre, -en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature -monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence, -surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches -scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode -devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à -l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la -politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation -graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence -sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être, -pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité -des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un -moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi -noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui -généralement avoués, ne devaient se développer principalement que -sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la -seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence -de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable -aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique -des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que -l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution -scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire -du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale -très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle, -dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque, -s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en -sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme -put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt -un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque, -particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le -moyen-âge y avait développés. - -Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup -d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu -convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très -distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique, -ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et -en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque -toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés, -ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle -théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette -seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution -philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme -indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne, -l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part, -offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due -au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale -de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue -enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un -autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste, -elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la -création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée, -indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont -l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement -l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui, -intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers -la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de -Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment -devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase -suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune -des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente -désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que -la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes -les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec -l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens -circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse -législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât -l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne -pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de -la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé; -mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette -loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé, -sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée. -L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par -cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins -appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une -disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de -l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls -résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans -importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre, -due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes -sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale -création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la -géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse -destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait -au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une -incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant -influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire -à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît -spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter -sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle -a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues -primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout -quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce -sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si -heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les -lumineux essais de Wallis et de Fermat. - -Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit -scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une -lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante. -Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles -de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à -la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour -qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait -enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage -la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est -déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes, -et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique -destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas -moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué, -au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient -réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète -à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le -grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât -à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et -que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme -nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache -consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision -directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en -effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de -l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible -avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait -dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet -indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard, -l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience -unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution -philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution -qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des -admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes, -pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par -opposition à l'esprit métaphysico-théologique. - -Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la -progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le -mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement -à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de -reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement -à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était -fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement -indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste, -alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant -ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre, -relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le -passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif, -l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière -transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes -conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de -renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions -absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains -problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées -sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques, -et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre -entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables -propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles -de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue, -nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des -savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition, -pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord -au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois -premiers volumes de ce Traité. - -Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique -propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès -mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé -l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période -offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle, -par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis -de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes -créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on -ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels, -rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la -destination de la science moderne à régénérer les moindres notions -élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée, -dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois -profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à -la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement -regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite. -C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les -chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée -à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception -corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes -correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse -devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques, -comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces -inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité -immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité -générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant -aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la -rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les -simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère, -on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique, -surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active, -s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre -clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution -provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire -désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt. -Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il -est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout -l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire, -destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû -être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles -s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes -de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent -aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques, -jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu -de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange -hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez -quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques, -désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et -de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base -rationnelle qui leur fût réellement propre. - -En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas -négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution -scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à -manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance -populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes -à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations -réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement -constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption -du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté, -d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement -l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution -graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout -accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire -d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans -aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification -des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de -tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs -quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des -démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas -cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans -les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu, -à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une -émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la -mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient -dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les -doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique -amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions -susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité -rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu -à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude -nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément -la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre -déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à -l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus -énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences -de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité -et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y -rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle. -On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi -positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète -et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du -catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être, -comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et -discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir, -et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression -artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours -fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement -irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps -où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout -depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des -académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance -cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui -s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à -présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne: -cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France, -où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un -généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse, -au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution -scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y -manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation -organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase -du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples -modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit -dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé, -le _quadrivium_ acquérir une importance croissante aux dépens du -_trivium_; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours -officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement -la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être -souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir -artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble -de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une -manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15]. - - Note 15: Les mémorables efforts des Jésuites, afin de - s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement - beaucoup concouru à cette propagation des études positives, - sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun - danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité - mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop - prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces - tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités - individuelles que cette puissante corporation pouvait - présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de - sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger - un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne - voulait subordonner son indépendance mentale à une politique - où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est - pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier - finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que - leur caractère soit large et leur destination éminemment - populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels - et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit - directement relative au propre essor de l'esprit positif, - quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être - habituellement envisagé comme le régulateur mental des - sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup - près, suffisamment possible, surtout à défaut de la - généralité convenable. - -Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais -intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement -fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que -nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore -mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive. -Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens -facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une -sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après -le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase -précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous -les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement -reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans -que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune -gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due -à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie -naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés -militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet -de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande -extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création -d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer, -soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle -classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports -essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans, -par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de -leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse -indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors -à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur -coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une -équivalente consolidation de leur existence sociale. - -Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les -parties de la grande république européenne, on voit se développer au -plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences -essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards, -entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de -manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode -monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les -influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné -du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant -heureusement la transition protestante, l'esprit français retient, -du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de -contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé, -et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive -des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation -révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues -indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors -incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les -autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les -avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser -directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion -scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement -appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la -seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode -inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre -y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des -protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale -des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les -découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications -matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première -influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé -d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au -gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique -contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début -de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en -ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton. -L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique -anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences, -sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les -méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement, -envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité -plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de -la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux -écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi -des formes et des notations purement infinitésimales, si justement -préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont -d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec -l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le -génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse -des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment -cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître, -avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de -notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et -philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux -que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu -compris encore du vulgaire des géomètres. - - Note 16: Au début de cette phase, cette tendance - irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée - dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre - l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de - l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien - sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange, - dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle, - ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant - presque tout son cours, un mémorable contraste entre la - rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart - de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique - anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion, - fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot, - il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se - déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait - manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la - sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé - de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois, - par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher - formellement aucune articulation contraire. J'espère que - cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines - préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le - dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé - les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant - examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet - 1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était - parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me - semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français - jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique - entre l'Angleterre et l'Allemagne. - -Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans -pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase -précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure -à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours -subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement -inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés -d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie, -les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit -le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux -principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien, -pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne -lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de -la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à -celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la -grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement -de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à -généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et -mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut, -établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie -générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli -construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert -et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la -dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement -de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel -principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par -Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie -fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât -surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient -le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au -chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par -la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable -activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et -à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait -introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où -jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère: -succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse -développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en -un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop -respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu -depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique -qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant -l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher -de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite -nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant -les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta -directement que, même pour la première progression, les savans anglais -ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très -secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne, -dont le développement et la coordination analytique durent presque -uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie, -si dignement représentée par le grand Lagrange. - -L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase -précédente, surtout par la création des deux branches qui se -rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se -complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de -l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première -branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des -entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse -découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord -popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite -une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb, -avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique. -Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle -perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait -dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la -mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois -relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi -beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors -qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable -élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le -plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler. - -Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques, -on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie -comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus -d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors -bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités -alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une -transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble -fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des -tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique -céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu, -de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop -mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus -rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre -les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette -influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley -et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint -enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une -théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût -bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas -encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à -divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la -philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique, -cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de -l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale -d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique -proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce -n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même -quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion -d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie -naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer -radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale -d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette -dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit -purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué -dans les trois premiers volumes de ce Traité. - -Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos -jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si -chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase, -l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet, -en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases -précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique, -et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise -ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes -élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même -qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais -destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de -chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables -conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations -de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses -comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant -les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième, -par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse -expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple -préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre -grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations -encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait -surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps -que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée -d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy -et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire -scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs -ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale -postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître -l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux -de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la -vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de -définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une -époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que -d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire -de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque, -des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le -constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors -totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait -être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles -exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques, -comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment -modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les -penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses -célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins, -il importait de signaler ici la première élaboration vraiment -scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême -importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à -mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive -émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte -une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie -pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par -l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division -provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité -finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop -servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû -d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques -dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions -caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement -ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi -fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif, -comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une -transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la -philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que -sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai -osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après -l'ensemble des différens matériaux antérieurs. - -En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition -du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par -les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué -pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant -dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa -nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique -sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues -positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même -métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la -philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif, -et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles, -suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est -clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister, -quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les -aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une -positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études -sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu -de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique -s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les -principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous -achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire, -était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence, -qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où -elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse, -suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture -naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement -analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins, -ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer -que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens -secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le -plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par -la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors -parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et -de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une -préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux -savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler -sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de -détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active -impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les -artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite, -à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier, -et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec -l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance -mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir -d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout -chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette -élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la -rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide, -l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule -généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à -cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de -vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de -reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels. -Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait -à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans -trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination -sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une -sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction -systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation -de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au -contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement -leur déplorable aversion de toute idée générale. - -Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement -scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant, -pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression -moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de -recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à -l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement -distincte de l'évolution purement scientifique correspondante, -jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique, -essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité, -l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la -nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair -que notre appréciation de la progression scientifique doit nous -permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique, -dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles -de la première, à partir de la division fondamentale, organisée -dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue -métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je -l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée -entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la -scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge, -nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit -philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de -la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons -plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les -deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement -scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui -doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable -prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, -tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette -appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord -revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique -est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature -de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers -siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement. - -La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le -triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance -organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles, -d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution -catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui -rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en -reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique, -toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son -domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques -à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un -état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité -intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage -primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En -acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique -commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que, -cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle, -liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection -des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse -permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la -doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà -de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise -très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté -d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement -aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première: -car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre -l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres -respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique. -L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors -devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous -l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et -l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois -invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont -l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la -Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle -des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange -combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec -le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit -métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé -la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des -contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile -vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême, -solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée -devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a -pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient -radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action -permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient -conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu -s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs -de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi -qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à -l'entière intronisation de la Nature cette première restriction -scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au -chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage -direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord -la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la -disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire -par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales -causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit -donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué -qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était -impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été -longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution -scientifique, selon nos explications antérieures. - -Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance -générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes -et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase -moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité -de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action -naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre. -La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup -d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique -propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait -spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le -réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines, -commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif -contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste -directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, -hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais -les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation -aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le -régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature -éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il -reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque -aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière -modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à -tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à -l'entier ascendant du second sur le premier. - -Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un -côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action -critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la -constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante -se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses -observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en -sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit -ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus -être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant -eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la -philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins -prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours -convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à -manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle -de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement -incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien -métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable -mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement -y conduire enfin la science à une opposition directe envers la -métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais -équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès -lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois -mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait -d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent -alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus, -etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui -peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée -n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez -développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu -de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez -ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques. -C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable, -de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier -tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des -entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde -extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les -autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la -positivité rationnelle. - -Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule -Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une -part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première -apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par -suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des -destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement -déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par -l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes -astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler: -mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement -concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent -chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant -participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers -y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes, -que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers -fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux -en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les -conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final. -Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes, -appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite, -il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de -travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion -directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se -bornait à la caractériser activement, par une extension décisive, -sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement -appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon -et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et -pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences -essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec -la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social -correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible -énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime -mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement -ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous -deux proclament hautement la destination purement provisoire de -l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils -signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse -générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que -la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement -à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale, -l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne -pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation, -l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux. -D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards, -moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis -ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique, -où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon -n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique, -qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la -métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable -de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand -géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie -source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision -les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en -retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu, -la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise -sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration -de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous -un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la -société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité -sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le -comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment -à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a -surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du -système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement -destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut -attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la -rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier -devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement -révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors -correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme. -On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a -spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la -métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant -qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne -a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre -les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer, -au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent -dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme, -trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les -savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au -déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut -remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur -Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique -les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au -fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition, -directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont -également proclamé. - -Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance -vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est -néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient -aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la -méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le -véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que -par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à -s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement -dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science -inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie -que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien -l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était, -à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire -dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects -les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales -et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande -impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction -décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général -de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions -principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui -devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des -deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement -provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers -élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre -ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne -supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément -qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation -fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement -transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique, -et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il -n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement -général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre -la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer -chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la -loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre -elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée; -puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être -beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement -métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre -métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation -provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une -transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes, -appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté -que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser -cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant -qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude -intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse -d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième -chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger; -il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore -lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et -de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de -l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta -à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une -rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction -provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine -extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement -révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration -philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental -des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France, -l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut -exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage -méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération -des études morales et sociales, il était spontanément préservé de -toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité, -bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes -du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à -reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le -besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par -Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une -aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore -impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer -sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée, -comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou -au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés, -de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination -philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre -par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative -fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que -fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent -cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition -fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle -dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir -combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre -laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz. - -Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion -philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence -spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin -conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la -philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors -essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine -domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable: -par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation -passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme -assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des -entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie -quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans -cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive, -dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais -pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême -extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les -études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études -morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera -nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure. -Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit -d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie -digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination, -n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui, -continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine -appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus -compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples -et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant -ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient -borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul -ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a -dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors -conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité -antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque -entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même -temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers -les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la -philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger -de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale -entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des -simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale -de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré, -sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de -dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je -l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe, -elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en -une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations, -soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes -écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus -ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout -pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que -j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une -semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces -philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux -cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses -antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique, -dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale, -quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes -n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient -servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité -était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le -souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours -maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin -de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale. -Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences -européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais -essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement -humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout -consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de -notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions -extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les -conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt -deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même -qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la -combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine -spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels -et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement -démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette -vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction -de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées -d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge, -heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier -ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second -de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de -tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement -être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance -constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à -l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe: -j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à -s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait -alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins -difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs -d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses -dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale -de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne -de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement -correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le -protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au -chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et -surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal -siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique -nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit -positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit -métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait -dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite, -procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en -considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures, -quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de -toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à -l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées, -en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment -appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke, -laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des -études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique -radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et -surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs. - -Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution -philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement -signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de -la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir -directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont -le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux -essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement -naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique -son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une -appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne -put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception -politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu -règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici, -d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais, -en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira -que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes -métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et -dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles -dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à -l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état -nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant -l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur -l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente -valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement -la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la -participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la -saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée, -surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la -première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes -politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence, -soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage -rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns -par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe -théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée, -elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son -heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel -des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste, -qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle -constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif -empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble -de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que -la destination spéciale de cette immortelle composition concourait -spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement -l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation -politique. - -Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique -était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement -la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui -cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce -travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase, -qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple -extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout -l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance -spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état -d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son -défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur -l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures -de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à -l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans -aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement -tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école -française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement -lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être -vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre, -que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale. -Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette -illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus -originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse, -mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre -la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère -des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce -travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit -humain vers la juste appréciation directe de la nature purement -relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse -entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le -premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit -aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de -son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et -surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du -vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner -ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens -penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation -philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a -nécessairement dirigé tout le cours ultérieur. - -Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique, -ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme -je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse -amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout -dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du -développement social devient de plus en plus le but spontané des -plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre -l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage -élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux -restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles -modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait -injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais -encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous -la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur -infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points -de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre -ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du -judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont -la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore -moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour -la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations -analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même -sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la -biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes -ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie -peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire, -où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever -convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui -imprimer ici. - -Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule -conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre -à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès -humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare -directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je -l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre. -Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde -phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement -qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les -termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi, -avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé, -le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous -la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences -mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait -aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait -bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en -plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour -s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même -envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques; -et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour -confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions -logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente -conformité de la progression industrielle avec la progression -scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en -vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation -de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange -coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond, -la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge, -avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion -fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable -démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement -de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de -plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir -comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire, -ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement -universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir -pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait -être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive -de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée -à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à -l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français -à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique -comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une -telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait -nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient -successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux, -malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour -restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient -radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable. -D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur -l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de -cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât -enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement, -la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct -universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière -aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie -apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi -du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré -d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne -pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale -d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la -première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de -ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence -indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous -achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique -et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique. -En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention -générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec -tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague -et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au -quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique -de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des -anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste -idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre -n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation -logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes -qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle -préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers -la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre -théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère -essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet -historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de -l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du -quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va -suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même -quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait -une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand -Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux -comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois -naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une -conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante -n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que -celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais -aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent -le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à -l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à -l'Angleterre. - -Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution -philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la -grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il -est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers -nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément -composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux -très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue -seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver -d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine. -Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée -séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la -sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à -terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur -rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques -qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la -considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de -chaque mouvement principal. - -Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes -les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle, -longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences -spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement -méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur -destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu -pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu -de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de -plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant -l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre. -Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens -sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les -vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait -s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait -seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur -caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la -fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant -reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions -anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont -le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments -susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement -parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui -devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment -accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après -son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue -véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération -finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir. -Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les -évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure; -et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales, -consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en -s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie, -ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne -comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation -systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore -plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or, -rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette -pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation -historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune -de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus -en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de -l'empirisme primitif. - -Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus -fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne; -et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le -plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui, -contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines -économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration -négative. - -Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle -avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée -dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage -aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à -un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor, -l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus -fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle, -de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous -les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par -exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les -industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs -aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la -compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche -opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes -avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc -un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution -industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une -action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens -l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure. - -En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines, -les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on -voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de -la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de -spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du -développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en -acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en -régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni -à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse -l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire -en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines, -que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir, -il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des -intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques -vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs -rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par -l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application -active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances -nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est -ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, -radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à -une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires -qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables -contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs, -ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre -les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant -l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement -préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant -à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance -ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des -économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe, -en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque -de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel -désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à -l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une -puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles -invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement -relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la -constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette -antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves -lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association -industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes -d'activité, suffisamment indiquée en son lieu. - -D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il -est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est -jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y -a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent -directement à entraver son développement futur par une sorte de -cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve -dans une systématisation convenable du mouvement industriel, -laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de -la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un -caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante -à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant -chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que -sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à -l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation -supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge, -à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue -pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue -parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième -phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect -le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous -les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de -l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part, -à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme, -jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention -humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles, -toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette -action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse -influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle -deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté -une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution, -et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la -libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux, -malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle -extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement -contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe -la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement -à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les -relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme -physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour -comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il -faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on -le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en -général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels; -de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte -effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des -individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave -et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières. -Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici -présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine -un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que -sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir -ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer -les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation -rationnelle. - -Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de -l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger -spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse -est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre -ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la -condition humaine chez la majeure partie des populations modernes, -surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam, -a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers -actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les -plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe -et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme -l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des -machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent -aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès -procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues -à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première -phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des -premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel -des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des -anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des -premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs -féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure -existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être -moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme -suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus -on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on -sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures -concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales -qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans -l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu -spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une -vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous -les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement -sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être -convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment -rationnels. - -Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que -l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que -simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour -un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de -l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement -exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le -mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous -lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe -siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté, -je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les -opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon -appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre -le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution -spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée -doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur -vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique, -il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction -générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme -je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la -seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction -critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion -organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et -de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à -une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre -résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés -indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite, -la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par -une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin -d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature, -ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement -l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à -une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et -surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des -connaissances réelles. - -Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir -le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis -sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes -de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche -fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial -longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous -avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse -influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre -suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle -s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie -inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup -plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard -les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de -la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand -détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est -suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans, -presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment -philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct -exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences -naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la -déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui, -y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y -maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues, -dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de -ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique, -d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion -plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de -ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y -a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur. -Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la -seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des -probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques -dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un -déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel -isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de -sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire -au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base -nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers -inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où -s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient -cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même -des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu -l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable -de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers -l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de -spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire -est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor -définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs -aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre -suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers, -intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement -effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre, -noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que, -suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y -était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle -n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique, -plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie -positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence -de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la -pernicieuse domination de la philosophie métaphysique. - - -Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration -historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande -république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux -élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel -de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement -simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent, -afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération -finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui -devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement -tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de -l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait -aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi -que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette -double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite -aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à -éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un -demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au -début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague -impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la -leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la -nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la -direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir -les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés. - - - - -CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON. - - Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la - révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle - de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble - du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la - généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale - de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail. - - -Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément -reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition -politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire -devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les -sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité, -s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre -troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée -pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale, -quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de -concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération. -Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause -de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise -révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel, -et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement -un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique -de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers -inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le -but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet -ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi -pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable, -quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère -qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne. -Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la -décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité -du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à -entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en -écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à -sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible -intelligence est communément disposée à se contenter des moindres -apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige -toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor -progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement -inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et -l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale, -n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise -décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous -les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale -graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq -siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle -vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des -principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système -ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une -nouvelle élaboration de la philosophie politique. - -Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette -situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les -diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons -précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité -très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du -régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins -complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons -pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre -de la direction générale que les influences nationales avaient -spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre -aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y -avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par -l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours -combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à -divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier -mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement -beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre -ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin, -la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal, -nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution -française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre -définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif. -L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien -plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que -n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en -même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à -l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable -à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement -préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait -dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût -été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre, -l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus -nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la -prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement -esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité -envers celui de la population italienne, était certainement plus -avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en -Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable -encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle -propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il -est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était -dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien -régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie -positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du -mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative, -également positive et négative, que nous a spontanément préparée -l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique -directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative -évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la -société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne -sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des -vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment -affranchi; le concours naturel des deux progressions générales -constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment -irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement -cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en -point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder -un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au -contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité -spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne, -l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour -présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est -ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens -l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux -diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa -constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au -régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales -conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du -système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive -des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux -chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez -toutes ces populations le début de la révolution française, et que -n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule -suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement, -où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait -avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable -initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des -antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions -intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle -initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les -dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la -noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée -à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la -grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de -sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement -à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et -faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France, -chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité -pratique. - -Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation -générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait -point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des -principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de -la troisième phase moderne, d'après trois événemens de diverse nature -et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs. -Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition -des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée -sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée, -et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle -politique tendait à rétablir dans son antique suprématie européenne. -Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable caducité -de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule -puissance susceptible d'en retarder, à un certain degré, l'imminent -déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût -survenu, en occident, depuis le protestantisme, était d'autant moins -équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe -de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se -bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures -d'où était partout résultée, sous la première phase, la décomposition -politique du catholicisme, soit d'après l'ombrageux instinct des rois -contre toute indépendance sacerdotale, soit par suite de l'incurable -répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment -centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré -sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses -plus indispensables conditions avaient cessé d'être suffisamment -comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, sous -l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, se laissaient -entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune -opposition à l'émancipation universelle. Quant au second symptôme -précurseur, il résulta, peu de temps après le premier, du grand -essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de -Turgot, dont l'inévitable avortement vint faire unanimement ressortir, -soit le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues, soit -surtout l'évidente nécessité d'une énergique intervention populaire -contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis -le commencement de la troisième phase, et dont la royauté, malgré -quelques favorables inclinations personnelles, se reconnaissait par-là -impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût -ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d'Amérique -vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément -l'universelle disposition des esprits français à un ébranlement -décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le -concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l'humanité -civilisée. On se forme, en général, une très-fausse idée de cette -célèbre coopération, où la France assurément, même sous le rapport -moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en -déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique -chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous -retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique -propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale -de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son -efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française, elle -dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement -la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux -populations les plus avancées par l'ensemble de l'ébranlement -philosophique du siècle dernier, ainsi que l'eût fait, sans doute, à -défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur. - -Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du -régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son -début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour -laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable -qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule -accessoire. Mais, d'après les deux chapitres précédens, cette intention -profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses -conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée, -faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces -vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment -politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques -relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux, -ne pouvait d'abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu, -la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait -instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature -reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée. Par une suite -irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative -qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement -de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait -enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment -la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation -universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à -cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences -actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus -que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les -convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant -même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur -prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser. -Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester -aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment -déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de changer -convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne -devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer -les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus -toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus -complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques. -C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé, -constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples -questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de -la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre -et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais -constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers -de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes -purement négatifs une destination éminemment organique, il importe -de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais -pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment -irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application -active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur -avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières -à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue -réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins, -à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne -pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels. Ainsi, d'après -l'irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement -hostile à l'évolution fondamentale de l'humanité, il fallait bien -recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle situation, -de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque -confuse et vicieuse appréciation qu'ils dussent d'ailleurs conduire. -En un mot, les mêmes motifs généraux qui, suivant les explications -directes du quarante-sixième chapitre, démontrent encore le besoin -actuel de la doctrine critique, jusqu'à l'avénement d'une doctrine -vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son -active prépondérance, en un temps où la véritable tendance finale de la -sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi -reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique -négative était d'abord indispensable pour caractériser suffisamment -son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement -ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives, -spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que, -malgré cette expérience décisive, beaucoup d'esprits persistent -aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d'une -saine théorie historique sur l'ensemble de l'évolution humaine. - -L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la -doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe -politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusque -alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à -cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter -l'explication, commencée au cinquante-cinquième chapitre, sur la -mémorable transformation qu'avait dû subir, vers le milieu de la -troisième phase moderne, l'influence métaphysique proprement dite, -désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque -l'ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule -propagation universelle d'une élaboration négative déjà suffisamment -systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle propre à la -transition critique, dut, en effet, nécessairement déterminer, dans -l'ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions, -une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats -la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès -lors relégués, d'une manière de plus en plus subalterne, à leurs -fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire, -au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de -l'universelle direction des affaires publiques. Une telle modification -devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l'entier -ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l'avons reconnu, -les littérateurs étaient seuls propres à l'active propagation d'une -philosophie négative qu'ils n'auraient pu construire, il est encore -plus évident que les avocats, d'après les habitudes mêmes de libre -divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient -alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière -application politique d'une métaphysique révolutionnaire dont les -principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par -des intelligences plus consistantes. On conçoit d'ailleurs que les -juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement -au régime ancien, sous l'influence des modifications qu'ils y avaient -déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les -avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs, -la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de -la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques -semblaient réductibles à de simples combinaisons de formes, destinées à -contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés, pour régénérer -une société supposée indéfiniment modifiable par l'action législative, -aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle -des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice -journalier leur rendait spontanément familières les principales -fictions constitutionnelles. À la concevoir durable, cette double -organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans -doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal -ascendant à des classes aussi complétement dépourvues, par leur nature, -de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins -nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères -à toute saine appréciation mentale d'une question quelconque. Mais, -en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à -des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs -et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident -que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier -terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui -consistait à développer activement l'entière application organique de -la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale, une fois -directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait -naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux -classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet, -ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par -suite d'une déplorable continuation de la même lacune philosophique -relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne. - -Ayant ici assez examiné d'abord la direction nécessaire, ensuite -le siége principal, et enfin les agens spéciaux de l'immense crise -révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d'après l'ensemble -de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique -de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer -successivement deux degrés naturels, l'un simplement préparatoire, -l'autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos -deux grandes assemblées nationales. - -Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop -vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine -conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions -les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les -abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément -jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y -étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux -combinaisons les plus contradictoires; on y était certainement plus -éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale; -l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime -confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique; -par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait -une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes -déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables: -en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi -définitive. Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière -condensation antérieure des divers élémens du régime ancien autour -de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la révolution -française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait -nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance -populaire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance caractérisait -seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or, -quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre -destination politique que d'amener graduellement l'élimination -prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient -d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique -constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union -du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de -la constitution catholique avec l'émancipation mentale. D'aussi -incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention -philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d'une -aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence -pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation -moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine -imitation universelle de la constitution transitoire particulière à -l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux -chefs de l'assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement -la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction -radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la -sociabilité française. C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer -immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette -dangereuse illusion; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour -exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage -à signaler au lecteur les principales bases de cet examen, qu'il -pourra d'ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les -explications propres aux deux chapitres précédens. - -L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir -aisément par quel entraînement empirique a été naturellement -déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément -inévitable puisqu'elle a pu complétement séduire la raison même du -grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup -moins excusable sous la lumineuse indication que l'ébranlement -révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l'ensemble -de la situation moderne. Par suite, en effet, de la différence que -j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la -décomposition politique en France et en Angleterre, il est clair -que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par -leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison -hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime -ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir -spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l'un ou -l'autre des deux grands élémens temporels. D'après cette incontestable -appréciation instinctive, l'empirisme métaphysique devait donc -conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire -totalement l'antique organisme, il suffisait de joindre à l'extinction -française de la puissance aristocratique l'abaissement anglais du -pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle -qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à -l'imitation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement, -elle tend aujourd'hui à faire spontanément prévaloir, chez l'école -révolutionnaire anglaise, la considération du mode français: car -chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant -à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre, -sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux, sous ce rapport, -aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du -cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que -pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l'ensemble -de l'évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au -contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde -irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le -mouvement français avait été principalement dirigé contre l'élément -politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement -anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement -introduire dans un tout autre milieu social. - -Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de -reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation -historique, que la constitution parlementaire propre à la transition -anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature -exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature -temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase -moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal, -comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une -célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve -donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans -l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement -analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription -rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque, -seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations -antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens -fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer, -en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du -XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système -politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais, -considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles -après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille -tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature -temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable -que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut -être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à -l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit -sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule -différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de -ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé -à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait -certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en -ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous -la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la -nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au -milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire. -Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé -propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système -anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation -effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories -métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des -divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique -a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un -tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément -incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition -fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort -importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont -beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré -l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique -organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale. -La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste -dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup -mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait -pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par -suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens, -soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des -grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant -populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse, -d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition -complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit -d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui -en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif -développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement -tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes -au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi -érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité -commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse -inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant -manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir -un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre -davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger -avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour -faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement -étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution -exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme -nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des -conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est -néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie -politique. - -Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant -que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des -vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux -chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution -française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire -à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux -instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et -confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir -l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors -l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu -le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente -à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique, -dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population -française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté -des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement -l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des -cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition -naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à -détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses -naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus -en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence, -en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis -obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à -la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors, -au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine -tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste -d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent -national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange -tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le -projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser -une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver -secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et -les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin, -relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée -comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une -telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale -d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux -propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie -qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement -disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation -désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait -jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts -ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection -anti-européenne. - -D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais -apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales, -soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient -être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée -par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale, -dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale -postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a -jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité -des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives. -Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle -discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique -et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression -spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un -ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme -émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par -l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit -qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne -proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation -royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui -n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours -irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce -vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une -telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut -conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement -illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux -vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs -empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis -au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie -pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur -complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide -que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes. - -Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second -degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable -situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion -des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une -vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère -fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que -pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une -philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de -l'ensemble de l'évolution moderne. - -Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles -reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente -assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention -Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder -l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule -de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la -révolution française. D'après la concentration monarchique de tous -les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France, -depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une -conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente -la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels -ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin -spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction -solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser -suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final -du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et -désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre -théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme -le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons -vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière -plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation -primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des -professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts -plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage -l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant, -comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications, -constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain, -avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du -moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable -constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé -l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les -plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à -un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs -montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière -phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes, -d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant -à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur -de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux -premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider, -surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande -transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les -plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise -par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que -perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration -d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que -venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément -conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à -constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine -appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement -ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans. -On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une -indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art -de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à -raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des -conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle, -même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation -domestique, en lui procurant directement une éducation systématique, -que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition -sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble -qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que -nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire -personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux -maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires -naturels. - -Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française -ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de -toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication -d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social, -autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui -pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution, -aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et -spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un -vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse -suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement -ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue -essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité -d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la -régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il -n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes -les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée -aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation -quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans -excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct -confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes -institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement -provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une -source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me -dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la -suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre -Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement -mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de -vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement -incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de -faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors -rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la -nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence -ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire -que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le -mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne -fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans -tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre -une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait -déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en -étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux -diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en -fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude -pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la -propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création -capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions -antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des -Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs, -ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais -bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse, -des nouveaux besoins de l'esprit humain. - -Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de -cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours -l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des -circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont -l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses -divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût -alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus -indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase, -avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse, -n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté -française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une -révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment -une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de -la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge, -la double progression, positive et négative, dont elle annonçait -le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique -désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se -plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée -à l'universelle conservation du système militaire et théologique, -désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait -pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa -décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une -réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement -l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second -degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait -pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une -mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards, -de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste -et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais -offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint, -l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez -l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de -l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à -leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par -sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues, -l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette -inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne -pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives -exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un -respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à -l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, -directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à -la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est -ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si -aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français, -renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui -ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout -à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste -dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée -par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus -juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée -limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable -de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux -annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en -vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens -de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures -une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une -heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur -généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes -à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins -sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant -de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution -morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont -systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme, -a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables -souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment -disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct -correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation -de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à -une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division -fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique -des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action -simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement -extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en -appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses -indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi -confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale, -on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en -considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la -régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure -des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait -nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre -l'efficacité durable. - -En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus -en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances -extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent -essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, -soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient -avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui -s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui -dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations -d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible -de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa -nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances -actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures, -représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune -relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du -législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité -moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la -sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin, -au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait -spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison. -C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors -s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la -vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus -difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable -contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à -une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés, -et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux. -Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition -fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale, -dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les -natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de -la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux -instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie -décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par -le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur -haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois -jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de -détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre -passé social, en décomposant la France en républiques partielles, -au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait -nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une -indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces -dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les -plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens -pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique, -dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée, -laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles -aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre. - -Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire, -ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une -prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée -thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre -l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire -eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique -et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une -efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable -irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout -les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient -malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle -cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été -convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive -prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme -relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des -horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui -le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre -enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance -organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée -à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer -complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du -volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout -dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant -spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation -sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous -avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé -cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects -très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette -extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une -halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable -destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire, -le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée -d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs. -Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de -Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime -coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance -caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique -dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine -comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut -principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine -formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation -directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel: -en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais -réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant -que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de -la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir -suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique -sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque -alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique -en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et -morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration -de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément -obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement -la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant -Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient -par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les -déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible -avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des -passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle -comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature -constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent -la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant -décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère -fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et -dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint -bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un -horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était -encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie -réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable -aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde -prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement -conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels -de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée -empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde, -chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens -systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire -des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble -caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution -fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit -ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se -tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement -satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation -décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution -esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution -industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une -désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination -élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs -naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable -multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats, -à une active participation permanente au gouvernement effectif, -par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu -que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent -nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières, -à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement -politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire -la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée -thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais, -d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à -la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal, -pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la -tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui -attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur -érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse. -Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé -par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux -saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant -primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une -désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération -des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en -troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité -moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il -reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette -indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle, -de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète -instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement -révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant -mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision, -tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte -d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque -volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne -d'une si précieuse admiration. - -J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation -historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût -offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution -au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment -le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup -plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le -degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment -fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement, -jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de -cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous -lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont -l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément -démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique -quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique. -Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction -rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique, -pour dissimuler totalement le premier enseignement social en -laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également -impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle -ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement -inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura -suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable -indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du -mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur -la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi -projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement -affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance -nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut -conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre -le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était -déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les -masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit -mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop -peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct -dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus -intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie, -obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits -politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial, -une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à -renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude -historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie -une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses -divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques, -quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la -principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal -et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme -quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications -antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes. - -Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction -rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain -retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de -la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à -reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits, -une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée -par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir -temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type -imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la -vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de -stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle -anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des -tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable -tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à -chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète -extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait -réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que -néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques -inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des -institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité -humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient -spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du -problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale -au milieu social correspondant; tous concevaient également la société -indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de -toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner -la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces -caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire -et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui -essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier -d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle, -quoique d'ailleurs radicalement persistante. - -Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et -néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir, -malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager -de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration -monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement -continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà -pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait -désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne -hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se -trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était -alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une -expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une -pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être -directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même -temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement -à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le -pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté -moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère -essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment -offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation -universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible -séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de -l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée, -pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas -cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer -directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire -énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable -activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes -eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire. -Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses -expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère -aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but -plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins -passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses -propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que -son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la -compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait -un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement -impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt -à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont -la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré -l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, -et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la -disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant -d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités. -Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, -à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, -échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation -arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une -nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne -hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré -ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme -caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle -relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, -surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle. - -On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que -de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps -comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi -en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait -été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive -rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de -notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré, -regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler -convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous -la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse -aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un -funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement -abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse, -la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais -gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne -saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature -non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir, -avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage -profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi -d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre -législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général -de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense -autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite -de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique -encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer -convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément -la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner -les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les -grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait -déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable -prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le -prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce -chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers -la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus -vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de -l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y -présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances -vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y -étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable -pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul -instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, -qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à -Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin -de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi -pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que -sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration, -quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation -d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature -intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule -pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique -et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois -en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le -témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de -sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration -religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il -prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité, -en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne -sauraient jamais rester franchement subalternes. - -Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait, -à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination, -qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement -antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter, -par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux -de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère -national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être -soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au -contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente -des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs -empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages -les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre -très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement -suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration -nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était -profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions; -la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette -longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse -était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté -avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait -été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait -pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions -personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais -réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par -la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de -Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point -encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le -corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique -de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez -les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, -suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant -spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, -en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est -surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux -sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale -déviation qui devait associer directement la plus active portion de -notre population à un désastreux système de rétrogradation politique, -en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe -à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le -principal développement direct d'une corruption générale déterminée, -en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous -recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi -superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse -époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens -politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous -consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse -versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute -véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules -pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées, -chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre -à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette -inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte -aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez -une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle -et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie -avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes -républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées, -durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente -à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique -purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante -harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation -révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve -vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement -que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au -système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors -aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé. -Cette incontestable appréciation historique indique certainement -combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique -ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale -devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation -moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct -involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont -elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens -inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable -aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine -politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire, -malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt -de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état -de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique -éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin, -il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette -domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané -et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer -irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la -nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant -toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de -civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique -romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze -siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine -réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le -reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû -être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue -immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément -une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des -principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors -malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous -égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des -voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle -d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le -juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de -l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au -moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour -l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement -très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite, -elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que, -pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer -le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous -l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus -exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs -politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une -fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système -rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun -autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle -cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de -barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des -gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance -et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution, -dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé -dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France -n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui -d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel -d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir, -contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe. -Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un -aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités -des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude, -aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée -à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient, -à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations, -provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre -une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne -révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition. -Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura -certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est -évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir -réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité, -directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à -s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant -la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire -et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos -concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration -guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions, -soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix -indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du -parti rétrogrades. - -Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une -sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour -la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba -trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand -la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis -que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient -aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse -exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute -véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la -postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle -cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble -de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était -lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une -irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de -ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement -laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir -pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un -dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre -la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à -son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur -rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable -renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit -devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une -spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire -individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité -qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le -plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a -quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant. - -D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la -propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté -de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence -devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire -des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent -accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont -le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser, -à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à -penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le -sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner -entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux -également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de -haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une -réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où -le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de -l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique -rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité, -radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle -ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué -la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand -cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation -aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des -perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une -ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de -Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant -de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à -n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze -ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de -personnes devenue évidemment inévitable. - -Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position -révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier -sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme -aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution -ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après -une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale -qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique -métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de -réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement -continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement -initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre -avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique -l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure -direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt -passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles -qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit -révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur -une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire -propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial -semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique -susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine -théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et, -par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt -à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et -anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique -à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé -avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en -concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes -quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant -aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit, -en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de -l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure -à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une -hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal -devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément -prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand -on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais -énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour -repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite -à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la -partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais -ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation -de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant -plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution, -l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là -surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition -moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où -nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger, -sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition -politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette -dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été -essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique, -d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite -dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement -le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se -résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique -centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et -l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins -populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement -régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer -une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable -terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une -véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors -subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme -l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son -retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs -à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une -manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence -générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel -proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne, -une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution -continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine -indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée -de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au -reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui -semblait par-là érigée en principe irrévocable. - -Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque, -se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct -progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime -métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être -regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs -qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette -coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait, -sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale -antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence -capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final, -quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait -ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école -rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été -naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des -conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait -la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement -établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit -au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens -également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais, -d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de -deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle -d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes -qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de -concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté -religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale -d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je -rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation -nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral, -d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans -laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous -le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des -littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les -directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes -convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur -de l'entité politique vainement décorée du nom de _loi_, une sorte de -culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer -l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables -principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les -périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire -qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment -fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, -à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de -décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes -à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré -l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des -idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où, -comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles -jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des -décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas -déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément -dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions -spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui -d'avoir acquis une pleine connaissance totale. - -Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant -l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans -son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième -chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement, -la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect -historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales -consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le -système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de -manière à priver radicalement une telle marche des seules influences -permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte, -un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus -significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable -de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la -paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines -stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment -une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps -lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement -prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en -progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer -au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce -d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la -population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques -tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément -reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution -moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici -aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses -coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers -élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction -spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus -rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au -cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq -siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de -l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale -entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en -vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit -caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde -donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation. -Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire -spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à -notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans -une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement -érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous -la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement -rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout -autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à -la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une -pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie -tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que -joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus -irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation -où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et -même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa -manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe -que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental -de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique -de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité -actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été -convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce -sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école -rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu, -avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même, -par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental. - -Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement -menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une -seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition -réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines -populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que -la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour -de la paix, était également résultée de l'aversion universellement -inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but -déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment -impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je -l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de -dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement -indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour -faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas -moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe -spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui -de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre -au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire -doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à -marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde, -immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre, -complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément -prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable -enseignement, la nation française est demeurée essentiellement -inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique -toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique, -et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où -l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès. -Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de -la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément -appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a -dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est -vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale, -reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle, -dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux, -doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente -activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie -réorganisation spirituelle. - -Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement -des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite -mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun -ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la -politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens, -et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts -proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui -venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre, -en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement -inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des -idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une -manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation. -En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment -l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi -directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû -maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un -état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait -le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il -serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la -conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors -incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles -devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers -élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin -trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances -générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à -la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système -réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune -attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée -toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale. -Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est -radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les -plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir -aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils -en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste -conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite -aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption -organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente, -sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où -résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses -dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime -surtout vanté pour sa nature éminemment économique. - -Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres -à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la -leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir -ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation -historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication -ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande -dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte -quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir -central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère -d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis -que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec -les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours -naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre -fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction -qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et -qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle, -dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait -d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable -confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément -fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime -transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité -parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu -élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut, -au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux -de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée -conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans -retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par -une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques -consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement -accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans -la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale, -qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels, -à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les -organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le -plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double -influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de -toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun -des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens -plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement -attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature -d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les -vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf -les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient -y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer -que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque -indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son -entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens -maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu -social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la -propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence -nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation -provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces -périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement -réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel -d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment, -sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de -vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en -vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes -de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles -décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont -l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement -ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la -déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais -dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera -l'interrègne intellectuel et moral. - -Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à -considérer que le résultat général de la renonciation implicite du -régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation -spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude -radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence, -tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle -et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans -aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement -aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée -humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement, -beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination -spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de -purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit -surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui -constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque, -fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive, -et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales -intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation -philosophique des principales difficultés sociales en un stérile -appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours -calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine -succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères -parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a -dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou -révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues -personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment -anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation -des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité -moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière -plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre, -spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine. -Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques -stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations -les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel -propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu -s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un -dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste -déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications -fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me -borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y -ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que -les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels -périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup, -puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi -imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent -naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes -coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en -un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies -convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement -encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent -être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement -intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection -actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la -haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines -réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi -surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers -elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore, -sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique -spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande -aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux -puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis -que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits -à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs -appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il -faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis, -malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la -tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle -prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue -maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire, -un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y -acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de -la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été -déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde, -suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai -ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un -enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations -sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à -reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode -très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la -régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais -purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée, -tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une -telle rénovation préalable. - -Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons -d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable -extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république -européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant -la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix -universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les -germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière -avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement, -comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne -pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que -la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. -C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a -pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique, -que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir. -Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine -imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation -historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement, -surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie -n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance, -même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique -avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve -universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation -spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation -britannique, doit nécessairement discréditer toute application -extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national. -Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée, -pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une -suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de -la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance -décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation -intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément -à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra -s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante, -sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme -je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû -naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire, -qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance -organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester -universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national -des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale -des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel -profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction -nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine -sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande -défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse -impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement -condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses -populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées -contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées -principalement à contenir ces agitations intérieures. - -Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui, -d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des -cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure -plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à -reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble -de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége -de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une -réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger -spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont -l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend -plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui -seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par -ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la -rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à -cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel -de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir, -il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à -laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son -importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute -période particulière, l'extension nécessaire de la double progression -sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à -toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du -système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un -organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe -ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi -rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois -négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les -cinq siècles antérieurs. - -Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu, -le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui -concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système -social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement -la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire, -spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment -contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière -atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques, -intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le -premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre -ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté, -soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique -dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes, -soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute -grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son -existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques -incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation -sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par -une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie -des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En -laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore -cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la -nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite -d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de -renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions -privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la -prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit -d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel -abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement -prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera, -sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en -réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs -respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général -de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable, -comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un -tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est -très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément -sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays -demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation -de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence -intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire -a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes -quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant -plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression -légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a -paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication -directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile -aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein -affranchissement théologique; surtout quand on considère que même -d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur -religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les -vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont -toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui -seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment -dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde, -d'abord impériale et puis royale. - -Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut -aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales, -insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins -décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de -l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive -des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, -soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y -chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine -émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits -cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera -toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa, -tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance -fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui, -dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à -leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement -multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez -le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les -faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient -habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour -l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des -graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles -étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers -enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps -survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi -complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur -ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine, -il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque -qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement -besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle -et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine -appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans -chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti, -comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue -dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après -l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il -suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines -pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les -cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme -nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique, -par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps -indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des -convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent -cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à -leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor -universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même -beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente -démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions -polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus -raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance -d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une -manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes -vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même -profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel -est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement -redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie -par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi -les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit -guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques, -tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout -pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis -que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, -il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne -pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde -relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette -grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la -ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague -déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions -propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et -trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement -sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans -l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au -déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal -devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique -de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les -degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort -étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires. -Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir -l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement -complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant -radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un -opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif. - -Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à -montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à -l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société -actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine -historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif -d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux -philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double -office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit -d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable -organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la -philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement -reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé -de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd -rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont -une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui -une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser -convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout -vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de -cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent -guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la -régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de -transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de -l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment -positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines -intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant. -Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble -édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses -fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre -polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir -des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement -l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels -qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social, -suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent. - - Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé - catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa - philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est - alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts - mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque, - pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et - qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux - caractériser le système historique, furent essentiellement - dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout - l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes - qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand - organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses - traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent, - toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps - célébré comme le plus ferme appui de la restauration - catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse - conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des - convictions que peuvent maintenant produire des doctrines - caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à - présenter encore comme les seules garanties solides de - l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le - moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler - radicalement chez leurs principaux organes. - -Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique -relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, -malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité -guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas -moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du -régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord, -le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense -républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération -de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule -attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du -prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées -permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens -les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage, -les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement -accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc -sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment -compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute -tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des -sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement -inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination -populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait, -à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop -clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde -de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une -manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que -cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les -populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système -fondamental de notre civilisation. - -En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut -aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres -systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué -au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à -perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique -de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien -esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même -profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit, -à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence -presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase, -et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit -essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout -renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant -suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une -exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations -européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt -commun de la grande république occidentale, éminemment compatible -avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des -aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. -L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission -nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental; -mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations -exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou -moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut -alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne, -la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs -suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire -se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration -guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible -entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré -tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, -qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par -une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire, -ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité -provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude -des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à -prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire -que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à -durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et -morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe -et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui -constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et -en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation -journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit -nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle, -interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai -spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué -l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce -aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment -l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la -spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la -civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations -les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état -présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère -de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement -beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle; -logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé -l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres -les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et, -sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement -toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on -a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial, -suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques -graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme, -l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement -dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même -seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres -générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes -dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation -et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude -populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique -d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de -la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse, -essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement -opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez -un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine -parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès -longtemps livrées à une activité éminemment pacifique. - -La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est -partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au -milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième -aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens, -par une grande innovation universelle, dont la haute signification -historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement -la plus profonde modification que l'institution moderne des armées -soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au -XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé, -d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre -défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de -l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement -adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances -nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout -survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature, -un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux -populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment -volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle -concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières, -en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle -profession, et en composant les armées d'une masse radicalement -antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement -temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux -qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et -inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que, -sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques, -un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance, -par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres, -sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus -ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation -réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée -depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision, -on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource -nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit -même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, -désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique -indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne. - -D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les -esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec -une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que -l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit -totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et -confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis -trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur -insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles -dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au -cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles -sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent -toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un -véritable besoin capital, et une certaine création correspondante, -quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation -primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale -se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une -suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre -aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers -motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu -à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire. -La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles -prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré -déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue -certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas -plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final -d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à -ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement -irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique, -qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur -le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à -l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait -éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que -si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France, -la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que -le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs -à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent -assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois -dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations -anti-progressives. - -Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le -vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens, -avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle, -semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si -un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait -aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement, -d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise -révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république -occidentale. L'active participation des armées proprement dites au -maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une -destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, -partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, -en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi -continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et -d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes -extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure -garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs -nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral, -qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien -que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à -celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable -protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu -d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. -Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes -successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance -assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens -quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation -intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un -terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine, -soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération, -d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et -de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable -prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant -aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général -suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement -disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les -armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée -politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est -point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée, -suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup -plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution -finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice. -Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise, -parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment -positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance; -outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes -s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là -résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des -artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver, -auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible, -le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier -directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle -mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme -je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond, -d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit -bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin -d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir; -car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses -séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont -l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur -ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels. - -La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc -frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale -aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la -philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, -chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une -transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans -l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit -avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la -caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution -fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France, -sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun -grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre -convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa -nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce -qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, -en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique -situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit -conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui -peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie, -d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera -toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources -secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le -développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant -convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la -solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier -et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, -l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues -radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature -temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la -force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils -presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux -de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une -émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes -réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur -l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle, -qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine -utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente -de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez -d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs -n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie. -Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent -tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui -s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé, -depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance -entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont -l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes -créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des -antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus -tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les -armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes; -tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la -rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle -est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait -ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux -élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme -décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs -nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque -c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à -l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une -véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où -son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure -que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la -nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être -l'accomplissement ultérieur de la régénération morale. - -Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre -au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande -progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger -aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant -successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue -composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses -résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune -relation à la réorganisation finale. - -Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait -certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur -une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, -et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement -général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce -qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en -effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait -être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait -la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors -plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée -sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment -exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. -Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation -a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite -sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable -terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique -de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès -social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du -mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général -vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu -consister surtout en une large application des agens mécaniques, -dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé -sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé, -pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que -va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer -partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même -maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de -plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément -contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas -été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération -qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de -la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est -surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, -celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, -à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à -quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor -caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec -chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de -crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension -simultanée des dépenses nationales. - -Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter -aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales -signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres -à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité -empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à -l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences -de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la -condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été -finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a -dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie -manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se -sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé, -s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être, -à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable -et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux -inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans -l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts -respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable -antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore -essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa -marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la -majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable. -Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu -spécialement caractéristique par la grande extension universelle de -l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique -correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que -la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après -de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme -je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation, -en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables -chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des -rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes -laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente -de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui -trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission -croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus -reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout -à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées -des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement -profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds -contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation -positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au -contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils -ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux -chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter -pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai -déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le -mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire -rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale -spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi -aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers -leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable -solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se -fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance -trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser -leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public, -d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe -et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux, -pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs -sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont -la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée -d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux -uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans -insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité -est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet -égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en -présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique -d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer -indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. -Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion -indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment -de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites, -c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense -difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout -d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin, -dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes -industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir -spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer -spécialement ci-après. - -Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de -l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous -dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation -pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport, -qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune -modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers -les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière -régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous -les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les -lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe -philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable -caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous -la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques, -comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés -jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile -situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges -impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle -réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable -réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car, -l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a -conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous -genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des -compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de -tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment -durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations -contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces -vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la -métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le -fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une -décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané -et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations, -essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors -constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques -de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu -le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie -britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses -persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment -rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de -l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans -imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par -sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait -comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique -idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux -adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément -sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un -mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse -alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement -envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie -nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un -choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement -éloignées, l'immortel auteur d'_Ivanhoë_, de _Quentin Durward_, des -_Puritains_, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement -accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement -consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que -notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne -représentation poétique dans l'admirable composition de _I Promessi -sposi_, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera, -sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles -génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est -probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer -ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art -moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se -manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe -pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la -réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer -ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement -soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans -toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour -la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors -devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus -complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une -énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance -esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même -purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi -peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus -parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de -fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs. - -Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus -que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation -générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment -nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout -son importance sociale prépondérante, comme première base directe -de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de -plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement -la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui, -sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent -aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules -doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération -universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique. - -Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des -travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction -finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale -de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse -rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux, -par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des -températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses -intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on -distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même -Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et -même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on -peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette -idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source. -La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai -exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée -de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à -présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même -trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul -paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique, -qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé, -comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement -essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à -saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange -perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant -à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont -elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être -appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son -auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique, -fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le -montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de -régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord -de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique. -Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir, -et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle -spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là -cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement -préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout -à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul -géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit -historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus -haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au -tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres -qui vont terminer ce Traité. - -Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais -comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière -supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors -cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et -de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes -entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette -époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave -inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de -vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec -la saine philosophie astronomique. - -La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources -fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop -souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des -hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes -notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales, -et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux -successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une -autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle -peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment -nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant -ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont -j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche, -soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par -la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient -alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la -philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette -grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par -la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous -ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution -mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le -caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet -indispensable complément rapprochait directement la science moderne de -sa plus haute destination sociale. - -J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et -même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir -ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et -directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois -aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres -à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés, -après une suffisante considération de leur intime connexité permanente. -Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager -à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale -du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des -tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de -Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la -hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et -les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville, -l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le -monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première -base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la -même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de -Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables -aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le -domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes -fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie -théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui -fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les -spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable -révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de -la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité. -Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine -philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement -l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de -Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique, -avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions -biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit -toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite, -soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle -un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un -enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble, -cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a -certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée -de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit -humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit, -en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement -philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la -société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre -précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie -de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente -des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir -sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la -disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques, -par une influence active et continue que les tendances dispersives -de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser, -quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse -imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards, -indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique -se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers -coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique -qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la -seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement -rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite. - -Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs, -l'influence sociale de la science recevait partout de notables -accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique -au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus -grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens -destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui -conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup -moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande -république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans -cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les -obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs -les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément -conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme -d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable. -Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par -la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu -d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus -générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable -que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle, -en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures -universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané -de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes -les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité -directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif -dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait -d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir -les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant -d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation -de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique -convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute -l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées. - - Note 18: L'institution générale de cette grande opération - présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un - caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une - constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à - en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité - qui aurait pu entraver son universelle propagation - ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient - répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble - appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement - adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point - que cette importante rénovation fut toujours conçue et - accomplie en vue d'une destination directement commune à - l'ensemble des populations civilisées, indistinctement - invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière, - malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui - dirigeait alors la crise révolutionnaire. - -Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la -science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup -d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales, -soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en -plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité -dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par -l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui -devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution -préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit -nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui -personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive -envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen, -s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration -finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont -radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils -resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que -leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation -moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale -base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient -indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et -les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à -l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique. - -Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la -principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque -provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, -individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément, -à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, -qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui -doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant -définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne, -ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires -que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la -difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe, -que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient -peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner -ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et -des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, -sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable -influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les -conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que -désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente, -l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est -plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et -d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant -d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment -produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de -ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué -que pour une part minime et facile à cette formation collective et -graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre -construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après -une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction -intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite -particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même -scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs -qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés -aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature -humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible -vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans -sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion -vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion: -or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse; -car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à -la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement -les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles, -ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement -impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la -science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base -rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration -sociologique. - -En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique -commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment -établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, -après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de -la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge. -Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences -fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la -complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit -positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement -ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle -et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais, -la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, -sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge -préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré -dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait -réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos -explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de -la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement -pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant -préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur -puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles -poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux -partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction -ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et -imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance -spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire -aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande -science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et -morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le -demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi -le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule -réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales, -soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des -phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur -l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives -précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire -de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération, -dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui -s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à -l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination -temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité -rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin, -à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il -semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est -désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître, -comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit, -l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux -spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer -l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les -exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout -les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours -à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné -surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des -édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les -maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes! - -Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable -devient désormais directement contraire à sa propre destination, -en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont -il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce -Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe -fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement -d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement -un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à -tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie -hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens -attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être -simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes -les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette -évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail -scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive -soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans -n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à -une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir -partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie -théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers -un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à -cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement -remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange -situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la -nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse -vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par -l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles, -qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les -conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs -délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou -d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à -une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle -instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des -diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de -ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion -mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y -facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute -élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que -le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies -arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire, -de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental -d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que -la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette -grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou -l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire -le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort -quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble -dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une -restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à -leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation. -Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste -illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation -où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance -d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur. -Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis -si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses -expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion -des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne -pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles -aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup -de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette -assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec -une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul -mérite littéraire. - - Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de - l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps - savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu - toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il - est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment - des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après - l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente - de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel - dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La - vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur - l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement - incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque, - même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du - quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la - science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait - ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus - sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces - compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos - principales institutions de haut enseignement, tant de - nominations désastreuses et tant de mesures absurdes. - -Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses -classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le -degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs. -Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de -l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies -de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la -philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux -dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est -surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est, -au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique, -comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce -Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver -vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension -universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après -une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle -prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si -déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie -s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans, -par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les -biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout -le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute -décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable -combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des -phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux -aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment -philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante -harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les -entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux -ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres -aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme, -quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à -contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui -résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit -nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine -dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un -âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre -la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle -ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel -d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi -peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale -création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus -entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par -la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui -ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement -à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement -la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y -exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les -admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la -saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement -bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette -compagnie que dans son sein[21]. - - Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion - d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa - trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau - génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une - glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs, - soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en - faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes, - décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où - dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en - outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue - offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation - des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à - l'égard de Molière. - - Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve - ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement - l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques - n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des - principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique, - dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne - que cette académie accorde si aisément, quoique cette - insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus - digne émule de ce grand biologiste. - -La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient -quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne -puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste -à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique -garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant -l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à -toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. -Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à -interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus -qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve -confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais -propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement -incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles -qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer -les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une -appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie -philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide -résistance académique, constitue la principale cause des dangers -intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des -garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle -qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable -philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule -fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à -défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme -universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, -qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus -des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins -accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses -encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science -comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi -trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, -en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées -intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une -habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations -secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années -d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant -d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les -plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien -préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies -actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses -ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime -scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque -coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du -moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent -employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la -médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble -annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul -mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas -provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps -où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, -et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque -chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable, -ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans -excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation -comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue -expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est -ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les -analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des -géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la -noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que -l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du -second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du -mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce -célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique -qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des -géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé; -tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue -assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut -jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont -ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de -comprendre la vraie signification fondamentale. - - Note 22: Si une telle indication générale pouvait être ici - prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait - facile, par un examen impartial et approfondi de la - composition actuelle des diverses corporations savantes, - sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater - que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de - tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités - ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout - aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car, - sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces - compagnies sont désormais essentiellement composées de - chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance - passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des - titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms - ne devront certainement laisser aucune trace durable dans - l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur - entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect, - la moindre lacune appréciable pour la filiation effective - des différens progrès scientifiques. Mais cette application - individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du - reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire - à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle - puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et - même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop - malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma - démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité, - auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent - être les dangers. - -Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément -trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation -permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette -époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir -leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car, -chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des -sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des -pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les -vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde -phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement -systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était -habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse -harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine, -soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on -sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre -le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de -leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la -crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité -irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France, -à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer -déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant -désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération -de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels -étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi -désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale -destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi -livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation -générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais -les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient -été successivement établies pour plusieurs professions publiques, -et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même -que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré -du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement -cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait -remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était -donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité -scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement -impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi -prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout -pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement -générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont -évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent -les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la -seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne -savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y -cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée -pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans -actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler -le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime -réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement -ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement -partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable -expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à -l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive -qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime -purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse -efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une -destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave -résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa -manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions -générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire -mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et -morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore -très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique -d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans -détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont -les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans -services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation -doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément -liguées contre moi. - -En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs -destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut -enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement -français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que -cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution -permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même -avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte -chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans -quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner, -ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial -jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup -plus important à tous égards, une pareille observance des garanties -ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions -formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse -personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi -méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un -temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà -trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale -devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre -la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent -encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique, -toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques; -c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou -entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés -jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée -par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation -empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle -mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres -membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la -fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres, -contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables -sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et -surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique, -quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à -d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité -la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a -déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération; -puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité -totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les -diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de -laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement -confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours -échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de -Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques, -parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais -aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont -la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture -privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier -souvent d'importans offices publics à des hommes profondément -incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément -le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs -français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus -espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique, -si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour -tenter aucun académicien. - - Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui - profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie, - cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir - signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble - de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement - caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel, - le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement - rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en - symptôme réel de l'esprit dominant. - - Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce - volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim, - activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit - à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août - 1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général, - la distinction rationnelle entre les élections purement - académiques et les élections essentiellement didactiques, - spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je - concluais que des traités et des leçons devaient alors - constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires - de détail, dont la considération eût, au contraire, dû - prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant - que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de - cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens - que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait - été expressément demandée par un membre (M. de Blainville), - suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous - cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre - textuellement toute semblable communication. Ce corps devait - assurément être touché de l'honorable confiance que je lui - témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique - à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses - membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à - mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux - accomplissement des garanties protectrices, alors devenues - non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à - ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases - de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa - suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il - obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le - président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive - aucune remontrance quelconque sur une pareille violation - du règlement académique: la voix loyale et courageuse de - M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au - nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité. - Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible - admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute - semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet - pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif - réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence - avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient - d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables, - d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les - fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable - témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des - études de l'École Polytechnique, y avait personnellement - suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble - et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un - seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres, - une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs - qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une - manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi - le public scientifique, soit chez la presse périodique, - qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir - spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés - et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés. - - Pour compléter cette observation, en y montrant combien - les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable - tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus - éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres - français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable - état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours - envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas - décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante - de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation - l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute - iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était - personnellement convaincu de la supériorité de mes droits, - il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de - contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il - avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre, - toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est - mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel, - pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude - académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses - confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa - compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous - ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux - premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je - me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet - éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que - son caractère ne soit point au niveau de son intelligence, - quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit - dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite; - ce qui montre combien est désormais profondément enracinée, - chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale - et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de - l'anarchie philosophique. - -L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état -purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment -du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit -d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore -plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale -métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la -science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une -trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop -inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations, -soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est -exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives -entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles. -C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime -préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion -décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable -généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en -la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie -avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi, -en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait -seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle -exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale -et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle -appréciation, en considérant historiquement les savans proprement -dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une -prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs -et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères -tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs -travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24]. - - Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui - que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse - position, nos corps savans remplissent désormais presque - aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des - philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple, - les consultations technologiques journellement émanées - de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop - souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après - d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits - essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que - les expériences agricoles si justement ridiculisées. De - telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une - aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce - que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté. - Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à - une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que - ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune - idée juste des conditions essentielles propres à garantir la - sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques, - et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient - certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie - franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis. - -Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui -dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront -évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension -croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à -mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera -mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi -les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement -destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger -l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après -des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus -éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable -classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la -régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous -l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant -une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait -toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition -ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque -époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine -doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant -maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à -ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à -ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats, -qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité -philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial -des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres -équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils -n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit -spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera -d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste -appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange -prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront -chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent -aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement -sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle -puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire -l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire -générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner -d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates, -dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même -entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut -tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin -tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de -prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine -commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de -précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct -personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant -ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la -conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique, -dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile -mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur -propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec -l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant -à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son -rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie -qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre -évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer -enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable -gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le -rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26]. - - Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément, - d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence - du régime dispersif propre aux académies scientifiques - actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique, - le remplacement définitif de ces corporations provisoires - par des académies vraiment philosophiques est encore loin - d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant - développement et d'une convenable propagation du véritable - esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies - (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être - aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux - conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement - médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une - telle situation, ces corporations pourraient, sans changer - encore radicalement leur constitution initiale, prolonger - et consolider utilement leur existence incomplète, par - l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante, - spécialement consacrée à la physique sociale et à la - philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de - cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement - marquée par son privilége exclusif de fournir toujours - le président annuel et le secrétaire perpétuel de - l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux - délibérations partielles de chacune des autres sections. - Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement - insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies, - elle pourrait heureusement préparer la transition finale - de la constitution scientifique à la vraie constitution - philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont - le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui - chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter - de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui - désormais ne pourrait guère y être introduit que par la - sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention - convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est - malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération - croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces - corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du - rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption - progressive de leur conduite, détermineront, au contraire, - leur suppression universelle, hâtée sans doute par - l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines, - avant le temps où de véritables corporations philosophiques - pourront enfin s'élever à leur place. - - Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis - quelques années, commencent à se former temporairement sur - les divers points principaux de la république européenne, et - où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte - si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être - regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané - d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle, - à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles. - Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer - jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble - divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la - réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément - le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable - philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement, - soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le - mode effectif de régénération. - -L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire -comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal -degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive -à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de -l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit -devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou -moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater, -de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui, -après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un -puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral, -à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle -consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de -détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une -construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois, -les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût -alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire -prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il -fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible, -ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes -corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient -qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques -ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression -prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas -réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était -encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile -restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement -d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement, -accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en -pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière -impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même -sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un -régime mental purement provisoire, dont la destination propre était -suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument -prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu -beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger -de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile -appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux -enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir -spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains -que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent -faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience -m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec -les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de -ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux -motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne -sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente -abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale -déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par -l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement -antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité -dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets -politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la -diversité d'origine. - -Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier -demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions -élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la -régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen -de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande -élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours -simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative -au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par -l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu -nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire, -qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire -que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a -réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette -fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au -sujet qui la repousse le plus. - -Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que -la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait -irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir -la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant -toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait -dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement -à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales, -désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux -seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour -la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette -indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici -aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce -titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la -prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit -d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique -ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait -effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne -après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance -logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la -généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé -de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a -pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement -parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office -purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de -la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers -besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins -également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi, -sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine -rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir, -sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle -situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa -véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est -très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de -toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits -vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas -inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique. - -J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le -véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore -existante malgré des modifications de plus en plus destructives, -consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout -intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du -monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de -base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie -définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les -doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux -nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne, -depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement -la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une -étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement -évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique -équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de -moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée, -graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de -nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes -d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet -isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations -morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme -fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits -observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable -observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur, -cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la -vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement -contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même -pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se -formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière -irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif -de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce -principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle, -qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses -prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur -l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et -des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune -judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute -de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle -de l'esprit humain. - -Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée -au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche -générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter -aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études -scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité, -longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait, -était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel -de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom, -eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les -savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique -à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par -une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous -les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui -n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes. -Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour -l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à -l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa -nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue, -à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une -désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage -décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs -quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser -enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement, -dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement -hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer -les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de -signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque, -par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre -les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile -imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives. -Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde, -détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement -servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où, -leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient -désormais entraver profondément toute véritable réorganisation. -Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa -manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a -fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus -avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors -convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor -des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement, -contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard -discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément -spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à -cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé -qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait -aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une -telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse -périodique, un misérable expédient de corruption permanente. - - Note 27: Si une pareille institution était sérieusement - discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer - comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement - satisfait à la plus importante condition logique, en - réunissant convenablement le point de vue philosophique et - le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même, - naturellement exclu d'une Académie que son organisation - dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient - toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe - étranger aux méditations historiques, soit un historien - dépourvu d'études philosophiques. - -Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels -l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution -scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement -conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême -caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de -son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des -conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la -profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps -l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique, -l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue -philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à -vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la -plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement -la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée, -qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement, -au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la -concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une -vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment -enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui -attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige -de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger -probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif -qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors -se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par -Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie -morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement -modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge, -après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire. -L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble -impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence -journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie -devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra, -sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans -le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile -à l'actif développement des contemplations les plus simples et les -plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base -rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications -générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième, -bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont -résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans -doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences, -qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un -plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle -métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent -trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable -corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que -l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il -serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les -savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront -à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre -de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation -réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et -intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois, -des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation -spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou -philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation -générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de -forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable -distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif. - -L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier -demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen -général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous -égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement -direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et -Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés -modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de -l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup -d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette -élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé -l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement -signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant -aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique -négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des -cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement -résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute, -en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire -intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se -réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus -incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin, -la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir -de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser; -tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude, -en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation -puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts, -entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut -seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de -progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu -et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant -aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution -humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient, -en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux -régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux -conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent -caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie -positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement -général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée -dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en -considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu -le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle, -où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder -l'avenir. - -Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté -et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme -une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il -faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la -grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent, -et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme -extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception -usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile -pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation -aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable -aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette -opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où -un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier -séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et -de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il -importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement -évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la -caractériser à tous égards. - -Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième, -sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle -des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à -l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à -la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume, -et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité -par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état -métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage -de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une -manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques, -considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable -développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général -propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente, -et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour -la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et -continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier -essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de -l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un -tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux -premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement -l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et -politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être -jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation, -partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux. -Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que, -chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule -de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur -la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est -désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute -son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord -son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension -mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par -l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion -graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre -passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte -successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans -son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et -monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique -devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode -propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la -destination générale, strictement indispensable, quoique seulement -provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient -inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de -l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers, -peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise, -déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles, -morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce, -et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état -définitif commence à y devenir possible. - -Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord -essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous -avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible, -lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher -l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant, -par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique, -son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique -comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle -de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif, -et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique: -aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il -réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement -continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous -avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime -fétichique à diriger la première ébauche du développement humain, -soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son -inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite -d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y -avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit -d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de -la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit -ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois, -la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup -l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment -distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées -surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale, -y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi -nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge -fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées, -l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où -cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante -aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors -parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible, -le régime fétichique, commençant à déterminer le développement -d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité -politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines -d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable, -d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du -principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le -passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence -sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence -sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de -l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel -l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par -cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà -une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité -divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous -les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement -retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif -des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination -graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont -l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute -difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que -dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de -leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques -la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun, -quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître -le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré -de généralisation, de concentration, et de simplification, dont -l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de -l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques -aux divinités matérielles ainsi écartées. - -Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous -a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles -propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux -habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque -de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel -système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement -général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est -encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser -convenablement la plus importante destination du régime préliminaire, -doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion -décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son -empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la -première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la -prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse -influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû -profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les -faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des -divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le -rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens -de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet -égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister -à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait -autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable -participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable -propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait -exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle -la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant -l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient -dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu -caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes: -d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à -l'essor du système de conquête, et même à la première formation des -habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle -des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez -les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu -alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination -essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit -d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique, -suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques -ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont -réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour -bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et -déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de -l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux, -l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans -le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation -constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le -souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine -manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle -organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale, -unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire -de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce -principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante -jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les -plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige -essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous -égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation -naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné -à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation -permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à -seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation -continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours -présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû -peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer -une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a -pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune. -Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social, -nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation -empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale -de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup -plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme -militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales -qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre -éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence -finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise -la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances -locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe -vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime -purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles -à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à -constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a -dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale -dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste -social que devait alors dépendre la principale évolution mentale, -non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique, -compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule -pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La -libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie -ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique -du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples -conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières -destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens -abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être -d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction -philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique, -n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la -philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la -théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale -du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette -époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui -lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle -domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte -que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions -morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification -monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se -trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental, -jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore -une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit -positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit -cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme -provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général -de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies -incompatibles: l'une _naturelle_, dès lors parvenue à l'état -métaphysique; l'autre _morale_, demeurée essentiellement théologique, -d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec -les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus -active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique, -l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur -de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double -élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique -du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme -militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la -civilisation romaine, la principale destination sociale du régime -préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen -primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension, -et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur -guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse, -que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à -une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base -essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité, -constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente, -d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique, -poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par -aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue -d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus -éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un -tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait -d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration -grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement -impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme -progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime -polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une -irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement -du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal -office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui -alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime -monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement -spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême -phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une -suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique -de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à -rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions -nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir -le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration -lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même -extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de -maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle -des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule -ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes, -dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal, -constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du -pouvoir temporel. - -Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le -régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase -suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant -que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion -graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus -indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et -même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial -subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice -spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification -et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais -à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine -primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de -l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par -l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable -séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires; -soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des -castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure -du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme -théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser -enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez -l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa -vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier -établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans -l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des -divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération -capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment -instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le -système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici -le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne -d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une -philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée -sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont -l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la -division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement -établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation -sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise, -par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y -avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore -éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé -comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence -passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards, -à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment -un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les -progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance -de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux -besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite -à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait -de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée -à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude -temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première -élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité -humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à -transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à -permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut -de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord -favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension -graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver -envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu -longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins -encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une -dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale, -très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé. -L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels -propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y -distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du -début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à -tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à -l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate -que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première -source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la -phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais -attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit -par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir -suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en -deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon -que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages -polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme -musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel, -propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive, -mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération -individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie -laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes, -désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité -industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure -que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique, -et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément -scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne, -commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière -époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique, -parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance -politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la -hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement -son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement -prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le -développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine, -soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination -de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine, -bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif, -conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale, -tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme, -dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la -plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance -primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble -de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique, -qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois -originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale -d'un tel état social devait bientôt interdire un développement -convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont -l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie, -tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement -absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une -impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi -pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en -plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la -mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la -métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement, -dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la -nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la -conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel -subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive -de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes -propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général -devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la -mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble -de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule -contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à -un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir -spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être -finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue, -inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée -à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique, -propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un -imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un -tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire. -Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration -historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà -dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter -d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par -l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission -sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité -philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit -humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif, -bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons -reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait, -à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir -graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait -d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état -essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous -séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser, -par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes -négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à -l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant -la démolition progressive du système théologique et militaire, soit -en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux. -L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs -ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance -politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien -organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait, -à tous égards, de plus en plus modifiable. - -Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois -révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale, -comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous -avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la -décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un -caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la -première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du -XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit -naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux; -le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit -en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en -brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation -des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux -élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se -développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance -de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent -ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux -élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples -auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération -de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde -éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend -et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse -des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires -et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement -l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler -une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor -esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à -un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais -promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation -sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et -précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution -scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et -agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle, -d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors -éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en -demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de -l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique -procurait momentanément une importante destination sociale. Quand -la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment -avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par -l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation -sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à -poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures -jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler -directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une -régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation -négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux -élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens -de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant -que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre -appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double -progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution -française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le -milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la -série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant -que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du -libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec -l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa -démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette -existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des -différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans -la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par -l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement -diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation -du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor, -direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la -mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre -s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère -qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens, -selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique -ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la -prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le -premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus -favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime -ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons -d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément -développé, à partir de son entière installation, un caractère politique -essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes -antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée -à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou -du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant, -par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la -sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant, -ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation, -indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement -social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait -cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution -industrielle, directement accélérée par une protection systématique, -qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires, -marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société -européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait -partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation -confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation, -et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques -de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en -plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans -le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus -caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité -déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne -philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui -renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi -toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme -dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de -celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion, -une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement -philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit -positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis, -évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du -partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie -naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au -profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode -positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de -l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode -à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la -sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie -devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques -et organiques amène nécessairement la phase finale de la double -progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement -philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus -essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable -la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence -métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment -générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de -l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme -fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du -régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser -à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance -uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire -qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant, -sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels -de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution -industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus -extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien -système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité -militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de -la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité -positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient, -obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir -de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à -la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur -l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées -devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime -primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui -avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement -empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait -à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les -collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination -systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant -désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art -moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la -phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens -à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout -depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler -l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres, -il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne -exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale, -quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement -l'empirisme et l'individualité. - -En cet état final de la double évolution européenne, une immense -crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement -déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir -la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses -antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette -salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la -grande république occidentale, dont le développement, essentiellement -homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente. -Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale, -ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du -système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils -s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait -toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique -à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif, -la destination principale de cette grande révolution devait être au -fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la -démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le -résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial -de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement -ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de -toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle -opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique -de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait -antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office -dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli. -Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû -jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et -cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération -finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe -politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater, -par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde -inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux -divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette -double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt -naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la -coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration -graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine -résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel -d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble -destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette -réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste -intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à -jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou -social des populations modernes. Le cours général des événemens propres -au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par -l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que -les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent -désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct -d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement, -l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme -avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir -qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct -plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un -progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens -pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les -passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces -espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse -mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses -caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y -est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de -partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne -dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition -forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour -diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé -le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté -croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le -gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la -concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque -périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de -l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre -temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de -l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une -vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur -avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais -que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant -que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens -sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la -phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées -seulement par les conséquences naturelles de la crise politique; -et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement -ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans -laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante. -L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable -le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs, -une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel -a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution -scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude -de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la -vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans -d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique -au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le -remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final -essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence -délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre -gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches -aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales -exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de -l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable -solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle -prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort -surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du -grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale -et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode -positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la -principale condition logique d'une véritable réorganisation. - -D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble -du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la -théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le -dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi -essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches -de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus -avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans -passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, -la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration -commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire -enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense -spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence. -Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut -plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient -certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut -donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier -l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété -qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle, -sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à -une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée -d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on -examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi -nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, -la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une -précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale; -d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il -faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement -converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu -que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes -les phases successives de la vie théologique, et même les divers -degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement -direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens -ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent -plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un -nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais -l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire. -Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord -intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la -révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de -la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la -méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient -à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette -source logique serait radicalement impuissante contre le désordre -actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous -cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution -devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, -en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total -de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée -à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable -à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui -qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été -suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement -de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais -prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai -sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, -de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les -règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en -vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques -justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur -quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives -généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est -pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines -sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de -son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle -autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et -reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue -de l'occident européen, la première base essentielle du régime final -de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui, -appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du -problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe -général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche -nécessaire. - -Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de -la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, -malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous -les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain, -tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales, -pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux -diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration -des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du -désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura -pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, -aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base -solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus -ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, -de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable, -contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées -d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie -spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle -que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne -pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste -système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive. -Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale, -soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura -donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement -politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce -que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens -judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention -mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter -l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître -que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début -de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui, -du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu, -malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, -comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment -progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres -puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs -constructions les plus éphémères. - -Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de -notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de -diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir -ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder -ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination -équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion -directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et -moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes -d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique -de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à -cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de -bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule -classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord -sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une -manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le -principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est -aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au -système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement -subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la -doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le -pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation, -résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à -aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres -indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de -tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent -scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu -le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation -sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social -ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des -intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en -sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature, -de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu -à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation -détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait -aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse -influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces -vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit -inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder -son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de -caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système -final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment -son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse -efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement -des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, -longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué. - -Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux -puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation -actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de -philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur -peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au -cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance -de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et -pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels, -elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop -grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des -conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux -volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur -attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus -maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à -la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, -d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir -temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que -l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons -reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée -par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur -la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant -effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la -partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture -propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence -aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus -inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, -au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de -l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent -communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et -la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers -les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre -ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus -importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment -réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux -puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une -telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux -idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait -donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement -à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait -indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de -celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, -sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les -motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique -du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait -ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir -suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas -vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint -à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous -genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en -affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque -alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale -convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni -la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de -notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise -du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la -première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant -les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus -généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées -des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il -n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait, -à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de -nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine -abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active -intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et -suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne -le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et -qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation -spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la -civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute -attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique -qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé -ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de -leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, -ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre -sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par -ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, -jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures -politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des -moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement -à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire -à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi -contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation -continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre -à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, -à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et -de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa -première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, -bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par -l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni -ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors -éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement -en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont -l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser -indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son -développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi -contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant -indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la -nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle -des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de -son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute -vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une -irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social -du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à -beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer -sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment -absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré -sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous -l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus -complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont -la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion -réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y -sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes -organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à -fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité -nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible -avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction -des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes -classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment -prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité -que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre -leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat -spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des -droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même, -quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, -encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec -les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les -carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au -plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique -naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est -assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude -usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans -portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique -des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos -jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement -social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les -services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement -abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les -âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité -immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité, -la principale source des richesses, quelles que puissent être les -améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers -travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente, -en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique -leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés, -par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, -leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique -que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts -degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette -discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut -remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester -toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là -même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie -des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte -de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et -les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral, -soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans, -l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité -d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir -son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à -beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les -plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités -élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son -ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond, -sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une -véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration -philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à -des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment -conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes -connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et -qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux -éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune -garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité: -il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on -approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation -moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de -cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que -très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de -l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante: -l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous -égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et -de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation -spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les -hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée, -chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens. -D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger -une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute -attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique -qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, -radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de -plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences -décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines -vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante -fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord -sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre, -on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement -commencer la régénération finale, cette double condition préalable est -aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve -encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé -surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise -jusqu'ici. - -Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez -caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance -générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa -pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit -sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences, -une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une -harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de -haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme -à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier -aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de -l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé -par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la -sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique, -non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre, -et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré -de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité, -analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire -du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement -privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de -la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie, -naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer -aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite -reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance -croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la -décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des -chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires. -Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen, -presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes -exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été -plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance -insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait -ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement -négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une -réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter -les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des -grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait -se développer à peu près également, soit dans les états protestans, -où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, -soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle -n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement -simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser -de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la -grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces -irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en -principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque -universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature -de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à -jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer -contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, -désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite -de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor -croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des -sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. -Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus -dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la -tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement -l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu -de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une -manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement -humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités -mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité, -combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver -maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique, -qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de -questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, -à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, -le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à -une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une -influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus -sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose -directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu -d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental -de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le -seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source -de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que -cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. -La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement -ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême -direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter -constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne -nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au -respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont -toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend -toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de -sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale -n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais -à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils -de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit -graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre -rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit -peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner -le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier -lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à -entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services. -La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement -relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte -dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième -chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice, -et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent -d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle, -toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales -susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au -moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation -philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule -transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire -l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre -système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion -qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie -contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes -d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, -de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses -prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes -conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point -établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et -les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera -d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais -également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les -garanties exclusivement convenables aux autres. - - Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en - harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande - transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai - établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer - beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux - qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet - inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction - de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des - penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont - l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En - m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes - les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M. - Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre - heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère - perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique, - que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public. - La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet, - très-propre à résumer désormais l'appréciation positive - d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai - démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la - capacité, la domination, profondément oppressive à tous - égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses - dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à - une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus - stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché - d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M. - Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une - véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule, - convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir - et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le - vrai caractère politique de cette désastreuse aberration - philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression - spéciale, de qualifier par des locutions trop composées. - -À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration -philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond -naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence -équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. -Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre -spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui -profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions -politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés -quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire, -graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont -suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que -s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à -sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement -entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques -propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule -fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées -de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille -illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, -l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder -suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle -impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie -du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale -une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins -naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant -aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent -morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut -douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés -par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux -sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation -totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes -puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. -Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai -bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves -abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, -et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des -utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable -intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que -de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est, -à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne, -à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que -de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement -la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport -capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, -vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle -très-importante, directement propre à faciliter le retour universel -d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude -ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation -des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme -aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la -nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût -être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, -si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras -sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement -dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution -générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes -quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, -sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez -énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une -telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, -d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration -régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un -semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de -déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au -lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc -méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à -la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une -saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions -populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui -le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En -général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer -spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse -des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_ -respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, -a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne -économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire, -essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la -régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et -l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement -les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on -concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant -des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est -nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente -alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou -de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où -domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée -par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles -dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée -à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, -comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre -résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux -puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le -premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations -contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions -purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes -à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes -repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces -habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle, -sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès -lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction. - -Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens -qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique -destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des -sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la -raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution -régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de -son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition -d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant -ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, -d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la -nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le -caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper -suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, -qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, -vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles -de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des -conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la -sociabilité moderne. - -Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance -catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme -relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont -l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement -indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible -d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son -usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles -il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de -l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du -principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme -spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement -subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer -profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de -l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos -précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment -le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social -du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé -comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de -faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est -d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, -au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une -équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel -sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les -distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la -différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. -Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra -surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon -Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver -essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant -que possible, toute vicieuse interprétation. - -J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, -aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la -séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir -spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages -des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits -plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi -inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre -les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité -humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme -devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne -l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement -consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée, -soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre -objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de -conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire, -entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa -responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils -correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une -simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision -ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui -semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite -l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, -non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera -l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une -telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement -le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour -servir de base générale à un tel système que devra être préalablement -coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le -premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir -désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une -suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques -et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, -depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la -positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et -sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part, -l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité -correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil -fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, -que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire -n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir -suffisamment les divagations dispersives propres à la science -actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie -convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et -où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne -jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement -destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive, -quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des -populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est -au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen -âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, -qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, -malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement -homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens: -il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution -moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les -dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, -à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation -catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, -sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague -et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient -précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, -sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la -honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent -habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, -dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur -sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition -essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et -morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation -sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. -Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que -spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, -c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop -fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des -diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche, -de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit -humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez -les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à -tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, -que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient -finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu -d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis -longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne -l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, -pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, -quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même, -l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges -compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut -offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un -mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de -m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de -l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique -et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès -intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure -d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité -exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier -volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité -caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront -ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la -préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout -ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité -empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité -rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration -spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de -condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie -naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la -doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une -dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination -sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. -Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige -habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que -chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute -que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation -préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent, -l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles. -Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour -chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité -envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent -au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel -de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale -qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme -spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première -condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même -à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière -désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais -profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une -telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier -attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination -achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement -prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais -le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même -envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique -actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application -partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement -spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la -constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux -mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, -et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de -simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est -aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant -la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de -motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi -spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est -clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la -science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la -systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal -de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que -la direction intellectuelle et morale des populations civilisées; -application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont -l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité -du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et -d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi, -sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique -destinée à la fondation du système final de l'éducation positive, -exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une -heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation -mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels -sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais -ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même -temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par -une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers -philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation -européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes -dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui -décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps -savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, -mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions -passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre -contre toute rivalité extérieure. - - Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation - préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état - philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on - peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de - tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs - principaux titres actuels à la considération publique: et - cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs - qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine - suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées - à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux - besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités - philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par - l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que - le mouvement industriel deviendra plus systématique: car, - lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre - caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une - orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à - raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond, - offrir le plus souvent une faible capacité technologique, - dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation - mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale. - -Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera -principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale -humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, -reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble -de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au -soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation, -de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des -préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif -développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour -être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après -la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, -statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir -solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, -successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique -ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières -suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation -moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles -métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, -malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment -la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la -morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement -constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, -que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de -l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à -sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons -historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé -primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à -celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et -la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis -l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur -influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme -surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, -personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction -religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir -jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est -maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, -comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie -des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations -individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi -vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le -degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces -doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la -suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs -serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle -que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous -un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance -du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie -religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une -véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement -repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les -esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle -inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle -de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la -morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé! -L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, -tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement -de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a -expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, -plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société -moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des -unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule -aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la -morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, -puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté -jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, -malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle: -cette indépendance effective est même parvenue au point que des -observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, -en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral -régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué -déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine -théologique est maintenant devenue directement contraire à leur -efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable -discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une -philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité -constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de -la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder -convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au -reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou -déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, -comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. -Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif -est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la -fois produire de véritables convictions morales, aussi stables -qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez -indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, -la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement -prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, -peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment -social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière -fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les -inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, -imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme -exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse -théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains -n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et -soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du -bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent -d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, -devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des -affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le -dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, -dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante -protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que -soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, -une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, -malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la -possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention -religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle -transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. -C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration -philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour -déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité -ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, -tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement -puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, -continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères. - - Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui - sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales, - ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point - d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où, - par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée, - la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en - conservant toutefois les récompenses; conception assurément - très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent - toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue - pourtant que l'extrême développement d'une disposition - caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu, - dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, - toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la - salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les - principales aberrations morales propres à notre temps se - rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique, - et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits - pleinement affranchis de toute philosophie théologique, - malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du - défaut habituel de doctrine régulière. - -Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin -signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement -incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la -destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera -déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle. -Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à -l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû -commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les -peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins -subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à -l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor -ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, -à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre -qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde -insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les -tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il -ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté -occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique -subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la -séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une -abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement -convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion -sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique -suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples, -dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive -prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur -civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début -de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne -sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement -impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel: -et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers -exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment -commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. -Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége -de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses -populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible -d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi -que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera -inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le -caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre -la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup -d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie -métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en -sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après -l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension -ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche, -à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait -aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en -consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale -de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit -est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière -entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques -ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui -réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi -de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura, -sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la -destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, -et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les -situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. -La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à -dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait -avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord -embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et -dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de -notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les -avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui -à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez -complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. -Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble -de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive -de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation -temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par -une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens -de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration -philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation -positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire -convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en -appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment -identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, -habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif -patriotisme européen. - -L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment -l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature, -sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres -au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien -généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous -l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée -ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais -ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif -à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand -office social, à la fois national et européen. En un temps où il -n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est -spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou -moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique, -même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du -passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle -attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette -opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir -correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active, -une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que -possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître -les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être -convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à -l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux -qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers -les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, -sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation -primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la -nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement -spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations -d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la -judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois -publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment -soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être -assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre -espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus -précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste -système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put -réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu -de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment -l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, -par tous les moyens convenables, les diverses phases successives -de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès -respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique -de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour -offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant -la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces -diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère -qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux -sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31]. -Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de -l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir -la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours -improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression -morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs -primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions -actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa -destination sociale, devra naturellement disposer les individus et -les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura -dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative -dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, -afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des -principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun -autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. -Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point -de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, -exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible -de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés -par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de -soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra -surtout une grande importance envers les relations internationales, -qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient -abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, -elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence -directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être -partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique -entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, -très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de -faciliter la grande transition européenne, suivant les explications -historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands -conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont -désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la -république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à -contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura -bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses, -exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. -Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance -est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette -grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités -nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des -monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique -économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme -établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement -modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que -l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, -cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si -cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir -une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. -Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement -dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des -individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après -cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans -la vie active, les divergences particulières, tant nationales que -personnelles. - - Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici - possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces - fonctions complémentaires, une attribution fort étendue, - source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le - pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant - accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes - générales, les autres spéciales, propres aux différentes - carrières sociales, d'après un sage système d'examens - publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et - imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir - un vaste développement usuel. - -Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres -au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en -dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation, -en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité -correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste, -avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la -puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance -matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est -souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et -plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée -à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement -un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une -commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et -les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine -aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter -profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à -tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique, -toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne -saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi -positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont -l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique -l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à -la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais -subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent, -les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale -manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité -positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit -de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni -tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre -nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui -que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble -intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer -sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance -illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à -interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec -l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive, -pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et -de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi -intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des -trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune -organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément -une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. -L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré -leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet -d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans -la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations -véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations -morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte, -et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser -l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de -dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le -système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout -indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment -unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment -contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il -est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude -d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la -sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il -s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence, -permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer -la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait -dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les -profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et -arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus -disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à -cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la -possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes; -du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment -perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent -à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques -que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation -spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement -moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes -à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, -par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa -manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre -nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même -certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne -saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui -compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le -langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une -profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout -aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, -quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. -Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit -par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire -de la séparation des deux puissances, suivant les explications du -cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu -dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse -prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne -devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il -sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique, -et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus -propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation -des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide -garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par -exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu -vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute -autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne -saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en -même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, -qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système, -concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie, -parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale, -d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement -soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des -conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, -dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être -invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces -conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que -les conditions finales seront principalement morales. Les premières -se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois -logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle -des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos -académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe -de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément -employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra -évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils -n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes, -bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les -simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais -aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de -l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment -soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même -aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le -catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la -morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par -suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif -croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit -légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque -qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même -l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les -respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime -monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente -au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux -compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient -nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que -les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront -beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être -celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au -gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt -qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute -capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui -atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette -alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne -saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention -de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun -service continu. - -L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de -notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante -détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à -la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer -et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez -l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le -moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux. -Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du -passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair, -d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et -spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la -rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse -concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant -tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation -du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle -ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou -européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait -encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais -cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter -directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de -la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés -modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra -naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former -une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y -adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but -politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté, -ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis -une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a -spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens; -en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son -appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination -universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième -chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie -politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications -développées qui seraient actuellement déplacées. - -Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il -faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les -deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et -privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires, -constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine -conception du classement social, par l'impossibilité de ramener -cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société -vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un -véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière -concourt à l'économie générale suivant une destination régulière, -dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou -purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la -sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en -saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une -civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène: -car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs, -ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers -lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se -présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, -dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous -avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que -la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le -régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples -où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde, -principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un -degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, -quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et -principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais -il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre, -dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination -militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant -une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système -précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend -encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu -demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient -toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le -moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences -d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire, -quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après -l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude, -que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les -professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se -rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant -quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et -empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors -apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale. -Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à -mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la -fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution -moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire -représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble -du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui -doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie -historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale. -Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit -se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives -que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien -conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous -la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance -pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner -directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de -l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient -déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes -existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé. -Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu -tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la -disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé -non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais -aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du -genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques, -et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le -gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant -dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus -complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la -distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement, -à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du -nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière -pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord -parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les -moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur -soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point, -sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également -à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples -professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout -prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu -rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de -chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation -vulgaire de la division encore existante entre les professions privées -et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération -universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de -cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions -doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune, -ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble -du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement -d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils -devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions -qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement -écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine -théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître -essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce -qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire, -non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers -soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond, -plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne -présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est -nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble -de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on -s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment -ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur -doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication -préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale -des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive, -sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice -spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra -même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une -part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs -quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de -valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité -permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement -incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à -garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres -à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera -spontanément un symptôme universel de la régénération moderne. - -Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois -maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné, -au commencement de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), à établir -la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de -généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature -des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution -personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous -avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que -la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution -intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique. -En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère -plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de -l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes, -ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu -apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle -maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de -la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement -rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute -la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon -précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des -diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. -Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais, -j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale -de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois -logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences -successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit. -Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être -la nature et la destination, les diverses activités partielles se -subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et -d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire -ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels; -pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable -système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant -tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence -d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit -militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici -être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination -évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale -ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type -caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre -civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire, -resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre, -et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens -moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle -demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles. -Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société -nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance -convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification -normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que -l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont -déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition -moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se -réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens -degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction, -inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une -anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement -accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et -les volumes précédens avaient spontanément amené les principales -indications propres à compléter une telle explication, du moins en la -bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser -ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner -directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment -ressortir la conception rationnelle de l'économie finale. - -Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression -sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au -cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire -de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se -rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part, -l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante -à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels -qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité. -Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés, -dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit -évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime -connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les -lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle -des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement -offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale: -en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes -doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues -à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est -la première base inébranlable que la philosophie positive fournira -naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement -rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa -propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est -essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal -siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus -ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système; -quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence, -doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins -dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance -spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise -nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les -idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre -intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers -autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire, -procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse, -les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre -extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur -extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante -de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le -progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et -la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux, -l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport, -suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens, -quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance -nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même -type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de -la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de -subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins -tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe -universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord -la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et -ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de -l'animalité. - -Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble -de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe -spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment -établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet -des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus -la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne -paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer -que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible -deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation -fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite -dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne -faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous -les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son -caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond -et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation -humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de -cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences -purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée -qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une -disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les -conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première -subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans -l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle -classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité -dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation, -constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation -sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation -préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement -ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement -compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la -diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement -cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte -sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une -très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord -faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative -comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux -puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre, -suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez -tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous -avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la -considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon -des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent -essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de -l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non -de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que -la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier -aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux -puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être -suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui -est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi -en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt -détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est -précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie -que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité -générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun -d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois -de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré, -la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en -se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique, -il est clair que la même conception scientifique qui établit la -dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la -prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant -nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes -natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son -plus noble développement social, suivant les explications décisives des -quarantième et cinquante-unième chapitres. - - Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie - générale, la plupart des savans actuels, surtout en France, - ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie - est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de - dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère - spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition - rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait - effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt, - sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur - tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de - la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des - applications directes, conduirait nécessairement les simples - ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres - que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables - philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure - de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur - prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans - ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales - doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule - condition d'une suffisante positivité, une supériorité - non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel? - L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut - s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable - empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que - j'ai déjà suffisamment caractérisés. - -Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale, -celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence -humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de -classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient -dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique, -la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes, -déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce -volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment -en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes -qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou -scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude -essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces -deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature -active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle -application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que -soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement -expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et -quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai -directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de -vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de -vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif -aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel -de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux -facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang -dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique, -le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection -caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire, -de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la -principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe -biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette -inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si, -en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont -celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus -longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger, -à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les -aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut -essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien -plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de -leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui -nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus -complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles -encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur -égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les -distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet -effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité -industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement -dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le -second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction -des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus -exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun -d'eux selon que la production concerne la simple formation des -matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est -immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes -représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre -industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le -précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux -décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie -industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la -généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres, -ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et -enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus -concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres -classes pratiques. - -À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale, -il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire, -soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop -multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le -grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire -des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation -positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de -les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même -principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet -égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à -dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues -dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de -l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin -d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou -méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le -premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de -ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique -proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant -cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela -eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir -qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition -moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement -séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée -pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait -directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse -opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les -inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à -cette indispensable condition, son importance me détermine cependant, -afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière -expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et -la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre, -seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce -volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination. - -Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la -seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici, -consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental -qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à -maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour -caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre -directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui, -dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement -dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire -de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus -dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des -contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque -le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général -et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la -responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination, -si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni -plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état -normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la -richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins -contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe -propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de -la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus -particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des -divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera -véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute -vicieuse anticipation. - -Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent, -chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse -rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement -disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité -et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social -correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine -spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes. -La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée -d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie, -chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes -qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les -suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les -classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe -coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué, -légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on -voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que -ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y -comprend la véritable loi de la subordination des sexes. - -En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus -étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales -deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale, -ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra -directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus -inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série -statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une -compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre -à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les -opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus -concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus -directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même -temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité -moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une -correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables: -en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une -coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent -légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent; -en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient -provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère -essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre -les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement -à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur -privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction -des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude -habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais, -où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale; -de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à -cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance -qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave -défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que -ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne -pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système -fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé -les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers -ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée: -mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer -sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions -essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de -base à l'éducation positive. - - Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante, - il importe ici de résoudre sommairement une objection - très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction - d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle - établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie - scientifique, première source philosophique de notre théorie - actuelle du classement universel: car nous avons alors - reconnu (_voyez_ la deuxième leçon) que l'indépendance des - spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur - généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales - devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles - sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à - expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence - inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans - l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est - clair que les conceptions les plus abstraites doivent le - moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au - contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus - être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister - et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations - en principale condition de leur indépendance, dès lors - croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes - et moins générales. Cette marche inverse des deux séries - positives sous un aspect aussi important ne constitue donc - aucune contradiction véritable: elle signale seulement un - nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et - indispensable notre distinction fondamentale entre les deux - modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle - il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte - appréciation de l'ensemble de l'économie moderne. - -Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle, -désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique -présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage -l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette -prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente, -en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet, -les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées -jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un -tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus -grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension -plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations -sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent -néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement -appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette -extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution -spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu -trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et -confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement -réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure, -il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de -l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence -partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle. -C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement -le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui, -d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure -universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer, -à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme -éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne, -en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si, -par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des -grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art -nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition -particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait -donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se -serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler, -d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux -le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à -manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération -uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant -comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine -et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure, -ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute -considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire -que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison -d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit -certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension -de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait -presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude -publique; malgré que certains économistes aient sérieusement -proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection -habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des -considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant -pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez -la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement -industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre -une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de -généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or, -en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel -aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne -d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes -les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie, -intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude -d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer -davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux -combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en -sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du -pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet, -que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des -classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit -nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que -les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et -exigent à la fois des agens plus multipliés. - -Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit -naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous -avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie -positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera -nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne -doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur -commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif -de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que -l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité -individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite, -d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues: -en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques -peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles -offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une -telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune -manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite, -l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est -clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme -positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur -généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre -actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans -danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement -préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute -intervention facultative de la direction centrale, il importera -beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait -à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux -progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la -raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité -sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie -du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense, -doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui -secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers -travaux habituels sous la protection normale de la munificence -publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de -ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus -abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle. -Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des -professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais -toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune -destination sociale. - -D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait -assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la -composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques -de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce -rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à -placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales -aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse -influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques -que des institutions politiques, exige deux conditions opposées, -mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit -d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de -l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière -sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles, -et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure -sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties -normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation -fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important. -Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à -un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours -possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir -essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par -la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart -des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, -et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent -pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une -grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable -prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus -puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire -craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue, -par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où -elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur -l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment -chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en -castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique; -car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans -une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis -longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible -avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement -à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme -je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles -deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition -indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance -de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage -discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient -encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions -théologico-métaphysiques. - -Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre -au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus -ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation -spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière -sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant -convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations -sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet, -signaler successivement la principale influence d'une telle connexité, -soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative. - -Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature, -essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique -consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir -la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir -le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les -plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec -lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des -contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable -décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement -abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette -double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui, -au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance -envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour -les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes -les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette -corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en -plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives -autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté -involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur -défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la -protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme -et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens -chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et -qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social, -ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que -par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et -d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient -de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence -qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à -consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet -égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie -finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse -populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude -de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance -matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs -temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il -faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité -spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation -universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant -nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des -divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence -modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la -générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique -l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais -prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité -nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude -sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une -part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle -leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part, -sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que -l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces -diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité -sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence -immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue -devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une -noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront -ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des -esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure -de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité -continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit -scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues -de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être -beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention -de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier; -du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société -actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les -élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune -active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être -bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes -réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité -morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse -et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle -serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement -spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques, -susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous -le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires -de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables, -et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront -assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires, -soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses -vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate -auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la -réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions -relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites, -la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la -direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale, -comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera -justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement -morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions -populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la -fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de -perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif -ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il -suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique -relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles -on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des -sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles -avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir -expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité -moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des -richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera -sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se -trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal -soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition -essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que -des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses -auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée -des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser -directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces -procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle -que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive -à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation -d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir -n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune -éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de -sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous -les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété, -et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations -vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur -répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la -souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger -graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des -situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître -l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à -réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse -analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire -transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que -je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement -morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera -nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une -telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes -qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations -morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet -de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les -dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif, -sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf -quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins -rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale, -nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et -dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal. -D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie -positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle, -les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute -déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social; -que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation -et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans -les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle -y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une -responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique. -En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations -industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou -à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les -lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi -imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe -chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance -secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale, -d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours -de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines. -Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation -fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous, -d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le -travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les -justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance -générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse -détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne -aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées -pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir -maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de -cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être -spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est -de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à -la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici -rendu suffisamment incontestable. - - Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et - fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au - cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement, - depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement - de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient - certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement - pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les - dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix - d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement - spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une - population non-maritime, et sa destination immédiate aux - classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs - exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée - de cette opération à l'universelle propagation sociale de - l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà - remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent - maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort - avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la - pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes - travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet - exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé - de cette combinaison directe entre la puissance spéculative - et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer - la réorganisation politique, quand la raison publique sera - convenablement préparée. - -Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause -populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique -destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes -par la fondation graduelle du système universel de l'éducation -positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut -assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime -alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit -être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans -une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même -qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est -clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus -sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives -du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement -affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme -théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les -graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions -humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur -caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant -religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au -temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations -temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive -n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup -plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence -plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance -matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative -envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse, -fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à -son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées -par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors -être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers -les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux -puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance -morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels, -deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge, -le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue -effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération -politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que -si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie -catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien -plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez -le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une -compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle, -avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement -que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers -avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par -les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de -richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement -au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a -vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les -affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes -temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous -pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus -importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation -graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale, -et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement -indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement -parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on -penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque -les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus -énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement -ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts -populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer -directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action -philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes -d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement -surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de -systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de -plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions -de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir -à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention -morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme -matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie -ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les -plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à -la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et -peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de -cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme -essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués -pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité -moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de -l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le -principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec -bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats -analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie -actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera -suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale -sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque -très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra -plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en -raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait -convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En -considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction -fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation -spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne -comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner -suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de -plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi -les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de -toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus -la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que -perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement -dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement -compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que -la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur -en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues -par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences -radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre -système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de -fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus -étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, -même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile -influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop -fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra -que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse -spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour -placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment -organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques -résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les -vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales, -qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement -devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux -n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi, -au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement -analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits -politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront -toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une -excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail -et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le -seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or -ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions -constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après -nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation, -d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle. -Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation -moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les -tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue -social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des -réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand -problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par -l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée -que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En -même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les -ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui -commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique, -et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner -profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent -être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les -intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction -de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés -par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les -illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent -encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus -soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel -que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi, -quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos -prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus -heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre -les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et -l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable -instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine -y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs, -à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel -de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette -heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les -dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures, -il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y -développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. -Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par -l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme -populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues -élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions -que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation -spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais -philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire -convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent -offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance -inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination -qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres -quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre -d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale -infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective, -oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme -seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout -chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et -pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations -actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages -sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste -développement systématique de la véritable action philosophique, dont -l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos -jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé -misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer -ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune -autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à -réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que -l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à -l'ensemble de l'évolution moderne. - -Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère -cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement -apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde -solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration -systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la -cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse -et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande -force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus -décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle, -que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir -aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui -se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels -dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que -pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité -spécial déjà promis. - -Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi -éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle -pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa -nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés -d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise -maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste -élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie -sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, -a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les -indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et -dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif. - -D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés, -à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans -doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération -philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive -que découvre la marche historique de la décomposition moderne, -entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser -les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux -institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer -les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables, -vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec -l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu, -à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le -seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies -subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de -l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet -depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit -même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance -directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse, -que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher -aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle -philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais -d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois -la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et -les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi -spontanément une triple source générale de garanties logiques pour -l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit -d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment -du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature -essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par -cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment -expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même -de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente -de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de -vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul -moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel, -consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du -passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans -plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés -successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se -développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser -la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant -l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par -lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait -irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la -vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions, -à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une -semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée -d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de -ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles -d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi -incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état -qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui -l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté -toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes -expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant -de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient -être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et -que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en -triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime -mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer -convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui -le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin, -avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique, -de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les -liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus -avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment -favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde -de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire -de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la -politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de -la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains, -que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais -qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien -système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui -préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi -à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution -sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les -pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général -du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux -impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans -doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour -les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement -avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être -incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque -attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne -poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive -présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais -très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et -dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus -systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie -politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire -convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge -sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation -fondamentale des deux puissances élémentaires. - -Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement -l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif, -les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une -suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie -positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais -directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec -autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social -et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la -vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale -du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque -actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut -plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement -les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus -irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique. -Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines -ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action -rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont -logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels -de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes -conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement -négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction -quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique -qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à -satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la -hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection -des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement -privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte -que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple -changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies -antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or -notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par -l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger -en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement -caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le -système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui -exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir -autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les -divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors -proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le -moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait -aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire -par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre, -il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices, -serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de -la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs -le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de -la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais -rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, -la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction -ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire -maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la -métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice -radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique -valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera -nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures, -d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement -préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables -conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment -prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est -spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer -réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur -caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer -autant de prescriptions sociales propres à la grande transition -moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des -conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement; -soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit -pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette -transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même -dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces -principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup, -en comportant une application plus hardie que quand leur nature -absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique: -une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement -circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans -aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant -impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant. -Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer, -et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors, -sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de -la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à -écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment -obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche -générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement, -surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre -d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange -corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais -les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, -incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la -seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité -d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens, -de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs -attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien, -de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans -doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom -d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout -enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée, -au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un -ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard, -les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal -dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre -aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions -analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non -moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, -en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors -pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale. -J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit -critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique, -conservera toujours une active destination normale dans l'économie -définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un -degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition -fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une -application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la -réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel -des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement -transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution -finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux -élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure -des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore -indignes d'une véritable suprématie politique. - -Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme -ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès -le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive -des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement -opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans -inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que -l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de -manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre -attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis -actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette -école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions -isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit -même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de -ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de -l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation -politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif -de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des -efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur -intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour -rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature, -sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe -militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne -extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office -social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement -l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver -les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel, -pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper -l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de -signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences -vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la -condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et -de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel -de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait -convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule -pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare -l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable -accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en -suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. -Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui -doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement -sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu -suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez -les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées -ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie -peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux -exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité -caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement -choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de -détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions -vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule -apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble, -enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer -désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira -les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des -savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, -dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule -apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui -auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront -y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur -est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à -leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur -permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit -à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile -censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au -besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi -neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, -d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux -d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect. - -Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les -différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je -n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle -part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus -choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses -préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale -dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, -au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la -plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général, -par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et -que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver -obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est -aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps -que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de -tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels -appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout -concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle -dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout -d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors -en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution -moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la -philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à -rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité, -et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les -grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle -et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion? - -Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les -conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis -scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais -d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant -essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par -l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction -sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la -véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant -que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la -sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie -naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera -suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations, -jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes -populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus -ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but -final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base -rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement -l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de -ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement -vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que -l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à -concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent -aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité -nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses -phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité -et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte -connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue -d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne -doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que, -par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès -lors rationnellement développables sous cette heureuse direction, -puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester -indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale -n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être -aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité -pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de -la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus -d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé -ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce -qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester, -par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante, -qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle -imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le -caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra -de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale -suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord -exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases -analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration -effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite -avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à -d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de -rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble -cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter -les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet -à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure. -Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, -il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur -élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur -la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité, -suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée -au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes -nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire -d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques -l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles -le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité -caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de -s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment -éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par -suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment -radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai -cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon -élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable -que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé, -il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action -collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une -telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement -cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute -notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la -population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention -politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie, -et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les -précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix -générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais -sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui -l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se -rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme -social, comme je l'ai ci-dessus expliqué. - -Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble -de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième -siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des -différences essentielles entre les cinq nations principales qui la -composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver -la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent -pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir -simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément -ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier -exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de -caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique -par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle -philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément -naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes -classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive, -solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans -toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après -les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour -cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale -doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries -simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif -d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être -naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai -directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale, -qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve -accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites -et même avec la destination de ce Traité. - -Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent -évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter -aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale -élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition -politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une -manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même -pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa -systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement -à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement -française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement. -Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien, -soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu -en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive, -l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans -y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus -grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison -actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant -encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement -amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une -véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition -si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément -plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez -expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance -dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement -maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de -l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un -plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les -foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection -décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la -paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes, -les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à -voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper -toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble -initiative, si chèrement acquise. - -Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres -caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion -commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays -le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y -est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et -cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au -cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas -étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation -du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au -plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression -rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute -grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu -cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés, -une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En -outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés -essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne, -a spécialement réservé à la population italienne la transmission -naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est -susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement -à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le -véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment -familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, -quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu -une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre -extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais -elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que -chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément -superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution -esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout -ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique -d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil -fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité -dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement -réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime -et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée -par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie -historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus -prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le -catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième -chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que -l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement -sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être -obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont -l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun -de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et -perturbatrices. - -Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée -au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout -compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui, -en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation -positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences, -l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y -sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre -au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance -politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins -universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que -la grande concentration temporelle propre à la transition moderne -n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée, -au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si -préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel, -éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre -l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse -influence qui distingue cette population est certainement celle de -l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et -plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité -y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues -et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation -sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est, -par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et -d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près, -l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de -la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique, -plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à -l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je -l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de -l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement -métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition -aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus -qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques. -L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée -qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale -destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de -la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité, -résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère -qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à -la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux -sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique, -désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en -faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément -commune à l'ensemble de l'occident européen. - -Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens, -ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine -appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population -anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins -préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande -famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement -retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde -modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus -qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps -compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant -un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le -système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être -le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais, -par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur -le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile -à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane, -dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple -journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime -a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord -un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est -finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe -d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une -aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle -maintient la haute intervention du principe militaire; soit en -viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par -une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité -immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales -d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une -cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais -de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que, -par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait -été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique, -malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis, -mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf -l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation -sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée -que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers -caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la -commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la -masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation, -la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être -immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits -d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus -préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur -position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion -politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les -meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution -finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à -l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup -mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent. -Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins -cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences -convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales, -elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de -réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré, -en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre -importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus -isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus -réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances -dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable -transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles -qu'en France. - -Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières -phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de -nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver -expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique -population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation -directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde -n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en -Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile, -une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y -entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux, -non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique, -et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu -devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur -de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques -du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier -aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par -suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de -manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de -saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir -moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne -doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi -cet élément capital de la république occidentale dans la conception -et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité -antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future; -quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement -devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques. -L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de -Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et -une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans -les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure -au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être -suffisamment compensé par les voies convenables. - -D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la -régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent -y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes, -il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à -la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours -manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois -assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir, -autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens -d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités -essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de -mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer -expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous -l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu -nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations -successives, à un vaste développement, et dont la dénomination -caractéristique de _Comité positif occidental_ indiquerait sa -destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille -européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée, -d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique, -indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs -sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité -des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions -intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par -les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à -la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment -caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle, -fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit -sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer -partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit -pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions -humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation; -soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de -colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes -coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par -l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois -scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu -l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant -oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique -au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de -l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux. - - Note 35: Malgré le petit nombre des membres qui doivent - primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne - me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe - que sa composition primitive représente expressément une - telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude - nationale correspondante, soit collective, soit personnelle. - D'après les indications précédentes, on y pourrait, par - exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens, - cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune - vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour - qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité - numérique, et que le contingent corresponde autant que - possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre - constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est - leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance - la plus décisive dans la formation initiale d'une telle - association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à - Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence - invariable. - - -Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales -conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de -l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées, -sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial -que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la -nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire -enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes -directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards, -constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une -telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration -philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière -rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir -ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de -ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait -la première partie de mon opération sociologique. En un temps où -toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement -flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement -posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment -stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes, -soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont -partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité -philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations -théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une -subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais -de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque -où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité -dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus -misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination -sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de -l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir -le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la -fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de -toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne -ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas -de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la -constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques, -n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et -plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par -ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs -réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins -de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce -que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais -à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus -précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales -ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus -essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus -spéciales. - -Une telle fondation scientifique complétant enfin le système -élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée -par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à -son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus -maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal -de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale -de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit -logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre -des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus -simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations -sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires -qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la -doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie -positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial, -publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité. - - - - -CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON. - - Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive. - - -L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, -se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la -plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut -désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments -essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus -simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions -sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre -intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, -dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. -Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle -radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que -l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun -grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive -déterminée par la double action, philosophique et scientifique, -émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. -Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen -pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, -ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases -principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité -continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément -manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie -finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore -suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop -incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici -distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément -à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de -l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement -cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses -élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat -spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière -sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la -coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, -d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité -réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite -signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité -normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au -système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de -l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine -virilité. - -Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude -approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable -urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant -désormais la première condition fondamentale de la réorganisation -intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en -outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient -pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, -pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement -apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable -réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels, -où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace -désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble -des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des -recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de -plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne -pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, -aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir -sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. -Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins -imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine -généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné -des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec -rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences -étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui -ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations -spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites, -y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister -sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation -d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, -qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et -morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication -supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, -de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, -à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser -intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus -grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le -monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste -situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur -beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont -l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins -temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment -privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait -inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, -l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que -détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du -moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. -Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution -scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution -de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles -bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent -nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces -mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance -très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des -premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, -principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, -à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, -d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique -et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la -spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire, -par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres -principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles -à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet -gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est, -au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent -aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des -conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution -moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais -cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études -organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur -besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de -l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues -dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, -que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en -plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle -impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de -faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction -faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire -impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie -moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour -en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de -consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée -pendant les deux derniers siècles. - -Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse -conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, -où le développement continu de la positivité rationnelle, dans -ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a -été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des -phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de -plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les -précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions -les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue -aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations -positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques -des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur -facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une -lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être -convenablement instituée. - -Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière -prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les -autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer -directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus -pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif -développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, -mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin -sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble -desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. -Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre -aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir -qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car -eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, -l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions -respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons -momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, -qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente -d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu -de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous -les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, -la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser -d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, -doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, -sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment -accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations -quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de -résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant -les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au -couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa -nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de -départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, -pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à -aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment -l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit -inévitablement l'action simultanée. - -La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître -maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière -prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de -l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, -spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la -progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave -incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant -la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil -successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, -seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une -véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations -réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et -la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois -l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à -présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre -le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes -prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à -la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que -l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur -la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. -Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion -mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait -d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du -point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité -ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, -n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, -qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait -accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent -de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se -rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait -avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai -caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle -doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre -enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature, -et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière -période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions -primordiales propres à l'évolution positive. - -Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science -mathématique a été tellement recommandée comme la première source -fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute -positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner -aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique, -qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, -le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues -méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce -intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les -forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, -nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les -conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement -impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et -complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les -nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer -une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie -théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, -et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un -tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le -seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel -souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, -qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande -construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux -aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs -spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, -qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de -la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, -malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la -positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de -la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et -sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, -ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de -véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que -son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a -finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas -même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et -même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, -comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été, -depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories -mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un -tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses -applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont -été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur -impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a -d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont, -en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques -le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement -aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient -aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système -semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré -l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en -plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort -insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent -intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule -jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits -ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de -vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour -suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens, -sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une -instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré, -d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi, -l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement -empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos -savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, -dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques -inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser -de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de -son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien -plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur -irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, -et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie -naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement -tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions -géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et -dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à -la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient -donc indispensable d'examiner directement la grande question du -mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison -universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide -et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment -dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une -mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de -rivaliser à cet égard. - -Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient -sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter -néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement -trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment -ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure -à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des -modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé -les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle -de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente -de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement -propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans -positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences -rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes -vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés -comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont -les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs -travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, -précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, -tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les -vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux -premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations -mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur -formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une -suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment -s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui -distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles -les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore -exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. -Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, -comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point -de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de -la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est -assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, -où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte -de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie -portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes -naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup -d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes -radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile -obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les -saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue -historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, -doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation -possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. -Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité -de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, -cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement -l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il -faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que -le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit -être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, -quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique, -parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même -mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, -permet difficilement une pleine et active généralisation de cette -grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que -doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi -a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter -notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde -inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois -constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand -l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de -susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le -prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt -comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible -avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, -après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le -perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles -de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base -principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, -sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et -nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation -de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. -Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse -développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de -manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant -directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à -la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel -la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette -extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne -toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la -méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité -contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose -le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point -de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité -fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la -composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité -des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable -privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, -tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, -devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger -davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des -exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse -jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, -les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par -là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, -comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures -de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la -principale destination, d'après une estimation directe des difficultés -essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi -caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant -ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations -mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer -réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification -uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique -elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où -émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode -comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode -historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque -tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation -rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques -de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés -scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a -pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent -offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques -exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à -tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source -vraiment originale. - -La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit -mathématique, suivant leur aptitude respective à une active -universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport -scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en -sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de -vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement -universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois -de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence -élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les -indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles -puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus -simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit -toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus -du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves -aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables -exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du -mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut -seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un -degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et -imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes -plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, -le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse -considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et -mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation -astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent -ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, -leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables -recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes -sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement -exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une -philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire -l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune -grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire -d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie -animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible -extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable -hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément -conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, -dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de -meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement, -chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de -répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne -peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il -aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement -réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique, -en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective -du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est -certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et -ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire -que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des -études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale -de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis -deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout -espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit -rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle -coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au -monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive -être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que -passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant -les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront -suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce -Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme -je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument -logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination -spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de -graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou -moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez -comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de -la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après -notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, -l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions -physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur -le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement -signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire, -dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute -vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques -prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions -fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes -radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un -imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne -philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération -de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la -physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres: -car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, -souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà -assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens -des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser -enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils -pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se -passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette -prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, -devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se -trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa -propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction -générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment -géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais, -afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, -jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce -dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique -bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, -un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop -facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque -capitale que doive être l'influence mathématique dans les études -célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, -cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste -assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument -intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par -ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale, -et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui, -en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation -scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, -suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs -si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, -tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les -Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle -présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée -effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont -trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des -observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens; -ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, -tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement -mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de -devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera -nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que, -sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour -la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre -les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois -abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit. -On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par -les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une -vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà -hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, -au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances -réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension -décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la -science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent -une si fausse appréciation de la destination et de la portée de -l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable -importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les -besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait -d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne -philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle -révolution, par la formation définitive de la science sociologique, -livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations -philosophiques ainsi privées de toute justification plausible. - -D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande -alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par -exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait -sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit -sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster -sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment -universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre, -à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et -jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers -laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que -comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas -de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions -générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences -antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement -étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des -services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son -avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs -permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout -trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, -sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires: -en sorte que c'est principalement _à priori_, suivant une juste notion -de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on -doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit -sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit -scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement -irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment -de tous les juges compétens et bien préparés. - -Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, -en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de -vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible -de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, -dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand -elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe -immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les -droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie -philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées -à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos -conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires -d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, -à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des -lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que -l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de -l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont -commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils -ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres -et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces -lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse -réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune -de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation -et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement -assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre -volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement -arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et -sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, -en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de -l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre -tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne -pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de -l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, -ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve -accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans -ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi -compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne -permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité -de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain -et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà -munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention -naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties -essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, -dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener -enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer -le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité -mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité -et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce -me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, -où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement -assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste -indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les -altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue -d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des -trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable -conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la -vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent -suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux -que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre -la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique -irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui, -en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble -des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une -véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement -disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité -de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que -ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de -la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences -antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales -formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En -me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études -inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le -plus contestée, j'indiquerai: 1° l'importante conception du dualisme -facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations -chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui -semblent actuellement insurmontables; 2° en physique, la fondation -de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont -l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science, -en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en -astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie -sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à -notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification -capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du -système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens -de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes -ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai -caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner -sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou -moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue -historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de -dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique, -des questions relatives à la constitution respective des différentes -parties de la philosophie naturelle. - -Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une -véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente -donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de -l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances -réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et -complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire -qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et -insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, -radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité -rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale -des rapports effectifs manifestés par le commun développement -scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche. -Comme la constitution variable de la classe contemplative représente -nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de -l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations -spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, -sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de -plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la -fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers -modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel -de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables -mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant -arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à -l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que -le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui -appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines, -où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie -avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle -inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale -doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux -préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter -avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe -qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante, -surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, -destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la -rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies -célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les -conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été -justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées -à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les -explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle -à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce -progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique -obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà -parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise -révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces -obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus -redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément -du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai -point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire -fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et -scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au -sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de -leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres -est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est -naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs -travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction -supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque -toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux -conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent -involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus -intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie -générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver -assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer -vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal -cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective -en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, -par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la -philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, -jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal -organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par -une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement -intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, -implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans, -d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur, -l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études -supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus -incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus -étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui -s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du -mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient -plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la -situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément, -dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit -parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées, -soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à -réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, -maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations -sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, -au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif -aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer -l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant -ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable -préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser -ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, -à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers -chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la -constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son -intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, -ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez -spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à -seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque -science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une -homogénéité factice et stérile. - -Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, -mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, -trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la -démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence -spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il -ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. -Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale -des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du -dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans -l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle -philosophie, cette question restait la seule importante à décider, -puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais -établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs -affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès -lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance -doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second -lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement -aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels -de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, -sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément -incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions -du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît -exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres -dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé -l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter -directement la chimérique généralisation de l'élément le plus -spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule -alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance -finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement -adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit -positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son -extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique -impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode -mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce -qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties -de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette -indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner -entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement -la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où -l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. -Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et -l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble -de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode -philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions -que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir -suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions -générales devait donc consister, sans doute, à constater directement, -d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation -décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent -bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, -loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les -limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient -pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable -conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, -où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire -provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité. - -Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, -suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, -à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des -sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce -que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée -à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, -en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre -ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée -par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la -science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode -sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise -spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode -mathématique serait directement contraire. - -Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science -abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très-prépondérant des -grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de -manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète, -qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable -rationalité, parce que tous les élémens philosophiques, dont la -combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez -caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne -serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure -que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique, -qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus -simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus -analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et -cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études -directement consacrées à l'existence effective des divers êtres, -où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle -seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe -beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord -aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis -attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique -terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication -supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent -continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions -mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire -naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et -synthétique, si admirablement personnifié chez notre grand Buffon, -sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le -génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science -fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts -généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la -présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement -à la science où les inévitables inconvéniens d'un état d'abstraction -d'abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que -possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue -habituel; des recherches qui demanderont continuellement l'application -combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne -sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant -de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une -telle combinaison. - -Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins -abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, -de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable -point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect -ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, -quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie -scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie -esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout -autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il -d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à -régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau -à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui -distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative -aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus -s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le -genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant -le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la -tendance anti-esthétique empiriquement reprochée à la philosophie -positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit -mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce -sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, -sont loin d'être dépourvues de fondement actuel: car rien ne doit être -aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique -que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par -des études qui comportent spontanément un morcellement presque -indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à -argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une -vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité -sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement, -j'ose l'assurer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les -beaux-arts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée -même à l'état polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à -cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier -chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette -réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire -convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif, -qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement -étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire, -naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt -que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet -ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de -l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des -principaux élémens; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée -à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui -rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel -sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration -historique à faire spontanément apprécier la relation directe qui -doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la -notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire -surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre -le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une -irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel, -en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale. - -Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir nécessairement souffrir de -cet avénement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit -mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle, -c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout -dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect -géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique, -semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude -n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques. -Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvéniens réels, même -pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement -effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une -exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique, -aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchans, -menacent d'absorber tous les autres modes plus nobles de l'activité -humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel, -que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des -sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des -sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet -égard, aucune négligence vraiment dangereuse, et, si cette fâcheuse -influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée, -par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait -suffisamment: le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être -aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous -l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune -déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près, -comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop -souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu, -le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien -davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu'ici, -des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de -moyens nouveaux; en sorte que la prépondérance des considérations -générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de -plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement -synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol -entraînement analytique: ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique -est finalement plus favorable que le régime mathématique à l'utile -développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives -s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel -est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations -industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce -cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation -d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et -dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de -spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très-loin -chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être, -sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs -influens. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, -que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à -systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait -être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la -philosophie sociologique, seule apte, comme envers la science concrète -et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison -très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de -ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à -peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué, dès le début -de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), le vrai principe de cette -importante relation; mais l'intime conviction de sa haute nécessité, -afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la -contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à -consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement -direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale. - -Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite -esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger -toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration -pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble -des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la -prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement -à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations -positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de -l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans -ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous -quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie -est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra -d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même -spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à -la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique -des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et -destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques -et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la -constance qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul -ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique -qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre -le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera -naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses -vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire -prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile, -puisqu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs -propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs -aisément accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences, -au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi -l'ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n'a pu -jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à -l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les -deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective, -quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son -intime irrationnalité. - -Cet avénement spontané d'une véritable unité, désormais assez -constatée, dans le système entier de la philosophie positive, -étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois -historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal -antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus -à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions -relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours -semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre -solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à -chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit -logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi -l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au -quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que -l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et -l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe -essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel -devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement -complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre: -l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement -ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence -spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de -l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde -extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère -nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire, -les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou -implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante -de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus -simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique -l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives, -en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur -quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement -présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation -du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa -tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage -du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution -philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons -vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous -une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la -grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa -supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors -intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée -à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps -encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie -naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis -Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont -l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme -l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième -phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce -long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique, -une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable -décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait -d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que -les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel, -obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les -prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant -extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à -une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y -devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique -de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les -conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité -générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir -l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif, -qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa -commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre -accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des -connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé -cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint -caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la -précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la -méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle, -sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à -la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et -sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique -instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a -persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après -l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance -de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un -véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la -systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation -sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes -tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer -une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, -devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette -exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette -douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux -spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce -Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de -toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction -normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et -du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent -essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient -de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, -pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition -moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois -expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique -avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, -dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie; -tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique -stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties, -y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être -auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui, -depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel -contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la -transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient -graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation -des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la -situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu, -reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers -l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral. -Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été -essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne, -elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et -cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement -respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles -théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui -résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu, -au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force -et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale -tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, -que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si -noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son -avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie -déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait -depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement -de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande -conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement -remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais -elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité -comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion -de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, -à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit -intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme -collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient -désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de -l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence -pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence -supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un -obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement -la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent -aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition -personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des -vrais progrès scientifiques. - -Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental -de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper -directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle -des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la -véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité, -doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous -le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme -proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de -réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la -philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique, -est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait, -à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à -cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore -suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou -moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue -individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction -cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, -comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant -toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, -qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent -développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de -même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour -l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et -astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers -siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet, -quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique -est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement -dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un -essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe -et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du -XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les -savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres -exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement -apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un -véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la -généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf -son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, -ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire -qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des -relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait -finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant -le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle -tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études -biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, -que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, -sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie -générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de -vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, -de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres -sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et -plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective -de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si -incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit -humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne -saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications -importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et -interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de -l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour -manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence: -l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré; -car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération -de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que -j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie -philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique. - -Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier -préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases -physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit -positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a -graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer -toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé -jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation -décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment -d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de -constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant -normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand -cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait -empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et -longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, -soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera -même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques -adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement -relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant -accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa -judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment -formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances -philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré -la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les -tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en -effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était -systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son -effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément -que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite -à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis -que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des -théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le -perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater -nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en -sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires, -accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins -politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre -pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces, -selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de -Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de -la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué -les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, -présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la -commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait -être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la -convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans, -dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question -finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à -sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement -de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, -déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, -par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les -plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle -opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de -Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions, -également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre -lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées -à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie -positive. - -Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette -philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences -respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les -études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement -envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé -et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité -dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes -qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique -sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la -science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car -ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe -philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne -peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans -faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a -pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique -et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue -positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent -successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait -être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt -compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et -politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées -par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de -semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré -l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il -serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de -redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, -qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses -spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux -ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée -qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est -aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il -faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée -et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, -qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la -dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront -alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les -vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable -avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations. -Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation -spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner, -de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que -la principale attention publique, vers les études sociologiques, -jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour -être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là -que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient -naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus -convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la -légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de -l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle -philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement -que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la -théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que -l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de -l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, -d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison, -malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs -fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible -essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études -inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, -imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution -personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement -en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens -essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de -l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi -au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et -dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié -à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à -laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, -et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide -application continue. Les spéculations mathématiques conserveront -donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles -ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le -berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences -des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible -autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais -s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison -publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de -l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on -n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus -simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de -poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres -de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin -conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment -universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable -éducation. - -Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à -démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir, -sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux -voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui -procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant, -soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs -prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de -permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable -esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe -de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se -trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, -depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à -la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps -indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le -plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination -finale, dont l'âge est désormais arrivé. - -La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici -nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la -création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément -dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette -démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général -propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles -relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de -l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière -sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite -l'institution et le développement de la méthode positive, enfin -complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs -essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une -consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance -du point de vue sociologique. - - -Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons -spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue -surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par -sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute -recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, -soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui -constituent les lois effectives de tous les événemens observables, -ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après -les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des -volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la -destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper -sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est -vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous -l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure -que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces -questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement -jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître -que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir -obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le -mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine -maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort -incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle -a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles -de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les -plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant -obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples -et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante -extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus -indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus -prolongée des spéculations les plus difficiles. - -Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives -quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste -appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas -scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de -l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les -deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels -doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part, -nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si -heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits -observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive, -de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en -1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas -finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier -ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais, -d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles -dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science -à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons -reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée -d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale -supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de -lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur -établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne -saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été -convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une -judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques -doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations, -il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la -prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend -toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux -dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la -prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès -scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le -nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse -les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels -nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres, -une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable -rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à -chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité. -Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup -plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions, -fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des -difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue -non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos -diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours -impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale, -isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie -naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement -érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète, -puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale -entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres -de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation -illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont -dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif -des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale -dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses -inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système -des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la -prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable, -maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut -directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue -sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison -fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous -une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses -généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles -vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne -saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné -à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux -d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante -réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore -communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite, -du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples -études préliminaires. - -Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu, -la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à -vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine -contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison -publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement -l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, -a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère -d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures -de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement -rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement -partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans -l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations -naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions -pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, -attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus -impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie, -substituant partout la recherche des lois effectives à celle des -causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations -avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer -enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité -mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative -un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi -désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement -semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des -procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences -convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. -Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard, -d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que -le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple -extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles -à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre -quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient -seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques -habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations -humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de -leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode -théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout -entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères -sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles -dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour -type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée -par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement -bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant -convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi -successivement régénérées, soit quant à la nature des questions, -soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles -conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui -doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est -essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer, -en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ -général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais -porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction -faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur. -Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique -purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes -les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de -comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous -avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs -sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une -attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires -constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes -les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques; -nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices -de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse -systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés -de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un -cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration -dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de -nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor -spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais -donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples, -l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la -profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie -moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode -spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir, -envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun -d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus -simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine -investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à -cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ, -la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations -positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives -aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la -vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble -total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des -longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment -réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y -avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration -positive, que l'institution et le développement des divers procédés -intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes -extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la -supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons -sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux -spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et -après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, -sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette -coordination qui constituent la principale valeur des saines théories -scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, -c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux -rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations -abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite -cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés, -comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée -des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers -motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif -des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans -l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la -fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement -plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe -spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous -a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû -être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes -privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en -sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association -scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de -la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler -une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut -déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est -ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une -simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau -que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le -seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être -impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre -intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue -individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect -humain. - -D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations -positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le -principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement -dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques, -inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou -sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles, -toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la -science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique -nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister -implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine, -qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime -théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a -dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer -une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de -pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les -phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu -méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent -assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est -loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est -alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés -dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus -simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui, -vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient -dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des -croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable -valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations -astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai -montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les -plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême -imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la -seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester -longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale, -développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins -constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal -motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en -monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la -philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant -universel d'une telle concentration religieuse que le principe des -lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et -active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la -dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques, -à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les -explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction -scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant -désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne -à des règles constantes le développement effectif de la volonté -directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de -telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux -artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe -positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux -derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes -études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la -science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins -l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier -aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que -l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit -chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant -que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à -une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce -qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement -d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les -ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut -obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive -d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des -analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous -les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse -envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement -confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que -cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas -suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent -justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter -sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui -avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale -des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif -dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait -pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes -antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des -lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans, -quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus -subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière -généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors -pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers -cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les -hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée -des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce -grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique, -constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la -plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours -la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement -changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle -arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie -théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison -moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit -produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de -tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles. -Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi -dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie -expirante, en ôtant directement aux explications providentielles -l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis -la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la -sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui -la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par -les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation -décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique, -perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers -tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une -indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études -correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait -dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor -philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait -être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de -plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations -émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation -immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions -mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y -faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes -a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de -ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus -généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les -hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer -convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le -sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les -simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à -leur domaine normal. - -Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois, -quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui -les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une -distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties -de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet -la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos -explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier -entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt -comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater -réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle -similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode -doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de -ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre -le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque -les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une -autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que -cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au -passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère -identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de -leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations -mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation -et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité -sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement -équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique -d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt -quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations -habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique -une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue -que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les -expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à -l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement, -une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de -l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est -assurément en mathématique que cette importante distinction est, au -contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y -convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de -relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards, -la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à -s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés, -mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir -pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par -les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps -vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester -suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée -entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut -être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant -au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une -haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au -contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès. - -Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles -nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source -essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil -dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une -injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment -davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en -certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée -l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe -aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la -vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles -soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs -toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du -sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens -exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires; -malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de -vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle -de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la -mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent -uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par -une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection -logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit -toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer -pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre: -cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions -essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés, -sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions -ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux -modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il -faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour -les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules -lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation -positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer -la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il -est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première -altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de -nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que -possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales, -elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique -vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée -surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet, -les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs -phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent -moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les -sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément -de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps, -la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les -plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement -procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées -par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une -importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées -des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit -alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions -fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences -plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et -que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant -expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois -devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit -même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard, -uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent, -trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui -sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles -ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur -vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer -aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences -supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y -doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant -du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes -mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la -raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position -encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter -spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de -la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir -de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une -judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de -la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le -dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique, -quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de -précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité, -avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite -émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu -d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et -la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable -unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une -seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes -phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on -a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les -sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment -comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange -dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet -bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester -l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus -complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication -transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position -normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique. - -Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant -toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie, -soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles, -propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits -à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs, -l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque, -distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher. -Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et -universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation -sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial. -Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté, -c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes -inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se -trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins -explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que -l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu, -puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait -alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état -éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après -l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est -plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore; -c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime -philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni -sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation -transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé, -et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations -à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les -hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant -que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite -une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce -régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au -développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement -redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au -contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques, -dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une -apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences -qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies. -Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie -du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable -d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des -plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement -leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est -si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop -dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler -directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation -sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine -philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non -vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des -divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement -contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les -travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles -accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active, -nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée -à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à -perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais -le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui -appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair -que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement -fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur -la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur -fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la -véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer -qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie. - -À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect -scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu, -comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai -génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la -philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse -transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la -positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement -au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore -manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste -donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste -général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie -pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique. -Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement -offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état -positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions -absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque -de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des -divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures -vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter -spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des -métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une -éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement -à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double -réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste -sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de -toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement -où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis -la transaction cartésienne, suivant les explications directes du -cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer -une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant -penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé -à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne -prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul -détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement -émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment -décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était -pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce -qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle -n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais -cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce -Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut -plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant -est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les -populations où la déplorable influence mentale du protestantisme -a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en -prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique. -D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré, -à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où -l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans -de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout -remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver -un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine -philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue -élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre -intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement -subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette -relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme -constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes -du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport, -au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont -nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible -d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible -à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de -l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute -notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la -communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en -philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les -individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc -à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres -phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le -mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le -résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque -cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement -propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions -et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette -conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière, -avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à -l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un -tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il -ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence -individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de -la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune -révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin -directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence -collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de -son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce -sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité -par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière -élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication -biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que, -dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu, -le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases -successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette -évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos -conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant -que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement -organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement -ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique, -au contraire, prend directement en considération prépondérante le -développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune -transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité, -et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après -une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un -degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal -des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul -susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie -absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable -loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter -rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine -sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à -ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance -positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses -conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à -laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue -immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se -trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à -concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives -comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait -jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant -toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble -des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée, -aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à -laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète -généralisation, et dès lors une consécration dogmatique. - -En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper -les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une -élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique, -d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence -pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude -naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses -aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques, -ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et -indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect -statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré -l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions -mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au -degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit -effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le -monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous -les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont -cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus -ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais -radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable -pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions -personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables -à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément -encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les -diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la -nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur -aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait -méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles, -sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres -lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le -monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards -secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par -notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres -plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations -plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou -plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond -des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse -être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous -apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement -beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent -pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous -l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des -opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent -pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons -maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti -le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le -spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude -totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la -prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie -essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité -sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins -funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement -dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous -l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance, -aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une -absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne, -en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité -comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui -aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on -s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette -irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions -purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine -appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément -rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous -a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories -successives de chaque science réelle, mais même les croyances -monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à -nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps -de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur -système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, -c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible -de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés -aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y -puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant -enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun -égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général -des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui -devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe -nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les -observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive -de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des -lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que -l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie -éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération -universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche -déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées -quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment -les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation -correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable -énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un -vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui -le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute -direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et -l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions. -Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux -à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors -irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation -historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable -et la plus étendue. - -Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects -essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il -faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un -examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement -considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord -quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active. - -L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement, -en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double -besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre -et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux -indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies, -et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu -la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire -de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec -l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous -l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément -très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher -directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication -apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en -effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait -jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit -initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations -secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient -nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains -phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois -effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal, -ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui -a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement -continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité -vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire, -la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par -son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus -ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension, -en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus -puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en -faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison -antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette -double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits -semble devoir profondément troubler la coordination établie, une -longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement -décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la -philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions -aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus -intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement -destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand -problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès, -alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de -l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la -fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement -réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible, -l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux -formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver, -malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à -l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que -chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre -cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie. -Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit -conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant, -à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos -conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est -dès lors directement garantie, et que par là nous sommes assurés -d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de -l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au -fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur -liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision, devient -nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en -manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale, -qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de -leur saine coordination générale. Quoique ces besoins intellectuels -doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu -la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre -imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne -le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à -supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique -le moins propre à y satisfaire convenablement: car nous savons que, -loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite -inévitable de la marche originale de l'évolution mentale. À un degré -quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse -communication extérieure parvient à introduire avant le temps les -conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont -partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre -intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était -seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation, -et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits -cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière, soit -individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître -que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de -la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins -aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un -précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations -générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui -offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours -ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit, -quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif, -c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment -fondamentale, en constituant la base logique de l'association -humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir -une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé -se développe alors par une application plus vaste et plus décisive, -afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses -intelligences: c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la -même propriété élémentaire, avec une inégale activité, qui n'influe -essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude -nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on -peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune -évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable -cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul, -susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs. -C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent -spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant -les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation -devance et facilite plus ou moins l'avénement naturel. Sensible jusque -dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations -qu'il comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus -directe, plus complète, et plus irrésistible, dans l'état positif, où, -comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent -sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur -ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après -un même point de départ, à des recherches finalement identiques: -leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée -par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque -du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait -plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement -appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une -telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la -réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité, d'après la -coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces -deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués -que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, ne sauraient -évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une -marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence ne doive -constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune -correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de -cette double contemplation; comme nous le supposons habituellement, -et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une -autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de -la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la -convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple -exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance -caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état -mental des plus éminens médecins exposés à leur action journalière, -en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même -erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire, quelque bien -fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc -jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement -collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser. -Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer -la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi -irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands -efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par -négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit -dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si -propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours -plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité -cet assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois -accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la -première condition élémentaire de toute véritable association, qui -exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant -concours d'intérêts, non-seulement avec une convenable conformité de -sentimens, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle -d'opinions: sans ce triple fondement indivisible, aucune société -quelconque, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni -active, ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de -graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne -seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences -y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le -peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux -impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble -de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective, -exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur -universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici -spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la -philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées -ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que, -depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit théologique, -soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie -générale qui dût être primitivement possible quoique extrêmement -imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un -principe très-actif d'intime perturbation, à la fois personnelle, -domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution moderne a -désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique -base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une -consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune -juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu, -la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement -quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence -logique et d'harmonie unanime. - -Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité, -nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives, -combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une -suffisante considération générale des besoins intellectuels directement -relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée, -quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau. -C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle -que la science réelle a été jusqu'ici universellement goûtée; et -cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment -fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte -spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native -de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction -mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous -ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor de la -positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de -l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles -de la pure spéculation. Néanmoins il demeure incontestable que, si -cet essor n'eût pas été, à un certain degré, spontané, d'après les -seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque -l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir -sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les -chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus -propres à la satisfaction des plus ardens désirs correspondans à -l'enfance de l'humanité. Mais, malgré cette indispensable appréciation, -sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative -des besoins actifs, comme on y est aujourd'hui trop disposé, il est -certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques -cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours -croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en -faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre comparaison, -l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement -reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature. -Quoique un sentiment imparfait de cette grande destination tende -quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques, -sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine -rationnalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand -on a suffisamment compris l'intime connexité qui lie les moindres -problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le -témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à -l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards, -le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi -une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action -rationnelle: rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs -restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être -atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine -éprouve sans doute, indépendamment de toute application active, et -par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les -phénomènes et de les lier: mais cette double tendance est assurément -trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour -faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui -choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité; -ou, du moins, son avénement spontané eût été extrêmement retardé, si -les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très-accéléré. Une -insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d'abord -attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car -rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation -subitement déterminée quelquefois, dans l'appareil cérébral, et -ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence -d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers -phénomènes naturels: mais une plus complète appréciation montre alors -que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou -indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant -les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective; -on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois -extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention, -s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence, -quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé. Sans -insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut -surtout remarquer ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création -de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie -naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation -fondamentale entre la spéculation et l'action, qui désormais embrassera -directement tous les cas possibles. Quoique très-imparfaitement -constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre -à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la -science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant -l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts -mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les -arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts -biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait -à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important, -l'art politique proprement dit, dont le dédaigneux isolement de toute -théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les -autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories -qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement, au -moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment -senti que les phénomènes correspondans sont déjà ramenés aussi à de -véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement -d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par -suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science -à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de -précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos -connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à -la positivité ou à la rationnalité. - -Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active, -de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable -nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le -genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches, -suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution -préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles -indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor -suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui -devenait accessible: mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment -prévaloir; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par -une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de -l'ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable -génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagesse -vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de -nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des -travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment -qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment -disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour -transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à -chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en -recherches profondément puériles, par suite d'une spécialisation -empirique, comme on le voit si souvent aujourd'hui, surtout chez les -géomètres, encore moins aptes que tous nos autres savans à un heureux -déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert, -dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement -importantes, les tentatives incohérentes ou stériles pourront être -sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à -manquer d'une suffisante alimentation. Cette appréciation philosophique -doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour -les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de -précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique -dégénère inévitablement, par une trop minutieuse analyse, en une -curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice. -Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la -saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet de nos -recherches, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun -cas, avec une investigation trop détaillée; il serait, par exemple, -impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y -explorait communément les phénomènes avec ces thermomètres métalliques -auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et -dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles -oscillations dans des mouvemens de température que nous supposons, et -avec raison, continus. Quand même la prétendue psychologie moderne -ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai -pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit -par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit -ainsi combien elle serait nécessairement vaine, en tant que directement -destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un -genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des -études les plus simples, comme chimérique et perturbateur. La relation -fondamentale de la spéculation à l'action est surtout très-propre à -déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans -chaque genre de recherches; car les cas les plus décisifs indiquent -clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saines théories -ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par -les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent -plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique -actuelle témoigne journellement combien une sage discipline -philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de -prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances -positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile -curiosité, stimulée par une avide ambition. D'éclatans exemples ont -déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophie naturelle, -d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant -à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois -précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles -règles; en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne -à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime -spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette -déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir -combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès -théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement -cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double -condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les -spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble -de leur destination, une sage pondération journalière contiendra -l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier, -autant que possible, par répression ou par concession, suivant les -exigences propres à chaque cas, les deux besoins, quelquefois opposés, -mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de -l'amélioration partielle. - -En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une -telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous -avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de -liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons -savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre -les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours -dirigées, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la -continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant -constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous -est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue, -même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici -directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme, -les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres -convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux -s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement -indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations -peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même -titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique, -afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours -finalement relative à l'humanité. À cet effet, il faut distinguer, -en chaque genre d'études, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de -recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive, -ou seulement prématurées, et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer -nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande -indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est -clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement -légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions -les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double -condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être -toujours disposé à modifier ces artifices aussitôt que l'observation -viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut -reconnaître qu'après avoir sévèrement écarté tous les vains problèmes -théologico-métaphysiques relatifs à la chimérique détermination des -causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos -sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des -lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles, -que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui -méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut -concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence -mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus -puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très-délicate, -du vrai génie de chaque science doit seule alors présider au choix -des artifices correspondans, afin que l'usage d'une telle liberté -spéculative seconde l'essor des connaissances effectives, au lieu de -l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse, -spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des -corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse -réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la -repoussent, par exemple aux études biologiques, double condition -trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet, -à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel -principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai -proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les -hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les -recherches qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la -théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite, -au vingt-huitième chapitre, de la même philosophie relative, par une -opération, à la fois historique et dogmatique, souvent confirmée -depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec -la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que -l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à -l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence, -non-seulement un droit très-légitime, mais même un véritable devoir, -impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos -efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est, à la vérité, plus -rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous -le précédent: mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la -vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop -imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont -empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte -cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres, -la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le -point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à -concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter -le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles -de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude -commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos -lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour -l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que, -si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerait souvent aux -plus vicieux rapprochemens; nos lois dynamiques s'accordent avec -notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois -observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés, -suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer -fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions. - -Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination -de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter -l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution -fondamentale et son développement graduel. - -D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité -continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui -sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie -positive ne doive finalement embrasser, beaucoup plus complétement -qu'il n'a pu l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale, -en comprenant un jour, non-seulement toute la science humaine, mais -aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je -l'indiquerai plus explicitement au soixantième chapitre. Néanmoins, -quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière -coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout, -reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale -exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division -préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement -spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la -contemplation scientifique et la contemplation esthétique: nous avons -vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à -l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase -théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant -été depuis continuellement développée, malgré l'importance croissante -des relations mutuelles. - -Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce -Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie -envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution -mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires, -qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique -était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre, -nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour -l'heureuse organisation de leurs vraies relations, elle ne doit jamais -altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable -à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute -oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne -peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue -sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se -plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit -ce que les divers cas effectifs ont de semblable en écartant leurs -diversités caractéristiques, et qui, par cela même, est toujours plus -ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit -pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas, -le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des -rapports. Si l'on a justement remarqué que l'entière domination du -second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle -déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait -également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas, -au fond, moins funeste à leur destination commune, en empêchant de -conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation. -Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé -l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant -de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel -projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de -nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours -qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop -éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de -la pratique; comme le témoigne surtout, dans les cas même les plus -favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers -les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées -sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore -certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion -très-vicieuse de la puissance et de la destination des considérations -à priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées, -comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les -indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit -éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire -que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble, -souvent très-complexe, de chaque opération concrète, en comprenant -seulement les données scientifiques parmi les élémens préalables de -ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers -la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait -bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons -heureusement reconnu que la nature de la civilisation moderne tend -spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en -développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est -bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et -en montre seulement l'avénement naturel. La fondation de la sociologie -vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties -antérieures, en constituant enfin convenablement une semblable -décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu -jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous -l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc -regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme -l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition -primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique de -la méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en -pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre, -la première base de son principal caractère politique. - -Quoique la division entre les deux sortes de contemplations, -scientifique et esthétique, soit, au fond, moins prononcée que celle -entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins -contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle -et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont -l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux -temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, -sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité, -a constamment reconnu sa subordination nécessaire envers l'esprit -philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui -rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau -à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit toujours -l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles -généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique. -Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune, -aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer, -suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité, -conformément aux indications du chapitre précédent, leur combinaison -deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence -pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation -primitive du tronc théocratique. En retour de l'indispensable fondement -universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique, -celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois -la plus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation -morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe -et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner, -à divers égards, secondaires mais intéressans, son propre caractère -philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne -aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le -règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances -purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans -l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre -intelligence par la nature essentielle des véritables recherches -scientifiques. Avant tout, sans doute, comme je l'ai ci-dessus -expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter -le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en -satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales. -Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une -notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement -nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans -nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction -modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra -même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si l'on veut, -en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution -générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité -élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne -fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui -existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus -abstraite et la plus générale devra toujours mentalement prévaloir, -dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de -notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en -appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale -de la hiérarchie positive. - -À ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action, -et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité nécessaire -a dû faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter -une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement -moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi -indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode -positive. Il s'agit de la division vraiment capitale que j'ai établie, -dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science -concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde -de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne -la saine physique sociale. Le grand Bacon a, le premier, senti, -quoique très-confusément, mais avec toute la généralité convenable, -que ce qu'il a justement nommé la _philosophie première_, en tant que -destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel, -ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et -analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison -variée constitue l'existence effective des différens êtres naturels, -afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel -d'événemens, directement considéré en lui-même, sous un aspect général, -isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable. -Sans qu'une telle division ait jamais été jusqu'ici suffisamment -appréciée, ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé, -au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux -derniers siècles, suivant le privilége naturel de toute institution -réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement. -Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait, -que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite, -ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que -la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers -tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque -élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison -permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplie que de -nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve -constituée pour la première fois la dernière et la plus importante -de ces sciences fondamentales: en sorte qu'il faut peu s'étonner si -les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont -été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des -spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle. -Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne -rendait nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai -dû en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait -d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent -philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et -systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de -traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai -directement au soixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir -que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais -cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux -autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes. -Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant -et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa -nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse -abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor -continu du véritable esprit philosophique, en écartant d'abord les -exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin -les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue -le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel -on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans -tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré -d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que -les deux précédens, n'était pas venu en compléter, en temps opportun, -l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive -serait encore demeurée impossible. Envers les plus simples phénomènes, -et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi -vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient -considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait, -avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal -phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation -abstraite, susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude -même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en -avait spontanément fourni le premier exemple, dès l'évolution grecque, -à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout -aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication -transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment -applicable: il y constituait aujourd'hui la principale condition de -l'établissement d'une véritable rationnalité, qu'aurait indéfiniment -empêché une dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche -déjà pleinement éprouvée, écarter toute perturbation concrète, afin -de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle -du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs -le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si -l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer -suffisamment, ainsi qu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels -qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en -prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions -antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable -complément: car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues -et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant -de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie -naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous -l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique -se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique, -cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue -seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux -ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à -la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre -précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation -moderne. - -Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont -l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord -spontanée, puis systématique, de la méthode positive, conformément à -l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement -effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est -aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études -essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en -manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent -démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale -ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures, -que d'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire -aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers -fondemens, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens, -ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique. -Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de -surmonter les différentes difficultés spéciales qui empêchent d'abord -d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches -qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin: or cette appréciation -successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si -on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondans. Cette -vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, même dans l'hypothèse -la plus favorable, comme une expérience trop prolongée l'a pleinement -confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais -stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement -les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe -ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute -culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les -grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalens -quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux -formulés ensuite par Pascal et enfin par Newton, il est aisé d'y -reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de -la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations -abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique, -pleinement conforme à la principale intention de ces éminens penseurs, -a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des -anciennes formalités logiques, toujours relatives à une tout autre -manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle -méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison -commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. À -titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à -diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des -études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules -même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de -cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes, -préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement -remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes -poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute -étendre encore davantage une semblable observation aux opérations -logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit, -pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de -lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique; -il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux -exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est certainement -moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en -vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation -directe ne pourrait reposer sur aucune base antérieure: en sorte que, -par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que la moderne -institution française, si étrangement qualifiée de _normale_ par un -naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner -dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué -du cercle profondément vicieux qui résulte aussitôt d'une pareille -prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité, -autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique, -fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le -ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une -vraie réorganisation mentale, sur les esprits même qui s'en croient -aujourd'hui le plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué, -l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout -déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une -évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés, -cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus -ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations -réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux -études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse -systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus -stérile. - -D'après ces motifs évidens, le point de vue logique et le point de -vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux -aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment -envisager chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en -réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite -et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette -condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été -spontanément observée dans les diverses parties de ce Traité, où -l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique, -leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultats -scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens -logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste -l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir -ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par -la seule voie qui pût en procurer une connaissance réelle, il ne -nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser -directement la coordination systématique des principales phases -successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on -sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathématique -et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires: d'une -part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le -degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de -la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant -l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux -études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des -spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives -naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle, -et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement, -d'après notre élaboration totale, la destination respective et la -succession nécessaire. - -Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est -devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération, -ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer -nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base -normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilége -résulte évidemment de la nature propre du sujet le plus simple, -le plus abstrait et le plus général, ainsi que le mieux dégagé de -toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut -entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel -exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de -positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment -aux divers motifs spontanés de divagation continue: et même, après -avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit -le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa -propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses -forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions -les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment -d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus -ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente -expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base, -d'éminens penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue -d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur -les questions qui leur sont le plus spécialement familières, quand -le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter, -le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou -collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant -que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation -mathématique constitue certainement la première condition d'un -tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor -élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties -de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles -doivent manifester nécessairement, sous des formes plus ou moins -distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs -que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il -n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment -caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous -les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus -sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de -variété et de fécondité que partout ailleurs: au contraire, l'art -de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination -scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière -assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie -la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut -être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme -une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour -les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas -scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des -conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle -devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle -de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de -leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure, -c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse, -qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression -la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, la -principale des trois grandes branches de la science mathématique, -la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive. -La pensée fondamentale de Descartes, qui a directement institué la -philosophie mathématique, en commençant à y organiser la relation -générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la -géométrie le centre essentiel des conceptions mathématiques, puisque -toutes les spéculations analytiques y trouvent spontanément la plus -vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une -réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications, -en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer -aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique -plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique, -n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de -sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de -facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet: -l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais -jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques -aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément -qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit -mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter, -d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples -en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à -la théorie des rotations. - -Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation -mathématique, comme constituant la première phase essentielle de -l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre -son inévitable insuffisance, de si graves inconvéniens, que tout -entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité, -très-imparfaitement dressé pour la destination fondamentale de la -raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications -spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à -sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui -profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques -dont l'ascendant a dû longtemps dominer son développement, et qui -trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout -en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant -une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que -l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi -continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées -aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les -spéculations plus complexes, en inspirant une très-fausse idée de la -portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment -l'argumentation à l'observation, par l'abus des considérations à -priori, fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques, -pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique. -Non-seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à -développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle, qui doit -prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle; -mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive, -elle entrave directement son essor, et conduit à méconnaître jusqu'à -sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques. -Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables -ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance -logique tend certainement aujourd'hui à constituer un régime -mental très-peu convenable à la véritable étude de la nature, et -maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien -esprit philosophique, surtout en paraissant consacrer les recherches -absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de -vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations -mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison -commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre, -en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et à contrôler partout -l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux, -uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées et -jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique -inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle -domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment -apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles -qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive, -soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart -des études réelles. À ces divers titres, il est aisé de sentir que, -lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour -le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des -habitudes beaucoup plus contraires que favorables au vrai régime -philosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien -plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savans, -des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales, -mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement -scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement -mathématique, d'après la faible importance qu'on y attache à l'esprit -général de la science, profondément voilé sous d'innombrables détails; -par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont -immédiatement perfectionné la philosophie de la science, dans les plus -éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y -sont encore très-imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés -que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une -telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière -ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment -des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits -qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les -utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle -ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux -dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les -savans voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par -exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on -voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables -donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus -absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après un vicieux -sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur -insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement -comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison -sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques. -Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira -partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir -aucunement dispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre -de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à -l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des -autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne -saurait être complétement appréciable. - -Tous ces inconvéniens essentiels de l'éducation mathématique proprement -dite font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase -générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études -astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié -au degré initial, dont il constitue le complément indispensable, -et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction -philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale, -surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mécanique -céleste, reste aujourd'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté -ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés -mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient -être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination. -Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération -actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation -positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le -pense communément. Sans doute il ne s'y agit encore que de phénomènes -purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en -mathématique, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais -les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que -son importance spéciale, y impriment à l'ensemble de leur étude un -caractère très-différent, soit logique, soit scientifique. Quoique -l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première -base, explicite ou implicite, aux raisonnemens mathématiques, sauf les -déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop -spontané, y est pourtant si peu prononcé, comparativement à l'immense -extension des conséquences, qu'il n'y saurait être suffisamment -appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor -distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus -simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a -successivement offerts l'art d'observer trouve naturellement son -développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant, -dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique -dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel -de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement -une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles -y font également sentir l'intervention plus indispensable et plus -élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant -de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre -science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité -supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect -scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la -plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle -mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait -de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours -vue, historiquement, influer davantage qu'aucune autre science sur -le cours fondamental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû -surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par -des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps, -nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser -pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême -simplicité de ses recherches réelles. C'est là que, dans l'avenir -comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le -premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il -faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un -phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien -n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche, à la fois historique -et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre -nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le -caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons -vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application -la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment -scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie -naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une -telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationnalité -n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous -offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici -unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons -toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et -que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas -une précision spéciale incompatible avec la complication croissante -des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici -la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin, -nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière -évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le -principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction -faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance -de l'esprit purement mathématique, les principales imperfections -philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une -trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont -nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement -circonscrite, ni quant à l'objet, ni surtout quant au sujet; d'où -dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues, -toutefois moins prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs -facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation -scientifique. L'ensemble de notre appréciation démontre donc que, -contrairement aux préjugés régnans, qui placent les géomètres au-dessus -des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans -l'essor fondamental de la logique positive, un degré bien plus avancé, -sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du -véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation -mathématique. - -À cette seconde phase générale de la positivité rationnelle, succède -nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois -son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude -abstraite du monde extérieur, en cherchant les lois de tous les -phénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour -diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différens -propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux -caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires -d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études -chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie dû les en -séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même -ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique. -Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec -une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée -par la physique: la seule attribution logique qui lui appartienne -exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures -systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux -artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui -rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation -positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport, -d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette -double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards, -le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux -termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle -complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de -l'humanité, d'une autre part, la complication de son sujet propre -est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de -l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige -alors que, à tous les artifices du raisonnement mathématique, viennent -se joindre, non-seulement toutes les ressources de l'exploration -astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout -un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des -déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement -adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant -de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après -l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la -saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode -expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et -qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement -avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception -élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à -ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie -pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui -constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement -convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux -moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente de -toute matière, cette indispensable conception est d'ailleurs aussi -essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation -correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques -et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y -seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette -troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra -être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique -que celle-ci l'est, au fond, à la phase purement mathématique, -comme rapprochant davantage notre intelligence d'un état vraiment -philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître -l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant -encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme -oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses -radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent -à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une -déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de -presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationnalité -effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût -aujourd'hui suffire pour y rectifier cette désastreuse aberration -logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de -l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la nature, à la fois bien -plus variée et beaucoup plus compliquée, d'un tel ordre de recherches -ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni -une précision, ni une coordination comparables à celles que comportent -les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou -permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des -lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente -qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les -plus complexes de l'existence inorganique. - -En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même -purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s'élever -nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus -distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci -ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendra cette nouvelle -science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi -essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que -par son importance scientifique, dès que les conditions générales, à -la vérité plus difficiles, convenables à sa culture rationnelle seront -enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait -comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à -l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant -métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial. -Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes -sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue, -aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme -le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement -synthétique; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la -division générale entre la science abstraite et la science concrète, -toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, à -raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature -du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime -scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir -l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant; de -manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable -état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors -le développement très-prononcé du grand principe spontané des -conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties -quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours lier -l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais, par cela -même, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces -deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et -plus évidemment corrélatives: nous y avons vu sa judicieuse application -remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût -sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une -philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette -quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément -l'extension capitale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors -augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la -nature de ces nouvelles recherches. À tous les principaux artifices du -raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial -qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens -d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux -diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée -sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même -des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un -procédé supérieur d'investigation rationnelle, en développant la -méthode comparative, jusqu'alors très-accessoire et peu distincte, -mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique -applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu -que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des -savans, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution -correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient, -au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle -doit résumer les principaux résultats des comparaisons antérieures, -tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux -rapprochemens. Cette double création fondamentale, si éminemment propre -à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation -de sa vraie dignité logique, qui ne saurait être équitablement -jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire, -soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication -supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables -qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois -naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par -les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement -devenir décisive que d'après son extension directe aux spéculations -biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des -notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes -d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime -prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre -à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement -supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire, -mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de -la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette -insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte -les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux -études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de -la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à -la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes -spéculations positives, en s'élevant directement jusqu'aux fonctions -morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde -point à sentir l'inévitable irrationnalité d'une telle constitution -scientifique: car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y -saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la -science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des -motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité -radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale tant -qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile, -de quelque manière qu'il puisse être institué. - -L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc -nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à -la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle -toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient -constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément -destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale, -aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus -reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général -des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en -s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés -arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus -d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être -plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique, -qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales -de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent -constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi -capital, aussi légitime qu'étendu, des considérations à priori, -soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre -de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite -unité qui caractérise naturellement son sujet, soit à raison de -l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et -sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt -jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle -de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision -compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations -les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément -rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut -surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens -d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du -sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en -même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches -correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la -phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste -la phase astronomique, l'appréciation expérimentale propre à la phase -physico-chimique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase -biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y -réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé -fondamental, sans lequel l'accumulation de toutes les ressources -précédentes y deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent -illusoire. Cet indispensable complément de la logique positive consiste -dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation, -non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble -de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus -transcendante de toutes, qu'il serait entièrement superflu de rappeler -ici son appréciation générale, d'abord résultée, au tome quatrième, -d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux -autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs -pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire -qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes quelconques -d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications -que sa judicieuse intervention pourra toujours fournir, et qui -perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales. -C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être -réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique -qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte -aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison -humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet -état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement -la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique de -la méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases -préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique, -afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le -vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait -suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait -rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant -prématurée, excéderait beaucoup les limites naturelles et même la -destination propre de ce Traité, où j'ai dû me borner à constituer -directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier -résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres -depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement -sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir. - -Telles sont les cinq phases principales nécessairement inhérentes à -l'essor fondamental de la méthode positive, et dont l'indispensable -succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la -dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais -la distinction provisoire qui devait subsister entre eux tant que -l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment -opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique -la raison humaine est inévitablement partie, on cessera d'être -surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour -étendre convenablement à ses spéculations abstraites et générales -ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément -dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais -dispenser notre faible intelligence de reproduire constamment cette -succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre -développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation -ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais -devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici rester purement -instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide -et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je -m'estime heureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le -laborieux ensemble de mon évolution originale. - - -Un tel examen de l'institution générale et de la formation graduelle -convenables à la méthode positive, complète ici son appréciation -finale, déjà accomplie quant à sa nature et à sa destination, après -la détermination fondamentale de son unité nécessaire. L'ensemble de -ce chapitre peut donc être envisagé comme constituant aujourd'hui -une sorte d'équivalent spontané du discours initial de Descartes -sur la méthode, sauf les diversités essentielles qui résultent de -la nouvelle situation de la raison moderne et des nouveaux besoins -correspondans. Tandis que Descartes devait surtout avoir en vue -l'évolution préliminaire qui, pendant les deux derniers siècles, -était destinée à préparer successivement l'ascendant décisif de la -positivité rationnelle, j'ai dû, au contraire, apprécier ici l'entier -accomplissement effectif d'un tel préambule, afin de déterminer -directement la constitution finale de la saine philosophie, en -harmonie nécessaire avec une haute destination sociale, que Descartes -avait justement écartée, mais que Bacon avait déjà essentiellement -pressentie. Ainsi, ce chapitre concernait naturellement la partie -la plus difficile et la plus importante de tout le travail relatif -à nos conclusions générales, d'après la prépondérance constante des -besoins logiques sur les besoins scientifiques, surtout en un temps -où, la doctrine devant être encore fort peu avancée, la principale -élaboration philosophique doit consister à instituer complétement la -méthode. Toutefois, pour que notre opération extrême puisse atteindre -suffisamment son but général, il faut, en outre, consacrer le chapitre -suivant à une rapide appréciation scientifique, correspondante à -cette appréciation logique, et oser même caractériser enfin, dans un -dernier chapitre, l'action totale que doit ultérieurement exercer la -philosophie positive, dès lors pleinement constituée. - - - - -CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON. - - Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres - à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive. - - -Toutes les parties de ce Traité nous ont directement représenté chaque -branche essentielle de la philosophie naturelle comme étant encore, -à beaucoup d'égards, dans un état purement provisoire, désormais -suffisamment expliqué par l'appréciation logique que nous venons -d'accomplir, puisque la méthode fondamentale ne pouvait elle-même -être convenablement développée que d'après son extension décisive aux -phénomènes les plus complexes et les plus importans, réalisée seulement -ici. Malgré la haute valeur spéciale de diverses notions partielles, -les sciences ont été jusqu'à présent cultivées d'une manière trop -peu philosophique pour avoir pu atteindre une situation vraiment -normale, en sorte que l'élaboration finale de la doctrine positive -doit être maintenant très-peu avancée, sans excepter les études les -plus simples et les plus anciennes. La destination systématique de -l'évolution scientifique propre aux trois derniers siècles a donc -surtout consisté dans la formation graduelle de la méthode positive, -appréciée au chapitre précédent. C'est uniquement d'après le suffisant -accomplissement de cette opération fondamentale que pourra désormais -commencer directement l'essor final de la véritable science, enfin -parvenue à une judicieuse unité, sous l'ascendant continu du seul -point de vue vraiment universel. Ainsi, nos conclusions scientifiques -ne sauraient maintenant avoir ni la même importance, ni, par suite, -la même extension, que nos conclusions logiques, puisqu'elles se -rapportent à un système de connaissances à peine ébauché aujourd'hui. -Néanmoins notre principale appréciation philosophique, accomplie dans -la leçon précédente, ne serait pas suffisamment complète, si nous -ne consacrions pas le chapitre actuel à caractériser directement, -autant que le comporte l'élaboration préliminaire, la nature propre et -l'enchaînement général des diverses études abstraites que nous avons -successivement examinées, en les considérant désormais comme autant -d'élémens nécessaires d'un seul corps de doctrine, suivant le principe -établi précédemment. - -D'un tel point de vue philosophique, nous avons toujours reconnu -que, du moins pour l'ensemble de l'évolution humaine, il existe -spontanément, à tous égards, une harmonie essentielle entre nos -connaissances réelles et nos besoins effectifs. Les connaissances -qui nous sont nécessairement interdites en chaque genre y sont aussi -celles qui n'auraient d'autre efficacité que de satisfaire une vaine -curiosité. Nous ne devons vraiment chercher à connaître que les lois -des phénomènes susceptibles d'exercer sur l'humanité une influence -quelconque; or une telle action, quelque indirecte qu'elle puisse -être, constitue aussitôt une base d'appréciation positive, dont la -suffisante réalisation peut seulement suivre quelquefois de très-loin -la manifestation des besoins correspondans, surtout par suite de -l'imparfaite institution du système de nos recherches, jusqu'ici à -peine ébauché. En considérant l'ensemble de cette élaboration, on voit -qu'elle doit embrasser, d'une part, l'humanité elle-même, envisagée -sous tous les aspects propres à son existence et à son activité; d'une -autre part, le milieu général, dont l'influence permanente domine -l'accomplissement spontané d'une pareille évolution. Or ce n'est pas -seulement en vertu des nécessités logiques, appréciées au chapitre -précédent, que l'étude de cette économie extérieure doit précéder et -préparer celle de notre propre économie, afin d'élaborer d'abord la -méthode fondamentale dans les seuls cas assez simples pour en permettre -convenablement l'essor initial. Il faut aussi reconnaître maintenant, -à ce sujet, que des motifs purement scientifiques prescrivent, d'une -manière non moins irrécusable, la même marche philosophique. Nous -devons, en effet, préalablement étudier une économie naturelle à -laquelle sont nécessairement subordonnées toutes nos conditions -d'existence, et qui se compose de phénomènes essentiellement -indépendans de notre action, sauf les modifications secondaires -qu'elle y détermine, et qui ne sauraient devenir convenablement -appréciables sans une telle connaissance antérieure. Mais, en outre, à -ne considérer même que l'étude propre de notre organisme, individuel -ou collectif, elle a besoin de reposer d'abord sur une semblable -élaboration, destinée à nous dévoiler les lois des phénomènes les plus -fondamentaux, inévitablement communs à tous les êtres quelconques, -et qui ne peuvent être suffisamment connus que par l'examen des cas -où ils existent isolés de nos complications vitales. C'est ainsi que -l'unité finale de la science humaine se concilie spontanément avec sa -décomposition rationnelle en deux études principales, l'une relative à -l'existence inorganique ou générale, l'autre à l'existence organique -ou spéciale, dont la première constitue l'indispensable préambule -de la seconde, où une plus noble activité vient seulement modifier -les phénomènes universels. En considérant sous le même aspect les -trois modes essentiels, d'abord mathématique ou astronomique, ensuite -physique, et enfin chimique, que présente l'existence inorganique, et -pareillement les deux modes, individuel et social, qui sont propres à -l'existence organique, leur succession totale constituera désormais -une série scientifique parfaitement correspondante à la série logique -du chapitre précédent; elle conduira aussi naturellement à l'état -normal de la vraie philosophie, d'après les cinq degrés consécutifs -de complication et de réalité que doit offrir l'existence finale, et -dont la dignité graduelle résulte de leur spécialité croissante. Notre -appréciation actuelle ne saurait avoir d'autre objet principal que de -caractériser convenablement cette nouvelle application générale de la -conception fondamentale établie, au début de ce Traité, relativement à -la véritable hiérarchie encyclopédique. - -Le mode le plus simple et le plus universel de l'existence inorganique -consiste nécessairement dans l'existence mathématique, d'abord -géométrique, puis mécanique, seule appréciable en chacun des cas, -très-nombreux et fort importans, où notre investigation ne peut reposer -que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif scientifique qui, -indépendamment des motifs logiques déjà examinés, érige spontanément -l'ensemble des études mathématiques en premier élément fondamental -de la philosophie positive. Sous ce second aspect, cette science -primordiale doit être ici considérée abstraction faite des théories -analytiques qui constituent, sans doute, ses plus puissantes -ressources, mais qui, en elles-mêmes, à titre de simple instrument -de déduction ou de coordination, ne sauraient directement contenir -aucune connaissance réelle, quelque précieuse, et même indispensable, -que doive devenir ensuite leur application rationnelle. C'est, en -effet, dans un sens purement logique que nous avons toujours reconnu à -l'analyse mathématique une importance vraiment propre et prépondérante, -comme offrant, par sa nature, l'exercice le plus fécond et le plus -décisif de l'art élémentaire du raisonnement positif, d'après -l'admirable facilité que l'extrême simplicité du sujet y présente -pour multiplier et varier les conséquences pleinement rigoureuses: -aucune autre étude, même mathématique, ne saurait aussi nettement -caractériser l'aptitude déductive de l'esprit humain. Mais l'éducation -scientifique proprement dite, seul objet du chapitre actuel, n'y peut -trouver, au contraire, d'autre grand résultat direct que le premier -développement systématique du sentiment fondamental des lois logiques, -sans lesquelles on ne concevrait jamais les lois physiques: c'est -ainsi que les spéculations numériques, source nécessaire de cette -analyse, ont historiquement fourni la plus ancienne manifestation -des idées générales d'ordre et d'harmonie, graduellement étendues -ensuite aux sujets les plus complexes. À cela près, il est clair que -la science mathématique se compose surtout de la géométrie et de la -mécanique, qu'on peut regarder comme directement relatives aux notions -primordiales, l'une de toute existence, l'autre de toute activité, du -moins quand on fait subir à nos diverses conceptions réelles la plus -extrême décomposition élémentaire, d'ailleurs souvent inopportune et -quelquefois perturbatrice; car tous les phénomènes quelconques seraient -abstraitement réductibles, dans l'ordre statique, à de simples rapports -de grandeur, de forme, ou de situation, et, dans l'ordre dynamique, -à de purs mouvemens, partiels ou généraux; sauf à juger sagement la -convenance effective d'une telle réduction philosophique. L'ascendant -oppressif que les géomètres ont tendu à exercer, pendant les deux -derniers siècles, sur toutes les parties de la philosophie naturelle, -correspond seulement à une fausse appréciation de ce principe -incontestable, tendant à dénaturer la plupart de nos conceptions -réelles d'après une vicieuse analyse, nécessairement contraire à la -nature de tous les phénomènes un peu compliqués. Mais, sans aller -jusqu'à cette abusive simplification, l'universalité spéculative de -cette double étude primordiale reste néanmoins évidente, puisqu'une -telle existence mathématique doit se retrouver spontanément dans tout -autre mode plus composé et plus élevé, bien qu'elle n'y constitue -pas l'unique élément, ni même le principal. Nous savons, en outre, -que la géométrie doit être abstraitement jugée encore plus générale -que la mécanique, puisque l'existence pourrait être rigoureusement -conçue sans aucune activité, comme, par exemple, envers des astres -réellement immobiles, auxquels la géométrie pourrait seule convenir. -Quoique cette séparation ne puisse être accomplie que dans des cas -insignifians pour nous, il demeure certain que la géométrie constitue, -par sa nature, l'étude mathématique la plus propre à développer -convenablement le premier sentiment élémentaire des lois d'harmonie, -qui n'y sont jamais troublées par aucun mélange avec les lois de -succession. Malgré ces attributs caractéristiques, il faut néanmoins -regarder finalement la théorie du mouvement comme constituant, sous -le rapport scientifique proprement dit, encore plus que la théorie de -l'étendue, la principale branche de la mathématique, en vertu de ses -relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la -philosophie naturelle. Cette prépondérance est d'autant plus convenable -que les spéculations mécaniques se compliquent toujours, par leur -nature, de certaines considérations géométriques: or cette intime -connexité, d'où résultent leur difficulté supérieure et leur moindre -perfection logique, constitue aussi leur réalité plus prononcée, et -leur permet de représenter suffisamment l'ensemble de l'existence -mathématique, dont une telle concentration peut ici faciliter -l'appréciation philosophique. Nous savons que ce préambule universel -de la philosophie naturelle compose aujourd'hui avec sa manifestation -astronomique, la seule partie de la science inorganique qui soit -essentiellement parvenue à la vraie constitution normale qui convient à -sa nature. Aussi dois-je attacher beaucoup de prix à faire suffisamment -ressortir, au sujet des lois primordiales sur lesquelles repose cette -constitution, leur coïncidence spontanée avec les lois fondamentales -qui semblent jusqu'ici propres à la seule existence organique, afin -de signaler sommairement, par la corrélation directe des deux cas -extrêmes, la tendance nécessaire de nos diverses connaissances réelles -à une véritable unité scientifique, en harmonie avec leur unité logique -déjà reconnue au chapitre précédent. Les notions intermédiaires, -c'est-à-dire celles de l'ordre physico-chimique, confirmeront sans -doute, à leur manière, une telle convergence, quand leur vrai caractère -philosophique aura pu être convenablement établi d'après une culture -plus rationnelle. - -Nous avons d'abord reconnu spécialement en philosophie mathématique -(_voyez_ surtout la quinzième leçon), contrairement à l'opinion -commune, que, la théorie abstraite du mouvement et de l'équilibre -étant entièrement indépendante de la nature des moteurs, les lois -physiques qui lui servent de base, et par suite aussi toutes leurs -conséquences générales, sont nécessairement applicables aux phénomènes -mécaniques des corps vivans comme en tout autre cas quelconque, sauf -la précision des déterminations, incompatible avec la complication -des appareils, et nous avons ensuite constaté spécialement, en -philosophie biologique (_voyez_ surtout la quarante-quatrième -leçon), qu'une semblable application y devait, en effet, diriger -la première étude de la mécanique animale, statique ou dynamique, -radicalement inintelligible sans un pareil fondement. Mais il s'agit -ici d'une appréciation plus élevée et beaucoup moins sentie jusqu'à -présent, qui, d'après une suffisante généralisation de ces trois lois -fondamentales, leur assure une véritable universalité philosophique -en les faisant convenir finalement à tous les phénomènes possibles, -et particulièrement à ceux de la nature vivante, soit individuelle, -soit même sociale, ainsi qu'il est maintenant aisé de l'expliquer -envers chacune d'elles. Quant à la première, si mal qualifiée de loi -d'inertie, et que je me suis borné à désigner historiquement par le -nom de Kepler à qui nous la devons, il suffit de l'envisager, sous -son aspect réel, comme loi de persistance mécanique, pour y voir -aussitôt un simple cas particulier de la tendance spontanée de tous -les phénomènes naturels à persévérer indéfiniment dans leur état -quelconque s'il ne survient aucune influence perturbatrice, tendance -alors spécialement constatée à l'égard des phénomènes les plus -simples et les plus généraux. J'ai déjà fait sentir, en biologie, à -la fin du quarante-quatrième chapitre, que la vraie théorie générale -de l'habitude ne pouvait comporter au fond aucun autre principe -philosophique, seulement modifié par l'intermittence caractéristique -des phénomènes correspondans. Une remarque analogue convient encore -davantage à la sociologie, où, d'après la complication supérieure -de l'organisme collectif, la vie sociale, à la fois beaucoup plus -durable et moins rapide que la vie individuelle, fait si hautement -ressortir la tendance opiniâtre de tout système politique à se -perpétuer spontanément. Nous avons aussi noté en physique, au sujet -de l'acoustique, certains phénomènes trop peu étudiés qui manifestent -pareillement, jusque dans les moindres modifications moléculaires, une -disposition à la reproduction des actes, qu'on supposait mal à propos -particulière aux corps vivans, et dont l'identité fondamentale avec -la persistance mécanique considérée ici devient alors spécialement -évidente. Ainsi, sous ce premier aspect, il est désormais impossible -de méconnaître la subordination nécessaire de tous les divers effets -naturels à quelques lois vraiment universelles, modifiées seulement -dans leur manifestation réelle, suivant les conditions propres à -chaque cas. Il en est certainement de même pour notre seconde loi du -mouvement, celle de Galilée, relative à la conciliation spontanée -de tout mouvement commun avec les différens mouvemens particuliers. -Non-seulement elle convient éminemment aux phénomènes mécaniques de -la vie animale, dont l'existence serait directement contradictoire -sans une telle loi, mais aussi, philosophiquement généralisée, elle -devient pareillement applicable à tous les phénomènes quelconques, -organiques ou inorganiques. On peut, en effet, toujours constater -en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations -mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune -aux différentes parties, quels qu'en soient d'ailleurs le genre et -le degré. Les études biologiques offrent la vérification continue de -cette loi universelle, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité -que pour ceux de contractilité; puisque, nos impressions étant -purement comparatives, notre appréciation des différences partielles -n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son -extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable: -car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un -système politique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le -mouvement n'y saurait être suffisamment commun aux diverses parties, -dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée -par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les élémens -participeraient avec une égale énergie. Une étude plus philosophique -des actes physico-chimiques montrera sans doute que la même loi s'y -applique aussi aux différens phénomènes qui n'y doivent pas être -regardés comme purement mécaniques, ainsi que l'indiquent déjà, par -exemple, les effets thermométriques, uniquement dus aux inégalités -mutuelles. Quant à notre troisième loi fondamentale du mouvement, celle -que j'ai dû attribuer à Newton, et qui consiste dans l'équivalence -constante entre la réaction et l'action, son universalité nécessaire -est encore plus sensible que pour les deux autres: c'est la seule -en effet dont jusqu'ici on ait quelquefois entrevu, quoique d'une -manière très-confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à -toute économie naturelle. Pourvu que l'on conçoive toujours la nature -et la mesure des réactions suivant le véritable esprit des phénomènes -correspondans, il n'est pas douteux qu'une telle équivalence ne -puisse être aussi réellement observée envers les effets physiques, -chimiques, biologiques, et même politiques, qu'à l'égard des simples -effets mécaniques, du moins en ne cherchant partout que le degré de -précision compatible avec les conditions du sujet. Outre la mutualité -évidemment inhérente à toutes les actions réelles, il faut d'ailleurs -reconnaître que l'estimation générale des réactions mécaniques, -d'après la combinaison des masses et des vitesses, trouve partout une -appréciation analogue. Si Berthollet a rendu sensible l'influence -chimique de la masse, jusqu'alors essentiellement méconnue, une -discussion équivalente manifesterait aussi nettement son influence -biologique ou politique. L'intime solidarité continue qui caractérise -les phénomènes vitaux, et encore davantage les phénomènes sociaux, -où tous les aspects se montrent spontanément connexes, est surtout -très-propre à nous familiariser avec l'universalité effective de cette -troisième loi du mouvement, ainsi étendue désormais à tout changement -quelconque. Chacune des trois grandes lois naturelles sur lesquelles -nous avons reconnu, malgré les graves aberrations philosophiques des -géomètres actuels, que repose nécessairement l'ensemble de la mécanique -rationnelle, n'est donc au fond que la manifestation mécanique -d'une loi générale, pareillement applicable à tous les phénomènes -possibles. En outre, afin de mieux caractériser ce rapprochement -capital, il importe maintenant de l'étendre aussi, non sans doute aux -principales conséquences ultérieures d'une telle doctrine initiale, où -la spécialité du sujet doit se trouver trop prononcée pour comporter -aucune utile comparaison, mais seulement à la notion essentielle qui -y constitue le lien nécessaire des diverses spéculations. On conçoit -qu'il s'agit du célèbre principe général d'après lequel d'Alembert -a profondément rattaché les questions de mouvement aux questions -d'équilibre. Soit qu'on l'envisage, suivant ma proposition, comme -une heureuse généralisation de la troisième loi du mouvement, soit -qu'on persiste à y voir une notion pleinement distincte, on pourra -toujours sentir sa conformité spontanée avec une conception vraiment -universelle, pareillement destinée à lier, dans un sujet quelconque, -l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, en considérant -que les lois d'harmonie correspondantes doivent être sans cesse -maintenues au milieu des phénomènes de succession. La sociologie nous -a naturellement offert l'application la plus décisive, quoique le plus -souvent implicite, de cette importante relation générale, parce que -ces deux aspects élémentaires y sont à la fois plus prononcés et plus -solidaires qu'en aucun autre cas. Si les lois d'existence pouvaient -toujours être suffisamment connues, je ne doute pas qu'on n'y pût ainsi -ramener partout, comme en mécanique, toutes les questions d'activité. -Mais, lors même que la complication du sujet oblige au contraire à -procéder en sens inverse, c'est encore au fond d'après une pareille -conception de convergence nécessaire entre l'appréciation statique et -l'appréciation dynamique: ce principe universel est seulement employé -alors sous un nouveau mode conforme à la nature des phénomènes, et -dont les spéculations sociologiques nous ont fréquemment présenté -d'importans exemples. - -Les diverses lois fondamentales de la mécanique rationnelle ne -constituent donc, à tous égards, que la première manifestation -philosophique de certaines lois générales, nécessairement applicables à -l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Quoiqu'elles -dussent être d'abord dévoilées envers le sujet le plus simple et -le plus commun, on voit qu'elles pourraient aussi être conçues -comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales -de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai -caractère d'universalité. Loin qu'elles soient réellement dues à -l'esprit mathématique, il est clair que son vicieux ascendant s'oppose -directement aujourd'hui à leur saine appréciation philosophique, soit -en spécialisant trop leur interprétation mécanique, soit surtout en -s'efforçant vainement d'y substituer une argumentation sophistique à -la judicieuse observation qui constitue exclusivement leur réalité, -suivant les explications directes du tome premier. Cette importante -conception résulte donc ici d'une première réaction scientifique de -l'esprit positif propre aux études organiques, et surtout caractérisé -par les spéculations sociologiques, sur les notions fondamentales qui -ont semblé jusqu'à présent particulières aux études inorganiques. -Toute sa valeur philosophique tient, en effet, à l'identité spontanée -que nous avons ainsi établie entre les lois initiales des deux ordres -extrêmes de phénomènes naturels, dont le rapprochement général -n'avait jamais été tenté que d'après une décomposition inopportune -et perturbatrice des effets les plus complexes en simples mouvemens -moléculaires, qui tendait aussitôt à détruire radicalement les -plus éminentes contemplations. Ainsi, l'indication précédente est -finalement destinée à signaler ici, dans le seul cas compatible -avec l'extrême imperfection de la science actuelle, le premier type -essentiel du nouveau caractère d'universalité que devront prendre les -principales notions positives sous l'ascendant normal du véritable -esprit philosophique, directement apprécié au chapitre précédent. -C'est pourquoi j'ai cru devoir insister spécialement à cet égard, afin -d'utiliser convenablement une occasion d'autant plus précieuse que -le reste de notre appréciation scientifique n'en saurait aujourd'hui -reproduire l'équivalent. Pour le cas qui nous l'a fournie, les -lois universelles que nous avons reconnues sont, par leur nature, -pleinement suffisantes, puisque la théorie abstraite du mouvement et -de l'équilibre n'exige certainement aucune autre base réelle: quel -qu'en soit ensuite l'immense développement spécial, nous savons qu'il -ne constitue qu'un simple système de conséquences logiques de ces -notions fondamentales, élaborées surtout d'après un judicieux emploi de -l'instrument analytique. Mais, envers tout autre sujet plus complexe, -ces lois générales sont assurément bien loin de suffire à diriger -convenablement nos diverses spéculations réelles. On peut seulement -garantir que leur sage application y fournira toujours de précieuses -indications scientifiques, parce que de telles lois y doivent -constamment dominer les différentes lois plus spéciales relatives -aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou -inorganiques. Quant à ces dernières lois distinctes, qui resteront -sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera -longtemps très-considérable, on est ainsi conduit à espérer que les -plus importantes d'entre elles seront un jour pareillement investies, -bien qu'à un moindre degré, d'un semblable caractère d'universalité, -correspondant à l'étendue naturelle des phénomènes respectifs. Mais, -sans attendre cette concentration ultérieure, les explications -précédentes autorisent déjà à concevoir le système entier de nos -connaissances réelles, même dans son imperfection actuelle, comme -susceptible, à certains égards, d'une véritable unité scientifique, -indépendamment de la grande unité logique constituée au chapitre -précédent, quoiqu'en harmonie avec elle. - -Après avoir abstraitement apprécié l'existence mathématique, à la fois -géométrique et mécanique, l'esprit positif doit compléter une telle -élaboration initiale en l'appliquant convenablement au cas naturel le -plus important, par l'étude générale des phénomènes astronomiques. -Si la première appréciation était d'abord évidemment indispensable -pour déterminer les lois essentielles de la plus simple existence -inorganique, nécessairement commune à tous les êtres quelconques, la -seconde ne le devient pas moins ensuite pour caractériser le milieu -universel, dont l'ascendant continu domine inévitablement le cours -élémentaire de tous les autres phénomènes. Cette nouvelle opération -scientifique doit, au premier aspect, sembler contraire à notre -grand précepte baconien sur la nature essentiellement abstraite -des spéculations propres à la philosophie première; car les vraies -notions astronomiques ne diffèrent, en effet, des notions purement -mathématiques que par leur restriction spéciale au cas céleste. -Mais cette infraction apparente, dont le motif serait d'ailleurs -irrécusable, n'est pas, au fond, plus réelle que celle, déjà examinée -au trente-sixième chapitre, qui incorpore à la chimie abstraite -l'analyse fondamentale de l'air et de l'eau, au même titre essentiel -de milieu général où s'accomplissent tous les phénomènes ultérieurs, -sans que pour cela l'appréciation devienne vraiment concrète. Il est -clair, en effet, que, dans les études astronomiques, les phénomènes -géométriques et mécaniques restent toujours abstraitement considérés, -comme si les corps correspondans n'en pouvaient pas comporter d'autres; -tandis que le caractère propre de toute théorie concrète consiste -surtout dans la combinaison directe et permanente des divers modes -inhérents à chaque existence totale. En passant au cas céleste, les -spéculations mathématiques n'altèrent donc pas essentiellement leur -nature abstraite, et ne font que se développer davantage sur un exemple -capital, que son extrême importance oblige à spécialiser ainsi, et -dont les difficultés caractéristiques constituent même la principale -destination scientifique de l'ensemble des études mathématiques, aussi -bien que sa plus heureuse stimulation logique. Cette application -décisive exerce d'ailleurs une réaction nécessaire éminemment propre -à faire dignement apprécier la réalité et la portée des notions -mathématiques, dont le vrai caractère philosophique ne saurait être -convenablement senti par ceux qui n'ont pas accordé une attention -suffisante à une telle manifestation. Il serait superflu d'insister -ici sur la lumineuse confirmation qu'y reçoivent spécialement les lois -universelles que nous venons de remarquer. C'est surtout en cette -partie prépondérante de la philosophie inorganique que l'humanité -développera toujours le premier sentiment systématique d'une économie -nécessaire, spontanément émanée des relations invariables propres aux -phénomènes correspondans, et dont l'ascendant fondamental, radicalement -soustrait à notre influence, doit servir de règle permanente à notre -conduite effective. Quelque extension indispensable que ce sentiment -initial doive ensuite acquérir graduellement envers les phénomènes plus -compliqués, c'est à une telle source qu'il faudra sans cesse remonter -pour en apprécier suffisamment l'énergie et la pureté: notre éducation -individuelle maintiendra certainement, à cet égard, sur une moindre -échelle, la haute influence philosophique que les études astronomiques -ont nécessairement exercée dans notre éducation collective. Toutefois -l'ascendant scientifique du vrai point de vue humain, c'est-à-dire -social, y doit spécialement conserver sa destination universelle, afin -de garantir la pleine rationnalité des études correspondantes; car, -du point de vue purement céleste, l'astronomie positive semblerait -constituer une science très-peu satisfaisante, d'après notre ignorance -radicale des lois vraiment cosmiques, et la restriction nécessaire de -nos recherches effectives au seul monde dont nous faisons partie. Mais, -au contraire, le véritable esprit philosophique explique aussitôt et -justifie pleinement cette restriction fondamentale, rationnellement -motivée désormais par la vérification toujours nouvelle de l'entière -indépendance des phénomènes intérieurs de notre monde, les seuls -qui doivent réellement nous intéresser, et que nous pouvons aussi -connaître parfaitement, envers les phénomènes plus généraux relatifs à -l'action mutuelle, essentiellement inaccessible, des divers systèmes -solaires. Une telle indépendance, qui offre d'ailleurs la plus haute -manifestation possible de la seconde loi universelle remarquée -ci-dessus, fait directement sentir l'inanité nécessaire des tentatives -irrationnelles sur la prétendue astronomie sidérale, qui constituent -aujourd'hui la seule grave aberration scientifique propre aux études -célestes. À la vérité, l'astronomie nous offre aussi déjà, à certains -égards, la première vérification importante des empiétemens abusifs -que présentent ensuite, au plus haut degré, les parties supérieures -de la philosophie naturelle, d'après le caractère essentiellement -empirique qu'a dû jusqu'à présent affecter l'élaboration préliminaire -de la science réelle, dont les diverses branches principales se -sont développées à l'aveugle imitation les unes des autres, et, par -suite, sous l'ascendant plus ou moins direct de l'esprit purement -mathématique. Mais nous avons reconnu, au chapitre précédent, que cet -inévitable ascendant provisoire ne saurait produire, en astronomie, -les mêmes dangers scientifiques que partout ailleurs, puisqu'il y est -pleinement conforme à la vraie nature des recherches, et seulement -contraire à une judicieuse administration logique, qui y exigerait, -comme en tout autre cas, la subordination continue de l'instrument à -l'usage. - -En passant de l'existence purement mathématique, manifestée surtout -dans l'ordre astronomique, à l'existence physique proprement dite, on -commence à sentir la progression fondamentale que tout le reste de la -philosophie naturelle caractérisera de plus en plus, en appréciant -une nouvelle activité spontanée, plus spéciale, plus complexe, et -plus éminente, qui modifie essentiellement l'activité antérieure, -plus simple et plus générale. Quoique tous les phénomènes vraiment -physiques soient nécessairement communs à tous les corps quelconques, -sauf l'unique inégalité des degrés, leur manifestation exige toujours -un concours de circonstances plus ou moins composé, qui ne saurait -jamais être rigoureusement continu. Parmi les cinq grandes catégories -que nous avons dû y distinguer, la première, relative à la pesanteur, -nous a seule offert une véritable généralité mathématique; aussi -constitue-t-elle la transition pleinement naturelle de l'astronomie -à la physique: toutes les autres nous ont présenté une spécialité -croissante, d'après laquelle nous les avons surtout classées. Outre -la nécessité directe de cette nouvelle étude fondamentale pour -connaître une partie aussi essentielle de l'existence inorganique, -elle compose, conjointement avec la chimie, le couple scientifique -intermédiaire, destiné, dans le système total de la philosophie -première, à lier le couple initial mathématico-astronomique au -couple final biologico-sociologique. Son importance philosophique -devient, sous ce rapport, facile à sentir, en général, en supposant -un moment qu'une telle transition n'existât pas; car il serait -aussitôt impossible de concevoir réellement l'unité de la science -humaine, ainsi formée de deux élémens radicalement hétérogènes, entre -lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée, quand -même on admettrait d'ailleurs qu'une pareille lacune permît encore -l'essor suffisant de l'esprit positif, ce qui serait certainement -contradictoire à la marche inévitable de notre éducation logique, -établie au chapitre précédent. Mais cet élément intermédiaire, -naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, -et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément -à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir graduellement -le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant -une succession presque insensible, des plus simples spéculations -mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques. Toutefois -la même position encyclopédique qui confère évidemment à un tel couple -scientifique cette indispensable attribution y devient, à d'autres -égards, une source non moins nécessaire de difficultés fondamentales, -qui influeront toujours beaucoup sur l'imperfection relative de cette -double étude, dont le sujet propre ne saurait offrir ni l'admirable -simplicité du couple initial, ni la solidarité caractéristique du -couple final. Quand toutes les parties de la science réelle seront -enfin convenablement cultivées, il y a lieu de croire que, par -ce motif, ces spéculations moyennes devront être, tout compensé, -finalement jugées plus imparfaites, non-seulement que les premières, -ce qui est déjà bien reconnu, mais aussi que les dernières, du moins -aux yeux de ceux qui n'attacheront point une importance exagérée à la -précision des déterminations, et qui apprécieront surtout l'harmonie -des conceptions. En nous bornant d'abord à la physique, beaucoup -plus avancée d'ailleurs que la chimie, il ne faut pas que l'immense -accumulation actuelle de précieuses notions spéciales y dissimule -l'extrême imperfection que nous avons constatée, à tant d'égards -essentiels, dans son caractère philosophique, et qui tient, sous -divers aspects, à sa propre nature, quoiqu'elle soit, sans doute, -fort aggravée par une vicieuse institution, qui pourrait désormais -être suffisamment rectifiée. Cette science offre, en premier lieu, le -grave inconvénient d'être inévitablement composée de parties plus ou -moins hétérogènes, beaucoup plus distinctes les unes des autres que ne -le sont entre elles la géométrie et la mécanique, et bien davantage -surtout que les diverses branches principales de la biologie ou de -la sociologie. Malgré d'heureuses relations binaires, l'importante -fusion opérée de nos jours des notions magnétiques parmi les notions -électriques ne doit faire nullement espérer que cette multiplicité -scientifique soit jamais réductible à une véritable unité, même sous -la vaine intervention des vagues hypothèses métaphysiques qui altèrent -encore profondément la positivité des conceptions physiques. Il y a -plutôt lieu de penser, au contraire, qu'une plus complète appréciation -de l'existence inorganique augmentera ultérieurement le nombre de -ces élémens irréductibles, que nous avons maintenant fixé à cinq; car -cette diversité ne doit pas seulement correspondre à celle des modes -ainsi étudiés, mais aussi à celle de nos propres moyens organiques -d'exploration élémentaire. Or, parmi les cinq branches actuelles de -la physique, deux s'adressent chacune à un seul de nos sens, l'une à -l'ouïe, l'autre à la vue; et celles-là ne sauraient assurément jamais -coïncider, malgré les chimériques espérances suscitées quelquefois par -de vicieux rapprochemens, sous l'ascendant sophistique d'hypothèses -antiscientifiques: les trois autres se rapportent également à la vue -et au toucher, et cependant, malgré cette affinité organique, personne -n'oserait aujourd'hui regarder la thermologie ou l'électrologie comme -réellement susceptible de fusion ultérieure avec la barologie, ni même -entre elles, quelque incontestables que soient, à certains égards, -leurs relations naturelles. Le nombre effectif de nos sens extérieurs -n'est pas d'ailleurs maintenant à l'abri de toute grave incertitude -scientifique, d'après l'état d'enfance où se trouve encore toute -la théorie des sensations, si déplorablement abandonnée jusqu'ici -aux seuls métaphysiciens: une appréciation vraiment rationnelle, -à la fois anatomique et physiologique, conduirait sans doute, par -exemple, à distinguer entre eux les deux sentimens de chaleur et de -pression, aujourd'hui vaguement confondus, avec plusieurs autres -peut-être, dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation -de netteté, semble destiné en quelque sorte à recueillir toutes les -attributions dont le siége spécial n'est pas clairement déterminé. -Quoi qu'il en soit à cet égard, il reste incontestable que deux -de nos sens, l'odorat et le goût, très-employés en chimie, n'ont -encore, dans la physique, aucune application essentielle: cependant -on doit penser que chacun d'eux, et surtout le premier, aurait déjà -suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse -avait été, sous ce rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup -d'autres animaux supérieurs; de même, réciproquement, que l'optique -et l'acoustique seraient probablement encore inconnues si notre -vision et notre audition étaient au niveau de notre olfaction. Le -mode d'existence inorganique spécialement appréciable à l'odorat -semble, en effet, n'être pas moins distinct, par sa nature, de ceux -qui correspondent aux deux autres sens que ceux-là ne le sont entre -eux; comme le confirme surtout la persistance très-prépondérante de -l'olfaction dans l'ensemble de la série animale. Malgré les obstacles -inévitables que notre imperfection organique doit toujours apporter à -l'essor de la branche correspondante de la physique, une exploration -plus artificielle pourrait sans doute indirectement parvenir à les -surmonter assez pour donner lieu à une telle extension scientifique: -d'ailleurs il ne nous serait peut-être pas impossible d'instituer, à -cet effet, avec les plus intelligens des animaux qui nous surpassent -sous ce rapport, une sorte d'association contemplative, équivalente à -l'utile association active, militaire ou industrielle, dont le même -sens a dès longtemps fourni le motif spontané. Ainsi, le nombre des -élémens vraiment irréductibles dont la physique générale doit être -composée n'est pas même encore rationnellement fixé. Quand il aura -été convenablement déterminé, de manière à écarter essentiellement -toute vicieuse concentration, en prévenant toutefois une scission -spéculative qui ne serait pas moins contraire au véritable esprit -de cette étude nécessairement multiple, l'influence philosophique -pourra plus aisément améliorer la constitution scientifique de chaque -branche principale. Envers les parties même les plus avancées, nous -avons reconnu que cette constitution est loin d'être aujourd'hui -suffisamment définie; elle flotte encore presque toujours entre -l'impulsion quasi-métaphysique de géomètres trop peu disposés à -la saine appréciation des théories physiques, et la résistance -empirique de physiciens trop étrangers à une judicieuse initiation -mathématique. Les abus essentiels de l'esprit mathématique offrent -ici plus de dangers que partout ailleurs, parce que leur introduction -y est nécessairement beaucoup plus directe et leur conservation plus -spécieuse qu'en aucune autre science plus compliquée, d'après la -nature purement géométrique ou mécanique qu'on ne saurait contester à -un grand nombre de spéculations physiques, quoique la plupart aient -réellement un tout autre caractère. Chaque science fondamentale ayant -eu à se défendre des envahissemens de la précédente, dont l'ascendant, -à la fois logique et scientifique, y a dû spontanément présider à -l'essor initial de la positivité rationnelle, c'est surtout aux -physiciens qu'il appartient aujourd'hui, dans l'institution finale de -nos spéculations réelles, de contenir suffisamment, d'après de saines -inspirations philosophiques, l'aveugle instinct qui entraîne encore -les géomètres à exercer, sur l'ensemble des études naturelles, une -domination stérile et oppressive. La perturbation radicale à laquelle -la physique est ainsi plus complétement exposée qu'aucune autre -science, m'a déterminé à y rapporter la discussion générale, d'ailleurs -universellement applicable, des vicieuses hypothèses qui continuent -à y altérer profondément la réalité des conceptions principales. -Nous avons, en effet, reconnu que les fluides métaphysiques n'y -sont aujourd'hui maintenus qu'afin de permettre d'y envisager tous -les phénomènes quelconques, contre leur nature évidente, comme -exclusivement mécaniques. Or, cette uniforme représentation ne saurait -être pleinement convenable qu'envers la seule barologie, où nous -savons d'ailleurs que, de même qu'en astronomie, mais à un plus haut -degré, l'heureuse application de l'esprit mathématique n'a pu être -encore suffisamment accomplie, faute pareillement de sa judicieuse -subordination au véritable esprit de la physique, qui ne pourra y -prévaloir convenablement que d'après l'indispensable rénovation de -notre éducation scientifique. Mais, quelles que soient, à ces divers -titres, les graves imperfections de la physique actuelle, les unes -directement inhérentes à sa propre nature, les autres seulement -relatives à une vicieuse culture, elles n'empêchent pas que sa vraie -constitution philosophique ne soit déjà assez appréciable pour -permettre d'établir, entre ses diverses branches effectives, et sous la -réserve ultérieure de branches nouvelles, une succession hiérarchique -pleinement conforme à sa véritable position encyclopédique. Une telle -classification, toujours fondée sur le même principe essentiel de la -généralité décroissante que nous avons vue partout prévaloir, est sans -doute destinée à remédier suffisamment aux inconvéniens spontanés de -la multiplicité scientifique nécessairement propre à la physique, en -y instituant une transition graduelle des spéculations barologiques -presque adhérentes à l'astronomie, aux spéculations électrologiques les -plus voisines de la chimie. - -Quoique nous ayons dû, au chapitre précédent, pour faciliter -l'appréciation de l'ensemble de l'évolution logique, réunir -essentiellement la phase chimique à la phase physique, il convient -ici de considérer séparément le second élément du couple scientifique -moyen, comme plus spécialement propre à conduire au couple supérieur -ou final, tandis que le premier émanait plus naturellement du couple -inférieur ou initial. Il s'agit alors du mode le plus intime et -le plus complet de l'existence inorganique, que l'esprit humain a -eu tant de peine à distinguer suffisamment, sous ce rapport, de -l'existence vraiment organique. L'activité matérielle s'y élève à un -degré évidemment supérieur, qui modifie profondément le système des -phénomènes antérieurs. Sans que ce nouvel ordre d'effets naturels cesse -réellement de nous offrir la généralité inorganique, elle y a toutefois -gravement décru. Outre le concours beaucoup plus complexe, et par suite -plus rare, des circonstances indispensables à leur production, ces -phénomènes présentent nécessairement, entre les diverses substances, -des différences essentielles, qui ne sont plus réductibles, comme en -physique, à de simples inégalités d'énergie, sauf d'après les vagues -hypothèses générales qu'une vicieuse impulsion mathématique y a -quelquefois indirectement suscitées, et que leur évidente stérilité y -rend peu dangereuses. C'est surtout ici que se développe, dans toute -sa plénitude, la tendance constante que nous avons remarquée parmi -les divers ordres de phénomènes à devenir de plus en plus modifiables -à mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Les -phénomènes purement physiques en avaient sans doute offert la première -manifestation, puisqu'un tel caractère y avait nécessairement motivé -l'introduction spontanée de la méthode expérimentale proprement dite. -Mais, quoique cette méthode soit, au fond, moins satisfaisante en -chimie, par la difficulté supérieure des recherches, la faculté de -modifier y est naturellement bien plus complète, puisqu'elle s'étend -alors jusqu'à l'intime composition moléculaire. La modification -pourrait, il est vrai, être encore plus prononcée dans l'ordre des -actions vitales, en tant que plus compliquées et plus spéciales; mais, -par cela même qu'elle y serait souvent poussée jusqu'à la suspension -totale ou même l'entière suppression de phénomènes beaucoup plus -précaires, elle n'y saurait présenter autant d'utilité réelle. Aussi la -chimie constituera-t-elle toujours, et de plus en plus, la principale -base de notre puissance matérielle. Sous l'aspect spéculatif, la double -destination fondamentale des études inorganiques y est spécialement -évidente, soit pour achever d'apprécier l'existence universelle -en ce qu'elle peut offrir de plus intime, soit pour compléter la -connaissance du milieu général dans sa plus immédiate influence sur -l'organisme. À l'un et l'autre titre, l'importance scientifique de -la chimie est assurément incontestable, comme constituant, par sa -nature, l'indispensable transition des spéculations inorganiques -aux spéculations organiques: le caractère d'élément moyen, qui lui -est commun avec la physique, s'y trouve spontanément beaucoup plus -prononcé. On y sent aussi, sous un autre aspect essentiel, l'approche -des études biologiques, en voyant alors augmenter notablement l'intime -solidarité naturelle propre à l'ensemble du sujet scientifique, si -insuffisante en physique, et même, au fond, en mathématique. Mais, par -une nouvelle conséquence de la complication supérieure, sa culture plus -récente et plus imparfaite laisse aujourd'hui la chimie beaucoup plus -éloignée encore que la physique elle-même de la vraie constitution -scientifique qui convient à sa position encyclopédique, au point que -nous y avons souvent reconnu des traces très-prononcées de la plus -grossière métaphysique. Sa nature intermédiaire la destine, sans -doute, à faire convenablement pénétrer, dans le système des études -inorganiques, l'esprit d'ensemble spontanément développé par les études -organiques, avec la méthode comparative et la théorie taxonomique qui -leur sont propres, et que j'ai tant représentées comme éminemment -aptes à perfectionner directement les spéculations chimiques. Là donc -devraient déjà se trouver le terme actuel de l'ascendant préliminaire -du régime analytique, et le commencement naturel de la prépondérance -finale que doit partout obtenir le régime synthétique. Jusqu'ici, au -contraire, cette science, après avoir trop aveuglément détruit la -systématisation provisoire que la belle théorie du grand Lavoisier lui -avait si heureusement imposée, et qui n'a pu encore être convenablement -remplacée, se trouve plus abandonnée qu'aucune autre à l'irrationnelle -activité de l'esprit de détail, qui l'encombre journellement -d'une stérile accumulation de faits incohérens. Si l'essor de la -doctrine numérique tend à y maintenir désormais un certain degré de -rationnalité, ce n'est qu'en y écartant davantage le principal sujet -scientifique, outre les spéculations hasardées que suscite souvent -cette conception incomplète et insuffisante, d'où émane d'ailleurs -une disposition, déjà trop commune, à dissimuler le vide réel des -idées sous un facile verbiage hiéroglyphique, à l'imitation des abus -algébriques. Aucune autre science n'exige aussi impérieusement, à -tous égards, l'intervention directrice d'une saine philosophie, pour -y discipliner un aveugle empirisme, dont tout le caractère théorique -s'y réduirait bientôt, sans un tel ascendant normal, à l'impuissant -appareil des nomenclatures et des notations techniques. Ce n'est -plus ici de l'invasion mathématique qu'il faut surtout préserver la -vraie constitution scientifique: ce danger, trop détourné, cesse -d'y être assez redoutable; il sera d'ailleurs naturellement contenu -déjà par la physique, qui s'y trouve bien autrement exposée, comme -on l'a vu ci-dessus. Mais la chimie a principalement besoin d'être -judicieusement garantie contre la vicieuse domination de la physique -elle-même, première source directe de sa positivité rationnelle, -et à travers laquelle s'y introduirait, au reste, l'ascendant -mathématique. Par une aberration philosophique essentiellement -analogue à celle qui voudrait réduire l'existence physique à la seule -existence géométrique ou mécanique, beaucoup d'esprits distingués sont -maintenant entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans -les phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Une tendance aussi -radicalement contraire au progrès général de la chimie y est d'autant -plus dangereuse qu'elle repose en partie sur l'incontestable affinité -des deux sciences fondamentales les plus voisines l'une de l'autre, -d'après une irrationnelle exagération de la haute efficacité chimique -qui appartient évidemment aux diverses actions physiques, y compris -même peut-être les vibrations sonores convenablement explorées. Cette -intime perturbation n'y sera suffisamment contenue, comme partout -ailleurs, mais d'après des motifs encore plus urgens, que par la -prépondérance normale du véritable esprit philosophique, présidant -à l'universelle régénération de l'esprit scientifique actuel. Mais, -quelle que soit encore, à tant de titres, l'extrême imperfection, à la -fois scientifique et logique, des études chimiques, où la prévision -rationnelle, qui caractérise surtout la véritable science, n'est -presque jamais possible aujourd'hui qu'à certains égards secondaires, -leur état présent n'en a pas moins déjà développé irrévocablement le -sentiment fondamental des lois naturelles envers les phénomènes les -plus compliqués de l'existence inorganique, qui furent si longtemps -regardés comme spécialement régis par de mystérieuses influences -et susceptibles d'arbitraires variations. On parvient alors à -sentir nettement l'ensemble de la constitution propre à la science -préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique -jusqu'à sa terminaison chimique, profondément liées par l'interposition -spontanée de la physique. - -Après avoir ainsi fondé cette moitié de la philosophie première qui -devait d'abord être spécialement analytique, l'esprit positif s'est -enfin élevé directement à celle dont le caractère a dû toujours être -essentiellement synthétique, malgré les graves aberrations, à la -fois scientifiques et logiques, qu'y entretient encore une servile -imitation de l'élaboration préalable qui lui a nécessairement fourni -sa base initiale. Suivant une formule justement célèbre, cette étude de -l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant, -par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer -et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude -continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire -des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur -ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement -négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par -leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant -de toutes nos contemplations directes. Quoique nous ayons pleinement -reconnu que les exigences initiales de la grande évolution logique -avaient obligé l'esprit humain, pendant les deux derniers siècles, -à s'occuper surtout de ces sciences préparatoires, seules propres, -d'après leur simplicité supérieure, à consolider suffisamment l'essor -fondamental de la positivité rationnelle, il est clair que cette -marche exceptionnelle ne pouvait toujours prévaloir, et que son terme -naturel a été posé, dans notre siècle, par la formation décisive de -la philosophie biologique. Toutefois, tant que l'extension graduelle -de l'esprit positif n'a pas été convenablement poussée jusqu'aux -phénomènes sociaux, il était impossible que l'impulsion perturbatrice, -provenue des sciences inférieures, fût, en biologie, réellement -contenue, parce qu'elle n'y pouvait être directement combattue que sous -les vicieuses inspirations de la philosophie théologico-métaphysique, -dont il fallait, avant tout, détruire alors l'antique ascendant -mental. C'est pourquoi les biologistes judicieux n'ont désormais aucun -intérêt véritable à repousser l'universelle prépondérance spéculative -du point de vue sociologique, où ils doivent voir, au contraire, le -seul moyen de garantir suffisamment l'indépendance et la dignité de -leurs propres études contre les prétentions opposées, mais également -oppressives, des physiciens et des métaphysiciens. Malgré que la -distinction scientifique entre l'existence individuelle et l'existence -sociale ne soit réellement assez prononcée que dans notre seule espèce, -elle exige néanmoins, comme je l'ai tant démontré, l'indispensable -décomposition de la philosophie organique en deux sciences distinctes, -quoique intimement liées, l'une biologique, l'autre sociologique, -puisque la considération humaine est évidemment celle qui doit y -prévaloir, et à laquelle doivent toujours être essentiellement -rapportées toutes les autres appréciations vitales. Quelque importante -réaction que la seconde étude doive ultérieurement exercer sur la -première, il est d'ailleurs sensible que la sociologie doit d'abord -reposer sur la biologie, afin de connaître l'agent nécessaire des -phénomènes qui lui sont propres, après avoir apprécié le milieu où il -doit se développer, avant d'examiner sa marche effective. Nous avons -surtout constaté que cette division fondamentale des deux sciences -organiques résulte spontanément d'une dernière application générale du -principe incontestable que nous avons partout employé pour construire -graduellement la hiérarchie scientifique. - -En passant des études inorganiques aux études purement biologiques, -on sent, avec une énergique évidence, que l'existence matérielle -éprouve alors un immense accroissement nouveau, très-supérieur aux -deux degrés essentiels d'extension successive qu'elle avait déjà -reçus, en s'élevant d'abord du simple état mathématique ou astronomique -à l'état physique proprement dit, et même ensuite de celui-ci à la -complication de l'état chimique. Toutefois le conflit exceptionnel qui -a dû exister en biologie entre les besoins logiques et les besoins -scientifiques pendant tout le cours de l'évolution préparatoire propre -aux deux derniers siècles, y a opposé de tels obstacles à la convenable -appréciation philosophique d'une telle diversité, qu'il en est résulté -la difficulté la plus fondamentale que la constitution normale de cette -grande science eût nécessairement à surmonter. La tendance générale -des sciences inférieures à dominer les supérieures, d'après leur -antériorité nécessaire, était ici encore plus puissante qu'envers les -deux cas précédens, puisque les phénomènes vitaux sont certainement, en -grande partie, mécaniques, physiques, et surtout chimiques: ce qu'ils -offrent de réellement propre, outre la différence des appareils, est -d'abord d'une détermination trop difficile pour ne pas rendre longtemps -spécieuse la légitimité d'une semblable domination, d'où semblait -alors dépendre l'introduction décisive de l'esprit positif dans ces -éminentes spéculations. Mais ce qui a dû le plus aggraver et prolonger -cette intime perturbation, c'est que, pour résister à cette énergique -impulsion physico-chimique, et d'abord même mathématique, réclamant, -au nom de la positivité, l'empire de la biologie, les droits de la -rationnalité, de l'indépendance et de la dignité des études vitales -n'ont pu être longtemps soutenus qu'en y maintenant le ténébreux -ascendant de l'esprit métaphysique, et même finalement théologique. -L'antique régime mental est devenu tellement antipathique à la raison -moderne, que depuis trois siècles nous l'avons vu, à beaucoup d'égards, -compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé -sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la -plus indispensable résistance le caractère inévitable d'une vraie -rétrogradation, aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre -politique, également intéressés désormais à reposer sur une autre -base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du -progrès et celles de la conservation, qui, à partir des spéculations -biologiques, semblent jusqu'ici radicalement incompatibles, tandis -qu'elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de -la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire -provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui -paraissaient suffisamment susceptibles d'y détruire enfin, comme dans -les sciences inférieures, l'ascendant métaphysique, quelque opposées -qu'elles fussent d'ailleurs à la nature effective des phénomènes. -Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard, que l'étrange -prépondérance conservée pendant plus d'un siècle par la célèbre -aberration biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont le -grand Buffon lui-même ne put jamais s'affranchir pleinement, quoique -ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la -profonde absurdité: quels que fussent sans doute à ses yeux les graves -dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore, -et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique, -puisqu'il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quelque -oppressif que dût être un tel antagonisme pour l'essor fondamental -du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s'est -finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée -de deux conceptions indispensables, l'une physiologique, l'autre -anatomique, qui ont si dignement immortalisé l'incomparable Bichat. -La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre -la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite, -qui, malgré de vicieuses exagérations initiales, sera de plus en plus -appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie -biologique. C'est sous son inspiration, en effet, que l'on a pu enfin -dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante -appréciation de la part légitime qu'il fallait accorder en biologie aux -prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles -en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité, -base nécessaire de toute existence vitale; tandis que la double -propriété qui caractérise l'animalité était radicalement irréductible -aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de -phénomènes entièrement distinct, sans aucune analogie fondamentale -avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise -nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement -le premier ordre d'études biologiques; quelque indispensable qu'y -soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c'est -exclusivement aux biologistes qu'il appartient de la diriger toujours, -puisqu'ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions -et la destination. Les motifs d'une telle discipline sont évidemment -analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers -les trois cas antérieurs d'intervention scientifique des théories -inférieures dans les théories supérieures: mais ils ont ici beaucoup -plus d'énergie, d'après l'extrême influence que doit exercer la nature -propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y -constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée -séparément de toute animalité, ce qui d'ailleurs est si rarement -possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie, d'abord -simplement spontanée, aujourd'hui pleinement systématique, avec cette -conception physiologique, elle résulte de la grande théorie des -tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent -philosophique pour la biologie de l'office rempli, en physico-chimie, -par la théorie moléculaire, dont l'application biologique est -essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion -statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la -notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique, -en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siége -fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus -éminens organismes. Mais, quelle que soit la puissance intrinsèque -de cette double conception, elle n'eût jamais acquis une suffisante -prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût -toujours restée relative à l'homme, comme elle l'était exclusivement -pour son immortel créateur. Quoique l'homme soit certainement, à tous -égards, l'objet essentiel de la biologie, nous avons cependant reconnu -que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment -rationnelle tant qu'elle demeurait bornée directement à l'organisme -le plus complexe, dont l'appréciation ne saurait, sous aucun aspect, -être abordée avec un succès décisif sans être constamment dominée -par l'admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènes -y a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés -de ces hautes recherches, d'après une lumineuse transition graduelle -entre les divers degrés successifs d'organisation ou de vie. Or ce -principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à -la distinction statique et dynamique entre les deux modes élémentaires -de l'activité vitale, qui se trouvent ainsi nettement caractérisés par -les divers types essentiels de la hiérarchie organique. Mais, en sens -inverse, la construction finale d'une telle hiérarchie devait aussi -dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure -végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de -simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physico-chimiques, -sans pouvoir admettre cette diversité graduelle de modes successifs -qui peut devenir la base d'une véritable série, et qui est évidemment -propre à la seule animalité, dont les degrés de plénitude anatomique ou -physiologique offrent en effet une nombreuse suite de nuances fortement -tranchées, susceptibles de diriger convenablement les spéculations -taxonomiques. C'est surtout à raison de cette intime connexité que -nous avons vu la fondation directe de la saine philosophie biologique -être surtout déterminée par l'établissement décisif de la hiérarchie -animale, sous la puissante élaboration d'abord de Lamarck, ensuite -d'Oken, et enfin de Blainville. Une telle création constituera de plus -en plus non-seulement le principal instrument logique, mais aussi la -pensée prépondérante de toutes les hautes contemplations biologiques, -parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique -y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point -de vue taxonomique. La notion fondamentale de l'organisme, d'abord -absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a -ainsi pris enfin l'activité directe qui convient à sa nature, d'après -la considération habituelle d'une longue succession de systèmes -vitaux de plus en plus complexes, dont l'existence, de plus en plus -éminente, modifie toujours davantage l'existence universelle, et -devient aussi de plus en plus susceptible de se modifier elle-même, -conformément à l'ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées -systématiques d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter -des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les -idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute -la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que -des études biologiques, d'où elles doivent finalement s'étendre aux -spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type -spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout -avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la -biologie actuelle, où la position des diverses questions essentielles -est seule aujourd'hui pleinement appréciable, sans qu'aucune d'elles -soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette -grande science comme ayant déjà pris, au moins chez ses plus éminens -interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre -nature; ce qui est pleinement compatible avec l'extrême imperfection -des détails dans une étude où, d'après l'intime solidarité du sujet, -l'esprit d'ensemble doit essentiellement prévaloir. Par suite -d'un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu'ici un -genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa -constitution scientifique n'en est pas moins maintenant, aux yeux des -vrais connaisseurs, plus rationnelle que celle des diverses sciences -antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait -distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la -spontanéité vitale se développant, à divers degrés déterminés, entre -les limites générales correspondantes à l'inévitable accomplissement -continu des lois élémentaires de l'existence universelle, y est -désormais irrévocablement établie d'après la grande conception -hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois -les obstacles journaliers qu'éprouve encore, au sein même de la -science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre -du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les -prétentions opposées de l'école physico-chimique et de l'école -théologico-métaphysique, prouvent clairement qu'une telle constitution -scientifique n'est pas suffisamment complète. On doit sans doute -attribuer à cet égard beaucoup d'influence à l'extrême insuffisance -de l'éducation habituelle qui précède aujourd'hui une culture aussi -difficile, suivant les explications du quarantième chapitre. Il est -incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais -s'affranchir de l'irrationnelle invasion de diverses sciences -inorganiques qu'autant qu'ils se les seront d'abord rendues assez -familières pour en incorporer convenablement la judicieuse application -simultanée au système de leurs études propres; cette irrécusable -obligation résulte ici des mêmes motifs essentiels, devenus seulement -plus énergiques, qui ont déjà imposé aux autres classes de savans -de semblables conditions logiques, comme unique moyen de contenir -les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures. -Mais, outre cette considération temporaire, il faut reconnaître, -d'après une plus profonde appréciation, que la biologie ne saurait -être complétement constituée sans l'intervention prépondérante de -la sociologie; car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle -touche à la science inorganique dans l'étude élémentaire de la vie -végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science -finale du développement social, dans l'étude transcendante de la vie -intellectuelle et morale. Or, comme je l'ai expliqué au chapitre -précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance -biologique de l'homme est radicalement insuffisante, ne saurait être -convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige -l'indispensable considération d'un essor collectif qui en lui-même ne -saurait être scindé: en sorte que, malgré l'éminent mérite et l'utilité -capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l'immortelle tentative -de Gall, sa faible efficacité jusqu'ici ne doit pas être uniquement -attribuée, ni même principalement, à ses imperfections radicales, ni au -peu de portée de ceux qui l'ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse -constitution d'un travail où