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-Project Gutenberg's Cours de philosophie positive, vol. 6/6, by Auguste Comte
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Cours de philosophie positive, vol. 6/6
-
-Author: Auguste Comte
-
-Release Date: December 28, 2015 [EBook #50786]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE, VOL 6 ***
-
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-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans
-Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- Au lecteur.
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- se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement
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-
- Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 36 et
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- COURS
- DE
- PHILOSOPHIE POSITIVE.
-
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-
-
- SE TROUVE AUSSI:
-
- À TOULOUSE, chez _Charpentier_.
-
- À LEIPZIG, chez _Michelsen_,
- À LONDRES, chez _Duleau et Cie_,
- À VIENNE, chez _Rohrmann_,
- À TURIN, chez { _Pic_,
- { _Bocca_,
- À SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_.
-
- IMPRIMERIE DE BACHELIER,
- rue du Jardinet, n° 12.
-
-
-
-
- COURS
- DE
- PHILOSOPHIE POSITIVE,
-
- PAR M. AUGUSTE COMTE,
-
- ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
- TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE À CETTE ÉCOLE,
- ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.
-
-
- TOME SIXIÈME ET DERNIER,
- CONTENANT
- LE COMPLÉMENT DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
- ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES.
-
-
- PARIS,
- BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
- POUR LES SCIENCES,
- QUAI DES AUGUSTINS, N° 55.
-
- 1842
-
-
-
-
-EXTRAIT DU JUGEMENT
-rendu le 29 décembre 1842
-PAR LE TRIBUNAL DE COMMERCE
-DE PARIS,
-
- _Sur l'action intentée par_ M. AUGUSTE COMTE _contre_ M.
- BACHELIER, _au sujet de l'=Avis de l'éditeur= placé par ce
- libraire en tête du tome 6e et dernier du_ COURS DE PHILOSOPHIE
- POSITIVE.
-
- * * * * *
-
- Attendu que, dans cet _Avis_, M. Bachelier ne s'est pas borné
- à récuser d'avance la solidarité des assertions de l'auteur,
- mais qu'il y a ajouté des expressions inconvenantes envers M.
- Comte; que ledit avis n'a point été préalablement communiqué à
- M. Comte, lequel n'en a eu connaissance que par la publication
- de son volume;
-
- Attendu qu'un éditeur ne peut faire arbitrairement, dans un
- ouvrage qu'il publie, aucune addition ni suppression sans le
- consentement formel de l'auteur; et que les usages constants
- de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque
- d'une publication soit mise sous presse sans que l'éditeur ait
- d'abord obtenu le _bon à tirer_ de l'auteur;
-
- Attendu que, dans la position respective où se trouvent ainsi
- les parties, tous rapports de confiance mutuelle deviennent
- désormais impossibles;
-
- Par ces motifs, le Tribunal ordonne:
-
- 1° Que Bachelier sera tenu de supprimer, dans tous les
- exemplaires non écoulés, le carton intitulé _Avis de
- l'éditeur_, placé avant la préface du 6me volume de la
- _Philosophie positive_, et ce dans les huit jours du présent
- jugement, sous peine de cinquante francs de dommages-intérêts
- pour chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint
- par toutes les voies de droit et même par corps;
-
- 2° Que les conventions primitivement arrêtées entre les
- parties sont dès ce moment résiliées, en ce qui touche le
- droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions
- subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par l'auteur de
- n'en point émettre une nouvelle édition avant l'épuisement de
- la première;
-
- 3° Condamne Bachelier à tous les dépens, même au coût de
- l'enregistrement du présent jugement.
-
-
-
-
-AVIS DE L'ÉDITEUR.
-
-
-Au moment de mettre sous presse la Préface de ce volume, je me suis
-aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui savent combien je dois
-de reconnaissance au Secrétaire de l'Académie des Sciences et du Bureau
-des Longitudes comprendront que j'aie demandé _catégoriquement_ la
-suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. M. Comte s'y
-est _refusé_. Dès ce moment je n'avais qu'un parti à prendre, celui de
-ne pas prêter mon concours à la publication de ce 6e volume. M. Arago,
-à qui j'ai communiqué cette résolution, m'a forcé d'y renoncer.
-
-«Ne vous inquiétez pas, m'a-t-il dit, des attaques de M. Comte. Si
-elles en valent la peine, j'y répondrai. La portion du public que ces
-discussions intéressent sait d'ailleurs très-bien que la mauvaise
-humeur du _philosophe_ date tout juste de l'époque où M. Sturm
-fut nommé professeur d'analyse à l'École Polytechnique. Or, avoir
-conseillé, dans le cercle restreint de mon influence, de préférer un
-illustre géomètre au concurrent chez lequel je ne voyais de titres
-mathématiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, c'est un acte de ma
-vie dont je ne saurais me repentir.»
-
-Malgré les incitations si libérales de M. Arago, j'ai cru ne devoir
-publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui
-s'est élevé entre M. Comte et moi.
-
- Paris, 16 août 1842.
- BACHELIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
-
-
-
-
-PRÉFACE PERSONNELLE.
-
-
-En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui
-devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi
-longtemps une attention persévérante, l'explication générale des
-motifs, essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans
-cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est
-ici d'autant plus convenable, que des obstacles analogues pourront
-également entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que
-j'annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de
-cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination
-principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le
-grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans
-aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, si son objet propre les
-intéresse suffisamment.
-
-La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait
-d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva,
-aussitôt après la publication du tome premier, par suite de la crise
-industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de 1830.
-Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre,
-pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature
-et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une
-impression immédiate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite
-de l'extension très-prononcée qu'acquit graduellement mon opération
-philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs
-la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront
-pas oublié l'annonce initiale pourront maintenant se convaincre,
-soit d'après l'accroissement du nombre des volumes, soit en vertu de
-leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est
-réellement plus que double de ce qui avait été originairement promis.
-Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs
-de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en
-1836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en 1832. Si donc,
-au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il
-faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérens à ma situation
-personnelle. Or, je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée
-essentielle, soit passée, soit future, qu'en appelant ici une attention
-directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai,
-d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité
-avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du
-reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle
-philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche
-spéculative et même aussi de sa position individuelle.
-
-Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et
-monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un de ces lycées où Bonaparte
-s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique
-prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j'avais à
-peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous
-les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le
-besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique
-et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont
-la principale phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible
-ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme
-à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de
-moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique,
-heureusement développée à l'École Polytechnique, me fit bientôt
-pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût
-réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement
-compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée
-à la première phase de la positivité rationnelle, étendue seulement
-jusqu'à l'ensemble des études inorganiques, j'éprouvai ensuite, avant
-même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin
-d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière
-de philosopher que j'y avais apprise envers les plus simples sujets.
-Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en
-biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels,
-mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie
-hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi
-que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances
-intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement
-indépendantes, quoique toujours également impérieuses[1]. Cet équilibre
-décisif résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me
-conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale
-et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée
-sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de
-l'évolution humaine, individuelle ou collective: elle fut directement
-appliquée, en 1825 et 1826, à la réorganisation politique, dans
-les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai
-ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés.
-Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement
-constituée que d'après la première exécution, commencée en 1826, et
-réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration
-écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale
-de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers
-prédécesseurs depuis Descartes et Bacon[2].
-
- Note 1: A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à
- la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de
- Condorcet, mon évolution spontanée fut profondément troublée
- pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée
- ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort
- ingénieux, mais très-superficiel, dont la nature propre,
- beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu
- philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile
- essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre
- M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à
- sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée
- sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente
- notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre,
- d'après la profonde irrationnalité de son éducation générale.
- Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base
- d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une
- partie notable de mon activité philosophique vers de vaines
- tentatives d'action politique directe; quoique, du reste,
- il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation
- à une publicité immédiate et peut-être même prématurée,
- une attention plus décisive à l'efficacité sociale du
- développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été
- auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier
- fondement réel de la direction qui caractérisait surtout
- M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique
- très-incomplète en effet, constitua aussi, après notre
- rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations
- dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en
- philosophie politique, en attribuant une importance factice à
- une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1824, une
- générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée,
- et que ne portait point, deux ans auparavant, la première
- édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor
- ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines
- récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le
- dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort
- au-delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la
- double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails
- indifférens au public en rapportant la valeur totale de
- chaque conception à celui qui en a manifesté le premier
- germe distinct, lors même que la saine appréciation et la
- réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit
- à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui
- peuvent donner plus de force à mes propres pensées.
-
- Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement
- abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer
- mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposée à
- l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant
- profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des
- graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes
- sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations
- éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort.
- S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de
- vraies convictions et son entraînement presque irrésistible
- vers les bruyans succès immédiats eussent peut-être égaré
- sa vieillesse fort au-delà des bornes qu'il avait toujours
- spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une
- telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant
- six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas
- entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes
- profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui
- lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs
- qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en
- lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression
- physique, cette tendance banale vers une vague religiosité,
- qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de
- l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la
- réorganisation sociale sans y être convenablement préparés
- par leur propre rénovation mentale.
-
- Note 2: L'essor initial de cette opération orale fut
- douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une
- crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes
- peines morales avec de violens excès de travail. Sagement
- livrée à son cours spontané, cette crise eût sans doute
- bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra
- clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop
- irréfléchie, d'ailleurs si naturelle en de tels cas,
- détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une
- médication empirique, dans l'établissement particulier du
- fameux Esquirol, où le plus absurde traitement me conduisit
- rapidement à une aliénation très-caractérisée. Après que
- la médecine m'eut enfin heureusement déclaré incurable,
- la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée
- d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en
- quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la
- maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement
- spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement
- consolidé que, en août 1828, appréciant, dans un journal, le
- célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie,
- j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles
- que cette triste expérience venait de me procurer si
- chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez
- d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année
- suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré
- la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant
- jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois
- ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que
- j'achève aujourd'hui.
-
- Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute
- point à de vaines préoccupations personnelles la confidence
- hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront
- l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte,
- chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes
- moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des
- antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me
- garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les
- insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter
- les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor
- de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume
- doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion.
- Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de
- semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en
- 1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens
- privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom
- doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle
- conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs
- oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue
- avait aussi été employé en vain, dans le monde savant,
- quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin
- de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur
- qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par
- ces deux exemples incontestables du déplorable égarement
- pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions,
- même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le
- motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans
- cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la
- malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes
- indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident
- qui en est l'objet.
-
-Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune
-personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon
-existence matérielle devait directement reposer sur des occupations
-professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le
-succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour
-jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que
-cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer
-ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis
-spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique,
-envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà
-remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi
-bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans
-cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous
-tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant
-ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais
-troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi
-scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé,
-elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire
-avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans
-services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui
-en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement
-livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations.
-Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite
-de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la
-principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette
-carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux
-diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse
-envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant,
-avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma
-part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici
-le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa
-conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent
-de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins
-en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle
-n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours
-résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance
-philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses
-branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades
-et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse
-secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement
-aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été
-pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre,
-soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait
-éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je
-trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une
-telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a
-toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement
-pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été
-exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant
-s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement
-dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le
-grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un
-géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation
-morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique
-trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à
-un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement
-devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite
-solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve
-décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me
-trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique.
-Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude
-de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait,
-j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le
-monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées
-à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement
-opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru
-jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir
-suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office
-précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions
-plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement
-initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant
-la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé,
-pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un
-actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens
-spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de
-ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations
-journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours
-consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement
-consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes
-travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle
-ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que
-de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en
-me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je
-pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et
-son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première,
-en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ
-chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement
-continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur
-sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui,
-d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse
-existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi
-soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple
-formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout
-instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui
-légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et
-que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout
-d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur,
-mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses
-impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à
-la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la
-conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne,
-son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement
-exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que
-doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit
-même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes
-seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des
-récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient
-pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement
-averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir
-inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis
-savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième
-année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement
-bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes
-devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée
-des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est
-afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable
-situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon
-égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse
-être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une
-imminente oppression.
-
- Note 3: Notre École Polytechnique est essentiellement régie,
- en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil
- formé principalement de tous les professeurs quelconques, y
- compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand,
- en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non
- obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis
- dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis
- une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre
- de compétence, la nomination exclusive ou la présentation
- décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la
- confiance irréfléchie que sa composition caractéristique
- a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé
- à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective
- aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel
- ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement
- amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle,
- tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou
- convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même
- excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus
- évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister
- suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions
- spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice,
- comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur
- préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli
- par ce qu'on appelle improprement les _répétiteurs_, les
- ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été
- poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun
- d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel
- du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance
- législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre
- la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus
- injustes animosités que pourrait susciter une rivalité
- individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être
- fréquente, on plutôt presque habituelle.
-
- D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres
- à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi,
- en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la
- profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en
- matière quelconque de gouvernement, même scientifique.
- L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives
- n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles
- si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de
- l'homme et de la société qui distingue naturellement la
- classe administrative, et qui, même à l'état empirique,
- constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre
- plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans
- voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la
- responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour
- tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu,
- à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop
- de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et
- des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée
- sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et
- oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique
- émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M.
- Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations
- propres à la classe qu'il domine si déplorablement
- aujourd'hui.
-
-Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle
-appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher
-convenablement à la position nécessaire où me place directement
-l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois
-influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se
-disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel.
-
-Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne
-devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs
-patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel,
-quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique
-prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune
-conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation
-sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence,
-j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable
-antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de
-ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de
-l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre
-réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla
-tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse
-naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes
-de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à
-y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur
-de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même
-origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation
-partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades,
-cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement
-continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction
-publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement
-privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé
-par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une
-inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les
-malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis
-cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune
-véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à
-exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré
-sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé,
-contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures
-qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore
-au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet,
-et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer
-d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion
-de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je
-professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes
-de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé
-demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la
-destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir
-systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre
-enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse,
-d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement
-érigé en unique base solide de toutes les notions humaines.
-
-Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant,
-ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins
-prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause
-de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards,
-en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti
-équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor
-graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément
-contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui
-que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout
-prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En
-considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant,
-je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple
-très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant
-que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans
-une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant
-été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié,
-à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait
-l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique,
-de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je
-me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels
-en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis.
-Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer
-de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à
-l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais
-remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un
-caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique
-de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations,
-M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses
-flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt
-entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement
-une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait
-d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite
-obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques
-commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer
-à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui,
-en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât
-finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie
-de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle
-vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans
-la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute,
-assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes,
-quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans,
-pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique.
-C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance,
-que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse
-appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora,
-en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes,
-quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération
-philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale,
-pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet.
-Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment
-philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans
-aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément
-attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance
-d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens
-les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce
-sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en
-effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut
-douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance
-involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout
-la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie
-supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser
-leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de
-rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques,
-qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.
-
-Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule
-constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie
-spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur
-de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma
-famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des
-deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et
-même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle
-dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier
-convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut
-distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui
-s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général
-de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite,
-dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études
-inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui
-pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première,
-l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que
-celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile,
-parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend
-directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé
-non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la
-personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux
-et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle
-sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe,
-comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux
-géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé
-de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce
-que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de
-mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit
-nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée
-pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux
-derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres
-extrêmes de ce volume final.
-
-Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il
-me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement
-décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une
-nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École
-Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant,
-avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis,
-et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma
-propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé
-jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong,
-en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait
-personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement
-conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à
-partager involontairement envers moi les préventions routinières de
-nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette
-éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage
-eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a
-privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité
-avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que
-je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement
-continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son
-heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef,
-honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle,
-dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui
-offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans
-la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels
-l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise
-pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être
-que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves
-à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement
-le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma
-faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette
-convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et
-les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes
-les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires,
-qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable
-ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue
-de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école
-parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre
-que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été
-certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées
-à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser
-irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de
-nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de
-leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un
-tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction
-la plus conforme à sa véritable destination pour le système général
-de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon
-exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du
-projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre
-le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis
-croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel
-l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent
-habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la
-discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès
-de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de
-candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce
-volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut
-expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement
-académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à
-la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous
-les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature
-où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune
-discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement
-ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire
-à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de
-sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle
-suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre
-moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale.
-En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour
-indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première
-disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable
-contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à
-maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel
-des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite
-prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme
-le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle.
-On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers
-l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie,
-avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice
-pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans
-doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition
-mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après
-la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal
-moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être
-continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à
-la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit
-au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.
-
- Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit
- compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans
- doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi
- accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses
- confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme
- une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle
- autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique
- exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût
- distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une
- séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question
- ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que
- l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions,
- individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas,
- éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici
- spécialement rectifier cette officieuse erreur.
-
-Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles
-qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime
-toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui
-partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de
-faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver
-accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent
-de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes
-droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse
-restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte,
-la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne
-pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en
-philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie
-où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de
-réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les
-plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement
-des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que,
-quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces
-diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les
-réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de
-fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique
-et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune
-discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les
-centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de
-substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans
-un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai
-franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur
-l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir
-prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité
-rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée
-à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu
-d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y
-prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les
-explications précédentes, celui qui a directement fondé une science
-nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en
-même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des
-sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on
-appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait
-se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement
-jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il
-laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à
-la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque
-machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent,
-l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace,
-malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une
-chimérique éternité.
-
-Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de
-l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor
-philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence
-théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de
-notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la
-première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être,
-au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger
-habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison
-publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et
-sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous
-vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique
-laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque
-aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et
-les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement
-les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de
-leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes
-dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant
-que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur
-propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office
-modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie
-hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au
-vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à
-la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après
-leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt
-justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise
-les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure
-spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus
-fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment
-représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux
-inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement
-la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés
-à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente
-que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend
-depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour
-garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux
-profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes
-suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement
-abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition
-effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec
-une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la
-royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste
-civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre
-aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant
-la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts
-mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers
-à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique
-possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir
-aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence
-que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans
-la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe
-momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais
-les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance
-spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor
-systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires
-où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards,
-entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les
-craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde
-de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres
-à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où
-ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais
-la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple
-et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse
-aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions
-présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une
-solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages
-personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à
-prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire,
-en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative,
-que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter
-d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit
-nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne
-spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance
-spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique
-n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se
-développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard,
-soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle
-philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final:
-l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime
-réalité de mes prévisions à ce sujet.
-
-D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire
-qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale
-du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette
-préface était vraiment indispensable pour placer directement, par
-un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs
-annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion
-publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue
-mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes
-réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer
-sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup
-contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils
-redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop
-superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en
-apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de
-puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement
-placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a
-naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison
-avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un
-seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie,
-une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance
-que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée.
-Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du
-public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en
-Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée
-contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique
-ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance
-de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats
-que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois
-premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences
-existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand
-même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané
-des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on
-ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si
-pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou
-générale.
-
-Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que
-je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans
-incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant
-désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans
-l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que
-mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à
-la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins
-pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même
-à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si
-jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir
-spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne
-soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et
-des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre
-avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal
-obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la
-régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter
-directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens
-de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement,
-quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens;
-car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines
-réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double
-position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé
-à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde,
-comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel:
-elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre
-de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment
-facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à
-faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le
-moins possible de cette infâme iniquité finale.
-
-
-Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois
-devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement,
-suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques
-renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation
-et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume
-termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant
-mieux dans les conditions de l'auteur.
-
-J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement
-moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait
-beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son
-homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse,
-rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la
-grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me
-suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale,
-l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne
-jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation,
-même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement,
-sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles
-acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a
-constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré
-la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions,
-quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les
-sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état
-récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes
-formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que
-celles qui concernent la science finale du développement social, que je
-devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale
-moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon
-principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement
-confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais
-à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux
-politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc.
-Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul
-journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences
-de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette
-fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage
-habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici
-faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel
-régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire,
-peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation
-des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir
-le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément
-l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse
-périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération
-journalière.
-
- Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément
- reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours
- réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je
- n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni
- Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages
- que d'après quelques relations indirectes et certains
- extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les
- inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis
- convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à
- l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie
- étant enfin irrévocablement constituée, je me propose
- d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande,
- pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle
- unité mentale avec les efforts systématiques des principales
- écoles germaniques.
-
-Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me
-suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont
-le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y
-apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon
-entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable.
-Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai
-cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin
-de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des
-treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles
-très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication
-caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le
-temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long
-travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont
-la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution.
-Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une
-pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net
-pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération
-typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement
-ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère,
-susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une
-telle composition.
-
-
-En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle
-rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance
-tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon
-essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais
-prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine
-polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée
-naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des
-graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment
-exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne
-pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce
-volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de
-l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie,
-quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas
-spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires.
-
- Paris, le 19 juillet 1842.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER.
- Pages.
-
- EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
- DE COMMERCE DE PARIS III
-
- AVIS DE L'ÉDITEUR IV
-
- PRÉFACE PERSONNELLE V
-
- 56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental
- des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité:
- âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée
- par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail
- sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des
- principales évolutions spontanées de la société moderne vers
- l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique 1
-
- 57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie
- de la révolution française ou européenne.--Détermination
- rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes,
- d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif,
- ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle
- prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de
- détail 344
-
- 58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode
- positive 645
-
- 59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des
- résultats propres à l'élaboration préliminaire de la
- doctrine positive 786
-
- 60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action
- finale propre à la philosophie positive 839
-
- TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES contenues dans les six volumes
- de ce Traité 897
-
-
-
-
-COURS
-DE
-PHILOSOPHIE POSITIVE.
-
-
-
-
-CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.
-
- Appréciation générale du développement fondamental propre aux
- divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité:
- âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par
- l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit
- d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions
- spontanées de la société moderne vers l'organisation finale
- d'un régime rationnel et pacifique.
-
-
-L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté,
-au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa
-nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour
-l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement
-général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement
-la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà
-parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le
-cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre
-l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures
-d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne.
-Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons
-suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent,
-l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable
-régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps
-de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible
-quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais
-être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers
-cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement
-révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale,
-plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement
-instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la
-convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait
-alors graduellement la société moderne à un système entièrement
-nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont
-l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement
-après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la
-leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande
-élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen
-direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente
-l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait
-être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà
-suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante
-de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une
-telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition
-propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours
-spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été
-si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer
-de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles
-qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de
-décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici
-avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques
-partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence
-et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des
-développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement
-jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les
-principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les
-phases critiques simultanées.
-
-
-Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ
-général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique,
-si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au
-chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective
-avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos
-explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer
-d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel
-de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du
-quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la
-série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne
-ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord
-disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage
-remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui
-semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième
-siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique
-entre la formation primitive des classes nouvelles et la première
-manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur
-tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un
-régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette
-évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que,
-sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle
-représente la véritable époque où le travail organique des sociétés
-actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme
-nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une
-coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre
-civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable
-en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est
-assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement
-caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi
-les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement
-en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû
-s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de
-l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement
-consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce
-symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par
-un autre grand témoignage historique, non moins universel et non
-moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces
-immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et
-surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie,
-pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des
-classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque
-lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs
-pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées
-soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour
-la série organique que pour la série critique, marque une phase si
-prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin,
-outre les indices évidens d'un développement général de l'activité
-commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales
-destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage
-actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité
-d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor
-esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue,
-remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et
-de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter
-aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer
-d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique
-aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et
-surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement
-scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable
-caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque
-comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure,
-l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des
-formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet
-spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent
-clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les
-études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe
-occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment
-aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines
-observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées.
-Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être,
-par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré
-son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes
-rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance
-progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont
-je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans
-la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque,
-la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes.
-Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à
-tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série
-organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement
-élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que
-d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment
-compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations
-sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation
-collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à
-la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque
-insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait
-comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice
-logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des
-pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la
-quarante-huitième leçon.
-
-En considérant directement cette remarquable coïncidence historique
-entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque
-initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement,
-il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du
-volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident,
-vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial
-des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière
-suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien
-système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque
-jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient
-nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la
-protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les
-divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance
-décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles,
-eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances
-naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant
-développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus
-directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes
-historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective
-des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement
-de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles,
-successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon
-précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment
-transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa
-décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa
-plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement
-de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution
-humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai
-expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps
-que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie
-réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions
-fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une
-pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition
-partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au
-moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité
-militaire toute grande destination permanente, il est clair que
-l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur
-le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors
-d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant
-exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans
-l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant
-les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que
-pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique
-avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un
-attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses
-carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter,
-d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne
-de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux
-mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état
-social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à
-la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli
-sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui
-achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute
-apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des
-principes avec les faits.
-
-Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable
-pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative
-du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui
-procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous
-devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à
-son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les
-quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail
-spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne
-pendant tout le cours des cinq derniers siècles.
-
-Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie
-coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant
-l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question
-de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué
-dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être
-convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie
-politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la
-destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra
-inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première
-ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment
-la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici,
-sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique
-propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y
-rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales
-évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au
-quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre
-des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment
-rationnelle des phénomènes sociaux.
-
-Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne
-ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles
-d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de
-leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle
-tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte
-que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité
-humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins
-prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre
-le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais,
-quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes
-évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur
-leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont
-il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit
-être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et
-d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que
-nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes.
-Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se
-réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois
-intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le
-début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le
-cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des
-diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité
-successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes
-respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est
-point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement
-des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable
-aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non
-moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura
-finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble
-de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant
-spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité;
-comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire
-exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une
-anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours
-actuel de notre élaboration historique.
-
-Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui
-semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation
-positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait
-présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc
-concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande
-série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles
-jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques,
-ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un
-accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de
-vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles,
-tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement
-inverse des différentes professions selon la complication graduelle
-de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de
-leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble,
-les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par
-une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète,
-plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent:
-les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté,
-et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent
-ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de
-plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses
-classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus
-en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux
-l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des
-pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre
-plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément
-les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les
-autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette
-prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée,
-d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie
-organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale,
-correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration
-plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève
-à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande,
-à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable
-accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité
-d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective:
-d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes,
-un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité
-universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de
-plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il
-est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.
-
-Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement
-unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession
-pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque
-insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et
-même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement
-régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs
-affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une
-telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique,
-ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je
-l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante
-de ces décompositions successives, résulte de cette distinction
-fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les
-noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons,
-jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité,
-envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons
-bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce
-qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi
-évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif
-des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait
-habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce
-n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière
-accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes
-partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé
-de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable
-dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques,
-à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature,
-depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un
-peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de
-décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres
-radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme
-destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère
-esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément
-insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle
-division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême
-importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs
-spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison
-rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc
-habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie
-positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux:
-l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et
-l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens
-normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à
-leurs principales relations caractéristiques.
-
-Également indispensables dans leurs destinations respectives, et
-d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs
-du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins
-aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes
-uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent
-aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager
-positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme
-_bon_, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut
-en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés
-ou publics, ensuite comme _beau_, relativement aux sentimens de
-perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin
-comme _vrai_, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des
-phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application
-quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet
-ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective
-chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée
-sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques
-rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent
-toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire,
-le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à
-mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans
-l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie
-fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur
-la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit
-même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable
-principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges
-organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois
-genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les
-trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne,
-et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute
-opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou
-scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment
-démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de
-Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire
-est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité
-pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants
-relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens
-propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels
-à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin,
-sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la
-troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques
-organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure
-vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes
-de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera
-finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques
-précédemment indiqués, envers le principe général de la classification
-positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des
-diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus
-lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs,
-ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins
-nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique
-comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et
-l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature,
-nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux
-ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux,
-constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse
-statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation
-moderne.
-
-Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon
-actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y
-ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère
-essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition
-précédente, ne comporte réellement qu'une simple application
-provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie
-depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le
-grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement
-commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus
-que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens
-sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique
-ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement
-équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle
-aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science
-devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui,
-dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble
-fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens
-d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point
-jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la
-dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point
-tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision,
-si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel
-passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique
-proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa
-généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un
-quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante;
-quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision
-passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer
-gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité
-de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire
-résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou
-moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement
-présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle
-routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai
-en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague
-et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une
-philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel
-de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement
-parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale
-n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui
-devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un
-mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire
-expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications
-directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles
-auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle,
-surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale,
-immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui,
-malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai
-établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution
-intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute
-destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science,
-enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec
-une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce
-volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire
-a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers
-siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle
-proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie
-morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse
-historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous
-oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle
-était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel,
-esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis
-ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition,
-il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses
-appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette
-altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des
-explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie
-destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je
-crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.
-
-L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les
-nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale
-de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une
-coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions
-partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait
-neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément
-reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations
-ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent
-l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi
-énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement
-suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous
-venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à
-constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons
-l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement
-ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir
-prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire,
-quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.
-
-D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais
-envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de
-chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui
-des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général
-au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement
-inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir
-l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe
-continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et
-l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique
-en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences
-sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec
-chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée
-d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit,
-au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique
-propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine
-montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale,
-individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement
-succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor
-scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de
-l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression
-commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle
-ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément,
-soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre
-d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique,
-soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur
-le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre
-hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable,
-à tous égards, que sa primitive réalité statique.
-
-L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage
-historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le
-sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des
-quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction
-préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre
-l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation
-directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant
-convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut,
-ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens,
-essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le
-cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation
-a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux
-élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor
-industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier
-contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers
-celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance
-sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre
-qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à
-l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent
-jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que
-celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne
-économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis
-que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi
-profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état
-moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable.
-C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle
-sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage
-primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des
-populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi
-la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels,
-et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur
-est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et
-maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue,
-jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance
-relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement
-amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active
-propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois
-modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième
-chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point
-de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le
-perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément,
-par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor
-purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques.
-Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle
-pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette
-positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement
-transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est
-certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin
-de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre
-élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les
-conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction
-radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique,
-propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont
-la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la
-marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant
-accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine
-entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive
-chez tous les esprits actifs.
-
-Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que
-relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et
-scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution
-industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de
-succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas,
-la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment
-antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la
-gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y
-avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique,
-par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine
-analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de
-notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement
-l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre
-dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer
-l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor
-direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même
-très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé
-au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin
-d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération),
-l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces
-cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de
-constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu
-du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels,
-malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement
-soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement
-assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit
-surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait
-graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par
-une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général,
-pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre
-permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt
-la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans
-ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se
-présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement
-postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident
-quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports
-essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste
-de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement
-l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer
-ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après
-l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil
-spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.
-
- Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique
- devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit
- explicites, soit plus souvent implicites, à une telle
- circonscription territoriale, il convient ici d'avertir
- directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou
- incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de
- ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement
- annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels.
- Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre,
- j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande,
- suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup
- d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation,
- essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout,
- jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la
- civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales
- et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique,
- je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement
- dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre
- part les îles danoises et même la péninsule scandinave,
- ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale
- de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de
- prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit
- entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île
- ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient
- contraires à la nature essentiellement abstraite de notre
- opération sociologique, où une telle énumération ne saurait
- avoir d'autre destination principale que de prévenir le
- vague et la confusion des idées relatives à la vérification
- effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.
-
-Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens
-sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet
-de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble
-du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions
-respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement
-inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je
-l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement
-théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût
-alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement
-aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne
-a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que
-le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier
-développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à
-un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue,
-après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie
-esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le
-génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales
-de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage
-systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la
-direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche
-semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a
-surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne,
-que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec
-une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que
-d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de
-l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération
-permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement
-accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé,
-parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement
-dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur
-de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses
-activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en
-sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie
-positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière
-déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles,
-l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des
-trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus
-restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution
-représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont
-l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie
-et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément,
-dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de
-l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité
-esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare
-progressivement l'activité scientifique ou philosophique.
-
-Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et
-ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin
-convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de
-chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant
-l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base
-nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque
-ici caractérisé la société moderne.
-
-Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social,
-essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps
-opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme
-catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie
-représente, à tous égards, non moins dans la progression organique
-que dans la progression critique, comme la vraie source générale
-de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation,
-la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui,
-chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du
-moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais
-irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque
-ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique
-d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son
-accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories
-radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une
-irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de
-toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute
-d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les
-plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard,
-à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement
-immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre
-eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu
-s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la
-philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au
-degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins
-empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante,
-directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au
-moyen-âge.
-
-En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance,
-dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance
-nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle
-organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes
-laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin
-d'apprécier convenablement la haute importance de la transition
-primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage
-proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les
-plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence
-normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité
-permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion
-spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise
-l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble,
-comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré
-primitif d'incorporation directe de la population agricole à la
-société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la
-manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé
-désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales
-tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque
-chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de
-véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous,
-celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant
-impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette
-nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle
-amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures
-d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque
-unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial
-de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce
-grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques:
-il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à
-la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole,
-d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit
-aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant
-d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les
-mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7].
-Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement
-moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques
-grands centres, alors très rares, mais dont la considération est
-fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts
-ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au
-moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination
-de la population, même dans les plus défavorables localités, par une
-influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait
-au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des
-populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe.
-Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux
-publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les
-inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être
-éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement
-jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse
-existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir
-possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès
-desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément
-paraître fort secondaires.
-
- Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a
- judicieusement rattaché à cette double influence générale le
- mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire,
- qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit
- à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action
- désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient
- dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite
- de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens
- propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la
- sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie
- journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à
- grands frais, de stériles embellissemens.
-
-L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout
-établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce
-premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre,
-par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait
-évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable
-abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite
-de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu
-cet affranchissement individuel avec la formation collective des
-communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et
-sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que
-la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du
-servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal
-conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que,
-suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà
-distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement,
-dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire,
-qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement
-la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle
-de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période,
-composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle
-jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation
-indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel
-devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude
-populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume
-précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des
-travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en
-permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant
-pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire
-dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement
-démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général
-d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement
-surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que
-leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier.
-Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de
-servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait
-pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré
-l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces
-deux opérations préalables, également indispensables au développement
-humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre.
-La première avait été dignement accomplie sous le régime romain,
-d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le
-moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu
-compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé
-chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part,
-l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la
-vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue
-transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si
-multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale,
-et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu
-d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand
-ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu
-essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau
-genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle
-dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation
-directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors
-commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant
-impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement
-déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime,
-il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable
-indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès
-l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale
-catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus
-souvent très modérées, communément imposées à une telle libération,
-outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser,
-constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques
-philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un
-semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment
-contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui
-permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction
-journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour
-lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable
-à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle
-cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement
-impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé
-de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les
-villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.
-
-Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde
-époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu,
-de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement
-l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle,
-elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication
-spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer
-tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques,
-et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins
-morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement
-le catholicisme avait partout établi une sanction permanente
-pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des
-obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément
-proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement
-volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la
-population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la
-liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale
-de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple
-consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un
-usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous
-l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir
-même du VIe siècle, et d'après la première influence du
-catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique
-des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à
-tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement
-avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et
-là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop
-dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale,
-avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même
-qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement
-destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage,
-soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale
-et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici,
-sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement,
-ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse,
-qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir
-obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a
-été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme,
-sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions
-morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre
-l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé
-célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés
-de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs
-inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive
-de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel
-des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination
-devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique
-cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous
-la période immédiatement suivante, après la suffisante extension
-de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été
-surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus
-désintéressés que je viens de rappeler sommairement.
-
-Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et
-spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition,
-lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition
-de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup
-plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai
-représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole
-comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins
-onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des
-bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi
-aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit
-barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance,
-auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût
-pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires.
-Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé
-dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie
-précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression
-moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus
-en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à
-nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse
-exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature
-plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement
-y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation
-personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part,
-la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait
-d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude,
-cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait
-souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en
-rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient
-réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication
-nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait
-nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce
-principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément
-émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un
-plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle
-et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à
-peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen:
-sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur
-à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu
-de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la
-philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble
-des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait,
-sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes
-signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.
-
-Si l'on applique en sens inverse les différentes indications
-précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la
-libération personnelle devait naturellement commencer dans les
-villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement
-caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus
-onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui
-livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un
-agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler
-davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente
-de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut
-surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus
-universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui
-rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution
-des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs
-travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du
-principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble
-de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe
-vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la
-seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une
-heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la
-raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois
-grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin
-commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à
-un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même
-nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois
-principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
-directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette
-série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre
-élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et
-plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale
-qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert
-plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux,
-et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations
-usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées
-et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des
-classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister
-ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois
-laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de
-faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus
-spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie
-politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession
-les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans
-leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite
-plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences
-élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord
-prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie
-manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré
-d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus
-anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont
-les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce
-des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que
-de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers,
-d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un
-servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce
-qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils
-ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime
-initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique,
-qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor
-industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la
-chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit
-déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la
-lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de
-perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité
-plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue
-si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et
-par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et,
-à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne
-pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs
-militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait
-même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la
-moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre
-les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la
-Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de
-la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion
-initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent,
-au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques,
-d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes
-entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.
-
-Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation
-de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation
-qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des
-sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette
-phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus
-méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous
-permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste
-d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La
-phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si
-célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré
-d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici
-irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas
-assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en
-accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires,
-mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente,
-dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non
-moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement,
-suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses
-sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de
-départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter,
-comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits
-historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre
-élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire
-moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la
-régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce
-me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter
-spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à
-la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance
-politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois,
-loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a
-quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle,
-comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se
-reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des
-habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux
-exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que
-la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine
-liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait
-pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif.
-D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à
-réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel
-de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie
-naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très
-faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer
-à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était
-universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi
-l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la
-libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique
-peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme
-constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du
-mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair
-que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément
-à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les
-circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur
-son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord
-impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment
-dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive
-des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa
-hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse
-rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux
-principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que
-chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines.
-L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel
-essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque
-la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen
-de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant,
-l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre
-ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si
-éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.
-
-Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions
-relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il
-convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total
-d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage
-jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a
-essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres
-défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous
-l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission
-préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les
-explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous
-venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec
-une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément
-raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries
-d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur:
-car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la
-durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles
-Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase
-consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses
-conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith,
-pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée
-conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente
-invasion de l'oppressif monothéisme musulman.
-
-En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette
-noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles
-essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup
-plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment
-impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des
-préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de
-bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante
-participation fondamentale de l'ensemble du régime politique
-correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi
-irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant
-suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si
-les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être
-convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La
-première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale
-d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par
-les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et
-féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce
-chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec
-une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale
-rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce
-régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et
-prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins
-prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un
-mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien
-catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent
-hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni
-même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité
-théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical
-d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au
-cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme.
-Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans
-doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après
-l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le
-mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective,
-s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la
-puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le
-plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne
-ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité
-spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume
-d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement
-caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement
-point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume
-précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû
-à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus
-directement une telle influence dans la permanente sollicitude des
-papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec
-tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles,
-dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par
-les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne
-plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi
-s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système
-occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance
-permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal
-des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la
-constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une
-part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite
-s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus
-lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le
-nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations
-européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la
-domination romaine.
-
-Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la
-seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion,
-comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui,
-malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers
-l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus
-importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement
-rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout
-à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de
-la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment
-philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc
-point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits
-pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la
-théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que
-méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime
-auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion
-initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu
-incompatible avec la tendance finale de l'humanité.
-
-L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi
-convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé
-humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à
-la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois,
-afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient
-d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère
-fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il
-ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique,
-surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais
-aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de
-nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai
-au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière
-abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans
-négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également
-distingué jusqu'à présent.
-
-En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects
-élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine
-évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui
-vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle
-que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer
-irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors
-éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité
-croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant,
-on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de
-l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre
-au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population,
-les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes
-nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne
-leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore
-que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens
-spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus
-audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération,
-l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son
-âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors
-a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec
-l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable
-instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui
-faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins
-finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée
-à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et
-plein développement de nos principales dispositions de tout genre;
-indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même
-de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor
-militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression
-nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième
-chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient
-surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle,
-consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de
-l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition
-vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez
-presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme
-l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme
-cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement
-dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations
-essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée
-par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus
-décisive.
-
-La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de
-l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis
-à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après
-l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité
-sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que
-la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement
-spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale,
-la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur
-la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type
-primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race.
-En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du
-cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux
-de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence
-pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie
-industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en
-comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement
-placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme
-trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle,
-à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les
-inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement
-organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux
-adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense
-majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont
-la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de
-solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et
-néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement
-stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé,
-aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui
-dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense
-presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence
-habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue
-le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement
-augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des
-modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance
-vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses
-opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité
-commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode
-d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au
-milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement
-mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la
-stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des
-intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup
-ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils
-offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels
-propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être
-encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la
-systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la
-suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait
-souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans
-spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités
-sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante
-organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent
-industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en
-effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline
-morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre
-chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle
-du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte
-habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que
-celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses
-services communément retirés de la régularisation convenable d'un
-tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été
-profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique,
-devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile
-plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir
-suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les
-vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité
-intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici
-à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai
-ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant
-empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain
-degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer
-spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un
-essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup
-près autant développé.
-
-Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur
-les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens
-que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin
-communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait
-jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort
-insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée,
-sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale
-du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer
-la pleine manifestation directe de la destination finale de presque
-tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui,
-au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement
-interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste
-libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la
-place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu,
-que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double
-caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant
-davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors
-trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes,
-soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des
-enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair
-que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement
-concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à
-laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi
-d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique,
-de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite
-d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est
-d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation
-industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports
-ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable
-transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu
-même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à
-l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi
-par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre,
-par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel
-désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination
-des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop
-indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait
-une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée
-par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à
-faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions
-d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus
-celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant
-guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la
-marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement
-caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.
-
-Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de
-l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration
-individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement
-de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer
-abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur
-généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour
-préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes
-puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère
-décisive précédemment déterminée.
-
-Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement
-tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du
-régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de
-la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par
-le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment
-l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet
-ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé
-l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le
-principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite
-réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions
-sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée
-aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement
-neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à
-l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu,
-se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais
-dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus,
-d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie,
-à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui
-avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans
-les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les
-mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières.
-Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante
-des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle,
-on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne
-pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du
-classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie
-journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps,
-il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé
-à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par
-l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des
-sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au
-lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans
-la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait,
-abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué,
-avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles
-manières de servir la communauté; les moindres opérations privées
-tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément
-le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais
-établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et
-les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore,
-à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après
-son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable
-appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir
-l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse
-et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes
-modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des
-fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore
-exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux
-résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se
-manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de
-cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet
-égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient
-point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient
-purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où
-la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à
-cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus
-ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour
-du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour
-du gain?
-
-Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le
-caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de
-faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement
-prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit,
-d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les
-opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au
-moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle
-ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai
-ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques,
-nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition
-primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de
-commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians
-anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si
-décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention
-ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup
-ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur
-l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit
-industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore
-plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale.
-D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût,
-sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent
-constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des
-hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y
-deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou
-même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de
-plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette
-nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles,
-a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et
-même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée:
-mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis
-le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance
-sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport,
-judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire,
-où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination.
-Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un
-vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette
-transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de
-tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater
-que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif
-et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter
-beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un
-sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération,
-ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage
-d'aussi extrêmes conflits.
-
-Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution
-industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il
-serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale,
-déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples,
-malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie
-nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie
-systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie
-spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation
-continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante
-systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de
-l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a
-pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à
-contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier
-des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle
-des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés
-primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des
-associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est
-clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et
-qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle
-était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a
-graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour
-laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement
-systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation
-totale de l'humanité.
-
-Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du
-nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser
-nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a
-dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En
-reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique,
-pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de
-la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer
-l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs
-sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur.
-Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous
-devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui
-en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus
-éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour
-expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale,
-dont l'évolution sociale est encore si arriérée.
-
-La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses
-leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au
-moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères
-ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la
-situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et
-pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition
-prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur
-développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la
-haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que
-celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement
-ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui
-d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en
-effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire,
-dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive
-des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment
-fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter.
-Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence,
-d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces
-corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine,
-unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession,
-et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si
-souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée,
-pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en
-concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à
-des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le
-nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.
-
-Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique
-des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite
-naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle,
-afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale:
-l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la
-raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait
-toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux
-anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable
-condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à
-la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit
-féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée
-de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun
-conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses
-résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les
-divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus
-irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus
-systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances,
-de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent.
-Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus
-opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus
-opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer
-aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la
-douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux
-de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable
-diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré,
-aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial,
-dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être
-nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses,
-par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur
-une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en
-réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors
-par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de
-provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique,
-qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime
-réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion
-commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social
-du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble
-du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement
-sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein
-fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état
-de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible
-d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle,
-dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et
-d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement
-indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que
-lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle
-résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a
-été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance
-vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul
-qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop
-indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance
-temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été
-surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et
-dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart
-des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir
-bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement,
-au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur
-précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression
-politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout
-abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en
-Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les
-principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les
-abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur
-les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer
-de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique
-placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré,
-avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison
-même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique,
-elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie
-industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus
-rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles
-de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de
-l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant
-semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel
-constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement
-propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai
-paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute
-importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les
-diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence,
-très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put
-exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme
-offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles
-avaient déjà acquise.
-
-Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément
-industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi
-de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des
-principaux pouvoirs correspondants.
-
-Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel
-devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable,
-par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de
-la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la
-force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai
-précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile
-convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du
-pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par
-d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement
-théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà
-vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels
-du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même
-à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie
-convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté
-son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de
-l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe,
-au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a
-pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être
-maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale,
-qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste
-fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle
-ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation
-chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine
-religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence
-des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus
-sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement
-propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans
-se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation
-sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration
-primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par
-des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez
-incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux
-plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi,
-par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du
-clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer
-une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles
-aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables
-transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes
-extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit
-industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit
-habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu
-encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques,
-à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel
-il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en
-journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement
-l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus
-irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.
-
-Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes
-laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention
-du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant
-une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir
-temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre
-ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable
-rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie
-industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut
-suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait,
-il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une
-telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les
-travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les
-nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant
-à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la
-supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du
-perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas
-douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité
-propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles
-une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie
-moderne. La production directe des objets destinés au plus grand
-nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à
-l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours,
-ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que
-trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à
-s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où
-leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation
-ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair
-que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient
-ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une
-généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement
-compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie,
-et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de
-dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes
-patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus
-sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui,
-dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux
-résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine:
-qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si
-voisins du premier essor industriel!
-
-Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations
-normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien
-organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité
-plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales
-sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec
-prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs
-spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent,
-devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le
-pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus
-haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la
-puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en
-vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves
-collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord
-paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées,
-par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la
-faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette
-prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là
-même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous,
-ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la
-noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a
-beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.
-
-Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation
-fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à
-l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses
-diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait
-spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans
-les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction
-naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été
-disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés
-industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante,
-la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des
-nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de
-quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder
-leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser
-totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers,
-les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à
-peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que
-les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation
-beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans
-cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la
-constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à
-la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément,
-en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir,
-chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient
-alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs,
-et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine
-généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes,
-déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre
-précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition,
-ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans
-la partie correspondante de la progression organique; de manière à
-rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les
-déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque
-désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne
-faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins
-indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique
-que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque,
-malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était
-alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les
-anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle;
-en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus
-librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation
-politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base
-ultérieure de leur ascendant social.
-
-Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale
-du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite
-son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu
-politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter
-cette appréciation historique du principal moteur des sociétés
-modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel
-pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor
-initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.
-
-En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du
-mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits,
-sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe
-de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande
-époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus
-ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe
-siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle
-et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue
-graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ
-du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie
-négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique
-déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu
-inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la
-seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci,
-comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or,
-la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre
-passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins
-équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement
-présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de
-recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent,
-en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés
-nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance
-essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité
-naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement
-rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation
-de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes
-d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et
-qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve
-décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et
-la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes
-yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.
-
-La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée,
-à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même
-supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les
-préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant
-les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition
-spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines
-de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à
-établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester
-déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit
-même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien,
-et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait
-provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent,
-devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que
-les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après
-une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de
-l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie
-naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus
-spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un
-ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont
-la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens
-inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation
-de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder
-activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution
-sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par
-suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes,
-à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui
-rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes
-cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes,
-de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une
-étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase
-capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc.,
-et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement
-politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au
-fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor
-industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce
-caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers
-les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de
-domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux
-de l'activité militaire.
-
-Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent
-évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur
-la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle
-qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus
-décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées,
-d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes
-vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent,
-la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée
-de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que
-relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement
-industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au
-commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à
-Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement
-industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure
-à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une
-manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles
-populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez
-une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé
-de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes.
-Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment
-développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie
-industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le
-mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure
-efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule
-était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent
-enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale,
-et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs
-naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part,
-l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande
-influence populaire que procurait au clergé son vaste système de
-charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des
-voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité,
-que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration
-universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi
-exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était,
-à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des
-ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait
-leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un
-mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable,
-on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès
-qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases
-postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive,
-distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si
-justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux
-de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément
-une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux
-efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe
-siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes,
-long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent
-acquérir une grande importance financière.
-
-Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de
-l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre
-occident, on considère les principales différences qui, sous ce
-rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la
-république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent
-spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement
-caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle,
-suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir
-central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense
-conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie,
-partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent,
-d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors
-caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances
-qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite
-obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours.
-Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait
-évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses
-devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs
-antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait
-être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services
-convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un
-esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la
-royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire,
-en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie
-féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là
-comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle
-diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux
-autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences
-fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise,
-la première tendant surtout à une centralisation systématique, la
-seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre
-nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette
-longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner
-maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans
-attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive
-actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas
-français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie
-de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au
-contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un
-moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi
-que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en
-effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement
-de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie
-moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la
-noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait
-irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une
-et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle
-conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie
-exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle
-alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance
-constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice
-universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale,
-ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un
-certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes
-émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique,
-susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure
-conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore
-si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que
-nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement
-caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une
-grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors
-sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la
-création des postes, alors émanée de la royauté française, et par
-laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention
-d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne;
-tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale
-envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme
-on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir
-la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante
-amélioration a été si spécialement tardive.
-
-En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus
-particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation
-moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique
-des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées
-ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la
-cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient
-essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages
-équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens
-extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché
-cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les
-modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que
-l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire
-de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces
-naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés,
-à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage
-journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé
-philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables
-où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la
-troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû
-se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais
-il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première
-phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me
-paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une
-irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes
-purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement
-industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des
-influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite
-des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.
-
-Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé,
-d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant
-au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement
-suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très
-propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au
-fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait
-déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de
-la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie,
-de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme.
-Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement
-inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale,
-d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle
-commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos
-jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la
-belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de
-la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé
-dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de
-l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole
-une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par
-de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus
-anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les
-phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.
-
-Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus
-sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être
-l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment
-philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence
-fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière
-directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires
-pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter
-réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière,
-sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible
-apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre
-les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la
-poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait
-bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux
-efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter
-à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs
-déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut
-noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa
-nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et
-les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers
-d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans
-m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à
-cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable,
-j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant
-à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La
-première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre,
-consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les
-modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont
-les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste
-naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel.
-Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en
-général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire
-des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure
-à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale
-que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui
-surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment
-au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos
-ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des
-appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir,
-sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation,
-même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les
-peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion
-historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction
-des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à
-l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que
-d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance
-des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance
-de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais
-militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques
-me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des
-troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation
-qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature
-des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une
-judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes,
-d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés
-procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois
-surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence
-très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette
-grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre
-un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à
-intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la
-philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de
-nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans
-doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs
-déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi
-à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la
-civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu
-à acquérir de plus en plus.
-
- Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans
- une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos
- jours, que la poudre avait toujours été connue depuis
- l'antique domination des théocraties orientales, et que son
- emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été
- étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires
- plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin
- du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement
- contraire à mon appréciation historique, en prouvant que
- cette pratique avait pris une grande importance aux temps
- précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter
- l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur
- la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la
- surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde,
- et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes
- connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait
- aisément appliquée à consolider la domination théocratique;
- comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources
- qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale,
- appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il
- croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges
- explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.
-
-Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et
-non moins évidente envers la troisième grande invention technologique
-ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi
-dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible
-avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle
-exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation
-antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique
-l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir
-qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle,
-et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même
-davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont
-l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un
-résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes,
-source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente,
-graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence
-de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans
-cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la
-guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver
-qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation
-des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre
-aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des
-nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où
-l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé
-à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa
-paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu
-de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand
-l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du
-catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement
-une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité
-devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude
-permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement
-par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme
-on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication
-des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens
-n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage,
-et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en
-plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible
-encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance
-croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie
-tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même
-l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole
-ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu
-d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor
-mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui
-caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme
-je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences
-sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et
-maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut
-le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité
-relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit
-réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble,
-à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que
-l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps,
-par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique
-à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens
-humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles
-auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique
-avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier,
-premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les
-transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une
-appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle
-surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant
-préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi
-elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale
-pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie
-antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines
-sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider
-la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors
-exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment
-encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres.
-En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler,
-au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique,
-inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente
-que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la
-marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée
-industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par
-des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en
-tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre
-circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production,
-afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de
-plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de
-poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution
-moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable
-influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne,
-où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades
-inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement
-accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles
-inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à
-notre anarchie spirituelle.
-
-Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois
-inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première
-époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste
-célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément
-de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la
-dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique
-pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts
-intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences
-journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de
-ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines
-populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé
-aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation
-attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne
-pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre
-explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi
-mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable
-généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration
-historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un
-exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur
-l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie
-fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément
-aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité
-nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain.
-Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique,
-les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent
-nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent
-être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra
-être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.
-
-Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première
-phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord
-nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques
-qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute
-leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante,
-par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle
-que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner
-maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des
-deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané
-de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or,
-cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle
-de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale
-du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis
-l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage
-actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes,
-et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé
-à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la
-concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible
-l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final
-de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement
-interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes,
-malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence
-de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs
-historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles
-auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le
-nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir
-combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans
-l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant
-plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son
-intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine,
-qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait
-déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais
-toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement
-suivis d'utiles établissemens européens.
-
-Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais
-sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à
-cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition
-temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment
-présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment
-expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime
-ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en
-vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée
-par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique
-va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement
-ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en
-montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression
-positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression
-négative, étudiée dans la leçon précédente.
-
-Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire
-pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du
-XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet,
-sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens
-peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à
-la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement
-révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie
-directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout
-envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de
-l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais
-une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes
-intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation
-ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance:
-en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient
-essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des
-concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il
-fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison
-de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne
-pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase
-que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation
-nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en
-plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces
-sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les
-gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue
-plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques
-conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors
-avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs
-avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour
-compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute
-cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance
-naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature
-temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être
-dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la
-prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire
-pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire
-des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe
-siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée
-comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient
-définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible,
-le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de
-la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors
-réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit
-donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue
-entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement
-critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour
-une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement
-d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui
-nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément
-systématiques, et même à un premier degré commun.
-
-Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série
-négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature,
-monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en
-devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence
-nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la
-manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus
-expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du
-nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la
-phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci.
-On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation,
-que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû
-présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action
-régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale
-du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation
-a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de
-l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles,
-et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait
-plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités
-nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement
-industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus
-gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique,
-qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales,
-déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une
-plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile
-rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à
-incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus
-général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement
-de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a
-dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore
-très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des
-communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup
-plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par
-une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens
-priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage
-quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action
-plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence,
-la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se
-faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même
-encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et
-d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et
-qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent
-néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui
-s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations
-correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune
-puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal,
-était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de
-l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation
-ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir
-enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément
-social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la
-république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à
-constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation.
-A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi
-marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble
-d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du
-grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer
-à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne,
-d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et
-en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs
-rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement
-un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais
-reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable
-rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse
-essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du
-chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester,
-pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les
-imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas,
-ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement
-résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de
-ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule
-convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation,
-on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais,
-que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son
-entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé
-en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence
-préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction
-de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé
-à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages
-essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée
-entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation
-habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la
-noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit
-dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe
-prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source
-continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui,
-trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise,
-offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles
-avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes
-laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer
-de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie
-vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche,
-malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien
-moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable
-organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la
-prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur
-l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant
-de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en
-résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à
-toute franche abolition intégrale du régime ancien.
-
-Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée,
-en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la
-distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à
-la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme,
-à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule
-offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire
-concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la
-conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale
-du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de
-concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune
-de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier
-l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le
-caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme
-lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait,
-en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance
-anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte
-certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative
-qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer,
-dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens,
-les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même
-celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie
-moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans
-doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est
-pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie
-humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il
-deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule
-d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de
-toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au
-cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement,
-à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à
-l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans
-la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant
-nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action
-négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez
-les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant
-qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible
-de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux
-temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal
-foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous
-la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement
-destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette
-supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime
-prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit
-y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation
-européenne.
-
-L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde
-phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque
-alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que
-présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation
-historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large
-extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation
-naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente,
-et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux
-dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage
-ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de
-l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble,
-il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté
-une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois
-négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble
-d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit
-guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence
-pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à
-la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à
-prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et,
-par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en
-premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines
-a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre
-la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant
-comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait
-mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique
-conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les
-races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu,
-par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation
-nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à
-l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale
-et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne
-en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle,
-dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée.
-Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à
-faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus
-généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent,
-direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour
-en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi
-que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de
-l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et
-peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne,
-dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs,
-et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû
-spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement
-colonial.
-
-Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû
-prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été
-dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature
-aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus
-expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a
-fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée
-par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut
-souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques;
-comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que
-l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop
-universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont
-l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y
-dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique
-qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation.
-Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et
-même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de
-l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la
-profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et
-catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi,
-on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un
-indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors
-organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre
-précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la
-double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce
-une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à
-un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà
-montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions
-solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement
-conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait
-présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation
-normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné,
-il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion
-coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution
-fondamentale.
-
- Note 9: La comparaison générale de ces deux grandes
- colonisations catholiques a donné lieu, de la part de
- l'illustre de Maistre, à une très belle observation
- historique sur le contraste mémorable que présente l'absence
- prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations
- aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu
- des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup
- moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques
- de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop
- exclusivement dépendre cette incontestable différence
- de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir
- d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable
- répartition coloniale, entre les deux populations de la
- péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle
- d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une
- telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je
- pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige
- totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à
- mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le
- texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation
- n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement
- industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après
- la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont
- les intérêts identiques devaient habituellement absorber
- les motifs secondaires de rivalité nationale, quand
- d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués
- par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à
- l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme
- n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale,
- que comme principale base nécessaire d'une telle politique,
- indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision
- papale.
-
-Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir
-ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation
-philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration
-sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime
-éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation
-personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner,
-et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de
-races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage
-infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement
-concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout
-au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de
-l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime
-politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du
-développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette
-honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les
-institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être
-antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée
-sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire,
-l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation
-également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité
-homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis
-que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait
-comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité
-d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré
-son application lointaine, sur les parties correspondantes de la
-population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de
-rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière
-extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à
-l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi
-fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations
-philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus
-oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes
-devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples
-catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a
-noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa
-déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale;
-pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle
-légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours
-à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains
-réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués,
-par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie
-européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine,
-le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les
-puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation
-une assez grande part directe pour en retirer continuellement une
-importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez
-engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique;
-évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé
-par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse
-institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir
-ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de
-l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.
-
- Note 10: Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent
- aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu,
- surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement
- sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard,
- l'ensemble des influences réelles, en représentant cette
- odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme
- une source d'améliorations effectives pour la malheureuse
- race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée
- paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle
- où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas
- constitue, ce me semble, le premier exemple capital de
- l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé
- sur une entière ignorance des lois fondamentales propres
- à la succession, nécessairement graduelle, des diverses
- phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir,
- chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses
- perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par
- une irrationnelle intervention violente, la marche originale
- des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que,
- par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on
- soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social,
- une situation vraiment susceptible de devenir progressive
- pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans
- l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation
- factice, malgré les améliorations individuelles dont elle
- semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste,
- la progression naturelle de ces populations africaines. Ces
- phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu
- connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite
- de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention
- active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races
- les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des
- perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes
- auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède
- inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement
- appartenir cette noble mission, d'après une suffisante
- réalisation européenne de notre régénération mentale et
- sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre
- suivant.
-
-Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution
-industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant
-sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire
-de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes
-français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane,
-jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée,
-dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant
-croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du
-protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une
-judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition
-politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire,
-confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre
-théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement
-établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que
-le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à
-une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement
-organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un
-notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor
-industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde
-phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent
-d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de
-la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la
-politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes
-pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs
-essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous
-commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit
-peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le
-plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature
-du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser
-autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce
-qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce
-rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes
-d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en
-effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales,
-où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique,
-l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente,
-se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant
-si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la
-nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à
-conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire
-à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence
-étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle
-politique entre les divers élémens essentiels de la grande république
-européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans
-son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage
-irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la
-prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement
-proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but
-de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la
-majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la
-politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait
-fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante,
-suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation
-était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont
-lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante:
-quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se
-rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le
-catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent
-évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement
-au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action
-militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans
-presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial,
-fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus
-puissante d'un tel ordre de conflits.
-
-Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique
-industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature
-temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable
-application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la
-royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère,
-il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en
-vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre
-de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de
-l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit
-d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à
-cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne,
-de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale
-de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement
-contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement
-à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison
-de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement
-négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations
-immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement
-révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante,
-comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement
-de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi
-cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre
-son principal développement systématique, sous l'active direction
-permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre
-qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles
-efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite
-nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure
-qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste
-avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées
-sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante
-prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations
-européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité
-provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la
-prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver
-ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant
-inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique,
-dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit
-surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation
-morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité,
-et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie
-nationale.
-
-Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique
-que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle
-acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le
-développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.
-
-Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie
-industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux,
-par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes
-les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui
-s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines.
-En sens inverse de la répartition primitive des professions, la
-carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les
-classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins
-pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des
-quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement
-occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint
-hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément
-temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait
-désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain
-pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable
-aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de
-plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la
-dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que,
-depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement
-subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre
-précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général,
-jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale
-qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute
-utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation
-de sa principale activité militaire, devenue essentiellement
-perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs
-ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active
-participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie
-négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup
-moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre,
-où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la
-noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une
-prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de
-dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable
-esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même
-être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique,
-profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à
-son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non
-moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant
-prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder
-spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement
-influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles,
-ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que
-leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.
-
-Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie
-moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double
-essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une
-part, on voit alors se développer partout le système de crédit public,
-que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités
-italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute
-importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux
-états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme
-but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système,
-déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre,
-n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en
-devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car,
-par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il
-en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe
-des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de
-la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au
-principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il
-eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de
-commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble
-de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation
-générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré
-à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y
-est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par
-l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je
-l'expliquerai directement au chapitre suivant.
-
-Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même
-temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement
-de régularisation systématique des relations générales entre la
-science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des
-plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates
-inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état
-positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez
-développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher
-directement l'organisation de l'évidente solidarité continue
-désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est
-surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire,
-si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical,
-devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des
-arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe
-et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès
-lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque,
-assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une
-classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée
-à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement
-dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports
-indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait
-pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines
-correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second
-chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial
-s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature
-propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès
-l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire,
-d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et,
-de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les
-inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer
-à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre
-faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé,
-seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.
-
-Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie
-moderne commence alors à manifester directement son grand caractère
-philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours
-appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais
-à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser
-l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après
-une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions
-capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de
-cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin,
-doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru
-à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses
-puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais
-légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses
-impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous
-la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit
-à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je
-l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit
-industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement
-la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement
-après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande
-action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la
-subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement
-incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où
-résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel
-à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme
-je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais,
-outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez
-la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois
-convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre
-à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques,
-indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation
-dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge,
-aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute
-intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie
-naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat
-contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du
-polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux
-pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué
-au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme,
-l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement
-développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne
-serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses
-inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis
-assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition
-prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa
-naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant
-la grande concentration politique propre au régime polythéique, il
-avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division
-catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du
-régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme
-ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux
-temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne
-pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite
-de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre
-le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux,
-désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase,
-directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une
-large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est
-ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de
-la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la
-progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se
-trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et
-continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs,
-théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été
-longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général,
-que tout le développement préparatoire dont il était susceptible
-sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et
-que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément
-dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc,
-en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe
-quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement
-secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement
-décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie
-théologique.
-
-Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers
-caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois
-phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au
-moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement
-temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement
-spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles
-avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase,
-systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à
-d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie
-politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but
-permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son
-service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été
-ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par
-l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette
-tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il
-convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que
-les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la
-nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant
-ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne,
-de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et
-produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une
-explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie
-entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire
-de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors
-une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du
-développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la
-parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes
-actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.
-
-Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement,
-une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel,
-esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément
-une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement
-une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons
-d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une
-irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette
-première élaboration organique devait nous offrir des difficultés
-plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de
-l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle
-devait reposer nécessairement la constitution propre de la société
-moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à
-une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une
-simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et
-principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions
-partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération
-dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale,
-quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son
-aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent
-que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance
-majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant
-ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale,
-il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier
-successivement, d'abord sa première émanation historique sous la
-tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère
-essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche
-graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le
-XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début
-de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par
-l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous
-égards, de l'évolution industrielle.
-
-Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement
-destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens
-qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou
-sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose,
-ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation
-correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve
-nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles
-que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je
-l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il
-est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours
-être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité,
-sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la
-fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les
-différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui
-puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire
-et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où
-résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici
-moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à
-ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de
-la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode
-fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles
-propriétés qu'il y a naturellement développées.
-
-D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les
-beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de
-l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois
-questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe,
-que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi
-fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant
-de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique
-des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards,
-que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une
-stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable
-à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les
-mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance
-personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même
-temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et
-étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens,
-principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la
-condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put
-être convenablement exercée, y devait certes constituer une source
-non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après
-le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres
-défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident
-que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et
-qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale
-régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la
-division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal
-caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications
-antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se
-marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par
-le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer
-directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à
-l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit
-par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement
-à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses
-cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la
-peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une
-heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de
-son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus
-d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce
-rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes
-à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement
-envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui
-servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a
-tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances
-propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous
-reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément
-le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être
-nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être
-certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et
-inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs
-peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée
-par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre,
-les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement
-émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du
-régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en
-réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si
-puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a
-seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement
-accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie
-esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité
-fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave,
-soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels
-intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le
-monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique,
-il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû
-constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la
-moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les
-doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même
-ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis
-du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera
-nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez
-les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés,
-jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution
-esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière
-d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en
-terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet
-antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec
-une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une
-prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous
-une telle influence permanente.
-
-Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons
-d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge,
-aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre,
-c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin
-suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel
-de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par
-l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter;
-mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal
-développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par
-ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages
-historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime
-empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive,
-les diverses classes quelconques de la société européenne pour un
-genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége
-de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en
-offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible
-portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus
-salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces
-dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature
-d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent,
-en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se
-réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où
-l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien
-supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant
-célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre
-correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante
-prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante
-l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut
-d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France
-méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble
-devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre
-féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que
-le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des
-beaux-arts.
-
-Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et
-difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement
-devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique:
-on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues
-modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention
-universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût
-laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective
-n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs
-longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais
-d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure,
-qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes
-nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente
-élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les
-divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela
-est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance
-croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une
-rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine
-vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus
-régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle
-un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni
-même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans
-cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la
-révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci
-est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que,
-malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes
-quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa
-nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la
-fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles
-dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue
-commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente
-quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale,
-mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite
-d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique
-et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous
-l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un
-et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les
-avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la
-supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que
-tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être
-vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles
-à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés
-moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus
-intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement
-appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné
-à la représentation universelle et énergique des pensées et des
-affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie
-esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même
-étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à
-cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément
-comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps
-occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée
-des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux
-efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle
-appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps
-même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les
-plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard
-inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions
-esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique
-proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres
-beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique
-à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales
-avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique
-indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique
-essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution
-esthétique propre au moyen-âge.
-
-En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle
-évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication
-générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant.
-On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches
-ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture
-assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement
-cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial
-de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain
-que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard,
-après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude
-naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct
-confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec
-l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de
-sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le
-rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition,
-elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux
-garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il
-faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge,
-intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le
-catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social
-comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement
-contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature
-ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une
-sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt
-qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit,
-la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait
-certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance
-de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est
-ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait
-spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains,
-cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure
-aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au
-moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont
-le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des
-populations où les influences catholiques et féodales avaient plus
-exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus
-profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient
-destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant
-souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable
-évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses
-productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale
-correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute
-imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors
-si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique
-idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse
-indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus
-en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence
-moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer,
-à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions
-essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte
-éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que
-la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire
-sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée
-à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui
-constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux
-adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne,
-remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile
-admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les
-ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son
-impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette
-incontestable filiation historique.
-
-Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état
-social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau
-nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes.
-Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette
-mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour
-que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion
-approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire
-qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement
-distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne
-suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour
-comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet
-état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre
-l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans
-laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une
-pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement
-réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré
-suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours
-normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive
-réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin
-de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le
-moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous
-les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée;
-et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication
-historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors
-si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de
-l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien
-secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie
-est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui
-se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant
-vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des
-facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement
-attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de
-l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi
-vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause,
-et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence
-purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale
-avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle
-de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément
-contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire
-ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques.
-Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale
-qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici
-l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première
-évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit
-être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état
-social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions
-successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était
-certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et
-quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la
-sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà
-essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y
-contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable
-à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit
-des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait
-irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez
-formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez
-les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement
-durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver,
-après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires
-essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire
-antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière
-même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active,
-sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière
-efficacité sociale convenable à sa nature.
-
-Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses
-explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général,
-d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale
-de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé,
-puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe
-historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à
-la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement
-esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections
-caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution
-réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au
-contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor
-effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables
-résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au cinquante-septième
-chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure,
-je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que
-j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent,
-pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement
-vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins
-convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute
-autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de
-la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge
-proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du
-XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette
-mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui
-se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant
-avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental,
-contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les
-véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la
-seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond
-à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale,
-extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres
-défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures,
-contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième,
-directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme
-transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental
-contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental;
-opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution
-spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale,
-et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement
-élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série
-industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter
-naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à
-l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines,
-et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de
-l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique,
-nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord
-l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler
-l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable
-application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin
-leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation
-correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain
-donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes,
-que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur
-concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable
-règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la
-seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui
-rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne,
-l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où
-l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses
-différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux
-de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la
-plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des
-temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique
-du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration
-dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à
-son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes
-incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai
-cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite,
-à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma
-théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande
-transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune
-vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue,
-sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour
-les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite
-pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les
-degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente
-partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor
-habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité
-sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je
-ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à
-fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des
-efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité.
-
-Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des
-sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué
-au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale
-d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au
-nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation,
-et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque
-initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes
-ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des
-causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la
-vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif
-de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la
-relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du
-mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et
-féodales.
-
-L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre
-l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident,
-suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre,
-la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer
-spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré
-habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne
-saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui
-peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances
-correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine,
-individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord
-déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus
-grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante
-permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus
-élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques.
-Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les
-caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême
-imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales
-assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité
-régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis
-que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes
-encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus
-souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté
-chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation
-abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de
-l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active
-à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor
-intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré
-habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité
-si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation
-moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues
-relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance
-commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle
-supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la
-vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup
-plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis
-la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence
-militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et
-la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les
-beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et
-ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres,
-que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop
-vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre
-partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances
-locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement
-arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette
-heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de
-l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans
-qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité
-chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre
-à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la
-salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à
-faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles,
-les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des
-beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un
-public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé.
-C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et
-qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées,
-a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus
-intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité,
-où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours
-traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la
-constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été
-encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement
-rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence
-totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à
-tous égards, les propriétés les plus caractéristiques.
-
-Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre
-l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme
-heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant
-correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et
-moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de
-l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce
-rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec
-la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et
-philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir
-un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement
-combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de
-l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle
-diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain
-degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide
-et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de
-la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution
-esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus
-ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant
-partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée
-que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant
-directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des
-affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus
-vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard,
-les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique,
-elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup
-moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très
-inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive
-ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine,
-individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles
-aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse,
-principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la
-vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant
-trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec
-une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies
-individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être
-quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale
-et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur
-l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée,
-n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien
-plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine
-ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante
-destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment
-regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à
-beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des
-opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les
-améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles,
-chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en
-tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux
-arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce
-titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture,
-et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires,
-constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois
-impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de
-vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel.
-L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la
-supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts,
-que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs
-des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de
-l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante
-garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence
-commerciale des différens peuples européens.
-
-Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la
-prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge,
-bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée
-par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire,
-à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle
-n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant
-désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence
-moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du
-moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une
-manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment
-attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant
-la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état
-catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas
-douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième
-siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance
-et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis,
-surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts.
-Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir
-dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la
-progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique
-a nécessairement manqué de direction générale et de destination
-sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop
-peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il
-devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il
-devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive
-de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art
-moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une
-généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le
-génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et
-plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité:
-mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité
-devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu
-encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son
-libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant
-que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des
-populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa
-situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la
-réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses
-propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où
-la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le
-plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité
-et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme
-je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi
-privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions,
-de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large
-destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé
-que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une
-activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence:
-les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit
-aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le
-langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille,
-ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le
-public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en
-considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on
-y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent,
-une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est
-purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature
-d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une
-importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne
-a pris communément une part directe à notre mouvement social. On
-conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative
-et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le
-premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir
-aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver;
-tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute
-contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun
-aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps
-opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans
-ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a
-voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir,
-comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur
-l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables
-récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est
-ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à
-toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous
-des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies,
-surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale,
-la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences
-secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance
-devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre
-naturellement la marche correspondante de la grande progression
-négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être
-d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont
-la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer,
-vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies
-esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants
-exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi
-l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel,
-l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup
-moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que
-l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la
-dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant
-appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales
-différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers
-peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution
-moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous.
-
- Note 11: D'après une appréciation plus spéciale, qui doit
- être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera
- aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible
- dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait,
- par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait
- être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la
- marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les
- autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir
- qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée
- au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour
- les poésies mystiques, dont le livre de l'_Imitation_ nous
- offre un type si éminent. Les deux principales formes propres
- à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient
- nécessairement à la direction catholique, et devaient, par
- suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance,
- incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques,
- est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers
- les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du
- clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor
- initial.
-
-En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés
-et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu
-d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il
-émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples
-inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république
-occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel
-attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer
-la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense
-communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement
-direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On
-a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au
-contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu
-même de leur plus intime incorporation au développement propre de
-chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est
-certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle
-que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques
-envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de
-l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque
-à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence
-commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler
-directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en
-excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de
-cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions
-étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au
-même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus
-générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales
-langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été
-si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une
-des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité
-graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel
-privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les
-facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité
-et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment
-leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs
-essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute
-importante participation à la formation des langues modernes les ont
-également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation
-respective.
-
-Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de
-l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit
-l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à
-considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social
-pendant les trois phases consécutives de la double progression
-préparatoire commencée au quatorzième siècle.
-
-L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une
-nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie
-entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du
-mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard
-du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle,
-appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut
-douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour
-à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement
-spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde,
-comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins
-systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but
-partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute
-appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de
-cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de
-plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont
-l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie
-historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à
-l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune
-de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation
-définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation
-moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération
-dynamique.
-
-Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres,
-l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à
-tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens
-états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie
-uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions
-pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les
-sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque.
-On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique
-suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes
-de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une
-antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme
-le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement
-européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement
-prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même
-encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement
-exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne,
-mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint
-hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des
-populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être
-personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante
-que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait
-réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement
-connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous
-les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne,
-d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient
-clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire
-de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée,
-surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu
-favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte
-pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé,
-quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort
-bien plus profondément de la conception même d'une telle composition,
-où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement
-usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui
-eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein
-ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du
-mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable,
-parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait
-déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence
-d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles,
-indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire.
-
-Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre
-à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi
-à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à
-subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des
-beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une
-sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile
-et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un
-tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû
-surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il
-convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors
-qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà
-fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus
-fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons;
-en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout
-l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le
-siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si
-imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement
-concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle
-ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à
-éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité
-et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans
-l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire
-sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième
-siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des
-monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux
-admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation
-générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une
-irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
-mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels.
-Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre
-explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu
-que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère
-vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de
-la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les
-productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement
-perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture,
-n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution
-esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et
-féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur
-de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver
-que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de
-toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts,
-sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre
-à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très
-sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a
-empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence
-perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée.
-Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à
-reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut
-bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne,
-un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière
-très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la
-transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la
-marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait,
-sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la
-progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne
-pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et
-assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité
-antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation,
-guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu
-abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus
-ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait
-spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts
-assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment
-l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il
-importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin
-d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute,
-bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on
-les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais
-le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement
-de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude,
-à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme
-base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette
-époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et
-indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de
-la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes
-les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle
-nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration
-réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer
-les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu
-de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à
-susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension
-réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement
-destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement
-convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain
-avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour
-compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime
-provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à
-la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre
-l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui
-explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle,
-où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir
-faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément,
-en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait
-également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le
-fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge,
-l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui
-en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée
-à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa
-nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était
-alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement
-à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait
-préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des
-conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et
-sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et
-l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action
-des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie
-s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après
-la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment
-à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie
-provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile
-préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été
-convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux,
-par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude
-des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement
-reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire,
-pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous
-reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont
-fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire
-que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement
-s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très
-inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se
-rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent
-plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres,
-la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement
-assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut
-être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion
-initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte
-que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie
-elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou
-moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale,
-son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales,
-dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées
-ci-après.
-
-Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des
-beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé,
-comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus
-en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que
-le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment
-avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche
-ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver,
-sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche
-éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même
-temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus
-communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude
-politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par
-exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en
-simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement
-les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs
-des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et
-de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois,
-c'est principalement comme moyen d'influence et de considération,
-beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts
-furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce
-sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la
-consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues:
-aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de
-cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués,
-malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux,
-ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait
-dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques
-cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici
-surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance
-sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations
-modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source
-ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait
-être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à
-altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor
-industriel.
-
-Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant
-lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la
-fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens,
-n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour
-l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si
-marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi
-bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux
-de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre
-aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de
-quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition
-du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de
-l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique,
-surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la
-sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement,
-en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois,
-une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence
-spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble,
-prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature
-temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je
-l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus
-favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui
-doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en
-effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée
-d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur
-devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous
-les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors
-nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies
-poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent
-bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance
-très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance
-de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la
-pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des
-populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards,
-à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi,
-sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur
-l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de
-Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages
-les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés
-esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une
-compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel
-milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération
-pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait
-indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous
-le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués.
-Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que,
-même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect
-social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les
-populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe
-correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale.
-
-Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction
-politique me paraît propre à indiquer la principale source historique
-de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique
-anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive
-ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont,
-en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la
-poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux
-ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée:
-tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention
-du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des
-familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours
-éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations
-qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la
-tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique,
-comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la
-sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes,
-suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé
-sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du
-moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en
-France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement
-si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires
-étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est
-clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier
-la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la
-reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi
-que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde
-ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement
-caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle
-idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis
-son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par
-le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement
-beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent,
-les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation
-longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver
-spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles
-d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand
-Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés
-par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une
-insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la
-poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que
-ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique
-qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus
-en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser
-davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité,
-on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous
-l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement
-analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation
-antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre
-explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres
-influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les
-traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du
-catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique
-avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples
-préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de
-sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance
-poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à
-l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément
-que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à
-cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne
-pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue
-par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de
-celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en
-Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un
-tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir
-la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution
-sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique
-de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule
-d'appréciations illusoires ou irrationnelles.
-
- Note 12: Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre
- trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos
- principales passions élémentaires, comprit enfin dignement
- cette destination plus élevée et plus complète que Corneille
- venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et
- qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie
- à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui
- fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait
- désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique
- du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers
- une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son
- dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation
- poétique des principaux attributs propres au régime
- théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu
- quoique le moins caractéristique.
-
-Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois
-ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment
-provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû
-seulement affecter les compositions relatives à la vie publique;
-tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient,
-par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et
-se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au
-système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité,
-si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier
-ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes
-ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir
-une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle
-et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté
-jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne
-pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme
-je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément
-pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui,
-presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que
-l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler
-profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale
-ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité,
-enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne
-saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions
-poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique,
-ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté
-pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second,
-tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs
-immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel
-succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit
-en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif,
-en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de
-Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès
-universel d'une composition principalement destinée à effacer, par
-le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de
-cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est
-assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire
-nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus
-le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le
-berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir
-au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère
-retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur
-intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes
-de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible
-envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes
-de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement
-autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser
-suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec
-la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels
-essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine
-conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques
-de l'humanité.
-
-L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme
-hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette
-seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous
-la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une
-telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale
-base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de
-la progression négative, le mouvement esthétique devait partout
-concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul
-qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la
-société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont
-les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires
-à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque,
-participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et
-les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai
-déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les
-organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté,
-sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en
-Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire
-aux principales attaques systématiques contre la constitution
-catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était,
-pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont
-le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de
-renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver
-la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être
-plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après
-son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus
-sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois
-son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble
-de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal,
-sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas
-d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses
-classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression
-purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale.
-Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les
-rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans
-la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance
-momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de
-la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable
-protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance
-de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs
-sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la
-dictature aristocratique.
-
-Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase,
-principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution
-esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de
-leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier
-maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant
-la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire,
-parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier
-terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement
-y saisir comment cette modification nécessaire a finalement
-déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement,
-une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la
-sociabilité moderne.
-
-Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de
-la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de
-plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui
-de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus
-complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection
-de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable
-devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur
-gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus.
-Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement
-esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté
-l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement
-nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent
-universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le
-seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier
-ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste
-sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la
-vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne,
-tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes
-et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une
-existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature
-de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles
-d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus
-vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre
-une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà
-seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de
-jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large
-extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers
-la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers
-genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que,
-par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation
-universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation
-sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement
-destinée au seul art poétique.
-
-Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans
-son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance
-et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une
-mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après
-l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la
-prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution
-propre à la phase précédente. La subordination systématique des
-plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité,
-constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à
-l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout
-besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai
-ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où
-était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne
-pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que
-le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à
-écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère
-fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans
-doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié,
-cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement
-développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique
-de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout
-ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels
-chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût
-des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité
-d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des
-impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début
-de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où
-ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très
-prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite
-sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible
-qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce
-qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin
-commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination
-qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à
-l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de
-composition indépendante, est alors principalement caractérisée par
-cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les
-modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement
-dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de
-nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse,
-heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les
-aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer
-radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial,
-étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après
-l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions
-poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant
-tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation
-suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système
-d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant
-constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre.
-Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à
-l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière
-non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une
-équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des
-populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs
-sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait
-partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation
-historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce
-double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions
-esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet,
-de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives
-à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime
-fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
-encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques,
-où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré
-d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à
-la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore
-le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations
-littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi
-beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un
-tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding,
-qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux
-contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés
-poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette
-phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique
-dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer,
-par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie
-esthétique au système général de l'existence moderne.
-
-Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable
-accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère
-critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque
-précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure
-que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait
-plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet,
-convenablement apprécier l'importante transformation que cette
-coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique
-du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de
-l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette
-relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui
-procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et
-une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister.
-Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement
-négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la
-vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire
-du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite
-une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou
-moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive,
-correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut
-alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête
-de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra,
-avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais
-hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances
-esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative.
-Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce
-dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever,
-sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément,
-ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique
-des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement.
-C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis
-des protections personnelles au début de cette phase, sont alors
-rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à
-beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre
-le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire
-irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement
-négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les
-métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences
-bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur
-nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles
-trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait
-momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension
-des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente.
-Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient
-pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même,
-aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour
-permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de
-réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs,
-issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie
-jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement
-social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son
-inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit
-critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme
-je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en
-soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre
-à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé,
-puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est
-trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la
-destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.
-
-L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir
-montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au
-moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double
-transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir
-plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration
-directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà
-reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état
-social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration
-envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à
-l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être
-distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications
-préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément
-sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la
-systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait
-trouver ailleurs aucune base suffisante.
-
-Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence,
-les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez
-presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai
-directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième,
-en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale:
-aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit
-publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des
-facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les
-facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la
-fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante.
-Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique
-ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement
-le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit
-individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination
-relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le
-système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de
-l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y
-rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté
-supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un
-ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins
-appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation
-ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de
-l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant
-à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se
-modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction,
-sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit
-maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable
-source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures,
-l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes
-applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a
-dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct
-très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une
-philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à
-constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable,
-seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette
-grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre
-de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont
-nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable
-développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la
-dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit
-métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de
-l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions
-simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive
-provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications
-préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique
-et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor
-préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre
-l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est
-directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale,
-seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation
-transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle
-certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il
-convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique,
-sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement
-inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très
-secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la
-confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce
-chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série
-positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante
-de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes
-d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les
-deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers
-volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement
-à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le
-véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant,
-mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la
-vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques,
-ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur
-l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à
-accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination
-générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement
-isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières
-progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou
-spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible
-avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi
-bien qu'avec ses limites indispensables.
-
-De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier
-l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime
-monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement
-de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor
-continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement
-suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti
-par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases
-antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers
-l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette
-progression fût nécessairement liée au développement initial de la
-philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans
-raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement
-à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement
-très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup
-plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu
-toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger
-l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des
-Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.
-
-J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre,
-comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé,
-il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la
-philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant
-provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de
-l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une
-vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée,
-pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état
-métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que
-sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état
-purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase
-essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite
-reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement
-étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme
-catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à
-se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue
-la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément
-dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au
-sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de
-l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution
-scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des
-doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée,
-où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais,
-abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût
-devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme
-devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour
-seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la
-philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément
-au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus
-directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor
-esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la
-doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.
-
-Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien
-le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général,
-spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit
-scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des
-opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de
-la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie
-théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme,
-l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un
-certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation
-détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché
-tous les phénomènes principaux à des explications si particulières
-et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait
-nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule
-religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental
-et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point
-de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins
-explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément
-entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition
-vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la
-religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait
-toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré
-les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus.
-Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications
-religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et
-même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les
-détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires,
-d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême
-sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs
-immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse
-quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques
-de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction
-nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de
-l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second
-âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation
-universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes
-propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on
-les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme
-arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des
-sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité
-de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard,
-chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien
-plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce
-rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue,
-si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible
-toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de
-plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi
-au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties,
-aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop
-conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu
-de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence
-que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa
-pleine consolidation politique, sur le développement effectif et
-l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant
-partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi
-quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à
-stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à
-disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une
-certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre
-hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant
-général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans
-extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant
-d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les
-immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale,
-et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même
-après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement
-éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde
-phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir
-quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite
-d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences,
-viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance
-nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase
-précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation
-des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations
-secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque,
-par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir
-à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique,
-dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens,
-était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par
-sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor
-universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir
-la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs.
-Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement
-tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne
-clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état
-ascendant, vers la culture scientifique: car, si le _trivium_, auquel
-s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement
-littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits
-distingués allaient habituellement jusqu'au _quadrivium_, directement
-consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut
-reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la
-fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées
-comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les
-principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés
-par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins
-bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement
-destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont
-l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans
-les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout
-d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la
-trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins
-croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous
-la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée
-des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement
-dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique.
-C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir
-la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du
-catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique,
-après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies
-par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation
-ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps,
-à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette
-même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en
-les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure
-qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les
-deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons
-reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands
-progrès ultérieurs.
-
- Note 13: Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des
- deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué
- une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à
- la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par
- la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil
- et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux
- attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait
- nécessairement une certaine culture permanente des études
- astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien
- plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans
- le second, est très propre à faire nettement ressortir
- l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit
- tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme
- totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis
- que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser
- d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le
- progrès des deux principales parties de la géométrie céleste.
-
-Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir,
-c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique
-et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors
-nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être
-encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons
-d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment
-l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle,
-devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique.
-Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique
-eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci,
-l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la
-subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers
-la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le
-mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette
-lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel
-de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit
-métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui
-préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par
-cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer
-l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du
-cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha
-dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant
-de cette mémorable transformation, et la condition indispensable
-de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même
-très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter
-une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution
-intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà
-été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine
-de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique:
-or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité
-négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération
-toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par
-là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la
-première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité
-antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont
-elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale,
-après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos
-explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès
-lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt,
-non-seulement par une active culture des connaissances grecques et
-arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en
-Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature
-faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de
-phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie
-naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études
-inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de
-ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale
-sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est
-même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour
-comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir
-d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à
-certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles
-sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa
-les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale.
-Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec
-la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment
-caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement
-continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes
-universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car,
-cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres
-écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses
-métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la
-philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un
-temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait
-une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que
-celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules
-inspirations temporelles.
-
-Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur
-véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà
-la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la
-philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des
-services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves
-aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre
-sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque,
-l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur
-régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par
-la grande entité générale de la _nature_, établissait une certaine
-harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu
-encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel
-du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée
-que d'après l'entière organisation de la philosophie positive,
-jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et
-artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la
-théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité,
-elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours
-inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà,
-d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des
-hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez
-l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels,
-si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne
-dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition,
-à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous
-les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique
-du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de
-l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi
-donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit
-d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture
-normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera
-suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans
-l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie
-naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir
-à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au
-moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et
-surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où
-s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la
-transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie
-sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait
-spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit
-positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes
-deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.
-
-Cette première systématisation scientifique, aussi précaire
-qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque,
-s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il
-importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à
-l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On
-se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables
-doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans
-le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent
-assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les
-sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une
-analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette
-aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement
-rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même
-fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le
-vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse
-de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être
-suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas;
-mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second,
-quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette
-étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la
-science et la théologie devint enfin manifeste.
-
-Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité
-envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer,
-retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine
-influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique
-à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande
-transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers
-subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue
-le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la
-découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer
-l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume
-de ce Traité (_voyez_ la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près,
-il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait
-aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée,
-à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois
-naturelles, comme la qualification normale d'astrologie _judiciaire_
-le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup
-trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes
-astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la
-physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables
-d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore
-contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans
-une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence,
-s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois
-effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes
-quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne
-pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité
-de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance
-jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie
-nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation
-correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière
-absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent
-eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être
-plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement
-moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future
-explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après
-des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on
-sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par
-suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin,
-considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de
-la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement
-rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de
-son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant
-activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la
-subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui
-les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois
-qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux
-pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un
-caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles
-résultaient.
-
-Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie,
-d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au
-premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale
-devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée
-et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine
-ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se
-reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques.
-J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations
-relatives aux phénomènes de composition et de décomposition,
-radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis
-qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que
-dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens
-étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes
-les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte
-que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des
-métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations
-journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses
-matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de
-leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie
-trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle
-suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes
-capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est
-d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que
-l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe
-fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination
-de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des
-grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car,
-sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les
-illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable
-persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne
-rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir
-d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur
-courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la
-permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre
-leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens
-religieux.
-
-Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation
-philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de
-l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant
-au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime
-incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect,
-j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une
-véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont
-tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine,
-malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant
-nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les
-savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée
-par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui
-était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont
-aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de
-l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait
-pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus
-profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop
-leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions
-provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement
-qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que
-leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne.
-Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une
-haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux
-lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec
-énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les
-croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur
-notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles
-d'une modification avantageuse.
-
-Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la
-moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre
-au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était
-superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire
-évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et
-ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier
-essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation
-directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel
-l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable
-éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait
-nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés
-dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous
-pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal,
-l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases
-successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire
-moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant
-des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres
-progressions.
-
-Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en
-général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement
-spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple
-prolongement naturel des principales influences initiales que nous
-venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention
-importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés.
-C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des
-chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la
-nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi
-tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois
-appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale
-est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique,
-désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait
-momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des
-luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la
-plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse
-tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur
-ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de
-l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut
-observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne
-pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques
-qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre,
-la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les
-hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies
-personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et
-que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit
-se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins
-métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand
-Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très
-rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de
-Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes
-et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement
-accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne
-devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les
-universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à
-l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà
-à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors
-d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à
-peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait
-sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie
-finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et
-dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous
-les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle
-désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps
-où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore
-son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et
-alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé,
-d'actives protections individuelles.
-
-Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu
-à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées.
-La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire
-d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement:
-l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente,
-pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais,
-au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources
-que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de
-l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont
-l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la
-seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au
-simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par
-la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande
-révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il
-alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée
-de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par
-l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit
-pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les
-calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations,
-soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus
-précises. C'est pendant cette première phase que se développe le
-plus complétement la puissante stimulation scientifique propre
-aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient
-continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le
-plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la
-détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où
-se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle
-exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers
-astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième
-chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet
-égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était
-certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon
-permanent.
-
-L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la
-philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie,
-qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales,
-put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur
-une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par
-les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr.
-Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus
-imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas
-moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant
-de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de
-l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle
-de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas
-moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence
-de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la
-corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile
-chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante
-influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré
-les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de
-la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur
-perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième
-leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord
-indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques
-avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs
-comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement
-liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes
-avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de
-la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps
-soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant
-aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité
-des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à
-suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme
-pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel
-commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux
-autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit
-scientifique et l'esprit religieux[14].
-
- Note 14: Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport,
- nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété
- des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette
- première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez.
-
-Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique,
-la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de
-l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui,
-de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système
-des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental
-de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que
-nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous
-y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement
-spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens
-européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement
-déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté
-du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet
-exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après
-laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide
-de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des
-doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs
-ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus
-lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de
-cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable,
-surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création
-des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc
-se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent
-d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins
-très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise
-vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec
-le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique,
-d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette
-lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y
-pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs
-temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du
-pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il
-fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et
-comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus
-directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la
-grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la
-consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate
-du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre
-progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par
-une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique
-avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel,
-déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été
-radicalement impraticable.
-
-Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de
-dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et
-dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français,
-sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues
-à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici
-plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux
-grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter
-que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la
-suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup
-plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement
-contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure
-des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important
-de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont
-la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre,
-en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature
-monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence,
-surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches
-scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode
-devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à
-l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la
-politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation
-graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence
-sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être,
-pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité
-des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un
-moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi
-noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui
-généralement avoués, ne devaient se développer principalement que
-sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la
-seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence
-de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable
-aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique
-des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que
-l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution
-scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire
-du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale
-très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle,
-dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque,
-s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en
-sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme
-put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt
-un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque,
-particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le
-moyen-âge y avait développés.
-
-Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup
-d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu
-convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très
-distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique,
-ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et
-en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque
-toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés,
-ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle
-théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette
-seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution
-philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme
-indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne,
-l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part,
-offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due
-au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale
-de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue
-enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un
-autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste,
-elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la
-création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée,
-indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont
-l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement
-l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui,
-intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers
-la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de
-Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment
-devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase
-suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune
-des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente
-désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que
-la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes
-les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec
-l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens
-circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse
-législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât
-l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne
-pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de
-la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé;
-mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette
-loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé,
-sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée.
-L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par
-cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins
-appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une
-disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de
-l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls
-résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans
-importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre,
-due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes
-sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale
-création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la
-géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse
-destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait
-au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une
-incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant
-influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire
-à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît
-spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter
-sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle
-a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues
-primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout
-quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce
-sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si
-heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les
-lumineux essais de Wallis et de Fermat.
-
-Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit
-scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une
-lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante.
-Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles
-de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à
-la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour
-qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait
-enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage
-la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est
-déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes,
-et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique
-destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas
-moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué,
-au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient
-réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète
-à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le
-grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât
-à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et
-que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme
-nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache
-consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision
-directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en
-effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de
-l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible
-avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait
-dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet
-indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard,
-l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience
-unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution
-philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution
-qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des
-admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes,
-pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par
-opposition à l'esprit métaphysico-théologique.
-
-Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la
-progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le
-mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement
-à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de
-reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement
-à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était
-fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement
-indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste,
-alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant
-ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre,
-relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le
-passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif,
-l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière
-transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes
-conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de
-renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions
-absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains
-problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées
-sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques,
-et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre
-entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables
-propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles
-de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue,
-nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des
-savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition,
-pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord
-au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois
-premiers volumes de ce Traité.
-
-Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique
-propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès
-mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé
-l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période
-offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle,
-par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis
-de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes
-créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on
-ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels,
-rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la
-destination de la science moderne à régénérer les moindres notions
-élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée,
-dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois
-profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à
-la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement
-regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite.
-C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les
-chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée
-à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception
-corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes
-correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse
-devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques,
-comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces
-inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité
-immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité
-générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant
-aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la
-rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les
-simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère,
-on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique,
-surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active,
-s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre
-clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution
-provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire
-désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt.
-Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il
-est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout
-l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire,
-destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû
-être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles
-s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes
-de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent
-aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques,
-jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu
-de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange
-hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez
-quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques,
-désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et
-de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base
-rationnelle qui leur fût réellement propre.
-
-En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas
-négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution
-scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à
-manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance
-populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes
-à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations
-réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement
-constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption
-du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté,
-d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement
-l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution
-graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout
-accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire
-d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans
-aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification
-des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de
-tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs
-quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des
-démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas
-cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans
-les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu,
-à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une
-émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la
-mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient
-dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les
-doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique
-amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions
-susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité
-rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu
-à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude
-nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément
-la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre
-déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à
-l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus
-énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences
-de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité
-et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y
-rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle.
-On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi
-positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète
-et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du
-catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être,
-comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et
-discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir,
-et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression
-artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours
-fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement
-irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps
-où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout
-depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des
-académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance
-cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui
-s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à
-présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne:
-cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France,
-où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un
-généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse,
-au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution
-scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y
-manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation
-organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase
-du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples
-modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit
-dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé,
-le _quadrivium_ acquérir une importance croissante aux dépens du
-_trivium_; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours
-officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement
-la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être
-souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir
-artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble
-de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une
-manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15].
-
- Note 15: Les mémorables efforts des Jésuites, afin de
- s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement
- beaucoup concouru à cette propagation des études positives,
- sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun
- danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité
- mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop
- prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces
- tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités
- individuelles que cette puissante corporation pouvait
- présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de
- sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger
- un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne
- voulait subordonner son indépendance mentale à une politique
- où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est
- pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier
- finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que
- leur caractère soit large et leur destination éminemment
- populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels
- et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit
- directement relative au propre essor de l'esprit positif,
- quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être
- habituellement envisagé comme le régulateur mental des
- sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup
- près, suffisamment possible, surtout à défaut de la
- généralité convenable.
-
-Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais
-intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement
-fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que
-nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore
-mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive.
-Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens
-facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une
-sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après
-le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase
-précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous
-les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement
-reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans
-que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune
-gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due
-à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie
-naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés
-militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet
-de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande
-extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création
-d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer,
-soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle
-classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports
-essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans,
-par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de
-leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse
-indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors
-à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur
-coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une
-équivalente consolidation de leur existence sociale.
-
-Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les
-parties de la grande république européenne, on voit se développer au
-plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences
-essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards,
-entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de
-manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode
-monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les
-influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné
-du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant
-heureusement la transition protestante, l'esprit français retient,
-du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de
-contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé,
-et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive
-des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation
-révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues
-indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors
-incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les
-autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les
-avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser
-directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion
-scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement
-appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la
-seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode
-inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre
-y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des
-protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale
-des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les
-découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications
-matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première
-influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé
-d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au
-gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique
-contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début
-de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en
-ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton.
-L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique
-anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences,
-sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les
-méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement,
-envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité
-plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de
-la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux
-écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi
-des formes et des notations purement infinitésimales, si justement
-préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont
-d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec
-l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le
-génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse
-des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment
-cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître,
-avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de
-notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et
-philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux
-que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu
-compris encore du vulgaire des géomètres.
-
- Note 16: Au début de cette phase, cette tendance
- irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée
- dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre
- l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de
- l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien
- sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange,
- dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle,
- ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant
- presque tout son cours, un mémorable contraste entre la
- rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart
- de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique
- anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion,
- fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot,
- il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se
- déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait
- manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la
- sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé
- de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois,
- par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher
- formellement aucune articulation contraire. J'espère que
- cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines
- préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le
- dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé
- les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant
- examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet
- 1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était
- parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me
- semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français
- jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique
- entre l'Angleterre et l'Allemagne.
-
-Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans
-pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase
-précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure
-à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours
-subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement
-inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés
-d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie,
-les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit
-le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux
-principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien,
-pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne
-lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de
-la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à
-celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la
-grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement
-de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à
-généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et
-mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut,
-établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie
-générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli
-construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert
-et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la
-dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement
-de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel
-principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par
-Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie
-fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât
-surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient
-le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au
-chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par
-la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable
-activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et
-à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait
-introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où
-jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère:
-succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse
-développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en
-un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop
-respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu
-depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique
-qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant
-l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher
-de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite
-nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant
-les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta
-directement que, même pour la première progression, les savans anglais
-ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très
-secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne,
-dont le développement et la coordination analytique durent presque
-uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie,
-si dignement représentée par le grand Lagrange.
-
-L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase
-précédente, surtout par la création des deux branches qui se
-rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se
-complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de
-l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première
-branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des
-entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse
-découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord
-popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite
-une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb,
-avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique.
-Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle
-perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait
-dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la
-mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois
-relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi
-beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors
-qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable
-élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le
-plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.
-
-Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques,
-on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie
-comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus
-d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors
-bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités
-alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une
-transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble
-fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des
-tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique
-céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu,
-de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop
-mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus
-rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre
-les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette
-influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley
-et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint
-enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une
-théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût
-bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas
-encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à
-divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la
-philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique,
-cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de
-l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale
-d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique
-proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce
-n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même
-quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion
-d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie
-naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer
-radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale
-d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette
-dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit
-purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué
-dans les trois premiers volumes de ce Traité.
-
-Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos
-jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si
-chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase,
-l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet,
-en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases
-précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique,
-et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise
-ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes
-élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même
-qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais
-destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de
-chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables
-conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations
-de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses
-comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant
-les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième,
-par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse
-expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple
-préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre
-grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations
-encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait
-surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps
-que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée
-d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy
-et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire
-scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs
-ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale
-postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître
-l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux
-de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la
-vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de
-définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une
-époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que
-d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire
-de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque,
-des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le
-constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors
-totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait
-être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles
-exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques,
-comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment
-modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les
-penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses
-célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins,
-il importait de signaler ici la première élaboration vraiment
-scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême
-importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à
-mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive
-émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte
-une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie
-pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par
-l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division
-provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité
-finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop
-servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû
-d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques
-dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions
-caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement
-ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi
-fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif,
-comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une
-transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la
-philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que
-sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai
-osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après
-l'ensemble des différens matériaux antérieurs.
-
-En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition
-du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par
-les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué
-pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant
-dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa
-nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique
-sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues
-positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même
-métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la
-philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif,
-et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles,
-suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est
-clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister,
-quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les
-aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une
-positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études
-sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu
-de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique
-s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les
-principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous
-achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire,
-était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence,
-qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où
-elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse,
-suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture
-naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement
-analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins,
-ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer
-que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens
-secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le
-plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par
-la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors
-parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et
-de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une
-préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux
-savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler
-sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de
-détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active
-impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les
-artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite,
-à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier,
-et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec
-l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance
-mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir
-d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout
-chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette
-élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la
-rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide,
-l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule
-généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à
-cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de
-vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de
-reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels.
-Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait
-à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans
-trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination
-sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une
-sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction
-systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation
-de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au
-contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement
-leur déplorable aversion de toute idée générale.
-
-Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement
-scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant,
-pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression
-moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de
-recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à
-l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement
-distincte de l'évolution purement scientifique correspondante,
-jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique,
-essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité,
-l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la
-nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair
-que notre appréciation de la progression scientifique doit nous
-permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique,
-dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles
-de la première, à partir de la division fondamentale, organisée
-dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue
-métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je
-l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée
-entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la
-scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge,
-nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit
-philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de
-la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons
-plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les
-deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement
-scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui
-doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable
-prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail,
-tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette
-appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord
-revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique
-est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature
-de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers
-siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.
-
-La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le
-triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance
-organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles,
-d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution
-catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui
-rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en
-reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique,
-toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son
-domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques
-à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un
-état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité
-intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage
-primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En
-acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique
-commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que,
-cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle,
-liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection
-des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse
-permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la
-doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà
-de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise
-très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté
-d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement
-aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première:
-car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre
-l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres
-respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique.
-L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors
-devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous
-l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et
-l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois
-invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont
-l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la
-Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle
-des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange
-combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec
-le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit
-métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé
-la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des
-contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile
-vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême,
-solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée
-devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a
-pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient
-radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action
-permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient
-conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu
-s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs
-de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi
-qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à
-l'entière intronisation de la Nature cette première restriction
-scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au
-chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage
-direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord
-la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la
-disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire
-par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales
-causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit
-donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué
-qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était
-impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été
-longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution
-scientifique, selon nos explications antérieures.
-
-Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance
-générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes
-et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase
-moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité
-de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action
-naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre.
-La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup
-d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique
-propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait
-spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le
-réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines,
-commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif
-contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste
-directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir,
-hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais
-les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation
-aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le
-régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature
-éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il
-reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque
-aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière
-modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à
-tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à
-l'entier ascendant du second sur le premier.
-
-Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un
-côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action
-critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la
-constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante
-se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses
-observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en
-sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit
-ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus
-être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant
-eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la
-philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins
-prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours
-convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à
-manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle
-de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement
-incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien
-métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable
-mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement
-y conduire enfin la science à une opposition directe envers la
-métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais
-équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès
-lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois
-mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait
-d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent
-alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus,
-etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui
-peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée
-n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez
-développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu
-de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez
-ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques.
-C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable,
-de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier
-tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des
-entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde
-extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les
-autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la
-positivité rationnelle.
-
-Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule
-Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une
-part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première
-apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par
-suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des
-destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement
-déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par
-l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes
-astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler:
-mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement
-concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent
-chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant
-participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers
-y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes,
-que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers
-fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux
-en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les
-conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final.
-Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes,
-appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite,
-il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de
-travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion
-directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se
-bornait à la caractériser activement, par une extension décisive,
-sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement
-appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon
-et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et
-pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences
-essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec
-la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social
-correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible
-énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime
-mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement
-ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous
-deux proclament hautement la destination purement provisoire de
-l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils
-signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse
-générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que
-la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement
-à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale,
-l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne
-pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation,
-l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux.
-D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards,
-moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis
-ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique,
-où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon
-n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique,
-qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la
-métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable
-de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand
-géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie
-source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision
-les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en
-retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu,
-la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise
-sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration
-de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous
-un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la
-société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité
-sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le
-comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment
-à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a
-surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du
-système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement
-destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut
-attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la
-rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier
-devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement
-révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors
-correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme.
-On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a
-spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la
-métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant
-qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne
-a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre
-les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer,
-au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent
-dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme,
-trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les
-savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au
-déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut
-remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur
-Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique
-les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au
-fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition,
-directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont
-également proclamé.
-
-Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance
-vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est
-néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient
-aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la
-méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le
-véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que
-par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à
-s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement
-dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science
-inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie
-que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien
-l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était,
-à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire
-dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects
-les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales
-et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande
-impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction
-décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général
-de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions
-principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui
-devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des
-deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement
-provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers
-élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre
-ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne
-supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément
-qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation
-fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement
-transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique,
-et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il
-n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement
-général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre
-la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer
-chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la
-loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre
-elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée;
-puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être
-beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement
-métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre
-métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation
-provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une
-transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes,
-appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté
-que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser
-cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant
-qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude
-intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse
-d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième
-chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger;
-il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore
-lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et
-de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de
-l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta
-à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une
-rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction
-provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine
-extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement
-révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration
-philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental
-des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France,
-l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut
-exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage
-méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération
-des études morales et sociales, il était spontanément préservé de
-toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité,
-bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes
-du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à
-reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le
-besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par
-Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une
-aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore
-impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer
-sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée,
-comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou
-au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés,
-de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination
-philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre
-par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative
-fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que
-fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent
-cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition
-fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle
-dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir
-combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre
-laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.
-
-Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion
-philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence
-spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin
-conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la
-philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors
-essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine
-domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable:
-par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation
-passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme
-assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des
-entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie
-quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans
-cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive,
-dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais
-pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême
-extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les
-études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études
-morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera
-nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure.
-Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit
-d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie
-digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination,
-n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui,
-continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine
-appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus
-compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples
-et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant
-ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient
-borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul
-ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a
-dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors
-conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité
-antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque
-entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même
-temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers
-les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la
-philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger
-de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale
-entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des
-simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale
-de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré,
-sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de
-dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je
-l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe,
-elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en
-une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations,
-soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes
-écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus
-ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout
-pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que
-j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une
-semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces
-philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux
-cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses
-antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique,
-dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale,
-quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes
-n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient
-servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité
-était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le
-souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours
-maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin
-de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale.
-Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences
-européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais
-essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement
-humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout
-consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de
-notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions
-extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les
-conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt
-deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même
-qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la
-combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine
-spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels
-et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement
-démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette
-vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction
-de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées
-d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge,
-heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier
-ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second
-de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de
-tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement
-être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance
-constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à
-l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe:
-j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à
-s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait
-alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins
-difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs
-d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses
-dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale
-de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne
-de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement
-correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le
-protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au
-chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et
-surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal
-siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique
-nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit
-positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit
-métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait
-dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite,
-procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en
-considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures,
-quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de
-toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à
-l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées,
-en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment
-appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke,
-laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des
-études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique
-radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et
-surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.
-
-Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution
-philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement
-signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de
-la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir
-directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont
-le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux
-essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement
-naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique
-son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une
-appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne
-put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception
-politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu
-règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici,
-d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais,
-en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira
-que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes
-métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et
-dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles
-dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à
-l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état
-nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant
-l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur
-l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente
-valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement
-la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la
-participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la
-saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée,
-surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la
-première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes
-politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence,
-soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage
-rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns
-par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe
-théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée,
-elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son
-heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel
-des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste,
-qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle
-constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif
-empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble
-de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que
-la destination spéciale de cette immortelle composition concourait
-spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement
-l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation
-politique.
-
-Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique
-était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement
-la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui
-cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce
-travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase,
-qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple
-extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout
-l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance
-spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état
-d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son
-défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur
-l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures
-de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à
-l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans
-aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement
-tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école
-française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement
-lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être
-vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre,
-que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale.
-Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette
-illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus
-originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse,
-mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre
-la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère
-des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce
-travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit
-humain vers la juste appréciation directe de la nature purement
-relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse
-entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le
-premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit
-aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de
-son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et
-surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du
-vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner
-ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens
-penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation
-philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a
-nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.
-
-Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique,
-ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme
-je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse
-amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout
-dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du
-développement social devient de plus en plus le but spontané des
-plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre
-l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage
-élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux
-restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles
-modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait
-injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais
-encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous
-la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur
-infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points
-de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre
-ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du
-judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont
-la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore
-moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour
-la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations
-analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même
-sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la
-biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes
-ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie
-peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire,
-où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever
-convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui
-imprimer ici.
-
-Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule
-conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre
-à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès
-humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare
-directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je
-l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre.
-Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde
-phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement
-qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les
-termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi,
-avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé,
-le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous
-la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences
-mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait
-aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait
-bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en
-plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour
-s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même
-envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques;
-et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour
-confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions
-logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente
-conformité de la progression industrielle avec la progression
-scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en
-vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation
-de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange
-coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond,
-la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge,
-avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion
-fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable
-démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement
-de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de
-plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir
-comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire,
-ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement
-universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir
-pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait
-être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive
-de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée
-à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à
-l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français
-à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique
-comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une
-telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait
-nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient
-successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux,
-malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour
-restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient
-radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable.
-D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur
-l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de
-cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât
-enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement,
-la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct
-universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière
-aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie
-apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi
-du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré
-d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne
-pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale
-d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la
-première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de
-ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence
-indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous
-achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique
-et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique.
-En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention
-générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec
-tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague
-et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au
-quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique
-de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des
-anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste
-idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre
-n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation
-logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes
-qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle
-préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers
-la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre
-théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère
-essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet
-historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de
-l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du
-quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va
-suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même
-quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait
-une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand
-Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux
-comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois
-naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une
-conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante
-n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que
-celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais
-aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent
-le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à
-l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à
-l'Angleterre.
-
-Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution
-philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la
-grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il
-est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers
-nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément
-composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux
-très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue
-seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver
-d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine.
-Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée
-séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la
-sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à
-terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur
-rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques
-qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la
-considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de
-chaque mouvement principal.
-
-Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes
-les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle,
-longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences
-spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement
-méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur
-destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu
-pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu
-de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de
-plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant
-l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre.
-Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens
-sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les
-vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait
-s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait
-seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur
-caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la
-fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant
-reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions
-anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont
-le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments
-susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement
-parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui
-devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment
-accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après
-son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue
-véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération
-finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir.
-Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les
-évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure;
-et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales,
-consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en
-s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie,
-ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne
-comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation
-systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore
-plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or,
-rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette
-pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation
-historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune
-de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus
-en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de
-l'empirisme primitif.
-
-Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus
-fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne;
-et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le
-plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui,
-contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines
-économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration
-négative.
-
-Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle
-avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée
-dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage
-aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à
-un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor,
-l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus
-fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle,
-de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous
-les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par
-exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les
-industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs
-aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la
-compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche
-opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes
-avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc
-un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution
-industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une
-action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens
-l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.
-
-En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines,
-les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on
-voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de
-la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de
-spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du
-développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en
-acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en
-régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni
-à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse
-l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire
-en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines,
-que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir,
-il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des
-intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques
-vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs
-rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par
-l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application
-active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances
-nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est
-ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes,
-radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à
-une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires
-qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables
-contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs,
-ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre
-les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant
-l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement
-préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant
-à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance
-ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des
-économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe,
-en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque
-de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel
-désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à
-l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une
-puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles
-invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement
-relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la
-constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette
-antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves
-lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association
-industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes
-d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.
-
-D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il
-est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est
-jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y
-a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent
-directement à entraver son développement futur par une sorte de
-cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve
-dans une systématisation convenable du mouvement industriel,
-laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de
-la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un
-caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante
-à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant
-chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que
-sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à
-l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation
-supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge,
-à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue
-pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue
-parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième
-phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect
-le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous
-les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de
-l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part,
-à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme,
-jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention
-humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles,
-toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette
-action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse
-influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle
-deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté
-une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution,
-et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la
-libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux,
-malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle
-extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement
-contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe
-la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement
-à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les
-relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme
-physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour
-comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il
-faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on
-le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en
-général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels;
-de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte
-effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des
-individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave
-et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières.
-Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici
-présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine
-un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que
-sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir
-ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer
-les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation
-rationnelle.
-
-Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de
-l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger
-spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse
-est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre
-ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la
-condition humaine chez la majeure partie des populations modernes,
-surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam,
-a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers
-actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les
-plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe
-et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme
-l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des
-machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent
-aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès
-procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues
-à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première
-phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des
-premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel
-des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des
-anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des
-premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs
-féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure
-existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être
-moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme
-suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus
-on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on
-sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures
-concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales
-qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans
-l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu
-spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une
-vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous
-les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement
-sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être
-convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment
-rationnels.
-
-Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que
-l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que
-simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour
-un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de
-l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement
-exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le
-mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous
-lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe
-siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté,
-je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les
-opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon
-appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre
-le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution
-spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée
-doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur
-vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique,
-il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction
-générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme
-je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la
-seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction
-critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion
-organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et
-de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à
-une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre
-résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés
-indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite,
-la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par
-une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin
-d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature,
-ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement
-l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à
-une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et
-surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des
-connaissances réelles.
-
-Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir
-le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis
-sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes
-de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche
-fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial
-longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous
-avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse
-influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre
-suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle
-s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie
-inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup
-plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard
-les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de
-la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand
-détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est
-suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans,
-presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment
-philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct
-exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences
-naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la
-déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui,
-y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y
-maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues,
-dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de
-ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique,
-d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion
-plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de
-ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y
-a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur.
-Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la
-seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des
-probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques
-dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un
-déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel
-isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de
-sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire
-au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base
-nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers
-inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où
-s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient
-cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même
-des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu
-l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable
-de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers
-l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de
-spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire
-est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor
-définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs
-aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre
-suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers,
-intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement
-effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre,
-noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que,
-suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y
-était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle
-n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique,
-plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie
-positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence
-de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la
-pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.
-
-
-Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration
-historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande
-république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux
-élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel
-de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement
-simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent,
-afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération
-finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui
-devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement
-tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de
-l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait
-aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi
-que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette
-double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite
-aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à
-éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un
-demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au
-début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague
-impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la
-leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la
-nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la
-direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir
-les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.
-
-
-
-
-CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON.
-
- Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la
- révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle
- de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble
- du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la
- généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale
- de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.
-
-
-Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément
-reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition
-politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire
-devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les
-sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité,
-s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre
-troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée
-pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale,
-quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de
-concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération.
-Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause
-de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise
-révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel,
-et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement
-un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique
-de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers
-inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le
-but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet
-ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi
-pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable,
-quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère
-qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne.
-Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la
-décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité
-du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à
-entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en
-écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à
-sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible
-intelligence est communément disposée à se contenter des moindres
-apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige
-toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor
-progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement
-inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et
-l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale,
-n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise
-décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous
-les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale
-graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq
-siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle
-vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des
-principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système
-ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une
-nouvelle élaboration de la philosophie politique.
-
-Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette
-situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les
-diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons
-précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité
-très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du
-régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins
-complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons
-pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre
-de la direction générale que les influences nationales avaient
-spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre
-aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y
-avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par
-l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours
-combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à
-divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier
-mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement
-beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre
-ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin,
-la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal,
-nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution
-française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre
-définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif.
-L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien
-plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que
-n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en
-même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à
-l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable
-à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement
-préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait
-dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût
-été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre,
-l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus
-nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la
-prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement
-esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité
-envers celui de la population italienne, était certainement plus
-avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en
-Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable
-encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle
-propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il
-est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était
-dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien
-régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie
-positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du
-mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative,
-également positive et négative, que nous a spontanément préparée
-l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique
-directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative
-évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la
-société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne
-sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des
-vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment
-affranchi; le concours naturel des deux progressions générales
-constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment
-irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement
-cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en
-point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder
-un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au
-contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité
-spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne,
-l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour
-présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est
-ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens
-l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux
-diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa
-constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au
-régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales
-conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du
-système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive
-des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux
-chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez
-toutes ces populations le début de la révolution française, et que
-n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule
-suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement,
-où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait
-avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable
-initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des
-antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions
-intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle
-initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les
-dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la
-noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée
-à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la
-grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de
-sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement
-à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et
-faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France,
-chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité
-pratique.
-
-Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation
-générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait
-point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des
-principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de
-la troisième phase moderne, d'après trois événemens de diverse nature
-et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs.
-Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition
-des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée
-sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée,
-et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle
-politique tendait à rétablir dans son antique suprématie européenne.
-Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable caducité
-de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule
-puissance susceptible d'en retarder, à un certain degré, l'imminent
-déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût
-survenu, en occident, depuis le protestantisme, était d'autant moins
-équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe
-de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se
-bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures
-d'où était partout résultée, sous la première phase, la décomposition
-politique du catholicisme, soit d'après l'ombrageux instinct des rois
-contre toute indépendance sacerdotale, soit par suite de l'incurable
-répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment
-centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré
-sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses
-plus indispensables conditions avaient cessé d'être suffisamment
-comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, sous
-l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, se laissaient
-entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune
-opposition à l'émancipation universelle. Quant au second symptôme
-précurseur, il résulta, peu de temps après le premier, du grand
-essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de
-Turgot, dont l'inévitable avortement vint faire unanimement ressortir,
-soit le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues, soit
-surtout l'évidente nécessité d'une énergique intervention populaire
-contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis
-le commencement de la troisième phase, et dont la royauté, malgré
-quelques favorables inclinations personnelles, se reconnaissait par-là
-impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût
-ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d'Amérique
-vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément
-l'universelle disposition des esprits français à un ébranlement
-décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le
-concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l'humanité
-civilisée. On se forme, en général, une très-fausse idée de cette
-célèbre coopération, où la France assurément, même sous le rapport
-moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en
-déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique
-chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous
-retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique
-propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale
-de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son
-efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française, elle
-dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement
-la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux
-populations les plus avancées par l'ensemble de l'ébranlement
-philosophique du siècle dernier, ainsi que l'eût fait, sans doute, à
-défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur.
-
-Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du
-régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son
-début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour
-laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable
-qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule
-accessoire. Mais, d'après les deux chapitres précédens, cette intention
-profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses
-conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée,
-faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces
-vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment
-politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques
-relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux,
-ne pouvait d'abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu,
-la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait
-instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature
-reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée. Par une suite
-irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative
-qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement
-de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait
-enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment
-la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation
-universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à
-cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences
-actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus
-que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les
-convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant
-même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur
-prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser.
-Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester
-aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment
-déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de changer
-convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne
-devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer
-les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus
-toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus
-complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques.
-C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé,
-constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples
-questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de
-la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre
-et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais
-constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers
-de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes
-purement négatifs une destination éminemment organique, il importe
-de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais
-pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment
-irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application
-active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur
-avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières
-à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue
-réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins,
-à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne
-pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels. Ainsi, d'après
-l'irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement
-hostile à l'évolution fondamentale de l'humanité, il fallait bien
-recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle situation,
-de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque
-confuse et vicieuse appréciation qu'ils dussent d'ailleurs conduire.
-En un mot, les mêmes motifs généraux qui, suivant les explications
-directes du quarante-sixième chapitre, démontrent encore le besoin
-actuel de la doctrine critique, jusqu'à l'avénement d'une doctrine
-vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son
-active prépondérance, en un temps où la véritable tendance finale de la
-sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi
-reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique
-négative était d'abord indispensable pour caractériser suffisamment
-son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement
-ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives,
-spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que,
-malgré cette expérience décisive, beaucoup d'esprits persistent
-aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d'une
-saine théorie historique sur l'ensemble de l'évolution humaine.
-
-L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la
-doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe
-politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusque
-alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à
-cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter
-l'explication, commencée au cinquante-cinquième chapitre, sur la
-mémorable transformation qu'avait dû subir, vers le milieu de la
-troisième phase moderne, l'influence métaphysique proprement dite,
-désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque
-l'ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule
-propagation universelle d'une élaboration négative déjà suffisamment
-systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle propre à la
-transition critique, dut, en effet, nécessairement déterminer, dans
-l'ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions,
-une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats
-la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès
-lors relégués, d'une manière de plus en plus subalterne, à leurs
-fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire,
-au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de
-l'universelle direction des affaires publiques. Une telle modification
-devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l'entier
-ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l'avons reconnu,
-les littérateurs étaient seuls propres à l'active propagation d'une
-philosophie négative qu'ils n'auraient pu construire, il est encore
-plus évident que les avocats, d'après les habitudes mêmes de libre
-divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient
-alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière
-application politique d'une métaphysique révolutionnaire dont les
-principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par
-des intelligences plus consistantes. On conçoit d'ailleurs que les
-juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement
-au régime ancien, sous l'influence des modifications qu'ils y avaient
-déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les
-avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs,
-la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de
-la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques
-semblaient réductibles à de simples combinaisons de formes, destinées à
-contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés, pour régénérer
-une société supposée indéfiniment modifiable par l'action législative,
-aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle
-des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice
-journalier leur rendait spontanément familières les principales
-fictions constitutionnelles. À la concevoir durable, cette double
-organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans
-doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal
-ascendant à des classes aussi complétement dépourvues, par leur nature,
-de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins
-nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères
-à toute saine appréciation mentale d'une question quelconque. Mais,
-en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à
-des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs
-et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident
-que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier
-terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui
-consistait à développer activement l'entière application organique de
-la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale, une fois
-directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait
-naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux
-classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet,
-ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par
-suite d'une déplorable continuation de la même lacune philosophique
-relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne.
-
-Ayant ici assez examiné d'abord la direction nécessaire, ensuite
-le siége principal, et enfin les agens spéciaux de l'immense crise
-révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d'après l'ensemble
-de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique
-de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer
-successivement deux degrés naturels, l'un simplement préparatoire,
-l'autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos
-deux grandes assemblées nationales.
-
-Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop
-vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine
-conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions
-les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les
-abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément
-jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y
-étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux
-combinaisons les plus contradictoires; on y était certainement plus
-éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale;
-l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime
-confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique;
-par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait
-une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes
-déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables:
-en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi
-définitive. Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière
-condensation antérieure des divers élémens du régime ancien autour
-de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la révolution
-française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait
-nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance
-populaire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance caractérisait
-seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or,
-quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre
-destination politique que d'amener graduellement l'élimination
-prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient
-d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique
-constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union
-du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de
-la constitution catholique avec l'émancipation mentale. D'aussi
-incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention
-philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d'une
-aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence
-pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation
-moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine
-imitation universelle de la constitution transitoire particulière à
-l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux
-chefs de l'assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement
-la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction
-radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la
-sociabilité française. C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer
-immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette
-dangereuse illusion; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour
-exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage
-à signaler au lecteur les principales bases de cet examen, qu'il
-pourra d'ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les
-explications propres aux deux chapitres précédens.
-
-L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir
-aisément par quel entraînement empirique a été naturellement
-déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément
-inévitable puisqu'elle a pu complétement séduire la raison même du
-grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup
-moins excusable sous la lumineuse indication que l'ébranlement
-révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l'ensemble
-de la situation moderne. Par suite, en effet, de la différence que
-j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la
-décomposition politique en France et en Angleterre, il est clair
-que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par
-leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison
-hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime
-ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir
-spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l'un ou
-l'autre des deux grands élémens temporels. D'après cette incontestable
-appréciation instinctive, l'empirisme métaphysique devait donc
-conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire
-totalement l'antique organisme, il suffisait de joindre à l'extinction
-française de la puissance aristocratique l'abaissement anglais du
-pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle
-qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à
-l'imitation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement,
-elle tend aujourd'hui à faire spontanément prévaloir, chez l'école
-révolutionnaire anglaise, la considération du mode français: car
-chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant
-à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre,
-sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux, sous ce rapport,
-aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du
-cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que
-pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l'ensemble
-de l'évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au
-contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde
-irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le
-mouvement français avait été principalement dirigé contre l'élément
-politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement
-anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement
-introduire dans un tout autre milieu social.
-
-Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de
-reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation
-historique, que la constitution parlementaire propre à la transition
-anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature
-exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature
-temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase
-moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal,
-comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une
-célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve
-donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans
-l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement
-analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription
-rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque,
-seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations
-antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens
-fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer,
-en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du
-XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système
-politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais,
-considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles
-après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille
-tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature
-temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable
-que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut
-être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à
-l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit
-sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule
-différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de
-ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé
-à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait
-certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en
-ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous
-la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la
-nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au
-milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire.
-Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé
-propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système
-anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation
-effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories
-métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des
-divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique
-a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un
-tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément
-incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition
-fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort
-importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont
-beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré
-l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique
-organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale.
-La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste
-dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup
-mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait
-pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par
-suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens,
-soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des
-grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant
-populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse,
-d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition
-complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit
-d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui
-en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif
-développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement
-tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes
-au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi
-érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité
-commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse
-inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant
-manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir
-un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre
-davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger
-avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour
-faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement
-étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution
-exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme
-nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des
-conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est
-néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie
-politique.
-
-Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant
-que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des
-vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux
-chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution
-française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire
-à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux
-instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et
-confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir
-l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors
-l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu
-le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente
-à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique,
-dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population
-française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté
-des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement
-l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des
-cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition
-naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à
-détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses
-naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus
-en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence,
-en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis
-obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à
-la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors,
-au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine
-tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste
-d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent
-national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange
-tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le
-projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser
-une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver
-secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et
-les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin,
-relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée
-comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une
-telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale
-d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux
-propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie
-qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement
-disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation
-désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait
-jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts
-ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection
-anti-européenne.
-
-D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais
-apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales,
-soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient
-être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée
-par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale,
-dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale
-postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a
-jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité
-des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives.
-Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle
-discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique
-et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression
-spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un
-ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme
-émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par
-l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit
-qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne
-proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation
-royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui
-n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours
-irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce
-vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une
-telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut
-conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement
-illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux
-vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs
-empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis
-au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie
-pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur
-complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide
-que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.
-
-Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second
-degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable
-situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion
-des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une
-vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère
-fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que
-pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une
-philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de
-l'ensemble de l'évolution moderne.
-
-Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles
-reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente
-assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention
-Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder
-l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule
-de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la
-révolution française. D'après la concentration monarchique de tous
-les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France,
-depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une
-conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente
-la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels
-ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin
-spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction
-solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser
-suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final
-du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et
-désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre
-théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme
-le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons
-vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière
-plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation
-primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des
-professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts
-plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage
-l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant,
-comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications,
-constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain,
-avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du
-moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable
-constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé
-l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les
-plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à
-un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs
-montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière
-phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes,
-d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant
-à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur
-de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux
-premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider,
-surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande
-transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les
-plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise
-par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que
-perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration
-d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que
-venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément
-conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à
-constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine
-appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement
-ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans.
-On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une
-indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art
-de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à
-raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des
-conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle,
-même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation
-domestique, en lui procurant directement une éducation systématique,
-que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition
-sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble
-qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que
-nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire
-personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux
-maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires
-naturels.
-
-Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française
-ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de
-toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication
-d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social,
-autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui
-pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution,
-aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et
-spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un
-vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse
-suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement
-ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue
-essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité
-d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la
-régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il
-n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes
-les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée
-aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation
-quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans
-excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct
-confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes
-institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement
-provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une
-source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me
-dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la
-suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre
-Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement
-mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de
-vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement
-incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de
-faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors
-rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la
-nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence
-ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire
-que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le
-mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne
-fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans
-tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre
-une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait
-déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en
-étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux
-diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en
-fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude
-pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la
-propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création
-capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions
-antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des
-Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs,
-ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais
-bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse,
-des nouveaux besoins de l'esprit humain.
-
-Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de
-cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours
-l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des
-circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont
-l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses
-divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût
-alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus
-indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase,
-avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse,
-n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté
-française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une
-révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment
-une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de
-la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge,
-la double progression, positive et négative, dont elle annonçait
-le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique
-désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se
-plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée
-à l'universelle conservation du système militaire et théologique,
-désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait
-pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa
-décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une
-réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement
-l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second
-degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait
-pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une
-mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards,
-de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste
-et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais
-offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint,
-l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez
-l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de
-l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à
-leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par
-sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues,
-l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette
-inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne
-pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives
-exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un
-respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à
-l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit,
-directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à
-la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est
-ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si
-aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français,
-renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui
-ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout
-à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste
-dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée
-par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus
-juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée
-limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable
-de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux
-annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en
-vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens
-de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures
-une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une
-heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur
-généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes
-à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins
-sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant
-de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution
-morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont
-systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme,
-a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables
-souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment
-disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct
-correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation
-de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à
-une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division
-fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
-des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action
-simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement
-extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en
-appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses
-indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi
-confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale,
-on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en
-considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la
-régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure
-des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait
-nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre
-l'efficacité durable.
-
-En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus
-en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances
-extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent
-essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale,
-soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient
-avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui
-s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui
-dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations
-d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible
-de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa
-nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances
-actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures,
-représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune
-relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du
-législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité
-moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la
-sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin,
-au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait
-spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison.
-C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors
-s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la
-vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus
-difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable
-contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à
-une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés,
-et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux.
-Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition
-fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale,
-dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les
-natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de
-la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux
-instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie
-décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par
-le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur
-haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois
-jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de
-détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre
-passé social, en décomposant la France en républiques partielles,
-au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait
-nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une
-indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces
-dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les
-plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens
-pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique,
-dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée,
-laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles
-aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.
-
-Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire,
-ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une
-prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée
-thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre
-l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire
-eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique
-et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une
-efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable
-irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout
-les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient
-malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle
-cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été
-convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive
-prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme
-relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des
-horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui
-le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre
-enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance
-organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée
-à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer
-complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du
-volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout
-dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant
-spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation
-sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous
-avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé
-cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects
-très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette
-extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une
-halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable
-destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire,
-le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée
-d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs.
-Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de
-Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime
-coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance
-caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique
-dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine
-comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut
-principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine
-formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation
-directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel:
-en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais
-réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant
-que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de
-la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir
-suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique
-sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque
-alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique
-en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et
-morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration
-de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément
-obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement
-la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant
-Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient
-par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les
-déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible
-avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des
-passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle
-comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature
-constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent
-la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant
-décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère
-fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et
-dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint
-bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un
-horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était
-encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie
-réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable
-aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde
-prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement
-conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels
-de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée
-empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde,
-chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens
-systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire
-des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble
-caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution
-fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit
-ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se
-tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement
-satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation
-décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution
-esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution
-industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une
-désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination
-élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs
-naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable
-multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats,
-à une active participation permanente au gouvernement effectif,
-par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu
-que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent
-nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières,
-à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement
-politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire
-la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée
-thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais,
-d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à
-la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal,
-pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la
-tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui
-attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur
-érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse.
-Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé
-par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux
-saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant
-primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une
-désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération
-des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en
-troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité
-moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il
-reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette
-indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle,
-de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète
-instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement
-révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant
-mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision,
-tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte
-d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque
-volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne
-d'une si précieuse admiration.
-
-J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation
-historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût
-offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution
-au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment
-le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup
-plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le
-degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment
-fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement,
-jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de
-cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous
-lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont
-l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément
-démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique
-quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique.
-Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction
-rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique,
-pour dissimuler totalement le premier enseignement social en
-laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également
-impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle
-ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement
-inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura
-suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable
-indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du
-mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur
-la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi
-projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement
-affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance
-nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut
-conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre
-le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était
-déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les
-masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit
-mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop
-peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct
-dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus
-intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie,
-obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits
-politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial,
-une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à
-renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude
-historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie
-une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses
-divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques,
-quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la
-principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal
-et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme
-quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications
-antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.
-
-Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction
-rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain
-retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de
-la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à
-reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits,
-une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée
-par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir
-temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type
-imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la
-vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de
-stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle
-anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des
-tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable
-tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à
-chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète
-extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait
-réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que
-néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques
-inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des
-institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité
-humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient
-spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du
-problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale
-au milieu social correspondant; tous concevaient également la société
-indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de
-toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner
-la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces
-caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire
-et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui
-essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier
-d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle,
-quoique d'ailleurs radicalement persistante.
-
-Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et
-néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir,
-malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager
-de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration
-monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement
-continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà
-pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait
-désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne
-hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se
-trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était
-alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une
-expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une
-pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être
-directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même
-temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement
-à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le
-pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté
-moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère
-essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment
-offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation
-universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible
-séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de
-l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée,
-pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas
-cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer
-directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire
-énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable
-activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes
-eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire.
-Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses
-expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère
-aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but
-plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins
-passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses
-propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que
-son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la
-compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait
-un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement
-impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt
-à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont
-la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré
-l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup,
-et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la
-disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant
-d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.
-Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie,
-à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné,
-échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation
-arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une
-nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne
-hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré
-ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme
-caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle
-relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié,
-surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.
-
-On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que
-de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps
-comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi
-en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait
-été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive
-rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de
-notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré,
-regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler
-convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous
-la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse
-aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un
-funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement
-abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse,
-la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais
-gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne
-saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature
-non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir,
-avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage
-profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi
-d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre
-législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général
-de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense
-autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite
-de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique
-encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer
-convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément
-la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner
-les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les
-grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait
-déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable
-prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le
-prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce
-chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers
-la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus
-vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de
-l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y
-présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances
-vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y
-étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable
-pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul
-instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne,
-qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à
-Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin
-de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi
-pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que
-sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration,
-quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation
-d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature
-intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule
-pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique
-et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois
-en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le
-témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de
-sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration
-religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il
-prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité,
-en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne
-sauraient jamais rester franchement subalternes.
-
-Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait,
-à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination,
-qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement
-antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter,
-par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux
-de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère
-national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être
-soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au
-contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente
-des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs
-empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages
-les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre
-très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement
-suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration
-nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était
-profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions;
-la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette
-longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse
-était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté
-avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait
-été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait
-pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions
-personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais
-réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par
-la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de
-Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point
-encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le
-corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique
-de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez
-les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition,
-suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant
-spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé,
-en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est
-surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux
-sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale
-déviation qui devait associer directement la plus active portion de
-notre population à un désastreux système de rétrogradation politique,
-en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe
-à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le
-principal développement direct d'une corruption générale déterminée,
-en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous
-recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi
-superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse
-époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens
-politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous
-consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse
-versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute
-véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules
-pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées,
-chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre
-à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette
-inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte
-aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez
-une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle
-et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie
-avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes
-républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées,
-durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente
-à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique
-purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante
-harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation
-révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve
-vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement
-que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au
-système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors
-aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé.
-Cette incontestable appréciation historique indique certainement
-combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique
-ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale
-devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation
-moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct
-involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont
-elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens
-inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable
-aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine
-politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire,
-malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt
-de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état
-de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique
-éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin,
-il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette
-domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané
-et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer
-irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la
-nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant
-toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de
-civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique
-romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze
-siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine
-réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le
-reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû
-être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue
-immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément
-une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des
-principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors
-malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous
-égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des
-voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle
-d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le
-juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de
-l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au
-moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour
-l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement
-très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite,
-elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que,
-pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer
-le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous
-l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus
-exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs
-politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une
-fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système
-rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun
-autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle
-cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de
-barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des
-gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance
-et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution,
-dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé
-dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France
-n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui
-d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel
-d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir,
-contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe.
-Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un
-aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités
-des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude,
-aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée
-à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient,
-à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations,
-provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre
-une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne
-révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition.
-Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura
-certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est
-évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir
-réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité,
-directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à
-s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant
-la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire
-et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos
-concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration
-guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions,
-soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix
-indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du
-parti rétrogrades.
-
-Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une
-sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour
-la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba
-trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand
-la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis
-que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient
-aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse
-exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute
-véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la
-postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle
-cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble
-de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était
-lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une
-irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de
-ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement
-laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir
-pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un
-dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre
-la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à
-son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur
-rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable
-renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit
-devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une
-spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire
-individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité
-qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le
-plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a
-quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.
-
-D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la
-propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté
-de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence
-devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire
-des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent
-accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont
-le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser,
-à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à
-penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le
-sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner
-entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux
-également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de
-haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une
-réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où
-le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de
-l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique
-rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité,
-radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle
-ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué
-la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand
-cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation
-aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des
-perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une
-ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de
-Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant
-de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à
-n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze
-ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de
-personnes devenue évidemment inévitable.
-
-Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position
-révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier
-sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme
-aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution
-ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après
-une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale
-qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique
-métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de
-réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement
-continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement
-initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre
-avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique
-l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure
-direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt
-passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles
-qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit
-révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur
-une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire
-propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial
-semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique
-susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine
-théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et,
-par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt
-à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et
-anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique
-à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé
-avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en
-concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes
-quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant
-aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit,
-en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de
-l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure
-à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une
-hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal
-devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément
-prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand
-on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais
-énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour
-repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite
-à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la
-partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais
-ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation
-de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant
-plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution,
-l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là
-surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition
-moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où
-nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger,
-sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition
-politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette
-dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été
-essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique,
-d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite
-dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement
-le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se
-résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique
-centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et
-l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins
-populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement
-régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer
-une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable
-terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une
-véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors
-subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme
-l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son
-retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs
-à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une
-manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence
-générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel
-proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne,
-une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution
-continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine
-indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée
-de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au
-reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui
-semblait par-là érigée en principe irrévocable.
-
-Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque,
-se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct
-progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime
-métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être
-regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs
-qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette
-coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait,
-sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale
-antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence
-capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final,
-quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait
-ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école
-rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été
-naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des
-conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait
-la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement
-établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit
-au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens
-également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais,
-d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de
-deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle
-d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes
-qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de
-concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté
-religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale
-d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je
-rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation
-nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral,
-d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans
-laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous
-le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des
-littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les
-directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes
-convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur
-de l'entité politique vainement décorée du nom de _loi_, une sorte de
-culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer
-l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables
-principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les
-périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire
-qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment
-fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini,
-à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de
-décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes
-à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré
-l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des
-idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où,
-comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles
-jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des
-décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas
-déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément
-dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions
-spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui
-d'avoir acquis une pleine connaissance totale.
-
-Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant
-l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans
-son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième
-chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement,
-la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect
-historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales
-consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le
-système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de
-manière à priver radicalement une telle marche des seules influences
-permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte,
-un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus
-significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable
-de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la
-paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines
-stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment
-une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps
-lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement
-prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en
-progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer
-au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce
-d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la
-population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques
-tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément
-reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution
-moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici
-aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses
-coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers
-élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction
-spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus
-rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au
-cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq
-siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de
-l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale
-entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en
-vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit
-caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde
-donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation.
-Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire
-spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à
-notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans
-une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement
-érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous
-la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement
-rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout
-autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à
-la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une
-pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie
-tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que
-joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus
-irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation
-où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et
-même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa
-manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe
-que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental
-de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique
-de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité
-actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été
-convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce
-sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école
-rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu,
-avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même,
-par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.
-
-Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement
-menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une
-seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition
-réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines
-populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que
-la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour
-de la paix, était également résultée de l'aversion universellement
-inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but
-déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment
-impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je
-l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de
-dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement
-indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour
-faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas
-moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe
-spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui
-de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre
-au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire
-doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à
-marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde,
-immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre,
-complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément
-prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable
-enseignement, la nation française est demeurée essentiellement
-inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique
-toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique,
-et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où
-l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès.
-Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de
-la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément
-appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a
-dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est
-vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale,
-reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle,
-dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux,
-doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente
-activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie
-réorganisation spirituelle.
-
-Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement
-des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite
-mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun
-ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la
-politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens,
-et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts
-proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui
-venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre,
-en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement
-inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des
-idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une
-manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation.
-En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment
-l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi
-directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû
-maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un
-état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait
-le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il
-serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la
-conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors
-incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles
-devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers
-élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin
-trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances
-générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à
-la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système
-réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune
-attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée
-toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale.
-Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est
-radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les
-plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir
-aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils
-en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste
-conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite
-aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption
-organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente,
-sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où
-résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses
-dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime
-surtout vanté pour sa nature éminemment économique.
-
-Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres
-à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la
-leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir
-ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation
-historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication
-ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande
-dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte
-quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir
-central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère
-d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis
-que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec
-les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours
-naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre
-fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction
-qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et
-qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle,
-dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait
-d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable
-confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément
-fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime
-transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité
-parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu
-élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut,
-au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux
-de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée
-conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans
-retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par
-une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques
-consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement
-accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans
-la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale,
-qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels,
-à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les
-organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le
-plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double
-influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de
-toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun
-des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens
-plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement
-attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature
-d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les
-vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf
-les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient
-y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer
-que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque
-indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son
-entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens
-maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu
-social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la
-propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence
-nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation
-provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces
-périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement
-réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel
-d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment,
-sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de
-vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en
-vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes
-de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles
-décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont
-l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement
-ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la
-déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais
-dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera
-l'interrègne intellectuel et moral.
-
-Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à
-considérer que le résultat général de la renonciation implicite du
-régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation
-spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude
-radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence,
-tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle
-et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans
-aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement
-aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée
-humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement,
-beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination
-spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de
-purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit
-surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui
-constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque,
-fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive,
-et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales
-intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation
-philosophique des principales difficultés sociales en un stérile
-appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours
-calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine
-succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères
-parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a
-dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou
-révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues
-personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment
-anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation
-des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité
-moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière
-plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre,
-spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine.
-Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques
-stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations
-les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel
-propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu
-s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un
-dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste
-déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications
-fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me
-borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y
-ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que
-les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels
-périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup,
-puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi
-imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent
-naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes
-coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en
-un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies
-convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement
-encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent
-être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement
-intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection
-actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la
-haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines
-réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi
-surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers
-elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore,
-sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique
-spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande
-aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux
-puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis
-que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits
-à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs
-appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il
-faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis,
-malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la
-tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle
-prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue
-maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire,
-un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y
-acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de
-la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été
-déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde,
-suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai
-ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un
-enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations
-sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à
-reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode
-très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la
-régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais
-purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée,
-tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une
-telle rénovation préalable.
-
-Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons
-d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable
-extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république
-européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant
-la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix
-universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les
-germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière
-avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement,
-comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne
-pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que
-la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal.
-C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a
-pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique,
-que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir.
-Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine
-imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation
-historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement,
-surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie
-n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance,
-même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique
-avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve
-universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation
-spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation
-britannique, doit nécessairement discréditer toute application
-extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national.
-Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée,
-pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une
-suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de
-la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance
-décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation
-intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément
-à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra
-s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante,
-sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme
-je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû
-naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire,
-qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance
-organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester
-universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national
-des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale
-des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel
-profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction
-nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine
-sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande
-défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse
-impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement
-condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses
-populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées
-contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées
-principalement à contenir ces agitations intérieures.
-
-Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui,
-d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des
-cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure
-plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à
-reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble
-de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége
-de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une
-réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger
-spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont
-l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend
-plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui
-seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par
-ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la
-rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à
-cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel
-de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir,
-il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à
-laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son
-importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute
-période particulière, l'extension nécessaire de la double progression
-sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à
-toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du
-système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un
-organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe
-ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi
-rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois
-négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les
-cinq siècles antérieurs.
-
-Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu,
-le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui
-concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système
-social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement
-la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire,
-spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment
-contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière
-atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques,
-intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le
-premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre
-ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté,
-soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique
-dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes,
-soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute
-grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son
-existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques
-incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation
-sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par
-une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie
-des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En
-laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore
-cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la
-nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite
-d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de
-renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions
-privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la
-prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit
-d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel
-abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement
-prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera,
-sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en
-réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs
-respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général
-de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable,
-comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un
-tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est
-très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément
-sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays
-demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation
-de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence
-intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire
-a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes
-quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant
-plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression
-légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a
-paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication
-directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile
-aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein
-affranchissement théologique; surtout quand on considère que même
-d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur
-religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les
-vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont
-toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui
-seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment
-dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde,
-d'abord impériale et puis royale.
-
-Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut
-aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales,
-insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins
-décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de
-l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive
-des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles,
-soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y
-chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine
-émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits
-cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera
-toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa,
-tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance
-fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui,
-dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à
-leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement
-multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez
-le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les
-faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient
-habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour
-l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des
-graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles
-étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers
-enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps
-survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi
-complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur
-ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine,
-il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque
-qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement
-besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle
-et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine
-appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans
-chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti,
-comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue
-dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après
-l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il
-suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines
-pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les
-cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme
-nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique,
-par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps
-indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des
-convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent
-cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à
-leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor
-universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même
-beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente
-démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions
-polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus
-raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance
-d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une
-manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes
-vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même
-profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel
-est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement
-redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie
-par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi
-les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit
-guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques,
-tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout
-pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis
-que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées,
-il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne
-pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde
-relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette
-grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la
-ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague
-déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions
-propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et
-trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement
-sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans
-l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au
-déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal
-devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique
-de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les
-degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort
-étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires.
-Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir
-l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement
-complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant
-radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un
-opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.
-
-Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à
-montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à
-l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société
-actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine
-historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif
-d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux
-philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double
-office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit
-d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable
-organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la
-philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement
-reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé
-de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd
-rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont
-une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui
-une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser
-convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout
-vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de
-cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent
-guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la
-régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de
-transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de
-l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment
-positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines
-intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant.
-Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble
-édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses
-fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre
-polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir
-des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement
-l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels
-qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social,
-suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.
-
- Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé
- catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa
- philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est
- alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts
- mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque,
- pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et
- qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux
- caractériser le système historique, furent essentiellement
- dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout
- l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes
- qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand
- organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses
- traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent,
- toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps
- célébré comme le plus ferme appui de la restauration
- catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse
- conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des
- convictions que peuvent maintenant produire des doctrines
- caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à
- présenter encore comme les seules garanties solides de
- l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le
- moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler
- radicalement chez leurs principaux organes.
-
-Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique
-relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que,
-malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité
-guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas
-moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du
-régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord,
-le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense
-républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération
-de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule
-attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du
-prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées
-permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens
-les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage,
-les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement
-accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc
-sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment
-compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute
-tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des
-sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement
-inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination
-populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait,
-à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop
-clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde
-de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une
-manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que
-cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les
-populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système
-fondamental de notre civilisation.
-
-En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut
-aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres
-systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué
-au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à
-perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique
-de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien
-esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même
-profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit,
-à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence
-presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase,
-et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit
-essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout
-renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant
-suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une
-exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations
-européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt
-commun de la grande république occidentale, éminemment compatible
-avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des
-aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré.
-L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission
-nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental;
-mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations
-exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou
-moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut
-alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne,
-la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs
-suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire
-se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration
-guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible
-entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré
-tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes,
-qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par
-une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire,
-ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité
-provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude
-des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à
-prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire
-que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à
-durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et
-morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe
-et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui
-constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et
-en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation
-journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit
-nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle,
-interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai
-spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué
-l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce
-aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment
-l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la
-spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la
-civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations
-les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état
-présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère
-de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement
-beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle;
-logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé
-l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres
-les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et,
-sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement
-toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on
-a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial,
-suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques
-graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme,
-l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement
-dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même
-seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres
-générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes
-dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation
-et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude
-populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique
-d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de
-la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse,
-essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement
-opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez
-un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine
-parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès
-longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.
-
-La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est
-partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au
-milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième
-aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens,
-par une grande innovation universelle, dont la haute signification
-historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement
-la plus profonde modification que l'institution moderne des armées
-soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au
-XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé,
-d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre
-défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de
-l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement
-adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances
-nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout
-survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature,
-un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux
-populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment
-volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle
-concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières,
-en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle
-profession, et en composant les armées d'une masse radicalement
-antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement
-temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux
-qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et
-inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que,
-sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques,
-un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance,
-par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres,
-sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus
-ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation
-réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée
-depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision,
-on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource
-nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit
-même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire,
-désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique
-indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.
-
-D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les
-esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec
-une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que
-l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit
-totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et
-confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis
-trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur
-insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles
-dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au
-cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles
-sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent
-toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un
-véritable besoin capital, et une certaine création correspondante,
-quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation
-primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale
-se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une
-suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre
-aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers
-motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu
-à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire.
-La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles
-prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré
-déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue
-certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas
-plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final
-d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à
-ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement
-irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique,
-qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur
-le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à
-l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait
-éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que
-si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France,
-la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que
-le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs
-à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent
-assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois
-dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations
-anti-progressives.
-
-Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le
-vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens,
-avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle,
-semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si
-un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait
-aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement,
-d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise
-révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république
-occidentale. L'active participation des armées proprement dites au
-maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une
-destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire,
-partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante,
-en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi
-continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et
-d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes
-extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure
-garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs
-nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral,
-qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien
-que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à
-celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable
-protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu
-d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses.
-Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes
-successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance
-assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens
-quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation
-intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un
-terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine,
-soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération,
-d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et
-de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable
-prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant
-aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général
-suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement
-disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les
-armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée
-politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est
-point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée,
-suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup
-plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution
-finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice.
-Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise,
-parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment
-positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance;
-outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes
-s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là
-résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des
-artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver,
-auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible,
-le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier
-directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle
-mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme
-je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond,
-d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit
-bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin
-d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir;
-car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses
-séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont
-l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur
-ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.
-
-La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc
-frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale
-aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la
-philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale,
-chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une
-transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans
-l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit
-avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la
-caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution
-fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France,
-sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun
-grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre
-convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa
-nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce
-qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être,
-en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique
-situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit
-conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui
-peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie,
-d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera
-toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources
-secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le
-développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant
-convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la
-solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier
-et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine,
-l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues
-radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature
-temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la
-force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils
-presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux
-de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une
-émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes
-réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur
-l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle,
-qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine
-utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente
-de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez
-d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs
-n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie.
-Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent
-tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui
-s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé,
-depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance
-entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont
-l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes
-créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des
-antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus
-tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les
-armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes;
-tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la
-rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle
-est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait
-ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux
-élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme
-décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs
-nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque
-c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à
-l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une
-véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où
-son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure
-que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la
-nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être
-l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.
-
-Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre
-au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande
-progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger
-aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant
-successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue
-composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses
-résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune
-relation à la réorganisation finale.
-
-Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait
-certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur
-une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux,
-et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement
-général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce
-qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en
-effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait
-être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait
-la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors
-plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée
-sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment
-exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale.
-Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation
-a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite
-sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable
-terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique
-de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès
-social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du
-mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général
-vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu
-consister surtout en une large application des agens mécaniques,
-dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé
-sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé,
-pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que
-va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer
-partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même
-maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de
-plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément
-contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas
-été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération
-qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de
-la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est
-surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs,
-celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible,
-à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à
-quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor
-caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec
-chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de
-crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension
-simultanée des dépenses nationales.
-
-Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter
-aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales
-signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres
-à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité
-empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à
-l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences
-de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la
-condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été
-finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a
-dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie
-manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se
-sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé,
-s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être,
-à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable
-et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux
-inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans
-l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts
-respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable
-antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore
-essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa
-marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la
-majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable.
-Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu
-spécialement caractéristique par la grande extension universelle de
-l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique
-correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que
-la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après
-de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme
-je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation,
-en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables
-chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des
-rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes
-laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente
-de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui
-trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission
-croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus
-reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout
-à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées
-des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement
-profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds
-contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation
-positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au
-contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils
-ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux
-chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter
-pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai
-déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le
-mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire
-rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale
-spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi
-aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers
-leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable
-solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se
-fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance
-trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser
-leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public,
-d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe
-et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux,
-pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs
-sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont
-la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée
-d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux
-uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans
-insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité
-est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet
-égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en
-présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique
-d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer
-indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée.
-Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion
-indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment
-de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites,
-c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense
-difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout
-d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin,
-dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes
-industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir
-spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer
-spécialement ci-après.
-
-Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de
-l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous
-dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation
-pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport,
-qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune
-modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers
-les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière
-régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous
-les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les
-lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe
-philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable
-caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous
-la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques,
-comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés
-jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile
-situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges
-impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle
-réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable
-réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car,
-l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a
-conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous
-genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des
-compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de
-tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment
-durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations
-contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces
-vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la
-métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le
-fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une
-décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané
-et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations,
-essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors
-constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques
-de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu
-le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie
-britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses
-persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment
-rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de
-l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans
-imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par
-sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait
-comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique
-idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux
-adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément
-sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un
-mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse
-alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement
-envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie
-nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un
-choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement
-éloignées, l'immortel auteur d'_Ivanhoë_, de _Quentin Durward_, des
-_Puritains_, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement
-accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement
-consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que
-notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne
-représentation poétique dans l'admirable composition de _I Promessi
-sposi_, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera,
-sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles
-génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est
-probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer
-ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art
-moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se
-manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe
-pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la
-réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer
-ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement
-soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans
-toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour
-la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors
-devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus
-complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une
-énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance
-esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même
-purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi
-peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus
-parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de
-fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.
-
-Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus
-que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation
-générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment
-nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout
-son importance sociale prépondérante, comme première base directe
-de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de
-plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement
-la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui,
-sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent
-aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules
-doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération
-universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.
-
-Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des
-travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction
-finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale
-de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse
-rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux,
-par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des
-températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses
-intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on
-distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même
-Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et
-même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on
-peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette
-idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source.
-La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai
-exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée
-de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à
-présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même
-trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul
-paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique,
-qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé,
-comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement
-essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à
-saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange
-perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant
-à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont
-elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être
-appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son
-auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique,
-fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le
-montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de
-régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord
-de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique.
-Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir,
-et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle
-spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là
-cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement
-préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout
-à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul
-géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit
-historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus
-haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au
-tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres
-qui vont terminer ce Traité.
-
-Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais
-comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière
-supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors
-cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et
-de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes
-entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette
-époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave
-inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de
-vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec
-la saine philosophie astronomique.
-
-La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources
-fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop
-souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des
-hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes
-notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales,
-et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux
-successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une
-autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle
-peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment
-nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant
-ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont
-j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche,
-soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par
-la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient
-alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la
-philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette
-grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par
-la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous
-ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution
-mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le
-caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet
-indispensable complément rapprochait directement la science moderne de
-sa plus haute destination sociale.
-
-J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et
-même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir
-ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et
-directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois
-aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres
-à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés,
-après une suffisante considération de leur intime connexité permanente.
-Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager
-à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale
-du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des
-tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de
-Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la
-hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et
-les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville,
-l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le
-monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première
-base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la
-même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de
-Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables
-aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le
-domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes
-fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie
-théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui
-fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les
-spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable
-révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de
-la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité.
-Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine
-philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement
-l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de
-Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique,
-avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions
-biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit
-toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite,
-soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle
-un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un
-enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble,
-cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a
-certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée
-de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit
-humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit,
-en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement
-philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la
-société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre
-précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie
-de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente
-des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir
-sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la
-disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques,
-par une influence active et continue que les tendances dispersives
-de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser,
-quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse
-imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards,
-indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique
-se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers
-coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique
-qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la
-seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement
-rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.
-
-Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs,
-l'influence sociale de la science recevait partout de notables
-accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique
-au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus
-grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens
-destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui
-conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup
-moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande
-république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans
-cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les
-obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs
-les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément
-conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme
-d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable.
-Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par
-la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu
-d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus
-générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable
-que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle,
-en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures
-universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané
-de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes
-les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité
-directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif
-dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait
-d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir
-les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant
-d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation
-de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique
-convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute
-l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.
-
- Note 18: L'institution générale de cette grande opération
- présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un
- caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une
- constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à
- en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité
- qui aurait pu entraver son universelle propagation
- ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient
- répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble
- appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement
- adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point
- que cette importante rénovation fut toujours conçue et
- accomplie en vue d'une destination directement commune à
- l'ensemble des populations civilisées, indistinctement
- invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière,
- malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui
- dirigeait alors la crise révolutionnaire.
-
-Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la
-science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup
-d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales,
-soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en
-plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité
-dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par
-l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui
-devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution
-préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit
-nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui
-personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive
-envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen,
-s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration
-finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont
-radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils
-resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que
-leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation
-moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale
-base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient
-indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et
-les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à
-l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.
-
-Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la
-principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque
-provient presque toujours des aveugles résistances intérieures,
-individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément,
-à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales,
-qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui
-doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant
-définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne,
-ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires
-que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la
-difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe,
-que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient
-peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner
-ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et
-des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale,
-sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable
-influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les
-conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que
-désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente,
-l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est
-plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et
-d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant
-d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment
-produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de
-ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué
-que pour une part minime et facile à cette formation collective et
-graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre
-construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après
-une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction
-intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite
-particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même
-scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs
-qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés
-aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature
-humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible
-vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans
-sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion
-vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion:
-or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse;
-car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à
-la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement
-les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles,
-ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement
-impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la
-science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base
-rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration
-sociologique.
-
-En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique
-commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment
-établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique,
-après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de
-la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge.
-Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences
-fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la
-complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit
-positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement
-ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle
-et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais,
-la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps,
-sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge
-préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré
-dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait
-réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos
-explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de
-la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement
-pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant
-préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur
-puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles
-poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux
-partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction
-ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et
-imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance
-spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire
-aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande
-science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et
-morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le
-demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi
-le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule
-réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales,
-soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des
-phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur
-l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives
-précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire
-de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération,
-dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui
-s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à
-l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination
-temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité
-rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin,
-à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il
-semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est
-désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître,
-comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit,
-l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux
-spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer
-l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les
-exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout
-les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours
-à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné
-surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des
-édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les
-maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!
-
-Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable
-devient désormais directement contraire à sa propre destination,
-en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont
-il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce
-Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe
-fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement
-d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement
-un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à
-tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie
-hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens
-attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être
-simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes
-les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette
-évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail
-scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive
-soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans
-n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à
-une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir
-partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie
-théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers
-un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à
-cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement
-remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange
-situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la
-nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse
-vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par
-l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles,
-qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les
-conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs
-délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou
-d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à
-une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle
-instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des
-diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de
-ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion
-mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y
-facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute
-élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que
-le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies
-arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire,
-de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental
-d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que
-la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette
-grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou
-l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire
-le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort
-quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble
-dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une
-restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à
-leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation.
-Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste
-illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation
-où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance
-d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur.
-Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis
-si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses
-expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion
-des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne
-pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles
-aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup
-de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette
-assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec
-une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul
-mérite littéraire.
-
- Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de
- l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps
- savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu
- toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il
- est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment
- des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après
- l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente
- de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel
- dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La
- vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur
- l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement
- incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque,
- même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du
- quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la
- science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait
- ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus
- sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces
- compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos
- principales institutions de haut enseignement, tant de
- nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.
-
-Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses
-classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le
-degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs.
-Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de
-l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies
-de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la
-philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux
-dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est
-surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est,
-au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique,
-comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce
-Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver
-vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension
-universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après
-une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle
-prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si
-déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie
-s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans,
-par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les
-biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout
-le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute
-décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable
-combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des
-phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux
-aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment
-philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante
-harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les
-entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux
-ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres
-aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme,
-quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à
-contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui
-résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit
-nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine
-dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un
-âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre
-la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle
-ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel
-d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi
-peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale
-création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus
-entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par
-la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui
-ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement
-à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement
-la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y
-exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les
-admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la
-saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement
-bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette
-compagnie que dans son sein[21].
-
- Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion
- d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa
- trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau
- génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une
- glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs,
- soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en
- faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes,
- décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où
- dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en
- outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue
- offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation
- des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à
- l'égard de Molière.
-
- Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve
- ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement
- l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques
- n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des
- principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique,
- dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne
- que cette académie accorde si aisément, quoique cette
- insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus
- digne émule de ce grand biologiste.
-
-La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient
-quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne
-puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste
-à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique
-garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant
-l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à
-toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant.
-Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à
-interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus
-qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve
-confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais
-propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement
-incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles
-qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer
-les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une
-appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie
-philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide
-résistance académique, constitue la principale cause des dangers
-intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des
-garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle
-qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable
-philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule
-fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à
-défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme
-universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources,
-qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus
-des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins
-accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses
-encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science
-comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi
-trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément,
-en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées
-intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une
-habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations
-secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années
-d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant
-d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les
-plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien
-préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies
-actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses
-ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime
-scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque
-coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du
-moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent
-employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la
-médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble
-annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul
-mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas
-provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps
-où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre,
-et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque
-chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable,
-ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans
-excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation
-comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue
-expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est
-ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les
-analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des
-géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la
-noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que
-l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du
-second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du
-mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce
-célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique
-qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des
-géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé;
-tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue
-assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut
-jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont
-ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de
-comprendre la vraie signification fondamentale.
-
- Note 22: Si une telle indication générale pouvait être ici
- prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait
- facile, par un examen impartial et approfondi de la
- composition actuelle des diverses corporations savantes,
- sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater
- que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de
- tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités
- ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout
- aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car,
- sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces
- compagnies sont désormais essentiellement composées de
- chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance
- passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des
- titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms
- ne devront certainement laisser aucune trace durable dans
- l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur
- entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect,
- la moindre lacune appréciable pour la filiation effective
- des différens progrès scientifiques. Mais cette application
- individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du
- reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire
- à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle
- puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et
- même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop
- malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma
- démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité,
- auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent
- être les dangers.
-
-Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément
-trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation
-permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette
-époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir
-leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car,
-chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des
-sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des
-pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les
-vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde
-phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement
-systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était
-habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse
-harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine,
-soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on
-sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre
-le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de
-leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la
-crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité
-irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France,
-à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer
-déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant
-désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération
-de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels
-étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi
-désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale
-destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi
-livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation
-générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais
-les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient
-été successivement établies pour plusieurs professions publiques,
-et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même
-que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré
-du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement
-cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait
-remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était
-donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité
-scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement
-impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi
-prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout
-pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement
-générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont
-évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent
-les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la
-seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne
-savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y
-cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée
-pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans
-actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler
-le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime
-réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement
-ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement
-partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable
-expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à
-l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive
-qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime
-purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse
-efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une
-destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave
-résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa
-manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions
-générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire
-mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et
-morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore
-très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique
-d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans
-détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont
-les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans
-services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation
-doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément
-liguées contre moi.
-
-En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs
-destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut
-enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement
-français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que
-cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution
-permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même
-avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte
-chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans
-quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner,
-ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial
-jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup
-plus important à tous égards, une pareille observance des garanties
-ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions
-formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse
-personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi
-méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un
-temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà
-trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale
-devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre
-la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent
-encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique,
-toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques;
-c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou
-entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés
-jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée
-par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation
-empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle
-mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres
-membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la
-fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres,
-contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables
-sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et
-surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique,
-quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à
-d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité
-la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a
-déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération;
-puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité
-totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les
-diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de
-laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement
-confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours
-échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de
-Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques,
-parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais
-aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont
-la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture
-privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier
-souvent d'importans offices publics à des hommes profondément
-incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément
-le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs
-français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus
-espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique,
-si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour
-tenter aucun académicien.
-
- Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui
- profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie,
- cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir
- signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble
- de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement
- caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel,
- le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement
- rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en
- symptôme réel de l'esprit dominant.
-
- Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce
- volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim,
- activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit
- à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août
- 1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général,
- la distinction rationnelle entre les élections purement
- académiques et les élections essentiellement didactiques,
- spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je
- concluais que des traités et des leçons devaient alors
- constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires
- de détail, dont la considération eût, au contraire, dû
- prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant
- que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de
- cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens
- que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait
- été expressément demandée par un membre (M. de Blainville),
- suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous
- cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre
- textuellement toute semblable communication. Ce corps devait
- assurément être touché de l'honorable confiance que je lui
- témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique
- à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses
- membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à
- mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux
- accomplissement des garanties protectrices, alors devenues
- non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à
- ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases
- de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa
- suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il
- obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le
- président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive
- aucune remontrance quelconque sur une pareille violation
- du règlement académique: la voix loyale et courageuse de
- M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au
- nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité.
- Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible
- admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute
- semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet
- pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif
- réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence
- avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient
- d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables,
- d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les
- fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable
- témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des
- études de l'École Polytechnique, y avait personnellement
- suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble
- et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un
- seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres,
- une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs
- qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une
- manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi
- le public scientifique, soit chez la presse périodique,
- qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir
- spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés
- et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.
-
- Pour compléter cette observation, en y montrant combien
- les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable
- tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus
- éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres
- français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable
- état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours
- envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas
- décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante
- de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation
- l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute
- iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était
- personnellement convaincu de la supériorité de mes droits,
- il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de
- contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il
- avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre,
- toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est
- mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel,
- pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude
- académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses
- confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa
- compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous
- ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux
- premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je
- me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet
- éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que
- son caractère ne soit point au niveau de son intelligence,
- quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit
- dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite;
- ce qui montre combien est désormais profondément enracinée,
- chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale
- et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de
- l'anarchie philosophique.
-
-L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état
-purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment
-du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit
-d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore
-plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale
-métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la
-science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une
-trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop
-inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations,
-soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est
-exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives
-entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles.
-C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime
-préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion
-décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable
-généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en
-la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie
-avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi,
-en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait
-seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle
-exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale
-et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle
-appréciation, en considérant historiquement les savans proprement
-dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une
-prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs
-et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères
-tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs
-travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].
-
- Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui
- que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse
- position, nos corps savans remplissent désormais presque
- aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des
- philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple,
- les consultations technologiques journellement émanées
- de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop
- souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après
- d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits
- essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que
- les expériences agricoles si justement ridiculisées. De
- telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une
- aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce
- que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté.
- Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à
- une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que
- ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune
- idée juste des conditions essentielles propres à garantir la
- sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques,
- et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient
- certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie
- franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.
-
-Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui
-dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront
-évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension
-croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à
-mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera
-mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi
-les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement
-destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger
-l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après
-des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus
-éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable
-classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la
-régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous
-l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant
-une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait
-toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition
-ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque
-époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine
-doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant
-maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à
-ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à
-ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats,
-qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité
-philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial
-des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres
-équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils
-n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit
-spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera
-d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste
-appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange
-prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront
-chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent
-aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement
-sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle
-puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire
-l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire
-générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner
-d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates,
-dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même
-entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut
-tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin
-tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de
-prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine
-commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de
-précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct
-personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant
-ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la
-conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique,
-dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile
-mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur
-propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec
-l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant
-à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son
-rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie
-qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre
-évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer
-enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable
-gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le
-rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26].
-
- Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément,
- d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence
- du régime dispersif propre aux académies scientifiques
- actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique,
- le remplacement définitif de ces corporations provisoires
- par des académies vraiment philosophiques est encore loin
- d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant
- développement et d'une convenable propagation du véritable
- esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies
- (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être
- aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux
- conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement
- médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une
- telle situation, ces corporations pourraient, sans changer
- encore radicalement leur constitution initiale, prolonger
- et consolider utilement leur existence incomplète, par
- l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante,
- spécialement consacrée à la physique sociale et à la
- philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de
- cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement
- marquée par son privilége exclusif de fournir toujours
- le président annuel et le secrétaire perpétuel de
- l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux
- délibérations partielles de chacune des autres sections.
- Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement
- insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies,
- elle pourrait heureusement préparer la transition finale
- de la constitution scientifique à la vraie constitution
- philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont
- le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui
- chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter
- de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui
- désormais ne pourrait guère y être introduit que par la
- sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention
- convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est
- malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération
- croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces
- corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du
- rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption
- progressive de leur conduite, détermineront, au contraire,
- leur suppression universelle, hâtée sans doute par
- l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines,
- avant le temps où de véritables corporations philosophiques
- pourront enfin s'élever à leur place.
-
- Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis
- quelques années, commencent à se former temporairement sur
- les divers points principaux de la république européenne, et
- où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte
- si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être
- regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané
- d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle,
- à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles.
- Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer
- jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble
- divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la
- réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément
- le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable
- philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement,
- soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le
- mode effectif de régénération.
-
-L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire
-comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal
-degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive
-à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de
-l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit
-devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou
-moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater,
-de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui,
-après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un
-puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral,
-à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle
-consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de
-détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une
-construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois,
-les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût
-alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire
-prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il
-fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible,
-ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes
-corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient
-qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques
-ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression
-prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas
-réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était
-encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile
-restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement
-d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement,
-accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en
-pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière
-impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même
-sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un
-régime mental purement provisoire, dont la destination propre était
-suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument
-prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu
-beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger
-de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile
-appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux
-enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir
-spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains
-que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent
-faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience
-m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec
-les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de
-ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux
-motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne
-sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente
-abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale
-déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par
-l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement
-antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité
-dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets
-politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la
-diversité d'origine.
-
-Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier
-demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions
-élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la
-régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen
-de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande
-élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours
-simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative
-au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par
-l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu
-nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire,
-qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire
-que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a
-réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette
-fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au
-sujet qui la repousse le plus.
-
-Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que
-la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait
-irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir
-la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant
-toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait
-dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement
-à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales,
-désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux
-seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour
-la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette
-indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici
-aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce
-titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la
-prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit
-d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique
-ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait
-effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne
-après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance
-logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la
-généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé
-de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a
-pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement
-parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office
-purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de
-la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers
-besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins
-également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi,
-sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine
-rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir,
-sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle
-situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa
-véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est
-très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de
-toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits
-vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas
-inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.
-
-J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le
-véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore
-existante malgré des modifications de plus en plus destructives,
-consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout
-intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du
-monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de
-base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie
-définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les
-doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux
-nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne,
-depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement
-la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une
-étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement
-évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique
-équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de
-moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée,
-graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de
-nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes
-d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet
-isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations
-morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme
-fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits
-observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable
-observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur,
-cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la
-vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement
-contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même
-pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se
-formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière
-irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif
-de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce
-principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle,
-qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses
-prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur
-l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et
-des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune
-judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute
-de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle
-de l'esprit humain.
-
-Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée
-au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche
-générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter
-aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études
-scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité,
-longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait,
-était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel
-de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom,
-eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les
-savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique
-à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par
-une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous
-les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui
-n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes.
-Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour
-l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à
-l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa
-nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue,
-à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une
-désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage
-décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs
-quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser
-enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement,
-dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement
-hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer
-les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de
-signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque,
-par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre
-les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile
-imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives.
-Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde,
-détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement
-servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où,
-leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient
-désormais entraver profondément toute véritable réorganisation.
-Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa
-manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a
-fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus
-avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors
-convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor
-des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement,
-contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard
-discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément
-spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à
-cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé
-qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait
-aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une
-telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse
-périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
-
- Note 27: Si une pareille institution était sérieusement
- discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer
- comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement
- satisfait à la plus importante condition logique, en
- réunissant convenablement le point de vue philosophique et
- le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même,
- naturellement exclu d'une Académie que son organisation
- dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient
- toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe
- étranger aux méditations historiques, soit un historien
- dépourvu d'études philosophiques.
-
-Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels
-l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution
-scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement
-conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême
-caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de
-son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des
-conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la
-profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps
-l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique,
-l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue
-philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à
-vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la
-plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement
-la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée,
-qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement,
-au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la
-concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une
-vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment
-enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui
-attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige
-de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger
-probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif
-qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors
-se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par
-Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie
-morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement
-modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge,
-après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire.
-L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble
-impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence
-journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie
-devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra,
-sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans
-le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile
-à l'actif développement des contemplations les plus simples et les
-plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base
-rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications
-générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième,
-bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont
-résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans
-doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences,
-qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un
-plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle
-métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent
-trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable
-corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que
-l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il
-serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les
-savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront
-à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre
-de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation
-réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et
-intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois,
-des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation
-spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou
-philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation
-générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de
-forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable
-distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.
-
-L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier
-demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen
-général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous
-égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement
-direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et
-Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés
-modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de
-l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup
-d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette
-élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé
-l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement
-signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant
-aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique
-négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des
-cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement
-résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute,
-en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire
-intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se
-réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus
-incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin,
-la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir
-de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser;
-tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude,
-en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation
-puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts,
-entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut
-seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de
-progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu
-et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant
-aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution
-humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient,
-en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux
-régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux
-conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent
-caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie
-positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement
-général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée
-dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en
-considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu
-le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle,
-où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder
-l'avenir.
-
-Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté
-et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme
-une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il
-faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la
-grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent,
-et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme
-extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception
-usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile
-pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation
-aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable
-aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette
-opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où
-un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier
-séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et
-de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il
-importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement
-évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la
-caractériser à tous égards.
-
-Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième,
-sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle
-des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à
-l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à
-la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume,
-et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité
-par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état
-métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage
-de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une
-manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques,
-considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable
-développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général
-propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente,
-et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour
-la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et
-continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier
-essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de
-l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un
-tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux
-premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement
-l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et
-politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être
-jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation,
-partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux.
-Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que,
-chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule
-de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur
-la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est
-désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute
-son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord
-son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension
-mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par
-l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion
-graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre
-passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte
-successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans
-son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et
-monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique
-devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode
-propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la
-destination générale, strictement indispensable, quoique seulement
-provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient
-inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de
-l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers,
-peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise,
-déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles,
-morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce,
-et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état
-définitif commence à y devenir possible.
-
-Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord
-essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous
-avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible,
-lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher
-l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant,
-par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique,
-son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique
-comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle
-de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif,
-et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique:
-aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il
-réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement
-continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous
-avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime
-fétichique à diriger la première ébauche du développement humain,
-soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son
-inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite
-d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y
-avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit
-d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de
-la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit
-ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois,
-la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup
-l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment
-distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées
-surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale,
-y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi
-nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge
-fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées,
-l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où
-cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante
-aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors
-parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible,
-le régime fétichique, commençant à déterminer le développement
-d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité
-politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines
-d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable,
-d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du
-principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le
-passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence
-sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence
-sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de
-l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel
-l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par
-cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà
-une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité
-divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous
-les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement
-retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif
-des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination
-graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont
-l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute
-difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que
-dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de
-leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques
-la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun,
-quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître
-le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré
-de généralisation, de concentration, et de simplification, dont
-l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de
-l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques
-aux divinités matérielles ainsi écartées.
-
-Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous
-a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles
-propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux
-habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque
-de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel
-système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement
-général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est
-encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser
-convenablement la plus importante destination du régime préliminaire,
-doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion
-décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son
-empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la
-première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la
-prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse
-influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû
-profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les
-faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des
-divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le
-rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens
-de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet
-égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister
-à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait
-autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable
-participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable
-propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait
-exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle
-la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant
-l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient
-dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu
-caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes:
-d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à
-l'essor du système de conquête, et même à la première formation des
-habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle
-des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez
-les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu
-alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination
-essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit
-d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique,
-suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques
-ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont
-réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour
-bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et
-déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de
-l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux,
-l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans
-le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation
-constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le
-souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine
-manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle
-organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale,
-unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire
-de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce
-principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante
-jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les
-plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige
-essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous
-égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation
-naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné
-à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation
-permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à
-seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation
-continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours
-présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû
-peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer
-une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a
-pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune.
-Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social,
-nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation
-empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale
-de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup
-plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme
-militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales
-qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre
-éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence
-finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise
-la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances
-locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe
-vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime
-purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles
-à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à
-constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a
-dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale
-dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste
-social que devait alors dépendre la principale évolution mentale,
-non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique,
-compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule
-pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La
-libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie
-ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique
-du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples
-conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières
-destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens
-abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être
-d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction
-philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique,
-n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la
-philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la
-théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale
-du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette
-époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui
-lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle
-domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte
-que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions
-morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification
-monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se
-trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental,
-jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore
-une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit
-positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit
-cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme
-provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général
-de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies
-incompatibles: l'une _naturelle_, dès lors parvenue à l'état
-métaphysique; l'autre _morale_, demeurée essentiellement théologique,
-d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec
-les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus
-active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique,
-l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur
-de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double
-élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique
-du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme
-militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la
-civilisation romaine, la principale destination sociale du régime
-préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen
-primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension,
-et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur
-guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse,
-que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à
-une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base
-essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité,
-constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente,
-d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique,
-poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par
-aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue
-d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus
-éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un
-tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait
-d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration
-grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement
-impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme
-progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime
-polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une
-irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement
-du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal
-office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui
-alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime
-monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement
-spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême
-phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une
-suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique
-de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à
-rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions
-nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir
-le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration
-lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même
-extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de
-maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle
-des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule
-ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes,
-dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal,
-constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du
-pouvoir temporel.
-
-Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le
-régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase
-suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant
-que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion
-graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus
-indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et
-même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial
-subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice
-spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification
-et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais
-à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine
-primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de
-l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par
-l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable
-séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires;
-soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des
-castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure
-du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme
-théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser
-enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez
-l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa
-vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier
-établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans
-l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des
-divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération
-capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment
-instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le
-système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici
-le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne
-d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une
-philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée
-sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont
-l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la
-division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement
-établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation
-sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise,
-par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y
-avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore
-éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé
-comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence
-passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards,
-à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment
-un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les
-progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance
-de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux
-besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite
-à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait
-de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée
-à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude
-temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première
-élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité
-humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à
-transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à
-permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut
-de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord
-favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension
-graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver
-envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu
-longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins
-encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une
-dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale,
-très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé.
-L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels
-propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y
-distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du
-début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à
-tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à
-l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate
-que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première
-source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la
-phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais
-attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit
-par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir
-suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en
-deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon
-que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages
-polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme
-musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel,
-propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive,
-mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération
-individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie
-laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes,
-désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité
-industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure
-que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique,
-et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément
-scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne,
-commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière
-époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique,
-parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance
-politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la
-hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement
-son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement
-prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le
-développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine,
-soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination
-de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine,
-bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif,
-conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale,
-tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme,
-dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la
-plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance
-primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble
-de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique,
-qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois
-originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale
-d'un tel état social devait bientôt interdire un développement
-convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont
-l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie,
-tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement
-absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une
-impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi
-pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en
-plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la
-mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la
-métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement,
-dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la
-nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la
-conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel
-subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive
-de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes
-propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général
-devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la
-mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble
-de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule
-contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à
-un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir
-spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être
-finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue,
-inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée
-à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique,
-propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un
-imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un
-tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire.
-Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration
-historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà
-dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter
-d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par
-l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission
-sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité
-philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit
-humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif,
-bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons
-reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait,
-à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir
-graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait
-d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état
-essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous
-séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser,
-par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes
-négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à
-l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant
-la démolition progressive du système théologique et militaire, soit
-en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux.
-L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs
-ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance
-politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien
-organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait,
-à tous égards, de plus en plus modifiable.
-
-Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois
-révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale,
-comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous
-avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la
-décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un
-caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la
-première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du
-XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit
-naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux;
-le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit
-en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en
-brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation
-des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux
-élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se
-développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance
-de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent
-ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux
-élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples
-auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération
-de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde
-éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend
-et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse
-des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires
-et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement
-l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler
-une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor
-esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à
-un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais
-promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation
-sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et
-précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution
-scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et
-agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle,
-d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors
-éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en
-demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de
-l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique
-procurait momentanément une importante destination sociale. Quand
-la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment
-avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par
-l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation
-sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à
-poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures
-jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler
-directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une
-régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation
-négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux
-élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens
-de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant
-que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre
-appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double
-progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution
-française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le
-milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la
-série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant
-que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du
-libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec
-l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa
-démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette
-existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des
-différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans
-la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par
-l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement
-diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation
-du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor,
-direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la
-mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre
-s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère
-qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens,
-selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique
-ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la
-prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le
-premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus
-favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime
-ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons
-d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément
-développé, à partir de son entière installation, un caractère politique
-essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes
-antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée
-à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou
-du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant,
-par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la
-sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant,
-ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation,
-indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement
-social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait
-cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution
-industrielle, directement accélérée par une protection systématique,
-qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires,
-marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société
-européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait
-partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation
-confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation,
-et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques
-de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en
-plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans
-le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus
-caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité
-déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne
-philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui
-renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi
-toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme
-dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de
-celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion,
-une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement
-philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit
-positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis,
-évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du
-partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie
-naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au
-profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode
-positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de
-l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode
-à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la
-sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie
-devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques
-et organiques amène nécessairement la phase finale de la double
-progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement
-philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus
-essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable
-la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence
-métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment
-générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de
-l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme
-fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du
-régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser
-à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance
-uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire
-qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant,
-sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels
-de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution
-industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus
-extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien
-système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité
-militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de
-la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité
-positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient,
-obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir
-de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à
-la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur
-l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées
-devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime
-primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui
-avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement
-empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait
-à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les
-collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination
-systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant
-désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art
-moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la
-phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens
-à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout
-depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler
-l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres,
-il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne
-exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale,
-quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement
-l'empirisme et l'individualité.
-
-En cet état final de la double évolution européenne, une immense
-crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement
-déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir
-la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses
-antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette
-salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la
-grande république occidentale, dont le développement, essentiellement
-homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente.
-Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale,
-ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du
-système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils
-s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait
-toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique
-à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif,
-la destination principale de cette grande révolution devait être au
-fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la
-démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le
-résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial
-de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement
-ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de
-toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle
-opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique
-de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait
-antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office
-dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli.
-Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû
-jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et
-cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération
-finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe
-politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater,
-par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde
-inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux
-divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette
-double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt
-naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la
-coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration
-graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine
-résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel
-d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble
-destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette
-réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste
-intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à
-jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou
-social des populations modernes. Le cours général des événemens propres
-au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par
-l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que
-les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent
-désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct
-d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement,
-l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme
-avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir
-qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct
-plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un
-progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens
-pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les
-passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces
-espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse
-mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses
-caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y
-est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de
-partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne
-dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition
-forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour
-diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé
-le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté
-croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le
-gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la
-concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque
-périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de
-l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre
-temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de
-l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une
-vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur
-avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais
-que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant
-que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens
-sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la
-phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées
-seulement par les conséquences naturelles de la crise politique;
-et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement
-ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans
-laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante.
-L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable
-le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs,
-une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel
-a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution
-scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude
-de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la
-vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans
-d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique
-au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le
-remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final
-essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence
-délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre
-gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches
-aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales
-exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de
-l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable
-solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle
-prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort
-surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du
-grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale
-et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode
-positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la
-principale condition logique d'une véritable réorganisation.
-
-D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble
-du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la
-théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le
-dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi
-essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches
-de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus
-avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans
-passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité,
-la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration
-commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire
-enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense
-spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence.
-Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut
-plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient
-certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut
-donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier
-l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété
-qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle,
-sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à
-une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée
-d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on
-examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi
-nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire,
-la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une
-précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale;
-d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il
-faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement
-converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu
-que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes
-les phases successives de la vie théologique, et même les divers
-degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement
-direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens
-ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent
-plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un
-nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais
-l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire.
-Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord
-intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la
-révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de
-la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la
-méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient
-à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette
-source logique serait radicalement impuissante contre le désordre
-actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous
-cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution
-devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution,
-en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total
-de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée
-à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable
-à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui
-qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été
-suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement
-de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais
-prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai
-sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié,
-de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les
-règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en
-vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques
-justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur
-quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives
-généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est
-pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines
-sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de
-son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle
-autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et
-reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue
-de l'occident européen, la première base essentielle du régime final
-de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui,
-appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du
-problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe
-général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche
-nécessaire.
-
-Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de
-la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui,
-malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous
-les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain,
-tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales,
-pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux
-diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration
-des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du
-désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura
-pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature,
-aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base
-solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus
-ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien,
-de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable,
-contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées
-d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie
-spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle
-que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne
-pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste
-système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive.
-Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale,
-soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura
-donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement
-politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce
-que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens
-judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention
-mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter
-l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître
-que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début
-de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui,
-du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu,
-malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position,
-comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment
-progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres
-puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs
-constructions les plus éphémères.
-
-Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de
-notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de
-diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir
-ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder
-ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination
-équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion
-directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et
-moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes
-d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique
-de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à
-cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de
-bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule
-classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord
-sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une
-manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le
-principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est
-aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au
-système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement
-subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la
-doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le
-pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation,
-résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à
-aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres
-indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de
-tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent
-scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu
-le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation
-sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social
-ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des
-intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en
-sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature,
-de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu
-à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation
-détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait
-aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse
-influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces
-vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit
-inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder
-son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de
-caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système
-final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment
-son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse
-efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement
-des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle,
-longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.
-
-Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux
-puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation
-actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de
-philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur
-peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au
-cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance
-de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et
-pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels,
-elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop
-grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des
-conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux
-volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur
-attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus
-maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à
-la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée,
-d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir
-temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que
-l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons
-reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée
-par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur
-la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant
-effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la
-partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture
-propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence
-aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus
-inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé,
-au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de
-l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent
-communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et
-la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers
-les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre
-ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus
-importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment
-réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux
-puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une
-telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux
-idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait
-donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement
-à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait
-indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de
-celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique,
-sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les
-motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique
-du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait
-ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir
-suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas
-vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint
-à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous
-genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en
-affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque
-alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale
-convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni
-la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de
-notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise
-du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la
-première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant
-les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus
-généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées
-des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il
-n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait,
-à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de
-nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine
-abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active
-intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et
-suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne
-le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et
-qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation
-spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la
-civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute
-attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique
-qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé
-ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de
-leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions,
-ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre
-sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par
-ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer,
-jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures
-politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des
-moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement
-à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire
-à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi
-contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation
-continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre
-à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue,
-à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et
-de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa
-première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué,
-bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par
-l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni
-ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors
-éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement
-en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont
-l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser
-indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son
-développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi
-contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant
-indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la
-nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle
-des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de
-son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute
-vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une
-irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social
-du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à
-beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer
-sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment
-absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré
-sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous
-l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus
-complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont
-la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion
-réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y
-sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes
-organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à
-fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité
-nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible
-avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction
-des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes
-classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment
-prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité
-que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre
-leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat
-spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des
-droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même,
-quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes,
-encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec
-les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les
-carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au
-plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique
-naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est
-assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude
-usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans
-portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique
-des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos
-jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement
-social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les
-services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement
-abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les
-âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité
-immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité,
-la principale source des richesses, quelles que puissent être les
-améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers
-travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente,
-en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique
-leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés,
-par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante,
-leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique
-que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts
-degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette
-discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut
-remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester
-toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là
-même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie
-des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte
-de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et
-les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral,
-soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans,
-l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité
-d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir
-son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à
-beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les
-plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités
-élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son
-ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond,
-sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une
-véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration
-philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à
-des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment
-conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes
-connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et
-qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux
-éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune
-garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité:
-il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on
-approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation
-moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de
-cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que
-très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de
-l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante:
-l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous
-égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et
-de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation
-spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les
-hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée,
-chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens.
-D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger
-une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute
-attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique
-qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations,
-radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de
-plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences
-décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines
-vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante
-fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord
-sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre,
-on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement
-commencer la régénération finale, cette double condition préalable est
-aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve
-encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé
-surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise
-jusqu'ici.
-
-Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez
-caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance
-générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa
-pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit
-sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences,
-une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une
-harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de
-haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme
-à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier
-aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de
-l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé
-par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la
-sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique,
-non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre,
-et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré
-de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité,
-analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire
-du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement
-privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de
-la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie,
-naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer
-aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite
-reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance
-croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la
-décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des
-chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires.
-Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen,
-presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes
-exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été
-plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance
-insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait
-ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement
-négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une
-réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter
-les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des
-grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait
-se développer à peu près également, soit dans les états protestans,
-où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée,
-soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle
-n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement
-simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser
-de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la
-grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces
-irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en
-principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque
-universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature
-de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à
-jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer
-contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle,
-désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite
-de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor
-croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des
-sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation.
-Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus
-dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la
-tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement
-l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu
-de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une
-manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement
-humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités
-mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité,
-combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver
-maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique,
-qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de
-questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait,
-à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération,
-le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à
-une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une
-influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus
-sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose
-directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu
-d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental
-de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le
-seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source
-de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que
-cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime.
-La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement
-ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême
-direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter
-constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne
-nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au
-respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont
-toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend
-toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de
-sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale
-n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais
-à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils
-de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit
-graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre
-rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit
-peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner
-le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier
-lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à
-entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services.
-La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement
-relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte
-dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième
-chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice,
-et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent
-d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle,
-toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales
-susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au
-moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation
-philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule
-transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire
-l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre
-système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion
-qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie
-contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes
-d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras,
-de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses
-prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes
-conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point
-établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et
-les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera
-d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais
-également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les
-garanties exclusivement convenables aux autres.
-
- Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en
- harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande
- transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai
- établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer
- beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux
- qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet
- inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction
- de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des
- penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont
- l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En
- m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes
- les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M.
- Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre
- heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère
- perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique,
- que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public.
- La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet,
- très-propre à résumer désormais l'appréciation positive
- d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai
- démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la
- capacité, la domination, profondément oppressive à tous
- égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses
- dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à
- une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus
- stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché
- d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M.
- Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une
- véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule,
- convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir
- et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le
- vrai caractère politique de cette désastreuse aberration
- philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression
- spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.
-
-À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration
-philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond
-naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence
-équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences.
-Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre
-spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui
-profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions
-politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés
-quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire,
-graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont
-suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que
-s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à
-sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement
-entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques
-propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule
-fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées
-de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille
-illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques,
-l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder
-suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle
-impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie
-du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale
-une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins
-naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant
-aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent
-morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut
-douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés
-par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux
-sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation
-totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes
-puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation.
-Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai
-bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves
-abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses,
-et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des
-utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable
-intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que
-de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est,
-à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne,
-à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que
-de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement
-la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport
-capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement,
-vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle
-très-importante, directement propre à faciliter le retour universel
-d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude
-ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation
-des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme
-aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la
-nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût
-être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire,
-si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras
-sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement
-dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution
-générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes
-quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives,
-sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez
-énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une
-telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence,
-d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration
-régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un
-semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de
-déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au
-lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc
-méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à
-la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une
-saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions
-populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui
-le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En
-général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer
-spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse
-des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_
-respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique,
-a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne
-économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire,
-essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la
-régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et
-l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement
-les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on
-concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant
-des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est
-nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente
-alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou
-de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où
-domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée
-par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles
-dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée
-à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle,
-comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre
-résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux
-puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le
-premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations
-contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions
-purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes
-à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes
-repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces
-habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle,
-sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès
-lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.
-
-Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens
-qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique
-destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des
-sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la
-raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution
-régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de
-son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition
-d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant
-ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement,
-d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la
-nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le
-caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper
-suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables,
-qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel,
-vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles
-de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des
-conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la
-sociabilité moderne.
-
-Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance
-catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme
-relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont
-l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement
-indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible
-d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son
-usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles
-il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de
-l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du
-principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme
-spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement
-subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer
-profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de
-l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos
-précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment
-le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social
-du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé
-comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de
-faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est
-d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait,
-au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une
-équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel
-sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les
-distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la
-différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations.
-Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra
-surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon
-Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver
-essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant
-que possible, toute vicieuse interprétation.
-
-J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général,
-aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la
-séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir
-spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages
-des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits
-plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi
-inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre
-les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité
-humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme
-devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne
-l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement
-consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée,
-soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre
-objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de
-conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire,
-entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa
-responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils
-correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une
-simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision
-ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui
-semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite
-l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive,
-non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera
-l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une
-telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement
-le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour
-servir de base générale à un tel système que devra être préalablement
-coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le
-premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir
-désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une
-suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques
-et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes,
-depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la
-positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et
-sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part,
-l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité
-correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil
-fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse,
-que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire
-n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir
-suffisamment les divagations dispersives propres à la science
-actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie
-convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et
-où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne
-jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement
-destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive,
-quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des
-populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est
-au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen
-âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle,
-qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà,
-malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement
-homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens:
-il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution
-moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les
-dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent,
-à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation
-catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social,
-sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague
-et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient
-précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre,
-sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la
-honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent
-habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire,
-dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur
-sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition
-essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et
-morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation
-sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité.
-Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que
-spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir,
-c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop
-fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des
-diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche,
-de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit
-humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez
-les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à
-tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation,
-que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient
-finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu
-d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis
-longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne
-l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond,
-pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques,
-quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même,
-l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges
-compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut
-offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un
-mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de
-m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de
-l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique
-et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès
-intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure
-d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité
-exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier
-volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité
-caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront
-ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la
-préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout
-ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité
-empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité
-rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration
-spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de
-condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie
-naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la
-doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une
-dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination
-sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre.
-Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige
-habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que
-chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute
-que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation
-préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent,
-l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles.
-Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour
-chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité
-envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent
-au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel
-de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale
-qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme
-spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première
-condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même
-à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière
-désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais
-profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une
-telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier
-attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination
-achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement
-prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais
-le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même
-envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique
-actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application
-partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement
-spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la
-constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux
-mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques,
-et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de
-simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est
-aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant
-la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de
-motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi
-spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est
-clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la
-science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la
-systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal
-de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que
-la direction intellectuelle et morale des populations civilisées;
-application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont
-l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité
-du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et
-d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi,
-sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique
-destinée à la fondation du système final de l'éducation positive,
-exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une
-heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation
-mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels
-sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais
-ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même
-temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par
-une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers
-philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation
-européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes
-dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui
-décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps
-savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites,
-mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions
-passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre
-contre toute rivalité extérieure.
-
- Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation
- préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état
- philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on
- peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de
- tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs
- principaux titres actuels à la considération publique: et
- cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs
- qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine
- suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées
- à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux
- besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités
- philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par
- l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que
- le mouvement industriel deviendra plus systématique: car,
- lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre
- caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une
- orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à
- raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond,
- offrir le plus souvent une faible capacité technologique,
- dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation
- mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.
-
-Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera
-principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale
-humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique,
-reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble
-de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au
-soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation,
-de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des
-préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif
-développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour
-être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après
-la connaissance réelle de notre nature et des principales lois,
-statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir
-solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé,
-successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique
-ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières
-suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation
-moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles
-métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir,
-malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment
-la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la
-morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement
-constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire,
-que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de
-l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à
-sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons
-historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé
-primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à
-celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et
-la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis
-l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur
-influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme
-surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions,
-personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction
-religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir
-jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est
-maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour,
-comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie
-des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations
-individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi
-vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le
-degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces
-doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la
-suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs
-serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle
-que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous
-un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance
-du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie
-religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une
-véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement
-repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les
-esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle
-inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle
-de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la
-morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé!
-L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions,
-tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement
-de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a
-expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire,
-plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société
-moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des
-unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule
-aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la
-morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques,
-puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté
-jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses,
-malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle:
-cette indépendance effective est même parvenue au point que des
-observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté,
-en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral
-régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué
-déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine
-théologique est maintenant devenue directement contraire à leur
-efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable
-discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une
-philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité
-constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de
-la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder
-convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au
-reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou
-déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses,
-comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle.
-Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif
-est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la
-fois produire de véritables convictions morales, aussi stables
-qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez
-indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps,
-la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement
-prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine,
-peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment
-social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière
-fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les
-inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité,
-imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme
-exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse
-théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains
-n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et
-soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du
-bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent
-d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure,
-devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des
-affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le
-dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels,
-dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante
-protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que
-soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive,
-une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera,
-malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la
-possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention
-religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle
-transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse.
-C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration
-philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour
-déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité
-ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance,
-tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement
-puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition,
-continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
-
- Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui
- sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales,
- ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point
- d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où,
- par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée,
- la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en
- conservant toutefois les récompenses; conception assurément
- très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent
- toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue
- pourtant que l'extrême développement d'une disposition
- caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu,
- dès les premiers progrès de la désorganisation théologique,
- toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la
- salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les
- principales aberrations morales propres à notre temps se
- rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique,
- et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits
- pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
- malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du
- défaut habituel de doctrine régulière.
-
-Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin
-signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement
-incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la
-destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera
-déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle.
-Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à
-l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû
-commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les
-peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins
-subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à
-l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor
-ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité,
-à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre
-qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde
-insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les
-tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il
-ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté
-occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique
-subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la
-séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une
-abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement
-convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion
-sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
-suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples,
-dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive
-prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur
-civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début
-de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne
-sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement
-impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel:
-et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers
-exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment
-commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles.
-Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége
-de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses
-populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible
-d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi
-que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera
-inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le
-caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre
-la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup
-d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie
-métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en
-sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après
-l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension
-ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche,
-à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait
-aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en
-consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale
-de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit
-est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière
-entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques
-ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui
-réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi
-de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura,
-sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la
-destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne,
-et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les
-situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale.
-La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à
-dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait
-avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord
-embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et
-dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de
-notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les
-avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui
-à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez
-complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée.
-Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble
-de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive
-de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation
-temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par
-une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens
-de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration
-philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation
-positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire
-convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en
-appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment
-identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène,
-habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif
-patriotisme européen.
-
-L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment
-l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature,
-sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres
-au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien
-généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous
-l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée
-ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais
-ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif
-à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand
-office social, à la fois national et européen. En un temps où il
-n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est
-spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou
-moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique,
-même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du
-passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle
-attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette
-opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir
-correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active,
-une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que
-possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître
-les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être
-convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à
-l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux
-qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers
-les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire,
-sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation
-primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la
-nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement
-spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations
-d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la
-judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois
-publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment
-soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être
-assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre
-espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus
-précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste
-système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put
-réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu
-de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment
-l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier,
-par tous les moyens convenables, les diverses phases successives
-de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès
-respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique
-de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour
-offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant
-la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces
-diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère
-qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux
-sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31].
-Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de
-l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir
-la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours
-improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression
-morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs
-primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions
-actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa
-destination sociale, devra naturellement disposer les individus et
-les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura
-dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative
-dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques,
-afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des
-principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun
-autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation.
-Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point
-de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence,
-exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible
-de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés
-par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de
-soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra
-surtout une grande importance envers les relations internationales,
-qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient
-abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part,
-elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence
-directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être
-partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique
-entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne,
-très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de
-faciliter la grande transition européenne, suivant les explications
-historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands
-conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont
-désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la
-république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à
-contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura
-bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses,
-exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur.
-Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance
-est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette
-grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités
-nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des
-monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique
-économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme
-établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement
-modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que
-l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique,
-cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si
-cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir
-une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions.
-Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement
-dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des
-individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après
-cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans
-la vie active, les divergences particulières, tant nationales que
-personnelles.
-
- Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici
- possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces
- fonctions complémentaires, une attribution fort étendue,
- source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le
- pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant
- accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes
- générales, les autres spéciales, propres aux différentes
- carrières sociales, d'après un sage système d'examens
- publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et
- imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir
- un vaste développement usuel.
-
-Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres
-au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en
-dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation,
-en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité
-correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste,
-avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la
-puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance
-matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est
-souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et
-plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée
-à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement
-un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une
-commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et
-les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine
-aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter
-profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à
-tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique,
-toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne
-saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi
-positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont
-l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique
-l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à
-la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais
-subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent,
-les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale
-manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité
-positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit
-de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni
-tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre
-nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui
-que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble
-intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer
-sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance
-illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à
-interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec
-l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive,
-pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et
-de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi
-intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des
-trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune
-organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément
-une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés.
-L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré
-leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet
-d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans
-la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations
-véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations
-morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte,
-et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser
-l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de
-dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le
-système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout
-indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment
-unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment
-contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il
-est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude
-d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la
-sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il
-s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence,
-permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer
-la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait
-dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les
-profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et
-arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus
-disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à
-cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la
-possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes;
-du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment
-perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent
-à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques
-que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation
-spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement
-moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes
-à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire,
-par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa
-manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre
-nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même
-certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne
-saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui
-compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le
-langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une
-profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout
-aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être,
-quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens.
-Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit
-par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire
-de la séparation des deux puissances, suivant les explications du
-cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu
-dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse
-prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne
-devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il
-sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique,
-et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus
-propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation
-des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide
-garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par
-exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu
-vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute
-autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne
-saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en
-même temps développer aussi une continuelle surveillance critique,
-qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système,
-concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie,
-parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale,
-d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement
-soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des
-conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées,
-dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être
-invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces
-conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que
-les conditions finales seront principalement morales. Les premières
-se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois
-logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle
-des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos
-académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe
-de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément
-employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra
-évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils
-n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes,
-bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les
-simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais
-aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de
-l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment
-soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même
-aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le
-catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la
-morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par
-suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif
-croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit
-légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque
-qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même
-l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les
-respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime
-monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente
-au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux
-compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient
-nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que
-les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront
-beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être
-celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au
-gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt
-qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute
-capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui
-atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette
-alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne
-saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention
-de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun
-service continu.
-
-L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de
-notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante
-détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à
-la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer
-et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez
-l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le
-moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux.
-Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du
-passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair,
-d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et
-spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la
-rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse
-concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant
-tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation
-du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle
-ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou
-européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait
-encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais
-cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter
-directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de
-la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés
-modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra
-naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former
-une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y
-adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but
-politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté,
-ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis
-une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a
-spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens;
-en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son
-appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination
-universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième
-chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie
-politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications
-développées qui seraient actuellement déplacées.
-
-Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il
-faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les
-deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et
-privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires,
-constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine
-conception du classement social, par l'impossibilité de ramener
-cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société
-vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un
-véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière
-concourt à l'économie générale suivant une destination régulière,
-dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou
-purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la
-sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en
-saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une
-civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène:
-car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs,
-ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers
-lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se
-présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles,
-dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous
-avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que
-la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le
-régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples
-où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde,
-principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un
-degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque,
-quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et
-principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais
-il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre,
-dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination
-militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant
-une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système
-précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend
-encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu
-demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient
-toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le
-moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences
-d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire,
-quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après
-l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude,
-que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les
-professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se
-rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant
-quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et
-empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors
-apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale.
-Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à
-mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la
-fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution
-moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire
-représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble
-du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui
-doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie
-historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale.
-Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit
-se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives
-que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien
-conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous
-la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance
-pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner
-directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de
-l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient
-déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes
-existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé.
-Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu
-tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la
-disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé
-non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais
-aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du
-genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques,
-et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le
-gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant
-dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus
-complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la
-distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement,
-à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du
-nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière
-pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord
-parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les
-moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur
-soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point,
-sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également
-à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples
-professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout
-prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu
-rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de
-chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation
-vulgaire de la division encore existante entre les professions privées
-et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération
-universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de
-cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions
-doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune,
-ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble
-du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement
-d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils
-devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions
-qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement
-écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine
-théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître
-essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce
-qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire,
-non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers
-soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond,
-plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne
-présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est
-nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble
-de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on
-s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment
-ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur
-doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication
-préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale
-des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive,
-sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice
-spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra
-même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une
-part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs
-quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de
-valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité
-permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement
-incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à
-garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres
-à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera
-spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
-
-Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois
-maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné,
-au commencement de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), à établir
-la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de
-généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature
-des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution
-personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous
-avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que
-la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution
-intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique.
-En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère
-plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de
-l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes,
-ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu
-apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle
-maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de
-la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement
-rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute
-la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon
-précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des
-diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne.
-Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais,
-j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale
-de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois
-logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences
-successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit.
-Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être
-la nature et la destination, les diverses activités partielles se
-subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et
-d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire
-ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels;
-pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable
-système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant
-tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence
-d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit
-militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici
-être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination
-évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale
-ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type
-caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre
-civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire,
-resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre,
-et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens
-moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle
-demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles.
-Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société
-nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance
-convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification
-normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que
-l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont
-déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition
-moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se
-réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens
-degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction,
-inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une
-anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement
-accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et
-les volumes précédens avaient spontanément amené les principales
-indications propres à compléter une telle explication, du moins en la
-bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser
-ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner
-directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment
-ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.
-
-Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression
-sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au
-cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire
-de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se
-rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part,
-l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante
-à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels
-qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité.
-Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés,
-dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit
-évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime
-connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les
-lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle
-des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement
-offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale:
-en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes
-doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues
-à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est
-la première base inébranlable que la philosophie positive fournira
-naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement
-rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa
-propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est
-essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal
-siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus
-ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système;
-quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence,
-doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins
-dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance
-spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise
-nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les
-idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre
-intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers
-autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire,
-procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse,
-les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre
-extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur
-extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante
-de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le
-progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et
-la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux,
-l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport,
-suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens,
-quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance
-nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même
-type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de
-la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de
-subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins
-tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe
-universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord
-la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et
-ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de
-l'animalité.
-
-Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble
-de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe
-spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment
-établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet
-des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus
-la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne
-paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer
-que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible
-deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation
-fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite
-dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne
-faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous
-les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son
-caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond
-et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation
-humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de
-cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences
-purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée
-qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une
-disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les
-conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première
-subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans
-l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle
-classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité
-dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation,
-constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation
-sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation
-préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement
-ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement
-compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la
-diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement
-cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte
-sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une
-très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord
-faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative
-comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux
-puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre,
-suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez
-tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous
-avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la
-considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon
-des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent
-essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de
-l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non
-de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que
-la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier
-aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux
-puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être
-suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui
-est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi
-en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt
-détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est
-précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie
-que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité
-générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun
-d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois
-de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré,
-la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en
-se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique,
-il est clair que la même conception scientifique qui établit la
-dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la
-prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant
-nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes
-natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son
-plus noble développement social, suivant les explications décisives des
-quarantième et cinquante-unième chapitres.
-
- Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie
- générale, la plupart des savans actuels, surtout en France,
- ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie
- est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de
- dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère
- spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition
- rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait
- effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt,
- sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur
- tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de
- la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des
- applications directes, conduirait nécessairement les simples
- ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres
- que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables
- philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure
- de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur
- prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans
- ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales
- doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule
- condition d'une suffisante positivité, une supériorité
- non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel?
- L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut
- s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable
- empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que
- j'ai déjà suffisamment caractérisés.
-
-Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale,
-celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence
-humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de
-classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient
-dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique,
-la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes,
-déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce
-volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment
-en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes
-qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou
-scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude
-essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces
-deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature
-active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle
-application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que
-soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement
-expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et
-quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai
-directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de
-vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de
-vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif
-aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel
-de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux
-facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang
-dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique,
-le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection
-caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire,
-de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la
-principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe
-biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette
-inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si,
-en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont
-celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus
-longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger,
-à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les
-aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut
-essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien
-plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de
-leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui
-nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus
-complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles
-encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur
-égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les
-distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet
-effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité
-industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement
-dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le
-second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction
-des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus
-exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun
-d'eux selon que la production concerne la simple formation des
-matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est
-immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes
-représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre
-industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le
-précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux
-décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie
-industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la
-généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres,
-ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et
-enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus
-concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres
-classes pratiques.
-
-À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale,
-il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire,
-soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop
-multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le
-grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire
-des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation
-positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de
-les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même
-principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet
-égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à
-dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues
-dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de
-l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin
-d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou
-méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le
-premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de
-ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique
-proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant
-cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela
-eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir
-qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition
-moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement
-séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée
-pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait
-directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse
-opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les
-inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à
-cette indispensable condition, son importance me détermine cependant,
-afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière
-expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et
-la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre,
-seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce
-volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.
-
-Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la
-seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici,
-consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental
-qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à
-maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour
-caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre
-directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui,
-dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement
-dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire
-de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus
-dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des
-contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque
-le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général
-et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la
-responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination,
-si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni
-plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état
-normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la
-richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins
-contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe
-propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de
-la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus
-particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des
-divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera
-véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute
-vicieuse anticipation.
-
-Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent,
-chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse
-rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement
-disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité
-et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social
-correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine
-spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes.
-La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée
-d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie,
-chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes
-qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les
-suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les
-classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe
-coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué,
-légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on
-voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que
-ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y
-comprend la véritable loi de la subordination des sexes.
-
-En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus
-étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales
-deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale,
-ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra
-directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus
-inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série
-statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une
-compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre
-à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les
-opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus
-concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus
-directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même
-temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité
-moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une
-correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables:
-en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une
-coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent
-légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent;
-en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient
-provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère
-essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre
-les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement
-à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur
-privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction
-des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude
-habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais,
-où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale;
-de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à
-cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance
-qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave
-défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que
-ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne
-pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système
-fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé
-les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers
-ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée:
-mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer
-sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions
-essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de
-base à l'éducation positive.
-
- Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante,
- il importe ici de résoudre sommairement une objection
- très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction
- d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle
- établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie
- scientifique, première source philosophique de notre théorie
- actuelle du classement universel: car nous avons alors
- reconnu (_voyez_ la deuxième leçon) que l'indépendance des
- spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur
- généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales
- devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles
- sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à
- expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence
- inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans
- l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est
- clair que les conceptions les plus abstraites doivent le
- moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au
- contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus
- être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister
- et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations
- en principale condition de leur indépendance, dès lors
- croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes
- et moins générales. Cette marche inverse des deux séries
- positives sous un aspect aussi important ne constitue donc
- aucune contradiction véritable: elle signale seulement un
- nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et
- indispensable notre distinction fondamentale entre les deux
- modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle
- il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte
- appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.
-
-Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle,
-désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique
-présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage
-l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette
-prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente,
-en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet,
-les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées
-jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un
-tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus
-grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension
-plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations
-sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent
-néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement
-appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette
-extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution
-spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu
-trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et
-confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement
-réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure,
-il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de
-l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence
-partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle.
-C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement
-le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui,
-d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure
-universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer,
-à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme
-éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne,
-en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si,
-par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des
-grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art
-nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition
-particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait
-donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se
-serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler,
-d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux
-le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à
-manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération
-uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant
-comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine
-et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure,
-ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute
-considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire
-que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison
-d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit
-certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension
-de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait
-presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude
-publique; malgré que certains économistes aient sérieusement
-proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection
-habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des
-considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant
-pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez
-la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement
-industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre
-une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de
-généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or,
-en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel
-aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne
-d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes
-les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie,
-intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude
-d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer
-davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux
-combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en
-sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du
-pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet,
-que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des
-classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit
-nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que
-les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et
-exigent à la fois des agens plus multipliés.
-
-Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit
-naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous
-avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie
-positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera
-nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne
-doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur
-commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif
-de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que
-l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité
-individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite,
-d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues:
-en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques
-peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles
-offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une
-telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune
-manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite,
-l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est
-clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme
-positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur
-généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre
-actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans
-danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement
-préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute
-intervention facultative de la direction centrale, il importera
-beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait
-à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux
-progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la
-raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité
-sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie
-du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense,
-doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui
-secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers
-travaux habituels sous la protection normale de la munificence
-publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de
-ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus
-abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle.
-Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des
-professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais
-toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune
-destination sociale.
-
-D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait
-assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la
-composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques
-de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce
-rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à
-placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales
-aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse
-influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques
-que des institutions politiques, exige deux conditions opposées,
-mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit
-d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de
-l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière
-sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles,
-et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure
-sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties
-normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation
-fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important.
-Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à
-un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours
-possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir
-essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par
-la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart
-des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées,
-et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent
-pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une
-grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable
-prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus
-puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire
-craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue,
-par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où
-elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur
-l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment
-chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en
-castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique;
-car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans
-une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis
-longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible
-avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement
-à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme
-je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles
-deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition
-indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance
-de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage
-discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient
-encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions
-théologico-métaphysiques.
-
-Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre
-au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus
-ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation
-spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière
-sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant
-convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations
-sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet,
-signaler successivement la principale influence d'une telle connexité,
-soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
-
-Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature,
-essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique
-consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir
-la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir
-le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les
-plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec
-lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des
-contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable
-décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement
-abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette
-double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui,
-au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance
-envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour
-les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes
-les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette
-corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en
-plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives
-autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté
-involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur
-défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la
-protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme
-et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens
-chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et
-qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social,
-ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que
-par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et
-d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient
-de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence
-qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à
-consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet
-égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie
-finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse
-populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude
-de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance
-matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs
-temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il
-faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité
-spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation
-universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant
-nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des
-divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence
-modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la
-générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique
-l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais
-prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité
-nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude
-sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une
-part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle
-leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part,
-sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que
-l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces
-diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité
-sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence
-immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue
-devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une
-noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront
-ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des
-esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure
-de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité
-continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit
-scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues
-de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être
-beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention
-de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier;
-du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société
-actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les
-élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune
-active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être
-bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes
-réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité
-morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse
-et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle
-serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement
-spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques,
-susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous
-le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires
-de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables,
-et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront
-assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires,
-soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses
-vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate
-auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la
-réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions
-relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites,
-la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la
-direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale,
-comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera
-justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement
-morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions
-populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la
-fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de
-perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif
-ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il
-suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique
-relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles
-on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des
-sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles
-avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir
-expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité
-moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des
-richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera
-sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se
-trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal
-soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition
-essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que
-des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses
-auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée
-des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser
-directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces
-procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle
-que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive
-à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation
-d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir
-n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune
-éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de
-sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous
-les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété,
-et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations
-vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur
-répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la
-souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger
-graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des
-situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître
-l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à
-réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse
-analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire
-transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que
-je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement
-morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera
-nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une
-telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes
-qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations
-morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet
-de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les
-dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif,
-sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf
-quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins
-rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale,
-nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et
-dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal.
-D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie
-positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle,
-les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute
-déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social;
-que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation
-et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans
-les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle
-y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une
-responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique.
-En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations
-industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou
-à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les
-lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi
-imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe
-chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance
-secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale,
-d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours
-de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines.
-Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation
-fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous,
-d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le
-travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les
-justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance
-générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse
-détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne
-aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées
-pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir
-maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de
-cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être
-spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est
-de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à
-la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici
-rendu suffisamment incontestable.
-
- Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et
- fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au
- cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement,
- depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement
- de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient
- certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement
- pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les
- dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix
- d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement
- spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une
- population non-maritime, et sa destination immédiate aux
- classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs
- exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée
- de cette opération à l'universelle propagation sociale de
- l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà
- remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent
- maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort
- avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la
- pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes
- travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet
- exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé
- de cette combinaison directe entre la puissance spéculative
- et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer
- la réorganisation politique, quand la raison publique sera
- convenablement préparée.
-
-Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause
-populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique
-destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes
-par la fondation graduelle du système universel de l'éducation
-positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut
-assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime
-alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit
-être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans
-une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même
-qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est
-clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus
-sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives
-du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement
-affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme
-théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les
-graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions
-humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur
-caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant
-religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au
-temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations
-temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive
-n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup
-plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence
-plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance
-matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative
-envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse,
-fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à
-son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées
-par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors
-être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers
-les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux
-puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance
-morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels,
-deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge,
-le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue
-effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération
-politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que
-si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie
-catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien
-plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez
-le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une
-compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle,
-avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement
-que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers
-avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par
-les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de
-richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement
-au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a
-vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les
-affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes
-temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous
-pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus
-importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation
-graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale,
-et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement
-indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement
-parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on
-penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque
-les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus
-énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement
-ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts
-populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer
-directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action
-philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes
-d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement
-surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de
-systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de
-plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions
-de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir
-à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention
-morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme
-matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie
-ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les
-plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à
-la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et
-peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de
-cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme
-essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués
-pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité
-moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de
-l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le
-principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec
-bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats
-analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie
-actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera
-suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale
-sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque
-très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra
-plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en
-raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait
-convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En
-considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction
-fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation
-spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne
-comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner
-suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de
-plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi
-les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de
-toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus
-la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que
-perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement
-dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement
-compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que
-la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur
-en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues
-par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences
-radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre
-système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de
-fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus
-étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent,
-même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile
-influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop
-fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra
-que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse
-spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour
-placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment
-organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques
-résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les
-vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales,
-qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement
-devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux
-n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi,
-au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement
-analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits
-politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront
-toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une
-excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail
-et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le
-seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or
-ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions
-constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après
-nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation,
-d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle.
-Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation
-moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les
-tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue
-social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des
-réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand
-problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par
-l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée
-que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En
-même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les
-ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui
-commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
-et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner
-profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent
-être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les
-intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction
-de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés
-par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les
-illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent
-encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus
-soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel
-que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi,
-quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos
-prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus
-heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre
-les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et
-l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable
-instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine
-y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs,
-à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel
-de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette
-heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les
-dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures,
-il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y
-développer une convenable appréciation de la situation fondamentale.
-Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par
-l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme
-populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues
-élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions
-que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation
-spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais
-philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire
-convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent
-offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance
-inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination
-qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres
-quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre
-d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale
-infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective,
-oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme
-seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout
-chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et
-pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations
-actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages
-sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste
-développement systématique de la véritable action philosophique, dont
-l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos
-jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé
-misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer
-ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune
-autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à
-réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que
-l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à
-l'ensemble de l'évolution moderne.
-
-Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère
-cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement
-apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde
-solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration
-systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la
-cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse
-et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande
-force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus
-décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle,
-que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir
-aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui
-se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels
-dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que
-pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité
-spécial déjà promis.
-
-Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi
-éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle
-pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa
-nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés
-d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise
-maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste
-élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie
-sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale,
-a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les
-indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et
-dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.
-
-D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés,
-à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans
-doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération
-philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive
-que découvre la marche historique de la décomposition moderne,
-entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser
-les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux
-institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer
-les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables,
-vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec
-l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu,
-à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le
-seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies
-subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de
-l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet
-depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit
-même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance
-directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse,
-que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher
-aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle
-philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais
-d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois
-la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et
-les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi
-spontanément une triple source générale de garanties logiques pour
-l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit
-d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment
-du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature
-essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par
-cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment
-expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même
-de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente
-de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de
-vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul
-moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel,
-consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du
-passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans
-plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés
-successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se
-développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser
-la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant
-l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par
-lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait
-irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la
-vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions,
-à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une
-semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée
-d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de
-ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles
-d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi
-incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état
-qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui
-l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté
-toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes
-expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant
-de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient
-être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et
-que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en
-triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime
-mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer
-convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui
-le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin,
-avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique,
-de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les
-liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus
-avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment
-favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde
-de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire
-de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la
-politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de
-la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains,
-que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais
-qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien
-système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui
-préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi
-à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution
-sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les
-pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général
-du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux
-impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans
-doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour
-les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement
-avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être
-incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque
-attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne
-poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive
-présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais
-très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et
-dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus
-systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie
-politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire
-convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge
-sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation
-fondamentale des deux puissances élémentaires.
-
-Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement
-l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif,
-les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une
-suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie
-positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais
-directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec
-autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social
-et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la
-vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale
-du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque
-actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut
-plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement
-les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus
-irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique.
-Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines
-ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action
-rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont
-logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels
-de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes
-conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement
-négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction
-quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique
-qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à
-satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la
-hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection
-des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement
-privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte
-que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple
-changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies
-antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or
-notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par
-l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger
-en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement
-caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le
-système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui
-exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir
-autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les
-divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors
-proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le
-moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait
-aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire
-par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre,
-il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices,
-serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de
-la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs
-le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de
-la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais
-rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs,
-la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction
-ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire
-maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la
-métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice
-radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique
-valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera
-nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures,
-d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement
-préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables
-conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment
-prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est
-spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer
-réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur
-caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer
-autant de prescriptions sociales propres à la grande transition
-moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des
-conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement;
-soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit
-pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette
-transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même
-dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces
-principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup,
-en comportant une application plus hardie que quand leur nature
-absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique:
-une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement
-circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans
-aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant
-impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant.
-Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer,
-et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors,
-sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de
-la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à
-écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment
-obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche
-générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement,
-surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre
-d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange
-corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais
-les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique,
-incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la
-seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité
-d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens,
-de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs
-attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien,
-de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans
-doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom
-d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout
-enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée,
-au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un
-ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard,
-les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal
-dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre
-aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions
-analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non
-moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive,
-en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors
-pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale.
-J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit
-critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique,
-conservera toujours une active destination normale dans l'économie
-définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un
-degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition
-fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une
-application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la
-réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel
-des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement
-transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution
-finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux
-élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure
-des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore
-indignes d'une véritable suprématie politique.
-
-Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme
-ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès
-le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive
-des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement
-opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans
-inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que
-l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de
-manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre
-attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis
-actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette
-école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions
-isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit
-même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de
-ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de
-l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation
-politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif
-de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des
-efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur
-intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour
-rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature,
-sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe
-militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne
-extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office
-social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement
-l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver
-les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel,
-pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper
-l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de
-signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences
-vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la
-condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et
-de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel
-de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait
-convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule
-pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare
-l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable
-accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en
-suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale.
-Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui
-doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement
-sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu
-suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez
-les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées
-ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie
-peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux
-exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité
-caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement
-choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de
-détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions
-vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule
-apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble,
-enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer
-désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira
-les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des
-savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque,
-dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule
-apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui
-auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront
-y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur
-est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à
-leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur
-permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit
-à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile
-censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au
-besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi
-neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour,
-d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux
-d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.
-
-Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les
-différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je
-n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle
-part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus
-choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses
-préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale
-dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer,
-au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la
-plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général,
-par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et
-que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver
-obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est
-aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps
-que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de
-tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels
-appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout
-concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle
-dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout
-d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors
-en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution
-moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la
-philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à
-rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité,
-et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les
-grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle
-et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion?
-
-Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les
-conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis
-scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais
-d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant
-essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par
-l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction
-sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la
-véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant
-que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la
-sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie
-naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera
-suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations,
-jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes
-populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus
-ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but
-final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base
-rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement
-l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de
-ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement
-vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que
-l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à
-concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent
-aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité
-nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses
-phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité
-et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte
-connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue
-d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne
-doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que,
-par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès
-lors rationnellement développables sous cette heureuse direction,
-puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester
-indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale
-n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être
-aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité
-pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de
-la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus
-d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé
-ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce
-qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester,
-par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante,
-qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle
-imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le
-caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra
-de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale
-suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord
-exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases
-analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration
-effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite
-avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à
-d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de
-rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble
-cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter
-les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet
-à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure.
-Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée,
-il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur
-élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur
-la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité,
-suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée
-au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes
-nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire
-d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques
-l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles
-le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité
-caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de
-s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment
-éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par
-suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment
-radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai
-cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon
-élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable
-que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé,
-il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action
-collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une
-telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement
-cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute
-notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la
-population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention
-politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie,
-et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les
-précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix
-générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais
-sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui
-l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se
-rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme
-social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.
-
-Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble
-de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième
-siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des
-différences essentielles entre les cinq nations principales qui la
-composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver
-la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent
-pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir
-simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément
-ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier
-exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de
-caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique
-par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle
-philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément
-naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes
-classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive,
-solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans
-toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après
-les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour
-cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale
-doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries
-simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif
-d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être
-naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai
-directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale,
-qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve
-accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites
-et même avec la destination de ce Traité.
-
-Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent
-évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter
-aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale
-élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition
-politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une
-manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même
-pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa
-systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement
-à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement
-française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement.
-Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien,
-soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu
-en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive,
-l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans
-y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus
-grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison
-actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant
-encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement
-amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une
-véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition
-si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément
-plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez
-expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance
-dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement
-maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de
-l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un
-plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les
-foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection
-décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la
-paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes,
-les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à
-voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper
-toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble
-initiative, si chèrement acquise.
-
-Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres
-caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion
-commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays
-le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y
-est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et
-cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au
-cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas
-étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation
-du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au
-plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression
-rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute
-grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu
-cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés,
-une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En
-outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés
-essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne,
-a spécialement réservé à la population italienne la transmission
-naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est
-susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement
-à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le
-véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment
-familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle,
-quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu
-une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre
-extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais
-elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que
-chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément
-superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution
-esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout
-ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique
-d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil
-fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité
-dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement
-réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime
-et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée
-par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie
-historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus
-prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le
-catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième
-chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que
-l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement
-sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être
-obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont
-l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun
-de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et
-perturbatrices.
-
-Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée
-au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout
-compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui,
-en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation
-positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences,
-l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y
-sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre
-au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance
-politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins
-universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que
-la grande concentration temporelle propre à la transition moderne
-n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée,
-au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si
-préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel,
-éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre
-l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse
-influence qui distingue cette population est certainement celle de
-l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et
-plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité
-y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues
-et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation
-sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est,
-par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et
-d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près,
-l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de
-la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique,
-plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à
-l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je
-l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de
-l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement
-métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition
-aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus
-qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques.
-L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée
-qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale
-destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de
-la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité,
-résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère
-qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à
-la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux
-sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique,
-désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en
-faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément
-commune à l'ensemble de l'occident européen.
-
-Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens,
-ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine
-appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population
-anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins
-préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande
-famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement
-retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde
-modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus
-qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps
-compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant
-un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le
-système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être
-le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais,
-par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur
-le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile
-à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane,
-dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple
-journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime
-a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord
-un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est
-finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe
-d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une
-aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle
-maintient la haute intervention du principe militaire; soit en
-viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par
-une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité
-immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales
-d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une
-cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais
-de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que,
-par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait
-été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique,
-malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis,
-mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf
-l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation
-sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée
-que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers
-caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la
-commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la
-masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation,
-la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être
-immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits
-d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus
-préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur
-position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion
-politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les
-meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution
-finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à
-l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup
-mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent.
-Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins
-cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences
-convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales,
-elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de
-réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré,
-en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre
-importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus
-isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus
-réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances
-dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable
-transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles
-qu'en France.
-
-Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières
-phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de
-nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver
-expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique
-population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation
-directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde
-n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en
-Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile,
-une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y
-entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux,
-non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique,
-et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu
-devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur
-de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques
-du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier
-aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par
-suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de
-manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de
-saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir
-moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne
-doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi
-cet élément capital de la république occidentale dans la conception
-et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité
-antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future;
-quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement
-devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques.
-L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de
-Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et
-une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans
-les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure
-au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être
-suffisamment compensé par les voies convenables.
-
-D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la
-régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent
-y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes,
-il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à
-la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours
-manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois
-assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir,
-autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens
-d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités
-essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de
-mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer
-expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous
-l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu
-nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations
-successives, à un vaste développement, et dont la dénomination
-caractéristique de _Comité positif occidental_ indiquerait sa
-destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille
-européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée,
-d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique,
-indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs
-sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité
-des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions
-intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par
-les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à
-la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment
-caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle,
-fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit
-sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer
-partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit
-pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions
-humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation;
-soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de
-colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes
-coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par
-l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois
-scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu
-l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant
-oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique
-au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de
-l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.
-
- Note 35: Malgré le petit nombre des membres qui doivent
- primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne
- me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe
- que sa composition primitive représente expressément une
- telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude
- nationale correspondante, soit collective, soit personnelle.
- D'après les indications précédentes, on y pourrait, par
- exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens,
- cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune
- vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour
- qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité
- numérique, et que le contingent corresponde autant que
- possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre
- constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est
- leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance
- la plus décisive dans la formation initiale d'une telle
- association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à
- Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence
- invariable.
-
-
-Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales
-conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de
-l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées,
-sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial
-que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la
-nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire
-enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes
-directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards,
-constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une
-telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration
-philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière
-rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir
-ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de
-ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait
-la première partie de mon opération sociologique. En un temps où
-toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement
-flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement
-posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment
-stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes,
-soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont
-partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité
-philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations
-théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une
-subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais
-de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque
-où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité
-dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus
-misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination
-sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de
-l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir
-le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la
-fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de
-toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne
-ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas
-de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la
-constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques,
-n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et
-plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par
-ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs
-réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins
-de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce
-que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais
-à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus
-précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales
-ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus
-essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus
-spéciales.
-
-Une telle fondation scientifique complétant enfin le système
-élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée
-par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à
-son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus
-maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal
-de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale
-de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit
-logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre
-des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus
-simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations
-sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires
-qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la
-doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie
-positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial,
-publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.
-
-
-
-
-CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON.
-
- Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive.
-
-
-L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre,
-se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la
-plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut
-désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments
-essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus
-simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions
-sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre
-intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive,
-dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé.
-Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle
-radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que
-l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun
-grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive
-déterminée par la double action, philosophique et scientifique,
-émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée.
-Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen
-pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode,
-ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases
-principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité
-continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément
-manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie
-finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore
-suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop
-incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici
-distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément
-à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de
-l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement
-cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses
-élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat
-spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière
-sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la
-coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles,
-d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité
-réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite
-signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité
-normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au
-système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de
-l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine
-virilité.
-
-Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude
-approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable
-urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant
-désormais la première condition fondamentale de la réorganisation
-intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en
-outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient
-pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale,
-pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement
-apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable
-réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels,
-où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace
-désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble
-des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des
-recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de
-plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne
-pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive,
-aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir
-sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne.
-Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins
-imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine
-généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné
-des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec
-rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences
-étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui
-ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations
-spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites,
-y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister
-sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation
-d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante,
-qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et
-morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication
-supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt,
-de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement,
-à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser
-intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus
-grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le
-monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste
-situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur
-beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont
-l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins
-temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment
-privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait
-inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes,
-l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que
-détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du
-moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques.
-Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution
-scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution
-de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles
-bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent
-nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces
-mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance
-très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des
-premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire,
-principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu,
-à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif,
-d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique
-et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la
-spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire,
-par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres
-principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles
-à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet
-gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est,
-au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent
-aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des
-conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution
-moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais
-cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études
-organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur
-besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de
-l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues
-dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques,
-que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en
-plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle
-impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de
-faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction
-faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire
-impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie
-moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour
-en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de
-consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée
-pendant les deux derniers siècles.
-
-Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse
-conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité,
-où le développement continu de la positivité rationnelle, dans
-ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a
-été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des
-phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de
-plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les
-précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions
-les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue
-aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations
-positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques
-des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur
-facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une
-lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être
-convenablement instituée.
-
-Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière
-prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les
-autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer
-directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus
-pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif
-développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux,
-mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
-sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble
-desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles.
-Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre
-aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir
-qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car
-eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire,
-l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions
-respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons
-momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique,
-qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente
-d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu
-de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous
-les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect,
-la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser
-d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate,
-doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle,
-sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment
-accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations
-quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de
-résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant
-les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au
-couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa
-nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de
-départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive,
-pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à
-aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment
-l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit
-inévitablement l'action simultanée.
-
-La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître
-maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière
-prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de
-l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine,
-spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la
-progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave
-incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant
-la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil
-successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire,
-seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une
-véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations
-réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et
-la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois
-l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à
-présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre
-le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes
-prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à
-la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que
-l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur
-la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables.
-Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion
-mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait
-d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du
-point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité
-ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire,
-n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne,
-qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait
-accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent
-de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se
-rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait
-avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai
-caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle
-doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre
-enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature,
-et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière
-période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions
-primordiales propres à l'évolution positive.
-
-Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science
-mathématique a été tellement recommandée comme la première source
-fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute
-positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner
-aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique,
-qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse,
-le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues
-méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce
-intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les
-forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part,
-nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les
-conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement
-impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et
-complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les
-nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer
-une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie
-théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer,
-et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un
-tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le
-seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel
-souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers,
-qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande
-construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux
-aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs
-spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception,
-qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de
-la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle,
-malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la
-positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de
-la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et
-sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées,
-ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de
-véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que
-son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a
-finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas
-même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et
-même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique,
-comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été,
-depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories
-mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un
-tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses
-applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont
-été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur
-impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a
-d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont,
-en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques
-le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement
-aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient
-aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système
-semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré
-l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en
-plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort
-insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent
-intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule
-jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits
-ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de
-vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour
-suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens,
-sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une
-instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré,
-d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi,
-l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement
-empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos
-savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique,
-dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques
-inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser
-de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de
-son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien
-plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur
-irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque,
-et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie
-naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement
-tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions
-géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et
-dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à
-la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient
-donc indispensable d'examiner directement la grande question du
-mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison
-universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide
-et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment
-dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une
-mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de
-rivaliser à cet égard.
-
-Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient
-sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter
-néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement
-trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment
-ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure
-à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des
-modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé
-les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle
-de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente
-de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement
-propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans
-positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences
-rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes
-vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés
-comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont
-les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs
-travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite,
-précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire,
-tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les
-vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux
-premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations
-mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur
-formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une
-suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment
-s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui
-distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles
-les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore
-exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité.
-Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif,
-comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point
-de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de
-la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est
-assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques,
-où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte
-de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie
-portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes
-naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup
-d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes
-radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile
-obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les
-saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue
-historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue,
-doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation
-possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle.
-Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité
-de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique,
-cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement
-l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il
-faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que
-le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit
-être habituellement trop peu développé par les études mathématiques,
-quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique,
-parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même
-mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées,
-permet difficilement une pleine et active généralisation de cette
-grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que
-doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi
-a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter
-notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde
-inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois
-constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand
-l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de
-susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le
-prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt
-comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible
-avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes,
-après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le
-perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles
-de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base
-principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant,
-sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et
-nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation
-de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles.
-Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse
-développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de
-manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant
-directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à
-la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel
-la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette
-extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne
-toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la
-méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité
-contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose
-le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point
-de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité
-fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la
-composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité
-des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable
-privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques,
-tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui,
-devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger
-davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des
-exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse
-jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification,
-les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par
-là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables,
-comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures
-de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la
-principale destination, d'après une estimation directe des difficultés
-essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi
-caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant
-ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations
-mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer
-réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification
-uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique
-elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où
-émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode
-comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode
-historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque
-tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation
-rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques
-de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés
-scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a
-pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent
-offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques
-exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à
-tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source
-vraiment originale.
-
-La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit
-mathématique, suivant leur aptitude respective à une active
-universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport
-scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en
-sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de
-vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement
-universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois
-de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence
-élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les
-indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles
-puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus
-simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit
-toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus
-du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves
-aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables
-exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du
-mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut
-seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un
-degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et
-imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes
-plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai,
-le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse
-considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et
-mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation
-astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent
-ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations,
-leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables
-recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes
-sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement
-exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une
-philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire
-l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune
-grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire
-d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie
-animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible
-extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable
-hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément
-conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction,
-dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de
-meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement,
-chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de
-répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne
-peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il
-aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement
-réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique,
-en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective
-du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est
-certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et
-ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire
-que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des
-études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale
-de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis
-deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout
-espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit
-rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle
-coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au
-monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive
-être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que
-passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant
-les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront
-suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce
-Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme
-je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument
-logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination
-spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de
-graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou
-moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez
-comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de
-la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après
-notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits,
-l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions
-physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur
-le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement
-signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire,
-dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute
-vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques
-prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions
-fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes
-radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un
-imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne
-philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération
-de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la
-physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres:
-car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain,
-souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà
-assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens
-des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser
-enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils
-pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se
-passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette
-prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles,
-devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se
-trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa
-propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction
-générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment
-géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais,
-afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique,
-jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce
-dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique
-bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors,
-un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop
-facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque
-capitale que doive être l'influence mathématique dans les études
-célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice,
-cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste
-assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument
-intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par
-ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale,
-et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui,
-en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation
-scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens,
-suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs
-si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits,
-tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les
-Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle
-présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée
-effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont
-trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des
-observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens;
-ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi,
-tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement
-mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de
-devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera
-nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que,
-sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour
-la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre
-les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois
-abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit.
-On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par
-les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une
-vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà
-hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective,
-au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances
-réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension
-décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la
-science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent
-une si fausse appréciation de la destination et de la portée de
-l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable
-importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les
-besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait
-d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne
-philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle
-révolution, par la formation définitive de la science sociologique,
-livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations
-philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.
-
-D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande
-alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par
-exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait
-sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit
-sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster
-sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment
-universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre,
-à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et
-jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers
-laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que
-comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas
-de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions
-générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences
-antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement
-étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des
-services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son
-avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs
-permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout
-trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables,
-sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires:
-en sorte que c'est principalement _à priori_, suivant une juste notion
-de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on
-doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit
-sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit
-scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement
-irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment
-de tous les juges compétens et bien préparés.
-
-Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter,
-en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de
-vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible
-de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite,
-dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand
-elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe
-immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les
-droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie
-philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées
-à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos
-conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires
-d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale,
-à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des
-lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que
-l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de
-l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont
-commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils
-ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres
-et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces
-lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse
-réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune
-de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation
-et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement
-assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre
-volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement
-arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et
-sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant,
-en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de
-l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre
-tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne
-pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de
-l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble,
-ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve
-accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans
-ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi
-compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne
-permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité
-de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain
-et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà
-munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention
-naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties
-essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence,
-dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener
-enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer
-le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité
-mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité
-et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce
-me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité,
-où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement
-assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste
-indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les
-altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue
-d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des
-trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable
-conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la
-vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent
-suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux
-que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre
-la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique
-irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui,
-en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble
-des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une
-véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement
-disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité
-de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que
-ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de
-la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences
-antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales
-formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En
-me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études
-inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le
-plus contestée, j'indiquerai: 1° l'importante conception du dualisme
-facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations
-chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui
-semblent actuellement insurmontables; 2° en physique, la fondation
-de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont
-l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science,
-en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en
-astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie
-sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à
-notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification
-capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du
-système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens
-de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes
-ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai
-caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner
-sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou
-moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue
-historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de
-dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique,
-des questions relatives à la constitution respective des différentes
-parties de la philosophie naturelle.
-
-Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une
-véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente
-donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de
-l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances
-réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et
-complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire
-qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et
-insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses,
-radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité
-rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale
-des rapports effectifs manifestés par le commun développement
-scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche.
-Comme la constitution variable de la classe contemplative représente
-nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de
-l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations
-spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles,
-sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de
-plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la
-fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers
-modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel
-de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables
-mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant
-arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à
-l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que
-le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui
-appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines,
-où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie
-avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle
-inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale
-doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux
-préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter
-avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe
-qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante,
-surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards,
-destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la
-rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies
-célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les
-conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été
-justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées
-à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les
-explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle
-à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce
-progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique
-obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà
-parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise
-révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces
-obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus
-redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément
-du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai
-point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire
-fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et
-scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au
-sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de
-leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres
-est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est
-naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs
-travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction
-supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque
-toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux
-conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent
-involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus
-intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie
-générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver
-assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer
-vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal
-cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective
-en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle,
-par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la
-philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature,
-jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal
-organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par
-une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement
-intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés,
-implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans,
-d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur,
-l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études
-supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus
-incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus
-étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui
-s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du
-mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient
-plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la
-situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément,
-dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit
-parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées,
-soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à
-réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble,
-maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations
-sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors,
-au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif
-aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer
-l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant
-ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable
-préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser
-ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire,
-à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers
-chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la
-constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son
-intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles,
-ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez
-spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à
-seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque
-science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une
-homogénéité factice et stérile.
-
-Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique,
-mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité,
-trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la
-démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence
-spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il
-ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse.
-Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale
-des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du
-dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans
-l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle
-philosophie, cette question restait la seule importante à décider,
-puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais
-établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs
-affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès
-lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance
-doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second
-lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement
-aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels
-de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux,
-sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément
-incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions
-du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît
-exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres
-dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé
-l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter
-directement la chimérique généralisation de l'élément le plus
-spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule
-alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance
-finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement
-adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit
-positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son
-extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique
-impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode
-mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce
-qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties
-de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette
-indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner
-entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement
-la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où
-l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement.
-Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et
-l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble
-de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode
-philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions
-que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir
-suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions
-générales devait donc consister, sans doute, à constater directement,
-d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation
-décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent
-bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration,
-loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les
-limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient
-pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable
-conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales,
-où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire
-provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.
-
-Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement,
-suivant les conditions générales établies au début de ce Traité,
-à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des
-sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce
-que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée
-à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais,
-en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre
-ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée
-par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la
-science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode
-sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise
-spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode
-mathématique serait directement contraire.
-
-Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science
-abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très-prépondérant des
-grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de
-manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète,
-qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable
-rationalité, parce que tous les élémens philosophiques, dont la
-combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez
-caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne
-serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure
-que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique,
-qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus
-simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus
-analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et
-cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études
-directement consacrées à l'existence effective des divers êtres,
-où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle
-seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe
-beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord
-aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis
-attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique
-terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication
-supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent
-continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions
-mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire
-naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et
-synthétique, si admirablement personnifié chez notre grand Buffon,
-sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le
-génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science
-fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts
-généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la
-présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement
-à la science où les inévitables inconvéniens d'un état d'abstraction
-d'abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que
-possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue
-habituel; des recherches qui demanderont continuellement l'application
-combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne
-sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant
-de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une
-telle combinaison.
-
-Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins
-abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales,
-de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable
-point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect
-ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi,
-quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie
-scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie
-esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout
-autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il
-d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à
-régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau
-à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui
-distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative
-aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus
-s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le
-genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant
-le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la
-tendance anti-esthétique empiriquement reprochée à la philosophie
-positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit
-mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce
-sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues,
-sont loin d'être dépourvues de fondement actuel: car rien ne doit être
-aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique
-que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par
-des études qui comportent spontanément un morcellement presque
-indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à
-argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une
-vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité
-sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement,
-j'ose l'assurer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les
-beaux-arts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée
-même à l'état polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à
-cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier
-chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette
-réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire
-convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif,
-qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement
-étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire,
-naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt
-que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet
-ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de
-l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des
-principaux élémens; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée
-à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui
-rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel
-sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration
-historique à faire spontanément apprécier la relation directe qui
-doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la
-notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire
-surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre
-le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une
-irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel,
-en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale.
-
-Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir nécessairement souffrir de
-cet avénement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit
-mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle,
-c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout
-dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect
-géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique,
-semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude
-n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques.
-Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvéniens réels, même
-pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement
-effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une
-exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique,
-aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchans,
-menacent d'absorber tous les autres modes plus nobles de l'activité
-humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel,
-que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des
-sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des
-sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet
-égard, aucune négligence vraiment dangereuse, et, si cette fâcheuse
-influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée,
-par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait
-suffisamment: le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être
-aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous
-l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune
-déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près,
-comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop
-souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu,
-le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien
-davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu'ici,
-des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de
-moyens nouveaux; en sorte que la prépondérance des considérations
-générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de
-plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement
-synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol
-entraînement analytique: ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique
-est finalement plus favorable que le régime mathématique à l'utile
-développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives
-s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel
-est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations
-industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce
-cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation
-d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et
-dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de
-spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très-loin
-chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être,
-sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs
-influens. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet,
-que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à
-systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait
-être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la
-philosophie sociologique, seule apte, comme envers la science concrète
-et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison
-très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de
-ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à
-peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué, dès le début
-de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), le vrai principe de cette
-importante relation; mais l'intime conviction de sa haute nécessité,
-afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la
-contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à
-consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement
-direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.
-
-Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite
-esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger
-toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration
-pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble
-des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la
-prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement
-à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations
-positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de
-l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans
-ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous
-quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie
-est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra
-d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même
-spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à
-la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique
-des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et
-destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques
-et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la
-constance qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul
-ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique
-qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre
-le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera
-naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses
-vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire
-prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile,
-puisqu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs
-propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs
-aisément accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences,
-au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi
-l'ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n'a pu
-jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à
-l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les
-deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective,
-quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son
-intime irrationnalité.
-
-Cet avénement spontané d'une véritable unité, désormais assez
-constatée, dans le système entier de la philosophie positive,
-étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois
-historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal
-antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus
-à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions
-relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours
-semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre
-solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à
-chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit
-logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi
-l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au
-quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que
-l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et
-l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe
-essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel
-devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement
-complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre:
-l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement
-ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence
-spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de
-l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde
-extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère
-nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire,
-les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou
-implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante
-de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus
-simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique
-l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives,
-en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur
-quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement
-présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation
-du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa
-tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage
-du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution
-philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons
-vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous
-une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la
-grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa
-supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors
-intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée
-à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps
-encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie
-naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis
-Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont
-l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme
-l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième
-phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce
-long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique,
-une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable
-décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait
-d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que
-les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel,
-obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les
-prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant
-extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à
-une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y
-devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique
-de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les
-conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité
-générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir
-l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif,
-qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa
-commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre
-accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des
-connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé
-cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint
-caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la
-précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la
-méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle,
-sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à
-la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et
-sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique
-instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a
-persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après
-l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance
-de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un
-véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la
-systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation
-sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes
-tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer
-une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique,
-devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette
-exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette
-douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux
-spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce
-Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de
-toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction
-normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et
-du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent
-essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient
-de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre,
-pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition
-moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois
-expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique
-avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse,
-dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie;
-tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique
-stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties,
-y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être
-auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui,
-depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel
-contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la
-transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient
-graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation
-des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la
-situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu,
-reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers
-l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral.
-Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été
-essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne,
-elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et
-cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement
-respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles
-théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui
-résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu,
-au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force
-et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale
-tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale,
-que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si
-noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son
-avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie
-déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait
-depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement
-de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande
-conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement
-remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais
-elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité
-comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion
-de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire,
-à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
-intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
-collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient
-désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de
-l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence
-pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence
-supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un
-obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement
-la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent
-aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition
-personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des
-vrais progrès scientifiques.
-
-Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental
-de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper
-directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle
-des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la
-véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité,
-doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous
-le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme
-proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de
-réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la
-philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique,
-est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait,
-à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à
-cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore
-suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou
-moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue
-individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction
-cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue,
-comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant
-toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle,
-qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent
-développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de
-même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour
-l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et
-astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers
-siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet,
-quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique
-est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement
-dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un
-essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe
-et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du
-XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les
-savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres
-exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement
-apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un
-véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
-généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf
-son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable,
-ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire
-qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des
-relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait
-finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant
-le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle
-tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études
-biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive,
-que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être,
-sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie
-générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de
-vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire,
-de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres
-sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et
-plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective
-de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si
-incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit
-humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne
-saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications
-importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et
-interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de
-l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour
-manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence:
-l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré;
-car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération
-de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que
-j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie
-philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.
-
-Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier
-préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases
-physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit
-positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a
-graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer
-toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé
-jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation
-décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment
-d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de
-constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant
-normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand
-cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait
-empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et
-longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences,
-soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera
-même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques
-adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement
-relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant
-accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa
-judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment
-formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances
-philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré
-la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les
-tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en
-effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était
-systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son
-effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément
-que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite
-à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis
-que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des
-théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le
-perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater
-nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en
-sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires,
-accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins
-politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre
-pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces,
-selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de
-Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de
-la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué
-les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale,
-présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la
-commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait
-être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la
-convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans,
-dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question
-finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à
-sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement
-de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires,
-déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale,
-par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les
-plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle
-opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de
-Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions,
-également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre
-lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées
-à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie
-positive.
-
-Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette
-philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences
-respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les
-études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement
-envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé
-et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité
-dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes
-qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique
-sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la
-science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car
-ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe
-philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne
-peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans
-faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a
-pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique
-et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue
-positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent
-successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait
-être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt
-compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et
-politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées
-par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de
-semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré
-l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il
-serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de
-redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé,
-qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses
-spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux
-ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée
-qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est
-aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il
-faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée
-et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées,
-qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la
-dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront
-alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les
-vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable
-avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations.
-Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation
-spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner,
-de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que
-la principale attention publique, vers les études sociologiques,
-jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour
-être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là
-que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient
-naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus
-convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la
-légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de
-l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle
-philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement
-que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la
-théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que
-l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de
-l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives,
-d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison,
-malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs
-fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible
-essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études
-inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle,
-imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution
-personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement
-en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens
-essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de
-l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi
-au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et
-dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié
-à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à
-laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même,
-et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide
-application continue. Les spéculations mathématiques conserveront
-donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles
-ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le
-berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences
-des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible
-autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais
-s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison
-publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de
-l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on
-n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus
-simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de
-poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres
-de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin
-conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment
-universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable
-éducation.
-
-Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à
-démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir,
-sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux
-voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui
-procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant,
-soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs
-prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de
-permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable
-esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe
-de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se
-trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui,
-depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à
-la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps
-indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le
-plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination
-finale, dont l'âge est désormais arrivé.
-
-La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici
-nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la
-création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément
-dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette
-démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général
-propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles
-relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de
-l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière
-sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite
-l'institution et le développement de la méthode positive, enfin
-complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs
-essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une
-consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance
-du point de vue sociologique.
-
-
-Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons
-spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue
-surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par
-sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute
-recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières,
-soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui
-constituent les lois effectives de tous les événemens observables,
-ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après
-les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des
-volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la
-destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper
-sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est
-vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous
-l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure
-que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces
-questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement
-jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître
-que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir
-obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le
-mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine
-maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort
-incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle
-a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles
-de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les
-plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant
-obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples
-et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante
-extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus
-indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus
-prolongée des spéculations les plus difficiles.
-
-Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives
-quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste
-appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas
-scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de
-l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les
-deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels
-doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part,
-nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si
-heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits
-observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive,
-de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en
-1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas
-finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier
-ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais,
-d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles
-dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science
-à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons
-reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée
-d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale
-supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de
-lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur
-établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne
-saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été
-convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une
-judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques
-doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations,
-il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la
-prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend
-toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux
-dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la
-prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès
-scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le
-nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse
-les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels
-nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres,
-une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable
-rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à
-chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité.
-Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup
-plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions,
-fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des
-difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue
-non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos
-diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours
-impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale,
-isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie
-naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement
-érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète,
-puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale
-entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres
-de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation
-illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont
-dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif
-des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale
-dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses
-inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système
-des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la
-prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable,
-maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut
-directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue
-sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison
-fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous
-une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses
-généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles
-vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne
-saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné
-à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux
-d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante
-réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore
-communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite,
-du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples
-études préliminaires.
-
-Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu,
-la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à
-vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine
-contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison
-publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement
-l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles,
-a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère
-d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures
-de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement
-rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement
-partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans
-l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations
-naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions
-pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès,
-attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus
-impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie,
-substituant partout la recherche des lois effectives à celle des
-causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations
-avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer
-enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité
-mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative
-un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi
-désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement
-semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des
-procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences
-convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation.
-Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard,
-d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que
-le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple
-extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles
-à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre
-quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient
-seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques
-habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations
-humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de
-leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode
-théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout
-entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères
-sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles
-dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour
-type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée
-par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement
-bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant
-convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi
-successivement régénérées, soit quant à la nature des questions,
-soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles
-conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui
-doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est
-essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer,
-en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ
-général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais
-porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction
-faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur.
-Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique
-purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes
-les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de
-comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous
-avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs
-sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une
-attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires
-constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes
-les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques;
-nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices
-de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse
-systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés
-de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un
-cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration
-dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de
-nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor
-spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais
-donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples,
-l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la
-profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie
-moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode
-spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir,
-envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun
-d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus
-simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine
-investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à
-cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ,
-la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations
-positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives
-aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la
-vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble
-total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des
-longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment
-réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y
-avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration
-positive, que l'institution et le développement des divers procédés
-intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes
-extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la
-supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons
-sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux
-spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et
-après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction,
-sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette
-coordination qui constituent la principale valeur des saines théories
-scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires,
-c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux
-rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations
-abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite
-cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés,
-comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée
-des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers
-motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif
-des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans
-l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la
-fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement
-plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe
-spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous
-a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû
-être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes
-privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en
-sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association
-scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de
-la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler
-une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut
-déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est
-ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une
-simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau
-que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le
-seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être
-impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre
-intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue
-individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect
-humain.
-
-D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations
-positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le
-principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement
-dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques,
-inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou
-sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles,
-toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la
-science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique
-nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister
-implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine,
-qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime
-théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a
-dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer
-une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de
-pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les
-phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu
-méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent
-assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est
-loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est
-alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés
-dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus
-simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui,
-vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient
-dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des
-croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable
-valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations
-astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai
-montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les
-plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême
-imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la
-seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester
-longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale,
-développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins
-constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal
-motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en
-monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la
-philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant
-universel d'une telle concentration religieuse que le principe des
-lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et
-active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la
-dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques,
-à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les
-explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction
-scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant
-désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne
-à des règles constantes le développement effectif de la volonté
-directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de
-telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux
-artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe
-positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux
-derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes
-études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la
-science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins
-l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier
-aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que
-l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit
-chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant
-que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à
-une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce
-qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement
-d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les
-ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut
-obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive
-d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des
-analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous
-les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse
-envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement
-confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que
-cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas
-suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent
-justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter
-sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui
-avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale
-des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif
-dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait
-pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes
-antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des
-lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans,
-quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus
-subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière
-généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors
-pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers
-cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les
-hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée
-des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce
-grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique,
-constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la
-plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours
-la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement
-changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle
-arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie
-théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison
-moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit
-produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de
-tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles.
-Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi
-dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie
-expirante, en ôtant directement aux explications providentielles
-l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis
-la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la
-sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui
-la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par
-les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation
-décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique,
-perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers
-tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une
-indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études
-correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait
-dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor
-philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait
-être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de
-plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations
-émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation
-immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions
-mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y
-faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes
-a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de
-ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus
-généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les
-hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer
-convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le
-sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les
-simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à
-leur domaine normal.
-
-Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois,
-quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui
-les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une
-distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties
-de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet
-la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos
-explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier
-entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt
-comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater
-réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle
-similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode
-doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de
-ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre
-le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque
-les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une
-autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que
-cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au
-passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère
-identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de
-leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations
-mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation
-et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité
-sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement
-équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique
-d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt
-quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations
-habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique
-une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue
-que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les
-expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à
-l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement,
-une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de
-l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est
-assurément en mathématique que cette importante distinction est, au
-contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y
-convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de
-relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards,
-la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à
-s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés,
-mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir
-pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par
-les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps
-vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester
-suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée
-entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut
-être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant
-au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une
-haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au
-contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.
-
-Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles
-nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source
-essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil
-dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une
-injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment
-davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en
-certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée
-l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe
-aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la
-vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles
-soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs
-toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du
-sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens
-exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires;
-malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de
-vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle
-de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la
-mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent
-uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par
-une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection
-logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit
-toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer
-pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre:
-cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions
-essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés,
-sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions
-ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux
-modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il
-faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour
-les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules
-lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation
-positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer
-la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il
-est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première
-altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de
-nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que
-possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales,
-elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique
-vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée
-surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet,
-les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs
-phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent
-moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les
-sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément
-de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps,
-la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les
-plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement
-procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées
-par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une
-importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées
-des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit
-alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions
-fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences
-plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et
-que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant
-expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois
-devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit
-même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard,
-uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent,
-trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui
-sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles
-ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur
-vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer
-aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences
-supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y
-doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant
-du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes
-mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la
-raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position
-encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter
-spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de
-la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir
-de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une
-judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de
-la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le
-dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique,
-quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de
-précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité,
-avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite
-émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu
-d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et
-la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable
-unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une
-seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes
-phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on
-a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les
-sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment
-comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange
-dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet
-bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester
-l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus
-complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication
-transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position
-normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.
-
-Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant
-toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie,
-soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles,
-propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits
-à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs,
-l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque,
-distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher.
-Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et
-universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation
-sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial.
-Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté,
-c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes
-inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se
-trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins
-explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que
-l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu,
-puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait
-alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état
-éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après
-l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est
-plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore;
-c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime
-philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni
-sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation
-transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé,
-et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations
-à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les
-hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant
-que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite
-une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce
-régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au
-développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement
-redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au
-contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques,
-dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une
-apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences
-qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies.
-Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie
-du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable
-d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des
-plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement
-leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est
-si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop
-dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler
-directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation
-sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine
-philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non
-vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des
-divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement
-contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les
-travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles
-accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active,
-nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée
-à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à
-perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais
-le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui
-appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair
-que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement
-fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur
-la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur
-fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la
-véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer
-qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie.
-
-À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect
-scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu,
-comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai
-génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la
-philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse
-transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la
-positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement
-au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore
-manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste
-donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste
-général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie
-pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique.
-Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement
-offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état
-positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions
-absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque
-de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des
-divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures
-vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter
-spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des
-métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une
-éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement
-à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double
-réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste
-sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de
-toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement
-où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis
-la transaction cartésienne, suivant les explications directes du
-cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer
-une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant
-penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé
-à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne
-prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul
-détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement
-émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment
-décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était
-pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce
-qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle
-n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais
-cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce
-Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut
-plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant
-est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les
-populations où la déplorable influence mentale du protestantisme
-a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en
-prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique.
-D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré,
-à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où
-l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans
-de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout
-remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver
-un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine
-philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue
-élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre
-intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement
-subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette
-relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme
-constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes
-du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport,
-au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont
-nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible
-d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible
-à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de
-l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute
-notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la
-communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en
-philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les
-individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc
-à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres
-phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le
-mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le
-résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque
-cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement
-propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions
-et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette
-conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière,
-avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à
-l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un
-tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il
-ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence
-individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de
-la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune
-révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin
-directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence
-collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de
-son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce
-sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité
-par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière
-élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication
-biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que,
-dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu,
-le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases
-successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette
-évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos
-conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant
-que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement
-organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement
-ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique,
-au contraire, prend directement en considération prépondérante le
-développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune
-transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité,
-et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après
-une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un
-degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal
-des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul
-susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie
-absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable
-loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter
-rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine
-sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à
-ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance
-positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses
-conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à
-laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue
-immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se
-trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à
-concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives
-comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait
-jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant
-toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble
-des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée,
-aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à
-laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète
-généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.
-
-En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper
-les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une
-élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique,
-d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence
-pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude
-naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses
-aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques,
-ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et
-indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect
-statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré
-l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions
-mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au
-degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit
-effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le
-monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous
-les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont
-cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus
-ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais
-radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable
-pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions
-personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables
-à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément
-encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les
-diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la
-nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur
-aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait
-méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles,
-sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres
-lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le
-monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards
-secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par
-notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres
-plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations
-plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou
-plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond
-des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse
-être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous
-apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement
-beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent
-pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous
-l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des
-opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent
-pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons
-maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti
-le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le
-spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude
-totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la
-prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie
-essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité
-sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins
-funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement
-dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous
-l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance,
-aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une
-absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne,
-en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité
-comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui
-aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on
-s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette
-irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions
-purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine
-appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément
-rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous
-a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories
-successives de chaque science réelle, mais même les croyances
-monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à
-nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps
-de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur
-système compatible avec l'âge correspondant du développement humain,
-c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible
-de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés
-aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y
-puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant
-enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun
-égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général
-des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui
-devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe
-nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les
-observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive
-de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des
-lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que
-l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie
-éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération
-universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche
-déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées
-quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment
-les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation
-correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable
-énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un
-vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui
-le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute
-direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et
-l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions.
-Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux
-à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors
-irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation
-historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable
-et la plus étendue.
-
-Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects
-essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il
-faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un
-examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement
-considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord
-quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.
-
-L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement,
-en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double
-besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre
-et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux
-indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies,
-et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu
-la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire
-de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec
-l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous
-l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément
-très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher
-directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication
-apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en
-effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait
-jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit
-initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations
-secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient
-nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains
-phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois
-effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal,
-ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui
-a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement
-continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité
-vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire,
-la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par
-son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus
-ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension,
-en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus
-puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en
-faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison
-antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette
-double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits
-semble devoir profondément troubler la coordination établie, une
-longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement
-décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la
-philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions
-aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus
-intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement
-destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand
-problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès,
-alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de
-l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la
-fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement
-réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible,
-l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux
-formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver,
-malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à
-l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que
-chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre
-cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie.
-Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit
-conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant,
-à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos
-conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est
-dès lors directement garantie, et que par là nous sommes assurés
-d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de
-l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au
-fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur
-liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision, devient
-nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en
-manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale,
-qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de
-leur saine coordination générale. Quoique ces besoins intellectuels
-doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu
-la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre
-imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne
-le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à
-supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique
-le moins propre à y satisfaire convenablement: car nous savons que,
-loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite
-inévitable de la marche originale de l'évolution mentale. À un degré
-quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse
-communication extérieure parvient à introduire avant le temps les
-conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont
-partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre
-intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était
-seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation,
-et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits
-cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière, soit
-individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître
-que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de
-la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins
-aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un
-précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations
-générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui
-offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours
-ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit,
-quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif,
-c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment
-fondamentale, en constituant la base logique de l'association
-humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir
-une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé
-se développe alors par une application plus vaste et plus décisive,
-afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses
-intelligences: c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la
-même propriété élémentaire, avec une inégale activité, qui n'influe
-essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude
-nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on
-peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune
-évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable
-cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul,
-susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs.
-C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent
-spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant
-les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation
-devance et facilite plus ou moins l'avénement naturel. Sensible jusque
-dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations
-qu'il comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus
-directe, plus complète, et plus irrésistible, dans l'état positif, où,
-comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent
-sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur
-ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après
-un même point de départ, à des recherches finalement identiques:
-leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée
-par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque
-du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait
-plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement
-appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une
-telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la
-réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité, d'après la
-coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces
-deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués
-que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, ne sauraient
-évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une
-marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence ne doive
-constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune
-correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de
-cette double contemplation; comme nous le supposons habituellement,
-et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une
-autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de
-la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la
-convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple
-exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance
-caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état
-mental des plus éminens médecins exposés à leur action journalière,
-en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même
-erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire, quelque bien
-fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc
-jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement
-collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser.
-Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer
-la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi
-irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands
-efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par
-négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit
-dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si
-propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours
-plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité
-cet assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois
-accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la
-première condition élémentaire de toute véritable association, qui
-exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant
-concours d'intérêts, non-seulement avec une convenable conformité de
-sentimens, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle
-d'opinions: sans ce triple fondement indivisible, aucune société
-quelconque, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni
-active, ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de
-graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne
-seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences
-y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le
-peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux
-impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble
-de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective,
-exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur
-universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici
-spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la
-philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées
-ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que,
-depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit théologique,
-soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie
-générale qui dût être primitivement possible quoique extrêmement
-imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un
-principe très-actif d'intime perturbation, à la fois personnelle,
-domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution moderne a
-désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique
-base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une
-consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune
-juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu,
-la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement
-quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence
-logique et d'harmonie unanime.
-
-Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité,
-nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives,
-combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une
-suffisante considération générale des besoins intellectuels directement
-relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée,
-quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau.
-C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle
-que la science réelle a été jusqu'ici universellement goûtée; et
-cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment
-fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte
-spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native
-de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction
-mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous
-ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor de la
-positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de
-l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles
-de la pure spéculation. Néanmoins il demeure incontestable que, si
-cet essor n'eût pas été, à un certain degré, spontané, d'après les
-seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque
-l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir
-sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les
-chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus
-propres à la satisfaction des plus ardens désirs correspondans à
-l'enfance de l'humanité. Mais, malgré cette indispensable appréciation,
-sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative
-des besoins actifs, comme on y est aujourd'hui trop disposé, il est
-certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques
-cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours
-croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en
-faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre comparaison,
-l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement
-reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature.
-Quoique un sentiment imparfait de cette grande destination tende
-quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques,
-sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine
-rationnalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand
-on a suffisamment compris l'intime connexité qui lie les moindres
-problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le
-témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à
-l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards,
-le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi
-une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action
-rationnelle: rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs
-restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être
-atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine
-éprouve sans doute, indépendamment de toute application active, et
-par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les
-phénomènes et de les lier: mais cette double tendance est assurément
-trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour
-faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui
-choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité;
-ou, du moins, son avénement spontané eût été extrêmement retardé, si
-les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très-accéléré. Une
-insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d'abord
-attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car
-rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation
-subitement déterminée quelquefois, dans l'appareil cérébral, et
-ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence
-d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers
-phénomènes naturels: mais une plus complète appréciation montre alors
-que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou
-indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant
-les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective;
-on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois
-extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention,
-s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence,
-quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé. Sans
-insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut
-surtout remarquer ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création
-de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie
-naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation
-fondamentale entre la spéculation et l'action, qui désormais embrassera
-directement tous les cas possibles. Quoique très-imparfaitement
-constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre
-à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la
-science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant
-l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts
-mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les
-arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts
-biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait
-à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important,
-l'art politique proprement dit, dont le dédaigneux isolement de toute
-théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les
-autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories
-qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement, au
-moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment
-senti que les phénomènes correspondans sont déjà ramenés aussi à de
-véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement
-d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par
-suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science
-à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de
-précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos
-connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à
-la positivité ou à la rationnalité.
-
-Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active,
-de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable
-nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le
-genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches,
-suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution
-préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles
-indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor
-suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui
-devenait accessible: mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment
-prévaloir; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par
-une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de
-l'ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable
-génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagesse
-vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de
-nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des
-travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment
-qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment
-disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour
-transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à
-chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en
-recherches profondément puériles, par suite d'une spécialisation
-empirique, comme on le voit si souvent aujourd'hui, surtout chez les
-géomètres, encore moins aptes que tous nos autres savans à un heureux
-déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert,
-dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement
-importantes, les tentatives incohérentes ou stériles pourront être
-sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à
-manquer d'une suffisante alimentation. Cette appréciation philosophique
-doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour
-les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de
-précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique
-dégénère inévitablement, par une trop minutieuse analyse, en une
-curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice.
-Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la
-saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet de nos
-recherches, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun
-cas, avec une investigation trop détaillée; il serait, par exemple,
-impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y
-explorait communément les phénomènes avec ces thermomètres métalliques
-auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et
-dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles
-oscillations dans des mouvemens de température que nous supposons, et
-avec raison, continus. Quand même la prétendue psychologie moderne
-ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai
-pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit
-par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit
-ainsi combien elle serait nécessairement vaine, en tant que directement
-destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un
-genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des
-études les plus simples, comme chimérique et perturbateur. La relation
-fondamentale de la spéculation à l'action est surtout très-propre à
-déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans
-chaque genre de recherches; car les cas les plus décisifs indiquent
-clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saines théories
-ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par
-les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent
-plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique
-actuelle témoigne journellement combien une sage discipline
-philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de
-prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances
-positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile
-curiosité, stimulée par une avide ambition. D'éclatans exemples ont
-déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophie naturelle,
-d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant
-à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois
-précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles
-règles; en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne
-à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime
-spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette
-déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir
-combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès
-théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement
-cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double
-condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les
-spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble
-de leur destination, une sage pondération journalière contiendra
-l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier,
-autant que possible, par répression ou par concession, suivant les
-exigences propres à chaque cas, les deux besoins, quelquefois opposés,
-mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de
-l'amélioration partielle.
-
-En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une
-telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous
-avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de
-liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons
-savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre
-les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours
-dirigées, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la
-continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant
-constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous
-est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue,
-même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici
-directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme,
-les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres
-convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux
-s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement
-indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations
-peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même
-titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique,
-afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours
-finalement relative à l'humanité. À cet effet, il faut distinguer,
-en chaque genre d'études, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de
-recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive,
-ou seulement prématurées, et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer
-nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande
-indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est
-clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement
-légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions
-les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double
-condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être
-toujours disposé à modifier ces artifices aussitôt que l'observation
-viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut
-reconnaître qu'après avoir sévèrement écarté tous les vains problèmes
-théologico-métaphysiques relatifs à la chimérique détermination des
-causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos
-sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des
-lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles,
-que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui
-méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut
-concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence
-mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus
-puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très-délicate,
-du vrai génie de chaque science doit seule alors présider au choix
-des artifices correspondans, afin que l'usage d'une telle liberté
-spéculative seconde l'essor des connaissances effectives, au lieu de
-l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse,
-spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des
-corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse
-réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la
-repoussent, par exemple aux études biologiques, double condition
-trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet,
-à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel
-principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai
-proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les
-hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les
-recherches qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la
-théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite,
-au vingt-huitième chapitre, de la même philosophie relative, par une
-opération, à la fois historique et dogmatique, souvent confirmée
-depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec
-la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que
-l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à
-l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence,
-non-seulement un droit très-légitime, mais même un véritable devoir,
-impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos
-efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est, à la vérité, plus
-rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous
-le précédent: mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la
-vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop
-imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont
-empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte
-cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres,
-la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le
-point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à
-concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter
-le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles
-de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude
-commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos
-lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour
-l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que,
-si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerait souvent aux
-plus vicieux rapprochemens; nos lois dynamiques s'accordent avec
-notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois
-observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés,
-suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer
-fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions.
-
-Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination
-de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter
-l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution
-fondamentale et son développement graduel.
-
-D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité
-continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui
-sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie
-positive ne doive finalement embrasser, beaucoup plus complétement
-qu'il n'a pu l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale,
-en comprenant un jour, non-seulement toute la science humaine, mais
-aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je
-l'indiquerai plus explicitement au soixantième chapitre. Néanmoins,
-quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière
-coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout,
-reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale
-exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division
-préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement
-spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la
-contemplation scientifique et la contemplation esthétique: nous avons
-vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à
-l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase
-théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant
-été depuis continuellement développée, malgré l'importance croissante
-des relations mutuelles.
-
-Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce
-Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie
-envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution
-mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires,
-qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique
-était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre,
-nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour
-l'heureuse organisation de leurs vraies relations, elle ne doit jamais
-altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable
-à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute
-oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne
-peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue
-sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se
-plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit
-ce que les divers cas effectifs ont de semblable en écartant leurs
-diversités caractéristiques, et qui, par cela même, est toujours plus
-ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit
-pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas,
-le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des
-rapports. Si l'on a justement remarqué que l'entière domination du
-second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle
-déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait
-également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas,
-au fond, moins funeste à leur destination commune, en empêchant de
-conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation.
-Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé
-l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant
-de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel
-projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de
-nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours
-qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop
-éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de
-la pratique; comme le témoigne surtout, dans les cas même les plus
-favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers
-les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées
-sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore
-certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion
-très-vicieuse de la puissance et de la destination des considérations
-à priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées,
-comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les
-indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit
-éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire
-que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble,
-souvent très-complexe, de chaque opération concrète, en comprenant
-seulement les données scientifiques parmi les élémens préalables de
-ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers
-la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait
-bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons
-heureusement reconnu que la nature de la civilisation moderne tend
-spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en
-développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est
-bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et
-en montre seulement l'avénement naturel. La fondation de la sociologie
-vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties
-antérieures, en constituant enfin convenablement une semblable
-décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu
-jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous
-l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc
-regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme
-l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition
-primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique de
-la méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en
-pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre,
-la première base de son principal caractère politique.
-
-Quoique la division entre les deux sortes de contemplations,
-scientifique et esthétique, soit, au fond, moins prononcée que celle
-entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins
-contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle
-et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont
-l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux
-temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique,
-sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité,
-a constamment reconnu sa subordination nécessaire envers l'esprit
-philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui
-rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau
-à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit toujours
-l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles
-généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique.
-Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune,
-aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer,
-suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité,
-conformément aux indications du chapitre précédent, leur combinaison
-deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence
-pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation
-primitive du tronc théocratique. En retour de l'indispensable fondement
-universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique,
-celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois
-la plus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation
-morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe
-et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner,
-à divers égards, secondaires mais intéressans, son propre caractère
-philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne
-aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le
-règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances
-purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans
-l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre
-intelligence par la nature essentielle des véritables recherches
-scientifiques. Avant tout, sans doute, comme je l'ai ci-dessus
-expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter
-le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en
-satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales.
-Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une
-notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement
-nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans
-nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction
-modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra
-même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si l'on veut,
-en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution
-générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité
-élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne
-fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui
-existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus
-abstraite et la plus générale devra toujours mentalement prévaloir,
-dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de
-notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en
-appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale
-de la hiérarchie positive.
-
-À ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action,
-et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité nécessaire
-a dû faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter
-une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement
-moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi
-indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode
-positive. Il s'agit de la division vraiment capitale que j'ai établie,
-dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science
-concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde
-de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne
-la saine physique sociale. Le grand Bacon a, le premier, senti,
-quoique très-confusément, mais avec toute la généralité convenable,
-que ce qu'il a justement nommé la _philosophie première_, en tant que
-destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel,
-ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et
-analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison
-variée constitue l'existence effective des différens êtres naturels,
-afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel
-d'événemens, directement considéré en lui-même, sous un aspect général,
-isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable.
-Sans qu'une telle division ait jamais été jusqu'ici suffisamment
-appréciée, ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé,
-au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux
-derniers siècles, suivant le privilége naturel de toute institution
-réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement.
-Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait,
-que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite,
-ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que
-la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers
-tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque
-élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison
-permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplie que de
-nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve
-constituée pour la première fois la dernière et la plus importante
-de ces sciences fondamentales: en sorte qu'il faut peu s'étonner si
-les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont
-été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des
-spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle.
-Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne
-rendait nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai
-dû en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait
-d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent
-philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et
-systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de
-traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai
-directement au soixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir
-que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais
-cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux
-autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes.
-Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant
-et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa
-nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse
-abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor
-continu du véritable esprit philosophique, en écartant d'abord les
-exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin
-les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue
-le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel
-on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans
-tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré
-d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que
-les deux précédens, n'était pas venu en compléter, en temps opportun,
-l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive
-serait encore demeurée impossible. Envers les plus simples phénomènes,
-et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi
-vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient
-considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait,
-avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal
-phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation
-abstraite, susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude
-même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en
-avait spontanément fourni le premier exemple, dès l'évolution grecque,
-à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout
-aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication
-transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment
-applicable: il y constituait aujourd'hui la principale condition de
-l'établissement d'une véritable rationnalité, qu'aurait indéfiniment
-empêché une dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche
-déjà pleinement éprouvée, écarter toute perturbation concrète, afin
-de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle
-du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs
-le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si
-l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer
-suffisamment, ainsi qu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels
-qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en
-prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions
-antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable
-complément: car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues
-et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant
-de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie
-naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous
-l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique
-se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique,
-cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue
-seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux
-ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à
-la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre
-précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation
-moderne.
-
-Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont
-l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord
-spontanée, puis systématique, de la méthode positive, conformément à
-l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement
-effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est
-aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études
-essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en
-manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent
-démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale
-ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures,
-que d'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire
-aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers
-fondemens, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens,
-ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique.
-Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de
-surmonter les différentes difficultés spéciales qui empêchent d'abord
-d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches
-qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin: or cette appréciation
-successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si
-on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondans. Cette
-vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, même dans l'hypothèse
-la plus favorable, comme une expérience trop prolongée l'a pleinement
-confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais
-stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement
-les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe
-ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute
-culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les
-grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalens
-quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux
-formulés ensuite par Pascal et enfin par Newton, il est aisé d'y
-reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de
-la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations
-abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique,
-pleinement conforme à la principale intention de ces éminens penseurs,
-a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des
-anciennes formalités logiques, toujours relatives à une tout autre
-manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle
-méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison
-commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. À
-titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à
-diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des
-études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules
-même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de
-cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes,
-préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement
-remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes
-poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute
-étendre encore davantage une semblable observation aux opérations
-logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit,
-pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de
-lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique;
-il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux
-exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est certainement
-moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en
-vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation
-directe ne pourrait reposer sur aucune base antérieure: en sorte que,
-par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que la moderne
-institution française, si étrangement qualifiée de _normale_ par un
-naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner
-dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué
-du cercle profondément vicieux qui résulte aussitôt d'une pareille
-prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité,
-autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique,
-fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le
-ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une
-vraie réorganisation mentale, sur les esprits même qui s'en croient
-aujourd'hui le plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué,
-l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout
-déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une
-évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés,
-cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus
-ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations
-réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux
-études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse
-systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus
-stérile.
-
-D'après ces motifs évidens, le point de vue logique et le point de
-vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux
-aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment
-envisager chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en
-réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite
-et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette
-condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été
-spontanément observée dans les diverses parties de ce Traité, où
-l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique,
-leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultats
-scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens
-logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste
-l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir
-ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par
-la seule voie qui pût en procurer une connaissance réelle, il ne
-nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser
-directement la coordination systématique des principales phases
-successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on
-sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathématique
-et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires: d'une
-part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le
-degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de
-la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant
-l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux
-études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des
-spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives
-naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle,
-et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement,
-d'après notre élaboration totale, la destination respective et la
-succession nécessaire.
-
-Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est
-devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération,
-ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer
-nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base
-normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilége
-résulte évidemment de la nature propre du sujet le plus simple,
-le plus abstrait et le plus général, ainsi que le mieux dégagé de
-toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut
-entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel
-exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de
-positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment
-aux divers motifs spontanés de divagation continue: et même, après
-avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit
-le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa
-propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses
-forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions
-les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment
-d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus
-ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente
-expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base,
-d'éminens penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue
-d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur
-les questions qui leur sont le plus spécialement familières, quand
-le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter,
-le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou
-collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant
-que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation
-mathématique constitue certainement la première condition d'un
-tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor
-élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties
-de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles
-doivent manifester nécessairement, sous des formes plus ou moins
-distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs
-que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il
-n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment
-caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous
-les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus
-sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de
-variété et de fécondité que partout ailleurs: au contraire, l'art
-de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination
-scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière
-assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie
-la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut
-être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme
-une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour
-les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas
-scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des
-conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle
-devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle
-de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de
-leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure,
-c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse,
-qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression
-la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, la
-principale des trois grandes branches de la science mathématique,
-la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive.
-La pensée fondamentale de Descartes, qui a directement institué la
-philosophie mathématique, en commençant à y organiser la relation
-générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la
-géométrie le centre essentiel des conceptions mathématiques, puisque
-toutes les spéculations analytiques y trouvent spontanément la plus
-vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une
-réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications,
-en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer
-aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique
-plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique,
-n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de
-sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de
-facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet:
-l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais
-jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques
-aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément
-qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit
-mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter,
-d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples
-en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à
-la théorie des rotations.
-
-Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation
-mathématique, comme constituant la première phase essentielle de
-l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre
-son inévitable insuffisance, de si graves inconvéniens, que tout
-entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité,
-très-imparfaitement dressé pour la destination fondamentale de la
-raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications
-spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à
-sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui
-profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques
-dont l'ascendant a dû longtemps dominer son développement, et qui
-trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout
-en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant
-une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que
-l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi
-continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées
-aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les
-spéculations plus complexes, en inspirant une très-fausse idée de la
-portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment
-l'argumentation à l'observation, par l'abus des considérations à
-priori, fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques,
-pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique.
-Non-seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à
-développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle, qui doit
-prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle;
-mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive,
-elle entrave directement son essor, et conduit à méconnaître jusqu'à
-sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques.
-Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables
-ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance
-logique tend certainement aujourd'hui à constituer un régime
-mental très-peu convenable à la véritable étude de la nature, et
-maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien
-esprit philosophique, surtout en paraissant consacrer les recherches
-absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de
-vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations
-mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison
-commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre,
-en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et à contrôler partout
-l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux,
-uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées et
-jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique
-inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle
-domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment
-apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles
-qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive,
-soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart
-des études réelles. À ces divers titres, il est aisé de sentir que,
-lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour
-le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des
-habitudes beaucoup plus contraires que favorables au vrai régime
-philosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien
-plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savans,
-des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales,
-mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement
-scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement
-mathématique, d'après la faible importance qu'on y attache à l'esprit
-général de la science, profondément voilé sous d'innombrables détails;
-par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont
-immédiatement perfectionné la philosophie de la science, dans les plus
-éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y
-sont encore très-imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés
-que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une
-telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière
-ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment
-des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits
-qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les
-utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle
-ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux
-dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les
-savans voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par
-exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on
-voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables
-donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus
-absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après un vicieux
-sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur
-insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement
-comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison
-sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques.
-Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira
-partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir
-aucunement dispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre
-de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à
-l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des
-autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne
-saurait être complétement appréciable.
-
-Tous ces inconvéniens essentiels de l'éducation mathématique proprement
-dite font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase
-générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études
-astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié
-au degré initial, dont il constitue le complément indispensable,
-et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction
-philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale,
-surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mécanique
-céleste, reste aujourd'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté
-ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés
-mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient
-être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination.
-Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération
-actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation
-positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le
-pense communément. Sans doute il ne s'y agit encore que de phénomènes
-purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en
-mathématique, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais
-les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que
-son importance spéciale, y impriment à l'ensemble de leur étude un
-caractère très-différent, soit logique, soit scientifique. Quoique
-l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première
-base, explicite ou implicite, aux raisonnemens mathématiques, sauf les
-déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop
-spontané, y est pourtant si peu prononcé, comparativement à l'immense
-extension des conséquences, qu'il n'y saurait être suffisamment
-appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor
-distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus
-simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a
-successivement offerts l'art d'observer trouve naturellement son
-développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant,
-dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique
-dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel
-de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement
-une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles
-y font également sentir l'intervention plus indispensable et plus
-élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant
-de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre
-science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité
-supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect
-scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la
-plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle
-mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait
-de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours
-vue, historiquement, influer davantage qu'aucune autre science sur
-le cours fondamental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû
-surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par
-des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps,
-nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser
-pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême
-simplicité de ses recherches réelles. C'est là que, dans l'avenir
-comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le
-premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il
-faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un
-phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien
-n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche, à la fois historique
-et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre
-nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le
-caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons
-vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application
-la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment
-scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie
-naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une
-telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationnalité
-n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous
-offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici
-unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons
-toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et
-que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas
-une précision spéciale incompatible avec la complication croissante
-des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici
-la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin,
-nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière
-évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le
-principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction
-faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance
-de l'esprit purement mathématique, les principales imperfections
-philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une
-trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont
-nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement
-circonscrite, ni quant à l'objet, ni surtout quant au sujet; d'où
-dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues,
-toutefois moins prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs
-facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation
-scientifique. L'ensemble de notre appréciation démontre donc que,
-contrairement aux préjugés régnans, qui placent les géomètres au-dessus
-des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans
-l'essor fondamental de la logique positive, un degré bien plus avancé,
-sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du
-véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation
-mathématique.
-
-À cette seconde phase générale de la positivité rationnelle, succède
-nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois
-son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude
-abstraite du monde extérieur, en cherchant les lois de tous les
-phénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour
-diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différens
-propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux
-caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires
-d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études
-chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie dû les en
-séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même
-ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique.
-Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec
-une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée
-par la physique: la seule attribution logique qui lui appartienne
-exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures
-systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux
-artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui
-rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation
-positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport,
-d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette
-double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards,
-le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux
-termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle
-complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de
-l'humanité, d'une autre part, la complication de son sujet propre
-est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de
-l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige
-alors que, à tous les artifices du raisonnement mathématique, viennent
-se joindre, non-seulement toutes les ressources de l'exploration
-astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout
-un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des
-déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement
-adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant
-de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après
-l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la
-saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode
-expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et
-qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement
-avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception
-élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à
-ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie
-pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui
-constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement
-convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux
-moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente de
-toute matière, cette indispensable conception est d'ailleurs aussi
-essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation
-correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques
-et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y
-seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette
-troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra
-être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique
-que celle-ci l'est, au fond, à la phase purement mathématique,
-comme rapprochant davantage notre intelligence d'un état vraiment
-philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître
-l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant
-encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme
-oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses
-radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent
-à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une
-déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de
-presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationnalité
-effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût
-aujourd'hui suffire pour y rectifier cette désastreuse aberration
-logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de
-l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la nature, à la fois bien
-plus variée et beaucoup plus compliquée, d'un tel ordre de recherches
-ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni
-une précision, ni une coordination comparables à celles que comportent
-les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou
-permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des
-lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente
-qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les
-plus complexes de l'existence inorganique.
-
-En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même
-purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s'élever
-nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus
-distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci
-ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendra cette nouvelle
-science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi
-essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que
-par son importance scientifique, dès que les conditions générales, à
-la vérité plus difficiles, convenables à sa culture rationnelle seront
-enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait
-comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à
-l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant
-métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial.
-Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes
-sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue,
-aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme
-le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement
-synthétique; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la
-division générale entre la science abstraite et la science concrète,
-toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, à
-raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature
-du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime
-scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir
-l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant; de
-manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable
-état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors
-le développement très-prononcé du grand principe spontané des
-conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties
-quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours lier
-l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais, par cela
-même, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces
-deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et
-plus évidemment corrélatives: nous y avons vu sa judicieuse application
-remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût
-sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une
-philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette
-quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément
-l'extension capitale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors
-augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la
-nature de ces nouvelles recherches. À tous les principaux artifices du
-raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial
-qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens
-d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux
-diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée
-sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même
-des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un
-procédé supérieur d'investigation rationnelle, en développant la
-méthode comparative, jusqu'alors très-accessoire et peu distincte,
-mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique
-applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu
-que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des
-savans, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution
-correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient,
-au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle
-doit résumer les principaux résultats des comparaisons antérieures,
-tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux
-rapprochemens. Cette double création fondamentale, si éminemment propre
-à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation
-de sa vraie dignité logique, qui ne saurait être équitablement
-jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire,
-soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication
-supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables
-qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois
-naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par
-les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement
-devenir décisive que d'après son extension directe aux spéculations
-biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des
-notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes
-d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime
-prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre
-à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement
-supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire,
-mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de
-la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette
-insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte
-les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux
-études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de
-la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à
-la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes
-spéculations positives, en s'élevant directement jusqu'aux fonctions
-morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde
-point à sentir l'inévitable irrationnalité d'une telle constitution
-scientifique: car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y
-saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la
-science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des
-motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité
-radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale tant
-qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile,
-de quelque manière qu'il puisse être institué.
-
-L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc
-nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à
-la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle
-toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient
-constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément
-destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale,
-aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus
-reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général
-des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en
-s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés
-arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus
-d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être
-plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique,
-qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales
-de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent
-constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi
-capital, aussi légitime qu'étendu, des considérations à priori,
-soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre
-de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite
-unité qui caractérise naturellement son sujet, soit à raison de
-l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et
-sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt
-jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle
-de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision
-compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations
-les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément
-rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut
-surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens
-d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du
-sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en
-même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches
-correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la
-phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste
-la phase astronomique, l'appréciation expérimentale propre à la phase
-physico-chimique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase
-biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y
-réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé
-fondamental, sans lequel l'accumulation de toutes les ressources
-précédentes y deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent
-illusoire. Cet indispensable complément de la logique positive consiste
-dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation,
-non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble
-de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus
-transcendante de toutes, qu'il serait entièrement superflu de rappeler
-ici son appréciation générale, d'abord résultée, au tome quatrième,
-d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux
-autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs
-pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire
-qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes quelconques
-d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications
-que sa judicieuse intervention pourra toujours fournir, et qui
-perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales.
-C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être
-réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique
-qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte
-aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison
-humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet
-état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement
-la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique de
-la méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases
-préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique,
-afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le
-vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait
-suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait
-rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant
-prématurée, excéderait beaucoup les limites naturelles et même la
-destination propre de ce Traité, où j'ai dû me borner à constituer
-directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier
-résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres
-depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement
-sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir.
-
-Telles sont les cinq phases principales nécessairement inhérentes à
-l'essor fondamental de la méthode positive, et dont l'indispensable
-succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la
-dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais
-la distinction provisoire qui devait subsister entre eux tant que
-l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment
-opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique
-la raison humaine est inévitablement partie, on cessera d'être
-surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour
-étendre convenablement à ses spéculations abstraites et générales
-ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément
-dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais
-dispenser notre faible intelligence de reproduire constamment cette
-succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre
-développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation
-ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais
-devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici rester purement
-instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide
-et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je
-m'estime heureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le
-laborieux ensemble de mon évolution originale.
-
-
-Un tel examen de l'institution générale et de la formation graduelle
-convenables à la méthode positive, complète ici son appréciation
-finale, déjà accomplie quant à sa nature et à sa destination, après
-la détermination fondamentale de son unité nécessaire. L'ensemble de
-ce chapitre peut donc être envisagé comme constituant aujourd'hui
-une sorte d'équivalent spontané du discours initial de Descartes
-sur la méthode, sauf les diversités essentielles qui résultent de
-la nouvelle situation de la raison moderne et des nouveaux besoins
-correspondans. Tandis que Descartes devait surtout avoir en vue
-l'évolution préliminaire qui, pendant les deux derniers siècles,
-était destinée à préparer successivement l'ascendant décisif de la
-positivité rationnelle, j'ai dû, au contraire, apprécier ici l'entier
-accomplissement effectif d'un tel préambule, afin de déterminer
-directement la constitution finale de la saine philosophie, en
-harmonie nécessaire avec une haute destination sociale, que Descartes
-avait justement écartée, mais que Bacon avait déjà essentiellement
-pressentie. Ainsi, ce chapitre concernait naturellement la partie
-la plus difficile et la plus importante de tout le travail relatif
-à nos conclusions générales, d'après la prépondérance constante des
-besoins logiques sur les besoins scientifiques, surtout en un temps
-où, la doctrine devant être encore fort peu avancée, la principale
-élaboration philosophique doit consister à instituer complétement la
-méthode. Toutefois, pour que notre opération extrême puisse atteindre
-suffisamment son but général, il faut, en outre, consacrer le chapitre
-suivant à une rapide appréciation scientifique, correspondante à
-cette appréciation logique, et oser même caractériser enfin, dans un
-dernier chapitre, l'action totale que doit ultérieurement exercer la
-philosophie positive, dès lors pleinement constituée.
-
-
-
-
-CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON.
-
- Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres
- à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive.
-
-
-Toutes les parties de ce Traité nous ont directement représenté chaque
-branche essentielle de la philosophie naturelle comme étant encore,
-à beaucoup d'égards, dans un état purement provisoire, désormais
-suffisamment expliqué par l'appréciation logique que nous venons
-d'accomplir, puisque la méthode fondamentale ne pouvait elle-même
-être convenablement développée que d'après son extension décisive aux
-phénomènes les plus complexes et les plus importans, réalisée seulement
-ici. Malgré la haute valeur spéciale de diverses notions partielles,
-les sciences ont été jusqu'à présent cultivées d'une manière trop
-peu philosophique pour avoir pu atteindre une situation vraiment
-normale, en sorte que l'élaboration finale de la doctrine positive
-doit être maintenant très-peu avancée, sans excepter les études les
-plus simples et les plus anciennes. La destination systématique de
-l'évolution scientifique propre aux trois derniers siècles a donc
-surtout consisté dans la formation graduelle de la méthode positive,
-appréciée au chapitre précédent. C'est uniquement d'après le suffisant
-accomplissement de cette opération fondamentale que pourra désormais
-commencer directement l'essor final de la véritable science, enfin
-parvenue à une judicieuse unité, sous l'ascendant continu du seul
-point de vue vraiment universel. Ainsi, nos conclusions scientifiques
-ne sauraient maintenant avoir ni la même importance, ni, par suite,
-la même extension, que nos conclusions logiques, puisqu'elles se
-rapportent à un système de connaissances à peine ébauché aujourd'hui.
-Néanmoins notre principale appréciation philosophique, accomplie dans
-la leçon précédente, ne serait pas suffisamment complète, si nous
-ne consacrions pas le chapitre actuel à caractériser directement,
-autant que le comporte l'élaboration préliminaire, la nature propre et
-l'enchaînement général des diverses études abstraites que nous avons
-successivement examinées, en les considérant désormais comme autant
-d'élémens nécessaires d'un seul corps de doctrine, suivant le principe
-établi précédemment.
-
-D'un tel point de vue philosophique, nous avons toujours reconnu
-que, du moins pour l'ensemble de l'évolution humaine, il existe
-spontanément, à tous égards, une harmonie essentielle entre nos
-connaissances réelles et nos besoins effectifs. Les connaissances
-qui nous sont nécessairement interdites en chaque genre y sont aussi
-celles qui n'auraient d'autre efficacité que de satisfaire une vaine
-curiosité. Nous ne devons vraiment chercher à connaître que les lois
-des phénomènes susceptibles d'exercer sur l'humanité une influence
-quelconque; or une telle action, quelque indirecte qu'elle puisse
-être, constitue aussitôt une base d'appréciation positive, dont la
-suffisante réalisation peut seulement suivre quelquefois de très-loin
-la manifestation des besoins correspondans, surtout par suite de
-l'imparfaite institution du système de nos recherches, jusqu'ici à
-peine ébauché. En considérant l'ensemble de cette élaboration, on voit
-qu'elle doit embrasser, d'une part, l'humanité elle-même, envisagée
-sous tous les aspects propres à son existence et à son activité; d'une
-autre part, le milieu général, dont l'influence permanente domine
-l'accomplissement spontané d'une pareille évolution. Or ce n'est pas
-seulement en vertu des nécessités logiques, appréciées au chapitre
-précédent, que l'étude de cette économie extérieure doit précéder et
-préparer celle de notre propre économie, afin d'élaborer d'abord la
-méthode fondamentale dans les seuls cas assez simples pour en permettre
-convenablement l'essor initial. Il faut aussi reconnaître maintenant,
-à ce sujet, que des motifs purement scientifiques prescrivent, d'une
-manière non moins irrécusable, la même marche philosophique. Nous
-devons, en effet, préalablement étudier une économie naturelle à
-laquelle sont nécessairement subordonnées toutes nos conditions
-d'existence, et qui se compose de phénomènes essentiellement
-indépendans de notre action, sauf les modifications secondaires
-qu'elle y détermine, et qui ne sauraient devenir convenablement
-appréciables sans une telle connaissance antérieure. Mais, en outre, à
-ne considérer même que l'étude propre de notre organisme, individuel
-ou collectif, elle a besoin de reposer d'abord sur une semblable
-élaboration, destinée à nous dévoiler les lois des phénomènes les plus
-fondamentaux, inévitablement communs à tous les êtres quelconques,
-et qui ne peuvent être suffisamment connus que par l'examen des cas
-où ils existent isolés de nos complications vitales. C'est ainsi que
-l'unité finale de la science humaine se concilie spontanément avec sa
-décomposition rationnelle en deux études principales, l'une relative à
-l'existence inorganique ou générale, l'autre à l'existence organique
-ou spéciale, dont la première constitue l'indispensable préambule
-de la seconde, où une plus noble activité vient seulement modifier
-les phénomènes universels. En considérant sous le même aspect les
-trois modes essentiels, d'abord mathématique ou astronomique, ensuite
-physique, et enfin chimique, que présente l'existence inorganique, et
-pareillement les deux modes, individuel et social, qui sont propres à
-l'existence organique, leur succession totale constituera désormais
-une série scientifique parfaitement correspondante à la série logique
-du chapitre précédent; elle conduira aussi naturellement à l'état
-normal de la vraie philosophie, d'après les cinq degrés consécutifs
-de complication et de réalité que doit offrir l'existence finale, et
-dont la dignité graduelle résulte de leur spécialité croissante. Notre
-appréciation actuelle ne saurait avoir d'autre objet principal que de
-caractériser convenablement cette nouvelle application générale de la
-conception fondamentale établie, au début de ce Traité, relativement à
-la véritable hiérarchie encyclopédique.
-
-Le mode le plus simple et le plus universel de l'existence inorganique
-consiste nécessairement dans l'existence mathématique, d'abord
-géométrique, puis mécanique, seule appréciable en chacun des cas,
-très-nombreux et fort importans, où notre investigation ne peut reposer
-que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif scientifique qui,
-indépendamment des motifs logiques déjà examinés, érige spontanément
-l'ensemble des études mathématiques en premier élément fondamental
-de la philosophie positive. Sous ce second aspect, cette science
-primordiale doit être ici considérée abstraction faite des théories
-analytiques qui constituent, sans doute, ses plus puissantes
-ressources, mais qui, en elles-mêmes, à titre de simple instrument
-de déduction ou de coordination, ne sauraient directement contenir
-aucune connaissance réelle, quelque précieuse, et même indispensable,
-que doive devenir ensuite leur application rationnelle. C'est, en
-effet, dans un sens purement logique que nous avons toujours reconnu à
-l'analyse mathématique une importance vraiment propre et prépondérante,
-comme offrant, par sa nature, l'exercice le plus fécond et le plus
-décisif de l'art élémentaire du raisonnement positif, d'après
-l'admirable facilité que l'extrême simplicité du sujet y présente
-pour multiplier et varier les conséquences pleinement rigoureuses:
-aucune autre étude, même mathématique, ne saurait aussi nettement
-caractériser l'aptitude déductive de l'esprit humain. Mais l'éducation
-scientifique proprement dite, seul objet du chapitre actuel, n'y peut
-trouver, au contraire, d'autre grand résultat direct que le premier
-développement systématique du sentiment fondamental des lois logiques,
-sans lesquelles on ne concevrait jamais les lois physiques: c'est
-ainsi que les spéculations numériques, source nécessaire de cette
-analyse, ont historiquement fourni la plus ancienne manifestation
-des idées générales d'ordre et d'harmonie, graduellement étendues
-ensuite aux sujets les plus complexes. À cela près, il est clair que
-la science mathématique se compose surtout de la géométrie et de la
-mécanique, qu'on peut regarder comme directement relatives aux notions
-primordiales, l'une de toute existence, l'autre de toute activité, du
-moins quand on fait subir à nos diverses conceptions réelles la plus
-extrême décomposition élémentaire, d'ailleurs souvent inopportune et
-quelquefois perturbatrice; car tous les phénomènes quelconques seraient
-abstraitement réductibles, dans l'ordre statique, à de simples rapports
-de grandeur, de forme, ou de situation, et, dans l'ordre dynamique,
-à de purs mouvemens, partiels ou généraux; sauf à juger sagement la
-convenance effective d'une telle réduction philosophique. L'ascendant
-oppressif que les géomètres ont tendu à exercer, pendant les deux
-derniers siècles, sur toutes les parties de la philosophie naturelle,
-correspond seulement à une fausse appréciation de ce principe
-incontestable, tendant à dénaturer la plupart de nos conceptions
-réelles d'après une vicieuse analyse, nécessairement contraire à la
-nature de tous les phénomènes un peu compliqués. Mais, sans aller
-jusqu'à cette abusive simplification, l'universalité spéculative de
-cette double étude primordiale reste néanmoins évidente, puisqu'une
-telle existence mathématique doit se retrouver spontanément dans tout
-autre mode plus composé et plus élevé, bien qu'elle n'y constitue
-pas l'unique élément, ni même le principal. Nous savons, en outre,
-que la géométrie doit être abstraitement jugée encore plus générale
-que la mécanique, puisque l'existence pourrait être rigoureusement
-conçue sans aucune activité, comme, par exemple, envers des astres
-réellement immobiles, auxquels la géométrie pourrait seule convenir.
-Quoique cette séparation ne puisse être accomplie que dans des cas
-insignifians pour nous, il demeure certain que la géométrie constitue,
-par sa nature, l'étude mathématique la plus propre à développer
-convenablement le premier sentiment élémentaire des lois d'harmonie,
-qui n'y sont jamais troublées par aucun mélange avec les lois de
-succession. Malgré ces attributs caractéristiques, il faut néanmoins
-regarder finalement la théorie du mouvement comme constituant, sous
-le rapport scientifique proprement dit, encore plus que la théorie de
-l'étendue, la principale branche de la mathématique, en vertu de ses
-relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la
-philosophie naturelle. Cette prépondérance est d'autant plus convenable
-que les spéculations mécaniques se compliquent toujours, par leur
-nature, de certaines considérations géométriques: or cette intime
-connexité, d'où résultent leur difficulté supérieure et leur moindre
-perfection logique, constitue aussi leur réalité plus prononcée, et
-leur permet de représenter suffisamment l'ensemble de l'existence
-mathématique, dont une telle concentration peut ici faciliter
-l'appréciation philosophique. Nous savons que ce préambule universel
-de la philosophie naturelle compose aujourd'hui avec sa manifestation
-astronomique, la seule partie de la science inorganique qui soit
-essentiellement parvenue à la vraie constitution normale qui convient à
-sa nature. Aussi dois-je attacher beaucoup de prix à faire suffisamment
-ressortir, au sujet des lois primordiales sur lesquelles repose cette
-constitution, leur coïncidence spontanée avec les lois fondamentales
-qui semblent jusqu'ici propres à la seule existence organique, afin
-de signaler sommairement, par la corrélation directe des deux cas
-extrêmes, la tendance nécessaire de nos diverses connaissances réelles
-à une véritable unité scientifique, en harmonie avec leur unité logique
-déjà reconnue au chapitre précédent. Les notions intermédiaires,
-c'est-à-dire celles de l'ordre physico-chimique, confirmeront sans
-doute, à leur manière, une telle convergence, quand leur vrai caractère
-philosophique aura pu être convenablement établi d'après une culture
-plus rationnelle.
-
-Nous avons d'abord reconnu spécialement en philosophie mathématique
-(_voyez_ surtout la quinzième leçon), contrairement à l'opinion
-commune, que, la théorie abstraite du mouvement et de l'équilibre
-étant entièrement indépendante de la nature des moteurs, les lois
-physiques qui lui servent de base, et par suite aussi toutes leurs
-conséquences générales, sont nécessairement applicables aux phénomènes
-mécaniques des corps vivans comme en tout autre cas quelconque, sauf
-la précision des déterminations, incompatible avec la complication
-des appareils, et nous avons ensuite constaté spécialement, en
-philosophie biologique (_voyez_ surtout la quarante-quatrième
-leçon), qu'une semblable application y devait, en effet, diriger
-la première étude de la mécanique animale, statique ou dynamique,
-radicalement inintelligible sans un pareil fondement. Mais il s'agit
-ici d'une appréciation plus élevée et beaucoup moins sentie jusqu'à
-présent, qui, d'après une suffisante généralisation de ces trois lois
-fondamentales, leur assure une véritable universalité philosophique
-en les faisant convenir finalement à tous les phénomènes possibles,
-et particulièrement à ceux de la nature vivante, soit individuelle,
-soit même sociale, ainsi qu'il est maintenant aisé de l'expliquer
-envers chacune d'elles. Quant à la première, si mal qualifiée de loi
-d'inertie, et que je me suis borné à désigner historiquement par le
-nom de Kepler à qui nous la devons, il suffit de l'envisager, sous
-son aspect réel, comme loi de persistance mécanique, pour y voir
-aussitôt un simple cas particulier de la tendance spontanée de tous
-les phénomènes naturels à persévérer indéfiniment dans leur état
-quelconque s'il ne survient aucune influence perturbatrice, tendance
-alors spécialement constatée à l'égard des phénomènes les plus
-simples et les plus généraux. J'ai déjà fait sentir, en biologie, à
-la fin du quarante-quatrième chapitre, que la vraie théorie générale
-de l'habitude ne pouvait comporter au fond aucun autre principe
-philosophique, seulement modifié par l'intermittence caractéristique
-des phénomènes correspondans. Une remarque analogue convient encore
-davantage à la sociologie, où, d'après la complication supérieure
-de l'organisme collectif, la vie sociale, à la fois beaucoup plus
-durable et moins rapide que la vie individuelle, fait si hautement
-ressortir la tendance opiniâtre de tout système politique à se
-perpétuer spontanément. Nous avons aussi noté en physique, au sujet
-de l'acoustique, certains phénomènes trop peu étudiés qui manifestent
-pareillement, jusque dans les moindres modifications moléculaires, une
-disposition à la reproduction des actes, qu'on supposait mal à propos
-particulière aux corps vivans, et dont l'identité fondamentale avec
-la persistance mécanique considérée ici devient alors spécialement
-évidente. Ainsi, sous ce premier aspect, il est désormais impossible
-de méconnaître la subordination nécessaire de tous les divers effets
-naturels à quelques lois vraiment universelles, modifiées seulement
-dans leur manifestation réelle, suivant les conditions propres à
-chaque cas. Il en est certainement de même pour notre seconde loi du
-mouvement, celle de Galilée, relative à la conciliation spontanée
-de tout mouvement commun avec les différens mouvemens particuliers.
-Non-seulement elle convient éminemment aux phénomènes mécaniques de
-la vie animale, dont l'existence serait directement contradictoire
-sans une telle loi, mais aussi, philosophiquement généralisée, elle
-devient pareillement applicable à tous les phénomènes quelconques,
-organiques ou inorganiques. On peut, en effet, toujours constater
-en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations
-mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune
-aux différentes parties, quels qu'en soient d'ailleurs le genre et
-le degré. Les études biologiques offrent la vérification continue de
-cette loi universelle, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité
-que pour ceux de contractilité; puisque, nos impressions étant
-purement comparatives, notre appréciation des différences partielles
-n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son
-extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable:
-car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un
-système politique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le
-mouvement n'y saurait être suffisamment commun aux diverses parties,
-dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée
-par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les élémens
-participeraient avec une égale énergie. Une étude plus philosophique
-des actes physico-chimiques montrera sans doute que la même loi s'y
-applique aussi aux différens phénomènes qui n'y doivent pas être
-regardés comme purement mécaniques, ainsi que l'indiquent déjà, par
-exemple, les effets thermométriques, uniquement dus aux inégalités
-mutuelles. Quant à notre troisième loi fondamentale du mouvement, celle
-que j'ai dû attribuer à Newton, et qui consiste dans l'équivalence
-constante entre la réaction et l'action, son universalité nécessaire
-est encore plus sensible que pour les deux autres: c'est la seule
-en effet dont jusqu'ici on ait quelquefois entrevu, quoique d'une
-manière très-confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à
-toute économie naturelle. Pourvu que l'on conçoive toujours la nature
-et la mesure des réactions suivant le véritable esprit des phénomènes
-correspondans, il n'est pas douteux qu'une telle équivalence ne
-puisse être aussi réellement observée envers les effets physiques,
-chimiques, biologiques, et même politiques, qu'à l'égard des simples
-effets mécaniques, du moins en ne cherchant partout que le degré de
-précision compatible avec les conditions du sujet. Outre la mutualité
-évidemment inhérente à toutes les actions réelles, il faut d'ailleurs
-reconnaître que l'estimation générale des réactions mécaniques,
-d'après la combinaison des masses et des vitesses, trouve partout une
-appréciation analogue. Si Berthollet a rendu sensible l'influence
-chimique de la masse, jusqu'alors essentiellement méconnue, une
-discussion équivalente manifesterait aussi nettement son influence
-biologique ou politique. L'intime solidarité continue qui caractérise
-les phénomènes vitaux, et encore davantage les phénomènes sociaux,
-où tous les aspects se montrent spontanément connexes, est surtout
-très-propre à nous familiariser avec l'universalité effective de cette
-troisième loi du mouvement, ainsi étendue désormais à tout changement
-quelconque. Chacune des trois grandes lois naturelles sur lesquelles
-nous avons reconnu, malgré les graves aberrations philosophiques des
-géomètres actuels, que repose nécessairement l'ensemble de la mécanique
-rationnelle, n'est donc au fond que la manifestation mécanique
-d'une loi générale, pareillement applicable à tous les phénomènes
-possibles. En outre, afin de mieux caractériser ce rapprochement
-capital, il importe maintenant de l'étendre aussi, non sans doute aux
-principales conséquences ultérieures d'une telle doctrine initiale, où
-la spécialité du sujet doit se trouver trop prononcée pour comporter
-aucune utile comparaison, mais seulement à la notion essentielle qui
-y constitue le lien nécessaire des diverses spéculations. On conçoit
-qu'il s'agit du célèbre principe général d'après lequel d'Alembert
-a profondément rattaché les questions de mouvement aux questions
-d'équilibre. Soit qu'on l'envisage, suivant ma proposition, comme
-une heureuse généralisation de la troisième loi du mouvement, soit
-qu'on persiste à y voir une notion pleinement distincte, on pourra
-toujours sentir sa conformité spontanée avec une conception vraiment
-universelle, pareillement destinée à lier, dans un sujet quelconque,
-l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, en considérant
-que les lois d'harmonie correspondantes doivent être sans cesse
-maintenues au milieu des phénomènes de succession. La sociologie nous
-a naturellement offert l'application la plus décisive, quoique le plus
-souvent implicite, de cette importante relation générale, parce que
-ces deux aspects élémentaires y sont à la fois plus prononcés et plus
-solidaires qu'en aucun autre cas. Si les lois d'existence pouvaient
-toujours être suffisamment connues, je ne doute pas qu'on n'y pût ainsi
-ramener partout, comme en mécanique, toutes les questions d'activité.