la biologie devrait se subordonner -judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l'y dominer. Cette voie -étant aujourd'hui la seule ouverte à l'esprit théologico-métaphysique -pour maintenir en biologie son antique domination, il est aisé de -sentir combien l'entière prépondérance de la positivité rationnelle -s'y trouve profondément liée à la fondation de la science sociale, sans -laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n'y pourraient jamais -acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une -telle influence philosophique n'est pas moins propre, en sens inverse, -à garantir irrévocablement les études vitales contre l'invasion opposée -de l'esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques, -en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer -aucun accès réel, sauf dans les absurdes utopies fondées sur le -prétendu calcul des chances, désormais trop ridicules pour être -vraiment dangereuses. On conçoit d'ailleurs que ces deux offices -sont spontanément connexes, puisque l'école théologico-métaphysique -ne peut aujourd'hui conserver en biologie une certaine valeur qu'à -raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de -l'école physico-chimique, d'abord destinée elle-même à y lutter contre -l'ascendant oppressif de l'ancienne philosophie. En biologie, comme en -politique, une même conception doit aujourd'hui pleinement satisfaire -à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond -nécessairement identiques. - -La seule science qui puisse être vraiment finale, et envers -laquelle la biologie elle-même ne constitue qu'un dernier préambule -indispensable, résulte donc maintenant de l'extrême accroissement -fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme -individuel à l'organisme collectif. Quoique d'une autre nature que -les trois précédentes, cette complication définitive n'est pas moins -prononcée que celles déjà éprouvées en passant d'abord du degré -mathématique initial au degré physique proprement dit, ensuite de -celui-ci au chimique, et même enfin du degré chimique au plus simple -degré biologique: elle est d'ailleurs toujours en harmonie avec la -généralité décroissante des phénomènes successifs. D'après l'expansion -continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent le nouvel -organisme, ce cas diffère tellement du précédent, malgré l'homogénéité -nécessaire de leurs élémens, qu'il est vraiment impossible de ne l'en -pas séparer profondément, surtout quand on considère directement -cette extension totale de l'association humaine à l'ensemble de notre -espèce, que la civilisation moderne a eu toujours en vue, quelque -éloignée qu'en doive être encore la suffisante réalisation. Sous -l'aspect logique, nous avons reconnu que la méthode fondamentale reçoit -alors sa plus éminente élaboration par l'introduction spontanée du -mode historique proprement dit, parfaitement adapté à la nature d'un -sujet où la filiation graduelle doit constituer de plus en plus le -principal moyen d'investigation, qui, quoique nécessairement dérivé -du mode comparatif propre à la biologie, en doit néanmoins être -radicalement distingué, à titre de transformation transcendante. Or -l'indispensable séparation des deux études organiques n'est certes -pas moins caractérisée dans l'ordre purement scientifique, d'après -l'évidente impossibilité de jamais déduire les phénomènes successifs -de l'évolution sociale, indépendamment de leur propre observation -directe, d'après la seule connaissance des lois individuelles; car -chacun de ces divers degrés ne peut d'abord être positivement rattaché -qu'au degré immédiatement antérieur, quoique leur ensemble doive -constamment rester, à tous égards, en harmonie fondamentale avec le -système des notions biologiques. Nous savons d'ailleurs, suivant la -remarque précédente, que ces théories elles-mêmes ne peuvent isolément -suffire à leur plus haute destination individuelle, sans l'assistance -supérieure des notions sociologiques. Il importait donc, en constituant -la sociologie, de faire convenablement sentir l'indispensable nécessité -de cette séparation fondamentale, où réside maintenant, à mon gré, -pour les esprits les plus avancés, la principale difficulté, à la -fois scientifique et logique, d'une telle constitution, parce que -la tendance générale des études inférieures à absorber spontanément -les supérieures, en vertu de leur positivité antérieure, et d'après -leurs relations naturelles, ne pouvait jamais être plus spécieuse -assurément que dans ce cas extrême, où presque aucun des éminens -penseurs de notre siècle n'a pu, en effet, éviter cette grande -aberration. Une discussion décisive nous a donc ainsi conduits à -satisfaire systématiquement aux éternelles conditions d'originalité -et de prééminence des spéculations sociales, que la résistance -théologico-métaphysique n'a pu que maintenir instinctivement d'une -manière fort insuffisante, depuis que la méthode positive a commencé -à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. C'est -au nom même de la positivité et de la rationnalité que nous avons -directement réclamé, et même déterminé la convenable reconstruction -d'un ascendant philosophique, toujours indispensable, qu'on n'ose -pourtant motiver de nos jours que sur les seules exigences pratiques. -Mais cette réorganisation normale ne pouvait être vraiment consolidée -qu'en faisant aussitôt cesser, d'une autre part, le stérile et -irrationnel isolement où les diverses écoles théologico-métaphysiques, -sans exception des moins arriérées, s'accordaient, depuis deux -siècles, au milieu de leurs intimes divergences, à placer constamment -le système des études morales et politiques envers l'ensemble de la -philosophie naturelle. Or cette seconde condition générale, non moins -inévitable que la première, a été complétement remplie, d'après une -exacte convergence des besoins scientifiques avec les besoins logiques, -prescrivant également désormais la subordination fondamentale de la -science finale à chacune des sciences préliminaires, sur lesquelles -sa réaction philosophique doit ensuite redevenir prépondérante. -Aussi devais-je attacher beaucoup de prix à signaler, autant que -possible, les liaisons directes qui résultent, à cet égard, de la -nature des études respectives, vu la double nécessité continue de -connaître préalablement, d'une part, le milieu, d'une autre part, -l'agent de l'évolution sociale. La position encyclopédique assignée -à la sociologie, dès le début de ce Traité, par notre hiérarchie -scientifique, et qui résume exactement l'ensemble de ses conditions et -de ses relations, s'est donc trouvée ensuite spécialement confirmée -en une foule d'occasions, même indépendamment de l'irrécusable -obligation logique d'une telle marche successive pour élever la méthode -positive jusqu'à sa phase sociologique, suivant les explications du -chapitre précédent. Mais, quelle que soit l'importance réelle des -indispensables notions ainsi transportées d'abord des études purement -inorganiques dans cette science finale, c'est aux études biologiques -que doit surtout appartenir, d'après la nature des sujets respectifs, -un tel office scientifique, après que les tendances primitives aux -empiétemens irrationnels y ont été suffisamment contenues. À tous les -degrés de l'échelle sociologique, et sous tous les rapports statiques -ou dynamiques, la biologie fournit nécessairement, sur la nature -humaine, autant qu'elle peut être connue par la seule considération de -l'individu, des notions fondamentales qui doivent toujours contrôler -les indications directes de l'exploration sociologique, et souvent -même les rectifier ou les perfectionner. Mais, en outre, dans la -partie inférieure de la série, sans descendre d'ailleurs jusqu'à -l'état initial, où les déductions biologiques peuvent seules nous -guider, il est clair que la biologie, quoique toujours dominée, comme -dans tous les cas antérieurs de ce genre, par l'esprit sociologique, -doit faire spécialement connaître cette association élémentaire, -intermédiaire spontané entre l'existence purement individuelle et -l'existence pleinement sociale, qui résulte de l'existence domestique -proprement dite, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs, -et qui constitue, dans notre espèce, la véritable base primordiale du -plus vaste organisme collectif. Toutefois l'élaboration originale de -cette nouvelle science a dû être essentiellement dynamique, en sorte -que les lois d'harmonie y ont été presque toujours implicitement -considérées parmi les lois de succession, dont l'appréciation distincte -pouvait seule constituer aujourd'hui la physique sociale. Aussi sa -plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-t-elle -maintenant dans la liaison fondamentale que j'ai établie entre la -série sociologique et la série biologique, et qui permet d'envisager -philosophiquement la première comme un simple prolongement graduel -de la seconde, quoique les termes de l'une soient surtout coexistans -et ceux de l'autre surtout successifs. Sauf cette unique différence -générale, qui ne saurait interdire l'enchaînement des deux séries, nous -avons, en effet, reconnu que le caractère essentiel de l'évolution -humaine résulte nécessairement de la prépondérance toujours croissante -des mêmes attributs supérieurs qui placent l'homme à la tête de la -hiérarchie animale, où ils dirigent aussi l'appréciation rationnelle -des principaux degrés d'animalité. On parvient ainsi à concevoir -l'immense système organique comme liant réellement la moindre -existence végétative à la plus noble existence sociale, par une -longue progression intermédiaire de modes d'existence de plus en plus -élevés, dont la succession, quoique nécessairement discontinue, n'en -est pas moins essentiellement homogène. Enfin, le principe d'un tel -enchaînement consistant, au fond, dans la généralité décroissante des -phénomènes prépondérans, cette double série organique se rattache -spontanément à l'unique série rudimentaire que puisse nous offrir -la nature inorganique, où, en effet, les trois degrés principaux, -d'abord mathématique ou astronomique, ensuite physique, et enfin -chimique, propres à l'existence universelle, présentent déjà une -succession relative au même principe, que j'ai dès lors osé ériger -au cinquante-septième chapitre, après tant de hautes vérifications -dynamiques et statiques, en loi fondamentale de toute taxonomie -positive. La direction nécessaire de l'ensemble du mouvement humain, -à la fois individuel et social, étant ainsi scientifiquement -déterminée, il ne restait plus, pour constituer la sociologie, qu'à en -caractériser aussi la marche générale. C'est ce que j'ai accompli, -au tome quatrième, par ma loi fondamentale d'évolution, qui, avec -cette loi hiérarchique, établit, j'ose le dire, un véritable système -philosophique, dont les deux élémens principaux sont spontanément -solidaires. Dans cette conception dynamique, la sociologie se rattache -profondément à la biologie, puisque l'état initial de l'humanité y -coïncide essentiellement avec celui où leur imperfection organique -retient les animaux supérieurs, chez lesquels l'essor spéculatif -ne dépasse jamais ce fétichisme primordial d'où l'homme lui-même -n'aurait pu sortir sans l'énergique impulsion du développement -collectif. La similitude est encore plus évidente quant à l'existence -active. Après avoir ainsi constitué la théorie sociologique, il -fallait, pour la rendre vraiment jugeable, constater directement sa -réalité fondamentale, en osant l'appliquer convenablement à la saine -appréciation générale, historique quoique abstraite, de la grande -progression, à la fois mentale et sociale, qui, depuis quarante -siècles, élève continuellement l'élite de l'humanité. Tel a été l'objet -de l'élaboration décisive qui a exigé la totalité du volume précédent -et la majeure partie de celui-ci. Comme le vaste ensemble en a été, au -cinquante-septième chapitre, spécialement résumé, il serait superflu -d'y revenir maintenant. Il suffit ici de rappeler que cette irrécusable -épreuve, sous laquelle ont radicalement succombé toutes les conceptions -historiques proposées jusqu'ici, a finalement démontré la réalité -essentielle de ma théorie dynamique, par cela même que chaque phase -importante de la grande évolution y a trouvé spontanément, outre la -filiation nécessaire, l'explication générale de son propre caractère -et la juste appréciation de sa participation indispensable au résultat -commun; de manière à toujours permettre de glorifier convenablement, -sans aucune inconséquence, les services rendus successivement par -les influences les plus opposées. Une semblable aptitude à rendre, -par exemple, une égale et complète justice à l'état monothéique et à -l'état polythéique, avec une pareille indifférence personnelle envers -chacun d'eux, n'était, sans doute, possible que par suite même du -salutaire ébranlement qui a déterminé la crise finale propre à l'élite -de l'humanité, d'après l'ensemble du double mouvement moderne. Sans -une telle préparation, à la fois politique et philosophique, aucun -esprit n'aurait pu s'affranchir assez complétement et de l'antique -philosophie et des préjugés critiques développés pendant sa longue -décadence pour introduire, en un semblable sujet, cette disposition -pleinement scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais -beaucoup plus nécessaire, et pourtant bien plus difficile, envers -les études les plus transcendantes et aussi les plus passionnées que -l'esprit humain puisse aborder. Ainsi, les mêmes conditions générales -qui exigeaient aujourd'hui cette élaboration décisive, devaient, sous -un autre aspect, la seconder spécialement. Son efficacité pratique est -d'ailleurs inséparable de sa réalité théorique, puisque le présent y -est profondément rattaché enfin, sous tous les aspects possibles, à -l'ensemble du passé humain, de manière à mettre également en évidence -la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène -important: d'où résulte enfin, dans le cas politique, la possibilité -d'une relation normale entre la science et l'art, déjà ébauchée -envers les cas plus simples, à mesure que s'est accompli l'essor -préliminaire de la sociabilité moderne. Quelque peu avancée que doive -être encore cette nouvelle science, on peut donc la regarder comme -ayant déjà suffisamment rempli toutes les conditions essentielles de -son institution initiale, en sorte qu'il ne restera plus désormais -qu'à poursuivre convenablement son développement spécial. La nature -du sujet, où la solidarité est beaucoup plus complète que partout -ailleurs, lui assure spontanément, dès sa naissance, en compensation -nécessaire de sa complication plus grande, une rationnalité supérieure -à celle de toutes les sciences préliminaires, y compris même la -biologie, en y établissant aussitôt l'ascendant normal de l'esprit -d'ensemble, qui, d'une telle source, doit bientôt se répandre sur -toutes les parties antérieures de la philosophie abstraite, afin -d'y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à -l'élaboration préparatoire des connaissances réelles. - - -D'après l'appréciation scientifique que nous venons de terminer, la -grande appréciation logique du chapitre précédent se trouve donc -suffisamment complétée. Malgré l'état peu satisfaisant de presque -toutes les doctrines spéciales, sauf, à quelques égards, dans les -sciences inférieures, on peut cependant juger désormais essentiellement -accomplie la longue et difficile préparation mentale qui, depuis -la mémorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon, devait -graduellement amener l'avénement final de la vraie philosophie moderne. -Tous les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation -sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à -la fois scientifique et logique, propre à chacun d'eux, soit déjà -pleinement appréciable, quoique jusqu'ici très-imparfaitement réalisé. -En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est -spontanément résulté de l'extension successive de l'esprit positif -à des spéculations de plus en plus éminentes, dont les dernières, -relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans, -réunissent, par leur nature, toutes les grandes conditions de -l'ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie -complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue -le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de -manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin -de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité -continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles -pourront donc former enfin un vrai système, assujetti, dans son -entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie -et à une commune évolution, ce qui n'est certainement possible par -aucune autre voie. D'une autre part, l'indispensable harmonie entre -la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les -diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, -concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la -présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a -toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir, -et qui n'avaient passagèrement perdu cet invariable privilége que par -suite des besoins exceptionnels propres à la situation profondément -contradictoire qui caractérise l'ensemble de la grande transition -moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux -siècles, les fondateurs de la philosophie positive, revient donc -aujourd'hui, convenablement systématisé, présider à son installation -finale, pour diriger ensuite à jamais son application normale, après -que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été -suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes -étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire, -recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie -mentale du point de vue social, rétablissant, avec une énergique -efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel le vrai -sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux -derniers siècles, l'ascendant scientifique a pu longtemps appartenir -à l'impulsion, essentiellement mathématique, émanée des sciences -inférieures, sans aucun grave danger immédiat pour les conditions -naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n'étaient -pas encore redevenus directement prépondérans. Tout en écartant -spontanément les contemplations sociales, afin de se restreindre -d'abord aux études préliminaires où la positivité rationnelle était -plus aisément développable, l'instinct spéculatif pouvait alors -être soutenu par ce juste sentiment de l'harmonie fondamentale -de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend -spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n'en -est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence -l'urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors, cet esprit -scientifique, qui, d'après l'inévitable conviction de son impuissance -radicale envers les plus nobles spéculations, tend à inspirer, à leur -égard, une désastreuse indifférence, devient nécessairement de plus en -plus immoral, en conduisant presque toujours à l'égoïsme systématique, -que l'ascendant familier des vues d'ensemble peut seul aujourd'hui -convenablement guérir. Cette intime perturbation, d'autant plus -dangereuse qu'elle corrompt directement la première source mentale de -la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance -philosophique de l'esprit sociologique. Le type fondamental de -l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, y est, -en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours -dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, -d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchans, et -de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort -directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif, -l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte -notre imparfaite nature. Il serait assurément superflu de signaler -ici davantage l'aptitude morale d'une philosophie qui développe -systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental -de la solidarité et de la continuité sociales, en même temps que la -notion générale de l'ordre spontané que l'économie totale du monde -réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite, soit -privée, soit publique. - -Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale, -il ne nous reste plus enfin, après avoir suffisamment considéré sa -constitution propre, à la fois scientifique et logique, qu'à indiquer, -au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d'abord -mentale, puis sociale, en tant du moins qu'une telle détermination peut -aujourd'hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre -théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême -application actuelle. - - - - -SOIXANTIÈME ET DERNIÈRE LEÇON. - - Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie - positive. - - -Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande -de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de -l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi -profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle -et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement -nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu -consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise -finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations -d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin -tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus -essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la -philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième -chapitre a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la -grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle -actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont -l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il -ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un -aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le -nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu -être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer -successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence -humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il -faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre -politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins -naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique, -l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter -spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux -qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée -à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre -classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt -rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques, -d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever -rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a -toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité. - -La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera -certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une -entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil -degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés. -Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la -phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit -longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative, -d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors -toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la -métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais, -quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie -aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre -stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près, -que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de -l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité -spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles -a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté -théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime -doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques, -depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un -caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable -d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de -faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette -harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons -vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire -de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système -monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se -manifester distinctement. La situation profondément contradictoire -propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont -habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore -moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à -la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste -idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos -deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon -sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et -pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du -domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation -de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure -imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir, -envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que -les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière -à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé -partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la -nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude -progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente, -d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le -plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit -publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances -étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous -la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront -toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui -ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi -satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état -correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle -appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique -avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement -indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels -ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais -exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste, -infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre -puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment -combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit -parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au -moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque -de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits -d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire, -à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit -aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas -jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus -complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La -puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante -et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens -assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre, -convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs -tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin -un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et -logique, qui est également propre au véritable esprit positif, -devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux -essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la -liberté fondamentale que la nature et la destination des théories -réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est, -en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues -n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres -essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à -cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement -mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi -obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement -d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime -mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement -vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la -plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les -plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est -impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces -seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine -promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre -un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la -tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent -nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage -cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite -harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les -spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin -relativement aux notions pratiques. - -Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes -les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque -classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand -une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration -purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont -suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles, -soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à -cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des -différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de -signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle -connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de -chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes. -Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé -convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée -à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la -prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres, -et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles, -assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à -son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans -altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que -cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au -contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément -une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans -la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul -ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses -classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs -inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues; -l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles, -d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode -fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers -une même destination essentielle, et enfin de leur subordination -simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif -doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de -toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant -celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme -ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens, -contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives -que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort -insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable -conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue -aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver -l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le -spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également -vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître -simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif, -ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des -sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre -que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de -leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de -l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de -gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera -nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie -finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique, -à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en -second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même -discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu -de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation -des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution -dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des -impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées, -d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de -contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus -en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir -de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y -suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun -cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence -au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le -précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable, -doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que -leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent -davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus -intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement -rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant -ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation -scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet -de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute -véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se -trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura -fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion, -soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec -le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement -expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient, -en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage -discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération -rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison -et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop -aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent -plus spécieuses que réelles. - -Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement -reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement -prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon -avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair, -suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que -la construction directe de la science concrète devra naturellement -constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel -esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement -se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison -continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit -être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus -usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation -effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels. -Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur -les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses -indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source -immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les -plus complexes et les plus élevés, une importante détermination, -qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la -réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine -consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de -l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit -de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement -accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de -l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et -entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette -grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un -lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état -progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il -serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant, -il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie -philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement -possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti, -comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même -indépendamment des altérations insurmontables du milieu général. -Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation, -d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au -rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au -premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins -disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui -n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort, -quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition -décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue -comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur -développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective -de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la -perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions -métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage -décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration -que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en -un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable -destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie -devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux -qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la -longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces -chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui -à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de -l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux -de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination -prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir -très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé -à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement -inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir -convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la -dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance -qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue -sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective -que pour la vie individuelle. - -Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental -quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il -serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse -aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente -entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors -toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière -cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait -nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor -pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux -scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être -directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité -rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une -lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension -technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement -apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la -vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le -sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement -solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental -des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra -beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application -continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement -l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les -sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses -influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor -ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans, -l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après -l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors -promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable -unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été -suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes -sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement -se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale -entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à -tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité -pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature -humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères -qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais -leur double progrès et leur rapprochement décisif. - -Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés -essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif, -enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa -pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément -aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire. -Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute -aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la -philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards, -la moralité humaine. - -Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques -occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est -naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition -moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux, -et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à -craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également -satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui -tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit -de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer -un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement -provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser -une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était -d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant, -comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient -ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce -mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant -devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par -une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension -finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations -fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition, -en conférant directement au point de vue social la plus heureuse -prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et -politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré. -Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera -rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où -les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir -maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir -sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit -qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès -longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre -systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison -moderne. - -Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité -théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde -impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par -l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais -principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler, -à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative -étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie -qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable -affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une -suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la -fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de -résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions -profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique -n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en -morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance -de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué, -dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément -superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale -propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la -suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos -explications antérieures, devront constituer le double caractère -final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle -fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes -suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement -contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de -la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales, -lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable -appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou -générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit -habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques, -successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la -fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera -plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant -de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme -à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les -doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité -sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant. -L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous -égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement -spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au -milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité -mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun -des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales, -elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés -publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui -n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant -continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés, -en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique. -J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au cinquante-septième -chapitre, que cette double efficacité morale de la philosophie -finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée -des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir -spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses, -vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans -l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous -le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre, -par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable -d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue -d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même -pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop -aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons -superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois -malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à -peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution -régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une -élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil -social qu'exigeait son application. - -L'influence ultérieure de la philosophie positive n'étant donc, à -cet égard, maintenant appréciable que relativement aux doctrines -elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il -importe, pour en faciliter l'appréciation sommaire, d'y distinguer ici -rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus, -au cinquantième chapitre, propres à la morale universelle, d'abord -personnelle, puis domestique, et enfin sociale. - -Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée, -comportera certainement beaucoup plus d'efficacité pratique que -n'a pu jamais en obtenir, même à l'état monothéique, la morale -religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre -que l'appréciation individuelle de chaque système de conduite est, -en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès -lors habituellement envisagé sous son aspect véritable, non plus -seulement quant à son utilité privée, mais comme base primordiale de -tout le développement moral, et, à ce titre, radicalement soustrait à -l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être désormais pleinement -incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens -n'ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti -l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment -réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours -accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une -franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu -jusqu'ici les avantages permanens que doit produire, sous une sage -direction philosophique, la concentration finale des efforts humains -sur la vie réelle, soit individuelle, soit surtout collective, dont -l'homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible -l'économie totale, d'après l'ensemble des moyens qui lui sont propres, -et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier -rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel -où réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable -restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une -prévoyance immodérée, en faisant mieux sentir le prix de l'actualité, -cette influence, facile à régler, peut elle-même utilement consolider -l'harmonie commune, en détournant davantage de toute excessive -accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d'abord -prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra -vulgaire l'obligation unanime d'exercer, sur nos diverses inclinations, -une sage discipline continue, destinée à les stimuler et à les -contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin, la conception -fondamentale, à la fois scientifique et morale, de la vraie situation -générale de l'homme, comme chef spontané de l'économie réelle, fera -toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse, -par un judicieux exercice, les nobles attributs, non moins affectifs -qu'intellectuels, qui nous placent à la tête de la hiérarchie vivante. -Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d'une telle -prééminence, surtout succédant à l'infériorité tant consacrée de -l'homme envers les anges, ne saurait d'ailleurs déterminer aucune -dangereuse apathie, puisque le même principe rappellera toujours un -type de perfection réelle, au-dessous duquel il sera trop aisé de -sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans -puissent nous en rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement -une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l'homme, à -l'abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d'autres -limites que celles que nous impose l'irrésistible ensemble de l'ordre -réel, qu'il faut d'ailleurs chercher à modifier le plus possible à -notre avantage, d'après son exacte appréciation continue. - -Quant à la morale domestique, une comparaison décisive fera sans -doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie -positive, seule apte désormais, d'après les explications spéciales -du cinquantième chapitre, à refréner convenablement les dangereuses -aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie -pût les contenir. Peut-être fallait-il que l'anarchie actuelle fût -poussée jusqu'à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement -irrécusable la nécessité de constituer enfin l'ensemble des notions -morales sur une nouvelle base intellectuelle, seule propre à résister -suffisamment aux discussions corrosives, et même à les écarter -irrévocablement, en manifestant directement l'immuable réalité de la -subordination fondamentale qui constitue l'économie élémentaire des -sociétés humaines. C'est, en effet, envers l'union domestique, où -l'appréciation sociologique se confond presque avec l'appréciation -biologique, qu'on fera le plus aisément sentir combien les rapports -sociaux sont profondément naturels, puisqu'ils se rattachent ainsi -au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la -hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet -développement, en harmonie avec son universelle prééminence. Une -judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord -abstrait, ensuite concret, propre à la philosophie positive, -consolidera d'ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant -intimement à l'ensemble de la constitution spéculative, comme je l'ai -noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l'étude approfondie de -l'évolution humaine, sous cet aspect capital, démontrera pleinement, -suivant nos indications historiques, que les diversités naturelles sur -lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées -par le progrès commun, qui fait mieux tendre chaque élément vers -l'existence la plus conforme à son vrai caractère et la plus convenable -à l'harmonie générale. Pendant que l'esprit positif consolidera -systématiquement les grandes notions morales qui se rapportent à -ce premier degré d'association, il fera directement ressortir la -prépondérance croissante de la vie domestique pour l'immense majorité -de l'humanité, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche -davantage de son état normal. L'enchaînement naturel qui, sauf quelques -rares anomalies individuelles, érige toujours, et à tous égards, -l'existence domestique en préambule indispensable de l'existence -sociale, sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique -altération. - -Appréciée, en troisième lieu, envers la morale sociale proprement -dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment -que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la -philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l'égoïsme, ni -même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une -destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le -point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie -nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la -systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu -propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes -et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier -dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités -scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations -continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque -n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent, -surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder -le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus -complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement -ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs -suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable -éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec -les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément, -en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on -sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui -rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité, -envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion, -au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus -passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement -personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au -ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement -stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes -nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut -aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux -moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la -considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule -voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité -toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux -pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre -sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître -beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la -préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de -tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison -de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des -diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement -étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa -principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus -apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité -humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon -sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous -sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de -trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques -inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations -théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie -moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait -implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les -effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence -naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient -jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter -le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie -mentale d'où ils proviennent nécessairement. - -D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra -de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun -comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et -des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même -ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous -les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement -d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son -efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra -toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans -aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial, -individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la -nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale -religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter -presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après -sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues. -Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces -éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux -vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient -déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité -soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et -sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui -voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique -appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples -devront manifester d'avance la possibilité continue de développer -désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet -de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas, -soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une -irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu. - -Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action -morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il -faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action -politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la -considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de -ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir, -et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour -l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à -l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale -entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou -pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en -sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement -normal et son application permanente. - -La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son -éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir -dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard, -le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression -ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une -solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et -se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes -notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection -du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs, -pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus -discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines -arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au -contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique -grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un -ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est -enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc -encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental, -vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences -politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui -assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à -la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la -séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont -surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté, -au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à -l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il -ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu -l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de -cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les -chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute -utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première -consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la -politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la -constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui -en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la -concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante, -et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la -philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une -saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore -essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation -nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine, -soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers -cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que -suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les -intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations -usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale, -et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient -spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique -aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties -en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel -aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi, -quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de -vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré -son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme -je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième -chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce -qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de -résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi -reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération -décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir -positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après -une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car -le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la -morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel. -En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique -et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne -saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même, -qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au -cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à -l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois -morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres -précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur -nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables -dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique -le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement -identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien -plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale -que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale -proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la -politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur -division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué, -que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure -entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur -commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble -des conditions ultérieures propres au principal office politique de -la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme -devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée -de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen -âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin, -quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la -morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une -tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination -envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée -jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter -alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant -nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement -offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière -homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence, -un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis -que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge, -et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique -a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts, -quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire, -sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous -l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément -au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout -à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un -principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux -régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir -pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation -fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la -distinction systématique entre les justes exigences respectives de -l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette -répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut -plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la -doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au -cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la -suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique -doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes -perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination -des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la -profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des -ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles -prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la -réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire -aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où -l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait -aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait -plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et -sociales, que présentera certainement une telle pondération, première -base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des -sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la -relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au -fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations -les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration -générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble -des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore -présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement -aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure -entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs, -suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours -rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation -instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité -permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son -propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément -entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles, -où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des -lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration -moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications -journalières, cette double situation dans les cas les plus simples, -des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison, -en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En -systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la -philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement -les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à -l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories -initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain; -tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir -du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de -marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement -entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine, -dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art -politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire -coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre, -à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement -apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique, -qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la -sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une -situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup -plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de -vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître, -en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il -importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la -pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la -direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude -positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux -on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation -y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais -aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal -établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup -diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations -sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance -journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin -respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique -ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la -nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi -les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun -véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que -les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le -caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie -destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature, -à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais, -en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les -prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible, -l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement -politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment -les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à -cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première -condition sociale de la régénération finale. - -En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration -initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la -restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale, -exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa -netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des -habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état -final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure -de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et -même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée. -Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre -une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu -le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente -qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir. -La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée, -destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors -impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à -déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et -morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune -communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle -routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la -philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration -spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est -décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont -la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution -positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la -rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus -propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie -constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré -de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de -l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins -en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour -cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction -nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable -à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que -l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la -concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation -serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de -manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor -qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers -seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens -actuels d'une excessive centralisation pratique. - -Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des -passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages -mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre -système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins -opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés -au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité -sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime, -bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis -ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation -anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un -prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des -grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et -morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à -devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires -entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une -influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour -l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a -de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement -destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé, -c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions -qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après -le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse -d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires, -quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans -cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver -la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même -temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant -social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous -les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule -peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera -suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action -normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une -intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière; -en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement. - -Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés -d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au -cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et -les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé -l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité -mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent. -La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la -suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre, -sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais -besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel -ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations -scientifiques et les déterminations politiques. - -C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une -extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les -satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement -appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus -convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en -extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir. - -Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des -mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne -s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens -les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément -une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes -les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles, -en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique -correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis -cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette -nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à -la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts, -incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive -être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération -philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop -prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques -doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables -poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action -esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait -avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace, -à la fois mental et social. - -En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai -fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et -cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit -statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de -notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence, -intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit -toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les -plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet -aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure -que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent -évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui -les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont -jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs -reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle -prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de -l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor -général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui -suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité -privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation -historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les -modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude -d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité -progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable. -D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous -les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont -réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes -ressources esthétiques propres à notre véritable avenir. - -Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des -beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver -convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité, -où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et -très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence -militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement -épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et -pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine -ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la -direction philosophique et de la consistance politique convenables -à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science -et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au -fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du -type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu, -sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer -notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers -siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable, -contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des -facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu, -malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit -être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une -simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et -la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée, -faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation. -À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère -intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on -peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation -continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir -nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en -tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée, -ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action -générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement -liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre, -la régénération systématique de toutes les conceptions humaines -fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor -esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation -continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut -d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique, -d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui -constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps -favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude -initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que -je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement -cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient -qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement -prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale -époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la -divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore -plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne -l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même -enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la -métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde -stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en -philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment -confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les -sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez -ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction -de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent -exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont -fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir -aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son -côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation -détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une -sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés -pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une -véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie -historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même -à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire -avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de -cette double progression consiste dans la convergence spontanée de -toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité, -dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer -l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle -unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune -autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement, -sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura -convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être -bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie -théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art, -qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps -sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous -égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter -à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation -chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la -prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations -habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement -inconnu. Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier, -une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la -conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie -naturelle, qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage -hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute -terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites générales -que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées -par notre active intelligence: tandis que jusqu'alors l'humanité -restait, au contraire, passivement assujettie, à tous égards, à une -arbitraire direction extérieure, d'où devaient toujours dépendre ses -entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs -si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez -les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale, -longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie -initiale devait être essentiellement épuisé: en sorte qu'elle n'a -pu comporter aucune idéalisation. À l'irrationnelle imitation de la -poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse -sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement -constaté, sous tous les aspects importans, l'extrême imperfection de -cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique -n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les -ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux -sublimes constructions politiques, sont, en général, très-supérieurs, -soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir -de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur -des masses constitue seule ordinairement la principale cause des -admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme, -sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le -vrai génie esthétique trouvera surtout désormais, sous l'active -impulsion de l'esprit positif, une source féconde d'inspirations -neuves et puissantes, susceptibles d'une popularité qui n'eut jamais -d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec -le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec -l'ensemble de nos convictions rationnelles. Le plus éminent poète -de notre siècle, le grand Byron, qui a jusqu'ici, à sa manière, -mieux pressenti que personne la vraie nature générale de l'existence -moderne, à la fois mentale et morale, a seul tenté spontanément cette -audacieuse régénération poétique, unique issue de l'art actuel. -Sans doute la saine philosophie n'était point alors assez avancée -pour permettre à son génie d'apprécier suffisamment, dans notre -situation fondamentale, rien au delà de l'aspect purement négatif, -qu'il a d'ailleurs admirablement idéalisé, comme je l'ai noté au -cinquante-septième chapitre. Mais le profond mérite de ses immortelles -compositions, et leur immense succès immédiat, malgré de vaines -antipathies nationales, chez toutes les populations d'élite, ont déjà -rendu irrécusable, soit la puissance esthétique propre à la nouvelle -sociabilité, soit la tendance universelle vers une telle rénovation. -Tous les esprits vraiment philosophiques peuvent donc comprendre -maintenant que l'avénement nécessaire de la réorganisation universelle -procurera spontanément à l'art moderne en même temps une inépuisable -alimentation, par le spectacle général des merveilles humaines, et une -éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie -finale. Quoique la philosophie dogmatique doive toujours présider -à l'élaboration directe des divers types, intellectuels ou moraux, -qu'exigera la nouvelle organisation spirituelle, la participation -esthétique deviendra cependant indispensable, soit à leur active -propagation, soit même à leur dernière préparation; en sorte que l'art -retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique, -essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que -le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé -sous la sombre domination monothéique. Nous devons évidemment écarter -ici toute indication générale relative aux nouveaux moyens d'une -exécution esthétique qui ne saurait être assez prochaine pour comporter -utilement aucune semblable appréciation actuelle. Mais, en évitant, -à ce sujet, les discussions prématurées et déplacées, il convient -pourtant d'annoncer déjà que l'obligation fondamentale nécessairement -imposée à l'art moderne, comme à la science et à l'industrie, de -subordonner toutes ses conceptions à l'ensemble des lois réelles, ne -tendra nullement à lui ravir la précieuse ressource des êtres fictifs, -et le contraindra seulement à lui imprimer une nouvelle direction, -conforme à celle que ce puissant artifice logique recevra aussi -sous ces deux autres aspects universels. J'ai, par exemple, signalé -d'avance, au quarantième chapitre, l'utile emploi scientifique, et même -logique, que la saine philosophie biologique pourra désormais retirer -de la convenable introduction d'organismes imaginaires, d'ailleurs -en pleine harmonie avec toutes les notions vitales: quand l'esprit -positif aura suffisamment prévalu, je ne doute pas qu'un tel procédé, -essentiellement analogue à la marche actuelle des géomètres en beaucoup -de cas importans, ne puisse vraiment faciliter, en biologie, l'essor -des conceptions judicieusement systématiques. Or, il est clair que le -but et les conditions de l'art doivent y permettre une application bien -plus étendue de semblables moyens, dont l'usage théorique deviendrait -aisément abusif. Chacun sent d'ailleurs que leur emploi esthétique -devra principalement se rapporter à l'organisme humain, supposé -modifié, soit en mal, soit surtout en bien, de manière à augmenter -convenablement les effets d'art, sans cependant jamais violer les lois -fondamentales de la réalité. - -Dans cette rapide appréciation de l'action esthétique propre à la -philosophie positive, j'ai dû me borner à considérer explicitement -le premier de tous les beaux-arts, celui qui, par sa plénitude et -sa généralité supérieures, a toujours dominé l'ensemble de leur -développement. Mais il est évident que cette régénération de l'art -moderne ne saurait être limitée à la seule poésie, d'où elle s'étendra -nécessairement aux quatre autres moyens fondamentaux d'expression -idéale, suivant l'ordre indiqué par leur hiérarchie naturelle, signalée -au cinquante-troisième chapitre. Ainsi, l'esprit positif, qui, tant -qu'il est resté à sa phase mathématique initiale, a dû sembler mériter -les reproches habituels de tendance antiesthétique, que lui adresse -encore injustement une appréciation routinière, deviendra finalement, -au contraire, d'après son entière systématisation sociologique, la -principale base d'une organisation esthétique non moins indispensable -que la rénovation mentale et sociale dont elle est nécessairement -inséparable. - -Cette triple élaboration positive, toujours dominée par un même -principe fondamental, conduira donc certainement l'humanité au -régime universel le plus conforme à sa nature, où tous nos attributs -caractéristiques trouveront habituellement à la fois la plus parfaite -consolidation respective, la plus complète harmonie mutuelle, et -le plus libre essor commun. Immédiatement destinée à l'ensemble de -l'occident européen, les cinq élémens essentiels de cette noble élite -de notre espèce y apporteront chacun l'indispensable participation -continue de son génie propre, annonçant déjà, par un tel concours, -leur intime combinaison ultérieure. Sous la salutaire prépondérance, -également philosophique et politique, assurée à l'esprit français -d'après l'ensemble de la transition moderne, l'esprit anglais y fera -puissamment sentir sa prédilection caractéristique pour la réalité -et l'utilité, l'esprit allemand y appliquera son aptitude native aux -généralisations systématiques, l'esprit italien y fera convenablement -pénétrer son admirable spontanéité esthétique, enfin l'esprit espagnol -y introduira son double sentiment familier de la dignité personnelle et -de la fraternité universelle. - - * * * * * - -En achevant ici cette rapide indication générale de l'action définitive -propre à la philosophie positive que je me suis efforcé de constituer -par l'ensemble de ce Traité, j'ai donc enfin terminé complétement -la longue et difficile opération que j'ai osé concevoir et exécuter -pour renouveler convenablement aujourd'hui la grande impulsion -philosophique de Bacon et Descartes, qui, ayant dû se rapporter surtout -à l'élaboration préliminaire de la positivité rationnelle, devait -se trouver essentiellement épuisée depuis que, d'après le suffisant -accomplissement d'une telle préparation, l'esprit humain était conduit -à aborder directement la rénovation finale, qui n'avait pu être d'abord -que confusément entrevue, et qui maintenant devait correspondre aux -irrécusables exigences d'une situation sans exemple, où l'intervention -philosophique doit radicalement dissiper une anarchie toujours -imminente, en transformant l'agitation révolutionnaire en activité -organique. Dans le cours d'un travail que les embarras de ma position -ont fait durer douze ans, mon intelligence, à l'âge de la pleine -ardeur, a nécessairement marché, en reproduisant personnellement, avec -une fidélité spontanée, selon mon plan primitif, les principales phases -successives de cette moderne évolution mentale. Mais cet inévitable -progrès a toujours été, j'ose le dire, entièrement homogène, comme -chaque lecteur peut maintenant s'en convaincre d'après le parfait -accord de ces trois chapitres extrêmes de conclusions générales avec -les deux premiers chapitres d'introduction fondamentale: la longue -élaboration intermédiaire est d'ailleurs restée constamment conforme -aux conditions scrupuleuses d'une exacte continuité, à la fois logique -et scientifique. Un simple rapprochement entre la table totale des -matières et le tableau synoptique initial pourra même aisément rappeler -ci-dessous que le plan originaire n'a jamais subi aucune altération -réelle, au moins quant à l'ordre des diverses parties, dont l'extension -proportionnelle a seule éprouvé un accroissement imprévu envers la -science finale que j'avais à créer, et qui, en conséquence, ne pouvait -d'abord être aussi précisément mesurée que les différentes sciences -préliminaires déjà constituées. Même en ayant égard à cette unique -exception, tous les bons esprits reconnaîtront, j'espère, que, dans -cette appréciation systématique de tous les élémens essentiels propres -à la philosophie fondamentale, chacun d'eux a reçu spontanément le -développement effectif que méritait, au fond, sa véritable importance -philosophique. - -Par cette universelle élaboration, mon intelligence, aussi -complétement dégagée de toute métaphysique que de toute théologie, -se trouve donc parvenue enfin à l'état pleinement positif, où elle -tente d'attirer tous les penseurs énergiques, pour y construire en -commun la systématisation finale de la raison moderne. Il me reste -maintenant à annoncer ici la part personnelle que je me propose de -prendre ultérieurement à cette construction directe, après l'avoir -convenablement instituée dans le Traité que je viens d'achever, et -qui devient désormais le simple point de départ général de tous les -travaux réservés à mon âge d'entière maturité. En indiquant ces quatre -ouvrages essentiels, je vais les mentionner suivant l'ordre où je -les ai successivement conçus, dès la première origine de ce Traité -fondamental, mais en avertissant déjà que je ne m'engage nullement -à le suivre, et que je me réserve, à cet égard, toute la liberté -d'exécution que me procure désormais la base universelle que je viens -de poser, et dont je puis toujours, sans aucune inconséquence, varier -à mon gré l'application spéciale, soit d'après les exigences plus ou -moins éventuelles du grand mouvement philosophique, soit même selon -les seules convenances de ma situation personnelle: tandis qu'il ne -pouvait en être ainsi auparavant, vu l'inflexible nécessité de suivre -scrupuleusement, à tout prix, l'ordre unique qui correspondait à une -telle fondation, en écartant avec une invariable opiniâtreté les -divers conseils irrationnels qu'une sollicitude peu judicieuse m'avait -souvent donnés jadis sur le morcellement arbitraire de la composition -actuelle. Au reste, je terminerai cette indication par la discussion -rapide du meilleur ordre d'une telle élaboration, étant d'ailleurs -très-disposé maintenant à accueillir avec reconnaissance les réflexions -que pourraient m'adresser à ce sujet tous ceux qui, ayant suffisamment -compris la nature et la portée de cette nouvelle philosophie, -s'intéressent aujourd'hui à son essor ultérieur. - -Deux de ces ouvrages seront directement destinés à consolider -méthodiquement le nouveau système philosophique; les deux autres se -rapporteront surtout à son application générale. - -Quant aux premiers, il faut reconnaître que, dans ce Traité original, -je devais essentiellement apprécier chaque élément fondamental de -la systématisation finale en restant, autant que possible, dans la -situation d'esprit conforme à sa constitution actuelle, afin de -m'élever ainsi successivement, en même temps que le lecteur, avec -une pleine sécurité et une efficacité mieux assurée, jusqu'à l'état -définitif que j'avais d'abord aperçu, mais qui ne pouvait être -suffisamment caractérisé que par cet essor graduel, reproduction -spontanée, suivant le précepte cartésien, de l'ensemble de l'évolution -moderne. Or, quels que dussent être les avantages essentiels de cette -marche à posteriori, sans laquelle mon but eût été certainement -manqué, il en résulte nécessairement que les diverses philosophies -spéciales, d'après lesquelles je crois avoir enfin fondé la vraie -philosophie générale, ne sauraient avoir ici leur véritable caractère -définitif, qui ne peut maintenant s'établir que sous l'universelle -intervention normale de la nouvelle unité philosophique, régénérant -ainsi, à son tour, tous les élémens qui ont dû concourir à sa propre -formation. Cette réaction nécessaire, qui, convenablement accomplie, -constituera directement, au moins dans l'ordre abstrait, l'état -final de la systématisation positive, exigerait donc, par sa nature, -autant de Traités philosophiquement spéciaux, tous dominés par -l'esprit sociologique, qu'il existe réellement de différentes sciences -fondamentales. Mais l'évidente impossibilité d'exécuter dignement cette -entière élaboration pendant le peu de vie qui me reste, même quand le -temps m'y serait désormais mieux ménagé, m'a d'avance déterminé à me -restreindre, à cet égard, aux deux termes extrêmes, qui doivent être, -en effet, les plus décisifs, et qui d'ailleurs me sont plus familiers: -ce qui me conduira donc à systématiser méthodiquement, d'une part, la -philosophie mathématique, d'une autre part, la philosophie politique; -laissant ainsi à mes divers successeurs ou collègues à constituer -semblablement les quatre philosophies intermédiaires, astronomique, -physique, chimique et biologique. - -La philosophie mathématique sera l'objet direct d'un ouvrage spécial -en deux volumes, dont le premier se rapportera naturellement à la -mathématique abstraite, ou analyse proprement dite, et le second à -la mathématique concrète, spontanément décomposée en géométrie et -mécanique, suivant les principes ici établis. Quand j'ai composé, il -y a douze ans, le tome premier du Traité actuel, j'avais encore une -opinion beaucoup trop favorable de la portée philosophique propre aux -géomètres de notre siècle; en sorte que j'y ai dû croire suffisamment -indiquées plusieurs vues importantes de philosophie mathématique, -qui sont au contraire restées jusqu'ici complétement inaperçues, -faute d'avoir été assez distinctement caractérisées pour des esprits -maintenant parvenus, à force de dispersion empirique, à un degré de -rétrécissement dont j'avais moi-même d'abord une trop faible idée avant -une telle épreuve, quoique je sois forcé de vivre au milieu d'eux. -Ainsi, outre le motif fondamental ci-dessus indiqué, qui m'impose -l'obligation directe de construire spécialement, d'après mon point -de vue actuel, une vraie philosophie mathématique, on voit que des -considérations passagères, mais aujourd'hui fort importantes, doivent -me faire mieux sentir le besoin d'accomplir une portion aussi décisive -de la construction générale. - -Envers le second ouvrage, uniquement consacré à la philosophie -politique, il a été ici si souvent indiqué, depuis le début du tome -quatrième, qu'il serait maintenant superflu d'en signaler expressément -la destination et l'urgence. Il se composera de quatre volumes, -dont le premier traitera de la méthode sociologique, le second de -la statique sociale, le troisième de la dynamique sociale, et le -dernier de l'application générale d'une telle doctrine. Tous ceux -qui auront convenablement apprécié ma création de la sociologie -dans la seconde moitié de ce Traité sentiront aisément, d'après mes -nombreux avis incidents, qu'elle ne rend nullement superflue cette -nouvelle composition, à laquelle se trouve seulement ainsi préparée une -base indispensable. Ayant ici consacré deux volumes à l'élaboration -originale de la sociologie dynamique, on doit d'abord craindre -qu'un seul ne puisse pas me suffire ultérieurement pour sa propre -construction finale: mais il faut considérer que j'ai été forcé de -mêler, à beaucoup d'égards, à l'étude purement dynamique que je devais -avoir surtout en vue, des discussions spontanées relatives à la partie -statique, et même à la méthode, qui auront été alors suffisamment -constituées d'avance; en sorte que, d'après l'ensemble des préparations -antérieures, ce volume unique suffira, j'espère, à l'appréciation -abstraite de l'évolution sociale. Cet ouvrage est, ce me semble, par -sa nature, le plus important de tous ceux qui me restent à exécuter; -puisque le Traité actuel ayant finalement abouti à l'universelle -prépondérance mentale, à la fois logique et scientifique, du point de -vue social, on ne saurait, à tous égards, plus directement coopérer à -l'installation finale de la nouvelle philosophie qu'en élaborant l'état -normal de la science correspondante, quand même les hautes nécessités -pratiques ne commanderaient pas évidemment une telle construction -spéciale. - -Passant maintenant aux deux ouvrages relatifs à l'application générale -du nouveau système philosophique, je dois d'abord annoncer, en -troisième lieu, un Traité fondamental sur l'éducation positive, qui, -d'après la maturité actuelle de mes idées, me semble réductible à -un seul volume. Ce grand sujet n'a pu encore être abordé chez les -modernes d'une manière convenablement systématique, puisque la marche -générale de l'éducation individuelle ne peut être, à tous égards, -suffisamment appréciée que d'après sa conformité nécessaire avec -l'évolution collective, seule immédiatement jugeable, suivant les -explications directes du cinquante-huitième chapitre. Mais, la vraie -théorie de cette évolution fondamentale étant maintenant établie, on -peut enfin traiter aussi de l'éducation proprement dite. D'une autre -part, la destination sociale d'un tel travail est ici nettement posée -d'avance, en même temps que son principe philosophique, comme devant -constituer la première base universelle de la régénération politique, -dont l'inévitable avénement se trouve déjà démontré et caractérisé. -Ce troisième ouvrage dérive donc, de la manière la plus naturelle, -du Traité actuel. Quant à sa haute importance, elle ne saurait être -douteuse, surtout à cause de l'organisation positive de la morale, -qui constituera la principale partie d'une telle élaboration, et -qui doit aujourd'hui déterminer avec le plus d'efficacité l'entière -élimination de la philosophie théologique, dont la domination surannée -entrave encore, à tant d'égards, malgré sa propre impuissance, l'essor -fondamental de la pensée et de la sociabilité modernes. - -Enfin, le quatrième ouvrage, également formé d'un seul volume, -consistera en un Traité systématique de l'action de l'homme sur -la nature, qui n'a jamais été, à ma connaissance, rationnellement -appréciée dans son ensemble. Malgré l'intérêt propre de ce vaste sujet, -il n'y saurait être conçu que dans son institution philosophique; -puisque son élaboration spéciale exigerait évidemment, d'après mes -principes encyclopédiques, la construction préalable de la science -concrète, encore essentiellement prématurée. En cet état, il est aisé -de concevoir l'intime connexité de cette dernière composition avec le -Traité fondamental: car son principal objet consistera à organiser -directement la vraie relation finale qui doit exister, à tous égards, -entre la science et l'art. La fluctuation radicale qui persiste encore -à ce sujet, surtout envers les cas les plus importans, et qui suscite -ou maintient tant de vicieux conflits élémentaires où la théorie et la -pratique sont également compromises, caractérise certainement l'une -des plus intimes difficultés de la situation moderne. Il est donc aisé -de sentir aussi l'importance spéciale d'un ouvrage destiné surtout à -dissiper directement ces obstacles intellectuels à l'établissement -durable de l'harmonie la plus décisive entre les deux élémens -nécessaires de l'organisme positif. - -D'après cette indication successive, le lecteur voit maintenant -que, comme je l'ai annoncé ci-dessus, l'ensemble de mon élaboration -ultérieure peut indifféremment affecter un ordre quelconque envers -ces quatre ouvrages essentiels, puisque chacun d'eux se rapporte -directement à la pensée fondamentale dont je viens d'achever la -constitution originale, et au plein ascendant de laquelle tous sont -réellement indispensables. Si j'étais certain de pouvoir l'accomplir -entièrement, malgré la brièveté de ma vie et les graves embarras d'une -position que la préface de ce volume a suffisamment caractérisée, je -serais encore disposé à conduire cette exécution suivant l'exposition -précédente, comme je l'ai projeté il y a vingt ans, en arrêtant déjà -la conception et la destination de ces divers travaux philosophiques, -tous incidemment promis, quoique avec une inégale insistance, dans -ce Traité: ce serait peut-être l'ordre le plus efficace, au moins -finalement, pour le progrès général de la raison publique. Mais, une -telle sécurité étant fort loin d'exister chez moi, je serai sans -doute conduit à exécuter d'abord, pendant les quatre ou cinq années -qui vont suivre, le second de ces ouvrages, comme étant à la fois -le plus étendu et le plus décisif. Le quatrième est assurément le -moins urgent, quelle qu'en soit la haute utilité; et le troisième n'a -probablement pas autant besoin que le second d'une exécution immédiate -à laquelle le public actuel est d'ailleurs moins préparé. D'une autre -part, quelque éminent avantage logique que dût offrir aujourd'hui -l'apparition directe du premier Traité, pour attirer aussitôt à la -grande élaboration philosophique des esprits qui s'arrêtent maintenant -au premier degré de l'initiation scientifique, son ajournement n'offre -peut-être aucun grave inconvénient réel; puisque les géomètres actuels -semblent peu mériter d'ordinaire qu'on s'occupe tant de les élever -méthodiquement à la dignité philosophique, que le mouvement universel -les forcera bientôt de rechercher. - -Telle est l'indication générale par laquelle j'ai cru devoir terminer -enfin ce grand ouvrage, qui doit aussi constituer désormais une simple -introduction fondamentale aux divers travaux essentiels du reste de -ma carrière spéculative, si je n'y suis pas trop entravé d'après -l'état, à la fois subalterne et précaire, où, suivant les douloureuses -explications de ma préface, se trouve encore, au milieu de ma -quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle, toujours -exposée jusqu'ici, malgré le scrupuleux accomplissement continu de mes -divers devoirs spéciaux, à être inopinément bouleversée sous l'aveugle -ou malveillante impulsion des préjugés et des passions propres à notre -déplorable régime scientifique. - - -FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER. - - - - -TABLE GÉNÉRALE -DES MATIÈRES -CONTENUES -DANS LES SIX VOLUMES DE CE TRAITÉ[36]. - - Note 36: D'après les motifs indiqués à la fin de la Préface, - j'ai cru devoir ici noter exactement l'époque et la durée de - chacune des parties successives de cette longue composition, - dont les diverses vicissitudes deviendront ainsi plus - aisément appréciables. - - - TOME PREMIER, - CONTENANT - LES PRÉLIMINAIRES GÉNÉRAUX ET LA PHILOSOPHIE - MATHÉMATIQUE. - - (Tout ce premier volume a été écrit dans le premier semestre de 1830.) - - Pages. - - DÉDICACE V - - AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR VI - - Tableau synoptique de l'ensemble du Cours de philosophie - positive 1 - - 1re Leçon. Exposition du but de ce cours, ou considérations - générales sur la nature et la destination de la - philosophie positive 1 - - 2e Leçon. Exposition du plan de ce cours, ou considérations - générales sur la hiérarchie fondamentale des - sciences positives 57 - - 3e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble - de la science mathématique 117 - - 4e Leçon. Vue générale de l'analyse mathématique 165 - - 5e Leçon. Considérations générales sur le calcul des - fonctions directes 197 - - 6e Leçon. Exposition comparative des divers points de - vue généraux sous lesquels on peut envisager le - calcul des fonctions indirectes 225 - - 7e Leçon. Tableau général du calcul des fonctions indirectes 273 - - 8e Leçon. Considérations générales sur le calcul des - variations 315 - - 9e Leçon. Considérations générales sur le calcul aux - différences finies 337 - - 10e Leçon. Vue générale de la géométrie 349 - - 11e Leçon. Considérations générales sur la géométrie - _spéciale_ ou _préliminaire_ 397 - - 12e Leçon. Conception fondamentale de la géométrie - _générale_ ou _analytique_ 429 - - 13e Leçon. De la géométrie générale à deux dimensions 469 - - 14e Leçon. De la géométrie générale à trois dimensions 511 - - 15e Leçon. Considérations philosophiques sur les principes - fondamentaux de la mécanique rationnelle 539 - - 16e Leçon. Vue générale de la statique 587 - - 17e Leçon. Vue générale de la dynamique 647 - - 18e Leçon. Considérations philosophiques sur les théorèmes - généraux de mécanique rationnelle 691 - - - TOME DEUXIÈME, - CONTENANT - LA PHILOSOPHIE ASTRONOMIQUE ET LA PHILOSOPHIE PHYSIQUE. - - (L'une a été écrite dans le mois de septembre 1834, et - l'autre dans le premier trimestre de 1835.) - - 19e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble - de la science astronomique 7 - - 20e Leçon. Considérations générales sur les méthodes - d'observation en astronomie 47 - - 21e Leçon. Considérations générales sur les phénomènes - géométriques élémentaires des corps célestes 93 - - 22e Leçon. Considérations générales sur le mouvement - de la Terre 139 - - 23e Leçon. Considérations générales sur les lois de Kepler, - et sur leur application à l'étude géométrique des - mouvemens célestes 179 - - 24e Leçon. Considérations fondamentales sur la loi de la - gravitation 219 - - 25e Leçon. Considérations générales sur la statique céleste 261 - - 26e Leçon. Considérations générales sur la dynamique - céleste 301 - - 27e Leçon. Considérations générales sur l'astronomie - sidérale et sur la cosmogonie positive 351 - - 28e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble - de la physique 389 - - 29e Leçon. Considérations générales sur la barologie 465 - - 30e Leçon. Considérations générales sur la thermologie - physique 507 - - 31e Leçon. Considérations générales sur la thermologie - mathématique 549 - - 32e Leçon. Considérations générales sur l'acoustique 595 - - 33e Leçon. Considérations générales sur l'optique 637 - - 34e Leçon. Considérations générales sur l'électrologie 677 - - - TOME TROISIÈME, - CONTENANT - LA PHILOSOPHIE CHIMIQUE ET LA PHILOSOPHIE BIOLOGIQUE. - - (La philosophie chimique a été écrite dans le mois de - septembre 1835.) - - 35e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble - de la chimie 7 - - 36e Leçon. Considérations générales sur la chimie proprement - dite ou _inorganique_ 79 - - 37e Leçon. Examen philosophique de la doctrine chimique - des proportions définies 133 - - 38e Leçon. Examen philosophique de la théorie électro-chimique 179 - - 39e Leçon. Considérations générales sur la chimie dite - _organique_ 227 - - 40e Leçon. (_Écrite du 1er au 30 janvier 1836._) - Considérations philosophiques sur l'ensemble de la - science biologique 269 - - 41e Leçon. (_Écrite du 1er au 6 août 1836._) Considérations - générales sur la philosophie anatomique 487 - - 42e Leçon. (_Écrite du 9 au 15 août 1836._) Considérations - générales sur la philosophie biotaxique 537 - - 43e Leçon. (_Écrite du 20 novembre au 15 décembre - 1837._) Considérations philosophiques sur l'étude - générale de la vie végétative ou _organique_ 609 - - 44e Leçon. (_Écrite du 17 au 22 décembre 1837._) - Considérations philosophiques sur l'étude générale de la - vie _animale_ proprement dite 693 - - 45e Leçon. (_Écrite du 24 au 31 décembre 1837._) - Considérations générales sur l'étude positive des fonctions - intellectuelles et morales, ou cérébrales 761 - - - TOME QUATRIÈME, - CONTENANT - LA PARTIE DOGMATIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE. - - (Tout ce quatrième volume a été écrit, avec très-peu - d'interruption, du 1er mars au 1er juillet 1839.) - - AVIS DE L'ÉDITEUR V - - AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR VII - - 46e Leçon. Considérations politiques préliminaires sur - la nécessité et l'opportunité de la _physique sociale_, - d'après l'analyse fondamentale de l'état politique actuel 1 - - 47e Leçon. Appréciation sommaire des principales tentatives - philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la - science sociale 225 - - 48e Leçon. Caractères fondamentaux de la méthode positive - dans l'étude rationnelle des phénomènes sociaux 287 - - 49e Leçon. Relations nécessaires de la physique sociale - avec les autres branches fondamentales de la philosophie - positive 471 - - 50e Leçon. Considérations préliminaires sur la statique - sociale, ou théorie générale de l'ordre spontané des - sociétés humaines 537 - - 51e Leçon. Lois fondamentales de la dynamique sociale, - ou théorie générale du progrès naturel de l'humanité 623 - - - TOME CINQUIÈME, - CONTENANT - LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, EN TOUT CE QUI - CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE. - - 52e Leçon. (_Écrite du 21 avril au 2 mai 1840._) Réduction - préalable de l'ensemble de l'élaboration historique. - --Considérations générales sur le premier état théologique - de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée du - régime théologique et militaire 1 - - 53e Leçon. (_Écrite du 7 au 30 mai 1840._) Appréciation - générale du principal état théologique de l'humanité: - âge du polythéisme. Développement graduel - du régime théologique et militaire 115 - - 54e Leçon. (_Écrite du 15 juin au 2 juillet 1840._) - Appréciation générale du dernier état théologique de - l'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale - du régime théologique et militaire 297 - - 55e Leçon. (_Écrite du 10 janvier au 26 février 1841._) - Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés - modernes: époque critique, ou âge de transition - révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord - spontanée et ensuite systématique, de l'ensemble du régime - théologique et militaire 492 - - - TOME SIXIÈME ET DERNIER, - CONTENANT - LE COMPLÉMENT DE LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, - ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES. - - EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL - DE COMMERCE DE PARIS III - - AVIS DE L'ÉDITEUR IV - - PRÉFACE PERSONNELLE (_Écrite du 17 au 19 juillet 1842._) V - - 56e Leçon. (_Écrite du 20 mai au 17 juin 1841._) Appréciation - générale du développement fondamental des divers élémens - propres à l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, - ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle - prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. - Convergence progressive des principales évolutions spontanées - de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime - rationnel et pacifique 1 - - 57e Leçon. (_La partie historique de cette Leçon a été écrite - du 25 juin au 14 juillet 1841, et la partie dogmatique du 23 - décembre 1841 au 15 janvier 1842._) Appréciation générale - de la portion déjà accomplie de la révolution française ou - européenne.--Détermination rationnelle de la tendance finale - des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain: - état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé - par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble - sur l'esprit de détail 344 - - 58e Leçon. (_Écrite du 17 mai au 16 juin 1842._) Appréciation - finale de l'ensemble de la méthode positive 645 - - 59e Leçon. (_Écrite du 23 au 28 juin 1842._) Appréciation - philosophique de l'ensemble des résultats propres à - l'élaboration préliminaire de la doctrine positive 786 - - 60e et dernière Leçon. (_Écrite du 9 au 13 juillet 1842._) - Appréciation générale de l'action finale propre à la - philosophie positive 839 - - -FIN DE LA TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. - - * * * * * - - Corrections. - - Note 1: «inpudemment» remplacé par «impudemment» (qui lui furent - ensuite impudemment attribuées). - Page 63: au lieu de «de plus en pacifique» il faut sans doute lire - «de plus en plus pacifique». - Page 112: «irrationelle» remplacé par «irrationnelle» (loin de - justifier l'irrationnelle surprise). - Page 161: «pure-rement» remplacé par «purement» (en travaux purement - préparatoires). - Page 296: «public» remplacé par «publique» (ce que d'abord la raison - publique jugeait impie). - Page 307: «hapitre» remplacé par «chapitre» (au quarante-cinquième - chapitre). - Page 308: «Mallebranche» remplacé par «Malebranche» (quand - Malebranche s'en fut exclusivement emparé). - Page 413: «Histo-toriquement» remplacé par «Historiquement» - (Historiquement envisagée, cette nouvelle prépondérance). - Page 413: «un» remplacé par «une» (une telle rénovation préalable). - Page 415: «plongé» remplacé par «plongée» (où demeure plongée, depuis - un demi-siècle, l'élite de l'humanité). - Page 434: inséré «l'» (de ceux de l'antiquité). - Page 478: «posivité» remplacé par «positivité» (sa positivité le - rendrait plus efficace). - Page 536: «dis-discussion» remplacé par «discussion» (la discussion - rationnelle). - Page 565: «corrrespondante» remplacé par «correspondante» (l'esprit - de la philosophie correspondante). - Page 599: «et et» remplacé par «et» (continue d'éclairer et de - défendre). - Page 599: «un» remplacé par «une» (une certaine similitude). - Page 644: inséré «y» (il y a douze ans). - Page 645: «le» remplacé par «la» (la plus importante et la plus - difficile). - Page 649: «le» remplacé par «la» (a été la plus complète). - Page 675: inséré «ai» (la constitution que je lui ai imposée). - Page 701: «rationellement» remplacé par «rationnellement» - (susceptibles d'être rationnellement prévus). - Page 734: «l'évolu-lution» remplacé par «l'évolution» (l'état - correspondant de l'évolution humaine). - Page 771: «offert» remplacé par «offerts» (quatre modes essentiels - que nous a successivement offerts). - Page 791: «tendante» remplacé par «tendant» (ce principe - incontestable, tendant à dénaturer). - Page 853: «tout» remplacé par «toute» (toute autre systématisation). - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive, vol. 6/6, by -Auguste Comte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE, VOL 6 *** - -***** This file should be named 50786-0.txt or 50786-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/7/8/50786/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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