-Mais, lors même que la complication du sujet oblige au contraire à
-procéder en sens inverse, c'est encore au fond d'après une pareille
-conception de convergence nécessaire entre l'appréciation statique et
-l'appréciation dynamique: ce principe universel est seulement employé
-alors sous un nouveau mode conforme à la nature des phénomènes, et
-dont les spéculations sociologiques nous ont fréquemment présenté
-d'importans exemples.
-
-Les diverses lois fondamentales de la mécanique rationnelle ne
-constituent donc, à tous égards, que la première manifestation
-philosophique de certaines lois générales, nécessairement applicables à
-l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Quoiqu'elles
-dussent être d'abord dévoilées envers le sujet le plus simple et
-le plus commun, on voit qu'elles pourraient aussi être conçues
-comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales
-de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai
-caractère d'universalité. Loin qu'elles soient réellement dues à
-l'esprit mathématique, il est clair que son vicieux ascendant s'oppose
-directement aujourd'hui à leur saine appréciation philosophique, soit
-en spécialisant trop leur interprétation mécanique, soit surtout en
-s'efforçant vainement d'y substituer une argumentation sophistique à
-la judicieuse observation qui constitue exclusivement leur réalité,
-suivant les explications directes du tome premier. Cette importante
-conception résulte donc ici d'une première réaction scientifique de
-l'esprit positif propre aux études organiques, et surtout caractérisé
-par les spéculations sociologiques, sur les notions fondamentales qui
-ont semblé jusqu'à présent particulières aux études inorganiques.
-Toute sa valeur philosophique tient, en effet, à l'identité spontanée
-que nous avons ainsi établie entre les lois initiales des deux ordres
-extrêmes de phénomènes naturels, dont le rapprochement général
-n'avait jamais été tenté que d'après une décomposition inopportune
-et perturbatrice des effets les plus complexes en simples mouvemens
-moléculaires, qui tendait aussitôt à détruire radicalement les
-plus éminentes contemplations. Ainsi, l'indication précédente est
-finalement destinée à signaler ici, dans le seul cas compatible
-avec l'extrême imperfection de la science actuelle, le premier type
-essentiel du nouveau caractère d'universalité que devront prendre les
-principales notions positives sous l'ascendant normal du véritable
-esprit philosophique, directement apprécié au chapitre précédent.
-C'est pourquoi j'ai cru devoir insister spécialement à cet égard, afin
-d'utiliser convenablement une occasion d'autant plus précieuse que
-le reste de notre appréciation scientifique n'en saurait aujourd'hui
-reproduire l'équivalent. Pour le cas qui nous l'a fournie, les
-lois universelles que nous avons reconnues sont, par leur nature,
-pleinement suffisantes, puisque la théorie abstraite du mouvement et
-de l'équilibre n'exige certainement aucune autre base réelle: quel
-qu'en soit ensuite l'immense développement spécial, nous savons qu'il
-ne constitue qu'un simple système de conséquences logiques de ces
-notions fondamentales, élaborées surtout d'après un judicieux emploi de
-l'instrument analytique. Mais, envers tout autre sujet plus complexe,
-ces lois générales sont assurément bien loin de suffire à diriger
-convenablement nos diverses spéculations réelles. On peut seulement
-garantir que leur sage application y fournira toujours de précieuses
-indications scientifiques, parce que de telles lois y doivent
-constamment dominer les différentes lois plus spéciales relatives
-aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou
-inorganiques. Quant à ces dernières lois distinctes, qui resteront
-sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera
-longtemps très-considérable, on est ainsi conduit à espérer que les
-plus importantes d'entre elles seront un jour pareillement investies,
-bien qu'à un moindre degré, d'un semblable caractère d'universalité,
-correspondant à l'étendue naturelle des phénomènes respectifs. Mais,
-sans attendre cette concentration ultérieure, les explications
-précédentes autorisent déjà à concevoir le système entier de nos
-connaissances réelles, même dans son imperfection actuelle, comme
-susceptible, à certains égards, d'une véritable unité scientifique,
-indépendamment de la grande unité logique constituée au chapitre
-précédent, quoiqu'en harmonie avec elle.
-
-Après avoir abstraitement apprécié l'existence mathématique, à la fois
-géométrique et mécanique, l'esprit positif doit compléter une telle
-élaboration initiale en l'appliquant convenablement au cas naturel le
-plus important, par l'étude générale des phénomènes astronomiques.
-Si la première appréciation était d'abord évidemment indispensable
-pour déterminer les lois essentielles de la plus simple existence
-inorganique, nécessairement commune à tous les êtres quelconques, la
-seconde ne le devient pas moins ensuite pour caractériser le milieu
-universel, dont l'ascendant continu domine inévitablement le cours
-élémentaire de tous les autres phénomènes. Cette nouvelle opération
-scientifique doit, au premier aspect, sembler contraire à notre
-grand précepte baconien sur la nature essentiellement abstraite
-des spéculations propres à la philosophie première; car les vraies
-notions astronomiques ne diffèrent, en effet, des notions purement
-mathématiques que par leur restriction spéciale au cas céleste.
-Mais cette infraction apparente, dont le motif serait d'ailleurs
-irrécusable, n'est pas, au fond, plus réelle que celle, déjà examinée
-au trente-sixième chapitre, qui incorpore à la chimie abstraite
-l'analyse fondamentale de l'air et de l'eau, au même titre essentiel
-de milieu général où s'accomplissent tous les phénomènes ultérieurs,
-sans que pour cela l'appréciation devienne vraiment concrète. Il est
-clair, en effet, que, dans les études astronomiques, les phénomènes
-géométriques et mécaniques restent toujours abstraitement considérés,
-comme si les corps correspondans n'en pouvaient pas comporter d'autres;
-tandis que le caractère propre de toute théorie concrète consiste
-surtout dans la combinaison directe et permanente des divers modes
-inhérents à chaque existence totale. En passant au cas céleste, les
-spéculations mathématiques n'altèrent donc pas essentiellement leur
-nature abstraite, et ne font que se développer davantage sur un exemple
-capital, que son extrême importance oblige à spécialiser ainsi, et
-dont les difficultés caractéristiques constituent même la principale
-destination scientifique de l'ensemble des études mathématiques, aussi
-bien que sa plus heureuse stimulation logique. Cette application
-décisive exerce d'ailleurs une réaction nécessaire éminemment propre
-à faire dignement apprécier la réalité et la portée des notions
-mathématiques, dont le vrai caractère philosophique ne saurait être
-convenablement senti par ceux qui n'ont pas accordé une attention
-suffisante à une telle manifestation. Il serait superflu d'insister
-ici sur la lumineuse confirmation qu'y reçoivent spécialement les lois
-universelles que nous venons de remarquer. C'est surtout en cette
-partie prépondérante de la philosophie inorganique que l'humanité
-développera toujours le premier sentiment systématique d'une économie
-nécessaire, spontanément émanée des relations invariables propres aux
-phénomènes correspondans, et dont l'ascendant fondamental, radicalement
-soustrait à notre influence, doit servir de règle permanente à notre
-conduite effective. Quelque extension indispensable que ce sentiment
-initial doive ensuite acquérir graduellement envers les phénomènes plus
-compliqués, c'est à une telle source qu'il faudra sans cesse remonter
-pour en apprécier suffisamment l'énergie et la pureté: notre éducation
-individuelle maintiendra certainement, à cet égard, sur une moindre
-échelle, la haute influence philosophique que les études astronomiques
-ont nécessairement exercée dans notre éducation collective. Toutefois
-l'ascendant scientifique du vrai point de vue humain, c'est-à-dire
-social, y doit spécialement conserver sa destination universelle, afin
-de garantir la pleine rationnalité des études correspondantes; car,
-du point de vue purement céleste, l'astronomie positive semblerait
-constituer une science très-peu satisfaisante, d'après notre ignorance
-radicale des lois vraiment cosmiques, et la restriction nécessaire de
-nos recherches effectives au seul monde dont nous faisons partie. Mais,
-au contraire, le véritable esprit philosophique explique aussitôt et
-justifie pleinement cette restriction fondamentale, rationnellement
-motivée désormais par la vérification toujours nouvelle de l'entière
-indépendance des phénomènes intérieurs de notre monde, les seuls
-qui doivent réellement nous intéresser, et que nous pouvons aussi
-connaître parfaitement, envers les phénomènes plus généraux relatifs à
-l'action mutuelle, essentiellement inaccessible, des divers systèmes
-solaires. Une telle indépendance, qui offre d'ailleurs la plus haute
-manifestation possible de la seconde loi universelle remarquée
-ci-dessus, fait directement sentir l'inanité nécessaire des tentatives
-irrationnelles sur la prétendue astronomie sidérale, qui constituent
-aujourd'hui la seule grave aberration scientifique propre aux études
-célestes. À la vérité, l'astronomie nous offre aussi déjà, à certains
-égards, la première vérification importante des empiétemens abusifs
-que présentent ensuite, au plus haut degré, les parties supérieures
-de la philosophie naturelle, d'après le caractère essentiellement
-empirique qu'a dû jusqu'à présent affecter l'élaboration préliminaire
-de la science réelle, dont les diverses branches principales se
-sont développées à l'aveugle imitation les unes des autres, et, par
-suite, sous l'ascendant plus ou moins direct de l'esprit purement
-mathématique. Mais nous avons reconnu, au chapitre précédent, que cet
-inévitable ascendant provisoire ne saurait produire, en astronomie,
-les mêmes dangers scientifiques que partout ailleurs, puisqu'il y est
-pleinement conforme à la vraie nature des recherches, et seulement
-contraire à une judicieuse administration logique, qui y exigerait,
-comme en tout autre cas, la subordination continue de l'instrument à
-l'usage.
-
-En passant de l'existence purement mathématique, manifestée surtout
-dans l'ordre astronomique, à l'existence physique proprement dite, on
-commence à sentir la progression fondamentale que tout le reste de la
-philosophie naturelle caractérisera de plus en plus, en appréciant
-une nouvelle activité spontanée, plus spéciale, plus complexe, et
-plus éminente, qui modifie essentiellement l'activité antérieure,
-plus simple et plus générale. Quoique tous les phénomènes vraiment
-physiques soient nécessairement communs à tous les corps quelconques,
-sauf l'unique inégalité des degrés, leur manifestation exige toujours
-un concours de circonstances plus ou moins composé, qui ne saurait
-jamais être rigoureusement continu. Parmi les cinq grandes catégories
-que nous avons dû y distinguer, la première, relative à la pesanteur,
-nous a seule offert une véritable généralité mathématique; aussi
-constitue-t-elle la transition pleinement naturelle de l'astronomie
-à la physique: toutes les autres nous ont présenté une spécialité
-croissante, d'après laquelle nous les avons surtout classées. Outre
-la nécessité directe de cette nouvelle étude fondamentale pour
-connaître une partie aussi essentielle de l'existence inorganique,
-elle compose, conjointement avec la chimie, le couple scientifique
-intermédiaire, destiné, dans le système total de la philosophie
-première, à lier le couple initial mathématico-astronomique au
-couple final biologico-sociologique. Son importance philosophique
-devient, sous ce rapport, facile à sentir, en général, en supposant
-un moment qu'une telle transition n'existât pas; car il serait
-aussitôt impossible de concevoir réellement l'unité de la science
-humaine, ainsi formée de deux élémens radicalement hétérogènes, entre
-lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée, quand
-même on admettrait d'ailleurs qu'une pareille lacune permît encore
-l'essor suffisant de l'esprit positif, ce qui serait certainement
-contradictoire à la marche inévitable de notre éducation logique,
-établie au chapitre précédent. Mais cet élément intermédiaire,
-naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques,
-et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément
-à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir graduellement
-le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant
-une succession presque insensible, des plus simples spéculations
-mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques. Toutefois
-la même position encyclopédique qui confère évidemment à un tel couple
-scientifique cette indispensable attribution y devient, à d'autres
-égards, une source non moins nécessaire de difficultés fondamentales,
-qui influeront toujours beaucoup sur l'imperfection relative de cette
-double étude, dont le sujet propre ne saurait offrir ni l'admirable
-simplicité du couple initial, ni la solidarité caractéristique du
-couple final. Quand toutes les parties de la science réelle seront
-enfin convenablement cultivées, il y a lieu de croire que, par
-ce motif, ces spéculations moyennes devront être, tout compensé,
-finalement jugées plus imparfaites, non-seulement que les premières,
-ce qui est déjà bien reconnu, mais aussi que les dernières, du moins
-aux yeux de ceux qui n'attacheront point une importance exagérée à la
-précision des déterminations, et qui apprécieront surtout l'harmonie
-des conceptions. En nous bornant d'abord à la physique, beaucoup
-plus avancée d'ailleurs que la chimie, il ne faut pas que l'immense
-accumulation actuelle de précieuses notions spéciales y dissimule
-l'extrême imperfection que nous avons constatée, à tant d'égards
-essentiels, dans son caractère philosophique, et qui tient, sous
-divers aspects, à sa propre nature, quoiqu'elle soit, sans doute,
-fort aggravée par une vicieuse institution, qui pourrait désormais
-être suffisamment rectifiée. Cette science offre, en premier lieu, le
-grave inconvénient d'être inévitablement composée de parties plus ou
-moins hétérogènes, beaucoup plus distinctes les unes des autres que ne
-le sont entre elles la géométrie et la mécanique, et bien davantage
-surtout que les diverses branches principales de la biologie ou de
-la sociologie. Malgré d'heureuses relations binaires, l'importante
-fusion opérée de nos jours des notions magnétiques parmi les notions
-électriques ne doit faire nullement espérer que cette multiplicité
-scientifique soit jamais réductible à une véritable unité, même sous
-la vaine intervention des vagues hypothèses métaphysiques qui altèrent
-encore profondément la positivité des conceptions physiques. Il y a
-plutôt lieu de penser, au contraire, qu'une plus complète appréciation
-de l'existence inorganique augmentera ultérieurement le nombre de
-ces élémens irréductibles, que nous avons maintenant fixé à cinq; car
-cette diversité ne doit pas seulement correspondre à celle des modes
-ainsi étudiés, mais aussi à celle de nos propres moyens organiques
-d'exploration élémentaire. Or, parmi les cinq branches actuelles de
-la physique, deux s'adressent chacune à un seul de nos sens, l'une à
-l'ouïe, l'autre à la vue; et celles-là ne sauraient assurément jamais
-coïncider, malgré les chimériques espérances suscitées quelquefois par
-de vicieux rapprochemens, sous l'ascendant sophistique d'hypothèses
-antiscientifiques: les trois autres se rapportent également à la vue
-et au toucher, et cependant, malgré cette affinité organique, personne
-n'oserait aujourd'hui regarder la thermologie ou l'électrologie comme
-réellement susceptible de fusion ultérieure avec la barologie, ni même
-entre elles, quelque incontestables que soient, à certains égards,
-leurs relations naturelles. Le nombre effectif de nos sens extérieurs
-n'est pas d'ailleurs maintenant à l'abri de toute grave incertitude
-scientifique, d'après l'état d'enfance où se trouve encore toute
-la théorie des sensations, si déplorablement abandonnée jusqu'ici
-aux seuls métaphysiciens: une appréciation vraiment rationnelle,
-à la fois anatomique et physiologique, conduirait sans doute, par
-exemple, à distinguer entre eux les deux sentimens de chaleur et de
-pression, aujourd'hui vaguement confondus, avec plusieurs autres
-peut-être, dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation
-de netteté, semble destiné en quelque sorte à recueillir toutes les
-attributions dont le siége spécial n'est pas clairement déterminé.
-Quoi qu'il en soit à cet égard, il reste incontestable que deux
-de nos sens, l'odorat et le goût, très-employés en chimie, n'ont
-encore, dans la physique, aucune application essentielle: cependant
-on doit penser que chacun d'eux, et surtout le premier, aurait déjà
-suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse
-avait été, sous ce rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup
-d'autres animaux supérieurs; de même, réciproquement, que l'optique
-et l'acoustique seraient probablement encore inconnues si notre
-vision et notre audition étaient au niveau de notre olfaction. Le
-mode d'existence inorganique spécialement appréciable à l'odorat
-semble, en effet, n'être pas moins distinct, par sa nature, de ceux
-qui correspondent aux deux autres sens que ceux-là ne le sont entre
-eux; comme le confirme surtout la persistance très-prépondérante de
-l'olfaction dans l'ensemble de la série animale. Malgré les obstacles
-inévitables que notre imperfection organique doit toujours apporter à
-l'essor de la branche correspondante de la physique, une exploration
-plus artificielle pourrait sans doute indirectement parvenir à les
-surmonter assez pour donner lieu à une telle extension scientifique:
-d'ailleurs il ne nous serait peut-être pas impossible d'instituer, à
-cet effet, avec les plus intelligens des animaux qui nous surpassent
-sous ce rapport, une sorte d'association contemplative, équivalente à
-l'utile association active, militaire ou industrielle, dont le même
-sens a dès longtemps fourni le motif spontané. Ainsi, le nombre des
-élémens vraiment irréductibles dont la physique générale doit être
-composée n'est pas même encore rationnellement fixé. Quand il aura
-été convenablement déterminé, de manière à écarter essentiellement
-toute vicieuse concentration, en prévenant toutefois une scission
-spéculative qui ne serait pas moins contraire au véritable esprit
-de cette étude nécessairement multiple, l'influence philosophique
-pourra plus aisément améliorer la constitution scientifique de chaque
-branche principale. Envers les parties même les plus avancées, nous
-avons reconnu que cette constitution est loin d'être aujourd'hui
-suffisamment définie; elle flotte encore presque toujours entre
-l'impulsion quasi-métaphysique de géomètres trop peu disposés à
-la saine appréciation des théories physiques, et la résistance
-empirique de physiciens trop étrangers à une judicieuse initiation
-mathématique. Les abus essentiels de l'esprit mathématique offrent
-ici plus de dangers que partout ailleurs, parce que leur introduction
-y est nécessairement beaucoup plus directe et leur conservation plus
-spécieuse qu'en aucune autre science plus compliquée, d'après la
-nature purement géométrique ou mécanique qu'on ne saurait contester à
-un grand nombre de spéculations physiques, quoique la plupart aient
-réellement un tout autre caractère. Chaque science fondamentale ayant
-eu à se défendre des envahissemens de la précédente, dont l'ascendant,
-à la fois logique et scientifique, y a dû spontanément présider à
-l'essor initial de la positivité rationnelle, c'est surtout aux
-physiciens qu'il appartient aujourd'hui, dans l'institution finale de
-nos spéculations réelles, de contenir suffisamment, d'après de saines
-inspirations philosophiques, l'aveugle instinct qui entraîne encore
-les géomètres à exercer, sur l'ensemble des études naturelles, une
-domination stérile et oppressive. La perturbation radicale à laquelle
-la physique est ainsi plus complétement exposée qu'aucune autre
-science, m'a déterminé à y rapporter la discussion générale, d'ailleurs
-universellement applicable, des vicieuses hypothèses qui continuent
-à y altérer profondément la réalité des conceptions principales.
-Nous avons, en effet, reconnu que les fluides métaphysiques n'y
-sont aujourd'hui maintenus qu'afin de permettre d'y envisager tous
-les phénomènes quelconques, contre leur nature évidente, comme
-exclusivement mécaniques. Or, cette uniforme représentation ne saurait
-être pleinement convenable qu'envers la seule barologie, où nous
-savons d'ailleurs que, de même qu'en astronomie, mais à un plus haut
-degré, l'heureuse application de l'esprit mathématique n'a pu être
-encore suffisamment accomplie, faute pareillement de sa judicieuse
-subordination au véritable esprit de la physique, qui ne pourra y
-prévaloir convenablement que d'après l'indispensable rénovation de
-notre éducation scientifique. Mais, quelles que soient, à ces divers
-titres, les graves imperfections de la physique actuelle, les unes
-directement inhérentes à sa propre nature, les autres seulement
-relatives à une vicieuse culture, elles n'empêchent pas que sa vraie
-constitution philosophique ne soit déjà assez appréciable pour
-permettre d'établir, entre ses diverses branches effectives, et sous la
-réserve ultérieure de branches nouvelles, une succession hiérarchique
-pleinement conforme à sa véritable position encyclopédique. Une telle
-classification, toujours fondée sur le même principe essentiel de la
-généralité décroissante que nous avons vue partout prévaloir, est sans
-doute destinée à remédier suffisamment aux inconvéniens spontanés de
-la multiplicité scientifique nécessairement propre à la physique, en
-y instituant une transition graduelle des spéculations barologiques
-presque adhérentes à l'astronomie, aux spéculations électrologiques les
-plus voisines de la chimie.
-
-Quoique nous ayons dû, au chapitre précédent, pour faciliter
-l'appréciation de l'ensemble de l'évolution logique, réunir
-essentiellement la phase chimique à la phase physique, il convient
-ici de considérer séparément le second élément du couple scientifique
-moyen, comme plus spécialement propre à conduire au couple supérieur
-ou final, tandis que le premier émanait plus naturellement du couple
-inférieur ou initial. Il s'agit alors du mode le plus intime et
-le plus complet de l'existence inorganique, que l'esprit humain a
-eu tant de peine à distinguer suffisamment, sous ce rapport, de
-l'existence vraiment organique. L'activité matérielle s'y élève à un
-degré évidemment supérieur, qui modifie profondément le système des
-phénomènes antérieurs. Sans que ce nouvel ordre d'effets naturels cesse
-réellement de nous offrir la généralité inorganique, elle y a toutefois
-gravement décru. Outre le concours beaucoup plus complexe, et par suite
-plus rare, des circonstances indispensables à leur production, ces
-phénomènes présentent nécessairement, entre les diverses substances,
-des différences essentielles, qui ne sont plus réductibles, comme en
-physique, à de simples inégalités d'énergie, sauf d'après les vagues
-hypothèses générales qu'une vicieuse impulsion mathématique y a
-quelquefois indirectement suscitées, et que leur évidente stérilité y
-rend peu dangereuses. C'est surtout ici que se développe, dans toute
-sa plénitude, la tendance constante que nous avons remarquée parmi
-les divers ordres de phénomènes à devenir de plus en plus modifiables
-à mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Les
-phénomènes purement physiques en avaient sans doute offert la première
-manifestation, puisqu'un tel caractère y avait nécessairement motivé
-l'introduction spontanée de la méthode expérimentale proprement dite.
-Mais, quoique cette méthode soit, au fond, moins satisfaisante en
-chimie, par la difficulté supérieure des recherches, la faculté de
-modifier y est naturellement bien plus complète, puisqu'elle s'étend
-alors jusqu'à l'intime composition moléculaire. La modification
-pourrait, il est vrai, être encore plus prononcée dans l'ordre des
-actions vitales, en tant que plus compliquées et plus spéciales; mais,
-par cela même qu'elle y serait souvent poussée jusqu'à la suspension
-totale ou même l'entière suppression de phénomènes beaucoup plus
-précaires, elle n'y saurait présenter autant d'utilité réelle. Aussi la
-chimie constituera-t-elle toujours, et de plus en plus, la principale
-base de notre puissance matérielle. Sous l'aspect spéculatif, la double
-destination fondamentale des études inorganiques y est spécialement
-évidente, soit pour achever d'apprécier l'existence universelle
-en ce qu'elle peut offrir de plus intime, soit pour compléter la
-connaissance du milieu général dans sa plus immédiate influence sur
-l'organisme. À l'un et l'autre titre, l'importance scientifique de
-la chimie est assurément incontestable, comme constituant, par sa
-nature, l'indispensable transition des spéculations inorganiques
-aux spéculations organiques: le caractère d'élément moyen, qui lui
-est commun avec la physique, s'y trouve spontanément beaucoup plus
-prononcé. On y sent aussi, sous un autre aspect essentiel, l'approche
-des études biologiques, en voyant alors augmenter notablement l'intime
-solidarité naturelle propre à l'ensemble du sujet scientifique, si
-insuffisante en physique, et même, au fond, en mathématique. Mais, par
-une nouvelle conséquence de la complication supérieure, sa culture plus
-récente et plus imparfaite laisse aujourd'hui la chimie beaucoup plus
-éloignée encore que la physique elle-même de la vraie constitution
-scientifique qui convient à sa position encyclopédique, au point que
-nous y avons souvent reconnu des traces très-prononcées de la plus
-grossière métaphysique. Sa nature intermédiaire la destine, sans
-doute, à faire convenablement pénétrer, dans le système des études
-inorganiques, l'esprit d'ensemble spontanément développé par les études
-organiques, avec la méthode comparative et la théorie taxonomique qui
-leur sont propres, et que j'ai tant représentées comme éminemment
-aptes à perfectionner directement les spéculations chimiques. Là donc
-devraient déjà se trouver le terme actuel de l'ascendant préliminaire
-du régime analytique, et le commencement naturel de la prépondérance
-finale que doit partout obtenir le régime synthétique. Jusqu'ici, au
-contraire, cette science, après avoir trop aveuglément détruit la
-systématisation provisoire que la belle théorie du grand Lavoisier lui
-avait si heureusement imposée, et qui n'a pu encore être convenablement
-remplacée, se trouve plus abandonnée qu'aucune autre à l'irrationnelle
-activité de l'esprit de détail, qui l'encombre journellement
-d'une stérile accumulation de faits incohérens. Si l'essor de la
-doctrine numérique tend à y maintenir désormais un certain degré de
-rationnalité, ce n'est qu'en y écartant davantage le principal sujet
-scientifique, outre les spéculations hasardées que suscite souvent
-cette conception incomplète et insuffisante, d'où émane d'ailleurs
-une disposition, déjà trop commune, à dissimuler le vide réel des
-idées sous un facile verbiage hiéroglyphique, à l'imitation des abus
-algébriques. Aucune autre science n'exige aussi impérieusement, à
-tous égards, l'intervention directrice d'une saine philosophie, pour
-y discipliner un aveugle empirisme, dont tout le caractère théorique
-s'y réduirait bientôt, sans un tel ascendant normal, à l'impuissant
-appareil des nomenclatures et des notations techniques. Ce n'est
-plus ici de l'invasion mathématique qu'il faut surtout préserver la
-vraie constitution scientifique: ce danger, trop détourné, cesse
-d'y être assez redoutable; il sera d'ailleurs naturellement contenu
-déjà par la physique, qui s'y trouve bien autrement exposée, comme
-on l'a vu ci-dessus. Mais la chimie a principalement besoin d'être
-judicieusement garantie contre la vicieuse domination de la physique
-elle-même, première source directe de sa positivité rationnelle,
-et à travers laquelle s'y introduirait, au reste, l'ascendant
-mathématique. Par une aberration philosophique essentiellement
-analogue à celle qui voudrait réduire l'existence physique à la seule
-existence géométrique ou mécanique, beaucoup d'esprits distingués sont
-maintenant entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans
-les phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Une tendance aussi
-radicalement contraire au progrès général de la chimie y est d'autant
-plus dangereuse qu'elle repose en partie sur l'incontestable affinité
-des deux sciences fondamentales les plus voisines l'une de l'autre,
-d'après une irrationnelle exagération de la haute efficacité chimique
-qui appartient évidemment aux diverses actions physiques, y compris
-même peut-être les vibrations sonores convenablement explorées. Cette
-intime perturbation n'y sera suffisamment contenue, comme partout
-ailleurs, mais d'après des motifs encore plus urgens, que par la
-prépondérance normale du véritable esprit philosophique, présidant
-à l'universelle régénération de l'esprit scientifique actuel. Mais,
-quelle que soit encore, à tant de titres, l'extrême imperfection, à la
-fois scientifique et logique, des études chimiques, où la prévision
-rationnelle, qui caractérise surtout la véritable science, n'est
-presque jamais possible aujourd'hui qu'à certains égards secondaires,
-leur état présent n'en a pas moins déjà développé irrévocablement le
-sentiment fondamental des lois naturelles envers les phénomènes les
-plus compliqués de l'existence inorganique, qui furent si longtemps
-regardés comme spécialement régis par de mystérieuses influences
-et susceptibles d'arbitraires variations. On parvient alors à
-sentir nettement l'ensemble de la constitution propre à la science
-préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique
-jusqu'à sa terminaison chimique, profondément liées par l'interposition
-spontanée de la physique.
-
-Après avoir ainsi fondé cette moitié de la philosophie première qui
-devait d'abord être spécialement analytique, l'esprit positif s'est
-enfin élevé directement à celle dont le caractère a dû toujours être
-essentiellement synthétique, malgré les graves aberrations, à la
-fois scientifiques et logiques, qu'y entretient encore une servile
-imitation de l'élaboration préalable qui lui a nécessairement fourni
-sa base initiale. Suivant une formule justement célèbre, cette étude de
-l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant,
-par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer
-et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude
-continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire
-des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur
-ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement
-négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par
-leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant
-de toutes nos contemplations directes. Quoique nous ayons pleinement
-reconnu que les exigences initiales de la grande évolution logique
-avaient obligé l'esprit humain, pendant les deux derniers siècles,
-à s'occuper surtout de ces sciences préparatoires, seules propres,
-d'après leur simplicité supérieure, à consolider suffisamment l'essor
-fondamental de la positivité rationnelle, il est clair que cette
-marche exceptionnelle ne pouvait toujours prévaloir, et que son terme
-naturel a été posé, dans notre siècle, par la formation décisive de
-la philosophie biologique. Toutefois, tant que l'extension graduelle
-de l'esprit positif n'a pas été convenablement poussée jusqu'aux
-phénomènes sociaux, il était impossible que l'impulsion perturbatrice,
-provenue des sciences inférieures, fût, en biologie, réellement
-contenue, parce qu'elle n'y pouvait être directement combattue que sous
-les vicieuses inspirations de la philosophie théologico-métaphysique,
-dont il fallait, avant tout, détruire alors l'antique ascendant
-mental. C'est pourquoi les biologistes judicieux n'ont désormais aucun
-intérêt véritable à repousser l'universelle prépondérance spéculative
-du point de vue sociologique, où ils doivent voir, au contraire, le
-seul moyen de garantir suffisamment l'indépendance et la dignité de
-leurs propres études contre les prétentions opposées, mais également
-oppressives, des physiciens et des métaphysiciens. Malgré que la
-distinction scientifique entre l'existence individuelle et l'existence
-sociale ne soit réellement assez prononcée que dans notre seule espèce,
-elle exige néanmoins, comme je l'ai tant démontré, l'indispensable
-décomposition de la philosophie organique en deux sciences distinctes,
-quoique intimement liées, l'une biologique, l'autre sociologique,
-puisque la considération humaine est évidemment celle qui doit y
-prévaloir, et à laquelle doivent toujours être essentiellement
-rapportées toutes les autres appréciations vitales. Quelque importante
-réaction que la seconde étude doive ultérieurement exercer sur la
-première, il est d'ailleurs sensible que la sociologie doit d'abord
-reposer sur la biologie, afin de connaître l'agent nécessaire des
-phénomènes qui lui sont propres, après avoir apprécié le milieu où il
-doit se développer, avant d'examiner sa marche effective. Nous avons
-surtout constaté que cette division fondamentale des deux sciences
-organiques résulte spontanément d'une dernière application générale du
-principe incontestable que nous avons partout employé pour construire
-graduellement la hiérarchie scientifique.
-
-En passant des études inorganiques aux études purement biologiques,
-on sent, avec une énergique évidence, que l'existence matérielle
-éprouve alors un immense accroissement nouveau, très-supérieur aux
-deux degrés essentiels d'extension successive qu'elle avait déjà
-reçus, en s'élevant d'abord du simple état mathématique ou astronomique
-à l'état physique proprement dit, et même ensuite de celui-ci à la
-complication de l'état chimique. Toutefois le conflit exceptionnel qui
-a dû exister en biologie entre les besoins logiques et les besoins
-scientifiques pendant tout le cours de l'évolution préparatoire propre
-aux deux derniers siècles, y a opposé de tels obstacles à la convenable
-appréciation philosophique d'une telle diversité, qu'il en est résulté
-la difficulté la plus fondamentale que la constitution normale de cette
-grande science eût nécessairement à surmonter. La tendance générale
-des sciences inférieures à dominer les supérieures, d'après leur
-antériorité nécessaire, était ici encore plus puissante qu'envers les
-deux cas précédens, puisque les phénomènes vitaux sont certainement, en
-grande partie, mécaniques, physiques, et surtout chimiques: ce qu'ils
-offrent de réellement propre, outre la différence des appareils, est
-d'abord d'une détermination trop difficile pour ne pas rendre longtemps
-spécieuse la légitimité d'une semblable domination, d'où semblait
-alors dépendre l'introduction décisive de l'esprit positif dans ces
-éminentes spéculations. Mais ce qui a dû le plus aggraver et prolonger
-cette intime perturbation, c'est que, pour résister à cette énergique
-impulsion physico-chimique, et d'abord même mathématique, réclamant,
-au nom de la positivité, l'empire de la biologie, les droits de la
-rationnalité, de l'indépendance et de la dignité des études vitales
-n'ont pu être longtemps soutenus qu'en y maintenant le ténébreux
-ascendant de l'esprit métaphysique, et même finalement théologique.
-L'antique régime mental est devenu tellement antipathique à la raison
-moderne, que depuis trois siècles nous l'avons vu, à beaucoup d'égards,
-compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé
-sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la
-plus indispensable résistance le caractère inévitable d'une vraie
-rétrogradation, aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre
-politique, également intéressés désormais à reposer sur une autre
-base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du
-progrès et celles de la conservation, qui, à partir des spéculations
-biologiques, semblent jusqu'ici radicalement incompatibles, tandis
-qu'elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de
-la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire
-provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui
-paraissaient suffisamment susceptibles d'y détruire enfin, comme dans
-les sciences inférieures, l'ascendant métaphysique, quelque opposées
-qu'elles fussent d'ailleurs à la nature effective des phénomènes.
-Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard, que l'étrange
-prépondérance conservée pendant plus d'un siècle par la célèbre
-aberration biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont le
-grand Buffon lui-même ne put jamais s'affranchir pleinement, quoique
-ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la
-profonde absurdité: quels que fussent sans doute à ses yeux les graves
-dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore,
-et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique,
-puisqu'il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quelque
-oppressif que dût être un tel antagonisme pour l'essor fondamental
-du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s'est
-finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée
-de deux conceptions indispensables, l'une physiologique, l'autre
-anatomique, qui ont si dignement immortalisé l'incomparable Bichat.
-La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre
-la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite,
-qui, malgré de vicieuses exagérations initiales, sera de plus en plus
-appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie
-biologique. C'est sous son inspiration, en effet, que l'on a pu enfin
-dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante
-appréciation de la part légitime qu'il fallait accorder en biologie aux
-prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles
-en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité,
-base nécessaire de toute existence vitale; tandis que la double
-propriété qui caractérise l'animalité était radicalement irréductible
-aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de
-phénomènes entièrement distinct, sans aucune analogie fondamentale
-avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise
-nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement
-le premier ordre d'études biologiques; quelque indispensable qu'y
-soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c'est
-exclusivement aux biologistes qu'il appartient de la diriger toujours,
-puisqu'ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions
-et la destination. Les motifs d'une telle discipline sont évidemment
-analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers
-les trois cas antérieurs d'intervention scientifique des théories
-inférieures dans les théories supérieures: mais ils ont ici beaucoup
-plus d'énergie, d'après l'extrême influence que doit exercer la nature
-propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y
-constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée
-séparément de toute animalité, ce qui d'ailleurs est si rarement
-possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie, d'abord
-simplement spontanée, aujourd'hui pleinement systématique, avec cette
-conception physiologique, elle résulte de la grande théorie des
-tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent
-philosophique pour la biologie de l'office rempli, en physico-chimie,
-par la théorie moléculaire, dont l'application biologique est
-essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion
-statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la
-notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique,
-en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siége
-fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus
-éminens organismes. Mais, quelle que soit la puissance intrinsèque
-de cette double conception, elle n'eût jamais acquis une suffisante
-prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût
-toujours restée relative à l'homme, comme elle l'était exclusivement
-pour son immortel créateur. Quoique l'homme soit certainement, à tous
-égards, l'objet essentiel de la biologie, nous avons cependant reconnu
-que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment
-rationnelle tant qu'elle demeurait bornée directement à l'organisme
-le plus complexe, dont l'appréciation ne saurait, sous aucun aspect,
-être abordée avec un succès décisif sans être constamment dominée
-par l'admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènes
-y a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés
-de ces hautes recherches, d'après une lumineuse transition graduelle
-entre les divers degrés successifs d'organisation ou de vie. Or ce
-principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à
-la distinction statique et dynamique entre les deux modes élémentaires
-de l'activité vitale, qui se trouvent ainsi nettement caractérisés par
-les divers types essentiels de la hiérarchie organique. Mais, en sens
-inverse, la construction finale d'une telle hiérarchie devait aussi
-dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure
-végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de
-simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physico-chimiques,
-sans pouvoir admettre cette diversité graduelle de modes successifs
-qui peut devenir la base d'une véritable série, et qui est évidemment
-propre à la seule animalité, dont les degrés de plénitude anatomique ou
-physiologique offrent en effet une nombreuse suite de nuances fortement
-tranchées, susceptibles de diriger convenablement les spéculations
-taxonomiques. C'est surtout à raison de cette intime connexité que
-nous avons vu la fondation directe de la saine philosophie biologique
-être surtout déterminée par l'établissement décisif de la hiérarchie
-animale, sous la puissante élaboration d'abord de Lamarck, ensuite
-d'Oken, et enfin de Blainville. Une telle création constituera de plus
-en plus non-seulement le principal instrument logique, mais aussi la
-pensée prépondérante de toutes les hautes contemplations biologiques,
-parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique
-y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point
-de vue taxonomique. La notion fondamentale de l'organisme, d'abord
-absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a
-ainsi pris enfin l'activité directe qui convient à sa nature, d'après
-la considération habituelle d'une longue succession de systèmes
-vitaux de plus en plus complexes, dont l'existence, de plus en plus
-éminente, modifie toujours davantage l'existence universelle, et
-devient aussi de plus en plus susceptible de se modifier elle-même,
-conformément à l'ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées
-systématiques d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter
-des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les
-idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute
-la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que
-des études biologiques, d'où elles doivent finalement s'étendre aux
-spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type
-spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout
-avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la
-biologie actuelle, où la position des diverses questions essentielles
-est seule aujourd'hui pleinement appréciable, sans qu'aucune d'elles
-soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette
-grande science comme ayant déjà pris, au moins chez ses plus éminens
-interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre
-nature; ce qui est pleinement compatible avec l'extrême imperfection
-des détails dans une étude où, d'après l'intime solidarité du sujet,
-l'esprit d'ensemble doit essentiellement prévaloir. Par suite
-d'un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu'ici un
-genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa
-constitution scientifique n'en est pas moins maintenant, aux yeux des
-vrais connaisseurs, plus rationnelle que celle des diverses sciences
-antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait
-distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la
-spontanéité vitale se développant, à divers degrés déterminés, entre
-les limites générales correspondantes à l'inévitable accomplissement
-continu des lois élémentaires de l'existence universelle, y est
-désormais irrévocablement établie d'après la grande conception
-hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois
-les obstacles journaliers qu'éprouve encore, au sein même de la
-science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre
-du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les
-prétentions opposées de l'école physico-chimique et de l'école
-théologico-métaphysique, prouvent clairement qu'une telle constitution
-scientifique n'est pas suffisamment complète. On doit sans doute
-attribuer à cet égard beaucoup d'influence à l'extrême insuffisance
-de l'éducation habituelle qui précède aujourd'hui une culture aussi
-difficile, suivant les explications du quarantième chapitre. Il est
-incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais
-s'affranchir de l'irrationnelle invasion de diverses sciences
-inorganiques qu'autant qu'ils se les seront d'abord rendues assez
-familières pour en incorporer convenablement la judicieuse application
-simultanée au système de leurs études propres; cette irrécusable
-obligation résulte ici des mêmes motifs essentiels, devenus seulement
-plus énergiques, qui ont déjà imposé aux autres classes de savans
-de semblables conditions logiques, comme unique moyen de contenir
-les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures.
-Mais, outre cette considération temporaire, il faut reconnaître,
-d'après une plus profonde appréciation, que la biologie ne saurait
-être complétement constituée sans l'intervention prépondérante de
-la sociologie; car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle
-touche à la science inorganique dans l'étude élémentaire de la vie
-végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science
-finale du développement social, dans l'étude transcendante de la vie
-intellectuelle et morale. Or, comme je l'ai expliqué au chapitre
-précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance
-biologique de l'homme est radicalement insuffisante, ne saurait être
-convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige
-l'indispensable considération d'un essor collectif qui en lui-même ne
-saurait être scindé: en sorte que, malgré l'éminent mérite et l'utilité
-capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l'immortelle tentative
-de Gall, sa faible efficacité jusqu'ici ne doit pas être uniquement
-attribuée, ni même principalement, à ses imperfections radicales, ni au
-peu de portée de ceux qui l'ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse
-constitution d'un travail où la biologie devrait se subordonner
-judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l'y dominer. Cette voie
-étant aujourd'hui la seule ouverte à l'esprit théologico-métaphysique
-pour maintenir en biologie son antique domination, il est aisé de
-sentir combien l'entière prépondérance de la positivité rationnelle
-s'y trouve profondément liée à la fondation de la science sociale, sans
-laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n'y pourraient jamais
-acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une
-telle influence philosophique n'est pas moins propre, en sens inverse,
-à garantir irrévocablement les études vitales contre l'invasion opposée
-de l'esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques,
-en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer
-aucun accès réel, sauf dans les absurdes utopies fondées sur le
-prétendu calcul des chances, désormais trop ridicules pour être
-vraiment dangereuses. On conçoit d'ailleurs que ces deux offices
-sont spontanément connexes, puisque l'école théologico-métaphysique
-ne peut aujourd'hui conserver en biologie une certaine valeur qu'à
-raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de
-l'école physico-chimique, d'abord destinée elle-même à y lutter contre
-l'ascendant oppressif de l'ancienne philosophie. En biologie, comme en
-politique, une même conception doit aujourd'hui pleinement satisfaire
-à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond
-nécessairement identiques.
-
-La seule science qui puisse être vraiment finale, et envers
-laquelle la biologie elle-même ne constitue qu'un dernier préambule
-indispensable, résulte donc maintenant de l'extrême accroissement
-fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme
-individuel à l'organisme collectif. Quoique d'une autre nature que
-les trois précédentes, cette complication définitive n'est pas moins
-prononcée que celles déjà éprouvées en passant d'abord du degré
-mathématique initial au degré physique proprement dit, ensuite de
-celui-ci au chimique, et même enfin du degré chimique au plus simple
-degré biologique: elle est d'ailleurs toujours en harmonie avec la
-généralité décroissante des phénomènes successifs. D'après l'expansion
-continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent le nouvel
-organisme, ce cas diffère tellement du précédent, malgré l'homogénéité
-nécessaire de leurs élémens, qu'il est vraiment impossible de ne l'en
-pas séparer profondément, surtout quand on considère directement
-cette extension totale de l'association humaine à l'ensemble de notre
-espèce, que la civilisation moderne a eu toujours en vue, quelque
-éloignée qu'en doive être encore la suffisante réalisation. Sous
-l'aspect logique, nous avons reconnu que la méthode fondamentale reçoit
-alors sa plus éminente élaboration par l'introduction spontanée du
-mode historique proprement dit, parfaitement adapté à la nature d'un
-sujet où la filiation graduelle doit constituer de plus en plus le
-principal moyen d'investigation, qui, quoique nécessairement dérivé
-du mode comparatif propre à la biologie, en doit néanmoins être
-radicalement distingué, à titre de transformation transcendante. Or
-l'indispensable séparation des deux études organiques n'est certes
-pas moins caractérisée dans l'ordre purement scientifique, d'après
-l'évidente impossibilité de jamais déduire les phénomènes successifs
-de l'évolution sociale, indépendamment de leur propre observation
-directe, d'après la seule connaissance des lois individuelles; car
-chacun de ces divers degrés ne peut d'abord être positivement rattaché
-qu'au degré immédiatement antérieur, quoique leur ensemble doive
-constamment rester, à tous égards, en harmonie fondamentale avec le
-système des notions biologiques. Nous savons d'ailleurs, suivant la
-remarque précédente, que ces théories elles-mêmes ne peuvent isolément
-suffire à leur plus haute destination individuelle, sans l'assistance
-supérieure des notions sociologiques. Il importait donc, en constituant
-la sociologie, de faire convenablement sentir l'indispensable nécessité
-de cette séparation fondamentale, où réside maintenant, à mon gré,
-pour les esprits les plus avancés, la principale difficulté, à la
-fois scientifique et logique, d'une telle constitution, parce que
-la tendance générale des études inférieures à absorber spontanément
-les supérieures, en vertu de leur positivité antérieure, et d'après
-leurs relations naturelles, ne pouvait jamais être plus spécieuse
-assurément que dans ce cas extrême, où presque aucun des éminens
-penseurs de notre siècle n'a pu, en effet, éviter cette grande
-aberration. Une discussion décisive nous a donc ainsi conduits à
-satisfaire systématiquement aux éternelles conditions d'originalité
-et de prééminence des spéculations sociales, que la résistance
-théologico-métaphysique n'a pu que maintenir instinctivement d'une
-manière fort insuffisante, depuis que la méthode positive a commencé
-à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. C'est
-au nom même de la positivité et de la rationnalité que nous avons
-directement réclamé, et même déterminé la convenable reconstruction
-d'un ascendant philosophique, toujours indispensable, qu'on n'ose
-pourtant motiver de nos jours que sur les seules exigences pratiques.
-Mais cette réorganisation normale ne pouvait être vraiment consolidée
-qu'en faisant aussitôt cesser, d'une autre part, le stérile et
-irrationnel isolement où les diverses écoles théologico-métaphysiques,
-sans exception des moins arriérées, s'accordaient, depuis deux
-siècles, au milieu de leurs intimes divergences, à placer constamment
-le système des études morales et politiques envers l'ensemble de la
-philosophie naturelle. Or cette seconde condition générale, non moins
-inévitable que la première, a été complétement remplie, d'après une
-exacte convergence des besoins scientifiques avec les besoins logiques,
-prescrivant également désormais la subordination fondamentale de la
-science finale à chacune des sciences préliminaires, sur lesquelles
-sa réaction philosophique doit ensuite redevenir prépondérante.
-Aussi devais-je attacher beaucoup de prix à signaler, autant que
-possible, les liaisons directes qui résultent, à cet égard, de la
-nature des études respectives, vu la double nécessité continue de
-connaître préalablement, d'une part, le milieu, d'une autre part,
-l'agent de l'évolution sociale. La position encyclopédique assignée
-à la sociologie, dès le début de ce Traité, par notre hiérarchie
-scientifique, et qui résume exactement l'ensemble de ses conditions et
-de ses relations, s'est donc trouvée ensuite spécialement confirmée
-en une foule d'occasions, même indépendamment de l'irrécusable
-obligation logique d'une telle marche successive pour élever la méthode
-positive jusqu'à sa phase sociologique, suivant les explications du
-chapitre précédent. Mais, quelle que soit l'importance réelle des
-indispensables notions ainsi transportées d'abord des études purement
-inorganiques dans cette science finale, c'est aux études biologiques
-que doit surtout appartenir, d'après la nature des sujets respectifs,
-un tel office scientifique, après que les tendances primitives aux
-empiétemens irrationnels y ont été suffisamment contenues. À tous les
-degrés de l'échelle sociologique, et sous tous les rapports statiques
-ou dynamiques, la biologie fournit nécessairement, sur la nature
-humaine, autant qu'elle peut être connue par la seule considération de
-l'individu, des notions fondamentales qui doivent toujours contrôler
-les indications directes de l'exploration sociologique, et souvent
-même les rectifier ou les perfectionner. Mais, en outre, dans la
-partie inférieure de la série, sans descendre d'ailleurs jusqu'à
-l'état initial, où les déductions biologiques peuvent seules nous
-guider, il est clair que la biologie, quoique toujours dominée, comme
-dans tous les cas antérieurs de ce genre, par l'esprit sociologique,
-doit faire spécialement connaître cette association élémentaire,
-intermédiaire spontané entre l'existence purement individuelle et
-l'existence pleinement sociale, qui résulte de l'existence domestique
-proprement dite, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs,
-et qui constitue, dans notre espèce, la véritable base primordiale du
-plus vaste organisme collectif. Toutefois l'élaboration originale de
-cette nouvelle science a dû être essentiellement dynamique, en sorte
-que les lois d'harmonie y ont été presque toujours implicitement
-considérées parmi les lois de succession, dont l'appréciation distincte
-pouvait seule constituer aujourd'hui la physique sociale. Aussi sa
-plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-t-elle
-maintenant dans la liaison fondamentale que j'ai établie entre la
-série sociologique et la série biologique, et qui permet d'envisager
-philosophiquement la première comme un simple prolongement graduel
-de la seconde, quoique les termes de l'une soient surtout coexistans
-et ceux de l'autre surtout successifs. Sauf cette unique différence
-générale, qui ne saurait interdire l'enchaînement des deux séries, nous
-avons, en effet, reconnu que le caractère essentiel de l'évolution
-humaine résulte nécessairement de la prépondérance toujours croissante
-des mêmes attributs supérieurs qui placent l'homme à la tête de la
-hiérarchie animale, où ils dirigent aussi l'appréciation rationnelle
-des principaux degrés d'animalité. On parvient ainsi à concevoir
-l'immense système organique comme liant réellement la moindre
-existence végétative à la plus noble existence sociale, par une
-longue progression intermédiaire de modes d'existence de plus en plus
-élevés, dont la succession, quoique nécessairement discontinue, n'en
-est pas moins essentiellement homogène. Enfin, le principe d'un tel
-enchaînement consistant, au fond, dans la généralité décroissante des
-phénomènes prépondérans, cette double série organique se rattache
-spontanément à l'unique série rudimentaire que puisse nous offrir
-la nature inorganique, où, en effet, les trois degrés principaux,
-d'abord mathématique ou astronomique, ensuite physique, et enfin
-chimique, propres à l'existence universelle, présentent déjà une
-succession relative au même principe, que j'ai dès lors osé ériger
-au cinquante-septième chapitre, après tant de hautes vérifications
-dynamiques et statiques, en loi fondamentale de toute taxonomie
-positive. La direction nécessaire de l'ensemble du mouvement humain,
-à la fois individuel et social, étant ainsi scientifiquement
-déterminée, il ne restait plus, pour constituer la sociologie, qu'à en
-caractériser aussi la marche générale. C'est ce que j'ai accompli,
-au tome quatrième, par ma loi fondamentale d'évolution, qui, avec
-cette loi hiérarchique, établit, j'ose le dire, un véritable système
-philosophique, dont les deux élémens principaux sont spontanément
-solidaires. Dans cette conception dynamique, la sociologie se rattache
-profondément à la biologie, puisque l'état initial de l'humanité y
-coïncide essentiellement avec celui où leur imperfection organique
-retient les animaux supérieurs, chez lesquels l'essor spéculatif
-ne dépasse jamais ce fétichisme primordial d'où l'homme lui-même
-n'aurait pu sortir sans l'énergique impulsion du développement
-collectif. La similitude est encore plus évidente quant à l'existence
-active. Après avoir ainsi constitué la théorie sociologique, il
-fallait, pour la rendre vraiment jugeable, constater directement sa
-réalité fondamentale, en osant l'appliquer convenablement à la saine
-appréciation générale, historique quoique abstraite, de la grande
-progression, à la fois mentale et sociale, qui, depuis quarante
-siècles, élève continuellement l'élite de l'humanité. Tel a été l'objet
-de l'élaboration décisive qui a exigé la totalité du volume précédent
-et la majeure partie de celui-ci. Comme le vaste ensemble en a été, au
-cinquante-septième chapitre, spécialement résumé, il serait superflu
-d'y revenir maintenant. Il suffit ici de rappeler que cette irrécusable
-épreuve, sous laquelle ont radicalement succombé toutes les conceptions
-historiques proposées jusqu'ici, a finalement démontré la réalité
-essentielle de ma théorie dynamique, par cela même que chaque phase
-importante de la grande évolution y a trouvé spontanément, outre la
-filiation nécessaire, l'explication générale de son propre caractère
-et la juste appréciation de sa participation indispensable au résultat
-commun; de manière à toujours permettre de glorifier convenablement,
-sans aucune inconséquence, les services rendus successivement par
-les influences les plus opposées. Une semblable aptitude à rendre,
-par exemple, une égale et complète justice à l'état monothéique et à
-l'état polythéique, avec une pareille indifférence personnelle envers
-chacun d'eux, n'était, sans doute, possible que par suite même du
-salutaire ébranlement qui a déterminé la crise finale propre à l'élite
-de l'humanité, d'après l'ensemble du double mouvement moderne. Sans
-une telle préparation, à la fois politique et philosophique, aucun
-esprit n'aurait pu s'affranchir assez complétement et de l'antique
-philosophie et des préjugés critiques développés pendant sa longue
-décadence pour introduire, en un semblable sujet, cette disposition
-pleinement scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais
-beaucoup plus nécessaire, et pourtant bien plus difficile, envers
-les études les plus transcendantes et aussi les plus passionnées que
-l'esprit humain puisse aborder. Ainsi, les mêmes conditions générales
-qui exigeaient aujourd'hui cette élaboration décisive, devaient, sous
-un autre aspect, la seconder spécialement. Son efficacité pratique est
-d'ailleurs inséparable de sa réalité théorique, puisque le présent y
-est profondément rattaché enfin, sous tous les aspects possibles, à
-l'ensemble du passé humain, de manière à mettre également en évidence
-la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène
-important: d'où résulte enfin, dans le cas politique, la possibilité
-d'une relation normale entre la science et l'art, déjà ébauchée
-envers les cas plus simples, à mesure que s'est accompli l'essor
-préliminaire de la sociabilité moderne. Quelque peu avancée que doive
-être encore cette nouvelle science, on peut donc la regarder comme
-ayant déjà suffisamment rempli toutes les conditions essentielles de
-son institution initiale, en sorte qu'il ne restera plus désormais
-qu'à poursuivre convenablement son développement spécial. La nature
-du sujet, où la solidarité est beaucoup plus complète que partout
-ailleurs, lui assure spontanément, dès sa naissance, en compensation
-nécessaire de sa complication plus grande, une rationnalité supérieure
-à celle de toutes les sciences préliminaires, y compris même la
-biologie, en y établissant aussitôt l'ascendant normal de l'esprit
-d'ensemble, qui, d'une telle source, doit bientôt se répandre sur
-toutes les parties antérieures de la philosophie abstraite, afin
-d'y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à
-l'élaboration préparatoire des connaissances réelles.
-
-
-D'après l'appréciation scientifique que nous venons de terminer, la
-grande appréciation logique du chapitre précédent se trouve donc
-suffisamment complétée. Malgré l'état peu satisfaisant de presque
-toutes les doctrines spéciales, sauf, à quelques égards, dans les
-sciences inférieures, on peut cependant juger désormais essentiellement
-accomplie la longue et difficile préparation mentale qui, depuis
-la mémorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon, devait
-graduellement amener l'avénement final de la vraie philosophie moderne.
-Tous les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation
-sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à
-la fois scientifique et logique, propre à chacun d'eux, soit déjà
-pleinement appréciable, quoique jusqu'ici très-imparfaitement réalisé.
-En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est
-spontanément résulté de l'extension successive de l'esprit positif
-à des spéculations de plus en plus éminentes, dont les dernières,
-relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans,
-réunissent, par leur nature, toutes les grandes conditions de
-l'ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie
-complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue
-le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de
-manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin
-de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité
-continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles
-pourront donc former enfin un vrai système, assujetti, dans son
-entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie
-et à une commune évolution, ce qui n'est certainement possible par
-aucune autre voie. D'une autre part, l'indispensable harmonie entre
-la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les
-diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques,
-concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la
-présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a
-toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir,
-et qui n'avaient passagèrement perdu cet invariable privilége que par
-suite des besoins exceptionnels propres à la situation profondément
-contradictoire qui caractérise l'ensemble de la grande transition
-moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux
-siècles, les fondateurs de la philosophie positive, revient donc
-aujourd'hui, convenablement systématisé, présider à son installation
-finale, pour diriger ensuite à jamais son application normale, après
-que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été
-suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes
-étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire,
-recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie
-mentale du point de vue social, rétablissant, avec une énergique
-efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel le vrai
-sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux
-derniers siècles, l'ascendant scientifique a pu longtemps appartenir
-à l'impulsion, essentiellement mathématique, émanée des sciences
-inférieures, sans aucun grave danger immédiat pour les conditions
-naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n'étaient
-pas encore redevenus directement prépondérans. Tout en écartant
-spontanément les contemplations sociales, afin de se restreindre
-d'abord aux études préliminaires où la positivité rationnelle était
-plus aisément développable, l'instinct spéculatif pouvait alors
-être soutenu par ce juste sentiment de l'harmonie fondamentale
-de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend
-spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n'en
-est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence
-l'urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors, cet esprit
-scientifique, qui, d'après l'inévitable conviction de son impuissance
-radicale envers les plus nobles spéculations, tend à inspirer, à leur
-égard, une désastreuse indifférence, devient nécessairement de plus en
-plus immoral, en conduisant presque toujours à l'égoïsme systématique,
-que l'ascendant familier des vues d'ensemble peut seul aujourd'hui
-convenablement guérir. Cette intime perturbation, d'autant plus
-dangereuse qu'elle corrompt directement la première source mentale de
-la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance
-philosophique de l'esprit sociologique. Le type fondamental de
-l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, y est,
-en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours
-dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité,
-d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchans, et
-de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort
-directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif,
-l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte
-notre imparfaite nature. Il serait assurément superflu de signaler
-ici davantage l'aptitude morale d'une philosophie qui développe
-systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental
-de la solidarité et de la continuité sociales, en même temps que la
-notion générale de l'ordre spontané que l'économie totale du monde
-réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite, soit
-privée, soit publique.
-
-Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale,
-il ne nous reste plus enfin, après avoir suffisamment considéré sa
-constitution propre, à la fois scientifique et logique, qu'à indiquer,
-au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d'abord
-mentale, puis sociale, en tant du moins qu'une telle détermination peut
-aujourd'hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre
-théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême
-application actuelle.
-
-
-
-
-SOIXANTIÈME ET DERNIÈRE LEÇON.
-
- Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie
- positive.
-
-
-Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande
-de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de
-l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi
-profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle
-et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement
-nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu
-consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise
-finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations
-d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin
-tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus
-essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la
-philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième
-chapitre a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la
-grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle
-actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont
-l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il
-ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un
-aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le
-nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu
-être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer
-successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence
-humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il
-faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre
-politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins
-naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique,
-l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter
-spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux
-qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée
-à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre
-classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt
-rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques,
-d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever
-rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a
-toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité.
-
-La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera
-certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une
-entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil
-degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés.
-Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la
-phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit
-longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative,
-d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors
-toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la
-métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais,
-quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie
-aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre
-stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près,
-que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de
-l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité
-spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles
-a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté
-théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime
-doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques,
-depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un
-caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable
-d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de
-faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette
-harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons
-vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire
-de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système
-monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se
-manifester distinctement. La situation profondément contradictoire
-propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont
-habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore
-moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à
-la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste
-idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos
-deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon
-sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et
-pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du
-domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation
-de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure
-imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir,
-envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que
-les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière
-à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé
-partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la
-nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude
-progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente,
-d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le
-plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit
-publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances
-étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous
-la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront
-toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui
-ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi
-satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état
-correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle
-appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique
-avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement
-indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels
-ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais
-exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste,
-infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre
-puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment
-combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit
-parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au
-moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque
-de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits
-d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire,
-à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit
-aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas
-jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus
-complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La
-puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante
-et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens
-assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre,
-convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs
-tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin
-un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et
-logique, qui est également propre au véritable esprit positif,
-devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux
-essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la
-liberté fondamentale que la nature et la destination des théories
-réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est,
-en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues
-n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres
-essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à
-cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement
-mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi
-obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement
-d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime
-mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement
-vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la
-plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les
-plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est
-impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces
-seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine
-promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre
-un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la
-tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent
-nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage
-cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite
-harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les
-spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin
-relativement aux notions pratiques.
-
-Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes
-les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque
-classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand
-une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration
-purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont
-suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles,
-soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à
-cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des
-différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de
-signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle
-connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de
-chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes.
-Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé
-convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée
-à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la
-prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres,
-et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles,
-assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à
-son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans
-altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que
-cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au
-contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément
-une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans
-la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul
-ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses
-classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs
-inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues;
-l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles,
-d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode
-fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers
-une même destination essentielle, et enfin de leur subordination
-simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif
-doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de
-toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant
-celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme
-ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens,
-contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives
-que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort
-insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable
-conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue
-aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver
-l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le
-spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également
-vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître
-simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif,
-ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des
-sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre
-que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de
-leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de
-l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de
-gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera
-nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie
-finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique,
-à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en
-second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même
-discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu
-de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation
-des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution
-dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des
-impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées,
-d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de
-contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus
-en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir
-de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y
-suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun
-cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence
-au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le
-précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable,
-doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que
-leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent
-davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus
-intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement
-rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant
-ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation
-scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet
-de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute
-véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se
-trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura
-fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion,
-soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec
-le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement
-expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient,
-en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage
-discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération
-rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison
-et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop
-aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent
-plus spécieuses que réelles.
-
-Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement
-reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement
-prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon
-avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair,
-suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que
-la construction directe de la science concrète devra naturellement
-constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel
-esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement
-se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison
-continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit
-être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus
-usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation
-effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels.
-Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur
-les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses
-indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source
-immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les
-plus complexes et les plus élevés, une importante détermination,
-qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la
-réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine
-consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de
-l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit
-de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement
-accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de
-l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et
-entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette
-grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un
-lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état
-progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il
-serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant,
-il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie
-philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement
-possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti,
-comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même
-indépendamment des altérations insurmontables du milieu général.
-Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation,
-d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au
-rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au
-premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins
-disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui
-n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort,
-quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition
-décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue
-comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur
-développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective
-de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la
-perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions
-métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage
-décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration
-que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en
-un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable
-destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie
-devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux
-qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la
-longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces
-chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui
-à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de
-l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux
-de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination
-prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir
-très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé
-à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement
-inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir
-convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la
-dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance
-qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue
-sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective
-que pour la vie individuelle.
-
-Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental
-quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il
-serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse
-aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente
-entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors
-toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière
-cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait
-nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor
-pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux
-scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être
-directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité
-rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une
-lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension
-technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement
-apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la
-vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le
-sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement
-solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental
-des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra
-beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application
-continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement
-l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les
-sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses
-influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor
-ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans,
-l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après
-l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors
-promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable
-unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été
-suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes
-sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement
-se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale
-entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à
-tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité
-pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature
-humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères
-qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais
-leur double progrès et leur rapprochement décisif.
-
-Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés
-essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif,
-enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa
-pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément
-aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire.
-Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute
-aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la
-philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards,
-la moralité humaine.
-
-Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques
-occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est
-naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition
-moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux,
-et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à
-craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également
-satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui
-tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit
-de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer
-un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement
-provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser
-une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était
-d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant,
-comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient
-ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce
-mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant
-devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par
-une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension
-finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations
-fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition,
-en conférant directement au point de vue social la plus heureuse
-prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et
-politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré.
-Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera
-rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où
-les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir
-maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir
-sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit
-qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès
-longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre
-systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison
-moderne.
-
-Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité
-théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde
-impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par
-l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais
-principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler,
-à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative
-étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie
-qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable
-affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une
-suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la
-fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de
-résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions
-profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique
-n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en
-morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance
-de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué,
-dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément
-superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale
-propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la
-suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos
-explications antérieures, devront constituer le double caractère
-final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle
-fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes
-suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement
-contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de
-la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales,
-lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable
-appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou
-générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit
-habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques,
-successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la
-fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera
-plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant
-de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme
-à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les
-doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité
-sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant.
-L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous
-égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement
-spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au
-milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité
-mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun
-des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales,
-elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés
-publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui
-n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant
-continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés,
-en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique.
-J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au cinquante-septième
-chapitre, que cette double efficacité morale de la philosophie
-finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée
-des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir
-spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses,
-vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans
-l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous
-le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre,
-par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable
-d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue
-d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même
-pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop
-aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons
-superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois
-malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à
-peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution
-régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une
-élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil
-social qu'exigeait son application.
-
-L'influence ultérieure de la philosophie positive n'étant donc, à
-cet égard, maintenant appréciable que relativement aux doctrines
-elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il
-importe, pour en faciliter l'appréciation sommaire, d'y distinguer ici
-rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus,
-au cinquantième chapitre, propres à la morale universelle, d'abord
-personnelle, puis domestique, et enfin sociale.
-
-Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée,
-comportera certainement beaucoup plus d'efficacité pratique que
-n'a pu jamais en obtenir, même à l'état monothéique, la morale
-religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre
-que l'appréciation individuelle de chaque système de conduite est,
-en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès
-lors habituellement envisagé sous son aspect véritable, non plus
-seulement quant à son utilité privée, mais comme base primordiale de
-tout le développement moral, et, à ce titre, radicalement soustrait à
-l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être désormais pleinement
-incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens
-n'ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti
-l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment
-réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours
-accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une
-franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu
-jusqu'ici les avantages permanens que doit produire, sous une sage
-direction philosophique, la concentration finale des efforts humains
-sur la vie réelle, soit individuelle, soit surtout collective, dont
-l'homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible
-l'économie totale, d'après l'ensemble des moyens qui lui sont propres,
-et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier
-rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel
-où réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable
-restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une
-prévoyance immodérée, en faisant mieux sentir le prix de l'actualité,
-cette influence, facile à régler, peut elle-même utilement consolider
-l'harmonie commune, en détournant davantage de toute excessive
-accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d'abord
-prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra
-vulgaire l'obligation unanime d'exercer, sur nos diverses inclinations,
-une sage discipline continue, destinée à les stimuler et à les
-contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin, la conception
-fondamentale, à la fois scientifique et morale, de la vraie situation
-générale de l'homme, comme chef spontané de l'économie réelle, fera
-toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse,
-par un judicieux exercice, les nobles attributs, non moins affectifs
-qu'intellectuels, qui nous placent à la tête de la hiérarchie vivante.
-Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d'une telle
-prééminence, surtout succédant à l'infériorité tant consacrée de
-l'homme envers les anges, ne saurait d'ailleurs déterminer aucune
-dangereuse apathie, puisque le même principe rappellera toujours un
-type de perfection réelle, au-dessous duquel il sera trop aisé de
-sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans
-puissent nous en rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement
-une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l'homme, à
-l'abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d'autres
-limites que celles que nous impose l'irrésistible ensemble de l'ordre
-réel, qu'il faut d'ailleurs chercher à modifier le plus possible à
-notre avantage, d'après son exacte appréciation continue.
-
-Quant à la morale domestique, une comparaison décisive fera sans
-doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie
-positive, seule apte désormais, d'après les explications spéciales
-du cinquantième chapitre, à refréner convenablement les dangereuses
-aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie
-pût les contenir. Peut-être fallait-il que l'anarchie actuelle fût
-poussée jusqu'à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement
-irrécusable la nécessité de constituer enfin l'ensemble des notions
-morales sur une nouvelle base intellectuelle, seule propre à résister
-suffisamment aux discussions corrosives, et même à les écarter
-irrévocablement, en manifestant directement l'immuable réalité de la
-subordination fondamentale qui constitue l'économie élémentaire des
-sociétés humaines. C'est, en effet, envers l'union domestique, où
-l'appréciation sociologique se confond presque avec l'appréciation
-biologique, qu'on fera le plus aisément sentir combien les rapports
-sociaux sont profondément naturels, puisqu'ils se rattachent ainsi
-au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la
-hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet
-développement, en harmonie avec son universelle prééminence. Une
-judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord
-abstrait, ensuite concret, propre à la philosophie positive,
-consolidera d'ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant
-intimement à l'ensemble de la constitution spéculative, comme je l'ai
-noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l'étude approfondie de
-l'évolution humaine, sous cet aspect capital, démontrera pleinement,
-suivant nos indications historiques, que les diversités naturelles sur
-lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées
-par le progrès commun, qui fait mieux tendre chaque élément vers
-l'existence la plus conforme à son vrai caractère et la plus convenable
-à l'harmonie générale. Pendant que l'esprit positif consolidera
-systématiquement les grandes notions morales qui se rapportent à
-ce premier degré d'association, il fera directement ressortir la
-prépondérance croissante de la vie domestique pour l'immense majorité
-de l'humanité, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche
-davantage de son état normal. L'enchaînement naturel qui, sauf quelques
-rares anomalies individuelles, érige toujours, et à tous égards,
-l'existence domestique en préambule indispensable de l'existence
-sociale, sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique
-altération.
-
-Appréciée, en troisième lieu, envers la morale sociale proprement
-dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment
-que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la
-philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l'égoïsme, ni
-même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une
-destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le
-point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie
-nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la
-systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu
-propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes
-et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier
-dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités
-scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations
-continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque
-n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent,
-surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder
-le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus
-complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement
-ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs
-suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable
-éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec
-les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément,
-en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on
-sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui
-rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité,
-envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion,
-au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus
-passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement
-personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au
-ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement
-stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes
-nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut
-aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux
-moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la
-considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule
-voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité
-toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux
-pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre
-sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître
-beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la
-préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de
-tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison
-de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des
-diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement
-étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa
-principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus
-apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité
-humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon
-sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous
-sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de
-trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques
-inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations
-théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie
-moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait
-implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les
-effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence
-naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient
-jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter
-le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie
-mentale d'où ils proviennent nécessairement.
-
-D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra
-de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun
-comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et
-des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même
-ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous
-les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement
-d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son
-efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra
-toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans
-aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial,
-individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la
-nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale
-religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter
-presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après
-sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues.
-Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces
-éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux
-vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient
-déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité
-soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et
-sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui
-voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique
-appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples
-devront manifester d'avance la possibilité continue de développer
-désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet
-de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas,
-soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une
-irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.
-
-Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action
-morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il
-faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action
-politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la
-considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de
-ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir,
-et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour
-l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à
-l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale
-entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou
-pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en
-sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement
-normal et son application permanente.
-
-La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son
-éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir
-dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard,
-le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression
-ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une
-solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et
-se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes
-notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection
-du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs,
-pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus
-discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines
-arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au
-contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique
-grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un
-ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est
-enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc
-encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental,
-vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences
-politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui
-assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à
-la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la
-séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont
-surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté,
-au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à
-l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il
-ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu
-l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de
-cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les
-chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute
-utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première
-consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la
-politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la
-constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui
-en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la
-concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante,
-et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la
-philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une
-saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore
-essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation
-nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine,
-soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers
-cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que
-suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les
-intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations
-usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale,
-et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient
-spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique
-aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties
-en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel
-aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi,
-quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de
-vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré
-son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme
-je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième
-chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce
-qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de
-résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi
-reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération
-décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir
-positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après
-une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car
-le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la
-morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel.
-En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique
-et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne
-saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même,
-qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au
-cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à
-l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois
-morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres
-précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur
-nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables
-dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique
-le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement
-identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien
-plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale
-que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale
-proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la
-politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur
-division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué,
-que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure
-entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur
-commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble
-des conditions ultérieures propres au principal office politique de
-la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme
-devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée
-de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen
-âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin,
-quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la
-morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une
-tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination
-envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée
-jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter
-alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant
-nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement
-offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière
-homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence,
-un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis
-que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge,
-et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique
-a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts,
-quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire,
-sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous
-l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément
-au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout
-à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un
-principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux
-régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir
-pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation
-fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la
-distinction systématique entre les justes exigences respectives de
-l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette
-répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut
-plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la
-doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au
-cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la
-suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique
-doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes
-perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination
-des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la
-profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des
-ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles
-prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la
-réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire
-aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où
-l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait
-aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait
-plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et
-sociales, que présentera certainement une telle pondération, première
-base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des
-sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la
-relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au
-fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations
-les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration
-générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble
-des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore
-présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement
-aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure
-entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs,
-suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours
-rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation
-instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité
-permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son
-propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément
-entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles,
-où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des
-lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration
-moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications
-journalières, cette double situation dans les cas les plus simples,
-des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison,
-en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En
-systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la
-philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement
-les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à
-l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories
-initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain;
-tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir
-du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de
-marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement
-entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine,
-dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art
-politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire
-coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre,
-à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement
-apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique,
-qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la
-sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une
-situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup
-plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de
-vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître,
-en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il
-importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la
-pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la
-direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude
-positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux
-on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation
-y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais
-aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal
-établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup
-diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations
-sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance
-journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin
-respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique
-ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la
-nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi
-les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun
-véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que
-les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le
-caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie
-destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature,
-à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais,
-en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les
-prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible,
-l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement
-politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment
-les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à
-cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première
-condition sociale de la régénération finale.
-
-En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration
-initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la
-restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale,
-exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa
-netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des
-habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état
-final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure
-de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et
-même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée.
-Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre
-une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu
-le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente
-qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir.
-La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée,
-destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors
-impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à
-déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et
-morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune
-communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle
-routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la
-philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration
-spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est
-décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont
-la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution
-positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la
-rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus
-propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie
-constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré
-de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de
-l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins
-en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour
-cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction
-nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable
-à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que
-l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la
-concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation
-serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de
-manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor
-qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers
-seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens
-actuels d'une excessive centralisation pratique.
-
-Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des
-passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages
-mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre
-système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins
-opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés
-au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité
-sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime,
-bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis
-ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation
-anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un
-prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des
-grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et
-morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à
-devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires
-entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une
-influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour
-l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a
-de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement
-destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé,
-c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions
-qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après
-le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse
-d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires,
-quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans
-cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver
-la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même
-temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant
-social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous
-les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule
-peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera
-suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action
-normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une
-intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière;
-en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement.
-
-Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés
-d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au
-cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et
-les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé
-l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité
-mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent.
-La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la
-suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre,
-sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais
-besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel
-ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations
-scientifiques et les déterminations politiques.
-
-C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une
-extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les
-satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement
-appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus
-convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en
-extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.
-
-Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des
-mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne
-s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens
-les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément
-une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes
-les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles,
-en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique
-correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis
-cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette
-nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à
-la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts,
-incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive
-être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération
-philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop
-prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques
-doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables
-poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action
-esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait
-avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace,
-à la fois mental et social.
-
-En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai
-fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et
-cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit
-statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de
-notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence,
-intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit
-toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les
-plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet
-aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure
-que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent
-évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui
-les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont
-jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs
-reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle
-prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de
-l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor
-général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui
-suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité
-privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation
-historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les
-modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude
-d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité
-progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable.
-D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous
-les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont
-réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes
-ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.
-
-Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des
-beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver
-convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité,
-où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et
-très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence
-militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement
-épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et
-pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine
-ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la
-direction philosophique et de la consistance politique convenables
-à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science
-et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au
-fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du
-type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu,
-sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer
-notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers
-siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable,
-contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des
-facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu,
-malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit
-être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une
-simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et
-la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée,
-faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation.
-À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère
-intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on
-peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation
-continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir
-nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en
-tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée,
-ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action
-générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement
-liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre,
-la régénération systématique de toutes les conceptions humaines
-fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor
-esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation
-continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut
-d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique,
-d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui
-constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps
-favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude
-initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que
-je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement
-cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient
-qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement
-prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale
-époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la
-divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore
-plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne
-l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même
-enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la
-métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde
-stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en
-philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment
-confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les
-sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez
-ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction
-de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent
-exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont
-fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir
-aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son
-côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation
-détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une
-sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés
-pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une
-véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie
-historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même
-à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire
-avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de
-cette double progression consiste dans la convergence spontanée de
-toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité,
-dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer
-l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle
-unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune
-autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement,
-sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura
-convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être
-bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie
-théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art,
-qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps
-sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous
-égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter
-à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation
-chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la
-prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations
-habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement
-inconnu. Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier,
-une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la
-conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie
-naturelle, qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage
-hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute
-terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites générales
-que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées
-par notre active intelligence: tandis que jusqu'alors l'humanité
-restait, au contraire, passivement assujettie, à tous égards, à une
-arbitraire direction extérieure, d'où devaient toujours dépendre ses
-entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs
-si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez
-les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale,
-longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie
-initiale devait être essentiellement épuisé: en sorte qu'elle n'a
-pu comporter aucune idéalisation. À l'irrationnelle imitation de la
-poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse
-sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement
-constaté, sous tous les aspects importans, l'extrême imperfection de
-cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique
-n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les
-ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux
-sublimes constructions politiques, sont, en général, très-supérieurs,
-soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir
-de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur
-des masses constitue seule ordinairement la principale cause des
-admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme,
-sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le
-vrai génie esthétique trouvera surtout désormais, sous l'active
-impulsion de l'esprit positif, une source féconde d'inspirations
-neuves et puissantes, susceptibles d'une popularité qui n'eut jamais
-d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec
-le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec
-l'ensemble de nos convictions rationnelles. Le plus éminent poète
-de notre siècle, le grand Byron, qui a jusqu'ici, à sa manière,
-mieux pressenti que personne la vraie nature générale de l'existence
-moderne, à la fois mentale et morale, a seul tenté spontanément cette
-audacieuse régénération poétique, unique issue de l'art actuel.
-Sans doute la saine philosophie n'était point alors assez avancée
-pour permettre à son génie d'apprécier suffisamment, dans notre
-situation fondamentale, rien au delà de l'aspect purement négatif,
-qu'il a d'ailleurs admirablement idéalisé, comme je l'ai noté au
-cinquante-septième chapitre. Mais le profond mérite de ses immortelles
-compositions, et leur immense succès immédiat, malgré de vaines
-antipathies nationales, chez toutes les populations d'élite, ont déjà
-rendu irrécusable, soit la puissance esthétique propre à la nouvelle
-sociabilité, soit la tendance universelle vers une telle rénovation.
-Tous les esprits vraiment philosophiques peuvent donc comprendre
-maintenant que l'avénement nécessaire de la réorganisation universelle
-procurera spontanément à l'art moderne en même temps une inépuisable
-alimentation, par le spectacle général des merveilles humaines, et une
-éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie
-finale. Quoique la philosophie dogmatique doive toujours présider
-à l'élaboration directe des divers types, intellectuels ou moraux,
-qu'exigera la nouvelle organisation spirituelle, la participation
-esthétique deviendra cependant indispensable, soit à leur active
-propagation, soit même à leur dernière préparation; en sorte que l'art
-retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique,
-essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que
-le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé
-sous la sombre domination monothéique. Nous devons évidemment écarter
-ici toute indication générale relative aux nouveaux moyens d'une
-exécution esthétique qui ne saurait être assez prochaine pour comporter
-utilement aucune semblable appréciation actuelle. Mais, en évitant,
-à ce sujet, les discussions prématurées et déplacées, il convient
-pourtant d'annoncer déjà que l'obligation fondamentale nécessairement
-imposée à l'art moderne, comme à la science et à l'industrie, de
-subordonner toutes ses conceptions à l'ensemble des lois réelles, ne
-tendra nullement à lui ravir la précieuse ressource des êtres fictifs,
-et le contraindra seulement à lui imprimer une nouvelle direction,
-conforme à celle que ce puissant artifice logique recevra aussi
-sous ces deux autres aspects universels. J'ai, par exemple, signalé
-d'avance, au quarantième chapitre, l'utile emploi scientifique, et même
-logique, que la saine philosophie biologique pourra désormais retirer
-de la convenable introduction d'organismes imaginaires, d'ailleurs
-en pleine harmonie avec toutes les notions vitales: quand l'esprit
-positif aura suffisamment prévalu, je ne doute pas qu'un tel procédé,
-essentiellement analogue à la marche actuelle des géomètres en beaucoup
-de cas importans, ne puisse vraiment faciliter, en biologie, l'essor
-des conceptions judicieusement systématiques. Or, il est clair que le
-but et les conditions de l'art doivent y permettre une application bien
-plus étendue de semblables moyens, dont l'usage théorique deviendrait
-aisément abusif. Chacun sent d'ailleurs que leur emploi esthétique
-devra principalement se rapporter à l'organisme humain, supposé
-modifié, soit en mal, soit surtout en bien, de manière à augmenter
-convenablement les effets d'art, sans cependant jamais violer les lois
-fondamentales de la réalité.
-
-Dans cette rapide appréciation de l'action esthétique propre à la
-philosophie positive, j'ai dû me borner à considérer explicitement
-le premier de tous les beaux-arts, celui qui, par sa plénitude et
-sa généralité supérieures, a toujours dominé l'ensemble de leur
-développement. Mais il est évident que cette régénération de l'art
-moderne ne saurait être limitée à la seule poésie, d'où elle s'étendra
-nécessairement aux quatre autres moyens fondamentaux d'expression
-idéale, suivant l'ordre indiqué par leur hiérarchie naturelle, signalée
-au cinquante-troisième chapitre. Ainsi, l'esprit positif, qui, tant
-qu'il est resté à sa phase mathématique initiale, a dû sembler mériter
-les reproches habituels de tendance antiesthétique, que lui adresse
-encore injustement une appréciation routinière, deviendra finalement,
-au contraire, d'après son entière systématisation sociologique, la
-principale base d'une organisation esthétique non moins indispensable
-que la rénovation mentale et sociale dont elle est nécessairement
-inséparable.
-
-Cette triple élaboration positive, toujours dominée par un même
-principe fondamental, conduira donc certainement l'humanité au
-régime universel le plus conforme à sa nature, où tous nos attributs
-caractéristiques trouveront habituellement à la fois la plus parfaite
-consolidation respective, la plus complète harmonie mutuelle, et
-le plus libre essor commun. Immédiatement destinée à l'ensemble de
-l'occident européen, les cinq élémens essentiels de cette noble élite
-de notre espèce y apporteront chacun l'indispensable participation
-continue de son génie propre, annonçant déjà, par un tel concours,
-leur intime combinaison ultérieure. Sous la salutaire prépondérance,
-également philosophique et politique, assurée à l'esprit français
-d'après l'ensemble de la transition moderne, l'esprit anglais y fera
-puissamment sentir sa prédilection caractéristique pour la réalité
-et l'utilité, l'esprit allemand y appliquera son aptitude native aux
-généralisations systématiques, l'esprit italien y fera convenablement
-pénétrer son admirable spontanéité esthétique, enfin l'esprit espagnol
-y introduira son double sentiment familier de la dignité personnelle et
-de la fraternité universelle.
-
- * * * * *
-
-En achevant ici cette rapide indication générale de l'action définitive
-propre à la philosophie positive que je me suis efforcé de constituer
-par l'ensemble de ce Traité, j'ai donc enfin terminé complétement
-la longue et difficile opération que j'ai osé concevoir et exécuter
-pour renouveler convenablement aujourd'hui la grande impulsion
-philosophique de Bacon et Descartes, qui, ayant dû se rapporter surtout
-à l'élaboration préliminaire de la positivité rationnelle, devait
-se trouver essentiellement épuisée depuis que, d'après le suffisant
-accomplissement d'une telle préparation, l'esprit humain était conduit
-à aborder directement la rénovation finale, qui n'avait pu être d'abord
-que confusément entrevue, et qui maintenant devait correspondre aux
-irrécusables exigences d'une situation sans exemple, où l'intervention
-philosophique doit radicalement dissiper une anarchie toujours
-imminente, en transformant l'agitation révolutionnaire en activité
-organique. Dans le cours d'un travail que les embarras de ma position
-ont fait durer douze ans, mon intelligence, à l'âge de la pleine
-ardeur, a nécessairement marché, en reproduisant personnellement, avec
-une fidélité spontanée, selon mon plan primitif, les principales phases
-successives de cette moderne évolution mentale. Mais cet inévitable
-progrès a toujours été, j'ose le dire, entièrement homogène, comme
-chaque lecteur peut maintenant s'en convaincre d'après le parfait
-accord de ces trois chapitres extrêmes de conclusions générales avec
-les deux premiers chapitres d'introduction fondamentale: la longue
-élaboration intermédiaire est d'ailleurs restée constamment conforme
-aux conditions scrupuleuses d'une exacte continuité, à la fois logique
-et scientifique. Un simple rapprochement entre la table totale des
-matières et le tableau synoptique initial pourra même aisément rappeler
-ci-dessous que le plan originaire n'a jamais subi aucune altération
-réelle, au moins quant à l'ordre des diverses parties, dont l'extension
-proportionnelle a seule éprouvé un accroissement imprévu envers la
-science finale que j'avais à créer, et qui, en conséquence, ne pouvait
-d'abord être aussi précisément mesurée que les différentes sciences
-préliminaires déjà constituées. Même en ayant égard à cette unique
-exception, tous les bons esprits reconnaîtront, j'espère, que, dans
-cette appréciation systématique de tous les élémens essentiels propres
-à la philosophie fondamentale, chacun d'eux a reçu spontanément le
-développement effectif que méritait, au fond, sa véritable importance
-philosophique.
-
-Par cette universelle élaboration, mon intelligence, aussi
-complétement dégagée de toute métaphysique que de toute théologie,
-se trouve donc parvenue enfin à l'état pleinement positif, où elle
-tente d'attirer tous les penseurs énergiques, pour y construire en
-commun la systématisation finale de la raison moderne. Il me reste
-maintenant à annoncer ici la part personnelle que je me propose de
-prendre ultérieurement à cette construction directe, après l'avoir
-convenablement instituée dans le Traité que je viens d'achever, et
-qui devient désormais le simple point de départ général de tous les
-travaux réservés à mon âge d'entière maturité. En indiquant ces quatre
-ouvrages essentiels, je vais les mentionner suivant l'ordre où je
-les ai successivement conçus, dès la première origine de ce Traité
-fondamental, mais en avertissant déjà que je ne m'engage nullement
-à le suivre, et que je me réserve, à cet égard, toute la liberté
-d'exécution que me procure désormais la base universelle que je viens
-de poser, et dont je puis toujours, sans aucune inconséquence, varier
-à mon gré l'application spéciale, soit d'après les exigences plus ou
-moins éventuelles du grand mouvement philosophique, soit même selon
-les seules convenances de ma situation personnelle: tandis qu'il ne
-pouvait en être ainsi auparavant, vu l'inflexible nécessité de suivre
-scrupuleusement, à tout prix, l'ordre unique qui correspondait à une
-telle fondation, en écartant avec une invariable opiniâtreté les
-divers conseils irrationnels qu'une sollicitude peu judicieuse m'avait
-souvent donnés jadis sur le morcellement arbitraire de la composition
-actuelle. Au reste, je terminerai cette indication par la discussion
-rapide du meilleur ordre d'une telle élaboration, étant d'ailleurs
-très-disposé maintenant à accueillir avec reconnaissance les réflexions
-que pourraient m'adresser à ce sujet tous ceux qui, ayant suffisamment
-compris la nature et la portée de cette nouvelle philosophie,
-s'intéressent aujourd'hui à son essor ultérieur.
-
-Deux de ces ouvrages seront directement destinés à consolider
-méthodiquement le nouveau système philosophique; les deux autres se
-rapporteront surtout à son application générale.
-
-Quant aux premiers, il faut reconnaître que, dans ce Traité original,
-je devais essentiellement apprécier chaque élément fondamental de
-la systématisation finale en restant, autant que possible, dans la
-situation d'esprit conforme à sa constitution actuelle, afin de
-m'élever ainsi successivement, en même temps que le lecteur, avec
-une pleine sécurité et une efficacité mieux assurée, jusqu'à l'état
-définitif que j'avais d'abord aperçu, mais qui ne pouvait être
-suffisamment caractérisé que par cet essor graduel, reproduction
-spontanée, suivant le précepte cartésien, de l'ensemble de l'évolution
-moderne. Or, quels que dussent être les avantages essentiels de cette
-marche à posteriori, sans laquelle mon but eût été certainement
-manqué, il en résulte nécessairement que les diverses philosophies
-spéciales, d'après lesquelles je crois avoir enfin fondé la vraie
-philosophie générale, ne sauraient avoir ici leur véritable caractère
-définitif, qui ne peut maintenant s'établir que sous l'universelle
-intervention normale de la nouvelle unité philosophique, régénérant
-ainsi, à son tour, tous les élémens qui ont dû concourir à sa propre
-formation. Cette réaction nécessaire, qui, convenablement accomplie,
-constituera directement, au moins dans l'ordre abstrait, l'état
-final de la systématisation positive, exigerait donc, par sa nature,
-autant de Traités philosophiquement spéciaux, tous dominés par
-l'esprit sociologique, qu'il existe réellement de différentes sciences
-fondamentales. Mais l'évidente impossibilité d'exécuter dignement cette
-entière élaboration pendant le peu de vie qui me reste, même quand le
-temps m'y serait désormais mieux ménagé, m'a d'avance déterminé à me
-restreindre, à cet égard, aux deux termes extrêmes, qui doivent être,
-en effet, les plus décisifs, et qui d'ailleurs me sont plus familiers:
-ce qui me conduira donc à systématiser méthodiquement, d'une part, la
-philosophie mathématique, d'une autre part, la philosophie politique;
-laissant ainsi à mes divers successeurs ou collègues à constituer
-semblablement les quatre philosophies intermédiaires, astronomique,
-physique, chimique et biologique.
-
-La philosophie mathématique sera l'objet direct d'un ouvrage spécial
-en deux volumes, dont le premier se rapportera naturellement à la
-mathématique abstraite, ou analyse proprement dite, et le second à
-la mathématique concrète, spontanément décomposée en géométrie et
-mécanique, suivant les principes ici établis. Quand j'ai composé, il
-y a douze ans, le tome premier du Traité actuel, j'avais encore une
-opinion beaucoup trop favorable de la portée philosophique propre aux
-géomètres de notre siècle; en sorte que j'y ai dû croire suffisamment
-indiquées plusieurs vues importantes de philosophie mathématique,
-qui sont au contraire restées jusqu'ici complétement inaperçues,
-faute d'avoir été assez distinctement caractérisées pour des esprits
-maintenant parvenus, à force de dispersion empirique, à un degré de
-rétrécissement dont j'avais moi-même d'abord une trop faible idée avant
-une telle épreuve, quoique je sois forcé de vivre au milieu d'eux.
-Ainsi, outre le motif fondamental ci-dessus indiqué, qui m'impose
-l'obligation directe de construire spécialement, d'après mon point
-de vue actuel, une vraie philosophie mathématique, on voit que des
-considérations passagères, mais aujourd'hui fort importantes, doivent
-me faire mieux sentir le besoin d'accomplir une portion aussi décisive
-de la construction générale.
-
-Envers le second ouvrage, uniquement consacré à la philosophie
-politique, il a été ici si souvent indiqué, depuis le début du tome
-quatrième, qu'il serait maintenant superflu d'en signaler expressément
-la destination et l'urgence. Il se composera de quatre volumes,
-dont le premier traitera de la méthode sociologique, le second de
-la statique sociale, le troisième de la dynamique sociale, et le
-dernier de l'application générale d'une telle doctrine. Tous ceux
-qui auront convenablement apprécié ma création de la sociologie
-dans la seconde moitié de ce Traité sentiront aisément, d'après mes
-nombreux avis incidents, qu'elle ne rend nullement superflue cette
-nouvelle composition, à laquelle se trouve seulement ainsi préparée une
-base indispensable. Ayant ici consacré deux volumes à l'élaboration
-originale de la sociologie dynamique, on doit d'abord craindre
-qu'un seul ne puisse pas me suffire ultérieurement pour sa propre
-construction finale: mais il faut considérer que j'ai été forcé de
-mêler, à beaucoup d'égards, à l'étude purement dynamique que je devais
-avoir surtout en vue, des discussions spontanées relatives à la partie
-statique, et même à la méthode, qui auront été alors suffisamment
-constituées d'avance; en sorte que, d'après l'ensemble des préparations
-antérieures, ce volume unique suffira, j'espère, à l'appréciation
-abstraite de l'évolution sociale. Cet ouvrage est, ce me semble, par
-sa nature, le plus important de tous ceux qui me restent à exécuter;
-puisque le Traité actuel ayant finalement abouti à l'universelle
-prépondérance mentale, à la fois logique et scientifique, du point de
-vue social, on ne saurait, à tous égards, plus directement coopérer à
-l'installation finale de la nouvelle philosophie qu'en élaborant l'état
-normal de la science correspondante, quand même les hautes nécessités
-pratiques ne commanderaient pas évidemment une telle construction
-spéciale.
-
-Passant maintenant aux deux ouvrages relatifs à l'application générale
-du nouveau système philosophique, je dois d'abord annoncer, en
-troisième lieu, un Traité fondamental sur l'éducation positive, qui,
-d'après la maturité actuelle de mes idées, me semble réductible à
-un seul volume. Ce grand sujet n'a pu encore être abordé chez les
-modernes d'une manière convenablement systématique, puisque la marche
-générale de l'éducation individuelle ne peut être, à tous égards,
-suffisamment appréciée que d'après sa conformité nécessaire avec
-l'évolution collective, seule immédiatement jugeable, suivant les
-explications directes du cinquante-huitième chapitre. Mais, la vraie
-théorie de cette évolution fondamentale étant maintenant établie, on
-peut enfin traiter aussi de l'éducation proprement dite. D'une autre
-part, la destination sociale d'un tel travail est ici nettement posée
-d'avance, en même temps que son principe philosophique, comme devant
-constituer la première base universelle de la régénération politique,
-dont l'inévitable avénement se trouve déjà démontré et caractérisé.
-Ce troisième ouvrage dérive donc, de la manière la plus naturelle,
-du Traité actuel. Quant à sa haute importance, elle ne saurait être
-douteuse, surtout à cause de l'organisation positive de la morale,
-qui constituera la principale partie d'une telle élaboration, et
-qui doit aujourd'hui déterminer avec le plus d'efficacité l'entière
-élimination de la philosophie théologique, dont la domination surannée
-entrave encore, à tant d'égards, malgré sa propre impuissance, l'essor
-fondamental de la pensée et de la sociabilité modernes.
-
-Enfin, le quatrième ouvrage, également formé d'un seul volume,
-consistera en un Traité systématique de l'action de l'homme sur
-la nature, qui n'a jamais été, à ma connaissance, rationnellement
-appréciée dans son ensemble. Malgré l'intérêt propre de ce vaste sujet,
-il n'y saurait être conçu que dans son institution philosophique;
-puisque son élaboration spéciale exigerait évidemment, d'après mes
-principes encyclopédiques, la construction préalable de la science
-concrète, encore essentiellement prématurée. En cet état, il est aisé
-de concevoir l'intime connexité de cette dernière composition avec le
-Traité fondamental: car son principal objet consistera à organiser
-directement la vraie relation finale qui doit exister, à tous égards,
-entre la science et l'art. La fluctuation radicale qui persiste encore
-à ce sujet, surtout envers les cas les plus importans, et qui suscite
-ou maintient tant de vicieux conflits élémentaires où la théorie et la
-pratique sont également compromises, caractérise certainement l'une
-des plus intimes difficultés de la situation moderne. Il est donc aisé
-de sentir aussi l'importance spéciale d'un ouvrage destiné surtout à
-dissiper directement ces obstacles intellectuels à l'établissement
-durable de l'harmonie la plus décisive entre les deux élémens
-nécessaires de l'organisme positif.
-
-D'après cette indication successive, le lecteur voit maintenant
-que, comme je l'ai annoncé ci-dessus, l'ensemble de mon élaboration
-ultérieure peut indifféremment affecter un ordre quelconque envers
-ces quatre ouvrages essentiels, puisque chacun d'eux se rapporte
-directement à la pensée fondamentale dont je viens d'achever la
-constitution originale, et au plein ascendant de laquelle tous sont
-réellement indispensables. Si j'étais certain de pouvoir l'accomplir
-entièrement, malgré la brièveté de ma vie et les graves embarras d'une
-position que la préface de ce volume a suffisamment caractérisée, je
-serais encore disposé à conduire cette exécution suivant l'exposition
-précédente, comme je l'ai projeté il y a vingt ans, en arrêtant déjà
-la conception et la destination de ces divers travaux philosophiques,
-tous incidemment promis, quoique avec une inégale insistance, dans
-ce Traité: ce serait peut-être l'ordre le plus efficace, au moins
-finalement, pour le progrès général de la raison publique. Mais, une
-telle sécurité étant fort loin d'exister chez moi, je serai sans
-doute conduit à exécuter d'abord, pendant les quatre ou cinq années
-qui vont suivre, le second de ces ouvrages, comme étant à la fois
-le plus étendu et le plus décisif. Le quatrième est assurément le
-moins urgent, quelle qu'en soit la haute utilité; et le troisième n'a
-probablement pas autant besoin que le second d'une exécution immédiate
-à laquelle le public actuel est d'ailleurs moins préparé. D'une autre
-part, quelque éminent avantage logique que dût offrir aujourd'hui
-l'apparition directe du premier Traité, pour attirer aussitôt à la
-grande élaboration philosophique des esprits qui s'arrêtent maintenant
-au premier degré de l'initiation scientifique, son ajournement n'offre
-peut-être aucun grave inconvénient réel; puisque les géomètres actuels
-semblent peu mériter d'ordinaire qu'on s'occupe tant de les élever
-méthodiquement à la dignité philosophique, que le mouvement universel
-les forcera bientôt de rechercher.
-
-Telle est l'indication générale par laquelle j'ai cru devoir terminer
-enfin ce grand ouvrage, qui doit aussi constituer désormais une simple
-introduction fondamentale aux divers travaux essentiels du reste de
-ma carrière spéculative, si je n'y suis pas trop entravé d'après
-l'état, à la fois subalterne et précaire, où, suivant les douloureuses
-explications de ma préface, se trouve encore, au milieu de ma
-quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle, toujours
-exposée jusqu'ici, malgré le scrupuleux accomplissement continu de mes
-divers devoirs spéciaux, à être inopinément bouleversée sous l'aveugle
-ou malveillante impulsion des préjugés et des passions propres à notre
-déplorable régime scientifique.
-
-
-FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER.
-
-
-
-
-TABLE GÉNÉRALE
-DES MATIÈRES
-CONTENUES
-DANS LES SIX VOLUMES DE CE TRAITÉ[36].
-
- Note 36: D'après les motifs indiqués à la fin de la Préface,
- j'ai cru devoir ici noter exactement l'époque et la durée de
- chacune des parties successives de cette longue composition,
- dont les diverses vicissitudes deviendront ainsi plus
- aisément appréciables.
-
-
- TOME PREMIER,
- CONTENANT
- LES PRÉLIMINAIRES GÉNÉRAUX ET LA PHILOSOPHIE
- MATHÉMATIQUE.
-
- (Tout ce premier volume a été écrit dans le premier semestre de 1830.)
-
- Pages.
-
- DÉDICACE V
-
- AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR VI
-
- Tableau synoptique de l'ensemble du Cours de philosophie
- positive 1
-
- 1re Leçon. Exposition du but de ce cours, ou considérations
- générales sur la nature et la destination de la
- philosophie positive 1
-
- 2e Leçon. Exposition du plan de ce cours, ou considérations
- générales sur la hiérarchie fondamentale des
- sciences positives 57
-
- 3e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
- de la science mathématique 117
-
- 4e Leçon. Vue générale de l'analyse mathématique 165
-
- 5e Leçon. Considérations générales sur le calcul des
- fonctions directes 197
-
- 6e Leçon. Exposition comparative des divers points de
- vue généraux sous lesquels on peut envisager le
- calcul des fonctions indirectes 225
-
- 7e Leçon. Tableau général du calcul des fonctions indirectes 273
-
- 8e Leçon. Considérations générales sur le calcul des
- variations 315
-
- 9e Leçon. Considérations générales sur le calcul aux
- différences finies 337
-
- 10e Leçon. Vue générale de la géométrie 349
-
- 11e Leçon. Considérations générales sur la géométrie
- _spéciale_ ou _préliminaire_ 397
-
- 12e Leçon. Conception fondamentale de la géométrie
- _générale_ ou _analytique_ 429
-
- 13e Leçon. De la géométrie générale à deux dimensions 469
-
- 14e Leçon. De la géométrie générale à trois dimensions 511
-
- 15e Leçon. Considérations philosophiques sur les principes
- fondamentaux de la mécanique rationnelle 539
-
- 16e Leçon. Vue générale de la statique 587
-
- 17e Leçon. Vue générale de la dynamique 647
-
- 18e Leçon. Considérations philosophiques sur les théorèmes
- généraux de mécanique rationnelle 691
-
-
- TOME DEUXIÈME,
- CONTENANT
- LA PHILOSOPHIE ASTRONOMIQUE ET LA PHILOSOPHIE PHYSIQUE.
-
- (L'une a été écrite dans le mois de septembre 1834, et
- l'autre dans le premier trimestre de 1835.)
-
- 19e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
- de la science astronomique 7
-
- 20e Leçon. Considérations générales sur les méthodes
- d'observation en astronomie 47
-
- 21e Leçon. Considérations générales sur les phénomènes
- géométriques élémentaires des corps célestes 93
-
- 22e Leçon. Considérations générales sur le mouvement
- de la Terre 139
-
- 23e Leçon. Considérations générales sur les lois de Kepler,
- et sur leur application à l'étude géométrique des
- mouvemens célestes 179
-
- 24e Leçon. Considérations fondamentales sur la loi de la
- gravitation 219
-
- 25e Leçon. Considérations générales sur la statique céleste 261
-
- 26e Leçon. Considérations générales sur la dynamique
- céleste 301
-
- 27e Leçon. Considérations générales sur l'astronomie
- sidérale et sur la cosmogonie positive 351
-
- 28e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
- de la physique 389
-
- 29e Leçon. Considérations générales sur la barologie 465
-
- 30e Leçon. Considérations générales sur la thermologie
- physique 507
-
- 31e Leçon. Considérations générales sur la thermologie
- mathématique 549
-
- 32e Leçon. Considérations générales sur l'acoustique 595
-
- 33e Leçon. Considérations générales sur l'optique 637
-
- 34e Leçon. Considérations générales sur l'électrologie 677
-
-
- TOME TROISIÈME,
- CONTENANT
- LA PHILOSOPHIE CHIMIQUE ET LA PHILOSOPHIE BIOLOGIQUE.
-
- (La philosophie chimique a été écrite dans le mois de
- septembre 1835.)
-
- 35e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
- de la chimie 7
-
- 36e Leçon. Considérations générales sur la chimie proprement
- dite ou _inorganique_ 79
-
- 37e Leçon. Examen philosophique de la doctrine chimique
- des proportions définies 133
-
- 38e Leçon. Examen philosophique de la théorie électro-chimique 179
-
- 39e Leçon. Considérations générales sur la chimie dite
- _organique_ 227
-
- 40e Leçon. (_Écrite du 1er au 30 janvier 1836._)
- Considérations philosophiques sur l'ensemble de la
- science biologique 269
-
- 41e Leçon. (_Écrite du 1er au 6 août 1836._) Considérations
- générales sur la philosophie anatomique 487
-
- 42e Leçon. (_Écrite du 9 au 15 août 1836._) Considérations
- générales sur la philosophie biotaxique 537
-
- 43e Leçon. (_Écrite du 20 novembre au 15 décembre
- 1837._) Considérations philosophiques sur l'étude
- générale de la vie végétative ou _organique_ 609
-
- 44e Leçon. (_Écrite du 17 au 22 décembre 1837._)
- Considérations philosophiques sur l'étude générale de la
- vie _animale_ proprement dite 693
-
- 45e Leçon. (_Écrite du 24 au 31 décembre 1837._)
- Considérations générales sur l'étude positive des fonctions
- intellectuelles et morales, ou cérébrales 761
-
-
- TOME QUATRIÈME,
- CONTENANT
- LA PARTIE DOGMATIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE.
-
- (Tout ce quatrième volume a été écrit, avec très-peu
- d'interruption, du 1er mars au 1er juillet 1839.)
-
- AVIS DE L'ÉDITEUR V
-
- AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR VII
-
- 46e Leçon. Considérations politiques préliminaires sur
- la nécessité et l'opportunité de la _physique sociale_,
- d'après l'analyse fondamentale de l'état politique actuel 1
-
- 47e Leçon. Appréciation sommaire des principales tentatives
- philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la
- science sociale 225
-
- 48e Leçon. Caractères fondamentaux de la méthode positive
- dans l'étude rationnelle des phénomènes sociaux 287
-
- 49e Leçon. Relations nécessaires de la physique sociale
- avec les autres branches fondamentales de la philosophie
- positive 471
-
- 50e Leçon. Considérations préliminaires sur la statique
- sociale, ou théorie générale de l'ordre spontané des
- sociétés humaines 537
-
- 51e Leçon. Lois fondamentales de la dynamique sociale,
- ou théorie générale du progrès naturel de l'humanité 623
-
-
- TOME CINQUIÈME,
- CONTENANT
- LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, EN TOUT CE QUI
- CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE.
-
- 52e Leçon. (_Écrite du 21 avril au 2 mai 1840._) Réduction
- préalable de l'ensemble de l'élaboration historique.
- --Considérations générales sur le premier état théologique
- de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée du
- régime théologique et militaire 1
-
- 53e Leçon. (_Écrite du 7 au 30 mai 1840._) Appréciation
- générale du principal état théologique de l'humanité:
- âge du polythéisme. Développement graduel
- du régime théologique et militaire 115
-
- 54e Leçon. (_Écrite du 15 juin au 2 juillet 1840._)
- Appréciation générale du dernier état théologique de
- l'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale
- du régime théologique et militaire 297
-
- 55e Leçon. (_Écrite du 10 janvier au 26 février 1841._)
- Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés
- modernes: époque critique, ou âge de transition
- révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord
- spontanée et ensuite systématique, de l'ensemble du régime
- théologique et militaire 492
-
-
- TOME SIXIÈME ET DERNIER,
- CONTENANT
- LE COMPLÉMENT DE LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
- ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES.
-
- EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
- DE COMMERCE DE PARIS III
-
- AVIS DE L'ÉDITEUR IV
-
- PRÉFACE PERSONNELLE (_Écrite du 17 au 19 juillet 1842._) V
-
- 56e Leçon. (_Écrite du 20 mai au 17 juin 1841._) Appréciation
- générale du développement fondamental des divers élémens
- propres à l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité,
- ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle
- prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble.
- Convergence progressive des principales évolutions spontanées
- de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime
- rationnel et pacifique 1
-
- 57e Leçon. (_La partie historique de cette Leçon a été écrite
- du 25 juin au 14 juillet 1841, et la partie dogmatique du 23
- décembre 1841 au 15 janvier 1842._) Appréciation générale
- de la portion déjà accomplie de la révolution française ou
- européenne.--Détermination rationnelle de la tendance finale
- des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain:
- état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé
- par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble
- sur l'esprit de détail 344
-
- 58e Leçon. (_Écrite du 17 mai au 16 juin 1842._) Appréciation
- finale de l'ensemble de la méthode positive 645
-
- 59e Leçon. (_Écrite du 23 au 28 juin 1842._) Appréciation
- philosophique de l'ensemble des résultats propres à
- l'élaboration préliminaire de la doctrine positive 786
-
- 60e et dernière Leçon. (_Écrite du 9 au 13 juillet 1842._)
- Appréciation générale de l'action finale propre à la
- philosophie positive 839
-
-
-FIN DE LA TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
-
- * * * * *
-
- Corrections.
-
- Note 1: «inpudemment» remplacé par «impudemment» (qui lui furent
- ensuite impudemment attribuées).
- Page 63: au lieu de «de plus en pacifique» il faut sans doute lire
- «de plus en plus pacifique».
- Page 112: «irrationelle» remplacé par «irrationnelle» (loin de
- justifier l'irrationnelle surprise).
- Page 161: «pure-rement» remplacé par «purement» (en travaux purement
- préparatoires).
- Page 296: «public» remplacé par «publique» (ce que d'abord la raison
- publique jugeait impie).
- Page 307: «hapitre» remplacé par «chapitre» (au quarante-cinquième
- chapitre).
- Page 308: «Mallebranche» remplacé par «Malebranche» (quand
- Malebranche s'en fut exclusivement emparé).
- Page 413: «Histo-toriquement» remplacé par «Historiquement»
- (Historiquement envisagée, cette nouvelle prépondérance).
- Page 413: «un» remplacé par «une» (une telle rénovation préalable).
- Page 415: «plongé» remplacé par «plongée» (où demeure plongée, depuis
- un demi-siècle, l'élite de l'humanité).
- Page 434: inséré «l'» (de ceux de l'antiquité).
- Page 478: «posivité» remplacé par «positivité» (sa positivité le
- rendrait plus efficace).
- Page 536: «dis-discussion» remplacé par «discussion» (la discussion
- rationnelle).
- Page 565: «corrrespondante» remplacé par «correspondante» (l'esprit
- de la philosophie correspondante).
- Page 599: «et et» remplacé par «et» (continue d'éclairer et de
- défendre).
- Page 599: «un» remplacé par «une» (une certaine similitude).
- Page 644: inséré «y» (il y a douze ans).
- Page 645: «le» remplacé par «la» (la plus importante et la plus
- difficile).
- Page 649: «le» remplacé par «la» (a été la plus complète).
- Page 675: inséré «ai» (la constitution que je lui ai imposée).
- Page 701: «rationellement» remplacé par «rationnellement»
- (susceptibles d'être rationnellement prévus).
- Page 734: «l'évolu-lution» remplacé par «l'évolution» (l'état
- correspondant de l'évolution humaine).
- Page 771: «offert» remplacé par «offerts» (quatre modes essentiels
- que nous a successivement offerts).
- Page 791: «tendante» remplacé par «tendant» (ce principe
- incontestable, tendant à dénaturer).
- Page 853: «tout» remplacé par «toute» (toute autre systématisation).
-
-
-
-
-
-
-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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